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Full text of "Religion des Malabars."

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RELIGION 


DES MALABARS 


EXTRAITS D’UN MANUSCRIT INÉDIT 


PUBLIÉS 

PAR M. E. JACQUET. 




PARIS. 

CHABREUÊ, ÉDITEUR, RUE DE LA CHAUSSÉE-D’ANTIN, 3. 











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RELIGION DES MALABARS 


EXTRAITS D’UN MANUSCRIT INÉDIT 


PUBLIÉS 


PAR M. E. JACQUET. 


INTRODUCTION. 


On a dit précédemment que la publication de VInde Française répondait à un besoin 
chaque jour plus vivement senti, celui de connaître les moeurs, les traditions et les céré¬ 
monies religieuses de chacune des races qui ont vécu pendant tant de siècles dans cette 
vaste étendue de pays, à laquelle les Européens ont imposé une fictive unité, en rassem¬ 
blant sous une seule dénomination des contrées séparées plus encore par la différence des 
mœurs que par la distance des lieux. La rédaction de l’ouvrage a été constamment 
dirigée par la pensée d’exclure toutes ces généralités vagues et tant de fois répétées qui 
ne nous ont encore rien appris de satisfaisant sur l’Inde, et de n’admettre que des notions 
sur l’exactitude desquelles leur spécialité même ne pût laisser aucun doute. Il ne suffisait 
cependant pas d’être seulement exact ; il était encore nécessaire d’être complet 5 or 
l’ouvrage laissait à désirer des descriptions détaillées des cérémonies de la vie publique 
et des occupations de la vie privée des Tamouls j ce devait être le sujet d’un travail 
supplémentaire, espèce de note générale s’étendant à toutes les parties de l’ouvrage, et 
destinée à éclaircir les difficultés que pouvait faire naître la rédaction trop concise des 
notices particulières : pour un semblable travail, les nombreuses descriptions des parties 
méridionales de l’Inde, publiées par les Anglais, pouvaient fournir des documents utiles, 
quoiqu’ils n’eussent pas le caractère d’une spécialité bien précise. Mais s’il existait un 
ouvrage comprenant l’ensemble des sujets sur lesquels on attendait de nouveaux éclaircis¬ 
sements, composé par une personne qui avait long-temps et minutieusement observé, 
dans l’intention de faire connaître d’une manière exacte des détails trop souvent négligés ; 
si un tel ouvrage existait, Y Inde Française devait s’en enrichir, et ne pas attendre d’autre 
part un complément, qui lui était pour ainsi dire dès long-temps préparé. Cet ouvrage a 
été trouvé ; c’est celui dont nous publions des extraits étendus dans le présent appendix ; 
l’observation directe des faits y a réuni plus de notions utiles que n’eût pu en rassembler 
un long et consciencieux travail de compilation. Cet ouvrage inédit porte le titre de Reli¬ 
gion des Malabars ; il est anonyme, et aucune circonstance particulière de la rédaction 
ne peut nous aider à découvrir le nom de l’auteur ; nous avons seulement la certitude qu’il 
appartenait à la mission française de la côte de Coromandel, et nous pouvons conjecturer 
qu’il écrivait son livre dans la première moitié du dernier siècle, au moment ou était 
encore vivement soutenue la polémique suscitée entre les Jésuites et d’autres ordres reli¬ 
gieux, sur la part de concessions qu’il convenait de faire, dans les missions de l’Inde et de 





2 RELIGION UES MALABARS. 

la Chine, à l’influence qu’avaient conservée sur les usages de la vie civile des nouveaux 
convertis, les réminiscences et les habitudes de leur vie religieuse antérieure. 

Cette longue discussion créa une littérature tout entière ; l’attaque et la défense furent 
entretenues pendant plus de trente ans avec un zèle qui n’était pas toujours exempt de 
scandale. La question fut plusieurs fois portée au tribunal du Souverain pontife, des déci¬ 
sions furent rendues, de solemnelles légations furent envoyées en Orient pour en assurer 
l’exécution, et cependant les causes du différend subsistaient toujours, la vivacité de la 
discussion n’avait pas même été atténuée. L’intérêt qu’elle avait d’abord excité en Europe 
avait contribué à la prolonger ; dès que l’attention publique se fut détournée de ces que¬ 
relles religieuses, pour se porter sur d’autres sujets, la discussion s’apaisa peu à peu ; 
quelques années encore et l’on ne s’en souvint plus. Si les limites de cette courte intro¬ 
duction ne m’obligeaient de supprimer tout développement, j’examinerais, avec toute la 
gravité quelle comporte, une question d’un haut intérêt, qui se dissimulait à peine sous la 
question religieuse ; savoir, celle de la conversion des naturels à la civilisation européenne ; 
la question se représenta plus tard, lorsque les Anglais eurent étendu leur domination sur 
l’Inde presque entière, mais alors dégagée de toutes les controverses religieuses qui 
l’avaient d’abord compliquée : les Jésuites et les Anglais décidèrent la question dans le 
même sens ; seulement, placés dans des positions différentes, ils firent des concessions plus 
ou moins larges aux préjugés des Indiens, et mirent plus ou moins d’habileté à suivre 
l’application de leurs raisons politiques, à préparer d’accomplissement de leurs desseins. 
Les Anglais, en prenant possession de l’Inde , s’empressèrent de maintenir toutes les 
institutions de la société indienne ; ils n’abolirent pas une seule loi civile , ils ne déran¬ 
gèrent pas un seul intérêt privé, et, sur toutes choses, ils respectèrent les croyances 
religieuses ; ils encouragèrent même les études de la littérature et de la religion natio¬ 
nales , soit par la publication des textes, soit par leur propre exemple : le gouvernement 
de la Compagnie s’était placé assez haut pour n’intervenir comme pouvoir dans aucune dis¬ 
cussion d’intérêts civils ou religieux ; il avait reconnu les institutions indiennes ; les Indiens 
reconnurent la domination britannique, et ajoutèrent ainsi une sanction morale au droit 
de la conquête. Les Anglais firent preuve de prudence ; les Jésuites montrèrent une grande 
habileté ; ils mirent autant de soin à se mêler à la vie privée des Indiens, que les Anglais 
en mirent dans la suite à ne pas y intervenir ; le pouvoir leur manquait pour commander; 
l’esprit de conciliation leur servit à se faire tolérer ; ils n’étaient pas en position d’ap¬ 
prouver et de concéder ; ils furent assez discrets pour ne manifester leur approbation que 
par l’adoption de ce qui convenait aux Indiens ; ils ne voulurent pas détruire l’autorité re¬ 
ligieuse des brahmanes ; ils aimèrent mieux la partager ; ils n’essayèrent pas d’effacer les 
préjugés que les naturels entretenaient contre les Européens ; ils s’offensèrent de ce nom 
comme d’une insulte ; ils attirèrent les Indiens à la religion chrétienne, ou du moins 
à ce qu’ils avouaient de cette religion , tantôt en dissimulant les dogmes chrétiens sous 
des formes qu’un brahmane seul pouvait trouver orthodoxes, tantôt en prêtant une 
intention chrétienne aux cérémonies les plus significatives du culte brahmanique, en sorte 
qu’on put douter si les Indiens avaient converti les Jésuites, ou si les Jésuites avaient 
converti les Indiens. Ce qui ne fut plus long-temps douteux, c’est que cet ordre religieux 
s’était acquis sur l’esprit des tribus littorales de l’extrémité méridionale de l’Inde, un 
pouvoir moral que n’avait encore pu obtenir aucun des gouvernements militaires établis 
par les Européens dans ces contrées, c’est qu’il s’était assuré sur l’obéissance que prêtait à 
ces gouvernements une partie de la population indigène, une influence dont il ne faisait 
pas toujours un légitime usage, c’est que déjà il prétendait au partage de l’autorité souve¬ 
raine. Un tel succès avait suivi tant d’efforts habilement dirigés. Dans quelques provinces 
le nombre des fidèles de la nouvelle secte était presque égal à celui des sectateurs de 
Vichnou et de Shiva; les Jésuites étaient les brahmanes de cette nouvelle secte. Il est 
aujourd’hui bien reconnu, et l’opinion de M. l’abbé Dubois est décisive sur ce point, qu’il 


RELIGION DES MALABARS. 


3 


n’y avait pour les Jésuites d’autre parti à prendre que de taire des conversions douteuses 
ou de n J en pas faire du tout ; or, il était peut-être plus sage de préparer les Indiens à la 
religion et aux moeurs des Européens en gagnant leur confiance, que de faire l’épreuve de 
leurs répugnances en essayant de faire subir à leurs mœurs des altérations dont ils ne 
comprenaient pas l’utilité. Ainsi les Jésuites et les Anglais arrivèrent par des considérations 
différentes au même résultat, le maintien des usages civils et religieux des Indiens. 

Les autres ordres religieux qui partageaient avec les Jésuites les travaux de la mission, 
mais qui n’obtenaient pas les faciles succès de leurs confrères, dénoncèrent au souverain 
pontife les actes peu orthodoxes de la nouvelle église ; de là surgit la querelle religieuse : 
au sujet de cette querelle fut certainement composé l’ouvrage dont on publie ici des 
extraits. Le dessein de fauteur est évidemment de rapprocher dans un continuel parallèle 
les cérémonies du culte indien primitif de celles du culte indien modifié par les Jésuites ; 
pour suivre l’exécution de ce plan, il donne d’abord une description étendue et minutieu¬ 
sement exacte de chacune des principales cérémonies religieuses des Tamouls, le récit de 
toutes les légendes qui se rapportent à l’institution de cette cérémonie, puis ensuite les 
témoignages prouvant que cette cérémonie, dans ses parties les plus significatives, est 
autorisée ou du moins tolérée par les Jésuites, les excuses alléguées ou même les raisons 
produites pour la légitimation de cet acte religieux, ou bien encore les fausses interpré¬ 
tations de cet acte substituées à celles qu’en donnent les brahmanes. Le religieux auquel 
nous devons cet ouvrage, n’était certainement pas un homme d’une érudition fort remar¬ 
quable^ il est douteux qu’il eût acquis par une grande lecture de textes les connaissances 
spéciales dont il fait preuve dans son traité ; il les avait sans doute recueillies de la conver¬ 
sation des poudjâri et des brahmanes, ou il les avait obtenues de ses propres observations. 
Ce défaut d’érudition est précisément ce qui constitue le mérite particulier de l’ouvrage: 
les textes nous sont depuis quelques années plus accessibles qu’ils ne pouvaient l’être alors 
à un religieux, que ses premières études n’avaient sans doute pas préparé aux travaux de 
pure érudition ; mais lorsqu’en Europe nous lisons un des textes sacrés des Indiens, nous 
ne sommes assurés de connaître que l’état ancien des croyances religieuses ; nous possédons 
l’autorité canonique ; nous ignorons d’ailleurs si la pratique du culte s’y conforme également 
dans toutes les parties de l’Inde ; nous sommes incertains sur les modifications que des cir¬ 
constances et des traditions locales peuvent apporter au précepte général. C’est là ce que 
nous devons attendre de l’observation directe des faits; c’est là ce qu’un voyageur doué 
d’une certaine justesse d’esprit peut rechercher aussi bien et souvent mieux qu’un savant 
préoccupé de l’étude des théories. Il serait à désirer que l’on possédât, sur les usages 
religieux des diverses provinces de l’Inde, des séries d’observations aussi précises que le 
sont généralement celles qu’a faites sur ces usages, dans le Carnatic, l’auteur de la Reli¬ 
gion des Malabars (i) ; cet ouvrage porte le caractère d’une sévère exactitude. 

Un doute s’est d’abord présenté à l’esprit de l’éditeur : devait-il n’admettre dans ses 
extraits que les passages concernant les cérémonies purement indiennes, et supprimer les 
détails relatifs au mélange de ces cérémonies avec celles du culte chrétien , ou bien devait-il 
faire un choix entre tous ces détails, et publier ceux qui pouvaient exciter quelque intérêt ? 
Il s’est décidé à suivre ce dernier parti, en considérant que le partage serait souvent fort 
difficile, sinon impossible à faire, et que d’ailleurs le titre général de Y Inde Française 
admet des détails spéciaux sur les rites des Tamouls chrétiens. On a supprimé tous les pas¬ 
sages de controverse théologique et des chapitres entiers absolument dépourvus d’intérêt ; 
une table de l’ouvrage, placée à la suite des extraits, permettra d’apprécier l’étendue et la 
valeur des parties supprimées. La rédaction de l’ouvrage est d’une incorrection remar- 


(i) L’auteur, en intitulant ainsi son traité , a commis une erreur d’ailleurs si souvent répétée par les Européens, qu’elle 
a presque cessé d’en être une. Le nom de Malabar n’appartient proprement qu’à la côte de la péninsule indienne opposée à 
celle qui est vulgairement connue sous la dénomination de Coromandel, et qui est habitée par les tribus de race tamoule. 


A 


RELIGION DES MALABARS, 
quable , bien que le manuscrit sur lequel on a copie ces extraits, paraisse avoir été préparé 
pour l’impression (1)5 on a cru ne pas manquer de fidélité en corrigeant le style , sans en 
altérer d’ailleurs les formes et le caractère. Les mots tamouls sont aussi fort inexactement 
transcrits dans le manuscrit original, l’orthographe en a été rétablie dans le texte même, 
et on a cité en note les leçons fautives du manuscrit. 

J’ai placé à la suite de ces fragments, et en forme de notes, des extraits d’un autre 
ouvrage inédit sur les croyances religieuses des Tamouls. Cet ouvrage est intitulé : Relation 
des erreurs qui se trouvent dans la religion des Malabars gentils de la cote de Coromandel; 
il peut être réuni au premier dans une étude commune. Moins étendu et moins spécial que 
la Religion des Malabars, il répare néanmoins quelques omissions de ce traité, et sert à le 
compléter ; mais ce qu’il offre de plus curieux, c’est la naïveté avec laquelle l’auteur ( ap¬ 
partenant sans aucun doute à l’ordre des Jésuites ) fait aux PP. de la mission du Madouré 
un mérite et une gloire de ces complaisantes transactions avec les croyances indiennes, que 
le missionnaire de la mission française leur reproche si vivement. Le Jésuite prend soin 
d’expliquer toutes les pieuses embûches que leur zèle dresse à la crédulité des gentils ; il 
approuve, il loue si franchement, qu’on peut le considérer comme disposé à tolérer des 
cérémonies même plus étranges que celles qu’a décrites l’auteur de la Religion des 
Malabars. 

Il existe à la Bibliothèque Royale trois copies de l’ouvrage que je viens d’indiquer ; elles 
ont été successivement revues et corrigées. La dernière , et la plus correcte, n’est pas 
complète ; la première est remarquable par les fautes grossières qui la rendent presque 
inintelligible; on s’aperçoit que le R. P., en étudiant le tamoul et le telinga , avait 
désappris sa langue maternelle, et avait même oublié l’ordre dans lequel les idées doivent 
s’y présenter. Bien que les deux copies corrigées soient moins fautives et moins prolixes, 
le style en est encore embarrassé par de nombreuses répétitions ; je n’ai donc conservé de 
l’ouvrage que les faits et l’ordre dans lequel ils sont exposés : j’ai entièrement renouvelé 
le style. 

L’auteur a divisé son traité en sept chapitres intitulés : I Erreurs des Malabars au sujet 
de la divinité ; II Erreurs des Malabars au sujet du paradis et de l’enfer ; III Erreurs des 
Malabars au sujet de l’âme ; IV Erreurs des Malabars au sujet du monde ; V Erreurs des 
Malabars au sujet de l’homme; VI Gouvernement, coutumes, rites nuptiaux et funéraires 
des Malabars ; VII Opinion que les Malabars ont des Européens ou Piranguis. 

E. J. 


(x) Ce manuscrit est déposé dans une bibliothèque publique de Paris; il existe une autre copie de l’ouvrage à la Biblio¬ 
thèque Royale ; mais eUe est si fautive qu’on n’en a fait usage que dans un petit nombre de passages. Il y a aussi dans le 
premier manuscrit des phrases évidemment altérées par des méprises de copiste. 


RELIGION DES MALABARS. 


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CHAPITRE I. 

Les PP. Jésuites brahmanes sannyâsi (i) croient rendre gloire à Dieu , en défendant aux fidèles 
et aux nouveaux missionnaires de s’appeler du nom de Kiristouven (a), c’est-à-dire Chrétiens 5 ils 
leur ont donné celui de Sarouvechourënoudaiya vedakârer , par lequel ils veulent que l’on entende 
des hommes suivant la loi du vrai Dieu. Mais ce nom composé est certainement bien loin de l’idée 
que nous devons avoir de cette loi ; il signifie littéralement des hommes qui suivent la loi du Seigneur 
de toutes choses , et par ce Seigneur de toutes choses, les gentils entendent le dieu Shiva, à.qui seul 
s applique le nom propre d ’lchouren ( 3 ). Les gentils, qui connaissent très-bien la valeur de ces mots, 
ne croiront-ils pas que les chrétiens suivent la loi de leur dieu Shiva ? et ils peuvent être d’autant 
plus confirmés dans ce préjugé , qu’ils voient les chrétiens pratiquer la plus grande partie des céré¬ 
monies instituées par Shiva (4). Ne diront-ils pas qu’ils ont encore sur les chrétiens l’avantage de 
reconnaître un Dieu supérieur à Shiva, tandis que les chrétiens n’ont foi qu’en Shiva ou en quelque 
homme qui lui ressemble ? Us ne croiront pas que ce soit un si grand bonheur de quitter leur 
croyance pour embrasser le christianisme. 


CHAPITRE II. 

Quand on sollicite les Malabars de recevoir le baptême, on les engage sous promesse de leur donner 
de l’argent ou de leur procurer de l’emploi auprès du gouvernement et du commerce. Le mal est 
que, les circonstances venant à changer, et les PP. ne pouvant pas toujours accomplir ces pro¬ 
messes, les pauvres chrétiens se dégoûtent de la religion, pratiquent les superstitions des gentils, 
et le plus souvent abandonnent entièrement la foi chrétienne pour retourner à leur première 
croyance. On en compterait plusieurs à Pondichéry qui se sont convertis et ont apostasié par ces 
motifs . L’apostasie de presque tous les chrétiens du royaume de Tanjaour, dans la dernière per¬ 

sécution, est une triste preuve qu’il y a peu de conviction dans les Malabars chrétiens. 11 n’y eut 
que quelques familles qui se retirèrent sur les terres de la Compagnie. 

CHAPITRE IY. 

La coutume, parmi les Malabars, est que chacun porte le nom d’un dieu gentil; ceux d’entre 
eux qui se font chrétiens, ne laissent pas de se faire donner ces noms d’origine payenne. Les PP 
Jésuites et les autres Malabars chrétiens ne les appellent pas autrement. Les PP. Jésuites croient 
que cet abus peut être toléré, parce qu’il y a des adultes qui ne veulent pas tout d’abord paraître 
chrétiens ; or, si on les appelait du nom qu’ils ont reçu à leur baptême , ils seraient reconnus et 
exposés à de fâcheux traitements, chassés de leur famille, déshérités, considérés comme infâmes. 
Lors même qu’ils sont publiquement reconnus comme chrétiens, ils se font appeler de leur nom 
gentil. Plusieurs des chrétiens de Pondichéry s’appellent Tirouvenkatam (5) ( c’est un des noms 
du dieu Vichnou), Koumârâpen (un des noms du dieu Choupiramaniyen (6) ; Chouriyâpen (un des 
noms du dieu Souriyen ou le soleil) ; Arounâchalam (7) (un des noms de Shiva) ; Velajanden (8) 
(un autre nom de Shiva) ; c’est aussi celui du catéchiste des PP. Jésuites de Pondichéry, etc. Tous 
les Malabars chrétiens signent de leurs noms gentils les contrats qu’ils font et les lettres qu’ils 
écrivent. 


( 1 ) Voyez , dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Des Jésuites brahmatchâris et brahmanes. 

( 2 ) Irrégulièrement écrit christouocn dans l’original. 

(3) L’auteur donne cette analyse un peu confuse du mot Sarouoechourenoudaiya : « lchouren fait au génitif ichourenoudaiya, 
" et en changeant IV en e, esourenoudaiya; l’on joint ce mot à sarowa, venant du datif sarowadou, et faisant au nominatif sarowam 
» (tout) ; puis enfin retranchant le dernier a de sarowa, on a sarowechourenoudaiya. » Il y a d’ailleurs en même temps jus¬ 
tesse et confusion dans les observations de l’auteur sur le sens de ce mot : il a en effet confondu saroa (tout) et sharon ( nom 
de Shiva), deux mots entre lesquels il n’existe d’autre rapport qu’une ressemblance de sons. Mais il était impossible au 
missionnaire de reconnaître cette différence dans la transcription tamoule sarowa, qui convient également aux deux mots , 
la langue tamoule ne possédant qu’un seul caractère pour représenter les trois sifflantes sanskrites. Son observation n’en 
subsiste pas moins ; car les Jésuites commettaient la même erreur que lui, et n’avaient raison qu’à leur insu. E. J. 

(4) On verra dans la suite de ces extraits des détails sur ce point. 

(5) Irrégulièrement écrit DirowangaruJam dans l’original : tirou signifie saint; Venkata est le nom tamoul de Vichnou. E. J. 

( 6 ) Irrégulièrement écrit Chouppramanyar; Soubrahmanya en sanskrit. Koumâra est un des noms de Kartikeya. Le mot 
apen qui termine le nom de Koumârâpen et plusieurs autres, signifie père , et se joint, comme titre honorifique , aux noms 
des individus de certaines castes et à ceux de la plupart des divinités. E. J. 

( 7 ) Arounâtchala est proprement le nom d’une montagne où Shiva est adoré. E. J. 

( 8 ) La première partie de ce mot signifie blanc. E. J. 






G RELIGION DES MALABARS. 

Les PP. Jésuites n’imposent jamais aux baptisés les noms des saints de l’église, tels que nous les 
donnons; ils les traduisent en d’autres noms; ainsi le nom de Paul en celui de Chinnâpen (i), ce 
qui veut dire petit maître; le nom de Louis en celui de Nânapiragâcham (2), qui signifie bonne 
lumière , par allusion au mot latin lux, et ainsi des autres. Les PP. Jésuites donnent pour motif de 
cette irrégularité qu’il n’y a pas de termes pour exprimer les noms de Paul, de Louis, etc., et que 
d’ailleurs ces noms de Chinnâpen et de Nânapiragâcham désignent invariablement saint Paul et saint 
Louis. Puis, disent-ils, les noms de Chinnâpen et de Nânapiragâcham ont le mérite particulier de 
ne pas laisser soupçonner aux gentils que l’on impose aux chrétiens malabars des noms étrangers. 
Toutes vaines excuses. On peut très-bien exprimer le nom de Paul par Pavoulou, celui de Pierre par 
Pedoulou, celui de Louis par Lovichou, et ainsi des autres. 

Les Jésuites du Madouré et des autres missions malabares de l’intérieur des terres ne donnent 
plus, depuis long-tems , tous ces noms travestis. Ils conservent au catéchumène son premier nom , 
celui de l’idole; ainsi, lorsqu’ils baptisent un adulte s’appelant Vichnou , ils lui laissent ce nom , 
sans lui en imposer d’autre. Quant aux enfans, les parens leur donnent tous les noms gentils qu’ils 
veulent, sans que les PP. Jésuites s’en mettent en peine. Est-ce donc là le christianisme que les 
Jésuites , dans leurs lettres imprimées, osent comparer à celui de la primitive église ?. 

La difficulté que font les Malabars de souffrir qu’une personne qui n’est pas de leur caste souffle 
sur eux, n’est pas une raison suffisante pour omettre une cérémonie du baptême. Quant au signe 
de la croix et à l’imposition de la main , les PP. Jésuites font ces cérémonies à une si grande distance 
de la personne baptisée (surtout si c’est un paria), qu’elles ne paraissent point exprimer l’intention 
dans laquelle elles ont été instituées. 

Quoique les Malabars chrétiens aient beaucoup de respect pour les PP. Jésuites de Pondichéry, 
ils ne laissent pas de les regarder comme des parias ( 3 ). Les PP., qui ne l’ignorent pas, ont la com¬ 
plaisance de s’abstenir de mettre eux-mêmes le sel dans la bouche de la personne qu’ils baptisent ; 

c’est le parrain ou la marraine qui se charge de ce soin. Les PP. Jésuites n’observent point du 

tout la cérémonie de l’onction avec la salive dans le baptême qu’ils confèrent aux Malabars : ils ne 
veulent ni paraître se souiller en touchant les oreilles et les narines des parias, ni souiller les Mala¬ 
bars de haute caste en oignant avec de la salive leurs oreilles et leurs narines ; car ils craignent qu’on 
ne dise que les Malabars baptisés sont devenus infâmes, oints de la salive d’une personne qui n’est 
pas de leur caste. H y a pourtant un décret de la sacrée congrégation, approuvé par Alexandre VII, 
qui défend d’omettre ces cérémonies sous de tels prétextes. 

Il faut que les Malabars sachent que nous ne faisons point cette cérémonie par mépris de leurs 
personnes, et qu’ils ne sont pas plus dégradés de leur caste en devenant chrétiens , qu’un Malabar 
de la secte de Vichnou ne devient brahmane , parce que des brahmanes appartiennent à la secte de 
ce dieu. Les honneurs des familles ne se changent pas de la sorte; celui qui est noble, demeure 
toujours noble , et celui qui est de basse condition, demeure toujours tel, nonobstant le baptême. 
Cette cérémonie chrétienne ne peut être que très-honorable aux hommes de tous rangs. Nous 
voyons d’ailleurs des Malabars gentils pratiquer des cérémonies beaucoup plus extraordinaires ; s’ils 
les pratiquaient en toute autre circonstance et à une autre intention, ils passeraient pour infâmes 
et perdraient leur caste ; mais sanctifiées par leurs dieux qui les ont instituées d’une manière spé¬ 
ciale, ils regardent ces cérémonies comme pieuses et honorables. Ainsi, lorsqu’un brahmane se fait 
recevoir docteur, les brahmanes font ouvrir le ventre d’un mouton, lui font arracher le foie, et 
après l’avoir rôti devant le feu du sacrifice yâgiyam (4), en mangent tous un morceau : la loi défend 
cependant aux brahmanes de tuer aucun animal, et il leur est aussi défendu de manger d’aucune 
chose qui ait eu vie , sous peine de péché , d’infamie et de perte de caste. Lorsqu’une certaine con¬ 
frérie de Vichnou tient ses assemblées de nuit, et qu’après avoir bu de l’arac , puis éteint toutes 
les lumières, les brahmanes, les Malabars et leurs propres femmes, tous ensemble, sans se con¬ 
naître , se mêlent et commettent d’infâmes actions ( 5 ), on ne dit pas que ces gens soient devenus 
infâmes, ni qu’ils aient perdu leur caste, ni même qu’ils aient commis aucun péché. N’est-ce pas 


( 1 ) Chinnâpen a le sens de pareulus (Paulus) pater ou dominus. E. J. 

( 2 ) Incorrectement écrit dans l’original Nianapragacham. En sanskrit, Djnânaprakâsha , lumière de la science. Les Jésuites 
qui avaient inventé ces déguisements de mots , n’étaient pas assurément de très-habiles étymologistes. E. J. 

(3) Voyez la suite de ces extraits. 

(4) Incorrectement écrit dans l’original jekiam. En sanskrit yâgya ou yadjiïa, sacrifice : ce mot paraît avoir dans l’Inde 
méridionale le sens particulier de sacrifice pour lequel se réunissent douze brahmanes. Un autre chapitre de l’ouvrage pré¬ 
sente les détails de la cérémonie à laquelle l’auteur fait allusion. E. J. 

(5) Cette singulière cérémonie est décrite avec plus de détails dans une autre partie de l’ouvrage. E. J. 






7 


"RELIGION DES MALABARS, 
encore une chose fort dégoûtante que de boire de l’urine et de manger de la fiente de vache? et 
cependant les gentils croient être sanctifiés par cette pratique de piété. 

CHAPITRE Y. 

Les PP. Jésuites se servent de pailles pour faire les onctions du baptême, et aussitôt les onctions 
faites, ils brûlent ces pailles; ce n’est pas sans motifs, car s’ils faisaient les onctions avec le pouce, 
ils toucheraient immédiatement le baptisé ; si c’était un paria, ils paraîtraient s’être souillés : s’ils 
faisaient ces onctions avec la petite cuillère, les saintes huiles paraîtraient aussi souillées, et ne 
pourraient plus être appliquées aux autres Malabars. C’est pour éviter ces inconvénients, que les 
PP. font les onctions avec des pailles_ 

CHAPITRE VII. 

Lorsqu’un paria est malade, les PP. Jésuites de Pondichéry, pour éviter de paraître se souiller 
en entrant dans la maison d’un paria, se le font apporter en dehors du seuil de la porte, quelque 
infirme qu’il puisse être, et là lui administrent l’extrême-onction , après l’avoir confessé. Quant aux 
PP. Jésuites du royaume de Madouré et des autres missions malabares, ils n’entrent jamais dans 
l’habitation des parias, de peur de contracter une souillure : ils font apporter le malade hors de 
l’habitation, sous un arbre ou sous une espèce de tente que l’on fait de branches d’arbres et de 
feuillages, et là, après l’avoir confessé, ils lui donnent l’extrême-onction. Mais lorsque le malade 
est trop faible pour qu’on puisse le transporter jusqu’à ce lieu, sans l’exposer à mourir en chemin , 
le P. se contente d’envoyer un catéchiste pour consoler le malade. 

Les PP. Jésuites donnent pour motifs de cette conduite que, s’ils entraient dans les maisons ou 
même dans les habitations des parias, les autres Malabars et les brahmanes ne les regarderaient plus 
eux-mêmes que comme des parias immondes; iis ne pourraient plus avoir aucun commerce avec les 
hautes castes ; en sorte , disent les PP. Jésuites, qu’il vaut mieux laisser mourir les parias sans sacre¬ 
ments, que de manquer de complaisance pour les préjugés des Malabars. 

CHAPITRE VIII. 

La chasteté est une vertu si recommandable, qu’elle est estimée même des gentils ; ceux d’entre 
leurs pénitents qui font profession de garder la chasteté, sont beaucoup plus révérés que les autres. 
Il y a dans la caste des brahmanes quelques brahmanes Lacharis (i) qui ne se marient jamais, et 
vivent, dit-on , très-chastement. D’autres de la même caste, après avoir été mariés, renoncent pour 
le reste de leurs jours aux plaisirs de l’union conjugale (2). Mais Dieu sait en quoi ces pénitents font 
consister leur chasteté. Ils se disent chastes, et ils font en particulier des actions qu’on n’oserait 
nommer. 

Les mariages ne sont pas libres entre les Malabars; chacun doit se marier dans sa caste ou tribu , 
de manière que les héritages ne se confondent point ; il leur est expressément défendu de contracter 
mariage avec les nations étrangères , qu’ils regardent comme immondes et maudites. Ils sont sur tous 
ces points d’une telle rigueur, que si un Malabar ne trouvait point dans la ville où il demeure une 
fille de sa caste, pour la donner en mariage à son fils, il parcourrait toutes les terres malabares, ou 
le laisserait même sans femme, plutôt que de se mésallier. Si la fantaisie venait à cet enfant de se 
marier dans une autre caste, il serait aussitôt déshérité, chassé de la maison de son père, et dès lors 
aucune personne de son ancienne caste ne voudrait plus manger avec lui. 

CHAPITRE IX. 

Le mariage n’est pas une charge pour les Malabars; les femmes ne sont pas moins laborieuses que 
les hommes; tandis que ceux-ci sont occupés de la culture des champs ou de quelque autre ouvrage, 
les femmes préparent le repas et le servent à leurs maris, sans que la noblesse de leur extraction 

puisse les dispenser de ce devoir.Les femmes malabares ne mangent jamais avec leurs maris; elles 

se tiennent debout pendant le repas, afin d’être toujours prêles à leur donner ce qui leur est néces¬ 
saire. Cet ordre est observé en toutes choses : ce sont les femmes qui rendent les derniers devoirs 
à leurs maris... 

(1) Voyez dans la suite de ces extraits les chapitres intitulés : Vanaprasthas et Ordre des Sannyasis. 

(2) Je conserve l’orthographe du manuscrit, parce que la forme régulièreÿle ce mot ne m est pas connue. Il se peut que 
ce soit la modification tamoule d’un mot sanskrit ladjdjâichârî , qui n’existe cependant dans aucun dictionnaire, et que je 
n’ai encore rencontré dans aucun texte : les Tamouls peuvent avoir fait subir au mot ladjdja , pudeur, honte, une altération 
dont on trouve des traces dans plusieurs autres mots dissyllabiques, et qui consiste à supprimer la voyelle desinente de la 
forme'sanskrite, en allongeant celle de la première syllabe ; on aurait ainsi lachchari , prononcé latchan. E. J. 




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RELIGION DES MALABARS. 

La stérilité est un sujet de honte parmi les Malabars ; il n’est point de vœux et de sacrifices qu’ils 
n’offrent aux dieux pour obtenir des enfans ( 1 ). Si la stérilité continue, le mari peut épouser une 
autre femme, du consentement de sa caste : il ne laisse pourtant pas de garder chez lui sa première 
femme; mais si la seconde a des enfants, elle devient la maîtresse, et l’autre n’est plus regardée 

que comme une servante, ce qui est une cause ordinaire de grands troubles dans la maison. Il 

n’est point de passion plus violente chez les Indiens que celle de la chair ; presque toutes leurs chan¬ 
sons , leurs entretiens et leurs cérémonies de religion ne tendent qu’à l’impureté. Ce qui contribue 
plus encore à leur corrompre l’esprit et le cœur, c’est cette liberté de mœurs qui leur permet d’être 
toujours presque nus dans leurs maisons ; c’est l’exemple de leurs dieux qui ont été eux-mêmes des 
adultères et des gens adonnés à tous les plaisirs de la chair; c’est le grand nombre de nudités et de 
représentations obscènes qu’ils conservent dans leurs pagodes, dans leurs maisons, et auxquelles 
ils adressent des cérémonies qui font horreur. 

CHAPITRE XI. 

Lorsqu’une femme malabare a déshonoré son mari par un adultère , et que l’offensé veut se sépa¬ 
rer d’elle , la loi ordonne qu’il assemble quatre ou cinq de ses plus proches parents, assistés de quel¬ 
ques brahmanes, et qu’il leur expose les sujets de plainte qu’il a contre sa femme , pour mettre ces 
arbitres à même de prononcer sur la séparation des époux ; car le mari ne peut pas quitter sa femme 
de sa propre autorité , et lors même qu’il a obtenu une sentence de séparation , il ne peut la chasser 
de sa maison ; il est toujours obligé de la garder chez lui dans quelque lieu séparé , et de lui fournir 
toutes les choses nécessaires à la vie. Si des enfans sont nés de ce mariage , ils se retirent sous la 
direction de leur père. La femme rend à son mari le tâli ( 2 ) qu’elle porte au cou ; si elle a reçu quel¬ 
que dot en mariage, et que cette dot soit entre les mains de son mari, elle la retire. Cependant les 
parens des deux époux travaillent avec zèle à opérer entre eux une réconciliation, et s’efforcent 
d’amener cet heureux résultat avant que le mari s’avise d’épouser une autre femme; caria loi lui 
donne ce droit ; et s’il arrive qu’après ces secondes noces, la première épouse se réconcilie avec 
son mari, la seconde devient sa maîtresse : de là une guerre continuelle qui s’entretient entre les 
femmes et ne contribue pas peu à mettre le trouble dans la famille. 

La femme n’a pas les mêmes privilèges que son mari : bien qu’elle sache qu’il vit dans un état 
continuel d’adultère, elle ne peut ni se plaindre, ni demander à se séparer de lui. Mais si le mari 
maltraite gravement sa femme , et qu’elle s’en plaigne à ses parents , ceux-ci demandent, sous quel¬ 
que prétexte honnête, la permission d’avoir leur fille quelques jours chez eux, et ne la rendent 
qu’à de bonnes conditions, si son mari vient la redemander , ce qui se fait toujours en présence des 
parents. 

Si les Malabars ne mariaient pas leurs enfants en si bas âge , et qu’ils les laissassent se choisir eux- 
mêmes , d’après la conformité de leurs mœurs et de leurs inclinations, ces unions seraient beaucoup 
plus heureuses ; car ces pauvres enfants, que l’on a mariés à deux ou trois ans, ne viennent pas plus 
tôt à se connaître qu’ils se haïssent, et cette haine, qui accompagne toute leur vie, les rend extrê¬ 
mement misérables. „ 

CHAPITRE XIII. 

Les Malabars ont pour leurs enfants un amour qui va jusqu’à les perdre ; ils croiraient blesser la 
tendresse paternelle , s’ils les corrigeaient de leur libertinage ; aussi ces enfants s’adonnent-ils aux 
vices dès leur tendre jeunesse, et manquent-ils très-souvent de respect envers leurs parënts. Les 
pères mettent cependant beaucoup de zèle à enseigner à leurs enfants les métiers qu’ils professent. 
Or, comme c’est la coutume des Malabars que le métier soit attaché à la caste, les enfants ne pou¬ 
vant apprendre que le métier de leurs pères, chacun excelle dans son art. Il est difficile de trouver 
un peuple plus industrieux et qui fasse plus d’ouvrage avec si peu d’outils; on ne peut non plus 
refuser son approbation aux écoles où l’on enseigne aux enfans mâles à lire, à écrire et à calculer (3). 
Quant aux filles, on ne juge pas à propos de leur faire apprendre d’autre métier que celui de leurs 

mères.On ne peut dire que les Malabars aient un véritable amour pour leurs femmes ; il est vrai 

qu’ils se font honneur de ne les laisser manquer de rien, mais la dureté et le mépris qu’ils leur 
montrent prouvent assez qu’ils n’ont point d’affection pour elles, et qu’ils les regardent comme un 
méchant meuble dont on ne peut se passer à la maison. Aussi ont-ils coutume de dire, lorsqu’ils se 

( 1 ) Yoyez Mœurs et Institutions des peuples de l’Inde , tome II, p. 366 et 368. 

( 2 ) Yoyez dans la suite de ces extraits le chapitre intitulé : Explication des cérémonies du mariage. Les Tamouls nomment 
la répudiation touroumbou , littéralement paille , parce que le mari la signifie en rompant un fétu de paille dont un bout est 
entre ses doigts et l’autre entre ceux de son épouse. E. J. 

(3) Voyez sur ces écoles les détails donnés dans une des premières livraisons de Y Inde Française. 




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RELIGION DES MALABARS, 
marient : « Je vais acheter une femme. » En raison de ce même principe d’indifférence , les maris ne 
communiquent presque jamais à leurs femmes les affaires du dehors, et leur parlent moins encore 
des sujets de peine et d’affliction qu’ils peuvent avoir. Les Malabars entretiennent encore un grand 
nombre de femmes qui font profession publique du vice de l’impureté (i) ; ils commettent le péché 
avec elles sans honte et sans scrupule. 

CHAPITRE XIV. 

On ne peut dire que les Malabars regardent leurs femmes comme leurs compagnes, car on ne 
voit pas en eux cette douceur, cet amour, cette patience, vertus inséparables de deux personnes 
qui ne doivent avoir qu’un même cœur. Les maris sont aussi violents à maltraiter leurs femmes pour 
un ragoût mal assaisonné ou pour l’omission du moindre apprêt, qu’ils le seraient à punir leurs 
serviteurs des mêmes fautes : il n’est point de terme bas dont ils ne se servent, lorsqu’ils sont en 
colère contre leurs femmes.... 

L’oisiveté n’est pas le vice des Malabars ; l’extrême avidité qu’ils ont d’amasser de l’argent leur 
donne naturellement un grand amour du travail. Ce n’est cependant pas qu’ils fassent de grandes 
dépenses pour l’entretien de leurs familles, puisqu’ils ne vivent que de riz et de quelques légumes 
assaisonnés (la plupart s’abstenant de manger du poisson et de la viande, par suite du principe de 
la transmigration des âmes) ; mais persuadés que la pauvreté est un signe de malédiction pour cette 
vie et pour l’autre, ils croient aussi que les richesses sont un gage assuré de leur bonheur.( 2 ). 

CHAPITRE XV. 

Cérémonies du mariage des Malabars chrétiens (3). 

Lorsque les Malabars chrétiens ont dessein de marier leurs enfants (4), les pères et mères convien¬ 
nent ensemble du mariage ; ensuite ils prient les parents de venir y donner leur consentement : c’est 
devant eux que la future épouse reçoit de son père et de sa mère quelques présents qui lui servent de 
dot. On donne avis du mariage au curé, afin qu’il fasse publier les bans. Les pères des futurs époux 
vont prier tous leurs parents et amis d’assister à la cérémonie; ils leur font connaître le jour convenu 
et leur présentent du bétel. Quatre ou cinq jours avant le mariage, les parents étant assemblés dans 
la maison des fiancés, on dit les litanies de la Vierge (5) ; on fait ensuite un trou au milieu de la cour ; 
le catéchiste y répand du lait et de l’eau, et y plante un pieu , auquel il attache une branche à’ ara- 
cliou. La cérémonie qui consiste à verser du lait et de l’eau et à attacher le rameau d ’arachou est 
du moins usitée parmi les chrétiens du Madouré ; le catéchiste des PP. Jésuites ne l’a pratiquée qu’une 
ou deux fois à Pondichéry ( 6 ). Depuis ce temps, il a seulement planté le pieu , y a attaché des feuilles 
de manguier, et a posé une petite croix sur ces feuilles. Dans la mission du Madouré et dans les autres 
missions de l’intérieur des terres, on se contente de mettre sur Yarachou l’image de la Vierge. Cela 
fait, on présente du bétel à toute l’assemblée, et chacun se retire chez soi. On emploie le temps qui 
reste jusqu’au jour du mariage à élever autour du pieu une tente assez spacieuse pour contenir 
tous les conviés, et pour faire convenablement toutes les cérémonies du mariage ( 7 ). On élève encore 

(x) Un préjugé que justifient peut-être des usages qui nous sont encore inconnus , que pourraient expliquer du moins 
des souvenirs de vieilles haines nationales, a attaché au nom que portent dans la langue tamoule les femmes des Parafer 
( Parati ou Paratai ) le sens de prostituées. Les Parafer forment une des dernières classes de l’ordre des Shoûdras ; or dans 
les parties les plus méridionales de la côte de Coromandel, ainsi que sur la côte de Malabar, tous les individus des castes 
supérieures ont un droit légal et reconnu sur les femmes des castes inférieures ; cet usage, qui fait un devoir aux jeunes 
filles de découvrir leur sein, lorsqu’elles passent devant un homme d’une caste supérieure, a probablement donné lieu à 
l’injurieuse application que font les Tamouls du mot Paratai. E, J. 

( 2 ) Les Indiens représentent souvent Lakchmî, déesse de la fortune, par un symbole assez singulièrement choisi, mais 
sur la signification duquel il ne peut y avoir aucun doute. La quatrième nuit précédant celle où se célèbre la cérémonie 
religieuse, ou plutôt le divertissement du kôdjâgara , les vechnavites, à l’heure de minuit, déposent leur argent dans un 
coffre, et lui rendent un culte comme au signe visible de Lakchmî. Il est remarquable qu’une cérémonie exactement sem¬ 
blable existe à la Chine : elle consiste à remplir un coffret de pièces de monnaie, et à le soulever respectueusement. E. J. 

(3) On ne peut se méprendre sur l’intention de l’auteur, qui s’est appliqué, dans ce chapitre et dans le suivant, à décrire 
dans les mêmes termes et presque dans le même ordre , des cérémonies semblables. E. J. 

(4) Les Indiens sont persuadés que le soin qu’ils prennent de procurer des époux à leurs filles , avant qu’elles aient atteint 
leur neuvième année , équivaut au mérite religieux d’un sacrifice solemnel ; si leurs filles n’ont pas trouvé d’époux avant 
l’âge de dix ans, ils considèrent cette disgrâce comme une malédiction des dieux. E. J. 

(5) On remarquera, en lisant ces extraits, que les Jésuites avaient, dans presque toutes les occasions, substitué le culte 
de la Vierge à celui de Pillaiyâr. Voyez , dans le chapitre suivant, le passage qui correspond à celui-ci. E. J. 

( 6 ) On peut voir, dans la suite de ces extraits, un chapitre où ces faits sont exposés avec plus de détails. E. J. 

( 7 ) La cérémonie nuptiale est ordinairement célébrée dans la maison qu’habite la famille de la fiancée ; mais elle peut 
l’être également dans celle de la famille de l’époux. E. J. 


3 


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RELIGION DES MALABARS, 
une autre tente devant la porte de la maison; elle est destinée à Geux qui veulent se reposer. Ces 
deux tentes, et surtout celle de la cour, sont ornées de rameaux, de toiles peintes, de bandes de 
papier doré, de fanaux, etde plusieurs autres objets de luxe (i). Au jour du mariage, les joueurs d’ins¬ 
truments, le catéchiste, les parents et les amis, tant chrétiens que gentils, qui ont été conviés, 
arrivent dès le matin à la maison nuptiale. La future épouse monte seule en palanquin, et se rend 
à l’église, accompagnée de plusieurs de ses parents et des joueurs d’instruments. Dès qu’elle y est 
arrivée, elle renvoie le palanquin pour prendre son fiancé. Les autres parents conviés et les joueurs 
d’instruments accompagnent aussi l’époux. Si les familles sont riches, un autre palanquin est réservé 
au fiancé, et l’on ne renvoie pas celui de l’épouse. Le curé leur donne la bénédiction nuptiale; il 
bénit le tàli qui est déposé dans un bassin sur deux guirlandes : il met ensuite les deux guirlandes au 
cou des époux, et célèbre la messe. Les parents, pendant ce temps , gardent le tâli. Après la messe, 
l’épouse remonte dans son palanquin et retourne à la maison nuptiale. Dès qu’elle y est arrivée, 
elle renvoie le palanquin à son époux, s’il n’en a pas un autre à son service : il faut d’ailleurs qu’ils 
aillent à l’église, et qu’ils en reviennent l’un après l’autre. Si la maison d’un parent ou d’un ami 
se trouve sur le chemin, et qu’on veuille faire la cérémonie destinée à écarter le maléfice du mauvais 
regard , le palanquin s’y arrête : les femmes de la maison apportent trois bassins; dans deux de ces 
bassins il y a du safran et de la chaux délayée dans de l’eau ; dans le troisième , une masse de riz 
cuit, divisée en plusieurs compartiments et teinte de différentes couleurs; au milieu du bassin est 
une lampe faite de pâte de riz, dans laquelle il y a du beurre et une mèche allumée. Elles donnent 
ces bassins à trois femmes des pagodes, qui ont aussi suivi les palanquins en dansant et en chantant. 
Les dévadâchi font, l’une après l’autre, passer trois fois les bassins devant le visage des époux; 
puis elles jettent dans la rue tout ce qui était dans les bassins (2) : elles reçoivent, en récompense de 
ce service, chacune une poignée de bétel. On répète cette cérémonie à chaque procession que 
l’époux fait dans la ville. Ses parents et ses amis, s’ils sont gentils, cassent quelquefois un coco. 
Les femmes des pagodes ont aussi assisté au mariage de plusieurs chrétiens de Pondichéry ; mais les 
PP. Jésuites leur ont enfin défendu de s’y trouver. C’est présentement à trois femmes mariées, 
chrétiennes ou gentiles , qu’on remet les bassins et le soin d’écarter le maléfice du mauvais regard. 
Lorsque les époux sont arrivés à la porte de la maison nuptiale , les principales parentes apportent 
aussi sur le seuil trois bassins , et font la même cérémonie. Quand tous les assistants sont entrés, on 
leur présente du bétel, et chacun se retire chez soi. Dans l’après-midi, vers cinq heures, les mêmes 
conviés s’assemblent sous la tente de la cour ; on élève un autel devant le pieu dont il a été parlé ; 
on pare l’autel avec les ornements de l’église des Jésuites ; on y place des cierges et l’image de la 
Vierge. Vers six heures , le catéchiste fait venir l’époux et le fait asseoir, devant l’autel, sur un siège 
recouvert d’une toile blanche et sous lequel est étendue une couche de riz; il pose le mana- 
pongal au bas de l’autel, et fait placer, devant l’époux, sur des billots, trois bassins, dans l’un 
desquels il y a du lait, dans un autre du safran et de la chaux délayée dans de l’eau, dans le troisième 
des adai ( 3 ); il dispose autour de l’autel cinq petits pots remplis de pois et de riz germés ; derrière 
ces cinq pots il met un grand vase , et sur ce vase un autre plus petit, tous les deux remplis d’eau; 
plus loin encore , il place une lampe allumée à cinq ou sept mèches. Aux deux côtés de l’autel, il 
établit deux pierres pour y faire brûler de l’encens : des Malabars ont assuré avoir vu autrefois le 
catéchiste faire le sacrifice du feu dans quelques mariages ; un Malabar nous a même dit que le caté¬ 
chiste avait voulu faire ce sacrifice dans la cérémonie du mariage de sa propre sœur, mais que son 
père l’en avait empêché. Le catéchiste ordonne ensuite à trois femmes de prendre chacune un des 
bassins et de faire, l’une après l’autre, la cérémonie destinée à écarter de l’époux le maléfice du 
mauvais regard; puis il fait apporter devant l’époux un bassin plein de riz, sur lequel est posé un coco 
entier. L’époux, tenant Jes mains étendues et serrées l’une contre l’autre, les plonge dans le bassin et 
les en retire couvertes de riz. Le catéchiste place le coco sur le riz, puis il remet au barbier assis¬ 
tant un cordon oint de safran, et dans un nœud duquel est retenu un morceau de safran, en lui 
recommandant d’attacher ce cordon au bras de l’époux : celui-ci, aussitôt la chose faite, remet le 
bassin, le riz et le coco au barbier, au blanchisseur et aux joueurs d’instruments ; ce sont leurs pro- 


( 1 ) L’usage est de suspendre aussi des feuillages et des guirlandes, ou découpures fantastiques de papier, nommées pattam 
( patra ), au milieu de la rue, en face de la maison où se fait la cérémonie; ces guirlandes sont soutenues par des cordes 
(tôranam) tendues d’une maison à l’autre. On emploie encore ce genre de décoration le jour de la première entrée d’un prince 
dans une ville. E. J. 

( 2 ) On trouvera , dans un des chapitres suivants, des détails spéciaux sur cette cérémonie : tirer Vœillade se dit en tamoul 
dittikajikiradou. E. J. 

(3) C’est ainsi que les Tamouls nomment certains gâteaux ou beignets cuits dans le beurre ou dans l’huile. E. J. 


RELIGION DES MALABARS! 11 

fits (i). L époux monte ensuite en palanquin, et va à l’église , accompagné de tous les conviés et des 
joueurs d instruments. Apres y avoir fait quelques prières, il remonte en palanquin , et va avec 
toute sa compagnie faire une procession par les rues de la ville (2). Il ne manque pas de personnes 
empressees a faire la ceremonie pour écarter le maléfice du mauvais regard. Pendant cette proces¬ 
sion, le catéchiste fait aussi attacher le cordon au bras de l’épouse; cette cérémonie terminée, 
l’épouse se retire dans sa chambre. Lorsque l’époux est arrivé à la porte de la maison, une des 
principales parentes fait la cérémonie contre le maléfice du mauvais regard. Il entre alors, lui et 
toute sa compagnie , sous la tente de la cour, et s’assied sur son banc. Le catéchiste fait apporter 
une feuille de figuier, du riz non cuit, deux petits pots remplis d’eau et deux cocos ; il pose la feuille 
de figuier sur la terre, à gauche de l’autel; il répand le riz sur cette feuille en deux tas; sur ce riz 
il place les deux pots, dont il garnit l’embouchure de feuilles de manguier ; sur ces pots il pose les 
deux cocos. Appelée par son ordre, l’épouse fait le tour de l’autel, et va s’asseoir auprès de son 
mari. On apporte un bassin rempli de fleurs, sur lesquelles est posé le tâli : le catéchiste, prenant 
alors pour aspersoir quelques-unes des feuilles de manguier qui couvrent les pots, arrose les époux 
avec l’eau contenue dans ces vases ; il casse un des cocos sur la pierre plate, répand l’eau qu’il con¬ 
tient, met le tâli dans une moitié de ce coco, et le porte ainsi sur l’autel, auprès de l’image de la 
Vierge. Depuis que Mgr. le Patriarche d’Antioche a défendu ce sacrifice du coco, le catéchiste place 
seulement le tâli dans un bassin, sur l’autel, et laisse les cocos sur les deu^; pots, sans les casser. 
Tous les assistants récitent ensuite les litanies de la Vierge ; ces prières dites, le catéchiste prend le tâli 
et le présente à toucher aux principaux parents et amis; puis il le donne à l’époux pour l’attacher 
au cou de son épouse. Il applique alors du tirounîrou sur le nœud du cordon, et en met aussi au front 
des époux. Il fait apporter un bassin rempli de riz non cuit, mêlé de safran; les principaux parents 
et amis viennent l’un après l’autre prendre une poignée de riz, et la présentent d’abord aux genoux 
de l’époux , ensuite au-devant de ses épaules , et enfin sur sa tête , laissant chaque fois tomber un 
peu de riz; ils en font autant à l’épouse. Ensuite les fiancés se lèvent de leur siège; le barbier 
joint en manière de crochet le petit doigt de la main gauche de l’épouse à celui de la main droite de 
l’époux. Les fiancés se tenant ainsi par les deux petits doigts font trois fois le tour de l’autel, et à 
chaque fois se mettent à genoux devant l’image de la Vierge. Une femme mariée porte devant eux 
le petit pot d’eau kadavâri ( 3 ), et laisse tomber cette eau goutte à goutte, à mesure qu’elle s’avance : 
une autre femme mariée porte devant eux une des petites lampes ; car, outre la grande lampe, il y 
en a plusieurs petites. Les trois tours finis, les époux entrent dans leur chambre; la femme qui tient 
la lampe les y conduit : on donne du bétel à toute la compagnie, et chacun se retire chez soi. Si 
quelques-uns des principaux parents et amis désirent rester, on les régale de tout ce que l’on a de 
meilleur. Le lendemain, on donne à dîner à ceux des conviés qui veulent s’y trouver : sur le soir, 
les époux montent ensemble en palanquin , et vont à l’église avec le même cortège que le premier 
jour. Après y avoir fait quelques prières, ils remontent en palanquin et traversent en procession 
les rues de la ville ; c’est une nouvelle occasion de faire la cérémonie destinée à écarter le maléfice 
du mauvais regard. De retour a la maison nuptiale, ils vont s’asseoir sur leur siège. Le catéchiste 
fait apporter, comme la veille, un bassin rempli de riz mêlé de safran, et fait présenter ce riz 
aux genoux, aux épaules et sur la tête des époux : ceux-ci se lèvent, font trois fois le tour de 
l’autel, et se retirent dans leur chambre. Les conviés restent sous la tente pour faire leurs présents ; 
on leur donne ensuite du bétel, et ils s’en vont ; il ne reste que les plus proches parents. Le caté¬ 
chiste rappelle les époux , les fait asseoir sur leur siège, et fait apporter un bassin dans lequel il y a 
du riz et un coco : le mari tenant les mains étendues et serrées l’une contre l’autre, les plonge 
dans le bassin et les en retire couvertes de riz ; sur ce riz le catéchiste pose le coco : le mari verse 
le tout dans les mains de son épouse, qui le reverse aussitôt sur les mains de son époux : celui-ci 
ayant les mains ainsi chargées, les pose sur celles de son épouse ; le barbier coupe alors le cordon 
attaché au bras du mari : celui-ci verse le riz et le coco dans les mains de son épouse, qui, à son 
tour, les pose ainsi chargées sur celles de l’époux ; le barbier coupe alors aussi le cordon attaché au 
bras de la femme. C’est ainsi que se termine la cérémonie du mariage. 

(1) bes baibieis et les blanchisseurs, dans llnde méridionale, sont pour ainsi dire des domestiques communaux, qui 
remplissent des offices publics dans plusieurs cérémonies de la vie civile et religieuse , qui ne peuvent refuser leur service, 
et qui reçoivent des autres castes un salaire annuel en nature et des rétributions casuelles en argent. E. J. 

(2) Il faut observer que ces promenades solemnelles dans l’enceinte de la ville, se nomment en tamoul oularoalam , parce 
que l’on doit toujours se diriger vers la droite. E. J. 

( 3 ) Ce mot se lit dans l’original cadaeary et cadavery ; il m’est d’ailleurs inconnu , et je ne suis pas certain d’en saisir exac¬ 
tement le sens 5 je conjecture qu’il est formé de deux mots tamouls, kadal , mer, et vâri, amas d’eau ; kadal est probablement 
pris dans le sens de nadi, fleuve. E. J. 


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RELIGION DES MALABARS. 


CHAPITRE XVI. 

Cérémonies du mariage des Malabars gentils. 

Lorsque les pères et mères sont convenus du mariage de leurs enfants (i), et que tous les parents 
ont donné leur consentement, on prie les brahmanes (2) de venir examiner les constellations sous 
lesquelles a eu lieu la naissance des futurs époux, afin de juger si ces deux personnes peuvent vivre 
heureusement l’une avec l’autre. Si ces constellations sont dans des rapports convenables, et n’an¬ 
noncent rien de fâcheux, les brahmanes déclarent que ces deux personnes peuvent se marier ensemble. 
Le mariage au contraire n’a point lieu, si les brahmanes trouvent dans leurs calculs quelques mauvais 
pronostics. Si l’on a omis de faire les observations horoscopiques à la naissance de ces personnes, 
les brahmanes ont recours à l’anagramme des noms propres, dont ils transposent les lettres, jusqu’à 
ce qu’ils aient trouvé le nom de quelques-unes des constellations; c’est parla qu’ils prétendent 
reconnaître quels sont les signes célestes sous lesquels sont nées ces deux personnes. Si l’anagramme 
des deux noms présente quelque funeste présage, et que cependant les deux personnes n’en per¬ 
sistent pas moins à s’unir, elles prient les brahmanes de changer leurs noms ; les brahmanes leur en 
donnent d’autres. Lorsque les brahmanes sont enfin satisfaits du résultat de leurs combinaisons, ils 
désignent un jour heureux pour faire la cérémonie du mariage ( 3 ). Les parents s’assemblent peu de 
jours après à la maison cle la future épouse ; son père et sa mère lui font des présents qui lui servent de 
dot ( 4 ) ; le contrat de mariage est conclu. Quelque temps avant le mariage, on prépare une tente dans 
la cour de la maison de l’un ou de l’autre des époux; on l’orne de rameaux , de toiles peintes, de 
bandes de papier doré, de fanaux et de plusieurs autres choses précieuses. Le trou dans lequel on 
doit placer le premier pilier de la tente étant creusé, les brahmanes y répandent du lait, de l’eau , 
quelques feuilles à'arachou et du riz non cuit mêlé de safran. Cela fait, les brahmanes, assistés de 
quelques femmes mariées, prennent tous ensemble le pilier et le plantent dans le trou ( 5 ); les brah¬ 
manes ordonnent à une de ces femmes de pétrir entre ses mains une masse de terre ou de fiênt.e de 
vache, et de la placer devant le pilier; cette masse informe représente le dieu Pillaiyâr. Le brahmane 
officiant fait apporter un coco et le casse sur la pierre plate, l’offrant en sacrifice à Pillaiyâr ; les 
autres brahmanes font alors une prière à ce dieu : « Seigneur, disent-ils, nous vous supplions de 
ne mettre aucun obstacle à ce mariage, et de veiller à ce qu’il n’y manque rien. » Les parents répè¬ 
tent après eux la même prière ; puis tous les assistants font à Pillaiyâr les saluts que l’on a coutume 
de lui adresser. On distribue du bétel à toute l’assemblée, et chacun se retire chez soi (6). On prépare 
aussi une autre tente devant la porte de la maison, mais on n’y fait aucune cérémonie. Le jour du 
mariage, vers cinq ou six heures du soir, les conviés s’assemblent ; on place au milieu de la tente une 
branche à’arachou , à laquelle, suivant les usages de certaines castes, on attache quelquefois une 
toile blanche et une petite branche de mouroukou. On élève un autel en terre autour du pied de Y ara- 
chou. Les brahmanes font placer derrière cet arbre cinq petits pots (7) dans lesquels il y a du riz et 


( 1 ) Les personnes que l’on charge ordinairement de la recherche d’un gendre, sont le brahmane et le barbier de la 
maison ; on leur donne , pour exciter leur zèle, de l’argent et un paquet de feuilles de bétel. Lorsqu’ils ont réussi à trouver 
un gendre dont l’âge et la fortune soient assortis à l’âge de la jeune fille et à la fortune de sa famille, on leur remet une 
table généalogique dressée avec soin, qu’ils comparent et qu’ils échangent avec un pareil titre fourni par la famille du 
gendre. Ce n’est qu’après ces préliminaires qu’on examine les rapports des deux horoscopes. E. J. 

( 2 ) L’auteur écrit incorrectement brahame pour brahmane , Brouhma pour Brahma, et Vichenou pour Vichnou ; ces leçons 
vicieuses ont été partout coi'rigées. E. J. 

(3) L’auteur décrit plus spécialement, dans ce chapitre, les cérémonies du mariage des Shoddra ; le mariage d’un brah¬ 
mane ou d’un râdja est accompagné de quelques cérémonies particulières que n’observent pas les Shoiîdra ; telle est, par 
exemple , l’épreuve du sort ou plutôt de son adresse que fait la fiancée d’un kchatriya , en tirant trois petites flèches sur un 
poisson artificiel flottant dans un bassin rempli d’eau. La nécessité de renfermer ces notes dans de justes limites, me force 
d’omettre plusieurs détails de ce genre ; je ne puis mieux faire que de renvoyer le lecteur au mémoire du Col. M’Kenzie on 
ihe marriage ceremonies of the Hindoos, imprimé dans le vol. ni des Transactions de la Société Asiatique de la Grande-Bretagne. 
E. J. 

(4) Les femmes n’apportent point de dot ; elles sont au contraire obtenues de leur famille, en payant une certaine somme, 
dont le dixième au moins doit être rèmis avant la cérémonie nuptiale à titre d’arrhes ou paricham ; aussi acheter ( kollougi- 
radou ) est-il synonyme d’épouser une femme. E. J. 

(5) La plantation du kâl est le premier acte de la cérémonie du mariage ; celte cérémonie ne peut durer moins de deux 
jours ; elle peut se prolonger jusqu’au trente et unième jour. E. J. 

( 6 ) On veille avec soin , pendant toute la cérémonie, à ce que le feu ne prenne point à cette tente ou pandel, la conster¬ 
nation de toute la famille suivrait un pareil malheur ; car il serait le présage certain de la mort prochaine d’un de ses 
membres. E. J. 

( 7 ) Ces petits vases de terre cuite sont nommés kalam , ou , suivant la prononciation grasse des indigènes , kalom ; c’est 
l’origine de notre ancien mot galon , pris en ce sens. E. J. 


RELIGION DES MALABARS. 


13 


quatre sortes de grains, que l’on a eu auparavant grand soin de faire germer dans ces mêmes pots, 
en sorte que, lorsqu’on s’en sert dans la cérémonie, ces grains ont des germes de près de deux pouces 
de longueur. Après ces pots, les brahmanes font placer l’un près de l’autre deux autres pots, l’un 
très-grand, l’autre plus petit, tous deux remplis d’eau, puis une lampe allumée à cinq ou sept mèches, 
et quelques autres petites lampes. Pendant ce temps, on prépare dans une pièce voisine le riz pongal , 
et on établit à quelque distance de l’autel le siège de l’époux. Les brahmanes le font asseoir sur ce 
siège, et ordonnent à une femme mariée de lui passer au cou une guirlande (1); quelques autres 
femmes mariées disposent au devant de l’autel cinq feuilles de figuier, sur chacune desquelles elles 
mettent, suivant les instructions des brahmanes, un peu de riz pongal , une figue pilée, du beurre et 
du sucre. Les brahmanes offrent aux dieux ce sacrifice, et brûlent de l’encens en leur honneur : une 
femme mariée répand un peu d’eau autour des feuilles. Les brahmanes font placer devant le fiancé 
sur un bloc de bois, un bassin où il y a du safran, de la chaux délayée dans de l’eau , et quelques 
feuilles d 'arachou : ils font approcher trois femmes mariées, qui, l’une après l’autre, passent trois 
fois le bassin devant le visage du fiancé, pour écarter le maléfice du mauvais regard. Cela fait, le 
fiancé se lève , fait le tour de l’autel, et se retire dans sa chambre. Le barbier, le blanchisseur et les 
joueurs d’instruments enlèvent le riz amoncelé sous le siège, et quatre parts du sacrifice qui a été 
offert; on porte la cinquième part au fiancé à qui seul elle est réservée. Les brahmanes rappellent 
le fiancé, l’invitent à s’asseoir sur son siège, et font apporter devant lui un bassin dans lequel il y 
a du bétel, de l’arèque , du riz non cuit, un coco et un cordon de coton, auquel est attaché par un 
nœud un morceau de safran. Les brahmanes présentent ce bassin devant tous les conviés, et le dé¬ 
posent sur un billot, devant le fiancé , qui tient ses mains étendues et serrées l’une contre l’autre. 
Le brahmane officiant y met du bétel , de l’arèque, du riz et le coco ; puis il récite des prières et lui 
attache le cordon au bras droit par trois nœuds, en prononçant les noms de Brahma, deVichnou et de 
Roudra (2) ; il lui met ensuite au front le tirounïrou , et au cou une guirlande : des prières accompa¬ 
gnent toutes ces cérémonies. Le fiancé remet dans le bassin ce dont on a chargé ses mains, et on 
donne le tout au barbier, au blanchisseur et aux joueurs d’instruments. Les brahmanes font appor¬ 
ter un autre bassin rempli de riz mêlé de safran ; ils prennent, l’un après l’autre, deux poignées de 
ce riz , et le présentent à la tête, aux épaules et aux genoux du fiancé , laissant tomber chaque fois 
un peu de ce riz; ensuite, les parents et les amis viennent, l’un après l’autre , faire la même céré¬ 
monie. L’époux se lève et va faire une procession par les rues de la ville , accompagné de tous les 
conviés et des joueurs de trompette, de hautbois et de tambour, ainsi que de plusieurs femmes 
des pagodes, qui chantent et dansent autour du palanquin. Si le fiancé appartient à une famille 
riche , on fait porter au devant et aux côtés du palanquin plusieurs petits dais en forme de parasol, 
que l’on emprunte le plus souvent aux pagodes ; on porte aussi sur des perches plusieurs petits 
ouvrages de papier, découpés en forme de poissons ou d’oiseaux, et des fanaux. Comme cette pro¬ 
cession se fait ordinairement la nuit, on allume un grand nombre de torches et de lampes, et on 
tire plusieurs sortes de feux d’artifice ; pendant la cérémonie destinée à écarter le maléfice du mauvais 
regard, on casse ordinairement plusieurs cocos. Pendant cette procession , les brahmanes disposent 
devant l’autel les matériaux d’un nouveau sacrifice pareil à celui que nous venons de décrire ; ils 
entassent encore du riz sous le siège nuptial, et attachent un cordon à la main gauche de la fiancée, 
avec les mêmes cérémonies que celles auxquelles le fiancé a assisté. Le riz qui est sous le siège et 
quatre des parts du sacrifice sont donnés au barbier, au blanchisseur et aux joueurs d’instruments ; 
on porte la cinquième part à la fiancée, qui s’est retirée dans sa chambre ; elle seule mange cette part. 
Lorsque le fiancé est arrivé à la porte de la maison, on ne manque pas de faire la cérémonie pour 
écarter le maléfice du mauvais regard , il va ensuite s’asseoir sur son siège , et sa future épouse vient 
se mettre à sa droite ( 3 ). Les brahmanes étendent, à quelque distance du lieu du sacrifice, une feuille 
de figuier, sur laquelle ils mettent du riz en deux petits tas; sur ces tas de riz, ils placent deux 
petits pots d’eau, dont l’embouchure est garnie de feuilles de manguier : ils font une aspersion de 

(1) La guirlande avait une autre signification dans les anciens rites nuptiaux de l’Inde. Les jeunes filles, libres alors de 
faire un choix entre leurs prétendants, les faisaient assembler et passaient une guirlande de fleurs au cou de ceux qu’elles 
choisissaient pour époux ; on trouve des allusions à cet antique usage dans les drames sanskrits. E. J. 

(2) Ce cordon, auquel est attaché du safran, se nomme en tamoul kanganam ( bracelet ) ou kâpou ( préservatif ) ; il faut 
observer qu’on le noue au bras droit de l’époux et au bras gauche de l’épouse. Le Paria qui représente l’époux de Kâlî , 
pendant la fête de cette déesse terrible, porte le kâpou au bras droit, en signe de son union avec Kâli , et ne peut, aussi 
long-temps qu’il est revêtu de ce caractère , s’approcher de sa propre femme. E. J. 

( 3 ) C’est l’usage , dans certaines castes de Shoûdra , que le frère de l’époux se présente à la porte de la chambre de la 
fiancée , au moment où elle en sort, et l’arrête en lui demandant où elle va ; la fiancée lui répond qu’elle va chercher un 
époux ; ce n’est qu’après cette déclaration que se fait la présentation du tâili. E. J . 


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14 RELIGION DES MALABARS. 

cette eau sur le fiancé et sur toute rassemblée. Les brahmanes alors célèbrent le sacrifice du feu 
qu’on nomme fâgijam; ils entretiennent ce feu avec du beurre qu’ils y répandent de temps en temps 
en forme de libation. Ils font ensuite apporter devant les fiancés un bassin dans lequel il y a du bétel, 
des arèques, des figues, un coco oint de safran et le tâli ; le brahmane officiant casse le coco sur la 
pierre plate. La fiancée tient les mains ouvertes et rapprochées ; son père y met du bétel, des arèques, 
des figues, un coco, et par dessus quelques pièces d’argent; il lui prend les mains, et les plaçant 
sur celles de son gendre, il y verse tout ce qu’elle avait reçu. Le brahmane l’invite à dire : « Tous 
les dieux sont témoins que je vous donne cette fille ; en voilà les arrhes. » Le brahmane prend alors 
le tâli et récite les paroles de la consécration (i) ; après avoir cassé le coco apporté dans le bassin , il 
remet dans ce bassin les deux moitiés de coco, présente le tâli à toucher aux principaux de l’assem¬ 
blée , et le remet au fiancé qui l’attache au cou de sa future épouse. Le brahmane applique un peu 
de tirounîrou sur le nœud du cordon qui soutient le tdli } et en met aussi au front des époux; il fait 
alors passer l’épouse à la gauche de son mari. On fait de nouveau la cérémonie qui consiste à pré¬ 
senter du riz sur la tête, aux épaules et aux genoux, ainsi que la cérémonie destinée à écarter le 
maléfice du mauvais regard. Les époux, sur l’invitation du brahmane, se prennent par les petits 
doigts , et vont ainsi faire trois tours de l’autel ( 2 ) ; une femme mariée porte devant eux le petit pot 
d’eau kadavâri dont elle laisse tomber l’eau goutte à goutte; à mesure qu’elle s’avance, une autre 
femme mariée marche aussi devant eux, tenant en main une des petites lampes. Toutes les fois 
qu’ils passent près de la pierre plate , le mari prend le pied de son épouse et lui fait toucher cette 
pierre. Cela fait, ils se disposent à entrer dans leur chambre; mais, avant d’y entrer, ils se tournent 
vers Xarachou; quelqu’un leur verse de l’eau dans les mains (3), et ils en jettent un peu vers cet 
arbre. Les époux et les principaux parents étant entrés dans la chambre, on apporte un bassin dans 
lequel il y a du lait doux et des figues broyées ; l’époux en boit un peu ; il en donne à boire à son 
épouse dans le même vase où il a bu , et il en boit encore après elle ; les parents des deux époux en 
boivent aussi dans le même vase les uns après les autres. Le lendemain , les deux époux vont en 
palanquin faire une procession par les rues de la ville; les conviés, les femmes des pagodes et les 
joueurs d’instruments les accompagnent ; on n’épargne rien pour sê donner le luxe des torches, des 
feux d’artifice, des dais et des autres choses curieuses (4); on ne manque pas non plus de faire 
plusieurs fois la cérémonie pour écarter le maléfice du mauvais regard. Après la procession, on fait 
asseoir les époux sur leur siège , et on coupe les cordons qu’ils portent au bras, de la même manière 
que dans les cérémonies du mariage des chrétiens. Les époux se retirent dans leur chambre ; pendant 
ce temps, les conviés font leurs présents (5), et on leur distribue du bétel. C’est ainsi que se termine 
la cérémonie. 

CHAPITRE XVII. 

Explication des cérémonies du mariage des Malabars gentils. 

Si les calculs astrologiques par lesquels les brahmanes prétendent reconnaître que deux personnes 
peuvent se marier ensemble, n’étaient pas dépourvus de toute valeur, il ne devrait jamais y avoir 
de mariages malheureux entre les Malabars, moins encore entre les brahmanes ; car ceux qui se 
vantent de connaître les mystères cachés dans les astres, ne manqueraient pas sans doute de choisir 
des maris et des femmes qui pussent vivre long-temps et heureusement ensemble ; et cependant 

( 1 ) Ces paroles sacramentelles sont les suivantes : Tâniyam , tunam , pachou , vavoupoutiral âbam (soyez riches de grains , 
d’argent, de bestiaux et d’un grand nombre, d’enfants ) ; on reconnaît facilement dans cette formule de bénédiction les mots 
sanskrits altérés par la prononciation tamoule. E. J. 

( 2 ) C’est là un des plus anciens rites de l’Inde ; on lit dans le Râmâyana , liv. I, lect. 73, que les fils de Dasharatha et leurs 
épouses firent trois fois le pradakchina autour du feu ; trir agnim te parikrarnya , etc. E. J. 

(3) La personne qui remplit ce ministère est ordinairement la mère de la jeune fille, ou une des plus proches parentes 
chargée d.e la représenter. E. J. 

(4) Tous les voyageurs s’accordent à dire que les mariages sont la ruine des familles ; le luxe est en effet, dans cette cir¬ 
constance , une nécessité pour le pauvre comme pour le riche ; celui qui n’a pas encore gagné assez d’argent pour faire d’une 
manière honorable les cérémonies du mariage de ses enfants , emprunte à gros intérêts , à vingt ou trente pour cent. Son- 
nerat dit que les plus magnifiques dépensent près de huit cent mille francs dans ces somptueuses cérémonies ; un missionnaire 
anglais nous assure que les plus pauvres ne peuvent guère y dépenser moins de mille ou douze cents francs. On a vu plus 
d’une fois trois ou quatre mille brahmanes venir de plus de vingt lieues loin assister à une noce ; or chacun d’eux reçoit en 
présent une pièce de toile neuve, et est invité chaque joui' à un festin où il mangé avec avidité, jusqu’à ce que se rompe un 
lien de paille noué sur son ventre en forme de ceinture. E. J. 

(5) Lorsqu’il se fait un mariage dans une famille opulente , une personne est chargée de recevoir les présents et de les 
enregistrer avec les noms de ceux qui les remettent ; on peut ainsi, à la première occasion, rendre à chacun des visiteurs 
des présents d’une pareille valeur. E. J. 


15 


RELIGION DES MALABARS, 
combien voyons-nous de brahmines qui désolent leurs maris en se livrant à des hommes des plus 
basses castes ? combien d’autres qui sont dans un continuel divorce ? combien de brahmanes meurent 
dans leur première jeunesse, avant même d’avoir eu aucune communication avec leurs femmes? 
Or le plus grand bonheur des brahmines et des femmes de haute caste est de vivre long-temps avec 
leurs maris, puisque , eux morts, elles ne peuvent ni se remarier ni paraître avec les autres femmes 
dans les cérémonies publiques, et qu’elles doivent dès ce moment quitter leurs joyaux, pour ne plus 
les reprendre (i). Les brahmanes n’auraient-ils pas dû employer leur science à empêcher tous ces 
fâcheux accidents, et si bien régler leurs calculs que ces malheurs eussent été prévenus? Ils préten¬ 
dront qu’ils avaient pris toutes les précautions nécessaires; ils ajouteront peut-être que , s’ils se 
sont trompés , la faute en est à ceux qui ont fait les premières observations à la naissance des en¬ 
fants ( 2 ) ; que si leurs calculs avaient été exacts, ils ne se seraient pas eux-mêmes trompés. On ne 
peut admettre cette excuse ; car ceux qui doutent de la précision de ces premières observations ne 
devraient pas s’y fier, ni donner comme réel ce qui peut être faux : c’est abuser de la simplicité du 
peuple et décrier la science astrologique. 

L’anagramme que font les brahmanes des noms des futurs époux pour savoir s’ils seront heureux 
ensemble, n’a pas une plus grande valeur ; si ces noms ont quelque signification , elle n’est sans 
doute pas en rapport avec les constellations observées à la naissance des enfants, dans les noms des¬ 
quels on veut voir expressément marquée cette rencontre des astres. Comme les observations faites 
sur ces constellations sont absolument fausses, et que d’ailleurs les astres n’ont aucune influence 
sur la bonne ou la mauvaise fortune , il est évident que ces anagrammes de noms propres ne donnent 
aucun résultat réel. 

N’est-ce pas d’ailleurs une rêverie de croire qu’aussitôt que les futurs époux ont changé de noms, 
ils doivent aussi changer d’humeur, d’inclinations, de tempérament, en sorte que celui qui est 
paresseux devienne vigilant, que celui qui est emporté devienne doux, que celui qui est d’un tem¬ 
pérament faible et maladif devienne fort et vigoureux? Les astres ne font, suivant les brahmanes, 
que révéler les décrets de Brahma, qui a écrit, disent-ils, dans la tête de chaque homme tout ce 
qui doit lui arriver, et qui les fait naître sous des constellations conformes à ces irrévocables 
décrets. Comment donc les brahmanes sont-ils assez hardis pour prétendre s’opposer aux décrets de 
Brahma?. 

La cérémonie qui accompagne la pose du premier pilier de la tente la consacre comme un temple , 
et la rend digne de recevoir les dieux qui doivent assister au mariage (3). Sans cette cérémonie 
propitiatoire, la tente ne serait qu’un pavillon ordinaire, et ne pourrait servir aux autres céré¬ 
monies du mariage. 

Les Malabars gentils ne commencent jamais aucun acte de quelque importance, sans avoir d’abord 
offert le sacrifice du coco à Pillaijâr (4). Ce dieu est nommé Vikinesowaren (5), c’est-à-dire dieu 
perturbateur , parce qu’il met des obstacles à toutes choses, à moins qu’on ne lui offre le sacrifice du 
coco. Aussi les Malabars, lorsqu’ils veulent bâtir une maison, placent-ils au milieu du terrain une 
figure représentant le dieu Pillaijâr (6) ; ils le prient instamment de ne mettre aucun empêchement 
à la construction de l’édifice, et pour se concilier ses bonnes grâces, cassent un coco en son hon¬ 
neur : ils font également cette cérémonie pour recouvrer les choses perdues, et pour obtenir des 


(1) Voyez dans la suite de ces extraits le chapitre intitulé : Cérémonies qui ont lieu aux funérailles des brahmanes. 

(2) Les observations horoscopiques se font, dans presque toutes les parties de l’Inde, à la naissance des enfants qui appar¬ 
tiennent à des familles riches et distinguées. Les Indiens attachent une telle importance à l’état astronomique du ciel et à 
l’influence que lui attribuent leurs préjugés, qu’ils font souvent inscrire en tête des actes de leurs transactions civiles , l’indi¬ 
cation de la mansion lunaire, de la planète et du karana , avec autant de soin que celle du jour, du mois et de l’année. E. J. 

( 3 ) On nomme cette cérémonie la plantation du kâl (pied , appui, pilier ); visiter le chef de la famille le jour de cette 
cérémonie est pour les amis un devoir dont ils ne peuvent se dispenser sans manquer aux convenances. E. J. 

( 4 ) On peut voir dans la xiv® livraison de VInde Française l’explication que donnent les Tamouls de ce nom propre. Je 
saisis l’occasion que me présente cette étymologie, de réparer une omission, en donnant celle de Ayyanâr , un des noms de 
Hariharapoutra ( xxi e hvr. ). Ce mot, qui se trouve aussi écrit ayyinâr, est l’altération tamoule régulière du sanskrit arya- 
nara : ayyen représente le sanskrit arya ( maître , seigneur ). E. J. 

( 5 ) En sanskrit Vikchînêshvara , littéralement dieu de la destruction , ou, suivant le sens que les Tamouls attachent au mot 
vildnam , dieu de l’obstacle. Les Vikclunaka des Pourânas shaivites sont les ministres de destruction créés par la colère de 
Shiva , et dont les troupes ( gana ), toujours prêtes à affliger la terre de tous les maux, sont placées sous le commandement 
d ePillaiyâr ou Ganésha , Ce dieu est encore nommé Vinâyaken ou Vinâyaka ( qui fait obstacle ). Les Tamouls lui donnent 
souvent aussi le nom de Ainkaren ( qui a cinq mains , quatre mains et une trompe ). E. J. 

(6) On trouve des détails plus précis sur cet usage dans la suite de ce chapitre. Lorsque les Chinois construisent une 
maison , ils essaient d’y renfermer la prospérité et l’abondance , en plaçant sous les poutres du faîte des tchao ou papiers- 
monnaies ; ces assignats n’ont d’ailleurs aucune valeur légale sous la dynastie actuelle. E. J. 





16 


RELIGION DES MALABARS. 


enfants. Si le coco se casse net par le milieu, succès que prépare ordinairement l’adresse du brahmane 
officiant, ils croient que c’est un témoignage de la bienveillance du dieu. Pillaiyâr étant un des 
dieux le plus souvent invoqués par les Malabars, je vais rapporter son histoire ; on y verra l’ori¬ 
gine des saluts particuliers qu’on lui adresse. 

La déesse Pârvatî (1), épouse du dieu Roudra, s’étant incarnée dans le sein de la femme d’un roi 
nommé Richipirayâsabadi (2), Roudra fut si épris de la beauté de cette jeune fille, qu’il voulut 
l’épouser. Un jour que Roudra était absent, et que Pârvatî se baignait dans un étang, elle conçut 
un violent désir d’avoir un enfant mâle; elle en fut si vivement pressée, qu’elle se trouva couverte de 
sueur, et, comme elle s’essuyait la poitrine, de cette sueur il se forma tout-à-coup dans sa main un 
enfant mâle, qu’elle nomma Vivagahen ( 3 ), c’est-à-dire qui riapoint de maître. Roudra étant de retour, 
et voyant dans les bras de Pârvatî un enfant mâle qui jouait avec elle, comme avec sa mère, crut 
que, pendant son absence, sa femme lui avait été infidèle ; il en conçut une violente colère. Pârvatî , 
qui savait combien terrible était la fureur de son époux, s’empressa de lui raconter la naissance 
miraculeuse de cet enfant, et réussit à apaiser ses soupçons. Cette réconciliation n’eut cependant 
pas d’heureuses suites. Peu de temps après, le roi, père de Pârvatî , ayant fait le sacrifice solemnel que 
l’on nomme yâgiyam , y convia tous les dieux, mais ne pria point son gendre d’y assister. Roudra 
entra en fureur et se rendit à l’assemblée des dieux, au moment où ils finissaient le sacrifice et où ils 
se préparaient au banquet : il arracha une tresse de ses cheveux nommée chadai (4) , et la jeta contre 
terre d’une si grande force , que, de la violence du coup, il en sortit un dieu formidable nommé 
Vîrapatiren ( 5 ). Ce dieu, pour venger l’injure faite à Roudra, se jeta sur les dieux assemblés, et les 
terrassa tous ensemble. Comme le Soleil et la Lune, qui assistaient à ce sacrifice, voulaient s’enfuir, 
il donna au Soleil un si rude coup dans la mâchoire, qu’il lui fit sauter toutes les dents de la bouche, 

( c’est pour cette raison qu’on ne lui offre plus en sacrifice que des choses molles, telles que du lait, 
du riz, du beurre et des fruits); il foula la Lune sous ses pieds, et lui meurtrit tellement tout le 
corps, que les marques lui en sont toujours restées ; ces meurtrissures sont les taches que l’on aper¬ 
çoit dans le disque de la lune (6). y îrapatiren tua aussi le roi Tévapirayâsabadi (7), et coupa la tête 
à Vinâyechen (8). Pârvatî vivement affligée de la mort de son père et de celle de Vinâyechen , pria 
Shiva de les ressusciter : touché de la désolation de Pârvàtî , ce dieu ordonna à Roudra de chercher 
les têtes de Vinâyechen et de Tévapirayâsabadi, et de les rejoindre à leurs corps. Mais comme ces 
têtes étaient tombées dans le feu du sacrifice, et qu’elles étaient réduites en cendre, Roudra coupa 
la tête d’un éléphant et la plaça sur le corps de Vinâyechen , qui revint à la vie avec un corps 
d’homme et une tête d’éléphant; puis il coupa la tête d’un chevreau (9) et l’appliqua sur le corps de 
Tévapirayâsabadi , qui fut également ressuscité. Roudra nomma le fils de Pârvatî Vikinesouvaren , 
c’est-à-dire dieu perturbateur : on le nomme plus communément Pillaiyâr] ce nom signifie fils de 

( 1 ) Le nom de Pârvatî est ici presque une inexactitude ; car l’incarnation de l’énergie de Shiva en Pârvatî est considérée 
par tous les mythologues indiens comme postérieure à son incarnation en Satî, fille de Dakcha. E. J. 

(2) Incorrectement écrit dans l’original Rasaprayasabady. En sanskrit Richiprayâdjâpati , littéralement le maître du sacrifice 
solemnel des richis. C’est un des surnoms de Dakcha (Taken en tamoul) , le plus célèbre des Brahmâdika, ou grands richis. E. J. 

( 3 ) J’ai conservé l’orthographe du manuscrit, parce que le sens de ce mot ne m’est pas évident. Je pense qu’il faut lire 
avivâgen ( en sanskrit avivâha , non marié ) , ou bien avioâgi ( en sanskrit avivâhin ) ; mais ce mot ne peut d’ailleurs signifier 
né hors du mariage. M. de la Flotte ( Essais historiques sur l’Inde ) attribue avec plus de raison au mot Vinâyaken un sens 
semblable ( qui n’a point de père , ou plus littéralement, qui n’a point de chef) ; il est probable que notre missionnaire aura 
confondu les significations de ces deux épithètes de Ganêsha. Il est inutile d’observer que les Tamouls ont joué sur deux 
sens possibles du mot Vinâyaka. E. J. 

( 4 ) En sanskrit djatà : c’est une masse de cheveux rassemblés en désordre sur le sommet de la tête ; le djatâ est ordinaire¬ 
ment de forme conique. Voyez , dans la suite de ces extraits , le chapitre intitulé : Le chadai et le chandiramâma. E. J. 

( 5 ) Inexactement écrit dans l’original Virapouren. En sanskrit Vîrabhadra. D’autres traditions prétendent que cette terrible 
figure fut formée de la sueur que la colère faisait jaillir des pores de Roudra. On représente ordinairement V îrapatiren avec 
une tête et huit bras : les légendes shaivites lui attribuent cependant mille têtes et deux mille bras. E. J. 

(6) C’est là ce que les mythologues de l’Inde méridionale ont fait de cet admirable épisode de la légende shaivite , une des 
plus grandes et des plus hardies conceptions de cette secte qui , dans le genre terrible, a souvent atteint le sublime , mais l’a 
presque toujours dépassé. Il suffirait de cet exemple pour montrer dans quel esprit les castes inférieures du sud de l’Inde ont 
altéré les plus belles traditions du brahmanisme ; ils les ont fait descendre à la hauteur de leurs mœurs et de leur intelli¬ 
gence. Cette terrible scène a d’ailleurs aussi été travestie au Bengale , il y a une trentaine d’années, dans une esquisse de 
comédie composée en sanskrit par le pandit Vêdyanâthaoatchaspati ; M. Wilson nous l’a fait connaître par une rapide ana¬ 
lyse. La malheureuse aventure du dieu Sourya a plus d’une fois excité la verve comique des poètes indiens. E. J. 

(7) Inexactement écrit dans l’original Dolaprayabady. En sanskrit Dêvaprayâdjapati : ce surnom de Dakcha ne diffère que 
légèrement de celui qu’on a vu plus haut ; il signifie le maître du sacrifice solemnel des Dieux. E. J. 

(8) Vinayachen dans le manuscrit original ; probablement Vinâyêsha, le dieu de l’obstacle ; il se peut cependant que ce ne 
soit qu’une orthographe fautive de Vinâyaken. E. J. 

(9) Ceci est une légère inexactitude : il fallait dire la tête d’un bélier. E. J. 


17 


RELIGION DES MALABARS. 

Shiva (i). Shiva ne voulut point que Pillaijâr se mariât, avant d’avoir rencontré une femme aussi 
belle que Pârvatî sa mère, et voulant lui faciliter le succès de sa recherche, il ordonna de le placer 
dans les pagodes, dans les carrefours des villes et sur les grands chemins, pour qu’il considérât 
toutes les femmes qui passeraient ; il recommanda également de le suspendre a,u cou de toutes les 
femmes , comme le signe de l’indissoluble lien du mariage, afin que, s’il ne trouvait pas une épouse 
qui réunît toutes les perfections désirées, il eût au moins les premières faveurs de toutes les femmes 
mariées : comme ce dieu n’a pu trouver jusqu’ici une femme dont la beauté égalât celle de sa mère , 
il est demeuré le mari de toutes les femmes (2), et en même temps le signe de l’indissoluble lien du 
mariage. Une femme qui est infidèle à son mari, fait également injure à Pillaijâr. Telle est la vertu 
de cette image de Pillaijâr , qu’on attache au cou des femmes mariées, et que l’on nomme tirou- 
mangilijam ( 3 ), que si un garçon l’avait attachée au cou d’une jeune fille, par surprise, et même 
pendant le sommeil, avec le dessein de l’épouser, le mariage serait valide, et la célébration des cé¬ 
rémonies nuptiales obligatoire; comme cette jeune fille en effet est acquise au dieu Pillaijâr , elle 
doit l’être aussi à celui qui lui a assuré cette conquête. 

Voici l’origine des saluts que l’on adresse à Pillaijâr ( 4 ). Un géant nommé Kachamougâchouren ( 5 ) 
avait porté le ravage dans les diverses parties du monde supérieur, et en particulier dans le ciel de 
Dêvendiren; il avait réduit une grande partie des trente mille millions de dieux (6) à venir lui faire 
tous les jours trois saluts, dont le premier consistait à tenir les mains jointes et élevées au-dessus de la 
tête, le second, a se battre trois fois les tempes à poings fermés et les bras croisés, le troisième, à lui 
faire trois révérences à la manière des femmesM. Décidés à ne plus subir une si honteuse humiliation, 
les dieux prièrent Shiva de venir à leur secours. Ce dieu eut compassion de leur misère, et envoya 
Pillaijâr avec les troupes de dieux placées sous ses ordres, pour combattre le géant. Mais Pillaijâr 
ne voulant point leur faire partager la gloire du succès, les laissa simples spectateurs du combat, et 
marcha seul à la rencontre du géant. La victoire ne fut pas long-tems disputée ; Pillaijâr terrassa 
son ennemi et le mit en pièces. Mais usant du pouvoir qu’il avait de se transformer, le géant prit 
tout-à-coup la figure du rat Peroutchâli (8), et se leva contre Pillaijâr. Ce dieu, sans s’effrayer, saisit 
le rat et en fit sa monture ordinaire. C’est pourquoi, dans les cérémonies où l’on porte Pillaijâr en 


( 1 ) Cette explication est certainement fausse : ce n’est pas d’ailleurs un motif d’ajouter mie foi sans réserve à celle que pro¬ 
posent les Tamouls. Il se peut que Pillaiyâr ne soit qu’une forme augmentée de pillai ( enfant), et que la syllabe désinente âr 
soit une orthographe altérée à dessein de la particule honorifique âr; cette explication admise , on aurait dans le tamoul 
Pillaiyâr un synonyme du sanskrit Koumâra. Les Tamouls ont confondu dans cette légende deux faits mythologiques très- 
distincts. On peut voir dans la xiv e livraison de Y Inde Française le récit des Pourânas composés anciennement dans l’Inde 
supérieure ; la mutilation de Ganêsha y est attribuée au fatal regard de Shani, et n’a aucun rapport au sacrifice de Dakcha, 
troublé par Vîrabhadra. La Relation manuscrite dont il est fait mention plus haut, contient un récit qui s’accorde avec celui 
de notre auteur à lier les deux légendes de la naissance de Vinâyaka et du sacrifice de Dakcha , mais qui présente des va¬ 
riantes assez curieuses ; Roudra a appris avec plaisir la nouvelle de la naissance imprévue de Pillaiyâr, et lui a donné des 
preuves d’affection paternelle ; Pillaiyâr succombe sous le bras redoutable de Vîrabhadra ; Roudra, après avoir arrêté la 
fureur du vengeur qu’il s’était suscité , aperçoit son fils adoptif étendu au milieu de la salle du festin , et privé de tête ; il se 
livre à sa douleur , se fait apporter le coi’ps , et ne pouvant retrouver la tête, y ajuste celle d’un éléphant. L’auteur de ce 
récit observe également que, depuis ce temps , on n’offre plus au soleil que des choses molles et liquides, telles que du lait, 
du beurre , du sucre et des fruits très-murs. E. J. 

( 2 ) Tel est le caractère de Pillaiyâr, lorsqu’il reçoit les adorations des femmes stériles. E. J. 

(3) Littéralement le saint ornement. Le mot mangiliyam peut être une altération tamoule du sanskrit mangalya (or ) , ou 
bien de Mângalya (le fils de Mangalâ ou Pârvatî). 

(4) Voyez la planche ni de la xiv e livraison de Y Inde Française. 

(5) En sanskrit Gadjamoukhâsoura , c’est-à-dire YAsoura qui a une tête d’éléphant . Quelques traditions rapportent que 
Pillaiyâr se rompit une défense pour s’en faire une arme contre Y Asoura ; mais les Pourânas vechnavites disent que cette 
défense fut brisée par Vichnou, à qui Ganêsha voulait interdire l’entrée du ciel de Shiva. E. J. 

( 6 ) Ce nombre varie singulièrement dans les diverses traditions des Tamouls ; pour qu’il soit exact , il suffit qu’il soit 
invraisemblable ; la seule condition imposée à ceux qui veulent l’étendre ou le restreindre, est de n’y admettre d’autre unité 
que trois ; le nombre probablement le plus exact est trois cent trente-trois millions. Il est évident que cette notion est une forme 
moderne du mythe védique et arien des Trayastrimshal ou trente-trois dieux, sur lequel on peut consulter les savantes 
observations de M. E. Burnouf ( Commentaire sur le Yaçna , tom. I, pag. 338 ) ; ce qui sert à prouver ce rapport, c’est que 
les myriades de dieux sont placées sous l’autorité de Dêvendiren , et que , dans l’antique tradition, Indra est le premier des 
trente-trois dieux. Les Indiens des temps modernes se sont persuadés qu’ils ajouteraient à la solemnité de ce mythe en exa¬ 
gérant les nombres ; on sait comme ils y ont réussi. E. J. 

( 7 ) D’autres auteurs disent que ce dernier salut consistait à se saisir les oreilles, les bras croisés , et à faire dans cette 
posture trois inclinations en pliant le genou , comme pour s’asseoir, et en se redressant subitement : ce que cette révérence , 
nommée topoukandam, peut avoir d’humiliant dans l’opinion des Tamouls, c’est qu’elle est aujourd’hui une des punitions 
infligées aux écoliers. E. J. 

( 8 ) Il faut ajouter au récit de l’auteur, que ce rat était de la grosseur d’une montagne. E. J. 


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RELIGION DES MALABARS. 


procession , son image est toujours montée sur le rat Peroutchâli. Les dieux, pour reconnaître le 
service que leur avait rendu Pillaiyâr en détruisant leur ennemi, le prièrent de permettre qu’ils lui 
lissent les saluts qu’ils adressaient au géant (t). 

L ’arachou est l’ arbre royal (2) ; on le nomme ainsi parce que le dieu Roudra se tient à la cime, 
Vichnou au milieu, et Brahmâ au pied de l’arbre; c’est pour cette raison que les gentils le consi¬ 
dèrent comme un arbre sacré. Il est ordinairement planté sur le bord des étangs ; lorsque les gentils 
vont s’y baigner, ils ne manquent pas, après leur ablution , de tourner plusieurs fois autour de cet 
arbre ( 3 ), en lui adressant de grandes adorations; quelquefois même ils lui offrent des sacrifices. Cet 
arbre préside, pour ainsi dire, au mariage, parce qu’il renferme les divinités en l’honneur desquelles 
est célébrée presque toute la cérémonie ( 4 )- Voici les fables qu’on rapporte au sujet de Yarachou. 

Trois géants ( 5 ) s’étant imposé une grande pénitence en l’honneur de Shiva, ce dieu, satisfait de 
leur dévotion, leur apparut un jour et leur demanda ce qu’ils désiraient. Ils le prièrent de leur don¬ 
ner trois villes , dont toutes les forteresses fussent, celles de la première, d’or massif, celles de la 
seconde, d’argent, et celles de la troisième, de fer. Shiva leur accorda ces trois villes (6). Comme leur 
dessein était de porter la guerre dans tous les mondes, ils prièrent Shiva de leur accorder encore cette 
grâce, de pouvoir transporter leurs villes partout où ils le désireraient, et enfin de mettre à leur 
disposition ses formidables armes. Shiva leur donna le pouvoir de transporter leurs villes au gré de 
leurs désirs, et pour ajouter encore à leur puissance, confia à l’un ses armes, à l’autre celles de 
Vichnou, et au troisième celles de Brahmâ ; du moins ces armes étaient des manifestations des armes 
divines (7). Shiva leur imposa cependant cette condition, qu’ils perdraient leur puissance, aussitôt 
que leurs femmes leur seraient devenues infidèles. Les trois géants firent aussitôt la guerre dans tous 
les mondes ; ils laissaient descendre leurs villes sur la tête de leurs ennemis, et les écrasaient avec 
leurs armes, qui étaient autant de divinités; ils portaient partout le carnage. Voyant que ces géants 
allaient conquérir tous les mondes, Vichnou résolut de mettre un terme à leur audacieuse ambition. 
Comme les femmes de ces trois géants n’avaient pas d’enfants , elles priaient sans cesse Shiva de leur 
en accorder. Un jour qu’elles étaient à se baigner et qu’elles adressaient encore leurs prières à Shiva 
pour obtenir des enfans, Vichnou se transforma en pauvre (8), et vint sur le bord de l’étang où elles 
se baignaient. Les femmes furent si touchées de l’aii^anguissant de ce pauvre, qu’elles résolurent 
de lui apporter tous les jours de la nourriture, dans l’espérance que cette aumône leur mériterait 
quelque grâce de Shiva. 

Ravi du bon traitement qu’il recevait, le pauvre ne s’éloignait pas de ce lieu : il y planta comme 
pour se désennuyer trois petites tiges d ’arachou, et eut grand soin de les arroser tous les jours, en 
sorte qu’elles devinrent fort grandes en peu de temps. Voyant que ces femmes continuaient à venir 
faire à cet étang leurs ablutions et leurs prières pour obtenir des enfants, il s’approcha d’elles et leur 


( 1 ) L’auteur consacre une longue discussion à établir l’identité de Piïlaiyâr avec le démon. O 11 me saura sans doute gré 
d’avoir supprimé les preuves catégoriquement énumérées qu’en donne le pieux missionnaire. E. J. 

( 2 ) Arachou signifie en effet roi dans la langue tamoule. Il est d’ailleurs fâcheux pour cette étymologie que arachou (arbre) 
soit une altération du sanskrit ridjou , droit, et arachou (roi) une altération du sanskrit râdjan. Varachou paraît être 
une variété du peuplier. Quelques traditions tamoules prétendent que Nârâyana fut porté sur la surface des eaux par une 
feuille (Parachou ; suivant d’autres traditions, probablement plus anciennes, ce fut sur une feuille de vata ( ficus indica ) ; 
l’autorité des Pourânas est en faveur d’une fleur de kamala ou lotus. E. J. 

( 3 ) Ces circumambulations religieuses sont nommées pradakchina : ce mot signifie littéralement mouvement vers le midi ; 
on a déjà dit que tout mouvement religieux a son point de départ à l’orient; l’inclinaison vers le midi est le commencement 
d’une révolution circulaire. E. J. 

(4) Quelques tribus remplacent le rameau Yarachou par un rameau d’â/am ou âlamaram : cet arbre est le même que le 
nyagrôdha ou val ta , le grand figuier des Indes, dont les branches sont les racines, suivant l’heureuse expression des Indiens. 
Le mot âlam est originairement sanskrit, et signifie grand, étendu. E. J. 

(5) L’auteur appliquant à la mythologie de l’Inde les souvenirs qu’il avait conservés de nos vieux contes populaires , 
nomme géants les A saura, les Râkchasa, les Yakcha et les autres êtres de cet ordre. E. J. 

( 6 ) Ce récit est certainement mie des nombreuses variantes de la légende de Tripoura , l’une de celles qui ont été le plus 
diversement modifiées par le caprice des modernes mythologues ; ils ont en effet ménagé le sujet avec tant de prévoyance , 
qu’ils ont réussi à étendre la légende primitive en quatre ou cinq légendes ; on trouvera dans la suite de ce chapitre un autre 
récit qui a la même origine. Le commencement de celui-ci appartient à la tradition commune ; le dénouement est emprunté 
d’autre part. E. J. 

( 7 ) Ces armes divines, au nombre de cent, sont des pouvoirs surnaturels incorporés, des divinités secondaires que les 
mythologues ont représentées comme les enfants du dévarchi Krishâshva ; elles exécutent avec une irrésistible énergie les ordres 
des dieux supérieurs ou des héros auxquels elles sont confiées. On en trouve deux catalogues presque complets dans les lec¬ 
tures 29 et 56 du premier livre du Râmâyana ( éd. Schlegel ) ; on en retrouve la mention dans le premier acte du drame 
Oultararâmatcharitra. E. J. 

( 8 ) Le caractère que Vichnou revêtit en cette circonstance , était sans doute celui de pénitent mendiant. E. J. 



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RELIGION DES MALABARS, 
promit de les rendre mères, si elles voulaient se conformer aux conseils qu’il leur donnerait. Ces 
femmes y consentirent avec empressement, n’y mettant d’autre condition que celle de ne pas se 
rendre infidèles à leurs maris. Le pauvre, pour mieux les assurer de la réalité de ses promesses, leur 
lut un traité, dans lequel il était fait mention de la vertu qu’avait Yarachou de faire concevoir les 
femmes stériles ; il ajouta qu’il suffisait que chacune d’elles allât embrasser un des trois arbres qu’il 
avait plantés. Ces femmes s’empressèrent de suivre le conseil du pauvre ; mais celui-ci s’était déjà 
transformé en ces trois arbres; il rendit enceintes les femmes des trois géants. Elles n’eurent pas 
plus tôt commis cette faute, que leurs maris se sentirent privés de leur force et de leur puissance ; 
leurs villes ne se mouvaient plus à leur volonté. Ils comprirent aussitôt que leur malheur venait de 
l’infidélité de leurs femmes ; ils voulurent apprendre d’elles ce qui s’était passé en leur absence. Elles 
leur racontèrent toute l’aventure ; ils ne doutèrent plus alors que ce ne fût Yichnou qui leur avait joué 
ce tour ; ils résolurent d’aller abattre les trois plants d ’arachou; ils crurent qu’ils y réussiraient facile¬ 
ment à coups de flèches ; mais tous leurs efforts étant inutiles, ils saisirent leurs armes divines, dont 
ils ne se servaient que dans les grandes occasions. Roudra parut alors à la cime,Yichnou au milieu, 
et Brahma au pied de ces arbres (i). L’apparition des trois dieux était absolument nécessaire en ce 
moment; car les armes divines confiées aux géants ne pouvaient être vaincues que par leurs propres 
maîtres. Les dieux ressaisirent leurs armes et s’en servirent pour détruire les géants ( 2 ). 

On attache la branche de mouroukou (3) à Yarachou pour la faire participer à la vertu de cet arbre ; 
après la cérémonie du mariage, on ne manque pas de planter cette branche de mouroukou , et de sa 
croissance on tire de bons ou de mauvais présages pour les époux (4). La toile qu’on étend sur 
Yarachou lors même qu’on n’y attache point la branche de mouroukou , est une espèce d’habit que 
l’on donne par honneur aux dieux renfermés dans Yarachou. 

Pour ce qui est de l’arbre mâ, voici ce qu’on en rapporte : Le pénitent Mandararichi (5), qui s’est 
rendu célèbre tant par l’austérité de sa pénitence que par l’inspiration qu’il reçut, dit-on, pour 
écrire les prodiges accomplis par Vichnou, rapporte que,pressé par le désir de se dévouer à la 
pénitence , il se retira avec sa femme dans le désert ; il s’y éleva à un si haut degré de contempla¬ 
tion , que l’union de son esprit avec les dieux lui fit oublier, non seulement toutes les choses de 
la terre , mais même sa propre femme. Un jour qu’elle se plaignait à lui de cet abandon , il lui ré¬ 
pondit qu’elle ne devait pas s’étonner de ce qu’il ne pensât plus à elle , parce que son intimité avec 
la suprême intelligence lui avait fait prendre en dédain les choses du monde ; il lui défendit de le 
troubler jamais dans ses méditations. Cette femme ne pouvait cependant s’empêcher de venir le 
troubler de temps en temps , soit par sollicitude pour sa santé , soit par désir de participer aux fa¬ 
veurs que les dieux lui accordaient. Mandararichi ne pouvant souffrir plus long-temps l’importunité 
de sa femme, lui déclara que, puisqu’elle ne voulait pas se conformer à ses remontrances, il allait 
la séparer de lui par une malédiction qui la condamnerait à être pour toujours privée du plaisir de 
le voir; il jeta sur elle une imprécation, et la transforma en un arbre nommé mâ jusqu’alors in¬ 
connu sur la terre. Sa femme lui adressa d’humbles excuses, et le supplia de lui dire au moins 
jusqu’à quand elle subirait cette malédiction. Il lui annonça qu’un pénitent nommé Choutter viendrait 
un jour s’asseoir sous cet arbre , pour faire pénitence en l’honneur de Vichnou , qu’après plusieurs 
années, Vichnou et Latchimi (6) apparaîtraient à ce pénitent, pour lui demander quel fruit il 

( 1 ) Cette circonstance me paraît être un indicé certain de la postériorité de cette légende ; la position relative des trois 
dieux, dans Yarachou , est évidemment la même que celle qu’on observe dans le linga ; Yarachou est ici une autre mani¬ 
festation du pouvoir générateur représenté par le linga; la seconde partie de cette légende est donc un plagiat, comme la 
première. E. J. 

( 2 ) L’auteur s’attache ici à réfuter sérieusement cette légende ; j’ai supprimé ses réflexions aussi prolixes qu’ennuyeuses. 
Le seul fait nouveau qu’on y trouve, c’est que les dieux tirèrent des trois plants d ’arachou trois flèches qui abattirent les 
trois géants : il est d’ailleurs difficile de concilier ce dénouement avec celui que l’auteur a rapporté plus haut. E. J. 

(3) Ce rameau est vulgairement nommé kalyânamouroukou ou mouroukou de bon augure; on le nomme encore en sanskrit 
soastimat ( qui porte bonheur ). E. J. 

(4) Cette croyance populaire rappelle les gracieuses allusions des anciens poètes indiens à la vertu que possédait , dit-on , 
Yashdka de fleurir spontanément, touché par le pied d’une belle femme s dans le drame de Shakountalâ , la mâidhavi qui se 
couvre de fleurs présage à la jeune fille la prochaine venue d’un époux. E. J. 

(5) J’ai conservé la leçon du manuscrit original ; mais je suis persuadé qu’il faut lire Nâradarichi. On sait que le sage 
Nârada , fils de Brahmâ, et l’un des Brahmâdika , fut l’ami de Krichna et reçut le premier , suivant certaines traditions , la 
révélation du dogme de Y yoga ; Souka, le narrateur du Bhâgaoatapourâna, ne fait que répéter les paroles de Nârada , lors¬ 
qu’il expose au roi Parikchit la nature divine de Bhagavat; on peut donc considérer Nârada comme un des poètes qui ont 
célébré les louanges de Vichnou. Je ne me souviens pas d’avoir lu autre part la légende que rapporte notre auteur. E. J. 

(6) Les Tamouls écrivent aussi Lakcliimi; on reconnaît facilement dans cette leçon Lakchmî, épouse de Vichnou. Ils 
transcrivent par Chili un autre nom de cette déesse, Shri. On représente souvent Lakchmî assise sur les genoux de son époux 



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RELIGION DES MALABARS. 


désirait de sa pénitence , qu’en ce moment elle recouvrerait l’intelligence et pourrait aussi deman¬ 
der une grâce à Latchimi. Plusieurs années se passèrent avant que le pénitent Choutter vînt 
accomplir sa pénitence sous l’arbre ma; et ce ne fut que long-temps après que Vichnou et Latchimi 
lui apparurent pour lui demander ce qu’il désirait. Il leur dit qu’ayant abandonné les biens et les 
richesses de ce monde , il ne désirait plus en jouir, mais qu’il les priait de lui accorder la science 
nécessaire pour connaître tout ce qui est contenu dans les quatorze mondes : ils lui accordèrent 
cette faveur. En ce moment, l’intelligence vint animer l’arbre mâ; l’épouse de MancLararichi se 
souvenant alors de ce que lui avait annoncé son mari, pria Vichnou et Latchimi d’avoir compassion 
d’elle, et leur fit le récit de sa transformation. Latchimi touchant l’arbre de sa main, lui dit qu’elle 
était délivrée des effets de la malédiction, et lui demanda si elle voulait rentrer dans le monde. Cette 
femme répondit qu’elle était contente de rester arbre, pourvu qu’on lui rendit quelques hon¬ 
neurs. Latchimi lui dit alors que ses fruits seraient offerts aux dieux dans les sacrifices, que ses 
feuilles seraient employées dans toutes les cérémonies comme un signe de prospérité, de joie et de 
pureté, et que ses bourgeons seraient placés par honneur sur la tête des dieux : Latchimi lui 
promit enfin de l’accompagner dans toutes les cérémonies. C’est pour cette raison que l’on consi¬ 
dère cet arbre comme consacré à la déesse Latchimi; il est un des sept bois sacrés avec lesquels 
on peut allumer le feu des sacrifices journaliers (i). Dans d’autres cérémonies, ses feuilles servent 
d’aspersoir pour répandre l’eau lustrale. Les gentils suspendent souvent au-dessus de leurs portes 
des feuilles de cet arbre enfilées dans une corde, pour annoncer que la présence de Latchimi a intro¬ 
duit la prospérité et la pureté dans leurs maisons. Aussitôt que les cérémonies du matage sont 
terminées, on enfile dans une corde toutes les feuilles qui ont servi d’aspersoirs dans ces cérémonies, 
et on les attache au faite de la maison comme un signe de la présence de Latchimi ( 2 ). 

Pour comprendre le sens de la cérémonie des cinq pots, il faut savoir qu’il y a huit dieux qui 
veillent continuellement aux principales parties du monde : l’est est régi par Indiren , le sud- 
est, partira, le sud est sous la direction de Chemen, le sud-ouest sous celle de Niroudi , l’ouest obéit 
à Varounen , le nord-ouest, à Kâyvou, le nord-est gardé par Kouberen, et le nord-est, par Icliânen (B). 
Tous ces dieux prennent soin de conserver le monde et d’empêcher que les géants ne viennent les 
ravager. Le premier pôle est consacré à Indiren , qui est une manifestation de Dêvendiren (4), et dont 
le séjour est une forteresse aussi grande qu’un monde, où se retrouvent toutes les délices du ciel 
de Dêvendiren : le second pôle est consacré à Chemen (5), dont le séjour est aussi une immense forte¬ 
resse; ce n’est cependant que sa maison de plaisance ; car il a un autre palais où il exerce la charge 
de grand examinateur des âmes qui sortent de ce monde : le troisième pôle est consacré à Varounen , 
qui demeure dans une forteresse de même étendue que les autres; ce dieu est chargé de dispenser 
la pluie : le quatrième pôle est consacré à Kouberen , qui habite un monde abondant en métaux pré¬ 
cieux , en pierreries , en fleurs parfumées et en fruits exquis : un cinquième pôle, qui est au milieu 
des quatre autres, est consacré à Roudra, dont tous ces dieux reconnaissent l’autorité. Les semences 
germées contenues dans les cinq petits pots sont un sacrifice offert à ces cinq dieux (6), pour les prier 
d’empêcher que les géants ne viennent troubler le monde. On adresse des adorations à ces divinités 
pour les supplier de combler les époux de toutes sortes de biens, de faire prospérer leurs champs 
par des pluies abondantes, de les enrichir des plus précieux joyaux, et de ne pas interrompre de sitôt 
leurs plaisirs par une mort prématurée. 

et serrée dans ses bras ; les Tamouls prétendent que Vichnou n’embrasse si étroitement la déesse des richesses, que pour 
qu’elle ne puisse s’enfuir et prodiguer à d’autres ses faveurs. E. J. 

( 1 ) L’arbre nommé mâ est Vamra de l’Inde sanskrite ouïe manguier ; ce dernier mot est l’altération du tamoul mânkây 
( mâ et kây ), fruit de l’arbre mâ. C’est ordinairement ce bois que l’on préfère pour construire les bûchers funéraires. E. J. 

( 2 ) Nouvelle réfutation de l’auteur, qui s’efforce de constater l’identité de Vichnou avec le démon. E. J. 

(3) On trouve des notices étendues sur ces dieux gardiens des régions célestes, dans les trois dernières livraisons de Y Inde 
Française. Je me contenterai d’observer que l’auteur , ou plutôt le copiste, a constamment confondu l’est avec l’ouest. Plu¬ 
sieurs noms sont inexactement transcrits dans l’original, Agekini, Voyou, Kouperen, etc. E. J. 

(4) C’est une opinion propre aux mythologues du sud de l’Inde ; on a déjà observé qu’elle n’avait aucun fondement réel 
dans la mythologie des âges antérieurs. En effet, dans la transition de la cosmologie védique à la mythologie du moyen 
âge , Indra ne descend au rang des Vasou ou Dikpâla , qu’en perdant son caractère primitif de chef de Trayastrimshat. E. J. 

(5) Cette orthographe tamoule dissimule le nom bien connu d’Yama. C’est une règle générale que tous les mots sanskrits 
qui passent dans la langue tamoule, peuvent y permuter , au commencement des mots , la liquide y par la sifflante ch ou s , 
et souvent dans l’intérieur des mots, la sifflante ch par la liquide/, commedans irayen pour râdjan, ouyam pour outchtcha, etc. ; 
en sorte qu’un mot a souvent trois ou quatre orthographes toutes également reçues. Cette observation peut expliquer la forme 
et le sens du nom propre Sâmalâdtvi ( Inde Française , xxn e livraison ) , dont la première partie paraît représenter un mot 
sanskrit Yamulâ■ E. J. 

(6) Lorsque des grains renfermés dans un vase germent à point, on considère cette germination comme un heureux pré¬ 
sage, et la famille s’en réjouit. E. J. 




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RELIGION DES MALABARS. 

L’eau contenue dans le grand et dans le petit pots représente les sept déesses Kangai , Yamounai, 
Kodàvïri, Sarasowadi , Narmadai, Sindou et Kâçeri (i) : toutes ces rivières sacrées sont représentées 
par cette eau et assistent au mariage. Kangai ou le Gange est le plus célèbre fleuve de l’Inde : les 
gentils ont une si grande vénération pour ce fleuve, qu’ils accordent à ses eaux la vertu de purifier 
de tous les péchés. Telle est même leur sainteté qu’il suffit, pour assurer le salut d’une personne 
morte, d’y jeter quelques-uns de ses os retirés des cendres du bûcher. La plupart des brahmanes et 
les personnes riches se font apporter de cette eau à de grandes distances, et la gardent dans leurs 
maisons avec une extrême vénération ( 2 ). Quoique l’eau contenue dans les pots n’ait été puisée ni au 
Gange ni aux autres rivières sacrées , ces rivières y sont rendues présentes par la vertu des oraisons 
que l’on prononce sur cette eau. Les Malabars pensent qu’elle a la vertu d’effacer tous les péchés, 
et de purifier de toutes les souillures. Voici la fable de la déesse Kangai , épouse de Roudra. 

Magàbali Chakaravardi (3) était fils du géant Pragalâden. Ayant fait une grande pénitence en 
l’honneur de Shiva, il le pria de lui accorder la grâce d’être immortel. Shiva lui apparut et se rendit 
favorable à sa prière. Le géant alla d’abord , avec une puissante armée , faire la guerre à Dêvendiren ; 
il chassa ce dieu du monde qu’il occupait, s’empara de ses femmes, et réduisit tous les dieux à la 
servitude. Il descendit ensuite dans les mondes inférieurs, et les conquit tous successivement. 
Vichnou, qui n’attendait qu’une occasion favorable pour mettre un terme à ces désordres, vint enfin 
naître dans le sein de la femme d’un brahmane. Il avait le corps d’un nain et portait le nom de Vâma- 
nen (4). Comme Magàbali Chakaràvardi offrait un jour le sacrifice yâgiyam à Shiva, tous les brah¬ 
manes, suivant la coutume, vinrent lui demander l’aumône; le nain se présenta aussi; le roi l’ayant 
aperçu, lui demanda ce qu’il souhaitait; le nain lui répondit qu’il ne désirait ni or ni argent; qu^il 
le priait seulement de lui donner autant de terre qu’il pourrait en mesurer en trois pas, pour qu’il 
pût se construire une petite maison. Le roi, charmé du désintéressement de ce brahmane, lui 
accorda avec plaisir ce qu’il demandait ; mais 1 e gourou du roi, nommé Choukouren (5), l’avertit de 
bien réfléchir à ce qu’il allait faire , que ce nain pouvait avoir quelque mauvais dessein, et devenir 
un jour son ennemi. Le roi n’accorda aucune attention à l’avis de son gourou; il s’apprêta, pour 
donner la sanction religieuse à son engagement envers le nain, à lui verser de l’eau dans la main 
droite ; mais aussitôt le gourou s’introduisit dans le pot et en boucha l’ouverture avec sa tête, pour 
empêcher l’eau de couler. Le nain, à qui cette ruse n’avait pas échappé, poussa une paille dans l’ou¬ 
verture du vase pour le déboucher, et creva un œil au gourou. Le roi versa l’eau dans la main du 
nain , et la donation fut accomplie ( 6 ). Le nain alla pour mesurer ses trois pieds de terre ; mais il se 
développa tout-à-coup sous une forme si grande, que d’un seul pied il couvrit le monde sur lequel 
il s’appuyait, et que, jetant l’autre pied sur les mondes supérieurs, il les couvrit tous ensemble. Il les 
ébranla si violemment par cette secousse, qu’il y en eut un qui s’ouvrit. La déesse Kangai s’en échappa 
comme un torrent; elle eût inondé tous les mondes si Shiva ne l’eût retenue dans ses cheveux ( 7 ). 

( 1 ) Les noms sanskrits de ces rivières sont : Gangâ, Yamounâ ou Yamî, Godôoarî, Sarasoatî, Narmadâ, Sindhou et Raven. 
Cette liste varie quelquefois ; ainsi le Sindhou est souvent remplacé par le Koumari ou Koumârî , qui paraît être le même 
fleuve que le Krichnâ. D’autres auteurs prétendent que les deux grands vases remplis d’eau représentent Vichnou et 
Lakclimî, ou bien Roudra et Pâroati, suivant la secte des époux ; l’autre explication me paraît plus probable. E. J. 

( 2 ) Voyez les détails donnés sur le commerce d’eau du Gange dans la xix e livraison de Y Inde Française , feuille m. 

(3) Incorrectement écrit dans l’original Mahabalisauraoarti; ce dernier mot est ainsi défiguré dans tout le cours de l’ouvrage. 
Le père de Mahâbali ou Bail tchakraoarti était Prahlâda, fils de Hiranyakashipou détruit par Vichnou dans l’incarnation 
qui précéda immédiatement le Vâmanâoatâra ; Bah lui-même est le père de Yasoura Bâna, qui fut aussi vaincu par Vichnou 
dans le Krichnâoatâra. Cette succession de princes daitya qui suit parallèlement la succession des aoatâra de Vichnou, indique 
une longue et terrible lutte entre deux civilisations ennemies ; c’est le caractère de la mythologie indienne de résumer un 
grand fait historique en une seule légende, et deux peuples opposés, en deux personnages héroïques. Vîrya est un autre 
nom de Bail; c’est sous ce nom qu’il paraît dans le Bhâgaoata. E. J. 

(4) Voyez le récit] du Vâmanâoatâra ou incarnation de Vichnou en brahmane nain , dans la x e livraison de YInde 
Française. E. J. 

(5) Altération tamoule de Soukra. Ce pourôhita de Mahâbali, aussi nommé Oushanas , préside à la planète de Vénus ; on le 
représente vulgairement privé d’un œil, habillé de blanc, et assis sur un lotus. Il appartient à la mythologie shaivite , 
comme le prouve le roudrâkcha qu’il porte à la main, et le rôle de précepteur des asoura qui lui est assigné par les Pourânas 
vechnavites. E. J. 

( 6 ) L’accomplissement de cette cérémonie est imposée par la loi religieuse, qui est en même temps la loi civile , aux 
princes qui veulent faire des donations de terres aux brahmanes ; aussi la trouve-t-on toujours mentionnée dans les actes de 
donation gravés sur cuivre ( shâsana ) , et ordinairement dans cette forme oudakapoâroatayâ. Les peuples de l’Inde méri¬ 
dionale , toujours empressés d’ajouter aux institutions et surtout aux pratiques religieuses, ne donnent rien à un brahmane, 
pas même du bétel, sans lui avoir versé quelques gouttes d’eau dans la main. E. J. 

( 7 ) Cette circonstance est évidemment empruntée aux traditions populaires de l’Inde méridionale ; elle lie, ou plutôt elle 
confond deux légendes très-distinctes dans les Pourânas. Suivant l’autorité de ces recueils, Shiva ne reçut Gangâ sur sa tête 
qu’au moment ou Bhagîratha obtint, par l’énergie de sa pénitence, de la faire descendre du sommet de l’Himâlaya. E. J. 

G 


22 RELIGION DES MALABARS. 

Vichnou voyant que son compte n’était pas encore parfait, demanda au roi de la terre pour son troi¬ 
sième pied. Le roi répondit qu’il n’en avait pas davantage, mais que le dieu pouvait, s’il lui plaisait, 
poser le pied sur sa tête. Vichnou y consentit, et, appuyant son pied sur Magâbali, il le précipita dans 
le monde inférieur qu’on appelle Magâdalam. Les uns disent que Magâbali Chakaravardi est encore 
aujourd’hui dans le Magâdalam (i), où il est traité en prisonnier ; les autres prétendent qu’il réside 
dans les mondes supérieurs, parce que, disent-ils, il est impossible qu’un homme qui a eu le bonheur 
d’être touché par le pied de Vichnou, soit éternellement malheureux (2). Cependant Shiva de¬ 
manda à Magâbali Chakaravardi quelle consolation il désirait obtenir en récompense du sacrifice 
qu’il avait fait en son honneur. Le géant le pria seulement d’instituer une fête, dans laquelle on 
ferait partout des feux en mémoire de celui qu’il avait allumé dans ce sacrifice, avant que le nain 
vint lui demander ces trois pieds de terre, et d’accorder des faveurs particulières à ceux qui célé¬ 
breraient cette fête. Shiva lui accorda cette grâce ; c’est pour cette raison que les Malabars font, à 
un jour fixe de l’année, une grande solemnité, pendant la célébration de laquelle ils allument un 
grand nombre de lampes au-devant des pagodes et des maisons, et font des feux dans toutes les 
rues , en criant : Magâbali ! Magâbali ! 

Le roi Sagara Chakaravardi faisant un jour un sacrifice yâgiyam ou sacrifice de feu en l’honneur 
de Shiva, ce dieu fit sortir du sacrifice un cheval furieux ( 3 ), et assura le roi qu’avec le secours de ce 
cheval il pourrait vaincre les maîtres de tous les mondes. Sagara Chakaravardi rendit des actions 
de grâces à Shiva, et se mit aussitôt en marche pour aller porter la guerre en tous lieux; il se rendit 
bientôt si puissant que personne ne pouvait lui résister. Ses ennemis trouvèrent cependant le moyen 
d’enlever le cheval divin pendant les heures de la nuit ; ils allèrent le cacher à peu de distance d’un 
pénitent nommé Kabilen. Aussitôt que le roi eut appris l’enlèvement de son cheval, il partit accom¬ 
pagné de soixante hommes pour en faire la recherche : il le trouva enfin attaché à quelques pas de 
distance du pénitent Kabilen. Il adressa à ce pénitent les plus graves insultes, l’accusant d’avoir 
dérobé son cheval. Kabilen qui, depuis un grand nombre d’années, s’était, en esprit de pénitence , 
interdit la vue des choses du monde, fut indigné de cette insolente accusation ; il ouvrit les yeux ; 
la flamme qui en jaillit consuma le roi et tous ceux qui l’accompagnaient. Le fils du roi ayant vaine¬ 
ment attendu le retour de son père, marcha avec le reste de l’armée pour aller à sa rencontre ; 
arrivé en présence du pénitent Kabilen, il vit son père consumé avec toute son escorte. Il en de¬ 
manda la raison au pénitent; Kabilen répondit que Sagaren s’était attiré cette punition par la pré¬ 
somption qu’il avait eue de l’insulter et de troubler ses méditations. Le prince le pria d’avoir compas¬ 
sion de son père, et de lui enseigner le moyen d’obtenir sa délivrance ; le pénitent lui dit qu’il ne pou¬ 
vait espérer de succès qu’en priant Shiva d’envoyer Kangai sur la terre; que si le dieu lui accordait 
cette grâce, il n’avait qu’à prendre de cette eau sacrée, pour en arroser son père et toute son armée, 
que cette ablution suffirait pour effacer tous leurs péchés et leur assurer une éternelle béatitude. 
Le fils du roi, plein de confiance dans les paroles du pénitent, laissa le gouvernement du royaume 
à son propre fils, et se retira dans le désert pour y faire une grande pénitence en l’honneur de Shiva; 
mais il y mourut sans avoir rien obtenu. Le fils qui devait lui succéder, voyant que la pénitence 
de son père n’avait pu procurer la délivrance de Sagaren, abandonna aussi le soin de gouverner à 
son fils et se soumit également à la pénitence : il mourut encore sans avoir pu fléchir la colère de 
Shiva. Le descendant de Sagaren à la troisième génération, nommé Pagîraden{\), ajoutant aux austé¬ 
rités de ses prédécesseurs, fit vœu de ne point prendre d’épouse , et de passer le reste de ses jours 
dans la pénitence. Il se retira donc dans le désert; il y attendit long-temps avec résignation l’accom¬ 
plissement des promesses de Kabilen. Shiva, Vichnou et Brahmâ lui apparurent enfin , et lui de¬ 
mandèrent ce qu’il souhaitait pour fruit de sa pénitence. Il leur répondit qu’il n’avait qu’une grâce 
à leur demander; c’était de faire descendre Kangai sur la terre, pour effacer les péchés de ses pères 
et pour délivrer Sagara Chakaravardi son aïeul des terribles effets de la malédiction du pénitent 
Kabilen. Shiva se laissa fléchir par ses prières, et fit descendre Kangai du ciel sur la terre. Aussitôt 

(1) Incorrectement écrit dans l’original Magâdalaham. En sanskrit Mahâtala , l’un des sept mondes inférieurs; on les 
énumère dans cet ordre: Atalu, Vitala , Soutala , Taratala , Mahâtala , Rasâtala, Pâtâla. C’est dans ce dernier monde que 
le précipite la tradition généralement reçue. E. J. 

(2) La tradition des Pourânas nous rassure sur le sort de Bail; Vichnou lui laissa l’empire des mondes inférieurs. E. J. 

( 3 ) Cette circonstance, qui ne s’accorde pas avec la tradition généralement reçue, indique qu’il ne s’agit pas ici du sacrifice 
ashvamêdha , mais du sacrifice vishvadjit; le récit de notre auteur s’éloigne de la tradition des Pourânas, dans plusieurs autres 
passages , dans celui, par exemple, où soixante guerriers et Sagara lui-même sont substitués à ses soixante mille fils. E. J. 

( 4 ) Inexactement écrit dans l’original Pakirdéti. Bhagîrathaé tait fils de Dilîpa , fils à'Anshoumat , dont le père était Asa- 
mandja , fils de Sagara ; il offrit les mérites de sa pénitence à Brahmâ, à Vichnou et à Shiva. Gangâ est du nom de ce prince, 
appelée Bhâgîrathî; les lieux bas où elle vint arroser les cendres des Sagarides, furent surnommés sagara , ou la mer ; c’est 
ainsi que, pour expliquer plus de noms en une seule légende , on a rattaché à celle-ci le mot sagara. E. J. 


RELIGION DES MALABARS. 


23 


que Pagîraden l’aperçut, il lui adressa ses adorations, et s’empressa de lui frayer un chemin pour la 
conduire jusqu’au lieu où était son aïeul; mais il rencontra sur la route un pénitent qui, irrité 
d’avoir été troublé dans sa solitude par ce courant d’eau, prit Kangai et l’avala tout entière. Déses¬ 
péré d’avoir perdu Kangai, Pagîraden fît mille excuses au pénitent, et le pria, avec les plus vives 
instances, de la lui rendre, lui promettant dé la conduire par un chemin plus éloigné de la soli¬ 
tude où il s’était retiré. Le pénitent lui répondit d’abord que cela était impossible, parce qu’il ne 
pouvait faire sortir Kangai par les voies ordinaires. Ne pouvant cependant résister plus long-temps 
aux importunités de Pagîraden, il s’ouvrit la cuisse et fit sortir Kangai par cette issue (r). Pagîraden 
conduisit la rivière sacrée jusqu’au lieu où avait été anéanti Sagara Chakaravardi et arrosa de cette 
eau le prince et ses guerriers; la malédiction fut aussitôt levée, et leurs âmes s’élevèrent jusqu’aux 
mondes supérieurs ( 2 ). 

La lampe à cinq ou sept mèches (3) et les autres petites lampes sont consacrées à Latchimi, épouse 
de Vichnou , déesse de la lumière, des richesses et de la félicité. Toutes les monnaies d’or des Mala¬ 
bars portent l’empreinte de sa figure ( 4 ) ; la première de ces monnaies qu’ils reçoivent, après avoir con¬ 
clu quelque marché, ils la portent à leur bouche et à leurs yeux, et lui adressent leurs adorations. Lors¬ 
qu’un homme possède des richesses considérables, ils disent que Latchimi le comble de ses faveurs. 
Toutes les lampes que les gentils allument dans leurs maisons, sont consacrées à Latchimi ; ils 
invoquent cette déesse en les allumant, et lui font une adoration les mains jointes. Il y a toujours 
au pied de ces lampes et de celles qui servent dans les cérémonies du mariage, une petite figure de 
Latchimi. Les chrétiens, quelques-uns exceptés, se servent aussi dans leurs maisons de lampes de 
cette sorte. S’il tombe quelque moucheron de la lampe , les gentils pensent que c’est un signe qu’il 
viendra du bien à la maison; aussitôt ils prennent un peu d’eau avec leurs doigts et la répandent 
autour de la lumière de la lampe ; puis ils font une adoration les mains jointes à l’idole de Latchimi... 

Les Malabars observent encore plusieurs autres convenances à l’égard de Latchimi. Le matin , au 
moment de se lever, ils prennent grand soin de ne point arrêter leurs yeux sur la figure d’une femme 
veuve ; s’il leur est arrivé d’en regarder une, même involontairement, et que dans le cours de la 
journée ils éprouvent quelque fâcheux accident, ils n’en cherchent pas d’autre cause que le regard 
qu’ils ont jeté sur cette femme. Ce préjugé est souvent la source de grandes divisions dans les 
familles ; ils sont en effet persuadés que les veuves et quelques autres femmes attirent infaillible¬ 
ment des malheurs sur celui qui les regarde le matin en se levant (5) ; que certaines femmes, au con¬ 
traire, ont le visage de Latchimi , c’est-à-dire un visage qui porte bonheur; aussi sont-ils fort em¬ 
pressés de les considérer. Ils n’osent pas regarder une vache à la tête, parce que, prétendent-ils , 
elle a tué un brahmane avec ses cornes ( 6 ) ; mais, comme les voies excrétoires de la vache sont, dans 
leur opinion , la source des bénédictions de Latchimi , ils ne manquent pas , en se levant, de jeter 
un regard pieux sur cet endroit ( 7 ). Toutes ces observations ne se font que le matin, et seraient super¬ 
flues aux autres heures de la journée. Si c’est un mauvais présage que d’avoir considéré une veuve 
au moment du lever, c’est que Latchimi s’est retirée des veuves , et les a privées de ses bénédictions ; 
or, les considérer en face le matin , c’est vouloir se rendre cette déesse défavorable pour le reste de 
la journée. Quoique Latchimi, selon eux, soit présente dans toutes les femmes mariées, elle ne leur 
donne pas à toutes également des marques de sa faveur. Elle paraît le matin sur le visage des unes 
avec un air fâcheux et courroucé, et sur le visage des autres avec un air de joie et de bienveillance : 

( 1 ) Ce pénitent se nommait Djahnou; suivant le Bhâgavata , il versa Gangâ par son oreille ; c’est du nom de ce prince 
qu’elle est appelée Djâhnouvî. E. J. 

( 2 ) L’auteur prouve ici, en trois points, que le fait de la descente de Gangâ sur la terre est physiquement et moralement 
impossible. E. J. 

(3) Ces lampes, dont on ne se sert que dans les cérémonies religieuses, sont nommées en tamoul pandamoutti. E. J. 

(4) La plupart des monnaies du sud de l’Inde présentent sur la face, en traits confus, soit une tête de sanglier, par 
allusion au varâhâvatara , soit Yichnou et Lakchmî sous un dais ou tirowâchi; ces empreintes leur ont fait donner le nom 
de pagodes ; on nomme varâgen celles qui portent la tête de sanglier. Quant au mot hindoustani houn, par lequel les Musul¬ 
mans désignent ces mêmes pièces, c’est probablement une altération du tamoul pon ( or ou fanon ) ; quelques dialectes , 
entre lesquels lie karnâtaka , remplacent par h le p tamoul. E. J. 

(5) Les Tamouls pensent que, sous les traits de ces femmes, se montre à eux Moûdêoi , sœur de Latchimi; Moüdêvi est 
la déesse de l’infortune ; on la représente montée sur un âne. E. J. 

( 6 ) Je ne me rappelle en ce moment aucune légende qui puisse servir à expliquer cette croyance populaire. E. J. 

( 7 ) Noyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Signes dont les Malabars se marquent au front , etc. Les Indiens 
prétendent qu’à l’endroit où s’est couchée une vache, Lakchmî est toujours présente. Le culte de la vache se rapporte à des 
mythes primitifs dont le caractère est si différent de celui des ridicules pratiques de l’age actuel, qu’il est inutile de les 
exposer ici. E. J. 



24 


RELIGION DES MALABARS. 


il y a du danger à rencontrer les premières de ses regards ; on ne peut attendre que du bonheur de la 
vue des secondes. 

Les Malabars ne donnent jamais rien de ce que renferment leurs maisons, dans l’obscurité de la 
nuit, à moins d’avoir allumé une lampe ; car ils croient que, privés de la présence et de la lumière de 
Latchimi , la chose donnée ne profiterait point. A la nuit tombante, au moment où l’on se rend des 
visites, s’il n’y a pas encore de lampe allumée dans la maison, les Malabars ne se congédient pas 
avant d’en avoir allumé une, afin que Latchimi, devenue présente, les congédie elle-même avec 
ses bénédictions (x). 

Si, pendant le temps que les Malabars prennent leur repas, la lampe vient à s’éteindre, ils ne 
peuvent plus manger d’aucune des choses qui ont été servies, même après avoir rallumé la lampe ; 
car ils croient que si la lampe s’éteint, c’est un signe que Latchimi est courroucée, et qu’elle aban¬ 
donne le repas au pillage des géants et des démons ( 2 ) ; or, bien que ces êtres impurs n’en mangent 
que la substance, le reste devient tellement immonde, que les Malabars ne peuvent y toucher, à 
moins cependant que le dieu Akini ou le feu ne fût éveillé à ce moment; car alors ni les géants ni 
les démons n’oseraient s’en approcher. 

Entre toutes les fleurs que les gentils offrent à la déesse Latchimi, il y en a une qui lui est spé¬ 
cialement consacrée, et qu’ils nomment tâmarai (3). Cette fleur est à peu près de la forme et de la 
couleur d’une rose, et a un parfum délicieux; elle croît sous l’eau dans les étangs. Les gentils ont 
une grande vénération pour cette fleur, parce qu’ils pensent qu’elle représente le visage de Latchimi. 
Les Malabars, qui ont coutume de porter des fleurs à leurs toques, soit pour s’en faire un orne¬ 
ment, soit pour en respirer le parfum, ne se parent jamais de cette fleur que dans les cérémonies 
religieuses. 

L’oblation du riz pongal est un véritable sacrifice. Ce riz doit conserver toute sa substance , 
parce qu’il n’est permis d’offrir aux dieux que ce qu’il y a de meilleur; aussi n’y verse-t-on tout 
juste que la quantité de lait nécessaire pour le cuire , en sorte que, lorsque ce riz est cuit, il ne 
reste pas une seule goutte de lait dans le vase. Ces détails sont exposés plus amplement dans la 
suite ( 4 ). 

On met du riz sous le siège des époux , parce que, considérés comme comblés ce jour-là des béné¬ 
dictions des dieux, ils doivent reposer sur toutes les richesses du monde, c’est-à-dire, avoir ces 
richesses à leur disposition : cette prospérité les accompagnera toujours s’ils sont fidèles aux dieux. 
Les brahmanes bénissent les guirlandes qu’ils mettent au cou des époux; c’est au nom des dieux 
qu’ils font cette cérémonie, et qu’ils annoncent aux époux qu’ils seront florissants et admirés dans 
le monde. 

Les mets servis sur les cinq feuilles de figuier sont nommés collectivement manapongal , c’est-à- 
dire, lien du mariage; ce mot est composé de manam, mariage, et de pongal , riz qui a conservé 
toute sa substance (5). On donne ce nom à l’oblation, parce que, de toutes les choses offertes et dé¬ 
posées sur les feuilles de figuier, le riz est la principale et la plus nécessaire à la vie. Tous les gentils 
s’accordent à dire que le riz pongal, les figues pilées, les morceaux de coco composent un sacri¬ 
fice, dont les matériaux sont ce riz pongal, ces figues et ces morceaux de coco, la forme, la cuis¬ 
son du riz sur lequel les brahmanes répandent un peu de beurre en forme de libation, avant de 
l’offrir aux dieux , le lieu, la feuille de figuier qui sert pour ainsi dire d’autel, la fin , l’expression de 
ce sentiment, que les dieux, maîtres de la vie des hommes, leur accordent toutes les choses qui 
servent à la soutenir, telles que le riz et les autres fruits de la terre. Une autre intention de ce sacri¬ 
fice est de prier les dieux de prendre les époux sous leur protection et de les préserver de toutes les 
infortunes de la vie, telles que l’affliction, la pauvreté et les maladies. On exprime ordinairement 
cette intention parle mot composé toukaikârkiradou ( 6 ), qui signifie écarter les infortunes. Je dois croire 
que les PP. Jésuites, qui font célébrer le manapongal aux cérémonies du mariage des chrétiens, ne 
reconnaissent aucune puissance à tous ces dieux. 

( 1 ) Voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Superstitions diverses. E. J. 

( 2 ) Ces êtres impurs sont les râkchasa et les pishâtcha qui jouent dans la mythologie indienne le même rôle que les harpies 
dans la mythologie grecque. E. J. 

(3) Incorrectement écrit dans l’original lamoraya. Le tâmarai est le lotus ou kamala ; cette fleur est le siège ordinaire de 
Lakchmî et de Vichnou ; je pense que son nom tamoul signifie originairement rouge ( tâmra ). E. J. 

(4) Voyez , dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Fête du pongal, etc. 

(5) Cette interprétation est passablement exacte ; il faut seulement observer que pongal est une forme verbale. Manam 
signifie primitivement bonne odeur ; on donne à l’époux le nom de manavâllen , et à l’épouse celui de manavâtli. E. J. 

( 6 ) Incorrectement écrit dans l’original luccaicagi-ouradou. Cette expression signifie littéralement préserver des infortunes. 
Toukui est l’altération tamoule du sanskrit douhkha, malheur. E. J. 



25 


RELIGION DES MALABARS. 

Tous les brahmanes conviennent que l’on peut donner de la malignité à ses regards, en représen¬ 
tant si vivement un objet à son imagination, que l’on en conçoive de l’admiration, de l’étonnement 
et des désirs, sans éprouver le besoin de rendre des actions de grâces aux dieux, et cela, quand bien 
même on n’exprimerait contre cet objet aucun sentiment de haine ou d’aversion : ainsi que l’on 
dise : « Cet homme est bien fait; il a d’excellentes qualités; que les dieux lui en accordent davan¬ 
tage ! » ou quelque chose de semblable, la personne que l’on aura considérée, n’en éprouvera aucun 
mal; mais que l’on dise simplement : « 11 est bien fait; il a de belles qualités, etc. ; » qu’on le dise 
avec admiration, avec étonnement ou avec désir, l’imagination jette alors une maligne influence 
sur la personne , quelque éloignée qu’elle soit (t). Plus l’imagination a été vive, plus cette personne 
en souffre. On distingue trois sortes de mauvais regards : la première est nommée râdjadrichti; c’est 
un mot grantham (2) (le grantham est, pour ainsi dire, le latin des brahmanes), qui signifie regard 
du roi : cette classe comprend aussi les regards de tous les grands dignitaires et de toutes personnes 
en charge. Si un roi considère une personne et ses belles qualités avec admiration , avec étonnement, 
ou avec désir, cette personne ne tarde pas à tomber malade, et se trouve en grand danger de mourir, 
si l’on n’a soin de faire promptement la cérémonie destinée à écarter le mauvais regard. En effet, 
disent-ils, les rois pouvant concevoir de plus hautes pensées que les autres hommes, leur regard 
devient beaucoup plus dangereux, s’il est accompagné d’admiration, d’étonnement ou de désir : 
c’est pourquoi ceux qui fréquentent les cours des rois et des princes ne manquent jamais, aussi¬ 
tôt qu’ils sont de retour à leur maison, de faire la cérémonie destinée à écarter le mauvais regard. 
Un brahmane m’a raconté qu’un roi dont il avait obtenu l’amitié, le pria un jour de lui présenter 
son fils. Comme cet enfant était plein d’esprit et de gentillesse, le roi fut charmé de ses heureuses 
dispositions ; après avoir joué quelque temps avec lui, il avertit le père, en le reconduisant, de tirer 
promptement à son fils Xœillade qu’il lui avait jetée. Le brahmane ne manqua pas de faire les céré¬ 
monies accoutumées; mais son fils n’en fut pas moins malade pendant trois mois. 

La seconde espèce de regard est nommée sabaditti ( 3 ), c’est-à-dire regard d'une assemblée : ainsi, 
trois ou quatre personnes dont le regard est pernicieux, suivent une procession de mariage, et con¬ 
sidèrent les époux avec admiration, étonnement ou désir ; les époux tomberont malades, et le malé¬ 
fice sera d’autant plus dangereux qu’il aura été jeté par plusieurs regards réunis; c’est pourquoi 
l’on a grand soin, pendant la solemnité du mariage, d’écarter de temps en temps le maléfice des 
regards. 

La troisième espèce de regard est nommée kannouditti ( 4 ) , c’est-à-dire regard dun œil; il s’agit ici 
de toute personne dont le regard est pernicieux. Les Malabars prétendent qu’il y a des regards qui 
fendent les pierres, qui font sécher en ununstant des arbres^verts, qui font mourir subitement un 
homme ou un animal ( 5 ) . Si un homme qui a le regard pernicieux considère le riz que mange une autre 
personne, et s’écrie : « Ce riz est délicieux ! que cette personne est heureuse ! » il est nécessaire 
que cette personne , et toutes celles qui ont mangé de ce riz, se fassent aussitôt tirer Xœillade ; si 
elles négligent cette précaution, elles éprouvent d’abord des coliques, et bientôt après tombent 
malades. Bien plus, que cet homme, passant dans la rue, voie un peu de riz qu’auront laissé ces per¬ 
sonnes sur les feuilles dont on se sert en forme d’assiettes ; que cet homme, sans voir ceux qui ont 
mangé le riz, dise avec admiration, avec étonnement ou avec désir : « Ce riz était excellent; oh ! 
que ces gens-là ont fait bonne chère ! qu’ils sont heureux ! » toutes ces personnes se sentiront aussi¬ 
tôt des douleurs d’entrailles; ces douleurs rie peuvent manquer d’avoir des suites fâcheuses, si l’on 
n’a soin de se purifier des mauvais regards. Aussi, à peine quelqu’un se sent-il indisposé pendant 
ou après le repas, que, sans considérer si cela vient de quelque cause naturelle, il commence 

(1) Presque tous les peuples ont été atteints de cette superstition; presque tous, par une malheureuse disposition 
d’esprit, ont interprété la louange par le sentiment de l’envie ; on connaît le sens de la formule latine prcejiscine sit dictum ; 
tous les peuples de race slave sont encore soumis à ce préjugé ; les Grecs de l’intérieur de la Morée et les Arnautes de l’Albanie 
le partagent, et attribuent à l’ail la vertu de préserver du maléfice des regards. E. J. 

(2) C’est ainsi qu’il faut restituer cette phrase inintelligible que présente le manuscrit original : « c’est un mot grand qui 
est comme le latin des brahmanes. » Le grantham est proprement un caractère particulier qui sert dans le sud de l’Inde à 
transcrire la langue sanskrite. E. J. 

( 3 ) Inexactement écrit dans l’original sabadrichy. Sabaditti ou sabadichi est l’altération tamoule du sanskrit sabhâdrichti. 

E. J. 

( 4 ) Inexactement écrit dans l’original kanoudrichy. On peut également écrire kannouditti ou kannoudichi. E. J. 

(5) Yoici ce que rapporte à ce sujet un missionnaire anglais : un champ vient-il à être ruiné par la nielle, on est assuré 
de voir placer dans ce champ, l’année suivante, un grand chaudron au milieu duquel est dressé un manche à balai ; ils 
s’imaginent que la nielle , attirée par les regards de quelque ennemi, sera détournée de leur champ par la vertu de cet 
appareil. D’autres voyageui's disent que l’on emploie ordinairement dans les champs et dans les jardins, pour les préserver 
de tout maléfice , des vases de terre blanchis avec de la chaux, et marqués de points noirs ou de figures magiques. E. J. 

7 


26 RELIGION DES MALABARS. 

d’abord à murmurer et à s’irriter contre ceux qui l’ont vu prendre son repas , puis il s’empresse de 
faire la cérémonie destinée à tirer Y œillade (i). 

Comme toutes les imaginations ne sont pas propres à se pénétrer de ces affections malignes, il 
importe de savoir ce qui y prédispose. Les uns disent que tout enfant qui, au moment de sa nais¬ 
sance, ouvre les yeux dans son sang, avant d’être lavé, contracte dès lors une malignité de regard ; 
la raison en est, prétendent-ils, que le sang dont l’enfant est souillé est une chose immonde; or, 
si l’on ne peut même toucher le vêtement d’une femme en couches sans contracter sa souillure , 
que sera-ce d’un enfant qui voit cette ordure et qui la touche des yeux? Les autres attribuent cette 
malignité à l’influence des deux planètes ragou et kedou (2) ; ces deux planètes demeurent chacune 
un an et demi dans le Taureau, et autant de temps dans les autres signes ; or, le soleil passant chaque 
jour de soixante heures dans les douze signes, demeure cinq heures dans celui du Taureau; les 
trois premiers quarts d’heure de son entrée quotidienne dans le Taureau, pendant que l’une ou 
l’autre de ces planètes s’y trouve, ont de funestes influences; tous les enfans qui naissent dans ces 
trois quarts d’heure ont le regard pernicieux. 

On compte cinq manières d’écarter le maléfice du mauvais regard . Il n’y a, parmi les gentils, 
que certaines personnes qui fassent cette opération ; ce sont le plus souvent des femmes des pagodes. 
Parmi les chrétiens de Pondichéry , ce sont les femmes mariées chrétiennes; les femmes des pagodes 
leur rendaient autrefois aussi ce service : dans les missions malabares plus avancées dans les terres, 
ce sont encore les femmes des pagodes qui tirent Y œillade aux chrétiens. Lors donc qu’une personne 
se trouve indisposée, et croit avoir été affectée d’un mauvais regard, elle fait appeler aussitôt une 
personne de cette profession pour faire une des cérémonies suivantes. La première s’opère ainsi : 
on met du tirounîrou au front du malade, et on lui presse les deux tempes avec le pouce et les quatre 
doigts de la main droite, en invoquant Brahma, Yichnou et Roudra; pendant toute l’opération, 
l’officiant hâille et imite les gestes d’une personne qui revient d’un profond sommeil. On nomme 
cette cérémonie dichidiripoundiram{Z). La deuxième cérémonie est nommée âlâti ( 4 ) ; on met dans un 
bassin du safran, de la chaux délayée dans de l’eau, des feuilles de margousier et des feuilles d ’aragou; 
on passe trois fois le bassin devant le visage du malade dans lequel on veut détruire le maléfice ; puis 
ensuite on jette le tout dans la rue, comme pour marquer que le maléfice est sorti de la personne affec¬ 
tée. C’est ce mode d’exorcisme que l’on préfère dans la solemnité du mariage. La troisième céré¬ 
monie se fait ainsi : on prend dans la main d’une espèce de graine nommée dichidîbagam ( 5 ), de la 
graine de cotonnier, de la farine de riz, de la graine de moutarde et des feuilles de margousier; on 
passe trois fois la main qui contient ces différentes choses devant le visage du malade, puis on jette 
le tout au feu. La quatrième cérémonie se fait ainsi : on met dans un bassin un peu de riz, et au 
milieu de ce riz, du poivre pilé ; on fait chauffer du beurre dans une cuillère, jusqu’à ce que le feu y 
prenne ; on le verse alors tout fumant sur le poivre : la personne affectée doit en ce moment faire 
une boule de ce riz assaisonné de beurre et de poivre, et avaler cette boule. La cinquième cérémonie 
se fait de cette manière : on met du riz cuit dans un bassin, et on le divise en plusieurs comparti¬ 
ments, du centre jusqu’aux bords du plat; on donne à ces compartiments des couleurs variées, 
blanche, jaune , rouge , etc., puis on met au milieu du bassin une lampe faite de pâte de riz, dans 
laquelle il y a du beurre et une mèche allumée ; on passe trois fois le plat devant le visage du ma¬ 
lade. Cette cérémonie se pratique ordinairement dans la procession du mariage (6). 


( 1 ) Aussi les personnes qui ont assisté à un repas splendide, tel qu’un festin de noces, se hâtent-elles d’emporter les feuilles 
de bananier qui leur ont servi d’assiettes, et de les jeter furtivement dans un endroit caché. Il y a une autre espèce de ma¬ 
léfice dont l’auteur a omis la mention ; on le nomme hankattou , littéralement lien , obstacle des yeux ; ce maléfice tombe en 
effet sur les yeux, et a pour effet de troubler la vue. E. J. 

( 2 ) On reconnaît facilement dans ces deux mots les nœuds ascendant et descendant Rahou et Kêtou que les Indiens 
comptent ordinairement au nombre des planètes. E. J. 

(3) Incorrectement écrit dans l’original drichidivibondy. Ce mot est l’altération tamoule du sanskrit drishitripoundra, 
dont le sens littéral est : les trois raies consacrées qui préservent de la malignité du regard. E. J. 

(4) Le manuscrit original présente ici un mot évidemment altéré , horady : je crois que cette mauvaise leçon cache le mot 
âlâti; je dois d’ailleurs observer que dans la cérémonie désignée par ce mot, on emploie du camphre au lieu de safran. E. J. 

(5) Incorrectement écrit dans l’original drichedibigam. Ce mot est l’altération tamoule du sanskrit drishidîpaka : Dîpaka 
est le nom de la graine aromatique ligusticum ajvaën. E. J. 

(6) L’auteur a omis une sixième cérémonie , qui est plus efficace encore que les précédentes ; car on l’emploie souvent, 
lorsque le charme a résisté aux autres procédés : on passe trois fois un morceau d’étoffe devant les yeux de la personne 
affectée, et on le jette promptement avec un mouvement d’horreur ; quelquefois même on déchire cette étoffe, et en même 
temps le maléfice qui est venu s’y attacher, puis on en jette les lambeaux de différents côtés , pour que le maléfice soit com¬ 
plètement anéanti. Les Indiens prétendent que le jais est un-excellent spécifique contre le maléfice de Xœillade; aussi le 



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RELIGION DES MALABARS. 

Les PP. Jésuites, qui permettent de pratiquer ces cérémonies, ne peuvent ignorer que la plupart 
des choses qui y sont employées, le sont dans des intentions superstitieuses. Le safran est consacré 
à la déesse Ditta, déesse de la joie et épouse de Vichnou (i). Les femmes mariées, soit gentiles, soit 
chrétiennes, ne manquent pas de s’en mettre chaque matin au visage, après s’être lavées; les veuves 
et les fdles ne s’en mettent jamais , parce qu’elles ne vivent pas dans les joies du mariage. Le mar- 
gousier est un arbre révéré par les gentils ; il est consacré à la déesse Mâriyammai, célèbre par le 
pouvoir qu’on lui attribue, de guérir la petite vérole (2). là aragou, c’est-à-dire le chiendent, est 
consacré à la déesse Magâvidi ( 3 ) ; cette déesse est adorée sous la forme de cette herbe ; le culte en est 
très-répandu ; il suffit, disent les gentils , de la toucher de la main avec vénération, pour recevoir la 
rémission de tous ses péchés : si une personne est sous l’influence de quelque sort, elle n’a qu’à se 
mettre de cette herbe sur la tête, elle en éprouvera bientôt du soulagement. Les Malabars couronnent 
leurs dieux de touffes d "aragou dans les cérémonies religieuses (4) ; la solemnité accomplie, ils portent 
cette herbe à leurs yeux , et en ornent leur tête, afin d’obtenir la rémission de tous leurs péchés et 
de se délivrer de toutes leurs infortunes. Lorsqu’on a fait quelque songe de l’espèce de ceux qui 
pronostiquent des événements fâcheux, il suffit de se mettre sur la tête une feuille de cette herbe ; le 
songe ne peut plus avoir d’effet. Lorsque les gentils font bâtir une maison, ils commencent ordi¬ 
nairement par pétrir une boule de fiente de vache, dans laquelle ils plantent une feuille d’ aragou; 
le dieu Pillaiyâr se trouve dès lors sous la forme de cette boule : souvent aussi ils font un trou 
qu’ils remplissent d’eau, y déposent une feuille à’aragou, puis tournent plusieurs fois autour du 
trou, en ayant soin de commencer par le côté droit ; le résultat est le même ( 5 ). 

On a vu que la lampe placée au milieu du bassin est en l’honneur de la déesse Latchimi. Quant 
aux différentes couleurs qui distinguent les compartiments du riz contenu dans le bassin , on les 
obtient par les procédés les plus simples ; ainsi on mêle avec le riz cuit un peu de safran et de chaux 
délayée pour produire le rouge ; un peu de riz brûlé pour faire le noir ; le blanc est du riz cuit 
sans aucun mélange (6). Ce sont trois femmes mariées , à défaut de femmes des pagodes, qui font la 
cérémonie destinée à détruire le maléfice, parce qu’elles sont bénies par Latchimi , avantage, disent 
les brahmanes, dont les filles et les veuves sont absolument privées. 

Le cordon que le brahmane attache aux bras des époux est aussi une chose consacrée; il est com¬ 
posé de neuf fds, et ne peut en avoir davantage : on pense que ce nombre est un hommage aux 
neuf noms de Brahmâ (7). C’est un brahmane qui le fait; le brahmane officiant le bénit avant de 
l’attacher. Les trois nœuds représentent Brahmâ, Vichnou et Roudra ; le brahmane , en les faisant, 
invoque ces noms sacrés. Les trois nœuds signifient que les époux sont étroitement unis entre eux 
dans l’observation des lois de ces dieux et dans l’obligation de les faire observer à leurs enfans. Le 
morceau de safran que le brahmane attache au cordon, est consacré à la déesse Ditta , et sigirfie que 

nomment-ils dichikallou , pierre du regard. Ils sont persuadés que le seul moyen de se préserver des atteintes d’un mauvais 
regard, est de se faire tracer sur le front certains cercles ou diagrammes magiques que l’on nomme mandata. E. J. 

(1) Le safran, nommé en tamoul manjel ou kounguumapou, est considéré comme un des plus puissants spécifiques contre 
les calamités de toute espèce ; aussi les dêvadâclii viennent-elles pendant les jours qui s’écoulent entre la plantation du kâl et 
la cérémonie du mariage , frotter les fiancés de safran pulvérisé , le matin et le soir, au moment où ils vont prendre le bain ; 
pendant la cérémonie même , on arrose les assistants d’eau de safran ou d’eau de rose ; cette aspersion se nomme le jeu du 
safran ; le safran est encore employé dans les cérémonies de l’adoption ; aussi manjakoudikiradou ( manger du safran ) , 
signifie-t-il adopter; les olai ou feuilles de palmier écrites sont presque toujours frottées de safran. E. J. 

(2) Inde Française, liv. xx, pl. i. Voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé Renoukadêvi et Mâriyammai, etc. 
Le margousier, dans l’opinion des Tamouls, est un arbre femelle , épouse de Yâlamaram ou figuier des Indes. E. J. 

( 3 ) Incorrectement écrit dans l’original Màharidy. En sanskrit Mahavidyâ , un des noms ^es plus célèbres de la déesse 
Dourgâ ou Pârvatî. E. J. 

( 4 ) Les Tamouls ont la coutume de couronner leurs dieux de feuilles ou de fleurs de certains arbres : ainsi la tête de 
Roudra est souvent ornée des fleurs du kondaimaram, espèce d’acacia sauvage ; de là vient qu’on le nomme kondaichoûdi , 
couronné de fleurs d’accacia ; les couronnes que Ion pose sur la tête de Dourgâ ou Bhagavatî, sont tressées de fleurs rouges 
nommées djavâpouchpa ( roses de Chine ). E. J. 

( 5 ) On a déjà vu plus haut qu’un autre moyen de consacrer le terrain sur lequel on veut élever une maison, est d’y placer 
une statuette de Pillaiyâr, que l’on prend soin chaque jour d’arroser d’huile et d’orner de fleurs. E. J. 

(6) Je pense que les couleurs de ces compartiments sont dans un certain rapport avec celles des quatre dieux gardiens 
des temples, espèce de vasou d’un ordre inférieur , adorés sous les noms de vel, blanc, chem, rouge , kâr, noir, etc. Je crois 
que ces dieux, dont le caractère est tutélaire, ont été autrefois empruntés par la religion populaire du sud de l’Inde au 
mythe bouddhique des Tchatourmahârâdjâ, dieux gardiens des régions de l’espace et des temples de Bouddha. Je me réserve 
de traiter cette question mythologique dans un mémoire spécial. E. J. 

(7) Cette notion de neuf noms de Brahmâ est une transformation moderne du mythe des neuf Brahmâdika, produits de la 
substance de Brahmâ. On verra, dans d’autres passages, que Brahmâ a encore cent huit noms ; il faut de plus observer qu’il 
a droit, comme quelques autres dieux, à posséder son sahasranâma , espèce de litanies composées de mille noms ou 
épithètes. E. J. 


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RELIGION DES MALABARS. 


les époux sont destinés par cette bénédiction à continuer la propagation du genre humain et à vivre 
ensemble dans les joies du mariage. Le brahmane présente le bassin dans lequel est déposé le cordon ; 
c’est pour ainsi dire la publication des bans du mariage ; jusque-là en effet les futurs époux pou¬ 
vaient se séparer; mais une fois le cordon attaché , ils ne le peuvent plus que difficilement et pour 
de très-graves raisons. 

La cérémonie des poignées de riz fut instituée, ainsi que presque toutes les autres cérémonies 
nuptiales, par Roudra, à l’occasion de son mariage avec la déesse Kâvouri{ i) ; les autres dieux y célé¬ 
brèrent cette cérémonie. Les Malabars la font dans leurs mariages, pour demander à Roudra la santé 1 2 3 4 5 , 
la force et l’esprit ; les sièges de ces qualités sont les genoux, les épaules et la tête, devant lesquels 

on présente le riz ; toutes les prières des Malabars ne tendent qu’à obtenir des biens temporels. 

L’eau contenue dans les deux pots est proprement l’eau lustrale. Le brahmane officiant consacre 
cette eau en invoquant les rivières Kangai, Yamounai, Sarasouvadi, Kôdavïri , Narmadai, Sindou, 
Kâveri; cette eau représente dès lors les sept rivières sacrées, et a la vertu de purifier et d’effacer 
tous les péchés. Les feuilles de manguier dont le brahmane se sert comme d’aspersoir, pour arroser 
de cette eau consacrée les époux, les assistans et la tente, sont un signe de la déesse Latchimi : les 
feuilles de l’arbre ma sont nécessaires pour faire régulièrement cette aspersion. Les deux cocos que 
l’on laisse entiers sur l’orifice des pots, sont une offrande au dieu Pillaiyâr. Les PP. Jésuites de 
Pondichéry ne se contentaient pas de faire placer les cocos sur les vases, ils ordonnaient à leur caté¬ 
chiste d’en casser un, et prétendaient que c’était une offrande à la Vierge, dont l’image était sur 
l’autel ; mais les simples oblations se font-elles en détruisant la chose offerte? et d’ailleurs les gen¬ 
tils qui assistent au mariage des chrétiensconnaissent-ils l’intention des Jésuites ? L’on ne peut douter 
que cette fracture du coco ne soit un vrai sacrifice, puisqu’elle en a toutes les conditions ; la matière 
est le coco, la forme est le changement opéré par le bris du coco, le ministre est le brahmane ou le 
catéchiste , le lieu est la pierre plate destinée à servir d’autel au sacrifice , la fin principale est l’in¬ 
tention de rendre Pillaiyâr propice au mariage, et d’obtenir de lui qu’il n’y apporte aucun obstacle. 
Ms r le Patriarche d’Antioche , après avoir examiné cette cérémonie, l’anathématisa et défendit aux 
Jésuites de la pratiquer à l’avenir. Cette condamnation n’a eu aucun effet dans les missions de l’inté¬ 
rieur des terres, où le sacrifice du coco se célèbre toujours. Quant aux PP. Jésuites de Pondi¬ 
chéry, ils ne font plus casser le coco par leur catéchiste , mais pour ne pas priver Pillaiyâr de tous 
ses droits, ilslaissent les cocos entiers sur les vases ( 2 ). Les gentils de Pondichéry ne font pas autre¬ 
ment; or, si les PP. disent encore que c’est une offrande à la Vierge, les gentils pourront aussi 
prétendre que le dieu Pillaiyâr y a bonne part ; car le coco , de quelque manière qu’il soit employé 
dans cette cérémonie, est toujours consacré à Pillaiyâr. 

Le sacrifice du coco est encore célébré à Pondichéry dans les processions que les gentils et les 
chrétiens font à leur mariage : lorsque les époux chrétiens passent en palanquin devant la maison 
d’un de leurs amis ou de leurs parents gentils, ils s’arrêtent un moment à la porte ; le gentil vient 
aussitôt faire la cérémonie destinée à écarter le maléfice du mauvais regard, puis il casse un coco 
devant eux sur cette pierre plate ; tous ceux qui se trouvent présents, chrétiens ou gentils, se jettent 
sur le coco pour en prendre chacun un morceau. 

Le sacrifice yâgiyam (3) est un des plus solemnels ; le feu doit être entretenu avec neuf sortes de 
bois consacrés aux neuf planètes (4). Les brahmanes ont grand soin d’entretenir ce sacrifice pen¬ 
dant la cérémonie; aussi y répandent-ils de temps en temps un peu de beurre en forme de libation. 
Le dieu Akini , c’est-à-dire le feu , préside au sacrifice. 

Le tâli, autrement nommé tiroumangiliyam, est une figure en or du dieu Pillaiyâr, enfilée dans 
un cordon composé de ®ent huit fils, en l’honneur des cent huit visages de Roudra (5). Ce cordon est 

( 1 ) Incorrectement écrit dans l’original Renouvy , Kenoudry et Kenouri. Ce mot est l’altération tamoule du sanskrit Gaôrî, 
un des noms de Dourgâ; voyez la feuille iv de la xxm e livraison de YInde Française. E. J. 

( 2 ) On trouve des détails particuliers sur cette contestation dans un autre chapitre de cet ouvrage. 

(3) Une autre orthographe de ce mot est ekiyam. L’auteur emploie constamment ce mot pour désigner le hôma ou sacrifice 
crématoire. E. J. 

(4) L’auteur dit plus haut qu’il y a sept espèces de bois avec lesquels on peut allumer le feu du sacrifice ; ce passage ne 
contredit pas celui auquel cette note s’applique, parce que les Indiens comptent tantôt sept et tantôt neuf planètes, selon 
qu’ils comptent ou qu’ils omettent les deux nœuds ; comme les nombres consacrés sont dans l’Inde moderne la mesure des 
idées religieuses , le type auquel se conforme toute espèce de croyance , on a admis en même temps sept, neuf et douze 
espèces de bois sacrés; ce dernier nombre est sans doute une application de celui des âditya ; j’ignore quelles sont préci¬ 
sément les espèces de bois comprises dans ces bstes ; je dois seulement observer que la fiente de vache , séchée au soleil, est 
un de ces combustibles. E. J. 

(5) On peut encore reconnaître ici la puissance des nombres consacrés : le nombre 108 est un des plus vénérés; aussi en 
a-t-on fait de nombreuses applications ; on en trouve le type dans les 108 noms de Brahrnâ , dans les 108 visages de ce dieu, 





RELIGION DES MALABARS. 29 

aussi oint de safran en l’honneur de Ditta, déesse de la joie (i). Comme Pillaiyâr met partout le trouble 
et la paix , à sa volonté, Shiva l’a institué le lien du mariage, afin de l’engager, par cette marque 
de déférence, à rendre tous les mariages heureux. Mais le principal motif de cette institution , c’est 
que Pillaiyâr n’ayant point d’épouse, les dieux lui ont accordé un droit sur toutes les femmes qui 
se marient ; c’est ce.qui fait que dès le moment où l’idole de Pillaiyâr est attachée au cou d’une 
femme, elle est indissolublement unie à Pillaiyâr et à son mari : ainsi le tiroumangiliyam signifie 
proprement un saint lien qui unit deux personnes. Le brahmane officiant dépose le tiroumangiliyam 
dans une moitié d’un des cocos offerts en sacrifice, et le présente à toucher aux parents et amis des 
epoux, en signe qu’ils approuvent le mariage : il le donne ensuite au mari, pour qu’il l’attache au 
cou de sa femme. Le brahmane applique sur le nœud du cordon un peu de tirounîrou; cette céré¬ 
monie a pour objet de placer l’indissolubilité du mariage sous la garantie de la déesse Latchimi (2) ; le 
mariage est dès lors ratifié. Le tâli, qui en est le lien, peut avoir, ou la forme de l’idole de Pillaiyâr, 
ou deux autres formes ( 3 ). La première est celle d’une pièce d’or plate fabriquée en l’honneur du 
soleil; on la nomme pottou (4) . Lorsque Vichnou épousa Latchimi, Shiva institua le soleil pour être 
le lien de leur union, afin de l’engager par cet honneur à combler tous les mariages de prospérités. 
L’autre forme du tâli est une dent de tigre ; c’est celle qu’ont adoptée certaines castes qui vivent 
dans les bois. Voici la fable qu’on rapporte au sujet de ce tâli : 

Quarante-huit mille pénitents s’étaient depuis long-temps retirés dans une forêt, et s’y livraient 
à une rude pénitence; ils s’imaginèrent que leur sainteté ne pouvait être égalée par les hommes, 
qu’ils étaient semblables à Kartâ , que ce dieu souverain s’était tranformé en eux. Shiva et Vichnou, 
irrités de l’excès de leur orgueil, résolurent de les humilier ( 5 ). Ces pénitents étaient presque toujours 
séparés de leurs femmes ; profitant de cette circonstance, Roudra prit la figure d’un jeune courtisan, 
et réussit par ses belles paroles à séduire ces femmes. En même temps, Vichnou se transforma en 
une agréable courtisane , et fit bientôt succomber la vertu des pénitents. Ils n’eurent pas plus tôt 
commis ces fautes qu’ils se livrèrent à une violente colère, désespérés d’avoir perdu en un seul 
moment le fruit de tous leurs travaux. Loin de rentrer en eux-mêmes, ils résolurent de se venger 
par des maléfices sur la personne du jeune courtisan, qu’ils jugèrent être l’auteur de leur humi¬ 
liation. Ils allumèrent à cet effet un feu magique duquel ils pouvaient, par la force de leurs prières, 
faire sortir tout ce qu’ils voulaient. Il en sortit d’abord un tigre d’une taille prodigieuse; cet ani¬ 
mal furieux se précipita sur le courtisan pour le dévorer; mais lui, sans s’émouvoir, le prit, l’écor¬ 
cha tout vif, et se couvrit les épaules de sa peau. C’est en mémoire de cet exploit de Roudra que 
les pénitents et les sannyâsî portent toujours avec eux une peau de tigre ; ils s’en servent comme 
de tapis pour s’asseoir et pour se coucher ; ils s’imaginent mériter par cette pratique de grandes in¬ 
dulgences (6). On représente ordinairement Roudra couvert d’une peau de tigre jetée sur ses épaules. 

dans les cent huit visages de Roudra , et ailleurs encore : il est cependant certain que la consécration de ce nombre a une 
origine védique ; on la trouve dans la création de Brahmâ , qui se reproduit dans deux ordres de dieux, sept râdjâ 
célestes ( qui sont vraisemblablement les richi ) et cent un vaishya célestes, en tout cent huit manifestations de son essence 
ou cent huit formes. ( Vrihadâranyakôpanichad; srichtibrahmana ). Ce nombre sacré a été plus d’une fois , dans les temps 
modernes, etendu jusqu à mille huit s cette altération n’est en rapport avec aucun texte ancien ; elle n’en est pas moins 
reçue ; ainsi on peut composer un bûcher funéraire de cent huit ou de mille huit morceaux de bois. E. J. 

(1) Je conserve la lecture du manuscrit, parce que l’orthographe , la signification de ce nom propre et la divinité à la¬ 
quelle il appartient, me sont également inconnus. Je conjecture que Ditta est une manifestation de Lakchmî ; son nom, dont 
la forme paraît être tamoule , est peut-être une altération de l’exclamation Dichtyâ , personnifiée comme Svâhâ et Svadhâ 
E. J. 

(2) Cette explication me paraît manquer d’exactitude ; car le tirounîrou est d’institution shaivite. Voyez , dans la suite de 
ces extraits, le chapitre intitulé : Signes dont les Malabars se marquent au front avec des cendres de fiente de vache. E. J. 

( 3 ) Les voyageurs rapportent que le tâli n’est souvent autre chose qu’un morceau d’or informe et sans empreinte passé 
dans un cordon. Le tâli propre aux Paraver, c’est-à-dire à la tribu qui occupe le littoral depuis le Mar a va jusqu’au Tra- 
vancor , représente le coquillage sacré ; on le nomme changoutâli. E. J. 

( 4 ) Inexactement écrit dans l’original patou. Ce tâli est spécialement celui des brahmanes. Pottou désigne aussi le point 
jaune ou rouge que les Indiens ont coutume de figurer sur leur front à la racine du nez. E. J. 

( 5 ) Cette légende est un de ces doubles emplois dont on a déjà observé plusieurs exemples dans la mythologie de l’Inde 
méridionale ; c’est par une aventure dont les détails sont absolument semblables, et dont l’application seule est différente 
que les Pourânas vechnavites expliquent l’institution du culte du linga : nous trouvons, dans la suite de ces extraits ce culte 
consacré par une légende qui, bien qu’eUe diffère de celle des Pourânas vechnavites, paraît n’en être qu’une nouvelle édition 
La légende vechnavite a plus de solemnité que notre récit, et présente d’ailleurs un autre dénouement : le monstre a été 
abattu par le dieu ; les pénitents envoient contre Roudra le feu même de leur sacrifice ; Roudra reçoit ce feu dans sa main • 
les pénitents lancent leurs malédictions sur Roudra ; Roudra les leur renvoie ; les pénitents irrités résument alors en une 
seule énergie tout le feu de leurs pénitences; cette arme invincible atteint Roudra, et lui inflige un infâme châtiment. E J 

(6) Voyez , dans la suite de ces extraits , le chapitre intitulé : Ordre des Sannyâsî. 


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RELIGION DES MALABARS. 

Cependant les pénitents continuèrent leurs opérations magiques. 11 sortit du feu un cerf dont le 
cri seul devait exterminer le courtisan ; celui-ci le saisit intrépidement, le plaça sur le bout des doigts 
de sa main droite, l’éleva à la hauteur de son oreille, et le laissa crier jusqu’à ce qu’il fût fatigué. Il 
sortit alors du feu une barre de fer toute embrasée qui devait, de son propre mouvement, assommer 
le courtisan ; mais lui, ravi de trouver une aussi bonne arme , la mit à sa main gauche ; c’est pour¬ 
quoi l’on représente Roudra tenant une barre de fer (i) de la main gauche, et un cerf de la main 
droite. A la quatrième incantation, il sortit du feu des serpents monstrueux; le courtisan les saisit 
tous, en noua quelques-uns autour de son cou, et des autres se fît des bracelets. En ce moment, 
vint à lui une tête de mort qui jetait d’effroyables cris; comme elle allait sauter sur le courtisan , 
il s’en empara et l’attacha aux tresses de sa chevelure. On peint encore Roudra décoré de ces ser¬ 
pents et de ce crâne. Il sortit enfin du feu un monstre dont la tête était exiguë et le corps prodi¬ 
gieux : le courtisan le prit par les pattes, lui frappa la tête contre terre et l’écrasa sous ses pieds. 
Les pénitents ayant épuisé toute leur puissance de création, et voyant que ce jeune homme se jouait 
d’eux, comprirent enfin qu’ils étaient loin d’avoir acquis le plus haut degré de sainteté, et que Shiva 
lui-même, ou bien Roudra, les avait châtiés de leur orgueil ; ils se jetèrent à ses pieds, et le prièrent 
de leur pardonner leur folle présomption. Shiva leur accorda sa bénédiction, et les envoya conti¬ 
nuer leur pénitence ; ce fut alors, et pour conserver la mémoire de ces prodiges, que Shiva institua 
la dent de tigre comme le lien du mariage (a). 

Les PP. Jésuites trouvant quelque difficulté à supprimer le tâli et à se conformer aux décrets de 
Ms r le Patriarche d’Antioche, se sont avisés de faire graver une petite croix devant et derrière la 
figure de Pillaiyâr\ 3 ). Je ne puis me persuader que cette invention plaise au Saint-Siège ; car il est 
certain que l’idole de Pillaiyâr sera toujours considérée comme le sujet principal, et la croix comme 
l’accessoire. Les gentils ne peuvent d’ailleurs se persuader qu’une petite croix si peu apparente soit 
placée là pour annuler le culte de Pillaiyâr, si célèbre et si ancien ; aussi ne regardent-ils ce relief que 
comme un enjolivement, et n’en croient-ils pas moins que les chrétiens ont une dévotion particu¬ 
lière pour le dieu Pillaiyâr, et en font le lien de leur mariage. Il est très-probable que les PP. Jésuites 
ont aussi ajouté la croix aux autres tâli , qui ne sont pas d’ailleurs moins condamnables que celui de 
Pillaiyâr. 

Une femme mariée (on a déjà vu que ni une veuve ni une jeune fille ne peuvent représenter la 
fécondité de Latchimi ) prend une des lampes pour prier Latchimi de combler les époux de toutes 
sortes de prospérités , et de leur accorder les lumières nécessaires pour conduire leur famille et pour 
assurer le succès de toutes leurs entreprises. Une autre femme, également mariée, prend le petit pot 
d’eau kadavâri; ces deux femmes tournent trois fois autour de l’autel en précédant les époux; celle 
qui tient le vase en laisse tomber l’eau goutte à goutte, afin qu’aucun maléfice ne puisse approcher 
ni des époux ni des assistants à la cérémonie. 

La pierre ronde représente le dieu Roudra, et la pierre plate, la déesse Kavouri. Lorsque les époux 
tournent autour de l’autel, le fiancé prend chaque fois le pied de son épouse, et le fait toucher à la 
pierre plate : c’est un serment qu’il fait à son épouse de lui être fidèle, comme Roudra l’a été à 
Kavouri ( 4 ). Cette cérémonie terminée, l’épouse lève les yeux vers l’étoile Aroundâdi; son mari lui 
demande si elle a vu Aroundâdi; elle répond qu’elle l’a aperçue; c’est un serment qu’elle fait d’être 
aussi fidèle à son époux qu’ Aroundâdi ( 5 ) l’a été au sien. 

Les femmes des pagodes sont de jeunes filles consacrées dès leur enfance aux danses et aux jeux 
qui se célèbrent en l’honneur des dieux (6); elles contribuent toujours aux divertissements qui ac¬ 
compagnent les cérémonies du mariage. L’on a coutume, le jour des noces, d’orner l’épouse de 


(1) Cette arme est nommée moushala ou mouchala; elle est quelquefois remplacée par le trishoûla ou trident. E. J. 

( 2 ) L’auteur , en cet endroit, commence une longue polémique contre les Jésuites, au sujet de leurs transactions avec les 
usages nationaux des Tamouls ; j’ai omis cette discussion , absolument dépourvue d’intérêt. E. J. 

(3) Sonnerat confirme ce fait ( tom. I, pag. 181 ). Il nous apprend que l’on conservait encore de son temps , au greffe 
du tribunal de Pondichéry, les pièces de l’enquête judiciaire ordonnée , à la sollicitation de quelques missionnaires, sur l’au¬ 
torisation accordée par les Jésuites aux Malabars chrétiens de porter le tâli ordinaire. E. J. 

(4.) D’autres auteurs s’accordent à attribuer une autre intention à cette cérémonie. Cette pierre plate ( en sanskrit drishad, 
en tamoul ummi) est celle qui sert à broyer les grains et les épices dont on assaisonne les mets ; en posant sur cette pierre le 
pied de sa femme, le mari lui rappelle ses devoirs de bonne et diligente ménagère. E. J. 

(5) Incorrectement écrit dans l’original Arandai et Arandadi. Aroundâdi., ou Aroundhatî , épouse de Vasicliiha , l’un des 
Maharchi , doit à sa chasteté la place qu’elle occupe auprès de son époux dans la constellation de la grande ourse; seule entre 
les épouses des sept Maharchi , elle ne succomba point aux séductions à’Agni. Les six compagnes à' Aroundhatî , exclues de la 
constellation arctique, furent long-temps errantes dans les cieux ; Aroundhatî continua d’être au ciel une étoile compagne de 
celle de Vasichtha , et sur la terre , le plus parfait modèle de la fidélité conjugale. E. J. 

(6) Voyez, dans la suite de ces extraits , le chapitre intitulé : Dévadâchi ou femmes des pagodes. 


31 


RELIGION DES MALABARS, 
toutes sortes de joyaux; on ne manque presque jamais de lui mettre au front un bijou d’or qu’on 
nomme mayilâr (i). Ce bijou représente un paon qui tient un serpent dans son bec, et qui sert de 
monture au dieu Choupiramaniyen. Voici la fable qu’on rapporte à ce sujet. 

CJiourapadoumen , Piragamdsouren et Tourougâsouren étaient trois frères de la race des géants ( 2 ) ; 
ils avaient une sœur nommée Achamouli. Ces géants, après avoir fait une longue pénitence, deman¬ 
dèrent à Shiva, comme une récompense de leurs travaux, de ne point périr de la main des hommes, 
d’être victorieux dans toutes leurs guerres, et enfin de ne pouvoir être tués par celui qui a cinq 
visages ; ils voulaient désigner ainsi Shiva lui-même. Toutes ces grâces leur furent accordées. Les 
géants allèrent aussitôt faire la guerre à tous les rois des sept mondes inférieurs, et, comme rien ne 
pouvait résister à leur puissance, ils en subjuguèrent une grande partie. Non contents de ce succès, 
ils portèrent la guerre jusque dans le ciel de Dévendiren. Les dieux qui y résidaient, assemblèrent 
toutes leurs forces, et leur livrèrent plusieurs fois de très-grandes batailles; cependant les géants 
remportaient toujours sur eux de faciles victoires, et réduisaient à la servitude tous ceux qu’ils pre¬ 
naient. Dévendiren , craignant que les géants n’enlevassent son épouse, l’envoya dans le poülôgam{ 3), 
c’est-à-dire dans le monde des hommes, accompagnée de plusieurs gardes, et lui recommanda de se 
cacher dans une forêt. Ayant appris que la femme de Dévendiren était en ce lieu, Achamouli s’y 
rendit sous prétexte de la visiter, avec l’intention de l’enlever et de l’amener à ses frères. Mais les 
gardes vinrent au secours de leur reine, et indignés de l’audacieuse entreprise de cette sœur des 
géants, lui coupèrent le nez et les bras avant de la relâcher. A la vue de leur sœur ainsi mutilée, les 
géants entrèrent en fureur et résolurent de mettre à feu et à sang tout le ciel de Dévendiren. Après 
la perte de plusieurs batailles, sentant leurs forces diminuer de jour en jour, et craignant déjà de 
succomber à la fureur des géants, les dieux adressèrent d’humbles prières à Shiva, pour lui demander 
du secours. Shiva, pour réparer tous ces désordres, fit naître Choupiramaniyen , qui a six têtes (4), 
et l’envoya, accompagné de plusieurs millions de dieux, faire la guerre aux géants. Les combats 
furent rudement soutenus de part et d’autre. Choupiramaniyen réussit cependant à défaire les géants : 
il ne restait déjà plus que CJiourapadoumen qui lui résistât ; il le coupa en deux par le milieu du corps. 
Il vit alors avec étonnement les deux parties de ce corps se, changer, l’une en un paon, l’autre en 
un coq, qui s’élancèrent sur lui avec fureur. Il parvint cependant à en triompher; il fit du paon sa 
monture ordinaire, et plaça le coq sur son étendart. Shiva, pour perpétuer la mémoire des exploits 
de Choupiramaniyen , prescrivit de fabriquer des figures, qui le représentassent monté sur un paon; 


( 1 ) Ce mot est formé de mayil, altération tamoule du sanskrit mayoûra et de la particule honorifique âr. E. J. 

( 2 ) Le premier nom se lit dans l’original Chouraptma ou Chouraptam; c’est évidemment une altération de la forme tamoule 
de Sourapadma : le nom suivant est écrit dans l’original Pergamasouren ; je conjecture qu’il représente le sanskrit Prakramâ- 
soura : je ne puis vérifier les noms de Tourougâsouren et A'Achamouli ( peut-être Adjamoulî) , parce que je ne les ai pas 
rencontrés ailleurs. Je n’hésite pas à croire légitime la restitution du premier nom, car il est évident que nous avons ici une 
des versions shaivites de la légende de Tripoura. J’ai déjà observé que la fable rapportée par l’auteur au sujet de Yarachou, 
présentait une variante de cette légende multiforme ; je dois ajouter que la première partie en est identique avec la version 
vechnavite donnée par le Bhâgavata. Les shaivites varient eux-mêmes non seulement sur les circonstances du fait mytholo¬ 
gique, mais encore sur le personnage de Tripoura et sur celui de son vainqueur. Les mis prétendent que Tripoura était le 
nom commun de trois asoura , les autres reconnaissent dans Tripoura un asoura à trois formes ou à trois têtes ; cette dernière 
opinion paraît avoir été autrefois admise dans le sud de l’Inde ; elle peut servir à expliquer le nom de la ville de Tirichirâ- 
palli : on ne s’accorde pas mieux à reconnaître la contrée soumise au pouvoir de Tripoura. L’opinion généralement admise 
aujourd’hui la place dans le Tipperah , YArakan y compris ; aussi les souverains du Pegou ont-ils adopté le coq pour sceau 
royal. Le vainqueur de Tripoura , suivant une des versions shaivites , fut Shiva lui-même ( Pouradvich ou Tripouradahana ) qui 
consuma les trois villes par un effroyable éclat de rire ; cette version a été suivie par l’auteur d’un drame sanskrit aujourd’hui 
perdu , le Tripouradàha : suivant une autre version, Sourapadma et les deux autres Tripoura furent réduits par Soubrahmanya, 
fils de Shiva. Il faut d’ailleurs observer que Indra est aussi surnommé Pouranda ou Pourandara , et que le mythe des mon¬ 
tagnes ailées n’est pas sans rapport avec celui des villes volantes. E. J. 

(3) Incorrectement écrit dans l’original poulaham. Poulôgam est l’altération tamoule du sanskrit Bhoûlâka, monde de la 
terre. E. J. 

(4) Soubrahmanya ou Skanda fut produit de la semence de Shiva, jetée dans le feu du sacrifice ; telle est la tradition pourâ- 
nique : une autre tradition a cours dans le sud de l’Inde ; Roudra , dans un accès libidineux, se mêla aux cinq bhouta ou 
éléments, et de cette monstrueuse union naquit Soubrahmanya ; c’est ainsi qu’on rend compte des six têtes de ce dieu. Les 
mythologues du sud de l’Inde ne s’accordent pas mieux avec ceux de l’Inde supérieure sur la signification du nom de 
Soubrahmanya ( en tamoul Choupiramaniyen ou Choupiramaniyâr ) ; on connaît l’explication qu’en donnent les pandits ; les 
Tamouls, presque tous étrangers à la connaissance de la langue sanskrite, en proposent une étymologie qui n’a d’autre 
mérite que d’être généralement admise ; ils dérivent la forme tamoule de ce nom du mot choupiramani [ shoubhramani ) et 
l’interprètent par semblable au diamant. Soubrahmanya reçoit un culte particulier, sous le nom de Koumâra , dans le district 
de Pajani, situé dans les montagnes duMadouré; on possède un Pajanimâhâtmyam rédigé en tamoul. Il reçoit aussi des 
hommages pieux à Kattegeram , dans l’île de Ceylan, mais il n’y est considéré que comme un dieu serviteur et gardien de 
Bouddhâ ; le seul pouvoir que lui accorde la croyance populaire, est de rendre la santé aux Kchatriya. E. J. 


32 


RELIGION DES MALABARS. 


ce sont ces ligures qu’on nomme mayildr. Les femmes chrétiennes et gentiles portent ce mayildr 
aux jours de grandes fêtes. Lorsque les gentils portent Choupiramaniyen en procession, ils le figu¬ 
rent toujours monté sur un paon, et précédé par son étendart, sur lequel est un coq. 

Les PP. Jésuites ont encore voulu s’approprier le culte de Choupiramaniyen; ils ont, au lieu de 
l’idole de ce dieu, placé sur le paon l’image de la Vierge. Quelques chrétiens de Pondichéry portent 
cette espèce de mayilâr; plusieurs autres portent le mayildr des gentils. Quant aux missions avan¬ 
cées dans les terres, il est certain que les chrétiens n’y portent jamais d’autre mayildr que celui des 
gentils, c’est-à-dire la figure de Choupiramaniyen monté sur un paon. 

Il est à remarquer que lorsque les chrétiens marient leurs enfants avec les enfants des gentils , ils 
font extérieurement toutes les cérémonies d’un véritable mariage, quoiqu’ils n’aient réellement 
d’autre intention que celle de faire une promesse ou des fiançailles. L’excuse qu’apportent les 
PP. Jésuites, c’est que les gentils ont coutume de marier réellement leurs enfants dès l’âgé de deux 
ou trois ans , que si les chrétiens avouaient que leur religion ne leur permet pas de marier leurs enfants 
avant l’âge de raison, les gentils ne voudraient unir leurs fils ou leurs filles qu’à des familles gentiles, 
et que les chrétiens perdraient ainsi en même temps les moyens d’enrichir leurs enfants et l’espé¬ 
rance d’attirer d’autres familles à notre religion. Cette célébration de mariage n’en est pas moins 
irrégulière. Le catéchiste délégué par les PP. Jésuites fait, aux fiançailles, toutes les cérémonies 
qu’on a coutume d’observer dans le mariage réel des chrétiens, à cette exception près que les 
époux ne se rendent pas à l’église. Les gentils n’en pensent pas moins que le mariage est réelle¬ 
ment accompli : l’époux y attache le tdli au cou de son épouse, ce qui est pour les gentils le signe 
essentiel d’un mariage immédiat. L’époux venant à mourir, son épouse, bien qu’elle n’eût que deux 
ou trois ans, demeurerait veuve le reste de ses jours, si elle appartenait à une caste distinguée.... 

Lorsqu’une veuve appartenant à une basse caste se remarie , on se contente d’assembler quel¬ 
ques-uns des plus proches parents ; on fait presque secrètement la cérémonie du manapongal , et 
l’on attache le tdli, sans en répandre la nouvelle. 

Voici un fait surprenant : Le 5 mars 1704, Ms* le Patriarche d’Antioche délégua M. Sabino Ma- 
riani, son auditeur, pour assister au mariage d’un chrétien nommé Tirouvenkatam, dont le père 
s’appelait Peroumal (ce sont deux noms de divinités). Les PP. Jésuites célèrent une partie de la céré¬ 
monie; ils cachèrent par exemple les trois pots Kangai et kadavâri, ainsi que les cinq petits pots 
remplis de grains germés : mais l’auditeur ne fut pas plus tôt sorti, qu’ils les rétablirent à leur place 
ordinaire, et les y laissèrent toute la journée, parce que, la nuit suivante, les chrétiens devaient 
encore s’assembler à la maison nuptiale pour faire une procession par les rues de la ville. Les PP. lais¬ 
sèrent aussi les cocos sur les deux pots, sans les casser, pour ne point laisser soupçonner qu’ils fai¬ 
saient des sacrifices au dieu Pillaiyâr _Au mois de septembre de l’année 1706, il se célébra à Pon¬ 

dichéry un singulier mariage. Le père de l’épouse, chef de sa famille, était chrétien; sa fille était 
gentile et s’unissait à un gentil : le père fit célébrer toutes les cérémonies du mariage dans sa maison ; 
on y planta l ’arachou, on y attacha le mouroukou , les brahmanes y firent les divers sacrifices de 
riz, de cocos et de feu, ainsi que toutes les autres cérémonies gentiles ; des chrétiens y assistèrent, 
et présentèrent les deux poignées de riz aux genoux , aux épaules et sur la tête des époux : or c’était 
le chef de la famille qui faisait les frais de la cérémonie et qui en avait ordonné tous les prépa¬ 
ratifs (î). 

CHAPITRE XVIII 

Superstitions relatives aux règles des femmes. 

Vivement irrités contre le dieu Dévendiren qui venait de couper la tête à Locheta Brahma, fils de 
Brahmâ ( 2 ), les dieux le bannirent de son ciel et le condamnèrent à renaître dans le monde, pour faire 

( 1 ) La mention de ces deux dates peut faire penser que l’auteur de ce traité le rédigeait vers l’année 1710. Il nous ap¬ 
prend dans un autre passage que le Gouverneur des possessions françaises dans l’Inde, au moment où il écrit, est M. le 
chevalier Hébert ; cette indication s’accorde avec l’autre donnée. E. J. 

( 2 ) J’ai conservé l’orthographe du manuscrit, parce qu’il me reste des doutes sur le caractère réel du personnage désigné 
par ce nom ; je conjecture que les mythologues modernes ont confondu deux légendes en une seule, et ont créé un nouveau 
personnage mythologique en réunissant sur lui deux noms propres empruntés à ces deux légendes. La première est celle que 
la secte de Shiva a inventée pour exprimer la dégradation religieuse de Brahmâ, celle qui raconte comment ce dieu fut privé 
d’une de ses cinq têtes ; elle a été reproduite sous tant de formes différentes, que si l’on additionnait les résultats de toutes 
ces versions, il ne resterait plus aujourd’hui mie seule tête au dieu Sarçatâmoukha ; les versions les plus généralement reçues 
sont les suivantes : pressé d’un désir incestueux , Brahmâ devenu cerf, poursuit à travers les forêts Sarasvatî sa propre fille 
transformée en biche ; Roudra indigné lui fait sauter sa cinquième tête d’un seul coup d’ongle : Brahmâ n’a pu atteindre la tête, 
Vichnou n’a pu toucher les pieds de Shiva; Brahmâ affirme cependant, par un serment, qu’il a atteint la tête de Mahâdeva; 



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RELIGION DES MALABARS, 
pénitence de ce meurtre. Le châtiment était terrible, et cependant Dêvendiren ne pouvait espérer 
d’obtenir la complète expiation de son crime; aussi était-il livré au désespoir. Les dieux, touchés 
enfin de sa misère, répartirent le reste de l’expiation sur les femmes, sur la terre, sur les eaux et sur 
les arbres. Dès lors le péché de Dévendiren fut imprimé au flux mensuel des femmes ; les dieux décla¬ 
rèrent qu’elles seraient impures et immondes pendant tout le tems qu’elles auraient leurs règles, et 
que tout ce qu’elles toucheraient serait souillé comme elles. Afin de se garantir de cette souillure , 
on les enferme pendant trois jours, sans qu’elles puissent communiquer avec personne. S’il arrive 
qu’on les touche involontairement, on a grand soin d’aller aussitôt se purifier dans l’eau ; manquer 
à cette loi religieuse serait, selon les gentils, un péché du premier ordre. Le quatrième jour, les 
femmes se purifient dans l’eau, changent d’habits et rentrent dans l’intérieur de la maison. Si ce sont 
des brahmines, on leur fait boire le panjagaviyam (i), qui est une potion de lait doux, de lait caillé, de 
beurre, d’urine de vache et de fiente de vache ; si ce sont des femmes appartenant à d’autres castes, 
on leur présente à boire une potion composée seulement de lait doux , de lait caillé et de beurre. Ce 
n’est qu’alors qu’elles sont purifiées de leur souillure. 

La souillure imprimée aux arbres par le péché de Dévendiren consiste dans leurs gommes ; si l’on 
touche la gomme de quelque arbre que ce soit, il faut se purifier dans l’eau. Le péché de Dévendiren 
jeté sur les eaux est leur écume ; dès qu’on la touche, on devient impur et on ne peut effacer cette 
souillure qu’en se purifiant dans l’eau. La terre porte le péché de ce dieu imprimé dans une espèce de 
terre jaunâtre dont les blanchisseurs font usage ; comme ils sont obligés par leur métier de toucher 
souvent cette terre, qui leur sert à blanchir le linge ( 2 ), les brahmanes les regardent comme des 
hommes immondes, et ont toujours soin de laver de nouveau le linge qui sort des mains du blan¬ 
chisseur. 

J’ai dit que l’on enfermait pendant trois jours les femmes qui avaient leurs règles ; il faut entendre 
cela des femmes qui appartiennent à des familles un peu nombreuses ; car s’il n’y avait dans une 
maison que le mari et la femme , et que la femme fût ainsi enfermée , le mari n’aurait personne pour 
préparer ses aliments; dans ce cas, la femme demeure seulement enfermée pendant trois nuits; 
tous les matins , après s’être bien lavée et avoir changé de vêtements, elle fait le ménage : cela n’em¬ 
pêche pas d’ailleurs qu’elle n’observe la cérémonie du quatrième jour. 

On fait une plus grande cérémonie la première fois qu’une jeune fille a ses règles; on la tient 
enfermée pendant sept jours; on envoie de petites boules de riz cuit aux parents et aux amis pour 
leur faire part de la puberté de sa fille (3). Le huitième jour, les parentes et les amies s’assemblent dans 
la maison de la jeune fille et lui offrent des présents, chacune selon ses moyens. Après que la jeune 
fille s’est purifiée dans l’eau, ses parents l’habillent, l’ornent de fleurs, et lui font boire le panjaga- 
viyam y puis , les plus proches parentes prennent du riz des deux mains et vont, l’une après l’autre, 
présenter ce riz aux genoux, aux épaules et à la tête de la jeune fille, en laissant tomber de temps 
en temps quelques grains (4). 

Les femmes et les filles chrétiennes célèbrent toutes ces cérémonies aussi bien que les gentiles. 
Loin de désabuser le pauvre peuple de toutes ces erreurs, les catéchistes des PP. Jésuites sont les 
plus empressés à l’y maintenir. Lorsqu’ils font le catéchisme dans les églises, ils enjoignent publi- 


Mahâdeva lui abat une de ses têtes : Bralimâ insulte Shiva ; Shiva produit son énergie sous la forme terrible de Bhairava , 
qui arrache une tête à Brahma , et en fait servir le crâne à recevoir le sang des dieux complices de son audace : Roudra veut 
venger sur Brahmâ une innocente méprise de Parvaiî ; il lui arrache une tête ( voyez, dans la suite de ces extraits , le cha¬ 
pitre intitulé : Origine du linga ). Faut-il reconnaître dans le récit de notre auteur une nouvelle variante de ce mythe shaivite ? 
Je pense qu’on a attaché par habitude le nom de Brahmâ à une légende qui lui est absolument étrangère, et dont on ti’ouve 
le récit dans le sixième livre du Bhâgavata. Indra humilié et réduit à implorer la protection de Vasoura Doûchita, reçoit pour 
maître spirituel le fils de cet asoura, nommé Vishvaroiîpa , et triomphe de ses ennemis ; trahi bientôt par Vishearoûpa lui- 
même , Indra lui abat d’un seul coup ses trois têtes , qui s’envolent transformées en oiseaux ; il se livre ensuite à la pénitence 
pendant une année divine, en expiation de ce meurtre, et jette sa souillure sur la terre, sur les eaux , sur les arbres et sur les 
femmes. Le nom de Locheta ne me paraît être autre chose qu’une mauvaise transcription de Doûchita. Vishçaroupa me paraît 
être ici un surnom d ’Agni. E. J. 

( 1 ) Ce mot est l’altération tamoule du sanskrit pantchagaoya , qui signifie les cinq choses fournies par la vache. On verra, dans 
la suite de ces extraits, que l’usage du pantcha'gaoya est ordonné par la loi religieuse dans plusieurs autres circonstances. E. J. 

( 2 ) Yoyez la feuille v de la xm e livraison de YInde Française. Cette terre dont on trouve de grandes couches dans le Maïs- 
sour, est nommée par les Tamouls vellâoi ou chavoulmannou, terre de savon ( chavoun ). E. J. 

(3) C’est ordinairement le barbier delà maison qui est chargé de porter ce singulier message. E. J. 

(4) Cette cérémonie est vulgairement nommée dans le sud de l’Inde le second mariage; c’est en effet dès ce moment que 
l’époux entre en possession de ses droits conjugaux. La jeune fille se tient, pendant les sept jours de réclusion , dans un petit 
pavillon construit en chaume pi'ès delà maison paternelle. E. J. 


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RELIGION DES MALABARS. 


quement aux femmes de ne venir ni à confesse ni aux assemblées des fidèles, tant qu’elles ont leurs 
règles. 

CHAPITRE XIX. 

Première grossesse des femmes. 

Le septième mois de la première grossesse des femmes, on célèbre une cérémonie solemnelle (i). On 
dresse, comme dans les autres occasions, une espèce de tente au milieu de la cour de la maison ; le mari 
envoie du bétel à tous ses parents et amis pour les convier à la fête. Aussitôt que tout le monde est 
assemblé sous la tente, on fait du riz pongal ; on met ce riz sur des feuilles de figuier, on y ajoute 
des morceaux de figues pilées, du sucre et du beurre en forme de libation ; on présente cette offrande 
aux dieux ; on casse un coco en sacrifice à Pillaiyâr; on passe ensuite une guirlande au cou de 
la femme enceinte, on la pare de plusieurs joyaux et on la fait asseoir : on apporte alors devant elle 
un plat sur lequel il y a du riz et un autre plat où il y a du safran et de la chaux délayés dans de 
l’eau; toutes les femmes, l’une après l’autre, prennent ces plats et les passent trois fois devant le 
visage de la femme enceinte, pour la délivrer des sorts et des maléfices que de mauvais regards au¬ 
raient jetés sur elle ou sur son enfant : on apporte enfin un autre plat dans lequel il y a du lait, et 
l’on remet aux assistantes des pièces d’or ou d’argent ; la femme enceinte se courbe, tenant les bords 
du plat entre ses mains, puis chacune de ses amies, l’une après l’autre, prend une de ces pièces et 
la lui pose entre les épaules. L’intention de cette dernière cérémonie est de souhaiter à la mère et à 
son enfant les bénédictions de la déesse Latchimi , c’est-à-dire une grande abondance de biens, et 
d’obtenir à l’enfant un heureux destin ( 2 ). 

Les femmes chrétiennes observent toutes ces cérémonies , lorsqu’elles sont enceintes pour la 
première fois ; le seul point sur lequel elles diffèrent des gentiles, c’est qu’au lieu de l’idole de 
Pillaiyâr , elles placent devant elles l’image de la Vierge, en l’honneur de qui, disent-elles, se font 
toutes ces cérémonies. 

CHAPITRE XX. 

«Superstitions relatives à Vaccouchement des femmes. 

Il y a trois règles qui regardent l’accouchement des femmes. La première concerne la souillure ; 
elle déclare les femmes des brahmanes immondes pendant les dix jours qui suivent leur accouche¬ 
ment , qu’elles aient mis au monde un fils ou une fille, les femmes des râdjas, immondes pendant 
onze jours, les femmes de la troisième caste, immondes pendant quinze jours, et celles des castes 
inférieures, immondes pendant trente-un jours (3). Cependant l’usage a prévalu que ces dernières 
ne demeurent immondes que pendant cinq ou sept jours. Les femmes sont, pendant tout ce temps, 
tellement immondes, qu’elles communiquent leur souillure à tout ce qu’elles touchent; aussi, pour 
éviter leur contact, les enferme-t-on soit dans une chambre particulière, soit dans quelque lieu 


( 1 ) L’institution de la cérémonie du septième mois de la gestation se trouve dans les plus anciens monuments de la légis¬ 
lation, indienne ; mais cette cérémonie différait absolument de celle que l’on pratique aujourd’hui dans le sud de l’Inde. Elle 
était précédée de trois autres cérémonies religieuses ( samskara ) , dont la première, nommée garbhâdhâna , cérémonie de la 
conception, doit être célébrée, suivant Yâdjnavalkya, dont l’intention n’a pas été comprise par son commentateur , avant 
que la menstruation n’ait cessé ( ritaô ) ; la seconde , nommée poumsavana ( sacrifice pour obtenir un enfant mâle ) , doit être 
célébrée, suivant l’autorité de Pâraskara, le second ou le troisième mois de la gestation, avant les évolutions du foetus , 
suivant la définition légale YYAdjhavalkya ; la troisième, nommée navalôbhana , omise par Yâdjnavalkya , et que je ne 
connais que par’ un passage de Mallinâtha , cité par M. Stenzler, doit être célébrée , suivant l’autorité Y Àshvalâyana , dans 
le quatrième mois de la conception ; la cérémonie , nommée sîmanta ou sîmantônnayana ( séparation des cheveux ) , doit être 
célébrée, suivant Yâdjnavalkya, le sixième ou le huitième mois de la gestation , ce qui revient au septième mois du rituel des 
Tamouls : je ne pense pas que l’intention de cette dernière cérémonie ait encore été expliquée; M. Wilson dit seulement que 
l’acte principal de la cérémonie consiste à rejeter des deux côtés les cheveux de la femme enceinte , de manière à tracer une 
ligne jusqu’au sommet de la tête ; je suis persuadé qu’on avait l’intention d’ouvrir ainsi à Yâlman qui venait animer l’enfant 
ses voies ordinaires, celles qui lui sont assignées dans plusieurs passages des oupanichad , dans celui de Yaitarêyâpanichad , par 
exemple , où il est dit : Séparant les cheveux des deux côtés de la ligne , l’Esprit perça cette ligne et entra dans le corps par la 
voie du cerveau. Le commentateur Y Yâdjnavalkya déclare d’ailleurs que ces cérémonies , destinées à purifier le champ 
( la. femme ), ne doivent être observées que dans la première gestation ; il s’appuie de l’autorité d’un texte de l’ancien légis¬ 
lateur Dévala. E. J. 

( 2 ) Les épaules, et par extension les bras, sont considérés par les Indiens comme le symbole de la force et du courage ; 
Mahâbahou, aux grands bras, Sahasrabahou, aux mille bras , sont des épithètes et des noms des héros de leur ancienne his¬ 
toire. E. J. 

(3) Les Indiens ont étendu même à certains animaux la notion de l’impureté qui suit la parturition : la loi de Manou 
défend de boire le lait de la vache pendant les dix jours qui suivent celui où «elle a vêlé : on voit que la durée de l’impureté 
est la même pour la vache et pour la femme du brahmane. E. J. 



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RELIGION DES MALABARS, 
séparé, où l’on a soin de leur apporter tout ce qui leur est nécessaire. Les femmes chrétiennes n’ob¬ 
servent pas moins exactement cette règle , et les personnes de leur famille évitent avec autant de 

soin de les toucher, que le feraient les gentils (i). 

Les brahmanes ont ajouté à cette règle le devoir d’observer la constellation sous laquelle naissent 
les enfants, pour savoir s’ils seront heureux ou malheureux. On ne manque donc pas d’appeler des 
brahmanes qui emploient toute leur science à déterminer astronomiquement le moment de la nais¬ 
sance de l’enfant, ainsi que la constellation dominante ( 2 ) ; car ils prétendent deviner par ce moyen le 
destin écrit dans la tête de l’enfant par le dieu Brahmâ; les parents ont grand soin de conserver cette 
observation, afin qu’au moment de pourvoir au mariage de leurs enfants, ils puissent mettre les 
brahmanes à même de décider si les personnes que l’on veut unir pourront être heureuses en¬ 
semble. 

Si ces supputations avaient quelque valeur, il est évident qu’il ne dépendrait le plus souvent que 
de la volonté de la mère de donner le jour à des enfants heureux ou malheureux; car si elle était 
prête à accoucher dans un moment auquel présiderait une constellation funeste, l’aspect du ciel 
changeant à chaque instant, elle n’aurait qu’à s’efforcer de retenir son fruit un demi-quart d’heure 
de plus, et elle mettrait au monde un roi, un général d’armée, ou quelque grand seigneur, selon le 

moment déterminé par l’astrologue pour une pareille naissance.Pour en venir aux exemples, 

nous dirons aux brahmanes que, de deux hommes nés sous une même constellation , l’un meurt dans 
son lit et l’autre est noyé ; et cependant ils n’ont pas prédit le genre de mort de chacun. S’ils répon¬ 
dent que l’on n’a pas fait d’observations exactes au moment de leur naissance, que ces observations 
exactement faites, on eût trouvé assez de différences notables pour leur présager à chacun une mort 
différente , il faudra en conclure qu’on ne doit pas se fier à leurs observations , puisque les signes 
de ces différences leur échappent. Que diront-ils d’ailleurs de tant de gens dont la mort est sem¬ 
blable, quoiqu’ils soient nés sous des constellations différentes? cent hommes périssent dans un nau¬ 
frage, dix mille sont tués dans une bataille ; comment les astres ont-ils réglé cela? Les brahmanes ne 
sachant que répondre, donneront de ces signes l’explication qui leur conviendra le mieux, quand ils 
verront les événements accomplis. Pour ce qui est de la peste et des autres maladies contagieuses , les 
personnes qui y sont dévouées par les prédictions des brahmanes, pourront y être soustraites par 
le hasard , pourront être éloignées du danger , sans qu’elles l’aient prévu , ou même contre leur 
volonté ; des occupations les retiendront constamment dans leur maison , et les préserveront ainsi 
du contact d’une atmosphère pestilentielle. Pour ce qui est d’être noyé ou d’être tué dans une bataille, 
on peut n’être pas forcé d’aller sur mer ou de porteries armes; des accidents imprévus peuvent 
même mettre obstacle au dessein qu’on en aurait. Les brahmanes prétendent aussi se servir de leur 
art pour conjecturer ce que l’on doit attendre de chaque entreprise particulière , pour décider si un 
homme doit suivre une certaine affaire , s’il doit commencer un voyage un certain jour, ou bien s’il 
fera quelque profit dans le commerce , si l’armée d’un prince remportera la victoire sur celle d’un 
autre prince (3) ; ils disent que cette divination sert beaucoup à la conduite de la vie; qu’en effet, s’ils 

( 1 ) L’auteur observe que cette institution religieuse est assez semblable à celle dont il est fait mention dans le Lévitique, 
chap. 12 : mulier si sumpto semine pepererit masculum , immunda erit septem diehus , etc. Il faut ajouter, contre son opinion 
présumable, que ce rapport est accidentel. E. J. 

( 2 ) L’astrologie tient une grande place dans la littérature de l’Inde méridionale ; c’est sans doute à la considération dont 
jouissent ceux qui en possèdent les éléments, qu’il faut attribuer le zèle des brahmanes pour les études astronomiques , ou 
plutôt pour les fausses applications qu’ils en font ; il faut observer en effet que l’astronomie est aujourd’hui la seule science 
qui soit encouragée dans ces contrées, par le besoin qu’on éprouve de l’employer dans la conduite de la vie , la seule à 
laquelle les mœurs actuelles aient laissé quelque valeur. Les astrologues sont nommés panjângakârer, et leur prétendue 
science panjângam ou la réunion des cinq parties intégrantes d’un thème astrologique ; ces éléments sont : 1° le tidi ou le jour 
du mois lunaire ; 2° le vâram ou le jour de la semaine ; 3° le nakchêtiram ou la mansion lunaire ; 4° le yôgam ou la portion 
du grand cercle mesuré sur le plan de l’écliptique, déterminée par son rapport avec la mansion lunaire ; dans l’usage astrolo¬ 
gique, lë jour heureux ou malheureux ; 5° le karanam ou la division du temps mesuré d’après l’aphélie de la lune. Comme 
l’observation de ces points est nécessaire pour dresser l’horoscope, et que du moment de la naissance dépend le sort et la fin 
de la vie, on nomme également panjigai le thème de nativité , et le fatal registre sur lequel Yama inscrit les actes de la vie 
et l’heure de la mort. 

Les anciens voyageurs rapportent que l’usage des rois du Maïssour était, lorsqu’il leur naissait un enfant , d’envoyer mettre 
le feu à quelques villages, comme pour éclairer le ciel, pendant que l’on y observait le moment de la naissance ; des familles 
entières périssaient souvent dans ces vastes incendies : aussi la naissance d un prince etait-elle la première des calamités dont 
devaient être affligés ses sujets. E. J. 

(3) Les brahmanes ont une théorie complète sur les bons et les mauvais présages. Au nombre de ces derniers est la ren¬ 
contre d’un chien qui secoue les oreilles , d’un âne, d’un corbeau, ou bien d’un marchand d’huile ; ce dernier préjugé est le 
plus difficile à expliquer : le chant de l’oiseau nommé châgouromi apporte un présage de mort dans la maison sur laquelle 
il s’èst posé; l’apparition d’une tortue dans mie maison a la même signification : il n’y a que malheurs à attendre pour celui 





3G 


RELIGION DES MALABARS. 


prévoient que les desseins d’un homme doivent avoir du succès, l’assurance qu’ils lui en donnent, le 
confirme dans ces desseins; que s’ils prévoient que ces desseins ne doivent au contraire lui attirer 
que du mal, leur avis le lui fait éviter (r). 


CHAPITRE XXI. 

Purification . 

La deuxième règle concerne la purification de l’accouchée : elle a lieu le onzième jour pour les 
brahmines, le douzième pour les femmes de la tribu royale , le seizième pour les femmes de la troi¬ 
sième caste, et le trente-deuxième pour les autres femmes malabares, ou bien le sixième et le hui¬ 
tième jours , d’après l’usage rapporté ci-dessus. Ce jour-là on lave tous les meubles, on tapisse toutes 
les places de la maison avec de la fiente de vache ; il y en a même qui jettent dehors tous les pots 
de terre et en achètent de neufs ( 2 ). La femme accouchée va se purifier dans l’eau et revient à la 
maison boire la potion dont nous avons parlé. Les femmes chrétiennes observent aussi très-soigneu¬ 
sement cette règle. 

CHAPITRE XXII. 

Présentation. 

La troisième règle concerne la présentation (3). Le mari a soin de prier la veille tous les parents et 
amis d’assister à la cérémonie : dès qu’ils sont arrivés, la femme , portant son enfant entre ses bras, 
vient s’asseoir auprès de son mari au milieu de l’assemblée. Les brahmanes récitent plusieurs prières 
sur l’enfant, afin d’implorer pour lui toutes les bénédictions des dieux et de le dévouer à leur 
service, selon sa condition ; puis ils font un sacrifice, dans le feu duquel ils jettent un peu de riz , 

et répandent un peu de beurre fondu. Cette cérémonie se fait sous une tente ornée avec luxe 

que les brahmanes bénissent à cette occasion. Il n’y a guère d’ailleurs que les brahmanes, les princes 
et les personnes riches qui observent cette cérémonie ; les pauvres gens ne se font aucun scrupule 
de s’en dispenser. Il est bien vraisemblable que, dans les missions plus avancées dans l’intérieur des 
terres, les catéchistes font une grande partie de cette cérémonie : au moins , les femmes attendent- 
elles jusqu’au quarantième jour pour aller à la messe. 

CHAPITRE XXIII. 

Imposition du nom. 

Dès que la cérémonie de la présentation est terminée, on s’occupe de celle qui a pour objet de 
donner un nom à l’enfant. Les brahmanes examinent l’observation horoscopique faite à sa nais¬ 
sance (4), et choisissent un nom qui soit en rapport avec la constellation qui y a présidé : ce nom est 
toujours celui de quelque divinité (5) ; comme la première syllabe du nom de quelqu’une des vingl- 

qui commence un voyage vers l’ouest le vendredi, vers l’est le lundi et le samedi, vers le nord le mardi et le mercredi, vers 
le sud le dimanche et le jeudi ; ces prohibitions religieuses, nommées choûlam , sont d’ailleurs adroitement éludées dans la 
pratique par les Tamouls ; s’ils se touvent obligés d’entreprendre quelque voyage un jour néfaste, ils le commencent la veille 
en allan t passer la nuit dans la maison d’un de leurs amis située à une des extrémités de la ville. On se moque, dans un 
drame satirique sanskrit, le Hâsyârnctva (l’océan de railleries) , d’un brahmane ignorant qui, prié d’indiquer un jour 
heureux pour entreprendre un voyage, désigne comme les plus propices le jour et l’astérisme qui présagent une mort pro¬ 
chaine. E. J. 

( 1 ) L’auteur, qui avait exactement suivi l’ordre des samskâra ou cérémonies purificatoires, omet ici le djâtàkarma, dont 
l’acte principal consiste à présenter au nouveau né du beurre clarifié dans une cuillère d’or, avant de couper le cordon om¬ 
bilical ; cette cérémonie n’est célébrée que par les brahmanes : les individus des autres castes se contentent de faire porter à 
leurs amis par le blanchisseur de la maison l’heureuse nouvelle de la naissance d’un enfant. E. J. 

( 2 ) Tous les membres de la famille doivent aussi se purifier en se baignant et en se frottant la tête d’huile. E. J. 

(3) Il faut observer que cette cérémonie, qui n’est qu’une suite de celle de la purification , se célèbre, ainsi que le nâma- 
karma , immédiatement après que la mère a bu le panjagaviyam, c’est-à-dire le onzième jour après la naissance. On ne peut 
se méprendre sur l’intention religieuse qui a porté l’auteur à nommer inexactement cette cérémonie présentation. E. J. 

(4) Si les brahmanes trouvent dans le thème de nativité quelque fâcheux présage , ils célèbrent une cérémonie déprécatoire 
qui consiste à répandre du riz en offrande vers la région méridionale , la voie des hommes après leur mort, à remplir d’eau 
neuf vases en l’honneur des neuf planètes, et à répandre l’eau contenue dans ces vases, à travers une passoire percée de cent 
trous, sur la tête de l’enfant, de son père et de sa mère. Je ne trouve que dans Sonnerat les détails de cette cérémonie par¬ 
ticulière. E. J. 

(5) Cet usage est conforme aux textes de lois : le commentateur du code à’YAdjnavalkya dit que le nom imposé à l’enfant 
doit être dérivé soit de celui de son grand-père ou de sa grand’mère, soit de celui de la divinité qui est particulièrement 
adorée par la famille ; il cite, à l’appui de son opinion, un texte de l’ancien législateur Shankha. L’usage des Tamouls est, 
lorsqu’ils ont perdu un enfant, de donner à celui qui naît ensuite quelque nom effrayant, pour écarter de lui les fâcheuses 
influences des astres et des regards envieux. E. J. 





37 


RELIGION DES MALABARS, 
sept constellations (qui sont autant de déesses résidant dans les douze signes célestes), se trouve 
toujours renfermée dans le nom propre , celui qui le porte y trouve un continuel souvenir du bon¬ 
heur ou du malheur qui doit lui arriver. Cela fait, on remplit un bassin de riz, sur ce riz le brah¬ 
mane officiant écrit avec un anneau le nom du mois, le nom de la planète sous l’influence de laquelle 
l’enfant est né, ainsi que le nom de divinité qu’on veut lui donner. On apporte ensuite une feuille 
de figuier, on élève dessus un petit monceau de riz ; sur ce riz on place un pot d’eau dans lequel il y 
a quelques feuilles de manguier, et sur l’embouchure du pot, un coco entier : le brahmane officiant 
récite des prières sur l’eau pour la consacrer; il prend pour aspersoir les feuilles de manguier et 
arrose de cette eau lustrale l’enfant et tous les assistants : il pose auprès de la feuille de figuier l’idole 
de Pillaijâr , lui sacrifie le coco placé sur le pot d’eau, et met les deux moitiés de coco sur une feuille 
de figuier chargée de figues , de bétel et d’arèques; il sème quelques fleurs autour de l’idole, et fait 
brûler de l’encens en son honneur : cette cérémonie se fait en disant plusieurs prières ; les brah¬ 
manes continuent pendant tout le temps d’entretenir le sacrifice de feu qu’ils avaient commencé à la 
cérémonie de la présentation. Les brahmanes révèlent enfin au père le nom de l’enfant, et le père 
appelle trois fois, à haute voix, son enfant par le nom qui lui a été donné. Le chef de la maison 
présente, par politesse, du bétel à toute l’assemblée, puis fait quelques présents aux brahmanes, et 
chacun se retire. Il n’y a guère que les personnes riches qui fassent ces cérémonies (i). 

CHAPITRE XXIV. 

Cérémonies qui ont lieu aux funérailles des brahmanes (2). 

Dès que commence l’agonie du malade , on amène une vache dans sa chambre ; si c’est un brah¬ 
mane riche, on met aux pieds de la vache des cercles d’or ou d’argent, on la couvre d’un caparaçon 
magnifique, on lui attache une clochette au cou, et on la pare de tout ce que l’on peut avoir de plus 
précieux. Le brahmane maître des cérémonies, qui assiste le mourant, lui met entre les mains la 
queue de la vache ; le mourant témoigne de cette manière qu’il donne la vache en aumône au brah¬ 
mane, pour mériter l’entière rémission de tous ses péchés, et pour obtenir un heureux passage sur la 
rivière Vaitarani , rivière de feu qu’il faut passer pour entrer dans le séjour des morts (3). On étend 
ensuite dans la chambre, en deux endroits différents, deux couches de fiente de vache de la longueur d’un 
homme a peu près; on répand sur la première de la paille de riz, et on la recouvre d’une toile blanche ; on 
jette sur la seconde des feuilles de tarpai et de toulachi (ces plantes représentent deux divinités) (4), et 
on la recouvre aussi d’une toile blanche ; on met près de chaque couche une lampe allumée et entretenue 


( 1 ) L’auteur interrompt ici de nouveau l’ordre des cérémonies purificatoires ; il en reprend la suite dans les premiers cha¬ 
pitres de la seconde partie ; il a néanmoins omis la cérémonie du nichkramana ou de la présentation de l’enfant à la lumière 
du soleil et à celle de la lune, qui se célèbre le quatrième mois après la naissance , et la cérémonie de Vannaprâshana , qui 
se célèbre dans le sixième et quelquefois dans le huitième mois, lorsque l’enfant commence à manger du riz. C’est à cette 
époque que l’enfant est sevré : les Tamouls ont ce singulier préjugé, que l’enfant qui suce le lait de sa mère, enceinte d’un 
enfant d’un autre sexe , maigrit insensiblement, et a peine à reprendre vigueur après avoir été sevré. E. J. 

( 2 ) Les rites funéraires ne sont pas exactement les mêmes pour toutes les castes , à quelque secte d’ailleurs qu’appartien¬ 
nent leurs membres. Quant au fait si remarquable de l’inhumation opposée à la crémation comme cérémonie religieuse , il 
serait intéressant de rechercher si cette opposition n’avait pas primitivement un autre caractère , si elle ne représentait pas 
d’abord la différence de deux civilisations. Il est probable que les indigènes de la péninsule ont connu l’inhumation des 
corps dès avant l’invasion brahmanique ; car on trouve encore dans ces contrées un grand nombre de tombeaux entourés de 
cercles de pierres dressées , et désignés aujourd’hui par les Tamouls sous le nom d 'habitations des râkchasa : il est possible 
que les shoûdra qui composent en très-grande partie la secte du linga, aient retenu et continué les usages funéraires de 
leurs ancêtres. E. J. 

(3) La vache peut être également donnée en aumône au brahmane officiant par le fils ou par l’héritier désigné du défunt ; 
quant aux princes , ils donnent aux brahmanes, dans la même intention , non pas la vache, symbole de la terre , mais la 
terre elle-même dans une de ses parties. La vache doit être ornée de dix choses précieuses; ce sont ordinairement des objets 
d’un grand prix. C’est cette vache qui aide le donateur à passer la Vaîtaranî; on ne s’accorde pas sur l’étymologie du nom 
de cette rivière ; l’opinion la plus généralement admise , est qu’il signifie la rivière qui ne porte point de bateau ; une autre 
opinion le fait dériver de tarana, un des noms du svarga ; aussi quelques-uns prétendent-ils que cette rivière entoure le ciel ; 
il est cependant plus probable que Vaîtâranî signifie rivière de la donation ( vitarana ). Les Tamouls, qui suivent plus loin 
encore que les autres Indiens les conséquences de leurs opinions, persuadés que l’âme d’un homme souillé de péchés doit 
nécessairement passer dans le corps d’un des animaux les plus abjects, attachent au cou de cet homme , au moment de sa 
mort, le corps d’un chien, pour que son âme soit recueillie par ce corps à son passage, et ne tombe pas plus bas encore. E. J. 

(4) Tarpai est l’altération tamoule du sanskrit darbha , un des noms de l’herbe sacree plus vulgairement connue sous 
celui de kousha ( poa cynosuroides ) : toulachi est le nom du basilic ( ocymurn sanctum ). L auteur dit plus bas que le darbha 
est consacré à Vasichiha ; le toulachi est une manifestation de Lakchmî : voyez , dans la suite de ces extraits , le chapitre in¬ 
titulé ; Latchimi transformée en basilic. Quand le mourant n’est pas un brahmane , on se contente de placer du darbha aux 
quatre coins de son lit, et de lui nouer au doigt un brin de cette cette herbe, nomme koushângourîya ou anneau de kousha. E. J. 



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RELIGION DES MALABARS. 


avec du beurre. Ces dispositions faites, on range les cheveux et la barbe du moribond, et dès ce 
moment on ne lui donne plus ni à boire ni à manger; on lui lave le corps avec de l’eau froide, on 
le couche sur le lit recouvert de paille de riz, la tête tournée vers quelqu’une des rivières sacrées (i), 
et on lui couvre le corps de la toile blanche. Pendant ce temps, le brahmane lui dit quelques mots 
de consolation, et s’efforce de l’encourager contre les appréhensions de la mort, en l’assurant que 
tous ses péchés lui ont été remis, et que, semblable à un digne sannyâsî , il va bientôt jouir des 
plaisirs des dieux. On place près du mourant l’idole dont il porte le nom, et toute la famille étant 
assemblée autour de lui, le brahmane récite les prières des agonisants. Lorsque le malade est sur le 
point d’expirer, on le lave une seconde fois avec de l’eau froide , on le couche sur le lit recouvert de 
tarpaie t de toulachi , la tête tournée vers le même côté, et on le couvre de la toile blanche. Le brah¬ 
mane lui met dans la bouche un peu d’eau du Gange, du lait doux , et une ou deux feuilles de toula¬ 
chi ; on le laisse expirer dans cet état. Aussitôt qu’il est mort, il se fait un cri effroyable dans toute la 
maison; les femmes se jettent sur le cadavre, elles l’embrassent, elles se meurtrissent la tête, la 
bouche et la poitrine avec leurs poings ; elles s’arrachent les cheveux ( 2 ). 

Cependant on attache le corps sur des bâtons de bambou et on l’enveloppe de la toile blanche. 
Quelques-uns des plus proches parents du défunt le chargent sur leurs épaules et le portent au champ 
des morts (3) ; tout le convoi suit, en mêlant a des cris plaintifs les noms des dieux. 

Lorsqu’on est arrivé au champ des morts, on fait un bûcher; on y dépose le corps toujours attaché sur 
les bambous ; le fils ou le plus proche parent, qui a eu soin d’apporter avec lui du feu pris à la 
maison du défunt, étend sur le corps de la fiente de vache séchée, jette le feu sur cette fiente et l’en¬ 
tretient avec du beurre fondu; il répand une poignée de riz sur le visage du défunt, et les proches 
parents en font autant : on renverse alors tout ensemble et le corps et la fiente embrasée, afin d’allumer 
la paille et le bois du bûcher, puis l’on recouvre le cadavre d’une plus grande quantité de bois. En ce 
moment, le fils saisit un tison ardent, place un grand vase d’eau sur ses épaules, et tourne trois fois 
autour du bûcher en lui présentant le dos. A chaque fois il fait un trou dans le vase avec la pierre qui 
doit, dans la suite, représenter pour lui l’âme de son père. Au troisième tour , il jette en arrière contre 
le bûcher son vase et le tison (4). Aussitôt il s’éloigne promptement, accompagné du brahmane maître 
des cérémonies et de ses plus proches parents ; ils marchent sans regarder derrière eux et vont à une 
rivière ou à un étang faire la cérémonie pour le défunt. Pendant ce temps, les autres parents ont grand 
soin d’attiser le feu et de faire brûler le corps jusqu’à entière consomption (5) ; ils se retirent ensuite 
et vont se laver. Le fils fait en sorte d’achever promptement la cérémonie pour venir les rejoindre; il 
marche seul devant eux à quelque distance. Quand il est arrivé à la porte de sa maison, il se lave les 
pieds et entre seul avec ses plus proches parents ; les autres retournent chez eux. 

Les femmes suivent aussi le convoi jusqu’au bûcher ; elles se retirent dès que l’on commence à allu¬ 
mer le feu; elles vont toutes ensemble se laver, et retournent à la maison, se meurtrissant la bouche 
et la poitrine avec leurs poings, s’arrachant les cheveux et jetant des cris effroyables. Ces lamenta¬ 
tions se prolongent plusieurs jours après la mort du défunt ; elles croient apaiser ainsi Yamarâsâ (6), 
le dieu des enfers, adoucir les châtiments que leur parent peut avoir mérités, satisfaire pour ses 


( 1 ) Le brahmane qui meurt couché dans cette direction, est supposé mourir dans les eaux du Gange. E. J. 

( 2 ) Les femmes du voisinage viennent souvent prêter aux lamentations des femmes de la famille le secours de leurs voix ; 
car plus on fait de bruit, plus la douleur est décente : c’est d’ailleurs un service qu’on reçoit et qu’on rend au besoin. E. J. . 

(3) Ces cimetières sont nommés en tamoul mayânam ou machânam ; ces deux mots sont des altérations du sanskrit shma- 
shâna , qui a le même sens. Chaque caste a son cimetière particulier. E. J. 

(4) On voit cette cérémonie représentée sur la planche 1 x 1 de la ix e livraison de Y Inde Française. Les individus des autres 
castes ne trouent point le vase ; mais ils doivent le casser en le jetant en arrière contre le bûcher ; si le vase ne se brise pas 
en tombant, on peut être assuré qu’un membre de la famille mourra avant l’anniversaire de ces funérailles ; aussi les Ta¬ 
mouls ont-ils soin de choisir le vase parmi les plus fragiles. E. J. 

(5) Lorsque les parents ont complètement allumé le feu du bûcher, ils laissent à des panichaver ou à des parias le soin 
d’accélérer la combustion du cadavre. Le cimetière est pour ainsi dire le domaine des parias ; car là ils lèvent un tribut sur 
les autres castes. On rapporte que Harishtchandra , un des rois de la dynastie solaire, le même probablement que Trishankou, 
bien que certaines légendes le représentent comme son fils, dégradé au rang de Iclmndâla ou paria, fut chargé de percevoir 
les droits du shmashâna et d’entretenir le feu des bûchers ; depuis ce temps, on place à l’entrée des cimetières ime pierre 
dressée qui représente Harishtchandra , et on dépose en terre , au pied de cette pierre consacrée , des pièces de monnaie de 
cuivre, un morceau de toile neuve et une poignée de riz ; ces droits perçus, il est permis de brûler le cùrps. La forme ta¬ 
moule de Harishtchandra est Aritchandiren; j’ai vu une liste de livres tamouls dressée par un brahmane chrétien, dans 
laquelle il était observé, au sujet du rnâhâtmyam d’ Aritchandiren, que ce roi était le même qu'Alexandre ; c’est ainsi qu’on 
écrit aujourd’hui l’histoire sur la côte de Coromandel. E. J. 

(6) Yamarâsâ est simplement le nom de Yama joint à son titre de roi ( râsâ ) : les variantes orthographiques sont si nom¬ 
breuses dans la langue tamoule, que l’on pourrait écrire ce nom de dix manières différentes. E. J. 


39 


RELIGION DES MALABARS, 
péchés aux dieux des mondes supérieurs, lui obtenir un ciel plus élevé, et lui ménager un plus 
favorable retour dans ce monde. 

A la mort des rois et des princes, toutes leurs femmes se brûlent avec eux, à moins que quelques- 
unes d’elles n’aient des enfants ; car on conserve celles-là pour avoir soin des héritiers du prince. 
Les femmes des autres castes se font aussi quelquefois brûler avec leurs maris (i). Les gentils sont 
persuadés que les mérites et les péchés des femmes appartiennent à leurs maris ; si une femme se brûle 
avec son mari, elle suit son mari pour être heureuse ou malheureuse avec lui; si elle reste dans le 
monde, à sa mort elle ira rejoindre son mari; si elle y commet de grands péchés et qu’elle vienne 
à mourir avant son mari, elle lui laisse ses péchés et va retrouver son père. Quant à son mari, quel¬ 
que vertueux qu’il soit, il ira en enfer pour les péchés de sa femme. 

Lorsqu’une femme veut se brûler avec le corps de son mari, elle va en demander la permission au 
gouverneur du lieu ; dès qu’elle l’a obtenue, on attache ensemble son corps et celui de son mari 
placés dans les embrassements l’un de l’autre ; on les dépose ainsi réunis sur le bûcher. Après qu’on 
y a mis le feu , on appelle la femme trois fois, et elle répond à cet appel si elle n’est pas encore morte. 
Lorsque le mari est mort depuis un certain temps, et que sa femme veut se brûler, elle ne prend 
aucun signe de deuil ; elle ne détache ni son tâli ni ses joyaux; elle mange du bétel pendant les trois 
jours que les autres veuves passent dans l’abstinence. Dès qu’elle a obtenu du gouverneur l’autori¬ 
sation de se brûler, on fait creuser une fosse dans laquelle on allume un brasier ardent; tous les 
parents et les amis étant assemblés, elle tourne trois fois autour de la fosse en invoquant les dieux , 
puis elle se précipite dans le feu ( 2 ). 

CHAPITRE XXV. 

Purification des brahmanes. 

Avant que le corps ne soit déposé sur le bûcher, le fils ou le principal parent déchire un morceau 
de l’habit du défunt; aussitôt qu’il a renversé le vase plein d’eau et jeté le tison, il va précipitam¬ 
ment à une rivière ou à un étang faire les cérémonies suivantes : il choisit sur le bord un lieu commode 
et y répand un peu d’eau pour le purifier ; il pose au milieu la pierre qui représente l’âme de son 
père (3) ; il prend dans sa main droite un peu d’eau avec quelques grains de gengili, et laisse couler 
doucement cette eau le long du pouce sur la pierre (4) ; il trempe dans l’étang le morceau d’étoffe en¬ 
levé à l’habit de son père et en exprime l’eau sur la pierre ; puis il fait un sacrifice de riz pongal, et 
après avoir fait une boule de riz, y répand du beurre en forme de libation et l’offre aux dieux ; il jette 
ensuite cette boule de riz aux corbeaux. Il vient à la même place neuf jours de suite, une fois 
chaque jour, répéter cette cérémonie. Aussitôt après leur retour à la maison , le fils du défunt et 
ses plus proches parents répandent dans la chambre mortuaire deux ou trois poignées de riz germé 
et placent sur ce riz une terrine d’eau ; ils attachent aux chevrons de la chambre un fil qui vient 
descendre droit au milieu de la terrine ; ils se persuadent que l’âme du défunt est dans ce lieu , et 

( 1 ) C’est encore ici un de ces lieux communs qu’on ne peut éviter dans un ouvrage destiné à faire connaître les mœurs de 
l’Inde; le sujet a été traité si souvent et presque toujours si mal, qu’il n’y a plus rien à en dire, si ce n’est à exposer exac¬ 
tement les faits ; mais ce n’est pas dans une note, c’est dans un gros volume seulement qu’il est possible de le faire ; car il 
faudrait y résumer les nombreux traités publiés par les Indiens eux-mêmes dans ces vingt dernières années, au sujet de la 
controverse suscitée sur ce point par le célèbre Ram mohun Roy. Je dois seulement observer que les exemples de slioûdrî se 
brûlant avec le corps leurs maris, sont extrêmement rares dans le sud de l’Inde , tandis qu’ils le sont beaucoup moins dans 
le Bengale ; ce fait me paraît concourir, avec d’autres circonstances, à prouver que cet usage a été apporté dans l’Inde mé¬ 
ridionale par les tribus guerrières et pontificales parties de l’Inde supérieure, auxquelles les indigènes de ces contrées ne se 
sont jamais aussi complètement mêlés que ceux des autres parties de l’Inde. E. J. 

( 2 ) Les femmes dont les époux appartiennent à une des sectes qui ont adopté l’usage funéraire de la sépulture , se font 
ensevélir vivantes avec le corps de leurs époux dans mie fosse étroite qu’on recouvre de terre : ce genre de suicide, assez fré¬ 
quent au Bengale, est à peine connu dans le sud de l’Inde, parce que l’on n’y enterre que les shoûdra shaivites et les san- 
nyâsî , que les sannyâsi n’ont plus de femmes , et que celles des shoûdra ne les suivent pas au tombeau. E. J. 

(3) L’expression de l’auteur n’est pas parfaitement exacte ; cette pierre est seulement le siège de l’ame du défunt ; c’est, 
pour ainsi dire, l’autel du sacrifice kavya. C’est une tablette de pierre polie, purifiée par des libations d’eau et d’huile, 
sur laquelle lame vient se poser pour recueillir l’essence des aliments qui lui sont offerts ; on croit que ces aliments ont 
perdu toute leur substance après le sacrifice ; c’est pourquoi on les jette aux corbeaux comme des restes impurs. On augmente 
d’une chaque jour le nombre de ces boules de riz jusqu’au dixième jour, ou l’on en offre dix au nouveau pitri. Il y a une 
singulière similitude entre ces cérémonies et celles que les Chinois adressent à la tablette des ancêtres ; il serait intéressant de 
déterminer si ce rapport est fortuit, ou s’il se lie à un ensemble de faits qui rende probables d’anciennes communications 
entre les deux peuples. E. J. 

(4) La partie de la main sur laquelle coule cette eau , comprise entré le pouce et l’index, est consacrée aux mânes des an¬ 
cêtres ou pitri; on la nomme pitrya ou pitritîrtha. E. J. 



40 RELIGION DES MALABARS. 

qu’elle accompagne le fils toutes les fois qu’il va faire ses cérémonies (i). Pendant les dix jours qui 
suivent, au moment de chaque repas, ils mettent auprès de la terrine un peu de riz sur une feuille 
de figuier, et posent à côté une lampe allumée et entretenue avec du beurre. Le dixième jour, le 
fils place près de la terrine deux autres pierres, dont l’une représente Yamatarmarâyen ( 2 ), le roi des 
enfers, et l’autre Roudra, le dieu destructeur; il fait un festin à ces dieux; après leur avoir donné 
le temps de se repaître de la bonne odeur des mets présentés, il envoie porter le reste aux corbeaux : 
il jette ensuite les trois pierres dans l’étang , en appelant à haute voix ses ancêtres par leurs noms ; 
puis ses plus proches parents qui l’ont accompagné, l’embrassent successivement; après s’être purifiés 
par un bain, ils s’en retournent tous à la maison. 

Le onzième jour , ils jettent dehors tous les pots de terre qui se trouvent dans la maison du défunt ; 
ils tapissent toutes les places de fiente de vache ; ils arrosent toutes les murailles de la maison avec 
de l’urine de vache. Tous les parents étant assemblés à la maison du défunt, on pose au milieu de 
la chambre où il est mort une feuille de figuier couverte de riz ; sur ce riz on place un pot d’eau, et 
sur l’embouchure du vase un coco ; on met à côté de la feuille de figuier une boule de safran et une 
idole de Pillaiyârj puis on offre à ce dieu le coco en sacrifice. Le brahmane récite des prières sur 
l’eau contenue dans le pot, en invoquant les rivières sacrées ; il en arrose d’abord le fils, ensuite 
toutes les personnes de la maison , et enfin tous les vases de cuivre, ainsi que les autres meubles. 
Cette aspersion faite, on apporte cinq petits vases dans lesquels sont les cinq substances qui com¬ 
posent le panjagciviyam; le brahmane en fait le mélange et le donne à boire au fils ou au principal 
parent du défunt. Quoique celui-ci puisse se croire entièrement purifié par celte potion et par les 
autres cérémonies (3), aucun brahmane étranger n’ose cependant encore entrer dans la maison, qu’il 
n’ait donné à manger à seize brahmanes, en forme d’aumône, pour le repos de l’âme du défunt ; aussi 
le fils ne manque-t-il pas de les inviter immédiatement après sa purification. Le douzième jour est 
donc consacré à régaler les brahmanes; ce jour-là aussi, le fils du défunt fait, selon ses moyens , 
un honnête présent au brahmane officiant (4). S’il manque à cet usage, il est assuré d’être, après sa 
mort, transformé en démon, et de venir sans cesse tourmenter ceux de sa maison. S’il avait d’ailleurs 
omis quelques-unes des autres cérémonies, l’âme du défunt ne sortirait pas de ce monde (5). Le trei¬ 
zième jour, les parents du défunt déposent le deuil; tous les brahmanes viennent les visiter et leur 
apporter des présents. Le trentième jour, le fils, le brahmane officiant et les plus proches parents se 
rendent de grand matin à une rivière ou à un étang ; là, le visage tourné vers l’orient et les mains 
jointes, le brahmane dit quelques prières pour leur purification ; puis ils se lavent le corps : la prière 
récitée vers l’orient est pour les vivants. Le fils met ensuite le genou gauche en terre (c’est la manière 
de prier pour les morts) ; il prend dans les deux mains de l’eau et des grains de gengili(6 ) et les répand 
en dehors le long des pouces (les répandre en dedans, ce serait faire une oblation en faveur des 
vivants); il répète cent huit fois cette cérémonie, et à chaque fois le brahmane récite quelque prière. 

Il fait ensuite un sacrifice de riz pongal, forme trente boules de ce riz ( 7 ), et les pose dans un bassin ; 
il répand un peu d’eau en témoignant l’intention de laver le corps et les pieds du brahmane; il sau¬ 
poudre alors chaque boule de riz d’un peu de sandal et plante dans chacune une fleur blanche, les 


( 1 ) Je n’ai encore lu que dans ce traité les détails de cette singulière cérémonie , qui paraît appartenir au rituel des brah¬ 
manes du Brâoida. E. J. 

( 2 ) Inexactement écrit dans l’original Jemalaraja. Ce mot est composé de deux noms du roi de la région des morts ; le 
premier est connu; le second représente le sanscrit Dharmarâdjâ ; c’est le nom de Yama, quand il préside au shrâddha 
( cérémonies funéraires ). E. J. 

(3) Il est certain que la durée légale de l’impureté est de dix jours. J’ai observé précédemment que dans les usages reli¬ 
gieux de l’Inde, les cérémonies qui accompagnent la vie et la mort sont constamment en rapport avec celles qui président 
à la naissance ; ici se présente une confirmation remarquable de cette opinion : Manou ( liv. v, shl. 62 ) compare l’impureté 
qui suit les funérailles à celle qui suit la naissance, et remarque que le terme en est le même ; or la durée de cette dernière 
impureté est de dix jours ; elle est en effet mesurée sur la durée de la gestation , qui est de dix mois lunaires ; ce rapport ne 
peut être mis en doute, puisque, dans le cas où le fœtus ne vient pas à terme, la mère n’est impure qu’un nombre de jours 
égal à celui des mois de la gestation. E. J. 

(4) Ce présent, auquel il est toujours permis d’ajouter, est ordinairement de la valeur de trente-deux houn ou pagodes 
d’or. E. J. 

(5) L’auteur a omis la cérémonie du vrichntsarga ou de la mise en liberté d’un taureau ; il existe un traité spécial sur ce 
sujet, composé par le célèbre jurisconsulte Raghounandana , et intitulé Vrichâlsargatattva. E. J. 

( 6 ) C’est le nom tamoul de la graine du sésame oriental ( en sanskrit tila ) ; on en extrait une huile nommée nallennai ou 
excellente huile : le tila accompagne constamment le darbha dans les cérémonies funéraires des Indiens. E. J. 

( 7 ) Le nombre de ces boulettes de riz est égal à celui des jours qui se sont écoulés depuis les funérailles , c’est-à-dire à 
trente jours ou à un mois lunaire ; il est remarquable que la chronologie lunaire, remplacée dans les usages civils par la 
chronologie solaire , ait été conservée dans les usages religieux. E. J. 


RELIGION DES MALABARS. 41 

encense, puis ajoute à chaque boule une feuille de toulaclii, deux grains de gengili , un peu de gin¬ 
gembre vert et quelques fruits. On répand autour du plat quelques feuilles de tarpai, on les couvre 
d’une toile blanche, et on pose dessus une guirlande, un pot d’eau et quelques feuilles de bétel; 
tout étant ainsi disposé , le fils du défunt prend les boules de riz et les pose l’une après l’autre sur la 
toile, dans le même ordre où il les avait mises sur le plat ; il prend alors de la main droite une lampe 
à plusieurs mèches, et tenant dans sa main gauche une clochette, il fait passer trois fois la lampe 
autour de cette clochette pendant qu’il la sonne; ensuite il tourne sept fois autour des feuilles de 
tarpai en disant quelques prières : il pose une pièce d’argent sur la table, et met le genou droit en 
terre (c’est la manière de prier pour les vivants) ; il rend grâces aux dieux de leur assistance et les 
prie de se rendre favorables à ses prières; il jette enfin toutes ces boules de riz dans l’eau. Cette 
cérémonie faite , il lave les pieds au brahmane officiant et boit l’eau qui a servi à cette ablution (i) ; 
il lui met du sandal au front et lui passe la guirlande au cou ; s’il est riche, il lui fait quelques pré¬ 
sents : le brahmane officiant emporte d’ailleurs le vase de cuivre, la pièce d’argent et la toile blanche. 
Cette cérémonie du trentième jour se fait tous les mois jusqu’à l’anniversaire ( 2 ). 

CHAPITRE XXVI. 

Anniversaire. 

Le jour de l’anniversaire , on tapisse de fiente de vache toutes les places de la maison du défunt, 
et on en purifie les murailles avec de l’urine de vache; les plus proches parents se rasent la tête, le 
menton et toutes les parties du corps, et vont se baigner dans une rivière ou dans un étang. Dès 
qu’ils sont de retour, ils préparent une tente, au milieu de laquelle ils placent une table, et sur 
cette table ils posent une niche. Le brahmane officiant, accompagné de treize autres brahmanes, 
entre dans la partie de la maison où se conserve l’idole domestique (3); car, dans chaque maison de 
brahmane, il y a une idole , soit celle de Vichnou, soit celle de Roudra ou de tout autre dieu, idole 
devant laquelle le maître de la maison fait ordinairement ses prières : il invite l’idole à venir au lieu 
qu’on a préparé pour lui offrir un sacrifice, et où se sont réunis les brahmanes pour implorer son 
assistance : il prend alors l’idole entre ses mains ; une partie des brahmanes assistants marche devant 
lui et les autres le suivent : ils vont dans cet ordre déposer l’idole dans la niche élevée sur la table. 
Au moment où ils entrent sous la tente, on sonne une clochette, et tous les brahmanes crient : 
Haral Haral Haral S hiv a ! Shiva! S hiv a ! Mahâdéval Mahâdéva! Mahâdéva (4) / ce sont du 
moins les trois acclamations que l’on fait en l’honneur de l’idole du dieu Shiva (ces trois noms signi¬ 
fient miséricordieux , éclatant , souverain ) : si l’idole domestique est celle du dieu Vichnou, ou de 
quelqu’autre dieu, les acclamations sont différentes. Ensuite, si la famille est riche, on place deux 
coussins au nord de la table et deux autres au sud ; ils sont destinés à quatre brahmanes chargés de 
représenter les quatre dieux qui gouvernent les quatre principales régions du monde. Vers le sud 
et derrière ces brahmanes, on dispose sept autres coussins pour autant de brahmanes qui doivent 
représenter les ancêtres du défunt; on place enfin deux autres coussins à la porte pour deux brah¬ 
manes qui représentent les deux portiers du ciel chey et vichey (5) ; on pose sur chaque coussin une 
toile blanche qui doit servir à couvrir la tête de chaque brahmane, et à coté une lampe allumée, 
entretenue avec du beurre ; on place deux autres lampes près de la niche, du coté de l’orient. 

Avant de commencer le sacrifice, l’officiant et les treize brahmanes se lavent les pieds et les mains ; 

( 1 ) Cet usage, auquel nous ne pouvons songer sans éprouver un sentiment de répugnance et de dégoût, est pour les Indiens 
le signe du respect le plus dévoué ; boire l’eau dans laquelle un brahmane a trempé ses pieds , c’est le reconnaître pour son 
gourou , pour celui dont les pieds doivent guider les nôtres ( âtchârya ). E. J. 

( 2 ) Ce serait sans doute ici le lieu d’exposer la théorie religieuse du shrâddlia ; mais il serait impossible de la renfermer 
dans l’étendue que comportent les notes de cet ouvrage; je me contenterai d’observer que les cérémonies funéraires men¬ 
suelles sont du genre de celles qu’on nomme nityanaimittika, c’est-à-dire périodiques et déterminées par une cause. E. J. 

(3) On nomme kouladevatâ la divinité à laquelle la famille adresse journellement un culte particulier ; l’image de cette 
divinité a ordinairement sa place sur une planche élevée à quelques pieds de terre , ou dans une niche triangulaire prati¬ 
quée dans la muraille. E. J. 

(4) Hara ( en tamoul arcn ) signifie littéralement qui prend , qni enlève ; les commentateurs indiens qui éprouvent moins 
d’embarras encore que les nôtres pour donner une explication ingénieuse des mots dont ils ignorent la véritable signification, 
sous-entendent ici les péchés. Shiva signifie prospère et vraisemblablement bienfaisant ; voyez sur l’origine probable de ce mot 
les observations de M. E. Burnouf ( Comment, sur le Yaçna , p. 478 ). E. J. 

(5) J’ai substitué conjecturalement cette leçon à celle du manuscrit original, qui est certainement inexacte , gé et bigé. 
Chey et Vichey représentent dans la langue tamoule Djaya et Vidjaya , qui sont en effet les deux portiers de Vichnou , et, 
par extension, du ciel de ce Dieu. On voit que toute cette cérémonie est allégorique, et représente l’entrée de l’âme dans 
le svarga. E. J. 


42 


RELIGION DES MALABARS, 
chacun d’eux se couvre la tête de la toile blanche, et s’assied sur son coussin ou sur la terre ; cha¬ 
cun prend trois fois de suite un peu d’eau dans le creux de la main et se la jette dans la bouche, 
sans y porter la main, et après s’être lavé la bouche avec cette eau, l’avale en disant quelques 
prières ; puis ils se mettent au front de la terre kapichândanam (i), ou du tirounîrou, chacun selon son 
usage. Le brahmane officiant fait un sacrifice de feu , dans lequel il répand du beurre et quelques 
grains de riz ; il adresse en même temps plusieurs prières aux dieux représentés par les brahmanes, 
et à Akini , dieu du feu , pour les prier d’y assister. On pose alors devant l’idole du riz pongal , des 
petits pains cuits au beurre et quelques légumes bien assaisonnés ; dans ce dernier plat, il ne doit 
entrer ni brinzelles, ni carottes, ni raves, ni citrouilles, ni ail, ni ognons. Le brahmane officiant récite 
quelques prières sur cette offrande, et prenant pour aspersoir une tige de toulachi , il arrose par trois 
fois d’eau lustrale toutes les choses offertes en sacrifice à l’idole ; il répand aussi un peu d’eau devant 
l’idole, en disant des prières dont le sens est que tous ces biens lui appartiennent, qu’on les lui offre 
en sacrifice. Cela fait, on emporte tous les mets; on couvre l’idole d’un linge, ou bien on ferme la 
porte de sa niche. Chaque brahmane, assis sur son coussin, la main gauche appuyée sur la tête, 
et tenant de la main droite un chapelet composé de cent huit grains, dit quelques prières secrètes 
pendant près d’un quart d’heure ; ils se lèvent tous ensuite et découvrent l’idole ; l’officiant la prend, 
et, assisté des brahmanes, va la réinstaller dans sa place ordinaire. Ils retournent tous encore à 
leurs places, se recouvrent la tête de la toile blanche, et demeurent ainsi en prières pendant un 
quart d’heure. Après ce temps, le fds du défunt rend grâces aux brahmanes de toutes les cérémo¬ 
nies qu’ils ont faites et des prières qu’ils ont récitées pour le salut de l’âme de son père; il fait aussitôt 
rapporter tous les mets offerts en sacrifice et les répartit aux brahmanes selon leur désir. Tandis que 
les brahmanes prennent ce repas et que les plus proches parents les servent, le fils du défunt forme 
trois boules de riz cuit apprêté avec du miel, du lait, du beurre, du cumin et du gingembre, afin de 
représenter son père, son grand-père et son aïeul; il trace sur chaque boule, avec du sandal, les 
traits d’une figure humaine, puis il pose les trois boules l’une sur l’autre, celle qui représente son 
grand-père sous celle qui représente son aïeul, et celle qui représente son père sous les deux autres, 
prenant d’ailleurs bien garde que, dans ce déplacement, elles ne viennent à tomber ou à se rom¬ 
pre ( 2 ) ; car si cela arrivait, les brahmanes devraient quitter le repas , jeter les mets dehors et en pré¬ 
parer de nouveaux ; il plante ensuite dans ces trois boules superposées une feuille de tarpai, puis il 
recouvre les boules d’une toile blanche; l’officiant, qui est assis auprès de lui, récite des prières, 
tenant son chapelet de la main droite , la main gauche appuyée sur la tête. Dès que les brahmanes 
ont cessé de manger, on fait venir des danseuses et des joueurs d’instruments pour divertir l’as¬ 
semblée; car l’âme du défunt doit être parvenue au ciel (3J ; on va enfin en procession jeter les 
trois boules dans une rivière ou dans un étang. 

Il faut remarquer que bien que toutes ces cérémonies soient propres aux brahmanes, les autres 
castes ne laissent pas de les imiter, les unes plus, les autres moins : seulement dans la maison 
d’un brahmane , on sert un repas aux brahmanes assistants ; mais les autres castes se contentent de 
donner aux brahmanes les matériaux du sacrifice en nature , parce que les brahmanes ne mangent 
jamais de ce qui a été apprêté par des individus appartenant à d’autres castes. Toutes les sectes 


( 1 ) Voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Ourtapounàiram . 

( 2 ) Les textes de lois nomment piâroana le shrâddha adressé à trois ancêtres en même temps. Les trois boules de riz repré¬ 
sentent les trois ancêtres, ainsi que le système du iraîlôkya ou des trois mondes ; car , suivant Manou , nos pères sont les 
Vasou , nos grands pères les Roudra , et nos ayeux les Aditya ; la cérémonie de l’implantation du brin de darbha dans les 
trois boules , représente dans le rituel de l’Inde méridionale le sapindana de l’Inde supérieure, ou la cérémonie qui consiste 
à repétrir les trois boules en une seule ; cette cérémonie, qu’on pourrait nommer la communion des ancêtres , figure la con¬ 
tinuité dans le passé et la perpétuité dans l’avenir de la famille qui offre le shrâddha. Quant à l’usage de tracer avec du 
sandal les traits d’une figure humaine sur chacune des boules, c’est mie puérilité dont il ne faut sans doute pas chercher 
l’origine en dehors de l’Inde méridionale. Les Indiens croient que si ces boules viennent à se rompre, c’est que les Asoura , 
trompant la surveillance des Dêoa et en particulier des Lôkapâla , les mettent eux-mêmes en pièces ; c’est leur présence qui 
affecte d’impureté tout le festin servi aux brahmanes. E. J. 

(3) Il importe d’observer que cette durée, la plus longue qu’on puisse supposer, admise comme durée fixe et générale 
de la migration des âmes, est le plus souvent fictive : les Indiens, en effet, pensent que les âmes des hommes suivant la 
révolution annuaire du soleil , touchent au soarga le jour où le soleil atteint le point le plus élevé de son outtarâyana ou de 
sa course septentrionale ; aussi un grand bonheur est-il, suivant eux , de mourir pendant les mois de Y outtarâyana , c’est-à- 
dire de s’élever directement vers le soarga ; ceux qui au contraire meurent le premier jour du dakchinâyana ou de la course 
méridionale du soleil, sont entraînés vers les régions inférieures soumises à Yama , et n’atteignent le soarga qu’après la 
révolution annuelle , ou précisément le jour de l’anniversaire : il ne s’agit d’ailleurs ici que des âmes qui ont mérité de jouir 
du soarga. C’est pour une veuve un devoir sacré de célébrer chaque année l’anniversaire de la mort de son époux ; elle donne 
à cette occasion un repas, et souvent des pièces d’étoffe à quatre ou cinq brahmanes. E. J. 


RELIGION DES MALABARS. 43 

brûlent les corps morts, à l’exception des Sannjâsî (i), des Pandâram et des sectateurs du linga. 
Comme les Malabars chrétiens suivent presque tous les usages funéraires de ces derniers, nous les 
ferons connaître dans le chapitre suivant ( 2 ). 

CHAPITRE XXVII. 

Cérémonies qui ont lieu aux funérailles des Malabars chrétiens. 

Les sectateurs du linga distinguent deux sortes de cérémonies : les unes regardent le corps, et 
les autres l’âme. Pour ce qui est des premières, on lave le corps du défunt, on lui met du bétel dans 
la bouche, une guirlande de fleurs au cou , et des cendres au front et sur les autres parties du corps; 
on le pare de ses plus beaux habits, puis on l’étend sur une natte , et on pose près de sa tête une 
lampe allumée. La mastication du bétel est un usage de bienséance parmi les Indiens ; ils ont tou¬ 
jours du bétel dans la bouche, lorsqu’ils vont visiter quelque personne considérable : or, le corps 
qui doit encore paraître avec honneur et en bonne compagnie, ne peut être dispensé des usages de 
bienséance. Le front est enduit de cendres , afin que le corps porte jusqu’au tombeau les marques 
de la sanctification de l’âme ; le corps est paré des plus beaux habits et orné d’une guirlande de fleurs 
dans l’intention de faire honneur à l’âme, et de le conduire lui-même avec plus de pompe à sa der¬ 
nière fin, qui est la terre ; car ils ne reconnaissent point de résurrection des corps. La lampe allumée 
est consacrée à la déesse Latchimi , pour la prier de rendre à ce corps les dernières assistances, et 
pour empêcher que les démons ne s’en emparent ; iis croient en effet que les démons ont quelque 
pouvoir sur les corps morts (3). 

Voici les cérémonies qui regardent l’âme : on lui prépare une espèce de trône semblable à ceux 
des cieux ; car ils prétendent que les âmes reçues dans les cieux sont portées sur des trônes. Ce trône 
est orné en dehors d’étoffes précieuses, de miroirs, de morceaux de concombres, de feuilles de 
bétel, de galettes de riz, et, aux quatre angles, de figures sculptées. Afin d’exalter plus encore l’état 
glorieux dans lequel va entrer l’âme, on fait retentir l’air du son des trompettes, des hautbois, des 
tambours, et du cliquetis des vases de cuivre. Tel est Tordre de la marche : on voit d’abord paraître 
le corps placé dans un palanquin et précédé de plusieurs lampes allumées, s’il fait nuit; puis ensuite 
viennent le trône et les assistants. Le convoi est accompagné de joueurs d’instruments et de fusi¬ 
liers, qui de temps en temps font des décharges et tirent des feux d’artifice. A mesure que le con¬ 
voi s’avance vers le champ des morts, les blanchisseurs étendent au milieu du chemin des pièces de 
toile blanche ( 4 ), sur lesquelles passe le cortège. Lorsqu’on est arrivé au lieu de la sépulture, on 
dépose le corps dans la terre. Quant aux pandâram , ils creusent une niche dans un des côtés de la 
fosse, y placent le corps assis et les mains jointes, mettent une lampe près de lui, ferment la niche 
avec quelques planches, et comblent la fosse de terre (5). 

Dès que les parents sont de retour à la maison du défunt, ils se lavent le corps dans la cour,, 
parce qu’ils se regardent comme souillés et immondes, ayant touché un corps mort et ayant assisté 
à ses funérailles. Les gentils sont persuadés que s’ils ne se lavaient pas, ils commettraient un grand 
péché, dont la peine est de renaître, après cette vie, dans la classe des parias. Ils changent ensuite 
d’habits; s’ils sont pauvres, c’est l’usage que les blanchisseurs de la maison leur prêtent les vête¬ 
ments que d’autres personnes avaient donné à blanchir; personne d’ailleurs ne le trouve mauvais. 


(1) On trouvera dans le chapitre intitulé : Ordre des sannyâsî , des détails particuliers sur les usages funéraires des san- 
nyâsî. E. J. 

(2) On peut comparer les détails donnés par l’auteur dans ce chapitre, avec ceux que présente sur le même sujet le cha¬ 
pitre intitulé : Secte du linga. E. J. 

(3) On a déjà vu plus haut que Latchimi ( ou Ilatchoumi ) a le pouvoir d’écarter les démons et les esprits impurs ; ce pou¬ 
voir lui appartient comme à la déesse de la lumière. Dans ce dernier caractère , elle est l’épouse de Vichnou, considéré comme 
la lumière qui pénètre et qui remplit l’espace, c’est-à-dire comme le chef des Vasou. Il faut observer que Vasou signifie un 
rayon de lumière ; les huit Vasou sont huit rayons qui illuminent les huit régions célestes ou brillantes ( harit ) ; or les Vasou 
sont aussi nommés les Vichnou ou les clartés ; Vichnou ou Vasou , comme le précesseur des dieux gardiens, a donné son nom 
à ces huit dieux , comme Roudra aux dix divinités de l’ordre intermédiaire. Vichnou , dans ce système , protège, comme 
Indra dans le système actuel, la région de l’espace située à Test ; ce rapprochement ajoute une dernière preuve à cette opinion, 
qu’à une certaine époque de l’antiquité indienne Vichnou ayant été élevé par des sectaires hérétiques au rang de Paramâtmâ 
ou d’essence suprême , sa place restée vide dans Tordre des Vasou, fut accordée pour ainsi dire en dédommagement à Indra 
dépossédé de sa haute position. E J. 

(4) Ces toiles sont nommées en tamoul pâoâdai; c’est mie des charges des blanchisseurs de les entretenir, de les laver et 
d’en couvrir les chemins lorsqu’il doit y passer une procession ou un convoi. E. J. 

(5) L’usage est aussi de jeter de la terre à la bouche du mort ; cet usage a donné naissance à l’expression proverbiale 
oâyile manpôdougiradou « recevoir de la terre dans la bouche » , c’est-à-dire être mort, être perdu. E. J. 


44 


RELIGION DES MALABARS. 


Ils purifient avec de la fiente de vache les différentes places de la maison , et font des aspersions 
d’urine de vache sur les murs et sur les portes; ils pensent que, s’ils omettaient cette cérémonie, 
leur négligence leur attirerait des infortunes de toute espèce. Leur croyance est que si l’âme est par¬ 
faite et pure de tout péché, elle va droit dans le satiyalôgam (i) ; que si elle est entachée de péché, 
elle va droit en enfer; que si cependant elle a quelques bonnes œuvres, elle passe quelque temps 
dans un des mondes supérieurs, pour y jouir des plaisirs mérités par ses bonnes actions, descend 
ensuite dans les enfers pour y recevoir les châtiments dus à ses péchés, puis après cette expiation, 
revient dans le monde animer soit un corps d’homme ou d’animal, soit la forme d’un objet matériel. 
L’âme n’entre cependant dans aucun des mondes supérieurs avant que les parents n’aient ac¬ 
compli les cérémonies funéraires ( 2 ). 

Le trente-deuxième jour qui suit la mort, on élève un tombeau sur la place où le corps a été 
enterré; on l’entoure de marche-pieds; on place aux quatre angles quatre lampes en forme de 
boules, pétries de riz et de beurre, dans lesquelles il y a du beurre et des mèches allumées ; l’on 
arrange sur les marche-pieds plusieurs petites lampes de la même forme, aussi pétries de riz et de 
beurre, dans lesquelles il y a également du beurre et des mèches allumées. On élève sur tout cet 
appareil une tente ornée avec soin. Les quatre boules représentent Indiren, Varounen, Kouberen 
et Chemen , qui sont les dieux de l’est, de l’ouest, du nord et du sud : on prie ces dieux de se rendre 
propices à l’âme du défunt. Les autres boules représentent les âmes des ancêtres que l’on sup¬ 
pose assister à la cérémonie (3). Ces préparatifs terminés, tous les parents et amis s’assemblent à la 
maison du défunt ; on pose sur le trône quelques feuilles de figuier couvertes de riz pongal , et un 
plat fait de pâte de riz et de beurre, sur lequel est un coco cassé par le milieu. Tous les parents et 
amis sortent de la maison et accompagnent le trône, autour duquel sont rangées plusieurs personnes 
chargées de l’éventer et de l’émoucher avec des serviettes (4), ou de l’éclairer avec des lampes ; les 
joueurs d’instruments, les fusiliers et les artificiers ouvrent la marche. Lorsqu’on est arrivé à la 
tente, le fils du défunt ou un des principaux parents prend le plat posé sur le trône, le porte sur sa 
tête et le place sur le tombeau. Après que les brahmanes ont fait quelques prières, on distribue à 
tous les assistants les boules pétries de farine et de beurre (5). 

Le riz pongal posé sur les feuilles de figuier est un sacrifice au dieu Shiva. La lampe allumée est 
en l’honneur de Shiva, qu’ils croient être présent à la cérémonie ; on le prie d’accompagner l’âme 
dans sa marche triomphale et de l’introduire dans les cieux. Les deux moitiés de coco sont un sacri¬ 
fice offert au dieu Pillaiyâr , avant le départ du convoi, dans l’intention de le prier de ne mettre 
aucun obstacle à la félicité de l’âme. Le soin qu’on prend d’encenser et d’émoucher le trône est une 
marque d’honneur adressée au dieu que l’on croit être présent; c’est l’usage général dans toutes les 
processions des dieux. La distribution des boules de farine et des morceaux du plat est une aumône 
que l’on fait des offrandes en faveur de l’âme du défunt; car, en cuisant ces boules et ce plat, on 
a eu l’intention de les offrir en sacrifice aux dieux ; le beurre brûlé dans les boules et dans le plat 
est d’ailleurs un véritable holocauste. 

Les PP. Jésuites ont fait toutes ces cérémonies aux funérailles d’un Malabar nommé André , cour¬ 
tier de la Compagnie royale de France à Pondichéry (6) ; ils les font également pour tous les chrétiens 
dont les familles peuvent supporter cette dépense. Les Malabars ont une si haute idée de ces céré¬ 
monies, qu’il arrive rarement qu’on les omette; ceux qui sont pauvres empruntent de tous côtés 
pour en payer les frais. Les PP. Jésuites observent d’ailleurs quelques cérémonies de l’église catho¬ 
lique; ainsi, ils suivent processionnellement le trône en chantant; mais ils ne vont point chercher 


( 1 ) Ce ciel est le plus élevé ; son nom signifie monde de Vexcellence ou de la perfection ; l’âme qui a atteint ce ciel, n’est de 
nouveau absorbée dans la matière qu’à l’époque du mahâpralaya ou de la destruction générale des mondes. E. J. 

( 2 ) On ne doit attacher aucune importance à ce que dit notre auteur sur la psychologie ; il faut, pour s’élever à la hauteur 
des conceptions philosophiques des Indiens, un esprit moins prévenu et plus élevé que le sien. Les Tamouls eux-mêmes sont 
presque tous étrangers aux études métaphysiques, et avouent même qu’il est impossible de faire passer les livres philoso¬ 
phiques de la langue sanskrite dans la langue tamoule. E. J. 

(3) Les quatre dikpàla assistent probablement à la cérémonie comme protecteurs des pitri ; un texte de Manou dit en effet 
qu’aux Déva est confié le soin de défendre les pitri leurs pères contre les entreprises des Asoura. E. J. 

(4) On se sert quelquefois aussi de véritables émouchoirs formés des plus longs poils d’une certaine espèce de cerf nommé 
kavari : cet animal est du moins ainsi désigné par les indigènes ; mais il se peut qu’il n’appartienne réellement pas plus à cette 
espèce que le yak ( bos grunniens ) , que les Indiens rangent aussi dans l’espèce des cerfs, et dont la queue fournit les grands 
chasse-mouches du nord de l’Inde. E. J. 

(5) Je crois que cette cérémonie est celle que les Tamouls nomment môkchaoilakou , littéralement ( cérémonie des ) lampes 
allumées pour la libération spirituelle ; elle doit ce nom au grand nombre de lampes qu’on y allume , et aux aumônes qu’on y 
fait pour obtenir que ses ancêtres jouissent de la béatitude éternelle. E. J. 

(6) On trouvera des détails sur ce fait particulier dans un autre chapitre de l’ouvrage. 


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RELIGION DES MALABARS, 
le corps jusque dans la maison , ils l’attendent dans la rue, et, sans le présenter à l’église, le font 
porter directement au cimetière. 

Les Malabars, pour éviter les souillures légales, n’enterrent jamais les morts dans l’intérieur des 
villes ; encore moins les exposeraient-ils dans les pagodes. Les PP. Jésuites ont cependant obtenu 
de Messieurs de la Compagnie un terrain situé à l’extrémité de la ville, et l’ont converti en un cimetière 
pour les Malabars chrétiens. Quant aux parias, les considérant comme immondes de leur nature, ils ont 
placé leur cimetière en dehors de la ville. Les PP. Jésuites n’enterrent jamais les Malabars dans leur 
église , et n’y font jamais entrer les morts. 

Nous avons nommé cimetière le lieu où sont enterrés les Malabars; ce n’est pas ainsi qu’on le 
nomme communément ; lorsque les dames vont s’y promener, et que les femmes de la bourgeoisie 
françaises ou portugaises vont y faire des parties de plaisir, elles disent qu’elles vont au jardin du 
P. Dolu : c’est en effet un très-beau jardin en forme de terrasse , planté de toutes sortes d’arbres frui¬ 
tiers, et riche en simples et en fleurs curieuses ; ce jardin est enclos d’une haie ; le lieu des sépultures 
est près de la porte , et n’est point séparé du reste du jardin. 

CHAPITRE XXVIII. 

Deuil des brahmanes et des Malabars. 

Les brahmanes employés à des affaires séculières, comme au négoce, aux ambassades ou à d’autres 
offices, se laissent ordinairement croître la barbe et se couvrent la tête d’une toque. Ils ne se rasent 
le menton qu’à la mort de leurs plus proches parents ; ils se rasent aussi, à cette occasion, la tête et 
toutes les parties du corps , excepté la place du koudoumbi (i). Les brahmanes qui exercent le sacer¬ 
doce et les fonctions religieuses se coupent de temps en temps la barbe, les cheveux et tous les poils 
du corps, le koudoumbi excepté, parce que, si pendant la célébration du sacrifice il tombait un poil 
de leur corps, ce poil, qu’ils regardent comme une chose morte, rendrait le sacrifice impur ; ils ont 
d’ailleurs toujours la tête nue. 

Tous les Malabars, à l’exception de quelques-uns qui portent illégalement une espèce de kou¬ 
doumbi , se laissent croître les cheveux et la barbe; ils ne se les coupent que lorsqu’ils prennent le 
deuil de leurs plus proches parents. Comme c’est pour eux une espèce de luxe que d’avoir la tête 
couverte d’une toque de toile blanche ou enveloppée de quelques bandes d’étoffe, ils se tiennent 
alors la tête nue, et ne reprennent leur toque qu’après trois jours de deuil ( 2 ) : ils ne mangent 
point de bétel pendant tout ce temps. Le moment venu de déposer le deuil, les parents et les amis 
s’assemblent dans la maison de celui qui le porte ; la personne la plus honorable de l’assemblée lui 
présente du bétel ainsi qu’à toute la compagnie, et chacun lui dit quelques mots de consolation. Les 
Malabars chrétiens observent également toutes ces cérémonies. 

Quoique les brahmanes exerçant le sacerdoce aient coutume de se raser souvent la tête , le men¬ 
ton et toutes les parties du corps, ils ne laissent pas de se les raser exprès en signe de deuil à la mort 
de leurs plus proches parents; ils ne mangent point de bétel jusqu’au douzième jour, et ne sortent 
de leurs maisons que pour faire les cérémonies rapportées ci-dessus : personne ne vient non plus 
les visiter. 

CHAPITRE XXIX. 

Souillures contractées par Vattouchement des morts. 

Les brahmanes ont grand soin de visiter les Malabars au moment de leur mort, les parias seuls 
exceptés, parce qu’ils ne peuvent entrer en rapports avec eux ; ils font plusieurs cérémonies pen¬ 
dant 16 temps que dure l’agonie ; mais aussitôt qu’ils aperçoivent que le malade va expirer, ils se 
retirent. Ils ne peuvent ni entrer dans la maison d’un mort, ni toucher des cadavres , si ce n’est 
ceux de leurs plus proches parents, auxquels ils sont obligés de rendre les derniers devoirs. Les brah¬ 
manes font de plus grandes cérémonies pour une fille ou pour une sœur vierges que pour une fille 
ou pour une sœur mariées. Ils peuvent assister au convoi des autres brahmanes qui ne sont pas leurs 
parents , pourvu qu’ils se tiennent éloignés et qu’ils ne touchent rien de ce qui sert aux funérailles. 


( 1 ) On a vu dans le chapitre précédent que les brahmanes renouvelaient ce signe de deuil le jour de l’anniversaire des 
funéi'ailles. E. J. 

( 2 ) Cet usage n’est en rien conforme aux préceptes religieux du mânavadharmashâstra , qui fixe la durée du deuil ou de 
l’impureté qui suit la mort d’un parent, à dix jours pour un brahmane, à douze jours pour un kchatriya, à quinze jours 
pour un vaishya, et à un mois pour un shoûdra. E. J. 


12 



46 


RELIGION DES MALABARS. 

On a vu dans un chapitre précédent comment ils se purifient le dixième et le onzième jours ; ils com¬ 
mettraient un crime du premier ordre, s’ils entraient dans la pagode lorsqu’ils sont impurs ; car elle 
deviendrait impure comme eux, ainsi que tout ce qu’elle contiendrait, et l’on ne pourrait y faire 
aucune cérémonie, qu’elle n’eût été d’abord purifiée avec soin (i). 

Les brahmanes ne peuvent toucher ni dés cadavres, ni des ossements, ni du bois qui aurait servi 
à un bûcher, ni les tombeaux des morts ( 2 ) ; aussi brûlent-ils toujours les corps dans un champ en 
dehors de la ville. La souillure qu’ils contractent par l’attouchement des morts se communique à 
toutes les choses qu’ils touchent; ces choses la communiquent à toutes celles avec lesquelles elles 
sont en contact, et ainsi de suite à l’infini : ainsi, qu’un grain de riz ait été souillé par une chose 
impure, tout le monceau de riz devient impur. C’est pour cette raison qu’on jette dehors tous les 
pots de terre qui se trouvent dans la maison du brahmane défunt, et que l’on purifie avec grand 
soin la maison et tout ce qu’elle contient. 

Si un brahmane se trouvait seul à célébrer quelques cérémonies dans la pagode, et que pendant 
ce temps son père ou sa mère, ou quelqu’autre de ses plus proches parents vînt à mourir, il ne pour¬ 
rait sortir de la pagode; s’il faisait seulement un pas en dehors, il deviendrait impur, et ne pour¬ 
rait rentrer dans la pagode pendant les onze jours que dure la souillure (3). Si plusieurs brahmanes se 
trouvaient avec lui dans la pagode à faire la cérémonie , il pourrait remettre à d’autres les fonctions 
de son ministère, et aller rendre les derniers devoirs à ses parents. 

CHAPITRE XXX. 

Du métier de joueur d'instruments , et de ses devoirs. 

Le métier de joueur d’instruments est un privilège ; il n’y a que deux castes, la caste des panichaver 
et la caste des ambatter { 4), qui puissent jouer des instruments dans les pagodes; aussi ces deux 
castes sont-elles obligées de se trouver à toutes les cérémonies publiques des gentils. Les PP. Jésuites 
du Madouré et des autres missions voisines permettent aux chrétiens de ces deux castes de jouer 
dans les pagodes, et à toutes les cérémonies. Les blanchisseurs gentils sont obligés par le devoir de 
leur caste, de fournir des toiles blanches pour orner les idoles que l’on porte en procession; les 
pagodes étant construites et décorées aux dépens du public, les charpentiers, les cuivriers, les serru¬ 
riers, les maçons et plusieurs autres corps de métiers doivent y mettre la main. Les chrétiens qui 
sont de ces castes fournissent aussi des toiles et vont eux-mêmes orner les pagodes ; les charpentiers 
et les autres ouvriers chrétiens vont pareillement y travailler chacun dans son métier; ils font ce 
service dans toutes les pagodes, lorsqu’ils y sont appelés. Les PP. Jésuites permettent tous ces abus 
et disent, pour s’excuser, que c’est simplement une obéissance civile que ces peuples doivent à leurs 
princes (5); que s’ils refusaient de rendre ces services aux pagodes, on les châtierait rudement; 
que si on leur défendait ces sortes de travaux, aucun individu de ces castes ne consentirait à se faire 


( 1 ) L’auteur rapproche les préceptes de la religion brahmanique sur l’attouchement de la matière morte, de ce qui est dit 
dans le xxi e chapitre du Lévitique, sur les souillures que l’on contracte par l’attouchement des morts. Ce n’est pas le seul 
rapprochement que l’auteur ait essayé d’établir entre les coutumes religieuses des Indiens et celles des Juifs ; j’ai supprimé 
toutes les réflexions de ce genre , parce qu’elles sont toutes sans valeur et dépourvues de l’appareil d’érudition qui pourrait 
les faire excuser. E. J. 

( 2 ) Ce fait est si vulgairement connu, qu’il est inutile d’appuyer le témoignage de notre auteur de l’autorité des textes ; je 
me contenterai de renvoyer à l’ouvrage intitulé : Mœurs et Institutions des peuples de l’Inde , les personnes qui désireraient 
de plus amples détails. E. J. 

(3) L’impureté, dans ce cas, est préventive, puisqu’elle atteint le brahmane à la porte du temple, avant même qu’il ait 

aperçu le corps de la personne morte ; elle s’attache pour ainsi dire à son intention. E. J. # 

(4) Voyez la feuille vi de la xx e livraison de YInde Française. La caste des ambatter ou ammatter, car le mot s’écrit de 
ces deux manières, est celle des barbiers ( Inde Française , xm e livraison, pl. iv). La caste des panichaver est, comme l’in¬ 
dique leur nom , celle des serviteurs publics ou des serviteurs des vellâjer, les chefs de la race des shoûdra dans le sud de 
l’Inde ; panichaven ou panicheymagen , signifie littéralement celui dont le service consiste à rendre les derniers devoirs aux morts, 
c’est-à-dire à brûler les cadavres ( chavam ), ou à creuser des fosses ( chey pour cheyam ). Les serviteurs de la commune sont 
généralement nommés koudimagen ; cette classe comprend, outre les deux castes désignées ici, celle des vannar ou blanchis¬ 
seurs. Quant aux virakoudiyân ou serviteurs communaux chargés de sonner du changou , ils ne forment pas une caste parti-r 
culière ; ils remplissent seulement un emploi spécial. E. J. 

(5) Les Jésuites avaient certainement sur ce point des notions plus exactes que notre auteur : les castes se doivent l’une 
à l’autre des services qu’elles ne peuvent refuser sous aucun prétexte ; celui qui les refuse renonce aux devoirs et par 
cela même aux droits de sa caste ; il s’exclut de sa caste, il se met en dehors de la société indienne ; car pour un Indien 
qui sort de sa caste, il n’y a plus de place dans cette société ; il est mort civilement, il tombe dans la condition des parias 
ou des animaux. E. J. 


47 


RELIGION DES MALABARS, 
chrétien, que ceux qui le sont déjà se verraient obligés d’abandonner la religion; que d’ailleurs 
ils peuvent intérieurement adresser leurs louanges au vrai Dieu. 

Il est cependant évident que jouer des instruments aux cérémonies des pagodes et aux processions 
publiques, orner les idoles, restaurer leurs figures et leurs temples, c’est une affaire de religion, et 
que l’obéissance en pareil cas n’est pas purement civile, mais bien religieuse : elle ne peut donc être 
tolérée ; il est odieux que ces chrétiens, pour s’accommoder aux usages du pays, puissent rendre 
un culte extérieur aux idoles, pourvu qu’intérieurement ils adressent leurs louanges et leurs service 
à Dieu. 

Les PP. Jésuites de Pondichéry, pour s’excuser d’appeler les gentils aux offices divins et aux autres 
cérémonies de l’Eglise, disent qu’un concile de Goa permet cet usage. Un concile tenu à Valladolid 
en 1322 le condamne. Ce concile, présidé par un légat du Saint-Siège, défendit la célébration de 
certaines veilles, parce qu’il s’y commettait des abus : un de ceux qui y sont spécialement désignés, 
c’est que l’on faisait entrer dans les églises des Maures infidèles avec leurs instruments, pour joindre 
leurs profanes concerts à la psalmodie ecclésiastique. N’est-il pas inconvenant en effet que des gen¬ 
tils viennent à nos saints offices jouer des airs composés en l’honneur des idoles? On a vu plusieurs 
fois ces musiciens, immédiatement au sortir de l’église des PP. Jésuites de Pondichéry , entrer dans 
leur pagode, qui n’est au plus qu’à cinquante pas, pour y jouer les airs mêmes qu’ils venaient de 
jouer à l’église. 

Les PP. Jésuites firent en 1700, à Pondichéry, une grande solemnité à la fête de l’Assomption de 
la Vierge. Les gentils y assistèrent avec leurs tambours, leurs trompettes , leurs hautbois et les autres 
instruments du pays (i); ils jouèrent pendant la messe et les autres offices, et immédiatement au 
sortir de l’église, allèrent à leurs pagodes jouer les mêmes airs. On fit une procession avec l’image 
de la Vierge ; elle dura depuis neuf heures du soir jusqu’à près de minuit. L’image de la Vierge était 
dans une niche portée sur un brancard, à la manière des gentils ; au lieu des rayons dont il est d’usage 
d’entourer la tête de nos saints, les Jésuites avaient mis sur l’image de la Vierge un tirouvâchi (arc 
de splendeur) ( 2 ) ; or, les gentils ornent la tête de leurs dieux du tirouvâchi en l’honneur de la 
lune, et en mémoire de la grâce que lui fit autrefois Shiva de la retirer des ténèbres, où elle était 
tombée par suite de la malédiction que lui avait donnée son père. A côté de l’image de la Vierge, 
se tenaient plusieurs personnes, portant des parasols que les PP. avaient empruntés aux pagodes (3) ; 
les gentils les déploient aussi dans les processions de leurs dieux. A chaque côté de l’image, une 
personne marchait une serviette à la main, pour avoir soin de chasser les mouches : c’est une cou¬ 
tume des gentils. Dans cette procession , on ne dit aucune prière, on ne chanta aucun cantique ; et 
bien qu’il y eût plusieurs Jésuites à leur maison de Pondichéry, le P. Dolu assista seul à la proces¬ 
sion. Tout le monde allait et venait, faisant grand bruit, comme c’est la coutume des gentils dans 
leurs mariages. Les PP. Capucins et M. le Procureur des missions étrangères se récrièrent fortement 
contre cette procession d’un nouveau genre. Quelle joie en effet n’ont pas les gentils de voir que les 
Jésuites imitent leurs cérémonies et en embellissent les nôtres, que l’on emprunte les tambours, 
les trompettes, les hautbois, les parasols de leurs pagodes, et que l’on joue en l’honneur de la 
Vierge les airs et les cantiques qu’ils adressent à leurs divinités ! Il n’est cependant personne , selon 
le P. Dolu (dans sa lettre au P. Gobien), qui ne doive être très-content de la pompe de cette pro¬ 
cession. Les Jésuites, bien loin de reconnaître leur tort, écrivirent à Rome que M. le Procureur des 
missions étrangères avait parlé contre le culte de la Vierge : le respectable missionnaire a bientôt fait 
tomber cette injurieuse calomnie (4). 

( 1 ) Voyez sur ces instruments la feuille vi de la xx e et la feuille v de la xxi c livraisons de Y Inde Française. 

( 2 ) Le tirouvâchi est un cintre supporté par deux colonnes, et formant une espèce de dais au-dessus de la tête des divinités ; 
tirouçâchi paraît signifier la sainte demeure : le mot tirou, répondant à toutes les acceptions des mots sanskrits Shrî et Lakchmî, 
peut néanmoins faire allusion à l’intercession de la déesse de ce nom , dont les prières firent rendre à son frère Tchandra une 
partie de sa clarté : c’est évidemment par cette légende que notre auteur explique la consécration du tirouvâchi; mais il est 
encore difficile , après son explication , de comprendre le rapport de ce meuble religieux avec l’histoire de Tchandra. E, J. 

(3) Le nom de ces parasols est tchhattra en sanskrit et koudai en tamoul. E. J. 

(4) Ce dernier paragraphe commence dans le manuscrit original le xxxi e chapitr e ; j’ai omis dans ces extraits la plus grande 
partie de ce chapitre intitulé : De quelques faits particuliers et intéressants , ainsi que le suivant, dont le titre est : Tribunal de 
justice des PP. Jésuites, parce que ces deux chapitres, exclusivement consacrés à la polémique religieuse, n’ont aucune con¬ 
nexion avec ce qui les précède ou ce qui les suit, et interrompent un ordre d’exposition qui pourrait sans doute être plus 
régulier , mais qui n’en est pas moins utile pour faciliter l’intelligence de l’ensemble des faits ; ces deux chapitres d’ailleurs 
ont déjà été publiés dans le Nouveau journal asiatique. Je dois observer que les faits qui y sont rapportés ont aussi été exposés 
d’après d’autres témoignages, dans les Mémoires sur les missions de l’Orient du P. Norbert, résumé complet, trop complet 
peut-être, des contestations dont il est fait mention dans l’introduction de ces extraits ; les personnes qui désireraient des 
renseignemens plus spéciaux sur cette querelle religieuse, ne peuvent mieux faire que de consulter 1 ouvrage du P. Norbert. 
(Besançon et Lucques, 2 vol. in-4°). E. J. 



48 


RELIGION DES MALABARS. 


SECONDE PARTIE. 

- — | fr & Q < iS~i g-— -—- 

CHAPITRE I. 

Castes des Malabars. 

C’est une croyance admise par tous les Malabars gentils, que le dieu Brahma fit sortir les brah¬ 
manes de sa bouche, tira les kchatiriyer de ses bras, les vaichiyer de ses cuisses et de ses reins, et les 
choûtirer de ses pieds (i). Pour ce qui est de la première de ces tribus, les brahmanes, bien que de 
leur propre aveu ils soient tous originairement d’une même caste , se sont divisés en plusieurs bran¬ 
ches , selon les pays qu’ils habitent et selon les diverses sectes auxquelles ils appartiennent : ces 
distinctions sont nombreuses et se reconnaissent aux usages des repas ; c’est ce qui fait qu’il ne leur 
arrive presque jamais de manger les uns chez les autres. La seconde caste, celle des kchatiriyer, com¬ 
prend tous les individus issus de races royales. La troisième caste, celle des vaichiyer , se compose de 
tous les marchands; elle se subdivise aussi en plusieurs classes. La quatrième classe est celle des 
choûtirerJy) ; elle comprend généralement tous les autres Malabars, entre lesquels les laboureurs tien¬ 
nent le premier rang, comme les plus utiles à l’existence de l’homme. Au dernier rang sont les parias 
et les cordonniers. Les Malabars sont donc divisés en castes ou tribus ; personne ne peut se marier 
hors de sa caste; celui qui transgresse cette loi est déclaré déchu de sa caste et de son héritage (3). 
Dans la suite des temps, Chojarâsâ[ 4), prince puissant et qui a , dit-on, fait construire la plupart des 
anciennes pagodes, établit toutes les distinctions connues aujourd’hui dans la caste des choûtirer ; il 
régla la noblesse et le rang de chacun, selon le genre et l’utilité de sa profession (5). Ceux qui s’étaient 
à ce point écartés de leur première loi, qu’ils avaient osé tuer des vaches et manger de leur chair, il 
les appela du nom de paraiyer ou paria ; il déclara qu’ils formaient une caste vile, infâme, immonde, 
et qu’aucun individu des autres castes ne pouvait les toucher sans participer à leur souillure. Ce 

(1) Cette notion mythologique est répandue dans toutes les parties de l’Inde, parce qu’elle est de toutes les traditions re¬ 
ligieuses , celle que les brahmanes ont eu le plus d’intérêt à propager ; aussi la trouve-t-on déjà dans les compositions 
religieuses et épiques de la moyenne antiquité indienne , ainsi que dans les plus célèbres recueils de lois, particulièrement 
dans la seconde édition de la Mânavasarnhitâ ( L. i, shl. 31 ). Cette notion est cependant contredite par les divers systèmes 
cosmogoniques des Indiens , par celui même qui est exposé dans le premier livre du code de Manou : la création des êtres y 
est en effet attribuée aux dix Pradjâpati ou démiurges nés d’un Manou primitif ( Svâyambhouva ) , que l’on a considéré à tort 
comme le premier des Manou qui doivent se succéder dans le kalpa actuel ( cette dernière erreur peut d’ailleurs être réfutée 
par un texte du même ouvrage , L. i, shl. 36 ) : la mention des quatre races que l’on trouve dans le shl. 31 est donc une 
anticipation du récit de la création contenu dans les shl. 36-41 , peut-être même une interpolation déjà ancienne. Je dois 
observer sur le même passage , que Manou procède de Virâdj , qui est certainement le même que Hiranyagarbha ( car son nom 
signifie brillant , resplendissant) ; Manou Svâyambhowa est donc un être cosmogonique, tandis que les autres Manou ne sont que 
des personnages mythologiques ; le Manou primitif produisant les dix Pradjâpati ou démiurges, me paraît répondre dans 
l’ordre des assimilations philosophiques, au manas universel agissant, c’est-à-dire créant au moyen des dix sens d’action et 
de réception. Quant au mythe de la création immédiate des quatre races par Brahma, c’est un abus de ces figures pancos- 
miques dans lesquelles les Indiens trouvent la raison de toutes choses. Il est vrai que les brahmanes sont, dès les plus anciens 
temps, nommés agradja , et qu’on interprète ce mot par la tradition qui fait sortir les brahmanes de la tête de Brahma ; mais 
ce mot n’est en réalité qu’un titre honorifique signifiant les premiers ncs, les anciens, les vénérables ( seniores ). E. J. 

( 2 ) Les plus récentes découvertes ont acquis une grande probabilité à l’opinion que le nom de shoûdra a été d’abord ap¬ 
pliqué à une ou à plusieurs des races qui occupaient le sol de l’Inde au moment de l’invasion brahmanique ; entre toutes les 
recherches sur l’origine des populations indiennes, celles de M. Lassen ( De Pentapotamiâ Indicâ ) ont le plus contribué à 
établir ce fait. J’essaierai de démonter ailleurs que shoûdra est une altération ancienne de kchoudra , petit ( minores genies ), 
et que cette signification a été traduite en tamoul par les mots poulaiyer et pounmanouver , désignation commune des basses 
castes. E. J. 

(3) Le varnasankara ou la confusion des races par l’union illégitime de personnes appartenant à des races difféi'entes, est 
un des plus grands crimes qui puisse être commis ; les fruits de pareilles unions sont impurs et mis en dehors de la société 
indienne , immédiatement au-dessous de la race des shoûdra; ces êtres sont plus ou moins impurs en proportion du plus ou 
moins de distance qui sépare les races auxquelles appartiennent leurs parents. Cette exclusion légale est, de toutes les mesures 
préservatives de la conquête, celle qui a le plus contribué à maintenir pendant tant de siècles l’ordre social constitué après 
l’occupation du sol de l’Inde par les races pontificales et guerrières. E. J. 

(4) Chôjen en tamoul, Tchôla en sanskrit, est le nom d’une dynastie à laquelle les Tamouls rapportent leurs plus anciennes 
traditions historiques ; on suppose vulgairement que le premier roi de cette famille se nommait Chôjen , et a laissé son nom 
à la dynastie dont il est le chef, ainsi qu’à la contrée sur laquelle il a régné, Chôja ou Tchôlamandalam ( Coromandel ). ’E. J. 

(5) C’est là une tradition purement tamoule, et qui, sans mériter une entière confiance, est du moins plus probable que 
celle qui attribue la division des choûtirer en plusieurs corps de métiers au célèbre roi Shâlivâhana ou Châlivâganen , lé per¬ 
sonnage le plus incertain de l’histoire indienne , bien qu’il soit encore le point de départ de toute recherche pour quelques 
personnes qui n’hésitent pas à appliquer la chronologie la plus minutieusement exacte à des temps et à des faits où l’on a 
peine encore à distinguer la mythologie de l’histoire. E. J. 




RELIGION DES MALABARS. 49 

n’est point d’ailleurs qu’avant Chojarasa ceux qui mangeaient de la vache ne fussent déjà regardés 
comme impurs; mais ils ne portaient pas encore le nom de paraiyer (i) ; ils étaient restés jusqu’alors 
confondus avec les autres dans la caste des choutirer . C’est de ce moment que commença l’aversion 
des Malabars pour les parias; c’est dès lors que les individus des autres castes ne voulurent plus ni 
les toucher, ni entretenir de rapports avec eux, de peur de participer à leurs péchés. 

Si un paria était assez hardi pour toucher par mépris un Malabar, ou pour entrer dans l’intérieur 
de sa maison , et que cette action fût dénoncée au prince, le paria serait rudement châtié ( 2 ) ; le Ma¬ 
labar , dans tous les cas, ne manquerait pas de se baigner, de laver ses habits et de purifier sa maison 
avec de la fiente de vache. Les cordonniers sont, dans l’opinion des gentils, de plus grands pécheurs 
que les parias eux-mêmes, parce que, non contens de manger de la chair de vache, ils travaillent 
encore le cuir de vache, ce qui les rend plus immondes (3). 

Quoi qu’il en soit du préjugé des Malabars, s’il se trouve quelque paria lettré qui s’abstienne de 
manger de la vache et de boire de tout ce qui peut enivrer, qui se signale d’ailleurs par l’austérité 
de sa pénitence, ils ne laissent pas de le regarder comme un homme plein de vertu et de piété. Le 
paria Vallouven (4), qui vivait du temps de Choj arasa , après la distinction des castes, se concilia, 
par ces pratiques, l’estime et la vénération de tous les Malabars, à ce point même qu’ils se proster¬ 
naient devant lui, lui baisaient les pieds, et se faisaient honneur d’entrer dans sa maison et de man¬ 
ger avec lui. S’il se trouvait encore quelque paria descendu de Vallouven , les Malabars n’auraient 
certainement aucune aversion pour lui ; ils le feraient asseoir auprès d’eux , et converseraient avec 
lui sans répugnance ; mais ils n’auraient sans doute pas pour lui la même estime que pour Vallouven , 
dont ils admiraient les grandes vertus ; ils s’abstiendraient de manger avec lui et d’entrer dans sa 
maison. Les Malabars avouent que Vallouven et ceux qui lui ressemblent sont des hommes d’une 
grande sainteté ; mais ils considèrent les parias comme immondes et perdus, tant qu’ils persévèrent 
dans l’infâme péché de tuer des vaches et de manger leur chair (5). Telle est la force de leur préjugé 
religieux sur ce point, qu’un des principaux Malabars chrétiens de Pondichéry, désirant marier son 
fils avec une fille de sa caste, qui étaitgentile, éprouva un refus de la part du père de cette fille, 


( 1 ) Paraiyer est la forme correcte du mot que nous prononçons vulgairement paria. Il est difficile de croire qu’à ce nom 
fût attaché dans l’origine le sens injurieux qu’il emporte aujourd’hui ; c’était sans doute un nom de tribu , je ne dis pas un 
nom de caste ; car ce dernier mot représente mal la condition primitive des races indigènes de l’Inde méridionale. Il est 
d’ailleurs probable que la dégradation de la tribu des paraiyer est antérieure à l’invasion brahmanique ; car on ne peut com¬ 
prendre dans quel intérêt, les brahmanes auraient établi une aussi insultante distinction entre des tribus qui auraient eu les 
mêmes droits à être reçues dans l’ordre des shoûdra. Je pense que le nom des paraiyer est dérivé du mot tamoul pari, rapine ; 
ils avaient peut-être reçu ce nom parce que leur tribu (qui n’était probablement qu’une division de la race montagnarde 
des Veder) exerçait avec de faibles moyens et avec peu de succès un métier qui avait acquis à la tribu plus forte et plus habile 
des Kaller un grand pouvoir et même une grande considération ; les paraiyer avaient subi les conséquences de leur hostilité 
contre une civilisation plus puissante que la leur , et avaient été réduits à une humiliante servitude par la vengeance des 
veâllajer. Tout ceci n’est qu’une conjecture , mais une conjecture que je considère comme moins éloignée de la réalité que le 
récit positif emprunté par notre auteur aux traditions historiques des Tamouls. E. J. 

( 2 ) La condition des parias est sans doute misérable ; elle l’est cependant beaucoup moins qu’on ne le croit communément. 
Le paria est un homme libre , pourvu qu’il ne veuille pas se mêler à la civilisation indienne ; on ne le poursuit pas comme 
un ennemi, on l’évite comme un être dégradé. Cette exécration générale n’est d’ailleurs pas importune au paria, parce que 
né avec elle, il la considère comme la compagne nécessaire de sa vie ; il 11 e croit pas qu’il lui soit donné de vivre autrement ; 
il ne voudrait peut-être pas vivre autrement ; car il ne comprend pas l’abstinence religieuse du brahmane. Dans les états 
gouvernés par des chefs musulmans , des paria sont quelquefois été élevés à de hautes dignités militaires, et ont eu des brah¬ 
manes sous leurs ordres : ils leur infligeaient des corrections corporelles comme aux autres soldats ; les br ahm anes , dès long¬ 
temps préparés à la discipline militaire par la discipline religieuse, supportaient les coups avec résignation, mais allaient 
aussitôt après se‘purifier par une ablution de la souillure que leur avait imprimée la main d’un paria. E. J. 

(3) Tous les métiers qui préparent ou qui emploient des peaux sont déclarés impurs ; on donne aux gens qui les exercent 
le nom commun de tcharmâra. Souillés par le contact habituel d’une matière morte , ces individus sont rejetés par l’horreur 
qu’ils inspirent, dans les derniers rangs de la société, et confondus avec les tchandâla ou les parias. Le mépris public leur 
associe ceux qui jouent des divers instruments recouverts de peau aux extrémités. ( "Voyez la feuille v de la xxi e livraison de 
Y Inde Française ). E. J. 

(4) Vallowen , dont on fait précéder le nom du mot tirou , l’équivalent tamoul de shrî , est la gloire de la littérature ta¬ 
moule ; il a composé en distiques et en chentamij ou haut tamoul, une collection d’apophthegmes moraux intitulée Koural. 
On trouve quelques extraits du Koural dans les Essais historiques sur l’Inde de M. de la Flotte ; ces extraits , dit l’auteur, sont 
empruntés à un manuscrit déposé à la Bibliothèque du Roi, qui présente une traduction française du poème placée en regard 
du texte. M. Ellis avait consacré de longues études à une édition du Koural; mais ni l’impression du texte ni la traduction 
n’étaient achevés, lorsqu’il fut surpris par une mort prématurée. On avait annoncé une traduction du même ouvrage par 
M. Rich. Clarke ; mais cette annonce paraît avoir été retirée. La sœur de Vallouven, Awaiyâr, s’est aussi illustrée par la com¬ 
position de poésies morales en haut style. E. J. 

(5) Voyez , dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Signes dont les Malabars se marquent au front, etc. 

i3 


60 


RELIGION DES MALABARS. 


parce qu’on l’accusait de manger de la vache et de prendre ses repas avec les Européens. L’affaire 
fit beaucoup de bruit; le chrétien fut enfin obligé de se justifier devant les PP. Jésuites, et de prou¬ 
ver qu’il n’avait jamais mangé de vache et ne s’était jamais assis à la table des Européens (i)..... 

Les parias étant considérés comme immondes, les Malabars, s’ils les touchaient, ou seulement 
leurs habits, croiraient participer à leurs péchés, et iraient aussitôt se purifier de cette souillure par 
une ablution. C’est pour cette raison que les PP. Jésuites ne font entrer dans leur église que les 
Malabars, et obligent les parias à se tenir en dehors pendant tous les offices divins. Si ces pauvres 
gens demandent la communion, on la leur donne par la fenêtre, ou on la leur porte hors de l’église. 
Les PP. de Pondichéry ont du moins long-temps observé cet usage ; les PP. du Madouré et des autres 
missions malabares l’observent encore très-exactement. Cette distinction ne tend qu’à entretenir 
l’orgueil des Malabars et à détruire en eux tous les principes de la charité ; car si un Malabar a natu¬ 
rellement tant de mépris pour un paria, qu’il ne veuille pas même le toucher du bout des doigts, pour 
le secourir dans ses besoins, de peur de se souiller, que sera-ce, si les PP. Jésuites les entretiennent 
dans ce préjugé?.... Quoique les parias paraissent souffrir patiemment cette distinction dans la vie 
civile, ils ne sont pas également disposés à la subir dans la vie religieuse ( 2 ) ; ils ont adressé de nom¬ 
breuses plaintes aux PP. de Pondichéry, et se sont même abstenus quelque temps de venir à l’église, 
lorsqu’on les en a exclus pour la première fois. Lorsqu’on voulut introduire cet usage à San Thomé, 
tous les parias se révoltèrent et s’enfuirent de leurs habitations ; on fut obligé, pour les ramener, 
de leur faire la promesse de les admettre indistinctement dans l’église avec les Malabars; aussi ne 

sépare-t-on les parias des Malabars ni à San Thomé ni à Madras. Que les PP. Jésuites ne disent 

pas que les princes défendent sous de grandes peines aux parias, même chrétiens, de se trouver 
avec les Malabars dans la même église , que des lois expresses ont été faites à ce sujet ; ce n’est qu’un 
mensonge inventé par les PP., pour excuser leur condescendance ; il est certain qu’il n’y a aucune loi 
particulière qui détermine des châtiments pour ce genre de fautes; mais, comme les princes gentils 
se font honneur de veiller à l’exécution des lois établies par les dieux, lois qui n’obligent que sous 
peine de péché, ils font châtier ceux qui les transgressent, lorsqu’on les leur dénonce; c’est d’ailleurs 
ce qui arrive très-rarement; on pourrait à peine en citer deux exemples. Les Malabars savent fort 
bien d’ailleurs se venger eux-mêmes de ces offenses ; car si un paria, même chrétien, entre dans la 
maison d’un Malabar également chrétien , il est assuré de voir toute la famille se jeter sur lui et l’ac¬ 
cabler de coups. Il faut donc avouer franchement que si les Malabars chrétiens et les PP. consen¬ 
taient à ce que les parias se trouvassent avec eux dans la même église, les princes n’y apporteraient 
aucune difficulté. On ne peut d’ailleurs alléguer une pareille excuse à Pondichéry, puisque les Fran¬ 
çais gouvernent cette ville , et que bien loin de défendre aux parias de se rencontrer avec les Mala¬ 
bars dans la même église, ils ont plus d’une fois blâmé la distinction conservée par les PP. entre 
leurs néophytes.Le moyen terme que les PP. de Pondichéry ont adopté pour calmer le ressenti¬ 

ment des parias , a été de faire ajouter à l’église des Malabars un appentis d’où ils entendent la messe 
et reçoivent la communion. 

CHAPITRE II. 

Institution du sacerdoce des brahmanes . 

C’est, on l’a déjà observé, la croyance des brahmanes et des Malabars, que le dieu Brahmâ fit 
sortir les brahmanes de sa bouche, les institua comme ses successeurs et les héritiers de son sacer¬ 
doce , et accorda à eux seuls le droit de porter le cordon yakiy-opavidam et le koudoumbi , en obser¬ 
vant certaines cérémonies prescrites par la loi. Quand il naît un enfant mâle dans la caste des brah¬ 
manes, on célèbre la cérémonie religieuse du yâtakarmam le jour même de la naissance de l’en¬ 
fant; l’intention de cette cérémonie est de le déclarer né brahmane. Le onzième jour, on célèbre 
d’autres sacrifices et on lui donne un nom, qui est toujours celui de quelque dieu ; cette cérémonie 
s’appelle nâmakarmam. Cent cinq jours après la naissance a lieu le choulâkarmam (3), qui consiste 

( 1 ) L’auteur cite ici quelques passages d’un ouvrage du P. J. de Britto sur la religion et les mœurs des Indiens ; j’ai supprimé 
ces extraits qui ne présentaient aucun fait nouveau. L’ouvrage du P. J. de Britto a d’ailleurs été intégralement publié à 
Lisbonne il y a quelques années. E. J. 

( 2 ) Il est cependant certain que les parias ne peuvent pénétrer dans aucun temple, pas même dans celui de leur divinité 
protectrice, Mâriyammai ; on expose à la porte du temple la partie qu’il leur est permis d’adorer de cette divinité, qui semble 
néanmoins avoir été créée pour eux comme une compensation : voyez la feuille 1 de la xxi e livr. de Y Inde Française. E. J. 

(3) En sanskrit tchoudâkarman ou tchoûlâkarman. Ce passage présente quelques difficultés. Le tchoûlâkârya est proprement 
la cérémonie de la tonsure. L’acte de percer les oreilles pour les préparer à recevoir des anneaux ou des pendants est simple¬ 
ment accessoire; cet acte ne paraît même avoir un caractère religieux que dans un seul cas, lorsqu’à la naissance d’un troi¬ 
sième fils , on perce les oreilles des trois enfants, afin d’écarter les influences de l’envie qui menacent l’un d’eux d’une mort 






51 


RELIGION DES MALABARS, 
à percer les oreilles de l’enfant, et à faire des sacrifices pour le préserver de toutes les mauvaises 
influences des planètes. A sept ans on le fait brahmatchârîCi). A douze ans on lui confère le sacerdoce 
et on le marie. Ainsi les brahmanes prennent deux ordres pour arriver à la plénitude de leur sacer¬ 
doce; ce sacerdoce, exclusivement réservé à la tribu brahmanique, se transmet de père en fils. 

CHAPITRE III. 

Cordon yakiyopavidam. 

Les brahmanes seuls peuvent préparer le triple cordon yakiyopavidam , et ils ne peuvent le faire 
que suivant certaines règles. Ils passent cent huit fois le fil de chaque cordon autour de la main, en 
l’honneur des cent huit visages de Brahmâ ; c’est la mesure qu’il doit avoir pour être mis en sau¬ 
toir sur l’épaule; ce fil doit être tressé de manière que chaque cordon soit formé de neuf brins : les 
trois cordons, réunis par un nœud, constituent le triple cordon yakiyopavidam ( 2 ). 

Les trois cordons dont est formé cet insigne représentent les trois grandes lois que Kartâ (3) ou 
l’être souverain révéla à Brahmâ, et que Brahmâ transmit aux brahmanes. Ces lois sont nommées 
iroukouvédam,yachourvêdam et sâmavêdam. Il y en a une quatrième d’une moindre importance, nom¬ 
mée adarvavédam (4), et aussi révélée à Brahmâ par Kartâ; elle enseigne des sortilèges, des malé¬ 
fices, des incantations magiques, et les moyens de se préserver de leur influence. Kartâ investit donc 
Brahmâ du cordon pour le consacrer au soin de maintenir ces lois, et Brahmâ consacra de même les 
brahmanes. Cet insigne porte un nœud qui réunit les trois cordons, et qui représente le dieu Brahmâ; 
aussi nomme-t-on ce nœud bralimamoudi , nœud de Brahmâ. Lorsque l’on ordonne le brahmatchârî , 
on lui donne un triple cordon ; il en reçoit un second en même temps que l’ordre de grihastlia (5) : 
ces deux cordons sont des onctions qui le consacrent au ministère de brahmatchârî et à celui de 
grihastlia. 

Les kchatiriyer portent aussi un cordon, mais il ne les investit d’aucune fonction sacerdotale. Ils 
ne peuvent en effet ni être reçus brahmatchârî , ni enseigner la loi de Brahmâ, ni présider aux sacri¬ 
fices institués par la loi religieuse ; les prières récitées dans la cérémonie de l’investiture ne sont d’ail¬ 
leurs pas les mêmes pour les uns et pour les autres. Le cordon du kchatiriyen est l’insigne de la dignité 
royale et de la destination au trône ; car il peut seul prétendre légalement à la royauté. Le cordon 
produit donc un double effet dans la personne des kchatiriyer : il leur confère d’abord l’onction 
royale, et ensuite le droit d’apprendre les lois, pour gouverner avec sagesse et rendre à tous une 
exacte justice. Ce sont les brahmanes qui doivent leur enseigner ces lois ; les autres castes ne sont pas 
même admises à en entendre la lecture. Aujourd’hui que la race des kchatiriyer est presque éteinte , 
les rois appartiennent à quelqu’une des autres castes, et ne portent point le cordon (6). 

prochaine; cet acte se nomme karnavêdha. Le tchoAlâkârya , suivant Manou, doit être célébré dans la première ou dans la 
troisième année ; la Mitâkcharâ ne fixe point l’époque de cette cérémonie ; le mot yathâkoulam de son texte indique seulement 
que les circonstances et peut-être l’époque de cet acte religieux ne sont pas les mêmes pour toutes les castes. Il faut d’ail¬ 
leurs observer que, suivant notre auteur lui-même (chapitre vx) , l’on rase la tête et l’on perce les oreilles des kchairiya à l’âge 
de trois ans ; or cette assertion est difficile à concilier avec celle qu’il émet ici, à moins que la cérémonie du cent cinquième 
jour ne soit l’initiation puérile dans laquelle on confère à l’enfant le bâlôpavîta ou le cordon sacré des enfants. E. J. 

( 1 ) Voyez , dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Ordre des brahmatchârî. 

( 2 ) En sanskrit yâgyâpavîta, yadjnopavîta , ou simplement oupavîta, en tamoul poûnal ou poiînanoûl ( littéralement Y orne¬ 
ment ) , le cordon du sacrifice , l’insigne de la double naissance des trois premières castes. Le cordon des brahmanes doit être 
de coton ( karpâsa ), celui des kchairiya de filaments de shana ( espèce de chanvre ), et celui des vaîshya de laine ( mécha- 
lôma ). Manou dit que le cordon doit être triple ( irwrit ) ; l’ancien législateur Dévala , cité par un des commentateurs de Manou, 
s’exprime avec une précision qui n’est pas sans obscurité : « Fais l’yadjhâpavîta ; que les cordons soient neuf fils* , c’est-à-dire 
sans doute que chaque cordon soit composé de neuf fils. U oupavîta est disposé dans la direction consacrée de gauche à droite ; 
il l’est en sens contraire pendant les cérémonies du shrâddha ; il ne doit avoir qu’un seul nœud ( granthi ) nommé brahma- 
granihi. E. J. 

(3) Kartâ est l’être suprême ou le Paramâtmâ. Kartâ , qu’on écrit aussi karten, paraît être dérivé du sanskrit kartri ( qui 
agit, qui fait ) ; il signifie en tamoul maître , seigneur. Le pluriel de ce mot, employé dans un sens honorifique ( kartâkel ), 
est devenu le titre des rois du Madouré ; kirandakartâkel ou les maîtres du graniham ( sanskrit ), est un nom d’honneur qui, 
dans l’Inde méridionale, a la même valeur que le mot pandita dans l’Inde supérieure. E. J. 

(4) On peut consulter sur la question de l’authenticité de ce quatrième vêda, les savantes observations de M. F. Windisch- 
man ( Sancara sive de theologumenis etc., p. 52). La division de la parole sacree en quatre collections n a ete reconnue que 
dans les temps modernes : l’alharvan est, il est vrai, une composition d’une haute antiquité , mais cette composition est 
postérieure , sous sa forme actuelle du moins , aux trois premiers vêda; cette différence d âge peut etre reconnue seulement a 
ce signe , que Yatharvan seul contient un plus grand nombre d ’oupanichad ou de résumés philosophiques que les trois autres 
vêda ensemble ; or les oupanichad sont généralement d’un style plus moderne que les hymnes védiques. E. J. 

(5) Voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Ordre des brahmanes. 

(6) Généralement admise dans le sud de l’Inde, où elle semble être confirmée par l’état actuel de la population, vivement 



52 


RELIGION DES MALABARS. 

Les individus de la caste vaichiyen jouissaient aussi du privilège de porter le cordon, comme 
insigne de leur dignité de ministres d’état ; car ils avaient seuls le droit de contracter et de négocier 
au nom et dans les intérêts de l’état. Ils étaient obligés, si le roi avait quelque guerre à soutenir, de 
lui faire des avances gratuites d’argent ; si l’un d’eux mourait sans enfants, toute sa fortune était 
dévolue au roi (i). De tous les profits qu’ils faisaient, ils devaient offrir une partie au roi et donner 
une autre partie aux pauvres ; ils gardaient le reste pour eux et pour leur famille. Ils ne prenaient le 
cordon qu’à la solemnité de leur mariage, et ils le prenaient avec quelques cérémonies particulières ; 
mais, dès ce moment, ils ne le quittaient plus. La caste des vaichiyer devenant de jour en jour 
moins nombreuse, et ne pouvant plus suffire au service de l’état, les autres castes, non moins avides 
d’argent, commencèrent à entrer aux affaires. La caste des vaichiyer s’éteignit insensiblement. Il est 
vrai que les kômoutti et les chetti ( 2 ), qui font aujourd’hui le commerce parmi les Malabars, prétendent 
être issus de cette caste ; mais leur prétention est depuis long-temps contestée ; bien que cette ques¬ 
tion d’origine n’ait pas encore été décidée, ils n’en portent pas moins le cordon. Les charpentiers, 
les ouvriers en fer et en cuivre, les orfèvres, les tisserands et les peintres le portent également, ils 
ont tous des motifs particuliers de rapporter leur origine à Brahmâ (3). Les hommes instruits sou¬ 
tiennent que c’est un grand abus, la cause en est, disent-ils, que ces peuples ne sont pas gouvernés 
par des rois issus de la race royale, et que les brahmanes ayant pris le droit de conférer le cordon, 
et y trouvant d’ailleurs du profit, loin de s’opposer à cet abus, sont les premiers à l’autoriser. Au 
reste, aucune des castes nommées plus haut n’observe les devoirs imposés aux vaichiyer (4). Bien 
que ces prétendus vaichiyer portent le cordon dès le moment de leur mariage, ils n’ont d’ailleurs 
aucun titre religieux, aucun caractère sacerdotal, ils ne peuvent même pas assister à la lecture des 
lois religieuses; le cordon n’est donc pour eux qu’une marque de dignité. Les autres castes pren¬ 
nent aussi le cordon dans la solemnité du mariage ; mais elles cessent de le porter immmédiatement 
après. On avoue d’ailleurs que c’est encore un abus produit par l’excessive condescendance des 
brahmanes. Il résulte des détails qui viennent d’être donnés, qu’on peut considérer le cordon sous 
trois points de vue différents : pour les brahmanes, il est le signe du caractère sacerdotal dont ils 
sont revêtus; pour les rois, il est le signe de la dignité royale; pour les vaichiyer, il est le signe de 
la condition de ministre d’état. Il faut d’ailleurs observer que, dans tous les cas, les trois cordons 
représentent les trois grandes lois, et le nœud, Brahmâ, qui est, pour ainsi dire, le lien commun 
de ces lois. 

Le brahmane peut perdre le cordon de trois manières : ou par accident , ou avec intention, ou par 
violence. S’il le perd avec intention , comme en le rompant par dépit ou par colère, il tombe par le 
fait même dans l’indignité du crime ; il est dès ce moment regardé comme un homme qui a abandonné 
la loi des dieux et leur culte, et ne peut plus, suivant leur discipline, remplir aucune fonction de 
son ministère. Si le brahmane perd le cordon par violence, comme en se battant avec un autre brah¬ 
mane , il tombe par le fait même dans l’indignité produite par le défaut de réputation, parce qu’il 
est dès lors atteint d’infamie publique; il lui est interdit de remplir aucune des fonctions qui lui 
sont attribuées par la loi. Si le brahmane perd le cordon par accident, s’il le rompt, par exemple, 
en se baignant ou en dormant, il peut en prendre un autre, sans observer aucune cérémonie. Mais, 


contestée dans l’Inde supérieure, où des tribus entières de kchatriya se sont conservées sans mélange ; la tradition relative à 
l’extinction totale de la race guerrière paraît avoir été répandue avec complaisance par les brahmanes , qui ont rapporté à ce 
fait la légende de Parashourâma , bien qu’elle ne soit pas réellement applicable aux kchatriya soumis à la civilisation brah¬ 
manique. Le premier avènement des shoûdra à la royauté est une des époques remarquables dont il est fait mention dans les 
pourâna; la première famille de shoûdra qui ait régné, est, suivant cette autorité , celle des Mâorya , dont le chef fut Tchan- 
dragoupta ; les livres bouddhiques prétendent néanmoins que les Maârya appartenaient à la race des kchatriya, et descendaient 
de la tribu royale des Shâkya. E. J. 

(t) Ce n’est que dans les anciens monuments de la littérature des k brahmanes, et surtout dans ceux de la littérature 
bouddhique, que l’on voit les vaîshya entourés d’immenses richesses et d’une grande considération ; Bouddha s’incarne plu¬ 
sieurs fois, dans ses djâtaka, en sârthavâha, chef de marchands, et en oanitshrêchthî ou prévôt des marchands. E. J. 

( 2 ) Les kômoutti et les chetti sont réellement des choûtirer. Les kômoutti appartenaient autrefois , de même que les chetti, 
avec lesquels ils étaient alors confondus, à la division des 'choûtirer, connue sous le nom de main gauche ; ils sont passés, par 
une espèce d’adoption, dans la division de la main droite. Chetti, originairement altéré du sanskrit shréchthî (chef ou syndic 
des marchands ), signifie simplement aujourd’hui marchand; aussi dit-on vellânchetli, marchands de la caste des vcllâjer. E. J. 

(3) Les parias eux-mêmes ont revêtu du triple cordon le dieu protecteur de leur caste, né paria : voyez la feuille 1 de la 
xxi® livraison de l 'Inde Française. E. J. 

(4) Les vaniteuses prétentions des castes inférieures au sujet du cordon sont pour les brahmanes un inépuisable sujet de 
railleries ; le mépris que leur inspirent les ridicules efforts des autres castes pour se rapprocher d’eux , se produit en phrases 
proverbiales, presque toutes assez désobligeantes, telles que celles-ci : « Le cordon est vraiment un beau harnois pour un âne » ; 
« qu’une corneille se lave trois fois par jour, elle ne deviendra jamais un héron » ; « cette vache est noire, essayez de la laver 
dans le lait pour la blanchir » ; « autant vaut prendre la queue d’un chien et la frotter d’huile pour la redresser » , etc. E. J. 


■ 


RELIGION DES MALABARS. 53 

pour se réhabiliter dans les deux premiers cas, il doit prendre un nouveau cordon avec toutes les 
cérémonies de l’investiture. 

CHAPITRE IV. 

Koudoumbi. 

Brahma, après avoir revêtu les brahmanes du cordon , pour les désigner comme les dépositaires 
des lois , institua le koudoumbi, pour leur conférer la plénitude du sacerdoce : ainsi, le cordon ex¬ 
prime le caractère de docteurs, et le koudoumbi le caractère de sacrificateurs (i). Kartâ consacra lui- 
même Brahma par la cérémonie du koudoumbi, lorsqu’il l’institua pontife suprême. 

Le koudoumbi est une touffe de cheveux que les brahmanes laissent à la partie postérieure de leur 
tête, qui est d’ailleurs entièrement rasée ( 2 ). Lorsqu’à l’ordination du brahmatchârî on lui confère le 
koudoumbi, on le consacre par une onction; lorsqu’on fait passer le brahmatchârî dans l’ordre sacer¬ 
dotal , on consacre son koudoumbi par une nouvelle onction ; les paroles que le brahmane officiant 
prononce à chacune de ces onctions en expriment distinctement l’intention. Les membres de la tribu 
royale portent aussi le koudoumbi; ils le prennent à trois ans, au moment où on leur perce les oreilles. 
Les vaichiyer et les choutirer se laissent ordinairement croître les cheveux, et les portent roulés sur 
un coin de la tête. Il y en a cependant quelques-uns qui portent le koudoumbi; c’est un abus qu’ils 
commettent sans trouver d’opposition ; ils ne célèbrent d’ailleurs aucune cérémonie à cette occasion. 

Il y a cette différence entre le koudoumbi des brahmanes et celui des kchatiriyer, que le koudoumbi 
des brahmanes se confère en deux degrés, et imprime au brahmatchârî et au grihastlia deux caractères 
distincts , qui les obligent à l’observation de deux règles différentes de l’ordre brahmanique , tandis 
que le koudoumbi des princes se confère en une seule cérémonie, à l’âge de trois ans, et exprime 
uniquement le devoir qui leur est imposé, d’être les protecteurs de la religion (3). Une autre différence, 
c’est que les cérémonies par lesquelles on confère 1 e koudoumbi ne sont pas les mêmes pour les kcha¬ 
tiriyer que pour les brahmanes ; ainsi, dans le premier cas, le brahmane officiant n’enveloppe pas 
le manche du rasoir de brins de tarpai; ce n’est pas ce brahmane qui marque la place du koudoumbi ; 
les brahmanes ne répandent pas sur le koudoumbi du riz mêlé de safran (4) ; on ne célèbre pas la céré¬ 
monie des cinq koudoumbi ; de plus , le brahmatchârî et le griliastha ne peuvent jamais renoncer à 
leur koudoumbi, tandis que les rois y ont souvent renoncé, et ont laissé croître leurs cheveux. 

Le brahmane peut perdre le koudoumbi comme le cordon, de trois manières : ou par accident, ou 
avec intention, ou par violence. Il peut le perdre par accident dans le cas par exemple où la mala¬ 
die fait tomber les cheveux qui formaient le koudoumbi ; il n’encourt alors aucun reproche. Il peut 
perdre le koudoumbi avec intention, comme lorsque, par mépris, par colère ou par dépit, il se le 
coupe ou se l’arrache; il tombe par le fait même dans l’indignité du crime; il né peut plus , dès ce 
moment, remplir aucune fonction de son ministère; lorsque les cheveux du koudoumbi ont crû de 
nouveau, il doit se relever de son indignité, en célébrant de nouveau les cérémonies de cette consé¬ 
cration spéciale. Le brahmane peut encore perdre le koudoumbi par violence, comme lorsqu’il lui est 
arraché dans une rixe ou dans quelque circonstance semblable; il encourt par le fait même l’indi¬ 
gnité produite par le défaut de réputation , parce qu’il est dès lors atteint d’infamie publique ; il est 
obligé , pour se relever de cette indignité, de se soumettre à une pénitence qui consiste à faire quel¬ 
ques aumônes, à jeûner pendant quelques jours, et à réciter certaines prières en présence d’un 
brahmane officiant qui représente Brahmâ , et de dix-neuf autres brahmanes. 


( x ) J’ai des motifs de croire que ces distinctions sont dues uniquement à l’imagination de notre auteur ; le caractère de 
oêdavid n’est pas distinct dans le brahmane de celui de yadji. Je pense qu’il y a dans ce chapitre et dans le suivant quelques 
explications trop subtiles. L’auteur a été évidemment dominé dans ses recherches par des idées religieuses qui ne sont pas 
celles de l’Inde : ainsi il attribue aux brahmanes un caractère sacerdotal ; leurs rapports présents avec les tribus de l’Inde mé¬ 
ridionale peuvent certainement suggérer cette idée ; mais des recherches un peu plus avancées que celles qu’a faites notre 
auteur l’eussent convaincu que tel n’est pas le caractère réel et primitif des brahmanes , qu’il leur est au contraire défendu 
par les lois religieuses d’offrir le sacrifice pour les shoiîdra, et qu’en l’offrant pour les deux autres races qui jouissent du 
bonheur d’une double naissance, ilsaccomplissent seulement un acte de protection envers des races qui leur sont inférieures en 
mérite et en puissance. E. J. 

( 2 ) J’ai conservé la prononciation vulgaire de ce mot, qui s’écrit régulièrement koudoumi ; c’est le tchoûdâ ou tchoûlâ 
sanskrit. E. J. 

(3) Le rapport établi entre le koudoumbi et les devoirs du kchatriya , me paraît être un de ceux qui ne reposent que sur 
l’autorité de notre auteur. E. J. 

(4j Au sacre des rois de la côte de Malabar, on répand sur leur tête du froment mêlé de poudre d’or. E. J. 

'4 


54 


RELIGION DES MALABARS. 


CHAPITRE Y. 

Ordre des brahmatchdrî. 

Quelques jours avant l’ordination du brahmatchdrî , on prépare une tente dans la cour de la mai¬ 
son, avec le plus d’élégance possible; la veille du jour de la cérémonie, on envoie convier les brah¬ 
manes. Le jour même de l’ordination, dès le matin , on purifie toutes les places de la maison avec 
de la fiente de vache délayée dans de l’eau, et on arrose toutes les murailles avec de l’urine de vache, 
pour effacer toutes les souillures légales. Les brahmanes, avant de se rendre à la cérémonie, se 
lavent le corps et prennent des cendres ou des terres blanche et jaune, chacun selon son usage. 
Tous les brahmanes étant assemblés ( les autres Malabars ne peuvent même pas assister à cette 
cérémonie), on étend au milieu de la tente deux couches de riz, sur lesquelles on place deux pots 
remplis d’eau et de feuilles de manguier ; le brahmane officiant récite des oraisons sur cette eau , en 
invoquant les rivières sacrées; elle représente dès lors ces divinités, et a la vertu d’effacer les péchés ; 
le brahmane prend pour aspersoir des feuilles de manguier, et arrose de cette eau le brahmatchdrî 
et tous les assistants. Ces feuilles de manguier, comme on l’a déjà observé, représentent la déesse 
Latchimi (i). Le brahmane officiant, tout en récitant des oraisons, enveloppe le manche'd’un rasoir 
de brins de tarpai (cette herbe est consacrée à Vachichten , fils de Brahmâ, le maître des neuf pla¬ 
nètes) ( 2 ) ; il coupe ensuite quelques mèches de cheveux sur le devant, sur le derrière, aux deux côtés 
et sur le sommet de la tête du brahmatchdrî , en récitant à chaque fois des prières. Il remet alors le 
rasoir au barbier, qui rase la tête de l’enfant, en laissant cinq touffes ou koudoumbi aux cinq places 
marquées par le brahmane. Le premier de ces koudoumbi représente 1 e yâtakarmam, le second le 
nâmakarmam , deux signes de sa consécration au culte des dieux ; le troisième, le choulakarmam , 
présage d’une heureuse fortune; le quatrième est le signe de sa destination à l’étude des lois ; le cin¬ 
quième doit exprimer le nouveau caractère dont il va être revêtu (3). Cela fait, l’enfant va se laver la 
tête et le corps, pour se purifier de la souillure qui lui a été imprimée par la main du barbier, et pour 
éviter de rendre la cérémonie impure, en laissant tomber quelques poils sur les objets qui y servent. 
Il revient ensuite s’asseoir à la même place sous la tente. On allume alors un feu avec neuf espèces 
de bois consacrés aux neuf planètes ; ce feu est un sacrifice qui leur est offert, pour les prier d’ac¬ 
corder à l’enfant l’intelligence de la philosophie et la connaissance des choses futures. Le brahmane 
officiant qui représente Brahmâ distribue ces diverses espèces de bois à neuf autres brahmanes 
chargés du soin d’entretenir le feu (4) ; le brahmane officiant y jette de temps en temps un peu de 
beurre et quelques grains de riz, les offrant en sacrifice avec les formules de prières ordinaires. Il 
faut observer que le feu doit être entretenu , nuit et jour, par des brahmanes, pendant tout le 
temps de la consécration.... 

Il y a quelques brahmanes qui entretiennent aussi un feu perpétuel ; ils allument ce feu dans la 
cérémonie où ils reçoivent le titre de docteurs de la loi (5) ; un petit nombre seulement peut prétendre 
à cet honneur, à cause des grandes dépenses dont il est l’occasion. Lorsqu’un brahmane désire se 
faire recevoir docteur, il choisit en pleine campagne un emplacement commode, pour dresser une 
tente spacieuse qui puisse contenir tous les assistants ; il prie ensuite cent brahmanes des plus savants 
de venir l’examiner. Si les brahmanes pensent qu’il a fait preuve d’une capacité suffisante , ils l’au¬ 
torisent à célébrer la cérémonie de son inauguration : il choisit vingt-cinq ou trente de ces brah- 


( 1 ) Voyez , dans la première partie de ces extraits, le chapitre xvn , p. 20. 

( 2 ) Ce passage présente une notion qui ne parait pas être d’une parfaite exactitude. Vasichtha n’a aucun titre connu au 
nom de maître des planètes ; les dénominations de grahanâyaka , grahaputi , graharâdja sont au contraire accordées , soit au 
soleil, soit à la planète de Saturne. Je ne me rappelle d’ailleurs aucun texte qui fasse mention du kousha comme d’une herbe 
consacrée à Vasichtha : les Tamouls auraient-ils joué sur les mots, et consacré le kousha à ce vénérable riehi , parce qu’il 
était Yâtchârya et le pourôhita des princes de la race de Kousha? E. J. 

(3) Cette explication me paraît encore douteuse ; le mysticisme qu’on y remarque n’est pas celui des brahmanes. S’il fallait 
expliquer la cérémonie des cinq koudoumbi , j’aimerais mieux y voir ( et cette conjecture serait justifiée par la signification de 
la pratique religieuse du pahtchâgni ou des cinq feux ), un symbole des quatre Vasou et d 'Aditya assistant à la consécration 
du brahmatchârî. E. J. 

(4) Voyez , dans la première partie de ces extraits , le chapitre xvn, p. 28. 

(5) Je ne sais quelle est la dignité brahmanique que l’auteur veut désigner par ces mots ; ce n’est sans doute pas celle de 
gourou ou à’âtchârya , puisqu’elle est conférée soit par le droit de la naissance, soit par l’élection ; les vaîdika et les smârta 
sont ainsi nommés à cause de leurs études spéciales, et ces noms sont moins des titres que les désignations de sectes particu¬ 
lières de brahmanes. La circonstance du feu accompagnant au bûcher celui qui l’a entretenu pendant sa vie, paraît désigner 
des brahmanes sâgnika ; mais tous les grihastha devant entretenir trois feux, sont par cela même nommés sâgnika , et cepen¬ 
dant les cérémonies rapportées ici ne sont certainement pas celles de la consécration des grihastha. E. J. 


55 


RELIGION DES MALABARS, 
mânes et les prie d'officier; ils préparent tous ensemble un bûcher composé des espèces de bois 
consacrés aux neuf planètes ; ils allument du feu vierge, en frottant l’un contre l’autre deux mor¬ 
ceaux d ’arachou, et, avec ce feu, embrasent la pile de bois (i). On commande alors à un potier d’ap¬ 
porter un chevreau sans taches : pour rendre le potier capable d’être admis à cette cérémonie et 
d’entendre lire les formules sacrées, les brahmanes récitent sur lui des oraisons qui ont la vertu de 
le transformer. Ils répètent ensuite pendant trois jours à haute voix des prières aux oreilles du che¬ 
vreau ; puis le potier lui bouche toutes les issues par lesquelles il peut respirer, et le fait mourir en 
lui serrant violemment les testicules ( 2 ). Pendant ce temps, les brahmanes adressent des prières à 
Brahma, déclarant que , s’ils privent cet animal de la vie , c’est seulement pour se conformer à la loi 
religieuse, et qu’ils ne sont dès-lors coupables d’aucun meurtre. Le potier ouvre le ventre du che¬ 
vreau et lui arrache le foie; les brahmanes le lavent d’abord dans du lait doux, puis ensuite dans 
du beurre, l’exposent quelque temps au soleil, et le rôtissent devant le feu du sacrifice ; le brah¬ 
mane reçu docteur le coupe par petits morceaux, le mêle dans un vase avec du beurre, et se servant 
d’une feuille de manguier comme d’une cuillère, répand une partie de ce mélange dans le feu du 
sacrifice ; ce qui en reste dans le vase, on le pétrit avec de la farine de froment, et on en forme une 
espèce de pain, qu’on partage entre les brahmanes officiants ; chacun mange le morceau qu’il a reçu. 
Cette cérémonie terminée, le nouveau docteur donne aux brahmanes, pendant trois jours, des 
festins splendides, bien que les trois jours précédents il les ait déjà magnifiquement traités; le troi¬ 
sième jour, les assistants , quelquefois au nombre de plus de mille brahmanes, se retirent tous chez 
eux. Le nouveau docteur prend du feu du bûcher et l’emporte avec soin dans sa maison ; il est dès- 
lors obligé de l’entretenir constamment, en y jetant trois fois par jour, savoir : le matin, à midi et le 
soir, des diverses espèces de bois consacrés aux neuf planètes (3) ; il peut, aux autres heures de la jour¬ 
née, l’entretenir avec tout autre combustible. Il doit conserver ce feu pendant toute sa vie. Si ce feu 
venait par malheur à s’éteindre , il serait nécessaire de recommencer toutes les cérémonies décrites 
plus haut, le sacrifice du chevreau excepté. Ces brahmanes docteurs ne mangent jamais chez les 
autres brahmanes (4) ; après leur mort, on brûle leurs restes avec le feu qu’ils ont entretenu pendant 
leur vie. 

Revenons à l’ordination du brahmatchârï. Le feu étant allumé, on célèbre la cérémonie de l’im¬ 
position du cordon yakiyopavidam. Le brahmane officiant, après avoir récité des oraisons sur le 
cordon, pour le consacrer, fait approcher l’enfant, lui fait lever à la hauteur de son épaule gauche 
la main gauche, les doigts étendus, lui fait abaisser à la hauteur de sa hanche droite , la main droite, 
les doigts également étendus , lui passe le cordon aux deux pouces des mains, puis le lui met en tra¬ 
vers sur le corps (5). Ce brahmane attache au cordon un morceau de peau de cerf qui ne doit en être 
séparé qu’au moment où le brahmatchârï est investi du sacerdoce ; cette peau signifie, suivant eux, 
que l’enfant est le disciple de Brahma. Cela fait, le barbier coupe quatre des koudoumbi et laisse seu¬ 
lement celui qui se trouve sur la partie postérieure de la tête. L’enfant va aussitôt se laver la tête 
et le corps, et revient prendre sa place ; le brahmane officiant et les autres répandent sur son kou¬ 
doumbi chacun une poignée de riz mêlé de safran , en récitant des prières : le safran et le riz sont 
offerts en sacrifice aux dieux. Ce n’est que dès ce moment que le brahmatchârï a le caractère néces¬ 
saire pour étudier les lois divines et pour observer la règle de Brahma. L’effusion de riz que le brah¬ 
mane représentant Brahma et les brahmanes assistants font sur le koudoumbi du brahmatchârï est 
réellement une onction ; cette cérémonie en effet signifie l’obéissance dévouée qu’il doit prêter à 
la loi religieuse, et la fidélité absolue qu’il doit lui garder. Une autre onction est l’imposition du 
cordon sur les mains étendues, l’une élevée et l’autre abaissée : le cordon et les deux mains repré- 

( 1 ) Le feu âhavanîya ou feu des sacrifices doit être allumé par la friction non interrompue de deux morceaux de bois , l’un 
de shami ( espèce d’acacia), l’autre d ’ashoattha; on attribue à la sève du shami la propriété d’être ignescente; la mythologie 
explique cette croyance populaire par une légende dans laquelle la décence est peu respectée. E. J. 

( 2 ) Le potier bouche avec de l’argile toutes les issues par lesquelles peut s’échapper le souffle vital, afin que l’animal meure 
pour ainsi dire plein de sa vie, et qu’ainsi le sacrifice offert soit entier; car cette condition est un des principaux mérites de 
tout sacrifice. Quelquefois on tue le bouc en lui écrasant les testicules à coups de bâton. E. J. 

(3) Ces trois heures sont celles des sandhyâ légaux ; c’est à ces heures que les brahmanes, quelle que soit leur secte, célè¬ 
brent les cérémonies domestiques en l’honneur des dieux. E. J. 

(4) L’auteur aurait dû indiquer le motif de cette réserve particulière aux brahmanes désignés par lui sous le nom de 
docteurs de la loi; je crois que ce motif est le devoir religieux de ne manger d’autres aliments que ceux qui ont été préparés 
au moyen du feu consacré entretenu soit par eux-mêmes, soit par des brahmanes du meme ordre. E. J. 

(5) La théorie de cette cérémonie se trouve dans la Mânaoasamhitâ ; le brahmatchârï , suivant cette autorité, se nomme 
oupavîtî au moment où il étend la main droite ; prâlchînârîlî au moment où il étend la main gauche, et nivîtî lorsque le 
cordon a été passé à son cou. E. J. 


56 


RELIGION DES MALABARS, 
sentent les trois vêda, dont le dépôt est confié aux brahmanes : on met enfin le cordon en sautoir 
sur le corps du brahmatchâri , pour signifier sa parfaite soumission au joug de ces lois (x). 

La cérémonie du koudoumbi étant terminée, le brahmane officiant récite des prières et ceint les 
reins de l’enfant d’un petit cordon nommé arainam , tressé avec des brins de l’herbe manji ( 2 ), 
qui est consacrée à Brahma ; il lui met sur les parties un morceau de toile dont un bout est fixé par 
devant dans le cordon arainam , et l’autre, passé entre les cuisses, est fixé par derrière dans le 
même cordon ; c’est un signe de la chasteté inviolable que le brahmatchâri doit observer jusqu’à son 
mariage. Le brahmane officiant lui met ensuite à la main droite un bâton , au bout duquel est atta¬ 
ché , en manière de banderole , un morceau de toile semblable au premier, autre symbole du devoir 
de chasteté ; ce bâton, nommé tandam , est consacré par les prières que le brahmane récite avant 
de le donner à l’enfant. Il lui met encore à la main gauche un petit pot rempli d’eau, nommé kaman- 
dalam y il consacre d’abord le vase, puis l’eau qui y est contenue (3). Ce brahmane et neuf autres 
brahmanes vont prendre ensemble l’habit de brahmatchâri , le consacrent par des prières, et en 
revêtent l’enfant. Le brahmane officiant l’instruit de toutes les cérémonies que doit faire , deux fois 
le jour, le brahmatchâri , savoir, le matin et le soir, et lui fait répéter toutes les prières qui doivent 
accompagner ces cérémonies. Cette instruction se répète pendant quatre jours, en présence des 
mêmes brahmanes. Le feu dont on a parlé plus haut doit être entretenu aussi long-temps jour et 
nuit. Le père du nouveau brahmatchâri donne enfin un repas aux brahmanes. Le brahmatchâri , au 
milieu du repas, vient, un plat à la main, leur demander l’aumône ( 4 ). Dès ce moment, il s’appelle 

brahmatchâri , c’est-à-dire observateur de la règle de Brahmâ_ La consécration du brahmatchâri 

et celle du grihastha durent chacune quatre jours; ce temps est nécessaire pour qu’ils soient par¬ 
faitement instruits de leurs devoirs religieux. 

CHAPITRE VI. 

Règle et vêtement des brahmatchâri. 

L’habit du brahmatchâri n’est autre chose qu’une toile de cinq coudées de longueur, qui lui ceint 
les reins et qui retombe jusqu’aux genoux. Le brahmatchâri se couvre encore les épaules d’une toile 
de cinq coudées de longueur, qui n’est point attachée, et dont les bouts viennent pendre par 
devant; mais cette pièce de toile ne fait point partie du vêtement sacré; elle sert seulement à ga¬ 
rantir celui qui la porte de l’excès de la chaleur ou du froid. 

Le brahmatchâri est obligé, sous peine de grand péché, de se conformer à la règle suivante, que 
Brahmâ lui-même a prescrite : il ne peut ni présider ni assister à aucune des cérémonies religieuses 
qui ont un caractère public ; il doit s’occuper exclusivement de l’étude des lois religieuses ; il doit 
demander l’aumône , et ne peut manger d’aucune chose qui ait été apprêtée dans l’intérieur d’une 
maison; il doit coucher sur la terre, et ne faire usage ni de coussins ni de tapis ; il ne peut manger 
de bétel, ce qui est pour les Indiens une grande privation ; il ne peut s’oindre le corps d’aucune 
substance odoriférante, telle que le sandal, etc. ; il ne peut se laver la tête avec de l’huile, ce qui 
est encore une grande privation; car rien ne contribue plus que cet usage à entretenir leur santé ( 5 ) ; 
il ne peut se faire couper la barbe; il ne peut enfin avoir commerce avec aucune femme. 

( 1 ) Si ces explications sont généralement admises par les brahmanes de l’Inde méridionale, ce qui me paraît fort douteux, 
il est du moins constant qu’elles ne s’accordent pas avec l’esprit du brahmanisme primitif. La signification religieuse du 
triple cordon a été exposée avec une grande justesse de vues par M. le baron d’Eckstein dans sa savante analyse de Yaîla- 
rêyôpanichad. E. J. 

( 2 ) J’ai conservé dans ces deux mots l’orthographe du manuscrit original ; je suis néanmoins persuadé qu’il faut lire le 
premier arainâl. On a coutume de ceindre les reins des enfants , le jour même de leur naissance, de petits cordons de fils 
d’or ou d’argent ; on nomme ces ceintures arainâl, lorsqu’elles sont portées par des enfants mâles, et araipaltikai lorsqu’elles 
le sont par des enfants de l’autre sexe ; arai signifie milieu du corps , taille , ceinture. Plus tard les enfants mâles des trois races 
dvidja échangent la ceinture puérile contre la ceinture virile, qui est de fibres de mouhdja ou manji pour les brahmanes, de 
fibres de mourvâ pour les kchatriya , et de shana ou de chanvre pour les vaîshya. Quant au morceau de toile fixé à la ceinture , 
on doit en mesurer exactement la largeur d’une mamelle à l’autre de l’enfant. E. J. 

(3) On trouvera des détails précis sur le tandam et kamandalam dans le chapitre intitulé : Ordre des sannyâsî. E. J. 

(4) Cet usage n’est pas entièrement conforme à l’autorité de Manou; le brahmatchâri, suivant ce législateur, doit recevoir 
les premières aumônes des femmes de sa famille. Les kchatriya et les vaîshya, dans l’âge qui répond proportionnellement à 
celui du brahmatchâri, doivent aussi demander l’aumône ; mais les trois classes ne la sollicitent pas avec la même formule ; 
le brahmane annonce d’abord son droit, en disant : « à moi donnez l’aumône » bhavaii bhikchâm dêhi; le kchatriya s’efface 
et dit : donnez-moi l’aumône » bhickhâm bhavali dêhi; le vaîshya plus humble dit seulement : « donnez l’aumône à moi » 
bhikchâm dêhi bhavati : ( Mânavasamhitâ , L. n , shl. 49 , comment. Milâkcharâ , P. i, p. 4 v° ). E. J. 

(5) L’huile pénétrant les pores et se répandant sur la surface de la peau , s’oppose à l'action immédiate d’une atmosphère 
brûlante ou à l’impression des vents pestilentiels ; c’est peut-être à cette propriété que l’huile doit un de ses plus anciens noms , 
celui de vâtaghna ou vâtamghna (littéralement qui tue le vent). E. J. 


57 


RELIGION DES MALABARS. 

Voici les cérémonies qu’il est obligé (le pratiquer chaque jour : il se lève de grand matin , se rend 
au bord de l’étang le plus proche, et s’y lave les parties en l’honneur du linga, en récitant plusieurs 
prières ; il entre ensuite dans l’étang, et se lave la tête et le corps ; puis il remonte sur le bord de 
l’étang, et répand un peu d’eau sur sa tête et autour de sa tête, pour écarter tous les mauvais esprits ; 
il prend par trois fois un peu d’eau dans ses deux mains étendues et serrées l’une contre l’autre, 
puis la versé lentement en l’honneur du soleil ; il prend trois fois de suite un peu d’eau dans le creux 
de sa main droite , s’en jette une goutte dans la bouche et l’avale; il se saisit le nez avec les doigts, 
retient son haleine pendant quelque temps, puis fait un signe avec la main, d’un œil à l’autre, 
d’une épaule à l’autre, d’un genou à l’autre, de la tête au ventre, et enfin de l’une à l’autre épaule, 
en sens inverse, tout comme on fait un signe de croix (i). Toutes ces cérémonies sont accompagnées 
de prières spéciales. 

CHAPITRE VIL 

Ordre des brahmanes. 

A l’âge de douze ans, le brahmatchârî célèbre la solemnité de son mariage, et entre dans l’ordre 
des brahmanes grihastha. Les préparatifs sont les mêmes pour cette cérémonie que pour l’ordina¬ 
tion du brahmatchârî ; on y convie tous les brahmanes. Avant toutes choses, on fait un sacrifice au 
dieu Brahma, pour lui demander la rémission des fautes que le brahmatchârî peut avoir commises 
contre la règle qui lui était imposée : ce sacrifice consiste dans une libation de beurre que le brah¬ 
mane officiant répand dans le feu dont il a été parlé au sujet de l’ordination du brahmatchârî ; il 
accompagne cet acte religieux de prières destinées à obtenir la rémission de ces péchés. Le brahmane 
officiant détache alors la ceinture de manji et le linge qui couvre les parties du brahmatchârî ; il sépare 
la peau de cerf du cordon, puis il ôte au brahmatchârî son ancien vêtement. On apporte l’habit de 
brahmane ; le brahmane officiant et les autres brahmanes le touchent tous ensemble et le consacrent 
par la récitation de plusieurs oraisons; ils le teignent de safran en plusieurs endroits, et en revêtent 
ensuite le brahmatchârî. Le brahmane officiant lui confère une seconde fois le cordon, avec les 
mêmes cérémonies qu’à la première investiture, mais avec des formules de prières différentes ; il 
renouvelle aussi la cérémonie du koudoumbi ( 2 ), en récitant des prières différentes de celles qui ont 
été prononcées sur le brahmatchârî ; il célèbre ensuite les cérémonies ordinaires du mariage. Dès ce 
moment, le brahmatchârî s’appelle grihastha ; ce titre désigne un homme en possession d’offrir des 
sacrifices à Brahma et aux autres dieux (3).... La consécration des brahmanes est accompagnée de 
plusieurs sacrifices dont les matériaux sont des fruits, du riz, et du beurre répandu en forme de liba¬ 
tions. Ces sacrifices diffèrent de ceux où toutes les offrandes sont présentées et consacrées en une 
seule fois ; elles le sont ici par parties et successivement ; aussi des brahmanes doivent-ils veiller, pen¬ 
dant tout le temps que dure cette cérémonie, à offrir régulièrement les sacrifices et à entretenir le 
feu dont il a déjà été fait mention. 

CHAPITRE VIII. 

Règle et vêtement des brahmanes . 

L’habit du brahmane consiste en une toile de neuf à dix coudées de longueur, dont il se ceint 
les reins ; des deux bouts croisés par devant, il passe l’un entre ses cuisses et le fixe par derrière entre 
la toile et la peau ; il fixe l’autre par devant de la même manière. La loi défend , sous de très-grandes 


( 1 ) L’intention de cette cérémonie est de recueillir le prâna ou le souffle vital, et de le faire circuler dans toutes les parties 
du corps. E. J. 

( 2 ) Le tchoûdâkarma ou cérémonie de la tonsure brahmanique se célèbre : 1° le cent cinquième jour de la naissance sui¬ 
vant notre auteur, dans le cours des trois premières années suivant les textes de lois ; 2° la septième année, à l’ordination de 
brahmatchârî ; 3° la douzième année, à l’ordination de grihastha : cette cérémonie se renouvelle une dernière fois sous le nom 
de keshânta, la seizième année depuis la naissance du brahmane, c’est-à-dire à l’âge où est déclaré déchu des droits de sa 
race le brahmane qui n’a pas encore accompli les cérémonies de Youpanayana ou initiation. E. J. 

(3) Cette traduction, ainsi que quelques autres , est fort inexacte : grihastha signifie littéralement maître de maison, chef de 
famille ; le grihastha a d’ailleurs , comme le dit notre auteur, le caractère nécessaire pour offrir le sacrifice ; il est le maître 
des sacrifices de sa propre famille , ainsi que de celles des kchatriya et des vaîshya qui, le priant de sacrifier en leur nom, de¬ 
viennent pour ainsi dire ses clients. J’observerai au sujfet de grihastha , que griha ( maison ) paraît avoir eu dans le nord et 
dans l’ouest de l’Inde, le sens de villes ainsi la capitale du Magadha , dans les temps anciens, était Râdjagriha ou Râdjagraha 
(la ville royale) ; c’est ce mot qui, sous la forme de gerh , termine les noms d’un si grand nombre de villes du Râdjasthâna 
et d’autres provinces de l’Inde dans lesquelles a prévalu la domination de la race guerrière. E. J. 

i5 


58 RELIGION DES MALABARS. 

peines, à toute personne qui n’est ni brahmane ni bralimatchârî , de porter les vêtements de ces 
deux ordres , parce qu’ils sont des insignes spéciaux et consacrés; aussi aucun Malabar, quelle que 
soit sa caste, ne porte-t-il des vêtements de cette forme. Les brahmatchârî et les brahmanes n’envoient 
jamais leurs vêtements sacrés aux blanchisseurs, de peur de les profaner; ils les lavent eux-mêmes 
dans l’eau pure, sans aucun mélange de savon (i) ou d’autre substance détersive ; aussi ces vêtements 
prennent-ils une teinte jaunâtre qui ne compromet point d’ailleurs leur sainteté. Quelques brah¬ 
manes recouvrent l’habit de l’ordre d’un surtout de toile ; ce surtout peut être envoyé sans scru¬ 
pule aux blanchisseurs, parce qu’il n’est pas considéré comme insigne brahmanique ; ceux qui ne 
portent point ce surtout se couvrent les épaules d’une grande pièce de toile non fixée, qui n’appar¬ 
tient pas d’ailleurs au vêtement sacré. Un brahmane ne peut exercer aucune fonction de son minis¬ 
tère sans être revêtu de l’habit de l’ordre. 

Le brahmane doit pratiquer chaque jour la règle suivante : il se lève de grand matin, pour faire 
les mêmes cérémonies que celles auxquelles est obligé le brahmatchârî ; il retourne ensuite à sa maison, 
lave deux ou trois idoles, les place sur une pièce de soie étendue par terre, les pare des fleurs qui 
leur sont consacrées (car toutes les fleurs ne sont pas propres à toutes les idoles), et leur met du 
tirounîrou ou des terres jaune et blanche, suivant ses habitudes religieuses : toutes ces cérémonies 
sont accompagnées de prières. Vient alors l’heure du repas; après avoir dîné, il se lave les pieds , 
les mains et la bouche, puis dit quelques prières; s’il est pauvre , il va demander l’aumone dans les 
maisons qu’il est habitué de visiter ; car chaque brahmane a quelques familles qui le secourent, ou , 
si l’on veut, quelques disciples auxquels il annonce les fêtes religieuses, le temps propice pour le 
mariage ou pour toute autre affaire, et enfin les bons et les mauvais présages. Vers quatre heures, 
il fait les mêmes cérémonies que le matin, récite ensuite quelques prières ( 2 ), répète en lui-même 
les vêda ou les enseigne à ses élèves. A l’heure du souper, il fait les mêmes cérémonies qu’à midi (3); 
après avoir pris son repas , il prie quelque temps et va se coucher. 

Les brahmanes ne peuvent boire aucune liqueur enivrante ; ils ne peuvent manger ni raves ni 
ognons , ni ail (4); la chair des animaux leur est aussi défendue. Cette prohibition s’étend même aux 
œufs, parce qu’ils contiennent des germes de vie. Us s’abstiennent de la chair des animaux, parce 
qu’ils croient à la transmigration des âmes ; ils ne mangent ni ail ni ognons parce qu’ils regardent ces 
légumes comme des divinités (5). Quant au vin, à l’eau-de-vie et aux autres liqueurs, ils s’en privent 
par abstinence ; peut-être aussi parce que ces liqueurs ont été préparées dans les chaudières de gens 
qui ne sont pas de leur caste. 

Il y a dans l’Inde plusieurs milliers de brahmanes ; tous ne sont pas attachée aux pagodes publi¬ 
ques (6) , mais tous remplissent les fonctions sacerdotales dans les pagodes de Brahmâ , c’est-à-dire 
dans leurs propres maisons ; car ce dieu n’a plus d’autre temple. Les brahmanes sont considérés 
non seulement comme les prêtres de Brahmâ, mais encore comme Brahmâ lui-même, c’est-à-dire 


( 1 ) Voyez , dans la première partie de ces extraits , le chapitre intitulé : Superstitions relatives aux règles des femmes. 

( 2 ) Cette récitation, nommée djapa , se fait à voix basse et comme en murmurant. Les formules précatoires usitées dans 
les trois savana sont le célèbre monosyllabe 6m , les trois grandes exclamations ou vyâhriti, et l’invocation gâyatrî, nommée 
dans les textes religieux la mère du brahmane. Le monosyllabe 6m , dont la signification réelle, aujourd’hui ignorée des brah¬ 
manes , a été si ingénieusement retrouvée par M. F. Windischmann, résume pour ainsi dire l’histoire de l’Inde et celle de 
la religion brahmanique. C’est d’abord l’expression simple et sublime en même temps d’un sentiment d’admiration reli¬ 
gieuse , la forme primitive de l’adoration ; c’est plus tard un mot mystérieux dans les éléments duquel les philosophes in¬ 
diens trouvent le symbole des grands principes cosmogoniques et psychologiques ; puis dans le moyen âge de l’Inde, c’est un 
mot consacré, qui n’est plus compris, qu’on n’essaie plus de comprendre, mais qu’on répète sans cesse, parce qu’il doit donner 
le salut. J’ai vu récemment les armoiries d’un officier général anglais qui a long-temps servi dans l’Inde ; la couronne de ces 
armoiries est surmontée de deux épées croisées, entre lesquelles est tracé le mot 6m : c’est encore l’Inde, l’Inde moderne 
placée sous l’épée de la conquête ; ôm , c’est toute l’Inde. E. J. 

(3) Ces cérémonies doivent être célébrées aux trois sandhyâ ou heures de la méditation, c’est-à-dire aux deux cr-épuscules 
et à l’heure de midi : ce sont les trois savana ou sacrifices journaliers dont parle Manou, L. vi, shl. 24. E. J. 

(4) A la liste de ces légumes défendus, il faut ajouter la beringelha ou brinzelle ( solanum melongena ), nommée en tamoul 
katirikây. E. J. 

(5) L’auteur fait en cet endroit un de ces rapprochements qui se présentent d’abord à tous les esprits, parce qu’ils sont 
plus spécieux que solides ; il rappelle que l’Egypte rendait un culte aux plantes ici désignées, et conjecture que les brahmanes 
ont emprunté ce culte aux hiérophantes ; une opinion semblable a été récemment produite, mais avec beaucoup plus de 
réserve, dans un savant ouvrage sur la religion et les mœurs de l’Inde ancienne. Je crois que ce rapprochement et quel¬ 
ques autres de ce genre prouvent moins qu’on ne le pense, et souvent même prouvent tout autre chose que ce que l’on avait 
intention de prouver. E. J. 

(6) La division la plus générale des brahmanes dans les diverses parties de l’Inde, est celle qui les distingue en vaîdya 
( occupés de l’étude des vêda) et en laôkika ( occupés d’affaires mondaines). E. J. 



RELIGION DES MALABARS. 59 

comme des dieux (i); toutes leurs paroles sont pour les Malabars autant d’ordres... Les brahmanes ne 
mangent jamais en présence des Malabars; s’ils apprenaient même que ceux-ci eussent jeté les yeux 
sur leurs vases, ils les briseraient aussitôt pour éviter l’influence du mauvais regard ( 2 ). Les brahmanes 
ne permettent pas que les Malabars préparent leurs repas, ni même qu’ils entrent dans leurs mai¬ 
sons devenues les pagodes de Brahma ; s’ils mangeaient des choses apprêtées par les Malabars, ils 
deviendraient impurs ; les Malabars, au contraire , tiennent à l’honneur de manger des choses apprê¬ 
tées par la main des brahmanes. 

CHAPITRE IX. 

Irrégularités. 

Qu’un individu né dans la caste brahmanique soit boiteux ou bossu, qu’il ait les yeux chassieux 
ou voilés par une taie, qu’il soit mutilé d’un bras, d’une jambe, d’une oreille, de quelques doigts 
des pieds ou des mains , qu’il soit camus, qu’il ait les narines obstruées, qu’il soit affecté de la gale, 
de la gratelle, qu’il ait la peau couverte de taches blanchâtres, ou qu’il souffre de quelque hernie , 
aucun de ces défauts corporels ne l’empêche de recevoir les ordres de brahmatcharï et de grihastha; 
mais aussi long-temps qu’il en est affecté, il demeure inhabile à exercer les fonctions de son ordre 
dans toutes les cérémonies publiques de la religion ; il peut seulement célébrer les cérémonies et 
les sacrifices que les brahmanes ont coutume de faire dans l’intérieur de leurs maisons. 

Ils reconnaissent une irrégularité qui provient d’une inclination naturelle à la violence. S’il arrive 
qu’un brahmane en tue un autre sans préméditation, tous les brahmanes s’assemblent et le con¬ 
damnent à de rudes pénitences, comme de se baigner dans toutes les rivières sacrées et de leur offrir 
des sacrifices ; ils lui indiquent même les prières et les aumônes qu’il doit faire : jusqu’à ce que le 
coupable ait été complètement purifié par cette expiation, qui dure une ou deux années, il est 
incapable d’exercer son ministère dans les pagodes. Mais si un brahmane en tue un autre de dessein 
prémédité, tous les brahmanes s’assemblent et tiennent conseil pour en faire justice; ils lui coupent 
d’abord le koudoumbi et lui enlèvent le cordon, ce qui est une véritable dégradation. Ils le placent 
ensuite sur un âne , le visage tourné vers la queue de l’animal, et le chassent de leurs terres (3). 

CHAPITRE X. 

Jésuites brahmatcharï et brahmanes. 

Tout homme qui porte l’habit de brahmane, le cordon yakiyopavidam et le koudoumbi , doit être 
considéré comme appartenant à l’ordre de Brahmâ, comme Brabmâ lui-même : or les PP. Jésuites 
qui font mission parmi les Malabars portent l'habit de brahmane, le cordon yakiyopavidam et le 
koudoumbi. Nous avons déjà dit que le cordon yakiyop a vidam et le koudoumbi sont consacrés dans l’ordre 
de Brahmâ, que l’habit est le signe extérieur de cet ordre , que les brahmanes ont le titre de Brahmâ 
et sont traités comme des dieux. On peut voir à ce sujet J. de Britto (Da vida di Bruhma , chap. I )... 
Cette adoption des insignes brahmaniques par les PP. Jésuites est une chose vue et sue de tout le 
monde, qui ne souffre aucun doute. Dès que les PP. Jésuites sont venus travailler à la conversion 
des Malabars, plusieurs d’entr’eux se sont travestis en brahmanes; ils se mettaient au front des 
cendres de fiente de vache et du tirounîrou; ils portaient l’habit, le cordon et le koudoumbi des brah¬ 
manes , et se conformaient aux usages et coutumes de cette caste (4) : plusieurs vivent encore de cette 
manière. Le P. Roberto di Nobili (5) était travesti en brahmatcharï; il en portait l’habit, le cordon 

( 1 ) Le nom des brahmanes ( brahmâ ) n’est pas différent de celui de Brahmâ lui-même. Un de leurs titres honorifiques est 
celui de déva ou dieu ; ce mot entre quelquefois dans la composition des noms des kchatriya , losque la première partie de 
ces noms désigne quelque divinité ; mais il indique alors le culte particulier que ces kchatriya rendent aux dieux dont ils 
empruntent le nom ; ainsi Nârâyanadêva etc. E. J. 

( 2 ) Voyez, dans la première partie de ces extraits, le chapitre intitulé : Explication des cérémonies du mariage des Mala¬ 
bars gentils. 

(3) Il est fait souvent mention dans les livres sanskrits de cette inclination naturelle à la violence, sous le nom de himsâ. 
Quant au châtiment infligé au brahmane meurtrier d’un brahmane, voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : 
Origine du linga. E. J. 

(4) Voyez, dans la suite de ces extraits, les chapitres intitulés : Ordre des sannyâsî : Signes dont les Malabars se marquent 
au front etc. 

(5) Le P. Roberto di Nobili ou de Nobilibus, l’un des membres les plus distingués de son ordre, peut être considéré 
comme le fondateur de la mission du Malabar ; il s’est illustré par la composition d’un poème sanskrit qui est aujourd'hui 
cité dans le Malabar comme texte de langue, et dont une traduction, publiée sous le faux titre à’Ezourvedam , a entraîné 
Voltaire dans une singulière méprise littéraire. E. J. 


60 


RELIGION DES MALABARS, 
et le koudoumbi; il avait pris le kamandalam et le tandam. Nous avons encore entre les mains une 
estampe qui représente ce père revêtu de tous les insignes de l’ordre des brahmatchârî .— 

CHAPITRE XI. 

Ordre des vânaprastha. 

L’ordre des vânaprastha , c’est-à-dire de ceux qui mènent une vie solitaire dans les bois , est le troisième 
de ceux qui ont été institués par Brahma; les brahmanes seuls peuvent entrer dans cet ordre ; ils ne 
doivent s’y engager qu’à l’âge de cinquante ans environ, à un âge où ils se sentent capables d’ob¬ 
server la continence. Le brahmane qui désire embrasser ce genre de vie se relire dans quelque désert 
éloigné , et emmène sa femme avec lui, pour qu’elle le soulage dans ses travaux ; mais il ne peut 
avoir avec elle aucun rapport conjugal. Il ne quitte point son habit de brahmane; il fait toutes les 
cérémonies que les brahmanes ont coutume de faire dans leur intérieur, et consacre le reste du 
temps à la contemplation ; il ne vit que de racines et de fruits. S’il se trouve absolument dépourvu 
de ces aliments , il doit se contenter de feuillage, et ne peut, sous aucun prétexte , prendre la liberté 
d’entrer dans les villes, ni d’y envoyer sa femme chercher les choses nécessaires à la vie. La règle 
de l’ordre veut que le vânaprastha mène ce genre de vie pendant vingt-deux années, c’est-à-dire, 
jusqu’à l’âge de soixante-douze ans; il doit, pendant tout ce temps, donner des preuves de son 
détachement du monde et se préparer à la vie de sannyâsî (i). Mais tel est aujourd’hui le relâchement 
de la discipline, que la plupart de ceux qui veulent devenir sannyâsî , au lieu de se retirer dans les 
déserts, demeurent tranquillement dans leurs maisons, et se contentent de n’avoir aucun commerce 
avec leurs femmes; de plus, ils n’observent pas la règle quant au nombre des années d’épreuve ; il 
y en a même qui, maltraités par leur famille, vont immédiatement se présenter au gourou des 
sannyâsî, pour le supplier de les recevoir dans son ordre ( 2 ). 

CHAPITRE XII. 

Ordre des sannyâsî. 

Après avoir passé vingt-deux ans dans la retraite, suivant l’ancienne discipline, le vânaprastha 
rentre dans la ville qu’il habitait, remet sa femme entre les mains de ses parents, eL va aussitôt dé¬ 
clarer au gourou des sannyâsî (3) que son intention est de se faire recevoir au nombre de ses disciples. 
Le gourou fait assembler les brahmanes ; après leur avoir fait une touchante allocution sur l’excel¬ 
lence de l’ordre des sannyâsî , et après avoir exhorté le vânaprastha à une grande persévérance, 
l’avertissant qu’il va, par son vœu, se déclarer exclu de tout héritage et de tout droit de famille, 
déchu de toute espérance d’y rentrer sous quelque prétexte que ce soit (4), il obtient le consentement 
des brahmanes à la séparation du vânaprastha et de sa famille, ainsi que leur promesse de prendre 
soin de sa femme et de ses enfants. Le gourou et les brahmanes récitent des prières et font un sacri¬ 
fice de feu ; le gourou coupe le koudoumbi du vânaprastha , lui enlève le cordon et lui donne un ka- 
rounipam (5) ; il le dépouille ensuite de son habit de brahmane, et lui donne pour tout vêtement une 
pièce de toile couleur de feuille morte , sur laquelle il récite des formules de consécration avant de 
l’en revêtir. Ce vêtement ne peut être envoyé au blanchisseur ; le sannyâsî est obligé de le laver lui- 
même , parce qu’il est considéré comme sacré. Le gourou met ensuite à la main gauche du sannyâsî 

( 1 ) La durée de la pénitence du vânaprastha n’est pas déterminée avec autant de précision dans la Mânavasamhitâi; ce traité 
dit seulement que le brahmane doit y consacrer la troisième partie de sa vie ; ce qui ne paraît pas d’ailleurs devoir s’en¬ 
tendre du tiers d’une certaine durée d’existence. La condition de vânaprastha est un état de transition entre celle de grihastha 
et celle de sannyâsî. E. J. 

( 2 ) Il est à peine douteux que la discipline brahmanique n’ait été infirmée en cette circonstance par une cause extérieure ; 
les brahmanes , dont la plupart ne se distinguent plus aujourd’hui des autres races que par les traits de leur figure et par leur 
habillement, ont dû chercher dans les pratiques vulgaires de l’ascétisme une supériorité que ne leur donnait plus la science, 
et à laquelle semblait aspirer le zèle religieux des shoûdra , tous attachés à des congrégations particulières de hhàkta ou dévots, 
tous renouvelant avec une persévérance courageuse, mais comme par instinct et sans élévation d’idées , les prodiges de péni¬ 
tence accomplis par de saints brahmanes dans les âges antérieurs. Les brahmanes ne voulant perdre aucun de leurs avan¬ 
tages , se sont dégagés des liens de l’ancienne discipline , et ont couru à la pénitence avec un zèle qui aurait pu être mieux 
dirigé ; aussi la condition de sannyâsî n’est-elle plus aujourd’hui une partie nécessaire de la vie du brahmane , mais plutôt 
la pratique spontanée d’une pénitence à laquelle les brahmanes seuls sont admis. E. J. 

(3) Voyez , dans la suite de ces extraits , le chapitre intitulé : Gourou ou directeur de conscience. 

(4) Cette abnégation est exprimée par le titre même de sannyâsî , qui signifie littéralement : ayant fait abandon de toutes 
choses. E. J. 

(5) Je transcris exactement ce mot, dont le sens m’est d’ailleurs inconnu , à moins qu’on ne doive lire karounigam pour 
karnihâ, pendant d’oreille ; cette conjecture me paraît néanmoins peu probable. E. J. 



61 


RELIGION DES MALABARS, 
le vase nommé kamandalam (i), en lui recommandant de le porter toujours avec lui, et d’y conserver 
toujours de l’eau; il consacre d’abord le kamandalam , puis ensuite l’eau qui y est contenue et qui 
représente les sept rivières sacrées. Toutes les fois que le sannyâsî renouvelle l’eau de son kaman¬ 
dalam , il récite les prières qui y rendent ces rivières présentes. C’est de cette eau qu’il doit boire, 
sans la verser dans un autre vase; c’est avec cette eau qu’il doit se laver les parties, avant de 
célébrer aucune cérémonie religieuse ; c’est de cette eau qu’il doit arroser toutes les choses reçues en 
aumône, pour les purifier de toute souillure. Le gourou lui met enfin à la main droite le bâton 
nommé tandam, qui doit avoir sept nœuds représentant les sept grands sannyâsî ( 2 ) qui, après avoir 
fait une longue pénitence dans le monde , furent enlevés vivants au ciel satiyalôgam ; ces saints per¬ 
sonnages sont considérés comme présents dans les sept nœuds du tandam. Le sannyâsî arrose tous 
les matins son tandam avec de l’eau contenue dans le kamandalam , et lui fait ensuite une pieuse 
adoration. Le tandam et le kamandalam sont, pour ainsi dire, les armes du dieu Brahma; ni son 
tandam ni ceux qu’il a donnés aux sept grands sannyâsî , ne portent les sept nœuds; ce n’est que 
depuis l’exaltation de ces sannyâsî que les sept nœuds ont été institués. Le gourou consacre le tan¬ 
dam , avant de le remettre au récipiendaire; celui-ci doit toujours avoir ce bâton à la main; lorsqu’il 
se repose, il l’attache à son habit; il n’est ni démons ni maléfices qui puissent l’approcher, tant qu’il 
est armé de ce bâton’(3). Les sannyâsî portent toujours avec eux une peau de cerf ou une peau de tigre. 
Ces peaux, suivant eux, sont très-pures, et ne peuvent contracter aucune souillure; aussi s’en 
servent-ils comme d’un tapis pour s’asseoir, pour se reposer et pour dormir. Les sannyâsî ne pré¬ 
parent point leurs repas; ils vont sans cesse de ville en ville, demandant l’aumône, ne la deman¬ 
dant que dans les maisons des brahmanes; s’il ne se trouve point de maisons de brahmanes sur leur 
chemin, ils vivent de racines et de feuillage. Dès qu’un sannyâsî entre dans la maison d’un brah¬ 
mane, toute la famille se prosterne devant lui comme devant une divinité. Les sannyâsî ne fré¬ 
quentent pas les pagodes, n’assistent jamais aux cérémonies publiques, et n’offrent aucun sacrifice; 
leur unique soin est la contemplation et la pénitence (4). Ils se laissent ordinairement croître les ongles, 
mais ils se font, une fois au moins tous les mois, couper la barbe et les cheveux; ils ont grand soin , 
pendant cette opération, d’étendre devant eux une feuille de figuier pour recevoir les poils qui tom¬ 
bent , de peur que ces poils ne soient profanés en touchant la terre ; ils vont aussitôt les jeter dans 
l’eau , et s’y baignent eux-mêmes, pour se purifier de la souillure contractée par l’attouchement 
du barbier. Ils ne mâchent jamais de bétel, ne s’oignent jamais d’huile comme les autres brah¬ 
manes , et ne se frottent jamais les membres avec de la poudre de sandal ; ils se lavent le corps trois 
fois par jour, c’est-à-dire le matin, vers midi et le soir, de la manière suivante : ils se rendent à une 
rivière ou à un étang, y puisent de l’eau avec leur kamandalam , et, après avoir consacré cette eau , 
en versent dans leur bouche et en répandent sur leur tête ; ils entrent alors dans la rivière ou dans 
l’étang, s’enveloppent de leurs vêtements, agitent un peu l’eau avec leur tandam , et plongent 
plusieurs fois, tenant toujours leur bâton à la main ; sortis du bain, ils se couvrent tout le corps 
de cendres de fiente de vache. 

Lorsqu’un sannyâsî meurt, on se contente de placer son corps sur des cordes attachées à des 
bambous et de le porter ainsi à la sépulture sans autre cérémonie ; on le dépose dans la fosse, assis, 
les mains jointes, les jambes pliées et attachées avec la toile dont il se couvrait; on remplit la fosse 
de sel jusqu’au cou du sannyâsî , puis on casse des cocos sur sa tête, jusqu’à ce que le crâne soit 


( 1 ) Le kamandalam ou kamandalou est un vase de cuivre de forme ronde , auquel est adapté un long bec ; on le nomme 
aussi en tamoul chembou, cuivre. La contrepartie de cette expression est le sanskrit brahmavarddhana , qui signifie cuivre, 
parce que le kamandalou est la principale richesse du brahmane. E. J. 

( 2 ) L’auteur veut sans doute désigner par cette dénomination les sept maharchi ou grands richi; il y a peut-être ici une 
allusion à quelque tradition mythologique de l’Inde méridionale. E. J. 

(3) Le danda , devenu l’inséparable compagnon dé leur vie , a fait donner aux sannyâsî le nom de dandî ou porte-bâtons ; 
le nom de sannyâsî appartenait en propre aux dvidja dans les temps anciens, et il conviendrait peut-être de le leur conserver, 
en réservant le nom de dandî aux individus de basse caste qui ont usurpé lé danda et le kamandalou. Le danda est en même 
temps une arme et un bâton de commandement ; il est le signe extérieur du pouvoir réuni au droit ; dans la mythologie il 
appartient également à Brahmâ et à Yama ; dans l’ordre des choses humaines, c’est en même temps l’insigne du brahmane 
et celui du kâchthapâla ou chef de police. Les sannyâsî du sud vivent aujourd’hui en communauté dans des matha, de même 
que les shoudra des sectes du linga et du tirounâmam. E. J. 

(4) Le sannyâsî ayant, suivant la belle expression de Manou , retiré dans son esprit les trois feux consacrés , ne vit plus que 
pour la méditation et la pénitence intérieure ; il rappelle pour ainsi dire du monde externe toutes ses affections, toute sa vie 
matérielle ; il la resserre en lui-même , il la comprime , il l’éteint ; car il travaille à se délivrer ; il rapproche dans une union 
extatique son âme de l’âme universelle , il entre en brahma et brahma entre en lui ; aussi au moment même où il revêt l’habit 
de pénitent, le sannyâsî s’écrie-t-il : aham brahma ; l’être universel, c’est moi ! E. J. 


16 


RELIGION DES MALABARS. 


62 

brisé ; on distribue ces cocos à tous les assistants (i). Personne ne peut pleurer la mort du sannyâsî ; 
on ne se purifie point au retour de ses funérailles ; ce serait faire injure à la sainteté de son carac¬ 
tère. Les sannyâsî ne renaissent point après leur mort ; ils vont aussitôt jouir d’une gloire éternelle 
dans le satiyalogam } le ciel de la perfection. 

Il est évident que le kamandalam , le tandam et l’habit de brahmane sannyâsî sont les insignes 
d’un ordre particulier; personne ne peut porter ces insignes s’il n’est réellement sannyâsî; il y a, 
parmi les Malabars , un grand nombre de gens de toute caste qui se disent pénitents, et qui portent 
des vêtements jaunes ( 2 ) ; mais ces vêtements sont différents de ceux des sannyâsî; ces gens ne portent 
d’ailleurs ni le kamandalam ni le tandam , ne prennent pas le même titre que les sannyâsî , et n’ob¬ 
servent aucune de leurs règles. Si un brahmane sannyâsî rejetait le vêtement de son ordre par 
mépris , ou bien s’il cessait de porter quelques-uns des autres insignes de cet ordre, il serait consi¬ 
déré par les brahmanes et par les sannyâsî comme un homme qui a abjuré sa religion; il serait inu¬ 
tile , alors même qu’il ne serait pas impossible , de prétendre que ces insignes n’ont pas été institués 
par la loi religieuse; il suffit en effet qu’ils le soient par un usage depuis assez long-temps reçu, 
pour qu’on considère comme apostats les sannyâsî qui ont déposé ces insignes. 

Les PP. Jésuites missionnaires, observant que les brahmanes les plus respectés étaient les sannyâsî , 
et désirant entourer leurs personnes de plus de considération, ont feint de passer de l’ordre des 
brahmanes dans celui des sannyâsî , ont revêtu l’habit de sannyâsî et porté le kamandalam et le tan¬ 
dam. lisse lavent le corps régulièrement trois fois par jour, le matin, à midi et le soir, et se 
frottent chaque fois de cendres de fiente de vache ; ils se lavent encore et se frottent de ces cendres 
au moment de dire la messe; ils se lavent avec l’eau contenue dans leur kamandalam , les parties 
honteuses, à certaines heures du jour; ils n’entrent jamais dans les maisons ni même dans le quartier 
des parias (3) , quel que soit le devoir religieux qui les y appelle ; ils n’assistent jamais à d’autres funé¬ 
railles que celles des brahmanes sannyâsî , ils ne s’asseyent et ne se couchent que sur des peaux 
de tigre (4). Ce ne sont pas les seules restrictions que leur impose cette qualité de brahmanes 
sannyâsî; ils ne prennent jamais leurs repas en présence d’individus des trois dernières castes, 
moins encore avec eux ; ils ne mangent ostensiblement de la chair d’aucun animal ; ils évitent même 
de toucher les vases dans lesquels on a cuit de la viande ou du poisson. Le P. J. de Britto assure en 
effet que , dans l’opinion des Malabars, il n’est pas de plus grand péché pour un sannyâsî , que celui 
de manger des choses qui ont eu vie. Lorsque les PP. sannyâsî célèbrent la messe, ils étendent sur le 
marche-pied de l’autel une grande peau de tigre (5); mais ils ne placent point de croix sur cet autel, 
décoré seulement de l’image de la vierge. Ils portent même plus loin leur sollicitude ; si le linge et 
les ornements sacerdotaux des nouveaux missionnaires sont marqués de quelque croix, ils la font 
aussitôt disparaître (6). 

Tous les Malabars savent qu’un brahmane est un prêtre de Brahma, et qu’un brahmane qui 
passe dans l’ordre des brahmanes pénitents prend le nom de sannyâsî. Les brahmanes gentils croient. 


(») L’usage d’ensevelir les corps des saints pénitents est un des plus anciens de l’Inde ; on le trouve indiqué dans plusieurs 
traités de jurisprudence , entr’autres dans la Mitâkcharâ ( P. 1 . f. 41 v° ), et dans un passage du code de l’ancien législateur 
Shâonaka , qui a été cité par M. Stenzler ( Raghouoamsha) ; les deux derniers vers de ce passage doivent être traduits ainsi : 
0 Que l’on dépose dans la fosse le corps du pénitent ( bhikchou ) en prononçant ôm ! ablution , sépulture, toutes les cérémonies , 
u qu’on les accomplisse en répétant 6m ! » Quant à l’usage de briser la tête du mort à coups de noix de coco , il appartient 
évidemnient en propre au sud de l’Inde ; il a peut-être été institué dans l’intention d’ouvrir à Yâtman qui abandonne le 
corps, les voies supérieures par lesquelles il s’y est introduit. E. J. 

( 2 ) L’auteur désigne ainsi les pandâram ou andi , qui portent aussi des vêtements de couleur d’ocre. Je pense que cette 
couleur a été choisie par les instituteurs religieux de l’Inde comme celle qui, par son éclat, approche le plus de la couleur 
de l’or, le symbole d’une parfaite pureté. E. J. 

(3) Ces faubourgs, toujours situés à une distance respectueuse des villes , sont nommés en tamoul paraitchêri ; on trouve 
souyent de grands tas d’os disposés aux environs de ces habitations, pour avertir le brahmane ou le shoiidra de se détourner 
et de ne pas fouler plus long-temps un sol impur. E. J. 

(4) On lit dans la notice sur le célèbre P. Beschi ( Vîramahâmouni) rédigée par M. Babington d'après des documents ori¬ 
ginaux : « Pour se conformer aux mœurs indiennes , il renonça à l’usage de la nourriture animale, et chargea des brahmanes 
» de préparer ses repas. Il adopta le vêtement de pénitent, et s’entoura dans ses visites pastorales de l’éclat et du faste qui 
» accompagnent ordinairement le voyage d’un gourou indien. » E. J. 

(5) On a déjà observé que les peaux de cerf et de tigre sont aussi pures que les peaux d’autres animaux sont immondes ; 
on explique vulgairement cette exception par la légende qui représente Roudra triomphant du cerf et du tigre lancés contre 
lq.i par les pénitents dont il avait séduit les femmes. E. J. 

(6) L’auteur mêle ici à des réflexions prolixes deux citations textuelles de l’ouvrage du P. J. de Britto , déjà cité plus haut ; 
ces réflexions sont terminées par cette phrase : « Il est certain que les brahmanes et les Malabars entendent par brahmane 
sannyâsî romain tout autre chose que religioso letrado de Roma. » E. J. 



63 


RELIGION DES MALABARS, 
que les PP. brahmanes sont de la même caste qu’eux; sinon, ils ne leur permettraient pas d’entrer 
dans leurs maisons; ils croient encore que les PP. brahmanes sannyâsî sont des prêtres de Brahma 
passés dans l’ordre des pénitents de Brahma ; sinon , ils ne leur accorderaient pas le titre de sannyâsî , 
et ne voudraient entretenir aucun rapport avec eux. Ils pensent que la religion de Brahma est flo¬ 
rissante à Rome, que les brahmanes de Rome exercent comme eux le sacerdoce de Brahmâ. Aussi 
les PP. pratiquent-ils les mêmes cérémonies que les sannyâsî , pour mieux leur persuader qu’ils 
appartiennent au même ordre qu’eux, et que s’ils diffèrent avec eux sur quelques points, la cause en 
est qu’ils ont conservé plus fidèlement l’ancienne discipline. Ils font encore beaucoup d’équivoques, 
pour ne pas avouer que Rome est située en Europe (i), et qu’eux-mêmes sont Européens; car si ce 
fait venait à la connaissance des brahmanes, tout serait perdu. Le P. Martin, Jésuite, le dit ex¬ 
pressément dans sa lettre au P. de Villette (30 janvier 1699) ( 2 )..,. 

Lorsque les PP. sannyasî font un voyage à quelques lieues de leur madam (3), ils montent en pa¬ 
lanquin ou à cheval ; quand ils vont se promener à peu de distance, ils portent des pantoufles ou des 
socques et les laissent à la porte de leur madam , lorsqu’ils y rentrent. A l’exception de quelques 
visites qu’ils rendent à des personnes de haute caste, ils se tiennent toujours dans ce madam et ne 
font de mission que par l’entremise de leurs catéchistes , qui leur amènent des gens à convertir ; ils 
agissent ainsi, disent-ils, par un sentiment de dignité, et avec l’intention de faire concevoir une 
haute idée de notre religion. Que le peuple en effet vienne vénérer les sannyâsî dans leur madam et 
les supplier de l’instruire des vérités qu’ils possèdent, les sannyâsî (et par suite leur religion) n’en 
sont-ils pas plus honorés, que s’ils allaient prêcher en public et compromettre au milieu de la foule 
leur caractère et leur dignité de sannyâsî? 

CHAPITRE XIII. 

Gourou ou directeur de conscience. 

Le gourou est le directeur et le père spirituel (4). C’est encore Brahmâ qui a institué cette autorité 
religieuse. Le vânaprastha ou le brahmane qui veut se faire recevoir sannyâsî choisit un sannyâsî 
entre tous, pour recevoir de ses mains l’habit de l’ordre ; il le reconnaît par cet acte même pour 
son gourou. Il y a d’ailleurs un gourou général des sannyâsî qui est le chef suprême de l’ordre ; mais, 
soit relâchement de l’ancienne discipline , soit quelqu’autre motif, les sannyâsî ne le consultent 
point , si ce n’est ceux qui se trouvent auprès de lui et qui le reconnaissent pour leur gourou parti¬ 
culier. Il ne paraît pas d’ailleurs qu’il s’occupe de donner des ordres, de faire des admonitions, ni 
de visiter les membres de l’ordre; il réside constamment dans le même lieu. Cette dignité est con¬ 
férée à celui des sannyâsî réputé le plus savant et le plus vertueux ; les sannyâsî célèbrent de grandes 
cérémonies à l’installation de leur général, et lui accordent beaucoup de respect (5). 


( 1 ) Cette difficulté ne devait être que très-légère pour ceux à qui la lecture des Pourânas et des grands poèmes avait appris 
qu’un district du Râdjasthâna porte le nom sanskrit de Roumâ. Ils devaient craindre néanmoins que ces citations classiques 
ne rappelassent à la mémoire des brahmanes un passage du vârtika de Koumârila , dans lequel le Raômaka ( probablement 
le grec ) est compris au nombre des langues des mletchtchha ou barbares. E. J. 

( 2 ) J’ai omis les termes mêmes de cette lettre rapportés par notre auteur , ce passage ne présentant aucun intérêt. E. J. 

(3) On trouvera dans le chapitre suivant des renseignements particuliers sur les madam . E. J. 

(4) Sonnerat prétend que le mot âtchârya n’est pas un synonyme exact de gourou, que les âtchârya sont les chefs religieux 
des sectateurs de Vichnou , et que les gourou au contraire sont les directeurs spirituels des shaivites. Cette distinction ne me 
paraît pas exister en réalité : Manou, cette autorité si respectée, reconnaît, il est vrai, une différence entre ces deux titres, 
dont le premier appartient, suivant lui, à l’instituteur religieux qui dirige les cérémonies de l’initiation, et le second au 
père qui accomplit toutes les cérémonies purificatoires antérieures à Youpanayana; mais il est évident que ces définitions, étran¬ 
gères à la question présente, se rapportent à un état antérieur des institutions brahmaniques. Pour apprécier la distinction de 
Sonnerat, il suffit de se rappeler que le titre d 'âtchârya est devenu presque inséparable du nom de Shankara, le célèbre 
fondateur de la secte sbaivite des smârta , et que Râmânoudja , connu par son zèle pour le vechnavisme, donna le nom de 
gourou en même temps que celui A'âtchârya aux chefs des matha ou sièges spirituels qu’il institua. Les pântchâla ou les cinq 
classes d’artisans, et en particulier les tatcher, ont essayé plus d’une fois de s’arroger le titre honorable d ’âcbâri ( âtchârya ) ; 
mais l’énergique opposition des brahmanes et la sévérité des princes les ont jusqu’à ce moment empêchés d’accomplir cet 
acte d’usurpation. E. J. 

(5) L’assertion de l’auteur me paraît manquer d’exactitude ou peut-être seulement de précision dans l’expression. Il est 
invraisemblable que les sannyâsî de toutes les parties de l’Inde se soient jamais assemblés pour procéder à l’élection d’un 
gourou suprême de l’ordre ; une pareille convocation eût été impossible ou illusoire ; il n’est fait d’ailleurs mention dans 
aucun texte ancien et connu d’une pareille dignité. Il est probable qu’elle n’était conférée que par les sannyâsî du Bravida 
et des autres parties méridionales de l’Inde, et que l’autorité de celui qui en était revêtu ne s’étendait pas au-delà de ces 
provinces , séparées de l’Inde supérieure par la différence des mœurs et des dialectes. L’institution de cette dignité ecclésias¬ 
tique doit sans doute avoir été préparée par les habitudes de vie régulière que les sannyâsî avaient prises dans leurs matha 
ou conventicules; la hiérarchie a été une nécessité de la discipline. E. J. 


G4 


RELIGION DES MALABARS. 


Les brahmanes sont tous également revêtus du caractère sacerdotal, et ne forment qu’une seule 
caste ; mais ils se partagent en plusieurs sectes, suivant le culte particulier qu’ils adressent à tel ou 
tel dieu; il y a des sectes de cet ordre dans lesquelles chacun prend pour gourou son propre père , 
et, à défaut de père, son plus proche parent (i) ; il y en a d’autres, celle par exemple des brahmanes 
qui portent le tirounâmam , qui ne reconnaissent d’autre gourou qu’un chef général de la secte. 
Cette dignité est héréditaire dans sa famille ; il fait des admonitions , donne des ordres, informe sur 
la conduite de ses disciples, leur adresse des censures, et leur impose des pénitences; les brahmanes 
et les Malabars qui portent le tirounâmam lui doivent obéissance. Les Malabars qui portent le linga 
ont dans chaque ville un gourou particulier ; cette dignité est conférée à ceux qui se distinguent le 
plus par leur science et par leur piété ( 2 ). Les autres Malabars reconnaissent pour gourou les brah¬ 
manes qu’ils ont priés de venir leur annoncer les fêtes , les instants propices pour célébrer le mariage, 
les jours bons et mauvais, ainsi que d’autres observations astrologiques. Les gourou, à quelque 
caste qu’ils appartiennent, sont considérés comme des êtres divins; on ajoute une foi entière à tout 
ce qu’ils disent. 

Les gourou des sannyâsî , des sectateurs du tirounâmam et des sectateurs du linga ne s’occupent 
que des choses spirituelles; ils étudient sans cesse les lois religieuses, pour mieux diriger leurs disci¬ 
ples (3). Les gourou qui ne sont point brahmanes n’ont cependant le droit ni de lire ni d’entendre lire 
les vêda; il leur est seulement permis de lire les livres qui en contiennent la substance ; ils y ajoutent 
leurs propres réflexions. Ni les brahmanes ni les individus des autres castes ne peuvent exercer l’au¬ 
torité de gourou sans avoir été élus; les brahmanes qui n’ont point le titre de gourou , peuvent bien 
assembler le peuple et l’instruire des lois religieuses, mais il n’appartient qu’au gourou de diriger 
les consciences (4). Leurs disciples doivent venir leur confier les inquiétudes qui les sollicitent, les 
consulter sur leurs dissensions et leurs afflictions domestiques, leur faire connaître leurs songes, 
leurs visions, les augures extraordinaires et les prodiges. Les gourou les consolent et leur donnent 
des avis pour régler leur conduite en toute circonstance. Quant aux habitudes vicieuses et aux 
crimes, tels que l’adultère, le vol, le libertinage, les disciples ne les déclarent point au gourou; 
car ils ont à leur disposition beaucoup d’autres moyens d’effacer tous ces péchés : ces moyens sont 
les onctions corporelles avec des cendres de fiente de vache ou avec des terres jaune et blanche, 
les purifications religieuses, le routiratcham , etc.; or comme, dans leur opinion, ils ne commettent 
pas autant de péchés qu’ils emploient de soins à s’en purifier, ils prétendent qu’après tout les dieux 
leur sont encore redevables (5). 

Les gourou des sectateurs du tirounâmam et du linga jouissent de bénéfices considérables ; ils de¬ 
meurent ordinairement hors des villes, dans des couvents qu’on appelle madam (6), où ils célèbrent 
les cérémonies religieuses en particulier ; aussi n’assistent-ils jamais aux cérémonies des pagodes 
publiques. Rien n’est plus élégant que ces madam; presque tous ont pour couverture de grandes 
pierres de taille couchées en travers sur les murailles ; les colonnes de ces couvents sont aussi de 
pierre de taille, souvent d’un seul morceau, et couvertes de figures de divinités et d’animaux 
sculptées avec soin. On donne l’hospitalité dans ces madam , pour deux ou trois jours, à tous les 
voyageurs; chaque caste y a son quartier séparé. Tous les gourou ne sont pas brahmanes ; les basses 


( 1 ) Cet usage est conforme au précepte légal de Manou; les brahmanes qui l’observent, sont probablement ceux qui ont 
conservé avec le plus de soin la pureté de leur race et le dépôt de leurs antiques traditions. C’est un éloge qu’on ne peut 
au contraire accorder aux brahmanes shiivaîchnava, qui se signent du tirounâmam. E. J. 

( 2 ) Voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Secte du linga. 

(3) On doit à plusieurs gourou de ces sectes, et en particulier aux réformateurs du shaivisme et du vechnavisme Shanka- 
râtchârya et Râmânoudja, un grand nombre dé traités philosophiques et religieux. E. J. 

(4) Il est permis en fait à un brahmane de renoncer au patronage religieux de son gourou et de se charger lui-même de 
sa propre direction et de celle des autres ; mais c’est en principe une rébellion qui doit, comme toutes les autres , être jus¬ 
tifiée par le succès : celui que son courage et ses forces abandonnent dans une pareille entreprise, ne trouve plus un seul 
gourou qui consente à le recevoir au nombre de ses disciples. E. J, 

(5) C’est là le véritable caractère de la religion indienne des temps modernes ; c’est cette dévotion qui, confiante en l’in¬ 
telligence supérieure du gourou, s’attache avec obstination aux pratiques extérieures dont elle ne saisit pas l’esprit, et qui, 
demandant le prix de son zèle , prétend obtenir tout des dieux, parce qu’elle 11 e leur refuse rien. E. J. 

(6) En sanskrit matha ; on pourrait traduire ce mot par couvent. Les plus anciens et les plus célèbres sont ceux des slraivites ; 
nous savons avec certitude qu’au commencement du septième siècle de notre ère , les sectateurs du linga vivaient déjà en 
communauté dans les parties méridionales et occidentales de l’Inde. Ce ne sont certainement pas les âshrama de l’antiquité 
brahmanique qui ont fourni le modèle des matha actuels ; ce sont bien plutôt les couvents bouddhiques avec leur hiérarchie 
et leurs règles monastiques : l’époque à laquelle les ârama ou lieux d’assemblée religieuse des bouddhistes furent transformés 
en véritables monastères, paraît être celle de la réforme que Yashathêra introduisit dans le célèbre ârama de Mahâvana à 
Vaîshâli. E. J. 


65 


RELIGION DES MALABARS, 
castes peuvent prétendre à cette dignité, sans avoir d’ailleurs un caractère sacerdotal; il est facile 
déjuger que cette direction des esprits est souvent dépourvue d’élévation et d’intelligence 

CHAPITRE XIV. 

Origine du linga. 

Un jour que la déesse Pârvati considérait fixement Brahma et Roudra son époux , elle les trouva 
si parfaitement semblables l’un à l’autre, qu’elle se méprit ensuite en accordant à Brahma ce qu’elle 
ne devait qu’à son mari. Roudra, naturellement porté à la jalousie, ne put souffrir l’infidélité de sa 
femme ; il tourna toute sa rage contre Brahmâ et lui arracha une tête. Il en fut cruellement puni, 
car cette tête sauta à sa main, et la mordit avec une telle ténacité, qu’il ne put, malgré ses efforts, 
et bien qu’il fût exaspéré par la douleur, faire lâcher prise à cette tête ( 2 ). Vivement affligé, Roudra 
consulta les dieux sur ce qu’il avait à faire pour se délivrer de cette fâcheuse compagnie ; ils lui répon¬ 
dirent que s’il faisait pénitence de son crime , et qu’il allât de porte en porte demander l’aumône, 
il trouverait peut-être quelque sainte personne dont les mérites auraient le pouvoir de détacher cette 
tête de ses doigts. Roudra suivit leur conseil et se fit pénitent ; tout le riz qu’on lui donnait en au¬ 
mône , il le recevait sur la tête de Brahmâ, qui lui servait pour ainsi dire de plat. Il passa plusieurs 
années dans cette misérable condition, toujours poursuivi par la morsure de cette tête. Enfin, la 
déesse Latcliimi se transforma en femme ; comme un jour elle donnait l’aumône à Roudra, la tête se 
sépara de la main (3). Joyeux d’être enfin délivré d’une si cruelle douleur, Roudra voulut s’en dédom¬ 
mager par quelques jouissances matérielles; il savait que, dans la forêt voisine, se trouvaient plu¬ 
sieurs femmes de pénitents ; il se mit tout nu, et alla leur demander l’aumône, pour trouver l’occasion 
de les séduire. Mais ces femmes, défendues par leur chasteté, étaient hors de surprise; il voulut 
du moins se donner le plaisir de les voir aussi toutes nues ; il fit donc , par enchantement, tomber à 
terre tous leurs vêtements. Lorsque les pénitents furent de retour et qu’ils virent leurs femmes en 
cet état, ils jugèrent bien que ce mauvais tour avait été joué par le pénitent inconnu ; ils jetèrent 
aussitôt sur lui une imprécation magique qui lui arracha et fit tomber à terre ses parties sexuelles. 
Le pénitent, pour se venger de cet affront, changea toutes les plantes de la terre en autant de par¬ 
ties viriles. Les dieux ne purent souffrir la vue de ces horreurs, et prièrent Roudra de faire cesser 
l’effet de ces maléfices. Il répondit qu’il y consentait pourvu qu’on lui préparât une nature de 
femme qui fût propre à recevoir ses parties tombées à terre. Vichnou se transforma aussitôt en 
nature de femme, et la jonction des deux sexes s’étant faite, toutes les parties viriles disparurent de la 
surface de la terre (4). Roudra se révéla en ce moment ; les pénitents lui firent de grandes adorations ; 
il leur ordonna, ainsi qu’à tous ceux qui voudraient obtenir la rémission de leurs péchés, de pra¬ 
tiquer certaines cérémonies en l’honneur de ce mélange des deux sexes ou linga. On en fabriqua des 
figures par dévotion ; pour mieux exprimer la vénération que leur inspirait cette image, hommes et 
femmes la portèrent attachée soit au bras, soit à la tête, soit au cou, et lui offrirent chaque jour 
leurs adorations : c’est ce que font encore les Malabars ; il n’est point de culte plus répandu que 
celui du linga.... 

Il n’y a , parmi les Malabars, que certaines personnes qui se dévouent particulièrement au culte 
du linga , bien que tous les Malabars l’adorent également comme une réunion de Brahmâ, de Roudra 

( 1 ) Personne n’a mieux réussi que le célèbre P. Beschi à flétrir l’ignorance et la stupidité de ces gourou ; son conte du gourou 
Paramârtam est un modèle de spirituelle raillerie , une composition à laquelle il faudrait changer peu de chose pour en faire 
une excellente comédie. E. J. 

( 2 ) Je pense que l’inventeur de cette légende, en montrant la tête de Brahmâ attachée par une morsure obstinée à la main 
de Roudra , a voulu représenter une des peines imposées au brahmane qui tue un autre brahmane ; le meurtrier doit en 
effet visiter tous les lieux consacrés ou tîriha, en portant d’une main le crâne de celui qu’il a tué, et en demandant l’aü- 
mône pour soutenir son existence. E. J. 

(3) J’ai déjà observé plus haut que cette version est une des nombreuses variantes de la legende relative a la dégradation 
de Brahmâ. La Relation manuscrite déjà citée la reproduit avec une légère modification ; Roudra ne se dépouillé de ses vête¬ 
ments que pour accomplir la pénitence par laquelle il doit expier son crime. La legende la plus generalement admise ne 
diffère que par le résultat, de celle que notre auteur a rapportée précédemment au sujet des quarante-huit mille penitents 
( p. 29 ) ; c’est la légende adoptée par les Pourânas vechnavites. La tradition des shaivites attribue 1 institution du culte du 
linga à Yasoura Bâna, fils de Mahâbali, qui chaque jour pétrissait avec de la terre mille linga, et après les avoir adores , les 
jetait dans le Gange ; ce fut par cet acte de dévotion qu’il mérita la protection que lui accorda Shiva, en le secourant dans 
sa lutte malheureuse contre Krichna. E. J. 

(4) Une autre version plus généralement répandue rapporte que les parties de Shiva ayant touche la terre, 1 embrasèrent 
rapidement, et que déjà les mondes étaient ménacés d’un incendie universel, lorsque Vichnou et Brahma se dévouèrent au 
salut des êtres. E. J. 

*7 


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RELIGION DES MALABARS, 
et de Vichnou; ces personnes seules le portent au cou , au front, ou au bras. Le linga est ordinai¬ 
rement taillé en pierre; ceux qui le portent, l’enchâssent dans des reliquaires d’argent ou d’autre 
matière, selon leurs moyens; ils ne manquent pas de faire chaque jour plusieurs cérémonies en son 
honneur, comme nous le verrons dans le chapitre suivant. Il y a de fort grands linga dans les pa¬ 
godes de Roudra(i); celui qui se trouve dans la principale pagode de Pondichéry est de cette espèce; 
les brahmanes disent que cette figure a plus de mille ans d’antiquité. On en trouve aussi de pareils 
dressés dans les campagnes, et qui n’ont point de pagodes. C’est en l’honneur du linga que les brah¬ 
manes se lavent les parties honteuses à certaines heures du jour; il y a dans l’intérieur des terres des 
provinces où les femmes se prosternent devant la nature des brahmanes, qui font à ce sujet de 
grandes infamies. Les chefs des pandâram ou pénitents de Shiva jouissent seuls du droit de dis¬ 
tribuer le linga ; ils le vendent au prix de sept ou huit sols de notre monnaie ; ils instruisent les 
acheteurs en particulier de la profonde vénération qu’ils doivent avoir pour le linga, de la manière 
dont ils doivent le porter, et des cérémonies qu’ils doivent accomplir en son honneur ( 2 ). Telle est la 
vertu du linga que les corps de ceux qui l’ont porté pendant leur vie ne sont pas brûlés comme les 
autres cadavres ; on se contente de les enterrer, par égard pour la consécration qu’ils ont reçue du 
linga . 

Il y a, dans la secte de Vichnou, certaines personnes qui composent une congrégation particu¬ 
lière ; lorsqu’elles veulent s’assembler pour célébrer leurs cérémonies, elles se donnent secrètement 
un rendez-vous dans la maison de l’une d’entr’elles. Le gourou qui préside l’assemblée fait des of¬ 
frandes de riz et sacrifie des animaux à Vichnou ; les assistants prennent ensuite leur part des choses 
sacrifiées. Ils mangent tous ensemble, sans se faire une difficulté de la différence de caste des con¬ 
viés. De plus, brahmanes et gens des autres castes, hommes et femmes, le gourou même, tous 
boivent dans une même tasse. Après s’être bien remplis de bonne chère et avoir bu de l’eau-de-vie 
en grande quantité , ils éteignent les lampes, se mêlent tous ensemble , et passent la nuit dans une 
continuelle impureté. Les libertés qu’ils prennent dans cette orgie ne leur donnent point d’ailleurs 
le privilège d’en faire autant partout ailleurs ; il est même défendu de parler hors de l’assemblée à 
une femme avec laquelle on reconnaît avoir passé la nuit (3). 

Il y a un autre sacrifice que l’on célèbre en l’honneur du linga , et que l’on nomme chatipouchai (4). 
Lorsqu’un brahmane veut faire ce sacrifice, il fait venir une femme dans le lieu le plus secret d’une 
pagode, la fait s’étendre par terre toute nue, lui met du tirounîrou sur les parties sexuelles, fait 
brûler de l’encens dans un vase de terre, et, après avoir passé ce vase tout autour de la femme, 
en récitant des oraisons, lui encense les parties honteuses : il n’a d’ailleurs avec elle aucun com¬ 
merce charnel. 

L’amour de l’impureté est si profondément imprimé dans le cœur des Malabars, qu’ils tiennent à 
grand honneur de porter au cou une figure qui représente la conjonction des parties génératrices 
des deux sexes, et de tracer sur leur front le symbole des parties de la femme , en mémoire d’une 
des impudiques aventures de leur dieu Vichnou. Ils prennent même grand soin d’inspirer aux jeunes 
gens toutes ces idées impures ; dès qu’une fdle a eu ses premières règles, ils en donnent avis au 

public, qui ne manque pas de se trouvera la fête qu’on célèbre à cette occasion.Veut-on parler 

des processions de leurs dieux , on n’y entend que bruits et clameurs, on n’y voit que trouble et 
confusion; ceux qui sont les plus graves en font un rendez-vous, un but de promenade, et s’y 


( 1 ) Plusieurs de ces linga colossaux ont été divinisés sous des noms distincts , presque tous terminés par les mots îsha, 
îsfwara et nûiha , qui désignent expressément Shiva ; il suffit de citer les linga Aoimouktêsha, Garoudêsha , Djyêchthêsha, 
Vyâghrésha, Shaîlêsha, Ratnésha, Omkârêshvara, Dharmêsha, Amriiêsha, Tripichtapa, Trilôtchana etc. Chacun de ces linga 
a son temple particulier et sa légende ( mâhâimya ) ; quelques-uns affectent des formes étranges , tels que ceux dont le sommet 
s’entrouve et laisse apparaître la figure de Roudra , ou aux deux côtés desquels se dressent des éléphants blancs. E. J. 

( 2 ) Ce n’est pas le seul commerce que fassent les pandâram ; ils vendent encore de la cendre de bouse de vache ; ils en 
échangent également contre des aumônes en substances alimentaires. E. J. 

(3) Ces assemblées secrètes se retrouvent dans presque toutes les parties de l’orient ; quelques personnes ont voulu expli¬ 
quer ce fait par des causes historiques ; mais il semble plus naturel d’y reconnaître une tendance commune de l’esprit de 
libertinage. Les assemblées de ce genre se forment dans l’Inde sous l’influence d’un mysticisme tantôt ingénieux, tantôt 
brutal, qui exalte également l’esprit et la chair, et dont les résultats les plus certains sont la folie et la débauche. On ne 
possède encore que peu de renseignements sur les assemblées secrètes des sectaires de Vichnou ; on en a recueilli au contraire 
de très-étendus sur le shaktipoildjâ des sliaivites ; au reste , les rites mystiques des deux sectes ne paraissent différer qu’en un 
seul point ; le culte de Krichna et Râdhâ, non moins libidineux que celui de Shiva et de Pâ/vatî, n’a rien de terrible ni de 
féroce , et ne demande pas de victimes humaines. E. J. 

(4) Inexactement écrit dans l’original latlipoutchay. En sanskrit shaktipoildjâ on culte de Vénergie génératrice ; cette expression 
est prise ici dans son sens général, et n’est pas applicable à ces honteuses orgies décrites dans les tantra shaivites , souvent 
souillées par des meurtres sanctifiés , et défendues sous peine de mort par les édits des princes indiens. E. J. 



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RELIGION DES MALABARS, 
entretiennent de leur négoce ou des nouvelles du temps ; on les voit, en d’autres occasions, courir 
après des vaches, se prosterner devant elles, recueillir leur urine pour s’en arroser la tête, et leur 
fiente pour s’en frotter le front ( 1 ). 

CHAPITRE XY. 

Secte du linga. 

Le linga était déjà en grande vénération, mais les cérémonies qu’on devait faire en son honneur 
n’étaient pas encore déterminées par une règle ; chacun suivait les inspirations de son zèle religieux : 
Roudra, pour exalter le culte du linga } se transforma en un brahmane nommé Agastiyen (y); ce 
brahmane fit une règle qui reçut le nom de chaivam ; quelques-uns des plus austères pénitents l’em¬ 
brassèrent, et se signalèrent par leur dévotion au linga; un grand nombre d’individus de la caste des 
choûtirer suivit bientôt ce premier exemple. Ils n’étaient d’ailleurs obligés ni de se faire pénitents, 
ni même de renoncer à la condition qu’ils occupaient dans le monde; le seul devoir que leur impo¬ 
sât la règle, était de faire bâtir des pagodes en l’honneur du linga , de faire des sacrifices et de célé¬ 
brer certaines cérémonies en l’honneur de ce symbole, d’en conserver des représentations dans leurs 
maisons, et d’en porter constamment la figure attachée à quelque partie du corps ; car cet usage 
existait dès ce temps. Quelques siècles après, voyant le succès qu’obtenait parmi les hommes le 
culte du linga, Roudra conçut le dessein d’établir une règle dont l’observation fût plus étroite et 
le caractère plus religieux. Le roi Soulidêven (3), un de ceux qui avaient le plus de foi en Roudra, se 
trouvait un jour dans une pagode de ce dieu, occupé à l’adorer sous la forme du linga; cette idole 
s’ouvrit tout-à-coup par le milieu, et Roudra en sortit transformé en homme (4) ; son extérieur était 
celui d’un pénitent; il était vêtu d’un habit d’étoffe jaunâtre, portait un bâton à la main, et avait 
un sac passé au bras ; son corps était entièrement blanchi de tirounîrou; à son cou était suspendue la 
figure du linga. Cette apparition causa un grand étonnement au roi, qui considéra le pénitent avec 
une attentive curiosité; cédant au désir de savoir en présence de qui il se trouvait, il demanda au 
pénitent quel était son nom. Le pénitent répondit qu’il était descendu du ciel, et que son nom était 
Allamabrabou (5). Le prince lui demanda ce qu’il venait faire en ce monde ; Allamabrabou répondit 
que les dieux n’étant pas satisfaits des honneurs rendus au linga , il avait reçu d’eux la mission 
d’ajouter à la solemnité de ce culte. Le roi le pria aussitôt de vouloir bien être son gourou, et de le 
recevoir pour le premier de ses disciples ; il se prosterna en même temps à ses pieds et les baisa. Alla- 
mabrabouhxiàonxmd, Y âcliîrvâdam (6), le fit relever et lui exposa les principaux points de la règle qu’il 
se proposait d’établir. La première partie de ses instructions concernait la manière de porter le linga; 
on devait le porter soit au cou , soit au bras, soit au front ; ceux qui le porteraient ainsi obtiendraient 
la rémission de tous leurs péchés, et iraient après leur mort dans le ciel de Shiva. On devait, pour 
prendre le linga, s’adresser au gourou, qui avait seul le droit de le conférer et de distribuer les in¬ 
dulgences de Shiva. Le gourou devait, avant de conférer le linga, le consacrer par une onction de 

( 1 ) L’auteur rappelle, dans cette rapide énonciation, des faits qu’on trouve exposés avec plus de détails dans quelques autres 
chapitres, et particulièrement dans ceux qui sont intitulés : Tirounâmam ; Fête dupongal etc. ; Superstitions relatives aux règles 
des femmes ; Signes dont les Malabars se marquent au front etc. 

( 2 ) Agastiyen , en sanskrit Agastya , est un personnage mythologique qui appartient évidemment au sud de l’Inde. On peut 
conjecturer qu’une partie de sa légende est postérieure aux traditions mythologiques relatives à Vasichtha, puisqu’on a dû 
le confondre dans une seconde naissance avec ce pénitent, pour lui faire trouver place dans l’ordre des maharchi. C’est à 
Agastya que les Tamouls attribuent tous les traités de sciences naturelles et de grammaire tamoule qui ne portent point de 
nom d’auteur : il passe pour avoir enrichi et perfectionné le chentamij ou l’ancien tamoul. On prétend qu’il se montre quel¬ 
quefois sous une forme humaine dans les parties les plus inaccessibles des montagnes de Kôndalam. E. J. 

(3) Je n’ai trouvé ce nom et celui à’Allamabrabou dans aucun des ouvrages que j’ai consultés ; la légende à laquelle ils 
appartiennent ne m’est également connue que par ce qu’en rapporte notre auteur. J’ai substitué la leçon Soulidêven ( ou Choû- 
lidêven) à l’orthographe évidemment fautive du manuscrit, Sinlidever; je crois cette restitution exacte, parce que Shoûlî est 
un des surnoms de Shiva , et que Soûlidêven signifie ; dont le Dieu est Shiva. On peut lire dans le savant mémoire de M. Wilson 
sur les sectes indiennes ( Asiatic Researches , T. xvii ) des extraits du Bâsavapourâna relatifs à l’origine du culte du linga. La 
légende d ’Allamabrabou est probablement locale , ou du moins particulière à certaines provinces de l’Inde méridionale. E. J. 

(4) C’est probablement par allusion à cette légende ou à d’autres du même genre , que Shiva a reçu le nom de Mahâ- 
lingôdbhava ( qui tire son origine du grand linga. ) E. J. 

(5) J’ai transcrit exactement ce mot tel qu’il se lit dans le manuscrit original. Je suis persuadé qu’il faut écrire Allama- 
prabhou ; la première partie de ce nom me paraît être une altération régulière du sanskrit aryaman ; la seconde indiquerait 
plutôt un vechnavite qu’un sectateur de Shiva ; car prabhou n’est pas moins significatif que nâtha son synonyme. E. J. 

(6) En sanskrit âshih ou âshîrvâda , bénédiction. Les Tamouls qui se plaisent, comme je l’ai déjà observé, à expliquer par 
des analyses invraisemblables les mots sanskrits ayant une signification religieuse, donnent du mot âcbîrvâdam une étymo¬ 
logie non seulement inexacte, mais contraire aux lois grammaticales de la langue sanskrite : voyez cette étymologie dans la 
troisième partie de ces extraits. E. J. 


RELIGION DES MALABARS. 


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beurre, de lait doux , de lait caillé, d’urine et de fiente de vache (i), et, après l’avoir essuyé avec un 
linge destiné à cet usage, l’enduire de iirounîrou, l’orner de certaines fleurs et des feuilles d’un 
arbrisseau nommé villapatiri, consacré à Roudra ( 2 ), puis l’encenser et le renfermer dans un reli¬ 
quaire d’argent, si l’on n’aimait mieux le porter entouré du linge sacré; car on le porte au cou de 
ces deux manières. Il était enfin recommandé au gourou d’attacher le linga au cou , à la tête ou au 
bras des enfants, dès qu’ils auraient atteint l’âge de raison. La seconde partie des instructions con¬ 
cernait les cérémonies que l’on devait, après avoir reçu le linga , pratiquer en son honneur trois fois 
par jour, pendant toute la vie, cérémonies que 1 e gourou était chargé d’enseigner aux enfans. Elles 
devaient consistera prendre le linga de la main gauche, à l’asperger d’un peu d’eau avec la main 
droite, puis, après l’avoir essuyé avec le linge sacré, à le frotter de tirounirou, à l’orner de fleurs 
et de feuilles de villapatiri, à l’encenser, à lui offrir une poignée de riz, et à la manger en disant : 
« Seigneur , ce sont là nos biens , je vous les offre. » Après avoir essuyé le linga avec le linge sacré , 
on devait le replacer à son cou, à sa tête ou à son bras. Allamabrabou assura le roi que tous ceux 
qui pratiqueraient ces cérémonies en l’honneur du linga jouiraient d’une éternelle félicité, et que le 
gage en serait, dès cette vie même, le titre de satchiyaJcàrer ( 3), c’est-à-dire de personnes destinées 
à être réunies à la gloire de Shiva. La troisième partie des instructions était relative aux précautions 
que devaient prendre les personnes qui avaient reçu le linga. On devait avoir grand soin de ne pas 
le laisser tomber à terre en faisant les cérémonies journalières; car le linga, en ce cas, était souillé; 
on ne pouvait plus le porter, ni même en prendre un autre (4) : cette profanation avait un tel caractère 
de gravité, que celui qui s’en était rendu coupable devait se considérer comme un homme perdu. 
Il était encore défendu aux femmes de porter le linga et de faire les cérémonies journalières en son 
honneur pendant le temps de leurs règles ; la profanation commise par la violation de cette défense 
les condamnait à une éternelle malédiction. On devait enfin prendre grand soin de ne pas laisser 
souiller le linga par le contact d’un paria ou d’un étranger ; car c’était un plus grand malheur encore 
que de le laisser tomber à terre. 

Rempli d’admiration par les trésors d’indulgences que les dieux voulaient bien accorder aux hom¬ 
mes, Soulidêven supplia Allamabrabou de lui conférer le linga suivant cette nouvelle règle. Alla¬ 
mabrabou lui en donna un en effet avec le nouveau cérémonial, et lui enseigna toutes les prières 
qu’il fallait réciter à chacune des cérémonies religieuses célébrées en l’honneur du linga. Le roi dési¬ 
rant donner à ce culte l’appui de son autorité, ordonna à tous ses sujets de se faire instruire dans 
la nouvelle doctrine, de reconnaître Allamabrabou pour leur gourou , et de recevoir de ses mains 
le signe du linga. Tout le peuple s’empressa de suivre l’exèmple du roi : la plupart, sans abandon¬ 
ner la position qu’ils occupaient dans la vie séculière, reçurent le linga et le portèrent au cou, au 
bras, ou à la tête (5) ; d’autres, avec l’intention de se dévouer entièrement au culte du linga , formèrent 
entr’eux une association particulière ; ces gens, sortis de toutes les classes de la caste des choülirer, 
reçurent les noms de chaivamadam et de pandâram (observant la règle de Shiva) (6). Le gourou leur 


( 1 ) Ce mélange est, cômme On l’a remarqué plus haut, nommé panjagaviyam : voyez la note 2 de la page 33. E. J. 

( 2 ) Je ne puis décider si cette orthographe est exacte ; je lie trouve le mot villapatiri dans aucun des dictionnaires tamouls 
qui sont à ma disposition. Le mot sanskrit villa est le nom de Yâssafœtida; mais ce n’est pas d’une plante qu’il s’agit ici. Si 
on lisait vêllapatîri, ce mot pourrait signifier dont les Jeuilles sont tremblantes. E. J. 

(3) Je ne trouve pas dans la partie du mémoire de M. Wilson sur les sectes indiennes , consacrée au culte du linga , que les 
djangama ou les autres lingavat prennent ce titre : il signifie simplement les compagnons, les intimes; mais on ne peut douter 
qu’il n’ait, comme le pense notre auteur, une signification religieuse. E. J. 

(4) Ce précepte des lingavat a suggéré aux compilateurs des Pourâna une de ces ridicules légendes qui ne seraient pas trop 
déplacées dans le Paiitchatantra ou dans le Vetâlapantchavimshatî. Râvana s’était emparé d’un immense linga, qui pouvait lui 
assurer la victoire sur les dieux, mais qui devait perdre son efficacité dès qu’il aurait touché la terre. Varouna , le dieu 
des eaux, s’introduisit dans le corps de Râvana , comme il tr ansportait ce linga , et s’efforça de sortir par les voies qui lui sont 
habituelles ; Râvana pressé par ces efforts, remit aussitôt son précieux fardeau entre les mains d’un brahmane qui passait: 
ce brahmane , qui n’était autre qu Indra, laissant fléchir ses mains sous un tel poids , feignit de ne pouvoir retenir le linga, 
qui tomba et s’enfonça en terre. De l’eau que répandit Râvana en cet endroit, se forma, dit le Padmapourâna, la célèbre 
rivière Karmanasha , ainsi nommée, parce que son eau a le pouvoir de détruire le fruit des bonnes œuvres. E. J. 

(5) Quelques lingavat , qui reçoivent dans l’Inde méridionale le nom de lari, portent constamment le linga à la main, ou le 
tiennent des deux mains élevé au-dessus de leur tête : la vénération que commande aux gens du peuple ce dernier acte de 
piété les engage à y participer , en se chargeant du soin de porter la nourriture à la bouche de ces pénitents, dont les mains 
sont employées à une œuvre plus digne. E. J. 

(6) Cette interprétation, qui ne s’applique qu’au premier mot, le traduit d’une manière passablement exacte. Quant au mot 
pandâram ( vulgairement prononcé pandaron ), il signifie primitivement, s’il faut en croire les Tamouls, seigneur, maître; il 
m’est évident que ce sens est simplement d’application. Je suis persuadé que pandâram est une altération tamoule du sanskrit 
pindâra, religieux mendiant, dérivé de pinda. Ce n’est pas le seul exemple d’altérations organiques et radicales dans les mots 
sanskrits qui ont été adoptés par la langue tamoule. E. J. 


RELIGION DES MALABARS. 69 

conféra le linga, les revêtit d’une toile jaunâtre de cinq coudées de longueur, exactement semblable 
à celle qu’il portait lui-même , leur passa au bras un sac de même étoffe, leur mit un bâton à la main, 
et jeta comme en aumône quelques poignées de riz dans leur sac, afin de les avertir qu’ils avaient 
renoncé a tous les biens de ce monde , et que leur condition était désormais de demander l’aumône 
en imitation de la vie pénitente que Roudra avait menée pendant plusieurs années (i). Il donna encore 
à chacun d’eux une paire de pendants d’oreilles nommés tiroumanikcidouken , c’est-à-dire joyau d’un 
corps saint (2) ; ce joyau est un grain de routirâtcham passé dans un anneau de cuivre rouge. Il leur fit 
aussi un devoir de se blanchir entièrement le corps de tirounîrou. Il leur recommanda surtout de 
témoigner une grande dévotion pour le linga et de pratiquer exactement toutes les cérémonies pres¬ 
crites. Il leur demanda ensuite si leur désir était de mener une vie errante et célibataire, ou bien de 
retourner dans leur pays et de se marier. Les uns prirent le parti de parcourir la contrée en deman¬ 
dant l’aumône ( 3 ) ; les autres, retirés dans leur pays, s’y marièrent, et ne vécurent également que 
d’aumônes mendiées. Toutes les aumônes mises en commun, on en faisait un partage égal, et on dis¬ 
tribuait à chacun sa part, après l’avoir purifiée en y répandant du tirounîrou : chaque jour, avant les 
trois repas du matin, de midi et du soir, ils pratiquaient les cérémonies du linga , se baignaient, et 
s’enduisaient tout le corps de tirounîrou : ils marchaient tous nu-pieds, excepté le gourou et quel¬ 
ques-uns de ses serviteurs, qui portaient des sandales de bois; ils avaient la tête rase et découverte; 
leur menton était aussi rasé : quelques-uns, ceux surtout qui menaient une vie errante, portaient sur 
leur tête des chapelets de routirâtcham (4). Ceux qui ne sortaient pas de leur pays demeuraient tous 
ensemble dans quelques maisons situées à peu de distance du madam habité par leur gourou; à ce 
madam ou couvent étaient attachés une pagode consacrée au linga , et un revenu considérable des¬ 
tiné à secourir les pandâram dans leurs besoins pressants, ainsi qu’à subvenir aux frais de l’hospita¬ 
lité qu’ils donnaient à tous les voyageurs, de quelque secte et de quelque caste qu’ils fussent. Ils 
avaient pour leur gourou une extrême vénération et une obéissance empressée ; ils devaient seuls 
lui rendre tous les services qu’il pouvait désirer, le porter même en palanquin, lorsqu’il faisait ses 
visites ; ils le consultaient sur toutes les afflictions qu’ils éprouvaient, et considéraient chacune de 
ses paroles comme une loi : lorsqu’un pandâram de ses disciples avait commis quelque faute, il le 
rappelait auprès de lui, quelqu’éloigné qu’il fût, et lui faisait infliger le châtiment dû à ses œuvres. 
Les pandâram sont, aujourd’hui encore, soumis à la même règle ; ils n’observent d’ailleurs aucun 
jeûne et ne se livrent à aucune austérité ; ils consacrent leur journée entière à se purifier par le bain , 
à laver leurs vêtements, à entretenir les jardins dépendants des pagodes ( 5 ) , et à sonner du changou 
pour annoncer certaines fêtes. Ils n’assistent d’ailleurs à aucune cérémonie publique, et n’entrent 
jamais dans les pagodes des villes pour y offrir soit des prières , soit des sacrifices ; la pagode de leur 
madam est la seule qu’ils fréquentent. Lorsqu’un de leurs gourou meurt, les pandâram et les autres 
Malabars appartenant à la secte du linga s’assemblent au madam du défunt; on place son linga 
entre ses mains, puis on les ferme l’une sur l’autre, et on les pose sur sa poitrine ; on replie ensuite 
ses jambes sous lui, de manière que la partie supérieure du corps soit appuyée sur les talons. On 
place le corps ainsi accroupi dans un palanquin, et on le porte au lieu de la sépulture; là on le dé¬ 
pose dans une niche ouverte dans un des côtés de la fosse ; on met une lampe allumée auprès du 
corps, et on ferme la niche soit avec des planches, soit avec des branches d’arbres; on remplit alors 
la fosse de terre, et on élève, sur la place même, un tombeau où veille toujours une lampe allu¬ 
mée (6). On célèbre ensuite un sacrifice de congratulation, que l’on a grand soin de répéter chaque 

(1) Il est difficile de décider s’il est ici question de la pénitence par laquelle Roudra expia son attentat contre Brahmâ, ou 
s’il est fait allusion à la pénitence à l’occasion de laquelle il consacra le vibhoûti ou tirounîrou. E. J. 

(2) Je ne puis découvrir quel mot a fourni à l’auteur les éléments d’une aussi fausse interprétation : ce mot composé 
signifie simplement pendant d’oreille formé d’un saint joyau. Voyez , dans la suite de ces extraits , le chapitre intitulé : Rou¬ 
tirâtcham ou chapelet des Malabars gentils. E. J. 

( 3 ) Les pandâram errants ou retirés dans les forêts sont distingués par le titre particulier de iaoachi, ou pénitents 
( tapasvî. ) E. J. 

( 4 ) Les brahmanes mendiants ou bhikchou de la secte de Shiva portent également des couronnes de grains de roudrâkcha ; 
un de ces brahmanes est représenté sur la vi e planche de la i re livraison de Y Inde Française. Quant au roudrâkcha, voyez , 
dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Routirâtcham ou chapelet des Malabars gentils. E. J. 

( 5 ) La culture des fleurs est l’emploi ordinaire d’un grand nombre de pénitents de toutes les sectes , et en particulier de 
pandâram et de sâtadêver. Lorsque les Indiens se rendent à quelque temple dans une intention religieuse , et qu’ils ne peu¬ 
vent y faire de riches offrandes , ils achètent aux pénitents qui se tiennent aux abords du temple des corbeilles de fleurs, 
et les font répandre en présence de l’idole par le brahmane officiant. Aussi le garbhagriha est-il ordinairement jonché de 
fleurs fanées, et inondé d’eau mêlée d’huile. E. J. 

(6) J’ai observé plus haut qu’il était permis de considérer l’usage religieux de l’inhumation comme appartenant origi¬ 
nairement à la race indigène des shoûdra; je dois ajouter ici que , si quelques faits donnent une grande vraisemblance à cette 

16 


70 


RELIGION DES MALABARS, 
année au jour anniversaire. Si le gourou était marié et qu’il laisse des enfans mâles, ils succèdent 
à ses honneurs dans l’ordre de primogéniture ; s’il meurt sans laisser d’enfants mâles, tous les mem¬ 
bres de la secte du linga s’assemblent pour choisir, dans le nombre des pandâram , une personne qui 
soit digne d’être élevée à cette dignité (i). 


CHAPITRE XVI. 

Pénitents tader, paramânji et digambara. 

La secte des pénitents nommés tader (2) a été fondée par le dieu Vichnou ; elle est, comme celle des 
pandâram , composée de choutirer de toutes les conditions. Ceux qui veulent se livrer à ce genre 
de dévotion s’adressent à un gourou de la secte ; il les admet, s’il le juge à propos, au nombre de ses 
disciples, leur applique, avec un fer rouge, la marque du changou sur le devant de l’épaule gauche (3), 
et leur passe au cou un chapelet de bois de toulachi (4), nommé toulacliimani. Les gourou de cette secte 
demeurent dans des madam richement dotés, et y donnent l’hospitalité à tous les voyageurs; ils 
sont servis par quelques-uns de leurs disciples, qui demeurent, avec leurs familles, dans des mai¬ 
sons voisines du madam. Les tader ne vivent que d’aumônes; lorsqu’ils vont les mendier, ils portent 
un petit tambour qu’ils battent devant les portes des maisons, et un panier dans lequel ils reçoivent 
tout ce qu’on leur donne ; de retour au madam , ils font entr’eux le partage de toutes ces aumônes ; 
d’autres, ajoutant le célibat à leur pénitence, vont toute leur vie demander l’aumône de contrée 
en contrée. Ils ont tous une extrême vénération pour leurs gourou, et obéissent avec empresse¬ 
ment aux ordres qu’ils reçoivent d’eux; ils ne se distinguent point d’ailleurs par un vêtement par¬ 
ticulier du reste des Malabars (5). 

Les pénitents nommés paramânji (6) sont ceux qui se livrent à la pénitence la plus rigoureuse ; 
cette secte est composée de gens appartenant à toutes les classes de la caste des choutirer. Leurs 
gourou ou supérieurs font constamment leur résidence dans des madam enrichis par des donations 
pieuses, et y donnent l’hospitalité à tous les voyageurs. On n’est admis dans cette secte qu’à la con¬ 
dition d’abandonner sa femme, sa famille, ses possessions et son pays, et de renoncer absolument 
à toutes les choses de ce monde : quelques-uns demeurent auprès de leur gourou; d’autres se retirent 
dans les forêts pour ne plus en sortir ; d’autres encore mènent une vie toujours errante et marchent 


conjecture, d’autres faits dont on peut tirer des inductions plus précises encore prêtent autorité à cette opinion, que les 
shoûdra sectaires, toujours empressés de suivre les exemples des sannyâsî, ont poussé leur zèle d’imitation jusqu’à adopter 
les usages funéraires de ces pieux pénitents. E. J. 

( 1 ) On trouve des renseignements particuliers sur cette autorité religieuse dans le chapitre intitulé : Gourou; directeur de 
conscience. 

( 2 ) Les tader sont les bhakta vaîchnava de la caste des shoiîdra; il ne faut les confondre ni avec les brahmanes shrîvaîchnava 
ni avec les djâtadêva. L’origine de leur nom est incertaine. Leur emploi religieux est de chanter les mâhâtmya veclinavites 
composés en tamoul, en s’accompagnant du chilambou , grand anneau de cuivre creux et résonnant sous le choc des cailloux, 
ou de plaques de cuivre qui, frappées par des baguettes, rendent un son strident. Une haine profonde divise les tader et les 
pandâram; un sectaire de Vichnou se détourne pour ne pas apercevoir un temple de Shiva ; un sectaire shaivite, s’il entend 
prononcer trois fois de suite le nom de Vichnou, va immédiatement se purifier par une ablution; il arrive quelquefois que 
deux partis de tader et de pandâram , se rencontrant dans un chemin , se livrent une sanglante bataille, et que les vainqueurs 
se livrent à d’affreux excès sur les vaincus. E. J. 

(3) L’usage est de recevoir l’empreinte du changou sur une épaule, et celle du chakaram sur l’autre ; cet usage est d’ail¬ 
leurs condamné par des textes religieux, dont les plus importants ont été recueillis par M. Wilson dans son mémoire sur les 
sectes indiennes : il ne s’en est pas moins conservé dans le Dekan et dans quelques parties de l’Inde occidentale, particuliè¬ 
rement à Ihârakâ et à Kôtasir dans le Sindh. Quoi qu’il en soit de cette pratique religieuse, la marque est aussi un supplice 
dans l’Inde ; on imprime avec un fer chaud sur le front du brahmane adultère la figure du pudendum muliebre , ou celle 
d’un homme dont la tête est abattue, si l’adidtère a été commis avec une femme de la caste des tchandâla ; une autre marque 
infamante est, dans l’Inde méridionale, le chounangen ou marque de chien, qui s’applique également avec un fer brûlant. E. J. 

(4) Voyez , dans la suite de ces extraits, les chapitres intitulés : Pendants d’oreilles vénérés parles Malabars; Latchimi trans¬ 
formée en basilic. Les grains de ces chapelets sont taillés dans la partie ligneuse de la tige du ioulasî : ioulachimani signifie un 
chapelet composé de pareils grains. Les vaîchnava portent aussi des chapelets formés de graines de lotus. E. J. 

(5) Il est permis de croire que cette assertion n’est pas exacte ; car on sait par le témoignage des voyageurs que les tader , 
ceux du moins qui mènent une vie errante, se couvrent d’une grande toile jaune, et portent une toque de même couleur ; 
leurs chefs prennent, comme insigne de leur dignité, un bonnet d’étoffe rouge , brodé, et d’une forme presque semblable à 
celle du bonnet phrygien. E. J. 

(6) Incorrectement écrit dans l’original paramanghi; ce mot pourrait tout au plus représenter le sanskrit paramângî, 
dont le sens n’est pas applicable en cet endroit. Je pense qu’il faut lire paramânji ou paramânjen, forme tamoule de para- 
mahamsa , pénitent contemplatif. Je ne sais d’ailleurs s’il est parfaitement exact de ranger dans la secte des paramahamsa ces 
pénitents vagabonds, vulgairement connus sous le nom de fakîr, qui n’appartiennent réellement à aucune secte , et qui n’ont 
d’autre caractère distinctif que leur stupide folie. E. J. 


71 


RELIGION DES MALABARS, 
ordinairement par troupes. Ils font consister tout leur mérite religieux dans une rude pénitence, 
négligeant toutes les cérémonies publiques, quelles qu’elles soient. Quelques-uns tiennent constam¬ 
ment les bras élevés et tendus sans se permettre de les laisser fléchir, de manière que des ankylosés 
se forment aux jointures de ces membres après quelques années, et les raidissent pour toujours (i) ; 
d’autres, se croisant les bras, appuient leurs mains sur leurs épaules ; d’autres tiennent les poings 
toujours fermés, laissent croître leurs ongles d’une telle longueur qu’ils se contournent en forme 
de vis et leur enveloppent toute la main ; d’autres restent constamment debout, sans se permettre 
ni de s’asseoir ni de se coucher, et dorment suspendus à quelques branches d’arbres ; d’autres ap¬ 
puient leur estomac sur une corde tendue, et conservent cette position pendant plusieurs heures ; 
d’autres se tiennent trois jours entiers suspendus sur un pied, appuyant l’autre sur leur ventre; 
d’autres font vœu de ne prendre chaque jour pour nourriture qu’une certaine mesure de lait ; d’au¬ 
tres ne se nourrissent, pendant trois mois, que de feuilles d’arbres sèches ; d’autres observent toute 
leur vie un régime qui consiste à manger le premier jour trois petites boules de riz cuit, formées 
de trente-deux poignées de grains de riz, le jour suivant, trois petites boules de la valeur de trente- 
une poignées, et ainsi de suite dans une progression décroissante jusqu’au trentième jour, après 
lequel ils recommencent le cours de leur sobre régime (2); d’autres portent toujours à leur cou une 
plaque de fer ronde ou carrée d’un demi-pouce d’épaisseur et de deux ou trois pieds de largeur ( 3 ) ; 
d’autres se laissent croître les cheveux sans les laver ni les peigner, et y entretiennent par leur négli¬ 
gence affectée une grande quantité de vermine (4) ; d’autres se tiennent quatre ou cinq heures par 
jour appuyés sur leur tète, les pieds en l’air; d’autres enfin s’attachent aux testicules des masses 
de fer d’un poids considérable. J’omets plusieurs autres actes de pénitence du même genre ( 5 ). 

Les pénitents nommés digambara (6) ne forment pas une association particulière. Ils ne pratiquent 
aucune cérémonie religieuse ; ils passent toute leur vie à voyager, ne vivant que d’aumônes ; ils vont 
tout nus, sans en éprouver aucune honte. Ils ne se livrent pas à une pénitence moins austère que 
les autres sectes ; ils se laissent croître les cheveux, et ne les peignent ni ne les lavent ; ils ne se font 
jamais couper les ongles, aussi croissent-ils à quelques-uns d’une telle longueur qu’ils se contour¬ 
nent en spirales. Ils ne couchent jamais que sur la terre nue, mangent sans scrupule tout ce qu’on 
leur présente, de quelque main qu’ils le reçoivent (7) ; ils ne gardent rien d’ailleurs pour le lendemain, 
ce qui les expose souvent, dans leurs voyages, à souffrir les angoisses de la faim. Le peuple a éga¬ 
lement une extrême vénération pour cette espèce de pénitents. 

(1) La planche îv de la xxi e livraison de Y Inde Française (portrait d ’ Arnigritchi) est le meilleur commentaire de ce 
texte. 

(2) On trouve dans les ouvrages de jurisprudence indienne, qui traitent spécialement du prâyashtchitta, dans le Prâyash- 
tchittavivêka de Shoûlapâni, par exemple, une théorie complète sur le jeûne, considéré comme œuvre de pénitence. L’acte 
expiatoire dont parle notre auteur est nommé tchandrâyana, et ne doit pas être confondu avec le richitchandrâyana et le 
shishoutchandrâyana ou djâtitchandruyana qui en sont des modifications. Au reste, cet acte ne s’accomplit pas dans toutes les 
parties de l’Inde suivant les mêmes règles et avec les mêmes circonstances : Shoûlapâni évalue la quantité de nourriture à 
prendre chaque jour, en boules de riz cuit de la grosseur d’un œuf; il ajoute qu’une seule de ces boules ou pinda est permise 
au pénitent le premier jour de la lune, que ce nombre s’accroit d’une boule chaque jour, jusqu’à celui de la pleine lune , 
consacré à un jeûne absolu, et après lequel le nombre des pinda décroit journellement avec la lune, de manière qu’au dernier 
jour de la lunaison le pénitent soit réduit à une seule boule de riz. C’est par cette pénitence que s’expie particulièrement le 
meurtre d’un individu appartenant à une caste inférieure à celle du meurtrier. E. J. 

( 3 ) Un de ces pénitents, nommé Perirayapa , est représenté sur la planche n de laxx e livraison de Y Inde Française. 

( 4 ) Voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Le chadai et le chandiramâma. 

( 5 ) Il est difficile qu’une énumération de ce genre soit complète, parce que la superstition indienne est ingénieuse à varier 
les tortures qu’elle s’impose ; je dois cependant observer que l’auteur a omis dans ce long catalogue deux espèces de tortures 
très-vulgaires ; l’une consiste à se passer un mors dans les joues et à travers la langue ; l’autre à se faire porter sur un siège 
garni de clous acérés ; les gens du peuple achètent à haut prix ces clous tout sanglants, et les conservent précieusement. E. J. 

(6) En tamoul ligambaren ; leur nom signifie qui n’a d’autre vêtement que les plages célestes ; c’est un euphémisme qui ex¬ 
prime l’état de nudité dans lequel vivent ces pénitents. Les digambara forment la première secte des djaîna et la plus 
ancienne , puisqu’elle rapporte immédiatement son origine à Mahâvîra et à Pârshvanâtha ; la seconde secte est celle des svê- 
iâmbara, c’est-à-dire de ceux qui portent des vêtements blancs ; c’est à Simhapoura, dans le Kachmir, que fut prêchée pour la 
première fois la doctrine des svêtâmbara, à une époque incertaine, mais antérieure au commencement du septième siècle de 
notre ère. E. J. 

(7) Les djaîna , de même que les bouddhistes, ne reconnaissent pas la distinction des castes. Les brahmanes considèrent 
les djaîna comme des kchatriya, et admettent dans la tribu royale ceux qui se convertissent à la croyance brahmanique : 
cette opinion qui était sans doute exacte dans les temps anciens , et qui ne nous permet pas de douter que la réforme reli¬ 
gieuse n’ait été dirigée par les kchatriya , est aujourd’hui en contradiction avec les faits ; car la secte des djaîna, ouverte à 
toutes les castes indifféremment, est une de celles qui sont le plus mêlées. E. J. 


72 


RELIGION DES MALABARS. 


CHAPITRE XVII 
Dêvadâchi ou femmes des pagodes. 

Ce sont ordinairement les tisserands qui consacrent leurs filles au service des pagodes : les parents 
ne leur demandent point leur consentement, et n’attendent même pas qu’elles soient en âge de le 
donner; car ils les destinent au service des dieux dès leur naissance. Ils ont grand soin de les ^pré¬ 
parer en les exerçant continuellement à la danse, au chant et aux jeux mimiques : un maître est 
spécialement chargé de faire l’éducation des jeunes filles destinées au service des pagodes; c’est lui 
qui doit les diriger plus tard dans les cérémonies, lorsqu’elles sont devenues dêvadâchi, c’est-à-dire 
servantes des dieux (i). Elles ont à peine atteint l’âge de neuf ou dix ans que les pères vont convier les 
membres des autres castes à assistera la consécration de leurs filles. On les conduit solennellement 
à la pagode ; avant d’y entrer, elles donnent des preuves publiques de leur habileté dans les arts de 
la danse, du chant et du jeu mimique ; on leur offre des présents proportionnés à leur mérite et à 
l’estime qu’on en fait. Elles entrent dans la pagode, où elles se prosternent devant les dieux; les brah¬ 
manes présents à la consécration les font relever : le père offre alors sa fille aux dieux en disant : 
« Seigneurs, voici ma fille que je vous offre ! daignez la recevoir à votre service. » Le brahmane 
officiant met dans la main de la jeune fille un peu de tirounîrou et quelques gouttes de l’eau qui a 
servi à laver l’idole; elle délaie le tout ensemble et s’en frotte le front pour exprimer qu’elle se con¬ 
sacre d’elle-même et avec joie au service des dieux. Cette cérémonie suppose que la consécration se 
fait à une des pagodes de Shiva; en effet, si c’est à une pagode de Vichnou, la jeune fille se signe 
du tirounâmam, et boit un peu d’eau dans laquelle ont trempé quelques feuilles d’une espèce de 
basilic nommé toulaclii. Que ce soit d’ailleurs dans l’une ou dans l’autre pagode, le brahmane offi¬ 
ciant délaie dans un bassin de cuivre un peu de sandal avec de l’eau qui a servi au bain de l’idole , 
et en jette avec les doigts quelques gouttes sur la jeune fille pour compléter sa consécration; il lui 
passe ensuite au cou une guirlande qui a été portée par l’idole, pour lui témoigner qu’elle est 
agréable aux dieux, et qu’elle est placée sous leur protection ; il lui dit enfin qu’elle est dès ce mo¬ 
ment dêvadâchi , et l’exhorte à remplir avec empressement ses devoirs envers les dieux. La nouvelle 
dêvadâchi se prosterne alors devant l’idole; le brahmane officiant la fait relever, et ordonne à ses 
parents de la conduire dans une maison particulière qui est près de la pagode ; les parents y présentent 
du bétel aux conviés et offrent un repas à toutes les dêvadâchi ( 2 ). Les jeunes filles ainsi consacrées 
au culte ne peuvent jamais se marier; elles ne peuvent non plus retourner dans leurs familles ni en 
hériter ; elles font profession de se livrer sans réserve à tout le monde; les Malabars sont persuadés 
qu’il y a un mérite religieux à prendre du plaisir avec les servantes des dieux. Elles n’ont point de 
supérieure; chacune fait son ménage séparément et à sa convenance. Elles tirent leur subsistance 
des revenus de la pagode ; mais ce n’est pas ce qui contribue à entretenir leur luxe; la générosité de 
ceux qui ^chètent leurs faveurs est pour elles une source plus abondante de richesses. Celles qui 
font ainsi fortune ont grand soin de s’habiller élégamment, de se parer de pendants d’oreilles, de 
colliers et d’anneaux d’or, de couvrir leurs bras et leurs pieds de cercles d’argent. Le devoir des 
dêvadâchi est de se rendre trois fois par jour à la pagode, le matin, vers midi et le soir, c’est-à-dire 
aux instants où se célèbrent les cérémonies religieuses; là elles dansent, chantent et exécutent des 
jeux pour le divertissement des dieux : elles remplissent les mêmes fonctions aux processions et aux 
cérémonies du mariage (3). 


( 1 ) Ce sont les balhadeiras ou danseuses des anciens voyageurs. Les tisserands sont obligés de consacrer à cet honnête 
métier leur cinquième fille ou la plus jeune de leurs filles, s’ils en ont moins de cinq ; c’est un honneur que recherchent 
quelquefois des individus appartenant à d’autres corps de métiers. E, J. 

( 2 ) Les voyageurs assurent que la lubricité grossière et l’infâme effronterie des prostituées européennes sont inconnues 
aux balhadeiras ; elles conservent, disent-ils , au milieu du désordre de leur vie , une certaine retenue qui ajoute à leurs 
charmes. Ils ajoutent néanmoins qu’elles excitent leurs sens par l’usage des parfums et des guirlandes de fleurs de mougari, 
aux émanations desquelles on attribue une puissante vertu aphrodisiaque. E. J. 

(3) On a vu précédemment qu’elles remplissaient plusieurs fonctions dans les cérémonies du mariage ; elles y représentent 
pour ainsi dire l’intervention de Lakchmî; ce sont elles qui répandent sur les époux et sur les assistants le safran , consacré à 
cette déesse. Les dévadâsî sont les apsaras de la terre ; la prospérité et le plaisir les accompagnent ; elles répandent la joie 
parmi les hommes , comme les apsaras parmi les dieux. Les danses des dêvadâsî sont caractérisées par une mimique très- 
ingénieuse et très-expressive ; quelques-unes sont de petits romans par gestes ; d autres sont plus que voluptueuses ; elles 
pourraient cependant ne paraître que ridicules à ceux qui ignorent la signification du mot sanskrit viparîta. E. J. 



RELIGION DES MALABARS. 


73 


CHAPITRE XYIII. 

Description des pagodes. 

* 

Les pagodes sont divisées en trois parties distinctes : la première est la nef; la seconde le sanc¬ 
tuaire (i) ; la troisième une cellule qu’ils regardent comme le siège de la divinité. Cette cellule occupe 
le milieu du sanctuaire, et ne reçoit qu’un faible jour par une petite porte ouverte dans un des côtés, 
et par une étroite fenêtre d’ailleurs grillée , percée sur le devant; aussi est-il impossible d’y voir en 
plein jour, à moins d’y entretenir de la lumière : c’est là qu’est placée l’idole. La seule personne 
qui puisse y pénétrer, y faire les cérémonies et y offrir les sacrifices, est un brahmane remplissant les 
fonctions de grand-prêtre; les autres brahmanes peuvent seulement déposer à la porte les objets 
nécessaires à l’accomplissement du sacrifice. Après avoir reçu ces objets, le brahmane officiant tend 
une toile dans l’intérieur de la cellule , pour boucher les jours de la porte et de la fenêtre; car per¬ 
sonne ne doit le voir offrir le sacrifice; puis il allume plusieurs lampes et les entretient d’abord avec 
du beurre, ensuite avec du miel. Il fait alors des offrandes de riz et de fruits; il a seul le droit de 
manger des choses offertes en sacrifice à l’idole (c’est ordinairement un linga si la pagode est consa¬ 
crée à Roudra). En face de la fenêtre grillée, s’élève un mât qui perce la voûte de la pagode, et la 
dépasse d’une grande hauteur; on y attache, les jours de grandes solemnités, un pavillon qui a sou¬ 
vent soixante-dix coudées de longueur, et au milieu duquel est peint un bœuf; au pied du mât est 
aussi un bœuf sculpté en bois ou en pierre ; on sait que cet animal est la monture du dieu Roudra (2). 
Les brahmanes ont seuls le droit d’entrer dans le sanctuaire pendant le temps de la célébration du 
sacrifice; les autres Malabars se tiennent dans la nef, sans excepter les dévadâchi et les musiciens 
qui font retentir la pagode de leurs chants et des sons de leurs instruments. A côté de la cellule est 
un puits qui fournit de l’eau pour laver l’idole et les vases du sacrifice , qui sont tous de cuivre. Le 
sanctuaire est entouré de quatre ou cinq rangs de colonnes de pierre d’une seule pièce, bien qu’elles 
aient souvent dix-huit ou même vingt coudées de hauteur; elles sont toutes artistement travaillées 
et décorées d’ornements taillés en relief ; on compte jusqu’à soixante colonnes de cette dimension 
dans certaines pagodes. L’édifice est couvert de grandes pierres posées sur ces colonnes et sur les 
murs latéraux dans le sens de sa largeur : les murs sont aussi construits en grandes pierres de taille 
polies avec soin et ornées de sculptures, dans lesquelles sont entremêlées des représentations 
d’hommes et d’animaux ; la cellule est également couverte de bas-reliefs. Les règles de l’architec¬ 
ture sont d’ailleurs exactement observées dans toutes les parties de ces édifices ( 3 ). Les pagodes de 
Roudra ont leur entrée à l’orient et celles de Vichnou à l’occident. Chaque pagode est située au 
milieu d’une vaste enceinte formée par un grand mur de pierres de taille : quelques pagodes ont 
deux ou même trois enceintes, dans l’intervalle desquelles demeurent les brahmanes desservants. 
De chacun des quatre côtés de l’enceinte extérieure, s’élève une porte en forme de tour carrée et 
presque pyramidale, d’une prodigieuse hauteur (4); les pilastres de ces portes sont construits en pierre 
de taille jusqu’à la hauteur de huit ou dix coudées, et très-délicatement travaillés en bas-relief; la 
partie supérieure des portes, bâtie en briques et en ciment, est revêtue , jusqu’au couronnement, 
d’un grand nombre d’idoles. Ce que ces portes présentent de plus remarquable, c’est que leur cadre 
( et il y en a de vingt-cinq et trente pieds de hauteur) est formé d’une seule pierre, polie, taillée 
et sculptée avec un art admirable : quelques portes, formées de quatre pierres, font aussi un très- 
bel effet ; on en voit dont la pierre supérieure, chargée de riches ornements, forme en même temps 

(1) Le nom sanskrit du sanctuaire est garbhagriha , et celui de la nef ou vestibule , sabhâ. Les petits temples ou mandapa 
n’ont point cette forme ; ils ne présentent qu’une profonde niche abritée par deux murs latéraux et par un toit ordinai¬ 
rement décoré avec goût. E. J. 

(2) Pour ce qui est du bœuf de Shiva, voyez les renseignements contenus dans le chapitre suivant. 

( 3 ) L’architecture ( sthâpalyavêda ou vastouvidyâ ) est une importante partie de l’art indien ; elle est celle qui paraît avoir 
été cultivée dès les plus anciens temps avec le plus de succès. Les règles en ont été recueillies dans les shilpashâslra , et par¬ 
ticulièrement dans le tchatouhchachtikalânirnaya de Vatsâyana , dont il ne paraît malheureusement s’être conservé que des 
fragments. On trouve des renseignements d’un haut intérêt sur la théorie indienne de l’architecture dans VEssay on the ar¬ 
chitecture of the Hindus, composé en anglais par le savant brahmane Ram Raz, et publié sous les auspices de la Société Asia¬ 
tique de la Grande-Bretagne. E. J. 

( 4 ) Ces portes, dont l’effet est assez semblable à celui de nos arcstriomph aux , sont nommées gôpoura ou Mbouram : l’ori¬ 
gine de ce mot est incertaine ; on peut cependant supposer, avec vraisemblance, qu’il signifie littéralement ce qui remplit les 
régions de l’espace; les portes des villes, des temples et même des maisons, dans l’Inde, sont en effet toujours ouvertes vers 
un des points cardinaux, le plus souvent vers l’est. Les Indiens , qui sont toujours satisfaits de l’interprétation étymologique 
la plus facile à trouver, pourvu qu’elle soit en même temps la plus bizarre, traduisent simplement gôpoura par ville des 
vaches , et observent, à l’appui de leur étymologie, que ces grandes portes sont souvent surmontées aux quatre coins de 
taureaux accroupis. E. J. 




74 


RELIGION DES MALABARS, 
le dessus de la porte et le dessus des deux fausses fenêtres figurées aux deux côtés. Il y a, dans l’in¬ 
térieur de l’enceinte, plusieurs grandes galeries ou amphithéâtres formés de larges dalles posées sur 
des colonnes de pierre qui sont, dans toute leur hauteur, polies et admirablement sculptées. A hne 
trentaine de pas environ de la pagode, se trouve ordinairement un grand étang carré, entièrement 
revêtu de pierres de taille ; on y descend de quatre côtés par des degrés, pour s’y purifier, avant d’en¬ 
trer dans la pagode; autour de l’étang règne une belle galerie semblable à celles qu’on vient de 
décrire (i). 

Les Malabars gentils ont un grand respect pour toutes ces pagodes (2). Il y en a une à Tiroupadi, 
consacrée au dieu Vichnou, à laquelle les gentils se rendent en pèlerinage des provinces les plus 
éloignées : arrivés à cette pagode, après y avoir présenté leurs vœux, ils se font couper les che¬ 
veux et les offrent en sacrifice, puis ils se font imprimer, avec des fers chauds, sur le devant des 
épaules, les signes du changou et du chakaram. Il arrive quelquefois que des femmes, après avoir perd u 
leurs maris, se rendent en pèlerinage à cette pagode ; elles se considèrent dès lors comme de saintes 
personnes; elles ne boivent plus d’aucune liqueur enivrante; elles ne mangent plus ni poisson ni 
viande; elles évitent avec la plus scrupuleuse précaution le contact des choses impures. Quel¬ 
quefois aussi, une femme accompagne son mari dans une visite pieuse à la pagode de Tiroupadi; 
cette femme se trouve subitement arrêtée par un obstacle invisible, et ne peut plus ni avancer, 
ni même changer de position ; les brahmanes saisissent cette occasion d’avoir une belle femme 
à leur discrétion , et s’empressent de déclarer au mari que Peroumal (c’est un des noms de Vichnou) 
retient cette femme pour en faire son épouse, et qu’elle doit, dès ce moment, se séparer de son 
premier époux; ils lui donnent quelque argent pour l’aider à contracter un autre mariage, et le ren¬ 
voient sans autre explication. La femme ainsi retenue se nomme dès lors Peroumarpenjâdi, c’est-à- 
dire femme de Peroumal ( 3 ) ; elle demeure constamment dans la pagode, où elle vit d’aumônes ; lors¬ 
qu’elle devient vieille, et qu’elle ne peut plus satisfaire à la lubricité des brahmanes, on lui met à la 
main un bâton et un petit pot de cuivre , et on l’envoie demander l’aumône le reste de ses jours dans 
les villes de la contrée. Il n’y a d’ailleurs dans cet usage, suivant les Malabars, rien que de très- 
honorable pour le mari et pour la femme. Il y a des brahmanes mendiants de la secte de Vichnou 
qui demandent l’aumône en courant, sans s’arrêter devant aucune maison ; ils portent un petit pot 
de cuivre à la main , et crient de toute leur voix : « Peroumal! Peroumal! époux des belles femmes ! » 
Dès qu’on entend ce cri, on sort promptement, pour se trouver au passage du brahmane mendiant 
et lui donner l’aumône (4). 

CHAPITRE XIX. 

Signes dont les Malabars se marquent au front avec des cendres de fiente de vache ( 5 ). 

L’usage des cendres de fiente de vache n’a, suivant les PP. Jésuites, rien que de très-louable; 
car ce n’est qu’une extension d’une des cérémonies consacrées par l’église ; aussi ont-ils soin d’en 
bénir tous les dimanches avec les mêmes cérémonies que le jour des Cendres, et d’en distribuer de 
petites boules aux chrétiens, qui s’en signent chaque jour le front et certaines parties du corps. S’ils 
préfèrent les cendres de bouse à toute autre, c’est seulement parce qu’on peut en former une espèce 


( 1 ) On ne peut prendre une idée exacte de l’imposant effet d’ensemble et de la magnificence de détails de ces temples, 
que dans les ouvrages luxueux de Daniel, de Valentia , de Rafïles, de Tod et de Grindlay. La pagode de Vilnour est repré¬ 
sentée sur la planche m de la iv e livraison de Y Inde Française. E. J. 

( 2 ) Il y a dans la partie méridionale de l’Inde , et généralement dans la presqu’île, un grand nombre de lieux consacrés ; 
les temples qui jouissent de la plus grande réputation de sainteté sont ceux de Tiroupadi , de Vilnour, de Chidambaram , de 
Tirounâlmalai et de Kânjwaram; c’est de ce dernier que les Tamouls reçoivent chaque année leur calendrier civil et religieux. 
Leur célébrité n’égale cependant pas celle du temple de Djagannâiha (vulgairement prononcé Jagrenat) , consacré à Vichnou 
ligniforme ; les personnes les plus étrangères aux recherches sur la religion indienne ont entendu parler de la monstrueuse 
statue de Djagannâtlia , et cependant on n’en a encore publié en Europe aucune représentation exacte ; M. Marcel ayant eu 
la complaisance de m’en communiquer une que les missionnaires anglais ont insérée dans un pamphlet écrit en ourya contre 
le culte de cette idole, je l’ai fait reproduire à la suite de ces extraits, pour compléter la galerie mythologique de YInde 
Française. E. J. 

(3) Écrit dans l’original Feroumalpenchadi; ce qui est contraire aux lois orthographiques de la langue tamoule. Peroumal , 
le nom vulgaire de Vichnou parmi les Tamouls , signifie littéralement grand ; le suffixe mal qui le termine me paraît être une 
forme tamoule du suffixe sanskrit mat. On peut présumer que les vechnavites de l’Inde méridionale ont. donné ce titre à 
Vichnou pour soutenir plus honorablement leur concurrence religieuse avec les sliaivites, qui attribuent à Sliiva et à Dourgâ 
toutes les épithètes dans la composition desquelles entre le mot mahat, gxand. E. J. 

(4) Quelques dévots mendiants de la caste des shoûdra, dans le Madouré, demandent l’aumône aux voyageurs en roulant 
à leur côté sur les pieds et sur les mains avec mie rapidité qui égale celle d’une roue rapidement lancée. E. J. 

(5) L’ordre naturel des idées était si fréquemment interverti dans la rédaction primitive de ce chapitre, que j’ai été obligé 
d’en changer presque toute la disposition. E. J. 


RELIGION DES MALABARS. 75 

de pâte qui s’applique plus facilement au front, et parce que la bouse, séchée au soleil, est le com¬ 
bustible le plus commun des Malabars (i). 

On sait que les Malabars gentils considèrent la vache comme une divinité. Voici une des fables 
qu’ils rapportent à ce sujet. Lorsque les dieux, réunis aux géants, employaient tous leurs efforts à 
agiter la mer de lait pour en extraire la liqueur d’immortalité, Latchimi, déesse des richesses et de 
l’abondance, se transforma en vache, et apparut sous cette forme au milieu de la mer de lait; 
le dieu souverain la nomma Kâmaténou, c’est-à-dire vache qui produit toutes choses (2), et la donna au 
dieu Dêvendiren, pour nourrir les myriades de divinités qui habitent son ciel; cette vache se repro¬ 
duit , dit-on, dans les autres cieux , et suffit seule à fournir des aliments à un nombre infini de dieux 
et de déesses. Toutes les vaches du monde que nous habitons sont autant de manifestations de K⬠
maténou; si elles ne produisent pas la même abondance de biens, c’est que les hommes se rendent 
indignes , par leurs péchés, d’une si précieuse faveur ; on prétend cependant que de saints pénitents 
ont possédé des vaches dont le lait se transformait en mille manières, et prenait tous les goûts que 
l’on pouvait désirer ; telle était celle du pénitent Chamadakini, dont il est fait mention dans le cha¬ 
pitre relatif au chakaram( 3 ). S’il était nécessaire de fournir d’autres preuves, il suffirait de remarquer 
qu’à la fête du pongal, les Malabars observent un jeûne en l’honneur de la vache, lui offrent un sacri¬ 
fice, et lui font une adoration les mains jointes et élevées au-dessus de la tête , en l’invoquant par 
le nom de souvâmi ; ce jour-là , on assemble dans un quartier toutes les vaches de la ville ; les Mala¬ 
bars gentils se réunissent, et après avoir tourné plusieurs fois autour d’elles, se prosternent tous 
ensemble pour les adorer, et pour les prier de combler leurs familles de toutes sortes de biens (4).... 

Les gentils considèrent encore la vache comme le séjour des dieux ; ils croient qu’il y a quatorze 
mondes, dont sept supérieurs et sept inférieurs; que les quatorze mondes sont représentés par les 
membres de la vache ; que ses quatre pieds, sa queue, ses parties génitales et ses voies excrétoires 
figurent les sept mondes inférieurs; que ses deux oreilles, ses deux cornes, sa bouche, l’excrois¬ 
sance qui est entre ses cornes , et la bosse qui est entre ses épaules, figurent les sept mondes supé¬ 
rieurs ; que ses ongles sont les rivières, et ses mamelles les sept mers, savoir : la mer salée, la 
mer de sucre, la mer de miel, la mer de beurre, la mer de lait caillé, la mer de lait doux, et la 
mer d’eau douce : comme tous les mondes représentés par ces membres sont peuplés de divinités, les 
Malabars considèrent naturellement la vache comme le séjour des dieux ( 5 ). Telle est d’ailleurs la vé¬ 
nération des brahmanes pour la vache, que, lorsque l’un d’eux est sur le point d’expirer, le brahmane 
maître des cérémonies lui met entre les mains la queue d’une vache , pour obtenir qu’il passe plus 
heureusement la rivière Vaîtaram } rivière de feu qui entoure le séjour des morts (6)— L’usage des 
cendres de bouse a donc été institué pour honorer la vache en sa double qualité de déesse de l’abon¬ 
dance et d’habitacle des divinités ; ces cendres sont le signe extérieur du culte de la vache. 

Depuis plusieurs siècles, les hommes violaient, avec une audace toujours croissante , les lois 
divines et les préceptes des sages : Kartâ ne pouvant souffrir plus long-tems leur impiété , détruisit 
par un embrasement universel les quatorze mondes, et les formes matérielles de Brahma, de Vicli- 
nou et de Roudra, retirant en lui-même son esprit. Quelques siècles après, il créa de nouveau 
Shiva. Emu de compassion à la vue de l’univers consumé , Shiva conçut le dessein d’apaiser le feu 
de la colère de Kartâ ; il prit donc de la cendre dans les ruines des mondes, s’en blanchit tout le 
corps avec l’intention d’effacer, par sa pénitence, les péchés des hommes, et passa plusieurs siècles 
dans les plus rudes austérités. Kartâ se laissa enfin toucher par ses larmes; cédant à ses instantes 
prières, il anima encore de son esprit les formes matérielles de Roudra , de Vichnou et de Brahma , 


( 1 ) On a déjà observé plus haut que la bouse de vache est une des sept ou neuf espèces de bois consacrés aux planètes. E. J. 

( 2 ) Kâmadhénou signifie littéralement vache qui accorde les objets des désirs; kâmadâ et kâmadouh ont le même sens. Dans 
les traditions religieuses de tous les peuples de race arienne , la vache est le symbole de la terre ; ce symbole a été traduit 
dans l’Inde , pendant le moyen âge , en nombreuses légendes, dont quelques-unes ont ete recueillies dans les Pourana ; les 
plus récentes , qui ne sont pas les plus ingénieuses, sont restées dans le fonds commun des traditions populaires. E. J. 

(3) Voyez, dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Le chakaram incarne détruit par Vichnou. 

(4) Voyez , dans la suite de ces extraits , le chapitre intitulé : Fête du pongal etc. 

(5) J’ai déjà observé que les Indiens avaient fait un abus frequent des figures pancosmiques ; les plus anciennes de ces 
créations ont un indéfinissable caractère de grandeur et de magnificence ; tel est, par exemple, dans le Vrihadaranyaka , lè 
mythe du cheval de l’ ashvamêdha. Les créations modernes de ce genre, imitations maladroitës , se distinguent au contraire 
par un esprit puéril d’assimilation , qui ne tient compte que des nombres necessaires, et n explique rien , meme dans 1 ordre 
des idées indiennes ; telle est celle que l’auteur nous fait connaître dans ce passage : il est particulièrement difficile de trouver 
un rapport exact entre les huit ongles (probablement les sabots bifurqués ) de la vache et les sept rivières sacrées. E. J. 

(6) L’auteur ne manque pas ici de rappeler le culte adressé par les Egyptiens au bœuf Apis ; il accumule ensuite des 
citations de Kircher ( Chine illustrée ) et de Bartoli ( Asie orientale ) ; j’ai supprime ce fatras d érudition facile. E. J. 



76 


RELIGION DES MALABARS. 


et créa quatorze nouveaux mondes (i). Shiva voulut alors laisser aux hommes un signe qui leur rendit 
toujours présentes les vengeances de Kartâ ; il prit de la bouse de vache, la réduisit en cendres, et 
s’en couvrit toutes les parties du corps ; puis il ordonna aux hommes de se signer avec cette cendre 
le front, les bras et le corps en l’honneur de la vache, et en union de sa pénitence. Il leur annonça 
que toutes les fois qu’ils feraient cette onction dans une intention religieuse, ils obtiendraient la 
rémission de leurs péchés. Les plus austères pénitents, dont le nombre est assez considérable, ani¬ 
més du désir d’imiter en toutes choses la pénitence de Shiva , se blanchissent tout le corps de cette 
cendre (2). Les autres Malabars, qui ne se livrent pas à une aussi rigoureuse pénitence, s’en frottent 
seulement le front, la poitrine, l’estomac, les genoux, les coudes, les poignets et les reins. C’est, 
cette cendre qu’on nomme tirounîrou. Les gentils sont persuadés qu’elle possède la vertu d’effacer 
tous les péchés ; c’est pour cette raison qu’ils lui ont donné le nom de tirounîrou , qui signifie cendres 
saintes. 

On applique le tirounîrou d’abord au front ; il importe peu que cette onction présente la forme 
de trois lignes ou celle d’une large bande; la forme la plus ordinaire est cependant celle des trois 
lignes, parce que la cendre s’applique avec trois doigts qui laissent chacun leur trace ( 3 ). On dit en se 
signant le front : netichadachiçen, c’est-à-dire, « que Shiva réside dans ma tête( 4 ) ; » on applique en¬ 
suite le même signe sur la poitrine, en disant : manmagesowaren , c’est-à-dire, « que l’amour de 
Shiva soit dans mon cœur (dans ma poitrine) ( 5 ); » on applique de nouveau ce signe sur les bras, 
en disant : pârouvadîsouvaren , c’est-à-dire, « que Shiva donne la force à mes bras(6); » puis on ap¬ 
plique encore le même signe à d’autres parties du corps, en invoquant à chaque onction Shiva sous 
un de ses atlributs. 

Un Malabar gentil a perdu sa caste, soit parce qu’il s’est dégradé au rang de paria, soit parce 
qu’il a mangé de la vache; il éprouve le désir de se réhabiliter ; les individus de sa caste s’assemblent, 
accueillent sa demande , et lui font boire une potion composée de beurre , de lait doux, de lait caillé, 
d’urine et de fiente de vache ; tous ses péchés sont dès ce moment effacés, et il rentre dans sa caste (7). 
Les gentils ne prennent jamais leurs repas avant de s’être signés avec des cendres de bouse pour se 
purifier de tous leurs péchés ; s’ils omettaient cette cérémonie, ils croiraient avoir commis un grand 
péché. Ils ne manquent pas non plus, tous les matins, de purifier l’intérieur de leurs maisons, 
leurs cours et le devant de leurs portes, en les arrosant avec de la fiente de vache délayée dans de 
l’eau. 

Les brahmanes, il est vrai, récitent quelquefois des formules de prières sur cette cendre , avant de 
la distribuer aux Malabars gentils ; mais ce n’est certainement pas à cause de cette consécration qu’elle 
est considérée comme sanctifiée; car celle qui se vend au marché, et dont les gentils achètent le 
plus souvent, n’est point bénie par les Brahmanes; voire même ceux qui n’ont pas le moyen d’ache¬ 
ter de la cendre au marché, se servent de celle de leur foyer, quoiqu’elle provienne de bouse de 
vaches et de bouse de bœufs mêlées; il est vrai que celle-ci est moins pure et moins efficace. Quant 
à celle qui se distribue soit au marché , soit à la pagode, et qui est, suivant les Malabars , la cendre 
de première qualité, elle ne doit provenir ni de bouse de vaches pleines, ni de bouse de bœufs; car 
les cendres de bouse de bœufs n’ont aucune efficacité, et celles de bouse de vaches pleines ont beau- 


( 1 ) II s’agit ici d’un miîhâpralaya ou destruction générale des êtres ; au reste comme ces absorptions universelles sont pé¬ 
riodiques , elles sont indépendantes des mouvements passionnés de Kartâ. La pénitence de Shiva sur les ruines des mondes 
est une de ces grandes et terribles scènes dans lesquelles se complait l'imagination des shaivites , toujours disposée à se placer 
en dehors des limites du monde réel. E. J. 

( 2 ) Des témoignages sur l’authenticité desquels il ne peut s’élever aucun doute nous apprennent que cet usage religieux 
existait déjà dans l’Inde dès avant le cinquième siècle de notre ère. C’est ce signe extérieur de pénitence qui a fait donner 
aux shaivites par Hematchandra , dans son Mahâvîratcharitra , l’épithète de pândouranga , à la couleur pâle ; je ne puis croire 
d’ailleurs avec M. Wilson, à qui j’emprunte ce fait, que pândouranga soit la forme originale de pandâram. E. J. 

(3) Le nom même de ce signe, iripoundra ( la triple onction ) ne laisse aucun doute sur sa forme normale ; on le trace 
avec le pouce passé entre le doigt du milieu et le doigt annulaire. La cendre de bouse ou vibhoûti est, suivant le Kâshikhanda , 
le Uniment qu’on doit employer de préférence ; les smârta la remplacent fréquemment par de la pâte de sandal pulvérisé. E. J. 

(4) En sanskrit mâurddhriichat shiva: neti signifie/ron£ en tamoul. La traduction que donne notre auteur de cette invocation 
n’est inexacte que dans la forme. E. J. 

(5) Dans l’original, marmagesowaren ; je ne puis comprendre cette invocation qu’en lisant, comme je l’ai fait, manmage¬ 
sowaren ( puissant maître de l’âme ) et en supposant un composé analogue au mot manmatha. E. J. 

( 6 ) Le sens de cette invocation ne peut être douteux ; je ne sais dans quelle partie de ce composé notre auteur a découvert 
les éléments de son interprétation. E. J. 

( 7 ) Les rapports symboliques qui existent entre la vache et la race ou la famille , dans le système des opinions indiennes, 
sont encore mal définis ; ils existent néanmoins, et ont même laissé leur trace dans la langue sanskrite, ce qui témoigne 
de leur haute antiquité ; gâtra , famille , est en effet dérivé de go , vache. E. J. 


RELIGION DES MALABARS. 77 

coup moins de vertu. La fiente propre à faire la véritable cendre de bouse est celle des génisses ou 
des vaches qui ne portent pas ; encore faut-il la recevoir dans les mains au moment où elle sort des 
voies excrétoires de la vache , prenant soin de ne point la laisser tomber à terre : ce n’est pas que 
celle qui tombe à terre ne soit encore propre à purifier des péchés, mais elle est beaucoup moins 
pure (i). 

Les Malabars n’attribuent pas à l’urine de vache de moins précieuses qualités ; aussi, lorsqu’une 
vache lâche son urine , la reçoivent-ils dévotement dans leurs mains et s’en arrosent-ils la tête comme 
d’une eau lustrale (2).... 

Les chrétiens ne manquent pas d’acheter, comme les gentils, de la cendre de house au marché, et 
d’en apporter le dimanche à l’église pour la faire bénir. Les PP. Jésuites la bénissent, et en distri¬ 
buent à tous les assistants, leur recommandant de s’en frotter le front et certaines parties du corps, 
trois fois chaque jour , savoir : le matin , vers midi et le soir, et de renouveler cette onction toutes 
les fois qu’ils se rendent à l’église. Les PP. Jésuites sannyâsî prêchant d’exemple, ont grand soin de 
se frotter de cette cendre au moment de célébrer la messe, et aux heures de la journée indiquées 
plus haut ( 3 )..... 

Le P. Martin , Jésuite, dans une lettre au P. Valette, s’exprime avec plus de subtilité que d’exac¬ 
titude , lorsqu’il prétend que la principale cause du mépris que les Malabars conçoivent pour les 
Français ou Européens , est l’usage où sont ceux-ci de se nourrir de la chair des animaux. Le fait est 
cependant bien constaté, et ne peut souffrir une pareille équivoque. Ne sait-on pas que les Mala¬ 
bars mangent de la chair de poule, de porc, de mouton et de plusieurs autres animaux? Ce n’est 
point parce que les Européens mangent de la chair que les Malabars les considèrent comme infâmes, 

mais bien parce qu’ils mangent de la chair de vache. Il j a, pour les Malabars, une immense 

différence entre la vache et le bœuf ; il est défendu, sous peine de mort, de tuer une vache ; la 
même peine n’est pas applicable à celui qui tue un bœuf ; ce meurtre est sans doute un grand péché, 
mais il ne peut être comparé à celui que l’on commet en tuant une vache : on se sert de bœufs pour 
transporter les fardeaux ; il est défendu par la loi d’en charger la vache. On nourrit ordinairement 
un bœuf dans toutes les pagodes consacrées au dieu Roudra, parce que le bœuf est sa monture et le 
compagnon de ses exploits. Ce bœuf sort et rentre à sa volonté , sans que personne s’y oppose ; car 
les Malabars l’entourent d’un grand respect, en considération de son maître. Dans chaque pagode 
de Roudra se trouve d’ailleurs, à l’entrée du sanctuaire, un bœuf taillé en pierre, que l’on prend 
soin de laver et de parer de fleurs (4). 

CHAPITRE XX. 

Tirounâmam. 

Tous les Malabars gentils adorent la vache, tous cependant ne se signent pas avec sa fiente réduite 
en cendres ; il y en a un grand nombre qui s’impriment une marque sur le front avec une terre 
blanche que l’on recueille dans un lieu nommé Tiroupadi; ce lieu est situé au pied d’une montagne 
sur laquelle s’élève une célèbre pagode de Vichnou ( 5 ). Les sectateurs du tirounâmam tracent cette 
marque particulière sur leur front et sur certaines parties de leur corps, en l’honneur de Vichnou 
transformé en femme. Voici la fable qu’on rapporte à ce sujet. 

Un géant nommé Paramesouren (6) fit une grande pénitence en l’honneur de Shiva ; ce dieu en fut si 


(1) On mêle quelquefois au tirounîrou des débris de fleurs de toulasî : aussi uu des noms tamouls du basilic est-il tirou- 
nîrroupatchai. E. J. 

(2) L’auteur introduit ici dans son texte un passage de l’ouvrage du P. J. de Britto déjà cité plus haut ; ce passage , 
relatif au culte de la vache, n’ajoute rien aux renseignements que nous possédons depuis long-temps sur ce sujet. E. J. 

( 3 ) Voyez le chapitre intitulé : Ordre des sannyâsî. Les heures désignées ici sont celles des trois sandhyâ légaux ; c’est à ces 
heures que les brahmanes célèbrent leurs cérémonies domestiques, et que les shoûdra sectaires renouvellent leurs tilaka ou 
onctions distinctives. E. J. 

( 4 ) Le bœuf Nandî se voit déjà sur le revers de médailles bactriennes d’une très-haute époque, qui portent d’un côté une 
légende grecque, avec le nom d’un roi d’ailleurs inconnu , Mokadphises. Le trident ansé que présentent ces médailles est sans 
doute aussi un symbole shaivite ; car aujourd’hui encore on marque le trishoilla avec un fer chaud sur la cuisse des taureaux 
consacrés à Shiva. On voit quelquefois des djangama accompagner processionnellement un de ces animaux couvert de housses, 
paré de chapelets de coquillages, et demander ou plutôt extorquer des aumônes sur leur passage. On trouve à l’entrée de 
presque tous les temples de Shiva un petit pavillon carré , soutenu par des colonnes , et nommé nandyâvarta , qui protège 
la représentation sculptée du bœuf Nandî en repos. E. J. 

(5) Le nom de Tiroupadi est un de ceux de Vichnou ; il signifie littéralement époux de Lakchmî. Le célèbre temple de ce 
nom est situé à l’extrémité septentrionale du Carnatic. E. J. 

(6) C’est ainsi que j’ai conjecturalement corrigé la leçon du manuscrit ( Pastmasouren ) , qui est évidemment fautive : 
n’ayant encore rencontré cette légende dans aucun texte original, je me suis autorise pour cette restitution de la leçon Par- 

20 




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RELIGION DES MALABARS. 


content qu’il s’engagea à lui accorder ce qu’il demanderait. Le géant le pria de lui accorder cette 
grâce, que toute chose sur laquelle il porterait la main fût aussitôt réduite en cendres. Shiva eut à 
peine consenti à cette demande , que le géant voulut éprouver sur le dieu lui-même son nouveau 
pouvoir, mais Shiva, dont la prescience ne pouvait être surprise, disparut subitement (1). Effrayé des 
ravages que ce géant faisait dans le monde , où il portait partout l’incendie, Vichnou conçut le des¬ 
sein de le détruire. Il se transforma donc en femme et prit le nom de Môgini [d) ; cette femme se pré¬ 
senta un jour devant Paramesouren , qui, séduit par sa beauté, ne put s’empêcher de lui témoigner 
la vive passion qu’elle lui avait inspirée. Môgini , dont cette passion secondait les desseins secrets, 
lui répondit qu’elle consentait à satisfaire ses désirs, mais qu’elle ne pouvait souffrir que, couvert 
de crasse comme il l’était, il la touchât avant de s’être baigné; le géant observa qu’il lui était impos¬ 
sible de se baigner dans le seul ruisseau qui se trouvât en cet endroit, et qui était presque desséché; 
mais elle lui répondit qu’il pouvait prendre de l’eau dans le creux de ses mains et la répandre sur 
son corps. Le géant, ne concevant aucune défiance, suivit le conseil de Môgini et puisa de l’eau dans 
le ruisseau ; mais il n’eut pas plus tôt porté sa main sur sa tête pour la laver, qu’il fut réduit en cen¬ 
dres. Shiva, qui avait été également troublé par la vue de Môgini , se précipita sur elle en ce mo¬ 
ment , et, l’embrassant avec passion, engendra d’elle un fils qui reçut le nom d’ ArigarapoutirenilS ), 
et devint le dieu protecteur d’une des régions célestes, ainsi que d’une des parties du magâmerou- 
parouvadam. LorsqueYichnou eut dépouillé les formes séduisantes qu’il avait revêtues, et qu’il eut 
repris sa divine majesté, il se montra dans l’assemblée des dieux ; il portait au front un signe tracé 
avec la terre blanchâtre qu’on recueille aux environs de Tiroupadi, et partagé au milieu par une ligne 
rouge : la figure tracée avec la terre blanchâtre représentait la nature d’une femme, et la ligne 
rouge le flux menstruel ; la réunion de ces symboles signifiait la fécondité du dieu dans son incar¬ 
nation en femme ( 4 ). Yichnou déclara que ceux qui porteraient ce signe au front en son honneur, et 
en mémoire des mystères qu’il avait accomplis dans son incarnation , seraient assurés d’obtenir la 
rémission de tous leurs péchés. Ce double signe, tracé en blanc et en rouge , est nommé tirounâmam, 
c’est-à-dire terre sainte ( 5 )».... 

Les Malabars chrétiens qui appartiennent à cette secte ne se font aucun scrupule de porter ce 
signe au front ; car les PP. Jésuites les y autorisent ; ils ne prennent même leurs repas et ne vont à 
l’église qu’après s’être purifiés et avoir signé leur front du tirounâmam. Quant au point rouge, quel¬ 
ques Malabars le portent en même temps que le tirounîrou. Bien que les sectateurs du tirounâmam 
ne se frottent de cendres ni le front ni aucune autre partie du corps, ils n’en font pas moins usage 
d’urine et de fiente de vache. 

CHAPITRE XXI. 

Ourtapoundiram . 

L 'ourtapoundiram (6) est une ligne qui, de la naissance du nez, monte jusqu’au haut du front ; elle 
est tracée avec une terre jaunâtre. Les sectateurs de Vichnou appliquent ce signe sur leur front et sur 

mesouren qui se trouve, ainsi que la légende, dans la Relation manuscrite déjà citée, et de la leçon Paramethouren donnée par 
l’ouvrage intitulé : Essais historiques sur l’Inde , dont le récit s’accorde d’ailleurs avec celui que notre auteur fait de cette 
aventure. Paramesouren est la forme tamoule de Parameskçara, l’un des noms de Shiva. E. J. 

(1) La version suivie par l’auteur de la Relation manuscrite dit que Shiva eut à peine le temps de se cacher dans un noyau 
de fruit de la grosseur d’une noisette , et que Yichnou , averti de sa fâcheuse aventure, vint le délivrer de son étroite prison , 
en se présentant au géant sous les formes séduisantes de Môgini. E. J. 

(2) En sanskrit Môhinî ou celle qui produit l’illusion; c’est le nom que prend Yichnou toutes les fois qu’il se revêt des 
formes gracieuses d’une femme pour séduire et perdre les ennemis des dieux. C’est Môhinî qui enivre les Asoura de la 
vue de ses charmes, pendant que les Dêva épuisent la coupe à’amrita ; c’est Môhinî qui anéantit Paramêshoara par sa propre 
main. E. J. 

( 3 ) La seconde partie de ce récit est évidemment empruntée à une autre légende, dans laquelle figure également Môhinî, 
celle du partage de Yamrita ou liqueur d’immortalité : la confusion de ces deux légendes paraît d’ailleurs être Vulgairement 
admise dans l’Inde méridionale. Yoyez la feuille m de la xxi e livraison de Y Inde Française. Arigarapoutiren est la forme 
tamoule de Hariharapoutra ; quant au caractère de Lôkapâla qui lui est ici attribué , je pense qu’il les doit à une tradition 
mythologique exclusivement propre à l’Inde méridionale. E. J. 

( 4 ) Suivant une autre interprétation prise dans le même ordre d’idées, les raies blanches représentent la liqueur sé¬ 
minale ou symboliquement Vichnou, et la raie rouge le sang utérin ou symboliquement Lakchmî. E. J. 

( 5 ) Cette dénomination ne s’applique qu’aux raies blanches tracées avec l'espèce de craie nommée nâmam ; la raie du 
milieu, tracée avec du safran mêlé de chaux de coquillages pulvérisée est nommée tirouchounnam , c’est-à-dire chaux 
sainte. E. J. 

(6) En sanskrit ourddlwapoundra ; ce mot signifie littéralement ligne ascendante. Ce signe est souvent accompagné des deux 
raies blanches du tirounâmam ; il a, dans cette circonstance , le même sens symbolique que le tirouchounnam. E. . 1 . 



RELIGION DES MALABARS. 79 

d’autres parties de leur corps, en l’honneur de Yichnou, et comme symbole du mystère qui se passa 
entre lui et quelques femmes. Voici la fable qu’on rapporte à ce sujet. Un jour que Kirichnen (Vichnou 
incarné) se divertissait au bord d’une rivière, les femmes de la contrée, qui avaient entendu parler 
de lui comme d’un être merveilleux , prirent le prétexte de s’aller baigner, pour avoir le plaisir de le 
voir. Quand elles furent arrivées au bord de la rivière , Kirichnen sut si bien les charmer qu’il obtint 
d’elles tout ce qu’il voulut. Il les engagea ensuite à prendre le bain dans la rivière; après s’y être 
encore diverti avec elles, il eut l’effronterie de cacher tous leurs vêtements ; de manière qu’elles 
furent obligées de sortir du bain dans une complète nudité (i). Toutes ces femmes avaient répandu dans 
l’eau le safran, le sandal et les autres parfums dont elles étaient couvertes ; ces parfums se changèrent 
une matière terreuse et jaunâtre qui se précipita au fond de la rivière. Vichnou commanda à la rivière 
de se retirer à quelque distance ; cette déesse obéit aussitôt, et découvrit, en se retirant, une grande 
couche de terre jaunâtre : cette terre fut nommée kôpichandanam (2), ce qui signifie une terre com¬ 
posée de toutes sortes de parfums. Kirichnen traça une ligne sur son front avec cette terre jaune, et 
déclara que tous ceux qui se signeraient de cette ligne en son honneur, et en mémoire de son aven¬ 
ture , seraient assurés de recevoir la rémission de leurs péchés. 

Cette ligne paraît toute noire au front des brahmanes qui la portent, parce qu’ils la teignent avec 
du charbon broyé et mélangé de beurre fondu ; ils font chaque jour la cérémonie de cette onction , 
après avoir offert un sacrifice de feu aux planètes ( 3 ). Il y en a qui ajoutent le point rouge au bas de 
la ligne, en mémoire du mystère dont il est parlé dans le chapitre précédent (4). 

Les gentils et les chrétiens de cette secte ne se mettent jamais à table avant de s’être purifiés et de 
s’être imprimé au front Y oûrtapoundiram; les chrétiens ne manquent pas non plus de se revêtir de 
ce signe lorsqu’ils vont à l’église ; mais les uns et les autres ne se mettent jamais au front de cendres 
de fiente de vache.... Les sectateurs de Y oûrtapoundiram n’oseraient paraître sans ce signe dans les 
pagodes, aux cérémonies publiques, ni même se visiter entr’eux. Les PP. Jésuites autorisent les Ma¬ 
labars chrétiens à observer cette pratique. 

CHAPITRE XXII. 

Fêtes du pongal, des nouvelles lunes et des dédicaces . 

Les brahmanes astrologues reconnaissent douze signes célestes; chaque signe est composé de plu¬ 
sieurs étoiles, qui tracent soit la forme d’un bélier, soit celle d’un taureau, soit les autres sym¬ 
boles du zodiaque (5) : ce n’est pas qu’ils croient que ces formes sont réellement un bélier et un 
taureau , mais il leur semble que les lignes des signes célestes représentent ces animaux d’une manière 


(1) Cette légende , l’un des lieux communs sur lesquels se sont le plus souvent exercés les poètes vechuavites, est ici mal 
présentée ; quelques circonstances sont même légèrement inexactes. Les gôpî ou femmes des pasteurs de Vradja durent seule¬ 
ment laisser tomber les feuillages dont elles avaient couvert leur nudité au sortir du bain, obligées d’élever leurs mains 
au-dessus de leurs têtes en signe d’adoration; car ce n’était qu’à cette condition qu’elles devaient recouvrer leurs vêtements 
dérobés par Krichna. Une autre légende raconte qu’ayant appris la mort de Krichna , les gôpî, saisies de douleur, se jetèrent 
dans un lac près de Doârakâ , et que les parfums dont elles étaient couvertes formèrent au fond de ce lac la matière jaunâtre 
avec laquelle on trace le signe de Xoûrtapoundiram. E. J. 

(2) Inexactement écrit dans l’original capichandanam. En sanskrit gôpîtchandana ( sandal des bergères). Cette matière est, 
suivant Wilson, une espèce de magnésie ou de terre calcaire ; la meilleure , et dès lors la seule qui passe dans le commerce, 
est tirée de Vradja ou de Bvârakâ , les deux scènes des légendes rapportées plus haut ; les Indiens n’ont jamais conçu le plus 
léoer doute sur le fait de cette provenance. On trouve dans les grands poèmes de fréquentes allusions à la première légende; 
il°est dit d’un roi de Shoûrasêna , dans le Raghowamsha , que lorsqu’il se baigne avec ses femmes dans la Yamounâ, les eaux 
noires de ce fleuve, blanchies par le sandal qui s’y détrempe , prennent dès la ville de Mathoura la couleur qu’elles reçoivent 
ordinairement à l’endroit où elles se confondent avec les eaux blanchâtres du Gange. Il est d’ailleurs permis, à défaut de gô¬ 
pîtchandana , de tracer Yoûrddhvapoundra avec du sandal pulvérise ou avec du safran. E. J. 

( 3 ) Quelques shaivites se signent le front d’une petite raie noire ou plus souvent d’un point de la même couleur placé 
sur la seconde bande du tripoundra; ils marquent ce point ou cette larme au-dessous du potlou , avec des charbons retirés 
du feu du sacrifice, ou bien, suivant Sonnerat, avec le résidu des toiles enduites de beurre, qu’on brûle en offrande sur la 
montagne de Tirounâlmalai. E. J. 

(4.) Je crains que l’auteur n’ait confondu ici le tirouchounnam avec le pottou , qui ne paraît pas avoir de signification reli¬ 
gieuse ; 1 e pottou est d’ailleurs tracé comme l’autre signe, avec du safran rougi par un mélange de chaux pulvérisée ; les shai¬ 
vites le placent sur la seconde raie du tripoundra , et les vechnavites au-dessus du point de réunion des deux lignes qui for¬ 
ment le tirounâmam, E. J. 

( 5 ) Quelque soin que j’aie pris d’en modifier la rédaction , il est resté beaucoup de confusion et d’incohérence dans l’ex¬ 
position astronomique de l’auteur ; il est facile de juger que ses études l’avaient laissé complètement étranger à la connaissance 
de l’astronomie. Les signes zodiacaux ont été empruntés par leslndiens, comme presque tous les autres indices astronomiques 
à la science des Grecs. Ellis a démontré dans son mémoire sur le zodiaque indien que le système grec forme et fonds, est 
passé presque tout entier dans les plus anciens traités de l’astronomie indienne E. J. 


80 RELIGION DES MALABARS. 

plus ou moins précise. Ils prétendent que dans chaque signe successivement passe un dieu revêtu 
d’une forme humaine , et nommé Sangaradêven (i) , qui est le maître de cette maison céleste et qui 
la gouverne ; il a d’ailleurs son principal siège dans le signe makaram ; c’est là que se manifeste le 
plus sa puissance. Ils disent encore qu’il y a vingt-sept étoiles, réparties dans les douze signes, qui les 
accompagnent sans cesse ; ce sont autant de déesses qui sont toutes les épouses du dieu Chandiren, ou 
la lune (2). Le premier jour du septième mois ? auquel préside Makaram ou le capricorne ( 3 ), jour ou 
le dieu Clioûriyen , c’est-à-dire le soleil, entre dans ce signe, les Malahars célèbrent la fete Anpongal. 
Sangaradêven , suivant eux, change tous les ans de monture ; l’animal qu’il choisit annonce la mor¬ 
talité qui doit frapper les animaux de la même espèce. Il y a encore d’autres observations du même 
genre qui se rapportent aux habits dont se revêt Sangaradêven z t aux onctions qu’il s’applique sur 
le corps (4) : en l’année 1708 , par exemple, le premier jour du septième mois commence un mardi ; 
Sangaradêven a pris pour monture un lion , ce qui présage que les autres animaux n’auront rien à 
craindre du lion : il est habillé d’une peau , ce qui signifie que les toiles seront à bon marché : il a le 
corps oint de sandal ; c’est un mauvais signe pour les femmes mariées : il a au cou une guirlande de 
fleurs de grenade; c’est un signe fâcheux pour les rois ( 5 ) : il a le visage tourné vers le nord-ouest, 
signe d’affliction pour ceux qui se trouvent de ce coté : il a les yeux levés au ciel, présage de mortalité 
pour les oiseaux. Comme le signe makaram est le chef des autres, et que la présence de Sangaradêven 
dans ce signe annonce les événements importants, les Malabars ont fixé au premier jour de taimâcham 
la célébration de leur plus grande fête (6). 

Les Malabars ont aussi une fête des changou : ces changou sont de grandes coquilles contournées 
en forme de vis ; le dieu Vichnou en porte toujours une à la main comme son arme ordinaire ; c’est 
au bruit de ce changou qu’il mit en fuite tous les géants , et qu’il renversa des armées entières d’en¬ 
nemis (7). Cette fête commence le premier jour du sixième mois , qui répond à notre mois de dé- 

(1) Il m’est difficile de déterminer même l’orthographe exacte et la signification de ce nom propre ; le dieu auquel il ap¬ 
partient a une origine obscure ; je puis néanmoins conjecturer qu’il est inconnu à l’astronomie indienne proprement dite, 
et qu’il doit son origine à l’école pouranique , qui a converti presque tous les faits de l’astronomie en personnages mytholo¬ 
giques. La forme sanskrite de ce nom est probablement Sangara ou Sangâradêva, dieu du malheur ; Shunkara , l’un des noms 
de Shiva, me paraît être ici hors de question. E. J. 

(2) L’auteur s’exprime d’une manière peu exacte en nommant étoiles les astérismes lunaires ou nakchatra ; les traités 
astronomiques en comptent vingt-huit, et les Pourâna vingt-sept seulement; cette dernière opinion est celle qui est vulgaire¬ 
ment admise j la mythologie a transformé les nakchatra en vingt-sept déesses , filles de Dakcha , et épouses de Tchandra, 
dont les plus célèbres sont Rôhinî et Krittikâ. E. J. 

( 3 ) Ce mois, nommé tai en tamoul, est le même que celui qui est nommé paôcha en sanskrit ; il est le premier de l’année re¬ 
ligieuse, parce qu’il est le premier de l ’outtarâyana ou de la course septentrionale du soleil ; Tannée astronomique commence 
trois mois plus tard avec le mois tchaitra, et Tannée poétique avec le mois acliâdha ( juillet ) , qui ouvre le dakchinâyana. 
Le makara ou akdkéra (otiyor.epevs) est copié du capricorne grec, et représenté sous la forme d’un monstre, dont la protome est 
celle d’un antelope, et les parties postérieures celles d’un poisson ; le mot makara, avant d’être appliqué à cet être fictif, 
désignait un monstre marin que Ton croit être le requin, mais dont nous ne possédons d’ailleurs aucune description 
exacte. E. J. 

( 4 ) Il reste une grande incertitude sur les données d’après lesquelles sont déterminées ces diverses circonstances ; Sonnerat 
prétend que le sort les révèle aux brahmanes ; quelques faits tendent cependant à faire croire que leur détermination dépend 
( toujours astrologiquement ) du jour hebdomadaire du sankrânii, ou peut-être de l’astérisme lunaire , ce qui expliquerait la 
mention d’ailleurs sans objet que fait notre auteur de ces nakchatra ; il faut d’ailleurs observer que dans l’usage astro¬ 
logique, à chaque nakchatra sont spécialement affectés un quadrupède, un oiseau et une plante ; les circonstances astrologiques 
de l’apparition annuelle dé Sangaradêven dans le signe makaram seraient dans ce cas déterminées périodiquement. E. J. 

( 5 ) Les rapports de ces divers objets aux pronostics qu’on en tire sont faciles à trouver, à l’exception de celui qui doit 
exister entre les fleurs de grenade et la fortune des rois ; quant aux signes tracés avec de la poudre de sandal, ils portent 
malheur aux femmes , parce que le sandal entre dans la composition de leurs collyres. E J. 

(6) Je crois qu’il faut accorder à cette observation beaucoup plus d’importance que l’auteur n’y en attache lui-même • le 
makarasankrânti ou l’entrée du soleil dans le signe du capricorne est l’occasion et non pas la cause de cette solemnité reli¬ 
gieuse. Le pongal est, sous sa forme et sous son nom actuels , une cérémonie propre à l’Inde méridionale, et dont l’institution 
est attribuée aux anciens poètes inspirés, nommés changatâr ou membres de Fassemblée ; mais je suis persuadé qu’elle n’est 
qu’une transformation d’un des actes religieux les plus solemnels des temps anciens , le sacrifice adressé aux dieux pour 
obtenir d’eux la nourriture ( anna , qui signifie par extension riz bouilli) ; on offrait de la nourriture aux dieux, afin que les 
dieux accordassent de la nourriture aux hommes, en fécondant la terre par des pluies abondantes ; car la réciprocité était le 
principe de tous les sacrifices dans les temps védiques. On ne peut méconnaître une intention pareille dans une cérémonie où 
des sacrifices sont offerts successivement à Soûrya et à Indra , où les champs et les bestiaux, les deux plus grandes richesses 
d’une civilisation primitive, sont consacrés par des aspersions lustrales , dans une cérémonie enfin qui ouvre Tannée reli¬ 
gieuse, et qui doit la bénir toute entière par une inépuisable abondance. E. J. 

(7) . Changou est l’altération tamoule du sanskrit shankha, conque ; c’est le nom générique des grands coquillages ; mais il 
s’applique plus particulièrement à ceux que leur forme rend propres , lorsqu’on les a percés , à étendre et à porter la voix ; 
tous les héros de l’antiquité indienne ont leur conque de guerre dont les sons terribles jettent l’épouvante dans l’âme des en- 


81 


RELIGION DES MALABARS, 
cembre, et elle se continue jusqu’au premier du septième mois, qui répond à notre mois de janvier. 
Les pandâram vont tous les jours , à trois ou quatre heures du matin, sonnant de leurs changou par 
les rues de la ville, pour avertir tout le peuple de se préparer à la fête du pongal , qui doit arriver le 
premier jour du mois suivant : dès que les brahmanes entendent le son des changou , ils se lèvent et 
se mettent en prières. Quelques jours avant le pongal, les Malabars font une grande provision de pots 
neufs , car, la veille de cette fête, on doit jeter dehors tous les vieux pots : ils ont aussi soin de blan¬ 
chir le devant de leurs maisons (i). 

C’est immédiatement après la fête des changou , c’est-à-dire le premier jour du septième mois, que 
les Malabars célèbrent la fête du pongal ; on a déjà observé qu’ils en avaient fixé la célébration à ce 
jour, parceque c’est celui ou le dieu Chouriyen entre dans le signe makaram , qui ouvre l’année re¬ 
ligieuse. Cette solemnité du pongal dure deux jours et est suivi d’une octave (2) ; le premier jour est 
consacré au soleil et le second à la vache ( 3 ); pendant ces deux jours , il est défendu de travailler, et 
l’on est obligé d’observer un jeûne très-austère. Voici comment se passe le premier jour. Les Malabars 
vont de grand matin se laverie corps, et font, chacun selon ses moyens, des aumônes aux brah¬ 
manes ; ils croient gagner ainsi de grandes indulgences pour la rémission de leurs péchés. Vers une 
heure apres midi, ils tapissent de fiente de vache les places de leurs maisons et leurs cours, et ar¬ 
rosent d’urine de vache les murs intérieurs. Ils font un feu au milieu de la cour, et placent à peu de 
distance l’idole de Pillaiyâr; ils mettent sur ce feu trois ou cinq pots dans lesquels il y a du riz avec 
une quantité suffisante de lait pour qu’elle soit entièrement absorbée par le riz, et que le riz se 
trouve cuit, lorsqu’il ne reste plus une seule goutte de lait ; c’est ce riz qu’on appelle pongal (4) y 
les Malabars ont coutume de retirer l’eau du riz cuit et de la boire; mais quand ils veulent faire un 
sacrifice de riz, comme ce jour-là, ils n’en retirent rien, afin que le sacrifice soit de choses entières 
et possédant toute leur substance. Toute la famille s’assemble autour de ces vases, et lorsque le lait 
commence à élever son bouillon , chacun crie trois fois pongal , ce qui est une action de grâces au 
soleil; car l’ébullition de ce lait signifie que le soleil bénit la famille et lui promet grande prospérité. 
Dès que le riz est cuit, ils en mettent un peu sur des feuilles de figuier qui sont rangées en forme 
d’assiettes devant toute la famille; ils y ajoutent du beurre en forme de libation, des morceaux de 
figues pilées, du sucre et un coco cassé en sacrifice ; ils élèvent cette offrande sur leurs mains et la 
présentent au soleil ( 5 ) ; puis ils répandent de l’eau lustrale tout autour de la famille, afin que rien 
d’impur n’approche d’elle ni du festin. Après avoir fait un grand salut au soleil, les mains jointes et 
élevées au-dessus de la tête, en s’écriant Souvâmi (c’est-àMire Dieu ou Seigneur) (6), chacun mange 
ce qui est sur sa feuille , et en donne un peu à manger aux vaches. Si le lait avait manqué de bouil¬ 
lir , ou si quelqu’un des pots s’était cassé pendant que le riz pongal s’y cuisait, toute la famille serait 
livrée à une affliction profonde, et se répandrait en lamentations, car ils croient qu’un tel événe¬ 
ment est pour eux le présage de quelque grand malheur (7). 

Comme les personnes riches ne manquent pas de cuire ce jour-là une assez grande quantité de riz, 
elles en envoient à leurs amis. Les chrétiens auxquels les gentils en présentent aussi quelquefois, 


nemis.Ces conques ont souvent des noms propres ; celle de Krichna est nommée dans les poèmes pânlchadjanya. Je n’ai trouvé 
dans mes lectures aucune autre mention de la fête des changou. E. J. 

(1) C’est une cérémonie purificatoire qu’on accomplit avec l’intention de ne pas charger l’année qui commence des souil¬ 
lures de l’année qui vient de s’écouler, car de quelques prétautions qu’ils s’entourent, les Indiens ne peuvent croire que 
leurs vases et leurs maisons restent une année entière exempts de souillure. E. J. 

(2) Cette prétendue octave n’est autre chose que le temps accordé par l’usage pour visiter ses parents ou ses amis , leur 
demander des nouvelles de leur pongal , et les féliciter à l’occasion de leur bon ou de leur mauvais succès dans cette 
importante affaire. Huit jours après le peroumpongal, se célèbre la fête du mayilâr ou fête du paon , qui attire une foule consi¬ 
dérable à Pajani, où se trouve un célèbre temple de Koumâra ; on y envoie des offrandes de toutes les parties de l’Inde. E. J. 

(3) C’est une erreur ; la solemnité du second jour est, il est vrai, nommée pongal des vaches ; mais ce jour est réellement 
consacré à Indra , en l’honneur de qui l’on fait bouillir le riz ; l’adoration des vaches est une cérémonie complémentaire. E. J. 

( 4 ) Ce mot dérive du verbe pongiradou ou pongougiradou , qui signifie bouillir ; il entre souvent en composition, comme 
dans les mots taipongal , riz cuit du mois toi; peroumpongal , le grand pongal , nom spécial de la cérémonie du premier jour ; 
manapongal, riz cuit des cérémonies nuptiales : j’observerai, au sujet de ce dernier mot, que sa première partie représente , 
non pas manam , mais manai , maison ; ce qui ne laisse aucun doute sur ce point, c’est que manavâtti , femme mariée, s’écrit 
aussi manaiyâlti , forme évidemment dérivée de manai. E. J. 

( 5 ) On a dit précédemment, p. 16 , pour quel motif on n’offre plus en sacrifice au soleil que des substances molles et 
fondantes. E. J. 

(6) Souvâmi est une altération tamoule du sanskrit svâmin , maître , seigneur ; c’est un des titres ordinaires des divinités 
dans l’Inde méridionale. E. J. 

(7) Ces accidents sont peu fréquents, parce que dans cette circonstance, comme dans toutes celles où ils attendent des 
présages, les Indiens ne laissent rien à la fortune de ce qu’ils peuvent lui enlever par la prudence. E. J. 



82 RELIGION DES MALABARS. 

ne se font aucun scrupule d’en manger. Quant aux gentils, ils ont soin de garder de ce riz, le plus 
long-temps qu’ils peuvent, pour en goûter chaque jour ; plus long-temps le riz se conserve, plus 
c’est un heureux présage ; mais s’il vient à se gâter avant qu’ils l’aient entièrement consommé, c’est 
encore, dans leur opinion , le signe de quelque fâcheux événement qui leur doit arriver (i). 

Les Malabars jeûnent le jour suivant ; ils se lèvent de grand matin pour se laver le corps; ils font 
des aumônes aux brahmanes ; ils tapissent de fiente de vache les places de leurs maisons et leurs 
cours; ils arrosent les murailles intérieures de la maison et les portes avec de l’urine de vache ; ils 
font un feu au milieu de la cour, et placent à peu de distance l’idole de Pülaiyâiy ils mettent sur ce 
feu trois ou cinq pots dans lesquels il y a du riz et une quantité de lait suffisante pour faire cuire le 
riz pongal. Toute la famille s’assemble autour de ces vasess ; tous crient trois fois pongal au moment 
où le lait commence à élever son bouillon. Lorsque le riz est cuit, ils en mettent un peu sur des 
feuilles de figuier, y ajoutent du beurre en forme de libation, des morceaux de figues pilées, du 
sucre, et le blanc d’un coco qu’ils offrent en sacrifice à Pillaiyâr ; ils encensent ensuite cette of¬ 
frande , et chacun prenant sa feuille, la présente du côté où sont les vaches ; ils font une aspersion 
d’eau lustrale autour de la famille, et, après avoir adressé aux vaches un grand salut (les mains 
jointes et élevées au-dessus de la tête), en disant : Souvâmi , chacun mange ce qui est sur sa feuille, 
et a soin d’en donner un peu aux vaches ( 2 ). 

Lorsqu’ils ont cessé de manger , ils font sortir les vaches et les arrosent de leur eau lustrale ; 
en faisant un grand cliquetis de vaisseaux de cuivre, et en criant pongal ! Quelque temps après, on 
assemble toutes les vaches dans un quartier de la ville ; les Malabars gentils s’y rendent en grand 
nombre , et, après avoir tourné autour de ces vaches, se prosternent devant elles pour les adorer, 
et les prier de combler leur famille de toutes sortes de prospérités et de biens : ils les ornent enfin de 
rameaux et de fleurs, et les font courir par les rues à grand bruit de toutes sortes d’instruments (3). 

Pour terminer les fêtes du pongal , les Malabars s’assemblent et font une procession de leurs 
dieux ; ils les portent hors de la ville et les font reposer sous une tente qu’ils ont eu soin d’orner de 
fleurs et de rameaux; pendant toute la marche , on n’entend que le bruit des tambours, des trom¬ 
pettes, des hautbois et les clameurs de tout le peuple qui suit le triomphe de ses dieux ; les femmes 
des pagodes viennent danser , chanter et faire mille gentillesses devant eux pour les divertir. 
On offre en sacrifice à ces dieux, des figues, des cocos, des petits pains faits de farine , de beurre 
et de sucre, et l’on en distribue aux principaux assistants ; on donne ensuite aux divinités le plaisir 
de la chasse ; on lâche un lièvre et un chien sauvage ; les gens du peuple courent après eux avec une 
incroyable ardeur; ils manquent rarement de les attraper (4). On ramène enfin les dieux à leurs 
pagodes , et les Malabars se retirent dans leurs maisons. 

Il y a encore ce jour-là une cérémonie que les filles célèbrent sur le soir, bien qu’elles aient déjà 
assisté à celle du pongal: cette cérémonie leur est propre ; aussi n’est-elle pratiquée que par elles : 
elles placent tous les jours aux deux côtés de la porte de leur maison, en offrande à la déesse Tat- 
tanginâtchiyâr ( 5 ) , une boule de fiente de vache entourée de fleurs de citrouilles ; chaque soir elles 


(1) Les Indiens n’éprouvent aucune répugnance à manger du riz cuit depuis plusieurs jours ; ils le réduisent ordinairement 
en masses compactes, après l’avoir retiré du vase dans lequel il a bouilli, et le jettent dans un autre vase rempli d’eau fraîche, 
où ils le laissent tremper pendant plusieurs heures : lorsqu’ils se disposent à faire un voyagé, ils enveloppent du riz ainsi 
préparé dans une toile blanche , et remplissent de beurre fondu un petit vase de terre cuite ( neygouti) ; munis de ces provi¬ 
sions , ils ne s’inquiètent plus ni de la longueur ni des difficultés de la route. E. J. 

(2) Ce second jour est nommé mâdoupongal ou pongal des vaches. Le matin les laboureurs vont répandre de l’eau sur leurs 
champs en criant pongal! pongal! le soir on asperge les vaches d’eau de safran avec des rameaux de manguier, en criant éga¬ 
lement pongal! tout retentit de cètte joyeuse exclamation aussi long-temps que dure cette fête agricole. L’offrande de riz est 
faite à Indra comme au dieu de la pluie , qui produit la nourriture, pour obtenir la fécondation de la terre et des bestiaux. E. J. 

( 3 ) Yoyez la pi. ni de la xm e livraison de Y Inde Française. Quelques mythologues modernes de l’Inde considèrent cette 
cérémonie comme une commémoration du prodige opéré par Kriclma lorsqu’il souleva la montagne de Gôvardhana pour 
protéger les pasteurs de Gôkoula ; il faut avouer que le rapport est peu apparent et difficile à comprendre ; il ne consiste 
peut-être que dans le nom d ’Indrapoûdjâ, sous lequel est connue cette cérémonie ; mais ce nom me paraît plutôt se rapporter 
à un ancien rite religieux , que faire allusion au sacrifice interrompu par la volonté de Krichna. E. J. 

( 4 ) Les voyageurs assurent que les animaux poursuivis dans cette chasse peuvent être choisis entre tous les quadrupèdes, 
depuis le tigre jusqu’au rat. On tire des augures de la direction dans laquelle ils s’élancent au moment où on les lâche. Le 
dieu qui est supposé conduire la chasse , est figuré monté sur un cheval, et porté par quatre hommes dont les brusques 
mouvements imitent les secousses du galop. E. J. 

( 5 ) Le nom de cette déesse, ainsi que la cérémonie à laquelle elle préside, ne me sont connus que par ce passage ; je n’ai 
trouvé le mot tattanguinatchyar ( telle est l’orthographe du manuscrit ) dans aucun des dictionnaires tamouls qui sont à ma 
disposition; il ne peut y avoir de doute sur la dernière partie du mot, qui est évidemment nâtchiyâr, forme honorifique 
de nâtchi, dame ; je n’ai pas les moyens de restituer d’une manière aussi certaine la première partie de ce nom propre ; on 
peut conjecturer qu’elle représente le mot tadâga, étang , et que l’ensemble du composé signifie la dame de l’étang. Quoi qu’il 


RELIGION DES MALABARS. 83 

ramassent soigneusement ces boules et ces fleurs pour les faire servir à cuire le riz pongal du soleil 
et de la vache. Après le retour des dieux dans leurs pagodes, ces filles ramassent dans des paniers 
les fleurs dont on a orné les cornes des vaches; elles y ajoutent un peu de riz, et ce qui leur est 
resté des boules et des fleurs offertes à la déesse Tattanginâtchiyâr ; puis elles vont en troupes porter 
leurs paniers sur le bord d’un étang. Dès qu’elles y sont arrivées, elles mettent toutes leurs paniers 
les uns sur les autres, et, après avoir tourné plusieurs fois à l’entour en battant des mains, elles 
jettent dans l’eau de l’étang tout ce qu’ils contiennent, et s’arrosent les unes les autres avec cette 
eau. Cette offrande de boules de fiente, de fleurs et de riz, est présentée à la déesse Tattanginâtchiyâr 
pour la prier de purifier les filles de tous leurs malheurs et de toutes leurs disgrâces de l’année 
précédente, et de leur donner une heureuse année, c’est-à-dire un bon mari. L’aspersion par 
laquelle elles terminent la cérémonie signifie qu’elles sont purifiées de ces infortunes. 

Pendant toute l’octave du pongal , les Malabars se visitent les uns les autres, et se disent en s’abor¬ 
dant : pâlpongiyô (r), c’est-à-dire, le lait a-t-il bouilli? Ils se répondent mutuellement : le lait a 
bouilli , et se font des compliments sur cet heureux événement. 

Dans certaines localités , les Malabars chrétiens ont transporté le pongal du soleil au jour des trois 
Rois ( 2 )'; ils font les mêmes cérémonies que les gentils, si ce n’est qu’ils n’exposent point l’idole de 
Pillaiyâr, et qu’ils n’élèvent pas les feuilles de figuier en l’honneur du soleil. Dans d’autres endroits, 
ils font ce pongal le jour même de l’entrée du soleil dans le capricorne, sans doute pour ne pas scan¬ 
daliser les gentils , ou bien peut-être pour se faire reconnaître bons chrétiens. Partout les Malabars 
chrétiens font le pongal de la vache le même jour que les gentils, et en observent presque toutes 
les cérémonies ; ils jeûnent et se lavent le corps ; ils tapissent les places de leurs maisons et 
leurs cours avec de la fiente de vache ; ils font le riz pongal de la même manière ; lorsque le lait 
commence à élever son bouillon , toute la famille qui se tient autour des vases crie trois fois pongal! 
on met un peu de riz pongal sur des feuilles de figuier; on y ajoute du beurre, des morceaux de 
figues pilées et du sucre; on casse le coco et on en met le blanc sur les feuilles de figuier, et on 
mange enfin le riz ainsi préparé. Lorsque les Malabars chrétiens font sortir leurs vaches avec celles 
des gentils, ils les ornent de fleurs et de rameaux ; ils les arrosent d’eau bénite , s’ils en ont, ou , au 
besoin, d’eau lustrale, en criant également pongal! Les chrétiens se visitent aussi pendant l’octave ; 
lorsqu’ils se présentent chez leurs parents ou amis gentils, ils ne manquent pas de leur demander: 
pâl pongiyô . 

Les Malabars célèbrent le pongal pour remercier les dieux des biens de la terre qu’ils croient avoir 
reçus d’eux ( 3 ). Pendant les jours du pongal , ils prennent leurs repas dans leurs cours; personne ne 
mange sous son toit; mais ces deux jours de fête passés, on est libre de manger dans sa maison... 

Les Malabars font une autre cérémonie à chaque nouvelle lune : comme c’est alors la conjonc¬ 
tion du soleil avec la lune sous un même degré du zodiaque, ils pensent que ces dieux amis se 
visitent et mettent leurs cours en grande réjouissance; c’est, suivant eux, un jour de très-grande 
indulgence, surtout pour les morts; les veuves prient pour leurs maris, et les fils pour leurs pères 
et mères défunts ; de plus, ils jeûnent et distribuent des aumônes à cette intention (4). On célèbre 
plusieurs sacrifices dans la pagode, et à la nuit, vers dix heures, on fait une procession des dieux 
par les rues de la ville. Quoi qu’il en soit de la solemnité de cette fête, on ne laisse pas de vaquer à 
ses travaux comme les autres jours. 


en soit de la signification de ce nom, nous ne possédons aucun renseignement sur le personnage mythologique auquel il ap¬ 
partient ; il en est malheureusement ainsi de presque toutes les divinités locales dont la superstition a peuplé l’Inde méridionale, 
et dont le culte est ou terrible et sanglant comme celui de Bhadrakâli , ou ridicule et répugnant comme celui de Tounibi- 
doungi, la déesse des guenilles, à qui l’on fait des offrandes de vieux chiffons. E. J. 

(x) Incorrectement écrit dans l’original ponguieho. La formule pongiyô est régulièrement formée de l’infinitif pongi et de la 
particule interrogative ô; cette formation est un des idiotismes de la langue tamoule. E. J. 

( 2 ) La solemnité de ce jour était autrefois à Pondichéry , pour les Tamouls chrétiens , l’occasion d’une mascai’ade pieuse 
assez semblable à nos mystères du moyen âge ; on trouve les détails de cette singulière cérémonie dans les Relations des 
anciens missionnaires. E. J. 

(3) Cette intention est suffisamment indiquée par la nature des offrandes, par le caractère des dieux auxquels sont spécia¬ 
lement consacrés les deux joui-s de la cérémonie et par la bénédiction des champs, qui devait en être dans l’origine une 
des principales circonstances. E. J. 

(4) Le darsha ou sacrifice de la nouvelle lune est un des plus anciens et des plus solemnels ; il est offert aux pitri ou an¬ 
cêtres , de même que celui de la pleine lune ou paôrnamâsa est offert aux déoa. Ces deux sacrifices étaient, dans les anciens 
temps, les deux actes les plus importants de la vie religieuse du brahmane. Le mot darsha qui désigne la néoménie même 
est remarquable, parce qu’il signifie primitivement regard , et qu’il suppose une observation attentive de l’apparition de la 
lune ; la néoménie était d’ailleurs pei’sonnifiée dans l’ancien système mythologique sous le nom de Kouhoiî ; ce nom même 
est presque tombé en oubli. E. J. 



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RELIGION DES MALABARS. 

Les Malabars célèbrent aussi tous les ans par une fête solemnelle la dédicace de leurs pagodes ; ils 
la purifient ce jour-là avec beaucoup de soin; ils en illuminent les tours avec une grande quantité 
de lampes depuis le haut jusqu’en bas ; la pagode même est étincelante de feux (i) : ils offrent 
plusieurs sacrifices et font une procession publique de leurs dieux ; l’air retentit au loin du son des 
instruments. 

CHAPITRE XXIII. 

Purifications des Malabars. 

Les Malabars pratiquent quatre espèces de purifications : la première consiste à prendre le bain et 
à laver ses vêtements ; la seconde à s’asperger d’eau lustrale ; la troisième à verser sur sa tête de l’urine 
de vache ; la quatrième, à arroser les murs de sa maison avec de l’eau dans laquelle a été délayée 
de la fiente de vache. 

On ne peut s’empêcher de s’étonner que les PP. Jésuites en mission dans le Madouré aient exposé 
à Grégoire XIII que les brahmanes et les Malabars, gentils ou chrétiens, n’ont d’autre intention, 
en faisant de si fréquentes ablutions, que d’entretenir la santé et la propreté du corps. Est-ce donc 
seulement pour entretenir la santé et la propreté du corps qu’ils se lavent si régulièrement trois fois 
par jour, au moment de prendre leur repas? n’est-ce pas plutôt pour se purifier des souillures qu’ils 
peuvent avoir contractées par le contact de choses immondes ? Est-ce donc par amour de la pro¬ 
preté que les Malabars, et surtout les brahmanes, lavent si souvent toute leur vaisselle de terre 
cuite , et que les brahmanes en particulier ne laissent souiller les vases dans lesquels ils préparent 
leurs aliments, par les regards d’aucune personne étrangère à leur famille (2) ? Est-ce pour entretenir la 
santé et la propreté du corps que les Malabars gentils et chrétiens se baignent et lavent leurs habits 
au retour des funérailles, ou bien après avoir touché soit un mort, soit ses vêtements ( 3 ) ? Est-ce seu¬ 
lement par zèle pour la propreté que les filles et les femmes se baignent un certain nombre de jours 
après leurs règles? Ne sait-on pas que, dans l’opinion des Malabars gentils, le flux menstruel des 
femmes est une participation au péché de Dêvendiren , et que les femmes doivent s’en purifier en se 
baignant et en buvant le panjagaviyam( 4 ) ? Est-ce seulement en vue de la propreté que les brahmanes 
gentils et les PP. Jésuites sannjâsî se lavent les parties honteuses avec l’eau contenue dans le petit 
vase nommé kamandalam? Ignore-t-on que cette cérémonie a été instituée en l’honneur du linga(fi) ? 
Est-ce pour entretenir la santé et la propreté du corps que les Malabars gentils et chrétiens prennent 
le bain avant de se signer avec des cendres ou avec des terres blanche et jaune ? Ne sont-ils pas 
persuadés, au contraire, que cette ablution les dispose à recevoir ces diverses onctions (6) ? Est-ce aussi 
pour entretenir la santé et la propreté du corps que les Malabars gentils et chrétiens vont se baigner 
les jours de jeûne, et qu’immédiatement après ces bains, ils tracent sur leur front le signe de leur 
secte ? Est-ce seulement pour entretenir la santé que les Jésuites brahmanes sannyâsî se lavent le 
corps au moment de célébrer la messe? N’est-ce pas plutôt pour imiter les brahmanes qui, toujours 
troublés par la crainte de l’impureté, n’entrent dans leurs pagodes et n’offrent de sacrifices qu’après 
s’être purifiés par le bain ? Est-ce par amour de la propreté que ceux des Malabars gentils qui por¬ 
tent aux oreilles des grains de routirâtcham , se lavent si fréquemment la tête? N’est-ce pas plutôt afin 
que l’eau qui a cou lé sur ces grains, se répandant sur tous leurs membres, les purifie de tous péchés (7) ? 

Est-il permis de dire que l’eau lustrale employée dans les cérémonies du mariage et de l’ordination 
des brahmanes n’est pas une eau consacrée? N’est-ce pas un fait prouvé par les prières qu’on récite 
sur cette eau et par la croyance où sont les Malabars, qu’elle représente les sept rivières sacrées (8) ? Ne 


( 1 ) Cette solemnité religieuse se nomme en tamoul tirounâl ou le saint jour ; l’époque de sa célébration n’est pas la même 
flans tous les temples, parce qu’elle est déterminée par celle de l’inauguration de chacun de ces temples. Elle dure ordinai¬ 
rement dix jours et appelle un grand concours de peuple ; le dernier jour se célèbre le ralhayâtrâ ou la procession du char ; 
les jours précédents on promène triomphalement le dieu auquel est consacré le temple , monté sur quelque animal fantas¬ 
tique ou couché dans un palanquin ; le dixième jour on le place sur un char colossal ( tér) auquel s’attèle pour ainsi dire la 
population entière. C’est de cette solemnité qu’a tiré son nom le célèbre temple de Tirounâlmalai. E. J. 

(2) Yoyez, dans la seconde partie de ces extraits, le chapitre intitulé : Règle et vêtement des brahmanes. 

(3) Yoyez, dans la première partie de ces extraits, le chapitre intitulé : Purification des brahmanes. 

(4) Yoyez, dans la première partie de ces extraits, le chapitre intitulé : Superstitions relatives aux règles des femmes. 

(5) Voyez, dans la seconde partie de ces extraits, le chapitre intitulé : Ordre des sannyâsî. 

(6) Voyez ci-dessus les chapitres intitulés : Tirounâmam ; Oiîrtapoundiram. 

( 7 ) Voyez, dans la seconde partie de ces extraits, les chapitres intitulés : Secte du linga; Routirâtcham ou chapelet des 
Malabars gentils. 

(8) Yoyez, dans la première partie de ces extraits, le chapitre intitulé : Explication des cérémonies du mariage des Ma¬ 
labars gentils. 


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RELIGION DES MALABARS, 
suffit-il pas de savoir que les Malabars gentils rendent un culte à la vache, comme à une divinité, pour 
comprendre ce qu’il y a de superstitieux à répandre de l’urine de vache sur sa tête, ou à en arroser les 
murailles d’une maison souillée par la mort (i) ? Personne n’ignore que la rémission des péchés est la 
fin réelle qu’on se propose en faisant ces aspersions. 

CHAPITRE XXIV, 

Routirâtcham ou chapelet des Malabars gentils. 

Shiva s’étant revêtu des habits d’un pénitent, prit le nom de Tetchanamoürti ( 2 ) et passa un long 
espace de temps dans le célibat et dans les austérités. Un jour, les dieux lui demandèrent ce qu’il fal¬ 
lait que les hommes fissent pour acquérir la sainteté : il leur répondit qu’il était difficile aux hommes 
de devenir saints, étant aussi occupés qu’ils l’étaient des plaisirs et des richesses du monde, et aussi 
insouciants de la pénitence. Sur ces paroles, il se laissa ravir en extase, comme pour témoigner des 
plaisirs ineffables que l’on éprouve dans les austérités. Lorsqu’il se fut réveillé, il sentit une si vive 
joie de son ravissement, qu’il lui tomba des yeux trente-deux larmes, qui furent aussitôt changées en 
trente-deux arbres fort élevés et tout chargés de fruits (3). Shiva dit alors que , si les hommes ne 
pouvaient être d’aussi grands pénitents que lui, il leur était du moins permis de prendre des fruits de 
ces arbres, d’en faire des chapelets, et de les porter au cou en union de sa pénitence et en mémoire 
de son extase, que ce devait être pour eux un infaillible moyen d’obtenir le salut, quelques péchés 
qu’ils eussent commis. Les Malabars gentils rapportent plusieurs histoires au sujet de personnes qui 
ont été sauvées, parce qu’elles sont mortes le routirâtcham au cou : en voici une des plus remar¬ 
quables. 

Shiva, lorsqu’il habitait le royaume de Pourouchotamam ( 4 ), alors gouverné par le roi Salangen, 
raconta un jour cette histoire à Nandigesouren. ( 5 ). Il y avait, lui dit-il, autrefois dans ce royaume, 
un brahmane nommé Soupatripam , qui avait une extrême dévotion pour le routirâtcham ; il avait fait 
vœu de ne donner l’aumône qu’à ceux qui portaient ce signe de salut. Il vint un jour un pénitent 
nommé Yôgângam lui demander l’aumône: mais le brahmane lui dit que, puisqu’il n’avait pas le 
routirâtcham , il ne devait rien attendre de lui. «Quoique je ne porte pas le routirâtcham sur ma per¬ 
sonne, répartit le pénitent, j’en ai la dévotion profondément imprimée dans l’âme ; comme je suis 
d’ailleurs un pénitent qui me livre depuis long-temps à de grandes austérités, il n’est pas nécessaire 
que je porte le routirâtcham pour acquérir la sainteté ; je puis, dès cette heure même, aller au ciel 
qu’il me plaira de choisir.» Le brahmane n’en refusa pas moins de lui donner l’aumône, et, ennuyé 
enfin de ses importunités, le mit hors de chez lui. « Quoi ! lui dit le pénitent, vous osez me toucher, 
moi qui imite de si près la pénitence de Shiva, moi, qui n’ai ni femme, ni enfants, ni maisons, ni biens 
sur la terre ; vous qui, au contraire, prenez vos plaisirs, qui avez femme et enfants, qui avez une bonne 
maison , qui buvez et mangez quand il vous plaît ! Il faut que le roi me rende justice de l’affront que 
vous me faites. » L’un et l’autre s’en allèrent donc présenter leurs plaintes au roi. Le prince les 
écouta fort attentivement ; l’un disait que celui qui portait le routirâtcham était plus saint que qui 
que ce fût; l’autre assurait que l’état de pénitent était le plus parfait, alors même qu’on ne por¬ 
tait pas le routirâtcham. Le roi, juge de ce débat, pria le pénitent, puisqu’il était assez parfait pour 
entrer dans tous les cieux à sa volonté, d’aller en ce moment même lui chercher une fleur de l’arbre 
pârichâdam (6) ou kapagaviroukcham qui se trouve dans le ciel de Dévendiren . Le pénitent dispa¬ 
rut aussitôt, et monta au ciel de Dévendiren : ce dieu s’empressa de lui donner la fleur qu’il deman- 


( r) Voyez , dans la première partie de ces extraits, le chapitre intitulé : Anniversaire. 

(2) Je pense que la forme régulière de ce nom est Têdjanamoûrti. Tetchanamoürti est, dans la mythologie populaire de 
l’Inde méridionale, un des quatre gardiens de la montagne Mahâmêrou. E. J. 

( 3 ) L’arbre qui produit les fruits dont le noyau a reçu le nom de routirâtcham est le kondaimaram, espèce d’acacia sau¬ 
vage assez rare dans l’Inde proprement dite , mais très-commun sur la côte de Malaka. Sonnerat prétend néanmoins qu’il ne 
croît que dans les parties septentrionales de l’Inde ; je pense qu’une fausse étymologie peut rendre compté de cette erreur ; il 
est permis par l’usage orthographique de supprimer la consonne r initiale de quelques mots sanskrits reçus dans la langue 
tamoule ; aussi dit-on également routirâtcham et outirâtcham; Sonnerat, qui ne paraît avoir connu que cedernier mot, en a 
confondu les premières syllabes avec outaram , dont le sens est en effet nord ou septentrional. E. J. 

( 4 ) Je n’ai pas hésité à restituer ainsi le nom de cette contrée , qui , dans l’original, est altéré en Poutchaultran. Le roi 
Salangen m’est d’ailleurs inconnu, ainsi que les autres personnages dont les noms paraissent dans cette legende. E. J. 

( 5 ) La forme sanskrite de ce mot est Nandikêshvara ou Nandi; c’est le nom d’un des serviteurs de Shiva, que l’on confond 
souvent avec le taureau qui sert de monture à ce dieu. E. J. 

(6) Il n’est pas exact de confondre le pâridjâta avec le kalpavrikcha ; ce sont deux des cinq arbres d’abondance qui sortirent 
de l’océan agité par les dieux , en même temps que Kâmadhénou. , le cheval et l’élépliant ; les trois autres sont le mandara, le 
tcliandana et le haritchandana. E. J. 


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RELIGION DES MALABARS, 
dait; le pénitent ne Larda pas à venir la présenter au roi. « Sans doute , dit le roi, un tel homme ne 
peut être que très-parfait ; et je doute fort, s’adressant au brahmane, que vous puissiez en faire au¬ 
tant. » Le brahmane répondit au roi que le pénitent avait fait peu de chose, que pour lui, il ne dai¬ 
gnait pas aller dans le ciel de Dévendiren , mais qu’il voulait y envoyer son chat. Le brahmane se mit 
donc en prières et conjura Shiva, par la foi qu’il avait dans son routirâtcliam , de faire donner à ce 
chat la fleur qu’il désirait. Il mit un routirâtcliam au cou de son chat, et l’envoya à Dévendiren : ce 
dieu reçut le chat avec toutes les marques d’honneur et de respect possibles , le prit entre ses bras, 
et lui fit mille caresses (i). 

L’épouse de Dévendiren , fort étonnée de ce gracieux accueil, lui demanda pourquoi il faisait 
plus d’honneur à un chat qu’à un pénitent. Dévendiren, pour satisfaire la curiosité de sa femme, 
lui raconta l’histoire suivante. « Un jour, comme je me trouvais avec Shiva, Yamatarmarâyen (2), 
gouverneur des enfers, accompagné de son secrétaire, vint se plaindre à Shiva de l’affront que lui 
avaient fait ses serviteurs. Il y avait, dit Yamatarmarâyen , un brahmane nommé Samitram ( 3 ) qui 
n’avait, pendant toute sa vie, commis que de mauvaises actions ; à sa mort, après avoir examiné ses 
comptes, je voulais l’envoyer dans les enfers et l’y faire châtier selon ses mérites; mais vos gens, 
seigneur, sont venus sur ces entrefaites ; ils ont maltraité mes serviteurs et ont enlevé Samitram dans 
votre ciel. Shiva appela aussitôt ses serviteurs. « Pourquoi, leur dit-il, avez-vous enlevé Samitram 
dans mon ciel, puisqu’il était un grand pécheur? — Seigneur, lui répondirent-ils, la fille d’un roi 
géant ayant un jour voulu se baigner dans un étang, avait laissé à terre son routirâtcliam ; un cor¬ 
beau vint et l’enleva, croyant que ce fussent des grains bons à manger ; mais ne pouvant enfin réussir à 
les broyer, il laissa tomber le chapelet sur le cadavre de Samitram , qui était mort depuis quatre jours.» 
Shiva entra alors en colère contre Yamatarmarâyen , lui reprochant que lui et ses serviteurs eussent 
osé s’opposer au salut d’un homme qui avait porté le routirâtcliam, « Mais quoi! seigneur, reprit 
Yamatarmarâyen , le routirâtcliam touchant seulement un homme mort depuis quatre jours a-t-il en¬ 
core la vertu de le sauver, lorsqu’il a mérité l’enfer par toute sa vie ?» — L’eau de Kangai a bien la 
vertu de sanctifier les cendres des morts, dit Shiva, et de leur donner le salut en effaçant tous leurs 
péchés. Pourquoi un routirâtcliam n’aurait-il pas la même efficacité ( 4 ) ? Voyez donc, ajouta Dê- 
vendiren, quelle vénération nous devons avoir pour le routirâtcliam et pour tous ceux qui le portent. » 

Dévendiren fît ensuite faire un trône de fleurs pour le chat, lui mit dans la patte une branche 
toute garnie de fleurs, le plaça dans le trône et le congédia. Le chat revint devant le roi dans cet 
équipage ; le prince , tout émerveillé de l’honneur que Dévendiren avait fait au chat, en considéra¬ 
tion du routirâtcliam , reconnut bientôt que la cause du brahmane était la meilleure. Le pénitent 
vit bien aussi qu’il n’avait pas le degré de perfection qu’il s’imaginait avoir atteint ; aussi prit-il la 
résolution de porter toute sa vie le routirâtcliam. 

Le mot routirâtcliam sigifie œil de Roudra ( 5 ). Le chapelet de routirâtcliam est ordinairement com¬ 
posé de cent huit grains : ceux qui le portent sont obligés de le dire trois fois le jour au moment de 
prendre des cendres. Ils recitent sur chaque grain une prière de deux ou trois mots ; il n’y a que le 
gourou qui enseigne ces paroles sacrées, et, en les leur enseignant, il leur défend de les répéter à 
personne (6). Il y a des grains de routirâtcliam de différentes espèces ; les uns ont une seule face , et 


(1) Je n’ai lu cette curieuse légende dans aucun autre ouvrage; il faudrait sans doute , pour la retrouver sous sa forme 
originale , parcourir les nombreux oupapourâna shaivites ou bien la collection tamoule intitulée Periyapourânam (le grand 
Pourâna ) qui contient une foule de légendes du même genre. Il suffirait, pour constater la date récente de ces ouvrages, 
d’observer que leur forme littéraire n’est pas celle des ouvrages religieux du moyen âge indien , mais une imitation de celle 
des ouvrages narratifs ; chaque légende n’est, pour ainsi dire , que l’occasion d’une légende nouvelle, de même que dans 
l ’Hitâpadêsha ou dans le Pahtchatantra, chaque fable prépare une autre fable ; la forme pouranique a des proportions moins 
précises , mais plus larges. E. J. 

(2) Incorrectement écrit dans l’original Emattanmaraya. La formation du mot Yamatarmarâyen a été expliquée dans une 
des notes précédentes ( i re partie , p. 40 ). E. J. 

( 3 ) J’ai conservé l’orthographe du manuscrit bien qu’elle soit fautive, parce que j’ignore s’il faut lire Soumitiram ou 
Samoutiram; la lecture de ce nom propre est d’ailleurs sans importance. E. J. 

( 4 ) Cette phrase est remarquable , parce qu’elle est à l’usage de tous les sectaires indiens, et que c’est cette forme d’ar¬ 
gumentation qu’ils s’opposent réciproquement quand ils n’en trouvent plus de meilleure. E. J. 

( 5 ) Routirâtcliam, en sanskrit roudrâkcha, signifie œil de Roudra. Quelques shaivites prétendent que Roudra est présent 
dans ce noyau depuis le jour où il s’y réfugia pour éviter le contact destructeur du géant Paramesouren. Ce noyau est très- 
dur et présente , comme le noyau de la pêche , un grand nombre d’aspérités et de stries, dans lesquelles les pandâram par¬ 
viennent à démêler et à voir très-distinctement le tableau complet des incarnations, des exploits et des amours de Shiva. E. J. 

(6) J’ai déjà observé , au sujet du nombre cent huit, qu’il est consacré dès les plus anciens temps; s’il pouvait rester quel¬ 
ques doutes sur l’origine védique de cette consécration, il suffirait, pour les dissiper , d’observer que le nombre cent huit se 
retrouve dans le bouddhisme avec la même destination ; ainsi, pour ne citer qu’un exemple, le chapelet bouddhique de 
cérémonie ou de cour, en Chine, compte cent huit grains, de même que le roudrâkcha. Quant au montra qu’on récite sur ce 


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RELIGION DES MALABARS, 
représentent Roudra sous la figure de Paramesouren , ou plutôt représentent l’union intime qui s’o¬ 
péra entre Pârvatî ou DourgâelParamesouren , lorsque, jalouse des honneurs que l’on rendait à son 
mari, Pârvatî obtint d’être unie à lui par le côté (i) ; d’autres grains, qui ont trois faces, représen¬ 
tent Roudra sous la forme à’Akini , qui a trois visages ; d’autres grains ont quatre faces, et re¬ 
présentent Brahmâ, qui a quatre visages ; c’est une grâce que Roudra lui a accordée d’être ainsi re¬ 
présenté dans le routirâtcham ; d’autres grains ont cinq faces , et représentent Roudra avec cinq vi¬ 
sages; d’autres enfin sont a six faces, et représentent le fils de Shiva, nommé Çhoupiramaniyen , qui 
a six visages. Tous les routirâtcham qui ont plusieurs faces, possèdent la vertu de sauver infaillible¬ 
ment ceux qui les portent. Il faut encore distinguer deux sortes de chapelets ; les uns sont entière¬ 
ment composés de routirâtcham , et ceux-là sont d’un prix plus élevé; les autres n’ont qu’un seul 
grain de routirâtcham , et se complètent par des grains de bois dans lesquels on taille autant de faces 
qu’il s’en trouve sur le premier grain placé en tête du chapelet ; le chapelet ne s’en appelle pas moins 
routirâtcham ; il a été institué en faveur de ceux qui ne peuvent trouver ou qui n’ont pas le moyen 
d’acheter des noyaux de routirâtcham (2). 

Le véritable routirâtcham est estimé si sacré, qu’un paria et une femme quia ses règles ne peuvent 
ni le porter ni le toucher, non plus qu’une personne qui, après avoir été en contact avec un cada¬ 
vre ne s’est pas encore purifiée ( 3 ) .... 

Il y a encore une espèce de chapelet qu’on nomme patirâtcham{ 4), dont l’institution n’est men¬ 
tionné dans aucun des livres des gentils ; aussi avouent-ils que ce patirâtcham n’a point la vertu 
d’effacer les péchés : il s’en trouve bien quelques-uns qui le portent, mais ce sont des gens de vile 
condition ; tous les gentils qui sont de caste un peu honorable n’en font aucun cas , et croiraient se 
déshonorer s’ils le portaient. Il est composé de fruits d’un autre arbre. 

Les Jésuites auraient grand tort de dire que le routirâtcham des chrétiens du Madouré et des autres 
contrées malabares n’est pas semblable à celui des gentils. Les chrétiens, qui sont aussi jaloux de 
leur caste que les gentils, voudraient-ils porter un chapelet que tout le monde méprise , qui les 
déshonorerait, en les faisant passer pour issus de basse caste ? Il y a quelque temps qu’un chrétien 
de Pondichéry emprunta le routirâtcham d’un gentil pour s’en faire honneur à la solemnité de son 
mariage. Les PP., qui ont vu un routirâtcham au cou de ce chrétien, n’en ont point été scandalisés. 

CHAPITRE XXV. 

Pendants d’oreilles des Malabars. 

Il y a trois espèces de pendants d’oreilles qui sont en grande vénération parmi les Malabars, 
savoir : le routirâtchakadouken , le changou et le chakaram. Le routirâtchakadouken est un anneau de 
cuivre ou d’autre métal, dans lequel est passé un grain de routirâtcham ( 5 ). Les Malabars portent ordi¬ 
nairement aux oreilles deux de ces anneaux appariés ; lorsqu’ils se lavent la tête, ils laissent découler 
sur leurs membres l’eau qui a été sanctifiée par les grains de routirâtcham ; ils sont persuadés que 
leur purification est alors parfaite, et que leurs péchés sont complètement effacés. Le changou est 
un dieu manifesté sous l’apparence d’une coquille contournée en spirale ; cette coquille sortit de 
la mer de lait, lorsque Shiva la fît agiter par les dieux et les géants réunis pour en tirer la liqueur 
d’immortalité. Shiva donna le changou à Vichnou, pour en faire son arme favorite et sa conque de 
bataille. Une telle vertu fut, dit-on, attachée par Shiva àc e changou que, lorsque Vichnou en sonnait 
en présence de ses ennemis, il les anéantissait tous à l’instant (6). C’est en l’honneur de ce changou 
primitif que les Malabars sonnent encore aujourd’hui des conques aux fêtes du pongal , aux ma¬ 
riages et aux funérailles. Le changoukadouken est un pendant d’oreille de la forme de cette conque ; 

dernier chapelet, il consiste ordinairement dans la célèbre formule des cinq lettres ( pantchâkchara ) na-mah-shi-vâ-ya, 
adoration à Shiva. E. J. 

( 1) L’auteur fait allusion dans ce passage à une tradition populaire d’un caractère puéril, par laquelle les Tamouls expli¬ 
quent la forme ardhanârishvara de Shiva, qui réunit la moitié de] sa forme virile ordinaire à la moitié du corps de 
Dourgâ. E. J. 

(2) On forme encore avec ces noyaux des couronnes , des bracelets et des boucles d’oreilles. L’usage des shaivites est de 
consacrer l’eau qui sert à leurs ablutions, en y trempant un chapelet de roudrâkcha ; l’eau contracte toute la vertu du noyau 
sacré. E. J. 

( 3 ) Ce sont les mêmes prohibitions que celles qui ont été exposées plus haut au sujet du hnga. E. J. 

( 4 ) La forme sanskrite de ce mot est bhadrakcha , œil de Bhadra , un des noms de Shiva. J’ignore quel est le fruit dont le 
noyau sert à former ce chapelet. E. J. 

( 5 ) Ce pendant d’oreille est aussi nommé tiroumanikadoukcn. Voyez , dans la seconde partie de ces extraits , les chapitres 
intitulés : Secte du Hnga ; Routirâtcham ou chapelet des Malabars gentils. E. J. 

(6) Voyez , au sujet du changou, une note du chapitre intitulé : Fête du pongal, etc. 


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RELIGION DES MALABARS, 
il est le plus souvent d’or et enrichi de pierreries ou d’ornemenls précieux (i). Les Malabars pré¬ 
tendent que le chakaram est un autre dieu manifesté sous la forme d’une roue (2). Voici la fable 
qu’ils rapportent à ce sujet. 

Roudra, sachant que Dêvendiren se proposait de venir le visiter, se déguisa sous l’apparence d’un 
de ses propres serviteurs, puis, ayant pris le routirâtcham et s’étant couvert de cendres le front 
et certaines parties du corps, s’assit sur le seuil de son palais. Dêvendiren se présenta en effet 
et pria le serviteur de lui dire ce que Roudra faisait en ce moment ; le prétendu serviteur ne lui 
répondit pas; le dieu insista sur sa question, et exprima le désir d’être introduit; le portier conti¬ 
nua à garder le silence. Irrité de tant d’obstination, Dêvendiren leva la main pour le frapper de son 
arme, faite d’un seul diamant ( 3 ) ; mais il fut saisi d’étonnement en voyant cette arme tomber aux 
pids du prétendu serviteur au lieu de l’atteindre. Indigné de l’attentat de Dêvendiren , Roudra reprit 
sa divine majesté, et lui reprocha vivement d’avoir osé lever la main sur un homme qui portait le 
routirâtcham. Dévendiren fit des excuses à Roudra, qui lui pardonna sa faute et jeta sa colère dans 
la mer. Cette colère se transforma en un géant d’une prodigieuse grandeur ; comme ce géant se 
débattait dans la mer, en jetant d’horribles cris, Brahma eut la curiosité de voir ce que c’était; 
mais il ne tarda pas à s’en repentir; car le géant sauta à ses quatre barbes, et les eût arrachées, si 
Brahma ne lui eût promis, pour obtenir sa délivrance, de lui apprendre une oraison qui obligerait les 
dieux à lui accorder tout ce qu’il pouvait souhaiter ( 4 ). Le géant, dont le nom était Chalandaren ( 5 ), 
ayant récité cette oraison , se retira dans les déserts, et s’y livra à la pénitence pendant plusieurs 
siècles : déjà les montagnes qui s’étaient élevées à ses côtés commençaient à le recouvrir et à le déro¬ 
ber aux regards, lorsque Shiva lui apparut, et lui demanda ce qu’il désirait pour prix de sa péni¬ 
tence. Chalandaren le pria de lui accorder celte grâce, de ne mourir ni de maladie ni de la main des 
hommes. Cette grâce obtenue, le géant voulut faire aussitôt l’épreuve de sa puissance; il attaqua 
donc et soumit quatre mondes; il épousa ensuite Vouroundai , fille d’un grand roi (6). Cédant alors à 
son ambition, il conçut le dessein de porter la guerre dans le monde de Roudra. Irrités de l’audace 
de ce géant, Roudra et Vichnou résolurent de l’exterminer. Roudra prit la figure d’un pénitent, 
et alla se placer sur la route que devait suivre Chalandaren pour arriver au terme de son expédition ; 
ce géant s’étant mis en marche avec sa nombreuse armée , rencontra dans son chemin le pénitent, 
qui lui demanda où il allait; le géant lui répondit qu’il allait de ce pas faire la guerre à Roudra : 

« Quoi ! reprit le pénitent, seriez-vous assez insensé pour attaquer celui dont la puissance et la faveur 
vous ont fait tout ce que vous êtes? » A ce reproche, et à d’autres semblables, le géant répondit 
de manière à ne point laisser douter que toutes ces représentations étaient inutiles. Cependant Vich¬ 
nou, qui s’était également déguisé sous l’apparence d’un pénitent, entra dans un jardin de plaisance 
où se trouvaient plusieurs femmes, entre lesquelles l’épouse de Chalandaren ; il fit en ce moment 
apparaître deux monstres effroyables qui jetèrent l’épouvante au milieu de ces femmes, et les mirent 
toutes en fuite. L’épouse de Chalandaren , qui n’avait pas eu le temps de suivre ses compagnes, se 
jeta au cou du pénitent, en le priant de la prendre sous sa protection; le prétendu pénitent profita 
honteusement de l’effroi et de la faiblesse de cette femme (7). Dès que Roudra fut assuré que Vou- 


(1) On a observé précédemment que la forme de tâli adoptée par les Parafer, est celle du cliangou ou conque sacrée. E. J. 

(2) Le tchakra ( ou chakaram , suivant la prononciation tamoule ) est l’arme héroïque de l’antiquité indienne ; on le décrit 
comme un cercle de fer tranchant à l’extérieur, qu’on lançait après lui avoir imprimé un rapide mouvement de rotation : on 
pense que du nom de.cette arme et de la supériorité guerrière dont elle était le symbole , dérive la dénomination des rois 
tchakravartî ou dominateurs universels , dont le caractère n’a d’ailleurs pas encore été défini avec assez de précision. E. J. 

(3) Cette arme est le vadjra ou la foudre. Comme le mot vadjra désigne également le diamant, les mythologues modernes 
ont supposé que cette arme était formée d’un seul fragment de cette gemme ; on lit cependant dans les Védas que le tadjra 
est d’or, notion qui rappelle la lance d’or des textes zends. Le bouddhisme entend ordinairement le mot vadjra dans le sens 
de diamant, et le fait servir à exprimer une idée d’excellence et de perfection. E .J. 

(4) C’est un fait vraiment remarquable que le zèle empressé des sectaires de Vichnou et de Shiva à faire naître dans leurs 
légendes les occasions d’humilier Brahma, de rappeler sa dégradation présente, d’insulter à sa grandeur déchue. Il semble 
que les rôles soient distribués dans la composition mythologique moderne comme dans la composition dramatique, et que 
celui de vidoûchaka ou de bouffon, soit dans la première réservée à Brahma , comme il l’est ordinairement à un brahmane 
dans la seconde ; Bralimâ est en effet le personnage ridicule de la pièce , quand il ne se trouve pas réduit au simple rôle 
d 'utilité. E. J. 

(5) Chalandaren est la forme tamoule du sanskrit Djalandhara. Les pourâna donnent également ce nom à un géant produit 
de la colère de Shiva. E. J. 

( 6 ) Incorrectement écrit dans l’original Broundai. Vouroundai est la forme tamoule du sanskrit vrindâ, qui est aujourd’hui 
encore un des noms de Vocymum sanctum ou toulasî. E. J. 

( 7 ) J’ai observé plus haut que dans la mythologie moderne chaque dieu avait son caractère particulier et son rôle néces¬ 
saire ; je complète cette observation en déterminant ceux de Roudra et de Vichnou ; Roudra est le nâyaka , le caractère 


89 


RELIGION DES MALABARS. 
roundai avait perdu son honneur, il présenta un chakarcim à Chalandaren, et lui dit qu’il le croirait 
capable de vaincre Roudra s’il parvenait à élever ce cliakaram au-dessus de sa tête. Chalandaren pensa 
que le pénitent n’avait d’autre intention que de le railler en le défiant de mesurer ses forces avec une 
roue si légère. Il prit donc le chakaram comme en se jouant; mais à peine avait-il élevé cette arme à 
la hauteur de sa poitrine, qu’elle se tourna contre lui et le brisa en mille pièces. Vouroundai ayant, 
quelque temps après, demandé au faux pénitent ce qu’était devenu son mari, engagé dans une expé¬ 
dition contre Roudra, le pénitent lui apprit qu’il avait été tué ; il l’engagea d’ailleurs à ne pas s’af¬ 
fliger, lui promettant de faire recueillir le corps de son mari et de le ressusciter. Yichnou se substitua 
alors adroitement au corps de Chalandaren , et, revêtu de cette apparence, passa douze mille ans avec 
Vouroundai. Un jour que Vichnou était endormi, Vouroundai l’ayant considéré attentivement, 
trouva quelque différence entre sa figure et celle de Chalandaren-, elle l’éveilla ^aussitôt, et lui demanda 
qui il était. Yichnou, surpris par cette question , lui avoua son nom et sa supercherie ; Vouroundai le 
maudit, et, ne voulant pas survivre au malheur de son époux, se jeta dans un bûcher ardent, où 
elle termina sa vie. Vichnou , qui ne pouvait se consoler de cette perte, pleurait jour et nuit sur les 
cendres de Vouroundai ; sa douleur devint si vive qu’il en perdit l’esprit. Les dieux consultèrent Shiva 
sur le remède qu’il convenait d’apporter au mal de Vichnou ; Shiva conseilla aux déesses Pârvatî, 
Latchimi et Sarasouvadi de choisir trois espèces de graines que les dieux répandraient sur la terre 
devant Yichnou , après l’avoir assuré que dans quelqu’une des plantes qui sortiraient de ces graines , 
ressusciterait l’objet de sa douleur. Les dieux n’eurent pas plus tût semé les trois espèces de graines 
choisies, qu’il en sortit trois plantes; l’une était le toulachi, une variété du basilic (i), l’autre le 
nelli (y ), la troisième le mâlati ( 3 ). Latchimi se transforma en ces trois plantes en même temps, modi¬ 
fiant dans chacune l’expression de sa figure ( 4 ) : Vichnou jeta d’abord la vue sur Mâlati-, mais ayant 
aperçu que ses yeux étaient courroucés, il se détourna d’elle ; c’était Latchimi irritée de l’extrava¬ 
gance de son mari : Nelli lui parut plus agréable ; mais ce fut dans Toulachi qu’il reconnut sa chère 
Vouroundai : autant il avait été affligé de sa mort, autant il fut joyeux de la voir ressuscitée; ainsi 
se dissipa sa folie. Depuis ce temps le basilic est nommé vouroundarouvam ( 5 ). 

Tous ces mystères étant accomplis, Shiva donna le chakaram à Vichnou pour en faire son arme 
ordinaire; c’est pourquoi l’on représente ce dieu les bras étendus et élevés à la hauteur des épaules , 
portant le changou sur les doigts d’une main et le chakaram sur les doigts de l’autre. 

CHAPITRE XXVI. 

Le chakaram transformé en géant et vaincu par Vichnou. 

Voyant les prodiges que Vichnou accomplissait avec son aide, le chakaram conçut un grand 
orgueil, et le laissa un jour éclater en présence du dieu. Vichnou, indigné de l’insolence du cha¬ 
karam , le bannit de sa main et le condamna à s’incarner en géant ; il voulut cependant bien lui 
annoncer qu’après l’avoir vaincu sous cette forme , il lui ferait de nouveau l’honneur de le porter à sa 
main. Le chakaram prit donc la forme d’un géant et le nom de Kârtigavîriyârouchounen (6); il se 


héroïque de la pièce ; à lui s’attache l’intérêt principal ; à lui appartient le beau rôle, à lui les sentiments nobles et géné¬ 
reux ; Vichnou représente assez bien le valet de la comédie ; l’intrigue est son emploi, la ruse son caractère distinctif ; il ne 
paraît guère que déguisé, et se dévoue avec une singulière résignation aux commissions les moins honnêtes. La lecture de 
la légende de Chalandaren et de plusieurs autres du même genre me paraît confirmer pleinement cette observation litté¬ 
raire. E. J. 

(1) Voyez , dans la suite de ces extraits , le chapitre intitulé : Latchimi transformée en basilic. 

(2) Le nelli est, suivant la définition peu explicite des vocabulaires, un arbrisseau dont les fruits sont acides, et servent 
à des usages médicinaux. E. J. 

(3) En sanskrit mâlati ( jasminum grandiflorum ). Les lexicographes indiens donnent plusieurs étymologies de ce mot, qui 
toutes font allusion à notre légende ; les uns le dérivent de Mâla , un des noms de Vichnou ; les autres de Ma , un des noms 
de Lakchmî. J’observerai, au sujet de Ma, que l’identité de ce nom de Lakchmî avec celui du manguier en tamoul, est pro¬ 
bablement le motif qui a fait consacrer cet arbre à l’épouse de Vichnou. E. J. 

( 4 ) C’est le caractère commun de tous les récits mythologiques modernes de représenter les femmes aimées par les dieux 
dans le cours de leurs transformations humaines, comme des avaiâra de leurs épousés divines, métamorphosés secondaires 
qui accompagnent nécessairement les premières. E. J. 

( 5 ) Vouroundarouvam est la forme tamoule de vrindâroûpa , qui a la forme de vrindâ, ou peut-être de vrindaroupa , multi¬ 
forme ; ce dernier sens ferait allusion aux trois avaiâra simultanés de Lakchmî. E. J. 

(6) J’ai modifié la leçon fautive que présentait le manuscrit ; mais la forme Kartiga pour Rarta me parait encore suspecte , 
parce que ce nom propre est dérivé avec une grande probabilité de Kntavîrya , et que cette dérivation ne peut admettre 1 in¬ 
sertion de la syllabe ka. Ardjouna , surnommé Kârtavîrya ou Sahasrabâhou ( aux mille bras) , était roi de Mahichmati sur la 
Rêva ; il avait vaincu et retenu long-temps prisonnier le célèbre Ravana , roi de Lanka. La legende relative a 1 enlevement de 
la vache d’abondance par ce prince est évidemment une répétition de la legende de Vishvamitra disputant à Vasichtha la 

23 


90 RELIGION DES MALABARS. 

rendit si paissant qu’il défit tous les rois du poûlôgam et s’assura la domination universelle. Ce fut 
alors que, pour mettre un terme à tant de désordres, Vichnou s’incarna dans le sein âeRénougadévi , 
épouse du brahmane Chamadakini; il reçut en naissant le nom de Parcichourâmen (i). Un jour, Rénou- 
gadêvi aperçut, se divertissant dans un étang, plusieurs rois dont les formes étaient si belles qu’elle 
fut frappée d’admiration et conçut aussitôt des désirs coupables. Il suffit de ce mouvement de l’âme 
pour qu’elle perdit en ce moment même un pouvoir surnaturel que les dieux lui avaient accordé; 
Chamadakini, découvrant son infidélité, ordonna à Paracliourâmen de lui couper la tête. Nous parle¬ 
rons avec plus de détails de Rénougadévi dans le chapitre qui lui est consacré (2). Paracliourâmen , 
assuré que le malheur de sa mère n’avait d’autre cause que le dessein formé par ces rois de la 
séduire en se montrant à elle sans vêtements, résolut de faire une grande pénitence en l’honneur 
de Shiva, pour obtenir de lui le pouvoir d’exterminer tous les rois. Pendant qu’il se livrait à cette 
pénitence , le géant Kârtigavîriyârouchounen vint visiter Chamadakini; ce pénitent désirant offrir au 
géant un magnifique festin, pria Dévendiren de faire descendre dans sa maison la vache Kâmaténou ( 3 ); 
Dévendiren satisfit aussitôt à ce désir, car les dieux ne peuvent rien refuser aux pénitents. Le lait 
que donna cette vache fut si abondant, se transforma de tant de manières, et composa des mets 
si variés, si délicieux , qu’après en avoir goûté, le roi-géant pria le pénitent de lui faire présent de la 
vache. Chamadakini l’assura en vain qu’elle ne lui appartenait pas et qu’il n’était pas en son pouvoir 
de la donner; le géant, irrité, menaça le pieux pénitent : celui-ci lui dit enfin, pour l’apaiser, 
que Kâmaténou serait à lui, s’il réussissait à s’en emparer. Comme sur cette parole le géant se pré¬ 
parait à enlever la vache, elle disparut subitement; il crut que le pénitent lui avait joué ce tour, et, 
dans sa fureur, il lui trancha la tête. Paracliourâmen ayant appris que Kârtigaviriyârouchounen avait 
tué son père , demanda à Shiva l’arme paracliou pour prix de sa pénitence ( 4 ) ; celte arme invincible 
lui ayant été accordée, il mit à mort Kârtigavîriyârouchounen et les autres rois; le poûlôgam fut tout 
entier soumis à sa domination. Il manquait encore quelque chose à sa vengeance; il recueillit le 
sang de tous ces rois et l’offrit en sacrifice à Shiva pour obtenir à son père la félicité suprême ( 5 ). 

Le cliakaram était rentré dans la main de Vichnou ; Paracliourâmen avait accompli sa mission. Ce 
héros donna alors en aumône aux brahmanes les grands royaumes qu’il avait conquis, et se dirigea 
du côté de l’est vers un rocher qui dominait la mer; il pria la mer de se retirer à quelque distance 
et de lui laisser un coin de terre qu’il pût habiter. La mer se retira en effet ; sur le sol qu’elle décou¬ 
vrit, Paracliourâmen établit des familles de brahmanes et de Malabars; il donna à cette contrée le 
nom de Malaiyâlam qu’elle a conservé jusqu’aujourd’hui ( 6 ). Les autres brahmanes ayant appris que 
leur bienfaiteur possédait encore une certaine étendue de terre, vinrent la lui demander; mais, 
indigné que des hommes faisant profession de pauvreté montrassent une si grande avidité pour les 
biens de la terre, Paracliourâmen jeta sur eux une imprécation et les condamna à trouver plus diffi¬ 
cilement que jamais les choses nécessaires à la vie ; il déclara que ceux des brahmanes étrangers aux 
familles établies par lui dans cette contrée, qui auraient la témérité de venir s’y fixer, seraient assurés 


possession de Shabcilâ ; c’est le récit mythologique des guerres que suscitèrent dans les temps anciens entre les brahmanes et 
les kchatriya leurs prétentions opposées sur les contrées dans lesquelles ils s’étaient établis. E. J. 

(1) Voyez la feuille 1 de la xi e livraison de Y Inde Française. La version de la légende de Parashourâma , recueillie par notre 
auteur, diffère dans quelques détails de celle qui est vulgairement admise dans l’Inde supérieure sur l’autorité des Pourâna : 
ces différences seront facilement reconnues. E. J. 

(2) V oyez, dans la suite de ces extraits , le chapitre intitulé : Rénougadévi et Mâriyanimai pidariyâr. 

( 3 ) Voyez, dans la seconde partie de ces extraits , le chapitre intitulé : Signes dont les Malabars se marquent au front etc. 
Cette vache d’abondance , symbole delà terre, est nommée tantôt Kâmadenou, tantôt Shabalâ, souvent même Nandi. E. J. 

( 4 ) Les Indiens représentent aujourd’hui le parashou par une simple hache ; mais il y a lieu de croire que la véritable 
forme de cette arme leur est inconnue : je pense qu’elle nous a été conservée sur le revers de quelques médailles indo-bac- 
triennes où l’on voit Shiva debout, nu , portant d’une main une peau de tigre, et tenant de l’autre un trishoula ou trideçt 
dont la hampe est armée à hauteur d’appui d’un fer de hache. E. J. 

( 5 ) Cette dernière circonstance est sans doute empruntée à la rédaction shaivite de la légende de Parashourâma. J’ai déjà 
observé plus haut que les brahmanes avaient exagéré avec complaisance et dans une intention facile à comprendre, les ré¬ 
sultats de la victoire de ce personnage historique ; je puis ajouter que l’extinction de la race des kchatriya n’est pas même 
admise par les anciennes traditions brahmaniques, et qu’il est fait mention dans les Pourâna, ainsi que dans les grands poèmes , 
de plusieurs rois de Mahichmatî, descendants de Kârlaoîrya, dont cinq fils avaient échappé à la fureur de Parashou¬ 
râma. E. J. 

(6) T elle est, suivant la tradition généralement reçue dans le sud de l’Inde , l’origine de la contrée qui s’étend au-dessous 
du versant occidental des Ghâtes ; cette contrée est un don de Varouna , ou , pour traduire cette fiction mythologique en un 
langage plus simple, elle est un sol abandonné par la mer, dont les Ghâtes formaient autrefois le rivage. Quant au nom de 
Malaiyâlam, il est formé de rnalai, montagnes, et d’un suffixe ; on donne aussi à cette contrée le nom de Malapâr ( vul¬ 
gairement Malabar ), qui n’est pas, comme le prétend Sonnerat, une corruption portugaise de Malaiyaiâr , mais un mot 
formé régulièrement de rnalai, montagne, etd e pâr, rivage, contrée, le pays des montagnes. E. J. 


91 


RELIGION DES MALABARS, 
de renaître en ânes après leur mort (1). Il donna encore le gouvernement de toute cette contrée à 
Chéroumân, et se retira sur un rocher situé vers le nord pour s’y livrer à la pénitence jusqu’à la des¬ 
truction des mondes; les Malabars croient du moins qu’il est un des sept pénitents qui ne doivent 
mourir qu’à cette époque (2). Lorsque Vichnou s’incarna pour la septième fois, il relira de Para- 
cliourâmen la force divine qu’il lui avait communiquée et en revêtit Râmen , pour opérer toutes les 
merveilles que nous allons rapporter. 

CHAPITRE XXVII. 

Incarnation du changou et du cliakaram ; guerre de Râmen et de Râvanen. 

Un jour que Vichnou voulait prendre du repos, il recommanda à ses deux portiers de ne per¬ 
mettre à personne l’entrée de son palais. Plusieurs pénitents vinrent ce jour même visiter Vichnou ; 
les portiers voulurent d’abord les congédier; les pénitents ne les eurent cependant pas plus têt me¬ 
nacés des effets de leur malédiction, qu’ils obtinrent la permission d’entrer; quelque contrariété 
qu’en éprouvât Vichnou, il ne put s’empêcher de les recevoir avec une extrême politesse, dans la 
crainte qu’ils ne jetassent quelque malédiction sur sa propre personne ( 3 ) ; mais à peine furent ils sortis, 
qu’il fit éclater sa colère contre ses portiers, et les condamna à renaître chacun trois fois en géant ; 
il voulut bien cependant leur promettre de les rétablir dans leur première dignité après les avoir 
vaincus et frappés de sa propre main. Les deux portiers s’incarnèrent donc sous la forme de géants; 
l’un prit le nom d 'Iraniyâkchen, et l’autre celui d ' Iraniyen ; Vichnou les défît dans sa troisième et dans 
sa quatrième incarnation (4) : ils subirent ensuite une nouvelle naissance, et reçurent le jour d’une 
femme de la race des géants ; l’aîné, nommé Râvanen, avait dix têtes et vingt bras ; le nom du plus 
jeune était Koumbakarnen \ quelques années après, leur mère mit au monde un autre fils nommé 
Vibîchanen, et une fille nommée Cliôurpanagai ( 5 ). Râvanen fit une grande pénitence en l’honneur 
de Shiva ; plusieurs années s’étant écoulées, ce dieu lui apparut et lui demanda ce qu’il désirait pour 
prix de ses austérités. Râvanen le pria de lui accorder la grâce de vivre cinquante millions d’années 
et de ne pouvoir être mis à mort par aucun des dieux; cette grâce lui fut accordée. Il épousa Man- 
dôdariy fille du géant Kâlanémi , et fit ensuite une expédition contre le roi Kouberen, qui gouver¬ 
nait le royaume d ’llangai (6) ; Kouberen fut réduit à prendre la fuite et à laisser son royaume à la 
discrétion du vainqueur. Râvanen , encouragé par ce succès, fit la guerre \ Dévendiren, et, après l’a¬ 
voir chassé de ses domaines, s’empara de toutes ses femmes, de la vache Kâmatênou et de l’arbre 
Kapaviroukcham ; il réduisit même en captivité le fils de Dévendiren ainsi que plusieurs des dieux 
de sa cour, et les employa à des fonctions serviles dans sa maison. Les femmes de Dévendiren don¬ 
nèrent plusieurs fils à Râvanen ; il n’en eût qu’un seul de sa propre épouse. Ce fils, nommé Indi- 
rachitou (7), fit aussi une grande pénitence en l’honneur de Shiva, et lui demanda de ne pouvoir être 


( 1 ) Ce récit n’est pas conforme aux traditions populaires des Tamouls, que l’auteur paraît cependant avoir suivies dans les 
autres parties de son ouvrage. Les brahmanes du Mulaiyâlam ayant refusé à Parashourâma l’emplacement nécessaire pour 
construire une cabane dans la vaste étendue de terre qu’il leur avait si généreusement donnée , il les maudit et les condamna 
au mépris des brahmanes de toutes les autres contrées. Tel est le récit que font les brahmanes du Drâvida, et ils le confirment 
parle sens peu bienveillant qu’ils attachent au mot nambouri, nom des brahmanes du Malaiyâlam. E. J. 

( 2 ) Les Tamouls ont encore, en cette circonstance, élargi le cercle des muharchi pour y faire entrer un personnage mytho¬ 
logique d’une importance très-secondaire. Les Pourâna nous apprennent que Parashourâma se retira dans sa vieillesse au 
milieu des monts Mahéndra. E, J. 

(3) La mythologie indienne nous représente sans cesse les dieux tremblant devant la colère des pénitents, ou s’ils ont un 
instant secoué cette crainte salutaire , frappés des effets de leur malédiction , et humiliant leur propre puissance devant l’exal¬ 
tation spirituelle de ces saints personnages. Dans l’Inde, en effet, plus que dans tout autre pays, l’autorité est acquise à la 
puissance d’esprit. E. J. 

(4) La même légende se lit dans le Bhâgavata , avec cette différence que les portiers sont condamnés par la malédiction des 
pénitents. Iraniyâkchen et Iraniyen sont des altérations tamoules de Iliranyâkcha et Hiranya ; ce dernier personnage est plus 
connu sous le nom de Iliranyakashipou. E. J. 

(5) Ces deux derniers noms sont inexactement écrits dans l’original Vipouchanen et Chaupanakay. En sanskrit Vibhîchana 
et Soûrpanakhâ. Les autorités indiennes varient sur le nom de leur mère ; les Pourâna s’accordent généralement à la nommer 
Nékachî, tandis que le Bhâgavata lui donne le nom de Koumbhînasî , qui s’applique dans les autres Pourâna à la mère du 
Râkchasa Lavana ; le Mahâbhârata présente un autre nom et une autre légende ; il faut d’ailleurs observer au sujet du mot 
Nékachî, qu’il signifie simplement Râkchasî ou issue de Nikachâ, la mère commune des Râkchasa. E. J. 

( 6 ) Kouvéra , suivant l’autorité des Pourâna, était, connu eRâvana, fils du pénitent Vishravas. Roi de l’ile de Lanlâ 
ou Ilangai , suivant la prononciation tamoule , il en fut dépossédé par son frère , et contraint de chercher un refuge dans 
XHimâlaya. E. J. 

( 7 ) En sanskrit Indradjit , c’est-à-dire vainqueur d’Indra. Il obtint ce titre pour prix de la liberté qu il rendit à Indra , qui 
avait été surpris par lui dans une dë ces guerres sans cesse renouvelées que les Déva soutenaient contre les Râkchasa. C’est un 
fait remarquable, et qui n’a pas encore été assez observé, que les Râkchasa et les autres Asoura , lorsqu’ils veulent obtenir des 


92 


RELIGION DES MALABARS, 
vaincu que par celui qui aurait passé quatorze années sans boire, ni manger, ni dormir. Shiva lui 
ayant accordé cette grâce, il alla porter la guerre dans tous les mondes , les ravagea, et accabla les 
dieux de toute sa fureur. Les dieux prièrent enfin Shiva de venir à leur secours : Shiva ordonna à 
Vichnou de s’incarner pour combattre ce géant et rétablir la paix dans les mondes désolés. Vichnou 
lui demanda une seule grâce, celle d’ordonner aux dieux du ciel de Dévendiren , au moment où écla¬ 
terait la guerre contre les géants, de se transformer en singes et de lui composer une armée. Shiva lui en 
fît la promesse. 

Le roi Tacharadamagârâyen ( i), entouré de trois cents épouses, n’avait encore pu avoir d’enfants 
d’aucune d’elles: il appela un jour son gourou et le pria d’offrir un sacrifice à Shiva pour obtenir 
de lui la faveur d’être père ; pendant la célébration de ce sacrifice, il sortit du feu sacré une forme 
humaine qui tenait entre ses mains une boule de riz pongal; elle la remit au gourou , et disparut 
au même instant. Le gourou présenta cette boule au roi, qui, sur son avis, en donna une moitié à 
Kâvouclialiyâr (2); puis ayant divisé l’autre moitié en deux portions, présenta la première à Kaikayi, 
et la seconde à Choumitirai, deux autres de ses épouses (3); Kâvouchaliyâr céda une moitié de sa 
portion à Choumitirai. Ces trois femmes mangèrent le riz et ne tardèrent pas à devenir enceintes; 
Kâvouchaliyâr donna le jour à Vichnou , qui reçut le nom de Râmen ; de Choumitirai , qui avait 
mangé deux portions de riz, naquirent Adichéchen sous le nom de Latclioumanen , et le chakaram 
sous celui de Chatourouken ; Kaikaiyi donna naissance au changou qui reçut le nom de Paraden; 
ces trois divinités s’étaient incarnées pour partager constamment la fortune de Râmen. (4). Le gou¬ 
rou du roi prit grand soin de ces enfants , et les instruisit dans les sciences et dans l’art militaire ; ils 
y devinrent bientôt singulièrement habiles. Râmen et Latclioumanen étaient intimement unis, 
parce que Vichnou se repose ordinairement sur le serpent Adichéchen, son compagnon favori : Cha¬ 
tourouken et Paraden étaient aussi liés de grande amitié, parce que le chakaram et le changou , 
les deux armes de Vichnou , sont fidèles l’un à l’autre. 

Le pénitent Vichowâmitiren (5) était sans cesse troublé dans ses méditations et dans ses sacrifices à 
Shiva par une femme de la race des géants , nommée Tâdagai : il se présenta un jour à Tacliarada- 
magârâyen , et le pria de permetlre que Râmen l’accompagnât et combattît ce démon. Le roi crai¬ 
gnant d’exposer le jeune prince à un tel danger, s’opposa d’abord à son départ; il y consentit 
enfin , vaincu par les instances du pénitent. Latclioumanen ne voulut point se séparer de son frère, 
et l’accompagna dans cette expédition : dès la première rencontre, ils exterminèrent cette sœur des 
géants. Plein d’admiration pour la valeur des deux jeunes princes, le pénitent les pria de l’accom- 


forces surnaturelles pour combattre les üéva , se livrent à une sévère pénitence en l’honneur de Shiva, qui reçoit également 
les adorations des Dieux ; Vichnou, au contraire, n’est jamais invoqué par les Asoura ; il est leur ennemi, il les poursuit, il les 
combat, il les extermine : la croyance vechnavite, en effet, est plus exclusivement indienne, moins éclectique et probable¬ 
ment moins ancienne que le shaivisme, qui doit s’être autrefois étendu dans la Bactriane, et s’y être trouvé en contact avec 
d’autres croyances, particulièrement avec celles qui sont consignées dans les livres zends ; le nârâyanisme, au contraire, 
ne paraît jamais être sorti de l’Inde intérieure. E. J. 

( 1 ) Incorrectement écrit dans l’original Techavadamacaraya. En sanskrit Dashuratlwmahârâdjâ : ce prince, de la race de 
Raghou , était roi à’ Ayôdhyâ , capitale du royaume de Mahâkôshala , près des ruines de laquelle s’est élevée la moderne 
Aoude. E. J. 

(‘ 2 ) Incorrectement écrit dans l’original Camouchallyar. Kâcouchuliyâr est la forme tamoule honorifique de Kaôshalyâ. Ce 
nom, qui signifie littéralement princesse de Kôshala , deviendra dans un autre ouvrage le sujet d’une discussion historique 
et géographique ; les faits qui y seront rassemblés démontreront qu’il a existé dans l’Inde, dès les plus anciens temps , deux 
royaumes de Kôshala , dont l’un distingué par le nom de Mahâkôshala ou Outtarakôshala , avait Ayôdhyâ pour capitale. E. J. 

(3) Kaîkêyî était fille du roi Kékaya, ou plutôt du roi des Kêkaya , les mêmes que les IIuîhayuvamsha . Quant au nom de 
Choumitirai , altération tamoule de Soumitrâ , je l’ai substitué au nom propre Cliamoustinar qui se lit dans l’original, et qui 
m’est tout à fait inconnu. E. J. 

(4) Cette ridicule légende est digne de servir d’introduction au Râmâyana burlesque dont notre auteur retrace les princi¬ 
paux traits dans ce chapitre. J’ai peine à croire qu’il présente ici un extrait du célèbre poème de Kambanâden dont le mérite 
littéraire est si hautement apprécié par les Tamouls ; j’aime mieux conjecturer qu’il a recueilli les traditions vulgaires relatives 
à l’histoire de Rama , de la lecture de quelqu’une de ces misérables compilations en prose , si fréquentes dans la littérature 
moderne des Tamouls. E. J. 

(5) En sanskrit Vishçâmitra. Ce personnage héroïque et religieux en même temps , est un des plus remarquables de l’an¬ 
tiquité indienne ; son histoire forme le sujet d’un des plus beaux épisodes du Râmâyana. Né kchatriya , descendant de la 
puissante famille des Koushides, rassemblant de nombreux royaumes sous sa domination , il lutte avec Vasichtha, un brah¬ 
mane qui n’a d’autre puissance que son caractère de pénitent, et il est vaincu , il est humilié ; mais il tourne vers la pénitence 
toutes les forces de son âme , il médite comme il combattait, avec une irrésistible énergie, et lorsque Shiva vient lui de¬ 
mander quel don il désire , il n’en accepte pas d’autre que le rang de brahmane ; les dieux, effrayés par sa pénitence , 
n’osent pas lui refuser de renouveler pour ainsi dire sa naissance. Vishçâmitra est, à n’en point douter, la figure symbolique 
d’une tribu de kchatriya qui réussit à usurper l’autorité et les fonctions pontificales. E. J. 


RELIGION DES MALABARS. 93 

pagner dans le royaume de Midilapouri , alors gouverné par le roi Clianagachakaravardi (i). Un jour 
qu’il creusait la terre pour faire les apprêts d’un sacrifice en l’honneur de Shiva, ce roi avait trouvé un 
coffre qui renfermait une jeune fille d’une admirable beauté et un arc prodigieux d’une telle gran¬ 
deur qu’il ne fallait pas moins de soixante mille hommes pour le mouvoir. Il fit élever la jeune fille 
avec beaucoup de soin dans l’intérieur de son palais. Les autres rois ne tardèrent pas à entendre 
parler de sa beauté, et chacun s’empressa de la demander en mariage; mais le roi Clianagen déclara 
que celui-là seul obtiendrait Sîdadêvi , sa fille adoptive, qui pourrait lever et tendre l’arc trouvé en 
même temps qu’elle. Tous les rois firent de vains efforts pour y réussir; aucun ne put le soulever. 
Vicliouvâmitiren, qui avait engagé les deux princes à assister à cette solemnité, invita Râmen à essayer 
ses forces sur cet arc ; Râmen le leva sans peine et le tendit avec une telle violence qu’il le brisa par 
le milieu. Le roi, fidèle à sa parole, accorda Sîdadêvi à Râmen, et invita la famille de ce prince à 
venir assistera son mariage. Tacliaraden, satisfait de cette alliance, pria Chanagachakaravardi de 
consentir , s’il avait encore d’autres filles, à les unir aux trois frères de Râmen. Le roi de Midilapouri 
accéda avec empressement à cette proposition; il donna sa fille Oûroumilai à Latchoumanen , Milari, 
famée des filles de son frère, à Paraden, et Mândavi, la plus jeune, à Chatourouken (2). Tous ces 
princes, leur mariage accompli, retournèrent avec leur père et leurs épouses dans la contrée 
d 'Ayôdi ( 3 ). Tacharadamagârâyen se sentant chargé de vieillesse et voyant Râmen parvenu à l’âge de 
régner, proposa à son conseil de le proclamer son successeur; mais Kaikaiyi , jalouse de la nouvelle 
fortune de Râmen , pria son royal époux d’accomplir en ce moment la promesse qu’il lui avait faite, 
bien des années auparavant, de lui accorder deux grâces, quelles qu’elles fussent. Le roi lui ayant 
permis de lui adresser ses demandes, la première grâce qu’elle sollicita, ce fut de placer son fils Pa¬ 
raden sur le trône, et la seconde d’exiler Râmen au fond des forêts. Ces cruelles exigences portèrent 
une si profonde affliction dans l’âme du roi, qui avait pour Râmen une extrême tendresse, qu’il 
mourut de désespoir quelques jours après (4) ; mais sa royale parole ne pouvait rester sans accomplis¬ 
sement ; il fit, avant sa mort, proclamer Paraden , fils de Kaikaiyi, roi de tous ses états. Paraden ne 
voulut d’ailleurs rien entreprendre qu’avec l’approbation de Râmen ; car il eût mieux aimé renoncer 
à la souveraineté du monde entier que de perdre l’affection de son frère : il régna donc sous ses 
auspices, toujours prêt à lui céder le trône s’il lui plaisait de le réclamer. Chatourouken resta avec 
Paraden pour l’aider de ses conseils dans l’administration du royaume. 

Râmen , son épouse Sîdadêvi et son frèr e Latchoumanen se retirèrent dans une forêt. Chourpanagai, 
sœur de Râvanen , vint un jour s’y promener, aperçut Râmen, et vivement éprise à sa vue, s’ap¬ 
procha de lui et lui témoigna le vif désir qu’elle avait d’obtenir ses embrassements. Râmen indigné 
de cette proposition, la renvoya à Latchoumanen , qui lui coupa le nez et les mamelles, et la chassa 
honteusement. Cliourpanagai, accablée de confusion et irritée par la douleur, alla aussitôt'se présenter 
à Râvanen j elle lui dit qu’ayant aperçu dans une forêt la femme de Râmen, elle avait voulu la sur¬ 
prendre et la lui amener, mais que tombée elle-même entre les mains de Râmen, elle avait été ainsi 
mutilée par ce prince ( 5 ). Râvanen furieux envoya aussitôt quatorze cents géants, avec l’ordre 
de mettre à mort Râmen et Latchoumanen, et d’enlever Sîdadêvi. Lorsque Râmen vit les géants s’ap- 

(1) Incorrectement écrit dans l’original Sinagasaurcwartti; en sanskrit Djanakatchakravarlî. Djanaka était roi de Mithilâ , 
capitale du royaume de Vidêha, ou plutôt Djanaka était le titre commun des rois de cette contrée. La signification de ce 
nom n’est pas sans importance ; les bouddhistes , en effet, divisent le Djamboudvîpa en quatre grandes monarchies , dont la 
plus orientale , nommée Poûivaoidêha , est soumise au roi des hommes ( djanapaii) ; les auteurs chinois prétendent que ce roi 
des hommes est le souverain de la Chine ; mais c’est une prétention qui ne peut être reconnue que par la vanité nationale ; 
toutes les analogies concourent au contraire à placer dans l’Inde transgangétique le Vidêha oriental, dont le souverain 
s’honore du titi'e de djanapati, si semblable à celui de Djanaka. Djanaka est oi'dinairement compris au nombre des rois 
tchakravartî; les listes de ces dominateurs universels sont d’ailleurs si diverses et si nombreuses, qu’il est difficile de décider 
à laquelle on doit accorder le plus d’autorité ; une des plus anciennement rédigées est certainement celle qui se trouve dans 
le Mitrôpanichad. E. J, 

(2) Oûroumilai est la forme tamoule d’Oilrmila ; Milari est certainement une leçon fautive de quelque nom propre substitué 
parles Tamouls à celui de Shroutakîrti que donne le Râmâyana ; il faut d’ailleurs observer que, suivant cette autorité in¬ 
contestable , Mandant fut unie à Bharata et sa sœur à Shatroughna ; ces deux princesses étaient filles de Koushadvâdja , roi de 
Kâshi. E. J. 

( 3 ) Altération tamoule du sanskrit Ayôdhyâ : le nom de cette ville signifie littéralement inexpugnable. E. J. 

( 4 ) C’est ici que vient se placer dans la composition poétique de Vâlmîki le bel épisode de la mort d’Yadjnadatta , l’un des 
sujets les plus dramatiques que présentent les poèmes indiens ; il domine la première partie du Râmâyana par l’intérêt puis¬ 
sant que crée la malédiction du vieux pénitent, menace effrayante attachée à tant de gloire et de puissance, qui éclate enfin 
au milieu des joies de famille par de terribles effets. E. J. 

( 5 ) Soûrpanakhâ , suivant la version du Râmâyana , alla se présenter à ses deux frères Khara et Doûchana, qui, entraînés 
par le désir de la vengeance, vinrent attaquer les deux héros avec quatorze mille Râkchasa. E. J. 


24. 


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RELIGION DES MALABARS. 


procher, il remit sa femme à la garde de son frère Latchoumanen 3 et s’avança pour combattre les 
géants ; il les mit tous à mort à l’exception d’un seul, qui alla porter cette fâcheuse nouvelle à 
Râvanen. Ce prince envoya un géant sous la forme d’un corbeau, pour reconnaître et surveiller ces 
terribles ennemis : le corbeau s’acquitta fidèlement de sa commission ; mais comme il voulait se 
donner trop de liberté auprès de Sîdadévi, Râmen qui reposait à côté de son épouse,s’éveilla, et pour 
châtier l’impudence du corbeau, lui lança un brin d’herbe auquel était attaché un si merveilleux 
pouvoir, qu’il le poursuivit dans le monde entier comme un trait toujours prêt à le frapper; le cor¬ 
beau se réfugia successivement chez tous les rois de la terre ; mais aucun d’eux ne put le délivrer de 
cette menace de mort ; il crut trouver un asile plus sûr dans les mondes de Brahmâ , de Vichnou et 
de Roudra, mais l’unique secours qu’il put obtenir de ces dieux, fut le conseil d’aller se jeter aux 
pieds de Râmen, s’il voulait faire cesser son supplice. Il revint en effet se livrer à Râmen, qui le 
priva d’un œil, et le renvoya en cet état à son maître. Râvanen ayant long-temps attendu le retour 
du corbeau, se décida à envoyer dans la forêt un autre géant transformé en cerf. Sîdadévi n’eut pas 
plus tôt aperçu cet animal, qu’elle pria Râmen de le lui amener. Râmen , toujours empressé à satis¬ 
faire les désirs de son épouse, se mit à poursuivre le cerf; mais le cerf, qui avait ses projets, 
s’élança dans le plus épais du bois pour attirer Râmen sur ses pas; lorsqu’ils furent à une grande 
distance , le cerf poussa ce cri; Latchoumanen! Lejeune prince croyant que son frère, menacé de quel¬ 
que danger, l’appelait a son secours, abandonna aussitôt Sîdadévi , et s’enfonça rapidement dans le 
bois (i). Au même moment Râvanen, habillé en pénitent, vint demander l’aumône à Sîdadévi s comme 
elle s’approchait pour la lui donner, il l’enleva et l’entraîna malgré ses cris. Il rencontra dans son 
chemin un des amis de Râvanen qui lui disputa long-temps sa proie; mais Râvanen réduisit enfin son 
adversaire à de si fâcheuses extrémités, qu’il lui laissa à peine assez de forces pour aller porter à 
son ami la nouvelle de l’enlèvement de son épouse ( 2 ). Empressé à consoler Sîdadévi et à gagner son 
affection, Râvanen l’entoura d’une cour de vingt mille géants choisis entre les plus magnifiques, 
et lui ouvrit tous les trésors de son palais ; mais rien ne pouvait plaire à Sîdadévi en l’absence de son 
époux. 

Râmen et Latchoumanen n’eurent pas plus tôt appris l’enlèvement de Sîdadévi , qu’ils résolurent 
d’aller à sa recherche, quelque danger qui pût les attendre. Gomme ils s’avancaient sans crainte, 
un géant que Râvanen avait mis en embuscade se présenta inopinément à eux ; mais ils combattirent 
avec une si courageuse résolution, qu’ils le taillèrent en pièces, et purent librement poursuivre leur en¬ 
treprise (3). Shiva, qui avait promis à Vichnou de mettre à sa disposition une armée de singes, les avait 
en effet postés sur un rocher qui dominait le chemin que devaient suivre Râmen et Latchoumanen. 
Dès que les gardes avancées des singes aperçurent les deux princes , elles allèrent aussitôt en donner 
avis au roi Choukourîben , qui fit appeler Anoumanten, le plus habile de tous les singes, et lui ordonna 
d’aller reconnaître quels étaient ces étrangers (4). Anoumanten , après leur avoir adressé de nombreuses 
questions, n’osait encore prendre confiance dans leurs paroles ; mais lorsque Râmen eut assuré qu’il 
voyait distinctement les pendants d’oreilles et le cordon de brahmane qu’ Anoumanten portait, et 
qui avaient été jusqu’à ce moment invisibles à tous les yeux, celui-ci se souvint de ce qui lui avait 
été prédit, lorsqu’il avait été transformé de brahmane en singe, qu’il ne serait plus donné à personne 
de voir son cordon et ses pendants d’oreilles, si ce n’était à Vichnou , revêtu de la forme de Râmen. 
Anoumanten se jeta à ses pieds et le reconnut pour son maître souverain. Après leur avoir offert 
tous ses services, il plaça sur son cou les deux princes fatigués du long voyage qu’ils venaient de 
faire, et les porta jusqu’au pied du rocher habité par les singes. Il courut promptement porter à 
Choukourîben la nouvelle de l’arrivée de Râmen; le roi des singes vint avec toute son armée le com¬ 
plimenter et se soumettre à ses ordres. Râmen monta ensuite sur le rocher, où il fut reçu avec une 


( 1 ) Le récit de cette chasse fatale se trouve dans le troisième livre du Râmâyana; le cerf qui surprit la prudence de Rama 
avait un pelage de couleur d’or ; aussi dit-on proverbialement dans l’Inde, poursuivre le cerf d'or ( hêmamriga ) , c’est-à-dire , 
s’épuiser en vains efforts. E. J. 

( 2 ) Cet allié fidèle , que notre auteur ne nomme pas, était Djatâyou , un des chefs des tribus ailées, fils d ’Arouna suivant 
certaines traditions, fils de Garouda suivant d’autres autorités. E. J. 

(3) Ici encore la version populaire des Tamouls s’éloigne de celle qui a été recueillie par Vâlmîki: les deux héros ne furent 
point attaqués par un Râkchasa , niais bien par un monstre acéphale nommé Kabandha , une des créations les plus fantastiques 
et les plus hideuses de la poésie indienne, et qui, j’ai lieu de le croire , n’est pas restée inconnue aux Chinois, dont la dé- 
monologie présente un monstre exactement semblable à Kabandha. E. J. 

(4) Choukourîben est la forme tamoule de Sougrîva , et Anoumanten celle de Hanoumcîn ; Anoumanten est immédiatement 
dérivé d’une forme pâli Hanoumanta, analogue à celle du nom propre Douchmanta. Sougrîva était fils à'Indra et frère de Bâti , 
roi des Vânara ou singes. Hanoumân était fils de Pavana et d 'Andjanâ , femme de Késharî, l’un des chefs des Vânara; voyez 
la feuille xi de la xxiv e livraison de Y Inde française. Il est presque inutile d’observer que la métamorphose des dieux en singes 
est un trait emprunté aux traditions de l’Inde méridionale ; le caractère propre de la petite mythologie indienne est de dé¬ 
pouiller sans cesse l’histoire à son profit. E. J. 


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RELIGION DES MALABARS, 
grande magnificence (i). Il fit la revue de ses troupes, et se trouva à la tête de soixante-douze mil¬ 
lions de singes, qui ne respiraient que feu et sang. 

Râmen enxoya. Anoumanten dans le royaume de Râvanen avec ordre de s’informer adroitement où 
se trouvait enfermée Sidadévi. Le rusé singe porta sa curiosité jusque dans le palais d e Râvanen ; après 
s’y être introduit à la faveur de mille gentillesses, ne trouvant point Sidadévi dans les appartements, il 
s’avisa de passer dans un jardin dont elle avait fait sa demeure ordinaire. Il monta sur un arbre afin 
de mieux observer ; dès que les dames de la cour se furent retirées, il descendit de l’arbre, et s’ap¬ 
prochant de Sidadévi , lui annonça qu’il avait été envoyé par Râmen pour découvrir le lieu de sa 
retraite, et que Râmen lui-même s’était mis en marche accompagné d’une nombreuse armée, pour 
venir la délivrer des mains de Râvanen. Sidadévi fut ravie d’apprendre cette nouvelle; mais elle pria 
Anoumanten de se retirer promptement, de peur qu’il ne fût aperçu. Comme il venait de faire un 
long voyage et qu’il n’avait rien pris depuis long-temps , le singe pria Sidadévi de lui permettre de 
cueillir quelques fruits du jardin; elle lui donna seulement la permission de manger les fruits tom¬ 
bés , et lui recommanda de ne point toucher à ceux qui étaient encore suspendus aux branches. 
Anoumanten , qui ne se traitait pas ainsi, se mit à arracher tous les arbres avec sa queue , et, après les 
avoir rudement secoués pour en détacher les fruits, satisfit complètement sa faim ( 2 ). Cet affreux 
dégât mit les géants en alarme ; mais comme ils se précipitaient sur le singe pour le saisir, celui-ci les 
assommait à coups de troncs d’arbres. Râvanen t apprenant tout ce désordre, envoya son plus jeune 
fils pour y mettre un terme ; mais le singe le tua comme les autres ; le fils aîné du roi se présenta en 
ce moment ; le singe recourut alors à la ruse, il se fit tout petit, et se rendit fort docile ; on lui lia 
les pattes et on l’apporta au roi; toute la cour s’assembla pour juger le singe, auteur de tant de 
maux ; on s’accordait déjà à le condamner au dernier supplice, quand Vibichanen, plus modéré 
que les autres, pria le roi d’ordonner seulement qu’on mît le feu à la queue du singe, pour donner 
un divertissement à la cour. Le conseil fut agréé comme une heureuse plaisanterie ; on fit donc 
tremper dans l’huile la queue d 'Anoumanten, et on y mit le feu ; mais le singe se développa tout-à- 
coup sous une forme gigantesque, et, redressant sa queue toute enflammée, en frappa au visage 
Râvanen et tous les gens de sa cour : il parcourut comme un furieux le palais et toute la ville, 
semant partout l’incendie et mettant tout le monde en fuite ; puis enfin, pour ajouter une dernière 
insulte à toutes les autres , il alla se baigner dans un étang en présence des géants , et y éteignit le 
feu attaché à sa queue (3). Après s’être ainsi joué de Râvanen , le rusé singe revint faire son rapport à 
Râmen. 

Satisfait du zèle diligent de son serviteur et des renseignements qu’il avait obtenus , Râmen se mit 
v en marche à la tête de son armée de singes : arrivée au bord de la mer qui défendait les états de 
Râvanen , cette immense multitude jeta la terreur sur l’autre rivage. Cependant Râvanen commença 
à rassembler son armée. En vain son frère Vibichanen lui représenta-t-il que puisqu’un seul singe 
avait fait tant de ravages dans son palais et dans la ville entière, ces millions de singes mettraient 
assurément tous ses états à feu et à sang. En vain lui conseilla-t-il de renvoyer à Râmen qui les com¬ 
mandait, Sidadévi , son épouse, enlevée par une odieuse violence, Râvanen se moqua d’un conseil 
si timide. Vibichanen alors, afin de ne pas être entraîné dans le désastre qui menaçait son frère, 
se retira de son parti. 

Quand il réfléchit aux moyens de faire passer l’armée des singes sur l’autre rivage, Râmen éprouva 
d’abord une sérieuse inquiétude; il adressa une prière à Varounen, le dieu des eaux, et le con¬ 
jura de venir l’assister de ses conseils. Varounen se présenta aussitôt au jeune prince, et lui dit que 

( 1 ) Ce que l’auteur nomme un rocher était une chaîne de montagnes occupée par les Vanara et nommée Kichkindhya ou 
Kichkindha ; on croit la reconnaître dans un groupe de rochers situés au nord du Maïssour, à peu de distance des sources de 
la rivière Pampâ. Un des chants du Râmâyana emprunte son titre à cette montagne. E. J. 

( 2 ) On peut remarquer dans la complaisance avec laquelle les Tamouls développent ce récit, la tendance de leur mytho¬ 
logie moderne à reporter sur Hanoumân toute la gloire de l’expédition de Lanka : Hanoumân , devenu pour eux un type 
national, a singulièrement grandi dans ces derniers siècles en puissance, en gloire et en sainteté ; son image est celle qu’on 
rencontre le plus fréquemment dans les temples des vechnavites Râmaeat; on porte en son honneur des médaillés d’or dont 
une face le représente dans une noble attitude , tandis que l’autre offre Rama assis sur son trône et entoure de ses frères ; il 
apparaît dans le drame qui porte son nom ( Hanoumannâtaka ) comme un personnage héroïque qui remplit les trois mondes de 
sa gloire ; les versions populaires du Râmâyana dans l’Inde méridionale ne laissent pour ainsi dire paraître Rama à cote de 
lui que comme un caractère secondaire ; aussi pourrait-on sans inconvénient changer leur titre en celui de Hanoumata. On 
a enrichi Hanoumân de toutes les dépouilles des autres personnages mythologiques , sans meme essayer de les assortir ; ainsi 
nous apprenons de la Relation manuscrite déjà citée plus d’une fois, que les Tamouls considèrent comme une relique de 
Hanoumân la célèbre dent de Bouddha qui fut solemnellement brûlée à Ceylan par le célébré Constantin de Bragance. E. J. 

(3) Cette scène, dont le caractère peut varier de l’héroïque au ridicule, a ete plus d’une fois traitée par les poètes drama¬ 
tiques, et il y est fait de fréquentes allusions dans les compositions littéraires du moyen âge. E. J. 


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RELIGION DES MALABARS, 
non loin de là demeurait un pénitent qui avait le pouvoir d’empêcher que les pierres n’allassent au 
fond de l’eau (i). Le pénitent fut appelé ; Varounen s’étendant alors sur la mer d’un rivage à l’autre, 
se transforma en une eau bourbeuse pour marquer l’alignement de la construction. Les singes 
apportèrent des troncs d’arbres et des pierres, et le pénitent les amoncela sur l’eau dans la direction 
indiquée par Varounen Le petit ouroutipati ou amilpillai ( 2 ) (le rat palmiste) voulut apporter aussi 
son utilité à cette entreprise ; il se plongea plusieurs fois dans l’eau, puis vint se secouer sur le ciment 
afin de l’bumecter. Râmen fut si satisfait de son dévouement, qu’il lui prodigua les marques de sa 
bienveillance et lui promit de le recevoir, après sa mort, dans la gloire du vaikoundam (3). Pour 
confirmer cette promesse , il lui passa la main sur le dos et y marqua trois taches jaunâtres. 

Lorsque le pont fut terminé, l’armée entière de Râmen le passa et alla prendre position sur un 
rocher. Râmen envoya Angaden , fils du roi des singes (4) , en ambassade à Râvanen , et le chargea de 
déclarer que si Sîdadêvi n’était pas remise immédiatement à son époux, il viendrait la chercher lui- 
même dans le palais de son ravisseur. Râvanen s’assit sur son trône pour recevoir l’ambassadeur, 
et ne daigna point lui offrir de siège. Indigné de l’insulte faite à son caractère, le singe roula les 
anneaux de sa queue les uns sur les autres et s’assit dessus à la hauteur du trône de Râvanen. Râva¬ 
nen demanda au singe qui il était pour oser s’asseoir à la même hauteur que lui : Angaden lui répon¬ 
dit qu’il était le fils du roi des singes, et qu’il venait au nom de Râmen le menacer, s’il rèfusait plus 
long-temps de rendre Sîdadêvi h. son époux, de porter le fer et la flamme dans le royaume d’Ilangai. 
Comme Râvanen voulait faire saisir l’audacieux envoyé, celui-ci donna un coup de pied au trône, 
le renversa avec le roi, et se retira précipitamment vers Râmen (5). Ce prince, dès lors convaincu que 
la guerre était son unique ressource, donna à son armée l’ordre de se mettre en marche. Dès qu’il 
fut entré dans le royaume de Râvanen , il détacha de tous côtés des partis pour dévaster les villes et 
ravager les campagnes. Râvanen vint à la rencontre de Râmen avec une formidable multitude de 
géants; les deux armées se joignirent; les singes firent un tel carnage des géants, que Râvanen 
demeura seul sur le champ de bataille ; mais comme il avait perdu sa monture et toutes ses armes, 
ses ennemis jugèrent indigne de leur courage de l’assaillir, et lui permirent de chercher son salut 
dans la fuite. Quelques jours après, Râvanen assembla de nouveau une nombreuse armée de géants ; 
cette fois, les singes leur arrachèrent le nez et les oreilles, et leur coupèrent les bras ; Anoumanten 
les entortillait dans sa queue au nombre de deux mille à la fois, et les lançant comme avec une fronde, 
assommait de leurs corps les autres géants ; aussi l’armée de Râvanen fut-elle presque complète¬ 
ment détruite. Pour réparer cette seconde défaite, Râvanen envoya, une armée plus nombreuse en¬ 
core sous les ordres d’ Indirachitou , son fils aîné, dont le char seul était traîné par mille chevaux. 
Il y eut ce jour-là une affreuse mêlée ; on se battit avec fureur de part et d’autre ; la nuit qui survint 
sépara enfin les deux armées. Indirachitou recourant alors à l’incantation , plaça un serpent sur la 
corde de son arc et lança cette fatale flèche sur ses ennemis pendant leur sommeil; le serpent en¬ 
veloppa leurs pieds dans ses replis et les frappa tous d’immobilité , tous , à l’exception de Râmen et 
de Latchoumanen (6). Ces deux princes s’étant éveillés et voyant toute leur armée engourdie par un 
sommeil de mort, furent consternés ; les dieux eux-mêmes qui assistaient d’en haut à cette terrible 

( 1 ) Je doute à peine que'Ies Tamouls n’aient fait honneur de ce pouvoir surnaturel au sage Agastya , dont le nom se pré¬ 
sente dans leurs légendes à tous les endroits où s’accomplissent des prodiges, et que l’on peut considérer comme le patron 
de l’Inde méridionale. E. J. 

( 2 ) J’ai scrupuleusement conservé dans ce passage l’orthographe du manuscrit, les dictionnaires tamouls qui sont à ma 
disposition ne me présentant point la forme correcte de ces deux mots ; je puis seulement conjecturer que le second est ter¬ 
miné par le mot pillai, formant une espèce de diminutif. On trouverait sans doute les détails de cette légende dans le Sêlou- 
mâhâtmya , ou Recueil de traditions relatives au pont construit par Rama. E. J. 

(3) Incorrectement écrit dans l’original vray candam. Vaïkountha, l’un des noms de Yichnou, est aussi celui du ciel qu’il 
habite. On propose plusieurs étymologies de ce nom ; la plus vraisemblable est celle qui l’explique par séjour de ceux qui 
sont dégagés de l’illusion. E. J. 

(4) L’auteur commet ici une légère inexactitude ; Angada n’était pas le fils du chef des singes qui accompagnait Rama dans 
son expédition , c’est-à-dire de Sougrîva ; son père était Bail, qui régnait sur les Vânara au moment de l’arrivée de Rama 
dans l’Inde méridionale , et qui, mortellement blessé par ce héros, partagea son royaume entre son fils Angada et son frère 
Sougrîva, après leur avoir recommandé de suivre le prince d ’Ayôdliyâ dans son expédition contre Lankâ. E. J. 

(5) Les diverses autorités ne s’accordent pas sur les circonstances de cette ambassade ; Angada , dans le drame intitulé 
Mahâvîratcharitra , accomplit plus dignement sa mission, et s’échappe au moment où Râvana, ne pouvant contenir sa fureur, 
donne l’ordre de lui infliger un châtiment honteux ; les choses se passent à peu près de même dans le Hanoumannâtaka. E. J. 

(6) L’arme magique lancée par Indradjit est nommée dans les textes nâgapâsha ; ce mot peut signifier nœud coulant formé 
de serpents ; mais les Indiens l’interprètent ordinairement par nœud coulant propre à entraîner et à terrasser les éléphants ( nâga ) : 
le nâgapâsha est une des armes divines dont il a été fait mention dans une autre note. Le récit de notre auteur ne s’accorde 
pas d’ailleurs avec celui du Hanoumannâtaka, suivant lequel Rama et Lakchmana furent seuls atteints par cette arme fatale. E. J. 


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RELIGION DES MALABARS, 
lutte, commencèrent à concevoir de tristes pressentiments sur son issue ; mais Kerouden (i), la mon¬ 
ture ordinaire de Vichnou, s’apercevant que l’enchantement consistait seulement dans les étreintes 
dont le serpent avait lié les singes, se précipita sur le reptile et le mit en pièces ; les singes se relevèrent 
aussitôt de leur mortel assoupissement, aux cris de vive Râmen ( 2 ) ! Indirachitou , qui s’était confié 
dans le pouvoir de cet enchantement, fut frappé de stupeur en entendant leurs acclamations ; il 
reconnut dès lors que Râmen ne pouvait être qu’une incarnation de Vichnou, et se retira, persuadé 
que tous les efforts qu’on tenterait contre lui n’obtiendraient pas un plus heureux succès (3); mais 
Râvanen, qui ne pouvait croire à la nature divine de Râmen, fit appeler son frère Koumbakarnen, 
qui était alors dans son temps de sommeil. Ce géant, en effet, dormait six mois de suite et ne man¬ 
geait qu’un seul jour par année ; mais il ne pouvait être rassasié qu’avec une charge de mille cha¬ 
riots de vin , de riz et d’autres provisions. Râvanen envoya des cavaliers le chercher; ils passèrent 
et repassèrent plusieurs fois sur son corps sans l’éveiller; quand il aspirait l’air, les hommes et les 
chevaux étaient entraînés dans ses narines, et quand il respirait, son souffle les rejetait avec une 
telle violence qu’ils étaient brisés contre terre. On essaya en vain plusieurs autres moyens pour le 
tirer de son profond sommeil ; on s’avisa enfin de faire entrer dans ses narines des troupeaux de 
chèvres dont les bonds pétulants chatouillèrent si désagréablement ses membranes, qu’il s’éveilla 
en sursaut. Après avoir fait son repas ordinaire, il se rendit auprès de Râvanen. Le premier jour 
qu’il fit l’essai de ses forces contre les ennemis, il avala les singes comme des mouches, et en détrui¬ 
sit des myriades. Le roi des singes s’avança pour diriger un coup contre lui ; le géant le souleva 
comme un mouton et le chargea sur ses épaules. Il fut si satisfait de cette capture, qu’il ne voulut 
pas en attendre d’autre et emporta son prisonnier pour en faire présent à Râvanen; mais tout écu- 
mant encore du vin qu’il avait bu la veille, il tomba et s’endormit en chemin. Le roi des singes, 
profitant de cette heureuse occasion , lui coupa la moitié du nez et courut l’apporter à Râmen. Quand 
Koumbakarnen se fut éveillé , il s’aperçut que son prisonnier s’était échappé ; il n’en alla pas moins 
se présenter à son frère, qui lui demanda aussitôt si c’était dans la bataille qu’il avait perdu la moitié 
de son nez. Le géant, exaspéré par cette cruelle insulte, se précipita furieux sur les singes, qui 
lui échappèrent par une fuite rapide. Râmen demeura seul pour recevoir son choc ; il l’atteignit d’une 
flèche qui lui coupa un bras, puis de plusieurs autres qui séparèrent du tronc le second bras et les 
deux cuisses. Le géant étant alors tombé dans son sang, pria Râmen de lui trancher la tête et de 
l’envoyer dans les eaux ténébreuses situées au-delà des mondes connus. Râmen lui accorda cette 
grâce , et la flèche dont il atteignit la tête du géant l’emporta jusque dans les eaux ténébreuses (4). 

Survivant à tant de perles, Râvanen espéra que le sort des armes lui serait enfin favorable; il 
s’avança à la tête d’une armée de géants. Latchoumanen voulut s’opposer à lui ; mais le roi à'Ilangai 
le tua et ne se retira qu’après avoir mis en déroute l’armée entière des singes. Râmen , vivement 
affligé de la perte de son frère, envoya aussitôt Anoumanten chercher l’herbe sandini , qui croit sur 
un rocher à quelque distance à'Ilangai, et qui possède la vertu de ressusciter les morts (5). Arrivé à 
ce rocher, Anoumantem avait oublié le nom de l’herbe salutaire; comme il ne voulait cependant 
point retourner sur ses pas, il arracha le rocher et l’apporta à Râmen. On approcha l’herbe sandini 
de Latchoumanen et de tous les guerriers tués dans la bataille; ils se levèrent tous aussitôt pleins de 
vie. Râmen ordonna à Anoumanten de remettre le rocher à sa place ; le singe, pour s’éviter la peine 
de le reporter, fit une fronde de sa queue , et lançant le rocher, le fit retomber à la place qu’il 
occupait auparavant. Les singes, ressuscités une seconde fois , crièrent encore vive Râmen! 


( 1 ) Kerouden est la forme tamoule de Garouda. Ce personnage mythologique, dont les Indiens ont appliqué le nom à une 
espèce de milan, est l’ennemi naturel des serpents ou nâga ; il a plusieurs fois vengé sur eux les cruelles offenses que reçut 
Vinatâ sa mère de Kadrou la mère des nâga; on le représente ordinairement portant au cou un serpent en forme de collier. E. J. 

( 2 ) Ces mots qu’on est d’abord tenté de considérer comme une méprise de l’auteur, tant ils paraissent étrangers au sujet, 
ne sont cependant qu’une traduction un peu libre de l’acclamation dont les Indiens saluent leurs princes : vive Rama! repré¬ 
sente dans le style de notre auteur djayatou Râmah; victoire à Rama ! E. J. 

(3) Ce récit n’est pas conforme à la tradition généralement reçue , suivant laquelle Indradjit, toujours fidèle à la cause 
de son père , fut surpris et tué par Lakchmana pendant la célébration d un sacrifice. E. J. 

(4) Il est facile de reconnaître que les Tamouls ont exagéré le personnage de Koumbhakarna comme celui de Hanoumân ; 
d’une figure étrange et horrible, ils ont réussi à tirer une figure grotesque et hideuse; une pareille transformation était tout 
à fait dans les moyens de leur esprit. Le meilleur commentaire du texte qu’on vient de lire est la représentation de Koum- 
bhakarna tracée par les peintres indiens ; elle rappelle les héros de l’ingénieuse composition de Rabelais. E. J. 

(5) Sandini est une altération tamoule peu régulière du sanskrit sandhani , 1 un des noms dune plante fabuleuse, qui est 
nommée vichalyâ dans YHanoumannâtaka ; on lit dans cette composition que l’herbe vichalyâ croît sur la montagne Drou- 
hina située à six millions d 'yâdjana de Lankâ. Lé Mahâvîratcliaritra s’éloigne de ces deux traditions ; Hanoumân, suivant 
ce drame, brisa la montagne qui contient 1 ’amrita, et apporta ce breuvage salutaire aux héros tombés dans le combat. E. J. 

25 


98 


RELIGION DES MALABARS. 

Encouragé par son premier succès, Râvanen renouvela la guerre en rassemblant les géants de 
tous les mondes : Râmen lança contre eux une flèche enchantée dont l’effet fut tel que ces géants 
s’entretuèrent les uns les autres (i). Dévendiren avait envoyé à Râmen un char de guerre non moins 
rapide et non moins magnifique que celui de Râvanen; les deux héros montèrent sur leurs chars, et 
s’élevant dans l’air, se livrèrent un long combat ; mais n’ayant encore pu réussir à décider la lutte, 
ils se retirèrent chacun vers son armée. Râmen , voulant enfin terminer par un seul coup ces guerres 
désastreuses, appela Râvanen à un nouveau combat; il lui trancha successivement ses dix têtes; 
mais il ne les avait pas plus tôt abattues qu’elles se rejoignaient au corps. Vibîchanen , qui connais¬ 
sait le seul endroit où Râvanen fut réellement vulnérable, avertit Râmen qu’il ne servirait de rien 
de couper les têtes, les bras ou les jambes de son ennemi, parce que ces membres reviendraient 
toujours se joindre au tronc, mais qu’en le frappant au nombril, où était concentrée toute sa force, 
il était assuré de le tuer; Râmen , se confiant à ce conseil, porta un coup mortel à son ennemi ( 2 ). 
Devenu maître de tous ses états, il en donna le gouvernement à Vibîchanen, pour prix de son dévoue¬ 
ment. Râmen fit alors amener Sîdadévi en sa présence ; mais il ne lui permit de s’approcher de lui 
qu’après avoir donné des preuves certaines de la chasteté qu’elle avait conservée pendant son séjour 
dans le palais de Râvanen. Sîdadévi , pour satisfaire aux justes exigences de son époux , fit allumer 
un grand feu, et y entra en présence de tous les dieux. Après être restée plusieurs heures au milieu 
des flammes ; elle se retira sans en avoir été atteinte, et se purifia ainsi de tout soupçon (3). Vibîchanen 
fit présent à Râmen et à Sîdadévi d’un char magnifique qui devait les ramener dans leur royaume (4) ; 
Râmen y fit monter l’armée entière des singes ; mais comme il en manquait un à son appel, et qu’il 
ne voulait quitter Ilangâi qu’avec son armée au complet, il écrivit promptement une lettre à Yama- 
tarmarâyen qu’il soupçonnait d’avoir enlevé le singe, et la lui envoya au bout d’une flèche ; Yamen 
se trouva fort embarrassé; il ignorait en effet ce qu’était devenu le singe, qui était resté écrasé 
entre les doigts de Koumbakarnen; il supplia donc Brahma de lui créer un singe le plus tôt possible ; 
Brahma consentit à lui en créer un, et Yamen l’envoya immédiatement à Râmen (5). Ce héros, 
n’étant plus retenu par aucun soin , retourna dans le royaume d 'Ayôdi. 

Râmen continua long-temps un règne illustré par la valeur et par la justice. Un jour enfin Yama- 
râyen vint visiter Râmen, et le pria, ayant à lui parler de choses secrètes, de ne permettre à personne 
d’interrompre leur entretien. Râmen ordonna à Latchoumanen de veiller sur la porte et de n’en per¬ 
mettre l’accès à personne ; Yamatarmarâyen représenta alors à Râmen qu’il vivait depuis dix mille 
ans sur la terre, qu’il y avait accompli de grandes actions, et qu’il était temps enfin qu’il songeât à se 
retirer delà société des hommes. En ce moment, se présenta un pénitent qui désirait voir Râmen; 
Latchoumanen , craignant de s’attirer quelque malédiction , n’osa pas lui défendre l’entrée de la salle. 
Yamatarmarâyen et le pénitent furent à peine sortis, que Râmen, furieux contre son frère, le 
chassa de son palais. Latchoumanen , poussé par le désespoir, alla se jeter dans une rivière, et y dis- 
parpt, après avoir repris la forme d 'Adichéchen. Râmen , vivement affligé de la mort de son frère, 
se dirigea vers cette rivière accompagné de Paraden et de Chatourouken , avec l’intention de rendre 
les derniers devoirs à son frère ; là, abattu par l’affliction et pouvant à peine se soutenir, il s’appuya 
sur les épaules de ses frères, les transforma l’un en cliangou et l’autre en chakaram, et après les avoir 
replacés sur ses doigts, disparut lui-même pour retourner au ciel (6). 

( 1 ) Cette flèche enchantée était une arme divine ; les textes la nomment môluma , qui produit l’illusion. E. J. 

( 2 ) Ce récit ne s’accorde avec aucune des traditions recueillies dans les poèmes sanskrits ; le Râmâyana , le Raghouoamsha, 
le Mahâoîratcharitra , Y Anargharâghaoa et les autres autorités nous représentent Rama abattant sous un seul trait les dix têtes 
de son ennemi, et lui arrachant la vie par ce coup fatal. Les Tamouls ont voulu embellir par le merveilleux un récit qui 
était trop simple pour leur plaire ; ils n’ont réussi qu’à charger leur composition de circonstances puériles. E. J. 

(3) Cette épreuve 11 e justifia pas complètement Sîlâ aux yeux de Rama; la calomnie s’attacha à son épouse, et renouvela 
dans son esprit des soupçons qu’il ne lui fut plus possible d’en écarter ; cédant à leur importunité, il répudia Sîtâ, qui se 
retira dans une forêt sur les bords du Gange. Quelques années après elle fut enlevée à ses regrets par la Terre , qui la reçut 
dans son sein pour la soustraire à l’outrage d’une seconde épreuve. E. J. 

(4) Vibhîchana fit présent à Rama du célèbre char pouchpaka que Râoana son frère avait enlevé à Kouoêra en même temps 
que son royaume et ses trésors. De retour à Ayôdhyâ , Rama renvoya à Kouoêra son char merveilleux. E. J. 

(5) On reconnaît encore ici le caractère particulier de puérilité qui distingue les additions faites par les Tamouls aux tra¬ 
ditions mythologiques de l’Inde supérieure. E. J. 

(6) Ce récit complète le cadre mythologique dans lequel les Tamouls ont fait entrer le Râmâyana, à l’exemple des Pourâna 
et des mahâkâoya de la littérature sanskrite. On peut remarquer une grande ressemblance de détails entre la légende de Rama 
telle qu’elle est exposée dans ce chapitre, et la narration épique de la même légende dans le Raghouoamsha ■ ainsi le trait le 
plus caractéristique du Râmâyana tamoul, l’apparition pendant le sacrifice à Shiva d’une figure divine apportant à Dasha- 
ratha l’espoir d’une postérité, se retrouve dans le poème que j’ai cité, avec cette différence cependant que la figure sortie du 
feu offre au roi non pas une boule de riz pongal , mais une coupe remplie d’un breuvage qui n’est autre que la semence 
de Vichnou sous l’apparence de lait. E. J. 


RELIGION DES MALABARS. 99 

Les Malabars gentils, qui ont une extrême dévotion pour Vichnou et pour les deux divinités qui 
reposent dans ses mains, portent des pendants d’oreilles en forme de chcmgou et de chakaram, tra¬ 
vaillés en or et enrichis de perles; ils espèrent gagner ainsi de grandes indulgences. Aussi percent-ils 
les oreilles a leurs enfants des 1 âge de deux ou trois ans; c’est un usage solemnel et régulièrement 
observé ( 1 ). Les Malabars chrétiens portent aussi le changou et le chakaram en forme dépendants 
d oreilles ; en vain M sr le patriarche d’Antioche leur a-t-il défendu de se parer de ces ornements, ils 
n’en ont pas moins persisté dans leur usage. 

CHAPITRE XXVIII. 

Culte des serpents chez les Malabars ; pendants d’oreilles en forme de serpent. 

Entre toutes les espèces de serpents, celle qu’on nomme nâgapâmbou ( 2 ) passe pour la plus 
noble ; elle est adorée par les Malabars comme une divinité. Adichêchen (3) est le roi de cette caste 
de serpents; les Malabars disent que sur ses mille têtes il supporte le monde que nous habitons, et 
qu’il se métamorphose toutes les fois que Vichnou vient s’incarner sur la terre, afin de l’accom¬ 
pagner partout comme son plus fidèle serviteur. 

Le poison du nâgapâmbou est si subtil, que celui qui est mordu par ce serpent meurt quelques 
heures après, à moins d’être promptement secouru. Il y a cependant des bateleurs qui nourris¬ 
sent chez eux des nâgapâmbou } et qui, après les avoir dressés à faire mille gentillesses, les portent 
au marché public, où ils les font danser et courir, sans qu’ils nuisent à personne ( 4 ). 

Des soldats de Pondichéry ayant, il y a quelque temps, tué dans leur corps de garde un ser¬ 
pent nâgapâmbou , les Malabars gentils accoururent aussitôt, se lamentant et jetant de grands 
cris : après l’avoir enlevé avec beaucoup de respect, et avoir même ramassé la terre sur laquelle 
il avait été tué, ils allèrent l’enterrer hors de la ville. Lorsque les gentils veulent offrir un 
sacrifice aux nâgapâmbou, ils vont en tous lieux chercher le trou d’un de ces animaux, et là 
même lui sacrifient un coq (5). 

Les femmes malabares gentiles et chrétiennes portent des pendants d’oreilles en or, qui ont la 
forme de la tête du nâgapâmbou, et auxquels on donne le nom de nâgavadam ( 6 ). On raconte à ce 
sujet la fable suivante. 

( 1 ) Voyez, sur cette cérémonie qui parait accompagner le tchoûlâkârya , une note se rapportant au chapitre 11 de la seconde 
partie de ces extraits. E. J. 

( 2 ) Incorrectement écrit dans l’original nahampampou. Le nâgapâmbou (serpent nâga ), que les Tamouls nomment aussi par 
un singulier euphémisme nallapâmbou ( le bon serpent ) est le terrible cobra di capello , ou serpent à chaperon, dont on peut 
voir des représentations exactes dans plusieurs livraisons de YInde Française. Il est constant que le nom de nâga ne lui a pas 
toujours exclusivement appartenu, et a été dans d’autres temps et dans d’autres contrées attribué à des êtres soit réels, soit 
fictifs, qui n’avaient rien de commun avec ce reptile ; les nâga de la mythologie épique sont comme les dragons de l’antiquité 
grecque , des serpents dont les formes, grandes et terribles , représentent dignement les races guerrières et ennemies dont 
ils sont le symbole. E. J. 

(3) Adishêcha ou Shêcha , nommé aussi Ananta ou Y infini, est une création du nârâyanisme ; les veclmavites modernes 
ont attribué à Shêcha le nom , le titre et le caractère de Vâsouki , l’ancien roi des nâga , célébré dans les poésies épiques et 
traditionnelles des Indiens. Le seul avatâra de Shêcha que connaisse la mythologie classique est sa transformation en Bala- 
râma , frère de Krichna , la plus récente des incarnations de Vichnou; la timide réserve qu’ont montrée en ce point les 
vechnavites , si empressés à appliquer les anciennes légendes aux noms nouveaux qu’ils mettent en honneur, me paraît être 
un aveu irrécusable de l’origine moderne de ce personnage mythologique. Le nom d ’Adishêcha est composé de Shêcha et de 
l’épithète âdi, premier, primitif, qui se trouve jointe à quelques autres noms de divinités. Adishêcha est représenté sur la 
planche 1 de la 11 e livraison de YInde Française. E. J. 

(4) Voyez la planche m de la xvi® livraison de YInde Française. Les psylles sont nommés âhitoundika en sanskrit et pâm- 
bâtti en tamoul ; leur industrie paraît être depuis long-temps connue dans l’Inde ; on voit un psylle figurer dans le drame 
sanskrit intitulé Moudrârâkchasa ; cettë description se lit dans un autre drame de la même époque, le Shâradâtilaka : « voici que 
» s’approche le psylle, avec son serpent et son singe ; sur sa tête il porte une touffe de plumes de paon ; un de ses bras est 
» enveloppé de jeunes pousses de vigne, l’autre est orné d’un bracelet de coquillages ; ses cheveux, relevés en une seule 
» touffe, sont suspendus au-dessus de son front, tandis qu’au-dessous de l’une à l’autre oreille s’étend une seule ligne de 
» cendres. H répète la formule magique de Garouda , et méditant sur son maître spirituel, il ouvre avec précaution son 
» panier et en tire le reptile, qu’il excite doucement ». Il faut ajouter à ces indications quelques détails curieux sur la danse 
des serpents , qui se lisent dans l’ouvrage de M. de la Flotte. On nomme pidâren sur la côte de Coromandel les psylles qui 
font profession de prendre les serpents dans leurs trous, et de guérir les piqûres de ces reptiles. E. J. 

(5) Si un Indien est assez heureux pour qu’un nâga soit venu se nicher dans quelque coin de la maison qu’il habite, il ne 
manque pas de mettre chaque jour un vase plein de lait à la portée de son hôte ; de plus il lui offre en sacrifice à certains 
jours un coq ou un autre volatile domestique. On trouve des détails curieux sur le culte rendu à ce serpent dans l’ouvrage 
de M. Dubois intitulé : Mœurs et institutions des peuples de l’Inde , T. n , p. 435. E. J. 

( 6 ) Nâgavadam , ou plus correctement nâgapadam , signifie pendant d'oreille en firme de nâga ; ce bijou est le plus souvent 
d’argent. E. J. 


RELIGION DES MALABARS. 


100 

Rouvoumi , femme du brahmane Youdagen (1), fut mordue par un serpent nâgapàmbou. Ce 
brahmane conjura le nâgapâmbou de venir lui avouer pour quel motif il avait donné la mort à sa 
femme. Le nâgapâmbou se présenta en effet, et lui dit que s’il l’avait mordue, ce n’avait point été 
de sa propre volonté, mais qu’il l’avait fait, parce que Brahmâ avait écrit dans la tête de Rouvoumi 
qu’elle devait, ce jour-là, mourir de la morsure d’un nâgapâmbou (2). « ( C’est faux, répliqua le 
» brahmane; suivez-moi à cette heure même devant Brahmâ; je veux savoir la vérité. » Dès qu’ils 
furent arrivés devant Brahmâ, ce dieu fit appeler son secrétaire Cliitirapoutiren ( 3 ) pour examiner 
la destinée de cette femme ; il se trouva en effet qu’elle devait mourir de la morsure d’un nâga¬ 
pâmbou. Après avoir donné gain de cause au serpent, Brahmâ, pour le récompenser de l’exactitude 
qu’il avait montrée à exécuter ses ordres, ordonna aux femmes d’avoir une grande vénération pour 
le nâgapâmbou , et déclara que celles qui porteraient la forme de sa tête en manière de pendants 
d’oreilles, seraient préservées de tout mal, et acquerraient de grandes indulgences pour la rémission 
de leurs péchés (4). 

CHAPITRE XXIX. 

Latchimi transformée en basilic. 

Il y a trois espèces de basilics, savoir : Y erichnatoulaclii, Y ichtirîtoulachi et le toulachi proprement 
dit ; la déesse Latchimi s’est, suivant l’opinion des gentils , transformée en ces trois espèces de ba¬ 
silics ( 5 ). Les brahmanes ont toujours un plant de basilic dans leur cour ou dans leur jardin à peu 
de distance de leur maison. Tous les jours, le matin, vers midi et le soir, après s’être purifiés, et 
avant de prendre leur repas, ils trempent quelques feuilles de basilic dans un pot d’eau ; ils s’ar¬ 
rosent la tête de cette eau , et ils en boivent ; car ils sont persuadés qu’elle a acquis la vertu 
d’effacer les péchés; ils répandent aussi un peu de cette eau au pied du basilic, et tournent trois fois 
autour de cette plante ; ils l’adorent ensuite, les mains élevées sur la tête, lui font un sacrifice de 
riz , de morceaux de cocos et de figues pilées. Les brahmanes s’assemblent tous les vendredis pour 
offrir au basilic un sacrifice plus solemnel, dont les matériaux sont une espèce de pain de riz, des 
figues pilées, des morceaux de cocos et du sucre; ils ornent le basilic des fleurs d’autres plantes, 
l’encensent, et lui offrent de l’arèque et du bétel ; puis ils mangent ensemble toutes les choses 
offertes et boivent de l’eau sucrée dans laquelle on a fait bouillir du poivre et du gingembre. Pendant 
toute la durée du mois, qui correspond à notre mois de novembre , les brahmanes célèbrent trois 
fois par jour la cérémonie qu’on vient de décrire , et font ces offrandes d’abord au basilic, puis en¬ 
suite à une tige de nelli qu’ils plantent au pied du basilic ; les autres jours de l’année, ils ne plan¬ 
tent point de nelli pour célébrer cette cérémonie (6). 


( 1 ) Quelque suspecte que soit la forme de ces noms propres, je l’ai respectée, parce que n’ayant rencontré cette légende 
dans aucun ouvrage original, les moyens me manquent pour restituer ces noms avec certitude ; ie conjecture seulement que 
Rouvoumi est une leçon incorrecte pour Roûvini, en sanskrit Roiîpinî. E. J. 

( 2 ) Les Indiens sont persuadés que chaque homme porte dans les lignes de son crâne sa destinée écrite de la main de 
Brahmâ au moment de la naissance ; aussi nomment-ils la destinée lalawidi, ordre que l'on porte sur sa tête. E. J. 

(3) Ce nom, inexactement écrit dans l’original Silrapoutren , me paraît être une variante fautive de Tchilragoupta ; c’est 
en effet ce personnage mythologique qui tient le registre des actions humaines et qui y inscrit la destinée de chaque homme 
au moment de sa naissance. Mais Tchilragoupta est considéré par tous les mythologues comme le secrétaire de Yama, et non 
comme celui de Brahmâ. E. J. 

(4) Je répare mie omission de l’auteur en faisant mention d’une autre espèce de pendants d’oreilles que l’on porte égale¬ 
ment dans une intention religieuse ; elle est nommée râvarâkou , êt a la forme d’une demi-lune. Les femmes d’une certaine 
caste ne portent d’autres pendants d’oreilles que des lames d’or roulées et nommées ponnôlai ou feuilles d’or. E. J. 

(5) Une autre légende, celle qui se rapporte à Vrindâ , nous montre aussi Lakchmî transformée simultanément en trois 
plantes différentes, qui paraissent d’ailleurs n’avoir aucun rapport avec celles qui sont désignées dans ce chapitre. Le tou¬ 
lachi ou toulasî est Yocymum sanctum de notre nomenclature botanique ; je ne puis déterminer aussi précisément la synonymie 
linnéenne de Y ichtirîtoulachi ( ioulasî des femmes ) , et moins encore celle de l’espèce nommée dans le texte erichnatoulachi 
( probablement une leçon fautive pour kirichnatoulachi , toulasî violacée ) : la première de ces trois espèces paraît être iden¬ 
tique avec celle qui est nommée kathindjara en sanskrit. Je profite de l’occasion que m’offre cette note pour substituer à des 
conjectures la forme correcte d’un autre nom de plante cité dans un chapitre précédent ; il s’agit du cillai , au sujet duquel 
l’auteur a commis l’erreur de donner à la plante le nom de ses feuilles , villuipatiri. E. J. 

(6) Cette description est la plus complète que je connaisse des cérémonies religieuses célébrées en l’honneur du toulasî : il 
est à regretter que l’auteur qui a consacré des notices par ticulières à presque tous les objets de la vénération des Indiens, ait 
négligé de nous faire connaître les traditions populaires de l’Inde méridionale relatives à la célèbre pierre sâlagrâma ou am¬ 
monite de la rivière Gandakî ; on trouve sur ce sujet quelques renseignements curieux, mais insuffisants, dans les Essais sur 
l’Inde de M. de la Flotte. E. J. 


RELIGION DES MALABARS. 


101 


CHAPITRE XXX. 

Couronne à longue queue ou poüchàram (i). 

Les Malabars gentils reconnaissent sept pidariyvr, ou sept grandes maîtresses des démons, savoir : 
Piramâni , Mâgechouri, Kavoutnari, Narayant, Carâgi , Indirâni (2). Ces pidariyâr ou démons 
femelles sont des manifestations des principales déesses. Elles dominent dans ^chaque ville sur tous 
les autres démons. Les pagodes qui leur sont consacrées sont toujours situées hors des villes sur 
les grands chemins ; les gentils frissonnent de peur quand ils passent la nuit devant ces pagodes ; 
car quelques-uns y ont été, dit-on , cruellement maltraités. 

Chaque ville célèbre tous les ans, en l’honneur de sa pidariyâr, une fête solemnelle. Les individus 
des castes Palli et Totti ( 3 ) sont chargés d’en diriger les cérémonies, parce que ce devoir est attaché à 
leur condition ; les chrétiens qui appartiennent à ces castes doivent également leur assistance à cette 
célébration. Voici l’ordre de la cérémonie : pendant les quinze jours qui précèdent la fête, un indi¬ 
vidu de la caste Palli et un de la caste Totti parcourent de nuit les rues de la ville, tenant un sabre 
en main et annonçant la fête de la pidariyâr : le Totti ne porte de pendants ou nâgavadam, qu’à une 
seule oreille, et n’a qu’un seul pied chaussé. Les individus de ces castes observent aussi long-temps 
un jeune rigoureux; pendant tout ce temps, ils ne prennent d’aliments et de sommeil qu’en plein 
air, et s’interdisent l’entrée de toute maison. Le jour de la fête , ils parent leur tête de couronnes de 
fleurs terminées par des queues qui pendent jusqu’à la ceinture; c’est une marque distinctive qui an¬ 
nonce leur caractère de sacrificateurs de la pidariyâr ; c’est pourquoi on les nomme pallichatikârer (4 ), 
gens qui sacrifient aux pidariyâr. Ils font une procession dans les rues de la ville ; on allume des 
lampes au-devant des portes sur leur passage; les gens riches font quelquefois égorger un mouton 
par les sacrificateurs. Lorsque la procession approche de la pagode, un d’entre eux tranche la tête à 
un mouton, recueille tout le sang dans un pot, et y mêle un peu de riz; il arrache ensuite les intes¬ 
tins du mouton et les jette sur son cou en forme de bandelettes pour témoigner en présence des 
démons qu’il vient d’offrir un sacrifice à leur grande maîtresse. Les sacrificateurs vont enfin tous 
ensemble jeter aux quatre coins de la ville le sang et le riz mêlés, pour conjurer les démons, au nom 
de leur grande maîtresse , de ne faire aucun dommage ni à la ville ni aux biens de la terre ( 5 ). 

Les PP. Jésuites de Pondichéry, qui emploient tout leur zèle, comme ils le prétendent dans 
leurs lettres, à inventer chaque jour quelque nouveau moyen d’exciter la dévotion des Malabars 
chrétiens, se sont avisés de se parer, dans une cérémonie religieuse , de couronnes de fleurs à lon¬ 
gues queues , semblables à celles que portent les pallichâtihârer; le P. Tachard, qui officiait à la fête 
du Saint-Sacrement, donna la bénédiction la tête ceinte d’une couronne de cette espèce : les PP. de 
Breville, Dolu et Turpin en portaient de pareilles. Il est cependant certain que cette couronne est 
l’insigne de ceux qui se consacrent au culte des sept démons femelles. 

(1) J’ai ainsi modifié ce mot, qui se lit poulcharam dans l’original ; il ne se trouve pas dans les dictionnaires tamouls que 
je puis consulter : il représente sans doute un mot sanskrit poûdjâra dont l’analogue existe dans le tamoul poûchâri. E. J. 

(2) Les Pidariyâr sont évidemment les Mâtri ou énergies divines de l’Inde supérieure ; je ne puis d’ailleurs déterminer 
l’orthographe de leur nom tamoul, parce qu’il ne se trouve dans aucun des dictionnaires qui sont à ma disposition ; je puis 
seulement conjecturer qu’il est terminé par la particule honorifique âr. Les noms des Pidariyâr, au nombre de six seu¬ 
lement dans l’original, sont’presque méconnaissables dans les leçons fautives Pranami, Mokechourray, Cadoumari, Navami et 
Varaskia ; le nom omis est Kâvouvéri, l’énergie de Kouvêra, ou Nârachingi, l’énergie de Nârasimha. Les diverses listes de 
Mâtri ne s’accordent en effet ni sur les noms, ni sur le nombre de ces abstractions divines ; les unes en comptent sept, les 
autres huit et d’autres encore seize. Ces déesses sont plus connues sous le nom de Shakti, énergies, que sous celui de Mâtri, 
mères, qui paraît emprunté à l’emploi honorifique du mot mère dans les langues de l’Inde méridionale. E. J. 

( 3 ) On trouve des notices exactes sur les Palli et les Totti dans les feuilles vi de la xv c et vi de la xm e livraisons de 1 Inde 
Française. Il faut éviter de confondre les Palli avec les Palier, qui paraissent former une division de la race des paria. La caste 
des Totti est, suivant les traditions locales, originaire des environs du district de Kongou , entre Tritchinapalli et le Mciis- 
sour. E. J. 

( 4 ) Incorrectement écrit dans l’original pellichettikarer. Ce mot, composé de palli, habitation, de chati, pour le sanskrit 
shakti , et du suffixe kâren , signifie littéralement sacrificateurs des Pallishakii ou énergies divines qui président aux villes. E. J. 

( 5 ) Cette cérémonie appartient au culte primitif des tribus qui peuvent être considérées comme indigènes dans 1 Inde mé¬ 
ridionale : on ne possède encore que des renseignements bien incomplets sur les pratiques de ce culte ; on peut cependant in¬ 
duire des faits observés par les voyageurs, que les sacrifices sanglants sont à peu près les seuls que connaissent ces tribus, et 
que le sang des victimes est probablement la matière même du sacrifice , puisque dans presque toutes les circonstances, et 
surtout lorsque l’idole est une pierre dressée, les sacrificateurs recueillent ce sang poui en anoseï 1 idole. E. J. 



102 


RELIGION DES MALABARS. 


CHAPITRE XXXI. 

Rênougadêvi et Mâriyammai pidariyâr. 

Le culte de ces divinités est très-répandu parmi les Malabars; ils sont persuadés que Parachati (i) 
ou l’essence suprême s’est transformée en ces deux déesses; qu’elle a une fois pris naissance dans le 
sein de la femme d’un brahmane , sous le nom de Rénougai t a été unie au célèbre pénitent Chama- 
dakini , et a obtenu, avec la condition de déesse, le titre de Rênougadêvi; qu’une autre fois, elle 
s’est incarnée dans le sein d’une blanchisseuse, a été élevée dans la maison d’un paria, est restée 
vierge, et ayant, dès son enfance, manifesté sa nature divine, a été adorée sous le nom de Mâriy ani¬ 
mai , dans une pagode particulière ( 2 ). Ces deux déesses ont, dans l’opinion des Malabars, le pouvoir 
de guérir des plus terribles maladies. Rênougadêvi guérit du channiÇS ), de l’ophthalmie et de la lèpre ; 
on distingue quatre espèces de lèpre ; l’une couvre tout le corps de pustules ; elle est incurable ; 
aussi n’attribue-t-on pas à cette déesse le pouvoir d’en purifier; les autres ont pour symptômes de 
grandes taches rouges, blanches ou noires, qui s’étendent sur la peau ; ces trois lèpres, distinguées 
par la couleur des taches, ne se confondent jamais dans une même personne. Quant à Mâriyammai , 
elle ne guérit que de la petite vérole. Elles ont l’une et l’autre le pouvoir de délivrer les possédés des 
démons qui les obsèdent (4). Voici les fables que l’on rapporte au sujet de ces deux divinités. 

Rénougai , épouse du brahmane Chamadakini, avait long-temps mené une vie si pure et si chaste, 
que Shiva, pour honorer sa vertu, lui avait accordé un pouvoir surnaturel ; c’était, lorsqu’elle allait 
à l’étang chercher l’eau destinée aux sacrifices que son mari devait célébrer en l’honneur des dieux, 
de rapporter cette eau dans ses mains sous la forme d’une boule, sans avoir besoin d’aucun vase (5). 
Un jour qu’elle se trouvait au bord de l’étang, elle vit se réfléchir dans l’eau les traits de plusieurs 
rois d’une beauté parfaite et d’une grâce ravissante ( 6 ) ; elle fut si vivement émue de cette image, qu’elle 
conçut des désirs impurs ; privée au même moment du pouvoir que Shiva lui avait accordé, elle fut 
obligée de revenir chez elle sans apporter de l’eau à son mari. Il soupçonna aussitôt qu’elle avait 
failli à son honneur; il appela son fils Parachourâmen , et lui donna l’ordre de couper la tête à sa 
mère. Avertie de ce dessein, Rênougadêvi courut à la pagode de Mâriyammai pour se confier à sa pro¬ 
tection. Parachourâmen l’y poursuivit; comme il voulait entrer dans la pagode, Mâriyammai lui 
opposa une vive résistance, mais Parachourâmen , dans la lutte , abattit la tête de Mâriyammai , et, 
saisissant sa mère, lui fit éprouver le même sort ( 7 ). Après avoir ainsi exécuté les ordres qu’il avait reçus, 
il revint à la maison paternelle. Satisfait de son obéissance , son père lui demanda ce qu’il désirait pour 
prix de son obéissance. Parachourâmen , qui avait accompli son terrible devoir, l’âme pénétrée 
d’une vive douleur, supplia instamment son père de rendre la vie à Rénougai. Chamadakini ne pou¬ 
vant refuser cette grâce au dévouement de son fils, lui permit de rejoindre la tête de sa mère à son 
corps, l’assurant qu’il suffirait, pour la faire revivre, de verser un peu d’eau sur ses membres raidis. 


( 1 ) Parachati est la forme tamoule de Parashakti , qui signifie littéralement la suprême énergie-, elle est considérée par les 
mythologues comme une forme de Dourgâ , comme Y énergie ou la manifestation passionnée de Parashwa. E. J. 

( 2 ) Les traditions populaires des Tamouls ne s’accordent pas sur l’existence de ces deux divinités ; les unes ne reconnais¬ 
sent de différence ni d’essence, ni d’attributs, entre Rênoukâ et Mâriyammai , et réunissent ces deux noms sur un seul per¬ 
sonnage mythologique, en attribuant le dernier comme un titre à Rênoukâ devenue Mâtri-, les autres traditions distinguent 
ces deux déesses par leur origine, mais les rapprochent dans un supplice commun, comme pour trouver une occasion de les 
confondre et de les identifier ; il me semble que la dernière version doit avoir été inventée postérieurement par les paria pour 
faire participer à la divinité de Rênoukâ la paraitchi dont Parashourâma avait réuni le corps à la tète de sa mère. E. J. 

(3) Channi signifie simplement accès convulsif-, aussi entre-t-il souvent en composition avec d’autres mots qui déterminent 
la nature ou la cause des convulsions ; on l’emploie très-souvent dans le sens de choudagachanni , convulsions de matrice ; 
cette maladie est une des plus fréquentes et des plus dangereuses de l’Inde méridionale. E. J. 

(4) Voyez , dans la suite de ces extraits, le chapitre intitulé : Démoniaques. 

(5) Je pense qu’on doit expliquer cette fiction par une allusion au nom de Rênoukâ , qui signifie littéralement poudreuse , 
et qui peut être considéré comme une épithète de la terre : or les divers systèmes philosophiques des Indiens reconnaissent 
comme la forme propre du mélange des deux éléments la terre et l’eau , la forme ronde ( pindalâ ), parce que, suivant leurs 
observations, l’eau répandue sur la poussière se forme en globules. E. J. 

( 6 ) La version de cette légende, recueillie dans les Pourâna, rapporte que Rênoukâ aperçut réfléchi dans l’eau de l’étang 
un Gandharva qui passait dans l’air ; un regard trop complaisant lui fit perdre, avec la pureté de l’âme, le don qu’elle avait 
reçu de Shiva. E. J. 

( 7 ) Les circonstances de ce récit diffèrent nécessairement de celles de la version qui a été suivie dans la notice sur M⬠
riyammai ( feuille 1 de la xx e livraison de VInde Française ). Les Pourâna, qui ne connaissent point d’ailleurs la hideuse 
transformation de Rênoukâ , ajoutent que Parashourâma tua , en même temps que sa mère, ses frères, qui avaient refusé 
d’obéir à l’ordre cruel de Djamadagni. E. J. 


RELIGION DES MALABARS. 103 

Parachourdtnen retourna aussitôt à la pagode ; mais, dans le trouble qu’il éprouvait, il plaça la tête 
de Mâriyammai sur le cou de sa mère , et joignit celle de sa mère au corps de Mâriyammai ; ce fut 
dans cet état qu’il les ressuscita toutes deux. Chamadakini déclara alors à Rénougai qu’infidèle à son 
devoir, défigurée, immonde comme elle était, il ne la jugeait plus digne de s’approcher de lui; mais 
qu’il obtiendrait de Shiva qu’une pagode lui fût consacrée, où elle serait adorée comme une déesse, 
sous le nom de Rênougadévi. Shiva lui accorda en effet cette faveur en considération de la pénitence 
de son époux , et lui donna même le pouvoir de guérir du chahni , de l’ophthalmie et de trois espèces 
de lèpre. Aussi, voit-on souvent des femmes faire vœu de porter toute leur vie un bijou d’or sus¬ 
pendu au cou en l’honneur de cette déesse pour obtenir d’être préservées du channi. Quand on est 
attaqué de cette maladie ou de quelqu’autre de celles qui sont soumises à son influence, on lui offre 
en sacrifice, le jour vellikijamai , du riz pongal, et un mouton ou une poule tout au moins (i). Shiva 
accorda encore à Rênougadévi le pouvoir d’expulser les démons ; on célèbre tous les ans, en son hon¬ 
neur , une fête solemnelle semblable à celle de Mâriyammai qui sera décrite plus bas. Shiva donna 
également à Mâriyammai le pouvoir de chasser les démons et de guérir de la petite vérole. Lors¬ 
qu’une femme vient d’accoucher, on suspend au-dessus de la porte de la maison une poignée de 
feuilles de margousier comme le signe de la présence de Mâriyammai , pour empêcher les démons de 
rôder autour de l’enfant nouveau-né ( 2 ). Les grâces accordées par Shiva à ces déesses sont moins des 
bienfaits que des signes durables de l’impureté à laquelle elles sont condamnées. Aussi, les Mala¬ 
bars pensent-ils que la lèpre et la petite vérole sont réellement les déesses Rênougadévi et Mâriyam¬ 
mai , transformées en ces deux fléaux; ainsi, pour dire qu’une personne est atteinte de la petite 
vérole, on se sert de cette expression : ammai vilaiyâditchou, c’est-à-dire lavênérable dame se divertit (j$). 
Les personnes attaquées de la petite vérole sont considérées comme immondes, et communiquent 
leur impureté à tout ce qui les entoure. Aussi long-temps que cette maladie infecte une maison , on 
ne peut ni la balayer ni la tapisser de fiente de vache; ceux qui s’y trouvent ne peuvent non plus 
ni se laver la tête avec de l’huile, ni se peigner, ni donner leur linge à blanchir, ni enfin mâcher 
du bétel ; il leur est également défendu d’avoir commerce avec leurs femmes, alors même qu’elles 
ne seraient point affectées de cette maladie. 

On place auprès de la personne affectée de la petite vérole un vase plein d’eau, où trempe une 
poignée de feuilles de margousier, qui représente Mâriyammai. Les parents du malade font des vœux 
et des prières à cette déesse; les uns promettent d’aller demander en aumône du kanji (eau de riz) 
chez un blanchisseur, et de le faire boire au malade, qui n’a d’ailleurs pas à craindre de perdre sa 
caste pour ce fait (4) ; les autres s’engagent à faire mouler une figure du malade et à la consacrer dans 
la pagode de Mâriyammai (5); d’autres encore s’obligent à envoyer demander l’aumône dans chaque 
maison en l’honneur de Mâriyammai. Cette quête se fait ainsi : une pariate, servante de cette déesse, 
portant sur sa tête un vase rempli d’eau et de feuilles de margousier, tenant de la main droite quel¬ 
ques feuilles de cet arbre et un rotin, parcourt les rues de la ville, accompagnée de joueurs d’instru¬ 
ments et de plusieurs personnes chargées de recevoir les aumônes; lorsqu’elle s’arrête devant la 
porte d’une maison, elle donne aux joueurs d’instruments le signal de faire grand bruit, puis elle 
chante et danse, le vase sur la tête, avec une étonnante agilité, sans répandre une seule goutte 
d’eau (6) ; ceux qui ont le plus de dévotion pour Mâriyammai font brûler de l’encens devant son idole ; 
puis font apporter un peu de riz dans un vase, et, après l’avoir offert à Mâriyammai , le donnent 
aux collecteurs d’aumônes ; la danseuse, en récompense de leurs présents, dépose dans le vase quel¬ 
ques feuilles de margousier, que les gens de la maison se passent dans les cheveux ou attachent 


( 1 ) Le choix d’un mouton ou d’une poule pour victime indique généralement un sacrifice offert à une des divinités terribles 
oui Shakti. Le jour vellikijamai est le sixième de l’hebdomade indienne. E. J. 

( 2 ) Lorsqu’une famille est atteinte de la petite vérole, ses voisins attachent des touffes de feuilles de margousier aux mu¬ 
railles et au toit de leurs maisons, pour se préserver de la contagion. E. J. 

(3) Incorrectement écrit dans l’original ammai viliaditchou. Vilaiyâditchou signifie littéralement s’est divertie; c’est une 
forme peu régulière, mais substituée par l’usage vulgaire à la forme normale vilaiyâdoutou. Ammai , mere , est souvent em¬ 
ployé en tamoul comme titre honorifique. E. J. 

(4) Mâriyammai étant née dans la caste des vannâr ou blanchisseurs, il est permis au malade de boire du kanji préparé 
par un individu de cette caste ; le mot kanji, qui est passé dans la langue française sous [la forme cange , désigné 1 eau 
qu’on retire du riz après l’avoir fait long-temps bouillir. E. J. 

(5) Les temples des divinités populaires et locales, particulièrement ceux d ’Ayyanar, de Mannarsouvami et des Shakti , 
sont encombrés d’offrandes de ce genre. Il n’est pas nécessaire que la figure grossièrement moulée en terre cuite reproduise 
les traits de l’individu qu’elle est supposée représenter ; il suffit qu’un nom et une intention soient attaches a cette figure, 
pour que sa présentation produise tout l’effet qu’on peut en attendre. E. J. 

(6) On en voit même exécuter cette danse la tête chargée de plusieurs vases pleins d eau poses les uns sur les autres ; ces vases 
sont nommés en tamoul niraigaram. E. J. 


104 RELIGION DES MALABARS. 

à leur toque comme le signe extérieur de leur vénération pour Mâriyammai. Le cinquième jour de 
la maladie, les parents offrent à Mâriyammai un sacrifice de petits pains pétris de riz et de sucre ; ils 
les rangent d’abord autour du vase placé au chevet du malade , puis lui en font goûter ainsi qu’aux 
enfants de la maison. Le septième jour, on offre un autre sacrifice de petits pains pétris de riz et de 
lait caillé ; on les range aussi autour du vase, et on en donne à goûter au malade et aux enfants. 
Quelques jours après, on prépare de l’eau sucrée, on l’offre à Mâriyammai , puis on en. fait boire 
au malade. Quand il est convalescent, on fait une nouvelle offrande de petits pains pétris de riz et de 
lait caillé, et, après les avoir rangés autour du vase, on lui en donne à manger. On broie ensuite des 
feuilles de margousier et du safran , et on lui frotte le corps avec ce mélange (i) ; il sort alors accom¬ 
pagné de ses plus proches parents, qui portent un vase rempli d’eau et de feuilles de margousier; 
arrivé à un étang, il s’y baigne, et ses parents jettent dans l’eau le vase et ce qu’il contient, en ren¬ 
dant grâces à Mâriyammai d’avoir conservé une vie qui leur est chère ( 2 ). Cette cérémonie terminée, 
toute la famille retourne à la maison, et prend grand soin de la purifier avec de la fiente de vache. 

L’usage est encore que le convalescent se rende, en compagnie d’une servante de Mâriyammai , 
à la maison de quelque blanchisseur, pour témoigner sa reconnaissance à cette déesse; la danseuse 
porte sur sa tête un vase rempli d’eau et de feuilles de margousier, et tient en main quelques feuilles 
de cet arbre et un rotin; elle est précédée du convalescent, qui porte aussi une poignée de feuilles 
de margousier; les principaux parents les accompagnent avec des musiciens qui font un grand bruit 
de trompettes et de tambours pendant tout le chemin. Arrivés à la maison du blanchisseur, celui-ci 
apporte un pot rempli d’eau et la répand sur les pieds de la danseuse, comme pour en arroser ceux 
de Mâriyammai , qui est d’ailleurs présente dans les feuilles de margousier. 

On célèbre une fois chaque année une fête solemnelle en l’honneur de Mâriyammai. Les blanchis¬ 
seurs y remplissent les fonctions de sacrificateurs; sept ou huit jours avant la fête, ils vont, accom¬ 
pagnés de joueurs d’instruments, au son des trompettes et des tambours, demander dans toutes 
les maisons delà ville une aumône de riz; d’autres blanchisseurs dressent, pendant ce temps, une 
tente de rameaux qu’ils ornent de toiles peintes. Le jour même de la fêle, on place l’idole de M⬠
riyammai sous la tente; on y étend une toile blanche, et on offre un sacrifice de riz pongal , auquel 
chacun s’empresse de contribuer en apportant du beurre et de l’huile ; un pallichatikâren (3) coupe 
ensuite la tête à un mouton et le sacrifie à Mâriyammai; de la chair de ce mouton et de légumes 
assaisonnés, on prépare divers ragoûts que les blanchisseurs et les joueurs d’instruments se par¬ 
tagent entre eux (4)* 

CHAPITRE XXXII. 

Démoniaques. 

On rencontre assez fréquemment dans ce pays des démoniaques. Il n’y a que les poudjâri, gens 
qui font leur demeure dans les pagodes des pidariyâr (5), qui aient le pouvoir de chasser les démons. 
Lorsque le poudjâri est appelé pour chasser le démon du corps d’un possédé , il arrive les mains 
armées d’une corde et d’une fourche à trois dents : dès qu’il est entré, il fait tapisser la chambre 


(1) Cette singulière opération est souvent très-douloureuse pour le malade ; en frottant avec ce mélange son corps encore 

couvert de pustules, on renouvelle ou on ravive ses plaies ; on essaie, il est vrai , de les cicatriser, en y appliquant des feuilles 
de margousier broyées et frites dans de l’huile ou dans du beurre. L’usage des feuilles de margousier constitue toute la thé¬ 
rapeutique des Tamouls dans les cas de petite vérole ; on évente le malade avec des feuilles de margousier, on couvre son lit 
de ces feuilles, on en jette dans l’eau avec laquelle on lave ses plaies ; on ajoute quelquefois cependant à ce puissant spéci¬ 
fique des emplâtres de bouse de vache. E. J. ' • 

( 2 ) Il est intéressant d’observer que presque toutes les cérémonies purificatoires et expiatoires des Tamouls se terminent 
par cette immersion dans un étang de quelques offrandes consacrées à la divinité par la faveur de laquelle on est purifié ; 
ainsi celui dont Mâriyammai a préservé l’existence, jette dans l’étang un vase plein d’eau et de feuilles de margousier ; les 
jeunes filles qui se purifient le second jour du pongal des malheurs de l’année passée, jettent dans l’étang les restes des fleurs 
et des offrandes dont on a paré les vaches ; le fils qui célèbre les cérémonies du shrâddha en l’honneur de son père, et qui se 
purifie après les avoir célébrées, jette dans l’eau de l’étang la pierre sur laquelle il a fait descendre l’âme du défunt et les 
boules de riz qu’il a offertes aux pitri. E. J. 

(3) Mâriyammai étant une forme secondaire de Dourgâ ou Mâhêshvarî , ses sacrificateurs ont droit au titre de pallicha- 
tikârer. E. J. 

(4) On considère quelquefois comme célébrée en l’honneur de Mâriyammai la sanglante cérémonie nommée tchakra- 
poûdjâ; mais elle est plus souvent nominativement adressée à Dourgâ. E. J. 

(5) Poûdjâri ou poûchâri est un dérivé tamoul du radical sanskrit poudj ,{ qui a le sens détractif de sacrifeule : ce mot n’est 
pas précisément synonyme de pallichatikâren, parce qu’il désigne tous ceux qui officient dans les temples des divinités popu¬ 
laires, quelle que soit d’ailleurs la caste à laquelle ils appartiennent : la pl. v de la 11 e livraison de l’Inde Française représente 
un brahmane poudjâri. E. J. 


RELIGION DES MALABARS. 105 

avec de la fiente de vache. Il fait asseoir le possédé au milieu de la chambre, et place près de lui 
des fleurs et un coco destiné à être cassé : il agite ensuite une clochette pour calmer les esprits 
du possédé, et offre un coq en sacrifice aux dieux Roudra, Vichnou et Brahmâ, ainsi qu’aux 
pidariyâr. Le démoniaque fait pendant tout ce temps des contorsions effroyables; si on lui pré¬ 
sente des pierres , il les écrase sous ses dents ; il se frappe si violemment la tête contre tout ce qu’il 
trouve , qu’il semble qu’il doive se la mettre en pièces. Le poüdjâri le fouette alors de toute sa force 
à grands coups de corde, jusqu’à ce que le démon, parlant par la bouche du possédé, lui promette 
de sortir du corps (i). Cette déclaration une fois faite, le démoniaque saisit la première chose qu’il 
trouve sous sa main; c’est presque toujours quelque grosse pierre qu’on a soin de lui jeter; le 
poüdjâri le fouette de nouveau et le fait courir pendant quelque temps avec une incroyable rapidité, 
jusqu’à ce qu’il trouve un arbre ; le démoniaque jette là ce qu’il avait emporté, et tombe à terre 
comme épuisé de forces; le poüdjâri lui attache promptement les cheveux au tronc de l’arbre avec 
un clou; il coupe ensuite les cheveux et les offre en sacrifice au démon ( 2 ). Le possédé se trouve 
aussitôt délivré; mais à peine peut-il remuer son corps, tant il se sent meurtri et brisé. Les pos¬ 
sédés , après leur délivrance, n’oseraient manquer d’aller eux-mêmes ou d’envoyer une personne de 
leur famille plusieurs fois chaque année à la pagode d’une pidariyâr , pour lui faire des adorations 
et des sacrifices. 

CHAPITRE XXXIII. 

Cordon anandaviratam. 

L ’anandaviratam (3) est un cordon de soie rouge tressé, qui est supposé représenter Vichnou sous 
la forme du serpent Ananden : ce cordon est orné de quatorze nœuds, en mémoire des quatorze in¬ 
carnations de ce dieu ; c’est pour observer le même rapport des nombres qu’on s’engage à le porter 
quatorze ans (4). Ce vœu n’oblige pas d’ailleurs à porter constamment Xanandaviratam ; les uns le 
conservent avec soin dans une boîte, l’en tirent au moment de célébrer leurs cérémonies journalières 
en l’honneur des dieux , et le placent entre les autres idoles ; ils ne le portent au bras que lorsqu’ils 
veulent accomplir les cérémonies particulières instituées en l’honneur de ce cordon (5); les autres, 
dans la crainte qu’il ne leur soit dérobé, le portent constamment attaché au bras ; les uns pratiquent 
ces cérémonies pendant toute la durée de leur vie ; les autres cessent de les pratiquer à la fin de la qua¬ 
torzième année (6). Lorsqu’on veut se faire initier à ce culte particulier, on prie d’avance ses parents, 
ses amis et des brahmanes d’assister à la cérémonie ; tous les conviés étant assemblés à la maison du 
récipiendaire, sous une tente qu’il a fait dresser, les brahmanes célèbrent la cérémonie de Xanan¬ 
daviratam, telle que Vichnou lui-même l’a instituée; on en trouvera les détails dans la légende 
suivante. 

Au temps où Vichnou s’incarna sous la forme de Kirichnen , vivaient six princes , héritiers de 
deux rois qui étaient frères; un de ces princes, nommé Touriyôdanen , était l’unique fils de l’un des 
deux rois. Les autres princes lui déclarèrent la guerre; les prétendants se livrèrent de sanglants 
combats pendant plusieurs années, et obtinrent alternativement des succès importants; la victoire 
fut enfin assurée à Touriyôdanen qui chassa les cinq frères de leurs états et les réduisit à chercher 

( 1 ) Les Tamouls donnent ordinairement à ces démons le nom de pêy, et à ceux qui en sont possédés celui de pêypiditavcn : 
le mot pêy me paraît être une altération tamoule du sanskrit pêsha pour pishâtcha , qui ne se trouve pas dans les dictionnaires, 
mais qui doit avoir existé , puisque son féminin pêshî est encore usité. E. J. 

( 2 ) Il est difficile de concevoir l’accomplissement d’un pareil exorcisme, sans supposer une grande complaisance de la part 
du possédé qui se conforme aux exigences de ce cérémonial. E. J. 

(3) On lit dans l’original anandavirtam; cette forme étant évidemment altérée, je n’ai pas hésité à lui substituer ananda¬ 
viratam, pour le sanskrit anantavrata', anantaorata ne désigne pas d’ailleurs , comme le prétend l’auteur, le cordon consacré, 
mais bien le vœu par lequel on s’engage à le porter. Voyez sur Ananden une note se rapportant au chapitre intitulé : Culte du 
serpent chez les Malabars etc. E. J. 

(4) Les mythologues indiens ne s’accordent pas sur le nombre des incarnations de Vichnou ; les uns en comptent dix, les 
autres quatorze, et plusieurs vingt ; il est vraisemblable que le nombre le plus restreint a été le plus anciennement admis , 
et qu’il s’est successivement accru de toutes les imitations des premières légendes. Les vingt incarnations de ce dieu sont les 
suivantes : Pouroucha ou Padmanâbha , Varâha , Nârada, Nârâyana , Kapila , Datla ou Atrêya , Richabha, Prithou , Matsya, 
Koûrma , Dhanvantari , Môhinî, Narasimha, Vâmana, Vyâsa, Parashourâma , Râmatchandra, Krichna, Bouddha, Kalkî ; cette 
dernière incarnation est attendue à la fin du kaliyouga. E. J. 

(5) Les sectaires de Xanantavrata célèbrent chaque année une cérémonie solemnelle nommée ananiatchatourdashî , le qua¬ 
torzième jour du premier pakcha du sixième mois ; ils observent ce jour-là un jeûne rigoureux. E. J. 

(6) L’observation perpétuelle de ce vœu n’est point facultative, suivant Sonnerat ; ce voyageur prétend qu’il suffit d’avoir 
célébré une seule fois la cérémonie solemnelle de Xanantavrata pour être soumis au devoir de la célébrer pendant toute sa 
vie, et même pour obliger ses enfants nés et à naître, qui ne peuvent se libérer de cet héritage religieux qu’en se faisant 
relever du vœu paternel au temple de Pârpâlnâdou sur la côte de Malabar. E. J. 


2 7 



RELIGION DES MALABARS. 


106 

une retraite dans les déserts(i). Ces princes, dans leural'fliction, résolurent de faire une grande péni¬ 
tence en l’honneur de Vichnou pour implorer son secours. Plusieurs années s’étant écoulées, Vich- 
nou leur apparut, et leur demanda ce qu’ils souhaitaient pour prix de la pénitence à laquelle ils 
s’étaient livrés; ils lui exposèrent l’extrême détresse dans laquelle ils se trouvaient, chassés de leur 
royaumes et réduits à une misérable existence; ils le supplièrent de les rétablir dans leur première 
condition. Vichnou accordant à leurs instances une réponse favorable, leur annonça que s’ils vou¬ 
laient joindre à l’austérité de leur pénitence la pratique des cérémonies de 1 ’ anandaviratam, ils se 
verraient bientôt aussi puissants qu’ils l’avaient jamais été. Comme la signification du mot ananda- 
viratam leur était inconnue, ils lui demandèrent ce que c’était, et si ces cérémonies avaient été prati¬ 
quées par les pénitents des anciens temps : Vichnou leur fit alors le récit de cette légende pour 
satisfaire à leurs questions ( 2 ). 

« Le roi Vatchircidandachakard<sardi (3) était un prince riche et puissant ; sa prospérité excita l’envie 
des autres rois, qui conjurèrent sa perte : il se vit un jour inopinément accablé par toutes les forces 
de ses ennemis ; surpris, ne pouvant opposer aucune résistance à leur invasion, réduit aux dernières 
extrémités, il implora le secours de Vichnou. Vichnou lui apparut aussitôt, et lui déclara qu’il 
n’avait d’autre moyen de se soustraire aux dangers qui l’entouraient que de célébrer pendant qua¬ 
torze ans, une fois chaque année, la cérémonie dont il allait lui exposer les détails. Le roi suivit ce 
conseil avec d’autant plus d’empressement que Vichnou l’assura que les forces de ses ennemis s’af¬ 
faibliraient graduellement à mesure qu’il accomplirait son vœu. Vichnou lui recommanda alors de 
tresser un cordon de soie qui imitât la forme du serpent Ananden, quia sept têtes et quatorze yeux (4); 
il l’assura que lui-même, manifesté sous la forme de ce serpent, serait toujours présent dans le 
cordon de soie, et disposé à favoriser ses entreprises aussi long-temps qu’il pratiquerait avec exacti¬ 
tude les cérémonies attachées à son vœu ; il lui recommanda encore de former quatorze nœuds dans 
le cordon , en prononçant sur chacun de ces nœuds un de ces quatorze noms de Vichnou , Kécha- 
veri, Nârâyanen, Mâdaven , Gôvinden, Vichnou, Madouchoudanen, Tirwikiramen, Vâmanen , Aridê- 
ven,Kirichnen,Padoumanâben, Tamodaren, Sâgarâchanen, Vâchoudéven (5) ; il l’assura que, présent 
sous tous ces noms illustrés dans quatorze incarnations différentes, il s’empresserait d’accomplir tous 
ses désirs, pourvu qu’il s’obligeât à répéter chaque jour ces noms sacrés avec la vénération due aux 
glorieux exploits qu’ils rappelaient. Vichnou fit ensuite apporter une feuille de figuier sur laquelle 
était posée une masse de riz cuit, un pot contenant de l’eau (6) , des feuilles de manguier et des feuilles 
de tarpai entrelacées en forme de serpent. Il récita des prières sur l’eau contenue dans le vase pour 
la consacrer et lui donner la vertu de représenter Kangai ; puis il en arrosa le roi, se servant des 
feuilles de manguier comme d’aspersoir ; il prit le cordon anandavircitam , le plaça sur le pot, et le 
consacra également en prononçant sur chaque nœud les noms rapportés plus haut ; le cordon repré¬ 
senta dès ce moment Vichnou sous la forme d 'Ananden et dans la gloire de ses quatorze incarna¬ 
tions. Vichnou fit apporter une autre feuille de figuier, disposa sur cette feuille des figues pilées, 
du bétel, del’arèque, et les deux moitiés d’un coco qu’il brisa; il célébra, avec ces matériaux, un 
sacrifice yâkiyam en son propre honneur; puis il attacha le cordon anandaviratam au bras droit du 
roi, et lui recommanda de le porter quatorze ans, de le renouveler chaque année avec les mêmes 


(1) L’auteur, après nous avoir donné le Râmâyana populaire des Tamouls, devait compléter son cycle épique par cette 
version du Mahâbhâtata. C’est là ce que l’Inde moderne a fait de son plus beau monument historique, un cadre pour une 
série de légendes relatives à une des plus récentes pratiques de petite dévotion. E. J. 

(2) J’ai déjà indiqué dans un autre passage comme un des signes qui annoncent mie rédaction moderne des traditions 
mythologiques, la forme littéraire propre aux ouvrages narratifs tels que le Pahtchatranta , le Vêtâlapantchavimshatî etc. ; 
on n’a donné cette forme épisodique à la littérature religieuse que dans les temps modernes, lorsque la vieillesse de la civili¬ 
sation indienne a senti le besoin d’être amusée par des contes. E. J. 

( 3 ) Ce mot représente le sanskrit Vadjradantatchakravartî. Vadjradanta est le nom d’un Asoura célèbre ; je ne pense pas 
qu’on le trouve dans les anciennes listes de rois tchakravartî. E. J. 

( 4 ) Les mythologues vechnavites ne s’accordent pas sur la forme du serpent Ananta-, les uns lui donnent sept têtes, d’autres 
1 ui en attribuent mille ; on le représente ordinairement déployant les chaperons de ses sept têtes comme un parasol sur M iclinou 
endormi. E. J. 

( 5 ) J’ai restitué conjecturalement plusieurs de ces noms qui étaient altérés dans l’original ; j’ai lu Madouchoûdanen au lieu 
de Natousandaoen , Aridêven pour Hari au lieu de Iridaren , Kirichnen au lieu de Kicken , Sâgarâchanen pour Sâgarâsana au 
lieu de Sangarisanen. Il faut d’ailleurs observer que la plupart de ces noms ne sont pas ceux sous lesquels Yichnou s’est révélé 
dans ses quatorze incarnations, et que plusieurs font allusion aux mêmes faits mythologiques , tels que ceux de Nârâyana et 
de Padmanâbha , de Mâdhava et Madhousoûdana , de Trmkrama et de Vâmana etc. E. J. 

(6) Le vase dont on se sert dans cette cérémonie doit être de cuivre, et couvert extérieurement d’une couche de chaux ; on 
pose ordinairement sur son orifice une noix de coco. E. J. 


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RELIGION DES MALABARS, 
cérémonies, dont l’accomplissement ne devait être confié qu’à des brahmanes, de faire la quator¬ 
zième année d’abondantes aumônes aux brahmanes, et de leur servir un splendide repas (i). Le roi 
observa scrupuleusement toutes ces cérémonies ; aussi remportait-il de jour en jour de plus grands 
avantages sur ses ennemis; lorsque son vœu fut entièrement accompli, il se trouva souverain domi¬ 
nateur du monde entier. » 

Vichnou raconta, au sujet de l’ anandaviratam , une autre légende non moins merveilleuse. 

« Un brahmane qui venait de se marier dans une contrée éloignée, retournait dans son pays avec sa 
nouvelle épouse ; ils rencontrèrent sur leur route des femmes occupées à célébrer la cérémonie de 
Xanandaviratam) la femme du brahmane, pressée du désir d’en connaître les pratiques, s’approcha, 
et conçut une si haute opinion de cet acte de piété, qu’elle pria son mari de lui permettre de s’ar¬ 
rêter quelques instants pour qu’elle pût y participer. Elle se réunit donc à ces femmes, qui s’empres¬ 
sèrent de lui former un cordon des fils qu’elles enlevèrent à l’étoffe de leurs vêtements, n’en ayant 
pas d’autre à lui offrir en ce moment; la femme du brahmane reçut encore de ses nouvelles com¬ 
pagnes toutes les autres choses nécessaires à la célébration de la cérémonie ; ces préparatifs terminés, 
elle fut initiée à la dévotion de X anandaviratam. Elle alla aussitôt retrouver son mari, et tous deux 
continuèrent leur route. Arrivés à l’emplacement de la maison du brahmane, ils la trouvèrent trans¬ 
formée en un palais où l’or et l’argent brillaient de toutes parts ( 2 ) . Les richesses du brahmane s’accrois¬ 
saient chaque jour; mais, enivré par la prospérité et par la présomption, il ne soupçonnait même 
pas qu’il pût être redevable de ces trésors à Xcinandaviratam : un jour qu’il considérait le cordon que 
sa femme portait au bras, il lui demanda ce que c’était; sa femme étonnée lui reprocha de ne pas 
mieux connaître leur bienfaiteur, puisque toutes leurs richesses n’étaient dues qu’à la dévotion 
dont elle avait fait preuve pour Xancindaviratam. « Quoi ! s’écria le brahmane, êtes-vous assez insen¬ 
sée pour croire qu’une telle vertu soit attachée à ce misérable cordon? Apprenez que je possède 
toutes les sciences, que je suis l’ami des dieux, et que j’obtiens de leur faveur, par mon mérite, 
tout ce que je puis désirer ? » Il lui arracha en même temps Xanandaviratam , cause première de tant 
de prospérités, et le jeta dans le feu. Pénétrée de douleur et effrayée par l’audace d’un tel crime, sa 
femme recueillit avec soin les cendres du cordon et les avala dans une tasse d’eau, pour les préserver 
de la profanation. Toutes les richesses du brahmane s’évanouirent bientôt, et autant sa maison avait 
été opulente, autant devint pressante la misère à laquelle il se trouva réduit : sa femme qui ne pou¬ 
vait calmer les craintes que lui avait fait concevoir l’outrage fait à Xanandavircitam, le menaça des 
plus terribles effets de la colère de Vichnou, s’il ne se décidait à faire pénitence de son crime. » Eh 
bien, dit-il, je vais moi-même trouver ce dieu, et je m’engage à ne prendre ni nourriture ni sommeil 
que je ne l’aie rencontré. » Il se mit don^en chemin; le premier jour, au soir, il alla se reposer 
sous un manguier; tous les fruits de cet arbre étaient tombés à terre, mais les animaux de la forêt 
semblaient éviter d’y toucher; il supposa que cet arbre était aussi souillé de quelque péché. Il se 
remit en route, et le lendemain prit quelque repos dans une plaine qui offrait d’excellents pâtu¬ 
rages, et au milieu de laquelle erraient un bœuf, une vache et un veau qui ne broutaient point 
l’herbe et qui étaient d’une extrême maigreur; il supposa encore que ces animaux avaient commis 
quelque grand péché et l’expiaient dans cette misérable condition. Le troisième jour, il se reposa 
dans un lieu où se trouvaient réunis un âne et un éléphant (3) : le rapprochement de ces animaux excita 
d’abord son étonnement, mais il reconnut bientôt que ces animaux subissaient en cet endroit une 
peine méritée. Le quatrième jour , il se trouva au bord d’un étang ; accablé de soif et de fatigue , il 
voulut se rafraîchir la bouche avec un peu d’eau ; elle était singulièrement amère de ce côté ; il alla 
en goûter sur le bord opposé et la trouva très-douce ; cette circonstance lui donna à penser qu’il y 

( 1 ) On reconnaît ici l’empressement des brahmanes à profiter de toutes les occasions pour recommander les distributions 
d’aumônes et les convocations de sabhâ ou assemblées solemnelles, dans lesquelles les brahmanes invités reçoivent des pré¬ 
sents en argent ou en objets d’utilité domestique. E. J. 

( 2 ) Cette légende me paraît être un emprunt fait au fonds commun des Pourâna par la littérature vecbnavite moderne ; 
je pense du moins qu’on peut la considérer comme une imitation de la légende si connue de Shndâma ou Soudâma , l’ami 
d’enfance de Krichnn , qui forme le sujet d’un épisode du Bhâgavatapourâna ( x e chant ). Shndâma , réduit à une extrême pau¬ 
vreté , cède aux instances de sa femme, et se rend auprès de son puissant ami; il est accueilli avec bonté par Krichna 
et entouré des respects de tous les serviteui's du héros ; aucune consolation ne manque à son infortune , si ce n’est celle des 
richesses ; entré pauvre dans le palais de Krichna , il en sort pauvre , mais satisfait des témoignages d’affection qu’il a reçus. 
Shrîdâma, au moment où il espère rentrer dans sa maison, ne la retrouve plus ; une grande ville s offre a ses regards 
étonnés; un chambellan l’invite à prendre possession de son palais , et sa famille vient ajouter à son étonnement et à sa joie 
en lui annonçant qu’il est le maître de la ville de Shrîdâmapoura. E. J. 

(3) L’étonnement du brahmane , auquel le lecteur européen pourrait ne pas trouver un motif suffisant dans cette 
réunion des deux animaux, est naturellement partagé par un Indien ; car dans son opinion l’éléphant est un animal noble 
et de bon augure ; l’âne, au contraire , est un animal abject, et dont la rencontre est un des plus sinistres présages. E. J. 


108 


RELIGION DES MALABARS. 


avait quelque chose de surnaturel dans cet étang (i). Il continua sa route pendant quelques 
journées encore : un vieillard lui apparut enfin , qui lui demanda ce qu’il cherchait et quel était le 
motif de son anxiété. Le brahmane lui raconta avec candeur l’histoire de sa vie, et lui avoua qu’a- 
près avoir été dans l’opulence et avoir joui de tous les plaisirs, il se trouvait maintenant accablé de 
misère, parce qu’il avait eu la folle impiété de jeter dans le feu Y anandaviratam que portait sa femme ; 
il ajouta qu’il cherchait Vichnou pour lui demander le pardon de ce crime et le prier de lui rendre 
sa faveur et les richesses dont il avait joui. Le vieillard lui dit qu’il pouvait se dispenser d’aller plus 
loin , puisque lui-même cherchait ce dieu depuis plus de cent ans sans avoir encore pu le rencontrer. 
Le brahmane lui répondit que, quelque fatigue qu’il dût supporter, il n’en poursuivrait pas moins 
sa route jusqu’à ce qu’il eût accompli son dessein , et que s’il ne lui était pas réservé de l’accomplir, 
il était résigné à mourir de faim et de soif plutôt que d’être infidèle à son vœu. En ce moment, Vich¬ 
nou apparut au brahmane , et l’assura que sa courageuse résolution lui avait été si agréable, que 
non seulement il lui pardonnait son offense, mais qu’ü lui rendait même tous les biens dont il l’avait 
dépouillé , à condition que sa femme et lui témoignassent toujours une grande dévotion pour Y anan¬ 
daviratam. Le brahmane se prosterna aux pieds de Vichnou, et lui rendit d’humbles actions de grâce. 
Avant de se séparer de ce dieu , il le pria de lui apprendre ce que c’était que le manguier dont les 
fruits tombés à terre étaient dédaignés par les animaux de la forêt? Vichnou lui répondit qu’il avait 
existé un célèbre maître d’école qui, semblable à un arbre qui ne porte que des fruits amers, ne 
donnait à ses disciples qu’une instruction pernicieuse ; il avait été enfin transformé en cet arbre 
dont les animaux eux-mêmes ne voulaient pas manger les fruits ( 2 ). Le brahmane demanda ensuite 
pourquoi le bœuf, la vache et le veau qui s’étaient présentés sur sa route, ne paissaient pas dans les 
gras pâturages qu’ils foulaient : le dieu répondit qu’un brahmane étant allé demander un champ à 
un roi, ce prince avait ordonné à son ministre de mettre ce brahmane en possession d’un des meil¬ 
leurs champs de son domaine, mais que le ministre n’ayant pas d’estime pour le brahmane, lui 
avait donné un champ presque entièrement stérile; le brahmane avait été transformé en veau, 
pour n’avoir point protesté contre l’injustice du ministre , le ministre en bœuf, pour avoir fait si peu 
de cas d’un brahmane, et le roi en vache, pour avoir négligé de s’informer si le ministre avait 
fidèlement exécuté ses ordres (3). Le brahmane demanda ce ,que signifiait l’éléphant qu’il avait 
trouvé en compagnie d’un âne : Vichnou répondit qu’un pénitent s’étant un jour arrêté devant le 
palais d’un puissant roi, ce prince lui dit qu’il le lui donnerait volontiers en échange des mérites 
qu’il avait acquis par ses austérités; le pénitent, qui comptait bien gagner d’autres mérites par le 
mêmes moyens, échangea contre le palais du roi tous ceux qu’il avait acquis jusqu’à ce jour ; le 
roi et le pénitent furent condamnés à renaître , après leur mort, l’un en éléphant, l’autre en âne ; 
le premier en expiation de son orgueil et de son impénitence, le second pour avoir estimé ses mérites 
à si bas prix. Le brahmane demanda aussi pourquoi l’eau de l’étang était douce d’un côté et amère 
de l’autre : Vichnou répondit que de deux frères qui faisaient le commerce en commun , l’un était 
fourbe et l’autre plein de bonne foi; qu’un jour, comme ils faisaient creuser cet étang à leurs frais, 
l’un avait été changé en eau amère , et l’autre en eau douce. Le brahmane demanda enfin qui était 
le vieillard qui lui était apparu. Vichnou répondit que ce vieillard était une forme dont il s’était 
revêtu pour se présenter à lui et éprouver la constance de ses pieuses résolutions. Le brahmane 
pria Vichnou de lui dire si tous ceux qui expiaient leurs péchés dans les liens de la transformation 
resteraient long-temps encore dans cette misérable condition : Vichnou lui répondit qu’il pouvait, 
en retournant à sa maison, leur déclarer de sa part que leurs péchés étaient expiés. Le brahmane 
s’empressa d’exécuter les ordres du dieu , et de porter à ces malheureux l’annonce de leur déli¬ 
vrance. Arrivé à sa maison, le brahmane se fit aussitôt initier à la dévotion de l’ anandaviratam , et 
reçut en récompense des richesses qui égalaient celles dont il avait joui avant son crime. » 

Ce récit terminé, Vichnou annonça aux cinq princes que s’ils pratiquaient régulièrement les céré¬ 
monies de Y anandaviratam 7 ils seraient bientôt rétablis dans toute leur puissance. Ces princes con¬ 
çurent en effet une si haute opinion de cet acte de piété, qu’ils prirent immédiatement le cordon ; 

(1) L’utilité publique a été heureusement servie dans l’Inde par le devoir qu’impose l’autorité religieuse aux personnes 
riches d’employer leur fortune à tracer des chemins, à creuser des étangs et à construire des chatiram ou chauderies. E. J. 

(2) Dans un sujet qui pouvait admettre une si grande variété de scènes épisodiques, un pouraniste orthodoxe ne devait 
pas omettre l’occasion de représenter par une terrible image les peines réservées aux chefs des sectes hérétiques. La figure 
de la fructification des actes et des paroles est d’ailleurs une de celles qui sont le plus familières aux Indiens. E. J. 

( 3 ) Notre Dante ne pouvait non plus manquer de réserver une place dans son enfer pour les rois qui s’acquittent négli¬ 
gemment du devoir d’enrichir les brahmanes : il est à peine nécessaire d’observer que 1’auteur de cette légende appartenait 
au premier des quatre ordres de la société indienne. E. J. 


109 


RELIGION DES MALABARS, 
ils ne tardèrent pas à remporter sur Touriyodanen et ses alliés une victoire qui leur assura la paisible 
possession de leurs états. 

CHAPITRE XXXIV. 

Le chadai et le chandiramâma. 

Le chadai est une tresse de cheveux que l’on porte en l’honneur du dieu Shiva, qui en porta une 
pareille pendant le cours de ses pénitences. Les plus austères pénitents sont les seuls qui se parent 
de cette tresse ; quelques-uns d’entre eux chargent leur tête de plusieurs chadai (i). Comme ils ne les 
peignent et ne les lavent qu’une seule fois dans l’espace de dix ou quinze ans, leur tête est couverte 
de vermine : le nettoiement du chadai se fait la dixième ou la quinzième année avec de grandes et 
solemnelles cérémonies, car ils sont persuadés que le chadai leur donne le degré de pureté néces¬ 
saire pour être reçus dans le ciel plus élevé. Les gentils qui étaient pénitents et qui portaient le 
chadai avant leur conversion à notre religion , le portent encore de la même manière. M êr le Pa¬ 
triarche d’Antioche a fait couper le chadai à un de ces pénitents chrétiens pendant son séjour à 
Pondichéry. Le chandiramâma, c.’est-à-dire le croissant de la lune, est un bijou d’or en forme de 
croissant que les gentils suspendent au cou de leurs enfants en l’honneur de la lune, et avec l’in¬ 
tention de prier cette divinité de faire croître et prospérer leur famille ( 2 ). Les chrétiens suspendent 
au cou de leurs enfants un chandiramâma qui porte une petite croix gravée en creux ou en relief. 

CHAPITRE XXXY. 

Vitiyârambam. 

La cérémonie du vitiyârambam ( 3) se célèbre le jour de l’entrée d’un enfant malabar à l’école pu¬ 
blique. On prépare une tente de la même manière que dans les autres occasions ; on purifie la 
maison avec de la fiente de vache; on baigne l’enfant et on le revêt de ses plus beaux habits. Les 
principaux parents s’empressent de prier les autres d’assister à la cérémonie; lorsqu’ils sont tous 
rassemblés, on va convier le maître de l’école, ainsi que tous ses écoliers. On place au milieu de la 
tente une idole de Pillaiyâr, et à côté quelques fleurs et un livre oint de safran qui contient un al¬ 
phabet (4) ; on pose devant le livre un plat de riz pongal, de morceaux de coco, de pois cuits et de 
sucre , ainsi qu’un autre plat rempli de figues, de bétel, d’arèques et de chaux, puis on casse un 
coco. Le maître d’école fait adresser à Pillaiyâr, par l’enfant, un salut qui consiste à se battre trois 
fois les tempes avec les poings, les bras croisés, à faire trois révérences à la manière des femmes, 
et à offrir une adoration, les mains jointes et élevées sur la tête (5) ; il engage ensuite l’enfant à se 
prosterner devant le livre, et à répéter après lui l’alphabet. On distribue alors du lirounïrou à tous 
les assistants, puis on place l’enfant dans un palanquin , et on le promène par toutes les rues de la 
ville, accompagné de ses parents, des amis de sa famille et d’un grand nombre de joueurs d’instru¬ 
ments. Le livre représente Sarasowadi, épouse de Brahma, et déesse de la science; les gentils 
pensent que le don de la science est accordé par elle ( 6 ). Le safran, comme on l’a déjà vu , est une 

( 1 ) Chadai est l’altération tamoule du sanskrit djalâ. Nous savons par le témoignage des voyageurs chinois que cette 
coiffure était déjà un des insignes religieux des sliaivites au commencement du septième siècle de notre ère ; elle est aujour¬ 
d’hui encore un des attributs distinctifs de la secte des djangama. Le nom de cette secte m’offre une occasion de réparer une 
omission en rappelant, au sujet d 'Allamaprabhou , le réformateur du culte du linga, que l’on trouve dans un traité écrit en 
télougou , et intitulé Prabhoulingalîla ( M’Kenzie cat. p. 285 ) une notice sur ce personnage légendaire et sur la réforme 
religieuse qu’il opéra ; mais le prince dont il obtint la protection est nommé dans ce traité Bâsavêslwara, et non pas Slioû- 
Udéva, comme dans la légende rapportée plus haut. E. J. 

( 2 ) Le caractère de générateur appartient dès les plus anciens temps de la religion indienne au dieu Lune, dont le nom 
védique ( je désigne ainsi soma par opposition à tchandra ) exprime le pouvoir qui lui est attribué de produire et de faire 
croître. Quant à tchandra , je me réserve de démontrer ailleurs que cette dénomination était originairement une épithète qui 
signifiait blanc, et qui est passée à la signification de lune par une suite d’idées dont on trouve une autre application dans un 
des noms de la lune chez les peuples sémitiques. E. J. 

(3) Incorrectement écrit dans l’original vittiyarampam. Vitiyârambam. est l’altération tamoule du sanskrit vidyârambha , 
qui signifie littéralement introduction à la science. On trouve sur cette cérémonie une notice succincte mais exacte dans la 
Relation manuscrite déjà plusieurs fois citée. E. J. 

(4) Cet alphabet est nommé en tamoul arwari; ce mot est composé de cari, ligne, et de ari, forme tamoule de hari ou 
Vichnou ; la première ligne de l’alphabet s’ouvre en effet par l’invocation ari plusieurs fois répétée. E. J. 

(5) Voyez sur la consécration religieuse de ce salut le chapitre de la première partie intitulé : Explication des ceremonies 
du mariage des Malabars gentils, p. 17. E. J. 

( 6 ) Sarasoucadi est la forme tamoule de Sarasvatî. Sarasvatî, déesse de la science , est quelquefois confondue avec la per¬ 
sonnification mythique de la gâyatrî, que Manou nomme la mère du brahmane. Les Tamouls la représentent souvent par un 
volume d’olles ou de feuilles de palmier placé dans la main de Brahma ; ils prétendent néanmoins qu’elle réside toujours sur 
la langue de son époux , l’auteur des Védas. E. J 


28 


110 RELIGION DES MALABARS. 

offrande à Ditta (i), déesse de la joie; le plat rempli de riz pongal, de morceaux de cocos, de pois 
cuits et de sucre, est une offrande présentée à la déesse Sarasowadi, pour la prier d’accorder la 
science à l’enfant. On casse le coco en sacrifice à Pillaiyâr, pour le prier de n’apporter aucun obstacle 
aux progrès de cet enfant dans ses études ; le salut qu’il fait à Pillaiyâr est l’adoration que l’on 
adresse ordinairement à ce dieu , et dont nous avons déjà parlé ; le prosternement devant le livre 
est une adoration à Sarasowadi ; le plat de figues, de bétel, d’arèques et de chaux, est une autre 
offrande ài Sarasowadi. S’il se trouve des chrétiens à la célébration de cette cérémonie, ils ne se font 
aucun scrupule de manger des choses offertes en sacrifice. Ils font d’ailleurs eux-mêmes une céré¬ 
monie presque semblable ; ils élèvent un autel sous la lente, et y placent l’image de la Vierge ( 2 ), des 
cierges allumés, des fleurs et un livre oint de safran contenant l’alphabet malabar; ils disposent au 
pied de l’autel les deux plats remplis de riz pongal, de morceaux de cocos, de pois cuits, de beurre, 
de figues, de bétel, d’arèques et de chaux. Ils cassent ensuite le coco; l’enfant adresse à l’image de 
la Vierge le triple salut consacré à Pillaiyâr, et le prosternement dû à Sarasowadi; puis le maître 
d’école lui fait répéter l’alphabet à haute voix. On distribue ensuite aux assistants les mets contenus 
dans les deux plats ; les gentils qui se trouvent là en reçoivent leur part ; on fait enfin la procession 
dans les rues de la ville. 

Il y a un caractère particulier que l’on trace , soit à la fin des lignes, soit en tête des pages; ce 
caractère, consacré à Pillaiyâr, et nommé Pillaiyârmougi , représente , dit-on , la tête de ce dieu (3) 
Ce caractère n’est jamais omis dans les livres des Malabars chrétiens (4)- 

CHAPITRE XXXVII. 

Diverses superstitions . 

Les Malabars ne donnent jamais du feu de leur maison pendant leur repas, ni pendant celui de 
leur famille, parce que le dieu Akini assiste au repas , dont il est le gardien ; le donner à d’autres 
en cette occasion , serait lui faire un affront et lui signifier l’intention de le chasser de la maison (5). 
Ils considèrent le feu, qu’ils nomment akini, comme un dieu domestique ; ils ne manquent pas, 
avant de commencer leur repas , de prendre un peu de leur portion de riz, de jeter ce riz dans Je 
feu et d’y répandre un peu de beurre. C’est un sacrifice offert à Akini pour le remercier du bon 
office qu’il a rendu dans la préparation des mets ; car ils croient s’être rendu coupables de bien des 
meurtres, en détruisant plusieurs animaux qui se trouvaient dans le bois , dans le riz et dans les 
légumes; aussi disent-ils à Akini en lui offrant ce sacrifice : « Seigneur , si quelque péché a été 
» commis, la faute en est à nous ; nous vous en demandons pardon (6). » Les Malabars sont per- 

( 1 ) L’explication que j’ai proposée du nom de cette déesse est confirmée par la forme prakrite de l’exclamation dichtyâ 
( ditihiâ ), qui en diffère à peine. E. J. 

( 2 ) J’ai déjà observé plus haut que les Jésuites avaient presque toujours identifié le culte de la Vierge avec celui de Pit- 
laiyâr. Ils avaient pour ainsi dire commencé à réaliser par anticipation une prophétie populaire qui était répandue il 
V a une dizaine d’années dans l’Inde méridionale, et suivant laquelle toutes les castes devaient dans les trente-cinq années 
suivantes se confondre en une seule et se réunir dans un culte commun. Le gouvernement anglais de l’Inde est sans doute 
destiné à justifier cette prophétie , mais dans un nombre d’années qui dépassera certainement le terme assigné à son accom¬ 
plissement. E. J. 

(3) J’ai conjecturalement substitué cette leçon à celle de Pillaiyârchougi que présente l’original. En sanskrit Gunêshamuukha 
ou Ganéshamoukhî : ce trait, tel qu’il est aujourd’hui figuré par les copistes du Bengale et des autres parties de l’Inde supé¬ 
rieure , peut représenter tout au plus la trompe du dieu qui écarte les obstacles; quant au final qu’on trouve dans les an¬ 
ciennes inscriptions de l’Inde méridionale, et qui figure deux lignes perpendiculaires réunies à leur sommet par une boucle, 
il est difficile d’y attacher un sens précis. On lit en tète de la première ligne de presque tous les livres et les actes publics la 
formule propitiatoire Ganêshâya namah, adoration à Ganêsha ! les Tamouls la remplacent souvent par une invocation à 
Arroumougen ou Soubrahmanya, surtout au commencement de leurs lettres. Cet usage doit peut-être s’expliquer par la res¬ 
semblance de caractère qui existe entre ces deux personnages mythologiques; ils sont également fils de Shiva, nés de sa 
colère pour la destruction de ses ennemis : on peut même croire que les Tamouls ont autrefois confondu leurs noms et leurs 
attributions , puisque le nom de Pillaiyâr paraît n’être que la traduction de celui de Koumârasoâmî , qui appartient à Sua¬ 
it rahmany a. E. J. 

(4) Je dois avertir le lecteur que j’ai entièrement supprimé le chapitre xxxvi intitulé : Remarques sur les informations 
faites en 1 707 à Pondichéry et dans d’autres ailles, au sujet du mémoire présenté au pape Clément XI par le P. François Marie- 

contre les cérémonies pratiquées par les Jésuites dans les missions malahares. Ce chapitre, d’une étendue considérable , est ex¬ 
clusivement consacré à la polémique religieuse ; on n’y trouve qu’un très-petit nombre de faits intéressants perdus dans un 
amas confus de réflexions prolixes et dépourvues d’intérêt. E. J. 

(5) Voyez sur cette croyance populaire le chapitre de la première partie intitulé : Explication des cérémonies du mariage des 
Malabars gentils , p. 24. E. J. 

(6) Le principe de la transmigration supérieure et inférieure des âmes humaines explique les scrupules religieux des 
Indiens. Il y a , suivant Manou , cinq ustensiles domestiques dont l’usage charge le grihastha du meurtre d’un grand nombre 


RELIGION DES MALABARS. 111 

suadés en effet que les âmes des hommes, après leur mort, passent et repassent sans cesse dans 
différentes formes de plantes, d’animaux et d’hommes , jusqu’à ce qu’elles soient enfin arrivées à 
une parfaite pureté qui leur fasse mériter le ciel le plus élevé. Ils considèrent d’ailleurs Akini 
comme un dieu inférieur, parce que le feu a besoin d’aliments pour être entretenu, et qu’il 
s’éteindrait si l’on cessait de lui fournir de la matière. 

Les Malabars ne donnent jamais du feu sur lequel ils font bouillir du lait, parce que, disent-ils , 
Akini est en ce moment occupé à la consécration et à la cuisson du lait, qui est un des bienfaits 
de Latclnmi : faire sortir Akini de la maison en cette circonstance, c’est manquer de respect envers 
Latchimi, c’est faire naître le présage que la fortune de la maison ne tardera pas à en sortir (i). 

Les Malabars ne donnent jamais non plus du feu qu’ils entretiennent ordinairement pour ré¬ 
chauffer un enfant à la mamelle, parce que ce serait priver en partie l’enfant des soins à’Akini, et 
présager qu’il ne vivra pas long-temps. Ils ne donnent pas non plus de feu après le crépuscule, 
parce que le dieu Akini remplace alors comme gardien de la maison le soleil qui s’est retiré de l’ho¬ 
rizon; aussi chacun a-t-il soin de se procurer du feu et d’en allumer avant que le soleil ne se couche : 
ils sont persuadés que s’ils donnaient du feu pendant la nuit, la fortune sortirait de la maison avec 
Akini ( 2 ). 

Qu’une tortue soit entrée dans la maison d’un Malabar, c’est , croit-on, un signe certain de la 
mort prochaine de quelque membre de la famille. Aussi s’empresse-t-on d’aller chercher un brah¬ 
mane qui bénisse la maison et qui en chasse les avant-coureurs de la mort (3). Cette précaution est bien 
inutile, puisque le dieu Brahma écrit dans la tête de tous les hommes le jour de leur mort, ainsi 
que tous les événements de leur vie ; les gémissements de la famille et les prières des brahmanes, 
résisteront-ils aux puissants efforts des émissaires envoyés par Tarmarâyen , roi des enfers, pour 
enlever les âmes suivant la volonté de Brahmâ. 

TROISIÈME PARTIE (4;. 

CHAPITRE I. 

Les brahmanes et les Malabars gentils prétendent que Kartâ, qu’ils nomment aussi Parâpara- 
vcistou (5) ou Parachati , est le dieu souverain , et que son essence est identique avec le plus subtil 
des cinq éléments, qui sont l’eau, le feu , la terre, l’air et l’éther. Ils disent qu’il est souverainement 
intelligent, et que ses perfections sont infinies. Cette suprême essence, suivant eux, contient et 
renferme en soi l’univers entier; elle en est pour ainsi dire l’âme; elle est la force qui produit et 


d’êtres vivants ; ce sont la pierre qui lui sert d’âtre , la pierre sur laquelle il broie les épices, son balai, son mortier avec le 
pilon, et le vase de cuivre avec lequel il puise de l’eau. E. J. 

( 1 ) Les Indiens, à qui l’on ne peut reprocher d’avoir laissé une seule idée incomplète, après avoir représenté la Terre ou 
Lackhmî par la vache, ont considéré le lait comme le symbole des richesses que donne la féconde Prithvî ; aussi une des 
figures qui leur sont le plus familières pour exprimer la production des biens , est-elle celle qu’ils empruntent au mot douh 
qui signifie traire. C’est d’une mer de lait qu’ils font sortir comme une crème 1 ’amrita ou la liqueur d’immortalité ; c’est de la 
même mer que surgit Lakclimî la déesse des richesses , la source de tous les biens terrestres. E. J. 

( 2 ) Les Indiens ont conservé quelques traits de la figure védique d ’Agni; mais ils les ont altérés en les réduisant aux pro¬ 
portions exigues de leur mythologie moderne. Agni paraît en effet dans les Yédas comme le maître de la maison ( grihapati) , 
comme Y auteur des richesses domestiques ( djâtavêdas ), comme le prêtre de famille , si j’entends correctement l’expression 
encore douteuse vishâm kavi. E. J. 

(3) On trouve l’indication d’un présage semblable dans une note se rapportant au chapitre intitulé : Superstitions relatives 
à l’accouchement des femmes. J’observe que j’ai cru devoir réunir ce dernier paragraphe à ceux qui le précèdent, quoiqu’il 
forme dans l’original un chapitre particulier intitulé : Superstition relative a la tortue. E. J. 

(4) Cette partie de l’ouvrage est exclusivement consacrée à l’exposition des dogmes théologiques des Indiens et à une com¬ 
paraison de ces dogmes avec les principes enseignés par la religion chrétienne. Elle est nécessairement privée du genre de 
mérite qu’on peut apprécier dans les deux premières parties, l’exactitude des observations et la fidélité minutieuse de leur 
exposition ; j’ai déjà remarqué que ce mérite était le seul qui fût à la portée de l’auteur, homme mal préparé par ses études 
à examiner les questions philosophiques, et par le caractère même de ses fonctions, à porter un jugement impartial sur leur 
mérite relatif et même absolu. Une comparaison des principes théologiques indiens et chrétiens était un sujet d’une grande 
étendue et d’un haut intérêt ; mais une discussion philosophique aussi grave était trop supérieure aux faibles moyens dont 
disposait l’auteur , pour qu’il pût opposer à la puissante dialectique des brahmanes autre chose que de simples assertions. J’ai 
pensé qu’il était inutile , après les travaux des Colebrooke, des Lassen et des Windischmann sur la philosophie indienne, de 
publier sur ce sujet des notions mal conçues et plus mal exprimées encore ; je n’ai donc extrait de cette troisième partie qu’un 
petit nombre de passages , pour empêcher qu’une soupçonneuse curiosité ne regrettât ceux que j’ai supprimés. E. J. 

(5) Ce mot est plus usité dans l’Inde méridionale que dans l’Inde supérieure : composé de parâpara, premier et dernier, 
et de vastou, substance ; il signifie essence universelle , et rappelle la définition chrétienne empruntée à la première et à la der¬ 
nière lettres de l’alphabet grec, E. J. 


112 


RELIGION DES MALABARS, 
conserve toutes choses dans un ordre merveilleux ; elle est la substance répandue dans tous les êtres ; 
elle est le principe même du mouvement; elle existe par elle-même; elle est de toute éternité; elle 
ne dépend d’aucune chose , et toutes choses dépendent d’elle (i). 

Ils exposent ainsi leur système : Kartâ voulant se manifester, répandit sa substance dans l’uni¬ 
vers entier, et produisit par cette effusion toutes les merveilles des quatorze mondes. Il se trans¬ 
forma ensuite en une figure humaine à laquelle il imposa le nom de Shiva; mais comme Shiva était 
destiné à se retirer dans le satiyalôgam, le ciel de la perfection; il se transforma en une autre 
figure humaine à laquelle il donna le nom de Roudra, puis se revêtit encore de deux autres formes 
semblables, qu’il nomma Vichnou et Brahmâ; il remplit ces trois figures de son intelligence, et leur 
confia la direction des affaires humaines; aussi disent-ils que ces trois personnes ne forment qu’une 
seule divinité ( 2 ). C’est par ces trois manifestations que Kartâoyeve toutes choses. Brahmâ est le créa¬ 
teur ; rien n’est produit dans le monde que par sa volonté ; Vichnou est le conservateur; il entre¬ 
tient l’harmonie entre toutes les parties du monde ; Roudra est le destructeur ; c’est lui qui anéantit 
toutes choses. Ces trois dieux sont soumis à Shiva qui a la plénitude de l’essence de Kartâ , qui est 
Kartâ lui-même (3). 

D’autres prétendent que Kartâ se manifesta sous l’apparence d’une figure humaine formée de mille 
têtes, de deux mille bras et de deux mille jambes (4) , que Vichnou sortit de l’estomac de cette mons¬ 
trueuse figure, Brahmâ du nombril de Vichnou, et Roudra du visage de Brahmâ. Kartâ donna à 
Brahmâ le pouvoir de créer, à Vichnou celui de conserver, et à Roudra celui de détruire. D’autres 
enfin croient que Parachati fit naître d’un œuf Brahmâ et Latchimi, d’un autre œuf Vichnou et 
Pârvatî , d’un troisième enfin Roudra et Sarasouvadi; qu’il unit Latchimi à Vichnou , Pâivatî à Rou¬ 
dra et Sarasowadi à Brahmâ. Ces divinités furent formées, suivant eux, de la substance de Para¬ 
chati , qui se renferma dans ces œufs pour en faire éclore ses trois manifestations (5). Parachati donna 
à Brahmâ le pouvoir de créer, à Vichnou celui de conserver, à Roudra celui de détruire , et institua 
Sarasouvadi déesse des sciences , Latchimi déesse des richesses, et Pârvatî déesse de la vie. 

Kartâ donna pour séjour aux trois dieux qu’il avait créés un rocher d’argent nommé Magâmérou- 
parowadam, lieu de délices et de félicité( 6 ); il produisit un nombre infini de divinités inférieures, 
et leur confia la garde des autres mondes. Comme les dieux ne devaient passer dans cette condition 
qu’un certain nombre de siècles, Kartâ , les temps étant venus, les plaça dans le satiyalôgam , où ils 
devaient jouir d’une béatitude parfaite; puis, après un certain nombre de siècles, il les reproduisit 
de nouveau et les plaça sur le Magâmêrouparouvadam\ il les a déjà plusieurs fois ainsi absorbés et 
reproduits , de manière que le Magâmêrouparowadam et le satiyalôgam possèdent plusieurs formes 
de Roudra , de Vichnou et de Brahmâ. Les chefs des autres mondes ne doivent non plus y demeurer 
qu’un certain temps, après lequel, suivant leurs mérites, ils s’élèvent jusqu’au satiyalôgam } ou vont 
dans le poülôgam renaître sous une forme inférieure en expiation de leurs péchés ( 7 ). 

Kartâ a. déjà trois fois anéanti tous les mondes; nous sommes arrivés au quatrième âge, après 
lequel tous les dieux et toutes les âmes reçues dans le satiyalôgam rentreront dans la substance de 
Kartâ pour se confondre avec elle , tandis que tous les autres êtres , habitants des mondes inférieurs 
ou des enfers, iront s’absorber dans le mâymây ( 8 ) , lieu de ténèbres, où il n’y a ni plaisirs ni peines, 
pour y attendre une nouvelle création. Lorsque Kartâ crée de nouveau les mondes, il reproduit les 

( 1 ) Cette exposition de l’auteur est tout-à-fait fausse; aucune secte indienne n’a confondu l’Etre Suprême ( Parâmatmâ ) 
avec Yâkâsha ou éther, l’un des cinq éléments. La substance de ce premier chapitre se trouve dans une note du premier 
volume du Zend-aoesia d’Anquetil (p. cxxxviij) ; les noms propres y sont presque tous défigurés par une orthographe fautive ; 
Anquetil a emprunté ce résumé aux fragments que lui avait communiqués le P. Claude. E. J. 

( 2 ) Ce dogme est tout entier dans le mot trimoûrii , qui appartient également à la philosophie et à la mythologie in¬ 
diennes, et qui implique l’unité de substance en constatant la distinction des formes. E. J. 

(3) Le titre de Mahâdeoa , grand Dieu , est un de ceux par lesquels Shiva est le plus fréquemment désigné s ce Dieu est, 
dans presque tous les systèmes mythologiques , le chef suprême des divers ordres de divinités. E. J. 

(4) C’est la forme sensible sous laquelle les Indiens se représentent le mahâpouroucha ou le macrocosme ; on trouve une 
admirable description de cet être cosmogonique dans la onzième lecture du Bahgaoadgîtâ ; la poésie mystique des Indiens , si 
riche de grandes images , peut à peine citer un passage plus sublime que Y extase d’Ardjouna. E. J. 

(5) L’auteur fait ici allusion au système mythologique des andam ou œufs primitifs, qui n’est qu’un développement my¬ 
thologique du dogme de YHiranyagarbha. E. J. 

( 6 ) Cette opinion est une de celles que l’auteur a empruntées à la petite mythologie indienne : suivant la mythologie 
pouranique, chacun de ces dieux a son lâka ou son étage particulier dans le système des mondes. E. J. 

( 7 ) On peut apercevoir à travers la rédaction confuse de l’auteur, qu’il parle des périodes proportionnelles à l’ensemble 
dés mondes nommés mamantara et pralaya. E. J. 

( 8 ) Mâymây est l’altération tamoule de maya , l’illusion , le principe de la multiplicité, de la distinction , et par suite la 
cause de la création ; les pouranistes ont pour ainsi dire condensé cette fiction dogmatique en une figure mythologique dont 
ils font l’épouse de Brahmâ. E. J. 


' RELIGION DES MALABARS. 113 

dieux maîtres du Magâmérouparowadam, et destine les êtres absorbés dans le mâymây à aller, cha¬ 
cun selon son mérite, habiter les autres mondes (i). 

Les brahmanes sont persuadés que Kartâ , Parâparavastou ou Paracliati est le plus subtil des cinq 
éléments, qui pénétré et remplit toutes choses de son immensité, et en est le souverain ordonnateur; 
aussi pensent-ils que tout ce qui s accomplit dans l’univers est le résultat d’une action purement 
matérielle bien qu’essentiellement subtile, qui peut se passer de l’intervention d’une intelligence 
divine. Ils considèrent tout ce qui est rapporté dans leurs livres de la naissance, de la manifestation 
et de la reproduction des dieux, comme des fables qui ne sont bonnes qu’à amuser la crédulité du 
peuple; ils n’en sont pas moins empressés à en faire une étude sérieuse, afin de pouvoir les ensei¬ 
gner aux autres castes ( 2 ). 

CHAPITRE XII. 

Les Malabars gentils attribuent tous les événements de leur vie au des , qu’ils regardent comme 
la loi invariable de leur existence ; ils croient que toutes leurs actions, bonnes ou mauvaises, sont 
déterminées dès le moment de leur naissance, et qu’il n’est pas à leur disposition d’agir contraire¬ 
ment a cette nécessité (3). C’est Brahmâ qui règle le destin; il a soin de tenir un compte exact de toutes 
les actions, afin de pouvoir déterminer la condition des hommes après leur mort, soit pour les 
envoyer dans l’enfer, ou dans quelque paradis, soit pour faire passer leurs âmes dans les corps qu’ils 
ont mérité d’obtenir par leurs œuvres. Aussi lorsqu’il leur est arrivé quelque malheur, s’emportent- 
ils contre eux-mêmes, et maudissent-ils leur destinée avec colère. S’ils sont pauvres et affligés, c’est 
pour eux une preuve évidente qu’ils seront plus misérables encore après leur mort ; s’ils sont riches, 
c’est le témoignage le plus éclatant qu’ils puissent obtenir de la faveur de leurs dieux, de leur 
gloire et de leur félicité dans l’autre vie (4) ; s’ils font du mal, c’est que les dieux les ont destinés à 
le faire ; s’ils font du bien , c’est qu’une nécessité absolue les y a portés. 

CHAPITRE XV. 

Il y a de nombreuses observations à faire sur le mot Sarowéchouren que les PP. Jésuites em¬ 
ploient pour exprimer l’idée de Dieu (5). Le nom de Sarowéchouren appartient proprement à Shiva, 
parce que ce Dieu est la première forme humaine que Kartâ ait revêtue, et la seule qu’il ait douée 
de la plénitude de son intelligence ; mais Shiva devant se retirer dans le monde de la perfection, et 
Kartâ ayant pris sous les noms de Roudra, de Vichnou et de Brahmâ trois autres formes secondaires 
qui ne sont que la même essence divine manifestée dans ses diverses qualités, on attribue à chacun 
de ces trois dieux également le nom de Sarowéchouren ; on ne le donne jamais à aucun autre dieu, 
quoique ichouren signifie seigneur , et que ce titre paraisse pouvoir convenir également à tous les 
dieux et aux hommes puissants (6). Est-il dès lors permis d’attribuer au vrai Dieu le nom de Sarou- 
véchouren? Les noms sont destinés à donner de justes notions des choses que l’on veut désigner; 
imposer des noms d’une signification contraire à la notion que l’on a des choses , c’est vouloir ne 
pas être compris ; or appeler Dieu du nom de Sarowéchouren, c’est donner de lui. une idée abso¬ 
lument fausse, puisque Dieu n’est ni Kartâ ni Shiva. 

Quelque interprétation que l’on donne du nom de Sarowéchouren , il présente toujours une 
idée qui obscurcit celle qu’on doit se former de Dieu ; ainsi on lit dans le deuxième chapitre de la 

( 1 ) L’auteur expose dans ce passage d’une manière peu exacte la destruction absolue des mondes, ou le mahâpralaya ; lors 
de cette absorption universelle, la mâyâ se résout comme tous les êtres,dont elle est l’origine, dans l’essence du Paramâtmâ. E. J. 

( 2 ) Cette observation n’est malheureusement applicable dans les temps modernes qu’à un tr ès-petit nombre de brah¬ 
manes ; presque tous ont foi dans les légendes mythologiques qu’ils répètent au peuple, et l’on commence déjà à distinguer 
comme des hommes éminents ceux qui peuvent les emprunter à l’étude des textes sanskrits. E. J. 

(3) Cette nécessité peut être considérée sous un double rapport, d’abord comme un pouvoir occulte mal défini dans son 
principe, et plus mal expliqué dans ses prétendues influences, mais qui n’en obtient pas moins du peuple un culte de terreur, 
puis ensuite comme une puissance morale admise peu 1 2 3 4 5 6 certaines écoles philosophiques de l’Inde, comme une prédestination 
que le système éclectique du Sânkhyayôga concilie subtilement avec le libre arbitre, manifestation nécessaire de Yahamkâra , 
comme une disposition naturelle innée à agir en vertu du mérite des actions accomplies dans les existences antérieures. 
Cette nécessité est nommée daîva dans son caractère mythologique , et svabhâva dans son caractère philosophique. E. J. 

(4) Voyez le chapitre xiv de la première partie de ces extraits. Le texte ne me paraît pas assez important pour que j’expose, 
même succinctement dans une note, la théorie philosophique du nidâna ou de la succession des causes et des effets. E. J. 

(5) Sarvêshvara , le maître universel , est en effet un des titres de Shiva considéré comme Mahâdêva ; mais il n’en est pas 
moins probable, comme je l’ai observé dans une des notes précédentes, que les Tamouls ont confondu la première partie de 
cette dénomination avec le mot Sharva, qui est un des noms de Shiva. E. J. 

(6) Le mot ichouren ou îshvara est un des noms les plus vulgaires de Shiva ; mais il n’est pas, comme le prétend l’auteur, 
exclusivement usité dans un sens mythologique. E. J. 


2 9 




114 RELIGION DES MALABARS. 

Doctrine chrétienne rédigée en langue malabare, que le nom de Sarowêchouren signifie seigneur de 
toutes choses ; cela est exact, mais il n’y a rien dans cette interprétation qui ne convienne égale¬ 
ment aux croyances des Malabars gentils (i)..... Il ne parait pas plus convenable de donner à Dieu le 
nom d e Parâparavastou, qui signifie chose sublime ; car cette dénomination est réservée au plus 
subtil des éléments, que les Malabars gentils considèrent comme l’Etre Suprême 5 ils ne désignent 
jamais par ce nom isolé aucune manifestation divine, pas même Shiva, ni Roudra, ni Yichnou, ni 
Brahmâ; il est vrai qu’ils le joignent souvent au mot Sarowêchouren; mais ils ne l’entendent alors 
que dans un sens d’attribution ( 2 ). Les PP. Jésuites se servent néanmoins de cette expression pour 
désigner le Dieu que nous adorons 5 on la trouve dans la quatrième instruction de la Doctrine chré¬ 
tienne. Le seul inconvénient qu’il y ait à inventer un nom nouveau, c’est que les Malabars, qui ne 
veulent pas s’avouer chrétiens, n’oseront pas le prononcer en présence des gentils comme ils pro¬ 
noncent celui de Sarowêchouren , de peur de paraître engagés dans une nouvelle secte (3). La langue 
malabare étant d’ailleurs très-riche, on ne peut être embarrassé de trouver quelque mot générique 
qui désigne absolument Dieu; ainsi l’on pourrait choisir celui de Sarowavallaver, qui veut dire tout 
puissant (4), ou celui d e Parâparasowdmi, qui signifie très-excellent seigneur. Les gentils peuvent 
sans doute donner ces noms à leurs dieux ; mais comme ils ne sont ni spéciaux, ni vulgairement 
usités, ils ne laissent du moins dans l’esprit aucune fausse notion. 

CHAPITRE XYI. 

Les Malabars gentils saluent les brahmanes en disant, les mains jointes en avant du front, ten- 
den sowâmî, ce qui signifie, « je me prosterne devant vous, seigneur » (5). Les brahmanes répon¬ 
dent âchîrvâdam , c’est-à-dire « que Latchimi vous donne longue vie, félicité et richesses ! » tel 
est le sens propre que les brahmanes attachent au mot âchîrvâdam , lorsqu’ils l’emploient pour 
rendre le salut aux Malabars : â est la première lettre du mot âyou, qui signifie longévité; chîr e st 
un des noms de Latchimi; les gentils la considérant comme la déesse de l’abondance, emploient le 
mot chîr dans le sens de richesses, pour mieux exprimer la faveur de cette déesse ; car il y a dans 
leur langue beaucoup d’autres mots qui signifient richesses, mais qui ne font aucune allusion à 
Latchimi; le sens de vâdam est parole : âchîrvâdam signifie donc littéralement parole de Latchimi et 
de longévité ( 6 ). La signification propre de souvâmi est Dieu ou Seigneur; les brahmanes étant con- 

( 1 ) La convenance des dénominations et des formules religieuses empruntées aux langues des peuples orientaux, et appli¬ 
quées à l’expression des dogmes de la religion chrétienne, est une des difficultés théologiques les plus sérieuses, en même 
temps quelle est une des questions philologiques les plus curieuses à examiner , puisqu’elle intéresse les rapports de l’ex¬ 
pression avec la pensée : M. A. Rémusat a présenté d’ingénieuses considérations sur ce sujet dans son Examen de la traduction 
chinoise du Nouveau Testament. On doit concevoir qu’il est difficile de garder une juste mesure entre les expressions qui si¬ 
gnifient trop et celles qui ne signifient pas assez, d’inventer des mots assez heureux pour s’accorder avec le génie et la direction 
intellectuelle de la langue, sans rappeler cependant, ne fût-ce que par des allusions , aucun des termes consacrés de cette langue. 
Les diverses sectes indiennes se sont elles-mêmes fait l’une à l’autre plus d’un emprunt du genre de celui qui est blâmé dans 
ce passage ; elles ont souvent emprunté sans nécessité, sans utilité même, soit dans un esprit de conciliation, soit par des motifs 
moins généreux : le shaivisme surtout a été souvent dépouillé au profit des sectes qui ont voulu ou se rattacher à son antique 
origine, ou se faire de son alliance un titre à sa protection ; ainsi la secte bouddhique et presque orthodoxe des Aîshvarika doit 
aux shaivites une grande partie de ses dogmes et de ses noms mythologiques ; c’est à la même origine que doit être rap¬ 
portée la célèbre formule ôm manih padmê hoiim , à peine connue des bouddhistes de Ceylan et de la Chine, tandis qu’elle 
constitue presque toute la liturgie des bouddhistes du Népal et du Tibet. Ishvara , en effet, suivant les traditions shaivites , 
au moment de créer les mondes, consulta Shakti ou son énergie ; Shakti répondit : ôm manih padmê hoûm ; « Oui ! que le 
joyau soit dans le lotus ! » c’est-à-dire suivant l’interprétation des sectaires, « que le linga soit dans Vyôni. » E. J. 

( 2 ) J’ai substitué cette rédaction à des débris de phrase qui ne présentaient aucun sens complet. Le mot parâparavastou a 
été expliqué dans une note d’un des chapitres précédents. E. J. 

(3) On a vu dans la première partie de ce traité que tel était le motif qui avait déterminé les PP. Jésuites à travestir d’une 
manière si bizarre les noms de baptême qu’ils imposaient à leurs néophytes ; l’auteur a omis le plus curieux de ces déguise¬ 
ments de mots , celui du prénom André en Indiren ou Indra. Je dois d’ailleurs observer que les missionnaires des églises ré¬ 
formées n’ont pas toujours été plus scrupuleux ou plus prudents ; ainsi toutes les versions du Nouveau Testament dans les 
langues de l’Inde, publiées par les missionnaires de Serampour, substituent dans le v. 4 du 1 er ch. de l’Évangile de S. Mathieu, 
le nom mieux connu de Rama à celui d 'Aram que porte le texte. E. J. 

(4) Incorrectement écrit dans l’original sarouvavastavar. Vallaven ( vallabi ) signifie en tamoul puissant; c’est de ce mot, si 
je ne me trompe , que s’est formé le sanskrit vallabha , dont l’origine est si douteuse. E. J. 

(5) Incorrectement écrit dans l’original tindem souvami. En sanskrit dandah ( hhavatou ) svâmin ; tenden n’est en effet que 
l’altération tamoule de danda ; mais il a dans la langue tamoule un sens qui ne s’est conservé en sanskrit que dans le mot 
dandavat; il signifie respect, salut, prostration , et non pas, comme le prétend hauteur, je me prosterne. Souvâmi doit ici prendre 
l’f long. E. J. 

( 6 ) Cette opinion étymologique n’est pas particulière à notre auteur ; le mot âchîrvâdam est expliqué de même dans un 
dictionnaire tamoul manuscrit de la Bibliothèque Royale ; l’étymologie n’en est pas moins fausse, puisque le mot est régu- 



115 


RELIGION DES MALABARS. 

sidérés comme des dieux, on leur donne le nom de souvâmi ; c’est un titre qui ne s’accorde qu’aux 
personnes les plus dignes de respect. 

Les chrétiens saluent les PP. Jésuites en disant, les mains jointes en avant du front, sarowê- 
chourechtôtiram sowâmi , c’est-à-dire « louange à Dieu , seigneur (i) ! » Ce mot est composé de 
sarouvechouren , forme lui-meme de sarouven et d ’ichourerij un des noms de Shiva, et de ichtô- 
tiram, louange ; c est-a-dire « louange à Shiva, seigneur ( 2 ) ! » Tous les chrétiens donnent aux PP. 
le titre de souvanu , comme celui qui convient le mieux à leur dignité de brahmanes. Les PP. ré¬ 
pondent au salut comme les brahmanes, par le mot âchîrvàdam. J’ai lu le mot âchîrpâdam dans 
plusieurs livres de piété écrits en langue malabare par les PP. Jésuites; pâdam , qui signifie pied , 
fait encore allusion a la faveur de Latchimi ; le sens du composé est donc « que la faveur de 

Latchimi soit avec vous et vous donne longue vie et félicité (3) » !. On trouve encore dans la 

salutation évangélique le mot âchîrpâdam , employé pour exprimer que la Vierge est bénie : cette 
expression ne peut cependant servir qu’à désigner une personne en possession de Latchimi ou des 
richesses, et destinée à une longue vie. 


lièrement dérivé de âshis, bénédiction, et de oâda , action de prononcer. Chîr n’est pas une altération régulière de Shrî, et 
n existe pas dans la langue tamoule avec ce sens ; âyou ou âyourou est la forme tamoule du sanskrit âyous , longévité. E. J. 

(1) Incorrectement écrit dans l’original sarouestaiiram. En sanskrit saroéshvarastâtram svâmin ; le mot stôtra , louange, est 
passe en tamoul sous la double forme tôtiram et ichtôtiram. Le mouvement des mains qui accompagne la formule de saluta¬ 
tion est 1 andjah ; la signification expresse de ce geste est que l’on reçoit sur son front les ordres de la personne à laquelle on 
s’adresse. E. J. 

(2) J ai substitue cette explication à une exposition complètement inintelligible du mode de composition de ce mot ; j’ai 
pu seulement reconnaître que cette exposition ne différait pas de celle qui se trouve dans le chapitre 1 de la première 
partie. E. J. 

( 3 ) Cette observation, inexacte de tous points, ne permet pas de croire que Fauteur eût une connaissance bien avancée 
de la langue tamoule ; il ignorait sans doute que les consonnes 0 et b se permutent régulièrement en tamoul, et que b , 
doublé par une loi euphonique , se prononce/? ; or le mot âchîrpâdam représente réellement âchîrbâdam pour âchîrvâdam: 
on ne comprend pas d’ailleurs quel rapport il pouvait établir entre le mot pied et la déesse Lakchmî. E. J. 

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE. 


NOTES SUPPLÉMENTAIRES. 

I. 

(Extrait d’un manuscrit inédit intitulé: Relation des erreurs etc . Chapitre vu. Opinion que les Malabars ont des Européens 

ou Piringi. ) 

Les Malabars gentils appellent tous les Européens du nom de Piringi j nous n’avons pas dans nos langues 
d’Europe un seul terme qui représente tout le mépris et le dégoût que ce mot exprime. Les Piringi ne peuvent 
avoir, à leur avis , ni politesse, ni habileté, ni science : à un verre d’eau offert par un Piringi , à des mets 
apprêtes par un Piringi , les Malabars preferent les tourments de la soif et de la faim : recevoir des aliments 
d un Piringi y c est une action infâme. L’infamie atteint même une caste entière , lorsqu’un de ses membres 
1 abandonne pour se faire chrétien, c’est-à-dire Piringi : car celui qui reçoit le baptême est encore plus vil 
que celui qui le confère ; le disciple descend au-dessous du maître. 

Les Portugais, qui ont les premiers occupé cette cote, étaient trop inhabiles pour détruire cet étrange pré¬ 
juge et pour prévenir cette déconsidération générale. Dans leur zèle pour convertir ces infidèles, ils leur 
demandaient brusquement s ils voulaient se faire recevoir dans la caste des chrétiens, c’est-à-dire devenir 
Piringi ,* ces propositions ne pouvaient etre reçues qu’avec horreur par des hommes qui s’estimaient supérieurs 
aux Piringi. De plus, dans les premiers temps de leur domination, les Portugais ne connaissant aucune des 
langues de cette partie de l’Inde , se servaient, dans leurs exhortations religieuses aux Malabars , des mêmes 
termes que les musulmans, pour les inviter à sortir de leur caste et à entrer dans la leur. Les exhortations 
des Portugais ne paraissant point aux gentils différer, même par la forme, des exhortations des musulmans, 
étaient considérées comme non moins dignes de mépris. 

Plusieurs circonstances confirmaient les Malabars dans ces sentiments ; les Européens mangeaient de la 
chair de vache , buvaient du vin , crachaient dans leurs habitations , enterraient les morts dans leurs églises , 
et se servaient, comme les parias, de portes dans l’intérieur de leurs maisons. Il eût suffi de ces habitudes 
perverses pour éloigner d’eux tous les gentils. Ces peuples sont d’ailleurs persuadés que les brahmanes seuls 
peuvent acquérir la connaissance de la loi divine ; que la science est un des privilèges de leur noble extraction , 
tandis que l’ignorance est l’état naturel et la condition d’existence des classes inférieures. Ils pensent donc 
qu’tfn Piringi peut être riche et courageux ( comme les marchands et les guerriers ) , mais qu’il ne peut jamais 





116 RELIGION DES MALABARS. 

atteindre à la noblesse et à la science d’un brahmane, noblesse et science qui, en vérité, n’empêchent point 
beaucoup de brahmanes de commettre des actions honteuses et d’être fort ignorants, si nous les jugeons 
d’après nos idées ; c’est du moins l’impression qui m’est restée de mes fréquents rapports avec les Malabars , 
pendant les onze années que j’ai fait partie de la mission du Madouré. 

Cette mission a été fondée par le R. P. Jésuite de gli Nobili ou deNobilibus , qui arriva d’Europe au royaume 
de Madouré en l’an 1600. Il commença par apprendre le tamoul et le telinga , qui sont les langues vulgaires 
du pays, répandues dans toutes les castes , puis le grantham , langue des lois et de la science théologique que 
se sont réservée les brahmanes. L’expérience lui révéla bientôt quels préjugés s’opposaient à la conversion 
des gentils non soumis à la domination des chrétiens. La charité est ingénieuse et sait prendre toutes les 
formes ; le P. de gli Nobili déposa le nom, les vêtements et les mœurs d’un Européen, tous objets de scan¬ 
dale ; sachant que les brahmanes sannydst obtiennent par la sainteté de leur vie le respect de ces peuples , il 
prit l’habit de sannyâsi et se présenta sous le nom de brahmane sannyâsi de Rome. Adoptant des habitudes 
de ces pénitents tout ce qui pouvait se concilier avec sa foi et son horreur de l’idolâtrie, il commença cette 
glorieuse mission qui est aujourd’hui si florissante, et fonda la grande chrétienté du Madouré. 

Le P. de gli Nobili et les compagnons qu’il s’était associés dans cette entreprise avaient abandonné les 
mœurs européennes pour imiter la vie austère des pénitents de l’Inde, s’étaient familiarisés avec les mœurs et 
les idiomes , prêchaient et écrivaient de savants discours dans toutes les langues du pays 5 mais ils ne pouvaient 
pas aussi facilement altérer la couleur de leur peau, qui trahissait leur origine piringi. Ce n’était que par des 
paroles adroites qu’ils pouvaient écarter les soupçons des Malabars. Ils leur disaient donc que l’Europe pré¬ 
sentait de nombreux rapports avec l’Inde : bien que les Malabars fussent tous plus ou moins noirs, ils étaient 
divisés en castes nombreuses, celles des brahmanes, des rddjd, des kômoutti , des choûtirer, des gens de 
basse extraction, etc. : les Européens, au contraire, étaient tous plus ou moins blancs, et cependant il y avait 
parmi eux des hommes nobles et savants qui s’appelaient brahmanes, des hommes d’une valeur éprouvée, rois , 
princes , seigneurs, capitaines et soldats qui s’appelaient râdjâ , des hommes de commerce, partisans , mar¬ 
chands , courtiers qui répondaient aux kômoutti ; puis enfin des hommes de basse condition, divisés en plusieurs 
rangs , adonnés à plusieurs métiers. Les gens de la plus basse extraction étaient ceux dont la couleur était le 
plus foncée. La caste la plus noble se réservait les trésors de la science, faisait usage d’une langue particu¬ 
lière , se distinguait par des manières polies et par l’influence qu’elle exerçait sur les autres classes, les 
brahmanes d’Europe savaient seuls la loi, ne conversaient qu’entre eux, ne mangeaient rien qui ne fût apprêté 
de leurs propres mains , et maintenaient leur supériorité dans tous leurs rapports avec les castes inférieures. 
Ces brahmanes étaient tous blancs , parce qu’ils venaient des régions du nord , où le soleil est moins ardent ; 
c’est ce qui leur donnait une ressemblance accidentelle avec les Piringi; de même sur les côtes de l’Inde une 
chaleur brûlante confondait sous une même couleur les brahmanes et les parias 5 et cependant en Europe, comme 
dans l’Inde, chaque caste était largement séparée des autres par ses connaissances, ses habitudes et ses vête¬ 
ments. Si quelque Malabar objectait que les sannyâsi de Rome professaient la même religion que les Piringi, 
les PP. brahmanes leur répondaient que cette unité de croyances ne prouvait point qu’ils fussent d’origine 
piringi; des parias appartenaient aux sectes de Shiva et de Vichnou, et cependant les brahmanes , qui étaient 
de ces deux sectes, n’étaient point considérés comme parias. Les sannyâsi de Rome suivaient la même voie 
religieuse que les Piringi; était-ce un motif pour qu’ils fussent de la même caste ? Cette réponse , qui ne laisse 
point subsister de contradiction entre les actes et les paroles des PP. Jésuites , a paru assez concluante aux 
Malabars pour que la seule mission du Madouré compte aujourd’hui près de cent mille chrétiens. 

Le P. de gli Nobili et les autres missionnaires de son ordre n’avaient rien négligé de ce qui pouvait leur 
donner quelque ressemblance avec les brahmanes sannyâsi 5 ils allaient vêtus d’une toile teinte en jaune foncé , 
la barbe et les cheveux rasés, les oreilles percées et traversées , comme celles des pénitents indiens, par de 
petits morceaux de bois de margousier très-légers (car il n’est pas permis au brahmane sannyâsi de se parer 
de pendants d’oreilles d’or, d’argent ou d’autre métal). Ils portaient de la main gauche un petit vase de cuivre, 
et de l’autre un bâton de leur hauteur, divisé par sept nœuds bien formés, et dont l’extrémité supérieure était 
garnie d’une banderole de même couleur que les pièces de vêtement. Ils attachaient à leurs pieds , pour toute 
chaussure, des socques de bois ; ils demeuraient dans de petites huttes construites en terre , couvertes de 
paille, et ayant le sol pour plancher. Ils plaçaient à terre devant eux, sur des feuilles d’arbres, les herbes 
et la petite portion de riz cuit à l’eau qui composaient toute leur nourriture. Ils s’abstenaient de boire du vin, 
de manger de la viande, du poisson et des œufs ( car mieux vaudrait à un sannyâsi commettre un grand 
crime que de manger de toutes ces choses). Ils se servaient, pour s’asseoir et pour dormir, d’une peau de cerf 
ou de tigre , et se faisaient un coussin de leur bréviaire. Ils se lavaient le corps tous les matins , soit avant de 
manger, soit avant de célébrer les saints offices. Ils allaient de jour et de nuit, parcourant les bois , les déserts , 
les montagnes, visitant les peuplades, traversant à la nage des rivières rapides , sur lesquelles les indolents 
naturels n’ont jamais pensé à établir ni ponts ni bateaux , supportant de grandes fatigues pour instruire, 
exhorter et administrer les chrétiens.Souvent même ils passaient la nuit loin des peuplades, exposéstmux 


RELIGION DES MALABARS. 117 

intempéries de l’air , aux attaques des bêtes féroces et des reptiles venimeux. Souvent enfin ils étaient pris , 
battxjs , et obligés, pour sauver leur vie, d’abandonner leurs églises à la dévastation , leurs néophytes aux 
menaces et aux séductions : c’était la couleur blanche de leur peau qui éveillait toujours l’inquiète défiance 
des Malahars , et qui suscitait contre eux tant de passions haineuses. Mais s’ils eussent renoncé à leurs habi¬ 
tudes brahmaniques , que serait devenue la mission du Madouré ? 

Les PP. ont été souvent persécutés et cruellement tourmentés dans les états de Madouré , de Tritchina- 
palli et de Tanjaour; mais ils ont presque toujours échappé aux sentences capitales prononcées contre eux , 
parce que des personnes respectables représentaient aux juges que tuer un sannyâsî est un péché qui ne se 
pardonne ni dans cette vie ni dans l’autre. 


II. 

Notice sur Djagannâtha. 

Djagannâtha , le maître du monde, estnn des noms deVichnou $ il est aujourd’hui presque exclusivement 
réservé par l’usage à une statue de ce Dieu , adorée dans le célèbre temple de Pourouchôttamakchétra, sur la 
côte d’Orissa. Les traditions les plus diverses sur l’origine de cette idole sont admises et conciliées par la facile 
crédulité des Indiens. Suivant la version la plus répandue parmi les Tamouls , le corps d e Krichna, placé sur 
le bûcher qui devait le consumer, fut enlevé par les eaux de la mer, et entraîné sur la côte opposée : le célèbre 
roi Parikchit, descendant des Pândava, fut averti en songe de se rendre sur les bords de la mer, de recueillir 
ce corps et de le déposer dans un temple qui devait rester fermé pendant six mois. Parikchit exécuta cet ordre 
mystérieux ; mais entraîné par un mouvement d’indiscrète curiosité , il désira contempler le corps de Krichna, 
et pénétra dans le temple trois mois avant le terme prescrit 5 il trouva le corps transformé en une statue , qui 
est celle que l’on voit encore aujourd’hui dans le temple de Djagannâtha. Le P. Roberto de gli Nobili a re¬ 
cueilli dans son Ezourvedam, qu’on peut nommer le Pourâna des Malabars chrétiens , une autre tradition 
populaire de l’Inde méridionale, dont les principaux traits paraissent avoir été empruntés à une légende 
bouddhique relative à une statue de Shakyamouni. L’Être Suprême , manifesté sous la forme d’un tronc 
d’arbre, avait été porté par la mer sur la côte de Pourouchôttamakchétra : le roi Indradyoumna, averti par 
unç vision de la nature divine de ce tronc d’arbre, le confia au ciseau de Vishvakarmâ, l’architecte et le 
sculpteur des dieux •, Vishvakarmâ s’engagea à en tirer une statue deVichnou d’une parfaite beauté , et à la 
terminer en une seule nuit, pourvu qu’il fût assuré de n’être épié par personne pendant l’exécution de son 
œuvre : la condition fut mal observée par le roi, que sa curiosité porta à s’assurer si Vishvakarmâ, dont le 
travail ne s’annoncait extérieurement par aucun bruit, ne s’était pas furtivement soustrait à la nécessité d’ac¬ 
complir son engagement. Vishvakarmâ aperçut le roi, et offensé de sa défiance, se retira , laissant la statue 
à peine ébauchée 5 quelque imparfaite que fût cette image de Vichnou , Indradyoumna ne voulut pas consentir 
à faire terminer l’œuvre de Vishvakarmâ par des mains humaines ; il la plaça dans le temple, et institua en 
son honneur les cérémonies religieuses que l’on célèbre encore aujourd’hui. Une troisième version , qui est 
celle du Pourouchôttamakchêtramâhâtmya , présente les mêmes personnages , mais les place dans des rapports 
différents. Indradyoumna, roi ôéAvantî, désirait offrir ses adorations à une incarnation deVichnou, N'ila- 
mâdhava, que presque tous les mythologues s’accordent à identifier avec Krichna; cette manifestation venait 
de se résoudre en son essence originaire , au moment où Indradyoumna arrivait dans le pays d 'Outkala pour 
la rencontrer et l’adorer ; mais un songe avertit le roi que Vichnou était près de se manifester sous une forme 
plus auguste, et qui durerait autant que le monde ; cette manifestation devait être nommée le Dârvavatâra 
ou la transformation en tj'onc dCarbre. On annonça bientôt après à Indradyoumna qu’un tronc de nimba ( melia 
azadirachta') d’une merveilleuse apparence , et marqué des emblèmes de Vichnou, était porté par les vagues 
de Shvétadvîpa vers la côte de Pourouchôttamakchétra : le roi s’empressa de faire recueillir le tronc de nimba, 
et se conformant aux avis de Nârada , pria Vishvakarmâ de le façonner en une statue de Vichnou. D’un seul 
coup de hache le divin artiste transforma ce tronc en une image quadriforme ( tchatourmoûrtij ou plutôt 
en quatre figures , celle de Krichna ou Djagannâtha, coloriée en bleu , celle de Baladéva ou Balabhadra son 
frère, coloriée en blanc, celle de Soubhadrâ, leur sœur, coloriée en jaune, et une espèce de pilier nommé 
Soudarshana, portant un tchakra à chaque bout. Le roi fit ensuite construire, pour recevoir ces divines 
images, un temple d’une grande magnificence, que Brahma, Indra et les autres dieux vinrent eux-mêmes 
consacrer. On ne peut méconnaître dans les diverses variantes de cette légende le caractère allégorique qui 
distingue éminemment la mythologie des vechnavites , mythologie secondaire qui n’est pour ainsi dire qu’une 
allusion continuelle aux traditions mythologiques antérieures 5 ainsi le tronc d’arbre flottant sur les eaux est 
simplement une application, une mise en légende de l’étymologie religieuse de Nârâyana ( qui a son mou¬ 
vement sur les eaux ) 5 si le mot Nârâyana n’avait pas préexisté , la légende n’eût pas été inventée , parce 
qu’elle n’a pas d’autre raison que ce nom , qu’elle ne se rattache à aucune tradition historique ou religieuse , 
mais seulement à l’interprétation de ce nom : Parikchit doit attendre la fin du sixième mois pour contempler 

3 o 



118 


RELIGION DES MALABARS. 

Krichna; Nârâyana, en effet, dans son caractère cosmogonique, dort pendant six mois de l’année humaine. 
On peut également reconnaître le facile syncrétisme de cette croyance religieuse dans l’attribution faite succes¬ 
sivement à l’idole de DjagannâtJia des noms , des caractères et des insignes des autres divinités, aux jours de 
leurs fêtes solemnelles ; cette multiplicité de rôles prête d’ailleurs aux brahmanes desservants du temple une 
ingénieuse excuse pour la forme grossière de la statue; « puisque Djagannâlha , disent-ils, est l’Être Su- 
» prême manifesté, la réunion de tous les dieux, comment peut-il avoir une forme arrêtée et distincte ? » 
Ces trois statues en effet, au rapport de M. Stirling , ne sont que des bustes sculptés en bois, dont la hauteur 
est environ de six pieds ; elles présentent l’aspect de figures humaines grossièrement taillées et posées sur 
une espèce de piédestal ; on charge ordinairement leur tête d’une coiffure en étoffes de couleur, dont la forme 
est à peu près celle d’un casque. Les deux frères , suivant la même autorité , ont les bras étendus horizonta¬ 
lement à la hauteur des oreilles ; leur sœur est absolument privée de celte partie d’une forme humaine. Lors¬ 
qu’on traîne processionnellement ces statues dans leurs rallia ou chars triomphaux, on prend soin de parer la 
principale idole, celle de Djagannâlha, d’un nez, de mains et de pieds d’or , ou du moins de métal doré, et de 
disposer élégamment une draperie écarlate autour de sa parjûe inférieure ou piédestal. Les yeux de cette 
statue sont deux gros rubis du plus bel éclat ; quelques naturelsKtfëTa cote prétendent, il est vrai, qu’un de 
ces rubis a été enlevé il y a plus d’un siècle, et remplacé par un verre coloré. Quant au raihayâtrâ ou pro¬ 
cession du char colossal de Djagannâlha et aux actes d’atroce dévotion dont cette procession est l’occasion, 
c’est depuis long-temps un de ces lieux communs au sujet desquels il suffit d’en appeler à la mémoire du 
lecteur. 



A 


D.TAGANNATHA 






TABLE DES CHAPITRES. 


PREMIERE PARTIE. 


Chap. j.— vu. Considérations sur le baptême et l’extrême 


onction. 5 

vin. Mariage. 7 

ix. Motifs religieux du mariage. 7 

x. Polygamie. — 

xi. Divorce... .. 8 

xii. Indissolubilité du mariage. — 

xm. Biens du mariage. s 

xiv. Devoirs des époux. 9 

xv. Cérémonies du mariage des Malabars chrétiens.. 9 

xvi. Cérémonies du mariage des Malabars gentils... 12 

xvii. Explication des cérémonies du mariage des Ma¬ 

labars gentils. 14 


Légende de Pillaiyâr. 

Légende de Yarachou. 

Légende du mâ. 

Légende de Kangai. 

Légende des quarante-huit mille pénitents. 
Légende de Choupiramaniyen. 
xvm. Superstitions relatives aux règles des femmes.. 32 


Chap. xix. Première grossesse des femmes. 34 

— xx. Superstitions relatives à l’accouchement des 

femmes. 34 

— xxi. Purification. 36 

— xxn. Présentation. 36 

— xxui. Imposition du nom. 36 

— xxiv. Cérémonies qui ont lieu aux funérailles des 

brahmanes..... 37 

— xxv. Purification des brahmanes. 39 

• — xxvi. Anniversaire. 41 

— xxvii. Cérémonies qui ont lieu aux funérailles des 

Malabars chrétiens. 43 

— xxviii. Deuil des brahmanes et des Malabars. 45 

— xxix. Souillures contractées par l’attouchement des 

morts.. 45 

— xxx. Du métier de joueur d’instruments et de ses 

devoirs. 46 

— xxxi. Quelques faits particuliers et intéressants. — 

— xxxii. Tribunal de justice des PP. Jésuites.. — 

Lettre de M. le Chev. Hébert au P. Tachard. 


SECONDE PARTIE. 


Chap. i. Castes des Malabars .*. 49 

— n. Institution du sacerdoce des brahmanes. 50 

— m. Cordon yâkiyopavidam . 51 

— iv. Koudoumbi . 53 

— v. Ordre des brahmatchârl . 54 

— vi. Règle et vêtement des brahmatchârl . 56 

— vu. Ordre des brahmanes. 57 

— vin. Règle et vêtement des brahmanes. 57 

— ix. Irrégularités.. 59 

— x. Jésuites brahmatchârl et brahmanes. 59 

— xi. Ordre des vânaprastha . 60 

— xn. Ordre des sannyâst . 60 

— xm. Gourou ou directeur de conscience. 63 

— xiv. Origine du linga .... ». 65 

— xv. Secte du linga . 67 

— xvi. Pénitents tâder, paramânji et digambara . 70 

— xvn. Dêvadâchi ou femmes des pagodes. 72 

— xvm. Description des pagodes. 73 

— xix. Signes dont les Malabars se marquent au front avec 

des cendres de fiente de vache.. 74 

— xx. Tirounâmam . 77 

— xxi. Oârtapoundiram . 78 


Chap. xxn. Fêtes du pongal, des nouvelles lunes et des dédi¬ 
caces. .... 79 

— xxin. Purifications des Malabars.. 84 

— xxiv. Rouiirâtcham ou chapelet des Malabars gentils... 85 

— xxv. Pendants d’oreilles des Malabars. 87 

— xxvi. Le chakaram transformé en géant, et vaincu par 

Vichnou. 89 

— xxvn. Incarnation du changou et du chakaram. Guerre 

de Râmen et de Râvanen . 91 

— xxvni. Culte des serpents chez les Malabars ; pendants 

d’oreilles en forme de serpent.. 99 

— xxix. Latchimi transformée en basilic. 100 

— xxx. Couronne à longue queue ou poâchâram . 101 

— xxxi. Rénougadêvi et MâriyammaiPidariyâr . 102 

— xxxii. Démoniaques. 104 

— xxxiii. Cordon anandaviratam . 105 

— xxxiv. Le chadai et le chandiramâma . 109 

— xxxv. Vitiyârambam . 109 

— xxxvi. Remarques sur les informations faites en 1707 à 

Pondichéry etc. — 

— xxxvii. Diverses superstitions. 110 


TROISIEME PARTIE. 


Chap. i. Opinion des Malabars sur la divinité.. 111 

— n. Réfutation de l’opinion des brahmanes sur la di¬ 
vinité. — 

— ni. Non-éternité des éléments. — 

— iv. Idée du vrai Dieu. — 

— v. Perfections de Dieu. — 

— vi. Bonté de Dieu. — 

— vu. Infinité de Dieu. — 

— vin. Immensité de Dieu.. — 

— K. Immutabilité de Dieu. — 

— x. Éternité de Dieu . — 

— xi. Unité de Dieu . 


Chap. xii. Providence de Dieu. 113 

— xm. Justice de Dieu. — 

— xiv. Miséricorde de Dieu.... ;. — 

-— xv. Emploi du nom de Sarouvécliouren . 113 

— xvi. Salut adressé par les Malabars aux brahmanes... . 114 

—>• xvn. L’âiie humaine. — 

— xvm. Spiritualité de l’âme. — 

— xix. Immortalité de l’âme. — 


— xx. Inconsubstantialité de l’âme avec l’essence divine. 

— xxi. Unité de l’âme humaine. 

— xxn. Liberté de l’âme. 

— xxiii. L’âme créée à la ressemblance de Dieu. 


FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES. 




















































































ERRATA. 


P. 5, 1. 3, lise* sannydst. 

P. j4 » 1* 4 a > lisez poutiraldbam. 

P. 18 , 1. 4"> lisez vata. 

P. ai , 1. 3^, lisez Gâdâuatl. 

P. ai ,1. 5i , lisez ôhoukra. 

P. ai et aa, passim, lisez Magâbeli. 

P. B 1 , l.ult., lisez Bouddha. 

P. 33, 1. 43, lisez Pârvatî. 

P. 35, 1. 53, lisez mahdhdhou et sahasrahâhou. 
P. 37 , 1. 5a, lisez vattarani. 

P. 4 2 > 1- 5, lisez kopichandanam. 


P. 46, 1. 5i , lisez vanndr. 

P. 60 , 1. 5a , à laquelle les dvidja 
P. 64 , 1- 3o , lisez routirdtcham. 
P. 70 , passim, lisez tdder. 

P. 81 ,1. 3a, lisez souvâmt. 

P. 8 a, 1. 17 , lisez souvâml. 

P. 88, 1. 46 , lisez vadjra. 

P. 97 , 1. 38, lisez Anoumanten. 
P. 101 , 1. 4, lisez pidariyâr. 

P. soi, 1. 3a, lisez pallichatihârer 
P. 101 , 1. \i, lisez JYarasimha. 


seuls.