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Full text of "Journal des économistes"

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DES 



ÉCONOMISTES 



REVUE 



DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE 

ET DE LA STATISTIQUE 




29e ANNÉE DE LA FONDATION 



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TOME VINGTIÈME 

(octobre a décembre 1870) 



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PARIS 

GUILLAUMIN ET Ce, ÉDITEURS 

Cu Journal des ÉcoDomistes, de la Collection des principaux Economistes, du Biïtionnaire universel 
du Commerce et de la Navigation, du Dictionnaire de l'Éconoraie politique, etc. 

14, RUE RICHELIEU, 14 



1870 



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JOTIRNAL 



DES 



ÉCONOMISTES 



DE QUELQUES OPINIONS DE M. STUART MILL 

SUR 

L'UNIONISME OUVRIER 



I. 

Dans toutes les questions d'économie politique, l'opinion de M. Mill 
est acceptée en Angleterre comme parole d'Evangile. Tout ce qu'il dit, 
tout ce qu'il écrit, fait époque , non-seulement dans l'histoire de la 
science, mais dans celle du pays. 

Cependant, dans ses dernières publications, M. Mill s'est exprimé 
d'une manière dangereuse, croyons-nous, pour le bien général. Dans 
deux Essais, publiés dans la Fortnightly Remew (1), M. Mill, en s'oc- 
cupant du dernier ouvrage de M. Thornton, 0?i Labour (2), fait l'apologie 



(1) Mai et juin 1839. 

(2) Voir, dans le numéro de juillet 1869, un compte-rendu de cet ou- 
vrage, dont la ^^ édition a paru en 1870. Londres, Macmiilann, I fort 
volume in-8. 

Nous avons reproduit: dans le numéro d'août 4869, un chapitre de 
M, Thornton relatif aux unions ouvrières ; — dans le numéro de fé- 
vrier 1870, la traduction d'un écrit de M. J. Stirling sur l'Unionisme et 
les résultat^) de l'enquête ordonnée par le Parlement après la découverte 
des crimes de ShefiBeld. — Le môme sujet a été traité dans un article 
de M. de Molinari sur le Socialisme en 1869, numéro de décembre 1869. 

{Note de la rédaction.) 



6 JOURNAL DEf> ÉCONOMISTES. 

de rUnionisme, an point de vue économique d'abord, puis au point de 
vue moral. Dans l'un et l'autre cas, nous croyons que la doctrine qu'il 
enseigne est erronée, et nous nous proposons de présenter au lecteur 
quelques observations h ce double point de vue. Quand Terreur est 
enseifynée par un homme qui a Thonneur d'être considéré comme un 
oracle, c'est une vraie calamité publique, et il est du devoir de ceux 
qui découvrent l'erreur de repousser toute fausse modestie et de pro- 
tester, avec toute la vi(jueur dont ils sont capables, contre une erreur 
qui semble sanctionnée par une certaine autorité. 

Étudions d'abord la question au point de vue purement économique. 
L'économie politique ne peut être regardée comme une science, que 
si l'on admet que les aspirations humaines , comme toutes les autres 
forces naturelles, sont soumises à l'action de certaines lois. Sous leur 
empire, le monde industriel se développe comme un Cosmos : autrement 
nous ne pouvons avoir que les lattes intestines d'égoïsmes anarchiques. 
L'organisme économique est l'arrangement régulier des aspirations 
humaines, par lequel elles se font mutuellement échec et s'harmonisent; 
les efforts de chacun contribuent à développer le bien-être général. 
L'ordre est la fin du gouvernement d'en-haut, et la science économique 
a pour objet la recherche des lois en vertu desquelles s'harmonisent 
les intérêts antagonistes du monde industriel. 

Mais, dans ces derniers temps, on s'est révolté contre l'inflexibilité 
des lois économiques. Le malheur de notre époque est le manque de 
stoïcisme. Nous avons une si grande aversion pour la souffrance, que 
le contrôle des lois naturelles nous paraît insupportable. Le sentiment 
doit tempérer la science pour qu'elle ne blesse pas nos âmes trop sen- 
sibles. Cependant, il y a là une inintelligence complète de la nature de 
notre organisme économique. Quand on le comprend bien, c'est l'hu- 
manité organisée. Son but unique est de protéger l'homme contre 
l'oppression, de défendre le faible contre la violence d'appétits déré- 
glés et de volontés illégitimes. La loi morale et la loi économique, bien 
que leurs modes d'action diffèrent, ont le même et seul but. Par le jeu 
naturel des aspirations humaines, la libre concurrence amène l'arran- 
gement des intérêts industriels, que la morale enseignerait à la volonté 
raisonnée. Le même Dieu qui, dans le monde de la raison, prépare no- 
tre fin, impose sa loi à nos volontés dans le monde spirituel. 

M. Mill reconnaît cette action de la loi économique. Les plus nobles 
travaux qu'il a accomplis ont jeté les fondements d'un système inébran- 
lable de lois économiques. Mais, dans sa dernière publication, il s'est 
efforcé de tracer une limite à l'action d'une des plus importantes lois, 



L'UNIONiSME OUVRIFR. 7 

de manière j> ébmnlor, s'il était dans le vrai, tout rcdifice de la science 
économique. 

Dans son premier Esmi (1), M. Mill résume ainsi son arfyument éco- 
nomique : « La doctrine qu'ont enseig^née jusqu'ici tous ou presque 
tous les économistes (moi-même tout le premier), d'après laquelle il ne 
serait pas possible d'élever le taux des salaires par des combinaisons 
entre les travailleurs, ou qui limiterait l'action de ces combinaisons à 
l'obtention plus hâtive d'une hausse que la concurrence aurait pro- 
duite sans cela, cette doctrine ne repose sur aucune base scientifique, et 
doit être rejetée, d 

Ceci est sérieux. Si cette sentence du premier de nos économistes 
modernes est acceptée comme fondée sur la vérité, la cause de l'Unio- 
nisme est gagnée. L'Unioniste a théoriquement et pratiquement raison. 
S'il a foi dans cette opinion, une barrière infranchissable pourrait 
l'arrêter un moment; rien autre chose n'y réussirait. S'il n'existe 
aucune loi naturelle pour déjouer ses efforts, il serait insensé de 
compter sur des motifs de prudence ou de morale. Le plus grand désir 
de l'Unioniste est de travailler moins et d'être mieux payé. Il cher- 
chera certainement cà atteindre ce but, à moins qu'une dure expérience 
ne lui démontre qu'en ayant recours à la force pour çéussir, il ne peut 
que se brûler les doigts. Mais si des hommes dont il a appris à révérer 
l'autorité, lui assurent que les enseignements qui lui ont été donnés sur 
cette question, sont ce qu'il y a de plus vain, et qu'il peut arriver à 
s'approprier unç partie des profits du capitaliste , il cherchera assuré- 
ment à s'en attribuer la possession, en courant la chance des misères 
qu'il pourra souffrir le jour où il transgressera les lois mal définies de 
la prudence ou de la morale. Avant d'accepter comme vérité une 
doctrine aussi menaçante, il nous importe de l'étudier sérieusement. 
Au point de vue pratique, la question se réduit à celle-ci : Le contrat 
entre les patrons et les ouvriers, pour l'emploi du travail, est-il soumis 
à l'action des lois naturelles ? Ou bien ce contrat est-il plus ou moins 
laissé à l'action de la force et de l'arbitraire.^ (2) 



(1) Fortnigbtly Review, mai 1869, p. 517. 

("2) L'auteur de ce remarquable travail, avec lequel nous sommes 
complètement d'accord sur l'Unionisme, nous permettra de regretter 
ici qu'il ait accusé l'Unioniste, d'une manière générale, de vouloir 
moins travailler et être mieux payé. En fait, cela peut être vrai aujour- 
d'hui, mais nous ne saurions nous empêcher de penser qu'au fond de 
l'unionismC; se trouve le désir vague et imparfaitement dessiné, d'amé- 



JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 



II. 



IVous allons d'abord discuter la nouvelle doctrine de M. Mill, rela- 
tivement aux salaires; nous étudierons ensuite si, comme il le prétend, 
les coalitions sont nécessaires pour protéger le travailleur. 

Prenons d'abord la loi du salaire. Jusqu'à présent , on nous avait 
ensei(îné que le prix du travail, dans un temps et un lieu donnes, n'est 
pas une chose laissée à la volonté des parties contractantes, mais qu'il 
est déterminé par un mécanisme des lois naturelles sur lesquelles nous 
n'avons pas d'action. La somme de capital appliquée à la production, 
— suivant la puissance dominante du désir d'accumuler, — détermine 
l'action plus ou moins forte de la demande de bras : le nombre des tra- 
vailleurs qui cherchent à s'employer, — suivant la puissance domi- 
nante de l'instinct de propagation de l'espèce, — règle l'offre des bras. 
A l'insu du capitaliste et de l'ouvrier, le jeu naturel de ces forces op- 
posées fixe pour eux le taux des salaires ; il y a, d'un côté, la somme 
de travail demandée par l'ensemble des capitalistes; et, de l'autre, le 
nombre de bras offert par l'ensemble des travailleurs. Gomme M. Mill 
l'a dit lui-même, en quelques mots, dans son Traité d'économie poli- 
tique, (des salaires.... dépendent du rapport entre la population et le 
capital. » 

Quand donc le capitaliste et l'ouvrier viennent à se partager le pro- 
duit de leur travail commun, la division se trouve toute faite pour eux. 
Les profits qui sont la part de l'un, et les salaires qui sont dus à l'autre, 



liorer sa position par les modifications des lois civiles et domestiques, re- 
latives à la distribution et à la transmission des richesses, lois dont la ten- 
dance irrésistible est de concentrer la plus grande somme de produits dans 
les mains des capitalistes au détriment des autres classes de la nation. 
Ne sachant probablement pas d'où viennent les souffrances, le travail- 
leur s'en prend au travail et ne voit pas les réformes purement civiles 
dont il lui faudrait poursuivre l'obtention. Jusqu'à ce que les rapports 
économiques des hommes entre eux soient lëgislativement réglés con- 
formément aux principes de la plus pure équité et de la plus stricte 
égalité, les travailleurs qui sentent instinctivement que, dans l'état 
actuel de la société, ils ne jouissent pas do tous les avantages qui de- 
vraient être leur lot, attaquent ce qui les touche chaque jour, le salaire 
et le patron, et la lutte ne cessera que quand la loi aura cessé de favo- 
riser l'agglomération des richesses dans quelques mains. T.-N. B. 



L'UNIONISMR OUVRIER. 9 

ont été fixés par l'infaillible action des influences naturelles, et il n'y 
a pas le moindre point que Ton puisse contester. 

C'était là l'opinion de l'ancienne école. Mais maintenant l'Unionisme 
et M. Mill pensent différemment. D'après ^ux, ce système de partage 
ne vaut guère mieux qu'une lutte au plus fort, dans laquelle celui qui 
est le {)lus adroit ou le plus violent, prend la plus grosse part. Sans 
doute, M. Mill a trop de philosophie pour croire au règne de la force 
pure. Il attribue une forte part de puissance à la loi. Mais il enseigne à 
son élève Unioniste, — excellent élève en ce genre, — que quelque partie 
du profit peut forcément être ravie au patron, et appropriée par l'ou- 
vrier, sans que celui-ci coure aucune mauvaise chance. Et voici com- 
ment M. Mill résume son argument : « La puissance des Unions peut 
être exercée de manière à obtenir pour les classes travailleuses, collec- 
tivement, une part plus forte en quantité et en valeur du produit du 
travail , Tune des deux bases sur lesquelles se calcule la rémunération 
du travailleur individuel se trouvant accrue. » 

Cette doctrine contredit péremptoirement la loi économique relative 
aux salaires. Elle repose sur l'assertion monstrueuse qu'il est possible 
de réduire les profits et d'accroître les salaires, sans affaiblir le désir 
qui porte à accumuler. D'après l'explication de sa théorie par M. Mill 
lui-même : «Pour le payement des salaires, avant que la dernière li- 
mite soit atteinte, on peut, d'une manière absolue, non-seulement re- 
trancher le capital du patron, mais tout ce qu'il est possible de re- 
trancher de ses dépenses personnelles» (1). 

Si cela est vrai, toute la doctrine relative à l'accumulation du capi- 
tal est mise à néant. Cette doctrine est tout simplement conforme aux 
données scientifiques et aux visées du bon sens, et établit que la ten- 
dance de l'homme vers la production et l'épargne est proportionnelle 
au profit de la production et de l'épargne. Cette doctrine contredit ab- 
solument la proposition de M. Mill, ainsi conçue : « Il n'y a pas de loi 
naturelle en vertu de laquelle il serait de toute impossibilité aux sa- 
laires de s'élever jusqu'au point où ils absorberaient non-seulement 
les fonds que le capitaliste avait destinés à l'exercice de son industrie, 
mais encore tout ce qu'il applique à ses dépenses particulières au-delà 
des choses absolument nécessaires à la vie» (2). Une autorité, qui n'est 
autre que celle de Ricardo, affirme que cette loi, dont l'action est impé- 
rative, existe dans la nature. 

(1) FortnightlyRevievv^, p. 517. 

(2) Fortnightly Review, p. 517. 



fO JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Ce maître de la science nous dit : « La raison qui porte les patrons 
à accumuler deviendra moindre avec l'amoindrissement des profits, et 
disparaîtra d'une manière absolue quand leurs profits seront si peu 
de chose, qu'ils ne compenseront plus leurs efforts et les risques qu'ils 
encourent nécessairement en employant leur capital d'une manière 
productive » (4). 

La nouvelle doctrine de M. Mill ne s'accorde pas davantafje avec sa 
propre doctrine, doctrine si bien fondée, sur les produits. Dans le cha- 
pitre Sur la tendance des profits vers un minimum, il fait observer que : 
«Il y a, partout et en tous temps, un taux spécial de profits, c'est celui 
qui, tout bas qu'il soit, est assez élevé pour décider les habitants de 
l'endroit, quel qu'il soit, à économiser et accumuler, et à employer 
ces épargnes d'une manière productive » (2). 

C'est ce que l'on appelle le minimum du taux des profits, et un peu 
plus loin il ajoute : «Quand un pays a produit abondamment pendant 
longtemps et possède un produit net considérable pour faire des épar^ 
gnes, et quand, par conséquent, il a les moyens d'accroître annuelle- 
ment son capital dans une forte proportion..... Tun des caractères dis- 
tinctifs de ce pays est que le taux des profits se -trouve généralement à 
un cheveu d'épaisseur du minimum » (3). Où donc peut se trouver la 
marge de profit qui peut être pris «sur les dépenses personnelles» du 
patron et mis dans la poche de l'Unioniste ? 

Dans un dernier essai, M. Mill lui-même admet qu'il y a une limite 
infranchissable, au delà de laquelle les salaires ne peuvent s'élever. Il 
s'exprime ainsi : « Ce qui est vrai, c'est que les salaires peuvent être 
si élevés qu'ils ne laissent aucun profit au capitaliste, ou un profit qui 
ne soit pas suffisant pour compenser ses risques et ses anxiétés; dans 
ce cas, les travailleurs tueraient la poule pour avoir les œufs» (4). Ceci 
semble être un retour à la bonne vieille doctrine de l'accumulation. 
Pour que la leçon soit tout à fait orthodoxe, il n'a qu'à ajouter que, si 
le travailleur affame sa poule jusqu'à l'empêcher de pondre des œufs, 
autant vaudrait qu'il se suicidât follement en la tuant tout de suite. 

La nouvelle théorie de M. Mill semble donc insoutenable; elle est 
contraire aux meilleurs enseignements des anciens maîtres, et ne s'ac- 
corde même pas avec les principes qu'il a exposés lui-même. Sans 

(1) Œuvres de Ricardo, édition anglaise de Mac Culloch, p. 68. 

(2) Mill. Economie politique, livre IV, chap. iv, § 3. 

(3) Mill. Economie politique, livre IV, chap. tv, § 4. 

(4) Fortnightly Review, juin 1869, p. 690. 



r/UNIONISME OUVRIER. 11 

(loiitp, rrnioniste peut ravir violonriment ù son patron une partie des 
profils qui lui sont dus, sur los produits do leurs efforts communs, 
mais ce ne serait pas sans provoquer ime juste rétaliation de la part de 
lois imprescriptibles. Une diminution f;raduelle dans la demande de 
bras serait la funeste conséquence de toute réduction injuste dans la 
part du patron. Le capitaliste disparaît quand les profils s'évanouissent. 

Sans doute, comme le dit sèchement M. Mill : « Les travailleurs ont 
besoin de capital, et non pas de capitalistes.» Mais, comme le capital 
ne tombe pas du ciel comme la manne; comme il ne se trouve que 
dans h's mains du patron, qui travaille dur et s'impose des privations 
pour économiser, le travailleur ag^ira sag-ement de conserver cet utile 
personnage, non-seulement en vie, mais dans une telle disposition d'es- 
prit, qu'il sera encouragé à accumuler les moyens de faire subsister la 
communauté travailleuse. 

C'est un rêve futile de penser que le travailleur peut s'approprier 
quelque partie des profits de son patron, sans diminuer immédiatement 
ses propres moyens de subsistance. Nul tour de passe-passe ne peut 
chang^er des profits en salaires sans arrêter l'accroissement du capital, 
sans diminuer par là la rémunération due au travail. L'éleveur d'a- 
beilles réussit à ravir à ces insectes leurs riches provisions, et il les 
encourage à recomK.encer leur approvisionnement en leur laissant une 
quantité suffisante pour leur subsistance. Mais le travailleur ne réussira 
pas à décider le capitaliste à accumuler ainsi sans profit pour lui. L'abeille 
humaine ne continuera pas à travailler et h épargner pour que l'ouvrier 
dévore tranquillement le rayon de miel. 

En outre, la nouvelle loi des salaires est non-seulement insoutenable, 
elle est futile. Il ne suffit pas de mettre de côté la loi de l'épargne, il 
faut aussi compter avec la loi de la population. «Quant à l'offre des 
bras, continue M. Mill, et nous le remercions sincèrement de cet aveu, 
la loi établie par les économistes reste entière (1). » Il y a donc là une 
force contraire en action incessante qui défera infailliblement tout ce 
qui aura été fait à rencontre de la loi des salaires. Que la demande de 
bras soit telle que l'on voudra, la population s'accroîtra proportionnel- 
lement à cette demande. La nouvelle loi des salaires peut attaquer le 
capital, la loi de population paralysera son action. 

Cette nouvelle loi, même si elle était vraie, ne serait pratiquement 
d'aucun avantage au travailleur. Admettons que l'Unioniste réussisse, 
bien que cela ne se puisse, à ajouter à ses salaires le superflu que peut 



(1) Fornightly Review, mai 48r9, p. 517. 



12 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

obtenir son patron, sans amoindrir son désir d'accumulation, il n'amé- 
liorera pas sa position d'une manière permanente. L'irrésistible ten- 
dance à la propa[;ation de l'espèce rendrait tous ses efforts inutiles. 
Volontairement, l'ouvrier élèverait le nombre de travailleurs de sa 
classe à l'ancien chiffre; ses gains illégitimes disparaîtraient, et il res- 
terait avec le remords d'avoir fait tort à son prochain sans profit pour 
lui-même. 

D'un autre côté, s'il était possible, .ce qui n'est pas, qu'un patron 
sans principes a maintînt les salaires plus bas qu'il n'est nécessaire» (1), 
la loi de population remédierait à ce mal. Une offre de bras moindre 
que par le passé viendrait punir l'injuste oppresseur. Ainsi, à tous les 
points de vue, la nouvelle loi des salaires se montrerait aussi inutile 
dans la pratique qu'elle est fausse en théorie. 

Nous pensons donc qu'il est d\i devoir de M. Mill de montrer com- 
ment sa nouvelle théorie des salaires peut se réconcilier avec ses an- 
ciennes doctrines, quant à l'accumulation du capital, au minimum des 
profits et à l'accroissement de la population, ou de répudier formel- 
lement ses anciennes croyances. Dans le premier cas, il aura accompli 
un tour d'adresse de logique d'une habileté merveilleuse, même pour 
lui, et, dans le second, il montrera jusqu'à quel point il veut sacrifier 
les principes fondamentaux de sa science au Molochde l'Unionisme. 

III 

Nous venons maintenant à la prétendue nécessité où sont les ouvriers 
de se coaliser pour pouvoir traiter avec les patrons sur le pied de 
l'égalité. 

« Dans la lutte de la souffrance, dit M. Mill,... une coalition com- 
pacte peut seule donner aux travailleurs la moindre chance qu'ils ont 
de résister avec succès à leurs patrons » (2). Faisons remarquer ici 
qu'il y a quelque chose de faux dans ce mot de « souffrance. » Quand 
nous l'employons, nous ne pensons qu'tà un besoin physique, et nous 
nous demandons qui, du riche capitaliste, ou du pauvre travailleur, 
peut y résister le mieux. Mais la question est toute autre. La force qui 
agit sur l'ouvrier et celle qui pèse sur le patron sont tout à fait diffé- 
rentes; l'un est tourmenté par la faim, l'autre est accablé d'anxiété : 
qui peut dire quel est celui qui souffre le plus"? Des choses aussi dissem- 



1) Fortnightly Review, mai 1869, p. 518. 
(-2) Fortnightly Review, mai 1869, p. 515. 



L'UNIONISME OUVKIER. 13 

blables ne sauraient être mesurées l'une par l'autre. On ne peut pas 
mettre dans un plateau un mal physique et dans l'autre une souffrance 
morale : ici les tiraillements de la faim, là les cruels soucis avant-coureurs 
de la ruine. Cependant nous savons qu'il y a des hommes qui préfére- 
raient perdre la vie, plutôt que de se voir ruinés ou déshonorés. 

L'Unioniste est victime d'une autre erreur encore plus fondamentale 
qui lui fait faire peu de cas de la puissance morale de la convenance, et 
l'engage à mettre sa foi dans la force brutale de la coalition. Cette er- 
reur a de profondes racines dans la nature humaine, toujours prête à 
préférer une force tanfjible à une puissance invisible. Nous voyons le 
puissant capitaliste face à face avec l'humble travailleur, mais nous ne 
voyons pas le mécanisme des forces invisibles qui modèrent la puissance 
du riche et renforcent la faiblesse du pauvre. 

Dans la lutte du travail et du capital, l'Unioniste ne voit que les ef- 
forts de l'homme puissant contre l'homme faible, et il cherche le salut 
du travailleur, non pas dans la concurrence que se font les capitalistes, 
mais dans la coalition des travailleurs. Pour lui le capitaliste est le Gul- 
liver du travail, qui ne peut être vaincu que par les efforts combinés de 
Lilliputiens. Il ne peut pas croire que, dans le marchandage des prix, 
l'homme pauvre peut lutter avec le riche. Et cependant douter de cette 
loi, c'est mettre en doute la justice divine : c'est croire que* la Provi- 
dence, qui donne à la créature la plus infime les moyens les plus con- 
venables de soutenir son existence, a jeté le pauvre travailleur dans le 
monde, seul et sans défense, pour qu'il devienne la proie de riches op- 
presseurs. 

Dans toute cette question, l'Unioniste se trompe sur la nature de la 
concurrence. La concurrence n'agit pas par compulsion, elle la neu- 
tralise. Elle n'est pas la lutte d'intérêts contraires ; elle est l'influence 
modératrice qui les domine. Ce n'est pas la lutte du capital contre le 
travail : c'est la lutte des capitalistes entre eux pour obtenir des bras, 
et la lutte des travailleurs entre eux pour être employés. La richesse 
et la puissance des capitalistes, au lieu d'être dommageables au tra- 
vailleur, sont les alliées de ses droits et la meilleure protection de ses in- 
térêts. 

La puissance relative des capitalistes et des classes ouvrières, en tous 
temps et en tous lieux, ne dépend pas de la force des associations orga- 
nisées, mais de l'accroissement relatif du capital et de la population. Si 
l'accroissement du capital a été dépassé par l'accroissement de la popu- 
lation, l'avantage reste aux patrons; si, au contraire, le capital s'est 
accru plus vite que la population, les travailleurs font la loi. Dans le 



H JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

cours des vingt-cinq dernières années, sous l'impulsion donnée par une 
sag^e politique commerciale, le capital de ce pays s'est accru plus vite 
que la population, et la demande de bras a dépassé l'offre. Pendant 
toute cette génération, en conséquence, les ouvriers an^jlais ont fait la 
loi à leurs patrons, et le résultat naturel de cette situation a été une élé- 
vation des salaires de 25 à 50 0/0 (1). Les Unionistes, dans leur i{jao- 
rance, attribuent la hausse à l'intervention de leurs unions : mais l'unio- 
nisme est aussi impuissant à déterminer une hausse, que le soliveau est 
à soulever la marée qui l'entraîne. La vraie cause se trouve dans la con- 
currence que se sont fait de riches patrons pour se procurer des tra- 
vailleurs. C'est là ce qui a mis une certaine force à la disposition des 
classes prolétaires, et non la naissance et l'extension d'unions envieuses. 
Le phénomène d'une demande de bras, plus ou moins vive, a un effet 
très-remarquable sur l'esprit du travailleur, et bien que l'action de cette 
demande puisse être un mystère pour celui qui en fait son étude, elle 
est un fait des mieux connus à tous ceux qui s'occupent pratiquement 
delà recherche de travailleurs. Tout contre-maître intellig:ent, qui s'est 
tenu à la porte d'un établissement pour engagfer des travailleurs, a re- 
marqué la différence d'attitude que prennent les ouvriers, quand les 
temps sont prospères ou malheureux. Quand l'industrie ne va pas, l'ou- 
vrier s'approche humblement et demande à voix basse, en retenant son 
haleine, qu'on veuille bien lui donner de l'ouvrage. Mais, quand les bras 
sont rares, quand les travailleurs sont recherchés, il change de ton tout 
naturellement, et élève ses prétentions. 

(1) Nous prendrons la liberté de faire remarquer ici combien les 
premières lois du monde économique, les lois qui règlent les rapports 
du travail avecle capital, sont ignorées en France. Cette ignorance res- 
sort avec une évidence décourageante de tout ce qui s'est passé dans la 
commission d'enquête parlementaire sur le régime économique. Fila- 
tfturs, tisseurs, teinturiers, fabricants de toutes catégories, sont venus 
déclarer que la hausse des salaires en France atteignait 25 0[0 
depuis 1860, et tous en ont fait, honneur à leur humanité, à leur géné- 
rosité I Nous avons lu avec beaucoup d'attention le compte rendu de 
toutes les séances, et nous n'avons pas vu qu'un seul membre du comité 
ait eu l'idée de faire observer que les industries en souffrance ne 
voyaient jamais les salaires de leurs ouvriers s'élever d'une manière 
permanente : pas un n'a fait remarquer que, si le capital industriel 
avait diminué, la demande des bras auraitété moindre, que les salaires 
auraient baissé, et que leur hausse ne peut provenir que d'un accroisse- 
ment décapitai employé, de capital mieux rémunéré. T.-N. B. 



L'UNIONISME OUVRIER. 15 

Il n'y a pas d'entrepreneur qui semble plus puissant et plus capable 
d'opprimer ses travailleurs, que celui qui représente une [grande com- 
pagnie par actions. Et c'est le cas, quand les hommes abondent, quand 
le travail est rare. Alors il peut faire de ses ouvriers à peu près ce qui 
lui })Iaît. Mais quand les concessions de chemins de fer sont nombreuses, 
quanil partout on recherche des hommes pouvant manier la pelle et la 
pioche, il n'y a personne d'aussi indépendant que le journalier, même 
isolé. Comprenant toute sa valeur, il ne va s'offrir nulle part, il se tient 
tranquillement à Técart, fumant paisiblement sa pipe, attendant qu'on 
Vienne lui faire la cour, et ce n'est que quand l'entrepreneur éperdu a 
accepté ses dernières conditions, qu'il daigne mettre veste bas et pren- 
dre sa pioche. Il sait que la balle est à son pied; que s'il refuse de tra- 
vailler sur cette ligne, il y en a une autre qui l'attend, et il modifie son 
ton et ses conditions suivant les avantages que lui présente l'occasion. 

Le secret de sa force n'est pas la coalition, mais la concurrence : 
l'Union ne vient pas en aide au pauvre journalier : il est secouru par la 
concurrence que se font les puissants capitalistes. C'est ce que savent 
tous les entrepreneurs ruinés, et leur dire que des coalitions, seules, 
peuvent permettre aux travailleurs d'imposer leur volonté aux patrons, 
doit résonner à leurs oreilles comme une insigne moquerie. La coali- 
tion, nous le répétons, n'est d'aucun aide au travailleur : c'est pire que 
cela; c'est pour lui un véritable danger. L'organisation du travail est un 
cartel adressé à la contre-organisation du capital, et quand on en vient 
à une lutte d'organisation, le plus faible doit être vaincu. Le travailleur 
isolé est faible ou est fort, suivant l'accroissement relatif du capital ou 
de la population, mais les travailleurs organisés contre les capitalistes 
organisés sont forcément les plus faibles. C'est la pauvreté luttant con- 
tre la richesse. La chose la plus insensée qu'un travailleur peut faire, 
c'est d'abandonner l'appui naturel de la concurrence, pour se mettre 
sous la protection trompeuse d'une combinaison artificielle. En le fai- 
sant, il provoque un conflit de corps organisés, il ouvre la guerre du 
travail et du capital. Mais quand la pauvreté et la richesse sont ainsi 
mises en présence, et quand une guerre de classes remplace le marchan- 
dage individuel, la victoire reste toujours avec les lourds bataillons. Et 
c'est ainsi qu'il peut arriver que la coalition donne au riche capitaliste 
une puissance d'oppression que la concurrence aurait tenue en échec. 

IV 

Nous protestons donc contre ces récentes doctrines de M. Mill; elles 
donnent la sanction de sa haute autorité à de regrettables erreurs popu- 



16 ' JOURNAL DE RGONOMISTES. 

laires. Elles essayent d'établir un système d'unionisme sur une base ex 
post facto scientifique, en conseillant au travailleur de se fier plutôt aux 
coalitions qu'à la concurrence, et lui promettant, par leur moyen, des 
salaires plus élevés et une protection plus complète. C'est là prendre 
le contre-pied de l'enseignement philosophique dont l'œuvre la plus 
haute est de dissiper l'erreurc Le but de tous ceux qui entreprennent 
l'éducation des classes ouvrières doit être de rechercher la source des 
erreurs qu'elles chérissent, de dissiper les nuages qui obscurcissent leur 
entendement et de leur donner une compréhension plus claire des 
vraies conditions de leur bien-être. Il nous semble que M. Mill fait 
complètement fausse route à ce sujet. 

Nous avons lieu d'être excessivement étonné qu'un savant si profon- 
dément versé dans la science économique offre aux travailleurs un en- 
seignement aussi décevant. La cause de ce malheur vient, croyons- 
nous, de ce que M. Mill s'est laissé entraîner par sa sensibilité. Son 
cœur généreux a été pris de pitié, et il a cherché de tous côtés des 
armes scientifiques qui lui permissent de suivre ses inspirations. Toutes 
ses sympathies sont avec l'ouvrier luttant contre son patron, et fermant 
les yeux à l'inexorable évidence qui prouve l'inanité d'efforts qu'il 
avait condamnés avec tous les autres économistes, il modifie ses opi- 
nions pour défendre la cause des coalitions. 

Cet asservissement de la science au sentiment n'est pas particulier à 
M. Mill : c'est le caractère de toute une école. Quoique cédant à la pitié, 
M. Mill est trop philosophe pour donner toute carrière au sentiment. 
Mais il en est parmi nous qui n'ont aucun scrupule de laisser leur sen- 
sibilité dominer complètement leur raison, et qui trouvent les lois éco- 
nomiques si répulsives, qu'ils refusent d'accepter aucune maxime qui 
blesse leur sentiment. C'est ainsi que s'est formée une école d'économie 
politique anodine qui, écartant comme des vieilleries ce qu'ils appellent 
la rigide orthodoxie, façonne ses doctrines de manière à ne pas éveiller 
la délicatesse de leurs nerfs. C'est tout bonnement jouer avec la science. 
La vérité est la vérité, que nous le voulions ou non, et rejeter des doc- 
trines parce qu'elles nous agacent, c'est manquer de foi en notre 
raison. 

Nous déclarons n'avoir qu'une légère dose de sympathie pour nos 
modernes réformateurs de l'Économie politique qui, en prétendant 
u fouiller jusqu'à ses racines, » n'hésitent à arracher et jeter à l'écart 
des principes d'une importance radicale pour la science. Les œuvres 
d'Adam Smith ont été données au monde il y a plus d'un siècle : celles 
de Mallhus et de Ricardo sont connues depuis plus de cinquante ans. 



L'UINIONISME OUVRIER. 17 

Toutes sortes de personnes les ont étudiées et analysées, et si quelques 
erreurs ont été reconnue^:', celles de leurs doctrines qui ont résisté au 
crible des temps peuvent être acceptées comme vérités reconnues. 
Quant à nous, nous proclamons tout notre respect pour ces pères de 
notre foi : nous mettons leur sag^essc bien au-dessus de celle des ré- 
formateurs de nos croyances. Ceux-ci nous semblent traiter la science 
comme le sauvage africain traite ses dieu^.: ils renversent toute maxime 
qui leur déplaît, comme le sauvage fouette ses dieux quand il ne les 
trouve pas favorables. 

V 

Passons maintenant aux doctrines de M. Mill, quant à la morale unio- 
niste. Dans son second essai, à la vérité, M. Mill se propose de traiter 
de l'unionisme au double point de vue de la prudence et de la morale. 
Mais si, comme nous l'espérons, nous avons réussi à montrer que le 
principe des coalitions est si foncièrement faux qu'il ne peut amener que 
la ruine du travailleur, nous pouvons nous épargner la peine d'étudier 
la ligne que la prudence doit conseiller de ne pas passer. La seule vraie 
sagesse est de l'abandonner entièrement : il n'y a pas autre chose. 

En commençant Pétude des vues de M. Mill sur la morale de TUnio- 
nisme. Nous rencontrons tout d'abord une difficulté. Nous n'avons rien 
de commun avec ce philosophe, quant à la source de l'obligation mo- 
rale, et dans ce court travail, nous ne pouvons nous arrêter à débattre 
cette grosse affaire. Il est impossible de revenir, dans chaque discussion, 
au commencement des choses, et de jeter à nouveau les fondements de 
nos croyances. Dans toute discussion, il faut accepter quelque chose 
comme entendu, et ici nous acceptons comme vraies, quelle qu'en soit 
la base, les notions ordinaires du juste el de Tinjuste. 

Un guide plus ou moins intuitif nous semble la condition nécessaire 
de tout organisme humain. La foule ne peut pas philosopher, cependant 
le plus grand nombre doit agir, et agit selon la justice, sous peine de 
châtiment. Nous pouvons donc admettre qu'une certaine règle de con- 
duite a été tracée, règle de conduite autre que les déductions d'une phi- 
losophie abstraite. Ce serait quelque chose de déplorable pour l'homme 
ignorant (et pour le savant pareillement) si le principe de moralité, 
dont dépend son bien-être et son honneur, reposait sur une analyse 
compliquée des résultats futurs de sa volonté, quant aux intérêts géné- 
raux de l'humanité. Un profond observateur de la nature humaine a fait 
observer que la droiture de l'intellect populaire dans les questions de 
morale n'est pas moins remarquable que son inapliiude à comprendre 

3" SÉRIE, t. XX. — 1^ octobre 1870. 2 



18 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

des théories spéculatives. Et il est bien qu'il en soit ainsi, car l'homme 
peut être vertueux et même safi^e, et avoir des idées bien confuses sur 
la chimie ou l'astronomie ; mais il ne peut pas exister comme être civi- 
lisé, s'il n'a pas quelque claire notion de ses devoirs. 

Dans la pratique, nous croyons être d'accord avec M. Mill. Lui aussi 
admet le principe du devoir, quoique nous n'ayons jamais pu com- 
prendre par quel tour de passe- passe (nous ne nous servons pas de ce 
mot d'une manière blessante) il fait disparaître complètement cette 
idée dans son système. Il nous semble, ainsi, qu'on l'a dit d'un autre 
philosophe auquel nous ne le comparons pas, « mettre la vertu à la 
porte pour la faire rentrer par la fenêtre. » Quoi qu'il en soit, il recon- 
naît avec nous Tobligation qui incombe à chaque homme de se conduire 
honnêtement avec autrui, de respecter la liberté des autres, comme 
chacun veut voir la sienne respectée. 

VI 

Demandons-nous d'abord comment M. Mill expose à l'unioniste 
l'obligation d'agir avec justice envers tous ? Et d'abord, quant à son 
devoir envers ceux qui l'emploient? La doctrine enseignée est celle-ci : 
(( Entre eux (les unionistes) et leurs patrons, il n'y a d'autres obliga- 
tions que celles inspirées par la prudence. Les patrons sont tout à fait 
capables de prendre soin de leurs intérêts. » Si nous comprenons bien 
cette doctrine, en faisant un contrat avec son patron, et en le remplis- 
sant, l'unioniste n'a qu'à considérer ses intérêts : son avantage est sa 
seule règle de conduite. Il peut user de coercition pour faire élever ses 
salaires, il n'a qu'à prendre soin de ne pas tuer la poule pour avoir les 
œufs, cela serait imprudent. Ou bien encore il peut conspirer avec ses 
co-unionistes pour entraver l'entreprise de son patron, ayant soin de ne 
pas pousser l'entrave jusqu'à la ruine, cela pourrait lui être domma- 
geable. Dans tout cela, la morale n'a rien à voir : son patron n'est-il 
pas capable de prendre soin de ses intérêts ? 

Ce point de vue ne nous étonnerait pas, venant de M. Conolly, mem- 
bre de l'Union des tailleurs de pierres. Cet ingénieux artisan expliquait 
la politique de son Union, devant la dernière commission, comme ceci : 
« Les règlements sont faits pour les ouvriers et non pour les patrons : 
nous ne nous occupons pas du tout des patrons dans l'arrangement 
de cette affaire. » 

Nous n'en sommes pas surpris. Mais nous avouons que nous avons été 
quelque peu surpris de voir un philosophe moral aussi distingué que 



L'UINIOmSME OUVRIER. 19 

M. Mill émcitrc une pareille opinion. C'est pour nous une doctrine toute 
nouvelle que d'apprendre qu'il n'y a pas de devoirs envers le fort, 
qu'on ne peut faire tort à celni qui est capable de prendre soin de ses 
intérêts, et que le [;amin, par exemple, n'a d'autre obli^jation morale 
que celle de la prudence qui le force à se (garder du ser{];pntde ville, 
d'autre obli[ïalion morale, disons-nous, qui lui défende de s'approprier 
le mouchoir du (jros monsieur. 

Mais est-il nécessairement vrai que le patron est pins fort que l'ou- 
vrier ? Ne rencontrons-nous pas ici encore la vieille et fatiguante erreur 
qui consiste à juger de la puissance relative des diverses classes par la 

« 

force relative de chacun de leurs membres ? La puissance du capita- 
liste, mise en opposition à celle de l'ouvrier, ne réside pas dans le chiffre 
de son capital, mais dans celui de la population ouvrière et l'intensité 
de la concurrence que se font les travailleurs pour obtenir de l'ouvragée. 

Cette concurrence est le frein que la nature a préparc pour remédier 
aux exigences possibles des ouvriers. Elle est de la plus haute impor- 
tance pour les patrons, et toute intervention qui Tempêche de fonction- 
ner cause un dommage sérieux aux capitalistes. Cependant cette inter- 
vention est le but de toute coalition : l'Unionisme n'a plus de raison 
d'être si elle reste sans effet. M. Mill reconnaît lui-même que les «règle- 
ments restrictifs prohibant l'emploi d'ouvriers non unionistes, limitant 
le nombre des apprentis, etc., que plusieurs Unions ont adoptés...., 
sont quelquefois indispensables pour l'efficacité complète de l'Unionisme. 
Car...,, on ne peut maintenir les salaires élevés si on ne limite pas le 
nombre de ceux qui cherchent de l'ouvrage. » Et, remarquez-le bien, 
cette limite ne peut être imposée que par la force. 

Il y avait là, ce nous semble, une occasion favorable pour une ho- 
mélie sur la moralité unioniste. Le professeur d'éthique aurait pu 
s'étendre sur l'injusiice de l'unioniste, confisquant la liberté de ses ca- 
marades pour causer un dommage à son patron. C'est là, pensons-nous, 
ce que le bon sens aurait inspiré à tout honnête homme qui ne se serait 
pas enferré dans toutes les subtilités d'une métaphysique éthique; et, 
nous l'avouons, telle est la leçon que nous nous serions cru obligé d'en- 
seigner si, par hasard, nous avions été appelé à ofirir notre avis à notre 
prochain travailleur. Nous aurions eu la conviction qu'en le faisant, 
nous lui aurions donné un meilleur conseil qu'en lui prêchant l'ab- 
sence de toute obligation, sauf celle de prudence, envers son patron. * 



20 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

VII 

Jusqu'à présent nous avous parlé du devoir qui incombe au travail- 
leur de contracter honnêtement avec son patron ; nous avons mainte- 
nant à dire quelques mots du devoir qui Tobli^e à le servir fidèlement. 

Ayant accepté le contrat, il est de son devoir de l'exécuter honnête- 
lement. Le contrat est très-simple : d'une part, le patron s'oblige à 
fournir une certaine subsistance (ou salaire) au travailleur ; de l'autre, 
l'ouvrier s'engage à rendre à son patron certains services (ou travail). 
Jamais un engagement bilatéral ne fut plus impératif; jamais parties 
contractantes ne furent plus clairement obligées par la loi et l'honneur 
à exécuter sincèrement les conditions de leur contrat. 

L'ouvrier anglais, laissé à lui-même, n'oublia pas cet engagement. 
Nul travailleur ne prêta ses services d'une manière plus consciencieuse : 
il se donna tout entier à son travail; il méprisa le faire semblant; il 
travailla de toutes ses forces pour l'avantage de son patron et du sien. 
Ils élevèrent ensemble le noble édifice de l'industrie anglaise. Mais 
l'épidémie unioniste s'étendit surlepays,et tout fut changé. L'unioniste 
mit instinctivement en pratique le principe que son apologiste philo- 
sophe a adopté à priori^ que le travailleur n'est lié à son patron par 
aucune obligation morale. Il bâtit son système sur cette fondation. 

En vertu de ce principe, funioniste non-seulement néglige de veiller 
aux intérêts de son patron; il cherche à lui infliger un dommage réel. 
Son système est expressément imaginé pour déjouer les efforts de son 
patron, en réduisant la somme du produit et en élevant le coût de la 
production. A cette fin, les règlements de la confédération limitent 
directement la quantité de travail fait, et, en supprimant l'émulation, 
détériorent indirectement la qualité du produit. Avec l'ingénieuse per- 
versité de l'égoïsme, l'Union affaiblit l'effort de ses bras, afin qu'un plus 
grand nombre puissent être employés. Sur ce point, nous pouvons en 

appeler à M. Mill lui-même : « Quelques règlements unionistes sont 

combinés expressément poDr rendre le travail inefficace : ils défendent 
d'une manière positive à l'ouvrier de travailler fort et bien, afin qu'il 
soit nécessaire d'employer un plus grand nombre de bras» (1). Depuis 
le journalier irlandais, qui n'ose pas porter plus de huit briques dans 
son auge, jusqu'aux mécaniciens amalgamés, qui exigent qu'un ouvrier 
habile surveille une machine automate, le même principe est en vi- 

(1) Fortnightly Review, juin 1869, p. 698. 



L'UNIONISMR OUVRIRR. 21 

gueur : TinténH du patron est syslématiqiiement sacrifié à l'intérêt 
imapjinairo de l'Union. 

Et ce n'est pas tout; on va plus loin. Pire que la perte d'argent in- 
fli[}éc par les Unions, est leur in{jérencc intolérable dans la conduite 
journalière de l'entreprise. Quand la tôte de l'entrepreneur est pleine 
des soucis qui naissent des travaux dont il s'est charfyé, n'est-il pas 
intolérable de voir tousses plans déranjjés, ses idées bouleversées, par 
l'intervention arbitraire d'une junte hostile? Le rapport de la dernière 
commission sur les Unions ne peut laisser aucun doute à ce sujet. Un 
de nos (jrands entrepreneurs disait à la Commission que « il était si 
dégoûté par le système, qu'il quitterait volontiers les affaires. » Un 
fabricant de machines des plus éminents témoipait son dégoût d'une 
manière encore plus accentuée. Il avait mis son dessein à exécution et 
abandonné son industrie « dix ou douze ans plus tôt qu'il n'avait l'inten- 
tion de le faire >>, plutôt que de se soumettre à cette peste intolérable. 
Plus est élevé le caractère du patron et plus il souffre d'avoir à se cour- 
ber devant une pareille coercition. Pour un homme de talent et d'indé- 
pendance, la perte qu'il éprouve n'a rien de comparable à rindifynité 
de rin|]érence unioniste. 

Donc l'ouvrier unioniste, pensant, comme M. Mill, qu'il n'a pas de 
devoir à remplir envers son patron, n'hésite pas à seconder son Union, 
dans cette sorte de course après ses intérêts. Bien qu'obligé à servir 
son patron honnêtement, il se laisse être l'instrument d'une confédéra- 
tion organisée pour entraver ses efforts, et dans le même temps où il 
empoche les salaires que lui paye son patron, il obéit aux ordres qu'on 
lui donne pour le persécuter. Écartant toute idée de services fidèles, 
l'unioniste s'étudie à chercher comment il pourra mieux imposer à son 
patron le joug désespérant de l'Unionisme. 

En un mot, l'ouvrier a deux devoirs à remplir envers son patron : 
le premier consiste à contracter avec bonne foi, le second réside dans 
l'accomplissement fidèle des termes du contrat. L'unioniste ne remplit 
ni l'un ni l'autre, et M. Mill, abondant dans son sens, lui affirme qu'il 
n'a aucun devoir de ce genre à respecter. Est-ce là le moyen d'élever 
le caractère de la classe ouvrière ? 

VIIL 

En voilà assez sur les devoirs de l'ouvrier envers son patron : voyons 
à présent ses devoirs envers ses camarades. Ici, M. Mill admet, au 
moins en paroles, la force de l'obligation. Quand il s'agit de son cama- 



12 JOURNAL DES ÉCONOMISTHS. 

rado, ce n'est plus comme quand il est question du patron; Tunioniste 
n'est pas au-dessus de toute obli[ifation. « Les unionistes, dit M. Mill, 
ont des devoirs moraux à remplir envers le reste de la classe ou- 
vrière (i). » Il admet que la restriction relative à la concurrence 
des non-unionistes, a si indispensable à refficacitc complète de l'Unio- 
nisme, inflifife des maux particuliers à ceux qu'elle exclut, à la 
grande masse de la population ouvrière, qui est en dehors des 
unions (2). » Et il se demande alors, « si un système, qui opère de 
cette manière peut se réconcilier avec les obliji^ations (ifénérales de 
moralité, et avec le respect tout spécial que les travailleurs pro- 
fessent pour l'avancement des intérêts des ouvriers?» Certes, la 
question est juste à point; si les unionistes ne peuvent y répondre, ils 
s'attirent cette accusation de leur apologiste, de « s'être constitués 
en une olig-archie d'ouvriers que supporte indirectement une taxe sur 
la démocratie. » 

Deux considérations se présentent à M. Mill et lui semblent suffi- 
santes l'une et l'autre pour justifier l'oppression aux yeux « d'un ou- 
vrier, homme de bien, enthousiasmé de sa cause » (3). La première 
c'est quand l'unioniste considère son union « comme un premier pas 
vers une union universelle. » L'unioniste, semble-t-il, est pleinement 
justifié en infli{]^eant « des maux particuliers à la [i^rande masse de la 
population ouvrière » de son époque et de son pays, s'il a seulement 
l'espoir que le système dont il cultive le germe s'épanouira un jour 
en une union cosmopolite. Si cet espoir « lui sourit», l'oppression de 
ses camarades non-unionistes lui est permise en attendant le mille- 
nium. 

Il n'y a aucun doute que l'horizon est infini; que les temps attendus 
sont au delà de tout calcul. Il faudrait certainement plus qu'une ère 
géologique pour mouler en « une fraternité » le a travail universel » 
du monde; en attendant, l'unioniste commanderait selon son bon plai- 
sir. Pendant cette succession de siècles, sa main tyrannique pèserait 
partout; son frère, le non-unioniste, lui serait livré pieds et poings liés. 
Mais n'est-ce pas mettre un trop haut prix aux joies d'un « Unionisme 
univer.^el » que de l'acheter par une ère d'une si terrible oppression ? 

L'expérience qui a été faite des congrès internationaux n'est pas 
d'une nature si encourageante, que nous soyons disposés à abandonner 



(1) Fortniglitly Review, juin 1869, p. 095 

(2) Ibid. 

(3) Fortnightly Review, juin 1869, p. 696. 



L'UNIONISWR OUVRIER. 23 

nos vieilles notions du juste et de l'injuste, pour les fantastiques opéra- 
lions d'un Unionisme cosmopolite. Si nous considérons les dernières 
exhibitions de rUnionisme international, nous n'éprouvons aucun ar- 
dent désir de liûter l'avènement de l'ère dans laquelle l'or^janisation de 
l'industrie du monde sera remise aux mains de saf^es cosmopolites, 
qui nous ont laissé entrevoir leur aptitude au gouvernement des 
hommes dans les discussions insensées du dernier conjurés international 
de Baie. 

Si, cependant, le projet cosmopolite va au delà des aspirations de la 
moyenne des ouvriers anglais, M. Mill leur offre une autre « considé- 
ration. )) C'est son « idée au point de vue malthusien, » en vertu de la- 
quelle M. Mill espère encore que « l'injustice apparente de rUnionismC; 
à l'égard des classes ouvrières non unionistes, peut être justiflée 
dans la conscience d'un unioniste intelligent (1).)) Le raisonnement 
que M. Mill suggère à son unioniste intelligent, comme une excellente 
apologie du tort qu'il fait à uri nombre considérable de ses frères en 
travail, peut, si nous le comprenons bien, être exposé à peu près en ces 
termes : « Ces malheureux non unionistes n'ont pas la crainte de Mal- 
thus devant leurs yeux. » Quoi que je fasse, ils procréeront jusqu'à 
ce qu'ils meurent de faim : quel tort leur fais-je donc en les condam- 
nant à la faim? Je ne peux pas empirer leur situation plus qu'ils ne 
font eux-mêmes : je ne leur cause aucun dommage, en prenant ce qui 
ne leur ferait aucun bien. Ëst-il raisonnable que moi, l'aristocrate du 
travail, je me prive de superfluités, pour mettre plus de pain dans la 
bouche de malheureux êtres, qui, de leur vie, n'ont jamais entendu 
parler de Malthus ? » 

Dans tout cela l'unioniste affirme sa puissance supérieure de con- 
trainte morale. Mais est=il aussi certain que l'unioniste a le droit de 
jeter la première pierre à son frère trop prolifique ? Est-il innocent de 
tout péché contre Malthus? JN'est-il pas aussi trop « ardent à multiplier 
la population ? » (2). S'il en est ainsi, nous ne voyons pas comment la 
«justification pratique » de M. Mill peut satisfaire une « conscience » 
timorée, ni pourquoi Tunioniste, si « intelligent » qu'il soit, peut se 
glorifier en condamnant des péchés qu'il est trop enclin à commettre 
lui-même. L'ouvrier anglais bien payé n'est pas un homme de con- 
trainte morale. Il peut boire plus de bière, fumer plus de tabac, fêter 



(1) Fortnightly Review, juin 1869, p. 697. 

(2) Fortnightly Review, juin 1869, p. 697. 



24 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

plus lonpjtemps saint Lundi que son camarade non-unioniste, mais il n'a 
pas moins d'enfants et plus d'économies à la Caisse d'éparfi^ne. S'il 
était disposé à économiser, il deviendrait bientôt capitaliste lui-même, 
sans voler la pitance de son camarade plus pauvre. 

Mais, -en admettant même que les unionistes soient supérieurs à 
leurs camarades, cela ne justifierait pas leur tyrannie. En définitive, le 
non-unioniste n'est pas hors la loi, on ne peut lui enlever sa liberté 
personnelle, ni la protection de la loi. Il a ses droits comme ses supé- 
rieurs, et bien qu'il soit souvent traité comme l'étaient les lépreux d'au- 
trefois, son plus grand tort, après tout, est d'être pauvre. Mais tout 
bâton peut frapper un chien, et le pauvre unioniste est le chien à la 
queue duquel des chenapans ont attaché une casserole, et auquel tout 
passant doit jeter la pierre. 

Véritablement, il est difficile de trouver le juste milieu, dans lequel 
on peut réclamer avec justice la protection de ses droits. Le capitaliste 
est au-dessus de ce milieu, le non-unioniste est au-dessous. Le premier 
est placé trop haut pour avoir besoin de protection ; le non-unioniste 
se trouve trop bas pour la mériter. Il en est toujours ainsi : l'oppres- 
seur ne manque jamais de bonnes raisons pour justifier son oppression. 
Que l'agneau trouble Feau d'un ruisseau au-dessus ou au-dessous du 
loup,, il y a toujours une cause d'offense. 

L'unionisme est contraire à la liberté individuelle. La Providence a 
établi l'organisation naturelle de l'offre et de la demande du travail, 
mais l'unionisme la remplace par une organisation artificielle; et tandis 
que l'organisation naturelle repose sur la liberté de l'homme, l'organi- 
sation artificielle est basée sur la coercition. La force patente ou latente, 
imminente ou à temps, se trouve au point de départ de tous les agisse- 
ments de l'unionisme. Sans ce mauvais principe inhérent à l'unio- 
nisme, l'idée de coalition serait inepte. L'unionisme, sans la force, est 
un levier sans point d'appui. 

Il n'y a qu'un principe qui puisse guider sûrement les hommes dans 
le monde de l'industrie, comme dans tous les autres : c'est le principe 
de la justice. Quand la justice règne, une loi universelle garantit la 
liberté de chaque volonté individuelle. Un ordre divin harmonise tout. 
Car la liberté n'est pas contraire à la loi, ni la loi à la liberté. Ce sont 
les deux pôles du principe de justice. Mais que ces abstractions ne 
troublent pas l'honnête travailleur, désireux de remplir ses devoirs. 
Qu'il se contente d'agir comme sa conscience l'inspire : on apprend 
aisément ses leçons : sa loi est imprimée dans tout cœur honnête. 



L'TJNIONISME OUVRIER. 25 

IX. 

En somme, nous craif^nons que leçons cnsei[;nces dans les essais de 
M. Mill, si elles vontaii cœur des travailleurs, n'accroissent ni leur bien- 
être, ni leur valeur. Sa doctrine économique dissipe tous doutes quant 
à refficacité de l'unionisme : sa doctrine morale dissipe tous doutes 
quant à sa justice. Entre les deux les unions peuvent donner toute car- 
rière aux coalitions les plus désordonnées. Ce n'est pas là la doctrine, 
croyons-nous, qu'une sa[]^esse prudente devrait exposer aux classes tra- 
vailleuses. Ce n'est pas en faisant tort à son patron et à son camarade, 
que l'unioniste peut élever son caractère ou améliorer sa position. S'il 
veut s'ennoblir et s'enrichir tout à la fois, il doit pratiquer les vertus 
qui distin^^uent sa classe : travailler avec ardeur, économiser avec soin. 
Sans ces efforts de sa libre volonté, aucune puissance au monde ne peut 
rendre sa situation meilleure. 

C'est ainsi que pensait M. Mill, quand il écrivait que « nulle mesure 
tendant à élever les salaires n'a la moindre chance d'être efficace, si 
elle n'a(}it sur l'esprit et les habitudes des travailleurs. » (1). 

Nous ne pouvons qu'applaudir à cette doctrine : mais il est triste 
de voir M. Mill préférer aux influences intellectuelles la force brute 
d'une organisation matérielle. 

Si nous nous demandons, de nouveau, comment il se fait que ce grand 
philosophe enseigne aux populations une doctrine si décevante, nous 
trouvons, comme nous l'avons déjà dit, que sa sensibilité a égaré 
sa raison. Mais cette excuse qui suffirait pour beaucoup d'autres, ne 
saurait être acceptée pour un homme de cette valeur. La responsabilité 
d'un penseur est proportionnelle à son t^^itorité et l'autorité de M. Mill 
s'étend dans le monde entier. Partout où l'on parle anglais^ ses pensées 
ont cours : c'est donc pour lui un devoir impérieux d'avoir soin de 
n'exprimer que des vérités incontestables. C'est une noble tâche que 
d'enseigner un monde ; mais cette tâche impose des obligations solen- 
nelles. Le maître doit veiller, avec un soin jaloux, pour empêcher sa 
pensée de dévier de la ligne droite, et faire en sorte qu'aucun nuage ne 
réfléchisse l'ombre de quelque passion dans la pure lumière de l'intelli- 
gence. M. Mill a la puissance d'un révélateur : il doit en user avec une 
sérénité presque divine. 



(1) Mill. Principes d'Economie politique, livre II, chap. xii, § 4. 



26 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Qiianl à nous, qui ne pouvons qu'écouter le maître avec respect, 
nous avons aussi notre responsabilité. Nous devons, nous aussi, recher- 
cher anxieusement la vérité ; nous ne devons rien accepter de con- 
fiance, rien, que ce que notre conscience et notre intelli(îence peuvent 
justifier. 

Dans ces temps de pensées révolutionnaires, quand les repères de 
l'ancienne sajjesse ont été enlevés, quand de fausses doctrines surprissent 
de toutes parts, il est plus que jamais nécessaire de bien étudier les 
bases de nos croyances : chaque homme doit penser hardiment par lui- 
même, et ne pas se soumettre léj^èrement à l'autorité de quelques 
noms. Et par-dessus tout, il est grand temps que ceux qui se sont 
tenus aux pieds de quelque maître révéré, pèsent sérieusement les rai- 
sons qui leur ont fait adopter leur foi. Que nul d'entre nous n'accepte 
des pensées de seconde main : (jardons-nous avec grand soin de com- 
mettre ce péché, auquel les disciples ardents sont si enclins, — jurare 
in verba magistri. 

James Stirling. 

{Tradvit par T,-N. Benard.) 



MARIAGES, NAISSANCES ET DÉCÈS 

EN FRANGE, DE 1861 A 1865 

(tome XVIII DE LA COLLECTION DE LA STATISTIQUE DE FRANCE.) 



On constate de deux manières la marche d'une population : 1" par 
les dénombrements, périodiques ou non ; 2^ par les relevés annuels de 
l'état civil. 

Les dénombrements font connaître son accroissement ou sa diminu- 
tion, d'une période à l'autre ; le dépouillement de l'état civil la part, 
dans cet accroissement ou cette diminution, de l'excédant réciproque 
des naissances ou des décès. Enfin, les deux documents combinés indi- 
quent le rôle de l'émigration et de l'immigration dans les mouvements 
signalés par les recensements. 

Nous ne parlerons ici que du relevé de Tétat civil, dont le service de 
la statistique de France a publié, il y a quelques mois, les résultats 
pour les cinq années 1861-1865. 



MARIAGES, NAISSANCES ET MCftS EN FRANCE. 27 

1° Accroissement de la population par V excédant des naissances sur 
les décès. — Dans cette période quinquennale, la moyenne annuelle (les 
naissances a été de 1,001,034 ; celle des décès, de 801,742 ; l'excédant 
moyen des naissances, de 143,192. L'accroissement ainsi mesuré a été 
de 0,38 pour 100 habitants. II avait été, dans les trois périodes quin- 
quennales antérieures, de 0,29 ; — - 0,20; — 0,28 0/0. 

Suivant la densité des populations, l'accroissement se modifie comme 
il suit : 

Département do la Seine. Villes autres que Paris. Campagnes. France entière. 

0,46 0,20 0,43 0,38 

On voit que le progrès est plus rapide dans les campagnes que dans 
les villes, sauf toutefois en ce qui concerne le département de la Seine. 
Depuis 1835, en effet, et malgré deux épidémies cholériques, ce dépar- 
tement accuse un excédant de naissances plus élevé même que celui des 
populations rurales. La composition de sa population, formée en majo- 
rité d'adultes, dont on sait que la mortalité est beaucoup moins élevée 
que celle des enfants et des vieillards, explique en partie ce résultat, 
auquel ont également contribué les améliorations hygiéniques résultant 
des grands travaux d'édilité publique que l'on connaît. 

L'accroissement constaté par les dénombrements de 1861 et 1866 
étant de 0,36 pour 100 habitants, c'est-à-dire très-peu différent de celui 
qui résulte de l'excédant des naissances sur les décès, il est permis d'en 
conclure que les émigrations et les immigrations se sont à peu près 
balancées. 

L'émigration au dehors, telle qu'elle est officiellement constatée par 
des agents spéciaux, n'a pas dépassé, pour la période qui nous oc- 
cupe, la moyenne annuelle de 6,688, dont 4,928 pour l'étranger et 
1,760 pour l'Algérie. Ce n'est pas 2 éraigrants pour 10,000 habitants. 
Ajoutons que le mouvement est plutôt en voie de diminution que d'ac- 
croissement. 

Les départements qui ont fourni, dans cette période, le plus grand 
nombre d'émigrants, sans distinction de destination, sont : Basses- 
Pyrénées, 1,381 ; Seine, 604; Haut-Rhin, 396; Bouches-du-Rhône, 389; 
Gironde, 383; Hautes-Pyrénées, 324; Haute-Garonne, 274; Bas-Rhin, 
235. Viennent ensuite : Haute-Saône, Savoie, Basses-Pyrénées, Moselle, 
Cantal, Seine-Inférieure, Meurthe, etc. Aucun émigrant n'a quitté le 
Finistère et la Manche. 

Il existe un rapport très-rapproché et fort curieux entre le progrès 
de la population et le mouvement des constructions. Ainsi, de 1861 à 
1865, on a compté, pour la France entière, un excédant de 145,023 



28 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

constructions sur les démolitions /242,691 et 97,648). En rapportant 
cet excédant au nombre moyen des maisons existantes, on trouve 
qu'elles se sont accrues annuellement de 0,37 0/0. Mais, comme chaque 
maison peut contenir plusieurs ménaji^es, on est amené à conclure que 
les habitations nouvelles construites de 4861 à 186o dépassent les be- 
soins résultant de l'accroissement de la population. Le nombre d'habi- 
tants par maison tend donc à décroître, au (jrand bénéfice de l'hyfïiène 
publique. 

2o Mariages. — Leur nombre moyen a été de 301,783, dont 18,677 
dans le département de la Seine. 70,671 dans les villes (autres qm 
Paris), et 21â,435 dans les campafjnes. Le nombre moyen d'habitants 
pour 1 mariagfe a été de 125. On a constaté, de 4861 à 1865, une diminu- 
tion continue, mais peu sensible, des mariag^es ; toutefois, leur rapport 
à la population, quoique moins élevé que dans la période quinquennale 
précédente^, est encore supérieur à celui que l'on observe de 1800 à 
1865. Si le rapport des mariages à la population est à peu près stalion- 
naire, leur durée moyenne tend à s'accroître. De 23 ans 2 mois en 1831, 
elle s'est élevée à 24 ans 6 mois en 1861, et à près de 25 ans en 1866. 

Cette prolongation de la durée des mariages a pour effet d'augmenter 
le nombre des couples mariés. C'est ce qu'indiquent les chiffres ci- 
après, qui font connaître, à la date de divers recensements, le rapport 
pour cent des mariés à l'ensemble des habitants : 



1806 


1821 


1831 


1841 


1851 


1861 


1866 


35,93 


36,99 


37,17 


37,84 


38,94 


39,99 


40,50 



C'est, en 60 ans, une augmentation de 4 1/2 0/0. 

En rapportant les mariages annuels d'un pays à sa population totale, 
on ne se rend compte que très-imparfaitement de son aptitude au ma- 
riage, cette population comprenant les enfants et les mariés. On conjure 
cette chance d'erreur en rapportant les mariages, non plus au total des 
habitants, mais aux adultes non mariés des deux sexes. On trouve ainsi 
qu'en France, il se marie annuellement 5,32 adultes sur 100. 

Il existe un rapport assez étroit entre la durée moyenne des mariages 
et celle de la vie. En effet, si l'on recherche, pour les 10 départements 
oii la durée des mariages est à son maximum, celle de la vie moyenne, 
on trouve le chiffre de 48 ans ; elle n'est que de 32 ans 5 mois dans les 
10 départements de la moindre durée des mariages. 

L'étude des mariages considérés au point de vue de l'état civil des 
conjoints offre un vif intérêt. Sur 100 mariages contractés de 1861 à 



MARIAGES, NAISSANCES ET DÉCÈS EN FRANGE. 29 

4805, 81,77 l'ont été entre (garçons et filles; 3,i3 entre (garçons et 
veuves; 7,43 entre veufs et filles; 3,32 entre veufs et veuves. 

Ces rapports varient selon la densité de la population. En effet, les 
mariap,csen premi-ères noces sont d'autant plus nombreux qu'elle est 
moins a[;{',loméréc. Les autres maria[]^es équivalent en moyenne à \o 0/0 
du total. La proportion est de 18 pour le département de la Seine, de 17 
pour la population urbaine (Paris non compris), et de 11- seulement 
dans les campa(}nes. 

Tandis qu'à 100 mariag^es de g^arçons correspondent 13,4 maria^jes de 
veufs, à 100 maria^jcs de filles ne correspondent que 7,2 mariajjes de 
veuves. Celles-ci ont donc deux fois moins de chances de se marier que 
les veufs. 

Si l'on rapporte le nombre des mariag^es de garçons et de veufs, de 
filles et de veuves, à la population adulte é(jalemcnt répartie par état 
civil, on trouve que, sur un nombre moyen (déduit des recensements de 
1861 et de 1866) de ll,3o0,404 mariables, il s'en marie 603,566 par 
année moyenne, soit 5,22 pour 100 individus. On peut appeler ce rap- 
port la chance de se marier, ou plus brièvement la chance au mariage. 
Or, celte chance varie comme il suit, selon le sexe et l'état civil : 

Garçons. Veufs. Filles. Veuves. 

6,47 3,75 6,30 1,12 

Elle est donc, pour l'homme, de 5,93; pour la femme, de 4,80; 
pour les adultes non mariés des deux sexes, de 5,32. Ainsi, l'homme a 
plus de chances que' la femme de se marier dans la proportion de 5 96 
à 4,80 0/0, différence qui s'explique surtout par la grande inégalité des 
chances entre les veufs et les veuves. 

Ces différences se comprennent facilement, lorsqu'on se rend compte 
de la composition de la population par état civil. On voit, en effet, qu'il 
s'y trouve plus de femmes adultes, célibataires ou veuves, que d'hommes 
des mêmes catégories, l'âge adulte, ou plus exactement Tàge lé«-al du 
mariage, commençant pour la femme à 15 ans, pour l'homme à 18 et 
le sexe féminin comptant d'ailleurs beaucoup plus de vieillards. 

En ce qui concerne les célibataires, il ne faut pas oublier que le ma- 
riage est directement ou indirectement interdit à un grand nombre 
d'entre eux. Ainsi, l'armée presque en totalité, le clergé régulier et 
séculier tout entier, se trouvent dans ce cas. Si l'on éliminait du calcul 
les 500,000 personnes environ auxquelles leur position enlève ainsi 
momentanément ou pour toujours, la perspective du mariage, la chance 
annuelle des garçons s'élèverait à 7,25 environ, et celle des filles à 
6,45. 



30 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

La chance de se marier varie selon l'état civil des mariables. Ainsi, 
pour le sexe masculin, la chance des garçons d'épouser des filles est de 
0,22, et d'épouser des veuves, de 0,25 ; celle des veufs d'épouser des 
filles, de 2,69; d'épouser des veuves, de 1,06. — Pour le sexe féminin, 
la chance des filles d'épouser des garçons est de 5,73; d'épouser des 
veufs de 0,57; la chance des veuves d'épouser des [garçons, de 0.57 ; 
d'épouser des veufs, de 0,55. 

On peut conclure de ces données que les hommes, célibataires ou non, 
épousent plus de filles que les femmes n'épousent de garçons; d'oii il 
résulte nécessairement que les femmes épousent plus de veufs que les 
hommes n'épousent de veuves. C'est par suite de ces diverses combi- 
naisons, que la chance de se marier, à peu près égale pour les garçons 
et les filles, est environ trois fois plus grande pour les veufs que pour 
les veuves. 

Si la chance de se marier varie, pour les deux sexes, selon l'état civil 
respectif des époux, elle se modifie bien plus sensiblement encore selon 
leur âge. Le tableau qui met ces modifications en lumière ne pouvant 
être reproduit ici, nous nous bornerons à le résumer. Il fait connaître 
que c'est à 25 ans environ que les filles et à près de 29 ans que les gar- 
çons atteignent le maximum de leurs chances. — Au-dessous de 20 ans, 
les garçons en ont environ trois fois moins que les filles, et deux fois 
moins de 20 à 25 ans. De 25 à 30, les chances des deux sexes s'éga- 
lisent; mais, au-dessus de 30 ans, ce sont toujours les garçons qui se 
marient dans la plus forte proportion, et cette proportion va croissant 
assez rapidement avec l'âge. 

L'âge moyen des époux au moment du mariage, sans distinction de 
sexe et d'état civil, ne varie que très-peu. En voici l'expression numé- 
rique de 1853 à 1865 : 

Périodes. Age de riiomme. 

Ans. Mois. 

1853-55 'àO 3 

1856-60 50 6 

1861-05 30 3 

L'âge moyen varie selon le degré d'agglomération des populations, 
comme l'indique le tableau ci -après, calculée pour la période 
1861-65 : 

Seine 31 11 

Villes (moins Paris)... 30 8 
Campagnes 29 11 

France entière 30 3 25 10 



Age de la femme. 


Différence. 


Ans. 


Mois. 


Ans. Moi 


26 


» 


4 3 


26 


1 


4 5 


25 


10 


4 5 



26 


10 


5 


1 


2ô 


3 


4 


5 


25 


8 


4 


3 



MARIAGE?, NAISSANCES ET DfiCÊS EN FRAlNGE. 3! 

Un certain intérêt s'attache h la connaissance du nombre des maria/jes 
6-on.sY<«^wi/i5 (entre tantes et neveux, oncles et nièces, beaux- frères et 
belles-sœurs, cousins germains et issus de germains), beaucoup de 
physiolo{;istes leur attribuant les conséquences les plus lâcheuses au 
point de la viabilité des enfants qui en naissent. Ces mariages sont-ils, 
en France, en voie d'accroissement ou de diminution ? En fait, on en a 
enre[}istré 3,951 en 1801, 4,025 en 1862, 4,537 en 1863, 5,000 en 
1864 et 4,767 en 1867. L'au[]fmentation très-sensible constatée à partir 
de 1864 s'ex[)lique par une circulaire administrative de 1863, qui a 
prescrit de relever non-seulement les mariages entre cousins germains, 
mais encore entre cousins issus de germains. 

Il y a 1,48 mariages consanguins sur 100 mariages, ou environ 3 
sur 200, 

Disons en passant que les mariages entre beaux-frères et belles - 
sœurs, et même entre neveux et tantes par alliance, ne nous paraissent 
pas rentrer dans la catégorie des consanguins, bien qu'on les y com- 
prenne habituellement. 

On sait qu'une loi de 1850 a prescrit d'inscrire dans l'acte de ma- 
riage la réponse des époux à la question de savoir s'ils ont ftiit ou non 
un contrat. Il résulte des documents recueillis sur ce point que les ma- 
riages sans contrat sont de beaucoup les plus nombreux, puisque leur 
nombre oscille entre 59 et 61 0/0. Cette proportion varie, d'ailleurs, sui- 
vant le degré d'agglomération ; elle atteint son maximum (80 0/0) dans 
le département de la Seine, pour descendre à 61 dans les villes (moins 
Paris) et à 56 dans les campagnes. 

Les mariages précédés d'actes respectueux sont en petit nombre : de 
1,400 à 1,500, soit 1 pour 200 mariages. 

Les oppositions sont plus rares encore; elles atteignent rarement 250. 

Quel est le degré d'instruction élémentaire des époux ? On ne pos- 
sède de renseignements à ce sujet que depuis 1855. Le rapport pour 
100 des mariés complètement illettrés, c'est-à-dire ne sachant ni 
lire ni érire, a diminué comme il suit de 1855 a 1865 ; 

18b5 1856 1857 1858 1859 1860 1861 1862 1863 1864 1865 

39,92 39,08 38,68 38,45 38,38 37,56 36,72 .35,90 35,22 34,66 34,17 

Ainsi, en onze années, le rapport est descendu de 40 enviroYi à 34 0/0. 

En 1866, il était de 27,28 pour les hommes et de 41,05 pour les 
femmes. On voit que l'écart est très-sensible entre les deux sexes. 

Il varie selon la densité des populations, comme l'indique le tableau 
ci-après, calculé pour 1865 : 



32 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Soine. Villes. Campagnes. France. 

7,42 29,45 38,19 34,17 

De 1856 à 1865 (10 ans), le projjrès a été de 2,75 dans la Seine, de 
5,17 dans les villes, de 5,02 dans les campa^ynes ; pour la France en- 
tière, de 4,91. 11 est d'autant plus marque que les populations étaient 
plus illettrées. 

30 Naissances, — Leur nombre moyen annuel a varié, depuis 1810, 
comme il suit : 

Moyenne Naisscances Moyenne Naissances 

Périodes. annuelle. p. 100 hab. Pénodes; annuelle. p. lOOhab. 

1810-15... 925,310 3,19 1846-50... 949,594 2,67 

1820-30... 967,161 3,10 1851-55... 939,799 2,61 

1831-35... 974,955 2,96 1856-60... 967,387 2,65 

1836-40... 959,433 2,84 1861-65. .. 1,004,934 2,66 

1841-45... 976,030 2,81 

La fécondité de la population n'a cessé de diminuer jusque vers les 
années 1851-55. Un mouvement contraire se produit, quoique très-peu 
accentué, dans les deux périodes suivantes. 

Mais ce qu'il importe de connaître, c'est moins la îécondiié géiiérale 
que celle des femmes adultes (de 15 à 45 ans). Or, en voici l'expression 
numérique de 1861 à 1865 : 

Naissances pour 100 femmes nubiles. ', 

1861 1862 18G3 1864 1865 Moyenne. 

11,73 -11,59 11,78 11,68 11,66 11,68 

Ce coefficient se modifie sensiblement, selon Que l'on rapporte les 
naissances légitimes aux femmes mariées, et les naissances naturelles 
aux femmes qui ne le sont pas : 

Naissances légilimes Naissances naturelles 

p. 100 lommcs mariées. p. 100 femmes célibataires. 

1861 20,88 . 1,86 

1862 20,63 1,75 

1803 20,87 1,86 

1864 20,64 1,85 

1865 20,52 1,88 

Moyenne... 20,66 1,85 

En moyenne, il naît donc, en nombres ronds, 21 enfants pour 100 
femmes mariées, et un peu moins de 2 pour 100 femmes non mariées. 
Ainsi, pour un même nombre de femmes de 15 à 45 ans, il naît environ 
11 fois plus d'enfants légitimes que d'enfants naturels. 

Dans le département de la Seine, ces rapports sont respectivemcut 



MARIAGES, NAISSANCES ET DÉGËS EN FRANCE. 33 

de 44,92 et 6,32, de sorte que le nombre des enfants léf^itimes n'y est 
qu'un peu plus de deux fois plus élevé que l'autre. 

Les deux fécondités (légitime et naturelle) ont varié comme il suit à 
dix années d'intervalle : 





Fécondit(^ légitime. 


Fécondité naturelle. 


Fécondité générale. 


18rrl-H6. 


.. 20,75 


1,65 


11,25 


1801-66. 


. . 20,66 


1,85 


11,68 



D'où cette conséquence que l'accroissement de la fécondité [générale, 
mentionnée plus haut, ne doit être attribué qu'à celui de la fécondité 
illégitime. 

Ce résultat est confirmé par le fait de la diminution du nombre des 
enfants légitimes par mariage, que met en lumière le tableau ci-après : 



Périodes. 


Enfants par mariage. . 


Périodes. 


Enfants par mariage. 


1800-1815 


3,93 


• 1846-50 


3,18 


1816-1830 


3,73 


1851-55 


3,10 


1831-1835 


3,48 


1856-60 


3,03 


1836-1840 


3,25 


• 1861-65 


3,08 


1841-1845 


3,21 







Dans ladernière période, on trouve : pour le département de la Seine, 
2,41 ; pour les villes, 3,23 ; pour les campagnes, 3,08. 

Le rapport des naissances naturelles au total des naissances ramené 
à 100, tend à s'élever dans ces dernières années : 

1831-35 1836-40 1841-45 1846-50 4851-55 1856-60 1861-65 

7,36 7,42 7,15 7,16 7,28 7,51 7,56 

Voici, pour les deux dernières périodes, le même rapport d'après la 
densité des populations : 

1851-56 1861-65 

Seine 26,92 26,32 

Villes 12,21 11,49 

Campagnes... 4,03 4,39 

France 7,28 7,56 

Sur les enfants qui viennent au monde, un certain nombre est dé- 
cédé avant, pendant ou peu après l'accouchement. On leur a donné 
le nom de mort-nés. 

Voici quel a été, dans les quatre dernières périodes quinquennales, le 
nombre de mort-nés pour 100 conceptions : 

1846-50 

, Mort-nés légitimes 3,18 

Id. naturels 6,60 



Total 3,42 

3*^ SERIE, t. XX, — 15 octobre 1870. 



1851-55 

3,67 

6,92 


1856-60 

4,04 
7,36 


1861-45 

4,08 
7,64 


3,91 


4,30 


4,36 

3 



34 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

L'accroissement, comme on voit, paraît avoir continué ; mais il est 
permis de l'attribuer en grande partie aux efforts de l'administration 
pour obtenir un enregistrement de plus en plus exact de cette catégorie 
de décès. Il a, d'ailleurs, porté à peu près également sur les mort-nés 
légitimes et naturels. 

Le nombre des mort-nés se modifie selon l'agglomération : 

Mort-nés pour 100 conceptions 
Icglliraes. nalurolles. totales. 

Seine 6,28 

Villes 4,77 

Campagnes..., 3,G8 



8,41 


6,85 


8,15 


5,17 


6,72 


3,82 



France 4,08 7,64 4,36 

Le rapport sexuel dans les naissances, c'est-à-dire le nombre de gar- 
çons qui viennent au monde pour 100 filles, s'est assez notablement 
modifié depuis le commencement de ce siècle, comme l'indique le tableau 
ci-après : 

1800-15. 1820-25 1831-35 1836-40 1841-45 1846-50 1851-56 1856-60 1861-65 

406,26 106,28 106,54 106,01 105,87 105,30 105,38 105,13 105,13 

On remarque que la prédominance des garçons est bien plus forte 
dans les naissances légitimes que dans les naissances naturelles. De 1861 
à 1865, on acompte 105,29 garçons pour 100 filles dans les premières, 
et 103,20 seulement dans les secondes. 

Les mort-nés légitimes comptent un bien plus grand nombre de gar- 
çons que les naturels (155 pour 100 filles au lieu de 125 seulement). 
La différence, de 5 0/0 dans la Seine, s'élève à 19 dans les villes et à 31 
dans les campagnes. 

Les naissances multiples sont, au total des naissances, dans le rapport 
d'un peu plus de 1 0/0 (1,03). Le plus grand nombre de ces naissances 
voient naître à la foi^ des garçons et des filles, le plus petit nombre soif 
des garçons, soit des filles seulement. 

La proportion des mort-nés varie selon le nombre des jumeaux. Ainsi, 
lorsque l'accouchement e.^t simple, on compte 4,12 mort-nés pour 100 
conceptions; 15,12 quand il est double; 30,81 quand il est triple. 

La prédominance masculine diffère également dans le même cas : 
106,67 garçons pour 100 filles quand il ne naît qu'un enfant; 104,68 
quand il en naît deux, et 106,36 quand il en naît trois à la fois. 

4» Décès. — La moyenne annuelle des décès, de 1861 à 1865, a été 
de 861,742, dont 52,388 dans la Seine (2,55 décès pour 100 habitants) ; 



MARIAGES, NAIS.^ANGEb ET DÉCÈS EN FRANGE. 35 

239,231 dans les villes (2,01 0/0), et 570,123 dans les campafjnes 
(2,15 0/0). 
La mortalité a auf^menté de 1862 à 1865. Voici les nombres absolus : 

1861 1862 1863 1864 1865 

806,507 812,978 846,917 8G0,:î30 921,887 

• Des deux plus fortes mortalités, celles de 1861 et 1865, l'une a eu 
pour cause la cherté des céréales et une épidémie qui a sévi surtout sur 
l'enfance ; l'autre une nouvelle invasion du choléra. 

Le nombre des décès pour 100 habitants tend à diminuer, malfjré des 
oscillations : 

1831-35 1836-40 1841-45 1846-50 1851-55 1856-60 1861-65 

2,50 2,36 2,26 2,39 2,41 2,39 2,28 

La mortalité du sexe masculin est toujours plus élevée que celle de 
l'autre sexe. Ainsi, de 1861 à 1865, on a compté en moyenne 2,31 décès 
masculins et 2,26 féminins. 

Le rapport des décès à la population est en raison directe de l'agglo- 
mération, sauf toutefois en ce qui concerne le département de la Seine, 
au moins depuis 1855. On trouve en effet, pour la période la plus ré- 
cente, les faits ci-après : 

Sexe masculin. 

Seine 2,56 

Villes 2,66 

Campagnes.... 2,17 

En dehors de l'excédant des immigrations sur les émigrations, les 
populations ne s'accroissent que par celui des naissances sur les décès. 

Le tableau ci-après fait connaître cet excédant, dans les cinq der- 
nières périodes quinquennales, sous la forme du nombre des décès 
pour 100 naissances : 

1841-45 1846-50 1851-55 1856.60 1861-65 

80,53 89,34 92,28 89,54 85,75 

On voit que l'excédant des naissances, très-élevé de 1841 à 1845, 
s'abaisse sensiblement dans les deux périodes suivantes, caractérisées 
par une révolution, des chertés et deux épidémies cholériques, pour se 
relever dans les deux dernières. 

L'agglomération exerce ici son influence habituelle. De 1861 à 1865, 
on a constaté : dans la Seine, 84,72 décès pour 100 naissances; dans 
les villes, 92,73; dans les campagnes, 83,22. Ainsi, les populations 
rurales tendent à s'accroître, sous la forme de Texcédant des naissances 
sur les décès, plus rapidement que les villes. Mais, en fait, par suite de 
rémigration rurale, c'est le fait contraire qui se produit. 



Sexe féminin. 


Les deux sexes. 


2,55 


2,55 


2,55 


2,61 


2,14 


2,15 



36 JOURNAL DES PXONOMISTES. 

Quelle est l'influence de l'état civil combiné avec l'ûçe, et notamment 
du mariage, sur la mortalité? Voici ce qu'enseignent, sur ce point, les 
relevés de l'élat civil. 

Si Ton compare, â^^e par âge, les mariés aux célibataires, on voit que 
la mortalité des mariés n'est supérieure à celle des célibataires qu'au- 
dessous de 20 ans; c'est probablement la conséquence des mariages 
prématurés. Mais, à partir de cet âge, la mortalité des hommes mariés 
est toujours inférieure à celle des célibataires. 

En ce qui concerne le sexe féminin, le mariage paraît accroître sa 
mortalité jusqu'à 25 ans ; à partir de cet âge, la mortalité des mariées 
est inférieure à celle des célibataires. 

La mortalité des veufs, très-forte au-dessous de 20 ans, décroît de 
20 à 40 ans, pour s'élever de nouveau et très-sensiblement à partir de 
ce dernier âge. 

Jusqu'à 60 ans pour les hommes et jusqu'à 50 ans pour les femmes, 
la mortalité des veufs est supérieure, non-seulement à celle des mariés, 
mais même à celle des célibataires. C'est le fait contraire qui se produit 
ensuite. 

En résumé, le mariage ne paraît abréger la vie que pour les époux 
qui le contractent prématurément. 

Si la mortalité paraît différer selon le sexe et l'état civil, c'est l'âge 
qui exerce sur sa marche l'influence la plus caractérisée. En rappor- 
tant les décès par âge à la population par âge (déduite des recensements 
de 1861 et 1866), on trouve qu'elle est de 22 0/0, c'est-à-dire de plus 
d'un cinquième, dans la première année de la vie. Elle s'abaisse à 
3 1/2 0/0 de 1 à 5 ans, pour décroître encore jusqu'à 10 et 15 ans, 
âges entre lesquels elle descend à 1/2 0/0. Elle se relève ensuite, quoi- 
que lentement, jusqu'à 25 ans, pour éprouver un temps d'arrêt jusqu'à 
40 ans environ. Mais, à partir de cet âge, elle croît sans cesse, d'abord 
peu sensiblement jusqu'à 55 ans, âge auquel elle dépasse 2 0/0, puis 
très-rapidement jusqu'à 100 ans, limite ordinaire de l'existence hu- 
maine. 

Si l'on compare les sexes, on trouve que le sexe féminin a une 
moindre mortalité que l'autre, presque à tous les âges, sauf de 5 à 
20 ans et de 25 à 40. 

La différence de mortalité entre les deux sexes est à son maxi- 
mum aux âges extrêmes de la vie; elle est moins sensible aux autres 
âges. 

La mortalité générale pour les trois grandes périodes de la vie peut 
se résumer comme il suit : Enfants (de à do riour les filles et à 18 



ilJARlAGKS, NAISSANCES ET DECKS KN FRANGE. 37 

pour les {^arçons) : 2,95 0/0; — Adultes (de 15 et 18 a (îO ans) : 1,11 ; 
— Vieillards , (),(S^. 

La mortalité des enfants naturels, pour un même nombre de nais- 
sances, est de beaucoup supérieure i\ celle des enfants léjjilimes, sur- 
tout dans la première semaine qui suit la naissance. Pour l'ensemble du 
pays, elle est à peu près du double. C'est dans les campafjncs qu'elle est 
le plus élevée, dans les villes et -surtout dans le département de la 
Seine qu'elle l'est le moins, mais évidemment par suite du prompt 
envoi en nourrice, à la campagne, des enfants naturels des villes. 
Cependant on peut également admettre que les filles en couche reçoi- 
vent, dans les villes, des soins plus intelligents et plus dévoués que 
dans les campagnes. 

La statistique française a dû renoncer à recueillir des renseignements 
sur les causes des décès, le corps médical, par des causes diverses, 
ayant refusé, dans le plus grand nombre des localités, son concours à 
une enquête de cette nature. 

On ne possède donc de renseignements dignes de foi que sur les 
décès par accidents, et par le suicide, ces décès étant, de la part de 
l'autorité judiciaire, l'objet de constatations dont les résultats sont 
publiés annuellement dans les comptes rendus de la justice criminelle. 

Les accidents mortels relevés de 1861 à 1865 sont au nombre de 
60,352, soit 12,070 par année moyenne, ou 32 pour 100,000 habi- 
tants. L'augmentation est assez forte sur les périodes précédentes, le 
rapport à la population ayant été, dans les quatre précédentes, de 
22, 24, 25 et 28 pour 100,000 habitants. 

Dans les morts accidentelles, prises en masse, le sexe féminin ne 
figure que pour 22 0/0; mais ce rapport s'élève à 93 pour les asphyxies 
résultant de brûlures. 

L'immersion est de beaucoup la cause prédominante des accidents 
mortels, puisque le tiers de ces décès lui est dû. 

Le rapport des suicides à la population ne cesse de s'accroître. De 
5,41 pour 100,000 habitants, dans la période 1827-1830, il s'est 
élevé progressivement à 12,30 de 1861 à 1865, et à 12, 48 de 1863 à 
1866, dont 5,32 seulement pour le sexe féminin et 19,66 pour l'autre 
sexe. 

Ce sont les veufs, puis les célibataires adultes qui fournissent le plus 
de suicides. Il Qst remarquable qu'en ce qui concerne le sexe féminin, 
les mariées se suicident plus fréquemment que les non mariées. 

A population égale, les individus sans profession ou dont la profession 
est inconnue (vagabonds, filles publiques, gens sans aveu), comptent. 



38 JOURNAL DES ÉG0N03Î1STKS. 

et dans une forte proportion, le plus de suicides. Viennent ensuite les 
professions libérales ; à une assez [grande distance, les professions com- 
merciales et industrielles; à une distance plus grande encore, les pro- 
fessions agricoles. 

Sur 12,000 suicides, l'hiver (décembre, janvier et février) en voit 
s'accomplir 2,522 ; — le printemps (mars, avril et mai), 3,465; — 
l'été (juin, juillet et août), 3,392 ; — l'automne (septembre, octobre et 
novembre), 2,621. Ces rapports mettent en évidence l'influence des 
températures sur cette nature de décès. 

La strangulation par suspension et la submersion sont les moyens de 
suicide le plus fréquemment employés. Plus des deux tiers des suicidés 
y ont recours. Viennent ensuite les armes à feu et l'asphyxie par le 
charbon. Ces quatre moyens réunis s'appliquent aux neuf dixièmes 
environ des suicides. Le dernier dixième s'accomplit avec des instru- 
ments tranchants, avec le poison ou par la chute d'un lieu élevé. 

L'influence des saisons sur les actes de l'état civil résulte clairement 
du relevé mensuel au moins des naissances (ou plutôt des conceptions) 
et des décès, certains usages religieux déterminant, dans les pays 
catholiques, l'époque du plus et du moins grand nombre des ma- 
riages. 

Quand on classe le nombre des conceptions par mois, on trouve que 
le principal maximum tombe généralement au mois de mai, et le mini- 
mum correspondant en novembre. Un maximum secondaire se produit 
en décembre, avec un minimum correspondant en janvier; un troi- 
sième maximum en février, suivi d'un minimum en mars. Si l'on 
groupe les mois par saisons, on constate que c est en été qu'il y a le 
plus de conceptions,, et en automne qu'il y en a le moins (en hiver dans 
le département de la Seine). 

Pour les décès, on constate deux maxima principaux : l'un en fé- 
vrier, l'autre en août, avec un minimum correspondant en juin. Les 
températures extrêmes déterminent donc la plus forte mortalité. 

En recherchant l'influence de la température selon l'âge, on voit que 
la saison la plus défavorable est, pour l'enfance, l'été; — pour l'âge 
adulte, le printemps ; — pour la vieillesse, l'hiver. Ces saisons sont 
caractérisées par les maxima d'août, avril et janvier. 

Calculée d'après la méthode qui consiste à rapporter les décès par 
âges à la population des mêmes âges, la durée moyenne de la vie pour 
un enfant à sa naissance est de 39 ans 10 mois (période 1861-65). 
Quand il a atteint 1 an, c'est-à-dire quand il a échappé aux dangers de 
la première enfance, sa vie moyenne s'est accrue de 8 ans 9 mois. A 



MARIAGES, NAISSANCES ET DÉCÈS EN FRANCE. 39 

Î5 ans, elle atteint son maximum, les enfiints de cet û{ye pouvant espérer 
52 ans d'existence. A partir de 5 ans, la durée de la vie moyenne dimi- 
nue sans relâche, mais dans des proportions diverses, jusqu'à la limite 
delà vie. 

A la naissance, le sexe féminin a une vie moyenne supérieure de 
4 an 1/2 à celle de Tautrc sexe ; l'éj^alité s'établit, ou à peu près, dans 
les A(ïes de 1 à 25 ans. Le sexe féminin a l'avantagée pendant le reste 
de la vie. 

Ce serait, en apparence, un curieux sujet d'étude, que celui qui con- 
sisterait à rechercher l'influenpe du nombre des médecins sur la mor- 
talité. Mais, en examinant la question de près, c'est-à-dire en tenant 
compte du grand nombre de données différentes qui entrent dans la 
composition du problème, on n'hésite pas à se convaincre que l'impor- 
tance numérique du personnel médical n'entre que pour une faible 
part dans sa solution. Toutefois il n'est pas intérêt d'examiner si ce per- 
sonnel s'accroît ou diminue. 

En fait, malgré des oscillations, peu caractérisées d'ailleurs, le 
nombre des docteurs en médecine est en voie d'accroissement; on en 
comptait 11,045 en 1858 et 11,684 en 1865. Celui des officiers de 
santé diminue : 6,311 en 1858 et 5,736 en 1865. De 13,527 en 1838, 
le nombre des sages-femmes s'était élevé à 14,240 en 1865. On comp- 
tait 5,661 pharmaciens en 1857 et 5,988 en 1865. 

Quelques renseignements, ea terminant, sur le recrutement de l'ar- 
mée dans ses rapports avec le mouvement de la population. 

Le nombre des jeunes gens' qni ont accompli leur 20^ année, rap- 
proché des naissances masculines correspondantes , n'indique qu'à 
partir de la période 1850-54 un accroissement de la survivance à cet 
âge. Voici les résultats officiels pour 100 garçons nés vivants : 

1820-24 1825-29 1830-34 183b-39 1840-44 1845-49 1850-54 1855-59 1860-65 

S8,22 60,82 61,82 61,62 60,84 60,44 60,84 61,59 63,16 

En étudiant séparément les cinq années de la dernière période, on 
trouve un accroissement presque continu : 

1861 1862 1863 1864 1865 

62,69 62,52 63,33 64 64,29 

L'instruction élémentaire des classes n'a cessé de s'accroître ; c'est ce 
qui résulte du tableau ci-après, faisant connaître la proportion, pour 
100 examinés, des jeunes gens qui savaient ou ne savaient pas lire ou 
écrire : 



40 JOUKNAL DKS EGONOM(STES. 

1827-30 1830-3O 183:')-40 184045 18;:-i-:i0 18o0-5a I80D-6O 1801-65 

Sachant lire OU écrire. 44,79 51,08 55,57 59,07 63,46 6o,49 68,24 73,05 
Complétementillettrës 55,21 48,92 44,43 40,93 36,54 34,51 31,76 26,95 

La taille moyenne des conlinijcnts, après avoir diminué presque 
ré{ïulièrement de 1830 à 1860, s'est relevée de 1861 à 1865. D^un 
autre côté, la proportion des petites tailles a diminué, et à cette dimi- 
nution correspond une augmentation assez sensible des tailles des autres 
catégories. Suivent les données officielles : 

1831-36 1836-40 1841-45 1846-50 1851-55 1856-60 1861-65 

Taille moyenne.. 1™6563 1"^6562 ^"6542 lnï6546 1°»6S48 1"^6534 ln^6558 

Rapport p. 100 des 
Tailles ordinaires 

(l>"560àl>"705). 82,42 82,48 82,89 83,33 83,51 83,38 83 

Grandes tailles 
(l'n706etau-des.) 17,58 17,52 17,11 16,67 16,49 16,62 17 

On s'est souvent demandé si le nombre des exemptions pour des 
causes physiques est, ou non, en voie d'accroissement. Voici dans quel 
sens les documents officiels répondent à cette question. Si Ton élimine 
l'année 1830, qui a vu le contingent s'élever subitement de 60 à 
80,000 hommes, et la taille réglementaire s'abaisser de 2 centimètres, 
ainsi que les années 1853, 1854, 1855 et 1858, où les besoins de la 
guerre ont dû rendre les conseils de révision moins sévères dans leur 
appréciation de l'aptitude physique, on constate que, pour un nombre 
égal de jeunes gens réellement examinés, l'aptitude militaire n'a pas 
cessé de s'accroître. On remarque toutefois que la diminution des 
exemptions a porté plutôt sur l'insuffisance de taille que sur les infir- 
mités proprement dites. 

A. Legoyt. 



LE PERCEMENT DE L'ISTHME AMÉRICAIN 



Historique. — Projets divers. — Projet nouveau. 

Entre les mois de janvier et juillet 1870, le gouvernement des Etats- 
Unis a envoyé dans le golfe de Darien des savants et des ingénieurs 
chargés de procéder à une exploration régulière de cette partie de 
l'isthme américain, en vue du percement d'un canal maritime. 

Le Darien est avec Panama le point le plus étroit de l'isthme am éri- 



LE PKHCEMENT DE L'ISTIDIE A^lKlUOAIN. Il 

cltin. C'est aussi le lion qu'indiquait Huinboldt, à la fin (k sa carrière, 
comme le plus propice à une canalisation maritime; mais là-dessus 
Ilumboldt ne jui^eait que par ouï-dire. Des rivières basses, semées de 
touffes épaisses de palétuviers, des maréca^jes innombrables, des tribus 
sauva^^es et féroces, obstinément opposées depuis trois siècles à la 
colonisation des blancs, la fièvre pernicieuse partout, enfin, au milieu 
du parcours, un mur de roche très-dure, de porphyre volcanique : 
telles sont les difficultés qu'on rencontre dans le passaf^e par le Darien. 

L'épine dorsale des Andes ne s'élève, il est vrai, qu'à une centaine 
de mètres sur le point le plus bas de l'isthme ; mais une tranchée sur 
une telle hauteur étant chose impossible, ou du moins trop coûteuse, le 
canal ne pourra traverser ce point qu'en tunnel. Se figure-t-on les 
dimensions de cet ouvrage pour que des trois mâts puissent librement y 
circuler ; se figure-t-on le temps et l'argent que demandera ce gigan- 
tesque percement, qui laissera bien loin derrière lui et le tunnel du mont 
Cenis et les œuvres les plus stupéfiantes des anciens Egyptiens? Aussi 
estime-t-on dès à présent à un milliard de francs le coût de la canalisa- 
tion de l'isthme de Darien. D'ailleurs, l'expédition envoyée dans ce but 
est revenue et a fait connaître, par un rapport définitif, Timpossibilité 
de l'œuvre par le point qu'avait choisi le gouvernement américain. 

C'est au mois de novembre 1868 que tout à coup M. Seward, alors 
secrétaire d'Etat et ministre des affaires étrangères du gouvernement 
des Etats-Unis à Washington, mit en avant le projet du percement de 
l'isthme de Darien. 

Son idée trouva immédiatement de l'écho auprès des capitalistes 
des Etats-Unis, et ceux de New-York principalement, les Cooper, les 
Vanderbilt, et tant d'autres, s'inscrivirent, sur l'heure, comme action- 
naires de la compagnie qui allait se former, pour une somme de cent 
millions de piastres, un peu plus de cinq cents millions de francs. Voilà 
certes des élans de générosité civique, sur lesquels nous devrions 
prendre exemple. 

A peine le capital souscrit, la compagnie mit à sa tête le vénérable 
M. Peter Cooper, le même qui a consacré une partie de son immense 
fortune à fonder un institut libre et gratuit pour l'éducation des 
ouvriers. Un banquet solennel eut lieu à New-York, et comme d'habi- 
tude des toasts nombreux y furent portés, cette fois à la fraternisation 
et à la communion pacifique des peuples. Nous étions alors aux Etats- 
Unis, et nous avons assisté à ces glorieux débuts de la canalisation de 
l'isthme américain. Il est vraisemblable que c'est la même compagnie 
qui poursuit aujourd'hui son entreprise sous les auspices du gouverne- 



42 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

ment fédéral. Dans tous les cas, M.Seward, que nous vîmes à Washinp,ton 
il y a dix -huit mois, paraissait plein de confiance en son projet. Il 
allait quitter la secrétairerie d'Etat dès l'entrée en fonctions du nouveau 
président, le g^énéral Grant, et se montrait décidé à se consacrer désor- 
mais tout entier au percement de l'isthme de Darien. Comme nous lui 
parlions de la possibilité d'accomplir cette œuvre partie avec les capi- 
taux européens, partie avec ceux de l'Amérique, il nous répondit avec 
Monroe, que « V Amérique était aux Américains et que les capitaux 
américains suffiraient. » 

Il venait d'ailleurs d'envoyer un émissaire au gouvernement de la 
Nouvelle-Grenade pour obtenir la concession du canal. Bientôt on apprit 
que les chambres de la république néo-grenadine avaient refusé de rati- 
fier le traité soumis à leur acceptation. C'est là qu'en était la question, 
au point de vue politique, au mois de mars 1869 ; il est possible depuis 
qu'elle ait fait en ce sens un pas de plus. 

L'isthme de Darien n'est pas le seul par où un canal maritime, joi- 
gnant les eaux de l'Océan Atlantique à celles du Pacifique, pourrait être 
utilement tenté. En 1847, un ingénieur des ponts et chaussées, français, 
M. Garella, fut envoyé à Panama, pour étudier la canalisation de cet 
isthme qui est, comme on le sait, au nord et à proximité de celui de 
Darien. Le gouvernement français fit les frais de cette mission, et le 
rapport de M. Garella conclut à la possibilité de la canalisation, mais non 
à découvert; il devait y avoir au milieu un souterrain : ce qui est une 
objection des plus fortes, des plus décourageantes. 

Les événements politiques de 1848 arrivèrent sur ces entrefiiites ; 
cependant la découverte des mines d'or de Californie attira de nouveau 
l'attention sur l'isthme de Panama. Cette dernière localité était alors 
choisie de préférence comme point de transit par les émigrants qui se 
rendaient en foule vers le nouvel Eldorado. Un chemin de fer fut tout 
aussitôt tracé et construit par des capitalistes américains, qui eurent 
le bon esprit de profiter des indications données par M. Garella, et ce 
grand travail, accompli au milieu de difficultés sans nombre, prouva 
une fois de plus que, quels que soient les obstacles que la nature op- 
pose aux efforts de l'homme dans les pays tropicaux, ces obstacles 
cèdent devant la volonté humaine. Il fut démontré en outre pratique- 
ment que si l'altitude de la ligne de faîte entre les deux Océans, c'est- 
à-dire la hauteur de la ligne séparatrice des eaux entre l'Atlantique et 
le Pacifique, s'élevait à Panama à près de loO mètres au minimum, cette 
barrière n'était pas infranchissable, puisque le chemin de fer la traver- 
sait sans timnel, malgré le peu de largeur de l'isthme. Mais il est un 



LE PERCEMENT DE L'ISTHME AMÉRICAIN. 43 

])oint plus propice que le Darien et Panama a rétablissement d'un canal 
maritime, c'est l'isthme de Nicaraf^ua. 

La concession de la canalisation de cet isthme a été offerte, dès le 
mois d'octobre 1868, à l'un de nos économistes les plus éminents, 
M. Michel Chevalier, qui a fait, on le sait, ses premières armes en 
Amérique. Il a accepté avec empressement. L'Etat de Gosta-Rica, dont 
on traversera aussi les terres, s'est joint à celui de Nicaragua pour 
ratifier celte concession. 

Alors que les fièvres, les maréca{jes, les hordes sauvages des Indiens, 
rendent presque inaccessible le territoire de Darien, l'isthme de Nica- 
ragua ne présente aucun inconvénient de ce genre; il s'ouvre à 
l'explorateur par une rivière navigable, le rio San-Juan, qui conduit à 
un lac, navigable aussi, celui de Nicaragua. De là on cherchera l'issue 
sur le Pacifique, soit directement en traversant la chaîne littorale à un 
de ses cols, soit par un parcours détourné, consistant à remonter le rio 
Tipitapa, qui fait communiquer le lac de Managua avec le lac de Nicaragua. 
On aurait à franchir ensuite, comme dans le premier parcours, la chaîne 
littorale. Un troisième projet, par lequel on aurait l'avantage d'éviter 
toute écluse, consisterait à relier, par un parcours un peu long, il est 
vrai, le lac de Nicaragua au golfe de Nicoya. Dans tous les cas, une 
exploration des lieux très-attentive, très-minutieuse, est indispensable, 
avant de rien décider de définitif. 

Par la premier projet que nous avons indiqué, le port d'arrivée sur 
le Pacifique serait très-probablement San-Juan-del-Sur, le port de dé- 
part sur l'Atlantique San-Juan-del-Norte, que les Anglais appellent 
Greytown. Le parcours de la rivière San-Juan, la traversée du lac de Ni- 
caragua et de la chaîne littorale le long du Pacifique, n'excéderaient 
guère 200 kilomètres. C'est, il est vrai, trois fois la longueur du par- 
cours par l'isthme de Darien; mais alors que tout est à faire au Darien, 
ici la nature a beaucou fait. Le rio San-Juan est navigable sur tout son 
parcours au moment des hautes eaux; au moment des basses eaux, il est 
aussi partout navigable, sauf trois ou quatre rapides (1). On pourrait aisé- 



(1) Un service de transit par steamers a longtemps fonctionné sur le 
rio San Juan et le lac de Nicaragua, pour conduire de là les voyageurs 
et les marchandises à San-Juan-del-Sur, sur le Pacifique, au moyen de 
diligences ou stages. Ce service a cessé en 1868, à cause de la con- 
currence du chemin de fer de Panama et du grand chemin de fer du Pa- 
cifique, qui va aujourd'hui directement de New-York à San Francisco. 
Nous avons vu à Paris, il y a quelques mois, M. Webb, un des directeurs 



44 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

ment, à la poudre, faire sauter les rochers qui barrent en ces endroits re 
cours du fleuve, comme ausssi approfondir partout le fleuve, et en por- 
ter le fond du lit h la cote réfjulière de 8 mètres, qui est celle qui per- 
met le passa(je des plus forts navires. Au besoin, on creuserait, s'il était 
nécessaire, un canal latéral. Ce canal n'aurait pas une plus [grande lon- 
gueur que celui de Suez, et comme ce dernier, il serait ouvert dans un 
pays sain et à peu près en plaine. La différence de niveau, en hauteur, 
entre l'Atlantique et le lac de Nicara(]^ua, ne dépassant pas 40 mètres, et 
la distance horizontale ou la lon{;ueur étant de 150 kilomètres, on voit 
que la pente moyenne est à peu près éfjale à 1 millimètre pour 4 mètres. 
Comme terme de comparaison, remarquons que c'est la pente moyenne 
des fleuves rapides, tels que le Rhône et le Rhin. 

Ainsi, sauf le point de passage entre les lacs et le Pacifique, point 
qui reste à déterminer, et que les précédentes explorations ne sem- 
blent pas avoir encore suffisamment fixé, le tracé par le Nicaragua est 
celui qui paraît le plus facile. C'est avec le tracé par Panama celui au- 
quel avait pensé l'Espagne dès les premiers jours de la colonisation, car 
il en aura été de celte grande entreprise comme de tant d'autres, on 
l'aura projetée bien des siècles avant de la réaliser. C'est par le rio 
San Juan et le lac de Nicaragua que le prince Louis-Bonaparte avait, 
en 1846, pendant son séjour à Ham, et tandis qu'il était réfugié à Londres, 
projeté la canalisation de l'isthme américain. C'est ce même projet qu'ont 
momentanément repris, il y a quelques années, divers explorateurs 
pleins de zèle, les uns américains, les autres français. 

La canalisation de l'isthme américain par le point que la nature, sem- 
ble avoir le mieux indiqué devait-elle être abandonnée ? On aurait pu 
le croire il y a deux ans ; il n'est plus permis de le penser, aujourd'hui 
qu'une concession régulière a été donnée à un Français pour la ca- 
nalisation de l'isthme de Nicaragua. La convention pour l'exécution 
d'un canal maritime interocéanique, entrepris sur ce point, a été signée 
à Paris le 6 octobre 1868 entre M. Michel Chevalier et M. Ayon, ministre 
des affaires étrangères de l'Etat de Nicaragua, porteur des pouvoirs né- 
cessaires à cet effet. Depuis, cette convention a été ratifiée et sanctionnée 
par le Congrès et par le président de la République de Nicaragua, et plus 

de la Compagnie de transit par le Nicaragua, et il pense que rien ne 
s'oppose à l'ouverture du canal maritime par ce point de l'Amérique 
centrale. M. Webb est le même qui a construit le Rochambeau (naguère 
VOnondaga), la fameuse canonnière blindée ou monifor vendue en 1868 
au gouvernement français. 



LE PERCEMENT DE L'ISTHME AMfiRICALN. 45 

tyrd par le Congrès et le président de la Republique de Gosta-Rica, sur le 
territoire de laquelle on peut être appelé à passer. Voilà donc une con- 
cesjrion ré[julière, à laquelle il ne manque plus que d'être portée du ca- 
binet sur le terrain, et le moment est venu d'ag^ir : en de telles affaires, 
les moments comptent autant que des années. L'insuccès, fort imprévu, 
il fout le dire, de l'exploration du Darien, doit contribuer à ce résultat; 
car il doit s'ensuivre que les Américains tourneront leur bonne volonté 
et leur esprit d'entreprise du côté du Nicaragua, le seul de tous les 
projets qui reste debout (1), et qu'ils s'associeront à cet effet avec les 
Européens g^roupés autour de la concession Michel Chevalier. 

Les Etats-Unis ne peuvent que s'applaudir de la coopération de l'Eu- 
rope et des capitaux européens dans cette grande affaire. Il s'agit ici 
d'une entreprise internationale, d'ordre tout pacifique, faite pour res- 
serrer les liens des peuples entre eux, et non pour les dénouer. Les 
gouvernements des trois premières puissances maritimes du monde, les 
Etats-Unis, l'Angleterre et la France, doivent donner leur concours moral 
à cette grande œuvre et en garantir la neutralité. 

Autour de ce tracé sont réunies les cinq républiques de l'Amérique 
centrale : Nicaragua, Costa-Rica, Honduras, San-Salvador, Guatemala, 
qu'on aimerait à voir rapprochées en une seule République fédérale, 
sous le nom de Centre-Amérique. Chacun de ces petits Etats est riche, 
assez peuplé, très-fertile, et l'établissement d'un canal maritime aura 
pour premier effet d'y amener l'émigration et d'en développer toutes les 
ressources. Les productions du sol et du sous-sol font de cette partie de 
l'Amérique une terre de promission. Le café, le cacao, le coton, la canne 
à sucre, le riz, le maïs, l'indigo, la cochenille, les bois de teinture, sont 
là dans leur pays d'élection. Les mines d'or, les mines d'argent s'y 
présentent en nombre; il y a même des gîtes de pierres précieuses. 
On a comparé la position de la ville nouvelle que le canal verra s'élever 
sur ses bords à celle de Gonstantinople. Nous croyons plutôt que le 
Centre-Amérique est à sa façon une nouvelle Egypte, et que la capitale 
de la République confédérée que le canal verra surgir sera l'Alexandrie, 
ou, si l'on veut, le Port-Saïd du Nouveau-Monde. 

Le Darien eût été plus à proximité des ports des républiques de l'A- 
mérique du Sud sur le Pacifique, ceux de la Nouvelle-Grenade, de 
l'Equateur, du Pérou, de la Bolivie, du Chili ; le Nicaragua est plus voisin 

(1) Neus ne parlerons pas de celui mis tout récemment en avant par 
risthme de Tehuantepec. Ce point de l'isthme américain est loin de 
pouvoir lutter d'avantages avec l'isthme de Nicaragua. 



46 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

de tous les ports du Pacifique septentrional, ceux de l'Amérique centrale 
d'abord, puis ceux du Mexique, de la Californie, de l'Orégon, de la Co- 
lombie-Britannique, du territoire d'Alaska. Le canal maritime de Nica- 
raijua raccourcit aussi les distances pour les Sandwich, le Japon et la 
Chine. 

Toute entreprise vient à son heure. Imaj^inées dans le principe par 
des rêveurs qui.devancent leur époque, qui tentent des choses réellement 
impraticables au moment où ils les inventent, les ^^randes inventions font 
peu à peu leur place, puis éclatent tout à coup, prennent un corps, 
réelles, viables, pleines de force, couronnées de succès. 

Que n*a-t-on pas dit, dès le début, contre le percement de l'isthme de 
Suez? Nous ne parlons pas des difficultés de l'entreprise que Ton met- 
tait en avant pour ari^fuer de son impossibilité, alors que ces arguments 
ne témoignaient que de la mauvaise foi, de la jalousie ou de l'ignorance 
des opposants; mais ce qu'avançaient les marins, les voyageurs, les 
explorateurs, ce que nous avons nous-même écrit dans le temps (nous le 
confessons humblement), que la navigation à la voile serait impossible, 
ou du moins trop coûteuse par les nouvelles voies qu'on voulait offrir 
au commerce, et que par conséquent le percement des isthmes n'avait 
aucune raison d'être, est-il permis de le soutenir encore, aujourd'hui que 
la navigation à vapeur remplace de plus en plus la navigation à voile? 
Non ! et c'est en cela qu'éclate l'esprit de divination de tous les perceurs 
d'isthmes, esprit de divination dont ils sont eux-mêmes inconscients. 

N'avons-nous pas entendu M. de Lesseps, il y a quelques années, 
défendre principalement son entreprise par les bénéfices que pourrait 
lui apporter le commerce de la mer Rouge, de l'Abyssinie, de l'Arabie, 
de l'Afrique centrale et orientale, ravivé comme au temps de Salomon? 
Ce que M. de Lesseps ne voyait pas complètement alors, ce que per- 
sonne ne voyait, c'était la transformation absolue de la marine à voile 
en marine à vapeur, qui allait précisément rendre le passage par le 
canal de Suez possible et économique. La marine à voile se plaint au- 
jourd'hui; elle se plaint partout, non-seulement en France, mais encore 
en Angleterre, aux Etats-Unis. La cause profonde et irrémédiable de 
ses plaintes, c'est l'envahissement de la vapeur. 

C'est cette transformation désormais inévitable, déjà même en partie 
accomplie, et sur laquelle il serait hors de propos de s'étendre ici plus 
longuement, qui a rendu à notre époque le percement des isthmes non- 
seulement économiquement possible, mais encore indispensable, à Suez, 
à Nicaragua, en bien d'autres lieux. 

Pour toutes ces raisons, le percement de l'isthme américain est au- 



REVUE DES PRINCIPALES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES. 47 

jonnl'hiii une entreprise qui ne peut plus se différer. C'est une concep- 
tion qui est mûre, qui vient maintenant h son heure, et qui avant quel- 
ques années sera entièrement exécutée. Elle le sera mieux et plus vite 
si les capitrux et la science des deux mondes s'unissent à cet clfet. 
Heureux notre siècle, auquel il aura été donné de voir ainsi se modifier 
les continents et les relations de peuple à peuple, non plus par les 
forces lentes, fatales, passives, inconscientes, de la nature, mais par 
celles du |;énie humain, animé du plus noble but, celui d'unir tous les 
hommes entre eux par le lien indissoluble des affaires et des échan(ifes, 
et par celui des sympathies et de la raison. De telles entreprises intéres- 
sent au plus haut degré toutes les nations civilisées. Elles sont faites 
pour le bien du monde entier, et elles préparent la paix universelle, car 
la guerre n'en est heureusement ni le prélude, ni la conséquence. 

L. Simonin. 



REVUE DES PRINCIPALES 
PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES DE L'ÉTRANGER 



SomiMKE. — Journal ofthe siatîsfical Socîefy de Londres. — Les drains monétaires 
intérieurs. L'incidence des impositions locales. Doit-on imposer l'épargne? L'impôt su 
le revenu en Angleterre. — UEconomist. Le libre commerce des immeubles. La con- 
cj^rrence clés chemins à^ fer. — Merchanfs Magazine. Les banques nationales et 
la circulation. La corruption aux États-Unis, causes et remèdes. La réduction des 
impôts. — Fierteljahrsehrlft, etc. fRevue trimestrielle d'économie politique de 
M. J. Faucher). Comment le soveraign peut devenir une pièce de 25 fr. Pourquoi le 
commerce a besoin d'une monnaie internationale. Divers. — V Arheiigeher. L'in- 
fluence économique de la guerre. Causes de la cherté. L'impôt sur le revenu. — La 
Tresse économique de Vienne. Statistique des assurances. — Le Finanze. La ferme 
des tabacs. Les caisses d'épargne postales. La guerre et la civilisation. Les budgets 
trop laconiques. — // Corriere italiano. Les réciproquistes. Ecoles primaires supé- 
rieurs. — VEconomlsta d'Italia. Divers. 

Le Journal of the statistical society de Londres (livr. de juin 1870) 
renferme un article de M. R. H. Paterson, intitulé : Nos drains moné- 
taires intérieurs et la crise de 1866, dans lequel l'auteur s'occupe des 
causes qui font sortir périodiquement la monnaie de la Banque d'An- 
gleterre pour l'y faire refluer peu après. Il ne s'occupe que des causes 
qui naissent à l'intérieur même du pays et qui sont les échéances tri- 



48 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

mcsirielles de la dette, et les autres payements périodiques. Dans tous 
les pays, certaines époques de Tannée sont marquées par une accéléra- 
tion du mouvement monétaire, mais nulle part en Europe ce mouve- 
ment ne se fait sentir aussi éner^ifiquement aux banques qu'en Anfjle- 
terre. C'est que, d'une part, la Banque d'Anfjleterre est le caissier du 
{gouvernement, et de l'autre, que le système des chèques si répandu de 
l'autre côté du canal, met un [ifrand nombre de particuliers en rapport 
avec les banques, et produit sur elles un effet plus direct que dans les 
autres pays. Relativement à la crise de 1866, l'auteur présente des 
chiffres instructifs, desquels il ressort que cette crise se caractérise 
particulièrement par un run au remboursement des dépôts, les billets 
de banque n'étant pas dépréciés. C'était une conséquence de la faillite 
Overend, Gurney et Cie. M. Paterson donne des tableaux montrant que 
le taux de l'escompte des Banques de France et d'Angleterre peut pré- 
senter un grand écart, sans que l'une absorbe les espèces que l'autre 
renferme dans ses caves. Il explique en passant pourquoi on a prohibé, 
dans l'Angleterre proprement dite, les billets (notes) de moins de 
5 livres. 

Le professeur James E. Th. Rogers étudie l'incidence des impositions 
locales. Après avoir constaté combien il est difficile d'établir l'incidence 
des impôts avec une suffisante certitude, il trouve que les impôts levés 
sur les profits selon un taux uniforme, sont réellement et uniquement 
payés par ceux qui réalisent les profits ; que les taxes assises sur les 
loyers, et payées par les personnes mêmes qui reçoivent les loyers, ne 
peuvent pas être rejetées sur d'autres (le propriétaire en perd le mon- 
tant, lors même que le fermier est tenu, par son bail, à payer les irn- 
pôts); les impôts levés sur des consommations sont généralement 
payés par les consommateurs, mais ils tombent, du moins en partie, 
à la charge du producteur lorsque la demande ou la consommation di- 
minue (cette règle s'applique aussi aux impôts sur les effets publics); 
enfin les taxes sur les locataires, lorsqu'elles ne constituent pas directe- 
ment une partie des frais 'de production (l'auteur semble distinguer 
entre le logement et l'atelier ou le magasin) sont supportées par le lo- 
cataire. 

C'est cette dernière proposition que l'article de M. Rogers est destiné 
à développer. L'auteur s'attache à réfuter cette idée presque générale- 
ment admise en Angleterre que les taxes locales pèsent sur les immeu- 
bles, et nous croyons qu'il le fait avec un certain succès. Il aurait 
peut-être mieux réussi, s'il avait brièvement fait connaître l'assiette de 
cette imposition ; car, dans cette matière un chat ne s'appelle pas tou- 



REVUE DES PIUNGIPALES PUBLIGATIOINS ÉCONOMIQUES. 49 

jours un chat, et n rétranijer n'a aucune idée du mode de procéder, 
plus d'iui An[;lais pourrait bien n'en avoir que des notions incomplètes 
ou inexactes. Quoi qu'il en soit, selon M. Roçers, c'est bien l'habitant 
imposé, qu'il soit propriétaire ou locataire, qui paye les taxes locales 
(les rates) sans pouvoir, si ce n'est rarement, en transmettre la chargée 
à autrui. 

Une observation en passant relativement à une petite querelle que 
M. Ro[;ers cherche à M. J. St-Mill. Ce dernier avait dit qu'il fallait 
éviter d'imposer l'éparj^ne ; M. Rogers soutient, au contraire, que 
(abstraction faite des successions) l'épargne est la seule base possible 
de l'impôt. Gomment demander un impôt, dit-il, à celui qui ne gagne que 
juste sa subsistance? Mais qu'est-ce que : juste sa subsistance? Comment 
asseoir un impôt sur une abstraction? Quel chiffre représente cet a?? 
Comprend-il le Chambertin, le Château-Laffite et le gibier, peut-être 
la maison de campagne, le théâtre, la voiture? Si vous dites que x est 
égal à 100 francs par mois, on pourra vous répondre qu'avec un pa- 
reil revenu on meurt de faim à Paris, tandis qu'on nage dans l'abondance 
en Bretagne ou ailleurs. Du reste, fyi. Rogers reconnaît que beaucoup 
d'impôts ne sont que des placements fructueux ou des dépenses pour 
des objets de première nécessité; tels sont, par exemple, nos centimes 
communaux pour l'inslruction publique ou pour les chemins vicinaux, 
et ils ne sont pas les seuls. La proposition de M. Rogers, qu'on ne doit 
imposer que l'épargne, est donc trop vague pour être scientifique, sur- 
tout si elle se borne à dire que : où il n'y a rien, César perd ses droits. 
La pensée de M. Mill, du reste, doit être entendue ainsi : il ne faut pas 
que les impôts empêchent l'épargne de se former. 

L'article que nous venons d'analyser est suivi d'une série de tableaux 
sur les taxes locales, que l'espace ne nous permet pas de reproduire. 
Ils sont sans doute conformes aux documents officiels ; seulement, nous 
devons prévenir le lecteur que les chiffres officiels sont (du moins dans 
les documents que nous avons vus) toujours au-dessous de la vérité. Il 
est vrai que le document indique lui-même les lacunes, seulement 
comme on ne se sert généralement que des totaux, on néglige d'avertir 
e lecteur. Le tableau des impositions communales laisse du reste à 
désirer sous plusieurs rapports et surtout relativement à la clarté. 
Signalons un petit article sur les variations de Vincome-tax: 



3® sKaiE. T. XX. — lo octobre 1870. 



50 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

RECETTE NETTE DE l'iMPOT SUR Lh REVENU DU ROYAUME-UNI 
PENDANT DIX ANS. 

Exorricos . Taux par livre slorlin;'. 

fiuissant lo 31 mars ilcs Rocottns totales. Revenu de Revenu 

années ci-après. livres st. plus do 150 1. de 100 à 150 livres. 

sh. d. sh. d. 

1854 5,730,000 » 7 » 5 

1855. 10,922,000 12 » 10 

1856 •... 15,159,000 1 4 » 11 1|2 

1857 16,051,000 11 « 11 i\2 

1858 11,396,000 » 7 » 5 

1859 ,... 6,610,000 » 5 » 5 

1860 9,666,000 » 9 » 6 li3 

1861 10,957,000 » 10 » 7 

1862 10, -471, 000 » 9 » 6 

1863 10,483,000 » 9 » 6 

On voit que les revenus inférieurs à 100 1. sont exempts, et que ceux 
entre 100 et 150 1. sont imposés à un taux réduit. A partir de 1864, le 
taux est uniforme pour tous les revenus, mais on défalque 60 I. aux 
revenus de 100 à 200 1. Ainsi 200 1. sont imposées comme 140; 
150 comme 110; 100 comme 40, mais à un taux unique. 

RECETTES NETTES DE L'iMPOT SUR LE REVENU DU ROYAUME-UNI 
PENDANT LES SEPT ANNÉES QUI SUIVENT : 

Exercice finissant Taux de Timpôt par 

le 31 mars. Recette annuelle. livre sterling. 

1864 9,102,000 1.. 7 d, 

1865 7,986,000 6 

1866 6,322,000 4 

1867 5,637,000 4 

1868 6,184,000 5 

1869 8,618,000 ^ 6 

18/0 10,044,000 5 

Nous n'avons pas besoin de dire que 1 sh. par livre représente 5 0(0, 
par conséquent 1 d. (1 penny) cinq douzièmes 0(0 (près de 42 centimes 
pour 100 fr.) de revenu. 

VEconomist s'est, depuis quelque temps, beaucoup occupé de poli- 
lique et d'actualités financières, articles souvent remarquables, mais 
n'entrant pas complètement dans le cadre de cette revue. Aussi trou- 
vons-nous un peu moins à lui emprunter que d'habitude. Indiquons 



REVUE DES PRINCIPALES PUBMCATfONS ÉCONOMIQUES. 51 

l'article sur le libre commcrcp. des immoubles. M. J. Sl-Mill semble 
s'être prononcé contre cette liberté (on ne fait pas connaître ses argu- 
ments), mais VEconomist la défend avec humour et par de bonnes rai- 
sons. Les adversaires de la liberté du commerce des terres craip,neiit à 
la fois le morcellemeiit du sol et l'avilissement de son prix, ce qui 
semble ('ontra licloire ; ïEconomist est d'avis que, ; i le domaiîie mis efi 
vente est d'un prix peu élevé, il y aura assez de {yens en état de l'acheter 
en bloc et de le maintenir intact; en tout cas, si Ton dépeçait ce do- 
maine, le morcellement ne ferait que mettre les parcelles à la portée 
d'un plus ^Tand nombre de bourses, et la concurrence produirait la 
hausse des prix. 

Le numéro du 17 septembre donne un petit article sur la concur- 
rence des chemins de fer. Il montre que, lorsqu'on charfje plusieurs 
lignes de rendre le service pour lequel une seule suffirait, on emploie 
un capital double, et si l'on veut que ce double capital obtienne les 
intérêts usuels, il faut élever le prix du transport. 

Le numéro de juin 1870 du Merchanfs Magazin de W. B. Dana 
(New-York), renferme plusieurs articles très-intéressants. Le premier 
montre combien il est danf^ereux, pour les banques, d'avoir des rapports 
trop étroits avec l'Etat. Elles ne peuvent pas empêcher l'Etat de légi- 
férer sur la monnaie, la circulation, les impôts, et plus d'une loi sur 
ces matières exerce une grande influence sur les banques nationales. La 
sensibilité des banques provient surtout du papier-monnaie et des 
efforts faits par la nation pour le remplacer par une circulatioji mé- 
tallique. 

Le 2e article du même numéro est consacré à la « Corruption poli- 
tique. » Depuis quelques années les plaintes sur la vénalité de la plu- 
part des Corps législatifs et en général des fonctionnaires américains, 
deviennent de plus en plus fréquentes et énergiques. Il paraît même 
que cette vénalité est' sans aucune pudeur, et que l'honnêteté et la mo- 
ralité privées en ont visiblement souffert. L'auteur expose ce qu'il croit 
être les causes de cette décadence de l'esprit public et indique quelques 
remèdes. L'une de ces causes est ramenée aux révolutions économiques 
et sociales qui ont été le résultat de la guerre civile, elle est donc 
considérée comme purement temporaire. Une autre cause serait 
« la disparition graduelle de la responsabilité individuelle. » D'abord 
on a une tendance générale à remplacer les fonctionnaires uniques 
par des comités ou des commissions, où naturellement la responsabilité 
est tellement divisée qu'il n'en reste plus rien par membre. Puis, 



52 JOUKNAL DES T-CONOMISTES. 

lorsque les constitutions cxij^ent des fonctionnaires uniques, il se forme 
des comités occultes qui pèsent sur ces fonctionnaires, leur enlè- 
vent toute initiative et tout pouvoir réel, et le président Grant serait 
soumis à ces influences inconstitutionnelles aussi bien que la plupart 
des autres fonctionnaires publics. Quant à ceux qui ne seraient pas 
rinstrumcnt de « comités secrets, » ils n'auraient pas le courage de 
leur opinion et n'oseraient prendre sur eux aucune décision. Nous pas- 
sons quelques autres causes dont il a déjà été parlé ailleurs, comme le 
remplacement, tous les quatre ans, de l'ensemble de l'administration 
par les a^yents électoraux du parti vainqueur, pour indiquer briève- 
ment les remèdes proposés. Rétablir dans son intégrité l'autorité du 
pouvoir exécutif, supprimer l'élection des juges, augmenter (doubler 
et môme tripler) le nombre des membres des Chambres législatives, et 
les rendre plus efficacement responsables devant leurs électeurs (com- 
ment.^), tels sont à peu près les moyens indiqués par le Merchant's 
Magazine qui, il faut lui rendre cette justice, a parlé avec beaucoup 
plus de modération de la corruption politique des Etats-Unis que la 
plupart des autres publications que nous ayons lues sur la matière. 

Et si l'on nous demande pourquoi nous avons analysé un article poli- 
tique — contrairement à notre habitude, — nous rappellerons que les 
lois douanières et autres qui intéressent V économique {}.), sont votées par 
les chambres, et il est des personnes qui prétendent que plus d'une 
loi anti-économique est due à des influences extra-parlementaires et 
bien sonnantes. 

Plusieurs articles sont consacrés à demander la réduction des impôts 
qui, à la fois, sont écrasants et produisent un excédant de 100 millions. 
L'un de ces articles, portant le titre de : Déchargez le peuple , donne 
une bonne direction aux réformes. On y cite un mot de VEconomlst, 
qui approuve en ces termes la préférence donnée , en Angleterre, à la 
réduction du droit sur le sucre, sur la réduction de la taxe sur la bière : 
« En réduisant le droit sur le sucre, nous rendons service aux deux 
sexes ; nous réconfortons la femme de l'ouvrier aussi bien que l'ou- 
vrier lui-même. La bière, au contraire, est surtout consommée par les 
liommes. On ne rendrait qu'un faible service à la famille en réduisant 
le prix de la bière; on ne lui en rendrait peut-être pas du tout : le 
mari pourrait bien augmenter sa consommation , et le comfort de sa 
femme en souffrir. » 

(1) Il est fort regrettable que kîs Économistes font tant de façons pour 
adopter ce mot à la place de : Économie jmlitique, mot si dangereux tant 
qu'au point de vue économique au point de vue politique. 



RKVUE DES PRINCIPALES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES. 53 

Passons à la Revue Irimesirielle d'économie politique (VJerteljaiir- 
sclirift furVoIkswirLiischaft, etc. YIII, 1), de M. J. Faucher. 

M. John Pri II ce-Smith y étudie, dans le premier article, la refonte du 
Sovereign et sa réduction eu une pièce de 25 l'r. 11 coiubat l'idée du 
chancelier de l'iîlchiquier, M. Lowe, qui voudrait purement et simple- 
ment réduire le souverain de 113 [yrains à 112, en comptant la diffé- 
rence comme frais de monnaya[ye (et de sei^yneurage, puisque la diffé- 
rence dépasse le montant des frais de monnayag-e, évalués à 1/5 0/0). 
L'espace ne nous permet pas d'indiquer les arguments de M. Prince- 
Smilh, ni les raisons qui lui font préférer une autre solution, celle de re- 
fondre les sovereign, en acceptant, à la Monnaie de Londres, les pièces 
anciennes contre une pièce nouvelle, et une soulte de 1 1/2 d. L'État se 
serait ainsi payé les frais de monnayage. Faisons remarquer, en pas- 
sant, que si l'État rend gratuitement le service de frapper monnaie, le 
particulier n'en profite pas. Comme il est presque forcé d'envoyer son 
or par l'intermédiaire de la Banque d'Angleterre, qui, elle, ne travaille 
pas gratuitement, ce 1/5 0/0 sort des poches du public et influe ainsi 
sur le prix de la monnaie. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas parmi les 
arguments, soit contre, soit en faveur d'une solution spéciale que 
nous allons choisir un extrait; nous aimons mieux montrer comment 
M. Prince-Smith prouve, et avec force, l'utilité d'une monnaie inter- 
nationale. 

Après avoir dit que, s'il n'y avait enjeu que l'intérêt des touristes, il 
ne vaudrait pas la peine de prendre une mesure d'une aussi grande 
portée; il continue ainsi : « Mais il y a d'autres raisons, et des raisons 
graves, impérieuses même, pour établir une monnaie internationale. 
C'est, en effet, par les payements internationaux que se règlent, pour 
chaque pays , pour chaque territoire soumis aux mêmes conditions 
commerciales, la valeur de l'argent et là participation au stock uni- 
versel des métaux précieux. Au point de vue économique, les différents 
pays ne sont que des subdivisions du marché universel , qui est régi 
par des lois générales auxquelles aucun pays ne peut se soustraire, 
chacun d'eux ne pouvant maintenir son indépendance que pour les 
détails secondaires. Car, d'abord, la valeur de l'iuiportation et celle de 
Texportation doivent, dans chaque contrée, à peu près se compenser 
en moyenne (1), ce qui n'est possible que si, dans chacune d'elles, le 



(1) On a toujours soutenu cette doctrine rationnelle, que les tableaux 
de rimportation et de l'exportation, il faut bien le dire, ne confirment 
pas toujours. Cela vient de ce que les prix moyens et les valeurs laissent 



54 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

prix des marchandises est dans un rapport rationnel avec les prix- 
courants des autres. Puis, comme dans chaque pays le niveau des prix 
dépend du rapport qui y rè^jne entre le mouvement total des marchan- 
dises vendues au comptant et Tensemble des moyens de payement, et 
comme, ensuite, la partie même de ces moyens qui est artificielle (pa- 
pier fiduciaire), a besoin d'une base métallique proportionnelle, il s'en- 
suit que la loi souveraine du marché universel attribue à chaque pays 
sa part du stock universel des métaux précieux , part qui ne saurait 
être augmentée ni diminuée arbitrairement, et qui ne se modifie qu'a- 
vec l'importance du mouvement commercial, la proportion des paye- 
ments au comptant, l'étendue de la base métallique, toutes choses qui 
ne changent que lentement et par l'effet du développement de la pro- 
duction et du crédit. 

« L'application pratique de cette loi du marché universel sur la 
répartition du stock universel des métaux précieux est très-simple. 
Lorsque, dans un pays, le prix des marchandises est plus élevé qu'ail- 
leurs, le commerce des autres contrées aime mieux y vendre qu'a- 
cheter : l'importation y dépasse l'exportation, et la différence est com- 
pensée par la sortie d'une quantité proportionnelle de métaux précieux. 
Or, comme la surélévation des prix d'un pays au-dessus du niveau 
moyen des prix du marché universel est g^énéralement causée par une 
tension extraordinaire du crédit, tension qui n'a pu être opérée qu'en 
multipliant les moyens artificiels de payement à base métallique (par 
exemple les billet? de banque}, le retrait (la sortie du pays) d'une partie 
des métaux précieux suffit pour amener l'équilibre. En effet, la réduc- 
tion de la base métallique a pour conséquence forcée la diminution des 
moyens artificiels de payerhent, c'est-à-dire le rétrécissement du crédit ; 
et, à mesure que le crédit se resserre, les prix descendent au niveau 
de la moyenne du marché universel. Nous arrivons au même résultat 
si, au lieu de parler du haut prix des marchandises, nous raisonnons 
sur le bas prix de l'arguent, qui n'en est que le synonyme. Les métaux 
précieux étant la marchandise universelle par excellence, ils sont d'une 
Jurande mobilité et par conséquent facilement enlevés des contrées où 
leur valeur est dépréciée (et c'est naturellement contre des marchandises 
qu'on les achète). On le voit, hSy payements internationaux {\e mouve- 

à désirer, et de plus qu'il se fait dans le monde des transactions con- 
sidérables, dont les tableaux des douanes ne gardent aucune trace, par 
exemple les emprunts, les entreprises de chemins de fer, et beaucoup 
d'autres. 



REVUE DES PRINCIPALES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES. 55 

ment des métaux précieux) sont Teffet de cette loi, qui tend à niveler 
le prix de l'arp/ent sur le marché universel (I). 

« Or, plus tôt réquilibre sera rétabli par ces payements internalio- 
naux (par l'envoi de métaux), moins le mal aura eu le. temps de devenir 
jirave. Malheureusement, sous le régime actuel, c'est-à-dire avec la 
multiplicité des systèmes monétaires, le remède ne se présente que 
lorsque le mal atteint une certaine gravité. Lorsque l'inévitable et sa- 
lutaire réaction se produit enfin sur le marché universel, elle sj trouve 
en présence de complications dont la solution prend le caractère d'une 
forte crise. Une des principales causes du retard de la réaction, c'est la 
différence des systèmes monétaires , qui rendent plus difficiles les 
payements internationaux en espèces. Les payements sont onéreux par 
les frais de refonte des monnaies, par le temps et les intérêts qu on 
perd; on ajourne donc autant que possible les envois d'espèces, dans 
l'espoir que les changements des conjonctures les rendront inutiles....» 
Nous avons consacré trop d'espace à l'article de M. Prince-Smith, 
pour ne pas être obligé de nous borner à mentionner brièvement les 
autres. Nous aurions pourtant voulu pouvoir analyser l'article de 
M. Louis Baraberger, sur la suppression des octrois en Belgique, en 
Hollande et en France; celui de M. Braun sur l'influence réciproque de 
l'économie politique et du droit ; la réfutation du discours du D^ Jean 
Jacobi, sur le « But du mouvement ouvrier », entreprise avec succès 
par M. J. Prince-Smith; Texamen des arguments avancés en faveur de 
brevets d'invention, présenté par M. A. Michaelis ; enfin, des idées de 
M. Jules Faucher, sur l'origine du langage. Malheureusement l'espace 
ne nous le permet pas. Nous le regrettons plus particulièrement pour 
le travail sur le But du mouvement ouvrier, gui est tout d'actualité et 
renferme des arguments sur lesquels personne ne paraît encore avoir 
insisté. Nous aurons peut-être l'occasion d'y revenir, puisque la ques- 
tion est à l'ordre du jour. 

VArbeîtgeber des frères Wirth (Francfort) donne une série d'articles 
sur rinfluence économique de la guerre. L'un de ces articles (n^ du 
30 juillet) recherche les causes de la cherté pendant la guerre. L'auteur 
trouve que les causes sont naturelles et artificielles (ou plutôt maté- 
rielles et morales). La cherté de l'argent, ou plutôt des moyens de cir- 



(1) Ce qui ne veut pas dire que l'argent doive avoir partout la même 
valeur. Dans un même bassin, l'eau est au même niveau sans avoir 
partout la môme profondeur. {Note de V auteur). 



50 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

culation, espèces et papier, provient : l** de ce que ciiaciin ^arde par 
devers lui autant d'espèces qu'il peut en réunir; 2° que le papier (billet 
de banque et monnaie) est relativenaent délaissé ; 3" que le crédit se ré- 
trécit et qu'il n'y a notamment presque plus d'escompteurs;- U que la 
production et le commerce se ralentissent ou cessent tout à fait. Tous 
ces points sont développés par Fauteur. Il entreprend ensuite d'indiquer 
les remèdes; malheureusement la plupart de ces remèdes se présentent 
sous la forme de conseils qui s'adressent au sentiment, et celui-là n'en 
accepte guère. Comme le mal consiste surtout en un manque de con- 
fiance, — en grande partie justifié,— les exhortations à la confiance 
n'auront que peu d'effet, qu'il s'agisse du numéraire ou des subsis- 
tances. Toutefois, malgré le peu d'efficacité des moyens moraux en pré- 
sence de faits désastreux , il est néanmoins utile de les mettre en 
œuvre, car ils peuvent avoir pour résultat d'atténuer le mal : ils peu- 
vent l'empêcher de devenir extrême et préparer la transition à un état 
meilleur. Lorsque le sentiment est surexcité, il n'y a qu'un] remède, 
le temps ; la passion est aveugle et la vue ne revient qu'avec le 
calme. 

Dans un autre numéro (20 août), le même journal élève une polé- 
mique contre une feuille deWiirzbourgqui avait fait ressortir les incon- 
vénients de l'impôt sur le revenu. Naturellement XArheitgeher fait ressor- 
tir les avantages de cet impôt et commet, dans un sens opposé, la faute 
delà feuille de Wiirzbourg :il ne montre que la médaille, tandis que son 
adversaire ne montrait que le revers. Or, tous les impôts pèsent plus ou 
moins sur le contribuable, et malheureusement on les paye tous en re- 
chignant. L'impôt sur le revenu n'en fait pas exception, et si l'on vou- 
lait en faire un impôt unique, on le trouverait bien plus beau sur le 
papier que dans la pratique. Tout au plus le supporterait-on comme 
complément du système financier, car c'est ainsi qu'il fonctionne en 
Angleterre, en Prusse et dans quelques autres pays. Il ne faut pas ou- 
blier, en effet, qu'un quart au moins de la population, si ce n'est la 
moitié, échappe à l'impôt sur le revenu et que les autres payent d'au- 
tant plus; ceux que l'impôt sur le revenu n'atteint pas, faute d'avoir 
un certain degré d'aisance, ne peuvent être rendus contribuables que 
par les impôts indirects. 

Il est encore question, dans VArbeitgeber^ d'impôt sur le luxe, — 
quoiqu'il soit connu que celte sorte d'impôt rapporte peu. Mais, ce qui 
paraît tout à fait illogique, c'est de vouloir réunir un impôt unique sur 
le revenu, — à échelle progressive, — avec des impôts sur le luxe. Des 
malveillants pourraient dire alors qu'on ne demande pas l'argent parce 



REVUK DES PRINCIPALES PUBLICATIONS fiCONOMIQUES. f>7 

que l'État en a besoin, mais parce qu'on ne vent pas que certains con- 
tribuables en aient trop. 

D'après la Volksw, -Presse (Presse économique) devienne du 20 juillet, 
voici quel serait le montant des assurances sur la vie dans les diffé- 
rents pays : 

Nombre Moyonno 

Contrées. dos établisseiuenls. Capital souscrit, par haliilant. 

Royaume- Uni 170 11, ^250, 000, 000 375 » 

États-Unis 5ri 6,750,000,000 "210 93 

France IG -1, 056,250, 000 40 95 

Allemagne, Suisse et Au- 
triche 34 4,312,500,000 26 25 

Le reste de l'Europe 25 750,000,000 4 35 

Autres contrées 30 937,500,000 » 90 

Totaux 330 22,556,250,000 16 72 

Nous ne sommes pas tenu de garantir l'exactitude de ces chiffres. 

Le journal Le Finanze de Florence nous fournit toujours de si abon- 
dants matériaux administratifs et statistiques que nous avons réellement 
l'embarras du choix. Voici, par exemple, quelques rensei^çnements sur 
les produits de la ferme des tabacs : 

RECETTES. 

Tabac vendu 94,826,017 f. 96 

Recettes accessoires 870,647 49 

Total du produit brut 95,696,665 f. 15 

DÉPENSES. 

Achat do tabac c . . 16,994,402 f. 09 

Autres dépenses 9,544,187 18 

Total 26,538,589 f. 27 26.538.589 27 

Reste 69,158,075 f. 88 

Après diverses défalcations, reste produit net : 66,894,811 f. 95 

L'arlicle ne nous apprend pas la quantité de tabac consommée par 
l'Italie. 

Signalons aussi une série d'articles sur les caisses d'épargne dus pro- 
bablement à M. Enrico Fano, l'auteur d'un excellent ouvrage sur la 
Carità preventiva, etc. (Milan; Civelli, 1869), qui, étant député, paraît 
avoir proposé un projet de loi tendant à introduire en Italie les caisses 
d'épargne postales, qui fonctionnent si bien en Angleterre. 



58 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

La même feuille, dont les opinions économiques sont généralement 
puisées aux « saines doctrines, » parle à plusieurs reprises de la guerre 
sanglante qui nous désole en ce moment. Elle trouve, comme nous, que 
la civilisation tant vantée est encore bien superficielle, du moins n'a- 
t-ellepu jeter de profondes racines que dans l'esprit et le cœur d'une 
élite très-peu nombreuse. Aussi la revue florentine s'est-elle empressée 
de traduire le remarquable article de M. A. Clément, inséré en tête du 
Journal des Économistes du mois d'août dernier, et de le faire précéder 
de justes réflexions que nous croyons pouvoir attribuer au directeur de 
leFinanze (n^^ 37 et suivants). A un autre endroit, la même publica- 
tion rappelle ce que coûte la guerre en citant l'évaluation del\I. Wells, 
d'après laquelle la guerre civile des Etats-Unis a causé au pays une perte 
près de 50 milliards ! 

Disons pour terminer que les comptes ou budget de Florence et Turin 
(n° 35) sont par trop sommaires, puisqu'on y trouve que des recettes 
diverses, recettes spéciales^ recettes ordinaires et autres semblables.? 
Gela ne nous apprend pas à connaître la source des revenus. 

Il Corriere italiano (journal quotidien consacré à l'économie poli- 
tique) du 26 juin dernier donne une charmante parabole — plus spiri- 
tuelle que les contes de Miss Marlineau, et un peu dans le genre Bastiat, 
— pour se moquer des réciproquistes, c'est-à-dire de cette catégorie de 
protectionnistes qui refusent toute réduction de tarif, jusqu'à ce que 
les autres pays en aient fait autant, comme si l'action inintelligente de 
mon voisin (dit l'un des personnages du conte) était une raison suffi- 
sante pour m'autoriser à agir contrairement au bon sens. Il Corriere 
du 27 mars donne ia bonne nouvelle qu'on commence à introduire en 
Italie les écoles primaires supérieures ; il en est déjà à Milan et Turin, 
et l'on vient d'en ouvrir une à Florence. 

VEconomista d'Italia en est déjà à sa deuxième année et donne toutes 
les semaines à ses lecteurs un numéro assez rempli. Nous nous bornons 
aujourd'hui à appeler l'attention sur V influence de V amortissement sur le 
crédit public, et d'ajouter que les questions de banque et crédit semblent 
particulièrement étudiées dans cette feuille. 

Maurice Block. 



LES CHEMINS DE FliR ET LES OPÉHATIONS MILITAIKES. 59 



BULLETIN 



LES CHEMINS DE FER ET LES OPERATIONS MILITAIRES. 

A l'instar des Amdricains, les Prussiens ont organisé ce qu'ils ap- 
pellent des « divisions de chemins de fer de campagne, » militairement 
établies, accompagnant l'urméo et placées sous les ordres du comman- 
dant en chef. Elles comprennent un officier du génie, un ingénieur en 
chef, deux ingénieurs constructeurs, six à dix conducteurs, deux maîtres 
mécaniciens, cinquante à soixante hommes soigneusement choisis, des 
charretiers, cuisiniers, etc. Le matériel et les outils sont mis en dépôt 
le long des voies ferrées et en arrière du front d'opération. Le person- 
nel connaît à l'avance le réseau ennemi sur lequel il doit fonctionner et 
a tout préparé autant que possible. 

Les documents prussiens distinguent la simple reconnaissance de 
guerre, faite au fur et à mesure que les circonstances l'exigent, de la 
reconnaissance de paix, faite à loisir, de longue da'te, et aboutissant à la 
formation de dossiers bourrés de documents, écrits et dessinés, qui 
donnent les notions les plus complètes sur la» capacité du service mili- 
taire d'une ligne » (longueur entre les points extrêmes, distance entre 
les points extrêmes, distance entre les stations successives, plan et pro- 
fil ; ressources d'approvisionnement en eau et en combustible, impor- 
tance des gares, grandes et petites ; statistique du matériel fixe, loco- 
moteur et roulant, ainsi que de sa répartition ; statistique du personnel 
de toute espèce, liaison de la ligne considérée avec les embranchements 
ou d'autres réseaux). 

Préoccupés des circonstances propices à la destruction ou la répara- 
tion d'une voie ferrée, les Prussiens se renseignent sur les gares les 
plus favorables à la concentration du matériel, au système particulier 
de construction (rails, traverses, simple ou double voie), les sections en 
plaine, en remblai ou en tranchée, les divers ouvrages d'art (tunnels, 
ponts, viaducs); l'existence des chambres à mines pratiquées à l'avance, 
comme celles à l'aide desquelles les Badois ont fait immédiatement sau- 
ter une partie du pont jeté à Strasbourg, sur le Rhin, pour mettre en 
communication les chemins de fer français et badois, etc., etc. La topo- 
graphie stratégique de la région avoisinante leur est également connue, 
au point de vue d'une défense de la ligne ou de sa valeur comme base 
d'opérations militaires (places fortes, gîtes d'étape, passages qu'il est 
facile d'obstruer, relief particulier de la voie, etc.). Ils ne négligent 



60 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

même pas la possibilité do se servir du chemin de fer comme route or- 
dinaire. Avant de procéder à la reconnaissance de guerre, au moyen 
sans doute de ces ulihins, aujourd'hui légendaires en France, ils s'as- 
surent si ce volumineux dossier est bien au courant et voient quel est 
l'état réel des choses au moment où l'action, de théorique en quelque 
sorte, va devenir pratique. 

Si la guerre, même moderne, oblige à faire à l'ennemi le plus de mal 
possible, per fas et nefas, je n'ai absolument aucune objection à faire à la 
destruction d'une voie ferrée. Il en est de môme si, en pareille occurence, 
l'hésitation ne doit provenir que de cet intérêt bien entendu de ne point 
en détruire une qui pourrait être ultérieurement utilisée par le destruc- 
teur. S'il en est autrement, et au risque de formuler une oiseuse réflexion 
d'ingénieur civil, je demanderai la permission de dire qu'il est bien fa- 
cile d'entraver l'usage d'une voie de communication aussi compliquée, 
sans pour cela recourir à quelque acte de vandalisme, et que la conscience 
du général qui croit devoir l'ordonner pourrait parfois être troublée ! 
Quoi qu'il en soit à cet égard, voici, d'après V Aide-Mémoire de M. Michel 
Body, les préceptes d'un art que doivent maudire les économistes : ar- 
rêter les points où il convient d'opérer l'œuvre de destruction, de telle 
sorte que la mesure soit efficace, en choisissant de préférence ceux où 
sont accumulées les difficultés techniques (et, par suite, les dépenses, 
ajouterai-je) ; emprunter autant que faire se peut le personnel à celui 
du chemin de fer, « en prenant soin de le surveiller militairement et en 
n'usant qu'avec beaucoup de prudence des conseils venant des agents 
supérieurs, » sinon confier la besogne à la division des chemins de fer 
de campagne ; procéder par les moyens les plus sûrs, les plus simples, 
les plus rapides (et les moins dommageables, ajoute cependant l'auteur, 
je dois le constater) ; protéger naturellement les travailleurs contre les 
attaques de l'ennemi et empêcher notamment, par l'enlèvement de 
quelques rails, l'arrivée inopinée d'un de ses trains. 

Tels sont les préceptes généraux. Quant aux préceptes particuliers, 
ils varient nécessairement, suivant qu'on veut simplement empêcher 
l'ennemi d'utiliser une ligne momentanément et même se ménager la 
possibilité de la retrouver (mise hors de service), ou suivant qu'on veut 
supprimer définitivement l'usage de cette ligne. (Destruction.) 11 est 
d'autant plus difficile de porter atteinte à un chemin de fer que celui-ci 
présente moins de relief. Toutefois, pour la mise hors de service d'un 
tel chemin en plaine, il suffit bien souvent d'enlever quelques rails; une 
longue et profonde coupure dans un remblai, l'éboulement des talus 
d'une tranchée, tels senties moyens employés lorsque le profil du che- 
min est accidenté. Les ponts en bois ou en fer s'interrompent facile- 
ment, mais ils ne se détruisent que par l'incendie pour les premiers, et 
par l'emploi de la poudre pour les seconds, ainsi que pour les ouvrages 
en pierre. L'incendie est également le procédé sommaire et radical de 



LFS CHKMINS DR FER ET LES OPI^IRATIONS MILITAIRES. 01 

se (It'barrasscr (lu malôriol, mais la sim|)Io mise hors do scrvico s'oblient 
l'acilcmont \m\v la soiistraclion do (ineUiuo ()arlio importante d'un véhi- 
culo ou d'uno pièce principale d'une machine locomotive. 

On le voit, une certaine méthode s'observe dans l'œuvre de destruc- 
tion. Il en est a /"oî'fiori de mAme lorsqu'il s'ai,'it de procéder au réta- 
blissement des voies ferrées ainsi maltraitées. Je n'ai pas besoin dédire 
(ju'il ne peut jamais s'agir que de prendre des dispositions temporaires 
et simplement suffisantes, dont l'exécution, à laquelle je crois inutile 
de m'arrèter pour ne pas noyer le lecteur dans des détails techniques, 
est encore confiée h la division des chemins de fer de campagne. On 
déblaye les tranchées obstruées, on comble les coupures des déblais, 
on replace les rails tant bien que mal, on répare les ponts, etc., etc., en 
s'attacliant à remettre avant tout une voie en état. 

Est-il besoin de dire que, sur ce chemin de fer ainsi reconstitué, l'en- 
nemi a pu, dans les parties intactes, semer des moyens de destruction 
que celui qui voudra se servir de la voie trouvera disposés de manière 
à le faire sauter ! Aussi il est élémentaire d'inspecter soigneusement, 
avant toute utilisation, une ligne conquise et réparée. La reconnaissance 
mines à friction (qu'il est même prudent de faire chaque matin) s'opère 
au moyen de lourds véhicules, trainés à la prolonge par des chevaux ou 
poussés par des locomotives séparées des véhicules révélateurs par des 
véhicules vides. Alors seulement on peut inspecter techniquement le 
chemin de fer, le réparer et enfin l'exploiter. 

L'attaque et la défense des chemins de fer et même des trains doivent 
nous arrêter un instant. L'attaque d'une voie ferrée ne peut être faite 
que par des corps spéciaux de cavalerie extrêment légère, commandés 
par des chefs entreprenants, perspicaces, parfaitement au courant des 
localités, de manière à bien choisir un petit nombre de points très- 
importants, où ils tombent de nuit et à l'improviste, ainsi que cela se 
pratiquait durant la guerre américaine de sécession. 

La défense n'est, d'ailleurs, sérieusement efficace qu'avec le concours 
des habitants. « En pays ennemi, écrit à ce sujet M. Michel Body, il ne 
pourra y avoir de sécurité qu'avec un bon système d'espionnage et 
d'intimidation. » 

Les terribles mitrailleuses et les mines à friction constituent l'artille- 
rie spécialement recommandée pour venir en aide à la vigilance des in- 
téressés. — Le déraillement avec ou sans embuscade, tel est le mode 
d'attaque d'un train; il s'agit d'en faire descendre l'ennemi et de s'y 
mettre. Si la voie est libre, le mécanicien peut charger les assaillants, 
et j'aurai occasion de mentionner un cas où cela s'est passé ainsi. Sinon 
l'escorte descend et se retranche derrière les voitures. Le Mexique offre 
un exemple de trains escortés par une garde, qui tenait en respect les 
guérillas. 



62 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

On sait maintenant à quel prix les belligérants peuvent s'assurer ou 
s'arracher la possession des chemins de Icr. 

11 serait puéril d'insister par des parallèles, môme numériques, entre 
les transports de troupes par ces chemins et les marches à pied, sur ce 
que la rapidité de mouvement peut être quintuplée et môme décuplée 
dans certaines circonstances. Mais il peut n'ôtre pas hors de propos de 
faire remarquer combien cette rapidité est avantageuse au point de vue 
de la conservation des troupes. La perte, de 3 à .6 0/0, suivant que le 
temps est froid et sec, ou chaud et humide, qui se manifeste principa- 
lement dans la première moitié du trajet, pour l'infanterie, et dans la 
seconde pour la cavalerie, cette perte, dis-je, est sensiblement annulée. 

Je ne parle pas, d'ailleurs, de la vitesse absolue de marche des trains, 
puisqu'elle est nécessairement toujours faible, eu égard à la charge de 
ceux-ci ; mais je rappelle l'influence que doivent exercer pour la rapidité 
d'un transport militaire une bonne organisation du service et une grande 
habitude d'embarquement et de débarquement des hommes, des che- 
vaux et du matériel. Je ferai remarquer, en outre, que les avantages 
ainsi procurés sont d'autant plus grands que la distance à parcourir est 
elle-même plus grande, et que l'effectif des troupes est, au contraire, 
plus petit. 

Le soin que, dans la stratégie moderne, les armées mettent mainte- 
nant à se servir autant qu'elles le peuvent de voies ferrées témoigne 
hautement de l'importance militaire de ces voies. C'est qu'elles garan- 
tissent la précision du mouvement des troupes, pourvu toutefois que la 
tête de ligne soit assurée, la permanente facilité des approvisionne- 
ments, la mobilité et l'indépendance des divers corps d'armée, les chan- 
gements rapides de bases d'opération. 

Les faits que nous allons emprunter à l'histoire des dernières guerres 
achèveront d'éclaircir ce sujet. 

Après avoir énuméré les avantages incontestables qu'assure, en temps 
de guerre, l'emploi des voies ferrées, il ne faut point oublier de men- 
tionner les inconvénients qu'il présente. 

Ainsi la nature même de ces voies perfectionnées de communication 
en rend tout à la fois la surveillance difficile et l'interruption facile. 
Ces voies se prêtent malaisément à un mouvement de retraite un peu 
considérable en face de l'ennemi, qui s'oppose sans peine à une éva- 
cuation, dont les bonnes conditions ne comportent point une grande 
agglomération d'hommes, de chevaux et de matériel. En général, l'uti- 
lisation des chemins de fer ne cadre pas avec la présence de l'ennemi, 
et il ne peut être question d'amener les troupes sur le thécàtre même des 
engagements. Puis, toute improvisation ;\ l'égard des grandes masses, 
toujours extrêmement difficile sur une voie de communication quel- 
conque, devient inabordable avec un chemin de fer, où l'encombre- 



PRIX DfXKRNfiS PAR L'ACADIÎMIR DES SGIENGKS. 63 

ment s'oppose bien vite h une accëlération en rapport avec les exi- 
gences d'une situation impérieuse. En pareille occurrence, rien ne peut 
suppléer au temps, souvent très-lon£?, que demande une évacuation 
rapide. 

On l'a bien vu, au milieu du mois dernier, lorsque la IVussc, entravée 
parla multitude de ses blessés rassemblés h Sarrclouis, avait imaginé 
de les diriger sur Aix-la-Chapelle p^r les chemins de fer du Luxem- 
bourg et de la Belgique, au lieu de les faire transporter dans le nord de 
l'Allemagne par ses propres chemins. C'est évidemment qu'elle voulait 
alléger ceux-ci du matériel et des hommes mis hors de service, pour les 
affecter h. un transport de troupes fraîches. 

Aussi, les gouvernements belge et luxembourgeois durent-ils, sur les 
légitimes observations de la France, décider qu'aucun convoi de blessés 
ne traverserait leurs territoires neutres, de peur de prêter les mains à 
une combinaison purement stratégique. C'est, du reste, le seul fait que 
je puiserai dans la terrible guerre que nous soutenons en ce moment 
contre les Prussiens. Il m'en coûterait de raisonner sur une campagne 
où le sort a jusqu'à présent été aussi fatal à nos armes, et je risquerais 
de ne rien apprendre au lecteur, qui a certainement suivi, sur une carte 
de nos chères provinces de l'Est, toutes les péripéties d'une lutte où la 
bravoure héroïque de nos soldats ne s'est pas démentie un seul instant. 
(Le Correspondant.) Lamé-Fleury. 



PRIX DÉCERNÉS PAR l' ACADEMIE DES SCIENCES 
POUR LES CONCOURS DE l' ANNEE 1869 (^). 

Sommaire : Statistique de la guerre d'Italie en 1839 et 1860, par M. le D»* Chenu. — 
Ouvrage sur le Choléra, parM. Fauvel. — Statistique de la Verrerie en France, — 
Production de la truffe.— Extraits des rapports des diverses commissions des sections 
de l'Académie. 

Grand prix de mathématiques. — L'Académie avait proposé, pour sujet 
de grand prix de Mathématiques à décerner en 1869, une question rela- 
tive au perfectionnement en quelque point essentiel delà théorie du mou- 
vement de trois corps qui s'attirent mutuellement. Un seul Mémoire 
a été envoyé, et la Commission a décidé qu'il n'y a pas lieu de décerner 
le prix, et la question sera remise au Concours pour 1872. 

Grand prix dEs sciences mathématiques. — L'Académie avait mis au 
concours, pour 1869, la discussion des anciennes observations d'éclipsés 
qui nous ont été transmises par l'histoire, en vue d'en déduire la valeur 



(1) Dans la Séance publique annuelle du 11 juillet 1870. 



64 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

de l'acccldration séculaire du moyen mouvement de la Lune. Deax 
pièces sont parvenues au Secrétariat do l'Institut; aucune d'elles n'a 
paru mériter le prix, et la question a été mise de nouveau au concours 
pour Tannée 1873. 

Prix d'astronomie (fondation Lalande;. — L'existence d'un grand 
nombre de petites planètes entre Mars et Jupiter est sans contredit un 
des faits les plus remarquables dont la science soit redevable aux astro- 
nomes du XIX*' siècle. Les découvertes successives des astéroïdes exer- 
cent sur les progrès de l'Astronomie une double influence : elles agran- 
dissent le domaine de nos connaissances uranographiques, et elles 
augmentent d'année en année le nombre et l'habileté des astronomes 
calculateurs. Aussi l'Académie, à plusieurs reprises, a-t-elle encouragé 
un genre de recherches si utile; nous lui rappellerons avec plaisir les 
noms bien connus de MM. Hencke de Driessen, Hind, de Gasparis, 
Luther, Goldschmidt, Chacornac, etc., qui tous ont obtenu plusieurs 
fois la médaille de Lalande. Parmi les astronomes qui, dans ces der- 
nières années, ont enrichi la nombreuse famille des petites planètes, la 
Commission signale M. James Watson, directeur de l'observatoire 
d'Ann-Arbor (États-Unis). Cet habile astronome a découvert les neuf 
astéroïdes nos 79, 93, 94, 100, 101, 103, 104, 105 et 106, dont les huit 
dernières dans le court intervalle d'une année. En conséquence, la 
Commission a proposé à l'Académie de décerner, pour l'année 1869, le 
prix d'Astronomie fondé par Lalande à M. James Watson. 

Prix de mécanique (fondé par M. de Montyon). -- M. Arson, ingénieur 
en chef de la Compagnie parisienne d'éclairage et de chauffage par le 
gaz, est auteur d'un travail important exécuté dans ces dernières années 
par ordre de M. de Gayffier, directeur de la Compagnie, sur l'écoule- 
ment des gaz dans de longues conduites. Il a perfectionné, à la suite 
d'expériences faites à l'usine de la Villette et à celle de Saint-Mandé, 
les observations de Darcy, Girard, d'Aubuisson etNavier. 

Ensuite, pour répondre à un besoin de la pratique qui se présente 
aussi dans la question des conduites de distribution d'eau, il a calculé 
et publié des tables très-étendues, relatives à l'air et au gaz de l'éclai- 
rage et destinées à éviter des calculs souvent longs et pénibles, ainsi 
que les chances d'erreur qui en résultent. Ces tables font connaître, 
pour les volumes du gaz écoulés par seconde ou par heure, les vitesses 
moyennes et les pertes de charge rapportées à 1,000 mètres de lon- 
gueur de conduite et évaluées en mètres de hauteur d*eau. 

L'importance et l'utilité pratique de ces recherches et des résultats 
auxquels elles ont conduit ont amené la Commission à accorder à 
M. Arson le prix de mécanique. 



PRIX DÉCERNIÎS PAR L'ACADP.MIE DES SCIENCES. Cï 

JTîx de statistique (fondé par M. de Montyon). — De tout temps les 
collections do faits d'espèces si diiïérontos, que l'on comprend, bien h 
tort, sous le nom commun do Slalistique^ ont été très-cstimécs. » Les 
observations ont créé les sciences , cl l'expérience dirige la vie des 
hommes selon la science ; l'inexpérience la mène au hasard. » Ce sont 
les paroles de Polus, ou peut-être de Platon lui-môme dans le Gorgias, 
et Aristole, dans la Métaphysique, ajoute que c'est avec justesse que 
Polus se prononce ainsi sur la nécessité des observations. Mais la néces- 
sité des renseignements numériques, recueillis avec précision, ne s'est 
jamais manifestée peut-être avec plus d'évidence que dans le siècle 
actuel. Partout des Bureaux de Statistique ont éi-é fondés, partout on a 
multiplié les publications. Seulement, il faut l'avouer, les résultats 
acquis n'ont pas souvent répondu au but qu'on semblait se proposer. 
Les causes de l'insuccès sont palpables. Le défaut de connaissances 
mathématiques conduit souvent à rassembler des masses de faits 
incomplets; et, quand on les a réunis avec grandes peines, on veut abso- 
lument en tirer les conséquences qu'ils ne peuvent donner. C'est surtout 
une opinion bien fausse, quoique très-répandue, qui nuit au succès : 
on s'imagine que rien n'est plus facile que d'exécuter ce genre de tra- 
vaux. On les abondonne en quelque sorte au premier venu, parce qu'on 
ne veut pas constituer de vraies comptabilités savantes, qui seraient 
absolument indispensables. On recule devant les dépenses. Sans nul 
doute, elles seront considérables quand il s'agira de parvenir enfin à 
toutes les connaissances qui se présentent confusément à l'esprit dès 
qu'on prononce le mot de Statistique. C'est une immense comptabilité à 
établir, à diriger scientifiquement : ou plutôt ce sont des comptabilités 
très-différentes les unes des autres à suivre svec persévérance pour 
chaque nature de faits. Il faut tout enregistrer d'avance, car on ne 
refait pas la statistique du passé. 

L'ouvrage que la Commission, chargée de décerner le prix fondé par 
M. de Montyon, a distingué entre tous dans le Concours de 1869, en 
fournit une preuve nouvelle. Tout ce qui était consigné par le Ministère 
de la Guerre dans les registres des hôpitaux et dans les contrôles de 
l'armée a pu être relevé et a donné des résultats d'une grande exacti- 
tude. Mais, quand il s'est trouvé des lacunes dans ces vastes comptabi- 
lités, le zèle infatigable de l'auteur n'est pas parvenu à les combler. On 
ne peut que le louer de n'avoir pas même essayé dans certains cas la 
moindre conjecture. Il faut savoir, en ces matières, ne pas aller au delà 
des faits authentiques. L'invention, si brillante ailleurs, ne servirait ici 
qu'à propager des idées inexactes. 

L'ouvrage remarquable dont il s'agit est dû à M. Chenu, et est inti- 
tulé : Statistique médico-chirurgicale de la campagne d'Italie *en 1859 
et 1860. Déjà l'Académie avait décerné un prix à M. Chenu pour son 
3^ SÉRIE, t. XX. — 1o octobre liS70. 5 



66 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

excollent travail sur la mémorable campagne do Crimée. Les deux vo- 
lumes qu'il publie aujourd'hui sur les combats de nos soldats en Italîo 
ont paru mériter le môme honneur. Ils offrent le môme intérôt saisis- 
sant, au point de vue historique de la campagne et au point de vue des 
résultats chirurgicaux. Le lecteur s'y laissera entraîner, car la chro- 
nique de l'armée, quelque simplement qu'elle soit racontée, met en évi- 
dence l'héroïsme de nos troupes. Après l'avoir lue, nul ne prendra pour 
des lieux communs ces louanges qui reviennent si souvent dans nos 
histoires ou dans nos chants patriotiques : ce ne sont pas de vains mois, 
Malheureusement la gloire n'est achetée qu'à haut prix, la vaillance 
paye ses gloires parfois bien chèrement. On n'en est que trop convaincu 
en parcourant, même rapidement, la partie chirurgicale, c'est-à-dire 
presque tout l'ouvrage. Sans cesse elle met sous les yeux les plus péni- 
bles tableaux. 

Toutefois ce n'était pas ces deux faces du travail de M. Chenu que 
votre Commission devait considérer. Il fallait sans doute en tenir 
compte, pour bien juger de la grande valeur statistique de ces volumes, 
qui renferment près de 2,000 pages; mais c'est aux médecins, c'est aux 
historiens qu'il appartiendra d'examiner ces nombreux documents à 
leurs points de vue spéciaux. Votre Commission n'avait à apprécier que 
Texactitudo de cette collection de faits si considérable ; et à cet égard, 
elle n'a que des éloges à donner à la persévérance et aux soins scrupu- 
leux de l'auteur. Un très-grand nombre de faits sont appuyés de listes 
nominatives. Toute l'armée d'Italie a pu en vérifier les détails. Ils ont 
subi l'épreuve de la discussion publique, et il serait vraiment superflu 
d'insister ici sur les mérites de l'ouvrage au point de vue purement 
statistique. Déjà le volume sur la guerre de Crimée avait mis hors de 
doute les procédés employés par M. Chenu, pour arriver à une consta- 
tation complète et consciencieuse des faits qu'il avait à réunir. 

Il est bon d'en faire ressortir le résultat principal : c'est que cette 
campagne de trois mois, qui a vu tant de glorieux combats et la grande 
bataille de Solferino, a moins coûté à la France que l'on n'aurait pu le 
craindre. Voici la récapitulation des pertes de l'armée : 

Tués 2536 

Disparus 1128 

Blessés et malades morts aux hôpitaux. . . . 5010 

Total des morts 8674 

Il y avait eu près de 20,000 blessés, dont 17,000 sur le champ de 

bataille. 

D'après divers renseignements, l'auteur évalue à 2,800 morts ou dis- 
parus, les pertes de l'armée sarde, qui avait eu 4,922 blessés. 

Les pertes de l'ennemi sont nécessairement bien t^upérieures. On 
manque toutefois de renseignements positifs à ce sujet. Les morts sur 



PRIX DÉCRRNfiS PAR L'ACADP.MIE DES SCIENCES. 07 

10 champ do bataille soraionl, au nombre do 5,400. Mais les hommes 
disparus excéderaient 17,000 dont une grande partie sans doute se 
retrouveraient parmi les prisonniers. Les blessds et les malades excé- 
deraient 40,000. 

A la fin de son grand et excellent travail, l'auteur a placé un Appen- 
dice de quelques pages sur la Population de la France cl sur le Recrute- 
ment de l'armée, La Commission est obligée de faire des réserves au sujet 
des calculs de cet Appendice ou des conséquences hasardées que l'au- 
teur en déduit. La belle comptabilité du Recrutement tenue au Minis- 
tère de la Guerre lui, a fourni le rapport de 63 sur 100 pour le nombre 
des jeunes gens de vingt ans rapproché des naissances correspon- 
dantes. Mais il n'est possible d'en rien conclure relativement à l'accrois- 
sement de la population. On en a la preuve daus les Tables de Belgique : 
le nombre des survivants de vingt ans est aussi de 63 sur 100 dans ce 
pays, et Taccroissement annuel moyen de la population est signalé 
comme double de celui que fournit la statistique de la France. Les 
causes de l'accroissement apparent d'une population sont très-difficiles 
à dégager. La mortalité des vingt premières années est égale en France 
et en Belgique, et même à fort peu près dans toute l'Europe. Cependant 
la population paraît s'accroître très-inégalement dans les divers pays. 

11 est bien clair que cette apparence doit se prononcer dans les régions 
où l'émigration est considérable, et où, par suite, le nombre des décès 
est diminué. Semblablement , puisqu'il subsiste en France autant 
d'hommes à vingt ans que dans le reste de l'Europe, on ne peut affir- 
mer que la diminution si désirable du nombre des décès des enfants 
en nourrice puisse avoir une notable influence sur la population. Il faut 
arriver à supprimer cette grande mortalité qui frappe une partie des 
enfants des grandes villes confiés à des nourrices éloignées- et parfois 
peu* scrupuleuses. L'expérience prononcera ensuite sur l'influence des 
résultats heureux qu'on peut obtenir, et c'est un devoir de les recher- 
cher avec sollicitude. En attendant, on peut voir avec quelque satisfac- 
tion que le rapport des survivants de vingt ans n'est pas moindre chez 
nous qu'à l'étranger, et .qu'en même temps le nombre des mariages 
paraît être supérieur. Au surplus, l'Appendice qui motive ces réflexions 
ne dépend en aucune façon de l'ouvrage de l'auteur, et c'est à la partie 
statistique seule de cet ouvrage, à la collection de faits, que votre 
Commission a décerné le prix. (Rapport de M. Bienayné;. 

Parmi les autres Livres ou Mémoires nombreux que la Commission a 
dû examiner, elle s'est vue obligée d'en écarter plusieurs du concours, 
qui a uniquement pour objet la statistique. Inutile de répéter encore, 
cette année, qu'on envoie trop souvent des récits purement historiques, 
des discussions économiques, qui ne reposent que sur de vagues indi- 
cations, et non sur la base de collections de faits, authentiquement et 
numériquement constatés. LaComraission, toutefois, a remarqué : 1® une 



68 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

brochure substantielle intitulée : Données générales d'une statistique des 
Conseils de prud'hommes^ recueillies et 'publiées sous les auspices des Conseils 
de Lyon. MM. Magué et Poly, secrétaires de ces Conseils, y ont ^-assem- 
blé des renseignements très-exacts sur l'institution des prud'hommes; 
2" un travail tout différent : le Guide du verrier, traité historique et pra- 
tique de la fabrication des verres, cristaux, vitraux, par M. Bontemps. Sous 
ce titre sont réunis une foule de renseignements des plus solides sur 
l'histoire et les procédés de cette fabrication, dont les produits ont un 
usage journalier si important au bien-être de la population. 

L'auteur évalue les éléments de cette fabrication verrière comme 
suit : 

Poids Poids Poids Nombre 

Valeur. du des matières du d'ouvriers Salaires, 

produit. premières, combustible employés 

Verres à vitre 12,500,000 31,000,000 44,000,000 105,000,000 2,700 3,200,000 

Glaces 13,000,000 13,800,000 15,260,000 99,500,000 4,000 3,500,000 

Bout.(110,000,000) 14,000,000 100,000,000 118,000,000 240,000,000 3,800 4,000^)00 

Cristaux 14,000,GOO 11,500,000 15,000,000 38,000,000 5,000 4,000,000 

Gobleterie 10,000,000 21,000,000 28,000,000 75,000,000 4,200 3,300,000 

63,500,000 177,300,000 220,260,000 557,500,00019,70018,000,000 

La Commission a décerné : 1° le prix du concours de 1869 à M. Chenu 
pour l'excellente collection de faits renfermés dans les deux volumes 
in-folio portant le titre de Statistique médico-chirurgicale de la campagne 
d'Italie en 1859 et 18C0; Paris, 1869; — 2o une mention honorable à 
MM. Magué et Poly pour le volume in-8o intitulé : Données générales d'une 
statistique des Conseils de prud'hommes; Lyon, 1869; — 3° une mention 
honorable à M. Bontemps pour les renseignements statistiques de son 
ouvrage in-8, intitulé: le Guide du verrier, etc.; Paris, 1868. 

Prix fondé par M'"^^ de Laplace. — Ce prix consiste en une collection 
complète des ouvrages de Laplace, prix qui devra être décerné chaque 
année au premier élève sortant de l'École polytechnique. — Le prési- 
dent a remis les cinq volumes de la Mécanique céleste, V Exposition du sys- 
tème du monde et le Traité des probabilités à M. François-Henri Voisin, né 
le 3 décembre 1848, à Pagny-la-Blanche-Côte (Meuse), sorti le premier, 
en 1869, de l'École polytechnique, et entré à l'École impériale des 
Mines. 

Prix Damoiseau, — L'Académie avait proposé la révision de la théorie 
des satellites de Jupiter. L'Académie n'ayant reçu aucune pièce sur 
cette question, la Commission a proposé de remettre la question au 
concours et d'étendre jusqu'en 1872 la limite de rigueur. 

Prix Trémont. — M. le baron de Trémont a légué à l'Académie des 
sciences une somme annuelle de 1,100 francs pour aider dans ses tra- 



PRIX OI^XERNfiS PAU L'ACADf.MlR DIîS SCIENCES. 69 

vaux tout savant, ingénieur, artiste ou in(!canH ion auquel une assis- 
tance sera nécessaire « pour atteindre un but uù'g et glorieux pour la 
France. »— La Commission Fa accordé h M. Le Uoux, pour aider et en- 
courager ce savant il poursuivre les recherches qn'il a commencées 
depuis longtemps, et dont les premiers résultats ont reçu l'approbation 
de l'Académie, qui en a ordonné l'insertion dans !e Recueil des savants 
étrangers, recherches qui ont pour objet: — 1" la détermination des in- 
dices de réfraction des vapeurs de mercure, do soufre, d'arsenic, de 
sodium et autres corps qui ne prennent l'état gazeux qu'à des tempé- 
ratures élevées; 2° l'élude des courants thermo-électriques. 

Prix Poncelet. — Ce prix est destiné à l'auteur de l'ouvrage qui aura 
le plus contribué aux progrès des sciences mathématiques pures ou ap- 
pliquées, publié dans les dix années qui auront précédé le jugement de 
l'Académie. La Commission a proposé de décerner ce prix au D^ J. Ro- 
bert Mayer, correspondant de l'Académie à Ileilbronn, pour l'ensemble 
de ses mémoires sur la théorie mécanique de la chaleur, dont le premier 
remonte à l'année 1842, et que l'auteur a réunis, en 1867, en un volume 
imprimé à Stuttgart sous le titre : Die Mechanik der Wa7^me. 

Prix de médecine et de chirurgie. —L'Académie avait mis au concours, 
pour 18C6, la question des applications de l'électricité à la thérapeu- 
tique; mais elle décida qu'il n'y avait pas lieu à décerner le prix dont 
la valeur est de 5,000 francs, et que la question serait remise au con- 
cours pour l'année 1869. Néanmoins, elle accorda une médaille de la 
valeur de 1,500 francs à M. Namias, de Venise, pour les efforts inces- 
sants qu'il avait faits dans le but de répondre scientifiquement à la 
quastion proposée par l'Académie et pour les observations intéres- 
santes qu'il avait déjà recueillies. Cette année, onze concurrents se sont 
présentés et ont adressé des ouvrages, dont la plupart sont manuscrits 
et contiennent de nombreuses observations sur l'influence que peut 
exercer l'électricité dans différents cas pathologiques. La Commission a 
vu avec beaucoup d'intérêt les travaux des divers concurrents, notam- 
ment ceux de MM. Legros et Onimus et de M. Cyon, et elle a constaté 
les progrès réels qu'a faits, depuis le dernier concours, la question des 
applications de l'électricité à la médecine, et qui sont dus, sans aucun 
doute, aux recherches entreprises en vue de répondre au concours ou- 
vert par l'Académie; mais cette question ne lui semble pas complète- 
ment résolue. Conformément à ces conclusions, la question proposée, 
en raison de son importance, est maintenue au concours. — Il a été 
accordé à MM. Legros et Onimus une médaille de la valeur de 3,000 fr. 
pour l'ensemble de leurs travaux et les résultats importants qu'ils ont 
déjà obtenus en vue des applications de l'électricité à la physiologie et 
à la thérapeutique; — il a été accordé à M. Cyon une médaille de la 
valeur de 2,000 francs pour les mômes motifs. 



70 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Prix de physiologie expérimentale (Montyon). — Parmi les travaux pu- 
bliés récemment sur la physiologie végétale, il en est qui touchent aux 
phénomènes les plus intéressants de la nutrition des plantes. On sait 
que les foncti<ons de ces êtres sont soumises, d'une manière directe, à 
l'action de la lumière, et que leurs parties vertes, en particulier, sont lo 
siège de phénomènes inverses dans l'obscurité et sous l'influence de la 
lumière. Mais ces résultats, obtenus par l'étude d'organes très- com- 
plexes, tels que les feuilles de la plupart des végétaux, n'avaient pas 
pu être suivis dans la profondeur de leurs tissus et dans les éléments 
organiques qui les constituent. Il existe cependant des végétaux très- 
simples dans lesquels les cellules, qui forment par leur agrégation les 
tissus des organes composés des végétaux d'un ordre plus élevé, sont, 
pour ainsi dire, isolées, mises à découvert et dans lesquels on pouvait 
espérer voir directement ce qui doit se passer dans les organes plus 
compliqués d^s autres végétaux; les conferves, dont les filaments dé- 
liés sont formés d'une série de cellules renfermant de la matière verte 
et les autres parties constituantes des cellules des feuilles; les mousses, 
dont les feuilles ne sont formées que par une seule couche de cellules 
sans épiderme, devaient se prêter à cette étude. C'est le but que s'est 
proposé M. Famitzin en prenant pour sujet de ses recherches une espèce 
de spirogyra^ conferve dans laquelle chaque cellule des filaments con- 
tient plusieurs bandes de matière verte. Ces constatations lui ont valu 
le prix. 

En outre, une mention honorable, accompagnée d'un encouragement 
de 600 francs, a été accordée par elle à MM. Léon Tripier et Arloing : 
4° pour avoir démontré les premiers, dans les nerfs sensitifs cutanés, 
l'existence d'une sensibilité récurrente jusqu'ici reconnue seulement 
dans les nerfs moteurs ; 2** pour avoir établi expérimentalement que 
l'influence des nerfs sensitifs de la peau s'étend en dehors de leur zone 
do distribution anatomiquo; S» que la persistance de la sensibilité dans 
le bout périphérique des nerfs sectionnés et la persistance de la sensi- 
bilité dans la peau correspondante sont deux phénomènes connexes, qui 
ne se présentent jamais l'un sans l'autre. 

Prix de médecine et de chînirgie (Montyon) . -- Parmi les nombreux 
ouvrages soumis à la Commission, il en est trois auxquels elle propose 
de décerner des prix (un de 2,500 francs et les deux autres de 2,000 fr. 
chacun) ; trois auxquels elle propose d'accorder des mentions honora- 
bles de 1,500 francs chacune; trois, à l'un desquels elle propose un en- 
couragement de 4,000 francs pour continuation de travaux, et une cita- 
tion sans argent aux deux autres. 

Ces travaux sont : — celui de M. Junod sur les médications hémo- 
spasiqueet aérothérapique, ou la compression et la raréfaction de l'air 
tant sur le corps que sur les membres isolés j — celui de M. Hubert von 



PRIX DÉGKRNÉS PAR L'ACADÉMIE DES SCIENCES. 71 

Lusclika, professeur d'anatomio à l'Université de Tubingen, sur lastruc- 
tiiro des divers nerfs, glandes ou membranes; — un ouvrage intitulé : 
Traite (ïanalomic topographique (grand in-8, avec atlas), do MM. l'aulct 
et Sarazin, comprenant les applications do cotte branche de l'anatomio 
h la pathologie et à la médecine opératoire. 

Des mentions honorables avec encouragements de la valeur do 
1,500 francs ont été données : à l'ouvrage de M. II. Roger, médecin de 
l'Hôpital des Enfants, etc., ayant pour titre : Recherches cliniques sur la 
chorce, le rhumatisme et les maladies du cœur chez les enfants; — à M, Amé- 
dée Maurin, l'un des médecins de notre armée d'Afrique, auteur anonyme 
d'une longue monographie sous ce titre : Typhus des Arabes [Typhus exan- 
thématique ou pétéchial) ^ épidémie de 1868; — à M. Knohch, chirurgien 
en premier de l'hôpital militaire de Saint-Pétersbourg, auteur de divers 
mémoires ayant pour objet l'histoire de l'évolution de l'un des hel- 
minthes parasites de l'espèce humaine, le bothriocéphale large (Tœnia 
lata^ BotJiriocephahim ou Dibothrium latum). 

La Commission a, en outre, cité avec éloges : V Essai- sur les maladies 
du cœur chez les enfants^ par M. le D"^ René Blache ; — Les Études photo- 
graphiques de M. Roudanovsky sur le système nerveux de Vhomme et de 
quelques animaux supérieurs ; — enfin, elle a proposé un encouragement 
de 1,000 francs à M. Saint-Cyr, pour la continuation de son Étude sur 
la teigne faveuse chez les animaux domestiques. 

Prix dit des arts insalubres (Montyon). — Plusieurs pièces ont été exa- 
minées par la Commission des arts insalubres. Deux seulement ont ar- 
rêté son attention ; mais ce n'est pas dire que les autres soit rejetées à 
toujours, parce que, depuis l'origine de la fondation Montyon concer- 
nant les arts insalubres, un travail écarté aujourd'hui n'est pas frappé 
d'une exclusion définitive, et il est tels travaux auxquels un simple en- 
couragement avait été donné qui, plus tard, ont rendu des services 
assez multipliés et assez considérables pour qu'on les ait jugés alors 
dignes d'un prix. 

C'est conformément à cette manière de voir que la Commission a ac- 
cordé à M. Pimont un prix de 2,o00 francs pour l'invention d'une sorte 
de mastic propre à recouvrir la surface extérieure des tuyaux, des 
chaudières, des étuves, etc., avec la double intention de conserver la 
chaleur interne et de diminuer ainsi réchauffement de l'air extérieur et 
l'effet du rayonnement sur les ouvriers exposés à le recevoir, eflet tou- 
jours trèsincommode quand il n'est pas dangereux. Le procédé de 
M. Pimont, d'accord avec l'économie du combustible, est donc fort 
avantageux au point de vue de l'hygiène des ouvriers qui passent de 
longues heures dans les lieux où les appareils précités sont établis. 

La Commission a décerné un prix de même somme à M. Charrière, 
ancien fabricant d'instruments de chirurgie, pour les moyens et appa- 



72 JOUHNAL DES ÉCONOMISTES. 

roils qu'il a imaginés ou perfectionnés, afin de faciliter le sauvetage des 
personnes surprises par un incendie cl auxquelles il ne reste d'autre 
issue que les fenôtres do la maison envahio par les flammes. 

Prix Bréant (relatif au choléra). — Parmi les ouvrages, au nombre do 
vingt-cinq, adressés au Concours pour le prix Bréant, que la Commis- 
sion a eu i\ examiner cette année, il en est un qu'elle a particulièrement 
distingué. Cet ouvrage, dont M. Fauvel est l'auteur, a pour sujet l'étio- 
logie et la prophylaxie du choléra. On y trouve exposés les travaux con- 
sidérables entrepris sur cette matière par la Commission sanitaire inter- 
nationale qui, sur l'initiative de l'Empereur, s'est réunie à Constantinople 
à l'effet de chercher l'origine du choléra, de déterminer les lois de sa 
propagation, et enfin de proposer les moyens soit de tarir le fléau dans 
sa source, soit de l'arrêter dans sa marche envahissante vers l'Europe. 
M. Fauvel a pris à ces travaux une part puissante ; il a posé au sein de 
la Commission et éclairé de ses idées un grand nombre de questions 
qui y ont été discutées, et son intelligente et active intervention a été 
pour beaucoup dans la solution" des plus importantes. 

Un premier fait capital est démontré par l'ouvrage de M. Fauvel : 
c'est que le choléra, maladie endémique dans l'Inde, a son origine dans 
ce pays, et que nulle part ailleurs que dans l'Inde, et peut-être dans 
quelques pays limitrophes, on ne le voit se développer spontanément. 
Circonscrivant davantage la question, il établit que le choléra existe 
surtout en permanence dans certaines localités de la vallée du Gange ; 
mais, ne marchant qu'avec les faits, il déclare que ceux que l'on pos- 
sède ne permettent pas d'affirmer, comme on l'a souvent répété, que ce 
soient les alluvions du fleuv(f qui lui donnent naissance. Lorsque, de 
simplement endémique, le choléra devient épidémique, les faits relevés 
par M. Fauvel lui ont appris que le plus souvent cette redoutable trans- 
formation est due à des déplacements de grandes masses d'hommes, 
ceux surtout qu'occasionnent les pèlerinages, et de grands mouvements 
de troupes. 

M. Fauvel admet comme incontestable la transmissibilité du choléra. 
Ce principe, prouvé par les faits qu'il a rassemblés, étant admis, vient 
une autre question, celle des agents par lesquels le choléra était trans- 
missible. De ses recherches sur ce point, M. Fauvel conclut que les 
deux principaux agents de cette transmissibilité sont l'air expiré par les 
cholériques, et celui qui est chargé des émanations de leurs déjections. 
Il regarde aussi comme susceptibles de transmettre la maladie les divers 
vêtements portés par les cholériques; mais les faits ne lui ont pas dé- 
montré qu'elle ait jamais été communiquée par les marchandises, non 
plus que par les cadavres des personnes mortes du choléra. Toutefois, 
comprenant toute la réserve qu'il faut apporter dans de pareilles ques- 
tions, il déclare, avec la Commission, que ces objets doivent être regar- 



PRIX DPXERNFS PAR L'ACAOlUlIK DliS SCIENCES. 73 

dc^s comme suspects. Enfin, au nombre des moyens do transmission du 
choléra, M. Fauvel place les localitds imprégnées des détritus cholé- 
riques, lesquelles, conservant la propriété de dégager le principe cho- 
lérique, i)euvcnt entretenir ainsi une épidémie, ou la régénérer. 

On sait combien la science est encore peu fixée sur la question do 
savoir jusqu';\ quel point et dans quelle mesure l'air peut être un véhi- 
cule du principe cholérique. Il résulte à cet égard du travail de M. Fauvel 
qu'il n'y a pas de fait bien avéré qui prouve qu'au delà de 100 mètres 
do distance du foyer d'infection, l'air ait jamais été un agent de trans- 
mission du choléra. Mais, dit l'auteur, ce qui le transmet au loin et 
Fentretient, ce sont les grandes agglomérations d'hommes; la marche 
des épidémies du choléra s'effectue toujours, suivant l'énergique expres- 
sion de M. Fauvel, dans le sens des courants humains. Il prend une inten- 
sité nouvelle toutes les fois qu'il est importé au milieu des populations 
entassées, et sa violence augmente alors en proportion des mauvaises 
conditions hygiéniques, telles que ia misère, la malpropreté, une aéra- 
tion insuffisante, la température élevée de l'atmosphère, les exhalaisons 
d'un sol imprégné de matières organiques. Tandis que les grands déserts, 
dit M. Fauvel, sont une barrière des plus puissantes contre le choléra, 
et que les caravanes qui, parties de la Mecque, les traversent pour se 
rendre en Egypte et en Syrie, n'ont jamais apporté le choléra dans ces 
contrées, les communications par mer sont, au contraire, les voies les 
plus propres à le propager. 

La question si importante du temps d'incubation du choléra occupe 
une grande place dans ce travail, et l'on y trouve sur ce point des ap- 
proximations qui peuvent servir de règle. Voilà la première partie de 
l'ouvrage de M. Fauvel, qui, tout importante qu'elle est, n'a été faite en 
quelque sorte que pour fournir à la seconde une base solide et un point 
de départ assuré. Cette seconde partie est consacrée à exposer quelles 
sont les mesures à prendre, soit pour éteindre le choléra dans son foyer 
primitif, soit pour s'opposer a sa propagation par les voies de terre et de 
mer, soit pour faciliter sa disparition des lieux qu'il a envahis. Sur ces 
diverses questions, sur celle surtout des routes diverses par lesquelles 
peut s'engager le choléra dans son immense parcours de la vallée du 
Gange à l'Europe, ce livre contient des études approfondies et des vues 
nouvelles, relativement surtout aux lieux où il importe le plus de sur- 
veiller l'envahissement du fléau. 

La Commission a proposé à l'Académie d'accorder à M. Fauvel, pour 
cet ouvrage qui a fixé la science sur de graves questions, et déterminé 
d'importanres améliorations dans les institutions sanitaires, une récom- 
compense de cinq mille francs^ totalité de l'intérêt annuel du prix Bréant. 

En dehors de cette œuvre capitale, la Commission a remarqué trois 
ouvrages, qu'elle croit devoir signaler, à dos titres divers, ù l'attention 
de l'Académie. 



74 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

Sous le nom d'Études géographiques et scientifiques sur les causes et les 
sources du choléra asiatique, M. Prœschel a soumis au jugement de l'Aca- 
dcmie un travail étendu, accompagné de cartes qui n'en sont pas la 
partie la moins importante, dans lequel il a réuni un très-grand nombre 
de faits et de documents relatifs aux questions que soulèvent ces études. 
On doit un juste éloge au labeur si considérable qu'a dû coûter â l'au- 
teur la recherche de tant de matériaux dans les ouvrages nombreux et 
divers où ils sont disséminés. Il en est résulté, si jepuis ainsi dire, une vue 
d'ensemble qui a un intérêt véritable et dont l'utilité est manifeste. Parfai- 
tement au courant des acquisitions de la science moderne, il a recherché, 
avec les lumières qu'elle lui fournissait, toutes les circonstances qui, 
dans l'atmosphère, à la surface du sol, dans les eaux qui le couvrent et 
dans les êtres organisés vivants ou morts, peuvent concourir au dévelop- 
pement de certains agents nuisibles, animés ou inanimés, cause probable 
de plusieurs maladies épidémiques. Bien que l'exactitude de plusieurs 
des opinions émises par l'auteur ne soit pas toujours étayée par lui de 
preuves suffisantes, son travail, qui témoigne d'une instruction peu 
commune et de beaucoup d'intelligence, ne peut qu'être médité avec 
fruit par tous ceux qui s'occupent de questions relatives à l'étiologie soit 
du choléra, soit d'autres maladies endémiques et épidémiques. 

Dans une notice sur les mesures de préservation prises à Batna (Al- 
gérie) pendant le choléra do 1867, M. Dukerley, médecin-major, a rap- 
porté des faits qui portent le cachet d'une bonne observation et qui 
prouvent l'influence favorable que l'isolement, la destruction par le 
feu ou la désinfection des matières contaminées, et des mesures bien 
entendues d'hygiène, ont eue sur l'état sanitaire de cette ville, qui, 
pendant deux mois, a été, ainsi que ses environs, préservée du choléra, 
tandis que les territoires voisins étaient ravagés par une épidémie de 
choléra très-meurtrière. Une carte topographique met en évidence les 
faite consignés dans ce mémoire. 

Enfin la Commission a jugé digne d'être honorablement citée une 
excellente statistique, due à M. Géry père, des décès par le choléra qui 
ont eu lieu dans le quartier Folie-Méricourt pendant les années 1865 et 
1866. Ce travail, d'une incontestable utilité, est fait avec un soin qu'on 
ne saurait trop louer. En l'entreprenant, M. Géry a donné un bon 
exemple ; l'exécution de beaucoup de statistiques semblables fournirait 
à l'histoire du choléra de précieux documents. 

Prix Cuvier. — La Commission chargée de décerner le prix Cuvier 
pour Tannée 1869 a décidé, à l'unanimité, que cette marque de haute 
estime serait donnée à M. Ehrenberg, associé étranger de l'Académie à 
Berlin. Les travaux do M. Ehrenberg, commencés il y a près d'un demi- 
siècle, et poursuivis sans relâche jusqu'au moment actuel, sont si bien 
connus de tous les naturalistes, et les services rendus à la zoologie par 



PRIX DfXKHNfLS PAR L'AGADr^MIE DES SGIEISCES. 75 

cet observalour habilo sont d'un urdro si clôvc, que la Commission croit 
inutile do motiver son vote. 

Prix Bordin. — Un premier concours, qui avait pour objet lo^ôle des 
stomates dans les fonctions des feuilles, a étd proroi^^d à 1871. 

Un sucond concours, ayant pour objet la monographie d'un animal 
invertébré marin, a amené le partage du prix entre M. A.-F. Marion, 
préparateur à la Faculté des sciences do Marseille, et M. Nicolas Wag- 
ner, professeur à l'Université de Kasan. 

Prix Jecher. — La section de chimie, à l'unanimité, a décerné le prix 
Jecker à M. Friedel, pour ses Recherches sur des composés du silicium 
correspondanl^aux composés d'origine organique. 

Prix Barbier. — Des sept Mémoires qui ont été envoyés au Concours 
du prix Barbier, deux seulement ont fixé l'attention de la Commission, 
et lui ont paru dignes de récompense. 

Le premier est de M. Mirault, professeur honoraire à l'Ecole de méde- 
cine d'Angers, chirurgien honoraire de l'Hôlel-Dieu, etc. ; il a pour titre : 
De l'occlusion chirurgicale temporaire des paupières dans le traitement 
de l'ectropion cicatriciel. 

Le second Mémoire est de M. B. Stilling, médecin à Cassel. Il est re- 
latif à l'ovariotomie. Jusqu'en 183T, l'ovariotomie était presque toujours 
mortelle; M. Stilling a découvert un procédé moins dangereux, qui a été 
adopté en Amérique, en Angleterrej en France et en Allemagne, et, par 
lui, des centaines de femmes ont été sauvées. La Commission a proposé 
de partager le prix Barbier par moitié, entre M. Mirault et M. B. Stil- 
ling. 

Prix- Godard, — La Commission ne trouvant parmi les pièces sou- 
mises directement à son jugement aucun Mémoire assez important pour 
obtenir le prix Godard, a porté son attention sur les autres publications 
qui, depuis quelques années, ont été faites, soit sur l'anatomie des or- 
ganes génito-urinaires , soit sur la physiologie ou la pathologie de ces 
parties. Plusieurs travaux de cet ordre lui ont paru dignes de la récom- 
pense qu'elle avait à décerner; mais elle a cru devoir accorder la préfé- 
rence à une série de recherches due à un des anatomistes les plus ha- 
biles et les plus laborieux de l'époque actuelle, M. le professeur Hyrtl, 
de Vienne en Autriche, ayant pour objet le mode d'organisation de l'ap- 
pareil génito-urinaire chez les poissons, essentiellement du domaine 
de l'anatomie comparée. 

Prix Savigny. — La Commission chargée de décerner le prix Savigny, 
pour 1869, n'a reçu aucun travail; elle a proposé de le réserver pour le 
Concours do l'année 1870. 



76 JOURNAL DKS ECONOMISTES. 

Prix Desmaziêres. — La Commission a partagé, cette année, le prix 
d'une manière égale, entre MM. Hoffmann et Rabonhorst. L'Académie, 
en ratifiant ce suflrage, honorera deux auteurs que recommande un 
grand nombre do publications estimables, relatives tant à la mycologie 
qu'à l'histoire des algues. M. Iloiïmann, en effet, a bien mérité de la 
science, non -seulement par ses nombreuses recherches personnelles, 
mais encore par des revues périodiques de la littérature mycologique, 
grâce auxquelles les botanistes adonnés à l'étude des champignons sont 
tenus au courant de toutes les publications qui intéressent leur science 
favorite. D'autre part, on doit à M. Rabenhorst, entre autres œuvres, 
une Flore complète de la Lusace, une Flore cryptogamique d'Allema- 
gne, des travaux divers sur les diatomées, et des exsiccata très-consi- 
dérables d'algues et de champignons, qui ont répandu parmi les bota- 
nistes de toutes les nations de très-utiles matériaux d'étude. 

La Commission a, en outre, accordé une mention honorable à deux 
mémoires de M. Strasburger, dans lesquels elle croit reconnaître l'œu- 
vre d'un observateur habile et exact. 

Prix Thore. — En l'absence de livres ou mémoires envoyés à l'Aca- 
démie avec l'intention exprimée de concourir au prix dont il s'agit , la 
Commission a distingué parmi les publications françaises récentes, 
concernant les végétaux cryptogames, le livre de M. Henri Bonnet, in- 
titulé ; la Truffe; étude sur les truffes comestibles au point de vue bo- 
tanique, entomologique, forestier et commercial, (in-8; Paris, Adrien 
Delahaye, 1869.) M. Henri Bonnet, fort de son expérience personnelle, 
se déclare nettement contre la théorie des chênes truffiers, aussi bien 
que contre celle de la mouche truffigène, qu'il faut, à plus juste titre 
encore que la première, reléguer parmi les fables. La truffe n'est point 
le résultat de la piqûre d'une racine de chêne par un insecte quelconque. 
Sa structure est trop bien celle d'une plante sui generis, et non celle 
d'une galle; d'ailleurs, comme nous l'avons déjà dit, elle n'a pas la 
moindre adhérence avec les racines des arbres qui ombragent sa re- 
traite, et aucun des nombreux insectes qui vivent à ses dépens n'appar- 
tiennent au groupe de ceux qui, comme les cynips et les cécidomyes, 
produisent habituellement les galles. La Commission ayant égard à 
l'intérêt qui s'attache au livre dont nous parlons, tant à raison du sujet 
qu'il traite qu'à cause de l'esprit de jugement et de saine critique dont 
il porte l'empreinte, a décerné le prix à M. Henri Bonnet. 

Joseph Clément. 

N. B. Le programme que distribue l'Académie des sciences indique 
les prix proposés pour les années 1870, 1871, 187^2, 1873. 



LA OUIîSTION DES SUBSISTANCRS PENDANT LE SIIÎGE. 77 



LA OUliSTION Di:S SUBSISTANCES 



PENDANT LE SIEGE DE PARIS. 



I 



Nous renvoyons à plus tard nos réflexions sur les événements inouïs 
et les désastres presque sans précédents à la suite desquels Paris s'est 
trouvé séparé du reste du monde. Chemins de fer, téléfyraphes, postes, 
tout cet outillag^e merveilleux et nécessaire de la civilisation, a disparu, 
les ponts sont coupés, les fils télég^rapliiques sont arrachés, les gares 
servent d'ambulances; Paris est bloqué! Seul, le chemin des airs 
lui reste ouvert, route incertaine, et dont on ne peut même pas dire : 
Per me si va nella citta dolente, 

car les ballons qui nous servent de wagons-poste s'en vont de la « cité 
dolente » mais, hélas I ils n'y reviennent pas. Voilà déjà près d'un mois 
que dure ce blocus hermétique (il a commencé le 19 septembre), et à 
moins que Dieu et les départements ne nous viennent en aide pour le 
rompre, il durera, selon toute apparence, jusqu'à ce que Paris ait con- 
sommé son dernier bœuf et son dernier sac de farine, sans oublier son 
dernier cheval. La question des subsistances, dans Paris assiégé, a donc 
un redoutable intérêt d'actualité : selon qu'elle sera résolue avec plus ou 
moins d'intelligence; ajoutons aussi selon que l'on obéira ou que Ton n'o- 
béira pas aux préceptes de la science pour la résoudre, Paris sera obligé 
d'abréger sa résistance ou il sera en état de la prolonger. 

De quoi s'agit-il? Il s'agit de nourrir le plus longtemps possible au 
moyen d'un approvisionnement limité une ville de deux millions d'âmes, 
appelée en dépit de la nature des choses à jouer le rôle d'une place forte. 
Comment s'y prendre pour résoudre ce problème de la manière la plus 
utile, c'est-à-dire de manière à ménager cette quantité limitée de sub- 
sistances avec la plus stricte économie, et à lui donner un maximum de 
durée, de manière encore à la repartir entre les consommateurs, sans que 
les uns aient au-delà de leurs besoins, tandis que les autres seraient ré- 
duits à mourir de faim? 

Dans les clubs, et en })articulier au club que préside M. Blanqui, on 



7^ JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

n'a pas hésité sur la solution de ce problème ardu : il faut, a-t-on dit, 
mellre la population tout entière à la ration, a Paris assiégé, a dit 
M. Blanqui, n'est plus une ville, c'est un camp; la population est une ar- 
mée, puisque tous ses citoyens sont aujourd'hui des soldats. Il convient 
donc de la rationner en suivant les procédés en usa[;e pour l'approvi- 
sionnement des armées. Le {gouvernement charp^é de la défense natio- 
nale doit, en conséquence, et sans tarder davanta^i^e, mettre en réquisi- 
tion toutes les subsistances, soit chez les marchands, soit chez les parti- 
culiers, les faire déposer dans ses ma(jasins, ou bien encore les laisser 
en entrepôtdansles endroits oi!i elles sont emmagasinées, sous la garan- 
tie de l'entrepositaireet sous la surveillance de l'autorité. Gela fiiit, cette 
masse de subsistances de toute sorte sera divisée en rations et repartie 
selon les besoins de chaque famille; car il est équitable que chacun, 
pauvre ou riche, supporte sa part des souffrances du siège et paie son 
tribut de privations à la défense nationale. i> D'autres, moins radicaux, 
se contenteraient de l'application du maximum {àoxïl l'expérience a été si 
satisfaisante en 93), à toutes les denrées de consommation. Le gouver- 
nement de la défense nationale, c'est une justice que nous nous plaisons 
à lui rendre, a jusqu'à présent résisté à ces suggestions imprudentes de 
l'esprit communiste ou réglementaire. A part quelques fausses mesures 
prises pour « réglementer » la consommation de la viande de boucherie, 
on ne peut reprocher à la « Commission des subsistances, » dans la- 
quelle figurent plusieurs de nos amis (1), aucune faute grave et irrépa- 
rable, et si elle n'a pas fait tout ce qu'elle aurait pu faire, si ou peut lui 
reprocher notamment d'avoir négligé d'instruire la population pari- 
sienne du système qu'elle se propose de suivre pour empêcher dans la 
mesure du possible la famine de servir d'auxiliaire à l'assiégeant, on 
peut du moins la louer de n'avoir pas entrepris de nourrir « dictatoria- 
lement et révolutionnairement » la population parisienne. 

Les circonstances cruelles dans lesquelles nous nous trouvons ont as- 
surément un caractère exceptionnel ; mais est-ce à dire qu'il faille , 
comme on se plaît à le supposer, oublier de parti pris, pour y faire face, 
le peu que l'on sait d'économie politique, pour s'abandonner à l'empi- 
risme du système réglementaire, ou pour essayer d'appliquer en ce temps 
de crise les errements reconnus inapplicables et absurdes en temps or- 
dinaire, du socialisme ou du communisme ? Nous ne le pensons pas. 



(1) Voir à la chronique la composition delà Commission des subsis- 
tances instituée par un décret en date du 12 septembre. 



LA QUESTION DEfî SUBSISTANCE?; PENDANT LE SIÈGE. 79 

Nous sommes convaincu que l'économie politique seule peut fournir la 
solution la plus utile du problème de l'alimentation de Paris assié^^, et 
on s'en assurera, croyons-nous, en jetant un simple coup d'œil sur les 
données de ce problème. 

On peut partager la population parisienne, au moins au point de vue 
de la consommation, pendant la durée du siège, en deux grandes catégo- 
ries : 1" la classe qui possède les ressources nécessaires pour subvenir 
à sa subsistance et à son entretien, jusqu'à ce que les approvisionne- 
ments disponibles soient épuisés; 2» la classe qui ne possède point ces 
ressources, ou qui ne les possède que dans une mesure insuffisante, qui 
est en conséquence ou qui sera obligée, dans un délai plus ou moins 
éloigné, de recourir pour vivre à l'assistance privée ou à l'assistance pu- 
blique. Il serait impossible de faire le recensement de ces deux catégo- 
ries de consommateurs et d'établir la proportion qui existe entre elles. 
Tout ce que nous pouvons dire, c'est que la première, comprenant les 
classes riches ou aisées à des degrés divers, est relativement nombreuse 
dans une grande et riche capitale comme Paris. La seconde comprend 
la plus grande partie de la classe ouvrière, que la crise de guerre et en 
dernier lieu l'interruption des comnmnications de Paris avec le dehors, 
ont privée de ses moyens d'existence ordinaires. Toutefois, il convient de 
remarquer, d'une part, que l'allocation de 1 fr. 50 qui est accordée aux 
gardes nationaux fournit au plus grand nombre des individus de cette 
classe une ressource extraordinaire qui supplée, en partie du moins, à 
leurs ressources ordinaires; il convient de remarquer, d'une autre part, 
que les travaux spéciaux, nécessités par l'état de siège, fabrication des 
armes, confection des uniformes, etc., procurent encore une certaine 
somme de salaires à un bon nombre d'ouvriers et d'ouvrières. La classe 
dépourvue de tous moyens d'existence, ou dont les moyens d'existence 
sant insuffisants est nombreuse, sans doute, et surtout elle le deviendra 
davantage à mesure que le siège se prolongera, mais on peut affirmer 
qu'au moment oii nous écrivons, elle ne forme encore que la minorité 
de la population. 

II 

Faut-il, comme le demandent les communistes et les réglementaires, 
confondre ces deux classes de consommateurs et les mettre, dès à pré- 
sent, à la ration, en chargeant la commune de nourrir tout le monde, 
riches ou pauvres, par voie administrative et conformément au princi- 
pe de l'égalité ? En admettant même que ce système fût accepté sans 
résistance aucune, il suffit d'un peu de réflexion pour se convaincre qu'il 



80 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

aurait pour conséquences inévitables la plus mauvaise conservation et 
la plus imparfaite distribution possibles de notre provision alimentaire. 
En effet, la commune, chargée de l'application de ce système, devrait 
débuter par mettre en réquisition non-seulement chez les marchands, 
mais chez les particuliers eux-mêmes (que l'autorité a par parenthèse 
invités à s'approvisionner en vue du siège), tout le stock existant de 
substances alimentaires. Il faudrait vider tous les magasins, toutes les 
caves, tous les garde -manger, à moins de les mettre sous le séquestre, 
pour en transporter le contenu dans les magasins, dans les caves et dans 
les garde-manger de la commune. Groit-on que ce déménagement for- 
midable soit bien pratique? Croit-on qu'il soit possible de l'opérer sans 
une déperdition énorme de substances alimentaires, d'autant plus pré- 
cieuses que la quantité en est, hélas! limitée? Groit-on enfin que les 
fonctionnaires et les agents improvisés pour veiller à leur conservation 
dans des locaux non moins improvisés, apportent à cette œuvre difficile 
autant d'expérience spéciale et de sollicitude que les épiciers, les char- 
cutiers, les fruitiers et les ménagères auxquels on les aura substitués? 
La « conservation des aliments » par voie de communisme sera donc 
aussi imparfaite que possible. Que dirons-nous de la distribution? Com- 
ment s'y prendre pour nourrir révolutionnairement et égalitairement 
« une population de 2 millions d'individus, des deux sexes, de tout âge, et 
dans les conditions les plus diverses d'habitudes, de tempérament et de 
santé ? Il faudra d'abord en faire le recensement, avec une appréciation 
des« besoins» de chacun, afin d'établir en conséquence la ration de cha- 
que famille et même de chaque individu. L'opération présentera d'assez 
notables difficultés, et on peut douter que les « concierges, » auxquels 
un orateur du cliibBlanqui proposait de confier cette mission ardue, de- 
vant laquelle reculeraient les statisticiens les plus experts, s'en tirent à 
la satisfaction générale de leurs locataires. Mais, en supposant même que 
le recensement soit fait d'une manière irréprochable, comment s'y preu- 
dra-t-on pour composer les rations de manière à ne point blesser le sa- 
lutaire principe de l'égalité ? Ce n'est pas seulement avec du pain et de la 
viande qu'il faudra composer les rations, c'est avec toutes choses; il 
faudra y mettre « également» des haricots et du chocolat, du thé et des 
harengs saurs, du poivre de Cayenne et des confitures de groseille, du 
macaroni et du jus de réglisse ! Si Ton a soin de décréter préalablement 
l'uniformité des goûts et l'égalité des estomacs, les choses pourront s'ar- 
ranger sans doute; mais, si l'on néglige cette précaution indispensable, 
combien de gens manqueront des aliments dont ils ont l'habitude et qui 
sont nécessaires à leur santé; combien d'autres ne pourront consommer 



LA QUESTION DKS SUHSISTANGKS PKiNDANT LE SII':GE. «I 

C(Uix dont le principe de l'éfialilé les aura [;ralifiés, mais que leur cslo- 
niac ne pourra différer on même qui leur auront été interdits par or- 
donnance du médecin! Encore une fois quel ^aspiilajye, et sous prétexte 
d'éjyalité, quelle monstrueuse iné[jalitédansce rationnement communau- 
taire ! 

Ce n'est donc pas le communisme qu'il faut consulter pour résoudre 
le problème du meilleur aménag-cment d'une provision limitée de sub- 
sistances dans une villeassiéf^ée. Faut-il recourir davantageaux errements 
du r6(}ime ré[]^lemen taire et à ses inventions plus ou moins in{jénieuses, 
au maximum^ à la création de magasins communaux et de sociétés ali- 
mentaires, ayant pour objet de vendre les denrées au prix coûtant et de 
mettre ainsi un terme à l'exploitation abusive des épiciers et des autres 
marchands de comestibles? Nous nous occuperons tout à l'heure du 
maximum et de la vente au prix coûtant; mais, en ce qui concerne les 
mag^asins communaux et les sociétés alimentaires, quels que soient les 
mérites de ces institutions, n'est-il pas évident qu'on doit s'abstenir avec 
le plus grand soin de les inaugurer dans une ville assiégée? Tout éta- 
blissement nouveau implique un apprentissage et des écoles^ qui se tra- 
duisent inévitablement par une déperdition de marchandises. Les ma^^a- 
sins et les caves ont des inconvénients dont on ne s'aperçoit et auxquels 
on ne remédie qu'à la longue; le personnel, en supposant qu'il soit con- 
venablement choisi, n'est complètement formé qu'au bout d'un certain 
temps ; en attendant, les denrées se gâtent ou se [i^aspillent, faute de 
l'expérience et des soins nécessaires. Si donc la Commission des subsis- 
tances veut assurer autant que possible la conservation de notre provi- 
sion alimentaire, elle doit s'opposer énergiqueraent à l'établissement 
des épiceries ou des boucheries municipales, dont nous menacent l'ini- 
tiative inquiétante et le prurit organisateur des nouveaux maires et de 
leurs adjoints. Sous aucun prétexte , elle ne doit permettre qu'on 
remplace, aux frais et dépens du public, les anciens intermédiaires par 
des nouveaux, que l'investiture et les autres sacrements municipaux 
dont ils seront pourvus ne dispenseront point de faire un apprentissa[ye 
et des écoles. 

Mais, dira-t-on, — et Ton ne dit pas autre chose dans les clubs et 
ailleurs, — vous voulez donc que nous soyons livrés sans défense à 
l'exploitation des intermédiaires ; vous voulez qu'il soit permis aux 
épiciers et aux autres détenteurs des choses nécessaires à la vie de nous 
les faire payer à un prix croissant, ou pis encore, de les dérober à 
la consommation en les accaparant? Vous faites cause commune avec 
les « exploiteurs m et les «accapareurs! » — Raisonnons un [)cu, je vous 

3® SÉRIE. T. XX. — 15 octobre 1870. 6 



82 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

prie : — les épiciers et les autres marcliands de denrées alimentaires, — 
les boulan(^ers et les bouchers exceptés, — débitent des articles que 
nous sommes accoutumés à considérer comme indispensables, mais 
dont on peut se passer cependant, dont la partie la moins aisée de 
la population se passe généralement, ou dont elle ne consomme que de 
Irès-laibles quantités. Ce sont des articles de a seconde nécessité, » de 
comfort ou de luxe. Qu'arrive-t-il lorsque l'un ou l'autre de ces 
articles devient rare, partant cher ? C'est qu'on en voit diminuer pro- 
gressivement la consommation; c'est que ceux qui les demandaient, 
sans imposer aucune limite à leurs besoins ou à leurs goûts, ceux qui 
ne s'avisaient point d'économiser un morceau de sucre en prenant 
leur café, ou qui ne songeaient point à se priver de poires ou de raisins 
au dessert, sont obligés, ou d'augmenter le budget de leur ménage, ou 
de consommer en moins une quantité de sucre, de poires ou de raisins, 
proportionnée à la hausse du prix ; c'est qu'ils sont obligés de « ra- 
tionner » leur consommation des articles eo hausse. Eh bien! ce qui 
se passe en temps ordinaire pour quelques articles doit se passer pour 
tous dans une ville assiégée. A mesure que le temps s'écoule, les appro- 
visionnements diminuent en subissant une hausse inévitable, mais iné- 
gale, suivant le degré de nécessité de chaque article. Ce renchérisse- 
ment naturel et progressif oblige chaque consommateur à réduire sa 
demande, autrement dit a se rationner lui-même, toujours en vertu de 
cette nature des choses dont les socialistes et les réglementaires avec 
ou sans écharpe ne paraissent pas soupçonner l'existence. Le rationne- 
ment volontaire s'opère de la manière la plus utile, en ce sens que la 
hausse, se mesurant d'elle-même sur le degré de nécessité des denrées, 
il faut se rationner d'autant plus sur chacune, qu'elle est plus néces- 
saire. Chaque « besoin » se limite ainsi progressivement, de manière à 
accoutumer le consommateur aux privations en les graduant, et finale- 
ment à lui permettre de se passer entièrement, au moins pour quelque 
temps, sans trop endommager sa santé, d'une denrée qui n'est point de 
première nécessité. En même temps, grâce à ce renchérissement suc- 
cessif, l'approvisionnement limité dont on dispose acquiert son maxi- 
mum de durée ; et n'est-ce point là le but essentiel qu'il faut avoir en 
vue dans une ville assiégée? Dans les temps de crise, c'est au moyen de 
la hausse de l'escompte que l'on parvient à remédier à l'usage immo- 
déré du crédit, en obligeant ceux qui en ont abusé à se « rationner; » 
cl jusqu'à présent, on n'a découvert aucun procédé capable de rem- 
placer cet expédient douloureux, mais efficace. Le rationnement dans 
une ville assiégée entraîne, sans aucun doute, des privations cruelles; 



LA QUESTION DKS SUBSISTANGFS PENDANT LE SIf.GE. 83 

mais n'est-ce pas la condition inévitable d'une ville assié^jée de subir 
des privations? Et la seule chose qu'il importe véritablement de consi- 
dérer, n'est ce pas (jue ces privations soient mesurées de la manière la 
plus utile? Au surplus, si on examine la question au point de vue de 
la justice distributive, on se convaincra encore que le rationnement 
proportionnel, tel qu'il s'opère de lui-niéine par voie de liberté, est plus 
équitable que le rationnement égalitaire, qu'il s'afyirait d'imposer par 
voie de dictature. IN'est-il pas évident, en effet, qu'en mettant en com- 
mun toutes les denrées de nécessité, de comfort ou de luxe, et en les 
distribuant d'une manière é^alitaire, sans acception de conditions ou 
de fortune, on ferait entrer dans la consommation des classes pauvres 
des aliments dont elles n'ont pas l'habitude; on les gratifierait d'un 
luxe temporaire, tandis qu'en imposant aux classes aisées la privation 
d'articles auxquels elles sont accoutumées, on leur infligerait au delà de 
leur part équitable de souffrances. N'oublions pas non plus que ce ré- 
gime égalitaire, qui bouleverserait toutes les cuisines et révolution- 
nerait tous les estomacs, pourrait bien n'être pas plus salutaire à la santé 
du pauvre qu'à celle du riche. Cependant, objecte-t-on encore, sans re- 
courir à cette mesure extrême du rationnement égalitaire, ne serait-il 
pas juste et nécessaire d'opposer une limite au renchérissement, au 
moyen du maximum? Ne serait-il pas indispensable aussi d'empêcher 
les intermédiaires de dérober, en vue d'accroître leurs bénéfices, leurs 
denrées à la consommation quotidienne, en interdisant les « accapare- 
ments » ? Pour ce qui concerne le maximum, de deux choses l'une : ou 
on l'éludera, et il ne sera qu'une complication vexatoire, ou on l'obser- 
vera, et dans ce cas quel en sera le résultat ? Ce sera, en abaissant ar- 
tificiellement le prix des denrées maximées, d'en encourager la con- 
sommation, ou si l'on veut, d'empêcher celte consommation de se ré- 
duire progressivement et utilement à mesure que l'approvisionnement 
diminue ; ce sera par conséquent d'abréger la durée de l'approvision- 
nement, et avec elle la durée de la résistance possible, ce qui n'empê- 
chera pas, bien entendu, les adversaires du maximum appliqué aux 
harengs saurs et aux confitures de groseilles d'être qualifiés de a Prus- 
siens. » Pour ce qui concerne « l'accaparement, » on ne saurait ima- 
giner, en vérité, une opération plus patriotique au moment où nous 
sommes. Que font les accapareurs, -r- si accapareurs il y a, — et mal- 
heureusement il n'y en a pas assez? Ils mettent en réserve une partie 
de leur approvisionnement, qu'ils dérobent ainsi à la consommation ac- 
tuelle. Dans quel but? Est-ce, comme on l'affirme dans les clubs, pour 
affamer la population ? Non I quoique les « accapareurs » ne se piquent 



84 JOUHNAL DES ÉCONOMISTES. 

pas de philanlliropie, ils afjissent en obéissant aux impulsions de leur 
inlérôt, comme pourraient le faire les amis les plus dévoués de l'huma- 
nité et les patriotes les plus éprouvés, car leurs acca[)arements auront 
pour résultat, s'ils n'ont pas pour but, d'alléf^er les souffrances de la 
population dans le moment où ces souffrances seront les plus cruelles 
et de permettre ainsi de prolonf^cr d'autant la durée de la résistance. 
En effet, en retirant du marché dans les premiers temps du sié[je une 
partie de rapprovisionnoment, ils font hausser utilement les cours des 
denrées, et ils oblifjent les consommateurs à commencer à se rationner; 
plus tard, quand la disette de ces denrées se fera sérieusement sentir, 
leur intérêt les poussera au contraire à les mettre au marché; est-il 
nécessaire d'ajouter qu'ils se garderont de les laisser gâter ou de les 
conserver au delà de la durée probable du blocus, car Dieu merci, ils 
savent compter! En les mettant au marché à ce moment critique, ils 
atténueront des privations devenues presque intolérables, et, en faisant 
leurs propres affaires, ils feront celles de tout le monde. Cependant, 
ajoute-t-on encore, est-il équitable, est-il « moral » qu'une classe d'in- 
termédiaires exploite ainsi les malheurs publics? — Il est, répondrons- 
nous, dans la nature des choses que les épidémies profitent aux méde- 
cins, aux pharmaciens, aux fabricants de cercueils et aux entrepreneurs 
de pompes funèbres. Cela ne nous choque point, et c'est à tout prendre, 
le plus supportable des maux que charrient après eux le choléra 
et la peste. Si la guerre qui vaut bien le choléra et la peste 
enrichit de même certaines catégories d'individus , c'est un mal 
secondaire, dont nous sommes décidés à prendre notre parti; mais il 
ne nous est pas du tout démontré que la guerre en général et le siège 
de Paris en particulier fassent la fortune des épiciers et des marchands 
de comestibles. S'ils peuvent, dans une certaine mesure déterminée 
par la nature des denrées dont ils font commerce, élever leurs prix, en 
revanche la masse de leurs ventes se trouve diminuée, et il est douteux 
qu'elle reprenne son niveau avant longtemps. S'ils profitent temporai- 
rement de la hausse des prix, ne sont-ils pas exposés à perdre davan- 
tage par l'affaiblissement malheureusement bien plus durable de toutes 
les ressources entraînant la diminution de toutes les consomma- 
tions ? 

En résumé, on doit v-jpprouver sans réserve le gouvernement d'avoir 
jusqu'à présent refusé d'écouter les partisans du rationnement général 
et égalitairc ou du maxumim univer^e], etde s'être contenté d'un mini- 
mum LVivAevyQniion cVàns ce qui louche à l'alimentation de cette partie 
de la population qui possède les ressources nécessaires pour vivre 



LA OUIÎSTION DKS SllIiSlSTANflES PENDANT LK SIKGE. 85 

Qiioiijiic r.'issiép;oaiU no laisse rien passer, il sut'fil: de lai.sfter faire pour 
que cliacun se nourrisse, en se ralionnanL voloiilairement, de la manière 
la plnscoiifonne aux exi[;ences de l'état desiéi^e. 

m 

Le minimum d'intervention aii'iuel nous venons de faire allusion 
concerne les deux i^rands articles de première nécessité, le pain et la 
viande de boucherie. Legouvernenfient a acheté, soit à prix débattu, soit 
par voie de réquisition, tout rapprovisionnement de blé, de farine et 
de bétail sur pied existant dans Paris depuis le commencement du 
siège (1). Cette mesure peut trouver sa justification à la fois dans le 
caractère particulier de nécessité de ces denrées, et dans les préjugés 
populaires. Il y aurait lieu cependant de se demander si le gouverne- 
ment n'aurait pas mieux fait de se borner à proportionner ses approvi- 
sionnements aux besoins probables de cette partie de la population à 
laquelle les ressources font déûiut, et qu'il a l'obligation de nourrir, 
aussi longtemps que durera le siège, en laissant au commerce libre de 
la boulangerie et de la boucherie le soin d'approvisionner et de « ra- 
tionner » successivement les classes aisées par le dur, mais efficace, pro- 
cédé du renchérissement; mais nous sommes en présence d'un « fait 
accompli, » sur lequel il n'y a point à revenir. Le gouvernement est 
aujourd'hui Tunique propriétaire du blé et du bétail existant dans 
Paris; autrement dit, il en a le monopole. Il peut donc fixer et il fixe à 
sa guise le prix auquel il livre la farine aux boulangers et la viande aux 



(1) D'après le Bulletin administratif de la municipalité, du. 27 septembre, 
le gouvernement possédait dans ses magasins, à cette date, 29:2,000 
quintaux métriques de céréales et le commerce pouvait mettre à sa 
disposition un stock complémentaire de 135,000 quintaux métriques (ce 
complément d'approvisionnement a été mis en réquisition quelques 
jours plus tard), soit en totalité 447,000 quintaux. A raison de 6 ou 
7,000 quintaux pour la consommation quotidienne, l'approvisionnement 
de pain se trouvait donc assuré pour deux mois ou deux mois et demi. 
Les existences en bétail étaient, d'après le Bulletin, de 24,600 bœufs, 
150,000 moutons et 6,000 porcs, constituant de même un approvisionne- 
ment de viande de boucherie d'(Mi\ iron deux mois. Il faut, à la vérité, 
s'attendre à un déchet exceptionnel, causé par les mauvaises condi- 
tions d'alimentation et d'hygiène dans lesquelles se trouve le bétail; 
mais, d'un autre côté, on peut compter sur un appoint assez considé- 
rable de viande de cheval, à laquelle la population s'accoutume de 
plus en plus. 



80 JOURNAL DES ÉGONONISTES. 

bouchers ; il est par conséquent le maître de fixer aussi le prix auquel 
le boulanger est tenu de vendre le pain et le boucher la viande. Gomme 
nous avons eu l'occasion de le remarquer ailleurs (1), sa situation vis à 
vis du boulanger et du boucher ressemble h celle des entrepre- 
neurs de journaux vis à vis des marchands qui achètent les jour- 
naux en gros pour les revendre en détail. Jusqu'à ce jour, la taxe 
et la vente du pain n'ont point excité de plaintes, le {gouvernement 
n'ayant pas cru qu'il fût nécessaire de commencer à rationner les con- 
sommateurs de pain. Il en a été autrement pour la viande. Le ration- 
nement a commencé quelques jours après l'investissement de Paris, et 
malheureusement il a été opéré conformément aux pures traditions 
rég-lementaires, et sans qu'on se fût avisé d'aller demander conseil aux 
économistes. De là une série de fautes qui ont créé aux consommateurs 
de viande de boucherie une situation presque intolérable. En rétablis- 
sant la taxe au début du siège, le gouvernement a commis une première 
faute, savoir : de fixer cette taxe d'une manière purement arbitraire, 
et, s'il faut tout dire, de ne point l'établir à un taux assez élevé, en vue 
de provoquer immédiatement, dans une certaine mesure, le rationne- 
ment par la cherté. Il a commis une seconde faute plus grave encore que 
la première, en ne consultant point les bouchers sur une question qui 
les touchait de si près et en traitant de Turc à Maure ces odieux inter- 
médiaires. Au lieu de leur accorder un tantième suffisant pour couvrir 
leurs frais de manutention et de vente (ils avaient déclaré par l'organe 
' de leurs syndics qu'ils ne demandaient pas davantage), on a débuté par 
fixer la taxe à un taux qui les laissait en perte. G'était absolument 
comme si on les avait soumis à un impôt spécial et extraordinaire, dans 
le moment même où l'on avait le plus besoin de leur concours bénévole. 
Qu'en est-il résulté.^ G'est qu'un grand nombre d'entre eux ont fermé 
leurs étaux, et que la concurrence déjà à peine suffisante qu'ils se fai- 
saient entre eux en temps ordinaire, a fait place à un véritable mono- 
pole. Dans certains quartiers, trois ou quatre boucheries seulement sur 
douze ou quinze sont restées ouvertes. Naturellement, la clientèle des 
boucheries fermées a reflué vers les autres, et c'est ainsi qu'ont com- 
mencé à se former ces longues et lamentables queues, qui font la désola- 
tion des ménagères. Le mal s'est, naturellement aussi, aggravé par la 
réduction des quantités de viandes livrées aux bouchers, et surtout par 
l'ignorance dans laquelle on a laissé la population de la quotité de 
cette réduction. Pendant quelques jours, on lui a laissé croire que le 



(1) Journal des Débats du 8 octobre. 



LA QUESTION DES SUBSISTANCES PENDANT LE SllîGE. 87 

(^ouvcrnemonl. livrait aux boucliers i peu près toute la quantité de 
viande qui suffisait à la consommation ordinaire, tandis qu'ils leur en 
livrait à peine le tiers (l). Ainsi d'un côté, le nombre de clients qui se 
présentaient à chaque boucherie était trois fois plus considérable (|ue 
d'habitude, puisque la plupart des boucheries étaient fermées ou ne 
s'ouvraient plus qu'à tour de rôle, et d'un autre côté, la quantité de 
viande livrée chaque jour à la consommation était réduite des deux tiers. 
La demande de viande à chaque boucherie étant trois fois plus nom- 
breuse et l'offre trois fois moindre, les consommateurs devaient inévita- 
blement se disputer avec acharnement cet article nécessaire, et la 
(( queue »> elle-même apparaissait comme un pro(;rès sur l'attroupement 
confus et désordonné des candidats à la consommation de la viande de 
boucherie. Mais, dans ces longues et pénibles heures d'attente, les es- 
prits ne pouvaient manquer de s'aifi^rir ; puis^{ue Tadministration affir- 
mait que les quantités livrées à la consommation n'étaient pas sensible- 
ment réduites, il fallait donc que les bouchers — ces odieux bouchersr- 
favorisassent en cachette leurs bonnes pratiques. On se racontait que 
ces pratiques favorisées étaient introduites par une petite porte dans 
l'arrière-boutique, et qu'elles emportaient les meilleurs morceaux, etc. 
Parfois, le ijarde national, préposé au maintien du bon ordre dans la 
queue était supplié de mettre fin à de si criantes injustices en se char- 
geant de distribuer la viande u dictatorialement. » S'il cédait à ces sup- 
plications, le désordre arrivait bientôt à son comble, car il n'y avait 
pas assez de viande pour contenter tout le monde, et lésa mécontentes » 
•étaient plus nombreuses que les « satisfaites » au moins dans la pro- 
portions de trois contre une. C'étaient de nouvelles lamentations et des 
explosions de colère plus bruyantes que jamais, et le malencontreux 
gardien de l'ordre ne s'en tirait pas toujours sans accroc. Le résultat 



(i) Nous n'avons toutefois à cet égard que des renseignements incer- 
tains et contradictoires. D'après un décret des derniers jours de sep^ 
tembre, le gouvernement livrerait chaque jour à la consommation 
SOO bœufs et 4,000 moutons; soit une quantité inférieure d'un tiers 
seulement environ à celle des temps ordinaires; mais ces chiffres ont 
été contestés. Nous avons entendu un boucher qui paraissait fort com- 
pétent, affirmer au club des Folies-Bergères que le nombre des bœufs 
livrés chaque jour à la consommation de la population civile ne dépas- 
sait pas 130. — A la quantité de viande de boucherie que le gouver- 
nement fournit à la consommation et sur laquelle nous n'avons point, 
en définitive, de renseignement précis, il faut ajouter une quantité de 
viande de cheval estimée à 35,000 kil. environ par jour. 



88 .lOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

final c'est que la moitié ou les deux tiers de cette foule enfiévrée par 
Tattente, s'en retournait les paniers vides, et que les « bons numéros » 
quifrancliissaient la fjrille de l'étal se trouvaient, en dépit de la taxe, à la 
discrétion du boucher. Il n'y avait point à discuter sur le choix des 
morceaux, ni sur le poids, ni sur le prix, car il fallait se dépêcher, et la 
foule elle-même, par son impatience irritée, venait en aide au maître 
de l'étal. C'était à prendre ou à laisser et tout de suite! Et voilà où 
aboutissaient toutes les précautions et toutes les tarifications que la 
sollicitude administrative avaient imag^inées pour proté[;er le consom- 
mateur contre l'exploitation de « l'intermédiaire. )> Cet état de choses, 
dont nous avons été témoins et victimes depuis quinze jours a fini par 
sembler à bon droit intolérable, et au moment où nous écrivons on 
s'occupe d'y remédier; mais comment? En remplaçant les boucheries 
libres par des « boucheries municipales, » où tous les consommateurs 
seront admis sur présentation de « cartes » délivrées par les mairies, 
les cartes susdites spécifiant le nombre de rations auxquelles chaque 
consommateur aura droit. Il n'est pas bien difficile de prédire que les 
boucheries municipales, imparfaitement aména[]^ées et desservies par un 
personnel nouvellement formé, seront inférieures aux anciennes sous le 
rapport de la manutention et de la vente ; qu'en dépit du recensement 
des consommateurs et de la distribution des cartes, il y a des gens qui 
auront plus, et d'autres moins que leur ration; enfin, qu'au lieu de 
faire queue à la porte des boucheries ordinaires, on fera queue un peu 
plus longtemps à la porte des boucheries municipales. 

Est-ce bien ainsi que le problème « du rationnement utile » de la 
viande de boucherie devrait être résolu, et qu'il l'aurait été si l'on avait 
écouté les économistes de préférence aux communistes de l'administra- 
tion et des clubs ? Ce problème n'était-il pas des plus simples ? Ne suffi- 
sait-il pas que l'administration, propriétaire unique du bétail, s'entendît 
avec les bouchers, pour la résoudre à la satisfaction générale ? Gomme 
nous l'avons dit plus haut, les bouchers étaient disposés à se contenter 
de la rétribution nécessaire pour couvrir leurs frais de manutention 
et de vente; il fallait leur donner quelque chose déplus, en leur deman- 
dant simplement d'ouvrir leurs étaux comme d'habitude et en les laissant 
libres de ne servir que leurs pratiques^ au lieu de les obliger à servir 
indistictement tous les acheteurs. Que serait-il arrivé? C'est que la clien- 
tèle générale des consommaleurs de viande de boucherie, se divisant 
naturellement eu une mulliuide de clientèles particulières, chaque 
ménage, sauf de rares exceptions, ayant son boucher attitré aussi 
bien que son boulanger et son épicier, — tout le monde aurait été servi, 



LA QUESTION DFS SUBSISTANCES PENDANT LE Sll'GE. 8') 

à la seiihî exciîplion de la «cliciUcIe aiiibiilanlc,)) (lue les bouchers de 
cIkkjiio (juarlici* aiiraieiiL pu se parLijyei* à l'auiiable. A la vériU;, la dis- 
tribution quotidienne de la viande se trouvant réduite des deux tiers, 
chaque boucher ne recevant plus qu'un tiers des quantités demandées 
par sa clientèle, il aurait bien fallu qu'il la mît à la ration. Mais, si l'ad- 
ministration avait eu la bonne foi d'informer le public qu'elle ne livrait 
plus aux bouchers qu'un tiers de l'approvisionnement accoutumé, les 
consommateurs à leur tour se seraient rési[ifnés à être réduits chacun 
dans la même proportion ; enfin, le boucher lui-même n'aurait pu ré- 
duire les uns davanla[}e et les autres moins, sans mettre contre lui la 
petite opinion publique de son quartier et sans indisposer la majorité de 
sa clientèle ({u'il est intéressé au contraire à salisfaire. En admettant, 
en outre, que l'administration, propriétaire unique du bétail, eût élevé 
économiquement son prix en raison de la réduction pro^jressive de son 
approvisionnement et de son offre, l'intermédiaire n'aurait pas pu, •— 
comme il l'a fait trop souvent sous le régime de la réglementation et 
des queues — s'attribuer la différence existant entre le prix taxé et 
ce qu'on pourrait appeler le « prix naturel » delà viande dans une ville 
assiégée. Dans ce système, le rationnement de la viande de boucherie se 
serait successivement opéré, sans ajouter à la privation qu'il impliquio 
naturellement des gênes et des ennuis irritants. Toutes les boucheries 
demeurant ouvertes, et chaque boucher n'ayant que sa clientèle à ser- 
vir, non-seulement il n'y aurait pas m(^ç, queues, mais les étaux auraient 
été moins encombrés que de coutume, car il aurait bien fallu que cha- 
cun n'allât plus à la boucherie qu'un jour sur deux ou sur trois, au lieu 
d'y aller tous les jours. On se serait arrangé à l'amiable avec les bou- 
chers pour le choix des jours et pour tout le reste; bref, où l'intervention 
soi-disant tutélaire de l'administration a créé l'anarchie, la liberté du 
commerce aurait maintenu l'ordre. Maintenant, il est un peu tard pour 
réparer le mal. Pourvu, du moins, que cette fâcheuse expérience ne soit 
pas perdue et que la question de la boulangerie ne soit pas résolue, — 
quand le moment viendra de rationner le pain, — comme Ta été la ques- 
tion de la boucherie. 

IV 

Si, n'en déplaise aux communistes, le Gouvernement n'a point à s'oc- 
cu[)er, même dans une ville assiégée, de la subsistance de la partie de 
la population qui possède les ressources nécessaires pour y subvenir 
elle-même; s'il suffit de laisser agir la loi de l'offre et de la demande, 
pour obtenir par le renchérissement naturel et successif de tous les 



90 JOURNAL DIsS ÉCONOMISTES. 

articles (le Falimentation, le «rationnement utile» de ceux qui peuvent 
payer leur subsistance, en revanche, il faut bien nourrir ceux qui ne 
possèdent point les moyens de se nourrir eux-mêmes. Au moment oii 
■ nous sommes, cette seconde catéî}orie de consommateurs ne forme 
encore ({u'unti assez ûiible minorité, mais dans quelques semaines, si le 
blocus est maintenu hermétiquement, elle passera à l'état de majorité, 
et, dans les derniers jours du siège, elle pourra bien comprendre la 
presque totalité des habitants de Paris. Gomment subvenir à une pa- 
reille tâche? C'est une œuvre difficile, sans doute, mais qui n'a rien 
d'impraticable, si l'on s'abstient delà compliquer inutilement; elle a 
été pratiquée en Irlande, sur une échelle bien autrement vaste, lors de 
la [jrande famine de ^847. Au témoi(]^nage d'un écrivain compétent, 
M. Ch. Trevelyan {Histoire de la famine d'Irlande)^ 3 millions d'Irlan- 
dais ont été nourris, pendant tout l'hiver de 1847, et une partie du 
printemps suivant, par les soins et aux frais de TÉtat. Pourquoi ce qui 
a pu se faire en Irlande ne se ferait-il pas à Paris pendant un temps 
plus court et dans des proportions moindres (1)? N'est-ce pas à cette 
tâche que devrait se vouer exclusivement la Commission des subsis- 
tances ? En s'y appliquant tout entière, elle combattrait efficacement 
l'auxiliaire le plus redoutable que puisse rencontrer l'assiég^eant, et 
elle permettrait à la résistance de se prolon(]?er dans la mesure du 
possible. 

Ainsi s'abstenir, d'une part, de toute intervention dans la sub- 
sistance de la catég^orie de consommateurs qui ont les moyens de sub- 
sister sans le secours d'autrui, se contenter, en ce qui les concerne 
du « rationnement par la cherté, » en protégeant contre toute^ at- 
teinte la propriété des intermédiaires et la liberté des consommateurs ; 
s'acquitter d'un autre côté scrupuleusement de l'obligation de nourrir 
cette autre catégorie de consommateurs auxquels l'état de siège a eu- 
levé leurs moyens d'existence ordinaires, sauf à les rationner dans la 
mesure du nécessaire et du possible, voilà la double tâche économique 
que le siège de Paris impose au Gouvernement de la défense nationale. 
S'il l'accomplit jusqu'au bout, sans céder aux préjugés populaires, il 
aura bien mérité de la population parisienne et de l'économie politique. 

9 octobre 1870. 

G. DE MOLINARI. 



(1) Nous avons déjà résumé dans le Journal des Débats ( numéro du 
1er octobre) les résultats de cette colossale expérience, en les emprun- 
tant à l'ouvrage de M. Ch. Trevelyan. On nous saura gré, croyons-nous, 



LA QUESTION DES SUBSISTANCES PENDANT I.E SIfiGE. 91 

do roprOiiiiiro ici ((uolqiios extraits do (^ct ouvrage dont la traduction est 
doveniio rare (1). 

« A mesure quo la famine augmenta, on s'apcrgut que le moyen le 
plus cfllcace do l'alii^gor dtait de faire distribuer des aliments tout \)r6,- 
parés et assaisonnes par des cuisines établies exprès. L'attention des 
« comités des subsislances » fut donc généralement appelée sur cet objet 
par les inspecteurs. Des chaudières d'une forme convenable furent fa- 
briquées en grande quantité et envoyées en Irlande; le gouvernement 
fit des dons égaux, sans exception, au montant des souscriptions privées, 
et, môme dans les cas d'une nécessité plus qu'ordinaire, il doubla et 
tripla cette proportion. On ne vit pas que ce mode de secours fût accom- 
pagné d'aucun abus sérieux Les comités dépensaient leur propre ar- 
gent, en grande partie, ce qui les faisait veiller avec plus de soin à ce 
qu'il fût employé avec le plus d'avantages et le plus soins possible^ d'un 
autre côté, la ration d'aliments assaisonnés distribués par eux n'était 
pas un objet de convoitise pour les personnes dans l'aisance co».Tame 
l'étaient les salaires en numéraire, ce qui en faisait pour ainsi dire un 
thermomètre pour établir avec une sorte de certitude la réalité des be- 
soins de ceux qui réclamaient des secours. 

«La ration consistait en une livre de biscuit ou de farine, avec ou 
sans le son, ou en deux pintes (1,14 litre) de soupe épaisse avec de la 
farine, plus un quart de ration de pain, de biscuit ou de farine. Lors- 
qu'on distribuait du pain , on en donnait une livre et demie. On recon- 
nut par expérience que la meilleure forme sous laquelle les aliments 
pussent être donnés était un- mélange de farine de maïs et de riz cuits 
à la vapeur, et qui acquérait assez de consistance pour qu'on pût 
l'emporter. La ratiori d'une livre ainsi préparée se gonflait par l'absorp- 
tion de l'eau au point de peser trois ou quatre livres. 

«Cette expérience des «aliments préparés» eut une efficacité toute 
particulière pour couper court à tous les abus. Aussi rencontra-l-on une 
vive résistance pour en établir l'usage dans quelques parties du pays. 
La farine non cuite pouvait être convertie en argent par ceux qui n'en 
avaient pas besoin pour se nourrir; il n'y avait pas jusqu'aux plus in- 
digents qui ne l'échangeassent pour du thé, du tabac ou des liqueurs 5 
mais le mélange disrribué qui aigrissait si on le gardait n'avait aucune 
valeur marchande ; aussi n'était-il demandé que par ceux qui en avaient 
réellement besoin pour apaiser leur faim. 

« Ce système atteignit son plus haut période au mois de juillet 1847, 
où, sur les 2,049 divisions électorales dont se compose l'IrlanJe , 
1,826 avaient été soumises au régime de cette loi, et où l'on dis- 

(1) Histoire de la famine d'Irlande en 1845, 1846 et 1S47, ses causes, ses effets et les 
moyens d'en prévenir le retour, par M. C.-E. Trevèlyan. Traduit de l'anglais sur la 
seconde édition. Auxerre, imp. de Gallot, 1849. 



92 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

buait des rations distinctes à 3,020,712 personnes , dont 2,2Go,S3'i- 
adultes et 75r>,178 enfants. Cette multitude fut graduellement et pai- 
siblement ramenée à subsister de ses propres ressources au temps de 
la récolte, époque à laquelle des approvisionnements nouveaux et abon- 
dants furent h la disposition de tous. On discontinua, le io août, les se- 
cours accordés h cinquante-cinq unions, et le \1 septembre les envois 
au reste des unions cessèrent entièrement... La dépense fut médiocre, eu 
égard à la grandeur de l'objet. Les commissaires l'estimèrent origi- 
nairement à 3 millions de liv. sterl. ; on demanda au parlement 
un crédit de 2,200,000 liv. sterl. et la dépense réelle ne s'éleva qu'à 
1,557, 282 liv. sterl. (39 millions de francs environ) dont 140,631 liv. 
sterl. furent payées pour la farine fournie par les dépôts du gouvorne- 
ment. La famine fut ainsi arrêtée avec un minimum de frais, et il con- 
vient d'ajouter avec minimum d'abus, car une ration d'aliments assai- 
sonnés fut beaucoup moins attrayante qu'une allocation fournie en 
argent. Les multitudes d'indigents dont la seule vue déchirait le cœur 
disparurent des rues ; les visages cadavéreux et affamés du peuple re- 
prirent un air de santé ; personne ne mourut plus de faim ; les vols des 
bestiaux, le pillage des provisions et les autres crimes conseillés parla 
faim diminuèrent de moitié dans le cours d'un seul mois. La commis- 
sion se sépara, après avoir achevé son œuvre de salut, au milieu des 
applaudissements universels, et plusieurs centaines de comités envoyè- 
rent des adresses dans lesquelles ils louaient la conduite des inspec- 
teurs et exprimaient leur gratitude envers le gouvernement et la légis- 
lature pour les moyens efficaces qu'on avait mis à leur disposition pour 
exécuter cette bienfaisante opération. Cette entreprise fut, en réalité, la 
plus grande lutte que l'on eût jamais essayé d'engager avec la famine 
d'une nation entière. Des armées de quelques centaines de mille hom- 
mes avaient bien vécu de rations régulières auparavant; mais ni l'his- 
toire ancienne, ni l'histoire moderne n'offrent rien d'analogue à ce fait 
que plus de 3 millions de personnes furent nourries chaque jour, dans le 
voisinage de leur domicile, grâce à des arrangements administratifs pris 
par un seul bureau ou contrôlés par lui. » 

Qu'on ne croie pas cependant qu'il ait été bien facile d'accoutumer la 
population à ce mode d'alimentation. La farine de maïs, qui était un des 
éléments principaux des « rations préparées», souleva d'abord les plus 
vives répugnances, malgré ses excellentes qualités; on désignait cette 
farine jaiine sous le nom de «soufre de Peel» et on prétendait qu'elle 
avait la propriété déplorable de faire devenir noirs ceux qui la man- 
geaient. A force de patience, de sollicitude et de bonté, les employés du 
bureau des subsistances réussirent à surmonter ces préjugés de la foule 
ignorante et à remporter la plus glorieuse des victoires, en préservant 
des atteintes de la famine plusieurs millions de créatures humaines. 

Ajoutons qu'en Irlande l'industrie privée est venue en aide par des 



LA OUKSTION DES SUBSISTANCKS PliNDANT LE SlP.GE. 'J3 

sousciipLions ol dos (listribulions do vivres aux oiïortsdu gouvernement. 
Un mouvcmont analoi;iio, s'opère on ce inomcriLdaiis Paris assiégé. Des 
cantinea owl été organisées dans plusieurs arrondissements par l'initia- 
tive dos particuliers. V'oici sur ces (f cantines » quelques renseigne- 
ments empruntés à un article de M. Ernest Vinet [Journal des Débats) : 

«Les cantines nationales sont instituées pour lournir des rations de 
bouillon et de bœuf, soit gratuitement aux personnes nécessiteuses mu- 
nies do bons délivrés par une Commission, soit au public payant à un 
prix tarifé; elles sont administrées par une Commission indépendante 
et alimentées par des souscriptions; elles ne relèvent de la munici- 
palité que pour la nomination des membres de la Commission, nomi- 
nation faite par le maire. La Commission se compose de neuf mem- 
bres. Chaque membre peut avoir des adjoints délégués. Les opérations 
consistent : à recueillir les souscriptions, à procéder à la distribution 
des bons gratuits, à surveiller par des visites inopinées la tenue des 
établissements et l'accomplissement des conditions d'exploitation dont 
nous allons dire un mot. 

«Deux systèmes ont été examinés : la régie et l'entreprise. La Com- 
mission a préféré le dernier. \h\ entrepreneur s'est présenté et s'est 
chargé de constituer, à raison de 20 c, des rations composées d'un quart 
(le litre de bouillon et de 80 grammes de bœuf; des rations composées 
d'un quart de litre de bouillon et de 175 grammes de riz ou de haricots; 
enfin des rations de 140 grammes, mais de viande de cheval. Ces rations 
peuvent se consommer sur place, et souvent elles s'emportent à domi- 
cile. Disons encore que des bons de rations gratuites sont mis à la 
disposition des personnes bienfaisantes qui veulent en acheter et les 
distribuer elles-mêmes. Enfin ces établissements sont ouverts indistinc- 
tement aux consommateurs de tous les arrondissements de Paris.» 

Ce concours de l'initiative privée ne saurait être trop loué; il pourra 
alléger sensiblement la tâche du Gouvernement en adoucissant les souf- 
frances de la population. Il ne faudrait pas cependant que le Gouverne- 
ment se reposât sur l'initiative privée pour l'accomplissement d'une obli- 
gation qui lui incombe particulièrement: celle de pourvoir à la nourriture 
de la partie de population à laquelle le siège de Paris enlève ses moyens 
de subsistance ordinaires, car la défense de Paris est une «entreprise » 
dont le Gouvernement est chargé et dont il a la responsabilité. Pour me- 
ner cette entreprise à bonne fin, dans la mesure du possible, il doit aviser 
à préserver la population des atteintes intérieures de la famine aussi bien 
que des attaques extérieures de l'ennemi. C'est en combinant ses efforts 
avec ceux de l'initiative privée qu'il se procurera les ressources qui lui 
sont nécessaires pour remplir utilement cette tâche ardue, utilement, 
disons-nous, c'est-à-dire de manière à prolonger la résistance au maxi' 
mum et à couvrir ainsi sa responsabilité devant le pays. 



S'» JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIOUE 



Uéiiiiiou du 5 octobre 1890. 



Discussion : Modes de rationnement et de distribution de la viande dans Paris. 

Le banquet annuel n'a pas eu lieu, à cause des tristes circonstances 
dans lesquelles nous nous trouvons. 

La Société d'économie politique a été convoquée, cette fois, au siège 
de son Bureau. • 

La séance est ouverte à huit heures trois quarts, sous la présidence 
de M. Joseph Garnier, un des vice-présidents. 

L'Assemblée est nombreuse, bien que plusieurs membres se soient 
fait excuser pour le service militaire, les uns dans la garde natio- 
nale, les autres aux remparts ou dans les forts. 

A TouverUire la séance, l'Assemblée apprend avec regret la perte de 
M. Victor Bois,- membre de la Société, ingénieur civil de mérite. M. V. 
Bois a été surpris par la maladie et la mort pendant qu'il fournissait, 
auprès de M. Magnin; ministre du commerce, son ami, sa part d'efforts 
et de fatigues pour l'approvisionnement de Paris assiégé. 

Sur l'indication de M. le Président, la Réunion prend pour sujet de 
discussion la questioa suivante qui s'impose par son actualité : 

MODES DE RATIONNEMENT ET DE DISTRIBUTION 
DE LA VIANDE DANS PARIS. 

M. le Président ouvre la discussion en donnant lecture d'une lettre 
adressée par un anonyme (P. R.) au journal le Temps qui l'a insérée 
dans son numéro du 4 octobre ; elle contient l'exposé d'un pro- 
cédé original de distribution de la viande semblable à la distribu- 
tion des lettres. 

L'auteur de cette lettre propose de changer le mode de débit rie la 
viande provenant du bétail que le Gouvernement fait abattre et vendre : 



socii<Tf: n'i^xoNOMiK politiouk (Réunion d'octobre). 95 

premièrement, par le ralionncment de la viande de boucherie pour tous 
ceux pouvant payer; en second lieu,, par l'établissement de fourneaux 
économiques pour ceux ne pouvant payer. 

Un dépôt central serait établi dans diverses sections de l'arrondisse- 
ment sous la surveillance d'un agent principal ou de citoyens de bonne 
volonté délégués. Avis serait donné aux ménages de se faire inscrire 
avec indication du nombre de bouches. Les agents ci-dessus iraient 
vérifier ces déclarations inscrites sur un registre divisé par rues et nu- 
méros, les numéros pairs'au recto, les impairs au verso. La mairie ferait 
confectionner des cartes pour chaque ménage. 

Pendant les heures qui précèdent le réveil de la population, la viande 
serait apportée au local de la scclion, oii elle serait séparée des os et 
autres réjouissances et divisée en portions de tant de grammes, selon 
les cartes distribuées, sans distinction des qualités confondues. — Pen- 
dant cette opération, des charrettes viendraient recevoir les parts pour 
une ou plusieurs rues. — Au lieu d'aller faire queue à la grille des 
bouchers, les ménagères n'auraient qu'à se tenir devant leur porte, 
la carte d'une main et l'argent de l'autre; celles des numéros impairs, 
aujourd'hui; celles des numéros pairs, demain. La voiture, s'annonçant 
par une cloche, passerait au pas avec son distributeur et son collecteur, 
et chacune recevrait sa ou ses fractions de viande contre argent, comme, 
avant les timbres, on recevait des facteurs sa ou ses lettres. En deux 
heures, l'opération serait terminée. 

Quant aux réjouissances, elles deviendraient la principale res> 
source des fourneaux économiques, qua les mairies s'occupent d'or- 
ganiser. 

Après cette lecLure, MM. Block et Renaud ayant signalé une critique 
de ce même système insérée dans le numéro du Temps qui vient de pa- 
raître à la date du 6, M. le Président fait cette seconde lecture : 

L'auteur de la critique (M. B.) objected"abord le nombre des sections 
et le nombre des voilures pojir satisfaire cinq ou six cents fiimilles, puis 
le temps nécessaire pour le recensement, les vérifications et les consta- 
tations qui pourrait prendre une quinzaine de jours; il reproche au 
système de ne pas tenir compte de Tàge des consommateurs (enfants et 
grandes personnes), de l'état de maladie et des habitudes, des céliba- 
taires oubliés; il signale les abus pouvant provenir des poriions dispo- 
nibles. L'auteur delà lettre finit par les observations suivantes : 

« .... 11 n'est pas exact de comparer Paris à un navire, et de croire 
qu'on pourra le rationner comme l'équipage d'un vaisseau désemparé. 



96 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Lo navire est dirigé par une seule tête ; une seule clef renferme la tota- 
lité des aliments, tandis qu'à Paris ! — à Paris c'est le patriotisme qui 
doit être le plus grand rationneur.... En résumé, toute organisation 
administrative quelconque est grosse d'abus, et les injustices seront 
d'autant plus nombreuses et criantes que l'organisation entrera dans 
plus de détails, par la simple raison que les règlements ne peuvent ni 
tout prévoir, ni tout embrasser. J'admets que la situation exception- 
nelle dans laquelle nous nous trouvons justifie plus ou moins certains 
accommodements avec la liberté; mais plus on a de confiance en la li- 
berté, mieux cela vaut. Quoi que nous fassions, quoi que nou^ imagi- 
nions, la liberté sera encore le moindre des maux. » 

M. Lamé Fieury, ingénieur en chef, secrétaire du conseil [général 
des mines, craint que l'attitude expectante des Prussiens, — qui pour- 
rait cependant s'expliquer par les délais nécessaires à l'arrivée du ma- 
tériel de sié(}e, — ne doive être attribuée à Pintenlion de se borner à 
un isolement hermétique de la capitale et d'attendre que la lassitude 
en ouvre les portes. A ce point de vue, la question des subsistances a 
une importance excessive, parce qu'elle pourrait occasionner des sédi- 
tions éminemment favorables aux desseins de l'assiégeant. Aujourd'hui 
même, lors de la manifestation armée qui s'est produite sur la place de 
riIôtel-de-Ville, parmi les questions qui ont été posées par des officiers 
de la garde nationale au Gouvernement provisoire, se trouve le «strict 
rationnement des substances», ce qui prouverait une certaine agitation 
populaire à cet égard. Or, c'est surtout d'une panique qu'on peut dire: 
Vires acquirit eundo, et il faut , à tout prix et dans l'intérêt de la dé- 
fense nationale, éviter que cette situation morale prenne pied à Paris. 

Des deux aliments principaux, le pain et la viande, dont le Gouver- 
nement s'est avec raison, politiquement parlant, attribué le monopole, 
le premier n'a jamais donné lieu à aucune difficulté. — Quant à la 
viande, qui se trouve dans de moins bonnes conditions de conservation 
(car très-certainement le bétail entassé à Paris ne doit point être en son 
état normal ), il paraît difficile à M. Lamé Fieury d'approuver sans ré- 
serves ce qui a été fait. Dans le passé, c'est le ministère du commerce 
qui, par une taxe trop basse ( alors qu'il n'eût pas dû craindre de la 
tenir un peu trop haute), s'est mis en conflit avec la corporation des 
bouchers, qui, à son tour, a donné le signal de la crise. Dans le pré- 
sent, le Gouvernement ne se presse point assez d'y mettre fin; il est 
pourtant bien facile de trouver, non une solution mnlhématique de la 
difficulté absolue, mais une atténuation considérable des abus et des 
inconvénients, vraiment dangereux, que présente ce stationnement tu- 



SOClP.Ti;: D'fiOONOMIR POLITIOUK (Rl'UNfON D'OCTOBRE). 07 

multiionx de nos ménagères à la porte de rares boucheries, ouvertes 
par intermittences. 

Relativement aux autres subsistances, le Gouvernement a bien fait, 
après avoir officiellement recommandé aux Parisiens de faire des appro- 
visionnements, de se refuser à les exproprier pour cause de salut pu- 
blic, à les emmafiasiner nécessairement assez mal, et à s'en faire ensuite 
le répartiteur. Bien que, comme on devait s'y attendre, trop peu de 
commerçants aient eu le patriotisme de ménag^er leur clientèle, la li- 
berté des prix est encore ce qu'il y a de mieux, malfjré la hausse exces- 
sive qu'ils ne manqueront pas de subir pour certaines denrées, qu'on 
ne peut, il est vrai, qualifier de première nécessité. 

M. P. Jozon, avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, 
prend la parole com^me président de la Commission de la boucherie du 
VI" arrondissement. Depuis une huitaine de jours, cette Commission 
s'est constamment réunie pour aviser aux difficultés que suscite la 
question de la boucherie. Elle a d'abord essayé de s'entendre avec les 
bouchers; elle est convaincue que c'était absolument impossible, non- 
seulement à cause des prétentions de certains bouchers, mais encore, 
et surtout, à cause des exigences déraisonnables des consommateurs, 
qui paralysaient la bonne volonté de la plupart des débitants. Ces der- 
niers ont eux-mêmes insisté pour que la municipalité prît exclusivement 
en main la distribution de la viande et les fît ainsi sortir d'une situa- 
tion devenue intolérable pour eux. 

Cette mesure était, d'autre part, devenue indispensable en présence 
de l'espèce de panique que l'investissement de Paris avait fait naître. 
A partir de ce moment, la quantité de viande délivrée chaque jour aux 
bouchers étant légèrement inférieure au taux de la consommation ha- 
bituelle, chacun a craint d'en manquer; de plus, un grand nombre de 
personnes ont voulu faire à l'avance des provisions de viande et ont 
cherché à en obtenir une quantité supérieure à celle dont elles avaient 
besoin, dans le but de saler ou de conserver par tout autre moyen 
l'excédant, précaution mal entendue, car, en fait, presque toutes ces 
salaisons sont mal pratiquées, et la viande, se gâtant au bout de quel- 
ques jours, est perdue pour tout le monde. 

Toujours est-il que ces différentes causes ont conservé, devant les 
portes des boucheries, l'encombrement le plus fâcheux. La tranquillité 
publique commençait à en être sérieusement troublée. Il fallait mettre 
un terme à un pareil état de choses. Pour y parvenir, la Commission 
du Vi^ arrondissement n'a trouvé de meilleur moyen qu'un rationne- 

3« fii^^WiW, i. XX. — ib or.fohr<^ 1870. ? 



os JOUîîNAL DES ÉCONOMISTES. 

ment (i^éiiéral de la population. A cet effet, elle a décidé que des bou- 
cheries municipales seraient ouvertes et exclusivement char^f^éiip de 
distribuer aux habitants du VI® arrondissement la viande dévolue à cet 
arrondissement. Ceux-ci ont été convoqués à la mairie pour recevoir, 
sur leurs déclarations, des cartes indiquant le nombre de rations à dis- 
tribuer à chaque famille» On a fixé cette ration à 400 grammes de 
viande par individu au-dessus de dix ans et à 50 j^rammes par enfant 
au-dessous de cet âg^e. Les boucheries municipales ne délivrent de 
viande aux consommateurs que sur le vu de ces cartes. Pour faciliter le 
contrôle, il a été indiqué que les consommateurs ne pourraient prendre 
de viande qu'aux boucheries de leur quartier. Toute fau5;se déclaration 
ou tentative de fraude entraîne le retrait de la carte, sans préjudice, 
s'il y a lieu, de poursuites correctionnelles en simple police. On doit 
dire que, malfjré tout, le contrôle est peu efficace. Mais l'honnêteté de 
la population le rend presque inutile. Sur cent déclarations, il n'y en a 
certainement pas une, en moyenne, qui soit volontairement erronée. 

Chaque carte porte au dos des carrés correspondant aux jours des 
mois d'octobre, novembre, décembre et janvier. Toute ration fournie 
au consommateur est pointée sur ces carrés, de façon que la même 
carte ne puisse servir deux fois pour le même jour. 

Tout lo^jeur, traiteur ou restaurateur, pour obtenir la viande destinée 
à ses clients habituels, doit se faire remettre les cartes de ceux-ci et les 
présenter aux boucheries municipales auxquelbs il se fournit. 

Il serait sans intérêt pour la réunion de pénétrer plus avant dans les 
détails assez compliqués de cette or^^anisation, que la Commission n'a pu 
mener à bonne fin qu'avec le concours spontané et dévoué d'une foule 
de personnes de bonne volonté, qui se sont offertes à nous pour nous 
assister. 

Un pareil système de rationnement est absolument contraire aux 
idées de liberté économique; mais, dans la situation exceptionnelle oh 
nous nous trouvons, tous les principes disparaissent devant une néces- 
sité suprême : faire durer aussi longtemps que possible la provision de 
viande existant à Paris, et le rationnement établi dans le V[® arrondis- 
sement paraît résoudre ce problème d'une manière satisfaisante. 

Sans la guerre, Paris aurait consommé approximativement, en te- 
nant compte de la population qui l'a quittée et de celle qui y a été ap- 
pelée par les nécessités du siège, près de 700 bœufs et de 7,000 mou- 
tons. 

Actuellement, la consommation a été réduite, par les soins de l'ad- 
ministration, à environ 500 bœufs et 5,000 moutons, ce qui constitue 



SOGIÉTP. D'ECONOMIE POLITIOUR (KfiUNION D'OCTOBRE). 90 

une ration moyenne de i^rj [grammes de viande par personne adulte. 

Avec le système de rationnement établi dans le VI* arrondissement, 
la consommation est réduite à moins de 400 bœufs et de 4,000 mou- 
tons. 

Toutefois, le rationnement, en fait de viande, a ses limites. Il faut 
qu'il ne compromette ni la santé des animaux, ni celle des consom- 
mateurs. 

Si les animaux existant à Paris dépérissaient, il vaudrait mieux les 
man^yer pendant qu'ils sont encore bons que de s'exposer à les voir 
perdus pour la consommation. Mais, jusqu'ici, ces animaux paraissent 
conserver leur santé et leur embonpoint. Le fourrafife et les (grains des- 
tinés à les nourrir ne manquent pas et permettent de croire que l'état 
satisfaisant des bœufs et des moutons persistera jusqu'à la fin. Il n'y a 
aucun dan(jer prochain à craindre à cet ég^ard. 

D'autre part^ s'il est vrai qu'en temps ordinaire chaque personne 
adulte consomme en moyenne plus de 100 grammes de viande par 
jour, c'est que chacun mange plus de nourriture que la quantité stric- 
tement suffisante pour se maintenir en bonne santé. Cette quantité, 
d'après tous les renseignements dont nous nous sommes entourés, ne 
dépasse pas 100 grammes. 

M. Jozon dit, en finissant, qu'il est à sa connaissance que le système 
du rationnement, déjà établi dans deux arrondissements, y compris le 
VI% va être étendu à plusieurs autres. 

M. iepeiietier de Saint-Remy, administrateur de l'agence centrale 
des banques coloniales, se rallie complètement aux idées émises dans 
l'article du journal le Temps^ dont lecture vient d'être donnée, malgré 
la réfutation dont cet article a été l'objet dans le même journal, par la 
raison que cette réfutation ne présente en réalité que des critiques de 
détail. — Sans doute le système du rationnement égalitaire peut pa- 
raître rigoureux, désagréable dans ses voies et moyens. — Mais sommes- 
nous dans le Paris d'autrefois? De quoi s'agit-il? De tenir le plus long- 
temps possible, pour donner à la France le temps de s'organiser sérieu- 
sement. Quels sont les moyens de tenir le plus longtemps possible? — 
Ne pas mourir de faim d'abord, riches et pauvres ; ensuite vivre dans 
la meilleure intelligence possible, puisque l'ennemi a audacieusement 
déclaré à l'avance que c'était surtout sur les mésintelligences inté- 
rieures qu'il comptait pour venir à bout de la grande Cité. Il faut donc 
tout converger vers ces deux objectifs. Le système proposé y arrive, ou 
du moins y tend directement. En même temps qu'il peut avoir pour 



100 JOORNAL DFS ÉCONOMiSTRS. 

résultat matériel de faire durer en quelque sorte indéfiniment l'appro- 
visionnement de bétail existant (puisqu'on pourra toujours réduire, du 
jour au lendemain, la quantité réglementaire des portions à distribuer); 
il offre encore ce résultat moral d'égaliser toutes les positions devant la 
pénurie commune, de les solidariser en quelque sorte dans les priva- 
tions et les souffrances qu'impose et que doit imposer à tous la crise 
suprême que traverse le pays ! 

Au point de vue pratique, le système proposé, en faisant distribuer 
la viande à domicile comme les lettres, supprime ipso facto ces agglo- 
mérations, ces queues tumultueuses à la grille des boucheries. L'expé- 
rience du passé révolutionnaire n'est-elle pas là pour nous avertir que 
c'est là un élément essentiellement dangereux, puisqu'il faut souvent le 
plus futile incident pour en faire sortir une émeute? 

Autre point, enfin, se rattachant au même ordre d'idées, c'est que la 
création de fourneaux économiques, pour la nourriture des populations 
suburbaines émigrées dans Paris, devenant chaque jour plus nécessaire 
et plus urgente, l'approvisionnement de ces fourneaux se trouve tout 
naturellement dans l'application du système proposé, puisqu'il ne fait 
distribuer h domicile qu'une partie déterminée des animaux abattus 
chaque jour. 

Ce qui prouve le mérite de la combinaison proposée, c'est que, depuis 
l'ouverture du siège, on voit toutes les autres tourner autour de son 
idée dominante : le rationnement, sans oser l'aborder carrément. On 
aura beau faire, on sera obligé d'en arriver là, et M. Lepelletier de 
Saint-Remy espère qu'i n y arrivera sans avoir perdu un temps pré- 
cieux, non pas seulement en tâtonnements, mais en consommation su- 
ferflue, car, à l'heure qu'il est, tout ce qui n'est pas le stricte néces- 
saire devient du sup^> il u. 

M. L. Hervieux, avocat, agréé au tribunal de commerce, ne trouve 
pas praticable le système proposé dans le Temps. Rationner la popula- 
tion, c'est bien; mais l'obliger à attendre, devant les portiers des mai- 
sons, une voiture qui passera ou ne passera pas, c'est impossible. 

Il trouve, au contraire, très-bon le moyen proposé par M. Jozon, et 
consistant dans la distribution aux habitants qui fixeront la quantité de 
viande à recevoir. Mais pourquoi créer des bureaux en dehors des 
boucheries? L'encombrement actuel et les querelles qui s'ensuivent 
n'ont pour cause que le droit pour chacun de demander au boucher 
une quantité de viande illimitée. Une fois le rationnement opéré, cha- 
cun sera sûr de trouver chez le boucher la quantité autorisée, et la 



SUCItlIi D'RGOINO.^IIE POLITiOaiî (KlïlJINlON D'OCTOBRE). 101 

précipitation cl les violences, ifayant plus di; cause, devront cesser. 

Mais ce (jui prcoccupe M. Ilervieux, plus (pie la rareté, c'est la 
ciierté des subsistances, cause de troubles en temps ordinaire, et à 
plus forte raison dans une ville assié^;ée. Il se déclare l'ennemi des 
restrictions à la liberté du commerce; mais, dans les circonstances 
présentes, les lois économiques ne sauraient tro .ver leur application. 
La liberté laissée au commerce, en augmentant la cherté, n'amènera 
pas sur le marché une plus grande quantité de subsistances, suscep- 
tible à son tour d'amener l'abaissement des prix; car la ville est blo- 
quée et ne peut vivre que de ce qu'elle a. 

Un maximum lui paraît donc indispensable, mais pas un maximum 
pareil à celui proposé par l'auteur de la lettre insérée dans le Temps, 
maximum qui serait le principe de l'égalité absolue appliqué à la 
viande de bœuf. Diviser l'animal par portions qu'on distribuerait en- 
suite au hasard à un prix uniforme, ce serait une chose absurde, ce 
-serait désagréable aux gens aisés qui, malgré le siège, ne peuvent 
changer brutalement leurs habitudes sans en souffrir; mais ce serait 
surtout onéreux pour le pauvre et pour les classes laborieuses, aux- 
quelles le maximum doit profiter. Un prix unique serait nécessairement 
un prix moyen, et un prix moyen est un prix plus élevé que le prix 
auquel doivent se payer les morceaux appartenant aux catégories infé- 
rieures. 

En un mot, c'est le maintien d'une taxe proportionnelle à la qualité 
qui est indispensable, de façon que chacun, achetant dans la proportion 
autorisée, continue à payer un prix variant suivant la qualité, ma/s 
toujours renfermé dans des limites raisonnables. 

Et le maximum ne devrait pas être seulement appliqué à la viande 
de bœuf et à celle du cheval, il devrait encore être étendu cà tous les 
aliments qui ne sont pas de purs accessoires. Ce serait un moyen effi- 
cace d'empêcher des spéculateurs interlopes de s'interposer entre le 
consommateur et les vendeurs, qui, mus par un sentiment honorable, 
ne profitent pas de la crise pour augmenter le prix de leurs denrées. 

Ainsi Ton éviterait le renchérissement, ainsi l'on maintiendrait les 
prix modérés qui seuls assureront la paix intérieure, absolument in- 
dispensable pour lutter contre Tennemi. 

M. A.natole Dunoyer, professeur d'économie politique à l'Univer- 
sité de Berne, et remplissant actuellement les fonctions de secrétaire 
à la Commission des snbsistances, entre dans quelques détails sur l'im- 
portduce des approvisionuemenls et leur bon étal de conservation : il 



102 JOUhiVAL DES ECONOMISTES. 

(lit ensuite que, pour la distribution, le (jouverneinent a cru bon jus- 
qu'ici de borner son action au rationnement des arrondissements, lais- 
sant aux municipalités de ceux-ci toute liberté pour l'application des 
modes de distribution qui pourraient leur être inspirés par l'initiative de 
leurs membres ou des divers concitoyens, ainsi que par l'expérience. 

M. G. de Moiinari ne croit pas qu'il faille demander au commu- 
nisme et aux traditions réglementaires, les moyens d'assurer la bonne 
conservation et la distribution utile de l'approvisionnement limité de 
Paris assiégé ; c'est l'affaire de l'économie politique. Il faut s'en tenir 
à la liberté pour ce qui concerne l'approvisionnement de la partie de la 
population qui possède des ressources suffisantes. Laissez à la cherté le 
soin de la rationner. Il faut, au contraire, que le gouvernement nour- 
risse la partie de la population à laquelle le siège a enlevé ses moyens 
d'existence ordinaires. 

L'orateur recommande à cet égard le système de la distribution des 
aliments préparés qui a été appliqué avec succès en Irlande (voir pour 
le développement de son opinion l'article que nous publions plus haut : 
La question des subsistances pendant le siège de Paris (p. 77). 

M. "Woiowski, membre de l'Institut, dit qu'il est difficile de s'orien- 
ter au milieu des circonstances exceptionnelles qui nous pressent. Les 
principes les plus vrais ne sauraient exercer un empire absolu quand 
les conditions au milieu desquelles doit se développer l'action salu- 
taire de la liberté font en grande partie défaut. Néanmoins , ce n'est 
pas un motif pour s'attacher à prendre le contre-pied des principes 
reconnus vrais ; car, dIus on sera forcé de s'en écarter, et plus le but 
qu'on poursuit pourra fuir devant d'impuissants efforts. Quand il est 
possible de respecter la liberté, elle se suffit à elle-même ; quand on est 
forcé de recourir à la réglementation et à la contrainte, il faut encore 
sn restreindre l'application ; moins on s'éloignera de la liberté, mieux 
ela vaudra, et moins on sera déçu dans ses espérances. 

Telles sont les idées qui auraient dû présider aux mesures prises en 
vue de l'alimentation, et en particulier relativement à la consomma- 
tion de la viande. Sans aucun doute, il est impossible de recourir à la 
pondération naturelle de l'offre et de la demande, quand les approvi- 
sionnements, au lieu de se renouveler sur le marché, constituent pour 
un temps une sorte de quotité fixe; on a dû recourir à la taxe, pour 
empêcher de tristes abus; mais, au lieu d'opérer dans le sens d'une di- 
minution nécessaire de la consommation, en élevant le prix des mor- 



SUCIfiTK D'filCONOMlE POLITIQUE (REUNION D"0CTOBRE). 103 

ccaux recliercliés, afin de procurer aux nécessiteux, à des conditions 
réduites, les autres parties comestibles, au lieu de maintenir ainsi les 
ressources au milieu d'une espèce de contribution semi-volontaire, im- 
posée à ceux qui se trouvaient plus en état de la supporter , on a dé- 
coura};é les aj^ents actuels de ce commerce spécial, les bouchers, en 
taxant la viande trop bas, ce qui devait en augmenter la consommation. 
La résistance des bouchers ouvrit cours à la panique, si périlleuse en 
matière de substances; elle amena la suppression du commerce ordi- 
naire de la b'oucherie, pour y substituer une espèce de régie publique, 
avec rationnement àt^ divers étaux.Au lieu d'arriver, comme le remarquait 
justement M. de Molinari, à modérer la consommation par une éléva- 
tion de prix devenue nécessaire en présence de la diminution de Voffre 
de la marchandise, on voulut la diminuer par la contrainte; maintenant, 
par une série de fautes qui s'enchaînent les unes aux autres , on se 
trouve induit à proposer le rationnement individuel, et on débat les 
modes divers de l'appliquer. 

Ici encore, la réglementation la plus extrême aboutit à un niveau 
aveugle, sans tenir compte des différences individuelles ni des habi- 
tudes prises. Assimilant des objets essentiellement différents , n'a-t-on 
pas été jusqu'à vouloir mettre sur la même ligne la distribution des 
lettres, toutes de même nature, à la distribution à domicile des rations 
uniformes de viande, sans tenir compte des qualités si variées de la 
substance alimentaire, et en plaçant tout sous l'aveugle loi du hasard ? 
JN'a-ton pas voulu niveler les prix, sans tenir aucun compte de la va- 
leur des morceaux ainsi débités, et donner la même ration à ceux dont 
les besoins et les habitudes diffèrent, à ceux qui consomment d'or- 
dinaire une quantité plus notable de viande, et à ceux qui n'en consom- 
ment quî peu ? On arrive ainsi à créer une pénurie factice là oii il n'y 
aurait eu que gêne ; on se prive des ressources acquises , plus qu'on ne 
les ménige, et en déchiquetant les parcelles de viande, quotidienne- 
ment distribuées, on détruit les usages les plus favorables auxquels la 
viande est destinée. C'était bien le cas de consulter au moins le bon sens 
de la ménagère, occupée du traditionnel pot-au-feu et de la confection 
des plats servis. — La réglementation nivelle tout, mais elle marche 
les yeux fermés, sans tenir compte des modestes nécessités de l'exécu- 
tion pratique. Empêcherait-elle les abus qu'elle prétend dominer ? Il 
est permis d'en douter ; au contraire , elle pourrait facilement provo- 
quer et le$ fraudes et les manœuvres du commerce interlope ; elle pour- 
rait dégér.érer en une source nouvelle de faveurs administratives, 
exercées mr un singulier terrain. Au lieu de la simplicité apparente 



i04 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

d'une règle uniforme, on n'obtiendrai: que des difficultés inextricables 
et des abus révoltants. 

Quand on prétend s'affranchir des traditions naturelles, celles-ci re- 
naissent sous des formes plus compliquées, avec la déperdition de 
forces en plus et l'utilisation de ressources en moins. 

Sans contredit, l'écat de siéjje, les exigences de la défense, la néces- 
sité suprême de la lutte prolongée et l'absence des arrivages ne per- 
mettent point de s'en tenir à l'application constante et rigoureuse des 
lois naturelles de la distribution et de la consommation. Mais ces lois 
ne s'effacent pas; elles constituent toujours un point central de gravité, 
vers lequel les écarts subis tendent à revenir. S'il est indispensable de 
déroger à ces lois, qu'on s'applique du moins à ne pas outrer les me- 
sures exceptionnelles, car moins on négligera l'action naturelle, cette 
vis medkatrix qui guérit bien des souffrances, mieux on s'en troavera. 
La taœe^ suivant la diversité des qualités, vaut mieux que la ration, et 
sera constituée d'une manière d'autant plus fâcheuse qu'elle tiendra 
moins compte, et de la diversité des besoins, et des différences inhéren- 
tes à la substance elle-même. II faut toujours en revenir là : le mieux, 
c'est de respecter la liberté du marché, quand on le peut : et, quaad on 
ne le peut pas, moins on s'en éloignera , et meilleur sera, d'une ma- 
nière relative, le résultat atteint. 

M. G. Grioiet. avocat, crovait aussi, il y a quelques jours, qu'il 
n'était nécessaire ni de rationner la population, ni d'établir aucun 
maximum. Il a changé complètement d'opinion à la suite d'uce con- 
versation qu'il demande la permission de rapporter. « Nous dînions, dit- 
il, sept ou huit Français avec un Mexicain, le général Arellano Le but 
de la réunion était une expérimentation de la viande conservée par le 
procédé de M. Wilson. La viande était d'un goût très-satisfaisait. Cha- 
cun ne tarda pas à exprimer son contentement et sa confîanci. Nous 
énumérioas nos approvisionnements, nos bœufs, nos moutons, et nous 
déclarions que Paris ne serait jamais pris par la famine. — Vous vous 
trompez, nous dit M. Arellano; si vous conservez quelques jours encore 
cette confiance, si le Gouvernement ne s'assure pas le plus tôî possible 
la plus grande partie des subsistances, s'il ne rationne pas dèsà présent 
la population, vous vous rendrez bientôt. Croyez-moi, j'ai Tecpérience 
des sièges. J'en ai vu huit ou dix. J'ai toujours assisté aux mêmes dé- 
ceptions, toutes les fois que les mesures les plus rigoureuses n'ont pas 
été prises sans retard. A Queretaro, nous avions unapprovisimnement 
imraens-2 ; il aurait dû suffire pour six mois au moins. Mais oi. eut trop 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIOUli: (RÉUNION D'OCTOBUK). 105 

(lec()n(iaiicc; ou laissa Taire. Les liaIjiLaîUs riches achelèrenl de Tories 
provisions de viandes et voulurent les sahir. Elles se corrompirent. Ils 
accumulèrent éj;alement les autres denrées dans des proporîions exces- 
sives. Le peu[)le fut bientôt sans subsistances. Nous vîmes des foules 
de malheureux mourir de faim sur la voie publique. C'est devant de 
pareils spectacles que les cœurs les plus fermes faiblissent. Quand on 
en est là, on ne tient pas loii[|temps. Évitez de pareilles calamités. Ra- 
tionnez-vous tout de suite. Ne permettez aucun (gaspillage, aucun appro- 
visionnement privé excessif. » 

M. Arellano, ajoute M. Griollet, avait dit ces choses d'un ton si ému 
que nous fûmes effrayés et persuadés. Tous ceux qui l'ont entendu 
comme moi trouveront que les mesures prises pour la conserva- 
tion de nos subsistances ne sont ni assez rifjoureuses, ni assez radi- 
cales. 

M. Robinot pense que, dans tous les temps et surtout dans ceux où 
nous sommes, il est bon de rappeler les principes, mieux encore de les 
appliquer : « La question des subsistances à Paris, bloqué pendant le 
siège, » et, spécialement, celle de la vente de la viande fraîche, ne sau- 
raient donc s'y soustraire. Mais il est inopportun d'exprimer des regrets 
de ce qu'ils aient pu être oubliés dans des jours récents qui ne nous 
appartiennent plus, et l'urgent est de s'en souvenir. 

M. Robinot appuie le système présenté par M. Jozon, parce qu'il 
tient encore compte de deux idées conformes aux principes : 

l"* En invitant tous les citoyens, sans les y contraindre, à aller s'ins- 
crire, pour se soumettre à un rationnement volontaire : si cette invita- 
tion pouvait être écoutée par tous, ce serait pour le mieux, puisque 
chacun, en connaissance de cause, aurait spontanément accepté une 
réduction nécessaire, indispensable, pour faire concorder la meilleure 
conservation des forces des défenseurs avec la prolongation la plus 
longue de la défense. 

2^ En maintenant les différences de prix suivant les qualités des mor- 
ceaux de viande offerts à la consommation. 

11 est juste que celui-là paye un prix plus élevé le poids rationné de 
viande de qualité supérieure qui lui est attribué, et que l'on puisse 
abaisser les prix des moyens et bas morceaux. 

La taxe qui viole les principes de libre concurrence, maintenue dans 
le système de M. Jozon, paraît difficile à éviter, en présence de 
l'Etat, devenu aujourd'hui seul détenteur des viandes sur pied. 

Par la taxe mobile, arbitraire^ si l'on veut, mise eu pratique eu 



^«6 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

même temps que des fourneaux à prix réduits ou gratuits, le détenteur 
unique de la viande fraîche, en fera une distribution meilleure qu'en 
iivrant les prix à la libre concurrence, conforme aux principes, mais 
qui, désormais, aboutirait à des spéculations très-probablement com- 
promettantes pour la défense et la délivrance de Paris bloqué ! 

M. Joseph Garnier ne saurait entrer dans l'examen d'aucun pro- 
cédé de rationnement : ils sont tous plus ou moins défectueux, et toute 
la question est dans la méthode et les soins avec lesquels ils seront pra- 
tiqués. Mais en vingt-quatre heures, même avec le système égalitaire. 
les abus, les faveurs, les subterfuges s'organisent, et ce qui paraissait 
bien au Comité et sur le papier devint détestable dans l'exécution, la 
panique aidant, avec la déraison du public (les masses plus exigentes 
qu'en temps ordinaires), avec l'impossibilité de régulariser les queues 
aux portes et la distribution des numéros d'ordre, avec les faiblesses, 
les colères et les préjugés des agents des mairies, des gardes nationaux 
qui les assistent, etc. 

C'est ainsi que la taxe, qui semble devoir être un élément d'ordre et 
de justice, ne peut pas être observée par les étaliers: les uns perdant 
la têtedans cette rapidité du service, au milieu de ces réclamations; les 
autres faisant semblant de la perdre pour confondre les prix et les qua- 
lités, en vue de combinaisons lucratives pour eux. 

M. Joseph Garnier a remarqué aussi que la taxe, loin de prévenir 
la panique. Ta plutôt suscitée. Sont ensuite venues les niaiseries des 
journaux et du public contre les accaparements ; et les marchands 
qui se sentaient menacés ont, en vingt-quatre heures, dégarni leurs 
boutiques da charcutiers, de comestibles et d'épiceries. 

Somme toute, il ne faut pas se faire d'illusions, et le comité des subsis- 
tances, pas plus que les commissions de rationnements par arrondisse- 
ment ne peuvent nous éviter les tiraillements, les désagréments et les 
privations inhérents à la situation. Mais combien un peu plus d'économie 
politique dans toutes ces têtes de journalistes, d'administrateurs, de mar- 
chands et de consommateurs, eût étéprofltable dans la circonstance ! 

QUESTION DES LOYERS. 

M. Bénard demande à la réunion la permission de l'entretenir un 
moment d'une autre question soulevée forcément par la situation dans 
laquelle se trouvent Paris et une partie de la France. 

Il s'agit de la question des loyers, à l'occasion de laquelle le Gouvcr- 



SOCifcTli D'i:-:COiNO:JlK PULlTlOUh (UKUNION D'OCTOBKfc;). 107 

iieiiicuL de ladéieiisc nalioiialc vient de rendre un décret pour prurooer 
de trois mois le terme écliu le l*"" octobre courant. 

M. IJénard pense, au ris(iue de passer pour socialiste, que la mesure 
aurait pu être autre et meilleure. Elle fait ia part trop belle aux pro- 
priétaires qu'elle cherche à [garantir contre toutes non-valeurs, et ne 
tient pas assez compte des difficultés inévitables et des nécessités impé- 
rieuses de la situation. 

Sans doute, le principe de la propriété doit être respecté en toutes 
occasions : la propriété est non-seulement la base de toute civilisation 
et de tout pro{;r.ès, mais elle est la source et la garantie de toute liberté. 
Mais, pour que la propriété soit respectée, elle ne peut rester à tout 
jamais privilégiée au-delà de toute expression. 

Depuis le commencement du sié^je, M. Bénard pourrait presque dire 
depuis le commencement de la guerre , la pluparL des travaux sont 
arrêtés, les travailleurs sont sans ouvrage, c'est-à-dire sans salaires, les 
employés sont remerciés, c'est-à-dire sans traitement, les marchands 
ne vendent plus, toute vie industrielle et commerciale a cessé. On ne 
produit plus que des engins de destruction. Chacun est obligé, pour 
vivre, d'entamer ses réserves, ses ressources, d'emprunter et d'avoir 
recours à Taide des uns et des autres. Notez que cette situation n'est le 
fait ni des uns ni des autres; loin d'en être la cause, ils en sont les 
victimes. 

Si Ton veut bien se rappeler que nous sommes tous solidaires dans 
la guerre que l'ineptie ou la trahison ont infligée au pays, que l'on 
nous demande à tous, riches ou pauvres, propriétaires ou locataires, de 
faire des efforts communs pour chasser l'ennemi, on reconnaîtra que 
nous devons tous en supporter solidairement les conséquences. Or, un 
ajournement de payement est loin d'être égal à une suppression de sa- 
laire^s, ou de traitement, ou de rentrées. Quand les trois mois seront 
écoulés, l'ouvrier, le boutiq'uier, l'employé, le négociant auront à payer 
intégralement le terme d'octobre en même temps qu'on leur deman- 
dera celui rie janvier. On n'aura fait autre chose qu'accroître l'impossi- 
bilité où est l'ouvrier de se libérer. 

Il y a là quelque chose, dit M. Bénard, qui froisse son sentiment de 
solidarité et de justice. Pourquoi le propriétaire, ajoute-t-il, serait-il 
seul à ne pas souffrir des malheurs de la patrie? Pourquoi ne serait-il 
pas solidaire de la mauvaise comme de la bonne fortune? Dans les 
temps prospères, il augmente ses loyers et il a parfaitement raison, il 
est dans son droit: ne doit-il pas le» réduire en temps de calamité? 
Et s'il ne le fait pas, n'est-il pas du devoir d'un gouvernement de siège 



ii<8 JOURNAL DES fXONOMISTES. 

d'Intervenir, pour répartir aussi exactement que possible, entre tous 
les citoyens, les cliarf^es que nous imposent les malheurs des temps? 

On objecte la loi, M. Benard le sait, on objecte la sainteté des con- 
trats; mais la loi est faite pour le cours régulier des événements 
humains, et nous sommes dans un état que l'on pourrait appeler un 
cataclysme national. Quant à la sainteté des contrats qu'on se rappelle 
que, mali^ré tous les contrats possibles, Téquipa^je en détresse, y compris 
les passa^jers, se voient strictement ratioimés quand les vivres viennent 
à manquer. 

On dira que nous sommes rationnés quant aux vivres et demandera 
s'il s'a{Tfit de rationner les fortunes ?.Non, il s'a^jit seulement de rationner 
les souffrances, de ne pas les laisser toutes à la charge des moins 
capables. 

Respectons la propriété en évitant toute confiscation, mais sachons 
lui imposer des charges qu'elle peut mieux supporter que ne le feraient 
la privation et le besoin. 

M. Benard termine en demandant s'il ne serait pas équitable de 
décréter que tous les fermages et loyers de maisons, magasins, terres, 
marais, etc., situés dans les lieux occupés ou assiégés par l'ennemi, 
seront diminués de moitié pendant toute la durée de la guerre, toutes 
les fois que les occupants pourrontjustifier du dommage qu'ils auront 
souffert. 

N'oublions pas que déjà les demandes se sont produites pour récla- 
mer la suppression complète de tout loyer : M. Benard pense qii'il est 
dû quelque chose à celui qui fournit un abri comme il est dû à celui qui 
fournit un vêtement ou de la nourriture, c'est pour cela qu'il a indiqué 
et indique seulement le chiffre approximatif de la moitié. N'oublions 
pas que pour beaucoup de travaillelirs l'atelier, le magasin, la boutique, 
les chambres à louer même, sont des outils, des moyens de production. 
Or, ces outils sont frappés d'improductivité, absolument comme est 
frappée la prairie que le sable de la Loire recouvre dans une inondation; 
la loi exonère dans ce cas le fermier, pourquoi ne pas étendre l'exoné- 
ration à tous les cas assimilables? 

M. J. Barbaroux , négociant , Serait volontiers d'accord avec 
M. Benard : il est, par sa situation dans les affaires, à la fois proprié- 
taire et locataire, et aux deux points de vue il ne trouve pas équitable 
que, dans un cas de force majeure, le locataire supporte seul l'effet des 
événements. Toutefois, son opinion ne serait pas aussi tranchée que 
celle de M. Benard, et il serait porté à croire que le dégrèvejnent ne 



SOnrjTl^. D'I'nONO^lIIÎ POi.lTIOnK (RI<.UNI0N D'OCTOBHE;. 100 

devrait être appliqué qu'aux locataires dont le commerce est atteint 
par l'effet du sié[îe, par exemple; en ce cas, le local fourni ne fonc- 
tionnant plus comme instrument de production, il est de toute justice 
que son propriétaire supporte au moins une partie de la perte. 

M. Hervienx combat le radicalisme de la proposition de M. Bénard. 
Les contrats sont faits pour être respeQ|,és : la (guerre ne peut être un 
prétexte pour les violer. Diminuer les loyers de moitié, ce serait faire 
profiter les locataires de la guerre aux dépens des propriétaires, qui en 
supporteraient seuls les charges. 

En ce qui concerne la deuxième proposition, plus modérée, M. Iler- 
vieux fait remarquer, d'abord, que le décret rendu par le Gouverne- 
ment provisoire donne satisfaction, dans une certaine mesure, au mal 
éprouvé. Ensuite, pour ceux pour lesquels il est insuffisant, pour le 
négociant dont le commerce est ruiné, et non simplement suspendu, les 
principes généraux du droit ouvrent une voie de salut. La force majeure 
est un mode de résolution des contrats prévu par le Gode civil, 
dans l'art. 1148. Cet article peut être invoqué par les locataires comme 
par les personnes liées par d'autres contrats. Les tribunaux ne l'appli- 
queront sans doute qu'avec une grande réserve; mais, enfin, si la force 
majeure est démontrée, la résolution pourra être obtenue, et le loca- 
taire se trouvera dans une position meilleure que celle où le placerait 
une réduction de loyer toujours trop faible pour sa situation. Le pro- 
priétaire lui-même préférera une résolution qui lui permettra de louer 
à d'autres locataires son immeuble, et de ne pas subir une réduction de 
loyer aussi arbitraire que ruineuse pour lui. 

M. Courtois, dit que lorsque la sécurité existe, la liberté absolue 
est reconnue comme le meilleur régime à adapter à la production. Le 
respect absolu de la propriété (y compris les contrats) est une des con- 
séquences les plus directes de cette liberté. 

Mais si vous amoindrissez dans ses bases- essentielles la sécurité, 
tout change. Aux principes absolus succèdent les expédients. Des 
prohibitions à la frontière appuient des monopoles; plus cette prohibi- 
tion s'étend comme application, se resserre comme territoire, plus les 
infractions à la liberté, à la propriété sont justifiées. Une ville inves- 
tie, surtout complètement investie comme l'est Paris actuellement, ne 
peut plus se gouverner par les principes absolus et ordinaires de la 
science; il faut procéder par expédients, par quotes mal taillées. 

Les sacrifices que certains ne voudraient pas consentir et auxquels 



110 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

on aurait droit de s'opposer en temps ordinaire, on les impose. Des 
mesures qui, par leur réglementation excessive, par le peu de compte 
qu'elles tiennent des [yoûts et des habitudes ou même du droit de cha- 
cun, seraient, à toute autre époque, des plus répréhensibles au point de 
vue de la science, sont admissibles pour une ville investie. 

Le communisme dans ce cas est l'idéal, comme la liberté absolue 
Test dans les cas ordinaires. C'est l'argument le plus formidable que la 
science économique puisse formuler contre la jf^ucrre. 

Celte dernière existant, et c'est la situation où se trouve Paris, il faut 
ei'trer résolument dans l'examen des conditions réglementaires qui font 
partie des servitudes qu'un siège impose aux habitants d'une cité. 

C'est pour cette raison que le préopinant approuve, à quelques 
légères modifications près, les idées présentées par M. Jozon sur la 
viande de boucherie^ et M. Benard sur les loyers. 

L'heure avancée ne permet pas de continuer cette discussion. 



BIBLIOGRAPHIE 



Voyages aériens, par MM. J. Glaisher, C. Flammarion, W. dk Fonvielle 
et G. TissANDiER. Un fort vol. grand in-8 de G20 pages. Paris, Hachette, 1S70., 

Les progrès de ragriculture, de la navigation et de l'hygiène publi- 
que sont liés à ceux de la météorologie; mais cette science, qui touche 
à toutes les autres, est encore bien peu avancée, et l'on ne peut espérer 
arracher à la nature les secrets qu'elle cache au sein des nuées voya- 
geuses, changeantes et intangibles qu'en plongeant dans ces nuées, en 
montant à l'assaut des météores. Nous avons aujourd'hui la faculté 
d'accomplir cette escalade k l'aide de l'aérostat que M. Glaisher appelle 
ajuste titre le moyen de transport dans la verticale. 

Il y a quatre-vingt-sept ans que les ballons sont inventés, et les sa- 
vants dédaignaient encore, il y a dix ans à peine, cet admirable esquif 
qui transporte l'expérimentateur au sein du laboratoire où s'engendrent 
les foudres et les vents. Ce délaissement tenait à deux causes, à la 
crainte du ridicule, et pour certains, il faut l'avouer, à la peur du 
danger. 

L'aérostation était peu à peu tombée au rang des tours de bateleur. 
Les savants, souvent timides et prudents, ne voulaient pas se livrer au 



BIBLIOGRAPHIE. 1!1 

mômo exercice que dos acrobates. En môme temps, on s'cxagc^rait énor- 
mément les risques. Quelques chiffres î\ ce propos feront justice do ces 
craintes cliimdriques. En 1807, on estimait que le nombre total des as- 
censions aérostatiques s'élevait h quinze mille. Ces quinze mille ascen- 
sions avaient amené le décès de quinze personne^, mais les deux tiers 
des accidents étaient dus à Vextrùme imprudence des aéronautes; depuis 
bientôt un siècle il n"y a eu qu'une demi-douzaine de voyageurs aériens 
qui aient trouvé la mort dans des circonstances qui n'auraient pu être 
évitées. On le voit, si un voyage aéronautique est plus dangereux qu'un 
voyage en chemin de fer, ou même en voiture, le péril n'est pas grand, 
et l'on ne court pas plus de risques en montant en ballon que, par 
exemple, en montant à cheval. 

Malgré tout, à peine comptait-on dix ou douze ascensions exécutées 
par des savants, quand l'Association britannique résolut de faire faire, 
par un de ses membres, une série d'ascensions scientifiques. Trois aé- 
rostats furent essayés successivement, et pas un seul ne put répondre 
au but que l'on se proposait. Mais on connaît la ténacité anglaise; 
sans se laisser rebuter par ce triple échec, l'Association trancha la dif- 
ficulté en faisant construire un ballon. 

C'est dans cet esquif que M. Glaisher, directeur de la division magné- 
tique et météorologique de l'Observatoire de Greenwich, a exécuté les 
plus importants de ses trente voyages aériens. 

C'est notamment dans ce ballon que, le 5 septembre 1862, M. Glai- 
sher, conduit par M. Coxwell, a atteint la plus grande élévation à la- 
quelle l'homme soit parvenu jusqu'à ce jour. Arrivé à 8,839 mètres, 
précisément à la hauteur du pic le plus élevé de la terre (1), le physi- 
cien s'évanouit; il serait bien probablement mort de froid et de suffoca- 
tion sans l'aéronaute; celui-ci, pourtant, .n'ouvrit pas sur-le-champ la 
soupape; ce ne fut que lorsqu'il sentit la peralysie le gagner à son tour 
qu'il se décida à redescendre. Le ballon était alors parvenu à une hau- 
teur que M. Glaisher évalue à 11 277 mètres, trente-sept mille pieds 
anglais ! 

La France,* la patrie des aérostats, où avaient eu lieu les grands 
voyages verticaux de Gay-Lussac et de Bixio et Barrai, ne pouvait point 
ne pas rentrer dans la lice que l'Angleterre venait de rouvrir. Notre pays 
n'a pas de puissante association comme l'Angleterre, mais la Société 
aérostatique et M. Gififard, l'illustre inventeur de l'injecteur, ont droit 
à la reconnaissance de la science pour l'aide qu'ils procurèrent aux vo- 
lontaires de Taérostation scientifique, MM. Flammarion, de Fonvielle et 
Tissandier. 

Si les Anglais ont eu l'honneur de s'élever à la plus grande hauteur, 
nos aéronautes ont eu la chance d'observer les phénomènes les plus re- 

(1) Le mont Gaourichnaka, dans l'Himalaya. 



/J2 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

marquahles. Autrefois, MM. Barrai et Bixio, lors do leur grande ascen- 
sion, avaient vu le thermomètre s'abaisser jusqu'à 40 degrés centi- 
grades au-dessous de zéro, au mois de juillet, 

Le 7 février 1809, MM. de Fonvieile et Tissandier ont constaté la 
contre-partie de cette anomalie; ils ont vu le thermomètre montera 
28 degrés au-dessus de zéro, à un kilomètre de hauteur; en môme temps 
leur ballon était emporté par un vent qui leur a fait parcourir 77 kilo- 
mètres en trente minutes; c'est le double de la vitesse d'un train ex- 
press, et les deux aéronautes ont voyagé avec la vélocité la plus grande 
que l'homme ait jamais atteinte. 

Si ce sont là les résultats numériques les plus frappants de ces voyages, 
on peut dire que chacun d'eux présente son intérêt spécial, et jamais nous 
n'avons lu un livre qui offre plus de variété. Il n'y a pas un lecteur, quels 
que soient ses goûts, qui ne trouvera un sujet intéressant pour lui dans 
cette publication absolument hors ligne. Le littérateur, avant tout, sera 
attiré parce steeple-chease intellectuel; philosophe, il aimera à com- 
parer les impressions diverses et diversement rendues des hardis voya- 
geurs : l'identité de certaines impressions et la divergence des autres 
est le plus intéressant sujet d'étude ; poëte, il sera charmé par la prose 
imagée et superbe de M. Flammarion ; et, après avoir été emporté par ce 
style épique, l'esprit sera détendu par la verve spirituelle et essentiel- 
ment française de M. de Fonvieile, le style nerveux, clair et concis de 
M. Tissandier. 

S'il y a dans les voyages aériens de quoi faire rire et de quoi faire 
peur, l'homme de science y trouvera le résumé de toutes les découvertes 
des aéronautes; il y apprendra les grandes lois de la nature qu'ils ont 
conquises à la science. Ces lois sont rendues saisissables par des ta- 
bleaux graphiques; il est malheureux seulement que deux des tableaux 
les plus importants aient été dénaturés par le dessinateur; l'erreur est 
d'une gravité telle qu'elle nécessiteraituncarton.Ceciestditbien entendu 
au point de vue de la science pure, et n'a aucun rapport avec les grandes 
compositions pittoresques aussi dignes de l'admiration de l'artiste que 
le texte l'est de celle du savant ou du littérateur. Ces dessins ont été 
composés par M. Albert Tissandier, qui, pour les faire, a plusieurs fois 
accompagné son frère. Ces estampes, où l'aérostat est l'objectif du 
sujet, où les nuages et les astres remplissent la scène, sortent absolu- 
ment de la banalité convenue, et ne sont pas un des moins précieux ré- 
sultats de ces pèlerinages vers la voûte azurée. Quinze diagrammes et 
cartes tirés hors texte, cent dix-sept dessins et six chromolithographies 
accompagnent splendidement ce livre, où tout est à admirer, depuis 
l'impression typographique, jusqu'à la pensée de l'écrivain. 

Charles Boissay. 



BIBLIOGRAPHIE 113 



DfiGLi OPERAI NEL SECOLO XIX, par P. Sbaivbaro. MilaD; Maglin. 3 vol- in-32. 

On sent on Italie comme en France, et plus que chez nous peut- 
être, le besoin d'une littérature populaire destinée à répandre 'dans 
toirtes les classes de la population les connaissances qui avaient été 
jusqu'à notre temps réservées aux lettrés, et, pour satisfaire ce besoin, 
on a entrepris à Milan la publication d'une Bibliothèque du peuple, com- 
posée de petits volumes à bon marché. 

M. P. Sbarbaro a contribué à cette bonne œuvre, en fournissant à 
la collection trois volumes , dans lesquels il traite de la condition 
morale et politique, du présent et de l'avenir des ouvriers du xix« siè- 
cle. 

Cet ouvrage se divise en neuf livres, dont nous allons transcrire les 
titres : i" les ouvriers et la révolution ; 2° les ouvriers et le progrès 
social; 3o les ouvriers et la richesse; 4o les ouvriers et le devoir; 5* les 
ouvriers et la religion; 6° les ouvriers et le problème social; 7^* les ou- 
vriers et la guerre civile; 8° les ouvriers et le patronat; 9° les ouvriers 
et l'association. C'est, comme on le voit par cet énoncé, un traité dans 
lequel sont observées et discutées , au point de vue général des ou- 
vriers, toutes les questions générales qui intéressent le plus la société 
de notre temps. 

Au fond, de quoi s'agit-il en ce moment pour l'Italie, comme pour 
toutes les sociétés issues de la civilisation gréco-romaine ? De passer 
d'un régime empirique et traditionnel à un régime scientifique et ra- 
tionnel; de changer non-seulement un grand nombre de lois et de cou- 
tumes, mais un nombre plus grand d'idées et de sentiments, — tâche 
longue et difficile. 

M. Sbarbaro expose aux ouvriers les conclusions de la science mo- 
derne qui les intéressent le plus. Ses doctrines nous semblent irrépro- 
chables : nous les professons presque toutes, et n'avons aucun motif de 
combattre ici celles même que nous ne partageons pas, comme celles 
qui occupent les livres iv et v. Nous ne pouvons qu'applaudir et dire : 
amen ! à la partie doctrinale de son ouvrage. 

Nous ne pouvons applaudir de môme à la forme qu'il lui a donnée. 
Cette forme nous semble hâtive, trop abondante et trop abstraite. Il 
semble que l'auteur s'adresse à des lettrés rompus aux discussions 
scientifiques, non à des hommes qui n'en connaissent pas le premier 
mot. Nous craignons que ce défaut nuise au succès que nous désire- 
rions à cette bonne œuvre. 

Cet ouvrage peut, en tout cas, être utile aux personnes qui se disent 
et se croient éclairées, bien qu'elles soient aussi ignorantes que les ou- 
vriers sur les matières qu'il traite. Ces personnes aiment la discussion, 
3« SÉRIE, T. XX. — 15 Octobre 1870. 8 



114 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

la citatiori do quelques auteurs, et, en Italie, une certaine abondance 
de développements. C'est ce qu'elles trouveront dans les volumes de 
M. Sbarbaro. 

Les livres destinés aux ouvriers exigent une forme plus ferme et plus 
brève, une suite de propositions bien claires par elles-mêmes, et ce- 
pendont bien liées, éclaircies par quelques exemples en style concis. 
Voilà ce qui convient aux ouvriers et à tout le monde. Mais autant il 
est facile de dire ce qui convient, autant il est difficile de le réaliser, 
surtout quand il s'agit d'exposer une science très-complexe. Combien 
d'écrivains se sont essayés dans ce genre de littérature, et combien peu 
y ont réussi 1 Aussi, est-ce une simple observation que nous faisons sur 
le livre qui nous occupe, non une critique. 

Nous devons louer l'intrépidité avec laquelle M. Sbarbaro aborde 
toutes les questions qui intéressent la société nouvelle, même celles 
qui sont encore le moins étudiées , et apporte toute franchise dans 
leur discussion. En religion, il arbore hautement le drapeau des uni- 
taires, que nous appelons en France protestants libéraux, ceux de tous 
les chrétiens qui prennent le plus d'intérêt à la civilisation moderne, 
et concourent à son œuvre avec le plus d'ardeur et de sympathie. 
Puisse M. Sbarbaro rencontrer en Italie (et chez nous aussi) un grand 
nombre de coreligionnaires 1 C'est un souhait que nous avons formé 
longtemps avant d'avoir lu son livre. 

On peut voir par là que, bien que ce livre soit adressé aux ouvriers, • 
il n'est pas spécial et s'adresse en réalité à tout le monde. Cela devait 
être, car il est impossible d'exposer les fonctions que remplissent cer- 
taines personnes dans la société^ sans exposer en même temps le mé- 
canisme de la société tout entière. La cité nouvelle est un tout dont 
les parties se lient et dépendent étroitement les unes des autres. M. Sbar- 
baro l'a très-bien compris, et c'est ce qui rendra son ouvrage intéres- 
sant peur les lecteurs de toute condition. Courcelle-Seneuil. 



Das ArmenweseNj etc. (L'organisation de l'assistance publique dans les divers pays de 
l'Europe), par A. Emminghaus, avec la collaboration, etc. Berlin, F. -A. Herbig^ 
1870. 1 vol. in-8 de 727 pages compactes. 

Nous considérons la théorie comme le couronnement d'un édifice 
scientifique. C'est par les faits qu'il faut commencer : on doit les 
recueillir comme les pierres dont on construira le monument. Notre 
savoir est basé sur l'observation , et cet axiome est vrai pour les 
sciences sociales comme pour les sciences physico-naturelles. Toute- 
fois, l'observation n'est pas chose facile, et c'est parce qu'elle est même 
très-difficile que nos progrès ont été si lents. 11 fallait d*abord ha- 



BIBLIOGRAPHIE. 115 

bituer l'œil h bien voir ot l'intelligence ;\ bien comprendre. — L'œil 
qui voit des spectres ou des revenants, et l'intelligence qui attribue 
h la nature des sauts et des bonds, ont encore leur dducation à faire. 
Les instruments d'observation formes, et l'on peut dire qu'ils le sont 
maintenant, il faut les faits. M. le professeur A. Emminghaus s'est 
chargé de nous les procurer pour l'une des branches les plus impor- 
tantes ^e l'organisation sociale, l'assistance publique. 

Pour ce but, M. Emminghaus s'est adressé à un certain nombre 
d'hommes compétents de divers pays, et leur a demandé à chacun son 
contingent. Il a ainsi réuni une série de monographies sur la législa- 
tion, la statistique et même les us et coutumes de l'assistance publique, 
en Allemagne, en France, en Angleterre, en Italie, en Suisse, en Bel- 
gique, dans les Pays-Bas, en Autriche, dans les pays Scandinaves, 
monographies souvent très-développées et paraissant très-complètes. 
M. Emminghaus s'est chargé de l'historique des principes généraux et 
de quelques monographies. 

A première vue, l'Allemagne semble favorisée dans ce travail. Mais, 
si on a consacré à ce pays un espace étendu, ce n'est pas parce que 
la plupart des auteurs sont Allemands, mais parce que TAllemagne se 
compose d'un certain nombre d'États, que, depuis des siècles, chaque 
État a légiféré en toute liberté , suivant l'impulsion qu'il recevait des 
circonstances locales, et que ces circonstances différaient souvent du 
tout au tout. 

On sait, en effet, qu'il y a en Allemagne des pays catholiques, des 
pays protestants et des contrées mixtes; qu'on y rencontre, pêle-mêle, 
de grands et de petits États, des républiques et des monarchies, des 
« puissances )^ maritimes et des contrées « essentiellement » agricoles 
ou industrielles. On comprend donc qu'un grand nombre de systèmes 
sont simultanément en vigueur, pour ainsi dire juxtaposés, de sorte 
que la comparaison devient aisée. Mais, nous le répétons, il n'est pas 
question seulement de l'Allemagne, presque tous les pays ont été étu- 
diés avec soin, et leurs systèmes exposés avec tous les développements 
nécessaires. Nous ne connaissons aucune autre œuvre semblable. 

On reconnaîtra donc avec nous que l'ouvrage de M. Emminghaus, 
auquel ont collaboré des hommes comme MM. de Baumhauer (Pays-Bas), 
Bodio (Italie), Bœhmert (Suisse), Grumbrecht (Hanovre), Kleinwaechter 
(Autriche), Lammers (Brème), Nessmann (Hambourg), Schwabe (Berlin), 
Varrentrup (Francfort), et d'autres tout aussi distingués, est une œuvre 
d'une grande importance, digne de l'attention de toutes les personnes 
qui s'intéressent au bien-être et au progrès des populations. 

Maurice Block. 



116 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 



L'empire des tzars, par iM. J.-H. Schnitzlkr. Paris et Strasbourg, Berger-Levrault. 

Tome IV, 1)50 pages in-8. 

Nous avons entre les mains le quatrième volume du grand ouvrage 
sur la Russie auquel le savant et laborieux M. Schnitzler consa^e déjà 
tant d'années, et dont il pourra dire fièrement: Exegi monumentum. Ce 
quatrième volume traite d'agriculture, d'industrie et de commerce, et 
entre dans tous les détails désirables. Nous croyons déjà l'avoir dit, 
M. Schnitzler est l'un des rares Français sachant le russe ; il peut, par 
conséquent, puiser à des sources fermées à la plupart des auteurs occi- 
dentaux. Aussi s'en donnc-t-il à cœur joie, au grand profit de la science, 
sans négliger, bien entendu, les sources les plus accessibles. 

M. Schnitzler ne se borne pas à étaler devant le lecteur une riche 
collection de faits, il tient à les lier en faisceau, à les commenter, à en 
tirer des déductions, à donner des conseils ; il veut que nous puissions 
lire son livre, non-seulement avec profit, mais encore sans ennui, et il 
y réussit. Nous aurions bien à discuter quelques-unes des opinions 
émises et peut-être même quelques chiffres, mais ce serait s'arrêter à 
des détails. Il est un point que nous voudrions cependant toucher en 
passant, parce que, avec M. Schnitzler, nous critiquerions peut-être les 
trois quarts des autres statisticiens, c'est le peu d'importance qu'on a 
l'habitude d'attacher à ia j^etite industrie. On ne parle que d'industrie 
manufacturière, bien qu'elle ne saurait embrasser l'ensemble de l'indus- 
trie, et que, dans certains pays, notamment en lîussie, elle soit très- 
inférieure en importance à la petite. Il est encore des personnes qui, en 
outre, s'imaginent avoir trouvé quelque chose de profond en prenant le 
produit net de l'industrie au lieu du produit brut, et divisent ce produit 
net par I'ensemble de la population, comme si une partie de cette même 
population n'avait pas déjà reçu sa part. Ou oublie que la différence 
entre le produit brut et le produit net renferme les salaires ! 

M. Schnitzler n'a pas commis cette faute, puisqu'il ne s'occupe que du 
produit brut; il abuse seulement un peu du mot manufacturière, h'\^n 
qu'il sache très-bien (voy. p. 437) la distinguer de l'ensemble de l'in- 
dustrie. En dehors de cette réserve et de quelques autres, nous pouvons 
recommander le nouveau volume de VEmpire des Tzars, sur lequel nous 
proposons d'ailleurs de revenir quand l'ouvrage sera achevé par la pu- 
blication du cinquième volume. Maurice Block. 



BIBLlOGRAPHfR. 117 



Le M\nouis ni; Pomral; psffnissi^ do sn vio publique, pnr Fp.\nc(sco Lut/. GoMnz, as- 
socié étranger de la Sociélé d'économie politique de Paris, député aux Certes de l'or- 
tu{jal. 1 vol. in-8. Lisbonne, imprimerie franco-portugaise. 

Il suffit do prononcer ou d'écrire le nom du marquis de Pombal. Peu 
de personnages ont joué, dans la politique de leur pays, un plus grand 
rôle que cet homme d'Etat, le cardinal de Richelieu du Portugal. Son 
ambition était d'en être aussi le Sully et le Colbert, et c'est comme 
disciple, à sa façon, de ces ministres et aussi des économistes du 
XVIII® siècle, que cette Revue aimerait à le juger. Le livre que M. F.-L. 
Gomez lui consacre est intéressant à ce point de vue, et rien n'est plus 
curieux que l'histoire du monopole de la Compagnie des vins du Haut- 
Douro, créée par lui et soutenue contre les résistances des hommes et 
des choses avec la violence incomparable et l'audace qui était le trait 
principal de son caractère. Jamais la doctrine de la protection ne 
rencontrera un tel fanatisme servi par une telle volonté. 

Nous laisserons M. Gomès lui-même exprimer ici, l'opinion définitive 
de son pays sur Pombal. 11 n'a pas été tenté de le surfaire, et peut-être 
le diminuerait-il plutôt, pour rendre hommage aux principes nouveaux 
de la politique et de l'administration des peuples. 

«Les grands hommes, a-t-on dit, ne sont que de puissants aveugles. 
La partie qu'ils jouent n'est pas la leur. Le résultat présent les éblouit; 
le souverain ordonnateur des choses les emploie, tout en décidant, dans 
son infinie sagesse, des conséquences dernières et en préparant les 
lointains contre-coups. Aucun, s'il en est ainsi, n'a été plus que le mar- 
quis de Pombal un puissant exemple, et n'a joué d'une manière plus 
complète une partie autre que la sienne. Croyant fonder, en Portugal, 
un gouvernement presque despotique, représenté par le roi, et ayant 
pour cortège la noblesse et le pays pour appui, il ne fit que déblayer 
la route par où devait s'avancer la bourgeoisie. Le gouvernement des- 
potique, son ouvrage, s'écroula dès que lui manquèrent les moyens san- 
glants par lesquels il avait été créé et soutenu. 

« Bien que son but fût mesquin et illusoire, il n'en est pas moins vrai 
que, pour y atteindre, il fallait surmonter d'immenses difficultés et en- 
gager une lutte avec les classes les plus puissantes. Ces difficultés, il 
les surmonta toutes par son génie, par son audace et' sa ténacité. Cette 
lutte, il la soutint seul contre la noblesse, le clergé, et cette redoutable 
Compagnie de Jésus, qu'il dompta. 

a Aussi son œuvre n'en est pas moins une des plus mémorables de l'his- 
toire, et mérite de prendre place à côté de celles de Richelieu et de 
Mazarin. La vraie grandeur manque toutefois à cet homme si extraordi- 
naire et si multiple. Sa gloire est éclatante, mais non sans tache. 



118 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

« Ee marquis de Pombal ne donna pas aux Portugais les institutions 
libérales dont ils jouissent; cela était contre ses intentions; mais il leur 
donna l'instruction publique, il effaça les absurdes différences de 
classes qui existaient parmi le peuple, il éleva la bourgeoisie, parle 
mérite, jusqu'à l'unir à celte noblesse qui s'en croyait séparée par un 
abîme; il émancipa le pays du joug du clergé, il en extirpa le fanatisme 
et les superstitions, et prépara enfin la liberté, en créant toutes les 
conditions qui y mènent. Mais de quels moyens se sert-il pour parvenir 
à la réalisation de ses vastes desseins! il emploie tous les artifices, 
môme les plus vifs et les plus iniques, tels que la calomnie, la cruauté 
et la corruption. Sectaire de Machiavel, tous les moyens lui sont bons 
du moment qu'ils conduisent au but qu'il se propose. 

« Bon administrateur, mauvais politique,Pombal ne fut pas toujours un 
heureux législateur. Non qu'il manquât d'originalité, mais parce qu'il 
se laissa trop souvent entraîner par les Golbert et les Sully. Il copia et 
il introduisit dans son pays les lois les plus contraires à la liberté et à 
l'activité de l'homme, et les soutint par la terreur. Lorsqu'il lui arrivait 
de sortir de cette ornière de l'imitation, il laissait voir toute la hauteur 
et l'étendue de ses vues. Le Portugal et les colonies lui doivent quel- 
ques lois civiles d'une grande sagesse et très-conformes à l'égalité. 

« Sous le rapport de l'administration, le marquis de Pombal rendit à 
son pays les plus remarquables services. 11 fonda une administration 
financière puissante, probe, simple et efficacement surveillée par les 
tribunaux qui constituaient la centralisation. Quant aux autres bran- 
ches de l'administration, il n'y en eut aucune qui ne sentît les effets de 
sa main puissante; toutefois, son œuvre demeura inachevée. 

« Comme citoyen, le marquis de Pombal était un vrai patriote. Il aimait 
le Portugal et désirait sa grandeur autant que la sienne. Sa politique 
extérieure atteste parfois l'aveuglement de son patriotisme ; toute son 
administration montre son zèle ardent et infatigable pour la prospérité 
de son pays. » Paul BoiiE^iu. 



CHRONIQUE ftCONOMlOOE. ])9 



CIIUOIVIQUE ÉCONOMIQUE 



Sommaire. — Investissement de Paris. —Vulgaires instincts du roi Guillaume et de 
M, deHisraark. —Visite de M. Jules Favre à ce dernier : Arrogantes propositions 
qui lui sont faites. — Ajournement des élertions pour l'Assemblée constituante et des 
élections municipales. - Le parti de la commune. — La tenue de Paris pendant le 
siège. — Visite du général Burnside aux chefs prussiens et aux membres du gouverne- 
ment de la défense. 
Décrets d'ordre public et administratif. —Délégation du gouvernement à Tours. — 
Communications en ballons. — Suspension du Conseil d'État et nomination d'une 
Commission provisoire. —Suppression de la direction de l'Assistance publique. — 
Suppression de la division de la presse au ministère de l'intérieur. — Suppression du 
cautionnement des journaux. — Commission pour étudier la réorganisation judiciaire. 
— Commission pour étudier les questions relatives à l'enseignement à Paris. — Res- 
ponsabilité des fonctionnaires par la suppression de l'article 75 de la Constitution de 
Tan VIII. — Mesures relatives à l'alimentation : rétablissement de la taxe du pain; — 
création d'une Commission des subsistances ; — rationnement de la viande ; — réqui- 
sition des blés. — Taxe de la viande de porc. — Fabrication du charbon. 
Autres décrets d'intérêt économique et financier : Décret sur l'armement par l'appel à 
l'industrie;— sur une assurance pour le siège ; — sur les droits des cotons entre 
Dunkerque et Schlestadt ; — sur le délai accordé pour les loyers, les hypothèques 
et les effets de commerce. — Répartition des contributions indirectes, fixation des 
centimes additionnels. — Taxe sur les absents de Paris pendant le siège. — 
Minimum de remboursement par les caisses d'épargne. -- Augmentation de l'intérêt 
des versements anticipés pour l'emprunt et des bons du Trésor. 

Paris est investi depuis près d'un mois. Le roi Guillaume, M. de Bis- 
mark et leur entourage, enivrés par le succès de leurs armées, n'ont pas 
compris le magnifique rôle qu'ils avaient à jouer, pour le triomphe de 
la civilisation, pour l'honneur de la morale, et dans l'intérêt bien en- 
tendu de la Prusse. Ils ont obéi à des instincts de soldats vulgaires : le 
roi croyant (il le dit du moins) remplir une mission divine! M. de Bis- 
mark, débordé par les efiéts de sa politique sans principes et sans 
scrupules, tous deux instruments d'un nationalisme inintelligent et fé- 
roce, coalisé d'une part avec le militarisme féodal , d'autre part avec 
l'universiLarisme des docteurs, le tout déguisé sous le nom de panger- 
manisme et ne pouvant manquer de produire, quoi qu'il arrive, le 
despotisme pour les diverses parties de la nébuleuse patrie allemande. 

Supposons l'hypothèse des malheurs continus de la France; suppo- 
sons le roi Guillaume à Paris passant des revues sur les boulevards, 



ilO JOURNAL DES ECONOMISTES. 

soumettant la population k toutes les insultes; supposons M. de Bis- 
mark dictant triomphalement ses conditions au nom de la force, 
eh bien ! est-ce que tout cela exonérera leur triste mémoire des malheurs 
que leur or{;ueil aura occasionnés à ldFrance,àrAlIemaji;-ne, à l'Europe, 
à la civilisation? Victorieux ou vaincus, ils sont condamnés à être 
maudits. 

— Les collé(jes électoraux devant élire l'Assemblée constituante, con- 
voqués pour le 16 octobre par un décret du 8 septembre, ont été ensuite 
convoqués pour le 2 octobre. 

Mais, peu de jours après, on reconnaissait l'impossibilité mîitérielle de 
procéder à l'exercice des droits électoraux, et le Gouvernement ajournait, 
le 23 septembre, les élections de l'Assemblée nationale. Dans l'intervalle 
M. Jules Favre se rendait au camp prussien afin de faire préciser par 
M. de Bismark des propositions quelconques pour mettre fin à cette af- 
freuse tragédie, maintenant que l'empereur qui avait fait la guerre dans 
un intérêt dynastique avait disparu, et pour demander en même temps un 
armistice pendant lequel la France pourrait élire une Assemblée consti- 
tuante, laquelle aurait qualité pour traiter avec le roi de Prusse qui affec- 
tait de ne pas considérer le Gouvernement de la défense nationale issu du 
4 septembre comme suffisamment régulier. A la démarche pénible et 
méritoire de M. Jules Favre, M. de Bismark et le roi Guillaume répon- 
dirent par des propositions hautaines et exorbitantes : la prise de l'Al- 
sace et de la Lorraine par droit de conquête, sans même consulter les po- 
pulations, et, comme condition préalable d'un armistice, l'occupation des 
places assiégées, la garnison de Strasbourg prisonnière de guerre, et le 
fort du Mont-Valérien. Le noble et touchant récit de M. Jules Favre a 
fait verser des larmes à toute la nation et a certainement dû produire en 
Europe un effet favorable à la cause de la France. 

A partir de ce moment, les travaux de défense ont pris les plus 
formidables proportions; la garde mobile et la garde nationale se sont 
préparées par des manœuvres incessantes ; Paris est devenu un vaste 
camp ; les remparts se sont couverts de canons; les forts se sont remplis 
de projectiles , et, d'autre part, on a pu nous annoncer que la France s'ap- 
prête sur plusieurs points à seconder efficacement la Capitale. Tout cela 
a tenu en respect, jusqu'à présent, l'armée d'invasion qui forme un 
vaste cercle d'investissement en avant des forts. Depuis quelques jours 
S. M. Guillaume trône à Versailles, dans le palais de Louis XIV ! 

Divers symptômes donnent à penser que le temps, la réflexion, les 
plaies d'automne qui commencent, et le désir qu'ont ses soldats de re- 



CHRONIOUR f.CONOMIQUR. 12l 

voir leur famille et mettre de l'ordre h leurs affaires, influent peu à peu 
pour calmer la première ivresse; il faut aussi faire entrer en lif^ne de 
compte ro|)inion jxibliquc en Aljema};ne, fort surexcitée sans doute 
aussi, mais qui n'est pas sans calculer combien il en coulera en hommes, 
en privations et en misère ultérieure pour continuer à humilier la 
France. Il y a eu des manifestations qui ont eu du retentissement : une 
belle lettre de M. Simon, de Trêves, les articles dans V Avenir de Berlin, 
de M. Jacnby, membre du Parlement, que les autorités militaires ont 
fait enfermer à la prison de Kœni[jsberg, et d'autres sans doute qui ne 
nous sont pas parvenues. 

Quoi qu'il en soit, au moment où nous écrivons, on parle de combi- 
naisons moins dures indiquées à M. le général Burnside, qui se serait 
donné la noble mission de préparer des propositions d'arran^f^e- 
ment. 

Un décret du 18 septembre convoquait les électeurs de Paris le 28 sep- 
tembre pour l'élection d'un conseil municipal; mais la masse de l'opi- 
nion publique s'est prononcée pour l'ajournement, malgré les orateurs 
des clubs, seul spectacle resté ouvert à Paris. Nonobstant la tentative 
d'un parti extrême qui aurait voulu l'élection d'une Commune, à la 
manière de 93, laquelle aurait sauvé la patrie en mettant le Gou- 
vernement du 4 septembre à la porte , la population n'ayant pas 
secondé ce mouvement, il a abouti à une manifestation avortée de 
quelques bataillons de la garde naiionale venus en armes le 8 octobre sur 
la place de l'Hôtel-de-Ville, et éconduits avec quelques bonnes paroles 
des membres du Gouvernement. 

A cela près, la tenue de Paris a été jusqu'ici très-remarquable. Il y a 
bien eu encore divers cas d'espionophie, la panique des signaux aux fe- 
nêtres, quelques arrestations arbitraires ou quelques visites domiciliaires 
irrégulièrès par des gardes nationaux ne connaissant pas la limite de 
leurs droits ou par de prétendus comités de surveillance; mais il ne 
faut pas oublier que nous sommes au sein d'une population en armes, 
surexcitée par le bruit du canon des combats qui sont livrés aux avant- 
postes et par les anxiétés de la lutte suprême qui se prépare. 

— La question des subsistances s'empare des esprits aussitôt que celle 
de la défense vient à les abandonner. Nous y consacrons un article 
spécial de notre coUoborateur, M. de Molinari, celui de tous les publi- 
cistes qui l'a le mieux traitée dans la presse et qui, doué aussi de toutes 
les qualités du reporter, est allé entendre ce qui s'est dit dans les réu- 
nions publiques. — La Société d'économie politique a également pris 



122 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

cette question pour sujet d'entretien dans la dernière réunion (v. p. 77 
et p. 94). 

Nous devons donc nous borner ici à rappeler les nouvelles mesures 
prises par le Gouvernement. 

Un décret du 21 septembre rétablit provisoirement à Paris la taxe 
du pain, à partir du 23 septembre. 

Il est à remarquer que, mieux calculée, elle n'a pas découragé les 
boulang^ers, et que la panique ne s'en est pas suivie comme pour la 
viande de boucherie et la charcuterie. Il est vrai de dire que le public 
a le sentiment d'un approvisionnement suffisant pour une plus longue 
période de temps. 

Un décret du 27 septembre a constitué à l'Hôlel-de-Villc une Com- 
mission des subsistances (1) qui nous paraît un rouage inutile et doit 
amener de la confusion, si elle fonctionne, entre les actes de la mairie 
de Paris et ceux du ministère du commerce. 

Un arrêté du ministre du commerce et de l'agriculture fixe, à partir du 
20 septembre, à 500 bœufs et 4,000 moutons par jour, la viande mise à 
la disposition du public. Cette viande doit être vendue au détail par les 
bouchers qui se feront inscrire aux mairies, au tarif établi par la taxe. 
Les bouchers seront desservis par leur abattoir respectif. 

Un décret du 29 septembre fait réquisition de tous les blés et farines 
existant dans l'enceinte de Paris, à l'exception de ceux ayant le caractère 
de provision de ménage. — Le prix sera payé aux détenteurs, en pre- 
nant pour base le prix moyen résultant des mercuriales de la première 
quinzaine de septembre. Les détenteurs sont tenus de faire la déclara- 
tion dans les quarante -huit heures au ministère du commerce. 

Un arrêté du ministre du commerce du 29 septembre établit la taxe 
de la viande de porc, à partir du 1®^ octobre . — A dater de ce mo- 
ment nous venons de le dire, et grâce aux menaces dirigées contre 
quelques charcutiers, les boutiques de ces derniers se sont trouvées dé- 
garnies. 



(1) Composée de neuf Membres : MM. Jules Simon, Jules Ferry, Gam- 
betta, Picard, membres du gouvernement; M. Etienne Arago, maire de 
Paris, M. Magnin, ministre du commerce ; M. Gernuschi, « écono- 
miste ; » M, Sauvage, directeur du chemin de l'Est ; Littré, membre de 
l'Institut, qui s'est trouvé absent, et qui a été remplacé par M. A. Cochut, 
bien connu comme publiciste économiste. M. Anatole Dunoyer, fils de 
l'illustre Gh. Dunoyer, remplit les fonctions de secrétaire de cette 
commission. 



CHRONIQUE ÉCONOMIQUE. 123 

Le charbon s'est également raréfié, les prix ont haussé, et le f^ou- 
vernement a fait annoncer (29 seplembni) qu'on allait instaMer des 
charbonneries pour transformer en charbon une partie des arbres coupés 
aux boisdeBoulo[i^ne et de Vincennes. 

— Nous continuons h enrefi^istrer les mesures ayant un caractère éco- 
nomique prises par le Gouvernement de la défense nationale. 

Un décret du 10 septembre institue une Commission de l'armement 
par le concours de l'industrie privée. Un autre décret du 10, concer- 
nant le ministère des travaux publics donne force d'exécution à 
ses opérations, et ouvre un crédit de 10 millions à cet effet. — L'opinion 
publique demande impérieusement en ce moment ce qui est résulté de 
cet appel à l'industrie privée. 

Un décret du 15 septembre autorise d'urgence la constitution 
d'une société d'assurances mutuelles , mobilières et immobilières, 
contre les pertes matérielles causées par le siège de Paris. 

Sur la demande des filateurs de coton du Nord, un décret du 
19 septembre étend à la frontière de Schlestadt à Dunkerque, l'abro- 
gation de la surtaxe de 3 fr. 60 sur les cotons en laine importés sur la 
frontière entre Nantua à Schlestadt. 

Un décret du 30 septembre accorde un délai de trois mois aux loca- 
taires du département de la Seine, qui déclareront être dans la néces- 
sité d'y recourir pour le payement du loyer échéant le 1" octobre, et 
pour les termes précédemment échus. 

Un décret du 3 octobre établit que la suspension des prescriptions 
et péremptions en matière civile pendant la guerre s'appliquerait aux 
actes hypothécaires. — Un décret du 9 octobre réglemente le précédent. 

Un décret du 11 octobre proroge d'un mois le délai relatif aux effets 
de commerce, à compter du 14 octobre, accordé par la loi du 13 août 
et le décret du 10 septembre. 

— Plusieurs décrets financiers ont aussi été rendus depuis un mois. 
Un décret, du 13 septembre, établit que les contingents assignés 

pour 1871 aux départements, en vertu de la loi des finances du 27 juil- 
let 1870, dans les contributions directes, seront répartis par les préfets 
entre les arrondissements et les communes, d'après les bases de la ré- 
partition de 1870. Le même décret pourvoit à la fixation des centimes 
additionnels, de la valeur de la journée de travail servant de base à la 
taxe personnelle et à la taxe des prestations, et de la taxe municipale 
des chiens. 



124 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Un décret du 17 septembre, considérant qu'il n'est pas juste que 
les habitants qui se sont éloif^nés de Paris soient affranchis des char^yes 
qui résultent de l'état de siéfje, établit, sur les loyers au-dessus de 
600 fr., une taxe mensuelle qui sera perçue par les percepteurs, et qui 
cessera à partir de la levée de l'état de sié^^e. 

Un décret du 17 septembre établit qu'en présence des empêche- 
ments de force majeure qui se produisent « et subissant la nécessité 
léguée par le gouvernement impérial », les demandes de rembourse- 
ment de fonds des caisses d'épargne, exigibles à partir du 22 septembre, 
ne seront provisoirement acquittés en espèces que jusqu'à concurrence 
de 50 fr. par livret; pour le surplus, les déposants auront droit, s'ils le 
demandent, à un bon du Trésor à trois mois et portant intérêt à 5 0/0. 

Un arrêté du ministre des finances, du 27, porte de 5 à 6 0/0 la bo- 
nification accordée aux versements anticipés sur les termes de l'emprunt 
de 750 millions. Les bons du Trésor à un mois recevront un intérêt 
de 5 0/0; ceux à deux mois, 5 1/2 0/0 ; ceux de trois mois à un an, 
6 0/0. 

— Nous récapitulons maintenant les décrets d'ordre politique et 
administratif qui ont été rendus depuis un mois : 

Le 18 septembre, en prévision de l'investissement de Paris, le Gou- 
vernement a envoyé, à Tours, une Délégation pour relier les efforts 
des départements (1). Celle délégation n'a envoyé de ses nouvelles que 
le 6 octobre. Pour la compléter, M. Gambetta est courageusement parti 
le 8, dans un ballon qui est allé tomber à Epineuse, près Montdidier 
(Somme), non sans avoir couru le danger des balles prussiennes. 

Les ballons sont venus en aide aux assiégés, et dès les premiers jours 
on songea au service qu'on pourrait en tirer pour communiquer avec 
les départements. — Un décret du 26 septembre autorise l'administra- 
tion des postes à transporter par la voie d'aérostats montés des lettres 
ordinaires à la destination de la France, de l'Algérie et de l'étranger, 
ainsi que par la voie des ballons libres et non montés des cartes-postes, 
moyennant un affranchissement de 10 centimes. Déjà plusieurs départs 
se sont effectués. 

U n décret du 15 septembre suspend les fonctions du Conseil d'État, 
en attendant la révocation de ce Conseil par l'Assemblée nationale, et 



(1) Composée de MM. Crémieux, Glais-Bizoin, membres du Gouver- 
nement, du vice-amiral Fourichon, ministre de la marine , et de 
M. Laurier, secrétaire du ministre de l'intérieur. 



GHKOiNIQUE ÉCONOMIQUE. 125 

inslilue une commission provisoire de 8 conseillers, 10 muîlres des re- 
quêtes et 12 auditeurs , pour expédier les affaires administratives ou 
conlenlieuses ur};entes. 

Un décret du 19 septembre a abrogé le fameux art. 75 de la Gonsti- 
lutiaii de l'an VIII et toutes autres dispositions des lois [}énérales 
ayant pour objet d'entraver les poursuites diri[jées contre les fonction- 
naires publics de tout ordre. 

Un décret du *29 septembre a supprimé la direction de TAssistancc 
publique.. Cette administration est placée sous l'autorité d'un conseil 
des hospices, dont les arrêtés seront exécutés par un a[jent général. 

Un décret du 29 septembre supprime la division de la presse au 
ministère de l'intérieur, instrument de, police et d'entraves sous le ^ou-» 
vernement précédent, et ne maintient qu'un bureau de la publicité, 
avec mission de s'occuper de la statistique, des archives et des collec- 
tions, de la publicité avec la presse française et étran[Tère. 

Un décret du 10 octobre abolit le cautionnement des journaux, qui 
ne pourra cependant être retiré qu'après la (guerre. — Voilà à peu près 
la liberté de la presse reconquise : espérons qu'elle durera plus qu'en 
1848. 

Un décret du 18 septembre 1870 institue une Commission pour 
étudier l'organisation judiciaire, et préparer un travail qui sera soumis 
à l'Assemblée constituante. Mais peut-il être bien question, en ce mo- 
ment, de songer à une nouvelle organisation de la magistrature? 

Nous ferons la même remarque pour la nomination, par le maire 
de Paris (l®'" octobre), d'une grande commission chargée d'examiner 
« toutes les questions » se rattachant à renseignement communal à tous 
les degrés. 

Paris, ii octobre 1870. 

Joseph Garnier. 



126 



JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 



Bulletin bibliogra-phique 



Annuaire commercial des trois 
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aux points de vue pratiques de l'a- 
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le cadastre et les abornements gé- 
néraux, avec recherches histori- 
ques sur la constatation de la con- 
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jours, in-8, 137 p. et 4 pi. Nancy, 
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la science, son passé, son présent, 
son avenir, ou D'oii venons nous? 
etc.traduitde l'allemand par le D"" 
Ch. Lelourneau, orné de nombreu- 
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d'une Notice sur le canal de Suez. 
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et les tabacs algériens. In-8, 32 p. 
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JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 



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Lelièvre (Matth.)- Un mission- 
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18 Jésus, 433 p. Meyrueis. 

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tion des laines sons le régime des 
traites de 18130 ; in-8, 27 p. Nancy, 
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cultivateurs de l'Olivier pacifique. 
Prière au roi de Prusse. Prière à 
l'Empereur. Epitre à VOpiuion na- 
tionale. 2*^ édition; in-8, 15 p. La- 
chaud. 

MoisOD {M'^^) . Lamission des femmes 
en temps de guerre, ln-18 Jésus, xi- 
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Nicolle (P.-V.). Pétition adressée 
au Sénat. De quelques modifications 
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43 p. Dentu. 

Renard (L.). La France agricole 
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République (H) des temps nouveaux 
selon le plan de la Confédération 
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3 colonnes, 4 p. Madré. 

Ribbe (de). La corporation des 
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imp. Martel. 

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Œuvre des planteurs-cultivateurs 
de rOlivier pacifique. In-8, 13 p. 
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Paris et le Crédit foncier. In-8, 32 p. 
P. Dupont. 

WoRMS (Emile^i. I^es rapports du 
droit pénal avec Véconomie politique. 
(Mém. lu à l'Académie des sciences 
morales et politiques). In-8, 24 p. 
Cotillon. 



Le Gérant : Paul BRISSOT-THIYARS. 



Paris — Imprimirie A.. Tarent, rue Mons:eur-lc~Prince, 31. 



JOllUNAL 



DES 



ÉCONOMISTES 



L4 GUERRE ET LA RÉVOLUTION 

NÉCESSITÉ d'une RÉEORME DANS NOS MOEURS PUBLIQUES. 



I 



Il serait trop commode de constituer Napoléon III le bouc émissaire 
de tout ce qui nous arrive et de vouloir nous déchar^jer de toute res- 
ponsabilité sur le souverain, non moins téméraire qu'incapable, qui, du 
jour au lendemain, a mis la France à deux doig^ts de sa perte, sous le 
plus frivole des prétextes; mais, en outre, cela serait extrêmement 
dangereux pour la nation qui, par une coupable pusillanimité, avait 
confié le soin de ses destinées à ce souverain. Aussi, bien qu'au moment 
où paraît cette étude, tous les esprits aient pour unique préoccupation 
la défense nationale, commandée au besoin par Finstinct primitif de la 
conservation, il n'est pas trop tôt pour commencer à aborder la série de 
récriminations motivées que provoque une catastrophe inouïe. Était-elle 
fortuite et imméritée, si à coup sûr elle était imprévue ? Il faut au 
moins qu'elle nousserve à quelque chose, que surtout nous fassions, en 
toute humilité, notre examen de conscience et que, comprenant com- 
bien la cause et l'effet de ce désastre sont logiquement enchaînés, nous 
en rendions le retour impossible à tout jamais. Il faut que, nous recueil- 
lant avec franchise, nous fassions profiter les générations futures des 
enseignements de notre douloureuse expérience. Nous achetons cher, 
tous tant que nous sommes, le droit de parler haut et ferme, et nous 
devons le faire. Sans doute. Napoléon III n'a su exploiter que les mau- 
vais instincts de la multitude et, s'appuyant sur les ma;ises (iOiumc ii 
3*^ stKiE, T. XX. — lo novembre i87U. D 



130 iOUKNAL DlilS P.C()NO:.IlSTËS. 

(lisait), s'est attaché à déprimer la classe moyenne. Sans doute, son sys- 
tème politique est {yéncralement coiidanmable. Mais aussi la classe 
moyenne nVt-elle a'ucune faute à se reprocher et nos mœurs politi- 
ques sont-elles de nature à n'encourir aucun blâme? C'est ce que je me 
propose d'examiner, non dans un traité philosophique ex 'professa sur- 
la matière, mais dans une simple ébauche, née des douloureuses anxiétés 
qui nous absorbent depuis plus de quatre mois, — c'est-à-dire en 
soumettant aux lecteurs les critiques que suggèrent soit quelques-uns 
des faits qui se sont passés durant cette terrible période, soit quelques- 
uns des abus qui me paraissent s'y rattacher plus ou moins directement. 
Le sujet ne saurait être épuisé ni dans un seul article, ni par un seul 
des collaborateurs du Journal des économistes^ attendu que ce grave 
sujet est malheureusement immense et varié. 

Déjà, indépendamment des chroniques de notre rédacteur en chef, qui 
n'a pas voilé un instant le drapeau de l'économie politique dans cette 
terrible circonstance, la tâche est commencée. M. Ambroise Clément a 
ouvert, par une excellente dissertation sur la guerre {livraison d'août), 
la série d'articles que réclame la troisième invasion étrangère qu'ait 
eu à subir notre pays en un demi-siècle à peine. Ensuite, M. Frédéric 
Passy a r -produit, en le faisant précéder d'une saine introduction, un 
article déjà ancien d'un regrettable pubiiciste, sur le point de départ 
élémentaire de la politique internationale {livraison de septembre); le 
constant ami de la paix n'a pas manqué de faire très-judicieusement la 
distinction entre les gouvernants et les gouvernés, au point de vue de 
leurs intérêts respectifs, comme ne l'ont que trop mise en lumière, 
durant la guerre actuelle, les opinions manifestées par les uns et par 
les autres. Enfin M. de Molinari a exposé la question capitale de l'ap- 
provisionnement de i'aris pendant le siège, que la Commission des sub- 
sistances ne semble point avoir bien engagée, dès le début, et qui a été 
discutée dans les deux dernières réuuions de la Société d'économie poli- 
tique.— Notre savant collaborateur a, d'ailleurs, développé, avec une per- 
sistance et une vigueur d'argumentation dignes d'un plus grand succès, 
la théorie irréprochable du « rationnement par la cherté» de cette partie 
delà population qui a des ressources pour payer les subsistances, l'autre 
partie étant nourrie par l'Ktat, ainsi que le commande la plus stricte 
équité. C'était le moyen de résoudre mathématiquement le problème des 
subsistances au mieux des intérêts de la défense nationale; mais le public 
est tellement récalcitrant àFégard des considérations économiques, tel- 
lement imbu de sentiments mal à propos égalitaires, qu'une fois de plus 
la veiité a eu tort, liièuic ùaub dcb régions gouvernementales. A coup sûr, 



LA GUKKKF, IX DÉVOLUTION L1 NOS ftlOhUKS l'fJKLIOUKS. 131 

il y a, au l'oiifl de la répii};nancc populaire, une coiifusiori ref^rctlable en- 
tre la silualion (trop souvent méritée) de ceux qui vivent de la charité 
publique, en temps ordinaire, et la situation simplement anormale, 
comme tout ce qui se passe depuis l'investissement de Paris, de ceux 
qui, privés des moyens de vivre de leur labeur quotidien et générale- 
ment absorbés par les exijyences de la défense de la jjlace, doivent voir, 
dans rinlérct même de cette défense, leur subsistance assurée par un 
moyen quelconque ; cette dernière situation n'a rien que d'honorable 
et pouvait braver l'inévitable publicité, qui cependant l'a encore com- 
pliquée. A.-t-on eu la même délicatesse d'appréhension à l'éfjard du sa- 
laire quotidien de 1 fr. 50, alloué à chaque ^,'dvde national déclarant 
n'avoir pas d'autres ressources que son travail? 11 y a quelques motifs 
d'en douter. Même dans une ville assiérj^ée par un redoutaijle ennemi, 
l'intérêt cesse trop rarement d'être le mobile prédominant des actions 
des citoyens. A bien peu d'exceptions près, dans le commerce alimen- 
taire, le patriotisme a complètement disparu sous l'instinct d'un é^^oïsme 
impérieux. 

Je viens, à mon tour, aborder résolument quelques-unes des difficul- 
tés que va présenter la situation intérieure, aussitôt que la situation ex- 
térieure sera dégagée, en me plaçant uniquement au point de vue du 
rapport entre la guerre et la révolution de 1870, d'une part, et nos 
mœurs publiques, d'autre part. 



II 



J'arrive beaucoup trop tard, parmi les publicistes qui ont écrit sur 
cette guerre, pour ne pas me borner à constater que je me range au 
nombre de ceux qui voient, dans les grandes infortunes que la France 
subit, une expiation de l'abaissement moral auquel elle s'était laissé 
aller, avec la plus déplorable et la plus aveugle complaisance. Cette 
doctrine, qui s'est fait jour de divers côtés, me paraît seule de nature 
à donner l'explication d'une accumulation de désastres qui, autrement, 
serait tout à fait inexplicable; elle n'est, d'ailleurs, point exclusive de 
«cette chasse imbécile à l'homme, dont la loi de conservation fait, en ce 
moment, un devoir sacré à des êtres séparés de l'état sauvage par quatre 
mille ans de civilisation, «suivant une énergique expression de l'auteur 
du poëme émouvant sur Les cuirassiers de Reichshoffen. Au contraire; 
mais, de même qu'aucune guerre ne semblait juste à Carnot que si elle 
était essentiellement défensive, l'énergie et la résistance n'ont, rien de 
commun avec le patriotisme vulgaire, tel que le définir très-bien Î\I. F. 



132 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Passy en l'appelant « l'instinct de se jeter, au premier sij^^nal, sur les 
autres peuples, comme le chien sur le p,ibier et sans plus de profit.» 
Nous autres économistes sommes, comme M. Jules Favre, partisans» de la 
la fraternité qui ne s'enfermepasseulementdanslerayon étroit du pays.» 
Nous ne souf^eons «qu'à la volonté des peuples, qui se cherchent pour 
commercer et non pour s'entre-détruire; » et nous rêvons l'idéal «d'un 
peuple, libre et pacifique, qui ne veut pas attajuer ses voisins, mais qui 
est assez puissant pour les anéantir sur sa frontière, s'ils tentent de la 
franchir.)) A l'instar du ^rand citoyen, nous voulons néanmoins re- 
fouler ces avalanches germaniques qui inondent une partie du territoire 
national et qui nous font aujourd'hui la fjuerre, avec une implacable 
sauvaf^erie dont, pour ma part, je ne soupçonnais en rien l'existence. 
Je ne crois pas faire injure à notre armée en me disant convaincu que, 
si les rôles avaient été renversés, elle n'aurait pas montré cette raideur 
inexorable qu'enf^endre le militarisme féodal. A l'heure qu'il est, je ne 
suis point encore émerveillé jusqu'à l'envie de ce vaste système d'es- 
pionnage pratiqué, de vieille date et de tous points, par une nation sur 
une autre. 

Si j'arrive trop tard pour avoir des prétentions à l'originalité des 
aperçus, je viens cependant trop tôt pour jouir de la liberté d'appré- 
ciation dont j'aurais besoin pour être complet. En ce moment, un bon 
citoyen doit éviter à tout prix d'émettre inutilement une opinion, même 
us'e, si elle est de nature à nous diviser. Je ne crois pas m'écarterde ce 
programme en faisant observer que cette regrettable guerre de i870, 
dans laquelle ont été si inconsidérément lancées la France et la Prusse, 
n'était point inévitable, comme on se plaît trop à le répéter, et qu'elle 
présente deux périodes bien distinctes où les belligérants changent vi- 
siblement de rôle ci, par conséquent, de responsabilité devant l'his- 
toire. 

En effet, quelque désobligeantque soit l'aveu pour notre amour-pro- 
pre national, le respect de la vérité (auquel, même dans l'infortune, tout 
sacrifice doit être fait par un peuple qui ne s'abandonne pas) oblige 'à le 
reconnaître, c'est la France qui, aussi bien dans le fond que dans la forme, 
a déclaré la guerre à la Prusse. Certainement celle-ci avait jeté un brandon 
de discorde, en mettant en avant la candidature du prince Hohenzollern 
au trône d'Espagne. Mais y avait-il là autre chose qu'une taquinerie 
diplomatique à laquelle il convenait, au besoin et conformément aux 
usages des relations internationales de gouvernements monarchiques, 
de répondre par une revanche du même ordre? 11 est permis de sup- 
poser la négative, d'après les a])parences du retrait immédiat de cette 



l\ OUKRIIK, LA I\}<V0LUT10N RT NOS MOKUIiS rUBLIOUE?. 133 

candidaUiro; sans (nioi, ce rclrait serait (lifficileincnt compréli(!nsiIjIe, 
piiis(|uc nous savons trop combien la Prusse, se trouvant en mesure 
(rentrer imméiiiatement dans la lutte, n'avait pas besoin de fjajjner du 
temps! Le passif impérial doit donc directement compter la provoca- 
tion à la suite de laquelle, — en laissant de côté notre déplorable mfé- 
riorilé numérique; l'insuffisance extraordinaire de notre or^yanisation 
militaire, l'incapacité et l'impéritie singulières de la plupart de nos 
{généraux (1), — la France légale méritait, en bonne justice, le sort qui 
atteint le vaincu en pareille occurrence. Je ne parle, bien entendu, pas 
de la disproportion du châtiment, sans exemple dans l'histoire, qu'a 
reçu la vimw France, victime des fautes qu'elle n'avait pas commises, 
mais qu'elle avait laissé commettre, il importe de ne pas le perdre 
de vue. 

La capitulation de Sedan, la chute de l'empereur, de l'empire et, il 
faut l'espérer, de tout ce qui s'y rattachait, marquent la limite entre 
les deux périodes que les juges impartiaux s'accordent à reconnaître 
dans la lutte. A la défaite des agresseurs succède cette invasion im- 
placable de la nation vaincue par la nation victorieuse, qui -vient 
assiéger la capitale ennemie et s'éparpille sur toute la région avoisi- 
nante, par suite des nécessités de Tapprovisionnement de son immense 
armée. « Le roi de Prusse veut-il, —demandait M. Jules Favre dans la 
circulaire qu'il adressait, le surlendemain de la proclamation de la 
République, à nos agents diplomatiques, — donner au monde du 
xixe siècle, ce cruel spectacle de deux nations qui s'entre-détruisent et 
qui, oublieuses de l'humanité, de la raison, de la science, accumulent 
les ruines et les cadavres?» — Ouil a répondu implicitement le mo- 
narque de droit divin, par l'organe du chancelier de la confédération 
germanique du Nord, lors de la célèbre entrevue de Ferrières ; 
je veux la destruction de la France. Ce caractère étrange de l'inva- 
sion de 1870 n'a été mieux décrit par personne que par M. Fustel 
de Goulanges, maître de conférences à l'Ecole normale, dans une 



(1) Bien que, dans ce recueil spécial, il ne puisse être question des 
faits de détail, je suis obligé de rappeler, pour l'enseignement capital 
à en tirer, la multiplicité abusive des corps d'armée, confiés parfois à 
des favoris impuissants auxquels l'empereur se proposait simplement de 
faire gagner un bâton de maréchal : ce sont là jeux de prince ! La 
perte de réputation de quelques courtisans est la seule compensation 
du sang de nos soldats, de nos ruines, de nos dépenses et de nos dou- 
leurs patriotiques. 



t?,1 iOITRN.AL D"S ËOONOlVflSTES. 

remarquable lettre, adressée aux ministres du culte évanj^élirjue de Tar- 
mée allemande et que le Temps du 28 octobre a reproduite : a II ne 
s'agit plus ici d'une (guerre entre deux souverains, ni d'une {guerre 
entre deux armées, car la France n'a plus d'armée. La Prusse fait la 
guerre, il faut qu'on le sache bien, contre une population civile. C'est 
la population civile qui est attaquée, qui est menacée dans ses biens, 
dans sa prospérité, dans son honneur, dans son existence même. C'est 
une population civile qui est arrachée à ses travaux et qui, absolument 
désarmée hier, est forcée aujourd'hui de prendre les armes pour dé- 
fendre ses maisons et ses champs, ses enfaniset ses femmes. C'est une 
population civile qui vous attend sur les remparts de Paris; c'est une 
population civile qui se lève, dans nos provinces, pour venir à notre 
secours. -— Voilà pourtant la guerre que vous approuvez et que vous 
louez, dans une chaire qui se dit chrétienne. C'est à cette boucherie 
d'hommes que vous poussez vos soldats. C'est une guerre de cette 
nature que vous placez sous l'autorité de la religion. De tous temps, les 
conquérants et les destructeurs ont osé se dire les fléaux de Dieu et les 
instruments de sa colère. Mais vous, pasteurs d'âmes, vous devriez 
savoir mieux que personne qu'il faut y regarder à deux fois avant de 
mêler le nom de Dieu à nos luttes criminelles. Vous, ministres du 
Christ, vous invoquez le dieu des combats. Vous connaissez donc un 
dieu qui aime la violence et la guerre? Quant à nous, le fusil h la 
main, nous invoquons le dieu de la paix et nous n'en connaissons pas 
d'autre. » 

On prévoit les tristes résultats que, pendant bien des années et 
quelle que soit l'issue d'une lutte terminée dans dépareilles conditions, 
la civilisation européenne retirera de l'implacable persistance de nos 
ennemis. J'aim^, mieux laisser prédire ce mouvement de recul par un 
philosophe germanique. « Certes, — écrivait, le 12 août dernier, 
M. Strauss à M. Renan (1), — vous avez raison quand vou? dites que 
la guerre actuelle doit causer la peine la plus vive à tous ceux qui s'ef- 
forcent de multiplier les relations intellectuelles entre la France et 
l'Allemagne, quand vous déplorez qu'au lieu de l'entente entre les deux 
peuples, si nécessaire à l'œuvre de la civilisation, la haine, l'injustice 
et les appréciations passionnées soient pour longtemps à l'ordre du 
jour; vous avez raison encore quand vous déclarez que tous les amis 



(1) La lettre du célèbre docteur allemand, publiée par la Gazette 
d'Augsboiirg, et la réponse qu'elle a reçue, ont été reproduites par le 
Journal des Débats (15 et 16 septembre). 



\ 



LA riLlKimR, LA KRVOLUTION KT NOS MOKUR^^ PUlM.fOIJKS. 13.' 

(h la vcrilôntilc la justice doivent, sans oublier ce que leur inij)Osent 
les devoirs palrioliqiics, se préserver de ce patriolisine partial qui 
rétrécit le cœur et qui fausse le jujveinent. » 

Il n'est rien de tel, pour rendre un fait inévitable, que de le considérer 
obstinément à ce point de vue unique, alors même que cela est contraire 
à une saine et froide raison. Or il en a été ainsi de cette absurde {guerre, 
tout aussi bien en AllemaG"ne qu'en France. Depuis 1866, nous tenions 
« une guerre avec la France pour inévitable, dit M. Strauss. Ce senti- 
ment était sivifqu'il suscitait parfois chez nous cette question adressée, 
comme un blâme, à la Prusse : Pourquoi la Prusse n'a-t-elle pas réglé 
ses comptes plus tôt et accepté la guerre à l'occasion de l'affaire du 
Luxembourg, par exemple.^ Non pas que nous désirions la guerre, 
mais nous connaissions assez les Français pour savoir qu'ils la vou- 
draient. » Si M. Strauss avait 'dit : nous connaissons assez les Français 
pour savoir qu'ils sont soumis à un gouvernement déplorable, dans 
lequel le caprice du souverain est un ordre pour le Sénat et une loi 
pour le Corps législatif, et que l'empereur a toujours caressé, non 
sans une certaine complicité de toute la caste bourgeoise, l'idée de la 
frontière naturelle du Rhin, — je pourrais abonder dans le même sens. 
Mais nous savons maintenant, à n'en pas douter un instant, le sens de la 
réponse qui aurait été faite par le pays consulté et abandonné à lui- 
même, si l'on avait fait résoudre par le suffrage universel, exception- 
nellement capable à cet égard, la question de la guerre avec la Prusse, 
— plus exactement, d'une guerre quelconque, même avec la Prusse et 
nonobstant les excitations insensées qui avaient été incessamment je- 
tées dans les masses, par le gouvernement impérial, puissamment 
secondé par l'ignorance et les préjugés de la classe moyenne. C'est, en 
effet, làroe de ces rares questions simples que le suffrage universel est 
éminemment propre h résoudre et qui devraient toujours lui être sou- 
mises directement, attendu que les conséquences de toute nature 
ii'etombent bien sur la masse des électeurs. 

Quoi qu'il en soit à l'égard de l'avenir et pour rester dans le présent 
(puisque nous ne pouvops pas encore dire le passé), on se rappelle que 
le Journal officiel du 2 octobre a publié la série complète des r;îponses 
faites parles préfiUs au ministre de l'intérieur, qui les consultait sur 
les dispositions des départements,... le lendemain de la déclaratioh 
inattendue de son collègue des affaires étrangères au Corps législa- 
tif, au sujet de l'incident Hohenzollern. On se rappelle qu'à l'excep- 
tion du préfet du Nord, écrivant:» L'Empereur et son gouvernement 
peuvent faire ce qu'ils veulent, paix ou guerre, y> et du préfet du Vau- 



\?,c, JiVJKNAL DKr^ l'.CONOMISTF.S. 

cluse,disant non moins nettement : « Les populations appréhendent une 
guerre, qui porterait un trouble considérable dans les affaires, et elles 
craignent que l'empereur ne s'y laisèetrop facilement entraîner», — les 
préfets tenaient à peu près ce lan[ifage : chacun désire la paix, mais 
acceptera la [guerre,... si elle est nécessaire. Je ne veux relever, pour la 
thèse que je soutiens, que les quatre dépêches suivantes: « La (guerre 
est considérée comme inévitable, tôt ou tard, et tout le monde s'ac- 
corde à dire qu'aujourd'hui que notre armement est complet (?), le 
gouvernement doit saisir l'occasion favorable (??) qui se présente pour 
rétablir l'équilibre européen (???), que la Prusse a rompu à notre grand 
détriment r> [/illier). — « Le commerce, pensant qu'un conflit est iné- 
vitable dans un avenir plus ou moins prochain, désire la liquidation 
prompte et définitive d'une situation qui, depuis longtemps déjà, pèse 
moralement sur les affaires » \^Bouches-du -Rhône) . — « La guerre avec 
la Prusse est fatalement inévitable; l'occasion est bonne (?), le mo- 
ment est propice (??) ; vaut mieux maintenant que tard » (Eure-et- 
Loir). — « Les affaires commerciales ne vont pas bien dans ce mo- 
ment et les négociants, dont Fopinion est ordinairement très-favorable 
à la paix, paraissent croire qu'un événement comme la guerre apporte- 
rait un changement à la situation.... L'opinion que je consigne dans ce 
rapport, si étrange qu'elle paraisse, m'a été fréquemment exprimée » 
(Gironde), — Voilà comment une préparation artificielle des esprits et 
une inquiétude perpétuelle des intérêts, par la discussion incessante 
d'une thèse à bon droit condamnable, permettaient de dire, également 
en France, que la guerre avec la Prusse était inévitable. 

II n'est que juste de laisser M. Slraurs plaider la cause du droit de 
l'Allemagne à constituer son unité, comme autrefois la France et, avec 
Tappui de celle-ci, tout récemment l'Italie. « Depuis la chute de Napo- 
léon I^"", la France a changé trois fois sa constitution : l'Allemagne n'a 
jamais pensé à lui faire d'objections à ce propos; elle a toujours re- 
connu le droit du voisin de transformer sa maison à l'intérieur, selon 
ses besoins et ses convenances, et même selon ses caprices. Ce que 
nous, Allemands, nous avons fait en 1866 et depuis, est-ce donc autre 
chose? Les réparations que nous faisions à un logis notoirement inha- 
bitable, les parois que nous élevions, les poutres que nous placions, les 
murs que nous construisions, tout cela ébranlait-il la maison du voisin? 
Cela menaçait-il de lui ôter l'air et la lumière, de l'exposer à un in- 
cendie? Nullement; mais notre maison lui semblait devenir trop belle; 
il voulait posséder la maison la mieux bâtie et la plus haute de toute la 
rue, et surtout il ne fallait pas que la nôtre devînt Irop solide, il ne de- 



LA OUERRf-, LA Rl> VOMJTION KT N0> MOEUR> PUnMOUr.S. 137 

vail pas nous être permis de. la ((M'incr : le voisin devait {garder indéfini- 
ment le priviléf^e d'en prendre, à l'occasion et selon sa fantaisie, quelques 
chambres pour son usa{|e et de les réunir à sa propre maison, comme 
il l'avait déjù fait à plusieurs reprises. Et cependant nous n'avions pas 
son(|é, dans notre projet de restauration, à.réclamerles parties de notre 
édifice dont le violent voisin s'était emparé à une autre époque; nous 
les lui avions laissées, considérant l'affaire comme prescrite. » 

N'est-ce pas là, pour les hommes animés d'un véritable libéralisme, la 
seule manière de poser la question de Tunité allemande. Un tel chan- 
gement ne peut se faire à l'amiable, pas plus en Allema^^ne qu'en Ita- 
lie, cà cause des [gouvernants, dont les intérêts sont diamétralement 
opposés à ceux des [gouvernés ; qu'est-ce que cela peut nous faire, à 
nous autres Français, que les rois Victor-Emmanuel et Guillaume dé- 
pouillent sans vergo[i^ne des princes, leurs bons frères et voisins, et 
ran|;ent alors sous leurs sceptres des peuples qui sont las d'être ainsi 
divisés. Pourquoi faire miroiter, aux yeux des deux adversaires, 
« l'AlIemafi^ne affranchie de la domination qui l'opprime, » ainsi que le 
faisait, le 16 juillet dernier, le président du Sénat? La question des 
frais g^énéraux de gouvernement, la facilité des communications intel- 
lectuelles et matérielles, donnée par la télégraphie électrique et les che- 
mins de fer, le développement du commerce et de l'industrie, sont au- 
tant de motifs qui militent en faveur de la suppression de toutes les 
barrières. 

A quel résultat a abouti, pour tout homme impartial, cet échange 
d'accusations contradictoires entre Napoléon III et M. de Bismark, 
aussitôt après la déclaration de guerre si malencontreusement lancée 
par le premier? A cette conviction, que corroborent certainement les 
pièces confidentielles qui ont été saisies aux Tuileries, qu'à Biarritz 
notamment, ces deux... hommes d'État avaient tripoté ensemble et joué 
au plus fin ; que le nôtre, furieux d'avoir été mis dedans, n'attendait 
plus qu'une occasion de prendre sa revanche; qu'il avait cru le mo- 
ment venu, après un succès plébiscitaire ne lui demandant que l'ordre, 
mais dans lequel il lui plaisait de lire le mot guerre? N'est-il pas évi- 
dent que «Sadowa ne nous regardait pas», comme l'a dit M. de Bismark 
à M. Jules Favre, et que cependant, aux applaudissements ineptes de la 
France, Napoléon III se serait opposé, s'il l'avait pu, à l'attaque de 
l'Autriche par la Prusse ; que M. de Bismark savait précisément dans 
quel embarras nous mettait cette guerre lointaine entreprise pour ga- 
rantir a "M. de Morny les 30 0/0 de l'affaire Jecker; que l'empereur 
avait pu un instant rêver la victoire de l'Autriche et son intervention 



138 JOURNAL nr.S F.CONOÎWFSTES. 

solfiriléc par la Prusse, ; que lo. conirairc est. arrive et que, nnn cop- 
ient fin rôle prépondérant qui lui a été cependant dévolu par les évé- 
nements, Napoléon III n'a plus songé qu'à prendre sur M. de Bismark 
cette revanche désirée, dont vous savez le dénouement. Disons-nous 
bien, Allemands et Français, que, sans nos souverains, nous serions les 
meilleurs amis du monde, et tâchons d'apaiser au plus vite les ressen- 
timents que laissera cette révolution. Quant aux économistes en parti- 
culier, qu'ils ne perdent pas courag-e dans cette douloureuse conjonc- 
ture; car, par-dessus le Rhin, ils se donnent la main. 

A la fin de l'année dernière, la question du désarmement général 
était h l'ordre du jour dans un parlement, à la suite d'une motion où 
on lisait: «Plaise à la chambre... — attendu que l'élévation des dé- 
penses.... est provoquée, en grande partie, par le budget militaire, et 
attendu que le maintien permanent du pied de guerre, dans presque 
tous les États, est provoqué, non par les rivalités réciproqups des peu- 
ples, mais seulement par la conduite des cabinets, — inviter le Gouver- 
nement à exercer toute son. influence afin de réduire, dans toute la 
limite possible, les dépenses de l'administration militaire et de pro- 
voquer, par la voie diplomatique, un désarmement général. » Dans 
quelle capitale et par qui était tenu ce noble langage, qui n'é- 
tait vicié par aucune manifestation d'un étroit patriotisme ? A Berlin, 
par M. Virchow, le chef du parti progressiste, effrayé des tendances 
belliqueuses que la Prusse voulait imprimer à la confédération de l'Al- 
lemagne du Nord et des charges budgétaires qu'elles faisaient peser 
sur les contribuables. Pour avoir été écartée par les députés du parti 
annexioniste, sous le prétexte qu'elle ne devait être discutée qu'au 
sein du parlement fédéral, seul compétent en matière de budget mili- 
taire, cette motion ne doit pas tomber dans l'oubli , même après le 
sanglant démenti que lui infligent les désastreux événements de ce 
semestre. 

III 

Il est pourtant des hommes qui , sans être dépourvus de tout bon 
sens, ne se défendent pas suffisamment contre l'invasion de ce sot pré- 
jugé, soigneusement entretenu par les gouvernements du continent 
européen, que la guerre est très-salutaire à certains égards. 

Ce n'est point dans ce recueil qu'il me faudra tenir compte de cette 
solution mondaine de la question économique de population. Les éco- 
nomistes m chambre (l'expression est consacrée) qui, entre deux mets, 
deux contredanses ou deux parties d'écarté, font une concurrencf^ peu 



LA nUKRRF, I,A Rr.VOMJTIOri KT NOS MOEURS l'UBIJOTIFS. 1 P.O 

rodoiilahh^ ;\ MalLliiJs, iic j)r,uvonl, (railloiirs, ('ire rangés |>arini les 
hommes auxquels je viens fie faire allusion ; sans quoi ils trouveraient 
bien tout seuls qu'au prix de revient delà vie d'un homme, perdue, di- 
rectement ou indirectement, dans une infernale entreprise comme celle 
où viennent d'être lancés les Prussiens et les Français, il y aurait cer- 
tainement avantai^e à laisser vivre les victimes, en servant même utie 
rente via(;ère très-sortable à chacune d'elles. Ils n'ont qu'à considérer 
les résultats financiers et les résultats funèbres d'un nombre respec- 
table de {guerres, à additionner, d'une part, les millions d'hommes sa- 
crifiés à Bellone, comme disent les poètes, et, d'autre part, les mil- 
liards enfouis dans l'industrie improductive, comme disent les écono- 
mistes; par une simple division, ils s(3 rendront compte de la grande 
supériorité du quotient obtenu sur le revenu moyen d'un individu. On 
évaluait communément à 1.800,000 victimes et à 50 milliards de francs 
la perte en hommes et en capitaux occasionnée par la guerre, durant 
la période de 44 ans antérieure à 1870. Je ne crois pas être taxé 
d'exagération si je porte à 200,000 hommes et à 5 milliards les pertes 
semblables de la France et de la Prusse, en 1870; chaque mort d'homme 
coiJterait alors 25,000 francs environ. Ainsi, à un point de vue purement 
positif, cette destruction d'une créatiire humaine n'est pas seulement 
stupide, elle est fort chère; ce n'est pas seulenient nn crime, c'est en- 
core une faute. La guerre ne peut donc être considérée comme un fléau 
providentiellement destiné à mettre, de temps à autre, obstacle à l'ac- 
croissement de la population, qui, sans cela, deviendrait gênante. Ce 
fléau agirait , d'ailleurs , d'une singulière manière, puisqu'il enlève 
la portion la plus valide des nations belligérantes t 

Il faut espérer que, pour cette sanglante campagne de 1870, les gou- 
vei^nements prussien et français vont faire scrupuleusement dresser un 
état des pertes considérables qu'elle a coûtées à l'humanité. J'ai reçu, il 
y a un an, une double carte figurative de M. Minard,dont j'ai négligé de 
rendre compte jusqu'ici et à laquelle je demande la permission de con- 
sacrer quel{ues lignes. Cette statistique parlante des «pertes succes- 
sives en hommes : 1° de l'armée qu'Annibal conduisit d'Espagne en 
Italie, en traversant les Gaules; T de l'armée française dans la cam- 
pagne de Russie (1812-1813), » ne puise-t-elle pas, dans la guerre pen- . 
danie, une sorte d'actualité? 

La lutte des Carthaginois et des Romains, de classique mémoire, est 
déjà bien loin de nous pour offrir un réel intérêt. 11 nous est assez in- 
différent de savoir que, sur les 9i,000 hommes qu'avait emmenés avec 
lui le vainqueur de Paul-Emile, 26,000 seulement purent participer h 



140 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

la série de défaites que la (îraiide république eut à essuyer du Tessin à 
Cannes. M. Minard ne dit pas combien seulement vinrent s'endormir 
dans les délices de Gapoue; mais il mentionne avec soin les effectifs, au 
lendemain des passages de TÈbre, des Pyrénées, des Alpes, et on les 
voit tomber respectivement à 80,000, 50,000 et 26,000 hommes. 

Les phases de décroissance (celte fois, déterminées par les variations 
du froid) sont extrêmement remarquables dans la campa[}ncde Moscou, 
qui, au bout de plus d'un demi-siècle, n'a pas perdu pour nous son poi- 
gnant intérêt. Rien de plus simple k résumer, du reste, en ayant sous les 
yeux la bande rose, sans cesse décroissante, qui représente la colonne de 
départ entre le Niémen et Moscou, et la bande noire, sans cesse décrois- 
sante aussi et même réduite au filet, qui représente la colonne de re- 
tour. 422,000 hommes répondaient à l'appel en quittant Kowno, 10,000 
seulement y revinrent! Des 100,000 qui avaient vu l'immense incendie 
allumé par le sauvage patriotisme de Rotopchkine et qui commencèrent 
à effectuer la fameuse retraite, il en restait encore 96,000, le 18 oc- 
tobre 1812 (par une température de 0"); mais il n'en restait plus que 
37,000 le 9 novembre (9oRéaumur de froid), 24,000 le 1-4 (21°), 12,000 
le 6 décembre (30"). 

11 faut que le vénérable géographe-statisticien donne aux économistes 
une carte figurative des pertes successives des deux armées prussienne 
et française, après chacun des meurtriers engagements où elles se sont 
mitraillées à l'envi. Je lui propose, comme épigraphe, ces quatre vers 
de Victor Hugo, qui constitueront la moralité de la funèbre carte 
de 1870 : 

Et tout cela pour des altesses, 

Qui, vous à peine enterrés, 

Se feront des politesses 

Pendant que vous pourrirez! 

Sans doute, ainsi :ïue l'histoire nous l'enseigne magistralement, la 
guerre a pu être autrefois un puissant instrument de civilisation; mais il 
n'en est plus ainsi au xix'' siècle. Si j'ai pu hésiter parfois entre les erreurs 
dont nous infeste l'éducation classique, avec ses fausses conclusions de 
rhistoire-batailles, et les enseignements de la philosophie économique, 
en ce sens que je me résignais à regarder la guerre comme un mal né- 
cessaire pour l'obtention de certains résultats essentiels à l'humanité, 
je suis parfaitement sûr, — en voyant de trop près la guerre et en y 
réfléchissant à toutes sortes de points de vue, sous le poids d'une 
préoccupation constante, — que finalement la moins mauvaise présente 
incomparablement plus d'inconvénients que d'avantages. Je ne parle 



LA GUKUKK, la révolution et nos moeurs l'UBLIQUhS. I î 

j)as seiiIcmeiU des liécatoiiibcs hiiinaiiies et des sacrifices pécuniaires, 
ainsi «]ue des ruines innombrables que supporlent Tinduslrie et le 
commerce des deux bellifyéranLs; je parle principalement d^'s circon- 
slanccs morales dans lesquelles se déroulent de semblables crises cl qui 
bouleversent toutes les conditions normales d'existence des peuples 
ainsi mis en lutte par leurs {jouverncmenls. 

uNe nous vantons pas trop d'être civilisés,— écrivait excellemment un 
moraliste, au lendemain de l'acte de sauva^jerie populaire de Nontron; — 
il ne faut pas [gratter bien avant ces civilisés pour trouver la bête féroce; 
des événemenls extraordinaires l'ont réveillée; on aura bien de la 
peine à la rendormir; ces convulsions nerveuses laisseront après elles 
une maladie difficile à calmer. )> Gomme ne manquait pas de le noter 
M. Ernest Bersot, au courant inhumain (qu'alimentent l'humiliation 
exagérée des revers, l'orgueil excessif des succès, l'instinctive brutalité 
et le penchant aux représailles qui souillent l'espèce humaine), peut cer- 
tainement être opposé ce courant humain qui a pour symbole l'écus- 
son blanc à croix rouge de la Société internationale de secours aux 
blessés. Mais, de ces deux courants contradictoires, dont la fréquente 
coexistence chez le même individu inquiète la conscience du logicien, 
c'est encore ie premier qui est le plus influent. La guerre doit donc être 
maudite, pour le trouble, profond et durable, qu'elle introduit inoppor- 
tunément dans Tordre moral de l'humanité, en enlevant ainsi quelques- 
unes des dernières assises de l'édifice que se plaisent à construire les 
moralistes et aussi, qu'on nous permette de le dire, les économistes, 
qui, à l'égard de la guerre, ont tous le droit de s'appeler des ennemis de 
la veille. 

Je sais bien que Bossuet a écrit :« La guerre est souvent un bain salu- 
taire où se retrempent et se régénèrent les nations; » je sais bien, puis- 
que c'est précisément à cause de cette ardente conviction que j'ai pris 
la plume, que la nation française a grandement besoin de se retremper 
et d'être régénérée. Mais il me faut une foi robuste aux impénétrables 
décrets de la Providence pour admettre que la civilisaiion progressera, 
chez l'un quelconque des deux peuples qui se sont si savamment égorgés, 
à la suite de la tuerie épouvantable dont viennent d'être ensanglantées la 
Lorraine et l'Alsace, pour ne parler que de celles de nos pauvres pro- 
vinces envahies qui ont le plus souffert et qui en ce moment nous sont 
les plus chères. Il me semble que l'amollissement évident de nosâmss, 
l'abâtardissement de nos intelligences politiques, le détestable état de 
nos mœurs publiques, ne tenaient pas le moins du monde à l'absence 
d'une guerre; ces tristes jnaladies n'étaient môme pas entièrement ctran- 



112 JUUMNAL DES [•CONOàllSTES. 

gères au militarisme, c'cst-à-dirc à la prépondéraucc des mauvais côtés 
de l'élément militaire, (jui n'avait, d'ailleurs, que les apparences de 
celte i'orce brutale dont la défense nationale est la principale raison 
d'existence. Non! la guerre de 1870 n'a été que le coup de tonnerre des- 
îiné à réveiller ceux qui persistaient à s'abandonner à un sommeil cou- 
pable. 

N'est-ce pas Joseph de Maistre qui a dit : « Celui qui n'a pas un 
fils à la guerre ne sait pas ce que c'est que la guerre? » J'ai toujours 
cru et je crois (par expérience, puis-je dire aujourd'hui) qu'il n'est pas 
besoin d'être père de famille pour être profondément affligé de ces lut- 
tes monstrueuses, qui peuvent plus fréquemment être évitées que ne le 
disent les uns, avec leurs préjugés, et les autres, dans leur ignorance. 
Ils ne sont encore qu'une poignée, peut-être, les hommes qui ont été au 
fond de la question, par le seul effort de la réflexion ; mais, à coup sûr, 
ils augmentent toujours et la terrible crise que nous traversons n'aura 
pas manqué de les faire croître en nombre. En temps de paix, la sup- 
pression de la guerre paraît, aux esprits légers et superliciels dont se 
compose particulièrement notre nation , une bouffonne utopie , un 
agréable thème de rhéteur, un bon prétexte à sacrifier à la mode des 
congrès, un exercice salutaire pour les apprentis orateurs. En temps de 
guerre, surtout quand elle ne se fait point à distance comme en Grimée, 
comme en Italie, comme au Mexique, oia ceux qui ne se trouvaient pas 
dans quelque situation analogue à celle que précise Joseph de Maistre, 
se contentaient, en prenant connaissance des nouvelles militaires dans 
leur journal, de ratiociner (1) sur les péripéties de la campagne; en 



(l) Le mot est du bailli de Mirabeau : « Lorsqu'en 1747, je revins 
d'Angleterre, où j'avais passé mon temps à ratiociner,.. » {Les Mirabeau 
d'après des documents inédits, par M. de Loménie. — Le Correspondant). 
Toute la série est pleine du plus grand intérêt; les économistes savent 
qu'ils y rencontreraient Forbonnais, le docteur Quesnay et VAmi des 
hommes; mais la biographie de l'oncle du célèbre tribun révolutionnaire, 
particulièrement dans la partie où il est considéré comme fonctionnaire, 
doit être recommandée ici. La parfaite élévation de caractère de cet ad- 
ministrateur instruit, laborieux, habile, dévoué, intègre, ne ferait pas 
moins du « cadet de Provence» une exception en 1S70 que sous Louis XV. 
Combien trouverait-on de ces « mauvaises têtes » dans toute notre haute 
administration? Si le gouvernement impérial avait, seulement parmi les 
chefs de notre armée, pu s'appuyer sur de semblables résistances, il ne 
serait pas misérablement tombé, en entraînant un instant la patrie dans 
sa chute. Moins de protestations de dévouement à la peràonne du chef du 



{> 



LA GULRKi;, LA KlWuLUTUJiN LT NOS MOEUK:- iaïKLIQUi-lS. .1 n 

tcnij)s de |;ucrr(i, (iiiiuid les phases désulaules so déroulent sur le terri- 
toire iiaîioiial et bieiitôL sous les yeux des citoyens, que dis-je? (juaud 
ils se trouvent liiopiriéineiit appelés à prendre part eux-mêmes à la 
lutte ou tout au moins à en voir de près les préparatifs, les opérations 
et les conséfiuenccs, tant pour les hommes (|ue pour les choses, la ques- 
tion prend une autre face. Combien n'en ai-je pas vu qui étaient parti- 
sans de la guerre avec la IVusse, quand ils allaient la faire en quelque 
sorte par procuration, la maudire le jour où les désastres successifs de 
notre pauvre armée ont nécessité l'appel de toutes les forces vives du 
pays. Ah ! j'ai toujours trouvé inique le remplacement militaire, mais 
maintenant j'en re^yarde la suppression comme absolument indispensa- 
ble pour réfréner ies velléités belliqueuses un mes compatriotes. Le 
jour 011 nos lég^islateurs sauront qu'en déclarant la [juerre, ils jettent 
dans la mêlée non-seulement les fils de ceux qu'ils représentent et aux- 
quels ils diraient, d'un air g-ravCjquele maintien de l'équilibre européen 
rexige,mais encore y jettent leurs propres fils, — la majorité, j'en suis sûr, 
aura la fibre moins accessible aux «angoisses patriotiques» et ne se mon- 
trera plus si susceptible, en cas de quelque nouvel incident Hohenzol- 
lern. Jamais je n'ai trouvé d'exemple plus frappant de la trace, que 
portent trop souvent les lois humaines, des préoccupations égoïstes de 
ceux qui ont pourtant la mission de les édicter dans l'intérêt de tous. 
C'est aussi ce que paraît penser l'auteur d'une monographie récente des 
paysans, où j'ai relevé ce passage : 

« La politique des paysans se résume en ce mot : Nous voulons la 
justice. Or, la justice n'existe pas toujours dans notre législation. 
Pour n'en citer qu'un seul exemple, vous ne ferez jamais comprendre à 
la masse des citoyens que le remplacement militaire se concilie avec 
ces grands principes d'égalité et de fraternité qui sont inscrits depuis 
quatre-vingts ans au frontispice des constitutions. Que les privilégiés 
du xix® siècle puissent, au moyen d'espèces sonnantes, s'affranchir de 
l'impôt du sang, cela n'a-t-il pas quelque analogie avec les mœurs des 
temps barbares et de la féodalité naissante (1)? n 

La supériorité , sous le rapport de la discipline , de l'armée 
prussienne sur l'armée française paraît incontestable. Le prési- 
dent d'un conseil de guerre disait dernièrement à un prévenu : « Vous 
n'avez pas le sentiment de la discipline militaire, la grande force de ces 

pouvoir exécutif et plus des qualités qui constituent le véritable adminis- 
tratear, voilà ce qu'il nous eût fallu ! 
(l)M. \i. Liéberl, lievuc des Deux-Mondes du l'i septembre 1870. 



14 4 JOURNAL DES (liGOKOMlSTËS. 

Prussiens qui sont à nos portes, lis sont autrement tenus que les soldats 
(le l'armée française et ils obéissent sans murmurer. Rappelez-vous, si 
vous voulez être un véritable défenseur de votre pays, que vos chefs 
n'ont de force et ne peuvent vous guider qu'en usant de leur auto- 
rité morale. Si vous n'avez pas, vous, soldats, le sentiment du de- 
voir, pas de défense possible. » Mais cette supériorité ne s'expliquerait- 
elle pas [lar la différence de situation politique des deux pays ? Eu fait 
de mécanisme danj^ereux, la baïonnette intelli^jente m'a toujours paru 
devoir être mise à côlé du suffrag^e universel, dont, entre deux consti- 
tutions à coup sûr bien dissemblables, mais probablement basées sur le 
même non-sens, il m'est bien permis lég^alement de dire du mal. Si nous ne 
pouvons son[jer qu'à améliorer l'exercice de cet instrument dan^^ereux 
de (gouvernement, il nous faudra certainement modifier complètement 
notre organisation militaire. Il ne pourra heureusement être question 
d'emprunter à nos inflexibles ennemis leur féodalité guerrière, mais 
nous devrons vraisemblablement imjter leur landwehr. En tous cas, le 
système des armées permanentes a reçu, de la présente campagne, un 
rude échec dont il aura de la peine à se relever. 

IV 

Au point de vue de nos mœurs publiques, que je ne cesse d'avoir 
pour objectif, il y a bien des conséquences à tirer de toute celte 
triste philosophie. Ainsi ne convenait-il pas qu'une guerre venant à 
éclater à une époque où Tâge du fils du souverain ne lui permet- 
tait pas d'y prendre part , heureusement pour tous (aurait-on dû 
se dire), il r*e fût point mené au. camp, où il n'avait rien à apprendre, 
puisqu'on lui cachait les horreurs de la guerre, puisqu'on ne lui 
montrait -pas les torrents de sang qu'elle fait verser, les douleurs 
qu'elle occasionne, les dévastations qu'elle provoque, les misères de 
toute nature qu'elle entraîne avec elle. Il convenait qu'il n'abandonnât 
jamais ces études pacifiques, qui seules pouvaient le mettre en état de 
faire plus tard passablement son métier d'empereur, le cas échéant. 
Loin de là, cette déplorable idée de conduire le prince impérial sur le 
théâtre de la tuerie était présentée à la nation comme l'accomplissement 
d'un devoir qui ne pouvait manquer de lui être très-agréable. Quand l'em- 
pereur disait, dans sa proclamation du 23 juillet dernier : « J'emmène 
mon fils avec moi, malgré son jeune âge. Il sait quels sont les devoirs 
que son nom lui impose, et il est fier de prendre sa part dans les dan- 
gers de ceux qui combattent pour la patrie», — des journaux même 
qui n'ont pas eu assez de sarcasmes, après l'exode impérial suivant 



LA GUERRE, LA RÉVOLUTION ET NOS MOKURS PURLIQUKS. 1 45 

de si près les premiers de nos désastres, ne tarissaient pas sur le côte 
chevaleresque et vrauîient français d'une résolution principalement 
inconvenante et dérisoire. 

Un peu plus tard, après la pitoyable fantasia de Sarrebruck, la de- 
pêche officielle suivante nous était transmise de Me!z par le télé^i^raphc : 
« L'empereur assistait aux opérations et le prince impérial, qui l'ac- 
compajjnait partout, a reçu, sur le premier champ de bataille, le bap- 
tême du feu. Sa présence d'esprit, son sanfj-fcoid dans le danger, ont été 
dignes du nom qu'il porte. » Je veux bien laisser dans Tombre cette 
autre ridicure dépêche du père à la mère, où il était parlé de la balle 
ramassée par le fils, puisqu'il a été déclaré que la publication de cet 
épanchement intime n'était due qu'à une regrettable indiscrétion. Mais, 
de son côté, le secrétaire particulier de l'empereur télégraphiait au mi- 
nistre de l'intérieur : « Hier une batterie de mitrailleuses a été mise en 
position en présence de S. M. et du prince impérial... Bientôt on aper- 
çut un peloton ennemi, qui défilait à une distance de 1,600 mètres; alors 
on fit jouer l'artillerie. Ce groupe laissa la moitié de ses hommes par 
terre. — Un second peloton se hasarda sur la même ligne et subit le 
même sort, » En d'autres termes, on faisait une répétition générale, 
avec accessoires et costumes, avec toute la mise en scène désirable, des 
engins de carnage. Le père, qui tenait beaucoup à ce qu'on le désignât 
comme l'inventeur de ce nouvel instrument de mort, montrait à son fils 
la manière de s*en servir. Telle est l'éducation que recevait, —je le 
répète, aux applaudissements d'une multitude de nos compatriotes de 
toutes classes, — l'enfant qu'on croyait appelé un jour à poser sur sa 
sa tête la couronne impériale de France, « ce gage de l'avenir d'autant 
plus précieux qu'on voit s'accuser en lui de plus en plus, autant que 
son âge peut le comporter, les qualités les plus nécessaires pour agir 
sur les hommes et diriger les peuples : la douceur, la raison et le ca- 
ractère » (Toast porté par M. Magne au banquet de la réunion du Conseil 
général de la Dordogne, en 1868). A-t-on raison, encore une fois, de 
maudire la guerre pour l'écume qu'elle fait monter à la surface du cœur 
de l'homme ? Le commentaire de cet épisode de la tuerie de 1870, au 
lieu de revêtir la forme d'une révoltante adulation de nos journalistes 
officiels, n'aurait-il pas dû être celui que publiait un journal illustré de 
New-York {ïïarpers Weckh/) : « Oh ! papa, que c'est drôle I Vois donc 
comme les soldats tombent les uns sur les autres. Bravo ! en voilà un 
dont la tête est emportée... Gomme le joli sang rouge jaillit... Et ces 
éclairs des canons... Il n'y manque que des flammes de Bengale. Oh ! 
papa, je t'en prie, brûle un tas de villes, et surtout la nuit.— Oui, 

a« SÉRIE, T. XX -« io nQi->emhvtî 1870, ^0 



i46 JOURNAL DES f^XONOMlSTKS. 

enfant, cela ressemble au théâtre. Et n'oublie pas que c'est pour toi que 
la pièce se joue. On t'a baptisé dans l'eau du Jourdain comme chrétien. 
Mais tu sors de la race de César et c'est ainsi que les Césars se bap- 
tisent. Rappelle-toi donc toujours que tes fonts ont été une ville en feu 
et tes eaux les larmes des veuves ! n 

Encore un mot de la monomanie militaire qui nous a perdus. Les 
caricaturistes se sont, à juste titre, moqués de ces parents qui affublent 
leurs héritiers présomptifs d'uniformes militaires et leur donnent pour 
jouets de petits fusils, de petits sabres, etc.; mais ils ne sont pas par- 
venus à déraciner ces ridicules, qu'il ne faudrait pointa la légère quali- 
fier d'innocents. Ilconvt^nait que le souverain ne crût pas répondre aux 
sentiments de la masse en donnant à son fils, au lieu de quelque vêtement 
commode et rationnel des enfants de la caste bourgeoise,un accoutrement 
et un grade militaires. Du moins, si les sentiments de la masse sont encore 
favorables à ce travestissement de mauvais goût,il importait que le souve- 
rain ne les exploitât pas. 11 eût, d'ailleurs, été fort désirable qu'il fût assez 
audacieux pour ne pas se montrer en général et pour ne pas permettre 
qu'aucun membre de sa famille le fît (ne fût-ce que pour ne pas com- 
promettre avec persistance les insignes du commandement militaire, à 
l'instar d'une altesse qu'il est inutile de nommer) : tel est, du reste, le 
sot préjugé des Français, qu'ils n'auraient point assez de sourires et 
d'épigrarames, si un de leurs princes s'affublait de quelque uniforme 
civil, tandis qu'il leur semble tout naturel de les voir se déguiser en 
officiers. Enfin, l'unilorme ne fait pas l'homme et je préfère, à tous 
égards, à l'amour du clinquant qu'affectent les Européens, la simplicité 
des Américains : qu u'a été frappé, à l'avant-dernière Exposition des 
beaux-arts, du contraste existant entre la modestie de l'uniforme 
.avec lequel s'était fait représenter le général Grant et la grandeur du 
rôle que cet homme éminent joue dans son pays! 

Je pourrais, pen I mt que j'y suis, critiquer le principe même des 
uniformes civils; mais je demande déjà tant de choses... qui ne me seront 
point accordées, que je puis bien laisser de côté quelques réformes de 
détail, qui n'en sont pas moins désirables. Cependant il me sera permis 
de faire observer que ces uniformes civils, destinés à inspirer un respect 
salutaire pour la hiérarchie administrative, n'excitent que la curiosité des 
badauds et ne satisfont que la vanité des amateurs d'apparat; qu'ils 
ont pour résultat d'exagérer l'importance du corps des fonctionnaires 
publics, sans porter les citoyens au respect des lois dont^ ce corps est 
chargé de procurer l'exécution. Or c'est là le point essentiel et on sait 
combien, en France, où la manie des lois et des règlemeai.s sur toutes 



LA GUKRRK, LA REVOLUTION fîT NOS ?.IOEURS PUnLlOUf-.S. 1 U 

choses ost poricc au paroxysme, rapplication des prescriptions lé(yales 
ctrc{;iemcntaircscst, par une sinfjiilicre inconséquence, ref^ardée comme 
chose secondaire. Le sentiment du droit manque presque complète- 
ment à notre pays, et ce n'est pas pour peu dans la facilité avec laquelle 
s'était installé, comme en pays conquis et avec la complicité furtive de 
h tribu avide des parties prenantes, le {youvernement impérial, qui 
avait centralisé la distribution des faveurs, di^^ynités, bénéfices, sinécures 
plus ou moins dotées, etc., jusqu'au palais des Tuileries. 

Qu'on ne crai^yne pas qu'après avoir imposé à Tabonné de ce recueil, 
je ne dis pas au lecteur, une série d'articles sur le fonctionnarisme, il y 
a une demi-douzaine d'années, je reprenne mon étude en sous-œuvre, 
sous un prétexte pourtant très-réel d'actualité. Je n'ai absolument rien 
à changer aux développements du travail auquel je fais allusion et je me 
permets de le recommander à l'attention de to::s ceux qui veulent des 
réformes sérieuses dans nos mœurs politiques. Je n'hésite pas, en effet, 
à considérer comme la principale, comme la plus urgente de ces ré- 
formes, la suppression d'un fonctionnarisme qui va toujours en crois- 
sant. Je me bornerai à en signaler un symptôme tout récent, c'est-à-dire 
postérieur à la tentative si peu franche de retour au régime parlemen- 
taire qui a marqué le commencement de cette année, mémorable à tant 
de titres divers, mais antérieur à la révolution. 

Dans le discours qu'il prononçait, à la séance d'ouverture, comme 
président de cette commission de décentralisation administrative qui a 
finalement si bien été écoutée parle gouvernement impérial, M. Odilon 
Barrot disait : « Que voyons-nous? Des masses de solliciteurs pour les 
services soldés. » Quelques jours auparavant, M. Chevandier de Val- 
drôrae, invité à un banquet par les anciens élèves de l'Ecole centrale, 
y prononçait une courte allocution en réponse au toast que lui portait 
le président du comité de l'association. J'y signale ce passage, d'autant 
plus caractéristique qu'il émane d'un membre du cabinet sur la propo- 
sition duquel avait été nommée la commission dont je parle et qui, si 
elle avait pu formuler des propositions rationnelles, ne pouvait pas 
manquer de prendre pour base une diminution considérable du nombre 
des fonctionnaires, corrélative à une semblable diminution des entraves 
réglementaires de tout ordre : « A partir de ce moment et par l'effet 
d'une décision en date de ce jour, tout élève muni d'un certificat 
d'aptitude pourra concourir, sans examen, aux fonctions d'agent-voyer 
cantonnai, et tout élève sorti avec un diplôme d'ingénieur pourra con- 
courir de même aux fonctions d'agent-voyer d'arrondissement. » Ainsi 
l'homme public, appelé au pouvoir sous la pression du malaise qu'occa- 



148 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

sionnait à la nation son absence d'initiative, ne s'apercevait pas qu'il 
oubliait, i\ propos (Vun fort mince détail évidemment, mais enfin qu'il 
oubliait le but essentiel du cabinet dont il faisait partie. Gomme homme 
privé, il méconnaissait la surexcitation fâcheuse que cause, en France, 
la chasse aux emplois publics, au grand détriment du développement 
de l'initiative privée, hors de laquelle il n'y aurait pas de salut. 

D'un autre côté, je lisais dernièrement, dans un journal, la demande 
et la réponse que voici : « Plusieurs personnes se plai^jncnt de ce 
qu'ayant écrit plusieurs fois aux divers membres du gouvernement, en 
leur offrant gratuitement leurs services pour un emploi quelconque, 
aucune réponse ne leur est encore parvenue. — Nous croyons devoir 
répondre, devant ce silence, que le gouvernement n'a pas le droit d'ac- 
cepter de services gratulls, ce qui est fort heureux pour les pauvres, 
qui se verraient réduits à l'inaction, grâce au dévouement des personnes 
aisées. » Ainsi encore n'y aurait pas de ressources « pour les pauvres» 
hors des fonctions publiques; l'Etat seul offre donc des moyens d'exis- 
tence aux citoyens, qui ne doivent pas les demander aux professions 
libérales, à l'industrie, au commerce. Cette opinion est aussi erronée que 
dangereuse pour la jeune république, laquelle doit penser sérieusement 
à atteindre graduellement un but que je ne crains pas de formuler 
ainsi : suppression de la moitié des fonctionnaires publics et adoption, 
pour l'autre moitié, d'un mode de recrutement aussi indépendant que 
possible de l'action 'lu pouvoir exécutif, afin de mettre un terme aux 
envahissements du népo isme. 

A-t-on remarqué, d ^ cette Note pot^r Vempereur^ rédigée le 15 oc- 
tobre 1867, par M. Ronher, au sujet du choix d'un ministre de l'inté- 
rieur (1), -- piquante éuide du haut personnel du gouvernement im- 
périal, qui ne fait p is moins honneur au talent d'écrivain de l'auteur 
qu'à sa parfaite con aisance des hommes, — a-t-on remarqué cette 
phrase : « On reprochera peut-être à M. Magne un peu de népotisme... 
Quant'aux tendances à un népotisme un peu exagéré, je crois la matière 
épuisée et, par conséquent, les occasions rares pour l'avenir. » Jamais 
cette «matière » n'esc « épuisée » et il importe à la chose publique de 
priver un ministre des occasions de mettre celle « matière » en valeur. 
Sans doute, M. Magne a dû déposer, dans les diversesadminisiraiions 
à la tête desquelles il a été successivement placé, des couches de péri- 
gourdins, et l'épaisseur de cette slraiification népotique doit être « un 



(1) Papiers et correspondance de la famille impériale, pièce xxxviii, 
p. 143. 



LA GUERRE, LA REVOLUTION ET NOS MOEURS PUBLIQUES. 149 
peuexap,érée; » m.iis le même phénomène de p.iologie administrative 
neponiTait-ii point être reproché non-seuleme.ii à M. Rouher lui même, 
mais encore aux différents ministres et aussi aux divers chefs d'admi- 
nistration. Quelles curieuses révélations présen.i'r..it une statistique des 
fonctionnaires français, au point de vue de la filiation d'ori^jine, si Ton 
y mentionnait les degrés de parenté et les firotections efficaces? 
On serait effrayé notamment des résultats que donnerait la statistique 
de l'ordre judiciaire, où il y a particulièrement lieu à de sérieuses 
réformes; je suis siir qu'on y trouverait presque l'hérédité fonctionnant 
en coupe régulée ! 

A-t-on remarqué éf^alement le Rapport anonyme sur les élections (1), 
du 6 août 1868, trouvé dans les papiers du chef du cabinet impérial ? 
On peut bien en dire Habemus conpientem reum : « Quel que soit le res- 
pect que l'on professe pour les institutions politiques actuelles, on ne 
peut se dissimuler qu'elles n'ont point été édictées en vue de développer 
l'initiative individuelle... — Deux grandes carrières du gouvernement, 

la diplomatie et le conseil d'Etat, sont envahies par le dandysme ; 

et.... bon nombre de maîtres des requêtes, d'auditeurs et de secrétaires 
d'ambassade pensent plutôt à l'honneur de conduire un cotillon illustre 
qu'à s'instruire solidement dans leurs spécialités. » Pour ne toucher 
qu'à deux branches de ce qu'on appelle la haute administration, ce pas- 
sage d'un mémoire— principalement relatif, d'ailleurs, à la difficulté de 
recruter des candidats officiels à la députation non moins recomman- 
dables par leur capacité que par leurs protestations de dévouement, — 
indique suffisamment la pénurie de sujets en face de laquelle on se 
trouve, quand on ne veut nommer les fonctionnaires publics qu'à la 
faveur. Or, non ahlatâ causa, non tollitur effectus, et il ne faudrait pas 
croire que la chute de l'empereur et de l'empire suffiraient à apporter 
quelque heureuse modification en cette matière. Quelle que soit la forme 
du gouvernement, les mêmes errements, soyez-en sûr, engendreraient 
les mêmes résultats. Il faut que la République y songe et, sous peine 
de verser dans l'ornière, aborde de front la plaie du fonctionnarisme, 
qui, avec nos mœurs publiques, n'a fait que croître et enlaidir à cha- 
cune de nos révolutions successives, manifestées vis-à-vis des masses 
par des changements de fonctionnaires, partout où cela était possible. 
Le fond, c'est-à-dire précisément ce qui appelle une réforme dont le 
défaut nous a jetés où nous sommes, est toujours resté à peu près i*ien- 



(1) Ibidem, pièce lxxv, p. 342. 



1^0 JOUiUNAL DES ECOKC^iioTiiS. 

tique à lui-même. J'ai dit tout à l'heure par quel traitement énergique 
cette plaie si dangereuse me paraissait pouvoir être fermée. 

Daus ce même rapport, je remarque avec plaisir qu'il y est dit que 
« les avocats sont presque toujours plus hommes de parole que de fjou- 
vernement » , alors que, dans toutes les pièces du même genre, 
règne une préoccupation constante du talent oratoire. Quant à moi, qui, 
à l'instar de M. Clément Duvernois (1), fais peu de cas «d'un personnel 
qui croit que l'art de bien gouverner est l'art de bien dire sans rien 
faire », je trouve cette préoccupation un peu excessive ; il me semble 
qu'on a trop de propension à croire que la forme et le fond marchent 
toujours de pair chez un individu, alors que ces deux facultés sont 
généralement distinctes. Tel discours, extrêmement agréable à l'oreille, 
peut n'en être pas moins tout à fait défectueux pour l'esprit. Sans doute, 
il est essentiel qu'un ministre sache toujours revêtir d'une forme suf- 
fisante les idées qu'il veut émettre, mais encore faut-il avant tout que- 
ces idées soient justes ; or, d'ici à longtemps, il sera bien plus facile de 
trouver, dans nosassembiées délibérantes, des orateurs que des admini- 
strateurs et des économistes. Il n'en est point ainsi en Angleterre, oii le 
véritable discours d'affaire, c'est-à-dire, aussi irréprochable par la so- 
lidité du fond que remarquable par la sobriété de la forme, s'entend fré- 
quemment tant dans la Chambre des Communes que dans celle des 
Lords. Je prendrai encore un exemple dans la fameuse correspondance 
échangée entre le chef et le négociateur du qabinet du 2 janvier: « On 
ne peut à mon sens, écrit M. Emile OUivier, défendre le traité de com- 
merce qu'en entreprenant avec résolution l'exécution immédiate des 
promesses qu'on a faites à l'industrie et à l'agriculture, lors de la con- 
clusion du traité.... » (2). Ces promesses sont celles de la lettre impé- 
riale du 5 janvier 1860, et elles sont contraires aux principes les plus 
élémentaires de l'économie politique: elles ont pour objet des prêts à 
l'industrie, dont les résultats sont aujourd'hui surabondamment con- 
nus; de faire exécuter aux frais du Trésor, une multitude de chemins 
de fer improductifs; de provoquer, par une réduction des droits de 
navigation, l'abaissement des frais de transport par les canaux (procédé 
général à l'aide duquel on peut abaisser le prix d'une denrée quel- 
conque pour le consommateur, puisqu'il suffit d'en faire supporter une 
fraction du prix de revient à la masse des contribuables); d'entreprendre 

(1) Ibidem, p. 281. — Formation du cabinet du 2 janvier (lettre à 
M. Emile Ollivier). 
(il) Ibidem,^. 280. 



LA GUEHRl-:, LA RÉVOLUTION ET NOS MOKURS PUBLIQUES. 151 

des «tî'iivaux considérables d'ulilké publique» ,aii)si noinméslaplunartdu 
temps par ceux (jui les demandent pour leur utilité particulière. Vous 
aurez beau colorer toutes les promesses de ce penre du plus ma[yni- 
fique lan[|a};e, vous n'aurez jamais prêté votre concours qu'à des idées 
fausses, dont la discussion ne prendrait pas une heure dans une assemblée 
d'hommes instruits et dont Texamenne résisterait pas à un de ces dis- 
cours d'affaires britanniques auxquels je viens de faire une envieuse 
allusion. 

V 

Autre détail. Je lisais dernièrement, dans le Recueil périodique que 
je mentionnais tout à Theure, qu'on vit souvent Wallenstein, ennemi 
du cérémonial des cours, interrompre des envoyés qui Tabordaieiit 
avec les formules obséquieuses et les phrases ampoulées de la rhéto- 
rique officielle. Rien ne Findignait comme les profondes révérences 
importées d'Italie à la cour de Vienne. C'est que le grand homme de 
guerre du xvii® siècle , dont une qualité maîtresse était le maniement 
des hommes, savait que bientôt la forme déteint sur le fond. Eh bien ! 
pour que les administrés se relèvent d'un abaissement inconscient dont 
les intrigants nient avec effronterie l'existence, pour Texploiter à leur 
profit, il faut que l'administration proscrive énergiquenrent toutes 
ces formules^de basse adulation d'un autre âge, qui avaient disparu 
jadis et dont s'est émaillé petit à petit le style de ia correspondance offi- 
cielle. Aucun acte réglementaire n'a prescrit ce code de la platitude 
épistolaire. C'est pourquoi je ne me borne point à demander que les ad- 
ministrateurs renoncent aux expressions d'une hiérarchie par trop ré- 
voltante; je crois indispensable qu'ils l'interdisent formellement, attendu 
que la vilenie intéressée d'une partie des subalternes, qui y voient un 
moyen de parvenir sans travail et sans talent, qui connaissent l'omni- 
potence du grand ressort de la flatterie à outrance, ne manquerait pas 
de réinsinuer, avec le temps, ce venimeux protocole dans le langage mi- 
nistériel. Elle serait même aidée par l'indifférence affectée de ceux qui, 
n'osant pas se prononcer contre une manœuvre qu'ils doivent réprou- 
ver au fond, se donnent Tair de n'y attacher aucune autre importance 
que celle des salutations terminales de lettres entre particuliers. 

Ainsi il fallait supprimer entièrement cette formule par laquelle le 
souverain daignait accorder telle distinctiori à quelqu'un, attendu que 
. ce souverain était, en sa qualité de premier fonctionnaire du pays, 
chargé de distribuer indirectement les distinctions qu'à tort ou à rai- 
son, la société a reconnues nécessaires ; que, de deux choses l'une : ou 



152 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. , 

celui sur qui la distinction vient se porter, à la suite de propositions 
ffui doivent être régulièrement motivées, la mérite, et le chef du pou- 
voir exécutif ne fait que son devoir en la lui décernant; ou il ne la 
mérite pas, et le chef du pouvoir exécutif manque à son devoir, in- 
sciemment peut-être, en usant de sa prero^i^ative pour commettre une 
re[jrettable injustice^ De même, il convenait de ne pas faire coïncider 
avec les fêtes du souverain ces fournées de promotions de fonction- 
naires ou de décor.Uions, afin de restituer à ces mesures administra- 
tives le caractère qu'elles doivent conserver, celui de récompenses lé[jiti- 
mement décernées au mérite et au travail, dans des conditions qui ne 
doivent absolument avoir rien d'arbitraire. De même, enfin et pour ne 
pas leur enlever ce caractère essentiel, ces promotions ne devaient 
jamais avoir lieu durant les voyag-es du souverain. Il ne faut pas que, 
de deux individus ég^alement dignes, l'un soit mieux traité que l'autre, 
uniquement parce que le hasard l'a placé sur le passage de celui qu'il 
a fallu investir du privilège des bénéfices. 

Ce qui précède ne me permet pas d'éviter la question tant discutée, 
durant ces derniers jours, du décret du gouvernement de la défense 
nationale portant qu'à l'avenir la décoration de la Légion d'honneur 
ne sera plus affectée à la récompense des services civils. Elle ne m'em- 
barrasse pas le moins du monde et je formulerai mon appréciation en 
ces termes : 

Je soussigné, chevalier de la Légion d'honneur depuis un assez grand 
nombre d'années pour avoir pu ressentir la coupable ambition d'être 
promu au grade d'o[ficier, trouve la mesure absolument bonne et dé- 
plorablement irapolitique. Je m'explique : elle est intempestive, au 
premier chef, parce que le gouvernement provisoire s'attache visible- 
ment à ne pas sortir, dans ses actes civils, du domaine des questions 
urgentes, — parmi lesquelles ne doit pas, je pense, être rangée l'exi- 
stence ou la non-existence d'un ordre du mérite civil ou militaire; elle 
est inopportune, parce qu'elle n'a pas manqué de servir de thème aux 
adversaires de la jeune république, pour ameuter contre elle les réac- 
tionaires de toute catégorie, ce qui était parfaitement inutile. La mesure 
n'aurait dû être prise que dans quelques années, alors que l'expérience 
républicaine et le perfectionnement inévitable de nos mœurs politiques 
lui auraient enlevé toute apparence d'une mesure simplement révolu- 
tionnaire. Mais, "si je trouve bonne la suppression de la Légion d'hon- 
neur, c'est par de tout autres raisons que celles données, au club de la 
Porte Saint-Martin, par M. Gernuschi, avec lequel j'ai le regret de me 
trouver complètement en désaccord sur ce point. Le compte-rendu que 



LA GUKRRF, LA RF.VOLUTION ET NOS ?JOEURS PUBLIQUES 153 

j'ai sous les yeux constate que les bravos de Tauditoire ont acclamé 
l'orateur, quand il a dit qu'il considérait les décorations « comme des 
s!{;ncs de servitude et d'avilissement» et que, « dans le ré[îime des or- 
dres de chevalerie, on rationnait Thonneur par morceaux de ruban ;» ce 
succès ne me paraît pas de bon aloi. Procéder du sentiment démocra- 
tique pour proscrire une distinction honorifique, est mal à propos 
invoquer le sentiment é(];alitaire. « Qu'y a-t-il d'aristocratique, disait 
très-bien le premier Consul (suivant M. Thiers), dans une distinction 
toule personnelle, toute via[;ère, accordée à l'homme qui a déployé un 
mérite civil ou militaire, accordée à lui seul, pour sa vie seulement, et 
ne passant point à ses enfants? » Ce n'est pas le principe qui est mau- 
vais ; c'est l'application de la théorie, — excellente, au contraire, et à 
laquelle s'attachent à tort exclusivement les défenseurs de l'idée, — que 
l'expérience de plus d'un demi-siècle montre inévitablement défec- 
tueuse, de telle sorte qu'elle ne développe absolument que l'esrrit d'in- 
trio^ue. Il suffit d'avoir vu fonctionner d'un peu près le système^ pour 
être convaincu qu'on ferait bien rire les chefs du personnel de nos ad- 
ministrations publiques, en les réunissant pour leur demander si l'appât 
des décorations suscite le mérite ou au moins ne récompense que lui. 
Voici comment se distribuent ces distinctions : l"" à des hommes qui se 
sont réellement fait remarquer et qui soutiennent évidemment l'insti- 
tution; 2° et le plus souvent, à des fonctionnaires qui ont accompli un 
certain nombre d'années de service et suivant l'ancienneté, ce qui est 
dérisoire et tout à fait contraire à l'esprit de cette institution; 3° et en 
trop (]frand nombre, à des intriguants qui n'ont d'autre titre que les pro- 
tections, parfois en outre tout à fait inavouables, qu'ils font ag^ir; 
i'Exposiiion universelle offre un spécimen excellent des trois catégories, 
où fleurit cependant particulièrement la troisième. Dans la première 
même, le mérite doit bien rarement arriver sans être flanqué d'aucune 
démarche. Bref, on peut soutenir que le système des décorations n'excite 
personne à se distinguer, parce que celui qui se distingue obéit simple- 
ment à la loi de sa nature et trouve principalement sa récompense 
dans la satisfaction d'une difficulté vaincue, mais que la Légion d'hon- 
neur surexcite les ambitions malsaines, en ce qu'elle suggère l'envie à 
des médiocrités, chez lesquelles le désir ne vient que le jouroij d'autres 
médiocrités reçoivent à tort une distinction qui n'était due qu'au mérite. 
Quand on songe à la ridicule manie des décorations étrangères qui sévit 
du haut en bas de l'échelle de nos compatriotes, quand on pense avec 
quelle ardeur est sollicitée la moindre médaille, portée la plus petite 
palme, arborée la plus mince broderie, endossé un uniforme quelconque, 



iOi JOURNAL DES ÉCONO^ilSTES. 

dérobée l'apparence d'un titre nobiliaire, il est permis de croire que le 
louable désir du gouvernement de faire disparaître ces travers natio- 
naux l'a prématurément engagé trop avant. 

Mais je reviens au langage officiel, dans lequel je ne trouve pas 
moins utile à la dignité civique que le chef du pouvoir exécutif ne soit 
point traité comme un être suprême, notamment par les ministres, qui, 
dans un gouvernement parlementaire, lui sont imposés par les cham- . 
bres. A cet égard, l'empereur avait dépassé toutes les limites atteintes an- 
térieurement à son règne. Qui n'a remarqué l'abus suranné des grandes 
capitales dans la reproduction au Journal officiel du décret impérial, 
du 23 juillet dernier, confiant la régence à Tira; ératrice, au moment où 
Napoléon III quittait cf sa bonne ville de Paris », où 11 comptait bientôt 
rentrer, à la tête de nos troupes victorieuses, et qu'il ne devait plus 
revoir? Qui ne vient de remarquer également ce même abns dans 
l'ordre du jour du roi de Prusse annonçant à ses soldats des armées à 
alliées allemandes que, désireux de leur conférer une distinction, il élève 
à la dignité de maréchaux son fils et son neveu ? L'empereur « par la 
grâce de Dieu et la volonté nationale » et le monarque de droit divin 
ont au moins une sympathie typographique ! 

Iljest bien entendu, pour en finir avec cette réforme oratoire, qu'elle 
ne doit pas s'opérer davantage dans le sens de remploi affecté et puéril 
du mot Citoyen, de fâcheuse raém.oire. Restons-en, purement et simple- 
ment, à l'appellation suffisante et universelle de Monsieur. C'est, du 
reste, ce qu'a dit avec beaucoup de bon sens M. Legouvé, dans sa Con- 
férence au Théâtre-Français, sur V alimentation morale en temps de siège. 
o En 91 et 92, rien de plus légitime que la mise en avant du nom de 
citoyen. Ce nom était le symbole de la conquête récente, la conquête 
des droits civiques et civils, la devise du drapeau. Mais, aujourd'hui 
que nous avons la chose, nous n'avons plus besoin du mot. Prendre au- 
jourd'hui le mot de citoyen pour mot de radiemeni, c'est comme si 
l'on criait vive la Réforme ! ou \ive la Charte! » Il ne faut pas que la 
République s'inspire des anachronismes de l'Empire, comme il s'inspi- 
rait lui-même de ceux de la Restauration, en se les appropriant et en 
se bornant à les démarquer. S'appeler Napoléon III, avec la lacune im- 
périale de Napoléon II, était commettre absolument la même faute que 
s'appeler Louis XVIII, avec la lacune royale de Louis XVII. Ne proscri- 
vons pas moins, dans le langage s'entend, {'Excellence que le Citoyen, 

E. Lamé Fleury. 



DE LA l\EiNTù DES E.^iPLAGLÎliENTS DITE liliiNTii Fi)};Gl[<:UE. 155 

DE LA. .REINTE DES EMPLACEMENTS 

DITE RENTE FONCIÈRE. 



SoMMAinE : Les économistes et la question de la Rente foncière : Rlcardo et de Thiinen, 
Bastlat et Dunoyer. — Réponse aux questions d'un programme de l'Académie des 
sciences morales et politiques. — Critique de l'œiivr.; du lauréat de ce concours 
(M, Boutron) et des vues de MM. Ch. Lenardy de Reaulieu, de Fontenay, etc. 

I 

S'il est vrai que la doctrine économique « n'est pas à élaborer, qu'elle 
est élaborée,» comme l'a faitobserverna[îuèreM. Joseph Garnier, dans 
son article : VÉcommie 'politique à Vuniversité (1), il faut avouer qu'il 
n'est pas facile d'en trouver un exposé satisfaisant. « L'i(]fnorance 
presque grossière dans les questions économiques, » dont M. Garnier 
accuse, à bon droit, « les Français lettres, » en général, n'est-elle 
pas un peu partagée, même par quelques-uns de ceux des lettrés qui 
se considèrent comme économistes? N'est-ce pas au désaccord qui règne 
parmi des plus renommés que l'on doit attribuer, en partie du moins, 
le manque du désir, dans les classes éclairées, à prendre connaissance de 
la doctrine et le peu de confiance qu'elle leur inspire (2) ? 

Encore si ces divergences n'avaient lieu que dans des questions d'ap- 
plication, comme celles relatives aux banques, aux impôts, aux bre- 
vets, etc. ? Dans toutes les sciences appliquées l'on rencontre des 
questions jusqu'ici insolubles rationnellement, oia même que l'on ne 
parviendra peut-être jamais à affranchir de l'influence des opinions. 
Mais quant aux notions et principes rationnels, les opinions ne sont 
presque plus de mise dans aucune science. En économie politique, au 
contraire, nous ne voyons pas de proposition rationnelle qui ne soit 

(1) Journal des Économistes, ^ décembre 1868, p. 346. 

(2) Il est peut-être superflu de prévenir le lecteur que je ne parle pas 
des hommes qui planent dans les sphères élevées des affaires d'État. 
D'ailleurs, dans les discours, écrits et actes des promoteurs de réformes 
économiques, tels que les Gobden, les Michel Chevalier, etc., je ne 
trouve point de désaccord ni entre eux, ni avec les principes rationnels 
qui forment le champ modeste de ma spécialité. 



156 JOURNAL DES ÉCONOMFSTES. 

contestée par plusieurs auteurs contemporains. La formation de la valeur, 
les éléments du profit, la nature et même rexistence de la rente fon- 
cière, le rôle des a[}ents naturels dans la produclion, tout enfin est 
compris différemment par divers auteurs. 

Ce n'est pourtant pas la faute de la science : elle existe, seulement on 
ne l'éturjie pas assez. Après Adam Smilh et J.-B. Say, faciles à lire, mais 
devenus insuffisants, on a Ricardo et Ti^iunen qui les ont complétés et 
rectifiés. Ceux-ci ne se posent pas en antafifonistes, ni l'un de l'autre, 
ni de leurs devanciers; ils prolongent, en l'améliorant, la voie parcou- 
rue, et chacun d'eux considère les vérités constatées par les autres 
comme acquises à la science et hors de coniestalions. Il est vrai qu'à la 
bonne volonié se joint, chez eux, la faculté de comprendre et d'appré- 
cier à sa juste valeur le travail d'aiitrui. Malheureusement, on ne peut 
pas les lire d'emblée; il faut s'initier d'abord à l'esprit des sciences 
positives. 

On en est si peu au fait, que les résultats des investigations sont pris 
pour des opinions personnelles, des propositions, des conseils. Quant à 
la marche parallèle des spéculations théoriques abstraites avec l'obser- 
vation, aboutissant à des résultats plus ou moins pratiques, et quelque- 
fois même immédiatement applicables, on n'y veut voir encore qu'un 
mélange confus de deux procédés incompatibles (1). Cependant, dans 
les sciences. sociales, les résultats de tout raisonnement, de toute théo- 
rie, doivent être constamment confrontés avec la réalité présente ou 

(i) Je pense que la cause en est dans la séparation des études spécu- 
latives d'avec celles d'observation, qui a régné trop rigoureusement jus- 
qu'ici. On est trop porté à la spécialisation. C'est à cela qu'il faut 
attribuer, par exemple, ce singulier événement dans l'histoire de la 
mécanique rationnelle en France, que Isl force d'inertie de la matière, dé- 
couverte et introduite dans le calcul déjà par Newton, a été ignorée et 
repoussée jusqu'à Poncelet, qui avait le mérite, rare dans ce pays, de 
réunir les connaissances spéculatives à l'aptitude de l'observateur. 
Poisson, renfermé dans sa spécialité de théoricien, a toujours combattu 
la force d'inertie, parce qu'elle ne peut être constatée spéculativement. 
Après cela, il n'est pas étonnant que J.-B. Say, spécialement observa- 
teur, n'ait pu comprendre le phénomène de la rente foncière, tout en 
étant contemporain et en relation avec Ricardo sur ce sujet, comme 
Poisson l'a été avec Poncelet. Grâce à ce dernier, la science française est 
enfin en possession de l'élément qui lui manquait en mécanique ; il reste 
à souhaiter qu'elle trouve un autre Poncelet pour la doter finalement 
d'un élément également important, encore contesté ou mal compris en 
économique, — la rente de V emplacement. 



DR LA RRNTK DRS EMPLACKMEiNTS DITlil RENTE FONCIÈRE. 157 

passée, et vérifiés par elle; autrement on ne manquerait pas de s'éfj-a- 
rer dans les illusions et l'utopie. 

La conséquence de tout cela, c'est que l'on ne connaît (îuère ni 
Ricai'do ni Tliiinen, et au lieu d'entrer dans le courant du progrès delà 
science, on s*en[ja[îe dans quelque fausse route que chacun cherche à se 
frayer à travers champs. 

Bastiat est, sans doute, l'écrivain qui, par ses spirituels sopkismes 
économiques, a le plus contribué à attirer l'attention publique sur notre 
science, tant en France que dans d'autres pays. Cependant, ce n'est pas 
plus à lui qu'il faut s'adresser pour connaître l'économie politique, 
qu'il ne conviendrait de s'adresser à Voltaire pour l'étude des lois de 
l'attraction universelle, quoique ce soit lui qui ait popularisé le nom et 
la découverte de Newton. 

Dunoyer a émis ulie très-belle définition de la liberté considérée 
comme pouvoir matériel, intellectuel et moral de l'individu. Il avait le 
goût et la faculté des comparaisons ; mais il était peut-être moins apte 
à saisir les dissemblances. Dans ses trois volumes sur la liberté du tra- 
vail, qui sont une longue galerie de parallèles entre les procédés des 
industries de tout genre, les analogies sont poussées jusqu\à méconnaî- 
tre la participation volontaire des hommes dans leurs modifications per- 
sonnelles (1). En outre, faute d'avoir étudié Ricardo, il omit une des li- 
bertés du travail, très-essentielle, celle de l'emplacement de l'industrie. 

Peut-être est-ce à ces deux célèbres auteurs qu'il faudrait attribuer 
l'initiative dans l'abandon du courant des progrès en économie politi- 
que. Leur grand talent est une excuse à l'impatience qu'ils avaient de 
livrer au public des idées peu étudiées, en même temps que les résultats 
d'études plus approfondies. Mais leur exemple a pu enhardir d'autres 
écrivains à se fier à leurs propres forces, sans se donner la peine de 
s'instruire préalablement de ce qui est déjà immuablement établi. La 
peine est sans doute considérable, car les maîtres qu'il faudrait étudier 



(1) On trouvera dans mon Précis d'économie politique rationnelle la recti- 
fication des idées de Dunoyer sur la production immatérielle. Il avait le 
tort de croire que tout produit, pour être richesse, devaitpouvoir s'accu- 
muler, de n'avoir pas vu qu'il y en a d'instantanés qu'il ne faut pas con- 
fondre avec le travail qui les produit, et de ne s'être pas aperçu qu'il n'y 
a qu'un très-petit nombre d'industries qui agissent immédiatement sur 
l'homme, sur son corps seulement : celles des chirurgiens, des coiffeurs, 
baigneurs, etc., et encore non sans la participation volontaire, au moins 
passive, du sujet. 



153 JOURNAL DES ÉCONOlîîSTES. 

sont très-difficiles à comprendre pour quiconque n'est pas rompu à la 
méthode scientifique pure. Aussi manquent-ils de lecteurs, pendant 
que la facilité avec laquelle se lisent les auteurs qui ont fait dévoyer la 
science, leur attire une foule de partisans, souvent fanatiques (1). 

Dunoyer semble ne pas même s'apercevoir de l'existence des œuvres 
de Ricardo, et s'attache à développer les indications de Storch relatives 
aux industries considérées jusque-là, à tort, comme improductives. 
Moins circonspect et plus confiant en lui-même, Bastiat, jetant à peine 
les yeux sur quelques assertions de Ricardo, et les ayant si mal com- 
prises qu'elles lui semblèrent infirmer la [gratuité des agents naturels, 
n'hésita pas à se déclarer adversaire des enseignements du grand éco- 
nomiste. C'était un étrange spectacle que de le voir, en même temps, re- 
pousser les attaques de Proudhon dirigées contre l'intérêt du capital, et 
attaquer lui-même, la rente foncière! Son attaque est même moins justi- 
fiable, car. si l'on examine les choses de plus près, on voit que l'intérêt 
des capitaux produits est toujours un moyen obligé de payer les sa- 
laires dus à Fouvrier producteur du capital (2), tandis que le revenu 
du propriétaire foncier ne peut être confondu avec un salaire exigible 
quelconque. 

Les adeptes n'ont pas fait défaut à Bastiat. L'un d'eux, traducteur des 
œuvres de Ricardo, a eu l'imprudence de vouloir les apprécier et de 
dire que « l'auteur en a abouti à une logomachie ou une erreur. » 
D'autres sont venus faire chorus aux sorties sentimentales de Bastiat 
contre la rente foncière: bref, la science a été condamnée, et les pro- 
grès en sont devenus, en France, impossibles pour longtemps. Nous 
sommes arrivés aujourd'hui à voir les propositions les plus contes- 
tables, au sujet de la rente, prises pour des théories nouvelles ou per- 
fectionnées, acceptées, approuvées, récompensées, et à la fortune des- 
quelles ne manquent même pas les revendications en. priorité! 



(1) A propos de la propagation de certaines idées erronées en méde- 
cine, même parmi les membres du corps médical, une des illustrations 
de la Faculté, le Dr Bouillaud, disait naguère : « 11 est bien plus facile, 
hélas l de fanatiser que d'instruire les hommes ! » Combien cette affli- 
geante vérité est applicable à l'économie politique , nous le voyons par 
le grand nombre de prosélytes de Proudhon, d'un côté, et de Bastiat, de 
l'autre, tandis que Ricardo n'a encore que bien peu de disciples, et 
Thiinen peut-être qu'un seul ! 

(2) Voyez ma Note sur Vintèrêt du capital; Journal des Économistes, 
mai 1869. 



DELARRiNTE Di'-iS E^IPLACEiVlElNTS DITE RENTii FONCIÈRE. 159 

II 

Depuis quelque temps , nous voyons reparaître dans ce journal 
des discussions sur la rente foncière, que je crois utile de ne 
pas laisser sans réplique, et je demande la permission de dire à 
mon tour comment, selon moi et d'accord avec les plus célèbres écono- 
mistes, il faut entendre cette partie de la science que j'ai eu le loisir 
d'étudier spécialement. Parmi les erreurs que j'ai à réfuter, il y en a 
qui sont exclusivement personnelles aux auteurs ; cela m'oblip^e de don- 
ner, en partie, à mon travail la forme d'un coup d'œil critique sur quel- 
ques écrits, tout en évitant de prendre des allures de polémique. 

Pour poser les premières notions de la rente foncière, je répondrai 
sommairement aux questions proposées dans un concours académique 
auquel est due Porigine de l'attention attirée de nouveau sur le loyer 
du sol (1). 

«Rechercher et exposer : 1° les causes qui ont permis à la terre de 
rendre, outre la portion du produit nécessaire pour couvrir les frais 
de culture, un excédant qui se convertit en rente ou fermage?» 

Donnons d'abord quelques définitions de mots : Un « revenu, » c'est 
toute recette périodique, de n'importe quelle source, plus ou moins ré- 
gulière, plus ou moins prolongée et pouvant être plus ou moins va- 
riable. 

Une « rente » est un revenu de n'importe quelle source, mais n'exi- 
geant que peu ou point de travail courant. Revenu régulier, variant 
peu ou rarement, et qui est assuré pour un temps d'une assez longue 
durée, soit déterminée — comme, par exemple, dans le cas de rente 
viagère, soit indéterminée — comme dans celui de la rente foncière ou 
d'une rente servie pour un emprunt de l'Etat. La rente est alors perpé- 
tuelle, d'une durée indéfinie (2). 

Un « loyer» peut avoir le caractère, soit d'un revenu variable et de 



(!) Cette attention remonte à la publication des harmonies écono- 
miques (18r)0) deBastiatet à la lettre que l'illustre économiste adressait, 
peu de temps avant sa mort, à M. Joseph Garnier, lettre qui fut le 
point de départ des réclamations de M Carey et l'objet de deux discus- 
sions à la Société d'économie politique, lesquelles suscitèrent le con- 
cours de l'A'cadémie des Sciences morales et politiques. V. les Tables 
générales des matières. {Note de la Rédaction). 

(2) Cela ne veut pas dire éternelle et infinie ! 



160 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

peu de durée, soit d'une rente constante et à lonç bail. En tout cas, 
c'est un payement pour l'usage d'un avoir. Le mnt loyer indique donc le 
motif de la recette et non pas son caractère, contrairement aux mots 
revenu et rente qui en indiquent le caractère et non le motif. 

La rente est ainsi un revenu permanent que Ton peut dépenser an- 
nuellement sans faire tort à sa fortune. Il y a beaucoup de sortes de 
rentes suivant leur source et leur durée; il faut dire de quelle rente il 
est question. Nous voyons bien que dans les questions de l'Académie 
des sciences morales et politiques c'est de la rente foncière qu'il s'agit; 
mais l'Académie l'identifie avec le fermage^ et finit dans son programme 
par ne plus employer que le dernier de ces deux mots. Or, dans le cas 
j^énéral, la rente foncière est une partie du fermage ; celui-ci ne se réduit 
à la rente foncière seule que dans le cas seulement où le propriétaire 
n'a livré à l'usage du fermier aucune valeur épuisable ou destructible, 
c'est-à-dire aucun capital. Le sens des questions nous prouve que 
l'Académie a en vue ce dernier cas, et sous le mot fermage entend tou- 
jours la rente foncière pure. 

La cause immédiate de cette rente est évidemment, en ce que Xç^prix 
du marché du produit se tient au-dessus de son prix de revient. Mais 
quelle est la cause de cette élévation du prix du marché? Evidemment 
encore, en ce que l'on ne peut faire face à toute la demande du produit 
aux mêmes frais (1). 

Le prix du marché doit nécessairement couvrir les frais les plus forts, 
et ce prix étant le même pour toutes les portions du produit qui se pré- 
sentent au marché, celles de ces portions qui ont été produites aux frais 
moindres obtiennent un excédant de payement d'autant plus grand 
que les frais en ont été moins considérables. Cet excédant forme la rente 
du propriétaire de la terre, soit qu'il la retire lui-même, soit que des 
producteurs locataires la lui abandonnent volontairement par enchère 
dans leur concurrence à la location. 

Il y a des produits rares que l'on ne peut multiplier à aucun frais. 
Le prix de ces proiluils, ainsi que la rente foncière qu'il occasionne, ne 
dépendent que de la richesse des concurrents dans la demande du pro- 
duit. Les lois économiques dont nous parlons ne concernerit que les 
produits multipliables indéfiniment. 

Tant que toute la quantité du produit demandé, quelle que soit l'ex- 

(1) Nous devons supposer que tout producteur emploie son capital 
soujours le plus avantageusement; il n'y a pas de loi économique pos- 
itble sans cette supposition. 



DE LA RENTI<: DllS EMPLACEMENTS LITE RENTE FONOlI^Iii.. ICI 

tension do la demande, pcutAire produite el. fournie an niarclié toujours 
aux mêmes frais, il n'y a aucune raison pour que la rente foncière sur- 
fisse. Si tons les produits d'un pays pouvaient se trouver dans ce cas 
d'uniformité des frais de production et de transport, il est clair que le 
prix du marché de toute portion de tout produit ne ferait que couvrir 
les frais exifjibles, qu'aucun propriétaire foncier ne recevrait, comme 
tel, de rente et que les terres ne pourraient trouver de locataire ni avoir 
aucune valeur, quelque productives qu'elles puissent être et quelqu'c- 
levés que soient les bénéfices des producteurs. 

« 2" Les causes qui déterminent le taux, plus ou moins élevé, des 
rentes ou fermafi^es? » 

On voit d'après ce qui précède qu'il n'y a pas de taux général uni- 
forme pour la rente foncière, comme il y en a un pour l'intérêt des 
capitaux. Gela tient à ce que le prix de revient, qu'il faut défalquer du 
prix uniforme du marché, est différent au même moment pour diffé- 
rentes portions du même produit livré au marché. 

Ce qui cause la formation de la rente foncière en cause aussi le taux, 
savoir : la différence entre le prix de revient et du marché. 

Après les deux questions ci-dessus, l'Académie a publié un pro- 
gramme pour leur solution. JNous allons suivre pas à pas ce prog^ramme. 

« La terre, dans toutes les contrées où la civilisation est sortie de l'en- 
fance, donne des récoltes dont ly valeur suffit non-seulement pour payer 
les dépenses de leur production, mais aussi pour créer un excédant ou 
produit net qui demeure ou passe aux mains de ceux qui la possèdent. » 

Dans une contrée où la qualité et la situation des terres varient beau- 
coup à de petites distances, la rente foncière doit évidemment surgir dès 
l'enfance la plus primitive de la civilisation et pour une population peu 
nombreuse. 

Nous répétons que la quantité absolue des récoltes n'y fait rien du 
tout; ce n'est seulement que leurs quantités relatives aux mêmes frais, 
ou, ce qui revient au même, les différents frais pour la même quantité 
du produit, qui donnent lieu à la rente foncière. 

« C'est l'existence de cet excédant connu sous le nom de rente ou fer- 
mage, qui assure aux diverses portions du sol leur valeur vénale et en 
fait principalement rechercher la propriété. » 

Cet excédant, qui est connu sous le nom de rente foncière, donne de 
la valeur aux terres en raison du taux courant de l'intérêt des capitaux 
dans le pays. 
« A quelles causes tient la formation des rentes ou fermages?» 

3® SÉRIE, l. XX.— iï> novembre 1870. 41 



'i62 JOURNAL DKS ÉCONOMISTES. 

Nous avons déjà dit que la cause de la rente foncière se trouvait en 
ce que les différentes portions d'un produit présentées au marché, ont 
exigé des frais de production différents. Nous ajouterons que ces divers 
frais de production pour des portions égales d'un produit, peuvent avoir 
lieu soit sur des terrains différents, soit sur le même terrain. Dans les 
deux cas, la différence des frais passe au propriétaire, en lui consti- 
tuant une rente foncière. 
^ aLe produit net qui les constitue a-t-il existé à toutes les époques ?» 

A toutes celles où il y avait une différence entre les prix de revient 
des diverses portions du produit vendu au même marché. 

« Ne s'est-il formé, au contraire, que par Teffet de l'extension de la 
demande en produits du sol amenée par l'augmentation de la popu- 
lation ? » 

Si, en tout point d'une contrée illimitée, les avantages naturels — y 
compris les distances au marché — pouvaient être identiques, l'exten- 
sion de la demande des produits ne donnerait lieu à aucune rente fon- 
cière. Mais si, au contraire, ces avantages étaient d'une différence et 
d'une fréquence extrêmes, la rente foncière apparaîtrait dès la moindre 
extension de la demande. 

c( A-t-il pour seule source l'inégalité des qualités des terres, ou cette 
inégalité ne fait-elle que créer des différences entre les divers taux de 
fermages ? » 

Si grande que soit la quantité du produit obtenue, il ne sera pas 
possible au producteur d'en recevoir un prix dépassant les frais exi- 
gibles, tant que d'autres producteurs pourront obtenir la même quan- 
tité du produit aux mêmes frais. Ainsi, le produit ou bénéfice net en 
question ne peut être absolu, c'est-à-dire sans qu'il y ait une différence 
de frais pour des quantités égales du produit. Il en résulte que toute 
source quelconque du bénéfice net créerait des différences entre les 
divers taux de la rente foncière. Ce bénéfice net, c'est la rente foncière 
elle-même, et il en est le taux. 

La question se réduit donc à savoir s'il n'y a pas d'autres sources de 
la rente foncière, outre celle de l'inégalité des qualités et de la situation 
des terres ? 

Il y en a une plus générale. Elle se trouve dans la loi économique de 
la diminution de Vutilité des capitaux successivement ajoutés dans la pro- 
duction (1). Si l'on découvrait un moyen de ne pas diminuer l'utilité du 
capital nouveau et même d'en augmenter le revenu, le même moyen 

(1) Thunen, Le Salaire naturel p. 4î6 et 4-27. 



DK LA RF.NTE DKS FJlPLAGliiMIîNTS DITK RKNTK FON(.IÈRE. 163 

serait appliqué aux capitaux anciens, de sorte que la différence de 1 u- 
tilité se rétablirait toujours au profit de ceux-ci. D'ailleurs, l'accumula- 
tiou des capitaux est incomparablement plus, facile et, parlanl, plus 
rapide que leur perfectionnement, ce qui est trop bien indiqué par la 
diminution du (aux de l'intérêt des capitaux. 

La preuve la plus convaincante de l'existence de la loi citée ci-des- 
sus, c'est que, si elle n'existait pas, l'espace le plus exigu suffirait à la 
production de toute la masse du produit demandé, quelle qu'en soit 
l'importance; conséquence absurde qui dénonce la fausseté de l'hypo- 
thèse. 

Supposons une série de lots de (erre à avantaijes éfjaux. Tant qu'elle 
n'est pas toute occupée par l'industrie, il n'y a pas dii rente foncière. 
Mais une fois qu'un premier capital aura été appliqué à toute la série, 
un capital nouveau ajouté au premier donnera un produit moins g-rand. 
Or, comme les intérêts de ces capitaux ne peuvent avoir des taux différents 
au même moment, il en résultera que la différence entre les produits 
des deux capitaux superposés passera dans la rente du proprijétaire 
foncier. Ainsi pour le troisième capital, etc. 

Si, au lieu d'augmenter le capital dans l'ancienne série des terres, on 
veut l'appliquer à une série nouvelle de terrains moins avantageux 
que ceux de la première, il y aura de même une diminution du revenu 
des capitaux ajoutés dans l'industrie, de sorte que l'inégalité produc- 
tive des terres n'est qu'un cas particulier de la loi générale de la for- 
mation de la rente foncière par la diminution relative du revenu des ca- 
pitaux dans leur accumulation. 

« Quelles sont les causes dont l'influence se fait sentir sur le taux ou 
prix des fermages ? » 

Puisque la rente foncière est la différence entre le prix de revient et 
celui du marché, tout ce qui influe sur les deux termes de la différence 
doit influer en même temps sur les taux de la rente foncière. Ainsi, 
l'augmentation de la demande accompagnée d'un accroissement de la 
richesse des consommateurs, produit une hausse du prix du marché et 
par conséquent celle des rentes foncières, ce qui engage à étendre la 
production, en y sacrifiant plus de frais, relativement. 

Des perfectionnements dans l'art de la production — parmi lesquels 
il faut placer aussi le cas delà mise en valeur d'une série nouvelle de 
terrains plus avantageux que les anciens — diminuent les frais de pro- 
duction. Le prix de revient tombera partout, proportionnellement aux 
frais. Les frais les plus forts, qui règlent le prix du marché, subiront 
ainsi une réduction plus considérable que les frais plus faibles, et les 



164 JOURNAL DES I-.GONOMISTES. 

différences entre les prix de revient dans les diverses exploitations et 
celui du marché diminueront, ce qui occasionnera la baisse des rentes 
foncières. 

Si, au lieu de diminuer les frais pour la même quantité du produit, — 
supposant que la demande du produit reste stationnaire — on au^ifmen- 
tait la quantité du produit aux mêmes frais, l'augmentation de l'offre 
en ferait baisser le prix du marché au-dessous du prix de revient dans 
les exploitations les moins avantageuses. Celles-ci seraient abandon- 
nées, et le prix du marché remonterait, mais ne polirrait ni dépasser 
ni être au-dessous de celui du cas précédent, car, dans les exploitations 
les plus onéreuses de celles qui se maintiendront, le rapport entre les 
frais et la quantité du produit correspondante serait le même dans les 
deux cas. 

Cependant l'état stationnaire de la demande est très-rare. Générale- 
ment elle s'accroît et relève de nouveau le prix du marché en engageant 
la production à s'étendre dans des conditions plus onéreuses. Le prix 
de revient maximum, dans les nouvelles mises de fonds, réglera le nou- 
veau prix du marché, tandis que les prix de revient dans les anciennes 
entreprises, réduits qu'ils sont par les perfectionnements, n'auront au- 
cune raison de varier. L'écart entre ces prix et le prix du marché aug- 
mentera, par conséquent, et dépassera celui qui avait lieu primitive- 
ment, avant même que le prix du marché ait atteint son ancien taux. 
C'est pour cela que souvent les perfectionnements produisent, en même 
temps, une baisse des prix et une hausse des rentes foncières, contrai- 
rement au préjugé assez général que la hausse des rentes est toujours 
due à la hausse des prix. 

L'Académie (1), comme nous avons vu, considère la rente foncière spé- 
cialement en agriculture, et nous avons répondu en conséquence. Mais 
il serait trcs-facile de donner aux questions et aux réponses toute la gé- 
néralité dont elles sont susceptibles. On n'aurait presque qu'à y substi- 
tuer partout les expressions : emplacement et rente de l'emplacement à 
celles de terre et de rente /bwciére entendues sous les mots i^ente et/er- 
wia^^ par l'Académie. 

Depuis les physiocrates jusqu'à nos jours, tous les économistes, sans en 



(1) Quand Pauteur dit l'Académie, c'est une manière de parler ; car 
sur les quarante membres qui composent l'Académie des sciences 
morales et politiques, peut-être deux ou trois membres seulement de la 
section d'économie politique, statistique et finances se sont-ils oc- 
cupés de cette q}JiQ?>\^\Qii, {Note de la Rédaction). 



DE LA F.ENTK DKS R!\irLA(:;i';[\lR!NTS DITM r.KNTK FONCII-RF.. 165 

exceplcr Ixicardo clTliuiien, on pai'lanl de la reiilc foiicicrc, avaient tou- 
jours en vue spécialement les exploitations af^ricoles et minières. De là, 
cetautre prcju|];-é que la rente foncière est due exclusivement aux riches- 
ses naturelles que la terre produit ou renferme. En y ajoutant les eaux 
contenant des richesses, on ne sort pas des limiles trop étroites posées 
au phénomène. La terre, ni les eaux, n'ont besoin de rien produire ni 
de rien renfermer d'utile, pour donner souvent lieu à un loyer. Les em- 
placements dans les villes et dans les bassins de ports de commerce, se 
louent à un taux considérable sans qu'il y soit question de produits na- 
turels quelconques. La couche fumée du sol en a^^riculture est un ca- 
pital tout comme la terre versée dans les caisses d'une serre. En enle- 
vant cette couche, et je l'ai vu faire dans des domaines qui devaient 
être traversés par une voie publique, que reste-t-il pour justifier le 
prix du terrain? Rien qu'un emplacement. 

Cette généralisation de la théorie de Ricardo, la plus large possible, 
a été publiée d'abord en 1857 dans la quatorzième de mes notes, au 
salaire naturel de Thiinen, et plus tard, en 1862, avec plus de dévelop- 
pements dans mes lectures réimprimées en 1868, sous le titre de Précis, 
déjà cité. 

m 

Après les questions proposées par l'Académie, se présente naturelle- 
ment à notre examen le mémoire couronné comme contenant les ré- 
ponses les plus satisfaisantes (1). 

M. Boutron affirme que des gains de toute sorte, dépassant les frais de 
production tels que ceux dus au bonheur, à une capacité extraordi- 
naire, etc., ont tous les caractères économiques de la rente foncière. 
Quels sont ces caractères? Son livre est devant nous et nous n'y trou- 
vons, pour appuyer son dire, qu'une accumulation d'exemples de prix 
des choses et du travail, supérieurs ou inférieurs aux frais ou au taux 
ordinaires. Ce fait est beaucoup trop connu et incontestable pour qu'il 
soit nécessaire de s'y appesantir. 

Ce que nous cherchons, c'est la preuve de la prétendue identité des 
caractères économiques de tous ces différents gains ou pertes, et de 
ceux de la rente foncière. L'auteur croirait-il, par hasard, que le loyer 
ou rente de l'emplacement (rente foncière) n'a pour tout caractère que 
celui d'être un excédant du revenu sur les frais? 

(1) Théorie de la rente /bncière, par M. Boutron, [Paris, Guillaumin, 
1867, in-8. 



j(W JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

S'il ne lui a pas été possible, et pour cause, de nous montrer aucune 
propriété commune à la rente foncière et à un gain d'un autre genre 
quelconque, il aurait pu nous faire voir facilement une curieuse pro- 
priété de la première, lui appartenant exclusivement : celle de n'avoir 
aucune influence sur le prix du produit auquel elle est due, ce qui fait 
qu'elle est la seule et unique matière que Timpôt peut atteindre sans 
que la production du pays en soit aucunement affectée. En effet, c'est* 
une part du produit qui échoit à la participation de quelque chose qui 
n'exige, pour fonctionner, ni travail, ni dépense quelconque. Ne repré- 
sentant ainsi aucun sacrifice, elle est gratuite et supporte par consé- 
quent rimpôt sans en transmettre l'influence à la production. 

Pour prévenir les malentendus, nous devons faire observer que nous 
ne parlons pas ici de gratuité absolue; il n'y en a pas pour les biens 
appropriés, car Pacte même de l'appropriation ne peut avoir lieu sans 
un effort intelligent de l'homme. Les payements que nous qualifions ici 
de gratuits sont ceux qui, n'étant pas exigibles, ne s'obtiennent qu'é- 
ventuellement pour l'usage de ce qui ne peut éprouver aucune altéra- 
tion. Ainsi, une augmentation du loyer de l'emplacement, quoique 
provenant de sacrifices expressément consacrés à ce but, doit être 
considérée rationnellement comme gratuite, si l'effet du sacrifice est 
inaltérable; par exemple, dans le cas d'un épierrement ou d'un nivel- 
lement du sol. Par contre, pour l'usage d'un bien naturel approprié, 
quand même il n'aurait coûté aucun sacrifice, mais s'il est épuisable : 
une forêt, par exemple, le payement n'est pas gratuit; il est exigible et 
le bien représente dans ce cas un capital. 

S'il était vrai que la rente de l'emplacement ne fût douée d'aucune 
propriété spéciale qui la distingue de tout autre bénéfice, elle n'en res- 
terait pas moins la part du propriétaire du sol qu'il s'agit d'étudier. Il 
ne nous importe guère qu'il y ait d'autres gains en sus des frais, si ce 
n'est pas au propriétaire de l'emplacement, où ces gains ont lieu, qu'ils 
passent finalement. Nous n'avons rien à y voir; ces gains sont person- 
nels et n'ont aucun lien avec la loi économique qui régit le revenu de 
remplacement. Il n'y a pas de question au sujet de savoir que partout 
on trouve des gains au-dessus et au-dessous des frais; personne n'en a 
jamais douté. Ce qui est en question, c'est le revenu permanent du pro- 
priétaire, c'est-à-dire la rente de V emplacement . 

Les emplacements des régions territoriales peu peuplées, ne donnent 
rien au propriétaire, ce qui ne les empêche nullement de participer tout 
de même dans la production. Un travailleur de capacité extraordinaire 
cesserait, au coniraire, de produire plus que n'en produisent d'autres. 



DELARRNTE DKS KMPLAGEWENTS DITE RKNTE FONOIÈRIi;. 167 

si on lui refusait la rémniK'^ration du surcroît de son produit. Ne suffit- 
il pas de cette seule dissemblance entre la rente foncière et les fjains 
sans pareils et, par conséquent, sans concurrence, pour voir que l'idée, 
tant approuvée et revendiquée, d'identifier la nature de ces deux ^ycnrcs 
de bénéfice, est une erreur? 

Qu'est-il résulté de l'association arbitraire de la rente foncière avec 
des (jains de toute espèce dépassant les frais? le résultat en est absolu- 
ment nul, et je ne trouve dans le livre de M. Boutron aucune théorie de 
la rente foncière, sauf quelques passages extraits de Ricardo avec des 
commentaires que le maître aurait, je le crois, désavoués. 

Par exemple, il dit que Ricardo « comprend dans les frais l'in- 
térêt du capital incorporé (1) à la terre et qu'ainsi, pour lui, la rente 
est un élément du prix des produits que paye le service d'un agent natu- 
rel approprié (p. 330), que dans Ricardo la théorie de la rente se pré- 
sente comme une exception à la doctrine qui considère les frais de pro- 
duction comme réglant d'une manière absolue le prix moyen des choses, 
(p. 334); que, lorsque Ricardo se dem.ande pourquoi il y a des terres 
qui donnent une rente, il attribue ce fait, comme Adam Smith, à la 
puissance productive de la terre » (p. 356). Tout cela, approuvé par 
M. Boutron comme très -juste, est inexact, selon moi, et diamétralement 
opposé aux idées de Ricardo (2). A la page 339, il va jusqu'à dire 
que les terres les moins fertiles doivent être nécessairement arides 
pour ne pouvoir pas donner de rente foncière !! 

Ce n'est pas un Ricardo qui serait capable de prendre la rente 
due à un produit pour un élément de la valeur de ce produit, ni les frais 
de production comme réglant la valeur de toute chose. Ricardo ne 
s'est pas du tout occupé des capitaux incorporés à la terre et c'est lui 



(1) Il est évident que M. Boutron prend les capitaux appliqués à la terre, 
dont parle Ricardo, pour des capitaux incorporés^ dont Ricardo ne parle 
pas. 

(2) M. Boutron dans son compte-rendu du livre de M. Le Hardy de 
Beaulieu (Journal des Économistes, mai 1869), prétend que cet auteur ap- 
prouve certaines choses dans Ricardo que celui-ci n'a jamais avancées 
et que M. Le Hardy ne me semble pas avancer davantage. Ce qu'il re- 
prend chez ce dernier est justement ce qui est vrai, savoir ': la gra- 
tuité des agents naturels. Ce n'est pas là que se trouve « un des prin- 
cipaux vices du livre de M. Le Hardy, » mais bien en ce qu'il se rap- 
proche de M. Boutron dans le sens à donner au mot rente. Ils sont 
d'accord pour confondre la rente de l'emplacement avec les bénéfices 
personnels des producteurs. 



ir.S JOURNAL DRS ÉCONO,^^ST^:S. 

lo premier qui a repoussé l'idée fausse de A. Smith sur le payement des 
afjents naturels et sur la prétendue cause de la rente dans la puissance 
productive de la terre (1). 

Ce que poursuit principalement la science économique, c*est la con- 
station des lois d'après lesquelles se ferait, en toute liberté, le partage 
régfûiier et constant des produits indéfiniment multiipliables entre les 
fournisseurs du capital, du travail et de Y emplacement . 

Il n'y a pas à parler de « monopoles, » de « capacités hors 
ligne, )) de « trouvailles, » de c^ spéculations. » Tout cela n'y a absolu- 
ment rien à faire. Cependant, il y a une circonstance atténuante en 
faveur de M. Boutron, c'est que presque tous les économistes modernes 
tendent à confondre les gains 'personnels du producteur avec les gains 
indépendants de sa personnalité. • 

IV 

Pour la solution de la question de distribution des produits, on en- 
visage le cas général d'une grande entreprise à son état normal. Dans ce 
cas, il n'y a point de revenu net absolu ;iQVii gain y est exigible et peut 
être considéré comme faisant partiedes frais de production. La somme des 
frais, ainsi entendus, y est égale à la somme du revenu brut, celle-ci étant 
représentée par la quantité du produit obtenu multipliée par le prix du 
marché de son unité — prix connu et fixé en dehors de notre entreprise. 

En analysant les frais, on trouve qu'outre les intérêts du capital, 
les salaires du travail et la rente de l'emplacement, il y a d'au- 
tre frais à faire, -tels que pour l'entretien, l'assurance contre les pertes 
et les chômages des capitaux, etc. Le plus souvent, il y a encore à payer 
une rente déjà acquise à l'emplacement par des circonstances anté- 
rieures. Tous ces frais auxiliaires sont prévus et connus par l'expérience 
ou l'observation, par conséquent hors de question. Après les avoir re- 
tranchés du total des frais, le restant sera composé de trois groupes du 
caractère de payements d'intérêts de capitaux, de rémunération du tra- 
vail et de loyer de l'emplacement. 

1® Les frais du caractère d'intérêts, c'est-à-dire, calculés à tant pour 
cent du capital, ne sont pas tous des intérêts proprement dits, uni- 
formes pour tout capital employé et ayant pour but la rémunération du 
service du capital. Parmi ce genre de frais se trouvent les primes 
d'amortissement ou de rentrée des capitaux, à des taux variant de 1 à 



(1) Voyez la note de Ricardo à la page 48 de ses Œuvres complètes. 



DR LA RKNTF DKS KMPLACIÎ5IKNTS OiTK P.KNTK FONCHsIUv HiO 

i 00 pour 100 par au. Klles sont déterminées à pnori et doivent être 
défalquées du rendement brut pour isoler les intérêts au taux uniforme, 
seuls accessibles aux invcsti[îations rationnelles. 

2° Les rémunérations du travail ne sont pas^non plus toutes des sa- 
laires proprement dits ; elles sont de différente sorte et à des taux très- 
différents. Les rétributions dépassant les salaires d'ouvriers ordinaires, 
telles que les appointements des employés, les profits de l'entrepre- 
neur (1), les honoraires des savants, etc., ne peuvent être déterminées 
rationnellement. Elles sont données par l'observation. En les retran- 
chant, on dé[ïa[je la somme la plus importante des rétributions du tra- 
vail, celle qui, sous le nom de salaires, se distribue au taux uniforme, 
dans la classe la plus nombreuse et la moins payée des travailleurs, par 
conséquent la plus intéressante et la plus intéressée à un partage équi- 
table du produit. 

3° Quant au loyer du terrain, il n'a aucun triage à subir, l'emplace- 
ment étant un moyen simple et indivis de production. 

Les défalcations indiquées étant faites, on se trouve devant unesomme 
de valeurs ne contenant plus rien d'autre que les intérêts des capitaux, 
les salaires des ouvriers et la partie de la rente de l'emplacement à la- 
quelle l'exploitation courante actuelle donne naissance. C'est cette 
somme qu'il s'agit de partager entre les ayants-droit. Telle est la posi- 
tion de la question (2), et je demande à M. Boutron quelle autre place 
pourraient y prendre des gains exceptionnels, soit accidentels, soit dus 
à la personnalité de l'entrepreneur, si ce n'est parmi les éléments du 
profit de ce dernier? 

On réunit souvent tous les genres de frais dans deux mots: salaire et 



(1) On professe généralement sur le profit de l'entrepreneur des no- 
tions très-erronées (Voyez Le salaire naturel de Thiinen, p. 113 à 1 18, et 
mon Précis, p. 6 à 11 et 123 à 127). 

(2) Jusqu'à présent, la meilleure solution du problème est due à Thii- 
nen. Je ne puis ici que recommander la lecture de l'ouvrage de cet au- 
teur. Ceux qui ont de la répugnance pour les calculs algébriques, dont 
le livre de Thiinen est hérissé, peuvent prendre connaissance de son 
œuvre dans mon Précis d'économie politique rationnelle. Les calculs, 
réduits d'ailleurs à la moindre dose possible, sont tous relégués dans 
des notes annexées aux chapitres. Qu'importe à ceux qui n'aiment pas 
les formules algébriques que ces notes y soient ou n'y soient pas ? Elles 
ne contiennent pas autre chose que le moyen de vérifier par le calcul 
les propositions du texte, et il n'y a aucune raison pour en priver ceux 
qui s'y entendent. 



(70 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

intérêt, en considérant la rente foncière, s'il yen a, comme revenu net. 
On se le permet pour simplifier le discours, mais il ne faut pas oublier 
qu'alors, sous ces deux mots, on n'entend pas seulement les salaires 
des ouvriers et les intérêts des capitaux au taux uniforme ; on y em- 
brasse tacitement le profit de l'entrepreneur, les appointements des 
employés, etc., les primes d'amortissement, les frais d'entretien, enfin 
toutes les dépenses que nous avons énumérées plus haut. Avec cette form.e 
brute des éléments des frais, la solution de la question du partage des 
produits ne serait pas possible. Ce n'est que lorsqu'on parle des moyens 
de production que l'on n'en a à voir que trois genres, car, pour fonder 
une entreprise industrielle, il ne faut que du capital, du travail et un 
emplacement. Mais quand on dit qu'il y a trois ayants-droit au produit, 
cela ne veut pas dire qu'il n'y a réellement que trois groupes de per- 
sonnes à satisfaire au taux uniforme dans chaque groupe. Cette der- 
nière locution ne devient exacte que lorsque, après les élagages con- 
venables du produit brut, on trouve la somme des valeurs ne contenant 
plus que les salaires des ouvriers, les intérêts des capitalistes et la rente 
du propriétaire de l'emplacement. 

Quant à la formation de la valeur du marché d'un produit susceptible 
de multiplication à mesure de l'accroissement de la demande, il est clair 
qu'elle se forme là où les frais de production et de transport en sont les 
plus forts. En effet, une exploitation n'a pas de durée lorsque ses frais 
ne sont pas couverts par le prix du produit ; elle finirait par s'éteindre 
par épuisement si Ton s'obstinait à la maintenir. Par contre, de nou- 
velles exploitations surgissent tant que le prix de revient est partout 
inférieur au prix du marché, ce qui a lieu soit par suite de moyens dé- 
couverts pour diminuer les frais, soit par suite de l'accroissement de la 
demande qui fait monter le prix du marché. Quelque grandes que soient 
la demande du produit et la richesse des consommateurs, la hausse du 
prix trouve ainsi un frein dans les frais de la production la plus oné- 
reuse, que le prix ne peut dépasser de beaucoup et pour longtemps. Ces 
frais maximum, déterminant le prix du marché du produit, peuvent con- 
tenir tous les genres d'éléments que nous avons indiqués dans la ques- 
tion du partage du produit, à l'exception absolue d'une rente de l'em- 
placement provoquée par le produit considéré , une pareille rente n'y 
ayant aucune raison d'être. 

Pour la formation de la valeur des produits non multipliahks^ il n'y 
a pas d'autre régulateur que le rapport de l'offre à la demande, le pre- 
mier terme étant invariable, quelquefois même rétrograde, et le se- 
cond variant suivant le goût ou le caprice et la richesse des concurrents 



DELARI'.INTE DES EMPLACEMENTS DITE RENTE FONCIÈRE. 171 

Enfin, la valeur de remplacement n'est que sa rente capitalisée au taux 
de rinlérêt courant, souvent spécial à ce {^enre de biens, et ordinaire- 
ment moins élevé que pour les autres, à cause de la prévision d'un ac- 
croissement incessant de la valeur des terres, ainsi que de la fixité, la 
sûreté et autres avanta{}es de la propriété territoriale. 

Ce qui nous a décidé ii faire une digression sur les frais de production, 
le parta(;e du produit et la formation de la valeur, c'est que M. Boutron 
n'est pas le seul à confondre les frais qui doivent être couverts par la 
valeur connue du produit, avec les frais qui forment le prix du marché, 
et à ne pas savoir que la rente foncière due à un produit n'a jamais au- 
cune influence sur sa valeur, mais qu'elle est souvent un élément de la 
valeur d'un autre produit qui élimine le premier sur le même emplace- 
ment. 

Voici comment a lieu le phénomène (1) : 

Supposons un territoire cultivé en blé. Dans certaines localités, le 
produit ne fera que couvrir les frais — bénéfices ordinaires compris. 
Dans toutes les autres, il s'en déta<:hera un revenu en faveur du pro- 
priétaire du sol. Que l'on veuille, maintenant, introduire une nouvelle 
culture: de bois de chauffage, par exemple. Il se trouvera qu'en la pla- 
çant dans les régions éloignées, oii le blé ne donne pas de rente foncière, 
le prix du bois serait exorbitant à cause des frais de transport. On l'ob- 
tiendrait à meilleur marché en le cultivant sur des terres plus voisines, 
auxquelles le blé a déjà donné une rente. Le prix du bois sera ainsi 
chargé de la rente foncière afférente au blé. 

La demande croissant-e du bois engagera d'en étendre la production 
aux régions où elle deviendra de plus en plus coûteuse. Alors, dans les 
cultures anciennes, il y aura une rente foncière due à la culture du bois, 
et cette nouvelle rente n'entrera nullement dans la cause de la valeur 
du bois. Mais si un troisième produit venait s'établir sur un terrain 
occupé par le bois, il se chargerait de la rente de celui-ci,. en en faisant 
un élément de son prix, et ainsi de suite. 

(1) C'est encore chez Thiinen que l'on en trouve l'analyse et de nom- 
breux exemples, principalement dans ses recherches relatives aux lois 
d'après lesquelles les diverses industries se rangent autour du marché. 
Je crois avoir fait un travail utile en condensant ces recherches dans 
un seul chapitre do mon Précis. En les débarrassant de tous les calculs 
qui ont conduit Thiinen aux résultats, ^e n'y ai cependant rien laissé 
sans preuve suffisante. 



172 JOURNAL DES ÉCONONiSTRS. 

Dans les {grandes villes, à cause de l'activité de la concurrence, le 
loyer de l'emplacement est toujours incomparablement plus élevé que 
dans les campaf^nes, aussi il ne permet que les entreprises dont les pro- 
duits sont d'une haute valeur ou bien en quantité relativement très- 
ffrande, afin que la renie de l'emplacement chargeant le prix du marché 
de chaque unité du produit, n'en forme qu'une irès-faible part. 



Nous avons déjà montré quelques-uns des caractères de la rente fon- 
cière et sa propriété spéciale de n'avoir aucune influence sur le prix du 
produit auquel elle est due. Voici d'autres particularités de ce revenu, 
ainsi que de l'emplacement qu'il fait valoir. 

L'emplacement est le seul bien naturel absolument immuable. 

Il n'y a aucune autre base ou cause de la valeur de l'emplacement que 
la rente éventuelle, mais constante, qu'il rapporte à son propriétaire. 

Le loyer de l'emplacement diffère radicalement de celui du capital, 
en ce que le premier est un payement pour l'usage d'un bien inaltérable, 
tandis que le second en est un pour l'emploi d'un bien qui ne peut servir 
sans s'user. 

Les capitaux, à très-peu d'exceptions près, sont des créations hu- 
maines et leur loyer n'est qu'une rémunération obligée et inévitable du 
travail qui les a produits, tandis que le loyer de l'emplacement, quelque 
mérité qu'il soit par les sacrifices consacrés, n'est jamais une rémuné- 
ration obligée de ces sacrifices. 

Sur un territoire limité et entièrement occupé par des industries, le 
loyer des emplacements monte, et celui des capitaux descend lors de 
l'accroissement de la densité de la population et de son activité indus- 
trielle. 

Tout ce que les producteurs retirent constamment au-dessus des frais 
et gains m(/i6/e5, passe finalement dans la rente de l'emplacement, celle- 
ci ne touchant en rien aux gains provenant des qualités personnelles ou 
du bonheur des producteurs. 

Toutes les différences entre les revenus des capitaux égaux successi- 
vement appliqués dans l'industrie passent dans la rente de l'emplace- 
ment. 

Un locataire ou fermier ne jouit des revenus provenant de capitaux 
qu'il aurait incorporés au sol sans retour possible, ainsi que des diffé- 
rences de revenus de capitaux (^u'il aurait successivement appliqués à 
son industrie, que jusqu'à la fin de son bail. 



DK LA WmTii DES EMPLACFJIENTS DITK RENTE FONUKIU-:. 173 
Une nombroiise Cl riche population est une condition sine qua.non 
pour la formation de fortes rentes du sol. Il n'y enaf^uèrc chez les peu- 
plades pauvres. 

La propriété individuelle n'est pas une condition pour l'existence de 
la rente de remplacement, car celle-ci n'est autre chose que la diffé- 
rence entre le prix du marché et le prix de revient. Cette différence 
aura toujours lieu dans tous les modes possibles de la propriété fon- 
cière. 

Toute rente d'emplacement est provoquée : 1** par des faits sociaux, 
et cela toujours; de plus elle peut Tétre 2° par les efforts de proprié- 
taires anciens inconnus; 3° par des sacrifices dont la mémoire se con- 
serve encore; 4° par l'incorporation récente de capitaux à la terre. La 
rente des deux dernières provenances ne peut être touchée par l'impôt 
sans faire un tort immense à la prospérité du pays. Celle des deux pre- 
mières provenances est, au contraire, la meilleure de toutes les matiè- 
res d'impôt possibles. 

Le revenu du propriétaire de l'emplacement n'est pas un payement 
exigé par des frais ou efforts quelconques ; c'est un loyer éventuel, 
quoique permanent, pour l'usage des forces indestructibles, soit natu- 
relles, soit produites par l'homme. 

L'incorporation des capitaux à l'emplacement n'est autre chose qu'une 
création par l'homme de forces productives gratuites, puisqu'elles tra- 
vailleront toujours également, bien qu'il y ait beaucoup ou peu de ré- 
munération créée par de semblables sacrifices ou qu'il n'y en ait pas du 
tout. 

Les compétiteurs, pour occuper un emplacement, forcent le proprié- 
taire d'accepter leurs offres ; sans cette enchère, il n'y aurait pas moyen 
de décider auquel des concurrents il convient de donner la préférence. 

La rente de l'emplacement engage à l'amélioration des terres, ce qui 
est l'emploi le plus bienfaisant des capitaux et du travail. 

Un gain accidentel ou personnel du propriétaire lui-même n'entre 
pas dans sa rente, tout comme si ce gain avait été obtenu par un loca- 
taire ou fermier. 

La rente de l'emplacement est un revenu perpétuel, c'est-à-dire dont 
on ne prévoit pas la fin ni les variations trop grandes, et dont on peut 
dépenser hardiment la moyenne. 

Une trouvaille faite par le propriétaire dans son emplacement ne 
forme pour lui une rente que si elle est inépuisable , autrement, c'est 
un capital naturel que l'on ne peut se permettre de dépenser sans faire 
tort à sa fortune. 



174 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Les mines inépuisables seules donnent une rente, les gisemenllimilés 
sont des capitaux naturels. 

On doit considérer comme inépuisables les biens dont l'extraction 
est assurée pour un temps si lonjj que la plus insensible prime d'amor- 
tissement retenue sur la rente suffit à la formation, pour le terme, d'un 
capital dont les intérêts égaleraient la rente qui va cesser. 

Relativement à la loi qui régit le taux des rentes d'emplacements, 
ces derniers se groupent en trois catégories : ceux d'agrément, ceux 
exclusivement propres à certaines productions, et enfin ceux où Ton 
produit des marchandises indéfiniment multipliables. 

Les rentes et la valeur des deux premières catégories d'emplacements 
n'ont d'autre frein que l'état de richesse des concurrents dans la de- 
mande d'achat ou de location — de la première, et dans la demande des 
produits rares — de la seconde catégorie. 

On voit, d'après tout ce qui précède, que le caractère, les propriétés 
et les effets économiques de la rente de l'emplacement n'ont aucune 
attache à la question du plus ou moins de mérite du propriétaire à re- 
cevoir ce revenu. Cette dernière question, oiseuse au point de vue de 
l'économique, absorbe Tatiention des économistes d'aujourd'hui, en les 
détournant de l'étude sérieuse du phénomène de la rente du propriétaire 
du sol. Aussi rien de tout ce que nous venons de citer ne se trouve 
dans la « théorie de la rente foncière » de M. Boutron, car rien n'en 
peut être appliqué aux gains de hasard, temporaires ou personnels, 
qu'il y mêle. Il n'y a pour ceux-ci ni loi, ni théorie économique. 

VI 

Les raisonnements de M. Boutron prouvent que pour lui toute in- 
fluence sur le prix de revient est un élément du prix du marché- Il ne 
s'aperçoit pas de ce que la valeur ou le prix du produit ne se forme pas 
dans chaque entreprise en particulier par les frais de production, mais 
que ces frais y sont seulement couverts par la valeur du produit estimé 
au prix déjà existant sur le marché. Cette méprise filtre, pour ainsi dire, 
à travers toutes ses discussions, et c'est elle qui lui a fait imaginer ce 
qu'il appelle « le troisième élément de la valeur. » 

Ce troisième élément, il le compose de payements qui ne participent 
pas du tout à la formation de la valeur et de gains accidentels, person- 
nels et même illicites. Ainsi, par exemple, il croit que la rente fon- 
cière, due à un produit, fait partie de la valeur de ce même produit, 
tandis qu'elle n'est nullement la cause, mais un résultat du prix. Les 



DE LA RENTE DES EMPLACEMIiNTS DITE RBNTE FONCIÈRE. 175 

gains accidentels et personnels entrent dans les profits du producteur; 
ils n'ont rien de commun avec la rente foncière. Il va sans dire que, dans 
les entreprises les plus onéreuses, où se forme le prix du marché, il ar- 
rive des accidents heureux ou malheureux qui peuvent y faire varier le 
prix de revient. Mais le prix du marché uç. peut suivre exactement toutes 
ces variations, et s'il en est atteint quelquefois en plus ou en moins, ce 
n*est que pour un temps très-limité ; or il n'y a de lois économiques 
générales qu'en vue des moyennes à peu près constantes des prix pour 
une période de temps considérable. 

Les monopoles de toute sorte et les accaparements, dont parle Fau- 
teur, influent certainement sur la valeur des produits, de même que les 
impôts, hors celui sur la rente de l'emplacement. Mais faut-il en faire un 
élément de la valeur dans la recherche des lois économiques? Evidem- 
ment non, car ce ne sont pas des éléments ressortant de la nature des 
choses. Ils sont arbitraires, ils troublent les lois naturelles économiques, 
dont le jeu ne peut être saisi que dans la liberté parfaite de leurs com- 
binaisons. M. Boutron aurait dû écarter les monopoles des frais for- 
mant la valeur, comme il en a écarté l'impôt. Ce n'est qu'après avoir 
établi les lois économiques naturelles que Ton peut examiner avec 
fruit rmfluence sur ces lois des éléments perturbateurs. 

Nous avons montré dans notre analyse des frais plusieurs éléments 
qui n'appartiennent ni au groupe des salaires, ni à celui des intérêts, tels 
sont : la rente foncière déjà existante antérieurement, l'entretien des 
capitaux, etc. Ceux-là sont, sans doute, des éléments obligés de la va- 
leur, mais nous avons dit déjà que la division des frais en groupes ne 
se fait que pour abréger le discours, qu'elle ne peut servir à aucune 
solution, et qu'alors il sufflt de la regarder comme correspondante aux 
trois moyens de i^roduction. Dans ces derniers, c'est le capital qui fait 
face aux frais du genre de ceux que nous venons d'indiquer et qui ne 
sont ni salaires, ni intérêts. Enfin, lorsqu'il s'agit de la question, du par- 
tage du produit, nous avons vu qu'on défalque comme connus tous les 
frais autres que les salaires proprement dits et les intérêts des capitaux. 
Ainsi, dans aucun cas et pour aucun motif, on ne peut avoir besoin de 
former un troisième groupe d'éléments de la valeur, même des vrais 
éléments, et non imaginaires comme ceux que M. Boutron veut y intro- 
duire. 

Pour lui, s'il découvrait dans un pavé une émeraude de mille francs, 
la valeur en serait composée, outre le salaire du travail et l'intérêt du 
capital en outils, encore d'un troisième élément, qui est, dans ce cas, 
son bonheur ou bien son savoir en minéralogie ! Il est clair cepen- 



176 JOURNAL DES l^XONOMISTES. 

dant que l'émeraude aura unf, valeur déjà existante pour des pierres 
semblables, sur laquelle la trouvaille ne pourrait exercer qu'un 
effet de baisse, et que, une fois les frais de salaire et d'intérêt 
défalqués, il restera un [yain personnel considérable, n'ayant nullement 
participé à former la valeur de l'émeraude, mais dû, au contraire, à sa 
valeur formée antérieurement; et ce gain, étant acddentel, ne peut pas 
être nommé rente sans fausser le sens dans lequel ce mot est employé 
dans toutes les langues européennes, savoir, celui d'un revenu annuel 
permanent. 

Nous n'avons pas qualité pour bouleverser les langues et leurs dic- 
tionnaires. Si nous voulons grouper des choses hétérogènes, il nous 
faut trouver un mot à part et ne pas prendre le nom d'une des choses à 
grouper pour celui du groupe total. Si nous réunissons des revenus 
permanents à des gains accidentels, il faudra un nom nouveau pour ce 
nouveau groupe, car le mot rente a déjà son emploi pour désigner l'un 
des éléments réunis. 

Je me hâte de dire qu'un groupement de la rente foncière avec toutes 
sortes de gains occasionnels et personnels dépassant les frais, est si peu 
utile, qu'on n'a aucun besoin de lui trouver un nom. Pour réfuter les 
attaques contre la moralité du revenu du propriétaire de l'emplace- 
ment, on a comparé ce revenu aux gains aléaloires des producteurs. 
Cela n'était qu'un des moyens de défense , au point de vue de l'a- 
vocat. M. Boutron y a vu une loi économique d'assimilation, et M. Arri- 
vabene revendique la priorité de cette idée! 

L'auteur considère le prix moyen du marché dû aux frais de produc- 
tion composés de deux groupes d'éléments : salaires et intérêts, comme 
le minimum de la valeur, au-dessous de laquelle elle ne peut tomber 
sans arrêter la production. Mais les frais en salaires et intérêts varient 
d'une entreprise à une autre, ils y déterminent le prix de revient et non 
le prix du marché. Ce dernier, pour les marchandises indéfiniment mul- 
tipliables, se forme, comme on a vu, par le maximum, des frais de pro- 
duction et de transport, et pour celles qui ne le sont pas — en raison 
de la richesse des consommateurs. L'assertion de M. Boutron n'a donc 
qu'un sens apparent; au fond,- elle n'en a point. Il aurait dû dire que le 
prix moyen du marché est la limite que le prix de revient ne doit pas 
dépasser, et vice versa, le prix de revient est la limite au-dessous de 
laquelle un prix moyen du marché venant à descendre arrêterait l'entre- 
prise. 

Partout on tâche de réduire le prix de revient pour profiter davantage 
de celui du marché. En même temps, l'accroissement de la demande et 



DKLA KKNTl': DKS IiMl»LACK}lENTS I>1TK RKNTK FONCIËHI^. 177 

du moyen de la satisfaire, c'est-à-dire de la richesse des consommateurs, 
fait monter le prix du marché et [)ermet d'étendre la production aux frais 
relativement plus grands. Dans la différence entre le prix de revient et 
celui du marché peuvent se trouver tous les bénéfices dont M. Boutron 
forme son prétendu troisième élément de la valeur, mais il n'y a parmi 
ces bénéfices que ceux dont la moyenne serait permanente et ne dépen- 
drait d'aucune cause accidentelle ni d'un talent extraordinaire, qui pas- 
seraient, comme r^n^e, au propriétaire de l'emplacement lors du renou- 
vellement du bail. Tous les autres i^ains continueraient à profiter au 
producteur lui-même. Celui-ci voudrait peut-être voir une espèce de 
rente dans un ijain dû à sa capacité hors lifjne, s'il le reproduisait an- 
nuellement. Mais ce serait une rémunération d*un travail exquis toute 
personnelle, n'étant ni transmissible, ni même, pour la plupart, pas 
seulement via^yère. 

Après tout ce que nous venons d'expliquer, il est impossible de ne pas 
convenir que le ti^oisième élément de la valeur ainsi que la rente de 
M. Boutron ne sont pas viables. 

VII. 

Ce que nous allons dire mainlenant s'adresse, comme plusieurs cho- 
ses, d'ailleurs, que nous avons examinées jusqu'ici, outre M. Boutron, 
encore à MM. Carey, Le Hardy de Beaulieu (1), Quijano, Ambroise 
Clément (2), etc. Tous ces auteurs, et beaucoup d'autres, au lieu d'étu- 
dier la nature et le jeu du phénomène de la rente foncière, ne sont oc- 
cupés qu'à cherchera ce revenu quelque travail ou frais, qu'ils préten- 
dent lui faire payer à toute force. Ils ne souffrent pas qu'elle soit un 
payement gratuit, craignant peut-être que cela ne donne raison aux 
attaques dirigées par les communistes contre la propriété individuelle 
delà terre. Dominé par des préoccupations semblables, on ne fait plus 
de la science proprement dite; aussi, dans les écrits de ces auteurs, nous 
ne trouvons, presque, que des plaidoiries. Ils voi3nt bien jusqu'à l'un 
des bouts de l'échelle des rentes foncières, celui où ce revenu est fort 
au-dessous de ce que mériteraient les efforts et les sacrifices, quelque- 
fois même les plus récents et les plus judicieux, du propriétaire. Mais 
ils ne veulent pas regarder en sens contraire et voira l'autre bout de la 
même échelle, le revenu foncier nullement mérité par aucun sacrifice ou 



(1) La propriété et la rente, par Le Hardy de Beaulieu, 1858. 

{"!) Essai sur la science sociale, par A. Clément, 18G7. 

3*^ SÉRIE, T. XIX. — 15 novembre 1870, il 



i78 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

effort, non-seuleinent des propriétaires contemporains, mais pas même 
des générations précédentes les plus reculées. Dans ce dernier cas, le 
revenu foncier n'est dû qu'au développement des besoins d'une popula- 
tion qui s'est accrue, développement auquel les bénéflciaires n'ont pas 
plus participé que tous ceux qui, n'y gagnant point, leur en payent les 
bénéfices. 

Toute l'argumentation roule, chez les auteurs indiqués, sur des 
exemples comparatifs. Ils en oublient un, qui montre très-clairement 
l'inanité de leur idée. Quelqu'un a gagné le gros lot d'une loterie. C'est 
un gain gratuit, dirons-nous. Non pas, suivant eux, il faut prendre en 
considération l'ensemble de toutes les personnes qui avaient acheté des 
billetSj et Ton verra que la somme des frais surpasse les gains. Sans 
doute, mais la question est de savoir pourquoi un seul homme reçoit la 
rémunération des efforts et des frais de tous les autres? On n'y a pas 
répondu. Du reste, comme nous l'avons fait observer déjà, il n'est pas 
question, en économique, du mérite du propriétaire foncier, mais du 
caractère, des propriétés et des effets naturels de sa rente. 

On a beaucoup agité la question de l'ordre dans lequel les terres de 
qualités diverses sont défrichées. On croyait y trouver un moyen denier 
la rente foncière; mais il a été facile d'en établir la théorie sans aucun 
égard à l'ordre en question. Cependant, quoique la théorie de la rente 
de remplacement en soit désintéressée, on ne peut laisser sans solution 
une question qui a de l'importance par elle-même, et peut contribuer 
souvent à faciliter la conception du phénomène de la rente du proprié- 
taire foncier. 

La difficulté de mettre un emplacement en état de recevoir un établis- 
sement de production quelconque, n'est pas nécessairement proportion- 
nelle aux avantages qu'on en retirera. Le contraire se rencontre, heu- 
reusement, très-souvent. Ainsi, en agriculture, par exemple, ce ne 
sont pas toujours les terrains les plus difficiles à défricher qui donneront 
le plus de produits aux mêmes frais, comme cela résulterait des affirma- 
tions de M. Carey, si elles étaient vraies. L'ordre judicieux dans lequel 
les nouveaux terrains sont mis en valeur est celui où l'on commence par 
les meilleurs parmi les plus faciles à attaquer. 

Pendant toute la période des défrichements' successifs d'une première 
série de terrains également faciles à attaquer, on passe des meilleurs aux 
moins bons. Qu'arriverait-il si l'art agricole et la richesse des cultivateurs 
ayant fait des progrès, Ton se mettait à défricher une seconde série de 
terrain.^, dont i'cxploi talion serait plus productive que celle de la prc- 



DELA RENTE DES EMPLACEMENTS DITE RENTE FONCIÈRE. 179 

mière? Si la nouvelle série e^t d'une (grande étendue, le prix du produit 
diminuera, attendu (pie l'extension des exploitations serait provoquée 
par ravanlap,e de moindres frais de production et non par l'accroisse- 
ment de la demande. Mais alors, les anciens terrains, où l'exploitation 
est plus onéreuse, devront restreindre leur culture; ils l'abandonne- 
raient même, si la nouvelle série de terrains pouvait tiiire face à toute 
la demande. Dans ce dernier cas, la diminution du prix du produit serait 
stable ; mais cela ne se présente pas dans la pratique. Les nouvelles 
exi)loitations, plus lucratives, ne peuvent répondre à toute la demande, 
et sur une certaine partie des terrains anciens on continue à travailler. 
Ceux de ces terrains seulement oii les frais de production étaient les plus 
forts seront abandonnés. L'offre du produit diminuera en conséquence, 
et son prix se relèvera de nouveau jusqu'à pouvoir couvrir les frais des 
exploitations les moins avantageuses parmi celles des anciennes qui se 
sont maintenues. 

Après cette perturbation, Textension des cultures procédera, dans la 
nouvelle série de terrains, tout comme dans l'ancienne, par ordre d'oc- 
cupation des lots de moins en moins productifs, ou de plus en plus 
éloignés. N'est-ce donc pas d'une évidence frappante que cet ordre est 
la loi générale, tandis que l'ordre inverse en est une exception perturba- 
trice ? Il est très-désirable, sans doute, de pouvoir passer à de meil- 
leures terres, s'il y en a, mais il serait encore plus profitable, s'il était 
possible, de ne pas laisser celles-ci en friche, en réservant^, au contraire, 
les plus mauvaises pour le temps oii les moyens d'amélioration des 
terres étant perfectionnés, ou bien le prix du produit ayant haussé par 
le développement des besoins et des richesses du pays, leur exploitation 
deviendrait plus lucrative. A mesure que l'on perfectionne l'art du dé- 
foiiçage du sol, de l'extraction des racines et des pierres, du dessèche- 
ment, de l'irrigation, du drainage, etc., le cas désavantageux d'être 
obligé de cultiver les mauvaises terres avant les bonnes se présente de 
plus en plus rarement. 

Examinons maintenant les accusations de la rente foncière. C'est une 
mauvaise chance que de n'avoir pas assez de bonnes terres et d'être 
obligé d'en cultiver de mauvaises, circonstance qui fait obtenir une 
rente aux propriétaires des premières ; mais il serait encore plus mal- 
heureux pour le pays, s'il ne possédait que des terrains arides ne don- 
nant de rente à personne à cause de leur uniformisé. A ce point de vue, 
Texistence des rentes foncières peut être considérée, à volonté, soit 
comme un inconvénient —comparativement au cas où tout le territoire 



180 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

serait également fertile, soit comme un avantage — comparativement au 
cas où tout le territoire serait également ingrat. 

N'étant pas due à une destruction de richesses, la rente foncière n'en 
est qu'un déplacement. Elle ne paye aucun travail, aucun frais dont le 
résultat ou l'effet ne puisse continuer à servir toujours sans aucun 
payement, circonstance qui ne permet pas de l'attribuer au travail et 
aux frais qui l'ont provoquée. Le propriétaire reçoit donc sa rente gra- 
tuitement, non-seulement dans le cas où il ne l'a nullement méritée, 
mais aussi dans celui où il l'aura créée lui-même. 

Nous n'avons pas à justifier la moralité ou l'utilité d'un fait naturel et 
inévitable. Nous ne voulons pas tomber dans ce préjugé anti-scientifique 
qui veut que toute vérité soit conforme à certaines idées préconçues. 
Nous admettons toutes les méthodes de recherches conduisant à la vérité, 
mais nous repoussons d'une manière absolue l'argumentation sentimen- 
tale, qui ne peut qu'induire en erreur. Qu'est-ce à dire? Voyez, par 
exemple, une importante fabrique consumée par l'incendie. Qu'arrive- 
t-il? L'offre de son produit diminue, le prix en augmente, et les con- 
frères du fabricant ruiné font des bénéfices extraordinaires. Est-ce 
juste? Est-ce moral? Mais n'est-ce pas aussi inévitable? Au moins, dans 
le payement de la rente, il n'y a personne qui ait plus de droits à la 
recevoir que ceux qui la reçoivent, tandis que, dans le cas d'une des- 
truction de biens, il y a quelqu'un qui a tous les droits à la recette et 
qui seul n'en reçoit rien. 

Que devient dans tout cela l'harmonie spontanée des intérêts? Il n'y en 
a pas de telle sorte que l'homme puisse la trouver toute faite, sans aucun 
souci de sa part et en se laissant seulement jouir d'une liberté complète 
dans ses relations sociales. Il n'est pas destiné à un semblable repos 
annulant sa responsabilité qui le suit, au contraire, toujours et dans 
tout. Il appartient à sa raison de corriger ce qu'il conçoit comme une 
injustice dans ses relations naturelles et spontanées avec ses semblables. 
Aussi a-t-il établi des assurances contre les sinistres, qui corrigent par- 
faitement les consétjuences fatales dont nous venons de parler. Grâce à 
cette invention, c'est le fabricant ruiné qui reçoit l'indemnité, et le gain 
des autres ne devient qu'un remboursement partiel des primes de leur 
assurance. 

Puisque le pnénomène de la rente de l'emplacement n'est pas dth 
une destruction de biens, mais tout au plus à une gêne de la population 
dans son accrcissement sur un territoire limité, ses conséquences sont 
beaucoupmoins attaquablesquc celles del'incendied'une grande fabrique 
sous le rapporl de la satisfaction de la conscience humaine. Cependant, 



si tons l<'s iniMiibrtis ^Ic, la sociôLc ne sont pas proprit*L'iin;s terrions, une 
partie (le la popnlation est lésés sans compensation. Or, il y a moyen, 
dans ce cas aussi, de remédier <à Tinjnstice de la natnre des choses. Pour 
cela, il faut s'appliquer à faciliter l'acquisition des terres et leur distri- 
bution parmi les habitants, en abolissant tout ce qui peut entraver ce 
(jenre de transactions. L'harmonie des intérêts se rétablit encore par un 
impôt sur les rentes d'emplacements, pour ôtre employé au profit de 
tout le monde. Nous avons vu que cet impôt est le plus innocent lors^ 
qu'il ne touche pas aux rentes de création plus ou moins récente. 

Il y a lonfytemps que nous insistons sur la nécessité impérieuse de 
distinguer les capitaux séparables du sol, périssables, épuisables, des- 
tructibles, renouvelables pendant la durée de l'exploitation, de ceux qui, 
ne l'étant pas, cessent d'être capitaux en devenant des forces , des 
agents, des qualités gratuits, de l'emplacement, incorporés h celui-ci (1). 
Malheureusement, M. Le Hardy de Beauliéu et M. Ambroise Clément, qui 
rendent hommage à la clarté et la justesse des citations qu'ils font de 
Ricardo, pas plus que les écrivains qui n'y voient qu'une logomachie, ne 
connaissent cette distinction et opposent à la théorie de la rente le fait 
que parmi les forces productives de la terre il y en a qui sont de création 
humaine. Qu'importe si elles sont indestructibles t Le propriétaire ne 
cessera pas d'utiliser son terrain, quand même il ne lui tomberait rien 
pour des sacrifices de ce genre. Il peut se passer et il se passe forcé- 
ment de cette rémunération lorsqu'il n'y en a pas; elle n'est pas exigible 
et, partant, au point de vue de la science (et non pas à celui de l'avocat 
sentimental), gratuite, c'est-à-dire ne pouvant rapporter qu'une rente 
de l'emplacement, revenu éventuel. 

Ces auteurs ne connaissent pas, non plus, la distinction tout aussi im- 
portante à faire entre les biens naturels impérissables et les capitaux 
naturels. Ils nient l'impérissabilité non-seulement des capitaux incorpo- 
rés, mais même de toute qualité naturelle du sol, en prenant parmi ces 
dernières, pour exemple, non pas comme il de faudrait, des biens in- 
hérents et inséparables de l'emplacement, mais de vrais capitaux natu- 
rels, tels que, par exemple, certains éléments puisés dans le sol par 
l'action chimique et physiologique des plantes. Ils n'auraient pas eu beau- 
coup de peine cependant, s'ils l'avaient voulu, à trouver des exemples 
de qualités absolument impérissables du sol, soit naturelles, soit pro- 
duites. Ils n'auraient qu'à citer sa configuration, son exposition, sa na- 

(1) Opuscules sur la rente foncière, 1854, p. ,18. 



1-82 JOURNAL Î)RS finONOMISTRS. 

ture, sa contexturc, sa sécheresse ou son humidité, sa distance au mar- 
ché, etc. 

Parmi tant d'erreurs d'une importance majeure qu'il y aurait à 
réfuter , nous en trouvons encore une très-[jénérale , chez les au- 
teurs, et qui contribue beaucoup à les empêcher de bien compren- 
dre la théorie de la rente de l'emplacement. Ils croient que l'excédant 
du bénéfice de celui qui possède quelque chose de meilleur que ce que 
possèdent, dans le même (jenre, d'autres personnes, par exemple : un 
gros diamant, un terrain très-fertile, est un payement des forc::s ou 
agents naturels appropriés. Pour le vulgaire, cela ne peut paraître au- 
trement; pour lui, le diamant est d'un grand prix parce qu'il est gros, 
c'est son poids avec ses autres qualités que l'on paye ; pour lui, c'est la 
fertilité du terrain qui est payée. Mais l'économiste doit voir autrement. 
Il sait que s'il y avait autant de gros diamants que de pavés, ils ne vau- 
draient rien; que si toutes les terres étaient partout également fertiles 
et en abondance, elles n'auraient aucune valeur. Ce n'est donc jamais 
les dons de la nature, qui restent toujours gratuits, mais leur rareté, 
leur manque que l'on paye. Et que l'on ne dise pas que ce n'est là qu'une 
querelle de mots. C'est de la science, au contraire, s'il en fut. 
Ainsi, pour le vulgaire, le soleil se lève et se couche; pour le savant 
c'est la terre qui tourne. Ce n'est pas une querelle de mots, c'est la 
science même. Il n'est, sans doute, pas possible à l'astronome de ne 
pas employer les expressions de lever et coucher des astres, tout comme 
Téconomiste ne peut éviter de parler du payement des avantages natu- 
rels. Mais le premier ne prend pas sa manière de s'exprimer pour 
la réalité du fait, et c'est ce que le second n'aurait pas dû faire non 
plus. 

Il y a une autre erreur à côté de celle dont nous venons de par- 
ler. Elle consiste à prendre le payement de toute chose pour la rémuné- 
ration d'un effort ou sacrifice dont la chose a été l'objet, « quelle que soit 
Yîmportance et Vépoque de cet acte humain. » On ne saurait faire des 
reproches aux maîtres de la science de n'avoir pas prévu et prévenu de 
semblables erreurs. Tout leur génie n'y aurait pu suffire, tant il en sur- 
git tous les jours dans les esprits prompts à publier leurs idées peu et 
mal digérées. 

Voici une terre qui donne une rente foncière de 50,000 francs, et où 
il n'y a rien qui puisse être considéré comme capital séparable ou péris- 
sable. C'est une portion d'une de ces steppes de la Russie méridionale oi!i 
pousse naturellement et exclusivement une herbe luxueuse. Le proprié- 
taire n'y fait rien d'autre que percevoir tant par tête de bœufs que l'on 



DK LA RRNTK OF-s HMITACRWENTS DITK lUvNTK FONCIKRK. 183 

y fait passer en (yrands troupeaux pour ralimcntation dos capitales fin 
Nord. 

Eh bien 1 disent Bastial et les antcnrs qne nous avons nommés, il y a 
eu jadis un travail et des frais d'appropriation. On va môme jusqu'à 
compter comme demandant rémunération les faits sociaux, tels que 
l'aufi^mentation de la -population et le développement de ses besoins, les 
dépenses maladroites du propriétaire, les baisses accidentelles du re- 
venu, les chômages, etc. Ne sait- on pas que pour pouvoir dire 
que tel acte humain, tels frais sont payés, il faut que le payement en soit 
exigible, c'est-à-dire que ces actes et ces frais ne puissent pas'avoir lieu 
sans ce payement? Ce qui est payé au-dessus du taux exigible c'est la ra- 
reté de la chose, ou si l'on veut le besoin ou le caprice des acquéreurs. 
Nous persuader que les 50,000 francs de rente dont nous venons 
de parler sont une rémunération des sacrifices inconnus, soupçonnés 
comme pouvant avoir été faits dans des temps immômorials, n'est pas 
possible, et la modification de la définition de Ricardo, proposée par- 
M. Le Hardy de Beaulieu, n'est vraiment pas rationnelle (i). 

VIII 

Après Bastiat, M. de Fontenay s'est trouvé en France, à la tête des 
écrivains, qui nient l'existence de la rente foncière. C'est à ce titre 
que nous examinerons son article : Étude sur la propriété foncière 
comme une forme de capital, publié en avril 1868 dans ce journal. Nous 
trouvons à y faire observer, d'abord, que c'est vulgairement que l'on ne 
distingue pas le capital de son emplacement, parce que l'un comme l'au- 
tre donnent un revenu annuel. Au point de vue de la science, au con- 
traire, ces deux moyens de productions diffèrent entre eux radicale- 
ment. 

Les physiocrates avaient tort, sans doute, d'attribuer un produit net 
exclusivement à la productivité de la terre, et ne le voir que dans les 
cultures ou les extractions. Mais au lieu de leur répondre que toute in- 
dustrie quelconque : fabrique, boutique, maisons d'habitation , etc. , 



(i) Voici cette modification : « La rente foncière est cette partie dq 
fermage que l'on paye au propriétaire pour la peine prise et le risque 
couru par lui ou ses ancêtres dans le travail de découverte et 'd'appro- 
priation de la terre, » Encore si l'on disait à cause, mais jwiir! Gomme si 
le propriétaire avait un moyen quelconque de forcer à lui payer tout 
ce qu'il aurait eu le caprice d'imposer au locataire ! {La propriété et la 
rente, Liège, Sazonof ; Paris, Guillaumin,'1868, in-18.) 



181 JOURNAL DES P.CONOMISTRS. 

font éfîalement valoir leur emplacement, et même le plus souvent in- 
comparablement mieux que ne peuvent le faire les cultures, l'auteur de 
l'article parle de l'excédant du produit, dépassant les besoins, dans tout 
travail et qui reste au producteur. C'est le profit, cela, et il est le même, 
avec toutes ses chances, en a^jriculture comme dans l'industrie manu- 
facturière. Or, il y a dans tous ces travaux, sur certains emplacements, 
un autre excédant encore, qui est permanent, indépendant de la person- 
nalité des producteurs, et qui passe au propriétaire du sol. M. de Fonte- 
nay ne veut pas reconnaître celui-ci, et pourtant, sans cet excédant, la 
terre ne peut avoir aucune valeur. 

Il n'est pas vrai que la rente foncière s'élève quand les salaires et les 
profits diminuent et vice versa. Outre qu'elle peut s'élever, comme nous 
l'avons fait voir, pendant que le prix des produits baisse, le cas de la 
hausse des prix des produits faisant monter le loyer des emplacements, 
ne peut avoir lieu qu'à la suite de l'accroissement de la richesse des 
consommateurs, dont la puissance d'achat a augmenté. A ce propos Thù- 
nen cite le nord de la Norvég^e où le prix du seigle ne hausse presque 
pas dans les plus grandes disettes, les habitants n'ayant pas de quoi le 
payer plus cher. Ce n'est pas là que l'on voit de fortes rentes foncières, 
mais en Angleterre, par exemple, où le prix des produits de la terre est 
élevé à cause de la richesse de la majorité des habitants. Ce qui est vrai, 
c'est que ceux qui ne possèdent pas de terres, payent leur part de la 
rente foncière sans aucune compensation. Gela fait que dans les pays les 
plus riches, mais manquant de terrains disponibles, on rencontre les 
plus grandes différences de fortune et de très-grandes misères. On n'a 
qu'à comparer sous ce rapport TAngleterre avec les États-Unis de l'Amé- 
rique. 

L'auteur s'adresse cette question : « Les produits du sol tendent-ils à 
devenir plus rares et plus coûteux? » Il y répond : t Oui, quant aux 
dons naturels épuisables. » En effet, c'est trop évident. Mais en répon- 
dant : « Non, » à la même question, à propos des produits bruts du tra- 
vail humain, il se trompe de moitié, car ceux-ci tendent à devenir à la 
fois plus abondants y sur le même espace du territoire, eiplus coûteux. La 
raison en est en ce que les cultures intensives coûtent toujours plus cher 
que celles extensives, et cela malgré tous les perfectionnements qui, 
d'ailleurs, sont presque toujours devancées par l'accroissement de la 
demande. 

S'il est vrai que les statistiques accusent un accroissement des sub- 
sistances les plus communes par rapport à celui de la population, et une 
baisse de leur valeur par rapport au prix du travail, il n'est pas moins 



DE L\ RENTE DES EMPLACEMENTS DITE RENTE FONCIÈRE. 1.S.5 

vrai, qu'en même temps, la valeur des terres a au[^menté consiflérable- 
ment par rapport aux valeurs les moins variables. Ce renchérissement 
des terres ne peut avoir aucune autre cause que celle de l'accroissement 
de^^leur revenu, c'est-à-dire de la rente foncière. Or, celle-ci n'étant 
autre chose que la différence entre le prix de revient et celui du marché 
des produits, il faut indubitablement que cette différence ait augmenté. 
Gela peut avoir lieu soit parla hausse du prix du marché, soit par suite 
d'une baisse du prix de revient, celui du marché restant stationnaire ou 
ayant baissé en proportion moindre. 

L'auteur estime que tous les produits vont toujours baissant de valeur 
par rapport au travail. La hausse effective du salaire n'a lieu, sans doute, 
que lorsque la valeur du travail s'élève en proportion plus forte que celui 
des moyens d'existence de l'ouvrier. Pour quelqu'un dont le salaire a 
éprouvé une semblable hausse, l'élévation du prix des produits n'est pas 
sensible, mais pour tous ceux dont les revenus n'ont pas augmenté, il y a 
souffrance. C'est le témoignage de ces derniers qui nous persuade de la 
hausse du prix des matières brutes et des subsistances. Mais cette hausse 
est très-lente, parce qu'elle ne peut avoir lieu sans être précédée de 
celle du pouvoir d' acquisition des consommateurs. 

Les salaires ont eu de notre temps un mouvement de hausse assez re- 
marquable, grâce aux immenses travaux publics, surtout des chemins de 
fer, entrepris et encore en cours d'exécution sur toute la surface de 
l'Europe. Il en résulte certainement une augmentation des frais de pro- 
duction, mais l'introduction des engins mécaniques et de meilleurs pro- 
cédés d'exploitation, fruits de l'accroissement du savoir et des capitaux, 
agissent dans le sens de l'atténuation de la hausse du prix des produits. 

En s'efforçant d'établir que le prix de toute denrée baisse constam- 
ment par rapport à la valeur du travail, que la part du blé, par habi- 
tant, augmente toujours, et que le renchérissement des produits bruts 
n'est qu'apparent, n'en étant qu'une baisse moins forte, l'auteur croit 
pouvoir priver la rente foncière de toute raison d'être. Mais quand même 
les faits qu'il avance seraient vrais; que des peuplades entières n'émigre- 
raient pas annuellement de l'Europe pour fuir un salaire insuffisant, 
la théorie de la rente foncière n'en serait pas modifiée. Cette rente existe- 
rait quelle que soit la baisse de la valeur des produits, et la hausse de la 
valeur du travail, car le prix de revient de tout produit serait toujours 
différent dans les exploitations diverses, et le prix du marché toujours 
uniforme à la même époque. 

En parlant des inégalités du taux des revenus, M. de Fontenay abonde 
dans notre sens pour démontrer que dans toute espèce d'industries les 



if^C JOFJRNAL DES f.OONOMlSTES. 

conditions de siluation sont incg-alcs; seulement, il no voit pns que les 
différences de [jains, qui en résultent, passent dans la rente de l'empla- 
cement, tout comme les f^ains permanents qui excèdent les profits ordi- 
naires dans ra[}riculture et dans les mines. II s'imafjine, sans doute, que 
ces {jains restent aux producteurs; voilà son illusion. Après cela, à notre 
étonnement, il dit : « Passons rapidement sur le cas (très-ordinaire et 
très-fréquent) où ces avantages, qui résultent du développement de la 
population, de l'ouverture des marchés nouveaux, du bon aijencement 
des communications, etc., sont dus à l'action, soit individuelle, soit 
collective, de ceux-là mêmes qui en profitent, propriétaires du sol ou 
autres : il est clair qu'alors le bénéfice qu'ils en peuvent retirer n'est 
que le prix des sacrifices intelligents qu'ils ont faits pour conquérir et 
conserver ces avanta[]?es. » Pardon, M. de Fontenay, je ne vous laisse 
pas « passer rapidement » sur ce cas. Je vous y arrête, au contraire, car 
vous y êtes en présence de la rente foncière. N'allez pas la chercher 
ailleurs, elle n'est qu'ici et il n'y en a pas d'autres. Elle résulte toujours 
au moins de l'activité commune de la population dans son développe- 
ment; il n'y en a pas dans les contrées trop peu habitées et isolées. Ce 
qui est clair , ce n'est pas ce que vous croyez y voir, mais, au contraire, 
que le bénéfice retiré par les propriétaires n'est nullement proportionné 
à leurs sacrifices, que ce bénéfice n'est jamais exigible, qu'il dépasse 
souvent tout mérite des propriétaires présents et passés, et qu'il peut 
aussi ne pas même couvrir les intérêts de frais récents, sans arrêter 
pour cela l'exploitation, comme elle s'arrêterait si les capitaux destruc- 
tibles n'y rapportaient pas les intérêts ordinaires, ou bien si le travail 
n*y recevait pas un salaire suffisant et au taux commun du marché. 

L'auteur prétend que les avantages de situation, les circonstances du 
mouvement du commerce et de la population, etc., sont extrêmement 
inconstants et ne sont « qu'un simple fait de loterie, d'une aléa incer- 
taine et mobile. » Oh a-t-il vu une semblable mobilité, si ce n'est dans 
des cas très-extraordinaires, dont Paris offre maintenant des exemples? 
Il sait, sans doute, que les baux de location se font le plus souvent 
pour un temps très -long. Des terrains à Londres sont affermés, je 
crois, même pour cent ans. Comment concilier ce fait avec son opinion? 
Il y a sans doute mouvement dans toutes les choses sociales ; mais c'est 
parce qu'il est lent que les loyers d'emplacement se font à long bail et 
sont des rentes permanentes, quoique pouvant varier à chaque terme. 

Plus loin l'auteur qualifie de « trompe-l'œil » l'inégalité du produit 
brut à rhectare, lorsque le rapport de ce produit aux frais de production 
est le même pour des terrains divers. Au point de vue de leurs proprié- 



n:- LA RENTF. ORS F.MPLAGRMlîNTS DITR BRNTK FONCIKRR. 1P>7 

taircs, de pareils terrains sont, sans doute, d'é{;al rapport; mais h celui 
du pays, il y a une différence très-importante en ce qu'à éfyalité d'éten- 
due, l'un donne un plus [yrand produit !)rut que l'autre et, par consé- 
quent, peut alimenter une population plus nombreuse. M. de Fontenay 
est convaincu de ce que son hypothèse de la constance du rapport entre 
le produit brut et les frais est « l'expression la plus exacte de la (généra- 
lité des fîiils. » Si c'était vrai, il n'y aurait pas de rente foncière; mais 
c'est faux. De même qu'il y a des minières qui donnent 200 et d'autres 
20 0(0 du capital le mieux appliqué, les terres cultivées rapportent 
des revenus très-différents pour le même capital employé le plus judi- 
cieusement 'possible. 

Dans l'application du capital h. l'emplacement, il y a des conditions 
auquelles l'auteur n'a pas pensé ou qu'il a méconnues. Nous trouvons 
indispensable de les faire connaître. La condition dominante est celle de 
l'emploi le plus lucratif possible des frais. Nous l'avons supposé tacite- 
ment dans les -assertions ci-dessus de l'auteur, car sans cela elles n'au- 
raient aucun sens. Sur un vaste territoire inoccupé, avec un montant de 
frais donnée on ne peut retirer le maximum de produit brut qu'en y 
occupant une certaine étendue. Cette étendue, ainsi que le maximum du 
produit brut, sont très-différents, suivant les circonstances locales et la 
qualité du terrain. Le territoire étant exploité entièrement et jusqu'à la 
dernière parcelle, chaque propriétaire possédera une étendue limitée de 
terrain, et il ne s'a^jira plus pour lui de trouver l'étendue de remplace- 
ment correspondante au plus grand produit pour des frais donnés, mais 
de savoir jusqu'à quelle limite doivent être poussés les frais pour en 
retirer le plus grand bénéfice? A cette dernière question nous répon- 
dons, avec tout le monde, que le chiffre des frais est à sa limite la plus 
lucrative, lorsqu'une nouvelle augmentation de frais donne un accrois- 
sement du revenu av-dessous du taux ordinaire de l'intérêt, tandis qu'une 
diminution de frais produirait une baisse du revenu plus forte que ce 
taux de l'intérêt. 

Nous passons plusieurs choses qui trouvent leur réfutation dans ce 
que nous avons dit à propos d'autres auteurs, pour arriver à ce que l'on 
peut appeler le couronnement de l'article de M. de Fontenay. Voici d'a- 
bord ce que nous y lisons : « A mesure que la culture devient plus inten- 
sive., le produit brut s'élève comme valeur absolue et peut s'élever à peu 
près indéfiniment; mais le chiffre des frais d'exploitation s'accroît dans 
une proportion plus grande encore ; le rapport du produit à la dépense 
décroît donc, et on ne tarde pas à arriver à un point où le revenu net 
devient nul, puis négatif, d Voilà qui est on ne peu plus orthodoxe. 



iSS JOURNAL DES FXONOMISTES. 

C'est là justement cette {grande loi économique de la diminution de 
l'utilité des capitaui à mesure qu'on les ajoute dans Tindustrie. Elle a 
été connue de Ricardo, et surtout étudiée parThiinen. Je croyais tou- 
jours qu'il ne manquait aux adversaires de la rente foncière que de 
reconnaître cette loi pour mettre bas les armes. Quelle illusion ! M. de 
Fontenay prétend qu'il y a motif et avantagée pour tout cultivateur-pro- 
priétaire, de pousser les mises de capitaux jusqu'à ce que leur somme 
totale ne donne plus que les intérêts ordinaires. Tous les propriétaires 
faisant la même opération, il est certain qu'aucun d'eux ne gagnerait au 
delà de ce que gaf^nent les autres, quelles que soient la qualité et la 
situation de leurs terres. 

Mais la question est de savoir si les propriétaires voudront bien faire 
une brèche à leur fortune en se laissant persuader par notre auteur. 

Voici une représentation en gros de la manière dont se font les mises 
successives des capitaux dans l'industrie. 

Supposons une pr^mi^re mise de 25,000 francs donnant 10 0/0 ou 
2,500 francs de revenu net; une seconde mise d'une somme égale 
donnera, supposons, 8 OjO ou 2,000 francs ; une troisième donnera 
7 0|0 ou 1,750 francs ; enfin une quatrième seulement 6 0[0 ou 
1,500 francs. 

Si une cinquième mise de fonds ne donnait plus que 4 0/0, on ne 
la ferait pas. Mais M. de Fontenay veut qu'on la fasse, et d'autres encore, 
à 2 0/0, à \ 0/0, et moins s'il le fallait, pour que les intérêts de 
la somme totale des mises descendent au taux ordinaire, qui est de 
6 0/0, par exemple. Son but n'est pas de retirer le plus de revenu 
possible du capital, mais de donner un « croc- en-jambe, » comme il 
dit, à la théorie de la rente foncière. Le propriétaire, au contraire, 
aimera mieux ne pas faire de niches à Ricardo et placera son capital 
disponible quelque part ailleurs à 6 0/0 ou à 5 0/0 au moins. 

Dans toutes les iudustries, sans exception aucune, les mises de fonds 
sont poussées jusqu'à ce que la dernière ne rapporte plus que les intérêts 
ordinaires. L'emploi du dernier capital ajouté, étant le plus onéreux, 
règle le prix du produit qui est ici égal à son prix de revient. Tous les 
autres capitaux, placés précédemment et successivement, donnent des 
excédants au-dessus du prix de revient. La somme de ces excédants 
forme la rente de l'emplacement. Ainsi, avec un capital de 100,000 fr., 
notre propriétaire retire 7,750 francs de revenu, c'est-à-dire 7 3/4 
0/0. Le taux de l'intérêt ordinaire étant 6 0/0, ce revenu se dé- 
composera en deux parts : 6,000 francs d'intérêts du capital et 1,750 fr. 
de rente de l'emplacement. Celle-ci, capitalisée au taux de *) 0/0, 



DE LA RENTE DES EMPLACEMENTS DITE RENTE FONCIÈRE. 189 

fixera à 29,1C)() francs la valeur vénale de remplacement. Des locataires 
pourront pousser leur offre de loyer pour l'emplacement seul (non com- 
l)ris les intérêts ordinaires pour les c:ipitaux qui peuvent y rester) jus- 
qu'à la limite de 1,750 francs. Cette rente du propriétaire, {jratiiite, 
comme on le voit, pourra varier à chaque renouvellement du bail. La 
concurrence des industriels finira par établir, sur l'emplacement, celle 
des industries qui y donnera le maximum de renie au propriétaire, et 
ce n'est très -souvent pas la plus conforme aux aptitudes naturelles de la 
localité qui remplira cette condition. 

Le vulfjaire dirait que les 29,000 francs, représentant la valeur de 
l'emplacement, ne diffèreui pas du capital de 100,000 francs; que les 
deux n'en font qu'un et qu'il n'y a pas lieu de scinder ni le capital de 
129,000 francs, ni le revenu de 7,750 francs. Mais M. de Fontenay, qui 
est économiste, ne peut pas le dire, car les deux parts, dans lesquelles se 
décomposent la valeur totale de l'avoir et son revenu, sont de caractères 
non pas seulement très-différents, mais tout à fait opposés; nous 
l'avons fait voir dans plusieurs endroits de cet article., 

Il y a bien des praticiens agriculteurs qui ne s'aperçoivent pas encore 
de l'existence de la rente de l'emplacement. Ils donnent le nom de rente 
foncière au fermage total, en croyant que celui-ci ne contient jamais 
autre chose que les intérêts de capitaux appartenant au propriétaire. 
C'est ainsi que l'entend, par exemple, M. Dubost, dans son article de ce 
journal (juin 1870). Mais si, dans le fermage, il n'y a que des rémuné- 
rations exigibles du propriétaire, comment se fait-il que le rapport 
moyen entre le fermage et les sacrifices du propriétaire varie si fort 
d'un pointa un autre du même pays? Est-ce que le taux de l'intérêt 
peut ne pas être uniforme en même temps sur une étendue, même peu 
considérable, d'un pays? En niant la rente de l'emplacement, on arrive 
évidemment à une conséquence absurde. 

La concurrence des fermiers ne permet à aucun d'eux de retirer, en 
moyenne et constamment, plus que les intérêts ordinaires de son capital 
et les profits habituels dans son industrie. Tout ce qui dépasse cette li- 
mite est abandonné par l'enchère, au propriétaire du sol, quelque faible 
que soit le capital qu'il y a employé et quand même il n'y en aurait 
jamais employé aucun. D'un autre côté, si les fermiers cessaient de 
pouvoir retirer des revenus dépassant sensiblement les intérêts et les 
profits ordinaires, les sacrifices les plus considérables et les plus judi- 
cieux du propriétaire resteraient sans rémunération. 

Mathieu Wolkoff. 
Baden-Baden, 2 juillet 1870. 



190 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 



HISTOIRE DE LA POPULATION. 



L/1 POPULATION A ROME 

DANS l'antiquité. 



Rome, composée dans le principe de bri[îands et de {jcns sans aveu, 
fut d'abord une sorte de tribu si peu nombreuse qu'il fallut recourir à 
des moyens violents, tels que l'enlèvement des Sabines pour ne pas 
voir disparaître les conquérants; suivant quelques auteurs, lors du pre- 
mier dénombrement fait par Romulus, le chiffre de la population était 
de près de 3,300 citoyens (1); deux siècles après environ, en l'an 187 
de Rome, Servius TuUius ayant ordonné un nouveau recensement, le 
nombre des citoyens fut porté à 80,000 (2) ; chiffre considérable si l'on 
ne prenait en considération le peu de guerres sous les premiers rois, 
la fixation d'un grand nombre d'étrangers à Rome et la tendance 
qu'ont les peuples, au dire de Montesquieu (livre xxiii, ch. 12), dans 
leurs premières années, à se multiplier et à croître d'une façon consi- 
dérable. 

Au bout de 59 ans, un recensement fait en 245, c'est-à-dire au com- 
mencement de la République, constata un chiffre de 130,000 ci- 
toyens (3). 

Voici maintenant un tableau de la population romaine à différentes 
époques de la République : 

Année 260 (de la fondât, de Rome). 110,000 habit. Ph. Macquer, p. 60). 

280. 130,000 (e^awp^iws), au dire de Denys 

d'Halicarnasse, IX. 

29S 117,319 (Tite-Live, III, xxiv). 

331 120,000 (d'après Eusèbe). 

361 152,583 (Ph. Macquer, p. 122). 

435 250,000 (Id., p. 164). 

460. . 262,321 (Tite-Live, X, xlvii). 

(1) Ph. Macquer, Anjiales romaines. 

(2) Tite-Live, I, xliv; Denys d'Halicarnasse, IV; Macquer, p. 34. 

(3) Plutarq'ue, Publicola, XIV; Macquer, p. 52; Bucholcère, Catalogus 
consulum romanorum^ p. 3, d'après Denys d'Halicarnasse. 



*^t 



LA POPULATION A ROME DANS L'ANTIQUITP.. VM 

Année 478 (do la fondât, do Homo). '271,000 (Macquer, p. 188). 

■488 5294/284 (liutr., Fast. capit., lib. II, 

cap. X. 

501 :297,7i37 (Macquor, p. 208). 

506 251,22-2 (Id., p. 214). 

572 200,000 (Id., p. 218). 

533 270,213 (Tite-Livo, épit. XX). 

545 137,108 (Macquor, p. 251). 

550 214,000 (Tite-Live, XXIX, XXXVII). 

566 258,318 (Tite-Live, XXXVIII, 

xxxvi). 

574 273,244 (Bucholcère, p. 68). 

581 269,015 (Tite-Live, XLII, X). 

586 312,805 (Tite-Live, XLV). 

589 337,452 (Macquer, p. 304). 

591 337,022 (Tite-Live, XLYI). 

594 338,314 (Macquer, p. 306). 

595 328,316 (Tite-Live, XL VII). 

600 324,000 (Id., XLVIII). 

607 . 322,000 (Macquer, p. 331). 

608 334,000 (Eusèbe). 

611 , . . 428,342 

ou 320,142 

613 327,442 (Tite-Live, LÏV). 

618 317,983 (Tite-Live, LX). 

629 * 394,726 ( Id. Id.). 

638 394,336 (Macquer, p. 354). 

668 463,000 (Id. p. 387). 

683 910,000 (Id. p. 411). 

703. . 320,000 (Id. p. 455). 

Avec ce chiffre finit le dernier lustre de la République, car le pouvoir 
appartient dès lors en réalité à Auguste. 

— Les longues guerres de la République et surtout celles qui 
signalèrent ses dernières années avaient, on a pu s'en convaincre, 
porté des coups terribles à la population ; mais là n'était pas seulement 
la cause du ralentissement, il faut aussi signaler la ruine de sa 
petite propriété et son remplacement par ces grands domaines cultivés, 
non plus par une race active, laborieuse et intelligente, mais bien par 
des esclaves dont le mariage ne produisait que des esclaves (i) : plus 

(1) Dureau do la Malle, Économie politique des Romains, t. II, ch. xxi. 



192 JOURNAL DKS ÉCONOMISTES. 

on s'avance dans l'histoire romaine, plus les latifundia prendront d'ac- 
croissement et plus aussi les riches patriciens sembleront prendre à 
lâche de remplacer la petite et la moyenne culture (1). Ce n'est pas 
tout encore : le célibat était comme en honneur à Rome, et un étroit 
éo'Oïsmc anéantissait de nombreuses familles. Ce mal, qu'Au[;uste va 
tenter d'extirper, était si profond que César, même au temps de sa plus 
grande puissance, n'avait pu y apporter de remède efficace (2) ; il 
voulut pourtant empêcher les Jemmes âfjées de moins de 4o ans 
sans maris ni enfants, de porter des pierreries et de se servir de litières; 

a Méthode excellente d'attaquer le célibat par la vanité, »d'après Mon- 
tesquieu ; mais rien n'y fit [)arce que le célibat n'était pas un obstacle ta 
la vie de plaisirs et de débauches, et se trouvait trop profondément enra- 
ciné dans les habitudes romaines; sans compter que le mal était consi- 
dérable, puisque, suivant les historiens, la (guerre civile avait moissonné 
près de 200,000 citoyens (3). Peut-être César song^eait-il à recourir à 
des voies plus énergiques quant le poignard vint mettre fin à sa dic- 
tature. 

Auguste qui hérita, sinon de son génie, au moins d'un grand nombre 
de ses visées ambitieuses, résolut de saper dans sa base ce qu'il consi- 
dérait comme un fléau; c'est que pour lui une nombreuse population 
était ce qui importait le plus; Dion nous fournit à cet égard d'inté- 
ressants détails : répondant à des chevaliers romains qui ne cessaient 
de réclamer Tabrogalion des lois rendues contre les célibataires, 
Auguste ne s'arrêta pas à attaquer leurs dérèglements et leur passion 
pour ces femmes avec lesquelles ils partagent seulement le lit et la 
table, il déclara aussi qu'à ses yeux la cité ne consiste pas uniquement 
dans les habitations et les places publiques, mais que la force réside 
dans les hommes, et que d'ailleurs il n'est plus le temps où l'on voyait 
des hommes sortir de terre comme par enchantement : le but qu'il 
montrait ainsi aux assistants était la perpétuité de la République (o). Si 

Cet auteur s'est fort occupé de la population servile (t. I^r, p. "230), et il 
cite, comme dignes d'être consultés, un Mémoire de M. Durandi, inti- 
tulé : Délia i^opolazione d'Italia, inséré dans les Mémoires de l'Académie 
de Turin, t. IV, 18it; et l'ouvrage de Blair, Inquiry into ths state of 
Slavery, amongst the Romans ; Edimburg, 1833. 

(1) Mommsen. Geschichte Rom's, t. I^r, p. 783. 

(2) Suétone. Vie de J. César, 

(3) Chronique d'Eusèbe. 

(4) Plutarque, Vie de J. César. 

(5) Voir tout le discours dans Dion, 1. lvi. 



LA POPQLATION A ROME DANS L'ANTIQUITÉ. 193 

Ton en croit encore Suétone (1), Aufiusle aurait été jusqu'à lire lui-même 
au sénat un discours c de proie aup,eada » adressé au peuple par 
T. Metellus. 

Ces intentions donnèrent naissance aux lois nommées juliennes par 
Tacite et (|ui, selon difA'Tcnts auteurs, devaient vraisemblablement 
contenir toutes les prescriptions antérieurement rendues par le peuple, 
les ma[;istrats et le Sénat : l'Empire n'innovait pas complètement; 
ainsi Dcnys d'Halicarnasse (liv. ii) ne peut croire que des trois cents 
Fabiens il n'en resta qu'un seul enfant, car, dit-il, on n'avait pas abrogé 
la loi qui prescrivait à cbaque citoyen de se marier et d'élever tous ses 
enfants. En 519, un recensement dont le chiffre ne nous est pas parvenu 
fut si faible que les censeurs forcèrent tous lesjcunes g^ens à jurer qu'ils 
se marieraient, afin de donner des sujets nouveaux à la République 
épuisée p). Valère Maxime nous apprend encore que sous la Répu- 
blique les censeurs Camille et Posthumius établirent une amende contre 
toutes les femmes âgées vivant dans le célibat; cet impôt se nomme 
Uxorium (3) ; le même Camille aurait encore, dit Piutarque, forcé 
tous les célibataires à épouser les veuves dans un- moment où le 
défaut de citoyens se faisait sentir (4). 

Ce n'étaient donc que ces errements qu'adoptaient les nouveaux maî- 
tres de Rome; toutefois les résultats ne paraissent pas avoir justifié 
leur attente, tandis, en effet, qu'en 684 le chiffre des citoyens 
se montait h 900,000 (5), lors du 6* Consulat d'Auguste, en 726, 
on n'était arrivé qu'à 4,063,000, d'après le monument d'Ancyre; 
à la même année il faut rapporter certaines mesures dues à Au- 
guste et qui étaient destinées à continuer l'œuvre commencée : 
des peines relativement sévères frappèrent les célibataires en même 
temps que des récompenses furent accordées aux nombreuses fa- 
milles (6). En l'an 737 de Rome, une loi célèbre, la loi Julia de adul- 
teriis, vint retirer au mari le pouvoir d'aliéner les immeubles dotaux 
sans le consentement de la femme, et de les hypothéquer même avec 
son autorisation. Le sens de cette disposition n'échappa à personne, et 



(1) Aug., 89. 

(2) Macquer, p. 222. 

(3) Valère Maxime, ii, 9, 4. 

(4) Plut. Camille, 2. 

(5) Tite-Live, xcviii. 

(6) Dion, 1. LIV. 

3" SîtniE, T. yx. — 1j novembre 1H70. iS 



t94 - JOaRNAL DES ÉCONOMISTES. 

il est clair qu'en afi^issant ainsi on voulait que la veuve fût assez riche 
pour se remarier e(, donner de nouveaux citoyens. La loi Julia et Papia 
Poppœa, rendue en 762, empêchait encore le célibataire de recueillir une 
succession malgré une institution valable, parce qu'il n'avait pas le jus 
capiendi (1) : celui qui est sans enfants (orbus) ne pouvait obtenir que 
la moitié des biens qui lui avaient été laissés (2). Il est vrai de dire que 
des exceptions avaient été spécifiées en faveur des célibataires : on avait 
fixé un âge à partir duquel ces lois devaient avoir cours, et aussi 
une limite à partir de laquelle elles n'étaient plus applicables ; dans le 
premier cas c'était 25 ans pour les hommes, 20 pour les filles, et dans le 
second 60 et 50 ans (3). Si des enfants n'étaient pas nés du mariage les 
époux ne pouvaient, dans leur testament, se donner plus de la dixième 
partie. Ces lois dites décimaires permettaient aux conjoints de se don- 
ner la totalité de leurs biens s'ils avaient eu trois enfants, l'un de 
l'autre; s'ils en avaient eu d'un précédent mariage ils pouvaient se 
donner autant de dixièmes qu'ils avaient d'enfants. La sévérité de la 
loi allait plus loin et punissait même de la perte de la succession de 
sa femme le citoyen qui s'absentait du domicile conjugal, si ce n'est 
pour les affaires de la République (4). 

Le célibataire perdait le legs tout entier et forbus la moitié seule- 
ment ; la libéralité devenue ainsi caduque revenait au colégataire qui 
avait des enfants, à son défaut, à l'héritier ou à un légataire quelcon- 
que, pourvu qu'il ait eu des enfants; si ces trois classes de personnes 
venaient à manquer, c'était le fisc qui profitait du legs. En matière de 
substitutions, même rigueur : les jurisconsultes nous disent que si l'un 
des institués vit dans le célibat, sa part sera caduque, ou s'il est orbus il 
ne pourra en recueillir que la moitié (5). 

Passons maintenant aux récompenses accordées par ces trop fameuses 
lois : dans le droit public nous constatons que les candidats aux charges 
qui avaient un plus grand nombre d'enfants l'emportaient sur leurs 
rivaux (6) ; de même , chaque enfant d'un mineur de 25 ans le 
vieillissait d'une année, et par suite le mettait à même d'arriver aux hon- 
neurs, bien que son âge le rendît réellement incapable (7); le sénateur 

(1) Ulpien, fragm., xxir, § 3. 

(2) Gaïus, Instit., II, § 286. 
(3j Ulpien, xvi, § 1, 

(4) Ibid. 

(5) Gaïus, §§ 207, 286; Ulpien, xvii, § 1. 

(6) Tacite, Annales, 1. ii, eh. 51. 

(7) Dig., 1. 2, JDe minorib. vigenti quinque annia. 



LA POPULATION A RO:\IE DANS L'ANTIOUITÉ. 195 

qui avait un noml)re d'enfants supérieur ii celui de ses collo.fyues était 
inscrit le premier et opinait le premier (i), comme le consul qui était 
dans la même situation prenait le premier les faisceaux, d'après Aulu- 
Gello, et pouvait choisir les provinces (2). 

Dans le droit privé des privilégies étaient accordés pour le lourd fardeau 
de la tutelle : préalablement aux lois d'Au[}uste, celui qui avait;-i,4 ou 5 
enfants, suivant qu'il résidait à Rome, ou Italie ou dans les provinces, 
était dispensé de la tutelle et de la curatelle (3). De leur côté ne pou- 
vaient tomber en tutelle les femmes inf]^énues qui avaient eu 3 enfants 
et les femmes affranchies qui en avaient mis au monde 3 ou 4. A ces 
dispositions nous rattacherons celle d'un sénatus-consulte dont l'origine 
est inconnue, au dire des auteurs, et qui donnait le droit cité à l'af- 
franchie latine qui aurait mis au monde trois enfants illé(}itimes {vulgo 
qnœ sit terenixa) (4). 

L'énoncé des conditions à remplir pour obtenir ces récompenses 
montre l'intérêt que l'on attachait à rauf^^menlation de la population. 
Un homme de 60 ans ne pouvait épouser une femme qui en avait 50 (5); 
La femme veuve devait se remarier dans l'année, et dans les six mois si 
le mariaije avait rompu le divorce, d'après la loi Julia; la loiPapia, au 
contraire, accordait un délai de deux ans dans le premier cas et de un an 
et demi dans le second (Ulpien, XVI). Pour empêcher que les faveurs ne 
fussent données qu'au mariag-e apparent, on décida que les fiançailles, 
cérémonie essentielle pour la société romaine, ne pourraient précéder 
le mariag^e que de deux ans, afin que les fiancés ne jouissent pas des 
récompenses réservées aux personnes mariées (6). 

D'après la loi Papia Poppaea, le legs fait sous condition du célibat 
était nul comme le serment fait par l'affranchi de ne jamais se marier ou 
de rester orbus (7). Mesure plus grave. Auguste permit le mariage 
entre affranchies et ingénus autres que sénateurs (8), mais d'un autre 

(1) Dig., 1. 6, § 5, De decurionib. et fil. eor. 

(2) Tacite, Annales, l. xv, eh. 19. 

(3) Instit. et Just., lib. i, tit. 25, pr. Voyez le Cours de Droit romain 
de M. Démangeât (1864), t. I", p. 416. 

(4) Ulpien, III, §1. 

(5) Cité par Justinien dans une authentique , qui forme la I. 27 du 
Code, De nupt. 

(6) Dion, 1. Liv. 

(7) Terentlus Clemens, l. 64, Dig. De condit, et demonstr., etc. 
Montesquieu, Esprit des Lois, 1. xiiii, eh. 21. 

(8) Dion, 1. LVi. 



f9« JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

côté pour relever le mariaf^e aux yeux des populations il fit insérer dans 
la loi Julia la prohibilion aux sénateurs et à leurs enfants de s'unir à 
une affranchie, à une comédienne ou à la personne dont les parents 
s'étaient livrés à l'art dramatique (1). 

Ces lois, certainement mauvaises si on les considère au point de vue 
économique, contenaient une heureuse disposition (c. xxxv) en ce 
que l'on diminuait le pouvoir du père sur son enfant, qu'il ne put 
condamner à un célibat absolu, le fils ayant un recours auprès du pro- 
consul ou du préfet de la province (2). Mais malgré cet adoucissement 
nous n'en persistons pas moins à condamner toutes ces mesures 
d'Auguste. 

Après avoir vu ces lois, il est permis de questionner l'histoire pour 
en connaître les résultats ; ils furent loin de ceux que l'on attendait. Si 
l'on en croit Suétone, dans les dernières années de ce règne, on dut faire 
entrer des esclaves dans les légions à défaut d'hommes libres qui seuls, 
d'après la loi, pouvaient porter les armes (3) ; un contemporain d'Au- 
guste, Denys d'Halicarnasse, déclare de son côté qu'à l'époque où il 
vivait, beaucoup de villes d'Italie étaient inhabitées ; les chiffres vien- 
nent au surplus confirmer ces allégations : la population qui était de 
4,233,000 citoyens en 745, était descendue à 4,037, 000 en 767. 

La débauche régnait alors sans partage à Rome : influant sur les 
mœurs, elle en arrivait à conseiller l'avortement, soit pour se dispenser 
de remplir les devoirs que conférait la maternité, soit (et c'était le cas 
le plus ordinaire) pour faire disparaître le fruit de relations adultères; 
les pharmacopolae exploitaient à leur profit le dévergondage des dames 
romaines, en même temps que les matrones obstetrices, les sagœ facili- 
taient les avortements par leurs opérations, leurs breuvages, leurs 
philtres (voir Aulu-Gelle, Nuits attiques). Il faut lire dans Juvénal les 
vers consacrés par le poëte moraliste à ces turpitudes contre lesquelles 
les lois étaient impuissantes. (Ainsi on avait fait une loi Scantinia 
pour punir de mort ceux qui se livraient à des amours contre nature, 
mais elle était si bien tombée en désuétude qu'elle était inconnue au 
plus grand nombre.) 

En présence d'un ralentissement semblable dans la marche de la po- 
pulation, les successeurs d'Auguste durent chercher un remède : en 
général, ils se contentèrent de suivre les traditions du passé qu'ils mo- 

(1) Paul, 1.^4, Dig. De ritu nupt. 

(2) Marcien, 1. 17, De rHa nupt. 

(3) Suétone, Auguste, xvi, xxv, xlii. 



LA POPULATION A ROME DANS L'ANTIQUITÉ. 197 

(îifièrent loiUefois. Tibère ne se borna pas à donner une sanction éner- 
gique aux dispositions anlcrieureinent en vijjnonr, il alla plus loin, et 
par une mesure qu'abro[yea Claude, il interdit (\i) prendre pour épouse 
une femme âj;ée de plus de 50 ans (1). Sous Claude on vit une excep- 
tion apportée à ces principes : les soldats dispensés du mariage reçurent 
les droits (jui ne devaient compéter qu'aux citoyens non célibataires (2); 
ce simple fait suffit pour expliquer la dépopulation des villes où les 
empereurs laissaient les vétérans pour avoir, dans leurs descen- 
dants , des hommes habitués à obéir. C'est ce que dit positive- 
ment Tacite à propos deTarente et d'Antium : n'ayant pas contracté de 
mariage, et aussi dans Tignorance de l'éducation des enfants, les habi- 
tants de ces deux villes ne laissaient pas de descendants (3). 

Trajan sembla vouloir continuer les projets d'Auguste; Caracalla 
(dans un but politique et fiscal il est vrai), accorda en 212 le titre de 
citoyens à tous les habitants de TEmpire, en même temps qu'il se fai- 
sait rhéritier;des caducs (Ulp., xvu). Mais la conséquence fut la même : 
à l'époque d'Aurélien, c'est-à-dire lors de sa plus grande étendue, 
Rome, qui avait eu 386,684 habitants (dont 266,68-i pour la ville même 
et i 20,000 pour les faubourgs), sous Auguste et Néron, n'en comptait 
que 502,695 (4). 

Mentionnons enfin, sous le règne d'Antonin le Pieux, fils adoptif 
d'Adrien, le sénatus-consulte TertuUien, en vertu duquel la mère, qui 
a le jus liberorum (c'est-à-dire qui a mis au monde trois enfants si elle 
est ingénue, et quatre si elle est affranchie), aura seule le droit de re- 
cueillir la succession de ses enfantS; à l'exclusion de toute autre per- 
sonne (5). Nous arrivons enfin à la période que les historiens du Droit 
romain traitent parfois de période des empereurs chrétiens; on peut la 
regarder comme une époque de réaction contre le passé, en cette ma- 
tière. Constantin annule les peines prononcées jadis par les lois Pa- 
piennes; une constitution de 239 affranchit bien «des terreurs dont les 
menaçaient les lois », ceux que l'ancien Droit considérait comme céli- 



(1) Ulpien, XVI, § 3. 

(2) Dion, LX, 24. 

(3) « Neque conjugiis suscipiendis, neque alendis liberis sueti orbos 
« sine posteris domos relinquebant. » Tacite, Annales^ 1. xiv, c. 27. 

(4; Bureau de la Maih', Economie politique des Rowains, 1, ii, ch. 12 du 
tome V', p. 340 ; et Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres^ 
nouvelle série, t. XllI, p. 237. 

(o) Instit. de Juit.. de Senatuic, TértuU. (III, 3, § 2). 



198 JOUiliSAL DES iiCOiNOWlSTES. 

bataires, et permit à tous de recueillir ce que Ton a mérité (1); mais le 
prince laissa toujours subsister les lois décimaires permettant aux 
époux de se faire des libéralités dont l'importance était en raison du 
nombre de leurs enfants. D'autre part Constantin paraissait avoi-r une 
prédilection pour la vie monastique ; mais loin de voir dans ces deux me- 
sures quelque chose de contraire, nous pensons qu'elles sont corrélatives 
l'une de l'autre, parce que, dans son ardeur à proté{jer la relig^ion ca- 
tholique, il voulait favoriser le célibat qu'elle considérait comme un 
état préférable, et aussi mettre fin aux actes qui empêchaient de voir 
dans le mariage une manifestation de la libre volonté (2). Le sénatus- 
consulte Tertullien, dont nous avons dit quelques mots plus haut, fut 
gravement modifié en ce que le privilège de la mère ne s'exerça plus 
que sur les deux tiers de l'hérédiLé. Enfin, à cet empereur revient la 
gloire d'avoir tenté de mettre un frein à l'exposilion des enfants qui 
prit à certains moments d'effrayantes proportions et qui portait un 
coup terrible à la population romaine 3). 

L'impulsion était donnée et l'on ne devait pas tarder à voir dispa- 
raître la réglementation qu'enfanta un despotisme soucieux de soldats. 
Théodore le jeune (410) commença par supprimer les lois décimaires (4), 
sous prétexte qu'il fallait mieux encourager le mariage par la liberté 
que par des restrictions écrites dans la loi; une constitution de Valen- 
tinien et de Théodore abolit toute différence entre la mère qui a ou n'a 
pas d'enfants, puisque dans l'un et l'autre cas elle aura toujours droit 
aux deux tiers des biens de la succession (5). 

Nous arrivons au plus beau moment de la législation romaine renou- 
velée dans les sources du Christianisme alors triomphant. Sous Justi- 
nien, les anciennes idées favorables au mariage sont combattues par les 
Pères de l'Eglise et abandonnées grâce à leur influence. Un progrès sur 
les tendances de ses prédécesseurs se montre dans celles du classique 
législateur ; c'est de l'année 534 que date l'abrogation des lois Pa- 
piennes : aux kalendes de juin parut d'abord une constitution adressée 
au sénat de Constantinople retirant tout effet aux lois caducaires et dé- 



(1) Cod. Just., lib. VIII, lit. 58, G. i. De inflrm, pœnis cœlib. 

(2) Cette explication est celle qui a été donnée parTroplong. De Vin- 
fluence du Christianisme sur le droit civil des Romains; 3« édit., 1868, 
p. 180. 

(3) Cod. Theod., 1. 1 (5, 8), De his qui sanguin., etc. 

(4) Cod. Tkeod., 1. 2 et 4, De jure liber. 

(5) Cod. Theod., 1. 7, De legit. hered. (5, i). ; 



STATISTIQUE DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE. 190 

clarant que, dans tous les cas, le colép.alaire aura droit, avec f=a part, 
il ce que Tautrc n'aura pns recueilli (i); le mois de novembre de la 
môme année fui signalé par une autre décision impériale qui permit 
aux citoyens de prendre pour épouse la personne que l'on voudrait, 
alors môme qu'elle serait de condition vile ou infâme (2). C'était anéan- 
tir d'un coup de plume tout le système rêvé par Auguste pour honorer 
le mariage : mais il est vrai que l'époux d'une comédienne ne pouvait 
se montrer fidèle observateur des lois antérieures. 

Justinien alla plus loin et parut même favoriser la viduité en consi- 
dérant les personnes veuves non remariées comme plus dignes d'estime 
que celles qui convolent à de secondes noces (3). L'édifice que l'on avait 
mis tant de temps à construire et au prix de nombreuses luttes qu'il 
avait fallu soutenir, venait donc d'être renversé de fond en comble; on 
avait enfin compris l'inanité de toutes ces lois, et à Justinien revient l'hon- 
neur d'attacher son nom à ce nouveau système Cette mesure était-elle 
un bien ou un mal ? Depuis longtemps la science économique s'est 
prononcée sur cette question : nous n'avons pas à discuter ces théo- 
ries (4), car nous n'avons voulu que rassembler les faits épars çà et là 
dans les recueils, afin d'étudier l'historique de la population de Rome. 

J. Lefort, 
Avocat à la Cour d'appel . 



STATISTIQUE DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE 



Sommaire. — Hiérarchie générale. — Le Pape. — Le Sacré-Collége. -—Patriarcats. — 
Sièges épiscopaux de tout rang du rit latin. — Sièges ne relevant que du Pape. — 
Provinces ecclésiastiques diverses. — Rites orientaux : — Rite arménien, — Rite 
copte, — Rite grec, — Rite syrien, —Sièges In partlbus infidelium, — Délégations 
apostoliques. — Vicariats apostoliques. —Préfectures. — Abbés nulUus. — Abbés 
généraux et généraux d'ordres. 

La tenue du XIX^ Concile œcuménique, premier du Vatican 
nous donne l'idée d'inscrire ici, parmi les pièces de statistique qu 

(1) Cod.^ Just., lib. VI, tit. 41, Dj caduc, tollendis, — Jnstit.^ 1. ii, tit. 20, 
De légat, ^ § 8. 
(-2) Cùd. Just., 1. 29, De nuptiis, 

(3) Novella, cxxvii, cap. 3. 

(4) M. Joseph Garniera épuisé la matièredans son livre sur le Principe 
de la population. 



200 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

nous recueillons de temps en temps, un tableau complet et authentique 
de la hiérarchie catholique. Rien, assurément, n'est moins connu des 
économistes et des publicistes, et cependant, la question religieuse 
mise à part, oii Thistoire trouverait-elle une organisation de l'humanité 
entière qui soit établie sur un plan plus large? Les empires d'Alexandre 
de Macédoine, de Trajan, de Gharlemagne, de Gengis Khan, de Napo- 
léon, ne sont que des provinces dans la catholicité que prétend gouver- 
ner le souverain pontife de Rome. Il n'y a eu que la hiérarchie catho- 
lique pour embrasser ainsi le monde entier, d'un pôle à l'autre et d'un 
point d'un méridien quelconque à ses antipodes, et si un jour, dans les 
lointains de Tavenir, les peuples de la terre ne forment plus ou qu'un 
même peuple ou qu'une confédération d*Etats, véritablement et à jamais 
unis, cette hiérarchie pourra dire que, dès la venue du Christ, elle a 
été le cadre comme éternel de la géographie politique définitive. 

Nous en allons donner le tableau sans entrer dans aucune considéra- 
tion qui nous ferait sortir de la pure et simple statistique, du pur et 
simple dénombrement. 

Le Pape. 

Le chef de la hiérarchie catholique, c'est Févéque de Rome, le Pape, 
vicaire de Jésus-Christ, successeur du prince des apôtres, souverain 
pontife de l'Eglise universelle, patriarche d'Occident, primat d'Italie, 
archevêque et métropolitain de la province romaine, souverain du do- 
maine temporel de la sainte Eglise romaine, aujourd'hui réduit à la 
cité Léonine, dans Rome. Il est Pape et Roi au Vatican ou au Quirinal. 
Le siège de son évéché, c'est l'église de Saint-Jean de Latran. 

Li: Sacré Collège. 

Immédiatement au-dessous du Pape, la hiérarchie place les pa- 
triarches, par souvenir de ce qu'ils étaient dans la primitive Eglise, au 
temps où le Pape n'était qu'un patriarche et même qu'un évéque; mais 
les patriarcats n'ont plus qu'une importance historique, à côté du rôle 
que joue, dnns l'Eglise moderne, le Sacré- Collège des cardinaux qui 
sont devenus, de prêtres et d'acolytes de l'Eglise épiscopale particulière 
de Rome, les électeurs uniques du souverain Pontife, seuls éligibles en 
pontificat, et les conseillers permanents de la papauté. Le Sacre-Gollége 
doit donc être placé avant les patriarcats, comme une dépendance immé- 
diate et presque une partie de la papauté. Il est composé, depuis Sixte- 



STATISTIQUE DE L'f.GLlSK CATfJOLlOUE. 201 

Quint (1), de 70 membres, dont (î ont le ranj; d'évêque, 50 celui de 
prêtres, 14 celui de simples diacres. 

Voici, en italien, les titres des sié{];es épiscopaux dits suburbicaires, 
c'est-à-dire de la ré([ion étroite qui sert de ceinture à Rome : 1. Ostia e 
Vellclri. — *2. Porto etS. Rufina. —3. Palestrina. — 4. Frascati. — 

5. Albano. — 6. Sabina. 

Les cinquante é(jlises de Rome dont prennent leur titre, comme prê- 
tres ou curés, les cardinaux de l'ordre des prêtres, sont : 1. S. Lorenzo 
in Lucina. — 2. S. Maria in Aracœli. — 3. S. Maria in Trastevere. — 

4. SS. Silvestro e Marlino ai Monti. — 5. SS. Nereo ed Achilleo. — 

6. SS. Andréa e Gre^yorio al Monte Cclio. — 7. S. Girolamo dc^^li Schia- 
voni. — 8. S. Maria in Via. — 9. S. Anastasia. — 10. SS. Quatro Goro- 
nati. — 11. S. Gecilia. — 12. S. Miircello. — 13. SS. XII Apostoli. — 

14. S. Pietro in Montorio. — 15. S. Bernardo aile Terme Diocleziane. 
— 16. S. Bartolomeo ail' Isola. — 17. SS. Quirico e Giuletta. — 
18. S. Maria délia Vittoria. — 19. S. Agnese fuori le Mûri. — 20. S. 
Sisto. — 21. S. Prassede. — 22. S. Lorenzo in Damaso. — 23. Santis- 
simaTrinita al Monte Pincio. — 24. S. Afjostino. —25. SS. Giovanni e 
Paolo. — 26. S. Alessio. — 27. S. Clémente. — 28. S. Stefano al Monte 
Celio. — 29. S. Croce in Gerusalemme. — 30. S. Pietro in Vincoli. — 
31 . S. Maria dejifli An(jeli. — 32. S. Lorenzo in Pane e Perna. — 33. S. 
Marco. — 34. S. Sabina. — 35. SS. Marcellino e Pietro. — 36. S. Ma- 
ria del Popolo. — 37. S. Pancrazio. — 38. S. Pudenziana. — 39. S. 
Maria in Traspontina. — 40. S. Balbina. — 41. S. Griso(i^ono. -- 42. S. 
Tommaso in Parione. — 43. S. Prisca. — 44. S. Galisto. — 45. S. Syl- 
vestro in Gapite. — 46. S. Onofrio. — 47. — S. Susanna. — 48. S. Ma- 
ria délia Pace. — 49. Santa Maria Sopra Minerva. — 50. S. Giovanni a 
Porta Latina. 

Les titres des diaconies sont : 1. S. Maria in Via Lata. — 2. S. Eus- 
tachio. — 3. S. Maria ad Martyres. — 4. S. Angelo in Pescaria. — 

5. S. Adriano ai Foro Romano. — 6. S. Maria in Cosmedin. — 7. S. Nie- 
cola in Garcere. — 8. S. Gesareo. — 9. S. Agata alla Suburra. — 10. S. 
Maria in Domnica. — 11. SS. Gosmo et Damiano. — 12. S. Giorgio in 
Velabro. — 13. S. Maria in Aquiro. — 14. S. Maria délia Scala. — 

15. — SS. Vito e Modcsto. — 26. S. Maria in Portico. 

Les diaconies étant au nombre de 16, le nombre total des cardinaux 
serait de 72, mais il y a toujours des chapeaux vacants. En ce rao- 



(i) Bulle du 3 décembre lo86. 



202 JOURNAL DES ÈC0NOII5TES. 

ment (juin 1870), on en compte 15, et le nombre des cardinaux n'est 
même que de 53, 2 ayant été réservés in petto aux Consistoires de 18o8 
et de 1863. 

Patriarcats. 

Au-dessous du Pape et du Sacré-Collé[;e viennent d'abord les pa- 
triarcats. Indépendamment de celui d'Occident, dont la di[^nité est at- 
tachée à la papauté même; ils sont au nombre de 12 : Gonstantmople, 
rite latin; Alexandrie, rite latin; Antioche, rite melchite; Antioche, 
rite maronite; Antioche, rite syrien; Antioche, rite latin; Jérusalem, 
rite latin; Babylone, rite chaldéen; la Gilicie, rite arménien; les Indes- 
Occidentales; Lisbonne, Venise. Des titres patriarcats anciens ont été 
abolis : par exemple, celui de patriarche de l'Aquitaine, dont jouissait 
l'archevêque de Bourg^es. Il s'opère en Orient, par les soins de la pa- 
pauté, un mouvement de concentration des patriarcats au profit du 
patriarcat d'Antioche, rite Melchite. Le patriarche, qui réside à Damas, 
a pris le titre de patriarche d'Orient. 

Sièges épiscopaux de tout rang du rite latin. 

Le rite latin comprend des sièges soumis immédiatement à celui du 
Pape, c'est-à-dire dont il nomme les titulaires, et des provinces ecclé- 
siastiques dépendant, pour le temporel, d'Etats qui ont, par des con- 
cordats, reçu de la papauté le droit de lui proposer les archevêques et 
les évêques de ces sièges (1), ou, encore, sans que l'Etat intervienne 
dans les élections, formées d'églises métropolitaines et d'églises suffra- 
gantes. 

Sièges ne relevant que du Pape. 

Voici le dénombrement des églises du rite latin qui ne relèvent que 
du Saint-Siège. 

D'abord les patriarcats de Gonstantinople, d'Alexandrie, d'Antioche, 
de Jérusalem, des Indes occidentales, de Lisbonne et de Venise. 

Puis, dans les Etats proprement dits de la sainte Eglise romaine 
(dont la plus grande partie, la totalité même, ne lui appartient plus) : 
les archevêchés de Gamerino, de Ferrare et de Spolètc, et les évêchés 

(1) Il y a, en outre des patriarcats, quelques églises qui ont gardé un 
rang de primauté au-dessus des autres. Celles du rite latin qui subsis- 
tent sont : Saltzbourg (Autriche), Braga (Portugal), Saint-Sauveur (Bré- 
sil), Gnesne et Posen (Pologne prussienne), Saint-Jacques (Cuba), Tar- 
ragonne (Espat^ne), Strigonie (Hongrie), et Malines (Belgique). 



STATISTIQUh DK L'KGLISE (JATIlULl'.jUK. '203 

d'Acqiiapeiiflente, d'AkUri, d'Ainenia, (l'Anajyni, (rAncoiia p\ Unwu, 
d'Ascoli,d'Assisi, (he Ka;;iiorea, de Cita di Gastello, dcGivi'a GastcHana, 
d'Orle et Gallese,(le Cita délia Pievc, de Cornetoc Givita Vecchia,de Fa- 
briaiio eMalelica, de Faiio, de Ferentino, de Foli[]?no, de Gubbio, d'Iesi, 
de Moiiteiiascoiie, de Narni, de Nocera, de Norcia, d'Orvieto, d'Osimo 
e Cin[yoli, de Peruçia, de Po[î[jio MirLeso, de Pontecorvo, de R;xanati 
c Lorelo, de Ricti, de Segni, de Sutri e Nepi, de Tcrracine, de Piperno 
e Sezze, de ïcnii, de Tivoli, de Todi, de Treia, de Veroli, de Viterbo 
e Toscaiiella. 

Dans l'ancien royaume des Deux-Siciles, pour les diocèses en deçà du 
Phare, les archevêchés d'Amalfi, de Goscnza, de Gacta, de Rossano, et 
les évêchés d'Aquila, d'Aquino, Sorae Pontecorvo, d'Atri c Penne, d'A- 
versa, de Fo(jgia, de Gravina e Moiitepeloso, de Marsi, de Melfi e Ra- 
poUa, de Mileto, de Molfetta, Terlezzi e Giovinazzo, de Monopoli, de 
Nardo, de S. Marco e Bisignano, de Sarno e Gava, de Terarao, de Tri- 
vento, de Troia, de Valve et Sulraona; et, pour les diocèses au delà du 
Phare, l'archevêché de Catane et l'évêché d'Acireale. 

Dans l'ancien État de Hanovre, Rome gouverne immédiatement Tévê- 
ché d'Hildesheim et celui d'Osnabruck. 

Dans l'île de Malte, l'évêché de Malte qui jouit du titre d'archevêché 
de Rhodes, et, dans l'île de Gozo, l'évêché de ce nom. 

Dans l'ancien duché de Parme, des évêchés de Borgo San Donnino, de 
Parme et celui de Plaisance. 

En Prusse, pays protestant, Tévêché de Breslau et celui d'Er- 
meland. 

Dans l'île de Sardaigne, l'évêché de Luni-Sarzana e Brug^nato. 

En Suisse, les évêchés de Baie, de Goire, de Lausanne et Genève, de 
Saint-Gall, et celui de Sion. 

Dans l'ancien grand-duché de Toscane, l'archevêché de Lucques et 
les évêchés d'Arezzo, de Gortone, de Montalcino et celui de Monte- 
pulciano. 

En Turquie (Bulgarie), l'évêché de Nicopolis. 

En Vénétie, l'archevêché d'Udine. 

Hors d'Europe le Saint-Siège a encore sous son autorité directe : 
l'évêché de Port-Louis, dans l'île Maurice (Afrique), les évêchés de S. 
John et du Havre-de- Grâce dans l'île de Terre-Neuve (Amérique du 
Nord), l'archevêché de Goa, dans les Indes-Orientales, l'archevêché de 
Babylone, en Perse, celui de Smyrne, dans la Turquie d'Asie, et les 
évêchés d'Auckland, de Port INicholson ou Wellington dans la Nouvelle- 
Zélande (Océanic). 



204 JOURNAL DES ECOKOIulSTF,?. 

Tons les diocèses dont il vient d'être fait mention relèvent directe- 
ment du Sainl-Siéçe. Voici maintenant, par pays, la répartition des pro- 
vinces ecclésiastiques. 

PROVINCES ECCLÉSIASTIQUES DIVERSES : 

Europe. 

Autriche et Hongrie. — Archevêché d'Afifria; évêchés de Gassovie, de 
Rosnavie, deScepusio, deSzathmar. — Archevêché de Golocsa et Bacs; 
évêchés de Csanad et Temeswar, Groswardien, Tinnia ou Knin et de 
Transylvanie. — Archevêché de Goritz et Gratz; évôcliés de Lubiana ou 
Laybach, de Parenzo et Pola, de Trieste et Gapo d'Istria, de Veçlia et 
Arbe, — Archevêché de Lember^ ; évêchés de Przemysl et de Tarnow. 

— Archevêché d'Olmutz; évêché de Brûnn. — Archevêché de Prague; 
évêchés de Budweiss, de Kœni[[S(]^ratz et de Leitmeritz. — Archevêché 
de Saltzbourg^; évêchés de Brixen, de Gurck, de Lavant, de Seckau et 
de Trente. — Archevêché de Strigonie ; évêchés d'Albe Royale, de Funf- 
Kirchen, de Javarin, de Neusohl, de Neutra, de Stein-Amanger, de 
Wairen et de Vesprim. — Archevêché de Vienne; évêchés de Linz et 
de S. Polten. — Archevêché de Zara; évêchés de Gattaro, de Lésina, de 
Marcana et Trebi^ne, de Rag'use, de Sebenico, de Spalatro et Macarska. 

— Archevêché d'Agram ; évêchés de Bosnia-Diakovar et de Senien et 
Modrussen. 

Bavière, — Archevêché de Bamber(j; évêchés d'Eichstadt, de Wurz- 
bur^ et de Spire. — Archevêché de Munich et Freisingen; évêchés 
d'Augsburij, de Passau et de Ratisbonne. 

Belgique. — Archevêché de Malines; évêché de Brufjes, de Gand, de 
Liéf]^e, de Namur et de Tournay. 

Ancien Boy aume desDeux-Siciles. — Archevêché d'Acerenzaet Matera; 
évêchés d'Anglona et Tursi, de Potenza et Marsico Nuovo, de Tricarico, 
de Venosa. — Archevêché de Bari; évêchés de Gonversano, de Bitonto 
et Ruvo. — Archevêché de Bénévent (celui-ci appartenant naguère en- 
core aux Etats du Souverain Pontife); évêchés d'Alife, d'Ariano, d'As- 
coli et Gerignola, d'Avellino, de Boiano , de Bovino , de Cerreto et 
Telese, de Larino, de Lucera, de Sainte-Agathe-des-Goths, de Saint-Sé- 
vère, de Termoli. — Archevêché de Brindes; évêché d'Ostuni. — Ar- 
chevêché de Capoue; évêihés de Cajazzo, de Gaivi et Teano, de Ga- 
serta, d'Isernia et Venafro, de Sessa. — Archevêché de Ghieti ; évêché 
de Vasto. — Archevêché ôh Conza; évêchés de Campagna, de Lace- 



STATlSTIQUli Dli L'ÉGLISE CATHOLIQUE. 205 

donia, de Maro, de Saint-Anf^e-des-Lombardsct lîisaccia.— Arclicvôclié 
de Lanciano, évôchéd'Ortona. — Archcvôché de Manfredonia; évèché 
de Viesti. — Arclievêché de Naples; évêchés d'Acerra, d'Iscliia, de 
Nola, Pozziioli. — Arclievêché d'Otrantc; évccliés de Gallipoli, de 
Lecce, d'U{;ento. — Archevêché de Ref^ijio ; évéchés de Bova, de Gas- 
sano, de Gatanzaro, de Cotrone, de Gcrace, de Nicaslro, d'Oppido, de 
Sqniilacc, de INicotera et Tropea. — Archevêché deSalernc; évêchés 
d'Acerno, de Gapaccio eL Vallo, de Diano, de Marsico, de Nocera-des- 
Payens, de Nusco, de Policastro. — Archevêché de San-Séveririo; 
évêché de Gariati. — Archevêché de Sorrento ; évêché de Gastella- 
mare. — Archevêché de Trani, Nazareth et P>arleLta; évêchés d'Andria, 
de Bisce[;lia. — Archevêché de Tarente; évêchés de Gastellanela, d'Oria 
ou Uritana. 

Pour les diocèses au delà du phare : archevêché de Messine ; évêchés 
de Lipari, de Nicosia, de Patti. — Archevêché de Montréal; évêchés de 
Galtanisetta , de Girgenti. — Archevêché de Palerme; évêchés de 
Gefalu, de Mazzara, de Trapani. — Archevêché de Syracuse ; évêchés 
de Galtagirone, de Notto, de Piazza. 

Espagne, — Archevêché de Burgos; évêchés de Galahorra et Galzada, 
de Léon, d'Osma, de Palancia, de Sanlander, de Vittoria. — Arche- 
vêché de Gompostelle; évêchés de Lugo, Mondonedo, Orense, Oviédo, 
Tuy. — Archevêché de Grenade; évéchés d'Almeria, de Garthagène, de 
Guadix, de Jaen, de Malaga. — Archevêché de Sarragosse ; évêchés de 
Huesca et Barbastro, de Jaca, de Pampelune et Tudela, de Tarazona, de 
Teruel et Albarazin. — Archevêché de Séville ; évêchés de Badajoz, 
Cadix et Genta, des Canaries et Saint-Christophe de Laguna, de Cor- 
doue (1). — Archevêché de Tarragone; évêchés de Barcelone, de 
Girone, de Lérida, de Torlosa, d'Urgel, de Vich et Solsona. — Arche- 
vêché de Tolède: évêchés de Giudad Real, de Cora, de Cuença, de 
Madrid, de Placentia, de Siguenza. — Archevêché de Valence; évêchés 
de Majorque etiviça, de Minorque, d'Alicanle ou Orihuela, de Ségorbe. 
— Archevêché de Valladolid ; évêchés d'Astorga , d'Avila , de Sala- 
manque et Cité Rodrigue, de Ségovie, de Zamora. 

France. — Archevêché d'Aix; évêchés d'Ajaccio, de Digne, de 
Fréjus et Toulon, de Gap, de Marseille, de Nice. — Archevêché d'Alby; 
évêchés de Cahors, de Mende, de Perpignan, de Rhodez. — Archevêché 
d'Auch ; évêchés d'Aire, de Rayonne, de Tarbes. — Archevêché d'Avi- 

(1) Voyez aussi Afrique (Iles Açores). 



200 JOURNAL DÎÎS ÉCONOMISTES. 

{jnon ; évôchés de Montpellier, de Nîmes, de Valence, de Viviers. — 
Archevêclic de Bordeaux; cvêchés d'A^jen, d'Angoulême, de La Ro- 
chelle, de Luçon, de Péri[îueux, de Poitiers, et, hors de France, de 
Guadeloupe ou Basse-Terre, de la Martinique ou Fort-Saint-Pierre, Nie 
Saint-Denis de la Réunion. — Archevêché de Besançon; évôché de 
Belley, de Metz, de Nancy et Toul, de Saint-Dié, de Strasbourg, de 
Verdun. — Archevêché de Bour(îes; évêchés de Glermont, du Puy, de 
Limo[îes, de Saint-Flour, de Tulle. — Archevêché de Cambrai; cvêché 
d'Arras. — Archevêché de Chambéry; évêchés d'Annecy, de Saint-Jean 
de Maurienne, deTarantaise. — Archevêché de Lyon; évêchés d'Autun, 
de Dijon, de Grenoble, de Lanijres, de Saint-Claude. — Archevêché de 
Paris ; évêchés de Blois, de Chartres, de Meaux, d'Orléans, de Ver- 
sailles. — Archevêché de Reims; évêchés d'Amiens, de Beauvais, de 
Châlons, de Soissons. — Archevêché de Rennes; évêchés de Quimper, 
de Saint-Brieuc, de Vannes» — Archevêché de Rouen; évêchés de 
Rayeux, de Coutances, d'Evreux, de Séez. — Archevêché de Sens ; 
évêchés de Moulins, deNevers, de Troyes. — Archevêché de Toulouse; 
évêchés de Carcassunne, de Montauban, de Pamiers. — Archevêché de 
Tours; évêchés d'Angers, de Laval, du Mans, de Nantes. 

Anciens Etats de l'Eglise {Italie). — Archevêché de Bologne; évê- 
chés de Faenza, d'Imola. — Archevêché de Fermo; évêchés de Mace-' 
rata et Tolentino, de Montalto, de Ripatransone, de S. Severino. - Ar- 
chevêché de Ravenne; évêchés de Bertinoro, de Cervia, de Cesena, de 
fcomacchio, de Forli, de Rimini, de Sarsina. — Archevêché d'Urbino; 
évêchés de Cagli et Pergola, de Fossombrone, de Montefeltro, de 
Pesaro, de Sinigaglia, d'Urbania et S. Angelo in Vado. 

Grande-Bretagne. •— Archevêché de Westminster ; évêchés de Bever- 
ley, de Birmingham, de Clifton, d'Hexham et Newcastle, de Liverpool, 
de Menevia ou Saint-David et Newport,de Northampton, de Nottingham, 
de Plymouth, de Salford, de Schrewsbury, deSoutwark. — Archevêché 
d'Armagh (Irlande); évêchés d'Ardagh, de Clogher, de Derry, de 
Down et Connor, de Dromore, de Kilmore, de Mealh, de Raphoë. — 
Archevêché de Cashel (Irlande) ; évêchés de Cloyne, de Corck, d'Emly, 
de Kerry et Aghadon, de Killaloe, de Limerick, de Ross, de Waterford 
et Lismore. ~ Archevêché de Dublin (Irlande); évêchés de Ferns, de 
Kildare et Leighlin, d'Ossory. — Archevêché de Tuam (Irlande) ; évê- 
chés d'Achonry, de Glonfert, d'Elphin, de Galway, de Killala, de Kil- 
macduagh et Kilfenora. 



STATlSTlOUli DE L'ÉGLISii CATHOLIQUIi:. 207 

Grrr<?. — Arclicvéclié de Naxos; évêcliés d'Andros, de Sanlorin, de 
Chio, de Syra, de Tine et Micun. — Arclievêché de Gorfou; évêclié de 
Géphalonie et Zanle. 

Hollande. — Arclicvrîclié d'Utrecht; évêchés de Bois-Ic-Duc, de 
Bréda, de Harlem, de Ruremonde. 

Lombardo-Vénities (Italie). — Archevêché des anciennes j)rO' 
vinces. 

Milan. — Evèchés de Bergame, de Brescia, de Côme, de Grôme, de 
Crémone, de Lodi, de Mantoue, de Pavie. — Archevêché de Venise; 
évêchés d'Adria, de Bellune et Feltre, de Geneda, de Ghioçgia, de Gon- 
cordia, de Padoue, de Trévise, de Vérone, de Vicence. 

Ancien Duché de Modhne (Italie). — Archevêché de Modène; évêchés 
de Garpi, de Guastalla, de Massa di Garrara, de Rcf^gio. 

Pologne (Russie). — Archevêché de Varsovie; évêchés de Gracovie, 
de Lublin, de Janow, de Piosko, de Sandomir, d'Au(juslow, de Wladis- 
lavia ou Kaiisch. 

Portugal. — Archevêché de Bra[}a ; -évêchés d'Aveira, de Bra^i^anza 
etMiranda, de Goïmbrc, de Porto, de Pinhel, de Viseu. — Archevêché 
d'Evora; évêchés de Beja, d'Elvas, de Faro. — Archevêché de Lis- 
bonne (1); évêchés de Gastelbranco, de Guarda, de Lame(jo, de Leiria, 
de Portala[ifre. V. Afrique (Iles Açores). 

Prusse (ancienne). — Archevêché de Gologne; évêchés de Munster, 
de Paterborn, de Trêves. — Archevêché de Guesne et Posen; évêché de 
Gulm. 

Russie (province de Mohilew seule). — Archevêché de Mohilew; 
évêchés de Kamenieck, de Zuceoria et Zitomir, de Minsk, de Samogitie, 
de Teraspol, de Wilna. 

Anciens Etats Sardes (Italie, Terre Ferme). — Archevêché de Gênes; 
évêchés d'Alben(ifa, de Bobbio, de Brugnato, de Savone et Noli, deTor- 
tona, de Vintimiglia. — Archevêché de Turin; évêchés d'Acqui, d'Alba 
Pompeia, d'Aoste, d'Asti, de Guneo, de Fossano, d'Ivrée, de Mondovi, 
de Pignerol, de Saluées, de Suse. — Archevêché de Verceil; évêché 
d'Alexandrie, de Biella, de Gasal, de Novare, de Vigevano. 

(1) On a vu plus haut que l'archevêché de Lisbonne, en tant que siège 
particulier, relève directement du Saint-Siège de Rome. 



208 JOURNAL DKS ÉCONOMISTES. 

Archevêché de Cai^liari (île de Surdaigne); évêchés de Galterri nuoro, 
d'I^jlesias, d'0[ïliastra. — Archevêché d'Oristano; évêchés d'Ales et 
Terralba. — Archevêché de Sassari; évêchés d'Al^^hero, de Bizarchio, 
de Bosa, d'Ampurias ci Tempio. 

Grand duché de Toscane (Italie). — Archevêché de Florence; évêchés 
de Colle, de Fiscole, de Modiçliana, de PisLoia et Prato, de San-Miniato, 
de Sainl-Sépulcre. — Archevêché de Pise; évêchés de Livourne, de 
Pescia, de Pontremoli, de Volterra. — Archevêché de Sienne; évêchés 
de Chiusi et Pienza, de Grosseto, de Massa Marittima, de Savona et 
Piti(îliano. 

Turquie. — Archevêché d'Antivari etSculari; évêchés d'Alessio, de 
Belgrade et Sernendriah, de Pulati, de Sappa. — Archevêché de Du- 
razzo. — Archevêché de Scopia. 

Vurtemberg (Bade, Hesse, Nassau). — Archevêché de Fribourg; 
évêchés de Fulde, de Limbourg, de Mayence, de Rottembourg. 

AFRIQUE. 

Algérie, — Archevêché d'Alger; évêchés de Gonstantine, d'Oran. 

Iles Açores. — Evêchés d'Angola, d'Angra, de Funchal, de Saint- 
Jacques, de Saint-Thomas, suffragants de Lisbonne. 

Iles Canaries. — Evêchés des Canaries, de Geuta, suffragants de 
Séville. 

AMÉRIQUE CENTRALE. 

Antilles. — Archevêché de Saint-Dominique; évêché de Porto Rico. 
— Archevêché de Saint-Jucques-de-Guba; évéché de Saint-Gristophe.— ■ 
Archevêché de Port d'Espagne; évêché de Roseau. 

Guatemala. — Archevêché de Guatemala; évêchés de Comayagua, de 
Nicaragua, de Saiut-Joseph-de Costa- Rica, de San-Salvator. 

AMÉRIQUE MÉRIDIONALE. 

Brésil. — Archevêché de Bahia ; évêchés de Bêlera del Para, de 
Cuyaba, de Diamantiua, de Fortalezza, de Goyazes, de Marianne, 
d'Olinda, de Rio-Janeiro, de San Ludovico-de-Maragnano, de Saint- 
Paul, de Saint-Pierre-del-Rio-Grande. 

Bolivie. — Archevêché de la Plata; évêchés de Cochabamba, de Pace, 
de Sainte-Croix-de-la-Sierra. 



STATISTIOUF. DR L'I^IGLISE CATHOLIOUE. 200 

Confédération argentine, — Archevêché de Buenos-Ayres; évêchés 
de Cordoue des Indes, de Saint-Jean-dc-Giiyo, de Parana, de Sal'ta, de 
l'Assomption. 

Chili. — Archevêché de Saint-Jacques-de-Chili; évéchés de Concep- 
tion, deSainl-CharIcs-d'Ancud, de la Serena. 

Equateur. — Archevêché de Quito; évêchés de Guença, de Guaya- 
quil, d'I barra, de Loja, de Riobamba. 

Haiti. — Archevêché de Port-au-Prince; évêchés des Gayes, du 
Cap-Haïtien, des Gonaïves, de Port-de-la-Paix. 

Nouvelle-Grenade. — Archevêché de Santa-Fe-de-Bogota; évêchés 
d'Antioquia, de Garthagène, de Pamplona Nuova,de Panama, de Pasto, 
de Sainte-Marthe. 

Pérou. — Archevêché de Lima; évêchés d'Arequipa, de Ghacha- 
poyas, de Guzsco, de Guamangna, d'Huanuco, de Puno, de Truxillo. 

Venezuela. — Archevêché de Venezuela ou Caracas, évêchés de Bar- 
quisimeto, de Galabozo, de Guyane, de Merida. 

AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE. 

Etats-Unis. — Archevêché de-Baltimore; évêchés de Gharlestown, 
d'Eric, de Philadelphie, de Pittsburg, de Richmond, de Savannah, de 
Wheciing. — Archevêché de Cincinnati; évêchés de Gleveland, de 
Govington, de Détroit, de fort Wayee, de Louisvilie, de Vincennes, de 
Saut Sainte-Marie, — Archevêché de Saint-Louis ; évêchés d'Alton, de 
Chicago, de Dubuque, de Milwauchie, de Nashv!l!e, de Santa Fe, de 
Saint-Paul-de-Minnesota. — Archevêché de New-York; évêchés d'Ab- 
bany, de Boston, de Brooklyn, de Buffalo, de Burling^ton, d'ïïartford, 
delNewark, de Portland. — Archevêché de la Nouvelle-Orléans; évê- 
chés de Galveston, Mobile, Petricola ou Little-Rock, de Natchez, de 
iNatchitockes. — Archevêché d'Orégon; évéchés de JNesqualy, de Van- 
couver. -- Archevêché de San-Francisco; évêché de Monterey et los 
Angeles. 

Mexique. — Archevêché de Mexico; évêchés d'Antequera, de Ghiapa, 
de Chilapa, de Jucatan, de Puebla ou Tlascala, de Tulancingo, de Vera- 
Cruz. — Archevêché de Mechoacan; évêchés de Léon, de Saint-Louis- 
de Potosi, de Queretaro, de Zamora. — - Archevêché de Guadalaxara; 
évéchés de Durango, de Linares, deSonora, de Zacatecas. 

3^ SEBfE- T. XX. — Novembre 1870. 14 



210 JOURNAL DKS f.CONO?JISTES. 

Nouvelle- Bretagne. — Archevêché de Québec; ôvêchés d'Hamilton, 
de Kin^jslown, de Montréal, d'Owtawa, de Sandwich, de Saint-Boniface, 
de Saint-Gerraain-de-Rimouski, de Saint-Hyacirilhe, de Toronto, des 
Trois-Rivières. — Archevêché d'Halifax (Nouvelle- Ecosse); évêchés 
d'Arichat, de Charlottetovvn, de Ghatham, de Saint- Jean du Nouveau- 
Brunswick. 

ASIE. 

Turquie d'Asie, — Archevêché de Jérusalem. 

OCÉANIE. 

Iles Philippines. — Archevêché de Manille; évêchés de Gebii ou 
Nom-de- Jésus, de Jaro ou Sainte-Elisabeth, de Caceres, de Nuova- 
Segovia. 

Australie. — Archevêché de Sydney; évêchés d'Armidale, de Ba- 
thurst, de Brisbane, de.Goulbourne, d'Hobart-Town, de Maitland^ de 
Melbourne, de Perth, de Victoria. 

Rites orientaux. 

Ici s'arrête le recensement des sièges du rite latin. Nous allons faire 
celui des sièges des rites orientaux. Ces rites sont au nombre de quatre : 
l'Arménien, le Copte, le Grec et le Syrien. 

Rite arménien. 

Le rite arménien possède un siège en Europe, l'archevêché de Lem- 
berg, en Autriche. En Asie, le patriarche de Cilicie gouverne les évê- 
chés dont les noms suivent : Adana, Alep, Alexandrie, Ancyre, Artuin, 
Brousse, Césarée, Chypre, Diarbékir, Erzerum, Karputh, Marasc, Mar- 
din, Melitène, Sébaste, Tokat, Trébisonde, Hispahan . Quelques-uns de 
ces évêchés portent, parmi les Arméniens le titre d'archevêchés; ce 
sont ceux d'Alep, de Césarée, de Marasc, de Mardin, de Melitène. His- 
pahan n'est que provisoirement suffragant du patriarcat de Cilicie. Un 
schisme s'est déclaré récemment dans ce rite. 

Rite copte. 

Les catholiques du rite copte n'ont pas de hiérarchie proprement dite 
constituée parmi eux. Ceux qui suivent le rite copte égyptien dépendent 
d'un vicaire apostolique d'Egypte, et ceux qui suivent le rite copte 
abyssin, d'un vicaire apostolique résidant en Abyssinie. 



STATISTIQUE DR L'P.GIISK CATIIOLIQUR. 211 

Rite grec. 

Le rite {;rcc se subdivise en [^rec l)iii(îarc, fyrcc mclchite, ^rcc rou- 
main, [jrcc rutliènc. 

Il y a un évêcliô du rite çrec bulgare; il porte le titre d'administra*» 
teur catholique. Son diocèse est en Europe. Les Grecs melchites ont un 
patriarche îi Antioche, des archevêchés à Damas, Iloms et Apamée et à 
Tyr, et des évêchésà Alep, Beyrouth, Bosra, Héliopolis, Farzul et Zahlé, 
Jérusalem, Hauran, Saïda, Ptolémaïs, Tripoli, tous en Asie. Le rite grec 
roumain est d'Europe; il compte un archevêché, celui de Fogaras, et 
trois évêchés : Armenopolis, Grossvardein et Lugos. Le rite grec rulhène 
est également d'Europe, avec son archevêché de Lemberg, Halitz, Kio- 
via et Kamenech^ et ses évêchés de Presmyl, Sannochia et Samboria, Cri- 
sio, Eperies. L'évêché de Munhacs est suffragant de Strigonie.Un autre 
évêché du rite ruthène, celui de Chelm et Belsko, est soumis immédia- 
tement au Saint-Siège. 

Rite Syrien. 

Le rite syrien comprend le syrien pur, le syro-chaldéen et le syro- 
maronite. Chacun de ces rites a son patriarcat. 

Du patriarcat syrien d'Antioche dépendent les archevêchés d'Alep, de 
Babylone, de Damas, de Mossoul, et les évêchés d'Alexandrie, de Béryte 
(^Beyrouth), du Diarbékir, d'Emèse, deGesirah,deKeriathim, de Mardin, 
de Tripoli. Du patriarcat syro-chaldéen de Babylone, les archevêchés 
d'Amadia, d'Amida, de Kerkurck, de Schanan, de Seert, et les évêchés 
. d'Akra, de Diarbékir, de Gezira, de Mardin, de Mossoul, de Salmas, de 
Sena, de Zaku. Les Ghaldéens de Malabar (Inde) sont sous la juridiction 
du vicaire apostolique de Virepoly. Du patriarcat syro-maronite d'An- 
tioche, les archevêques d'Alep, de Beryte, de Damas, de Tyr et Sidon, 
de Tripoli, et les évêchés de Chypre, d'Héliopolis ou Balbek, de Djebel 
et Botri. 

On le voit, dans l'Orient il y a des villes oii il y a jusqu'à trois pa- 
triarcats, comme Antioche, et jusqu'cà trois archevêchés, comme Alep. 
Antioche a même quatre patriarcats, en comptant celui du rite latin 
qui, il est vrai, ainsi que ceux du même rite, de Constantinople et 
d'Alexandrie, ne possède pas de juridiction sur un territoire déter- 
miné. Bon nombre de ces patriarches et de ces archevêques mêmes et 
évêques vivent habituellement à Rome. 



2J2 JOURNAL DES fiCONOMISTKS. 

Sièges lu partibiis infidelmm,. 

Nous sommes arrivés à la fin rie la liste des prélats constitués en di- 
gnité et pourvus de sié^^es et de juridictions sous les noms de patriar- 
ches, de primats, d'archevêques, d'évcques. 

La hiérarchie catholique, au-dessous de ces difynitaires, qui ont tous 
un troupeau, se divise en deux branches, celle des archevêques et évo- 
ques in partibus infilclium qui ne jouissent souvent que d'un titre, pour 
avoir un rangf, et les vicaires, préfets et délégués apostoliques qui sont 
chargés, si on peut le dire, d'organiser effectivement le catholicisme 
dans les pays les plus lointains. Les titres des archevêques et évèques 
in partibus ne sont pas tous donnés par le Saint-Siège. Il en a conféré ac- 
tuellement 231 sur 388, la plupart aux vicaires, préfets et délégués 
apostoliques, et aux auxiliaires des évêques (1). 

(1) Voici la nomenclature, par ordre alphabétique, de tous les titres 
d'archevêchés et d'évêchés in partibus existant le l^'' janvier de cette 
année. 

Abdera, Abido, Abila, Acanto, Acon ou Ptolemaïs, Acrida (archevê- 
ché), Adana (archevéchô), Adra, Adrana, Adramitto, Adraso, Adriano- 
poli (archevêché), Adrianopoli, Agatonica, Agatopoli, Alabanda, Alalia, 
Alicarnasso, Almira, Altabosco ou Colofonia, Amasia (archevêché), 
Amat, Amatonto, Amicla, Amido (archevêché;, Amorio, Anastasiopoli 
en Mésopotamie, Ana a lopoli dans la Grande Phrygie, Anazarba (ar- 
chevêché), Anchiala (archevêché), Ancyre (archevêché t, Anemurio, An- 
tedona, Antifello, Aniigona, Antinoe, Antiochia (archevêché) en Pisidie, 
Antipatro, Apaméa (arclieNêché), Apollonia, Arada, Arath, Aratha. Ar- 
cadiopoli, Archis du rite maronite et Archis du rite latin, Areopoli, Are- 
lusa, Argos, Arindele, Arsinoe, Ascalo, Assuro, Atene, (Athènes, car 
dans toute cette liste nous nous servons des finales et de l'orthographe 
italiennes), Attalia (archevêché), Augustopoli, Aulona. Aureliopoli, Au- 
ria, Avaro, Axieri, Azoto. 

Baruto ou Berito, Dascat ou Dioclezianopoli, Basilinopoli, Belgrado e 
Semendria, Belina ou Paneade, Belle, Benda, Berissa, Betlemme, Bet- 
saida, Biblo, Bida, Berta, Bodona, Bolina, Bona ou Ippona, Bostra, Bo- 
ira, Bugia, Bulla. 

Cabaso (archevêché), Cafarnao , Calama, Calcedonia (archevêché), 
Calcide (archevêché), Ca'idonia, Galnico, Callipoli, Camaco, Cambiso- 
poli, Caminitza ou Olene, Canata, Candia (archevêché;, Canea, Cangria, 
Canopo, Capsa, Garadro, Gardica, Cariopoli, Carisio, Garpasso, Garre, 
Cartagine, Gassia, Castabala, Casloria, Genturia, Geramo, Gesarea (ar- 



STATlSTIOUli DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE. 213 

En complant ensemble comme prélats de la iiiiTarcliie tous ceux qui 
ont un litre épiscopal, soit avec diocèse et juridiciion, soit comme pure 
dislinciioii, il y avait, le l" janvier 1870, 971 prélats, savoir : 722 du 
premier ordre, 231 du second, et 18 prélats n'ayant plus de diocèse, 
pour raison de santé ou toute autre: 



chcvôchd), Gesaropoli, Chorsoneso ou Spina Longa, Chinsonda, Ghis- 
samo, Chito, Cibistra, Cidisso, Cidonia, Cinna, Gipro (archevêché), Gi- 
ronc. Coro (archevêché), Citera, Gizico (archevêché), Glaudiopoli (ar- 
chevêché), Claudiopoli en Arménie, Golossi (archevêché), Golumbica, 
Goinane ou ïabacesa, Gorico, Gorinto (archevêché), Goron, Gorona (ar- 
chevêché;, Gostanza. Grisopoli, Groja, Gucusa, Gurio. 

Damasco (archevêché), Damieta (archevêché), Danaba, Dansara, Dar- 
dania, Daron ou Tharon (archevêché), Daulia, Dorbe, Dercon, Diana, 
Dibona, Diocesarea, Dioclea, Dionisia, Diospolis ou Lidda, Doliche, Do- 
miziopoli , Doren, Dorila, Dramas (archevêché), Draso, Drusipara, 
Dulma. 

Ebron, Echinus, Edessa(archevêché),Efeso (archevêché), Efesto, Egea, 
Elenopoli, Eleusa, Eleuteropoli,Eliopoli (archevêché) en Celesyrie, Elio- 
poli, d'Egypte, Emao, Emese (archevêché), Eno, Epifania, Eraclea (ar- 
chevêché) en Thrace, Eraclea iie Bitynie, Eretria, Eritrea, Ermopoli, 
Esbona, Etalonia, Eucarpia, Eudocia, Eumenia, Euria, Europus, Evaria. 

Famagosta, Farsaglia (archevêché), Fesse, Filadelfia, Filippi (arche- 
vêché), Filippopoli, Filomelia, FJaviopoli, Fussola. 

Gabala,Gddara, Gerapoli (archevêché), Gero( oli, Gerasa,Gerico, Ger- 
manicia, Germanicopoli, Gerocesarea, Gerra, Ginopoli, Giuliopoli, Gor- 
tina, Grazianopoli. 

Halia. 

Ibora, Iconio (archevêché) Irneria, Ippa, Irenopoli (archevêché), Irina, 
Isauropoli, Issa, Issopoli. 

Jafa, Jasso. 

Lacedemonia (archevêché), Lambese, Lampsaco, Laodicia (archevê- 
ché), Laranda, Laren, Larissa (archevêché), Legione, Leontopoli, Le- 
pante (archevêché), Leros, Lete ou Lita, Leuca, Leucosia ou Nicosia, 
Leusita, Licopoli, Limira, Linoe, Lirba, Listri, Lorea, Lorima. 

Macra, :Madaura, Magida, Mailo, Marciana, Marcopoli, Marocco, Maro- 
gna, Martiria, Marzianopoli (archevêché), Massimopoli, Massimianopoli, 
Massula, Mattara, Mauricastro, Medea, Megara, Melasso, Meiitene (ar- 
chevêché), Melilopoli, Mellipotamo, Mennith, Messenia, Melellopoli, 
Mezo, Milevi, Milopotamo, Mile, Milta, Mindo, Mira (archevêché), Mirina, 
Miriofidi, Mitileno (archevêché), Modone, Mosinopoli. 

Nazaret, Nazianzo (archevêché), Nemesi, Keocesarea (archevêché), 



tlï4 JO'jr.NAL DES l-CUJJUxUlSÏES. 



DÉLÉGATIONS APOSTOLIQUES. 

11 y a cinq délé^jatious apostoliques : celle de Goiistantiiiopic, exercée 
en titre par le patriarche latin d'Anlioche, et sous lui par un évêque 
mpartibus, administrateur apostolique; celle de Grèce, celle de Perse, 
Mésopotamie, Kurdisian et Arménie mineure ; celle de Syrie et celle 
d'Egypte et d'Arabie. 



Nicea (archevêché), Nicomedia (archevéchë), Nicopoli, Nilopoli, Nisibi 
(archevêché), Nissa. 

Olba^ Olimpio, Oria, Orcissa, Orope, Ortosia, Oxirinco. 

Pacando, Pafo, Paleopoli, Palmira (archevêché), Pamaria, Panopoli, 
Papia, Parecopoli, Paretonio, Pario, Parnaso, Paros, Patara, Patrasso 
(archevêché), Pella, Pellusio (archevêché), Pentacomia, Pergamo, Pes- 
sino (archevêché), Petenisso, Petra (archevêché), en Arabie, Petra, en 
Palestine, Pia, Pirgi (archevêché), Platea, Polemonia, Polistilio, Pom- 
peionoli, Porfirio, Portorasso, Preconnesso, Priene, Pruse. 

Rafanea, Ramata, Remessiana, Résina, Retimo, Rodi, Rodiopoli, RoS; 
Rosalia, Rosea, Ruspa. 

Sabatra, Saffo, Saida ou Sidonia, Salamine (archevêché), Salda, Sal- 
mos, Samaria, Samo, Samosata, Sardi (archevêché), Saretta, Satala, 
Scène, Sebaste (archevêché), en Cappadoce, Sebaste en Gilicie), Sebas- 
topoli, Seleucia (archevêché), Selimbria (archevêché), Sergiopoli, Serres, 
Sidima, Siga, Sina, Sinita, Sinnada (archevêché), Sinope, Sinopoli, Si- 
race (archevêché). Sien, Sitifi (archevêché), Siunia (archevêché), Soli, 
Sora, Sozopoli, Sozusa, Spigaz, Strauropoli (archevêché), Sura, Susos. 

ïabarca, Tadama, Tagaste, Talama, Talbora, Tamaco, Tamasso, Tana, 
Tanagara, Tanasia, Tanes, Targa, Tarso (archevêché), Taso, Tebe (ar- 
chevêché), en Béotie, Tebe, d'Egypte, Tebe, de Thessalie, Tebesta, Te- 
gea, Teia, Telepte, Telmesso, Temiscira, Tempe, Teneria, Tenedos, 
Tentira, Tenneso, Teodosiopoli (archevêché), Terennunth, Terme, Ter- 
messo, Termopoli, Tespia, Tessalonica (archevêché), Tiana (^archevêché), 
Tiatira, Tiberiade, Tiberiopoli, Ticelia, Tiene, Timbria, Tinge (arche- 
vêché), Tipasa, Tiro (archevêché), Tetopoli, Tloa, Tolemaïde (Ptomelaïs, 
de Lydie), Torone, Trajanopoli (archevêché), en Thrace, Trajanopoli de 
la Phrygie, Trebisonde (archevêché), Tremito, Tricala, Tricomia, Tri- 
poli, Troade,Trocmada, Troia. 

Uranopoli, Usula, Utica. 

Valtis, Vera. 

Zama, Zaradata, Zela, Zenopoli, Zoara. 



bTATlSTKjUE DK L'ÉGLISE CATHOLIQUE. 215 

YlCARlAlri APOSTOLIQUES. 

Les vicariats sont au nombre de 107, savoir : 

En Europe: Anlialt, Bosnie, Gonstantinople (vicariat patriarcal pour 
les Latins), Horze|;ovine, Gibraltar, Luxembour(if, Moldavie, Saxe; 
Ecosse, en trois régions, l'orientale, roccidenlale, la septentrionale ; 
Sopliia, Suède et Norwé^je, Valachie. 

En Asie : Alep, Asie-Mineure, Chine et royaumes adjaceiils, avec ces 
divisions :Xen-si,Xan-si,Hu-pé,IIu-nan,Sul-chueuN.-0., Sut- chuenO., 

Sut-chuenS., Kouei, Kou, Lassa, Yun-nan, Fo-kicn, Nan kinj^, Tche-ly 
]\.,Tche-ly S.-E.,Tchely 0.,Tche-kiang\ Kian[ï-si,Leao-tung, Mongolia, 
Kantun[j, Honan, Siam 0., Siam E., Gochinchine E., Cochinchine N., 
Cochinchine 0., Gamboja, Tonkin E., Tonkin 0., Tonkin S., Tonkin 
central, Corée, Japon. 

Indes orientales^ ainsi divisées : Birmanie E., Birmanie centrale, Bir- 
manie S.-O., Bombay S., Bombay N., Bengale 0., Bengale E., Colombo, 
lafnapatam, Madras, Hyderabad, Vizigapatam, Pondichéry, Mysore, 
Goimbatour, Agra, Patna, Verapoly, Ganara, Qui! n, Madure. 

En Afrique : Abyssinie, Afrique centrale, Afrique pour les Gallas, 
Cap de Bonne-Espérance occidental, Id. oriental, Dahomey, Egypte et 
Arabie pour les Latins, Id. pour les Coptes, Guinée supérieure, Guinée 
inférieure, Sénégambie, Sierra Leone, Madagascar, Natal, Tunis. 

En Amérigue : Antilies (Curaçao et Jamaïque), Colombie britannique, 
Floride, Guyane anglaise (Demerary), Guyane hollandaise (Surinam), 
Caroline septentrionale, Mackensie, Michigan, Nebravv^ska; territoires 
d'Idaho, d"Arizona, Colorado et Utah, à l'est, à l'ouest des Montagnes- 
Rocheuses. 

En Océanie : Archipel des Navigateurs, Batavia, îles Marquises, Mi- 
lanésie et Micronésie, Océanie centrale, Nouvelle-Calédonie, Sandwich, 
Taïti. 

Préfectures. 

Les préfectures ne sont au nombre que de 26. 

Ce sont, en Europe, celles du Danemark, de Mesolcine (Suisse)^ de 
Misnie et Lusace (Saxe), de Norvvége, de Rhétie et du Sleswig-Holstein; 
celle du Pôle Arctique à la fois en Europe, en Asie et en Amérique; en 
Asie, celles d'Aden (Arabie), de Hong-Kong, de Haï-non, Quang-tong 



216 JOJKNAL DES ÉCONOMISTES. 

et Quan[y-si, des colonies indiennes françaises, de Laboan et pays adja- 
cents; en Afrique^ du Gonijo (1), du Sahara, de la Haule-Égypte, des 
Seychelles, de Nossi-bé, Sainte-Marie et MayoUe, du Maroc, du Séné[ifal, 
de Tripoli, de Zangucbar; eh Amérique, celles de Saint-Pierre et Mi- 
quelon, de la Guyane Française, de l'archipel Viti. 

Onze vicariats e: huit préfectures apostoliques n'étaient pas occupés 
au commencement de 1870. 

Abbés JNULLIUS. 

On joint presque toujours aux prélatures les abbayes dites îi/i^/2W, 
c't^['l\-ù\\:Q nullius dioceseos^ ne dépendant d'aucune juridiction épisco- 
pale, et quelques prélatures qui sont dans le même cas. En tout il y en 
a seize : Tarchiprêlré d'Altamure et d'Acquaviva, dans Tancien royaume 
des Deux-Siciles; la prélature de Sainte Lucie, en Sicile; l'archi-abbaye 
de S.-Martin, en Pannonie; l'abbaye de S. -Martin al Monte Cimino, 
Fabbaye de S. Maurice d'Agaune, l'abbaye de Mont Gassin, l'abbaye de 
Monte Ver(}ine, la prélature de Mozambique, l'abbaye de S. -Nicolas et 
S.-Benoît, près Monaco; l'abbaye Nonantale, près Modène; l'abbaye de 
la Nouvelle-Murcie, en Australie; l'abbaye de S. -Paul-hors-des-murs, 
à Rome; Tarchimandritat de S. -Sauveur de Messine, l'abbaye de la 
Très-Sainle-Trinité délia Gava, l'abbaye de Subiaco, près de Rome, 
dont le pape est lui-mêm.e Fabbé, et l'abbaye de S. -Vincent et Anastase 
aux Trois-Fontaines, 

Pour en revenir au Concile œcuménique premier du Vatican, il est de 
doctrine dans FÉ^^lise que les évêques seuls ont le droit de siéger dans 
ces assemblées. C'est par privilège ou concession que les cardinaux qui 
ne sont pas évêques et que les abbés ou prélats nullim y sont entrés. 
Les délégués, vicaires, préfets apostoliques qui ne seraient pas évêques 
ne peuvent donc y avoir place ; et, au contraire, n'importe quel évêque, 
qu'il ait diocèse et juridiction ou qu'il ne jouisse que d'un titre, qu'il soit 

(I) Quelque systématiquement ordonnées que soient les créations 
administratives de l'Église, surtout les plus récentes, il y a encore sur 
certains points des irrégularités. Ainsi la préfecture du Congo est atta- 
chée au supérieur de la Congrégation du Saint-Esprit et de l'Immaculé 
Cœur de Marie, qui la régit par le moyen d'un représentant ; celle du Sa- 
hara est provisoirement sous la dépendance de l'archevêque d'Alger; 
celle des îles. Seychelles est une sorte de propriété des PP. CapucLiS de 
Savoie. Leur Père provincial est le préfet apostolique de ces îles, et il 
délègue un vice-préi'et peur régir la mission. 



STATI5T1QUK DE L'KGLISK CÂTHOMQUK. 217 

dans rcxercice de foiiclioiis ou qu'il s'en soil démis, est membre de 
droit du Concile. 

Abbés généraux et généraux d'ordre. 

Y entrent encore les abbés p,énéraux des ordres monastiques qui ont 
l'usaj^e de la mîlre, et les [généraux et vicaires (généraux des conf^réfifa- 
tions des clercs rég-uliers et des ordres monastiques et mendiants (1). 

Mais la liiérarcliie ne comprend que les titulaires des 714 diocèses des 

(1) En tôte des clercs réguliors, Rome place les chanoines du Saint- 
Sauveur de Latran. Les autres sont les Téatins, les Barnabites, les So- 
masques, les Jésuites, les Clercs-Mineurs, les serviteurs des Infirmes, les 
clercs de la Mère de Dieu, les clercs des Écoles -Pies; puis viennent, 
pour les Congrégations religieuses, les Passionistes et les Redemptoris- 
tes, et, pour les Congrégations ecclésiastiques, les Doctrinaires, les Prê- 
tres de la mission ou Lazaristes, les Pieux-Ouvriers, les missionnaires 
du Précieux-Sang, l'Institut de la charité, les Maristes, les prêtres de 
la Société des ftïissions, les prêtres de la Résurrection, les prêtres des 
Sacrés-Cœurs, les prêtres de la Sainte-Croix, les frères des Écoles chré- 
tiennes et les frères de la Miséricorde. 

Les moines sont les Basiliens, les bénédictins du Mont-Cassin, les Ca- 
maldules, les ermites de Toscane, les ermites deMonte-Corona, les Val- 
lombrosiens, les Cisterciens, les Trappistes, les Bénédictins de Monte- 
Vergine, les Olivétains, les Silvestrins, les Hiéromites, les Chartreux, 
les Antoniens-Chaldéens de la congrégation de Saint-Hormisdas, les 
Antoniens-Maronites de la congrégation d'AIep, les Antoniens-Maroni- 
tes de la congrégation Baladite, les Antoniens-Maronites de la congré- 
gation de Saint-Isaïe, les Antoniens-Arméniens du Mont-Liban, les bé- 
nédictins Antoniens-Arméniens de la congrégation Méchilariste de Ve- 
nise, les bénédictins Antoniens-Arméniens de la congrégation de Vienne, 
les Basilicns-Melchites do la congrégation du Très-Saint-Sauveur, les 
Basiliens-Grecs-Melchites de la congrégation Soarite-Aleppine et ceux 
de la congrégation Soarite-Baladite. 

Les ordres mendiants sont les Dominicains, les Mineurs observantins, 
les Mineurs observantins réformés, les Mineurs réformés de Saint-Pierre- 
d'Alcantara, les Mineurs conventuels, les Mineurs capucins, le tiers-or- 
dre de Saint-François, les Augustins, les Augustins-Déchaussés, lesCar- 
mes-déchaussés, lesCarmes-Chaussés, les Serviteurs-de-Marie, les Mi- 
nimes, les Mercedaires de la Kédemption-des-Caplifs , les Trinitaires- 
Chaussés de l'ordre pritnitif, les Trinitaires réformés, l'ordre de Saint- 
Jérôme, les Hospitaliers do Sairit-Jean-de-Dieu et les Pères de la Péni- 
tence. 



2'^^ JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

divers rites et des 341 archevêchés ou évêchés m pariibus, auxquels il 
faut joindre les délégués, vicaires et préfets apostoliques et les abbés 
ou prélats nullius. 

P. B. 



USAGE ALIMENTAIRE 

DE LA • VIANDE DU CHEVAL 

DE L'ANE ET DU MULET. 



I 

Depuis un quart de siècle des sociétés bienfaisanles, les sociétés pro- 
lectrices des animaux, cherchent à populariser Tusa^je alimentaire de 
la viande de cheval. Ce qui les a inspirées, c'est d'abord le désir d'éviter 
aux animaux les souffrances qu'on leur fait endurer quand ils ne 
peuvent plus rendre des services : nourriture mauvaise et insuffisante, 
excès de travail, brutalité des conducteurs, et enfin, mort cruelle dans 
les établissements d'équarrissa^je. C'est, en second lieu, l'espoii^ d'amé- 
liorer les conditions hygiéniques de la classe ouvrière et des habitants 
des campagnes par l'introduction en grand de ia chair de cheval dans 
la nourriture de l'homme. Elles se proposent donc un double but: aug-<,. 
menter le bien-être des hommes et éviter une fin atroce à des servi- 
teurs aussi fidèles qu'utiles. 

Leurs efforts étaient loin de produire les résultats qu'elles en atten- 
daient! mais si leur action immédiate a été limitée, elles ont préparé les 
voies à la grande réalisation de leur idée dont nous sommes les témoins. 
Leurs travaux avaient résolu ce qu'on peut appeler les questions préli- 
minaires et quand nous avons été forcés de pratiquer l'hippophagie, 
nous savions que la viande de cheval est nutritive, salubre et même 
agréable au goût, qu'elle peut être substituée à celle de bœuf dans 
toutes les préparations culinaires pour lesquelles on emploie cette der- 
nière. Ces questions sont traitées et résolues d'une manière irréfutable 
dans les écrits de quelques membres de la Société protectrice de Paris. 
Elles le sont particulièrement dans un livre plein d'érudition et écrit 
avec la verve que peut seule inspirer l'intime conviction qu'on pro- 



LA VIANDii DU CHKVAL, DK L'ANK ET DU MULLT. 219 

page une idée utile à ses semblables, par un savant qui portait un des 
noms les plus recommaiidablcs du xix'' siècle, par Gcolfroy-Saint-Hi- 
laire: « il y a, disait-il avec tristesse, dans remploi de la viande de 
cheval la ressource la plus importante à laquelle nous puissions recou- 
rir pour donner aux classes laborieuses ce qui leur manque aujour- 
d'hui par dessus tout, l'aliment par excellence : la viande. Sinp,ulière 
anomalie sociale, et qu'on s'étonnera .un jour d'avoir subie si long- 
temps \ Il y a (les millions de français qui ne mangent pas de viande et 
chaque mois des millions de Jcilogrammes de bonne viande sont, par toute 
la France, livrés à V industrie pour des usages très-secondaires, ow même 
jetés à la voirie ! Voilà ce que la science a autorisé jusqu'à ce jour, au 
moins par son silence.... » 

Une prévention mal fondée a été considérée comme étant le seul obs- 
tacle au progrès de l'hippophagie. On ne saurait contester, en effet, 
qu'il existe un puissant préjugé contre l'usage alimentaire de la viande 
du cheval, de Fane et du mulet, mais cet obstacle n'est pas le seul. 
Beaucoup de personnes, tout en ne mettant pas en doute les qualités de 
la viande du cheval, se demandent si, au point de vue économique, la 
consommation de cette viande serait un grand progrès. 

Le cheval est d'un élevage dispendieux et on a intérêt à l'utiliser le 
plus possible comme béte de travail. En comparant sa nourriture à celle 
du bœuf, on comprend la différence qui existe entre la valeur commer- 
ciale de ces animaux poids pour poids. Les ruminants, le porc, con- 
somment beaucoup de substances qu'il serait très-difficile aux fermiers 
de vendre et les transforment en viande, tandis que les chevaux sont 
principalement nourris avec des denrées qu'il serait possible de porter 
au marché. 

Cette influence du prix de revient se fait sentir dans tous les pays. 
Même les peuples de l'Asie et ceux de l'Europe orientale qui mangent 
le cheval sauvage, ne livrent à la consommation que les juments sté- 
riles et les vieux chevaux inutiles, « jamais les jeunes chevaux hongres 
ni les juments dressées. » Les Jakutes, rapporte Geoffroy-Saint-Hilaire, 
d'après Gmelin, ne mangent que les chevaux qui meurent de maladie 
ou par accident. 

Dans les conditions économiques actuelles, c'est-à-dire avec les prix 
des denrées diverses qui servent à la nourriture de l'homme et à celle 
des herbivores domestiques, on n'aurait pu consommer avec avantage 
que les chevaux auxquels il arrive de graves accidents et les vieux che- 
vaux usés. Les premiers sont peu nombreux, et les seconds donnent 
uni viande de médiocre qualité. On ne voyait pas assez clairement la 



f 

220 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

nécessité de changer d'anciennes habitudes, de surmonter un vieux l 

préjugé, d'élabiir des échaudoirs et de fonder des élablissemenis parti- 
culiers pour la vente de la viande. D'ailleurs, les débris des chevaux 
morts ou abattus ne sont pas perdus; ils servent à des usages indus- 
triels ou à la nourriture des porcs. On distribue à ces animaux la viande 
du cheval, de même qu'on leur distribue d'autres aliments, — du lait, 
des grains, des fruits, — qui pourraient, aussi bien que cette viande, 
être employés ta la nourriture des hommes. 

A Paris, l'investissement est venu changer ces conditions. L'insuffi- 
sance de la viande de boucherie, le prix excessif des fourrages, Timpos- 
sibilité d'utiliser les débris des chevaux abattus autrement que pour 
notre nourriture, ont rendu l'usage de la chair de cheval forcé et avan- 
tageux. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que les conditions du marché 
changent depuis un quart de siècle. La consommation dd la viande de 
boucherie augm^^nte plus rapidement que la production. D'un autre 
côté, la valeur relative des divers animaux a complètement changé. Il y 
a quarante ou cinquante ans, le cheval de cavalerie se vendait de 4 à 
500 francs. La paire de bœufs n'était pas beaucoup plus chère. Le che- 
val aurait fourni de loO à 200 kilogr. de viande, et les bœufs en four- 
nissaient plus de deux fois autant. Il était naturel qu'on ne songeât pas 
alors à manger du cheval. Aujourd'hui, c'est bien différent : le prix des 
chevaux de chasseurs, de dragons, n'a pas sensiblement augmenté, et 
celui des bœufs a plus que doublé. 

Quoi qu'il en soit, s'il y avait un préjugé contre Tusnge alimentaire 
de la viande de cheval, la guerre actuelle aura eu l'avantage de le com- 
battre avec succès, et les conditions économiques étant changées, on 
peut espérer qu'il se consommera, à l'avenir, plus de viande de cheval 
que par le passé. En supposant que beaucoup de personnes qui en con- 
somment pendant le siège y renoncent quand elles auront de la viande 
de bœuf et de mouton à discrétion, il n'en restera pas moins cette con- 
viction générale que quelques hommes d'étude possédaient seuls autre- 
fois, à savoir : que le cheval peut fournir à la consommation de l'homme 
une viande supérieure à celle de beaucoup d'animaux ruminants débités 
en temps ordinaire, dans nos boucheries. Et si on n'abat pas pour les 
consommer les chevaux en état de rendre de bons services, on utilisera 
ceux auxquels il arrivera des accidents, non-seulement dans les villes, 
m.iis dans les campp.giies, ainsi qu'on le fait actue.lcraenl pour les bœufs 
et les vaches. Ce n'est pas même trop présumer de la prévoycDce de 
l'homme que de supposer qu'un livrer«ù la boucherie beaucoup de che- 
vaux encore eu état de rendre des services, mais qui, en raison de leur 



LA VIANDE DD CHEVAL, DE L'ANE ET DU MULET. 221 

fi^e ou de certaines maladies des pieds ou des membres, fonl payer cher 
le travail qifon en obtient. 

Pour l'alimentation d'une ville en état de sié[}e, la viande de cheval 
est une ressource particulièrement précieuse. Le cheval Gagne sa vie et 
se trouve dans les conditions hy{îiéniques auxquelles il est habitué; 
tandis que les animaux dits de boucherie, introduits en f^rand nombre 
dans une ville comme approvisionnement, sont mal lof^és et mal nour- 
ris; ils sont exposés à des maladies et, en outre, ils se consomment 
eux-mêmes, ils perdent, par suite des privations, la viande antérieure- 
ment produite. 

Le cheval peut être entretenu en bon état sans frais particuliers jus- 
qu'au moment où on le sacrifie. Les propriétaires qui l'utilisent ont gé- 
néralement emmagasiné des fourrages pour le nourrir; et, d'autre 
pari, comme, à mesure que les provisions s'épuisent, l'activité indus- 
trielle cesse, le travail diminue, on les vend et on les abat à l'avantage, 
et des propriétaires qui ne peuvent pas les conserver, et de la popula- 
tion qui s'en nourrit. 

A Paris, on a consommé d'abord les chevaux qui avaient été intro- 
duits par les habitants des banlieues réfugiés dans l'enceinte, et pour 
lesquels on n'avait pas introduit des fourrages. Il y a eu un temps, fin 
septembre, pendant lequel les chevaux ne pouvaient être vendus h au- 
cun prix. Les équarrisseurs, ne pouvant se défaire ni des peaux, ni des 
os, ni des graisses, ne voulaient pas les acheter, et les propriétaires, 
qui ne pouvaient pas les nourrir, ks donnaient pour rien . Les prix 
n'ont pas tardé à s'élever. Aujourd'hui, premiers jours de novembre, 
les chevaux se vendent sur pied, selon leur état, de 40 à 75 et même 
à 80 centimes le kilogramme. 

D'après le recensement publié en 1866, nous avons en France 3 mil- 
lions 312,232 chevaux (le recensement antérieur n'en accusait que 2 mil- 
lions 914,412), 345,243 mules ou mulets, et 518,837 ânes ou ânesses. 
D'après le même recensement (1866), Paris possédait 68,081 chevaux. 
A ce nombre, il faudrait ajouter ceux que des cultivateurs et des indus- 
triels de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne y ont introduit avant l'in- 
vestissement, et ceux de l'armée plus nombreux qu'en temps ordinaire. 
— Il a été tué dans les abattoirs, pendant le mois d'octobre, 12,510 che- 
vaux, 339 ânes et 1 mulet. Il faut ajouter à ce nombre, nous a-t-on as- 
suré, 1,000 chevaux tués clandestinement. Un arrêté du 29 octobre a 
fixé à 600 seulement le nombre des chevaux qui peuvent être vendus 
pour la boucherie à chaque marché ; il y a crois marchés par semaine, 
es lundi; mercredi et vendredi. 



222 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Nous ne possédons pas des données précises pour fixer le poids 
moyen des chevaux, ni l'âge auquel on les sacrifie, et partant quelles 
sont les ressources en viande que pourrait fournir l'espèce chevaline ! 
-—4,725 chevaux, ahattus par 12 bouchers devienne, ont fourni 
1,065,142 kilogrammes 824 de viande, soit en moyenne 22o kilngr. 
427 par cheval. 

Le rendement,[proportionnelIementau poids vivant, peut être évalué, 
d'après des renseignements que j'ai pris auprès de quelques bouchers 
et de quelques hommes qui étudient les progrès do l'hippophagie, à 
56 ou 58 0/0 du poids vivant, pour les chevaux qui sont en bon état, 
sans être gras. Le rendement varie selon la conformation et l'état de 
graisse des animaux. Mais, pour un état d'engraissement donné, les 
chevaux donnent plus de viande que les bœufs et les moutons : ils ont 
des viscères abdominaux moins lourds, une encolure plus fine, une 
têle plus légère, une peau moins épaisse. 

D'après ses recherches , Geoffroy Saint-Hilaire estimait qu'avec le 
mode actuel d'entretien des chevaux, la viande de ces animaux, utilisée 
comme il serait possible de le faire sans diminuer les services rendus 
à l'industrie, pourrait augmenter d'un 14® la quantité de viande con- 
sommée en France, la porter de 700 à 750 millions de kilogrammes. 

Nous n'avons aucune donnée h. fournir à ce sujet. Mais nous ferons 
remarquer que si les chevaux devenaient des animaux alimentaires, 
au lieu d'être simplement auxiliaires, on les abattrait avant l'âge au- 
quel ils cessent aujourd'hui de travailler ; que, par conséquent, ils four- 
niraient plus de viande qu'on ne pourrait le supposer, d'après .ce qui 
se passe actuellement ; que l'augmentation de ressources alimentaires, 
résultant de l'introduction de la viande de cheval dans notre nourri- 
ture, profiterait surtout à la partie de la population obligée de s'im- 
poser des privations. Il est bien probable que la classe aisée, qui, dans 
les circonstances actuelles, a été la première à manger du cheval, ne 
cesserait pas complètement d'en manger; mais alors elle laisserait, pour 
ceux qui ne peuvent pas toujours avoir de la viande à discrétion, une 
partie du bœuf et du mouton qu'elle consomme aujourd'hui. 

Ne voir que la quantité de viande fournie parles chevaux, les ânes et 
les mulets, ce serait laisser de côté le point le plus important de la ques- 
tion. L'admission de ces animaux dans noire alimentation ordinaire en- 
traînerait une révolution économique dans les exploitations rurales et 
dans beaucoup d'exploitations industrielles. Après les travaux de l'au- 
tomne, le fermier vendrait une partie de ses attelages pour la bouche- 
rie ; plus de chômage pour ces animaux dans les fermes, plus de ra- 



LA VfANDÈ DU THEVAL, DE I/ANE ET DU MULET. 223 

lions perdues. S'ils n'étaient pas en état de paraître avec avanla(]fc snr 
l'étal, on leur ferait subir une préparation de quelques semaines avant 
de les livrer aux bouchers. Un séjour môme de courte durée dans une 
élablc chaude, une nourriture appropriée, produiraient d'exccllenlseffcts 
sur la quantité et les qualités de la viande. En tenant compte des 
services que nous rendent le cheval et le bœi^f, le premier de ces ani- 
maux est inférieur au second; mais s'il était à la fois auxiliaire et ali- 
mentaire, il lui serait infiniment supérieur à cause de ses allures ra- 
pides. Sans s'arrêter sur ce sujet, disons que la question des remontes 
de l'armée qui, depuis les temps reculés, préoccupe les militaires et 
les agfronomes, serait à peu près résolue. Quand les cultivateurs au- 
raient Tespoir de vendre leurs chevaux pour la boucherie, ils les élève- 
raient plus ou moins en vue de cette destination. Us feraient subir la 
castration à des chevaux qu'ils conservent entiers, et ils les rendraient 
ainsi plus propres à l'armée. Les chevaux castrés jeunes prennent les 
formes, tête lé[;ère, encolure fine, qu'on recherche pour le service de 
la selle. Parmi les chevaux qui sont utilisés pour l'industrie, il en est 
beaucoup qui auraient pu faire de bons chevaux de cavalerie s'ils eus- 
sent été castrés jeunes. 

La guerre pourrait ainsi choisir sur un plus grand nombre de sujets, 
mais ce n'est pas le seul avantage qui en résulterait pour les remontes. 
Ce qui contribue le plus à rendre les remonte difficiles, c'est l'irrégula- 
rite des achats. Pendant les temps de paix, l'armée achète peu de che- 
vaux, et comme elle seule consomme une grande quantité de chevaux 
de selle, les éleveurs cessent d'en produire, et elle en manque quand 
elle a de grands besoins à satisfaire. Si une fois elle pouvait vendre pour 
la boucherie les chevaux réformés, elle ferait des réformes plus fré- 
quentes, renouvellerait plus souvent les achats, et maintiendrait ainsi la 
production à un niveau élevé en rapport avec ses besoins. 

II 

La viande de cheval a toutes les qualités nécessaires pour constituer 
une excellente nourriture. Le cheval entier n'a aucune odeur particu- 
lière bien prononcée ; à cet égard, il est supérieur au bouc, au bélier 
et même au taureau. Les peuples de l'Asie, ceux de l'Afrique, de l'Océa- 
nie, se nourrissent des espèces du genre cheval qui vivent dans ces 
contrées : ceux de l'Afrique, du zèbre, du daw, du couagga, de Thé- 
raione, de l'âne sauvage; dans quelques pays on élève les ânes comme 
bêtes de boucherie. 



224 JOURNAL DEïî ÉCONOMISTES. 

L'expérience des Européens n'est pas moins concluante. Nous pour- 
rions en donner des preuves nombreuses; nous nous bornerons à citer 
le passa(je suivant : 

« J'ai fort souvent fait faire iisa[je de la chair des chevaux, avec le 
plus grand succès aux soldats et aux blessés de nos armées , dit 
Larrey dans une note remise à Parent Duchâtelet. Dans quelques-unes 
de nos campa[ynes du Rhin, de la Catalogne et de nos Alpes-Maritimes, 
j'en ai fait donner en plusieurs circonstances à nos soldats; mais c'est 
surtout pendant le siège d'Alexandrie, en Egypte, qu'on a tiré de celte 
viande un parti extrêmement avantageux. Non- seulement elle a con- 
servé la vie aux troupes qui ont défendu cette ville, mais encore elle a 
puissamment concouru à la guérison et au rétablissement des ma- 
lades et blessés que nous avions en grand nombre dans les hôpitaux ; 
elle a de même contribué cà faire disparaître une épidémie scorbutique 
qui s'était emparé de toute l'armée. On faisait journellement des dis- 
tributions ré[îulières de cette viande, et fort heureusement que le 
nombre des chevaux a suffi pour conduire l'armée jusqu'à l'époque de 
la capitulation. Ces animaux de la race arabe étaient très-maigres, en 
raison de la pénurie des fourrages , mais ils étaient généralement 
jeunes. Pour répondre aux objections qui avaient été faites par beaucoup 
de personnages marquants de l'armée et surmonter la répugnance du 
soldat, je fus le premier à faire tuer mes chevaux et à manger de cette 
viande. Après la bataille d'Erlingen, isolé dans l'île de Lobau, avec 
la majeure partie de l'armée française et six mille blessés, je fis faire 
ia soupe avec la chair d'une assez grande quantité de chevaux dispersés 
dans celte île... Tous les soldats trouvèrent cette viande et ce bouillon 
d'une très-bonne qualité. » 

Au point de vue du goût il y a, sur les qualités de la viande de cheval, 
une grande divergence dans les opinions qu'il est facile d'expliquer. 
Comme dans le bœuf et le mouton, les qualités de la viande dépendent 
de la manière dont les animaux ont été préparés, de l'âge, de féiat de 
graisse. La viande des chevaux vieux et maigres est dure à la înâche, 
comme le disent nos bouchers de celle des vieux bœufs maigres. A cet 
égard la comparaison faite sans parti pris serait le plus souvent à 
l'avantage du cheval, de l'âne et du mulei. D'après Isidore Geoffroy 
Saint-Hilaire, M. Lucas, qui a habité pendant quatorze mois en Afrique 
vers les frontières de Tunis où il se nourrissait pour moitié de la 
viande du cheval et du mulet, la préférait à celle du bœuf, qui dans ce 
pays est mal nourri ; les herbes sèches de ces contrées conviennent 
mieux aux espèces du genre cheval qu'aux ruminants. 



LA VIANDE DU CIIKVAL, DK L'ANK ET DU I\1ULKT. i25 

Dans la situ.ition actuelle du commerce de la viande, jusqu'à ce que 
nous ayons la liberté, il faut s'attendre à man[yer tantôt du bon, tantôt 
du mauvais cheval. Quand la liberté des transactions aura fait entrer le 
commerce dans une voie réj^ulière, il s'établira des boucheries qui ven- 
dront les unes de la bonne viande, les autres de la viande médiocre, 
de même que certains bouchers achètent à La Villettc les bœufs de 
choix, et que d'autres n'achètent que des vaches, des taureaux et des 
bœufs mal préparés. 

Les chevaux et les ânes sauvag^es ont une viande plus délicate que 
celle desindividus des mêmes espèces élevés à l'état de domesticité. Pour 
les Perses, l'âne sauvage est un mets des plus délicats, et ils estiment sur- 
tout la chair de ceux qui vivent dans les déserts et de ceux des contrées 
où poussent des plantes salées ; ils ont Tâne du désert et le filet du pâtu- 
rage salé, comme nous avons le mouton des Ardennes et le gigot de 
prés salés. 

Xénophon disait que la viande de Tàne sauvage est semblable à 
celle du cerf, mais plus délicate. Deux mille ans après, M. Amédée 
Latour écrivait en parlant du filet de cheval : & Rien de plus fin, de plus 
délicat et de plus tendre. Le filet de chevreuil dont il rappelle l'arôme ne 
lui est pas supérieur. » C'est une comparaison que nous avons entendu 
faire par un grand nombre de personnes, pour la viande de l'âne sur- 
tout dont le grain est excessivement fin. C'est aujourd'hui une viande 
de luxe qui se vend jusqu'à 6, 8, 10 francs le kilogramme! Des ânes 
se vendent, pour la boucherie, quatre, cinq, six cents francs! 

D'après les personnes qui ont le plus étudié la question, la prépara- 
tion de la viande de cheval ne réclame aucun soin particulier ; quelle 
que soit la manière dont on veut faire cuire cette viande, il faut la trai- 
ter absolument comme on le ferait pour celle du bœuf. Gomme cette 
dernière, elle est plus tendre si elle a été attendue^ si elle est rassise, 
que si elle vient d'être abattue. Lorsqu'elle provient d'animaux maigres, 
qui ont beaucoup travaillé, elle a besoin d'être bien imprégnée de 
graisse avant ou pendant la cuisson. 

On a conseillé, quand on veut faire le pot au feu avec de la viande 
de cheval, de faire bouillir cette viande et de jeter la première eau. Ce 
conseil contribue à faire croire qu'elle a une mauvaise saveur ou une 
mauvaise odeur dont il faut la débarrasser par une infusion précédant 
la cuisson. Il n'en est rien. Ce moyen ne peut avoir qu'un but, débar- 
rasser le bouillon de la graisse qui répugne à quelques personnes ; mais 
ce résultat peut être obtenu en dégraissant le bouillon après la cuisson, 

3® SÉRIE, t. XX. — i5 novembre 4870. 15 



l'26 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

avant de dresser le potage. On enlève ainsi la graisse sans perdre ies 
autres produits solubles nutritifs, que la viande a cédés à l'eau. 

La graisse de cheval convient très-bien pour préparer la viande 
maigre comme pour les autres usages culinaires. M. Decroix, qui a 
fait une étude si complète et si consciencieuse de tout ce qui se rapporte 
à rhippophagie, nous dit qu'elle est préférable pour accommoder les 
salades « à la plupart des huiles d'olive du commerce. » On emploie à 
cet usage la partie fluide de la graisse, que notre excellent confrère ap- 
pelle huile de cheval. Il en décrit la préparation de la manière sui- 
vante: uVhuik de c^^m^ peut remplacer l'huile à manger. Elle se fige par 
le froid comme la bonne huile d'olive. Pour obtenir la graisse et l'huile 
de cheval : achetez un kilogramme de graisse brute, coupez en mor- 
ceaux , placez dans une marmite avec un demi-verre d'eau ; faites 
fondre à feu doux ou au bain marie , passez dans un linge , laissez re- 
froidir. Une partie se précipite, c'est la graisse ; l'autre surnage, c'est 
l'huile. La séparation est plus complète par la filtration à travers le 
papier à filtrer. — Salez, si vous voulez conserver. » 

L'opinion sur les qualités de la graisse de cheval est unanime : on 
la considère comme excellente. Employée pour les fritures, elle donne 
des mets plus fermes, plus délicats, moins graisseux que ceux qu'on a 
préparés avec les graisses ordinaires. La graisse de cheval est plus 
fluide, contient plus de parties oléagineuses que celle des autres ani- 
maux. 

Le cheval, c'est ici le revers de la médaille, est exposé à toutes les 
maladies qui peuvent rendre insalubres la viande de bœuf et celle du 
mouton. En outre, il peut être affecté de la morve et du farcin. Ces 
terribles maladies se communiquent à l'homme et sont presque toujours 
incurables. Gela ne saurait être un motif d'exclure de nos tables 
la viande du cheval ; mais c'est une raison d'en entourer le commerce 
et l'usage de précautions particulières. 

Il n'est pas démontré que la viande des chevaux morveux rende ma- 
lades les animaux qui la digèrent. Des faits nombreux prouvent que 
l'homme peut en consommer impunément. Renault a même prouvé, à 
l'école d'Alfort, que le chien, le porc, les poules, peuvent s'en nourrir 
sans qu'elle ait subi la cuisson. Les forces digestives détruisent le prin- 
cipe contagieux. 

Malgré ces faits, il est rigoureusement nécessaire de faire inspecter 
soigneusement les animaux et d'exclure de l'alimentation tous ceux qui 
sont malades. Il ne faut pas seulement songer aux personnes qui doi- 
vent consommer la viande, mais aussi à telles qui la préparent, aux 



SOGIKTÏ!: D'RGONOMIK POLITIOUE (RÉUWION DE NOVIiMBRIi). 227 

débitants, aux cuisiniers, qui pourraient s'inoculer la maladie en mani- 
pulant la viande crue. 

J.-H. Magne. 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE 



Réimton du 5 uoveitibrc 18 90. 



Discussion :La question des subsistances pendant le siège de Paris et l'alimentation de la 
France en général (Rationnement, Réquisitions, Intermédiaires, Accapareurs. — Ap- 
provisionnements en Comestibles frais et préparés. — Pisciculture.^ 

Note sur de nouveaux moulins à blé établis à Paris. -- Rectification relative à 
M. Victor Bois. 

Comme en octobre, le banquet m^ensuel de ce mois n'a pas eu lieu, par 
suite des tristes circonstances résultant de l'investissement de Paris 
par les hordes germaniques. La Société d'économie politique a été de 
nouveau convoquée au siège de son Bureau. 

La séance a été ouverte à huit heures trois quarts, sous la présidence 
de M. Vée, ancien maire, chef de division à l'Assistance publique, un 
des vice-présidents de la Société. 

M. le Secrétaire perpétuel rappelle le sujet du dernier entretien, et la 
conversation s'engage de nouveau sur la question des subsistances à 
Paris, c'est-à-dire sur le rationnement par les municipalités, les ré- 
quisitions, les soi-disant accaparements et ensuite sur le mode de 
l'alimentation de Paris et de la France en temps ordinaire, avec digres- 
sions sur diverses substances alimentaires. 

M. G. de Molinari demande la parole. Il tient d'abord à dire que la 
connaissance de léconomie politique, qui est nécessaire en tous temps, 
est particulièrement indispensable aux administrateurs d'une ville en 
état de siège. 

Il cite comme exemple la triste expérience qui a été laite, dès le 
début du siège, de la réglementation de la boucherie,, expérience qui 
se poursuit au détriment de la santé de tant de pauvres femmes obligées 
à faire queue pour obtenir un malheureux lopin de viande de bouche- 



228 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

rie, quand elles Tobtiennent. Gomment a-t-on débuté? Obéissant aux 
préjugées que le socialisme a propagées, s'il ne les a pas créés, contre 
les intermédiaires, le gouvernement a commencé par établir la taxe de 
la viande, de manière à infliger aux bouchers une perte d'un cinquième 
environ de la valeur de cette marchandise. Qu'en est-il résulté? C'est 
qu'un grand nombre d'entre eux ont aussitôt fermé leurs étaux pour 
ne plus les réouvrir. Les clientèles ont naturellement reflué vers les 
boucheries restées ouvertes, et les queues ont commencé à se former. 
Le mal s'est aggravé ensuite parce qu'en partant de ce principe socia- 
liste, que les boucheries étant des « établissements publics, » tout le 
monde a le droit de s'y faire servir, comme si le boucher n'avait pas le 
droit de vendre, à qui bon lui semble, une marchandise qui est sa pro- 
priété , le premier venu, client ou non, s'est présenté chez le boucher 
en exigeant qu'on le servît. 

Après avoir créé ce désordre, l'administration a essayé, à la vérité, 
d'y mettre un peu d'ordre. On a recensé^ tant bien que mal, les con- 
sommateurs dans chaque arrondissement; on leur a distribué des cartes 
de rationnement et des numéros d'ordre; on a envoyé des délégués des 
mairies surveiller la vente dans les boucheries, mais sans parvenir à 
remédier à l'encombrement des acheteurs, aux inconvénients et aux 
abus qui en sont les conséquences inévitables. Dans les arrondissements 
où les maires ont eu la sagesse de s'entendre avec un grand nombre de 
bouchers, le mal est moindre que dans d'autres, mais nulle part « l'or- 
ganisation de la boucherie» ne fonctionne d'une manière satisfaisante. 
— Si Ton a voulu choisir le plus mauvais des systèmes possibles, disait 
d'une manière assez bizarre un orateur du club de la Porte-Saint-Mar- 
tin, on a réussi, car on n'en pouvait trouver un «meilleur. » — M. de 
Molinari persiste à croire, en présence des résultats lamentables de ce 
système, que la liberté aurait mieux valu. Au lieu de traiter à l'origine les 
bouchers comme de vils intermédiaires, des exploiteurs^etc, il fallait que 
l'administration, propriétaire du bétail, s'adressât purement et simple- 
à leur intérêt et à leur bonne volonté, et leur tînt ce langage : mainte- 
nez vos étaux ouverts comme d'habitude, et usez rigoureusement du droit 
de ne vendre qu'à votre clientèle. Seulement, comme Paris est assiégé 
et qu'il est nécessaire de le rationner, je ne vous fournirai chaque se- 
maine que la moitié, le quart et, dans les derniers jours peut-être, que 
le dixième de la quantité de viande qui vous est demandée en temps or- 
dinaire. Je vous rationnerai, en vous laissant le soin de rationner, à 
votre tour, dans la même proportion, vos pratiques. La seule précau- 
tion que je prendrai pour assurer l'équité de ce sous-rationnement, ce 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIIi: POLITIOUK (RÉUNION DE NOVE.^IBRE). 229 

sera (l'aiïiclicr à votre porte, en regard des quantités de viande que 
vous vendiez chaque semaine avant le siép,e, la quantité de plus en plus 
réduite que je vous fournirai, et qui en sera la moitié, le quart pu le 
dixième. Vos clients sauront ainsi d'un coup d'œil la quantité qu'ils 
peuvent vous demander, sans empiéter sur la part d'autrui. — Si l'ad- 
ministration avait adopté ce système, la question du rationnement se 
serait résolue d'elle-même, sans recensement, sans cartes de consom- 
mation et sans queues. 

Mais il y aurait eu, dit-on, des abus-, les bouchers auraient servi leur 
clientèle riche sans la rationner, et il ne serait rien resté pour la masse 
des gens de fortune médiocre^ et, à plus forte raison, pour les pauvres, 
c'est-à-dire pour l'immense majorité des consommateurs. Il y aurait eu 
des abus, sans doute, il y en a toujours; mais ces abus, si criants qu'ils 
pussent être, eussent été peu de chose en comparaison des maux de la 
réglementation et des queues» D'ailleurs, ces abus eussent été moindres 
que les « organisateurs » le prétendent. Les bouchers sont intéressés 
à conserver toute leur clientèle, et si Ton songe qu'ils ont vingt clients 
de fortune médiocre pour un client ; riche, on comprendra fort bien 
qu'ils se seraient gardés de sacrifier, dans leur propre intérêt, la masse 
au petit nombre. A quoi il faut ajouter qu'ils y auraient regardé à deux 
fois, dans les circonstances o\x nous sommes, à mettre contre eux Topi- 
nion publique de leur quartier, et que les clients riches eux-mêmes au- 
raient, pour la plupart, tenu, pour une raison ou pour une autre, à 
donner l'exemple de l'observation du rationnement. On a objecté 
aussi à l'orateur, lorsqu'il a, imais en vain, hélas! développé ce 
système au début du siège, qu'il y a une clientèle volante qui s'est 
grossie de loute l'émigration de la banlieue. Soit! mais cette clientèle, 
les bouchers auraient pu se la partager à l'amiable, ou, ce qui aurait 
été encore plus simple, on aurait pu ouvrir à son usage un certain 
nombre de boucheries supplémentaires. Maintenant, il est bien tard 
pour revenir sur l'expérience désastreuse de la réglementation d» la 
viande de boucherie, car il n'y aura bientôt plus de viande de bouche- 
rie; mais il faut espérer, du moins, que .l'administration en fera son 
profit quand il s'agira de rationner le pain. 

L'orateur passe ensuite à la question des a accaparements » et des 
« réquisitions». Il regrette que le ministre du commerce, dans une 
lettre adressée d^M Journal des Débats (1), ait déclaré «que son devoir 

(i)En réponse à M.deMolinari qui a exposé la question plus au long et 
plus méthodiquement dans notre dernier numéro d'octobre, p. 77. 



230 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

était de prévenir les accaparements», en donnant ainsi crédit à un 
préjuf^é dan^îereuxet funeste. Des accaparements, c'est-à-dire des ap- 
provisionnements extraordinaires faits en vue du siéfje et réservés 
pour la période du blocus où les souffrances de la population seront 
devenues plus vives, il y en a malheureusement trop peu. Les épiciers, 
par exemple, n'ont même pas pu faire leurs provisions d'hiver, comme 
ils le font d'habitude, à cause de la brusque interruption des commu- 
nications. Quant aux particuliers, même les plus prévoyants, il y en a 
bien peu qui possèdent dans leurs (jarde-man(]^er et dans leurs caves de 
quoi vivre pendant huit jours. Supposons que l'on fasse des visites do- 
miciliaires, comme le demandent les communistes, et que l'on confisque 
tous ces « accaparements » suivant la théorie de M. le ministre du 
commerce, n'est-il pas évident que les provisions ainsi confisquées et 
mises en commun dans des ma^^fasins municipaux pour être distribuées 
ensuite conformément aux indications des recensements, subiront un 
énormedéchet, sans parler du gaspillage. Il ne faut donc pas encourager 
officiellement les préjugés des accaparements ; il faudrait au contraire 
avoir le courage d'en montrer toute Tinanité. L'orateur cite encore 
quelques faits qui attestent que les errements communistes que l'on 
invoque contre les lois de l'économie politique sont plus propres à 
affamer la population qu'à la nourrir. Une marchande de beurre ven- 
dait sa marchandise 10 fr. la livre. Des gardes nationaux indignés 
d'un tel abus envahissent la boutique, y trouvent quelques livres de 
beurre et ils obligent, séance tenante, la marchande à les mettre en 
vente au prix raisonnable de 2 fr. Qu'est-il arrivé ? C'est que la mar- 
chande a renoncé à vendre une denrée dont le prix de revient, au prix 
011 sont les fourrages (à ce moment même les bottes de paille se 
vendent 2 fr.50), dépasse singulièrement ce « prix raisonnable». Une 
autre marchande, une crémière s'était arrangée pour procurer un peu de 
lait à ses pratiques. On envahit sa boutique, en prétendant qu'elle n'a 
pas le droit de réserver son lait pour ses pratiques. On se partagea 
fraternellement le lait ainsi u accaparé » en se félicitant de ce bel ex- 
ploit; seulement, le lendemain, il n'y avait plus de lait chez la crémière. 
M. Molinari conclut en disant que les lois de l'économie politique 
sont bonnes à quelque chose, même en temps de siège, et il persiste 
dans l'opinion qui lui a valu d'être déclaré « traître à la patrie » au club 
de la rue d'Arras (1), savoir que l'a Iministration doit intervenir aussi peu 
que possible (même en temps de siège) dans l'alimentation des classes 

(1) Voir le National du 20 octobre. 



SDCiRTfi D'f.CONO^TIK POLITIOTJF. (RP-UNION DE NOVr.MBRF). 231 

qui ont les moyens do so procurer dfis aliments, snnfà nourrir h prix 
réduits ou même [gratis la partie de la population à laquelle l'étal de 
siège a enlevé ses moyens d'existence ordinaires. 

M. Benard , secrétaire de la Lif^ue de la liberté industrielle et com- 
merciale, est d'avis que, pour que le système de M. de Molinari fût 
complet, c'est-à-dire filt juste, il aurait fallu le pratiquer àpartir du com- 
mencement. Or, on a vu que le Gouvernement avait tout d'abord acca- 
paré toutes les têtes de bétail , bœufs et moutons : du moment que le 
boucher était rationné et ne recevait plus qu'une quantité de viande in- 
férieure à celle qu'il débitait d'ordinaire, les conditions favorables à 
l'application de la liberté du commerce n'existaient plus, et il devenait 
indispensable que l'administration réi^lementât la distribution de la 
viande qu'il répartissait entre les bouchers. M. de Molinari croit que 
les bouchers auraient rationné eux-mêmes leurs pratiques, et leur au- 
raient fait comprendre qu'ils devaient restreindre leur consommation : 
M. Benard croit, au contraire, qu'ils auraient été très-disposés à favo- 
riser leurs meilleurs clients, les maisons riches, les restaurateurs et 
maîtres d'hôtel, et que, parmi les consommateurs, les riches auraient 
eu de la viande à profusion , tandis que les consommateurs pauvres 
n'auraient pu en avoir. 

Il n'y a pas un économiste qui ne soit d'accord avec M. de Molinari 
sur Texcellence des principes qu'il a développés et n'en demande l'ap- 
plication, mais nous nous trouvons dans une situation exceptionnelle : 
nous sommes comme dans un navire à court de vivres. La pratique et le 
bon sens ont toujours montré qu'il fallait^ dans de pareilles occurences, 
avoir recours à une sorte de communisme, qui distribue à chacun une 
moindre portion et une portion égale pour que les vivres durent le plus 
longtemps possible. On indispose, il est vrai , les gens aisés, mais 
leur colère est moins à craindre que celle des plus malheureux qui, il 
faut regretter de le dire, sont les plus nombreux. 

Contrairement encore à ce qu'a dit M. de Molinari, M. Benard pense 
que les épiciers ont des réserves assez considérables en beurres, en fro- 
mages et autres denrées de ce genre. Plusieurs faits, qui sont venus à sa 
connaissance, sembleraient le prouver, et, du moment que l'on a mis en 
réquisition les bestiaux, les grains, les fourrages, une foule de produits 
chimiques, et même la drèche, il semble étrange que l'on n'ait pas agi 
de même à l'égard des principaux comestibles. 

M. André Cochut, directeur du Mont-de-Piété, entre dans quelques 
explications pour préciser l'état actuel des choses. 



232 JOURNAL DES l^.CONOMISTRS. 

La distribution de la viande fraîche, à raison de 50 (grammes par 
personne, pourra ùtrc prolongée un peu plus longtemps qu'on ne l'es- 
pérait; on avait promis du bœuf et du mouton jusqu'au 20 novembre : 
on ira jusqu'au 23 et peut-être jusqu'au 24 : cela tient à ce que les ani- 
maux les plus chétifs ayant été abattus les premiers, ceux qui restent 
aujourd'hui, étant d'ailleurs nourris plus abondamment et mieux 
abrités, fournissent plus de viande ; il est probable aussi qu'un cer- 
tain nombre de vaches laitières pourront être abattues. 

Après la viande de boucherie, viendra la période de la viande salée, 
qui malheureusement ne sera pas bien longue ; elle fournirait à 
peine cinq ou six jours, si cette consommation ne devait pas alterner 
avec d'autres ressources. On s'est appliqué à corriger Tusage des salai- 
sons en prolongeant autant que possible les distributions de viandes 
fraîches. A cet effet, il a fallu réglementer le commerce des chevaux 
destinés à l'abattage. 

En fait, le commerce de la viande de cheval a été à peu près libre 
jusqu'en ces derniers jours. Les mesures prises par le ministre du 
commerce étaient plutôt hygiéniques que prohibitives. Au lieu de 
laisser abattre et débiter au hasard des chevaux errants et achelés à vil 
prix, un arrêté ministériel avait prescrit que tous les chevaux de bou- 
cherie fussent amenés dans un marché spécial, visités par des experts, 
et dépecés seulement dans les abattoirs municipaux où une surveillance 
salutaire peut être exercée. Le ministre offrait d'ailleurs d'acheter tous 
les animaux amenés au marché, à un prix très-supérieur à celui qu'on 
trouvait communément à cette date. Mais tout à coup une sorte d'en- 
gouement pour la viande de cheval s'étant manifestée, et les boucheries 
chevalines ayant réalisé de gros bénéfices, la spéculation prit feu ; il 
en résulta une destruction rapide et déréglée, un véritable gaspillage 
de nos ressources alimentaires; il fallut aviser. Aux termes d'une or- 
donnance récente, l'Etat seul, représenté parle ministre du commerce, 
achètera les chevaux d'abattage conduits volontairement au marché ; il 
prendra à tâche de désintéresser équitablement les propriétaires en leur 
offrant de bons prix. Si ce procédé ne réussissait pas, la nécessité ferait 
loi. L'Etat aviserait aux moyens de réquisitionner les chevaux, toutefois 
en tenant compte de leur valeur par une loyale expertise et en laissant 
aux mains des détenteurs ceux dont la conservation sera jugée 
nécessaire pour l'accomplissement de certains services d'utilité 
publique. 

De cette façon, la consommation d'une viande fraîche, alternant avec 
l'usage des salaisons, pourra fournir encore une période importante, 



SOClÉTf. D'ÉCONOMIE POLITIQUE (Rl-^UNION DE NOVEMBRE). 23?> 

décisive peiiL-êIre au point de vue de la défense. L'État tient encore en 
réserve des ap[)rovisionnements en menues salaisons, lé(|urnes secs, et 
surtout en IVomaiyes, qui, avec le pain et le vin qui ne manquent pas, 
aideraient à passer résolument des jours de crise suprême. Il y a beau- 
coup de conserves en boîtes dans les ménages, et on en trouve encore 
chez les marchands. Le sel, le sucre, le café, les liqueurs alcooliques, 
sont assez abondants pour que leurs prix aient peu variés. On a calculé 
que chacun des deux millions de consommateurs enfermés actuellement 
dans Paris pourraient avoir une tablette de chocolat par jour pendant 
une quinzaine. On aurait du vin pour six mois. Enfin la farine et le blé, 
que soixante-dix moulins improvisés transforment actuellement, fourni- 
ront une base d'alimentation assez large, assez solide, pour que le pain 
soit assuré jusque dans les premiers jours de janvier, même pour ceux 
qui n'auraient pas le moyen de l'acheter. 

Avec de telles ressources, Paris peut tenir encore deux mois, en se 
résignant à des privations sans doute, mais sans avoir à subir les hor- 
reurs de la famine. 

M. Gochut a aussi fait remarquer que les procédés de distribution 
indiqués par M. de Molinari sont précisément ceux par lesquels le gou- 
vernement a commencé. Ils ont échoué, parce qu'on avait pas sous la 
main, comme le commerce libre, un personnel sûr pour l'abattage, le 
partage et le transport de 500 bœufs et de plusieurs milliers de moutons 
chaque nuit : de là des fraudes et des abus dont le public a souffert. 
On a réparti les viandes à distribuer entre les vingt arrondissements, 
en prenant pour mesure la population et quelques circonstances acci- 
dentelles; mais chaque maire a imaginé un procédé de rationnement 
approprié plus ou moins à sa localité : les recensements anciens étaient 
faussés par le grand nombre des réfugiés voisins, les gardes nationaux 
aux remparts qu'il fallait nourrir mieux que les autres, les indigents 
qu'il fallait pourvoir gratuitement, ont apporté des causes de perturba- 
lion. De là les plaintes légitimes du consommateur ordinaire ; mais, après 
la crise, quand on fera l'histoire vraie du siège, on s'étonnera qu'une 
métropole de deux millions d'âmes ait pu vivre pendant quatre mois, 
séparée du reste du monde, sans plus de souffrances et de désordres. 

M. Ernest Bertrand, conseiller à la Gour d'appel, explique com- 
ment quelques bouchers municipaux trouvent le moyen de tromper la 
surveillance dont ils sont l'objet et de donner de la viande à quelques 
privilégiés en dehors du rationnement. 

Aux termes de la taxe de la viande et des règlements sur le ration- 



234 JOURNAL DES ËCONOMISTES. 

nement, chaque consommateur a droit à une certaine quantité de 
viande sans os. Lorsque le boucher rend compte de la viande qu'il a 
reçue, il lui est fait sur le poids total une Tédiiciïon pour les os, qu'il 
est censé ne pas avoir vendus ou avoir vendus à un prix inférieur à la 
viande. Mais en réalité, malgré l'ordonnance de taxe et les règlements, 
un grand nombre de bouchers refusent de livrer de la viande sans os, et 
ils comprennent le poids des os dans la ration qu'ils délivrent à chaque 
consommateur. Ils arrivent ainsi à pouvoir détourner et s'approprier 
une quantité de viande à peu près égale au poids des os qu'ils ont li- 
vrés. On peut l'évaluer à plus de 100 kil. par boucherie. La viande 
ainsi obtenue est vendue à certaines pratiques à un prix supérieur à la 
viande. Il se commet encore d'autres fraudes qu'il serait trop long de 
détailler. Nous touchons au terme du rationnement de la viande de 
boucherie, et elles disparaîtront avec lui. 

M. Maurice Biock fait remarquer que la taxe que publie périodi- 
quement le gouvernement dans le Journal officiel n'indique pas le prix 
vrai de la viande. Les prix réels sont un peu supérieurs, et les bouchers 
municipaux sont loin de suivre à la lettre les autres prescriptions de 
l'arrêté ministériel. 

M. Magne, directeur de l'École vétérinaire d'Alfort, interpellé par 
M. le secrétaire perpétuel sur les existences en chevaux, répond- que, 
d'après les documents sur la statistique qu'il a consultés, il y avait dans 
le département delà Seine 68,000 et quelques chevaux en 1866 ; qu'il 
en a été introduit dans Paris, avant le siège, qui provenaient des dépar- 
tements de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne; que probablement il y en a 
dans ce moment appartenant à l'armée plus qu'en 1866. Il pense qu'on 
en a abattu 13 ou 14,000 , et 300 ânes environ pendant le mois d'octo- 
bre. D'après ces chiffres, nous avons encore des ressources en viande de 
cheval pour longtemps, surtout si on ne laisse vendre que 1,800 che- 
vaux par semaine pour la boucherie, ainsi que le prescrit l'arrêté minis- 
tériel du 29 octobre dernier. 

M. Magne explique comment il y a eu du gaspillage dans les derniers 
jours de septembre. Les chevaux n'avaient pas de valeur; les équarisseurs 
ne pouvant vendre ni les cuirs, ni les os, ni la graisse, n'en voulaient à 
aucun prix. Le Comité d'hygiène du cinquième arrondissement s'étant 
préoccupé des conséquences que la perte de la viande de cheval pouvait 
avoir, avait chargé quelques-uns de ses membres d'étudier la question. 
Un membre, M. Murât, lui avait proposé d'utiliser cette viande dans les 



SOnifiTf^: DtriONO^IIR POUTIQUK (RRUNFON de novembre). 235 

fourneaux économiques , lorsque le prix des chevaux s'est élevé en 
très-peu (le temps d'une manière trop rapide peut-être, ce qui, du reste, 
peut avoir ses avantaf^es dans le moment actuel (1). 

M. Cheysson, inf^énieur des ponls-et-chaussées, rappelle à la réu- 
nion que l'approvisionnement de Paris en blé était, au moment de 
l'envahissement, de plus de trois cent mille quintaux de blé , non 
compris les approvisionnements de farine et ceux de grains destinés à 
Tarmée. Il entre ensuite dans quelques détails intéressants sur les me- 
sures prises pour moudre cette masse de grains, et sur l'installation 
de nouveaux moulins. Ceux-ci vont pouvoir produire par semaine 5 à 
6,000 quintaux de son qui fourniront un appoint très-utile à l'alimen- 
tation des chevaux (2). 

M. de Schwartz, consul d'Autriche à Paris, dit qu'il est frappé, eu 
présence de la pénible situation de Paris, du peu d'approvisionnements 
faits par les familles et par les marchands eux-mêmes, s'il compare ce 
qu'il voit ici à ce qui se passe ailleurs, en Autriche, en Angleterre et 
dans le Nord oii les populations plus prévoyantes, semble-t-il, auraient 
eu, en pareille occurrence, à leur disposition des préparations de toute 
espèce en poissons fumés, en viandes et poissons salés, en maïs, en 
choucroute et autres préparations à bas prix. 

M. de Schwartz s'étonne aussi que la pisciculture n'offre pas plus de 
ressources, après avoir été l'objet d'autant d'attention et d'efforts en 
France. 

M. Benard en réponse à M. de Schwartz dit que si nous n'avons qu'une 
petite provision de poissons salés, comparativement à ce que l'on 
trouverait dans les pays du Nord, c'est que nos côtes n'abondent pas 

(1) M. Magne fait allusion au prix élevé des fourrages. Ainsi qu'il le 
dit dans un article que nous publions plus haut dans ce numéro du jour- 
nal, p. 218 ; l'espoir de vendre leurs chevaux plus cher, engagera les 
propriétaires qui en ont et qui peuvent les nourrir, à en conserver plus 
longtemps. 

(2) Nous abrégeons cette communication, parce que nous reprodui- 
sons plus loin une note d'origine évidemment officielle. Ajoutons seu- 
lement, pour suppléer au silence de cette note et à celui de M, Cheysson, 
que l'installation de ces nouveaux moulins a été confiée à MM. Krantz 
et Cheysson, ingénieur en chef et ingénieur ordinaire des ponts-et- 
chaussées. 



236 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

en poissons qui puissent se fumer, se saler ou se conserver. Nous 
n'avons guère que les sardines, les anchois, les harengs et quelques 
maquereaux : nous allons, il est vrai, pêcher de la morue à Terre- 
Neuve et en Islande, mais ce poisson n'est jamais entré d'une manière 
générale dans notre alimentation. De même que les nègres qui ne 
mangeaient que de la morue au temps de l'esclavage et qui la refusent 
absolument aujourd'hui, nous n'aimons guère ce poisson, que l'on nous 
a imposé deux jours par semaine dans les collèges, et qui était presque 
le seul plat que l'on pouvait avoir dans le carême. Quant aux légumes, 
nous en cultivons et consommons en plus grandes quantités, et plus 
variées qu'on ne peut le faire en Angleterre. 

Le sea Jeail et les autres plantes dont a aussi parlé M. de Schwartz 
ne sont guère nourrissants, mais parmi les racines et légumes que 
nous avons et que n'ont pas les Anglais, M. Benard peut citer les sal- 
sifis, les cardons, les artichauts, les potirons, etc. Ordinairement nos 
provisions de pommes de terre sont considérables ; elles sont à peu 
près nulles aujourd'hui, mais il ne faut pas oublier que l'investissement 
a eu lieu avant qu'elles soient mûres. 

M. Benard ajoute que, dans nulle autre ville.^au monde, il n'existait 
d'aussi grandes provisions de légumes conservées : il y a encore, chez 
presque tous les épiciers, des petits pois, des haricots verts, des fla- 
geolets, des asperges conservées en boîtes, et dont le prix ne s'est 
guère augmenté. Il faut bien que ces provisions aient été considérables 
pour avoir duré jusqu'à ce jour. M. Benard raconte qu'une grande 
maison qui avait un dépôt de conserves alimentaires anglaises, ayaot 
écrit à l'administration principale à Londres pour lui demander si elle 
ne croyait pas devoir augmenter son approvisionnement, il lui fut 
répondu qu'il était absurde de supposer qu'une ville de deux millions 
d'âmes pût tenir plus de huit à dix jours, et que les quantités qu'il 
avait en dépôt suffisaient et bien au-delà; or, voici cinquante jours que 
Paris est investi ! 

M. Arthur Mangin répond aussi à M. de Schwartz que la pénurie 
des approvisionnements dans Paris tient à;des causes assez nombreuses. 

Parmi ces causes, il faut placer sans doute l'insouciance, qui est un 
des traits du caractère français et, en particulier du caractère parisien. 
Mais il ne faut pas oublier non plus que cette insouciance, cette impré- 
voyance si l'on veut, est justifiée jusqu'à un certain point par le régime 
économique dont Paris a pris, -depuis longues années, la douce habi- 
tude. Il est certain, en effet, que, dans l'état de paix, le Parisien u'a 



S0G1P.TI^ D'ÉCONOMIE POLITIQUE (RIÎ[J!NION DE NOVEMBRE). 237 

que faire de sonfyer à son lendemain. Tant d'aclifs et infyénienx pour- 
voyeurs se char[;cnt d'y son[;er pour lui, de lui apporter chaque matin 
tout ce qui peut satisfaire ses besoins ou ses caprises, qu'on ne doit 
point s'étonner de le voir vivre ainsi au jour le jour. M. deSchwarz 
s'étonne de ne pas voir entrer dans la consommation de Paris les viandes 
et les poissons salés et fumés, les léf^umcs confits dont l'usaf^^e est f|é- 
néral dans d'autres pays. Rien cependant de plus naturel, puisque 
Paris ne manque jamais ni de viande, ni de pain ou de légumes, ni de 
fruits frais. A une seule époque de l'année, pendant le carême, il se 
consomme chez nous d'assez grandes quantités de morue salée, de ha- 
rengs, de sardines, de maqueraux, également conservés par le moyen 
du sel ou de la fumée. C'est une raison de plus pour qu'on rejette, pen- 
dant le reste de Tannée, ces aliments, en somme peu agréables, échauf- 
fants et dont on se lasse vite. Pour le catholique — et il y a beaucoup 
de catholiques en France — le poisson est, si l'on peut ainsi dire, un 
manger de pénitence, et les personnes qui se croient obligées de s'en 
contenter les jours maigres, ne se soucient pas généralement d'en 
manger encore quand il leur est permis de manger de la viande, ainsi 
que vient de le dire M. Benard. Cette remarque s'applique surtout au 
poisson fumé ou salé dont, au surplus, le goût et l'estomac se fatiguent 
promptement. 

Ainsi, en thèse générale, les Parisiens n'ont pas besoin de faire des 
provisions. Ajoutons que la plupart ne le pourraient pas, vu l'exiguité 
de leurs logements. 

Les habitudes de prévoyance sont plus répandues en province et sur- 
tout à la campagne, par la raison fort simple que, pendant Fhiver, il 
devient difficile, dans beaucoup de localités, d'aller se pourvoir au de- 
hors, et l'on voit ces habitudes prendre plus d'importance et donner 
lieu à des procédés de conservation plus variés à mesure qu'on re- 
monte vers le Nord, qu'on s'engage dans des contrées où l'hiver est 
plus rigoureux, où les communications sont plus difficiles. L'usage 
considérable qu'en Angleterre et dans certaines parties de l'Amérique 
on fait de viandes et de poissons séchés, salés, fumés, s'explique aisé- 
ment par des motifs de cette nature. Il y a lieu de croire aussi que 
rAnglcterre,tisolée au milieu de la mer sous un climat froid, ayant à 
nourrir une population nombreuse et en grande partie très-pauvre, aux 
besoins de laquelle;^; son agriculture est loin de suffire, a puisé dans 
cette condition toute spéciale l'habitude de la prévoyance qui, pour les 
nations civilisées du continent, n'est pas à beaucoup près aussi néces- 
saire. Il est aussi tout simple que le poisson tienne, sous diverses 



238 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

formes, une place importante dans la consommation de ce peuple es- 
sentiellement maritime. 

Quant aux Parisiens, ils subissent donc le sort inévitable des popula- 
tions accoutumées à une lonjjue prospérité et que sont venus frapper 
des désastres inattendus. 

M. de Labry, ingénieur des 'ponts et chaussées, présente les ob- 
servations suivantes sur deux questions posées par M. de Schwartz. 

Si les familles ne font pas d'approvisionnements à Paris comme en 
Autriche, il ne faut pas l'attribuer à la légèreté française. On s'appro- 
visionne pour l'hiver dans nos campagnes et dans nos petites villes de 
province. En Lorraine, les approvisionnements ressemblent à ceux 
dont M. de Schwartz nous a parlé pour l'Allemagne : pommes de terre, 
œufs, beurre salé ou fondu, lard national et même la choucroute. A 
Paris, la famille ne fait pas ainsi, parce que le commerce, les chemins 
de fer, les communications faciles avec toute la France et même avec le 
monde entier les en dispensent. Par suite de la division du travail, les 
commerçants conservent les vivres mieux que les particuliers. L'in- 
dustrie des transports met les produits des divers territoires à la dispo- 
sition de Paris au moment même où ces territoires les amènent à matu- 
rité, et suppriment presque, pour la nourriture de cette grande ville, 
la différence entre les saisons. Sans faire d'approvisionnement, le par- 
ticulier y est mieux approvisionné que dans le reste de la France. 

Quant à la pisciculture, notre honorable collègue s'étonne de ne pas 
lui voir, chez nous, donner de plus grands produits. Les résultats pra- 
tiques de cette prétendue découverte n'ont pas réalisé les espérances 
scientifiques. On a bien pu mettre au jour, féconder, faire éclore un 
grand nombre d'œufs^maisja nature s'acquittait déjà de ce soin. Ce ne 
sont ni les œufs, ni les petits poissons qui manquent; car, dans nos 
cours d'eau, les œufs se trouvent par millions et le fretin embryonnaire 
par centaines de mille. La multiplication de ces points vivants et de 
ces animalcules n'apporterait pas grand secours à notre alimentation. 
Ce qui manque, et ce qui serait nourrissant, ce sont les gros poissons. 
G*est dans le passage du petit animal au grand que gît la difficulté de 
notre pisciculture administrative. 

Les manœuvres bien connues auxquelles la pisciculture soumet le 
père et la mère de ses élèves sont loin de ressembler, pour ceux-ci, aux 
joies de la nature. Ces pratiques artificielles apportent certainement 
aux phénomènes de la maternité et de la paternité un trouble qui 
n'est pas favorable au jeune sujet. Ensuite pour le faire grandir, 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOWIE POLITIQUK (RÉUNION DE NOVEMBRE). 239 

il faiil le nourrir. Lfi se présente, pour une fndustrie rémunéra- 
trice, une g^rande difficulté, analof^uc au prix des engrais pour 
l'a^yriculture. Les petits poissons sont très-difficiles sur le régime... Que 
donnera le pisciculteur à ses élèves, de bon et de pas cher? On n'est 
pas d'accord sur ce point. Certains cojiseillent de nourrir les petits 
poissons rouges avec des petits poissons blancs; d'autres disent qu'on 
peut donner des petits poissons rouges aux petits poissons blancs. Cercle 
vicieux! Des éclectiques proposent de nourrir les petits poissons des 
deux couleurs avec de la viande écrasée ou pilée très-mince. Mais la 
chair ainsi travaillée coûte plus que ne vaut le poisson. Aussi, les 
réussites de notre ingénieuse pisciculture nouvelle sont- elles bien 
rares ! 

M. de Labry cite quelques exemples de succès médiocres dans cette 
industrie, entre autres celui-ci : on a empoissonné, sous la direction de 
nos plus savants pisciculteurs, un grand et très beau lac des environs 
de Paris; on y a mis de la truie, du saumon et de l'ombre chevalier. 
Quelques années après, on a péché le lac; on n'y a pas récolté un seul 
de ces poissons, mais on y a trouvé des ablettes, des perches et des 
brochets. Ces intrus étaient arrivés par la conduite en fonte qui ame- 
nait l'eau dans le lac, et après avoir traversé les pistons des pompes 
d'alimentation. Les enfants de la science, transportés dans un milieu 
auquel la Providence ne les avait pas destinés, étaient morts de con- 
somption; les enfants de la nature, élevés sans soin, mais grandissant 
sous le ciel et dans l'eau de la patrie, avaient prospéré. 

M.Joseph Garnier ne veut ajouter qu'une seule observation aux in- 
téressantes remarques qui viennent d'être faites. Plus la ville qu'on ha- 
bite est grande, plus la division du travail existe, mieux les marchands 
divers et spéciaux sont approvisionnés et placés à la portée du consom- 
mateur. Dès lors celui-ci n'a qu'une chose à faire : s'approvisionner de 
revenus (rentes ou salaires), assuré qu'il est de ne manquer de rien avec 
du numéraire dans sa poche. Le perfectionnement des voies de commu- 
nication facilitant les achats au fur et à mesure des besoins, produit le 
même effet pour les petites villes et les campagnes. En fait, quand ils 
existent, les marchands sontles meilleures entrepositaires et les conserva- 
teurs les plus intelligents des approvisionnements. Il y a bien longtemps 
que J.-B. Say a fait observer que la manie des approvisionnements 
coûte cher aux ménages, quand ils dépassent une certaine proportion. 
Ce qu'on a en provision est consommé en plus grande quantité, s'avarie 
buuvent, est gaspillé par les doinestiques, dévoré par les insectes, etc. 



24.) JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Ensuite cela coûte en avances d'argent, en déplacements et frais de trans- 
port, en temps que l'on pourrait mieux employer. 

Voilà pourquoi, si une partie de la population parisienne a été prise 
au dépourvu par ce siège qui sera le déshonneur des Prussiens, il ne 
faut pas en conclure à son imprévoyance; et pourquoi encore les jour- 
nalistes, les orateurs des clubs et les administrateurs qui traitent les 
marchands d'accapareurs, sont aussi inintelligents que nuisibles, sur- 
tout dans les temps calamiteux comme ceux que nous traversons. 

M. Laverrière, bibliothécaire de la Société centrale d'agriculture, 
dit que la production naturelle du poisson est beaucoup plus répan- 
due en France que ne paraît le croire M. de Schwartz. On pratique 
dans plusieurs provinces de la France et depuis des siècles une espèce 
de culture des poissons, très-lucrative, même aujourd'hui. C'est la cul- 
ture des étangs, fort répandue en Sologne, en Berry, en Poitou, et sur- 
tout dans les Bombes. La superficie consacrée à cette culture dans les 
Bombes n'occupe pas moins de 20,000 hectares, divisés en parcelles de 
40 à 400 hectares. Chacune de ces parcelles peut être mise sous l'eau 
pendant deux ans, et ensuite desséchée pendant un an. 

La configuration du sol permet d'étager les étangs de manière à ce 
que Teau d'un étang supérieur puisse servir à remplir un étang situé au- 
dessous. Au moment ou Ton remplit un étang, on empoissonne au 
moyen du menu fretin qui reste dans les étangs que l'on vient de pê- 
cher et de vider. Pour empoissonner un étang, on met en moyenne et 
par hectare, 10 kilos de carpes, 10 kilos de tanches et 3; kilos de bro- 
chets. Beux ans après on dessèche après avoir repêché 80 kilos de car- 
pes, 60 kilos de tanches et 25 kilos de brochets environ. Pendant Tan- 
née où l'étang est à sec, on le cultive en blé ou en avoine, selon la na- 
ture du sol. Les poissons produits par les Bombes s'exportent sur le lit- 
toral de la Saône, particulièrement à Lyon, où l'on en consomme beau- 
coup, à cause de Tobservation des jours maigres qui est généralement ri- 
goureuse parmi les fidèles du diocèse. 

Relativement au maïs , sa culture et sa consommation sont très- 
répandues dans toutes les contrées situées à l'est de la France 
qui jouissent du climat continental, c'est-à-dire où les étés sont très- 
chauds, et dans celles qui sont au sud de la Loire. Bans toute la vallée 
du Rhône, la population le consomme sous forme de soupe, que l'on ap- 
pelle soupe de gaudes. En Languedoc, enGuienne et en Gascogne, on le 
mange sous forme de crêpes qui, le plus souvent, renâplacent le pain. 
L'usage excessif de maïs entraîne, dit-on, une maladie particulière au 



SOCIlÎTf: D'nCO.NOMlI': POLlTlQUIî (HIlUNION DE NOVKMBRIi). 211 

Midi, connue sous le nom de pellagre. Si aux États-Unis on cnllivc le 
maïs dans des contréer. situées sous les mômes latitudes que certaines 
parties de la France oii on ne le cultive pas, cela tient à une constitu- 
tion niélcorolo{|ique et climatérique différente. 

Quant aux approvisionnemenis particuliers, on rencontre la même 
prévoyance dans tous les pays civilisés quand les besoins rexi[i;ent, et 
sous ce rapport la France n'est inférieure niàTAlIema^îne ni à l'Anfjle- 
terre. Dans toutes celles de nos provinces où les voies de communica- 
tions, trop rares et trop imparfaites, empêchent les transports fréquents, 
rapides et bon marché, on sait très-bien faire ses prévisions en fruits, 
confitures, huiles, lards, épiées, vins, etc., et on ne manque pas surtout 
d'acheter ces denrées au moment où elles coûtent le moins. En revanche 
on s'expose à courir les chances des pertes et déchets occasionnés sur 
chacune d'elles par Thumidité, les rongeurs, les insectes, le défaut de 
soins bien entendus. Ces pertes compensent souvent et au delà le bon 
marché de racquisition, et tout le monde en est si bien convaincu qu'aus- 
sitôt que des circonstances le permettent, chacune cherche à s'en af- 
franchir et préfère acheter plus cher chez le marchand qui est installé, 
outillé pourconserverintactes les denrées dont il fait le commerce, ainsi 
que vient de le dire iM. le secrétaire perpétuel, en rappelant l'observation 
de J.-B. Say. 

M.-Boutron, professeur de philosophie. — M. Schwartz a demandé 
pourquoi, dans une portion considérable de la France, on ne consomme 
pasdemaïs. En voici la raison : il est naturel que l'homme négligée 
une chose, quand il peut en avoir une meilleure, qui correspond au 
même besoin. Or, c'est précisément le cas du maïs relativement au blé. 
En effet, de toutes les {i^raines farineuses, celle du blé l'emporte sur 
les autres pour l'alimentation. Elle contient beaucoup plus de gluten, et 
cette quantité est cause que la farine du blé est la plus convenable 
pour faire du pain. En effet, c'est le gluten qui donne de la consis- 
tance à la pâte, et qui, grâce à son azote, la rend capable de réparer 
les pertes des organes. Sous ce rapport, le maïs est inférieur, non -seu- 
lement au blé, mais encore au seigle, à l'orge et à l'avoine; de plus, 
sa pâte est peu susceptible de lever. Voilà pourquoi les habitants des 
pays où se récolte le maïs en emploient très-peu à faire du pain et l'u- 
tilisent plutôt en bouillies et en gâteaux, qui, n'étant pas fermentes, 
n'ont pas les qualités hygiéniques du pain. En résumé, si dans le Nord 
de la France, par exemple, on néglige le maïs, c'est parce qu'on a du 
fronient, qui vaut beaucoup mieux. 

I-i'-" SKUiK. T. \x. — Novembre \>u(K i(J 



242 JOURNAL DF.f^ ïv'îONOMÎ^TF/v 

NOUVEAUX MOULINS A BLÉ DE PARIS. 

Au moment de l'investissement, Paris renfermait dans ses magasins 
publics et particuliers plus cIo 300,000 quintaux de blé, non compris 
ses grands approvisionnements de farine, et ceux du grain destinés à 
l'armée. Pour faire concourir ce blé à l'alimentation de la capitale, il 
fallait le moudre, à moins de le consommer en nature d'après des pro- 
cédés renouvelés des Romains ou des Orientaux, mais que la population 
parisienne n'aurait sans doute subis qu'à regret. Mais Paris n'avait pas 
de moulins. Il était donc nécessaire d'en improviser, et sur une échelle 
assez grande pour répondre à cette impérieuse nécessité de la défense. 

Le ministère du commerce a compris ce devoir que lui imposaient les 
circonstances et il a décidé l'établissement de près de cent cinquante 
paires de meules, installées d'après le système usuel, le moment n'étant 
pas propice pour se livrer à des expériences sur les inventions que la 
pratique n'avait pas encore sanctionnées. 

C'était un problème a?sez difficile que celui de monter des moulins 
sur de telles proportions, dans un temps très-court, et avec les seules 
ressources de matériel et de personnel dont disposait la capitale. 

Paris, qui exploite tant d'industries, a peu développé celle de la con- 
struction des moulins. De plus, la conversion du grain en farine est une 
opération industrielle très-délicate, qui a subi dans ces derniers temps 
de nombreux perfectionnements et demande des locaux spéciaux, pour- 
vus d'appareils compliqués. Mécaniquement transporté à la partie supé- 
rieure du moulin, le blé descend en subissant les diverses opérations 
du nettoyage, puis se distribue sous les meules, et se rend, toujours en 
utilisant l'action de la gravité, dans les bluteries qui séparent et classent 
les diverses qualités d'issues et de farines. 

Les conditions dans lesquelles se présentait le problème de la mou- 
ture pour l'approvisionnement de Paris ne comportait ni les dépenses ni 
les délais qu'aurait eiUraînés cette disposition. L'installation des nou- 
veaux moulins ne pouvait être que simple, rapide,, peu coûteuse, reposer 
sur la suppression des étages et la simplification des appareils. Le pro- 
gramme de la fabrication devait lui-même être simplifié et mis en har- 
monie avec les circonstances. 

11 fallait aussi se garder d'accumuler toutes les meules sur un seul 
point, dans un établissement monumental qui aurait eu les inconvénients 
d'être exposé aux coups de l'ennemi, aux dangers d'incendie et d'exiger 
des frais considérables, de longs délais d'exécution, enfin des transports 
onéreux pour les grains et les farines. 

Au lieu de cette installation grandiose, mais peu praticable, on a 
adopté la solution plus économique et plus modt-ste qui consiste à ré- 



SOCII<TÈ D'{':G0N0M1K POLITIOUK (R^.UNIO^ DR NOVK>MRRE). 2i3 

partir los moules entre les divers quartiers de Paris, à portde des dépôt» 
do grains et dos besoins à satisfaire, dans les locaux disponibles et déjà 
pourvus de force motrice. 

C'est dans ce sons qu'un appel a été adressé aux principaux con- 
structeurs de Paris. On leur a offert, non une affaire et des bénéfices, 
mais remploi do leur matériel et de leur perssnnel inoccupés et le 
simple remboursement de leurs dépenses justifiées. Cet appel a été 
accueilli avec une spontanéité patriotique qu'il importe de signaler à 
la reconnaissance do la population. 

Un projet très-complet a été rédigé par les soins de l'administration, 
puis communiqué à chacun des constructeurs, qui conserverait cepen- 
dant la faculté de s'en écarter dans une certaine limite. On avait aussi 
le double avantage de guider les entrepreneurs en leur traçant un pro- 
gramme, et de leur laisser une initiative assez étendue qui les associait 
à l'honneur de l'œuvre. 

Les constructeurs ont largement usé de cette faculté. Leurs installa- 
tions, quoique répondant toutes aux donnéesessentiellesduprogramme, 
ont cependant leur individualité prononcée. Elles ont révélé une fois de 
plus, dans les ateliers parisiens, cette souplesse et cette variété d'apti- 
tudes, unies à cette fécondité de ressources intellectuelles et maté- 
rielles, dont ils ont déjà donné tant de preuves, et que surexcite encore 
le sentiment des services à rendre dans cette circonstance à l'approvi- 
sionnement de Paris, c'est-à-dire à la défense nationale. 

Mais, toute dévouée et toute éclairée qu'elle fût, cette initiative eût 
été impuissante à se procurer certains éléments, et cependant essentiels 
au succès de l'entreprise. 

En première ligne se placent les meules que l'administration a fait ve- 
nir à temps de laFerté-sous-Jouarre, quelques jours avant l'investisse- 
ment de la capitale. 

Pour le travail de ces meules, il faut des ouvriers spéciaux et exer- 
cés. L'administration a réuni tout ce personnel autour d'elle, en s'a- 
dressant à tous les meuniers des environs avant que les communications 
ne fussent interceptées; elle a aussi groupé un effectif de quatre-vingts 
à cent ouvriers rhabilleurs, dresseurs de meules, gardes-moulin..., et 
d'une vingtaine de chefs de mouture expérimentés qui ont été répartis 
entre les divers établissements. Plusieurs grands meuniers des envi- 
rons de Paris ont bien voulu eux-mêmes prêter à ce service le concours 
de leur expérience et accepter la direction professionnelle de quelques- 
uns des nouveaux moulins. 

Quant aux appareils de nettoyage et de bluterie, ils présentent, dans 
les moulins ordinaires, une grande complication, qui s'explique par la 
nécessité de trier les diverses sortes de blés et de farines, et de pousser 
l'opération jusqu'aux dernières limites de son rendement industriel. 



2t4 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Dans le montage de ces moulins, l'administration n'avait, pas en vue le 
môme objectif, et n'aurait pu, du reste, y consacrer ni les délais ni les 
dépenses indispensables pour les réaliser. Elle a donc réduit le net- 
toyage et le blutage à la mesure nécessaire pour obtenir un grain bien 
nettoyé, une farine d'une seule qualité, suffisamment purgée de son, 
mais qui ne saurait prétendre h rivaliser avec les produits des marques 
les plus estimées. Il est d'ailleurs essentiel de faire observer que cette 
blancheur, trop recherchée du public parisien, n'est pas, pour le pain, 
un indice de sa qualité nutritive, et que, de l'avis des hygiénistes les 
plus compétents, un blutage moins complet, outre qu'il augmente le 
rendement de la mouture, améliore le pain e i tant qu'aliment. Le parti 
de simplification adopté par l'administration était donc non- seulement 
commandé par les circonstances, mais se justifiait encore à tous autres 
égards. 

Même ainsi simplifiés, les appareils de nettoyage et de bluterie qui 
se fabriquent en général en province, auraient constitué un sérieux 
obstacle à l'installation de la plupart des moulins, si l'administration ne 
s'était décidée à monter, dans un grand atelier de menuiserie mis obli- 
geamment à sa disposition, des tarares avec cribleurs et des bluteriez, 
qui ont satisfait avec la plus grande activité à toutes les nécessités du 
service. 

Enfin, pour assurer la marche des moulins, l'administration a consti- 
tué, à la rue de Reuilly, un dépôt de plus de trois mille tonnes de char- 
bon acheté dans de bonnes conditions et qui répond à plus de trois mois 
de fonctionnement. 

D'autres difficultés accessoires ont également été surmontées. Aujour- 
d'hui, soixante-dix paires de meules sont en état de moudre du blé ; la 
farine qui en provient est très-belle et donne de l'excellent pain de mé- 
nage, plus savoureux même que le pain ordinaire, quoique moins blanc. 
Cent autres paires, qui se préparent à cette mouture en broyant l'orge 
et le seigle nécessairos à la consommation des bestiaux, vont pouvoir à 
leur tour faire de la'farine avant dix jours ; elles constitueront ainsi, avec 
celles qui fonctionnent aujourd'hui, l'imposant effectif de cent soixante- 
dix paires de meules réparties en quatorze établissements, mues par une 
force de sept cents chevaux-vapeur et capables de moudre par jour plus 
de trois mille quintaux de blé. 

Dans ce total ne sont comprises ni les cent petites paires de meules 
vertica-les du système Falguer, que la ville de Paris a commandées à 
l'usine Cail, et dont une partie fonctionne déjà; ni les quarante paires 
de meules de la manufacture militaire et du moulin Scipion, ni les mou- 
lins de Saint-Denis, Gharenton, Saint-Maur..., que leurs propriétaires 
mettent à la disposition du gouvernement, ni certains moulins particu- 
liers existant dans Paris. 



BIBLIOGRAPHIE. 245 

Sur co point, commo sur tant d'aulrcs, l'indiislrio privée, sous l'ini- 
tiative (le son patriotisme et dos dvénomc^nts, vi(',;;l de réaliser un véri- 
table tour do force. 

Nos industriels se sont improvisés constructeurs de moulins et meu- 
ni('rs, conmic ailleurs ils se font fabricants de canons, de mitrailleuses, 
de chassepots, de poudre, etc. Ce sera là un des traits distinctifs de ce 
siège, et l'une des cause sles plus puissantes du slcccs final que méri- 
tent tant de {généreux efforts. 

En résumé, pour ce qui concerne le blé, l'opinion publique peut ôtre 
pleinement rassurée. Grâce à cet élan qui a permis d'improviser en 
quelques semaines et pour quelques centaines de mille francs des usines 
qui eussent en temps ordinaire demandé des millions et des mois, 
tout le grain que contient Paris peut concourir à son alimentation et 
fournir, pendant une très-longue période, h la capitale un pain salubre 
et substantiel. [Le Siècley 4 novembre 1870}. 

RECTIFICATION AU SUJET DE M. VICTOR BOIS. 

Mon cher secrétaire perpétuel, je vous remercie des paroles sympa- 
thiques avec lesquelles vous avez annoncé la mort de notre collègue et 
ami Victor Bois ; permettez-moi seulement de vous dire que ce n'était 
pas le Ministre du commerce, mais bien M. Dorian, ministre des travaux 
publics, qui, connaissant les talents d'ingénieur et l'ardent patriotisme 
de M. Bois, l'avait appelé près de lui pour diriger les travaux de son 
cabinet et l'aider à organiser les mesures à prendre pour la défense 
nationale ; c'est en accomplissant cette tâche brillante et ardue, à 
laquelle il prenait une part considérable, qu'il est tombé victime d'une 
affection du cœur dont il était déjà atteint, et que les fatigues et les 
émotions ont rendue promptement mortelle. 

Mes compliments affectueux et dévoués, Vée. 



BIBLIOGRAPHIE 



E. MlLLON; SA VIE, SES TRAVAUX DE CHIMIE ET SES ETUDES ÉCONOMIOUES ET AGHICOLES 

SUR l'Algérie. Paris, J.-B. Baillière et fils 1870 ; 1 vol. in-8. 

Lo 22 octobre 18G7, s'éteignait dans un petit village près de Dijon, 
E. Millon, ancien pharmacien principal de l'armée en Algérie, et l'un 
des chimislcs les plus distingues de notre époque ; pour perpétuer sou 



246 JOUKNAL DES ECONOMISTES. 

souvenir, ses amis et ses élèves, sous la direction de M. J. Reiset, cor- 
respondant de l'Institut, ont publié sous le litre qu'on vient de lire, un 
volume comprenant l'ensemble de tous ses travaux; la chimie ne rem- 
plit pas seule cet ouvrage, on y trouve encore des mémoires relatifs à 
l'agriculture, et surtout un travail économique inédit sur l'Algérie. Nous 
n'avons pas à nous occuper ici de ce qui a trait aux sciences physiques 
et chimiques, pures ou appliquées à l'agronomie ; nous signalerons 
néanmoins en past>ant d'intéressantes recherches sur les blés, où les 
bienfaits de l'ensilage sont nettement expliqués, ainsi que les avantages 
qu'il y aurait à modifier les procédés de mouture. 

A deux reprist>s différentes, Millon s'occupa des problèmes économi- 
ques. Envoyé à Lille, après la Révolution de 1848, comme pharmacien 
en chef de l'année, sans abandonner ses travaux de prédilection, il se 
livra à des études d'économie sociale et traita la question, si intéres- 
sante pour les ouvriers, en même temps si débattue, de la liberté de la 
boucherie. Dans une brochure parue en ISiH, après avoir exposé la 
législation d'alors sur la boucherie parisienne, l'auteur s'élevait avec 
force contre les intermédiaires, cause de préjudice pour le producteur 
et le consommateur ; il engageait ce dernier à se tenir en éveil et à 
résister à la sollicitation du gain qui entraîne les bouchers dont il récla- 
mait la liberté, en môme temps que celle du producteur et des consom- 
mateurs. Pour éviter leur exploitation, Millon proposait de fonder une 
société coopérative, à l'imitation de VAssociation de l'Humanité créée à 
Lille, en mai 18-48, par 18 travailleurs, destinée à procurera bon marché 
les objets de première nécessité, et qui rendit de très-grands services. 

Dans un substantiel travail, remontant à 1862, et qu'il n'eut pas le 
temps de publier, Millon étudiait le problème économique et agricole de 
l'Algérie. Trois parties composent ce mémoire écrit avec un grand 
charme de style. Dans la première, Millon expose d'abord la situation de 
l'Afrique française et montre que cette terre, qui n'est plus à la dis- 
tance ordinaire des colonies, grâce aux nouveaux moyens de communi- 
cation, a tous les signes de son aptitude coloniale : dans son sol occupé 
par une population industrieuse de cultivateurs et de pasteurs; dans 
son climat analogue, en général, à celui de Nice, de Madère; dans ses 
cultures qui tendent de plus en plus à se mettre en harmonie avec le 
climat ; enfin dans la production des céréales, des fruits et du bétail 
qui garantissent à cette terre fertile un riche avenir. Quant aux diffi- 
cultés que l'on allègue au sujet de la différence des races, de l'étal civil 
et politique, on peut dire que de toutes parts on a reconnu que les 
indigènes sont sobres, dociles, courageux, intelligents ; ajoutons que 
les principes du droit musulman se réfèrent en beaucoup de points, 
surtout pour la propriété immobilière, à notre législation, et que, pour 
Total civil, s'il existe encore de notables différences, l'action de la 
Fruîice a pu ; ii.ener d'heureusûs moJiGcations, telles que rabolition de 



BInLl(>Gi^AlillE. 257 

l'esclavage, réiiKincipalion. Coinino conclusion, il csl |)orrnis do penser 
que larcUmion do rAli^ério àla France est le résultat d'affinités ëcono- 
miiiucs cl I oliti(iiies que le temps ei les progr,'S de la civilisation ont 
pris soin de dévclop|)rr rt de rendre évidentes. 

La deuxième partie est consacrée à la production et aux forces vives; 
en lisant les paiics (jui la com[)Osent, on remarcjuc qu'à côté d'une na- 
ture riche et féconde, il n'existe qu'un bétail peu nombreux, des céréales 
claires dans le sillon, une récolte variable et par année même insuffi- 
sante. Celte opposition entre le sol et ses produits peut disparaître en 
augmentant les irrigations, en transformant le régime cultural des indi- 
gènes, en acclimatant des races bovines destinées à améliorer celles 
du pays. 

La troisième partie intitulée : Ce qu'il faut faire en Algérie^ est la con- 
clusion du mémoire. Millon désire que la propriété des indigènes soit 
constituée, que l'impôt foncier soit substitué h Vachoul (impôt par 
charrue ou par paire de bœufs), que la propriété arabo puisse s'amé- 
liorer en devenant transmissible et que les travaux publics viennent 
aider au développement des travaux agricoles; il pense aussi que l'on 
pourra parvenir à l'annexion en appliquant quelques mesures progres- 
sives aux institutions municipales, provinciales, judiciaires. Mais, pour 
en arriver là, il faut imprimer une très-vive impulsion aux travaux pu- 
blics en recourant à l'expropriation. Partant d j principe qu'il est néces- 
saire d'attribuer une partie des terres à l'immigration, appliquant l'ar- 
ticle 18 de la loi du 17 juin 1851 sur la propriété en Algérie, on suivrait 
les idées des hommes les plus compétents, tels que le général de Mar- 
timprey, les maréchaux Bugeaud et Pélissier. Expropriant, moyennant 
une juste et préalable indemnité, les Compagnies instituées à cette 
occasion y exécuteraient les grands travaux d'utilité publique et reven- 
draient ensuite les terrains améliorés ; par là on pourrait solder l'achat 
de la terre, l'exécution des travaux, et môme réaliser des bénéfices. 

Puisse ce rapide aperçu des idées économiques renfermées dans ce 
volume donner à ceux qui s'occupent de l'avenir de l'Algérie l'envio de 
le consulter ; s'ils ne partagent pas toutes les opinions de Millon, au 
moins seront-ils sûrs de trouver là de précieux renseignements sur 
notre colonie. Joseph Lefort. 



Capital et intérêts : La Sacni-Lundi, par M. Ch. Lehardy de Beaulicu. Bruxelles, 
Decq, broch. in-8. — L'epaî.gne ou Puissance des gros sous, par M. de l'Étang. 
Paris, Librairie internationale, i vol. in- 18. -^ Le moyen infaillible de gagnef. de 
l'argent et d'en amasser, par M. B. Vasseur. Amiens, 1 vol. in-32. 

Les trois publications dont nous venons de transcrite les titres ont le 
môme but : elles tendent à propager et à vulgariser les habitudes d'ordre 



248 JOUimAL DI^S I^XOINOMISTES. . 

et d'dconomie par de bons conseils intelligibles pour tout lo monde. Ce 
sont des ouvrages moraux et économiques où se trouvent énoncées les 
mômes vérités, avec des formes très-différentes. 

M. Ch. Lehardy do Beaulieu est un penseur, économiste et moraliste, 
qui a cultivé avec succès la science et en expose les principes en termes 
concis et cependant assez clairs pour pouvoir èlre compris par tout le 
inonde, a De quelle manière se torme le capital ; — comment l'ouvrier 
peut devenir capitaliste ; — utilité du capital pour l'ouvrier ; — en quoi 
consiste le capital; — Tintérôt, » — tels sont les titres des subdivisions 
de son travail qui contient une réfutation solide de la plupart des so- 
phismes socialistes. 

A ces considérations, l'auteur a ajouté un opuscule sur la Saint-Lundi, 
cette f(Hc toujours chômée au grand préjudice de ceux qui l'observent. 
Il a analysé avec soin et franchise, sans exagération, les dommages de 
toute sorte qui résultent pour les ouvriers et leurs familles de l'oisiveté 
et des dépenses de luxe du lundi. 

On ne peut qu'applaudir sans réserve d'aucune sorte à l'œuvre de 
]\1. Ch. Lehardy de Beaulieu. 

Le petit livre de M. de l'Étang est conçu à un point de vue pratique. 
Sa forme est plus populaire, et il a emprunté aux publications anglaises 
un certain nombre d'anecdotes intéressantes pour recommander l'épargne 
et décrier le cabaret. Pour lui, la propriété n'est pas en question. Il se 
contente d'établir que l'économie est indispensable à qui veut être indé- 
pendant et à qui veut avoir une vieillesse tranquille. Il recommande les 
caisses d'épargne, les sociétés pour la construction des maisons, les as- 
surances sur la vie. 

Le chapitre sur les cabarets, qu'il appelle caisses des fonds perdus^ est 
un des plus intéressants par les renseignements qu'il contient et par les 
anecdotes qu'il rapporte. — Un appendice considérable donne des indi- 
cations précises sur les divers établissements de prévoyance qui existent 
chez nous. 

En somme, ce livre, bien qu'écrit terre à terre et sans beaucoup d'art, 
est excellent et atteste chez son auteur une connaissance approfondie de 
la matière et l'expérience des publications populaires. 

Le livre de M. Vasseur est imprimé dans un format plus populaire. Il 
contient moins do statistique et recherche la forme proverbiale, la meil- 
leure, sans contredit, pour les livres de ce genre. Il est divisé en trois 
parties, dont la première expose les conditions nécessaires pour faire 
fortune: amour du travail, ordre, économie, sobriété, etc ; la deuxième 
indique les modes de placement, et la troisième contient des préceptes 
de morale recueillis avec soin. 

Ce petit livre n'est pas irréprochable, et on peut contester quelques- 
unes des propositions qu'il contient. Il est utile bien souvent de ne pas 
monlrcr la science dans un livre populaire ; mais il est bon do la pos- 



GllRONJOUl:: l-:Ci)N(KM10UK. 249 

soflor. Il est 1)011 Ci,'alomont, co nous semble, de s'abstenir d'ariruments 
plnlanthroj)iques et vertueux dont l'abus a fait perdre tout crëdit, et 
do ne jamais quitter le terrain solide de l'expérience. 

CoURCliLLE-SENEUIL. 



CilUONIQUE ÉGONOMiQUE 



Sommaire : Symptômes pacifiques. — Négociations pour un armistice. —Service rendu 
par M, Thiers.— Responsabilité de M. de Bismark et du roi Guillaume devant l'histoire 
et rhumanilé. — Les événomenls du 31 octobre à Paris, le vote du 3 novembre et 
leurs heureux, résultats. 

La question des subsistances à la Société d'économie politique : — Encore le rationne- 
ment ;— l'alimentation de Paris et de la Frarce; •— l'approvisionnement actuel ; — les 
moulins nouveaux ; — les poissons fumés, etc. ; — la pisciculture.— Nouvelles mesures 
prises à propos des subsistances. — Création de compagnies de pourvoyeurs. — 
Réquisition des fourrages, des avoines, etc.; du poisson des rivières et des lacs; des 
bêtes à cornes; des chevaux, mulets et ânes destinés à la boucherie. — Décret contre 
les fraudes relatives à la taxe, à la conservation, l'abattage et à la distribution de la 
viande. — Réquisition des peaux de mouton et de chèvre. 

Distribution de pain aux nécessiteux des communes du département. — Décrets relatifs 
au contrôle de l'indemnité des gardes nationaux ; — au sort des enfants et parents 
de ceux qui mourront en combattant. — Autorisation d'un deuxièmf^ remboursement 
par les caisses d'épargne. — Décisions sur les sociétés de s'^cours mutuels et sur les 
Assurances mutuelles en cas de décès des gardes nationaux. — Nouvelle prolongation 
des délais pour les effets de commerce — Délai accordé pour le versement des annuités 
des brevets d'invention. — Décret relatif à la promulgation des lois. 

Les ballons, les dépêches photographiques par pigeons. — Deuxième chemin de ceinture 
à Paris. — Absence de nouvelles des départements et de l'étranger. 

Les faibles symptômes jpacifiques que nous constatioES, il y a un 
mois, se sont développés à travers bien des incidents à Paris et des 
tiraillements à Versailles, depuis le retour de M. Thiers qui était parti 
pour exposer l'état des esprits et la situation en France aux g^ouverne- 
nemenlsdes grandes puissances : l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et 
l'Italie. 

Avec la réflexion, ces gouvernements ont compris qu'il s'agit aussi de 
rintérêt général de l'Europe et de Tintérét spécial de chacun d'eux dans 
cette barbare et stupide lutte entre la France et l'Allemagne. L'opinion 
publique s'est partout émue, particulièrement en Russie, paraît-il, oii 



250 JOURNAL DKS ÉCOiNOMISTES. 

les Fninçais bénéficient de la haine instinclive qu'inspirent les Alle- 
mands. Il en est résulté une entente commune pour peser, par voie 
d'observations,-sur M. de liismark et le roi Guillaume, et pour proposer un 
armistice qui, après avoir été refusé avec de barbares considérants par 
ces deux or[yueilleux maîtres de la situation, semble toujours en voie 
de nég^ociation.Quoi qu'il arrive, l'honorable M. Thiers aura bien mérité 
de son pays et de l'Europe, parce [yrand service qu'il aura rendu 
à la civilisation, service qui lui sera compté en compensation dj sa trop 
belliqueuse politique des jours passés. 

Au moment où nous tenons la plume, il est sérieusement question 
de consulter le peuple français, soit par l'élection d'une assemblée 
nationale, soit par un plébiscite sur la suite à donner à cette épouvan- 
table affaire : la continuation de la lutte ou les conditions de la paix 
qui ne pourront être que fort dures pour notre pays, dont le jO^ouverne- 
ment déchu, auquel avaient adhéré des millions de suffra(jes, avait 
ouvert les hostilités et a conduit la g-uerre d'une manière si inepte. 

Mais, nous l'avons dit, si cet attentat contre la civilisation, déjà si 
cruellement expié, a été commencé par le [gouvernement impérial, il a 
été continué, à partir de la révolution du 4 septembre, par le roi Guil- 
laume de Prusse et par M. de Bismark, sans molifs plausibles, en 
violation des principes de la civilisation chrétienne, et contrairement 
aux sentiments de ledr propre pays et de toute cette Allema[înedont ils 
poussent les enfants à la mort, soit par l'effet de nos engins de destruction, 
soit par l'action des fatigues, de l'intempérie de la saison et des maladies. 

Gomme le^apouvoir est malsain», selon l'énergique expression du gé- 
néral Gavaignac, ni M. de Bismark, ni le roi de Prusse, ni les hobereaux 
de la Prusse, pas plus que le militarisme français qui a adhéré à l'entre- 
prise de Napoléon III, tous inconscients de la loi morale et dépourvu.^ de 
sentiments humains, ne peuvent se rendre compte des souffrances qu'ils 
ont causées, des sauvages passions qu'ils ont allumées, et de la sinistre 
légende que les pères vont transmettre à leurs fils et qui vivra dans le 
souvenir populaire jusqu'au jour de la vengeance — ou plutôt non — 
jusqu'au jour où l'Allemagne elle-même, y compris la Prusse éclairée, 
comprendra ce que cette politique de tartufe féroce a eu de barbare, 
d'inutile et de funeste pour elle-même et en maudira les auteurs. 

Mais reprenons le résumé de notre lamentable histoire. Paris venait 
d'apprendre la catastrophe héroïque de Chateaudun et la marche des 
Prussiens sur d'autres villes, lorsque survint un déplorable concours 
d'événements. Le 31 octobre, on apprit le retour de M. Thiers, 
dont le passé n'est pas républicain , avec une proposition d'armis- 



niiiiDNiouB f:cois()>;iouF,. -^5i 

(ice par Ii^s puissances (confoiulii avec des propositions d'une ]);iix 
hiîinilianto) , concordant à la fois avec nn insuccès mililaire de la 
veille aux avanls-poslcs du Bourj^ct et avec la déclarnlion officielle de 
la capidilalion de Metz et de la reddition de l'armée commandée par le 
maréchal Bazaine sur laquelle Topinion s'était faite des illusions. Tout 
cet ensemble de circonstances produisit une douloureuse et profonde 
émotion au sein de Paris. Divers bataillons de la ^arde nationale des 
quartiers populaires se réunirent et marchèrent vers l'Hotel-de-Ville, 
sié|îe du g^ouvernement, pour faire une manifestation contre la conclu- 
sion de la paix et aussi contre le Gouvernement. Le parti de la Com- 
mune, qui avait fait une vaine tentative le 8 octobre, crut le moment 
propice pour s'emparer du pouvoir, à la faveur de ra(jitati')n populaire. 
D'autre part, le rappel et la générale battus dans les divers q!;artiers de 
Paris, amenèrent de nombreux bataillons pour la défense du Gouver- 
nement. Delà les scènes à la fois douloureuses et [grotesques de la soirée 
et de la nuit du 31 octobre , pendant lesquelles les membres du 
Ijouvernement du 4 septembre ont couru de sérieux danf^-ers, mais qui 
s'est passée sans effusion de sang-, grâce, il faut le dire, à leur coura- 
geuse sagesse, malgré les menaces et les outrages qu'ils ont eu à subir, 
grâce aussi, à la préoccupation commune h tous, d'éviter que la lutte 
ne tournât au profit des Prussiens. 

Cette tentative a eu cela de bon que le gouvernement, issu des accla- 
mations du 4 septembre, a été consacré de nouveau par le vote du 3 no- 
vembre. Le peuple de Paris, interrogé sur la question de savoir s'il 
maintenait oui ou non les pouvoirs à ses députés, a répondu par 
557,996 oui contre 62,638 rion^ lesquels ne représentent pas unique- 
ment des adversaires déterminés , mais aussi des ardenîs deman- 
dant plus d'action et plus d'énergie sans trop savoir ce qu'ils auraient 
voulu. 

Pour ôter tout prétexte avouable aux partisans d'une commune, le 
Gouvernement a fait procéder à la réélection des maires et de trois ad- 
joints par arrondissement. A partir des événements du 31 octobre, 
M. Rochefort a cessé de signer les décrets du Gouvernement. 

Le plébiscite du 3 novembre, donnant une immense majorité au 
gouvernement , et la tranquillité de Paris ont prouvé à M. de Bis- 
mark : premièrement, que le gouvernement de la défense est l'ex- 
pression de la volonté nationale ; deuxièmement , que le gâchis 
dans Paris dont il avait menacé M. Jules Favre à Ferrières et qu'il 
avait opposé à M. Thiers au moment où, mal renseigné, il croyait 
lu {( commune n triomplianle à Pari:-, lui faisait complètement défaut. 



252 JOURNAL DES ÉCONO^ÎISTES. 

— Après l;i qiieslion^des moyens de défense contre les hordes des 
cnvalHisscurs, se dresse la question corrélative des subsistances. Nos 
lecteurs trouveront plus haut (dans le compte rendu d'un nouvel entre- 
tien au sein de la Société d'économie politique) des remarques sur les 
fausses idées ayant cours, à ce sujet, sur les approvisionnements de la 
capitale et les efforts faits pour éloip;ner la famine sur laquelle ont 
compté M. de Bismark et le roi Guillaume, ces illustres représentants 
de la civilisation « pangermanique » à la fin du xixe siècle. Parmi ces 
efforts, on doit enregistrer comme une preuve de la puissance des 
moyens que possède l'industrie à notre époque, l'installation, au sein 
de Paris, et en quelques jours, de nouveaux moulins munis de 
170 meules propres à moudre le grain que la ville assiégée possède en 
abondance. M. de Schwartz, consul d'Autriche et membre de la Sociélé, 
ayant posé quelques questions relatives à la prévoyance de la population 
et à diverses substances alimentaires consommées en Allemagne, en 
Angleterre et peu ou point connues des Parisiens et des Français, il en 
est résulté une série d'observations intéressantes sur l'alimentation de 
la France et sur la pisciculture. 

Les procédés de rationnement ont continué à varier selon les vingt 
arrondissements, c'est-à-dire selon les inspirations diverses des maires 
ou de leurs adjoints. L'idée n'est venue à personne, parmi les fonction- 
naires autorisés , de réunir tous ces organisateurs improvisés afin 
d'opérer la connaissance et l'échange des procédés les plus rationnels et 
de mettre fin à ces déplorables a queues » de femmes aux portes des 
boucheries, exposées pendant des demi -journées au froid et à la pluie. 
C'est par là qu'auraient dû commencer les municipalités élues après les 
événements du 31 octobre; mais il est à craindre que chacune d'elles 
ne préfère se livrer isolément à cette « décretomanie » qui a caractérisé 
leurs prédécesseurs et qui est un défaut de notre temps à ajouter 
à ceux que signale M. Lamé Fleury dans le premier article de cette 
livraison, consacré aux causes de la guerre actuelle et aux réformes 
nécessaires de nos mœurs publiques qui ressemblent du reste. à celles 
de la plupart des états de l'Europe. 

La commission des subsistances dont nous donnions la composition 
dans notre dernière chronique (1), n'a pas, à notre grand étonnement, 

(1) Nous avons omis dans l'énumëration que nous avons faite (p. 122), 
notre confrère M. Glamageran, dont le nom n'était pas compris dans la 
liste du décret qui a créé la commission, et qui en est devenu un des 
membres les plus laborieux et les plus dévoués. D'autre part, M. Anatole 
Dunoyer, absorbé par d'autres devoirs, a cessé d'en être le secrétaire. 



CnKONlOîIK KCONOMIQUR. 253 

pris la (lircclioii de celle onyaiiisalion, et s'est sans doute bornée à 
fonctionner comme conseil du ministre du commerce. A côté et au- 
dessous d'elle s'est constituée une commission des cantines municipales, 
appelée à prendre une grande importance si le sié{;e dure; car elle va 
avoir à orfyaniser l'alimentation de la population la plus nécessiteuse, 
5 à ()00,000 personnes ! (1). 

— Voici maintenant quelle a été la série des nouvelles mesures (}éné- 
raies prises à propos des subsistances, en dehors des talonnemenls des 
municipalités pour l'application du rationnement et pour la distribution. 

Pour préserver les récoltes de fruits et légumes non encore effectuées 
aux environs de Paris et ramener dans l'enceinte le^ approvisionne- 
ments déjà amassés, un arrêté du ministre de l'intérieur crée des com- 
pagnies de « pourvoyeurs, )> protégées par l'autorité militaire. 

Un arrêté du ministre du commerce du 18 octobre requiert tous 
les fourrages existant dans Paris entre les mains des marchands de 
fourrages. — Un autre arrêté du 19 requiert les avoines, seigles, orges et 
escourgeons, en grains, gerbes ou farines. — Un autre arrêté du 27 oc- 
tobre requiert le poisson existant dans la Seine, la Marne, le canal Saint- 
Martin et les lacs des bois de Vincennes et de Boulogne. — Un autre 
arrêté du 8 novembre requiert toutes les bêles à corne et à laine exis- 
tant dans Paris, y compris les vaches laitières, à moins que leurs pro- 
priétaires ne prouvent qu'ils peuvent les nourrir pendant un mois. 
— Un arrêté du 29 octobre réglemente la vente et l'abattage des che- 
vaux destinés à la boucherie, et fixe à 1,800 le nombre de ceux qui se- 
ront sacrifiés pour ralimeutation. — Un arrêté du 11 novembre requiert 
tous les chevaux, mulets et ânes destinés à la boucherie. — Un arrêté 
du même jour met fin à la réquisition des avoines, pailles et fourrages 
établie par les arrêtés des 18 et 19 octobre, et devenue inutile par la 
diminution des bêtes à nourrir. 

— M. le ministre du commerce a encore réquisitionné, par décret 
du 25 octobre, les peaux de mouton , chabraques et peaux de chèvre 



(1) Cette commission a pour président M. Clamageran, et se compose 
de M. J. Siegfried, qui est le promoteur des cantines municipales, de 
M. Richard, ex-maire du xix« arrondissement, de M. Passedouet, ex- 
maire du xiv^, de M. Raynal, professeur à l'école d'Alfort, de MM. Paul 
Boiteau et Genevay, publicistes, de MM. Guvillier, négociant, Vavas- 
seur, maître des requêtes, etc. 



25 \ JOUBNAL DES rXONOMISTKS. 

existant dans les magasins de la halle aux cuirs et sans destination 
connue. 

La taxe de la viande n'est point observée dans la pratique et ne peut 
guère l'être avec le système de rationnement adopté qui produit les 
queues aux portes des boucheries et le débit tumultueux des rations. 
D'autre part, la fraude et les détournements n'ont pas tardé à s'établir 
dans l'abattage, la conservation et la distribution de la viande avec ou 
sans le concours des agents et contrôleurs. Le gouvernement, sur la 
proposition de M. le ministre du commerce, cherche à prévenir ces abus 
par un dccrel du 10 novembre, édictant des amendes etdes mois de pri- 
son contre ceux qui auront contrevenu aux décrets sur la taxe et autres, 
qualifiés «d'organisation de la boucherie)) dans les considérants du 
décret. 

Ces abus n'en continueraient pas moins si le système devait durer, 
et ils ne cesseront que quand la boucherie ne sera plus organisée, c'est- 
à-dire, dans quelques jours, hélas ! quand il n'y aura plus de viande. 
Il est vrai que tout cela peut recommencer avec la viande salée et 
autres produits réquisitionnés. 

— Les allocations de 1 fr. 50 par jour aux gardes nationaux nécessi- 
teux, à titre d'indemnité, auront fourni une nouvelle expérience dans 
la pratique des secours publics. Pour éviter les abus qui n'ont pas tardé 
à surgir sur une grande échelle, un décret du 14 octobre a institué un 
conseil de contrôle chargé de la vérification des comptes de la garde 
nationale, établis en vertu du décret du 1^ septembre. 

Par un arrêté du 24 octobre, signé d'un membre du gouvernement, 
M. Jules Ferry, l'administration départementale se charge de donner 
du pain aux familles nécessiteuses des communes du département par 
voie de bons de pain visés par les maires et acceptés par les bou- 
langers. 

Un décret du 29 octobre porte que la France adopte les enfants des 
citoyens morts pour sa défense et pourvoit aux besoins de leurs veuves 
et de leurs familles qui réclameront le secours de l'État. 

—Un décret du 16 octobre donne aux déposants des caisses d'épargne 
la faculté de demander un nouveau remboursement de 50 francs. 

Un arrêté du ministre de l'intérieur du 19 octobre supprime la com- 
mission lie surveillance des sociétés de secours mutuels, qui pourront 
désormais s'établir sous la seule condition d'une déclaration préalable 
contenant leurs statuts, les noms de leurs adhérents et les jours et 



CHRONIQUE ÉCONOMfOUE. 255 

Iioures de leurs réunions publiques. — Un décret du {gouvernement 
du 27 abrojye l'arlicle 3 du décret du "26 mars 185:2, et dit que les pré- 
sidents de ces inslilulions seront élus par les sociétaires. 

Un décret du 21 octobre autorise une «Société d'assurances mutuelles, 
en cas de décès, entre les- gardes nationaux de la Seine. » 

Des demandes analojifues s'étant muUipliées, le ministère du com- 
merce s'est trouvé fort embarrassé pour Texamen de tous ces projets. 
La Commission provisoire du Conseil d'Etat consultée a émis l'avis 
qu'aucune de ces associations ne rentrait dans la caté(îorie des Sociétés 
d'assurances pour lesquelles la loi du 24 juillet 1867 exige l'autorisa- 
tion du Gouvernement. Il s'agit en effet d'opérations exceptionnelles et 
de courte durée. En conséquence, une note insérée au Journal officiel 
informe les organisateurs de ce genre de sociétés qu'ils n'ont pas à 
solliciter l'autorisation du Gouvernement, et qu'il leur suffit de se con- 
former aux prescriptions du droit commun, 

— Un décret du 14 octobre dispense ceux qui prendront des brevels 
d'invention de l'obligation du versement immédiat de la première an- 
nuité de la taxe. — Un décret du 25 août et un autre du 10 septembre 
relèvent de la déchéance les inventeurs qui n'ont pu acquitter les an- 
nuités de leurs brevets. 

Un décret du 10 novembre proroge de nouveau, à partir du 14 no- 
vembre, les délais relatifs aux effets de commerce et étend cette dis- 
position aux valeurs souscrites postérieurement à la loi et aux décrets 
récents concernant ces délais, à partir de la loi du 13 août. 

— Pour prévenir les difficultés que peut faire naître lemodeactuel de 
promulgation des lois et décrets, et délimiter d'une manière certaine 
l'époque où les actes législatifs sont obligatoires, un décret du 5 no- 
vembre établit que dorénavant la promulgation résultera de l'insertion 
di\i Journal officiel, et que néanmoins le Bulletin des Lois continuera à 
être publié. Le même décret stipule des délais pour la promulgation 
dans les départements. 

— Les ballons ont continué à sortir régulièrement et à emporter les 
lettres. La poste a établi des mandats de 300 francs, insérables dans 
ces lettres; et voilà que, depuis le 10 courant, l'rdministraiion des 
postes, sur l'intelligente initiative de M. Paul Lacoin (1), a organise un 



(1) Qui a étudié la question avec MM. Ch. Boissay et Cadloin. 



25G JOURNAL DKS ÉCONOMISTES. 

service de « dépêches-lettres » et de « dépêches-cartes » contenant des 
questions auxquelles il sera fait des réponses par oui et par non qui 
seront transmises par le moyen des reproductions de photo[;raphie 
microscopique confiées à des pi^jeons voya^jeurs revenant à Paris. 

Si notre blocus devait continuer, l'esprit d'invention ne nous ferait 
pas défaut : en ce moment il provoque des recherches et des essais 
nombreux pour le perfectionnement et la direction des ballons, et pour 
rinstallation de télégraphes aériens consistant en fils élevés par des bal- 
lons et soutenus par des tubes de tissus gommés gonflés par le gaz. 

— En face des lamentables destructions de toutes sortes nécessitées 
pour la défense, et pour lesquelles MM. les militaires ont procédé avec 
Tentrain qui les caractérise, enregistrons encore ce fait heureux qu'à 
partir du 12 octobre le chemin de fer établi sur la rue militaire, par 
ordre du gouvernement, a été ouvert à la circulation; il est exclusi- 
vement affecté aux transports qui intéressent la défense; mais, après 
la guerre, il continuera à rendre d'utiles services. 

— Nous ne pouvons mentionner aucun fait économique ou financier 
des départements et de l'étranger. Le Gouvernement lui-même ne sait 
rien, depuis le 24 octobre, de la Délégation de Tours. 

Paris, 14 novembre 1870. 

Joseph Garniep. 

P. S. Le Journal officiel du 15 publie une importante nouvelle datée 
de Tours du 11 novembre, annonçant un succès de l'armée de la Loire 
à Orléans, et l'arrivée d'un pigeon apportant 226 dépêches privées sur 
une photographie microscopique. 



Le Gérant: Paul 13RISS0T-THIYARS. 



r.Tvij^ '- lnif!rim»'vi(' \> Tarf.nt, rne Monsitnir-le-Prinro. 31. 



,H)11UNAL 



DES 



ÉCONOMISTES 



ETUDE 



SUR LA 



JUSTICE ET LES INÉGALITÉS SOCIALES 



Sommaire. — I. De la justice dans l'humanité. — II. Des iné^jalités sociales au point 
de vue de la justice. — III. Des inégalités sociales au point de vue économique de 
l'utilité. 

I 

DE LA JUSTICE DANS l'hUMANITÉ. 

Il y a dans TEvangile un mot profond, qui en contredit tout le reste 
et renferme la condamnation de toute la doctrine que l'Église en a 
tirée, c'est que la loi est faite pour Thomme, et non l'homme pour la 
loi (1). 

En effet, la justice, principe et idéal de toute loi, n'est point un ab- 
solu, une sorte d'entité incrée, antérieure et supérieure à l'homme, mais 
la création de l'intelligence humaine elle-même en quête de sa loi. 
C'est la formule toujours cherchée du droit et de ses équations mobiles 
entre les divers représentants de l'espèce humaine, ou, plus largement 
encore, entre tous les êtres vivants capables de sentir. Le désir, l'idée, 
le sentiment, la recherche de la justice, sont issus de l'expérience du 



(1) Voyez Math., xir ; Marc, ii, v. 27; Luc, vi; Jean, ix, v. 14. Com- 
parez Épîtrés de Paul aux Romains, ir, viii, ix, xiii ; du môme aux Gar- 
thag., II ; aux Phil., m ; aux Coloss., ii, à Timothée, i ; à Tite, i. 
3« SÉRIE, T. XX. — 15 décembre 1870. 17 



258 JOQRiNA!. DES ÉCONOMISTES. 

mal, de la souffrance et du besoin, de Ta varice de la nature, qui crée 
plus d'êtres qu'elle n'en peut faire vivre. L'homme a lentement compris 
que, condamné à souffrir, il ne devait souffrir qu'en une certaine me- 
sure proportionnelle à ses facultés, et que sa part de jouissances dans 
le monde devait être mesurée à sa valeur utile dans la collectivité 
sociale. L'idée de rémunération, de récompense du mérite ou de châti- 
ment du démérite, est venue comme une conséquence de ce principe, 
puisque, pour établir ces équations morales, il fallait déjà qu'une loi 
traditionnelle ou écrite existât, avec le sentiment de la justice, à défaut 
de sa formule rigoureuse. 

La justice, création de rintelli(]fence humaine, a donc pour but le 
bien. Futilité de Thumanité, considérée dans ses ^groupements collec- 
tifs : fcimilles, tribus, nations, races, espèces, et dans la série totale et 
continue de ses ^générations successives. Un individu ne peut être sacri- 
fié, en quelque mesure, à un autre, qu'en vue de l'utilité commune, ou 
du moins d'une utilité collective d'un degré quelconque, et l'utilité de 
chaque groupe inférieur ne peut être sacrifiée qu'à l'utilité d'un groupe 
plus large. Une génération quelconque ne peut être condamnée à souf- 
frir qu'en vue du bien d'un nombre quelconque de générations à venir, 
et d'autant plus que cette utilité doit se prolonger sur une plus longue 
suite de générations. Donc, point de sacrifices inutiles de l'homme à 
l'homme, de l'homme à la femme, des parents aux enfants, des grands 
aux petits, et réciproquement. Le luxe que l'humanité doit avant tout 
s'interdire est celui de la souffrance, d'où naît parfois, il est vrai, par 
compensation, cette sorte de satisfaction morale, instinctive, irraison- 
née et parfois déraisonnable, que l'on éprouve à voir souffrir avec cou- 
rage, et d'où naît l'attrait qu'ont pour nous les douleurs feintes dans nos 
œuvres d'art. 

La formule de la justice n'est donc point identique à celle de l'intérêt 
individuel considéré isolément chez chaque membre de fhumanité; elle 
peut, au contraire, exiger le sacrifice de cet intérêt, mais seulement 
dans la mesure nécessaire, ou au moins utile, déterminée par quelque 
intérêt collectif plus étendu. 

Si cette manière de considérer la justice est parfois et môme souvent 
conforme aux formules de notre droit écrit, à nos coutumes juridiques, 
établies par un long usage et une longue expérience traditionnelle, elle 
leur est aussi souvent opposée. Elle est opposée surtout aux principes 
sur lesquels ont été fondées jusqu'ici nos institutions politiques et ci- 
viles, et contredit en presque tous points notre vieille morale, dérivée 
de principes contraires, presque toujours appuyés sur des croyances ou 



ÉTUDIi; SUR LA JUSTICE ET LES INÉGALITÉS SOCIALES. 259 
(io{ymes lhéolo|;iqucs à priori, ou sui' des préceptes absolus, sans autre 
fumlemcnt que l'ol)éissance i> l'autorité abusive qui les a dictés. 

Même nos philosophes, nos moralistes, nos écrivains rationalistes, 
ont été dupes sur ce point de leur propre conscience, encore à demi 
émancipée de sentiments relig^ieux devenus traditionnels et héréditaires 
dans la race, par le fait même de leur Ion[jue transmission généalog-ique. 
C'est ainsi que, pour Rousseau, pour Proudhon, pour presque tous nos 
réformateurs et utopistes sociaux, la justice est restée un absolu, un 
dof;me à priori, un quelque chose de révélé, d'indiscutable, et ils on 
été conduits, par de fausses notions sur la nature de l'homme, sur son 
orij^ine et sur la loi de ses développements 'à travers les âges, à con- 
fondre l'équité avec l'é^ifalilé des droits et des devoirs, déduite d'une 
ég^alité ou prétendue équivalence de nature entre tous les représentants 
de l'espèce humaine. 

La vérité scientifique évidente, indiscutable, c'est au contraire que 
l'espèce humaine est, de toutes les espèces vivantes, celle qui présente 
les races, les variétés ethniques ou individuelles les plus nombreuses, 
les plus tranchées, les plus inég^ales ; que par certains de ses représen- 
tants, même actuels, sans parler des variétés éteintes, elle confine aux 
brutes, descend même moralement et intellectuellement au-dessous de 
quelques-unes d'entre elles, tandis que par ses termes supérieurs elle 
dépasse de si loin le niveau de l'organisation animale, qu'elle paraît ne 
plus lui appartenir. 

Le dogme de l'égalité des droits est en contradiction avec ce fait 
primordial ; car , si tous les représentants de la race humaine 
avaient des droits égaux, le principe de la justice distributive exi- 
gerait qu'on admît à la participation de ces droits presque toute 
l'animalité, ce qui est, non pas seulement impraticable, contraire à 
l'iltilité et à la justice, mais absolument impossible. 

Si le dogme de l'égalité proclamé par Rousseau et son école, s'inspi- 
rant de la tradition chrétienne, est faux, la doctrine de l'équivalence 
que lui a substituée Proudhon, n'est pas plus juste. Car si le premier 
manœuvre venu est équivalent à un Newton, à un Galilée, à un Lavoi- 
sier , si les services des uns sont de môme valeur que ceux de l'autre, 
s'ils ont des droits égaux aux jouissances de la vie, alors le bœuf et le 
mouton, qui ne font que fournir à l'humanité une certaine quantité de 
subsistance, sont équivalents pour elle au manœuvre qui échange son 
travail contre leur chair, et l'huître elle-même a un droit de vivre que 
nous violons en l'arrachant à son rocher, où elle jouit de l'existence sans 
rien devoir à personne. Un individu est si peu équivalent à un autre in- 



260 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

dividu humain, même de race identique, (^ue Texistence de certains 
hommes importe plus à l'humanité que celle de nations entières. Ua 
Newton ou un Galilée a rendu plus de services à l'espèce humaine que 
l'Espagne; car Colomb, sa seule gloire, ne lui appartient pas et aurait 
trouvé peut-être près des princes italiens ou français un appui plus 
efficace qu'auprès des souverains d'Aragon et de Gaslillc. Les .Arabes 
ont plus fait pour le bonheur du monde, en conservant une étincelle de 
la civilisation gréco-romaine, du vi*^ au xii^ siècle, que durant le même 
temps toutes les bandes barbares christianisées, qui n'ont su que 
l'éteindre sous la domination oppressive de la féodalité du moyen âge. 
Les Hindous et les Chinois équivalent seuls à toutes les nations de 
l'Asie, et il importerait peu, au fond, que toutes les races humaines se 
fussent éteintes ou n'eussent jamais existé, pourvu que les deux variétés 
qui ont donné naissance aux deux races Arya et Siniques eussent 
survécu à la destruction totale du reste de la famille humaine, qui 
en serait arrivée peut-être ausssi vite au même point de son évolution 
intellectuelle et morale. Si ces variétés ont subsisté, c'est donc seulement 
pour elles-mêmes et à leur profit. Elles ont durant ce temps joui en 
certaine mesure du bien de l'existence et participé aux maux équivalents 
qui en résultent, augmentant la quantité de vie humaine totale à la sur- 
face du globe, mais sans pouvoir réclamer. l'égalité du droit avec les 
races supérieures, plus actives et mieux douées, qui, seules, ont influé 
plus ou moins puissamment sur le progrès humain en général. 

De sorte que, si quelque conflit venait à s'élever entre deux races iné- 
gales, et que l'une dût nécessairement supplanter l'autre, la justice 
distributive exigerait que la plus utile aux destinées de l'espèce l'em- 
portât sur l'autre. De même si deux individus de même race ne peuvent 
coexister, et que l'un doive être nécessairement sacrifié à l'autre, celui 
qui serait apte à rendre les plus grands services à l'espèce devrait être 
épargné, protégé, préféré, au détriment de son rival moins bien doué, 
dont le droit à vivre disparaît devant un droit supérieur. 

Si ces principes semblent simples en thèse générale et abstraite, on ne 
peut se dissimuler que dans la pratique ils ne présentent des difficultés 
inextricables. Bien des cas pourraient se pr.ésenter où leur application 
révolterait notre conscience héréditaire, accoutumée à juger du droit et 
du juste d'après des principes traditionnels tout différents. Bien plus, 
une telle formule de la justice restera à jamais un idéal irréalisable 
dont nous pourrons nous approcher sans cesse sans jamais l'atteindre. 

Ce que les juges doivent avoir en vue dans de pareils jugements, c'est 
l'avenir plus que le passé, et l'avenir reste à jamais inconnu à l'homme, 



ÉTUDE SUR LA JUSTICR ET LES INtîGALlTftS SOniALE?. 2fît 

qui ne le prévoit qu'à l'aide de probabilités souvent décevantes. Ainsi, 
rien n'est plus aisé que de peser les services qu'une nation ou un homme 
a déjà rendus à Tespèce; humaine; mais qui peut dire ceux que l'un 
ou l'autre peut lui rendre encore? Si les Hindous et les Chinois ont 
beaucoup fait durant deux mille années environ, depuis un laps de 
temps presque é[yal ils semblent s'arrêter, s'allanguir, comme s'ils 
avaient donné tout ce que leur nature pouvait produire d'activité pro- 
f;ressive. Au contraire, cesTartares, leurs voisins, qui n'ont rien fourni 
à la fortune acquise de l'espèce, ne peuvent-ils un jour aussi lui ap- 
porter leur continssent? Newton, après avoir fait ses immortelles dé- 
couvertes, a traduit et commenté l'Apocalypse en sectaire fanatique; 
Lavoisier, au contraire, s'il n'était monté à l'éhafaud, n'aurait-il pas 
complété, mieux que ses disciples, cette science chimique dont il est le 
père ? En somme, un jeune germe ne vaut-il pas toujours mieux qu'un 
vieux tronc, un manœuvre valide et fort qu'une grande intelligence qui 
s'éteint, un jeune peupJe plein d'avenir qu'une vieille nation en déca- 
dence, un chien vivant qu'un cheval mort ? 

Cependant, s'il semble y avoir un grand intérêt pour l'humanité à 
préparer l'avenir, en protégeant le droit virtuel de l'enfance des indi- 
vidus ou des nations, et le mérite probable 'qui lui promet des services 
futurs; n'y a-t-il pas un intérêt plus grand encore à récompenser jus- 
tement les services rendus, le mérite passé, certain, les droits acquis 
des grandes nations et des grandes individualités déjà produites et même 
caduques, ne serait-ce que pour susciter plus vivement par l'émulation 
les ambitions généreuses des jeunes nations et des individualités nais- 
santes ? On saisit donc ici le passage délicat de la justice ou équité pu- 
rement utilitaire à la justice distributive, à l'équité morale et rémuné- 
ratrice qui n'en est qu'une forme spéciale. 

Il faut bien reconnaître que ce principe de justice rémunératrice a 
été dans le passé la source la plus féconde des grandes actions, des 
grands dévouements ; qu'il a été l'éperon intérieur qui a suscité les 
grandes individualités, poussé à leur évolution, hâté leur développe- 
ment par l'appât de récompenses légitimes, et fait, par le moyen des 
grandes individualités, les grandes nations elles-mêmes. La crainte des 
châtiments, l'espoir des récompenses, a été jusqu'ici, il faut l'avouer, 
toute la sanction de la morale et en quelque sorte la justice même. 
L'amour désintéressé du bien, l'amour de l'humanité, de la collectivité, 
sans retour égoïste sur soi, n'a guère été qu'une généreuse utopie, une 
théorie, une idée sans force pour entraîner les volontés et leur fournir ces 
puissants motifs déterminants sans lesquels aucune action ne se produit. 



262 JOURNAL DES F^CONOMISTES. 

L'ambition du pouvoir, l'aUrait (le la }];"loiri;, de la renommée, celui 
de la fortune, ont produit toutes les grandes inventions, toutes les réso- 
lutions héroïques, et ont soutenu ces lonf^ups persévérances qui, à tra- 
vers mille dangers, mille obstacles, atteif^nent leur but et conduisent 
Colomb aux Antilles, Vasco de Gama aux Indes, Galilée devant l'Inqui- 
sition, Newton ou Laplace à travers le dédale mystérieux du système du 
monde. 

Aux récompenses que l'humanité peut donner, qu'elle doit don- 
ner, mais qu'elle dispense si aveuglément, si injustement, la plupart 
du temps, les relig^ions ont voulu substituer des gloires, des jouissances 
extra-mondaines; à l'immortalité de la gloire d'un nom, Féternité de la 
personne dans un séjour de délices oii régnerait une justice aussi clair- 
voyante qu'incorruptible. Ces magiques espérances, quelle qu'en puisse 
être l'irréalité, n'ont pas été sans effet sur les destinées humaines et 
sans fruit pour l'espèce entière. Mais, quiconque veut avant tout la jus- 
tice nepeutacceptersapart de complicité dans ces promesses de nos vieux 
dogmes théologiques, et consentir à ce que le génie, la vertu, l'héroïsme, 
le dévouement, soient leurrés plus longtemps de ces espérances impro- 
bables et improuvables, sinon irréelles et impossibles, et doit vouloir 
que la justice distributive et rémunératrice règne en ce monde, sans 
préjudice de ce qui peut arriver dans un autre. 

L'injustice, d'ailleurs, une fois commise, est irréparable. Ce qu'un 
être vivant a souffert injustement et inutilement ne se compense pas. 
Une éternité de bonheur ne peut payer une larme répandue sans néces- 
sité parla plus infime des créatures. C'est une dette que rien n'éteint; 
car ce bonheur, qui doit en être la rétribution, pourrait toujours, puis- 
qu'il était possible, lui avoir été donné gratuitement, sans avoir été 
gagné par une douleur inutile. Toute douleur inutile dans le monde est 
une négation de la justice et un témoignage contre le juge qui l'a infli- 
gée, si ce juge est omniscient et tout-puissant. 

L'humanité aujourd'hui ne saurait donc plus se satisfaire de ces pro- 
messes extra-mondaines. Ce qu'il lui faut, c'est une justice prochaine, 
immédiate, présente; une sanction réelle, visible, tangible de sa loi 
morale, et une loi morale qui ne lui inflige que les privations nécessaires, 
que les règles utiles, que les souffrances inévitables, et lui distribue la 
jouissance proportionnellement au droit, c'est-à-dire au mérite de cha- 
cun de ses membres individuellement et autant que possible à chaque 
instant donné, de sorte que tout mérite acquis porte avec soi sa récom- 
pense. 

Nous venons de voir que la formule de la justice est identique de 



r.TUDE SUR LA JUSTICK ET LES INP^GALÎTI-S SOCIALES. 2fi3 

loutos façons avec celle de rulililé {générale, que toiilce (jiii est utile est 
juste, qu'il n'y a de juste que ce qui est utile et que toute la science du 
moraliste, comme celle du jurisconsulte, consiste à déterminer Futilité 
d'un acte, d'un fait,fd'une loi, pour en déterminer par cela môme la 
justice. Il nous sera facile, d'après ces principes, d'établir, au point de 
vue de la justice comme de Tulilité, la théorie des inégalités sociales. 

II 

DES INÉGALITÉS SOCIALES AU POINT DE VUE DE LA JUSTICE. 

Tous les représentants de l'espèce humaine actuellement vivante 
sont, non-seulement différents, mais inégaux. Ils diffèrent d'aspect, de 
visage, détaille, de forme, de force physique, de moralité, d'intelli- 
gence, d'aptitudes spéciales. Ils sont sains et valides ou souffreteux, 
infirmes, malingres, à tous degrés. Leurs instincts héréditaires, leurs 
sentiments, la forme de leur conscience varient avec les ramifications 
enchevêtrées de leur arbre généalogique, mille et mille fois bifurqué. 
Cette inégalité héréditaire varie encore ea sens divers sous l'influence 
de l'éducation, des milieux, des circonstances, des temps, etc. Il res- 
sort de tout cela, pour chacun, un caractère individuel, comme une 
physionomie propre, et des prédispositions à agir de telle ou telle 
façon, à remplir telle ou telle fonction ou profession dans la collecti- 
vité dont ils font partie. 

Il résulte de ce point de départ que les individus liés entre eux par 
la consanguinité ont généralement entre eux une ressemblance plus 
ou moins approchée, mais à chaque génération altérée et souvent dé- 
truite par le croisement avec une famille dont l'innéité est différente. 
Pourtant, ces croisements incessants entre familles voisines, vivant 
dans un même lieu, exposées aux influences d'un même climat, d'une 
même collectivité sociale et des mêmes lois, écrites ou traditionnelles, 
ont pour effet d'amener ce certain degré de ressemblance dans la phy- 
sionomie et le caractère qui constitue une nation, ou, mieux encore, 
une race. De là, des races très-diverses et très-inégales de caractère et 
de physionomie, d'intelligence et de moralité, d'activité progressive ou 
d'inertie coutumière. L'ensemble de ces races, entre lesquelles cer- 
tains naturalistes trouvent des différences d'ordre spécifique, constitue 
aujourd'hui l'humanité. 

Cette subdivision de l'humanité en races inégales présentant des 
degrés très-divers de développement, semble avoir existé de tous 
temps. On retrouve nos types aujourd'hui vivants sur les plus anciens 



2r,1 JOURNAL DES P.CONOMISTES. 

monuments de l'Ef^ypte et les documents archéo-anlhropologiques, les 
restes fossilisés de l'humanité primitive établissent que, dans les limites 
mêmes de l'Europe, ont existé ou se sont succédé dès les temps les 
plus reculés des races très-différentes, soit entre elles, soit des races 
qui y vivent aujourd'hui sur le même sol, mais en de tout autres con- 
ditions sociales. 

Un autre fait à constater, c'est que plus une race s'élève, se perfec- 
tionne dans sa totalité, dans son type moyen, plus aussi elle présente 
de variations, différences et inégalités entre ses membres vivants à la 
même époque et dans le même milieu. En un mot, en progressant, elle 
s'individualise et perd de plus en plus l'uniformité des races ou es- 
pèces animales. 

La conclusion logique à tirer d'une étude consciencieuse de ces faits, 
dans leur détail et leur ensemble, c'est que l'humanité est le produit 
de variations, différences et inégalités ethniques, elles-mêmes pro- 
duites par une série plus ou moins longue de variations, différences et 
inégalités individuelles, accumulées successivement et héréditairement 
dans un certain nombre de familles reliées en commun par les liens de 
la consanguinité à quelques couples souches, dérivés de quelque race 
inférieure détruite. En un mot, il nous faut partir ici de la conclusion 
que nous avons déjà formulée autre part (1) : « L'homme physique et 
mental, produit des variations successives d'espèces animales anté- 
rieures, est le résultat d'inégalités individuelles, ethniques et spéci- 
fiques, qui peu à peu l'ont constitué comme espèce, race ou individu. 
.... Tout progrès ultérieurement accompli par l'espèce ou la race est 
également dû à des inégalités primitivement individuelles, puis so- 
ciales, puis ethniques, qui, de degré en degré, ont sans cesse contribué 
à élever le niveau supérieur de l'humanité. Le premier bimane 
anthropoïde qui accusa quelques caractères exclusivement humains, 
acquit par là quelques supériorités sur ses congénères et transmit 
cette supériorité à plusieurs de ses descendants, sinon à tous. Ces indi- 
vidus, avantagés par le fait fatal de leur naissance, transmirent leurs 
avantages à une postérité de plus en plus nombreuse, parmi laquelle 
certains individus progressèrent encore, élargissant de plus en plus les 
différences et inégalités qui séparaient leur premier ancêtre de ses con- 
génères. 

(I) Origine de Vhomme et des sociétés , par M™c Clémence Royer. 
1 vol. in-8o, 1870. Paris, Guiliaumin et Masson. Gh. XIIL Des inégalités 
sociales, p. 540 et suiv. 



ETUDE SUR LA JUSTICE ET LES INr.GALlTÊS SOCIALES. 26.1 

« Quand les individus supérieurs, avanta[yés par leur supériorilf^, 
dcnieurèrcut. au milieu de leurs congénères, ils curent une tendance 
fatale, mais utile ù les dominer, h les supplanter, à les exterminer 
dans la suite des f|éncrations, par le seul fait de la concurrence vitale. 
Au contraire, lorsque, sous Tempire des mœurs patriarcales, chacun 
de ces individus supérieurs forma la tête d'une souche distincte, d'une 
tribu séparée où les frères épousèrent leurs sœurs ou cousines, et que 
ces familles en progrès s'unirent pour former un groupe social distinct, 
séparé de sa souche restée immobile, ce groupe put être un moment 
composé d'individus à peu près égaux entre eux. Mais il se distingua 
de plus en plus des autres groupes par des caractères évidents de supé- 
riorité ethnique; car il dut à sa séparation d'avec ses congénères de 
fixer définitivement chez ses descendants l'héritage de ses supériorités 
acquises, soit dans l'ordre physique, soit dans l'ordre moral ou intel- 
lectuel. Et si cette race en progrès subit plus tard quelques mélanges 
avec sa souche, il résulta du croisement d'individus inégaux une série 
plus complète encore d'inégalités individuelles et de variations nou- 
velles, les unes rétrogressives, les autres progressives, qui, dans le 
groupe total élargirent de plus en plus les limites extrêmes de ces dif- 
férences et inégalités. 

(( L'action sélective, agissant de nouveau sur ces individus inégaux 
dans le même groupe , tendit plus ou moins à faire disparaître les 
races et les individus restés en retard dan-s le développement de leurs 
facultés, soit générales, soit spéciales. S'il en résulta, pour un moment 
du moins, une homogénéité plus grande parmi les représentants de la 
même race, cette homogénéité ethnique, provenant de la disparition des 
individus inférieurs, restés analogues aux représentants des autres 
races endormies sans variations sensibles dans leur immobilité spéci- 
fique, rendit plus apparente et plus réelle la disparité des races elles- 
mêmes et tendit à affaiblir, entre ces variétés diverses, ce naturel 
sentiment qui force les individus de même type à se mélanger, à 
s'unir, à se reconnaître des droits et des devoirs égaux dans la vie. » 
« L'apparition même de l'homme sur la terre et ses premiers déve- 
loppements, se trouvent donc en corrélation avec des inégalités indivi- 
duelles et ethniques, inégalités qui n'ont jamais cessé d'exister, de se 
produire et de devenir de plus en plus profondes. De sorte qu'aujourd'hui 
une partie de l'espèce humaine est encore restée, à fort peu de chose 
près, ce qu'elle était lors de la fixation définitive de ses caractères 
physiques; tandis que, de degré en degré, se sont élevés autour de ces 
branches primitives, immobiles et en quelque sorte atrophiées , une 



2nr. JOURNAL DES P.CONOMISTES. 

multilude de rameaux différenls et diverg^ents, au-dessus desquels une 
race unique s'élance, comme une cime destinée à couvrir de son ombre, 
sinon à étouffer complètement, toutes les branches inférieures, an- 
ciennes ou nouvelles, ses rivales trop inég^ales. 

« C'est-à-dire que des Mincopies des îles Audaman, des Mories de la 
Nouvelle-Zélande, des Tasraaniens, de Van Diemen, des Hottenlots et 
Bochismens du Sud de l'Afrique, des habitants de la Terre-de-Feu ou 
des Esquimaux, au premier bimane anthropoïde qui eut trente-deux 
dents et trente-deux vertèbres, marcha debout sur ses deux pieds et ne 
grimpa que par occasion aux arbres, il y a une distance infiniment moins 
grande que de ces hordes infimes à nos peuples européens. On peut même 
dire sans crainte, qu'au point de vue intellectuel, un Mincopie, un Bos- 
chismen, un Papou ou même un Lapon est plus proche parent, non-seu- 
lement du singe, mais du kangouroo, que d'un Descartes, d'un Newton, 
d'un Gœtheoud'un Lavoisier. Car, si par l'organisation physique, il a le 
même squelette et les mêmes muscles que ces puissants et récents 
génies de l'humanité, par son organisation mentale, où Tintelligence 
sommeille encore , complètement dominée par l'instinct héréditaire; 
il est à peine égal et peut être inférieur à certains de nos animaux 
domestiques dont nous avons transformé les aptitudes par l'édu- 
cation. 

a Si donc la supériorité mentale de certaines variétés humaines sur 
la brute semble nous autoriser à faire, pour l'homme, une classe dis- 
tincte du règne humain, la difficulté serait d'en tracer les limites infé- 
rieures ; car on ne pourrait y admettre toute Thumanité physique, sans 
être amené à y donner une place, qui ne serait pas la dernière au 
point de vue moral, au chien, au cheval, à beaucoup d'oiseaux et à nos 
intelligentes et sociales sœurs du monde des insectes, les hyménop- 
tères )) (1). 

« Personne, du reste, pas même Rousseau, n'a songé à nier Texis- 
tence, dans l'humanité, d'inégalités individuelles ou ethniques, soit 
physiques, soit morales; mais ce que Rousseau a nié, c'est Futilité de 
ces inégalités : ce qui a toujours échappé au coup d'œil, souvent en- 
travé de préjugés systématiques ou de passions personnelles, de nos 
philosophes, moralistes ou politiques, ce sont les mille liens divers, 
nécessaires et étroits, qui unissent ces inégalités naturelles, c'est-à-dire 
innées et originelles, aux inégalités sociales instituées et garanties par 
la loi. 

(i)Loc. cit., p. 542 à 543. 



l'TIIDK SUR LA JUSTICE ET LFS INl'GAMTl'lS SOCIALES. 2fi7 

(( A la (loclriiic de rc[;alilé absolue, insoiilcnahlc, c'est on vain que 
Proudhoii a voulu substituer la doctrine de réquivalcnce. Si les services 
d'un Papou, dans riiumanité, équivalent à ceux d'un Aristole ou d'un 
Newton, alors nous n'avons plus aucun droit d'affirmer la supériorité 
de la race bumaine sur la brute, dont elle ne diffère que par de plus 
hautes facultés. Alors, un insecte copropha(^e, une hideuse méduse, 
un infusoire microscopique équivalent dans l'économie du monde à un 
Proudbon lui-même; il a droit aux mômes jouissances, aux mêmes 
libertés ; nous attentons au droit équivalent du mouton ou du bœuf 
que nous conduisons à l'abattoir, et péchons contre la justice en rédui- 
sant en servitude le chien ou le cheval. Car si, dans l'humanité, l'être 
supérieur en facultés n'a qu'un droit de vie é^al à son représentant le 
plus infime, l'humanité elle-même n'a plus aucune raison de prétendre 
à la domination du globe qu'elle s'est soumis. Elle doit en partager le 
sol également avec toutes les espèces animales, leur donner du moins 
dans ses produits une part égale à leurs besoins et se réduire elle- 
même à la portion congrue de nourriture, d'espace et de soleil, pour 
ne pas empiéter sur le droit équivalent des autres vies qui ont de plus 
qu'elle sur ce sol le droit des préoccupants. 

« Au fond, il n'est point d'inégalité de droit qui ne puisse trouver 
sa raison dans une inégalité de fait ; point d'inégalité sociale qui ne 
doive avoir et n'ait, à l'origine, son point de départ dans une inégalité 
naturelle. Telle est la loi que nous osons formuler. 

« Corrélativement, toute inégalité naturelle qui se produit chez des 
individus, ou s'affirme et se perpétue dans une race, doit avoir pour 
conséquence une inégalité sociale correspondante, surtout lorsque son 
apparition et sa fixation dans la race répondent à un besoin social, à 
une utilité ethnique plus ou moins durables. 

« En un mot, l'équité n'est point l'égalité, mais la proportionnalité 
du droit. La justice consiste en ce que, dans l'humanité, chaque ser- 
vice rendu soit récompensé proportionnellement à sa valeur utile. 

« Seulement, reconnaissons bien vite que toute inégalité sociale, 
constituée et garantie par les lois, ou seulement établie par la coutume 
et la possession héréditaire, a une tendance à survivre aux inégalités 
naturelles qui ont motivé son établissement, conséquemment à dévier 
du but utile qu'elle avait à son origine, quand elle était la récompense 
d'un service rendu ou la reconnaissance d'une supériorité de nature, 
et à devenir dès lors nuisible autant qu'injuste en empêchant de se 
produire d'autres inégalités ou supériorités nouvelles, qui, à leur tour, 
réclament une part de vie proportionnelle à leurs facultés. C'est alors, 



268 JOariNAL DES ECONOMISTES. 

du reste, que, par la résultante des forces en lutte, ces inéi^alités so- 
ciales, qui, contre le droit et l'équité, prétendent se survivre à elles- 
mêmes, sont bientôt supprimées par Texcèset l'évidence de leurs abus 
et remplacées par d'autres inégalités, correspondant à des besoins 
sociaux actuels, à des utilités vivantes, à de nouveaux droits acquis et 
reconnus » (4). 

Supposons un instant qu'cà l'époque des premiers développements de 
l'humanité, un Rousseau précoce, proclamant le dog^me de l'éf^alité de 
tous ses membres, ou un Proudhon hâtif les persuadant de leur équi- 
valence, se fussent opposés à ce que le chasseur le plus hardi ait une 
plus grande part dans le produit de sa chasse que le plus timide, que 
le gfuerrier le plus coura^i^eux fût choisi pour chef de la tribu, que l'es- 
prit le plus judicieux fût pris pour jug^e des conflits, que l'artisan le 
plus habile restât maître exclusif des armes ou des outils qu'il avait 
inventés, que le premier agriculteur fût reconnu propriétaire du champ 
qu'il avait ensemencé, ei que tous transmissent ainsi à leurs enfants, 
héritiers de leur prédisposition à une supériorité quelconque, le plus 
petit avantage sur les autres membres de la collectivité; admettons 
que ce dogme égalitaire , bientôt devenu habitude d'esprit , croyance 
religieuse, et enfin instinct héréditaire de la race, se fût transmis de 
génération en génération; cette tribu, au lieu de progresser, eût été 
dès lors enchaînée dans une immobilité absolue, et n'eût jamais pu 
donner naissance à une race quelque peu supérieure et capable de 
nouveaux progrès. Car les individus progressifs, ne recevant aucun 
avantage de leur supériorité dans la concurrence vitale, n'eussent pas 
fait souche; leur race se fût perdue au milieu de la postérité nom- 
breuse des autres individus inférieurs; chacune des variations heu- 
reuses qui aurait pu se produire fût restée purement individuelle sans 
aucun avantage définitif pour l'espèce. Nul doute que ce sentiment 
animal de l'égalité ne soit ce qui a retardé et retarde encore l'évolu- 
tion de beaucoup de races sauvages chez lesquelles il règne très-puis- 
samment, et qu'on ne voit évoluer que lorsqu'elles en triomphent, et 
arrivent à comprendre le besoin d'une organisation hiérarchique. 

Rien de plus instructif à cet égard que ce qui se passe depuis plu- 
sieurs siècles dans l'intérieur de l'Afrique, non chez les nègres, mais 
chez les Gafres qui paraissent leur être très-supérieurs, ainsi qu'à 
leurs voisins du Sud, les Hottentots, chez lesquels règne cette parfaite 
égalité qui fut l'idéal de Rousseau et de son disciple Proudhon. 

(1) Loc, cit., p. 543 à 546. 



KTUDE sur la justice et les inégalités sociales. 269 

Pendant longtemps on ne sut comment expliquer les contradictions des 
voya[yeurs qui avaient visité ces peuples. Où Tun avait trouvé un grand 
État, d'autres, quelques dizaines d'années plus tard, ne trouvaient que 
de rares tribus errantes, divisées et décimées par la [juerre. Récipro- 
quement ceux-ci constataient l'existence de nations presque policées 
aux mêmes lieux où leurs prédécesseurs n'avaient trouvé que des sau- 
va^yes incultes. On a trouvé la clef du problème : c'est que, parmi ces 
tribus, s'il vient ù naître une individualité puissante, un homme hors 
li(|ne qui soit élu chef de saborde, il ne tarde pas à s'imposer aussi, 
par ruse, habileté, justice ou force, comme chef des hordes voisines, 
et ainsi de proche en proche; de sorte qu'avant sa mort ce Charlemagne 
africain a constitué un empire. Plusieurs de ces conquérants, grâce à 
leur initiative individuelle, ou grâce aux.enseignements reçus de quel- 
ques missionnaires, dont ils ne paraissaient agréer les croyances reli- 
gieuses que pour leur emprunter des enseignements pratiques plus 
immédiatement utiles, en quelques années ont établi des civilisations, 
avec des institutions, des lois, réformé les mœurs, détruit le canniba- 
lisme, élevé des troupeaux, propagé l'agriculture et d'autres arts utiles, 
formé un Etat enfln, comme un Théodoric, un Clovis, un Charlemagne 
fondaient une nation en s'éclairant des lumières des Romains vaincus, 
ou des évêques chrétiens. 

Mais, comme à la mort de nos conquérants barbares, leurs empires 
s'écroulaient dans les divisions, la mort des conquérants cafres amène 
celle des nations fondées par eux. Les tribus réunies un moment sous 
leur autorité se divisent, et, de nouveau en proie à de perpétuelles 
guerres, retombent dans leur barbarie. 

C'est que l'action d'un seul individu, quel que soit son génie, ne 
suffit pas pour transformer une race. L'hérédité même du pouvoir ne 
sauve pas la nation fondée et policée par le chef d'une dynastie. Si 
l'hérédité des facultés est une loi vraie, en général et à longues pé- 
riodes, elle est sujette à des exceptions ; elle saute parfois plusieurs 
générations. 

La transmission héréditaire des facultés intellectuelles semble même 
assujettie à une loi de croisement ou d'alternance sexuelle, qui fait que 
ce sont les filles qui héritent du caractère moral et des aptitudes du 
père et le transmettent à leurs fils; tandis que, réciproquement, l'in- 
telligence et le caractère des mères revivent dans leurs fils et leurs pe- 
tites filles. Si l'Egypte antique a joui d'un si long repos et fait de si 
rapides progrès qu'elle a dépassé tous les peuples connus dans la voie 
de la civilisation, c'est peut-être que, d'après la loi de ses dynasties 



270 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

héréditaires, de ses castes fermées, les frères épousant leurs sœurs, il 
y avait chez toutes ces familles dominantes, ou castes professionnelles, 
une accumulation héréditaire des facultés qui les, avaient ori(|inaire- 
ment fait élever au pouvoir, ou leur avait fait attribuer telle ou telle 
profession. Aujourd'hui, nous qualifions ces unions d'incestueuses, et 
nous ne comprenons plus rien à cette hérédité des fonctions, qui, en 
effet, transmises du père au fils à chaque {génération, tombent fatale- 
ment d'épée en quenouille, les instincts et les aptitudes du fils repro- 
duisant les aptitudes et les instincts tout différents de la mère et de ses 
ancêtres. 

Ce simple fait, cette loi qu'un nombre considérable de médecins ont 
déjà constatée dans sa généralité, jette beaucoup de jour sur ce sys- 
tème des castes qui a si longtemps régné dans tout l'Orient, et seul 
constitué définitivement notre belle et intelligente race Aryenne. En 
effet, c'est uniquement sur la fidélité des femmes à leur caste, à leur 
sang, qu'elles ont reposé. Jamais les croisements, le métissage du mâle 
Aryen, Persan, Gaulois, avec des femmes de castes ou races infé- 
rieures, n'a été empêché; seulement, l'enfant issu de ces unions suivait 
la caste de sa mère, contrairement à nos lois qui, trop fidèles imitatrices 
des institutions romaines, donnent aux enfants la famille, le nom, la 
race et la nationalité du père^ et enfin ses titres et souvent ses fonc- 
tions. On conçoit donc comment, en Orient, les castes supérieures pou- 
vaient conserver la pureté de leur race et l'héritage , inaltéré durant 
des siècles de siècles, des mêmes instincts et des mêmes aptitudes, qui, 
s'accumulant progressivement, sans aucune altération provenant du 
mélange d'instincts et d'aptitudes différentes, devaient ainsi, il est vrai, 
arriver rapidement à ce terme oii l'instinct, devenant excessif par son 
accumulation même, change des vertus en vices qui n'en sont que l'ex- 
trême opposé , et tend à devenir une cause de décadence et d'infério- 
rité, au lieu d'une condition de supériorité et de progrès. 

Au contraire, avec la liberté illimitée des unions, devenue de droit 
commun chez nos races aryennes modernes , depuis les luttes victo- 
rieuses des plébéiens romains contre le palriciat, devait se manifester 
cette variabilité excessive des aptitudes et des instincts, comme de la 
physionomie, que nous observons dans nos générations successives, et 
cette sorte d'affolement de la race qui, la diversifiant à l'infini , arrive 
aujourd'hui à ce point qu'on ne peut trouver deux intelligences qui 
s'accordent sur tous points, deux caractères qui sympathisent complè- 
tement, deux organisations morales, deux consciences dont tous les 
sentiments innés, tous les jugements spontanés soient communs. A la 



ÉTUDR SUR LA JUSTICE ET LES INÉGALITÉS SOCIALES. 271 

fois force et faiblesse, richesse et pauvreté de nos races modernes, cette 
variabililé illimitée , ce défaut absolu de traditions liéréditaires, ce 
manque d'unité et d'union, cet éf^rèneinent individuel de la collectivité 
sociale, rend impossible le retour ou la conservation des institutions 
passées, mais en même temps s'oppose à l'établissement d'institutions 
nouvelles, stables. L'individualisme outré; qui a brisé les traditions an- 
ciennes, met obstacle à la formation de traditions nouvelles , et jette 
chaque nation dans une instabilité fatale et toujours mouvante qui 
froisse à chaque instant les uns contre les autres les individus et leurs 
intérêts. 

Delà cette ég-ali té apparente de l'intelligence et des aptitudes, qui 
n'est que le résultat d'une variabilité extrême présentant tous les de- 
grés, toutes les nuances, toutes les combinaisons possibles entre les 
extrêmes les plus dissemblables. De là ce défaut d'originalité , malgré 
un si grand excès d'individualité. De là , encore , cet abaissement du 
^goût, des instincts, des sentiments des anciennes classes privilégiées à 
travers lesquelles, depuis plusieurs siècles, coule bien du sang plé- 
béien, et non toujours du meilleur; de là aussi cette éclosion corréla- 
tivement rapide de l'intelligence et de la moralité des classes populaires, 
d'année en année plus mélangées des débris des anciennes castes , 
et poussées en avant par leur accession à des droits jusqu'alors ré- 
servés aux classes supérieures , et dont la jouissance a précédé pour 
elles le moment oii elles seront complètement aptes à en jouir avec 
intelligence. 

En tout cela, faudrait-il trouver une raison de revenir à l'institution 
condamnée des anciennes castes fermées, aux monopoles, aux privilèges, 
à l'inégalité civile et politique décrétée par la loi écrite, aussi aveugle 
souvent que la loi fatale du hasard lui-même? Nullement. Les castes 
héréditaires et fermées, nécessaires à la formation, à la constitution de 
notre race aryenne, ne pourraient plus aujourd'hui que lui nuire, et, 
comme nous l'avons dit autre part (1), elles ont déjà vécu deux mille 
ans de trop. Tout ce que les barbares en ont apporté d'Orient pour 
l'implanter dans la féodalité, tout ce que le sacerdoce électif chrétien 
en a emprunté aux sacerdoces héréditaires de la Judée, de TEgypte et 
de rinde, a retardé fatalement le jour oii nos peuples modernes 
ont pu passer de l'autorité à la liberté et arriver à l'émancipation de 
la conscience, en échappant aux tyrannies de la loi. C'est même parce 



(1) Loc.cit., p. 563 à 5/7. 



272 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

que cet instant a été trop retardé qu'ensuite le mouvement de trans- 
formation a été si violent et si douloureux. C'est parce que l'homme 
moderne a été jeté du privilège immobile dans la mobilité de la jus- 
tice, du monopole tyrannique dans la tyrannie de l'égalité, des abus 
de la servitude dans les abus de la licence , qu'aux antiques tradi- 
tions de Fobéissance passive n'ont pu se substituer les traditions de 
la liberté active; que des réformes nécessaires ont éclaté en révolu- 
tions stériles ou avortées; que, pour avoir trop attendu en deçà, les 
esprits violentés se sont jetés au delà, et qu'au lieu d'une évolution 
lente, calme, tranquille, de facultés, d'instincts, d'habitudes sociales, 
notre siècle a dû assister aux écroulements douloureux d'un cataclysme 
qui nous a laissés entre la putréfaction du cadavre du passé et la vie 
incertaine de jeunes germes éclos à la vie prématurément et dans la 
souffrance. 

C'est pourquoi, dans cette réaction vioiente contre l'ordre établi, 
comme l'équipage d'un navire qui, se sentant pencher d'un côté, se jette 
soudain de l'autre, la société tout entière, s'apercevant que le présent, 
héritage du passé, était un mal, a cru fonder l'avenir en prenant le con- 
tre-poids de ce qui était, en niant tout ce qu'on avait affirmé, en affir- 
mant tout ce qu'on niait, sans prendre aucune peine de trier, de faire 
un choix dans ces affirmations contradictoires. 

Or, la société actuelle affirmait l'existence des castes comme un de 
ses fondements; la génération révolutionnaire les nia a jonon, les dé- 
truisit, sans même examiner s'il n'y avait pas lieu de les réformer. Ce 
qui était vrai, c'est que leur constitution était souverainement mau- 
vaise, c'est qu'elles ne répondaient à aucune utUité actuelle, mais 
étaient nuisibles et injustes , telles du moins qu'elles subsistaient, 
parce que ceux qui en faisaient partie, loin de remplir un rôle social 
quelconque, mettaient obstacle au progrès et à la distribution des 
biens sociaux, selon les principes d'une justice rémunératrice. Que fit- 
on ? on effaça purement et simplement la distinction des classes, et on 
proclama le principe de la libre luLte sans frein entre tous les individus 
de la nation, en laissant toutefois à la plupart des représentants des an- 
ciennes castes l'avantage énorme de leurs héritages accumulés. En 
dehors de cette destruction incomplète, de ce demi-nivellement qui 
palliait le mal, mais sans y remédier, sans fonder le bien, sans formuler 
ni rétablir le juste, on ne fit rien, on ne prévit, n'établit aucun ordre 
pour l'avenir, sinon cet ordre instable, qui, peu à peu, devait' sortir 
plus ou moins vite de la concurrence des intérêts et des forces. On dé- 
créta le hasard, et l'on s'en remit à lui du soin de rétablir l'équilibre 



ÉTUDE SUR LA JUSTIGR ET LES INÉGALITÉS SOCIALES. 273 

détruit. II ne faut point s'étonner de ce qu'il soit encore et si troublé 
et si cliancelant. 

Qu'eût-il fallu? Instituer un ordre de choses tel que les plus grands 
biens sociaux aillent d'eux-mêmes aux plus méritants, aux plus éclai- 
rés, aux plus utiles, non aux plus adroits et aux plus forts; refaire des 
castes, mais non plus des castes fermées; recommencer une noblesse, 
mais justement privilégiée, viagère ou même héréditaire, mais s'effa- 
çant dans une postérité convaincue, en vertu d'un ju[]?ement public, 
de forfaiture et de dé[]^énérescence; substituer enfin le juste monopole 
du mérite au monopole aveujjle et injuste de la naissance, et assurer 
dans l'État l'influence aux individualités supérieures, aux représentants 
des variations prOj^ressives, aux inventeurs, aux savants, aux artistes, 
à toutes les formes du génie, qu'il s'exerce dans la politique, dans les 
sciences^ les lettres, les arts, l'industrie, le commerce, etc. Au lieu de 
cela, on n'a eu qu'un but en vue : niveler, arriver à une égalité contre 
nature, qui ne pourrait qu^entraver tous les progrès à venir de l'huma- 
nité. 

C'est là le grand crime de la révolution, celui que nous expierons 
longtemps; ce crime, c'est surtout celui de Rousseau; mais le premier 
grand coupable c'est, bien avant lui, l'Evangile, la Bible, toute la tra- 
dition, toute la légende chrétienne, que l'on se mit soudain à opposer à 
l'Eglise catholique qui l'avait abandonnée, non tout à fait à tort, mais 
qui l'avait abandonnée, il est vrai, moins dans l'intérêt de l'humanité 
que dans le sien. 

En effet, qu'a fait l'Eglise? Elle avait reconnu que la Bible et l'Evan- 
gile lui étaient dangereux, et elle les tenait cachés, comme une doc- 
trine ésotérique propre à l'usage exclusif d'une élite intéressée à n'en 
rien laisser transpirer au dehors. Supprimant, cachant la doctrine, elle 
se réservait d'en tirer un certain nombre de dogmes publics, servant 
de principes à une discipline sévère, toute d'obéissance aveugle et de 
servitude intellectuelle. Le prêtre n'enseignait pas, ne démontrait pas, 
il décrétait des commandements élaborés en conseil supérieur par les 
chefs de la caste, réunis en conciles ou trônant à Rome e£ sur les sièges 
épiscopaux. , 

On conçoit dès lors quel ébranlement reçut cet édifice quand la ré- 
forme, aidée de l'imprimerie, mit entre toutes lés mains cette doc- 
trine évangélique, jusque-là réservée aux seuls élus du sacerdoce. 
Dès lors, le germe égalitaire déposé au fond du christianisme dut se 
développer, et tôt ou tard porter ses fruits. Tous les enfants d'Adam, 
coupables en lui, châtiés dans sa descendance, régénérés en Jésus- 

3® SERIE, T. XX. •— 15 déeembre 1870. i8 



274 JOUBNAL OSS ECONOMISTES. 

Christ, non par leur œuvre, mais par l'obéissance et la foi, étaient 
égaux devant Dieu, devant eux-mêmes. C'était un bouddhisme nouveau 
s'opposant au brahmanisme occidental: c'était la condamnation des 
castes fermées, héréditaires ou électives, la condamnation du serva^je 
comme de la royauté, de la féodalité laïque ou ecclésiastique; c'était la 
mort de rE[jlise, mais c'était aussi celle de, la société. Un monde nou- 
veau devait en sortir, qiais ce monde était aussi impossible, aussi con- 
traire aux lois de la nature que celui qui allait être détruit. 

L'Eglise avait bien coupé çà et là quelques chapitres de l'Evan^^ile et 
de la Bible pour les chanter dans ses temples, pour servir de texte à 
ses sermons et pour justifier ses dogmes; mais la plupart, les plus 
dangereux, elle les chantait en latin, devant un peuple à genoux qui 
n'y comprenait rien, admirait et croyait de confiance. 

Ainsi du sermon sur la montagne (voy. Math., ch. v, vi et vu), très- 
authentique, bien que Mathieu soit seul à le rapporter en entier et qu'on 
n'en retrouve dans Luc qu'un écho (Luc , vi , 20-49). « Bienheu- 
reux ceux qui sont pauvres , ceux qui ont faim , ceux qui pleu- 
rent ; bienheureux les persécutés ; mais malheur h vous , riches , 
qui avez votre consolation dans ce monde... Du reste, aimez vos enne- 
mis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui font des 
imprécations contre vous; si quelqu'un vous frappe sur une joue, pré- 
sentez-lui l'autre; donnez votre robe à qui vous prend votre manteau; 
ne redemandez pas votre bien à celui qui l'emporte. Si vous ne prêtez 
qu'à ceux de qui vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on, 
puisque les gens de mauvaise vie s'entreprêtent de la sorte? (Luc, 
ch. VI, 20-34; Math.^ ch. v, 3-11 39,-44.) Ne vous inquiétez point où 
vous trouverez de quoi manger où vous êtes. Considérez les oiseaux du 
ciel, ils ne sèment point; les lys du champ, ils ne filent point. Ne vous 
inquiétez donc point, comme font les païens qui recherchent toutes ces 
choses, car votre Père sait que vous en avez besoin» (Math., vi, 23-34). 

Ainsi du cantique de Marie à Elizabeth, qu'on ne trouve que dans 
tue (ch. i), et qui valut sans doute bien des adhésions au chris- 
tianisme dans cet empire gréco-romain travaillé de l'esprit démo- 
cratique qui, après avoir fait triompher Marius et César du vieux 
Sénat, éclatait alors en guerres sociales, a II a déployé la force 
de son bras ; il a abaissé ceux qui s'élevaient d'orgueil dans les 
pensées de leur cœur; il a renversé les grands de leurs trônes et il a 
élevé les petits; il a rempli de biens ceux qui étaient affamés, et il a 
renvoyé vides ceux qui étaient riches (Luc, i, v, 51-53). Et ces petits 
qui seront élevés ne sont point les plus méritants; ce soot les pauvres 



ÉTUDE SUR LA JUSTICE ET LES INf.OALITI^.S lOCïALES. 275 

d'esprit, les doux et les humbles, les dénués, les faibles, les inférieurs, 
avant tout Tes croyants; les autres^ quelles que soient leurs vertus pro- 
fanes, sont réservés pour la damnation. Jls sont exclus du royaume de 
Dieu, de la nouvelle Jérusalem. Le sacré mystère est caché aux sa^^es, 
aux prudents, et révélé seulement aux petits (Luc, x, v, 22). De 
bonne heure, les chefs de î'E[îlise naissante durent sentir le dan- 
{îer d'une doctrine aussi subversive et tendre à la supprimer. 

En effet, durant quinze siècles, qui lut, qui comprit ces préceptes 
étranp,es, cette folie systématique, qui renversait toutes les notions de 
justice reçue, et qui, mise en pratique, anéantirait soudain tonte civi- 
lisation, amènerait Taccomplissement de cette étranfye prédiction qui 
sert de couronnement à toute la doctrine évanf]élique, l'extinction 
prochaine de la race humaine? Quelques moines qui, seuls, furent lo- 
f5?iques dans leur foi. Pour le reste du monde, ce fut lettre morte. 

Mais, quand Luther secoua de sa main fiévreuse sur le monde le livre 
mystérieux, aussi sacré que redoutable, quand Guttemberg le multi- 
plia, en quelles étran{]?es rêveries durent être plongés ceux qu'atteignit 
cette révélation d'une doctrine à laquelle ils avaient cru sans la con- 
naître ! 

Dès ce moment, on comprit que ces hérétiques persécutés, Albigeois, 
Vaudois, Hussites, étaient seuls dans la vraie tradition. Ils avaient 
voulu proclamer Tégalité, et on les avait brûlés. Eux seuls étaient ce- 
pendant chrétiens, eux seuls étaient dans le vrai, si l'Evangile était la 
vérité, ce dont nul alors n'eût voulu douter. Si dès ce moment l'Europa 
eût su lire, la révolution éclatait trois siècles plus tôt. 

Mais un petit nombre seulement purent savoir de quoi il s'agissait. 
Faisant rouler dans leurs doigts les grains de leur chapelet, selon les 
conseils des fils de Loyola, ou chantant en chœur les psaumes innocem- 
ment hérétiques de Marot, la foule des illettrés laissa le temps de naître 
et d'écrire à Montaigne, à Erasme, à Bayle, à Voltaire, à Diderot, et de 
saper la base de l'édifice : la vérité de la légende évangélique. De sorte 
que Rousseau même dut être incrédule à cet Evangile dont son esprit 
était issu, et dont sa doctrine égalitaire n'était que le commentaire lo- 
gique. Le dogme chrétien était mort quand son fruit fatal tomba, mûr, 
sur les nations prêtes à le dévorer. 

Quelle eût été la puissance d'un Marat chrétien, hideux, grossier, 
infirme, repoussant, vrai type légendaire à mettre à côté des préférés de 
Jésus, de ceux qu'il guérissait et appelait au royaume de Dieu, à l'ex- 
clusion des sages et des docteurs!— Quelle la puissance d'un Robespierre 
orthodoxe! Celle du fanatisme religieux unissant sa force à l'énergie des 



276 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

intérêts éf^oïstes qui s'en couvrent le plus souvent comme d'un voile 
trompeur, la puissance d'un Mahomet qui se croit l'opée de Dieu. Si la 
révolution, lé(;itimement destructive en 89, en 93 n'arriva pas à d'irré- 
parables bouleversements, et échoua par la faute du principe erroné qui 
la conduisait, c'est parce que le christianisme, dont elle était la fille 
bâtarde, divisé contre lui-même, vit une de ses moitiés combattue par 
l'autre, et l'Eglise catholique et aristocratique lutter contre le principe 
éo-alitaire de l'Evangile. Que Robespierre l'eût emporté, qu'il eût 
affermi, avec son pouvoir, le dogme du déisme égalitaire, avec une 
nouvelle Eglise, le fruit mûr de TEvangile donnait sa semence et faisait 
souche on ne sait pour combien de temps : l'égalité triomphait et 
ajournait la justice. Une puissante erreur consacrée retardait l'éclosion 
de la vérité et brisait le ressort même du progrès dans nos races civili- 
satrices. L'Europe, condamnée à plusieurs siècles de décadence et de 
dépérissement, s'immobilisait dans un dogme étroit, comme l'Asie 
dans le fanatisme musulman, le bouddhisme contemplatif, les castes 
brahmaniques ou le mandarinat chinois, le moindre pourtant de tous 
les fléaux de l'Orient. 

Mieux vaut que rien n'ait été fait; du moins le bien reste à faire, et 
la formule de la justice peut encore être cherchée, trouvée et appliquée, 
avec Taide du temps et des intelligences en travail. 

Dans TEvangile, le principe de l'équité morale, de la justice 
distributive et rémunératrice est absent. C'est en cela qu'il s'éloigne 
de la Bible juive, la contredit, lui est de beaucoup inférieur. 
L'idée d'une récompense du mérite en cette vie ou dans l'autre n'y 
entre pas ou s'y glisse par une contradiction. C'est une hérésie : celle de 
Jacques. Le paulinisme seul est orthodoxe ou plutôt vraiment chrétien . 
C'est la doctrine de l'élection par le caprice arbitraire de la grâce, qui 
se contente de renverser les rapports, de promettre la souffrance à 
ceux qui ont joui, la jouissance à ceux qui ont souffert, sans égard aux 
vertus et aux vices. Foin de la vertu, du travail, de la justice, de l'hé- 
roïsme! tout cela est indifférent: souffrez et croyez; la vie éternelle 
vous appartiendra. Malheur aux sages comme aux heureux I Socrate et 
Elaton, Aristide ou Caton n'ont point de part à cette vie bienheureuse, 
qui ne sera que pour le misérable. C'est un simple système de compen- 
sation extra-mondaine. Plus on a joui, plus on souffrira; plus on a souf- 
fert plus on jouira. Lazare, comblé de biens, verra à son tour le mau- 
vais riche gémir et pleurer au fond de la géhenne. Les Pharisiens 
sont condamnés, non parce qu'ils sont méchants, injustes, mais parce 
qu'ils sont puissants, riches, et prétendent à la science, à la sagesse, à 



l'TUDK SUH LA JUSTICE KT LliS 1NÉGALIT1<S SOCIALES. 277 

la vcrlu. Madcleiiiii, au contraire, (jiii a j)écli(*, niais qui s'humilie, est 
accueillie avec faveur, ainsi que la Samaritaine. Des deux larrons, un 
seul est purifié, par la foi et la prière. Les apôtres sont choisis, non 
pour leur vertu, leur intelli(îence, mais pour leur foi, leur docilité. La 
pauvreté, l'infirmité, sont par elles-mêmes des titres à la [yràce. Le mé- 
rite heureux n'a droit qu'à des récompenses profanes; il n'y point de 
place pour lui dans le royaume de Dieu. C'est un aristocrate. Dans dix- 
huit siècles le christianisme révolutionnaire le conduira à la lanterne, 
c'est-à-dire l'échafaud en cliantant. 
Çà ira. 
Ceux qui sont en haut on les abaissera. 

Mais il faudra tout ce temps pour que le levain chrétien fermente et 
pousse son écume. 

D'oi!ia pu venir dans l'Evangile cet étran[je concept d'une justice qui 
ne reconnaît d'autre mérite que celui de la souffrance? C'était une réac- 
tion contre la Bible judaïque qui promettait aux justes les biens de ce 
monde. Le livre de Job est la plus ancienne et la plus éloquente des criti- 
ques contre cette promesse de la loi, toujours si mal tenue. Le Dieu de 
Sinaï y est convaincu de mensong^e. Job est juste et pourtant malheureux. 
Aussi ses amis, vrais pharisiens du temps, croyants orthodoxes, n'y 
peuvent rien comprendre. Si Job souffre, ce doit être qu'il a péché. 

Mais l'idée fait son chemin : l'exemple de Job se renouvelle et par 
milliers. Evidemment ce n'est pas en ce monde que le juste a sa récom- 
pense, et ceux qui souffrent, qu'ils soientpunis ou non, doivent trouver 
quelque part une compensation à leurs maux, un prix de leur douleur. 
Toute la doctrine évan^jélique est là. C'est de là qu'elle est sortie, et 
pendant dix-huit siècles, le vrai chrétien a méprisé la douleur qui de- 
vait finir, non comme le stoïcien par indifférence, force d'âme ou apa- 
thie, mais tout simplement par intérêt bien entendu. Il a souffert, lui 
plébéien, le rétablissement de patriciat; il a souffert l'expansion d'un 
clergé pharisaique qui s'arrogeait le monopole des biens de ce monde: 
oisiveté, richesse, puissance, autorité, respects de la foule. Son tour 
viendrait d'être respecté, vénéré, d'être puissant, heureux... dans le 
ciel. 

Que fallait-il alors ? Multiplier la souffrance, la misère, la pauvreté, 
les infirmes, les mendiants ; c'était autant de bienheureux qu'on faisait 
dans l'éternité. Si la fortune vous comble de biens, il faut y renoncer 
avec prudence, se priver, se mortifier dans sa chair et son esprit, afin de 
jouir au centuple. Multiplier le mal ici-bas, c'est multiplier le bien là- 
haut, en raison géométrique. Le moyen âge chrétien ne s'en fit pas 



^78 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

faute. L'E^j^lise, pour cela, imai^ina d'excellents moyens : le cénobi- 
tisme,le célibat, le inonachisme mendiant, puis les conversions 
forcées, les persécutions contre les hérétiques et contre les Juifs, les 
croisades, les auto-da-fés, l'inquisition, ses bûchers et ses inpace. 

Le dogme de Té^jalité ne pouvait donc éclater en révolution sociale, 
tant que durait la ferme croyance en une immortalité compensatrice, 
sinon rémunératrice. Mais quand l'incrédulité philosophique vint ébran- 
ler la croyance à la lé[]^ende chrétienne et à cette immortalité qu'elle 
promettait, l'espoir de la compensation d'outre-tombe disparaissant, em- 
porté avec elle , l'idée de la compensation ici-bas dut germer dans 
tous les esprits. Dès lors, ce fut dans ce monde que ceux qui jusque-là 
avaient souffert patiemment prétendirent jouir, trouvant juste que 
ceux qui avaient joui seuls eussent à leur tour leur lot de douleurs. 
Ça ira 
Ceux qui sont en haut on les abaissera. 

C'était le cantique de Luc traduit avec toute l'énergie du langage 
populaire et devenu un chant de menaces, Thymne révolutionnaire 
de l'égalité. 

Ceux qui avaient joui allaient prendre la place de ceux qui avaient 
souffert. C'était bien encore pour les vivants, pour la génération ac- 
tuelle. Mais les morts ! oii serait pour eux la compensation ? Désormais, 
les fils nés et à naître des heureux, sans avoir joui eux-mêmes, allaient- 
ils hériter de la souffrance? Les fils de ceux qui avaient souffert, sans 
avoir payé, leur tribut à la douleur, allaient-ils hériter de la joie? 
C'était répugnant à croire. Un seul moyen restait : l'irniversel nivelle- 
ment, l'égalité des biens et des maux pour tous. Ce fut l'idéal révolu- 
tionnaire, c'est encore celui de nos utopistes sociaux; c'est de la justice 
chrétienne, ce n'est pas de la justice rémunératrice. Le mérite n'y trouve 
point de récompense légitime, ni le démérite son châtiment. La for- 
mule de la justice veut que la vertu soit récompensée, le crime puni; 
que le citoyen utile soit honoré et heureux ; l'homme inutile rejeté aux 
derniers rangs sociaux. Elle veut même que les enfants de l'un comme 
de l'autre, faits plus ou moins par la nature héritiers des bons ou mau- 
vais instincts de leur père, aient part à sa récompense ou à son châti- 
ment, afm que l'espoir de léguer des biens à sa postérité, encourage 
l'homme vertueux, que la crainte de lui léguer des maux retienne le 
vice, et que les jeunes générations, subissant les uns ou profitant des 
autues, s'iastruisant par cet euseigaement sévère et pratique de la 
justice sociale, luttent contre leur hérédité vicieuse ou développent 
leurs nobles instincts. 



ÉTUDE SUR LA JUSTICE ET LES INÉGALITÉS SOCIALES. 279 

Le dogme de ré|;aliLé^ celui de l'équivalence est-donc contraire à 

celle iornuile de la justice. Le crime ne peut être équivalent à la vertu ; 

le travail ne peut être é^çal à l'oisiveté; rinteHi(jence qui pousse l'iiu- 

nianilé en avant ne peut .être estimé au même prix que la stupidité 

crédule <iui la relient en arrière ; un seul homme d'esprit peut avoir 

raison et droit contre toute une foule i[jnorante et brutale. La seule 

dilficullé c'est de trouver au-dessus de cette foule, en dehors d'elle, un 

tribunal impartial qui donne force au droit et à la raison, contre le 

Uduibre et la violence, et fasse la juste part du crime et de la vertu. La 

justice, la loi n'est donc rien à formuler; le tout est de trouver le juge 

qui l'applique et la fasse régner. 

III 

DES INÉGALITÉS SOCIALES AU POINT DE VUE ÉCONOMIQUE DE l'uTILITÉ. 

Mais si, jusqu'ici, nous avons prouvé que le dogme de l'égalité est 
contraire à la nature, à l'équité morale, au principe de la justice dis- 
Iributive; on peut nous dire qu'il nous reste à démontrer qu'il est éga- 
lement contraire à l'utilité, à la justice économique. 

Essayons de combler cette lacune. 

Quel est le but que tout législateur humain doit poursuivre? l'exten- 
sion et le progrès dans l'espace et le temps de la nation à laquelle il 
donne des institutions, des règles ; la multiplication constante et ra- 
pide, en un espace et un temps donnés, de la quantité totale de vie hu- 
maine possible et des jouissances à répartir entre tous les individus hu- 
mains, vivant dans ce même espace et ce même temps. 

Du moment que le principe chrétien de l'utilité, de l'efficacité de la 
souffrance est abandonné, comme faux, contraire à la justice, imjurieux 
à l'ordre de la nature, oute législation humaine ne peut avoir d'autre 
idéal. 

Or, quel est l'état social qui, d'après les constatations de l'histoire et 
de la statistique, donne sur un espace limité et dans un temps donné la 
moindre quantité de vie et de jouissances disponibles ? C'est l'état sau- 
vage, l'état de la brute qui vit isolée de ses semblables, ce que Rousseau 
a nommé l'état de nature, et enfin l'état de la plus parfaite égalité. Tan- 
dis qu'il faut une lieue carrée de pays pour nourrir -une famille de sau- 
vages qui, une fois tous les dix ans, en moyenne, seront exposés à y pé- 
rir de faim, le même espace en France, en Belgique^ en Angleterre, en 
Italie, nourrit des villages, des villes, des foules, parmi lesquelles les 
plus misérables et les plus dénués sont cent fois plus heureux qu'une 



280 



JOURNAL DES ECONOMISTES. 



tribu d'Australiens ou de Peaux-Rouges confinée dans ses domaines de 
chasse, et qui, dans leur dénuement môme, jouissent de mille biens in- 
connus à ces derniers , ne serait-ce que de la sécurité de la vie. 

Oii commence la multiplication des jouissances et celle même de la 
vie.^ Avec la sociabilité, c'est-à-dire avec l'échange et la division du 
travail qui en est le principe. Division du travail dans la famille d'a- 
bord, entre l'homme et la femme; division du travail social, industriel, 
professionnel, entre les individus les plus aptes à s'acquitter des diverses 
fonctions qui naissent de la multiplication des échanges et des rapports. 
A mesure que les échanges sont plus actifs, la division du travail plus 
complète, le groupe social plus considérable, plus étendu et plus com- 
pacte, la hiérarchie s'élève en élargissant sa base. Le premier de tous 
est plus haut monté sur un plus grand nombre d'épaules qui le portant 
plus légèrement. Un roi, même un César, pèse moins lourdement sur 
une grande nation, qu'un roitelet nègre ou un instable juge d'Israël sur 
sa tribu. Ce n'est pas cependant que le poids n'en puisse devenir très- 
lourd, si lourd que la nation, lassée tout à coup, le jette à terre. 

Dans un corps social très-étendu, toute profession fait caste : c'est 
fatal. Parce qu'un certain nombre d'individus adonnés aux mêmes fonc- 
tions constituent, par cela même, un groupe d'intérêts communs qui ten- 
dent à s'isoler, à se poser en antagonisme devant les autres groupes. C'est 
à la loi d'empêcher que cet antagonisme des castes n'éclate en guerre civile, 
sous une forme quelconque, en les subordonnant, les opposant les unes 
aux autres, les contenant les unes par les autres, de sorte que si l'une 
d'elle veut outrepasser ses limites, elle rencontre l'obstacle des autres 
castes, liguées par leurs intérêts communs et rivaux. Tel est le principe 
d'équilibre qui a presque toujours fait défaut dans le passé. Ce seul 
principe observé, appliqué avec jalousie, suffit pour écarter tous les 
dangers qui peuvent naître de la constitution nécessaire des inégalités 
sociales et pour les retenir dans leurs limites naturelles. 

Le peuple le plus heureux, le plus florissant, le plus riche de toutes 
les formes de la richesse, celui chez lequel la répartition de la jouis- 
sance se fera le plus justement, le plus librement, le plus rapidement, 
chez lequel surtout la somme des jouissances à répartir entre chaque 
unité sociale, atteindra son maximum possible, sera celui chez lequel 
existeront les plus grandes inégalités, c'est-à-dire qu'avec un degré infé- 
rieur, ou minimum de richesse, fixe ou très-lentement progressif, com.p- 
tera.uo plus grand nombre et un nombre toujours croissant d'échelons 
sociaux très-remplis ; ce sera la pyramide sociale la plus haute et la plus 
étroite de base. 



KTUDE SUR LA JUSTICE ET LES INfcfiALITÈS SOlilALES. 281 

Toutes les fuis (juc l;i base s'élarjyil, la hauLciir reslinl la iiiAmc, 
le nombre des malheureux au{;inenle, le nombre des heureux dimi- 
nue. Le maximum de la jouissance individuellement abaissé dans 
les ran[;s supérieurs , le maximum de la douleur reste le même en 
somme, bien qu'il puisse être en ce cas réparti sur un plus ffrand nom- 
bre d'individus. Ainsi la Russie, avec ses millions de serfs ajjricoles af- 
franchis d'hier, mais jetés du serva{ye dans le prolétariat et la misère, 
sa maif,Te bour[jeoisie urbaine, pauvre et inactive, sa riche noblesse et 
son tout-puissant empereur, représente en Europe l'État le moins heu- 
reux, la pyramide sociale la plus lar^e et la moins haute. La petite lîel- 
jîique, rAn^jleterre, nous montrent un système hiérarchique bien supé- 
rieur dans un rétrécissement moins rapide des castes sociales. La 
France est dans un état intermédiaire. 

La pyramide sociale, au contraire de celle des architectes, est donc 
d'autant plus stable et solide, qu'elle est plus élevée et moins hv^e. 
C'est que l'humanité est assujettie aux règles d'une géométrie morale 
dont les lois ne sont pas identiques aux lois de la géométrie physique. 
Tandis que la pierre tend à descendre, l'homme tend toujours à mon- 
ter ; c'est là sa grandeur et sa force. C'est pourquoi, un cataclysme ré- 
volutionnaire vient-il en vain renverser le sommet des obélisques so- 
ciaux, foudroyer les têtes, les chefs des nations; ces têtes renaissent, ces 
chefs se renouvellent. Il en est toujours un qui vient au premier rang. 
Tout ce qu'on peut demander, c'est que ce soit le plus digne, non le plus 
fort ou le plus heureux. 

L'observation, l'expérience, on le voit, concluent donc contre l'éga- 
lité, au point de vue de l'utilité commue de la justice, puisque, dans l'éga- 
lité parfaite, négation de toute hiérarchie, la totalité de la nation, des- 
cendant à l'état de plèbe, est réduite au minimum de la jouissance. 

Plusieurs voudront objecter l'égalité de certains petits États républi- 
cains, de la Suisse par exemple . Ils en parleront en aveugles, s'ils croient 
que chaque canton suisse n'ait pas sa pyramide sociale. Au lieu de trois 
ou quatre castes, un petit canton suisse en a cinquante, presque égales 
ou diminuant très-lentement en nombre. Gomme partout, au-dessus 
d'un maximum de misère, d'un minimum de jouissance, d'un proléta- 
riat invalide qui vit de l'aumône des particuliers ou des collectivités de 
divers ordres, mais qui est moins nombreux qu'en aucun pays, il y a 
des séries d'artisans, d'agriculteurs, de petits propriétaires, d'indus- 
triels, de commerçants, d'artistes, de rentiers, de gens en place,, de fi- 
nanciers, de grands seigneurs domaniaux. 

Si Ton n'y trouve aucune de ces fortunes colossales qui étonnent et 



282 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

excitent l'envie dans nos [grands Étal s, c'est que, dans un petit (groupe so- 
cial, la base de la pyramide hiérarchique, plus étroite, comporte avec les 
mêmes proportions, un sommet moins élevé. Il en est de la Suisse, comme 
il en serait d'une collection quelconque de nos départements pris au ha- 
sard dans un coin de la carte de France. On n'y trouvera point les for- 
tunes immenses que permettent les grands États et les grandes capitales 
des grandes collectivités. Cependant, Genève, Baie et Berne comptent 
certainement des fortunes qui dépassent de beaucoup celles que l'on 
pourrait constater dans une quelconque de nos provinces; et si ces for- 
tunes, déjà presque princières, ne sont pas plus considérables, c'est un 
mal à regretter, plutôt qu'un bien dont il faille se réjouir. 

Quel est, dans un Etat, l'effet de ces grandes agglomérations de capi- 
taux dans les mêmes mains ? Cet effet sera très-différent selon qu'elles 
seront isolées, conséquemment dominantes et fatalement en jouissance 
d'une puissance de monopole, ou, au contraire, nombreuses, récipro- 
quement rivales, et en présence de la concurrence d'un nombre considé- 
rable de fortunes inférieures, lentement graduées. On ne peut donc rien 
dire d'absolu à leur sujet sans se tromper grossièrement. La fortune 
d'un Rothschild ou d'un Galiera, bienfait social a Paris ou à Gênes, serait 
dans la République d'Andorre, ou même le royaume de Kaples, la plus 
criante iniquité et le plus grand des dangers sociaux. Car si Paris ne 
comptait qu'un Rothschild, Gênes qu'un Galiera, tous ceux qui auraient 
besoin de capitaux devraient passer par la main de cette toute-puissante 
et unique fortune. Tandis que Rothschild n'étant que le plus riche à Pa- 
ris, et Galiera le plus riche à Gênes, si l'un ou l'autre ne veut livrer 
ses capitaux qu'à des conditions léonines, ces capitaux resteront sans 
emploi, conséquemment sans revenu, et le plus riche deviendra ra- 
pidement le plus pauvre. 

La multiplication de la richesse, en des mains rivales, détruit donc 
le péril de son agglomération dans les mêmes mains. Sans qu'une for- 
tune diminue en rien, elle devient, de nuisible, utile, par ce seul fait 
qu'elle n'est pas isolée, unique dans un rayon social donné. A tous de- 
grés il en est de même, en descendant toujours. Plus un groupe social est 
vaste, plus il a intérêt à voir se former çn son sein un nombre toujours 
croissant et régulièrement gradué de fortunes superposées, plus il doit 
souhaiter de voir croître le nombre de ses capitalistes et s'élever le plus 
haut degré de la richesse, pourvu qu'aucun écart ne se produise entre 
le degTé le plus haut et les degrés immédiatement inférieurs, seuls ca- 
pables de lui faire concurrence par leur nombre. 

On pourrait graphiquement représenter la prospérité relative des 



RTUDE SUK la justice et les inégalités sociales. 283 

divers Etats, à l'aide de deux chilTres, le cliifCrc base, exprimant le 
nomhre dos individus n'ayant qu'à peine le nécessaire, et réduits à la 
mendicité publique ou privée; et le chiffre sommet exprimant la plus 
{grande fortune particulière. Plus l'écart de ces deux chiffres sera consi- 
dérable et comprendra un plus grand nombre de termes intermédiaires 
et plus la nation sera florissante. Si au-dessous de la plus grande fortune 
ne viennent se grouper des fortunes moindres, mais plus nombreuses, 
le nombre des indigents croîtra et croîtra progressivement, à mesure 
que la progression des fortunes sera moins lentement graduée. 

Ces lois sont en contradiction absolue avec la croyance, malheureuse- 
ment devenue vulgaire, aujourd'hui que les grandes fortunes sont un 
mal, en soi et dans quelque ordre qu'elles soient groupées. Les uns ne 
manquent du nécessaire que parce que d autres ont du superflu, dit-on 
depuis Rousseau et même avant lui, car on le disait chez les Romains : 
c'est ce qui fit proposer oi!i décréter toutes les lois agraires. 

Erreur profonde ! si, au contraire, il y a des gens valides et laborieux 
qui manquent du nécessaire dans une nation, c'est que les grandes for- 
tunes ne sont pas assez nombreuses ou sont mal réparties, c'est qu'il y 
a un nombre correspondant de citoyens qui n'ont pas assez de superflu. 

Quest-ce que le capital? Une erreur commune encore, c'est de le 
confondre avec l'objet de la jouissance même, tandis qu*il n'en est que 
la représentation et le moyen de l'obtenir. Depuis Hérodote et l'histoire 
du roi Gygès, on sait que l'or ne se mange pas; les billets de banque, les 
titres d'actions encore moins. Le capital, c'est la jouissance à venir et en 
puissance. Tout le revenu du capital dispjnible d'une nation, en dernier 
ressort et après 'tout échange accompli, équivaut au strict nécessaire 
de cette nation, ou à sa valeur représentée en travail. 

On pourrait dire, avec une presque entière sûreté mathématique : tant 
de capital vaut annuellement tant de pain, si chaque nation était isolée. 
Avec les rapides échanges internationaux de nos peuples modernes, on 
peut dire que toute la rente annuelle du capital disponible, chez les 
peuples civilisés, représente annuellement la valeur de leur nourriture. 

En effet, un riche ne mange pas plus de pain ou d'autre denrée de 
première nécessité qu'un pauvre; il en mange moins, parce qu'il se 
nourrit mieux d'autres denrées plus coûteuses en général. Pour obtenir 
ces denrées, il paie le travail qui les a produites; paiement qui se ré- 
partit entre le producteur et les intermédiaires, les capitalistes y com- 
pris. L'excédant du prix de ces diments' de luxe sur le prix d'une 
quantité équivalente de pain est donc un boni jeté dans la circulation, 
et qui permettra à ceux qui le lui ont vendu de s'accorder eux-mêmes 



'284 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

quelques aliments de luxe, dont le prix fera vivre d'autres producteurs, 
et ainsi de suite; de sorte que deux ou trois de ces derniers vivront 
au lieu d'un seul qui aurait vécu, si tout le monde n'avait mangé que 
du pain ou d'autres denrées communes. 

En thèse plus (générale, tout caprice, toute jouissance de luxe que se 
permet un riche, est un champ d'exploitation et de travail qui permet 
de vivre à un pauvre, qui sans ce caprice n'aurait pas vécu. 

Ainsi, et ainsi seulement, s'explique la surabondance de la population 
chez les nations riches. Comment autrement vivraient ces foules pressées 
sur un sol trop étroit, qui ne peut les nourrir ? Avec quoi se solderaient 
les masses énormes d'importations alimentaires qui viennent les 
nourrir, si ce n'était du prix des caprices, des jouissances de luxe des 
riches qui, en multipliant le travail autour d'eux pour se satisfaire, 
agrandissent d'autant en quelque sorte le sol' de la patrie. 

Supprimez à Paris seulement les théâtres : voilà des artistes sans 
emploi, dont plusieurs touchent des émoluments de cent mille francs, 
qui cesseront de se répartir entre toutes les classes de producteurs; c'est 
un nombre équivalent de sacs de blé qui n'arriveront plus à Marseille, 
ou de balles de coton qui ne débarqueront plus au Havre. Les filatures 
de Rouen, de Lille et de Mulhouse en souffriront, et un certain nombre 
d'ouvriers y seront sans ouvrage. Avec les artistes, seront supprimés 
les machinistes, les décorateurs, toute une administration. C'est autant 
d'unités sociales refoulées vers d'autres professions déjà encombrées^ 
en somme, supprimées ou contraintes à en supprimer d'autres. Au ré- 
sultat, c'est peut-être une diminution d'un million dans la population 
de la France. Et qui en profitera? personne, le pain en sera peut-être 
un centime meilleur marché; mais ce bienfait sera plus que compensé 
par une activité industrielle moindre, qui aura pour conséquence une 
diminution plus que proportionnelle du salaire. En somme, c'est une 
perte nette de jouissance pour quelques-uns, sans aucun profit pour 
personne. 

La même analyse de chaque jouissance conduirait aux mêmes résul- 
tats. Gomme loi générale, on [peut dire qu'une nation qui n'aurait 
pour chacun de ses concitoyens que le nécessaire, mais où tous auraient 
ce nécessaire, serait la plus pauvre des nations. 

Le nécessaire d'ailleurs n'a pas de limites fixes, mais dépend de l'état 
social, du climat, du milieu^ des préjugés; on peut dire, comme loi gé- 
nérale, qu'une nation progresse d'autant que la limite du nécessaire s'y 
élargit, et que le superflu y surabonde, s'élevant progressivement avec 
les fortu^' de rang en rang, de caste eu caste, jusqu'au sommet- de la 



P/rUDE SUK LA JDSTICK KT LES INP.GALITÉS SOCIALKS. 286 

pyramide sociale. Plus il y a de superflu, plus il y a aussi de nécessaire; 
avec le superflu, le nécessaire lui-môme diminue et disparaît, l'activité 
humaine s'endort, l'esprit d'industrie perd son éperon, la machine 
sociale son {yrand ressort: le désir toujours inassouvi de la jouissance, 
le caprice irritant le besoin et se substituant à lui. C'est pourquoi, créer 
de nouveaux besoins, c'est en réalité créer de nouvelles richesses des- 
tinées à y satisfaire. Tout inventeur d'un plaisir nouveau, correspondant 
à une passion nouvelle, dote son pays d'une colonie de plus, fait la con- 
quête d'une certaine étendue de sol cultivable et fécond, sur lequel se 
multipliera une population plus ou moins dense et plus ou moins 
prospère. 

Le principe ég^alitaire est, on le voit, condamné par la théorie écono- 
mique comme par la théorie morale ; il est contraire à la justice utilitaire 
comme à la justice rénumératrice. La hiérarchie sociale est nécessaire 
au bien-être de toute collectivité humaine; elle a intérêt à en voir mul- 
tiplier les échelons divers, comme un arbre qui croît avec d'autant plus 
de vigueur que ses ramifications sont plus touffues, plus enchevêtrées, 
ses branches latérales plus étendues et son sommet plus élevé, de façon 
à présenter à l'air, au soleil, à la rosée une plus grande surface végé- 
tative. Gomme dans cet arbre vigoureux un plus grand nombre absolu 
de bourgeons avortent faute d'air, d'espace et de nourriture sur les ra- 
meaux inférieurs et extérieurs, mais un bien plus grand nombre relatif 
de bourgeons arrivent à vivre, à fleurir, à produire des fruits, une pos- 
térité; de même si, dans une large, haute et puissante hiérarchie sociale, 
il y a un plus grand nombre absolu de pauvres, ce nombre diminue, en 
réalité, relativement au nombre proportionnellement croissant des fa- 
milles prospères, qui font souche héréditaire de capitalistes de degrés 
divers. 

D'ailleurs l'égalité sociale absolue, rêvée par un si grand nombre 
d'esprits faussés par des théories erronées, n'est pas seulement injuste 
et nuisible, elle est impossible, irréalisable. On l'a dit, il y a bien long- 
temps et répété bien souvent, cette égalité absolue serait aujourd'hui 
établie par la loi que demain elle serait détruite par la nature, tou- 
jours changeante et diverse. On égaliserait les fortunes, qu'on ne pourrait 
égaliser les facultés, les aptitudes, les caractères, les tempéraments, qui 
les accroissent ou les dispersent. On égaliserait même les aptitudes par une 
éducation, une instruction identiques pour tous, continuées durant un 
nombre considérable de générations, on établirait même une loi impie, 
condamnant à la mort ou à l'exil tous les individus s'écartant en plus 
ou en moins du type moyen, qu'il suffirait encore des multiples combi- 



286 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

naisons du hasard pour ruiner les uns, enrichir les autres. Le commu- 
nisme le plus absolu, le plus tyranniriue delà liberté individuelle n'en- 
traverait pas «à la lon[jue la formation d'inéf^alités nouvelles; il ne 
pourrait empêcher que telle commune ou collectivité secondaire ne fût 
inondée aujourd'hui, telle autre grêlée demain, affamée par Fincendie, 
détruite par un tremblement de terre ; qu'au milieu de ces collectivités 
égalitaires, les passions, je ne dirai pas humaines, mais plus jjénérale- 
ment animales et physiolo(];iques, ne constituent des inégalités indivi- 
duelles dans (chaque collectivité, et qu'à la longfue chaque collectivité 
partielle ne fît race et ne manifestât de sensibles différences avec les 
collectivités voisines, comme des troupeaux de moutons, sortis de 
même souche, constituent bientôt deux variétés, par ce seul fait qu'ils 
sont entre les mains de deux propriétaires différents, bien que dans la 
même contrée et sous le même climat. 

Et à quoi bon cette lutte insensée contre la nature humaine inég^ale- 
ment, mais fatalement progressive, et qui doit à cette inégale faculté 
de progrès d'être arrivée à la domination du monde? A rien, sinon à 
réaliser l'utopie mathématique de quelques cerveaux qui mettent les 
chiffres d'une arithmétique élémentaire au service des passions et des 
envies, que de fausses notions de la nature, de la justice et de la vérité 
ont développées en eux, et qui, parce qu'ils se sont trouvés impuissants 
à monter aux premiers rang, veulent faire descendre tout le monde 
à leur niveau, à défaut de pouvoir s'élever eux-mêmes à un niveau su- 
périeur. Il y aura moins d'heureux, la somme totale de vie et de jouis- 
sance sera sensiblement diminuée; peu leur importe, pourvu que nul 
ne jouisse plus qu'eux, ne soit plus heureux que le hasard combiné avec 
leur nature individuelle ne leur permet de l'être. Il y aurait là un 
crime de conscience, s'il n'y avait pas une erreur de l'esprit, et si la 
plupart de ceux qui poursuivent de telles utopies ne croyaient sincère- 
ment plaider en faveur du bonheur à venir de l'espèce humaine. 

Il importe donc de dissiper ces erreurs qui entraînent, avec les esprits, 
les consciences, qui mettent au service du mal des volontés qui aiment 
et cherchent le bien, et de répandre largement et partons les moyens la 
connaissance des vraies lois de la nature et des sociétés. Si ces erreurs 
étaient dissipées, si aucune intelligence ne pouvait plus s'y attacher, les 
défendre, les prêcher, si toute conscience droite se sentait contrainte 
par le respect de la vérité et de la justice à les détruire, si enfin elles 
n'avaient plus d'autres champions que ceux que l'envie, les passions 
injustes leur ont toujours donnés, leur donneront toujours, la guerre 
sociale qui menace nos peuples modernes ne serait plus à craindre, et 



LA GUERRE, LA RÉVOLUTION ET NOS MOEURS PUBLIQUES. 287 

criieiircnscs, mais lentes r^' formes, profyrcssivement et sa[;cmciit con- 
duites, à la limiièrc d'uniî science de plus en plus éclairée et com- 
plète, ne seraient plus troublées par la menace de révolutions cata- 
clystiqucs, de soubresauts violents, d'écroulements irrémédiables. Ce 
qui arrête et fait reculer la justice depuis un siècle, c'est la crainte 
instinctive ou raisonnée de ré{}alité : ce qui a tué la Révolution de 89, 
c'est la révolution de 93. Les doctrines de Rousseau ont annulé le mou- 
vement encyclopédique, les efforts des Montesquieu, des Voltaire, des 
Tur(;ot, desGondorcet, des Mirabeau, des Smith, et des Say. L'échafaud 
éfyalitaire, élevé par Marat^ soutenu par Robespierre, a décapité Thu- 
manité , l'a fait reculer de plusieurs siècles en arrière. Qu'on y son(}e 

bien, afin de l'empêcher de se relever. 

Clémence Royer. 



! LA GUERRE ET LA RÉVOLUTION 

NÉCESSITÉ d'une RÉFORME DANS NOS MŒURS PUBLIQUES. 

Deuxième article. 

DIFFICULTÉ d'organiser EN FRANCE JLA GERANCE 
DES INTÉRÊTS GÉNÉRAUX. 



Sommaire : VL Encore la guerre de 1870 ; inimaginable défaut de préparatifs ; illusions 
de l'équilibre européen. — Vil. Instabilité singulière de la monarchie, en France, 
depuis le commencement du xix® siècle. Avantages évidents d'un chef électif tempo- 
raire du pouvoir exécutif. — VIII. Révolutions monarchiques et révolutions républi- 
caines. — \1. Difficultés sérieuses auxquelles donne lieu le suffrage universel. -— 
X. Mauvaises habitudes du régime parlementaire ;!). 

VI 

Quand les livraisons du Journal des Economistes parues en octobre, 
novembre, décembre...., parviendront à ceux de nos lecteurs dont 

(1) Voici le sommaire de l'article. précédent : 

I. Enseignements à tirer de la crise actuelle. — II. La guerre de 1870 
était-elle aussi inévitable qu'on le dit, en France et en Allemagne? — 
m. Idées erronées concernant l'influence salutaire d'une guerre. — 
IV. Education belliqueuse des princes. Urgence d'un réfrénementdu fonc- 
tionnarisme. Part excessive faite au talent oratoire. — V. Obséquiosité 
regrettable et suraiinée du langage officiel. La Légion d'honneur civile. 



28S JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

nous autres Parisiens sommes depuis si lon[iftemps isolés, par un blocus h 
peu près hermétique, si quelqu'un fait à l'auteur de cette étude la 
gracieuseté de lire de suite les articles dont elle se compose, il relèvera 
au moins une faute de plan. Il remarquera que j'interromps un instant la 
critique de nos mœurs publiques à l'intérieur, pour m'attacher derechef 
à la question de l'extérieur, dont j'avais dû dire quelques mots tout au 
commencement. En.effet, j'ai cru que ceux-là mêmes qui s'apercevraient 
démon intercalation, improvisée après coupure, mêla pardonneraient en 
faveur de l'intention et eu égard à la palpitante actualité du sujet. Je 
demande donc la permission de revenir encore sur les débuts de la 
guerre terrible que la France soutient contre la Prusse. 

Il me serait pénible de me taire, en présence d'une constatation authen- 
tique des conditions monstrueuses de l'anéantissement, subit et tem- 
poraire, de la force militaire de notre malheureux pays, telle que cette 
constatation vient d'être faite par la publication de la série des dépêches 
télégraphiques des dernières semaines du gouvernement impérial (l).Cet 
anéantissement est particulièrement du ressort de l'économie politique, 
comme on va le voir. Le désaccord — entre la quotité énorme de nos 
budgets annuels de la guerre et l'absence étonnante d'une machine belli- 
queuse en état satisfaisant — donne certainement à réfléchir sur les 
déceptions du gouvernement personnel, au point de vue de la force, 
sur les illusions de la masse de nos compatriotes relativement à cette 
centralisation que l'Europe nous envie, à cette administration que l'Eu- 
rope nous envie, à cette organisation que l'Europe nous envie. 11 doit 
en résulter tout au moins une modification dans l'application, au service 
public He la sécurité extérieure, du principe de la division du travail. 
Car enfin nous n'en avions pas pour notre argent et nous dormions du 
sommeil paisible des contribuables qui ont payé à l'Etat leur impôt de 
prévoyance , fort tranquilles sur le sort que l'expérience du passé 
devait assurer à nos armes. Bientôt le sommeil est devenu agité, s'est 
transformé en affreux cauchemar et a abouti au réveil que M. Jules 
Favre décrivait en ces termes, quelques heures pourtant avant d'avoir 
reçu la nouvelle de la reddition de Metz (30 octobre) : « Nous croyions 
être armés et, en réalité, nous manquions de tout ce qui était néces- 
saire pour repousser une formidable agression. Nous avons vu, chose 
sans- exemple dans l'histoire ! s'évanouir, en quelques jours, comme un 
brouillard, toutes nos ressources militaires. » 

(1) Papiers et correspondance de la famille impériale, pièce xciri, p. 438 
à 456. 






LA GUERRE, LA Ill< VOLUTION RT NOS MOEURS PUBLIOUES. 280 

Voulez-vous vous (îlcvcr dans les nuaf^euscs hauteurs dont se repais- 
sait l'illusion nationale ? Ouvrez un célèbre ouvraj^e sur la centralisation 
administrative, vous y lirez ceci : « La France est admirablement posée 
pour attaquer et pour se défendre. Au mpme instant, le gouvernement 
veut, le ministre ordonne, le maire exécute, les réf^iments s'ébranlent, 
les flottes s'avancent, le tocsin sonne, le canon {gronde, et la France est 
debout. » 

Voulez-vous redescendre dans les bas-fonds de la pratique admini- 
strative, afin de voir comment s'applique cette séduisante théorie? 
Parcourez ces extraits de dépêches télé(jraphiques, que je groupe aussi 
méthodiquement que possible, en vous remémorant les dates sinistres 
de la terrible aventure dans laquelle nous nous sommes lancés « le 
cœur léger ». 

a Envoyez-nous ar^^ent pour faire vivre troupes. Point d'argent dans 
les caisses publiques des environs, ni dans les caisses des corps » 
(Général de Failly à Guerre, 18 juillet). — « De Failly réclame avec 
instance des campements; les tentes-abris, couvertures, bidons, ga- 
melles sont en nombre insuffisant. Les hommes qui rejoignent arri- 
vent presque tous sans campement, sans marmites n (Major général à 
Guerre, 29 juillet). — « Jecontinue à n'avoir ni marmites ni gamelles... 
Nous n'avons ni sacs de couchage, ni assez de chemises, ni assez de 
chaussures » (Maréchal Ganrober.t à Guerre, 10 août). — « Nous n'avons, 
à Langres, ni bidons ni gamelles pour faire manger la soupe à la garde 
nationale mobile » (13 août). « Il n'y a, dans cette place, aucun usten- 
sile de campement; urgence d'y envoyer immédiatement couvertures, 
marmites, etc., pour 8,000 hommes. Le même manque d'effets de 
campement se fait sentir k Besançon , Vesoul , Lons-le-Saulnier » 
(15 août, général de division à Guerre). 

« Ni cantines, ni ambulances, ni voitures d'équipages » (Gomman 
dant de corps à Major général, 24 juillet). — « Le corps quitte Metz 
demain. Je n'ai ni infirmiers, ni ouvriers d'administration, ni caissons 
d'ambulance, ni fours de campagne, ni train, ni instruments de 
pesage... Je n'ai pas même un fonctionnaire..., le grand quartier géné- 
ral ne pouvant me venir en aide, bien qu'il y ait plus de dix fonction- 
naires /> (Intendant à Guerre, 24 juillet). — « L'intendant.... n'a 
encore ni sous-intendant, ni soldats du train, ni ouvriers d'administra- 
tion, et, faute de personnel, ne peut atteler aucun caisson ni rien con- 
stituer )) (Intendant général à Guerre, 27 juillet).— «Le corps doit se 
porter en avant. Je n'ai encore reçu ni un soldat du train, ni un ouvrier 
d'administration» (Intendant à Guerre, 28 juillet).— u Le corps n'a 

T SÉRIE, t. XX. — V6 décembre 1870. Il) 



290 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

pas d'infirmiers, pas d'ouvriers, pas de train » (Intendant à Guerre, 
4 aoûl). 

« Il n'y a à Metz ni sucre, ni café, ni riz, ni eau-de-vie, ni sel, peu de 
lard et de biscuit. Envoyez d'urgence au moins 1,000,000 rations sur 
Thionville » (Intendant général à Guerre, 20 juillet). — « Dans les 
plajces de Mézlères et de S^,dan, ni biscuit, ni salaison » (Intendant à 
Guerre, 25 juillet). — « Par suite du manque absolu de boulangers,., 
les nombreuses troupes en dehors de Metz sont obligées, pour vivre, de 
consommer le biscuit qui devrait servir de. réserve et qui n'arrive pas, 
d'ailleurs, dans une proportion suffisante » (Intendant à Guerre, 
26 juillet). — « Je manque de biscuit pour marcher en avant » (Major 
général à Guerre, 29 juillet). — « Il manque à Verdun, comme appro- 
visionnements de siège, vin, eau-de-vie, sucre et café, lait, légumes 
secs , viande fraîche » (Général de brigade à général de division, 
7 août). — « Je reçois de l'intendance en chef la demande de 400,000 
rations de biscuit et vivres de campagne. Je n'ai pas une ration, à 
l'exception du sucre et du café » (Intendant à Guerre, 8 août). 

c( Les munitions de canons à balles n'arrivent pas» (Colonel directeur 
du parc d'artillerie de Metz à Guerre, 27 juillet). — « Les détachements 
qui rejoignent l'armée continuent à arriver sans cartouches et sans 
campement » (Major général à Guerre, 27 juillet). — « Bazaine de- 
mande avec instance des munitions pour les canons et les mitrailleuses» 
'Empereur à Guerre, 18 août). — Quand , dans son ignorance et 
a défiance, le soldat vaincu criait à la trahison, cei-tainement il avait 
tort, dans l'acception littérale du mot; mais il n'était, au fond, que l'écho 
de la plainte nationale. Traîtres à la patrie sont et devraient être traités 
comme tels, avec toute la rigueur de nos lois militaires, ceux qui 
ont fait preuve d'autant d'incapacité, d'imprévoyance et d'outrecui- 
dance. 

« Sur 800 colliers restant à Saint-Omer, 500 se trouvent trop 
étroits... A Douai, 1,700 dont un tiers dans le même cas » (Général 
d'artillerie à Guerre, 24 juillet). — « Dans les 20 batteries, il n'y a en 
ce moment qu'un seul vétérinaire » (Commandant de corps à Guerre, 
4 août). — « Il a bien été envoyé à l'arsenal de Saint-Omer 1,200 har- 
nais à bricole, mais on a omis le complément... sans lequel les compa- 
gnies ne peuvent être pourvues. Les formations se trouvent ainsi 
arrêtées dès aujourd'hui » (Colonel du train d'artillerie à Guerre, 
11 aoûl). — (( Les corps de cavalerie me demandent que les moyens 
d'enclouage des pièces, indiqués par une instruction qui leur a été 
commuiji(}aée, soient mis à leur disposition » (Général d'artillerie à 



LA GUERRE, LA RÉVOLUTION ET NOS MOEURS PUBLIQUES. 291 

Guerre, 7 noût). — On subodore ici les méfaits de la bureaucratie. C'est 
à la sienne, dit-on, que la Prusse doit une partie de sa force impla- 
cable ; c'est à coup sur ù la nôtre, la fine fleur de notre fonctionna- 
risme (l),que nous devons une {grande partie de nos revers. La voici dans 
tout son beau, paperassant dan};creusement sur un volcan; impavidam 
ferlent ruinœ : « Les propositions sont envoyées, depuis quinze jours, 
à l'autorité militaire et restent sans réponse, malfjré lettres, rappels et 
démarches. C'est là un état déplorable. On exijjedes formalités bureau- 
cratiques, inopportunes dans les circonstances actuelles » (Préfet de la 
Mayenne à Intérieur, 28 août). — Nous pouvons même, grâce au laco- 
nisme ré[;lementaire du style télégraphique qui ne voile guère les 
contours des idées, arriver à une note presque gaie avec ce brave géné- 
ral de brip;ade qu'on contraint à écrire au ministre de la guerre, dès 
qu'il s'est rendu à son poste : « Pas trouvé ma brigade, pas trouvé gé- 
néral de division. Sais pas oii sont mes régiments » (21 juillet). L'épi- 
sode ne devrait avoir lieu que dans le grand duché de Gérolstein, ce 
joyeux séjour des excentricités monarchiques de toute espèce, dont 
l'histoire fantaisiste contient plus d'enseignements que ne le croit le 
vulgaire, sur nos préjugés en matière de fonctionnarisme et de mili- 
tarisme. 

Oui! c'est ainsi que nous sommes partis pour cette guerre à laquelle, 
paraît-il, nous pensions depuis une vingtaine d'années ; nous y pense- 
rions encore, soyez-en sûr, si nous n'avions pas, nonobstant l'étiquette 
parlementaire de la dernière manière du gouvernement impérial, 
dépendu uniquement du caprice d'un homme. Si le gouvernement prus- 
sien y pensait aussi de son côté, mais en s'y préparant ainsi que nous 
l'avons chèrement appris à nos dépens, il aurait regardé à deux fois 
avant de nous attaquer. Quoi qu'on en dise, il en est de ce côté inévi- 
table de la terrible lutte que nous soutenons, comme de la «conflagration 
générale» que ne devait pas manquer de déterminer le premier coup de 
canon tiré en Europe : nous venons de voir ce qu'il en a été. 



(1) Les dernières nouvelles de cette maladie , qui sévit en province 
non moins qu'à Paris, se lisent dans le Journal officiel de Tours, où un 
avis spécial est inséré pour protéger M. Gambetta contre « une foule 
de solliciteurs, qui viennent pour solliciter impudemment des places, 
des honneurs et des emplois. Il est temps de mettre un terme à cet état 
de choses. » Ai-je donc tort de pousser le Caveant consules'î L'ennemi 
extérieur parti, l'ennemi intérieur nous resterait, non moins dangereux 
à coup sûr, car il continuerait l'œuvre de destruction que n'interrompent 
même pas les malheurs delà patrie. 



292 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

(( Pour n'avoir pas su faire la guerre à temps, — . s'écriait, il y a 
trois mois, le chroniqueur d'un journal particulièrement [^oûté par la 
classe moyenne et, comme tel, 'ayant énormément d'influence sur la 
direction de ce qu'on appelle l'opinion publique, — le gouvernement 
déchu a mis notre pays dans l'état oii il est. — Philosophes, amis de la 
paix, cœurs d'or qui rêvez les États-Unis d'Europe, reconnaissez donc 
enfin Tinanilé de vos doctrines généreuses! La guerre restera, comme 
la pesîe et le choléra, un fléau sans cesse menaçant, tant qu'un Alle- 
mand sera un Allemand et un Français un Français, tant que vous aurez 
des races et des nations, et vous en aurez toujours. Ne sentez-vous pas 
à la chaleur qui vous monte au cœur, devant l'humiliation de la patrie, 
ne sentez-vous pas que ce mot magique pour lequel nous nous ferons 
tous tuer, sceptiques et chauvins, républicains et modérés, que ce mot 
résume tout ce que nous possédons et nous aimons : la famille, le foyer, 
les amis, l'honneur et la liberté. » Je m'étonne qu'un homme aussi 
intelligent que M. Jules Richard tienne pour certains de semblables 
principes, et je déplore que la forme séduisante dont il les revêt d'or- 
dinaire les fasse accepter, dans la circulation intellectuelle, comme 
s'ils n'étaient pas une monnaie de très-mauvais aloi. Je le répète, 
quand M. de Bismarck disait ta M. Jules Favre a que Sadowa ne nous 
regardait pas, » il avait parfaitement et mille fois raison : Parisiens 
qui, en mars 1867, avez été assez mal avisés pour vous laisser émou- 
voir par le célèbre effet oratoire de M. Rouher au Corps législatif, et qui 
venez d'entendre gronder le canon de Teffort suprême d'oii pouvait sortir 
la délivrance de notre ville assiégée, savez-vous maintenant ce que sont 
réellement des « angoisses patriotiques » ? Ainsi le moment de faire la 
guerre ne s'était aucunement présenté; en outre, on est en droit 
aujourd'hui de croire que le gouvernement impérial, même la question 
du Mexique mise à part, n'eût point été mieux préparé en 1866 
qu'en 1870, bien que M. Magne, dans le toast déjà mentionné, s'é- 
criât : «Tout le monde reconnaît que la France est merveilleusement 
préparée pour la guerre:-), et que quelques préfets brodassent sur ce 
thème en répondant à la question tardive du ministre de Tintérieur. Ce 
n'est donc pas ce retard qui nous a plongés dans l'affreuse détresse d'oii 
nous ne sommes point encore sortis. Quant à la chaleur qui nous monte 
au cœur, elle a, hélas ! trop de raisons d'être et il serait coupable de ne 
pas la sentir, même lorsque ,1a conscience vous dit que la patrie, un 
moment humiliée, a couru gratuitement au-devant de l'humiliation et a pu 
la mériter, par l'outrecuidance regrettable des jours qui ont précédé les 
commencements de la lutte et par la continuité trop grande d'une infé- 



LA CUERRR, LA nr.VOLUTION ET NOS MOKURS PUBLIQUES. 293 

riorité qui lient à des causes profondémenl humiliantes. Mais cette 
même clialeur de cœur n'est plus qu'un sot et dé[)loral)le préju[y('^, si 
elle lance un Allemand contre un Français ou un Français contre un 
Allemand, par cette seule raison qu'ils n'appartiennent point à la même 
race ou à la même nation. 

« Nous avons flétri cette [juerrc, — dirais-je avec V Indépendance 
helge^ — non pas seulement parce que l'occasion était mal choisie, mais 
parce que cette {guerre était impie, parce qu'elle mettait aux prises et 
condamnait à des haines mortelles deux peuples faits pour s'aimer, 
pour se défier seulement dans les champs clos des sciences et des arts, 
de l'industrie et du commerce, pour se disputer la prépondérance dans 
les tournois du travail. Ce n'est pas la Prusse qui a cherché querelle à la 
France. C'est le gouvernement impérial qui, dans uu intérêt non pas 
national et français, mais exclusivement dynastique, a voulu la guerre 
à tout prix, parce qu'il se flattait de ressaisir le pouvoir absolu, en 
abaissant le rival qui vient de l'anéantir. » Sans doute. Napoléon JII se 
colorait, vis-à-vis des puissances si justement appelées neutres, de ce 
don quichottismecher à notre nation et parlait de la nécessité de main- 
tenir « l'équilibre européen », qui menaçait d'être rompu à notre détri- 
ment ; mais ces puissances se sont immédiatement désintéressées de ce 
trouble inopportunément apporté à la paix générale. 

Il en est évidemment des nations comme des individus, pour la plu- 
part des cas oii l'irresponsabilité, inhérente aux décisions d'une collec- 
tion d'individus, ne précipite pas ces nations dans un excès ou dans 
l'autre. C'est pourquoi il n'était pas difficile de prévoir qu'en Europe, 
le plaisir que ferait la nouvelle de notre série de revers ne serait con- 
trebalancé que par le déplaisir que causerait l'accroissement de prestige 
de la Prusse. Pouvons-nous consciencieusement en vouloir à l'Autriche 
de ce qu'elle se souvient de notre campagne d'Italie, en 1859, et à la 
Russie de ce qu'elle n'a point oublié la prise de Sébastopol. Chacun son 
tour, — devaient dire ces deux puissances. Le gouvernement de l'une a 
même, au moment où l'on parlait de ses bonnes dispositions à notre 
égard, donné à un souverain allemand une preuve de son amitié qui 
pouvait être au moins qualifiée d'intempestive. L'emipereur de Russie 
ne pensait, sans doute, pas nous être agréable en s'empressant de con- 
férer au prince royal de Saxe « son ordre militaire de Saint-Georges d 
première classe, pour avoir conduit si brillamment les troupes saxonnes 
à la victoire. » Cet acte de courtoisie, à propos d'un succès remporté 
sur notre armée, par un prince dont la famille ne passe cependant 
point comme ayant eu à se plaindre de l'intervention française en 1866, 



291 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

ne peut être (coûté chez nous. Faut-il parler de la nomination récente 
du prince royal de Prusse à la dip^nité de feld-maréchai dans l'armée 
russe, nouvelle que le Moniteur officiel du départeimiat de Seine-et- 
Oisesi portée à la connaissance des Parisiens investis? D'ailleurs, le tzar, 
près de qui la faveur du (général Flcury était toujours croissante (1), 
pouvait-il voir d'un bon œil la chute de l'homme de Sedan et surtout 
l'avènement de la République en France ? Quant à l'Anfifleterre, en 
nation pratique, elle n'a pas l'habitude de se mêler des affaires d' autrui 
et n'est peut-être point fâchée de voir s'épuiser les deux lutteurs, sans 
se soucier autrement de savoir qui sera le vainqueur ou le vaincu. Je 
suis loin de lui reprocher ce qu'on appelle son ég-oïsme, parce que j'es- 
père qu'il sera désormais imité en France, notam.ment quand la Russie 
et l'Angleterre se brouilleront pour la question d'Orient, ce qui est sur 
le point d'arriver en ce moment. Mais il faudra renoncer à la classique 
utopie de cr l'équilibre européen», en voyant combien on s'est peu 
préoccupé, au moment décisif, de ce prétendu axiome de la politique 
internationale, sur lequel on vit depuis trop longtemps. 

Sans remonter au-delà de 181 i, se rappelle-t-on le préambule des 
conventions du 23 avril : « Les puissances alliées, réunies dans l'inten- 
tion de mettre un terme aux malheurs de l'Europe et de fonder son repos 
sur une juste répartition des forces entre les États qui la composent...»? 
Se rappelle-t-on également que le traité du 30 mai suivant représentait 
ces puissances comme «animées d'un égal désir de mettre fin aux longues 
agitations de l'Europe et aux malheurs des peuples par une paix solide, 
fondée sur une juste répartition de forces entre les puissances .. » ? 
Provoquées par les victoires inquiétantes de Napoléon 1er, ces considé- 
rations d'apparence humanitaire n'ont point été tirées de la boîte diplo- 
matique, lors des défaites successives de Napoléon III, qui correspon- 
daient cependant bien à des victoires inquiétantes du roi Guillaume. 
Sommes-nous donc destinés à tristement inaugurer une ère nouvelle ? 
Cet argument de l'équilibre européen n'a, du reste, pas plus de 



(1) « Il l'a pris tout à fait en goût, — écrit un aide de camp de l'am- 
bassadeur militaire au chef du service télégraphique de l'empereur; — 
il l'emmène sans cesse dans ses chasses à l'ours et le fait voyager avec 
lui, sur une seule fesse, dans son traîneau à une place. C'est le suprême 
de la faveur et je pense que la politique s'en trouvera bien... d Papiers 
et correspondance de la famille impériale,xxx\i,^.i%). —Quelle singulière 
mystification que la diplomatie des souverains? Les peuples ne vont-ils 
pas songer à traiter sérieusement les choses sérieuses ? 



LA GUERRF, LA RÉVOLUTION ET NOS MOEURS PUBLIQUE?. 295 

valeur que celui d'uuft infériorité de la France vis-à-vis de la Bclp,ique 
(pour prendre un pays (juclconque qui nous soit coinparai)le au point 
de vue de l'état d'avancement de la civilisation), en matière de cliemins 
de Ter. Voici comment on raisonne : en 1869, la France n'avait que 
G40 kilomètres de voie ferrée par million d'habitants, tandis que la Del- 
[|ique en a 905; la France n'avait que 4 Idl. 53 par myriamètre carré, 
tandis que laRcIjyique en a 45 kil.85, etc.— Pourquoi ne pas dire aussi: 
la l^rance ne compte que 70 habitants par kilomètre carré de territoire, 
tandis que la Belf^ique en compte 1G7 ; donc le premier pays est certai- 
nement inférieur au second, sous le rapport de la population ?— Tous ces 
modes déclassement peuvent avoir une utilité relative, à un point de vue 
spécial, mais sont impuissants à fournir la solution d'un classement ab- 
solu, qui n'est tout bonnement qu'une chimère. Le dernier veut dire simple- 
ment que, si l'on vous demande quel est, de la FranceoudelaBel{]^ique, le 
territoire le plus peuplé, il faut répondre : c'est le second; de même, si 
l'on compare la longueur du réseau ferré à la superficie ou à la popu- 
lation. Mais voilà tout. Si l'on veut en tirer des conclusions de supé- 
riorité ou d'infériorité, on n'en sort plus ou Ton en sort très-mal. Gon- 
clurez-vous que le département de la Seine (avec ses 37 kilomètres par 
myriamètre carré) est moins riche en chemins de fer que celui des 
Hautes-Alpes (avec ses 3 kilomètres par myriamètre carré), sous pré- 
texte que ce département a 1,544 kilomètres par habitant, tandis que 
celui de la Seine n'en compte que 82? Ne con durez-vous pas que l'un 
est riche et l'autre est pauvre, en population et en chemins de fer tout à 
la fois ? 

Il est inutile d'insister sur ce système erronné de comparaison entre 
les forces des peuples et, d'ailleurs, il me faut revenir à l'objet de cet 
article, où ce qui précède n'est qu'une digression, ainsi que j'ai pris 
soin de l'avouer. S'il était besoin d'une transition, elle se trouverait natu- 
rellemient dans cet autre aveu dépouillé d'artifice, mais également tiré du 
sujet. Après l'écroulement honteux du gouvernement impérial, on pou- 
vait croire à une heureuse réunion des esprits; ce n'était que de la stu- 
peur. En entendant tout ce qui se dit dans les conversations privées, en 
lisant tout ce qui s'écrit dans les journaux, on est rassuré sur le sort de 
l'incohérence nationale: toutes les divisions anciennes reviennent à la 
lumière, absolument comme si la guerre et la révolution n'avaient été 
qu'un songe de, courte durée; elles sont'après ce qu'elles étaient avant. 
Que nous ayons République, Monarchie légitime ou une de ces solutions 
gouvernementales dont le caractère mixte paraît nous convenir le plus, 
sans doute parce qu'elles présentent les inconvénients des systèmes lo- 



296 JOUKNAL DES ÉCONOMISTES. 

piques, sans en avoir les avanta[}cs, nous resterons parfaitement in{}ou- 
vernables, je le crains-bien. Ce n'est point une raison pour ne pas es- 
sayer de provoquer les réflexions de chacun sur les conditions, au 
XIX® siècle, de la gérance des affaires communes aune grande agglomé- 
ration d'hommes civilisés. 

VII 

Durant l'hiver 1843-44, tous les dimanches matins, Victor Henne- 
quin, l'apôtre convaincu et ardent du Fouriérisme, exposait, dans un des 
Salons du ionrnsà la Démocratie pacifique j cette doctrine bizarre d'un so- 
cialiste qui, à travers quelques visées fort justes, esttombé dans les plus 
inexcusables excentricités. Le jour et l'heure avaient été choisis, je le 
crois bien, en vue des jeunes élèves de l'Ecole Polytechnique, que leur 
ancien, Victor Considérant, aurait désiré compter parmi les adeptes du 
maître ; mais je dois à la vérité de dire que nous n'étions que deux et 
qu'aucun des deux, attirés seulement par un certain goût pour les 
sciences sociales et par la curiosité, ne continua, au delà des quel- 
ques conférences en très-petit comité que comprit le cours, à s'oc- 
cuper de phalanstère. J'avais été frappé du soin avec lequel Victor 
Hennequin s'était attaché à faire observer que « le Fouriérisme ne 
touchait ni au Trône ni à l'Autel » , et cette formule prudente m'est sou- 
vent revenue à l'esprit, surtout pendant que je procédais à mes études 
d'économie politique, quand je voyais le mauvais effet que produisait 
bien mal à propos la terminologie à laquelle l'usage s'est arrêté. En- 
core hier, les conservateurs quand même de toute espèce de gouverne- 
ment, qui se distinguent spécialement par cette béate ignorance et 
et cette inintelligente docilité dont on voit aujourd'hui les résultats 
logiques, étaient convaincus qu'économistes, républicains, socialistes, 
mécréants sont des mots synonymes. Combien faudra- t-il de temps 
pour apprendre, à l'innombrable et éternelle phalange de ces dange- 
reux citoyens, que l'économie politique ne touche ni au Trône, ni à 
l'Autel, et qu'elle a précisément le socialisme pour négation ? Je 
l'ignore, mais je crois que nous devons tous faire, nous autres écono- 
mistes, non-seulement des vœux ardents, mais encore des efforts inces- 
sants pour convaincre nos compatriotes que la politique, la religion et 
l'économie politique sont relatives à trois ordres d'idées to.ut à fait 
distincts; qu'en un mot, un honnête citoyen peut être à la fois catho- 
lique, républicain et économiste. Sans doute, il n'est plus question de 
Trône; mais l'Autel m'a paru, dans certaines réunions électorales de 
Paris, jouer un tel rôle qu'il est opportun d'appeler l'attention des bons 



LA GUERRE, LA RÉVOLUTION ET NOS MOEURS IPURLIQUES. 207 

esprits sur la réforme qu'appellent sur ce point nos mœurs jinbliques; 
d'insister sur le silence que les hommes animés du véritable libéralisme 
politique doivent p;arder, à l'endroit des difficultés reli(;ieuses, et sur la 
conviction que doivent acquérir les hommes animés du véritable li- 
béralisme religieux, à l'endroit du défaut d'influence mauvaise à re- 
douter d'un (gouvernement rationnel , et, pour cela, de rappeler quelle 
est, en principe et au fond, la faible différence d'une Monarchie 
et d'une République. 

En effet, si l'on veut se donner la peine de réfléchir à ce qu'on ap- 
pelle une opinion politique, on sera stupéfait de voir quel est le point 
de départ des [grandes querelles que nous sommes continuellement à 
nous faire et que nous renouvellerons prochainement, à coups de dis- 
sertations historiques parfaitement en dehors de la question essentielle, 
à l'occasion de la pacifique révolution du 4 septembre. Pourquoi celui- 
ci est-il monarchique (légitimiste, orléaniste ou impérialiste) ? Pour- 
quoi celui-là est-il républicain ? Vous les embarrasseriez bien souvent 
si vous leur posiez la question, avec pouvoir de les obliger à répondre 
autrement que par des banalités vides ou mensongères. Et cependant, 
de même qu'avant Sedan, les soldats allemands et les soldats français 
s'égorgeaient par ordre de leurs chefs, sans savoir au juste pourquoi, 
les monarchistes et les républicains se disputent avec acharnement, 
alors qu'avec de la bonne foi et du libéralisme des deux parts, ils arri- 
veraient facilement à s'entendre. Après Sedan, ni les soldats allemands, 
ni les citoyens français n'ont besoin d'être initiés aux douteux mys- 
tères du pangermanisme pour savoir, les uns, qu'ils portent la mort et 
la ruine chez leurs voisins, les autres qu'ils protègent contre une im- 
placable invasion de Vandales leurs personnes et leurs biens, et qu'ils 
veulent empêcher la conquête d'une portion de territoire dont les habi- 
tants ont suffisamment montré que leur ardent désir, non contesté par 
Tennemi, est de rester Français. Après Sedan, après l'effondrement 
foudroyant du second Empire, après la brusque disparition de la Mo- 
narchie de Juillet en 1848, après le rapide renversement de la Monar- 
chie légitime en 1830, après la dissolution définitive du premier Em- 
pire en 1815, après la destruction de la première et de la seconde 
République sous les coups d'Etat des deux Napoléon, le grand et le petit, 
en 1799 et en 1851, il semble que la question capitale de stabilité doit 
se poser sérieusement, pour les monarchistes aussi bien que pour les 
républicains. 

Cette question n'est-elle point, en effet,la seule qui doive diviser les es- 
prits, qui doive militer en faveur du choix de l'un des deux seuls modes de 



298 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

transition d*un chef àTautredu pouvoir exécutif. Quant à tout le reste, 
qu'a-t- il d'incompatible avec la Monarchie ou avec la République, ciiez 
despeuples é[jalement avancés en civilisation etoii les notions d'économie 
politique sont tellement répandues qu'ils comprennent exactement le rôle 
dévolu à l'Etat dans une société moderne? Ils ne doivent se préoccuper 
que du trouble apporté, dans le mouvement de la machine (jouvernemen- 
talc, par l'inévitable nécessité dechanj^er de temps à autre le gérant de 
cette vaste association, industrielle et commerciale, qui constitue au fond 
une nation. Ou bien, comme en Angleterre, où l'ancienneté de la nation 
impose des traditions historiques, on conviendra que la gérance sera 
héréditaire dans une famille souveraine, investie d'un privilège par des 
considérations d'intérêt public. Ou bien, comme en Amérique, où la 
jeunesse de la nation laisse le champ complètement libre, on convien- 
dra que cette gérance sera renouvelée au bout d'un temps déterminé. 
Dans les deux cas, ne sera-t-ilpas permis de dire « que, pour s'assurer 
la jouissance de certains droits inaliénables, les hommes ont établi 
parmi eux des gouvernements dont la juste autorité émane du consen- 
tement des gouvernés » (1) ? Dans le premier cas, la liberté sera aris- 
tocratique ; dans le second, elle sera démocratique, pour employer les 
épilhètes caractéristiques d'Alexis de Tocqueville; mais, dans les deux 
cas, les nations offriront le spectable enviable d'un large développe- 
ment d'une sage liberté à tous égards. Je ne comprends, pour ma part, 
de dissentiment sérieux qu'entre les partisans de la Monarchie légitime 
et les partisans de la République, ces deux formes de gouvernement 
correspondant aux deux modes de convention appliqués en Angleterre 
et en Amérique, et je m'avoue tout à fait impuissant à trancher théori- 
quement ce dissentiment; quant à la pratique, la libre manifestation de 
la volonté populaire, telle qu'elle va être provoquée en France, en donne 
un moyen simple et facile. 

C'est précisément parce que des événements néfastes nous ont mis 
dans une situation où la souveraineté nationale doit être invoquée, que 
je hasarde ces réflexions primordiales. Car maintenant c'est un devoir 
de se demander dans quel plateau de la balance se trouve la plus grande 
garantie de stabilité: est-ce du côté de la Monarchie? est-ce du côté de 
la République ? Il ne s'agit point de remonter le courant de Thistoire de 
France jusqu'au v siècle de Tère chrétienne et de se perdre dans un tor- 



(I) Proclamation d'indépendance des i3 premières provinces dont la 
confédération devait être le noyau des Etats-Unis de l'Amérique du 
Nord. 



LA GDERRF, LA REVOLUTION RT NOS MOEURS PUBLIQUES 299 

rent de considérations non moins savantes qu'inextricables. Il ne faut 
pas aller au-delà de la Kovolutiou de 1789, qui est le point de départ in- 
discutable de notre société moderne et dont les principes sont désor- 
mais hors de toute contestation, nonobstant les difficultés sérieuses que 
présente le développement successif des applications de détail. 

On doit surtout cesser de ressusciter^ pour y chercher un moyen 
d'action ou pour en redouter les terribles excès, les erreurs regrettables 
et les san^jlantes catastrophes de la première apparition de la Républi- 
que en France. Il n'y a à craindre que les dissensions intestines, et c'est 
déjù bien assez, quand une fatalité ou une résistance inintelligente aux 
conséquences de la loi inévitable du progrès amène momentanément à 
la surface un semblant de prépondérance de cette classe dangereuse de 
fous, de fanatiques, d'ignorants, de violents, de partisans du désordre, 
que, par un très-inexact euphémisme, on appelle le parti avancé, alors 
que cette fraction est au fond uniquement rétrograde (1). Autres temps, 
autres mœurs ; la République de 1848 l'a bien montré, en ne donnant à 
regretter que la terrible bataille civile de juin; et, encore une fois, 
c'est bien assez, mais il n'y a pas lieu d'évoquer les lamentables fantô- 
mes des massacres de septembre 1792 et de la terreur de 1793. Il ne 
faut pas perdre de vue les conditions dans lesquelles se sont produits 
ces monstrueux épisodes, afin de se bien rendre compte de l'impossibi- 
lité du retour de pareilles situations et de ne pas grossir outre mesure, 
par des abus d'imagination, des maux qui, réduits à une juste propor- 
tion, peuvent être l'objet d'une suffisante inquiétude. On sait comment 
se sont terminées les deux premières tentatives d'établissement de la 
République en France et que, si le coup d'État du 18 brumaire an VIII 
n'a guère été moins pacifique que notre révolution du 4 septembre, le 
coup d'Etat du 2 décembre 1851 a été aussi sanglant que les révolutions 
de juillet 1830 et de février 1848, tout en étant suivi, en outre, de pro- 
scriptions et autres mesures inavouables dont on affecte de faire Tapa- 
nage de la forme républicaine. Il sera bien permis de rappeler aussi, 
dans le même ordre d'idées, les nombreuses émeutes qui marquèrent la 
première moitié du règne de Louis-Philippe, afin de montrer que la 
forme monarchique n'est malheureusement point exclusive de troubles 
civils. 

Si l'on veut se rendre compte de la déplorable influence que doivent 

(ï) Le tableau de la page 314 montre, pour Paris, combien ce parti 
est peu nombreux, en admettant môme qu'il comprenne tous ceux qui 
ont répondu non au plébiscite du 3 novembre. 



300 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

avoir, sur nos mœurs publiques, les fréquents chanf^emenls d'un réf^ime 
qui puise son prestif^e dans les prétendues conditions de stabilité qu'il 
comporte, il suffit de s'arrêter aux dates principales de la portion écou- 
lée du XIX® siècle. 

Aux termes du sénatus-consulte du 28 floréal an XII, « Napoléon Bo- 
naparte , premier consul actuel de la République, est empereur des 
Français; la di[ynité impériale est /ic'rec?î7aire dans sa descendance di- 
recte et légitime, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, »etc.,etc. 
— Un plébiscite constate que le peuple veut l'établissement de la dignité 
impériale dans la personne de Napoléon 1^''. 

Le 3 avril d8l4, un autre sénatus-consulte abroge le premier. Il est 
basé sur de nombreuses considérations, parmi lesquelles je me bornerai 
à relever celles qui peuvent avoir quelque analogie avec les considéra- 
tions qui auraient pu être invoquées, en 1870, pour motiver la déchéance 
de Napoléon III, si elle avait dû être motivée avec Taccomplissement 
d'une semblable formalité. L'empereur déchu est convaincu d'avoir fait 
«considérer comme nationale une guerre qui n'avait lieu que dans l'inté- 
rêt de son ambition démesurée. — Il s'est toujours servi de la presse pour 
remplir la France et l'Europe de faits controuvés, de maximes fausses, 
de doctrine favorables au despotisme et d'outrages contre les gouverne- 
ments étrangers. — Au lieu de régner dans la seule vue de l'intérêt, d u bon- 
heur et de la gloire du peuple français, il a mis le comble aux malheurs 
de la patrie. — Le vœu manifeste de tous les Français appelle un ordre de 
choses dont le premier résultat soit le rétablissement de la paix générale 
et qui soit aussi l'époque d'une réconciliation solennelle entre tous les 
Etats de la grande famille européenne. » 

Suivant la constitution du 6 avril 1814, « le gouvernement français 
est monarchique et héréditaire, de mâle en mâle, par ordre de primo- 
géniture ; le peuple français appelle librement au trône de France le 
frère du dernier roi et, après lui, les autres membres de la maison de 
Bourbon, dans l'ordre ancien . » 

Le 7 août 1830, la chambre des députés et la chambre des pairs, 
« considérant que tous les membres de la branche aînée de la maison 
royale sortent en ce moment du territoire français, déclarent que le 
trône est vacant, en fait et en droit, et qu'il est indispensable d'y pour- 
voir; que l'intérêt universel et pressant du peuple français appelle au 
trône le duc d'Orléans et ses descendants à perpétuité, de mâle en mâle, 
par ordre de primogéniture. » 

Le 24 février 1848, la monarchie parlementaire s'évanouit brusque- 
ment, à propos d'une misérable question de réforme électorale, sur la- 



LA GUEKRE, LA RÉVOLUTION ET NOS MOEUHS PUBLIQUES. 301 

(lucllc il nie faudra revenir dans cet examen des défectuosités de nos 
mœurs politiques. 

Le 4 mai 1848, « l'Assemblée nationale, fidèle interprète des senti- 
ments du peuple, déclare, au nom du peuple français et à la face du 
monde entier, que la République est et restera la forme du gouverne- 
ment de la France. » 

Le 21 décembre 1851, le peuple français,— appelé à se prononcer sur 
les résolutions proposées à son acceptation, dans les formes lé[;alesdont 
on se souvient, par l'aventurier que la lé^ifende napoléonienne avait 
porté à la présidence d'une République, — déclare qu'il veut le maintien 
de Tautorité de Louis-Napoléon Bonaparte pendant une période décen- 
nale. 

Le 7 novembre 1852, un sénatus-consulte, rétablissant la dij^nité im- 
périale à son profit, dans les conditions perpétuelles et héréditaires du 
sénatus-consulte de l'an XII, est encore soumis à un plébiscite, par le- 
quel le peuple déclare qu'il veut le rétablissement en question. 

Le 4 septembre 1870, le g^ouvernement de la défense nationale n'a 
qu'à dresser l'acte de décès du second empire, mort en fait depuis un 
mois. 

Il est à remarquer que le peuple, soit directement « convoqué dans 
ses comices », soit indirectement interrogé par lintermédiaire de ses 
représentants, est ainsi consulté au lendemain de quelque fait violem- 
ment accompli et veut toujours tout ce qu'on lui propose pour sortir de 
la situation anormale où la France vient d'être mise. Mais croit-on que 
nos mœurs publiques aient beaucoup à bénéficier du scepticisme gou- 
vernemental que ne manquent pas d'engendrer ces perpétuelles et irré- 
gulières mutations de souverain ? Telles sont pourtant les conditions de 
stabilité que, grâce à l'inconstance nationale et à la fatalité historique, 
le régime monarchique a procurées, durant les deux derniers tiers de ce 
siècle, à la gérance des intérêts d'une nation de près de 40 millions 
d'âmes. L^ perpétuité des familles monarchiques de France se manifeste 
par la mort de Napoléon I" à Sainte-Hélène (1821), par celle de Char- 
les X à Goritz (1836), par celle de Louis-Philippe à Glaremont (1850), 
par la captivité de Napoléon III à Wilhcmshohe. Quanta l'hérédité mo- 
narchique, on la cherche en vain dans cette mort de Napoléon II à Schœn- 
brunn (1832), dans celte quarantaine et cette trentaine d'années passées 
en exil par le comte de Chambord et le comte de Paris, dans cet exil 
qui commence pour celui qui devait s'appeler Napoléon IV. C'est en 
présence de ces significatifs enseignements de l'histoire contemporaine 
qu'on voudrait tenir, à l'endroit des inconvénients d'un renouvellement 



302 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

fréquent du chef du pouvoir exécutif, le lan(ja{îe qui pourrait être tenu 
en Angleterre, où l'avancement des mœurs politiques a depuis si longf- 
temps mis la forme du (jouverHement hors de discussion ! IN'avons-nous 
pas eu tous les inconvénients du système républicain sans en avoir les 
avantages? Au lieu de jouir du rare spectacle d'un changement normal 
du chef du pouvoir exécutif, comme à l'avènement héréditaire de Char- 
les X au trône, à la mort de Louis XVIII, ou comme lors de la remise de 
la <7^'m?ice élective par le général Gavaig^nac à Louis-Napoléon Bonaparte, 
nous avons eu invasion étrangère à trois reprises et révolution inté- 
rieure à quatre au moins. iVu lieu de permettre au premier empire de 
sombrer par les excès du militarisme, à la monarchie restaurée de se 
heurter à une violation de la charte constitutionnelle, à la royauté popu- 
laire de se briser sur un aussi petit écueil qu'un détail de la réforme élec- 
torale, au second empire de tcwTiber subitement en déliquescence, n'au- 
rait-il pas mieux valu changer le gérant à des époques régulières, dont 
la durée serait calculée de telle sorte qu'il etit donné au pays tout ce 
qu'il pouvait avoir de bon dans le cerveau et qu'il ne fiât point encore 
arrivé à la période de décrépitude ? - 

Quel germe de dissolutio!], pour un pays, que ce lot toujours dispo- 
nible de prétendants en exil, chez lesquels les oppositions sont toujours 
sûres de trouver un chef et surtout un drapeau ? 

Combien, sous le rapport de l'immoralité politique, est instructive 
l'histoire de Napoléon III ? Pour faire pièce à la Restauration, on crée la 
légende napoléonienne, à laquelle Béranger prête le concours (si-efficace 
en France) de ses chansons, qui, faciles à fredonner,.arriventàune dé- 
plorable popularité. Louis-Napoléon, par ses ridicules tentatives de Stras- 
bourg et de Boulogne, Louis-Philippe, en ramenant les cendres de Napo- 
léon pï", entretiennent cette légende, toute vivace en 1848. Pour faire 
pièce à la République, ses ennemis se coalisent avec ses amis incon- 
scients afin de mettre au fauteuil de la présidence celui qui a, toute sa 
vie, eu le trône de France pour objectif; dès ce moment, le second em- 
pire était fait. Sommes-nous aujourd'hui dans une meilleure position? 

Le 2 aoiit 1830, Charles X écrivait au duc d'Orléans : « Je suis trop 
profondément peiné des maux qui affligent ou qui pourraient menacer 
mes peuples pour n'avoir pas cherché un moyen de les prévenir. J'ai 
donc pris la résolution d'abdiquer la^couronne en faveur de mon petit- 
fils le duc de Bordeaux. » Comme la légende napoléonienne doit être 
bien et dûment close, par les événements désastreux qui viennent d'en 
former l'épilogue, si le comte de Chambord abdiquait, à son tour et par 
un bon mouvement de patriotisme, en faveur de son cousin, la France 



LA GUERRE, LA RÉVOLUTION ET NOS MOEURS PUBLIQUES. 303 

n'aurait plus h choisir qu'entre les deux seules formes rationnelles de 
«gouvernement, la Monarchie léfjitimc et la République; l'ère des ré\^o- 
lutions serait cnfm fermée. Je n'ai pas besoin de dire de quel côté sont 
mes aspirations ; mais je n'admets pas plus la République de droit divin 
que la Monarchie de droit divin, et je ne comprends, comme solution de 
la {jrave difficulté en face de laquelle nous nous trouvons, qu'une libre 
expression de la volonté nationale, devant laquelle devra s'incliner loya- 
lement la minorité. 

VIlï 

Si j'ai cru devoir présenter implicitement un plaidoyer en faveur de 
la République, c'est que jamais occasion plus belle ne se rencontrera de 
la fonder, par suite des circonstances fatales qui ont présidé à la chute 
du fjouvernement qu'elle serait destinée à remplacer. Jamais occasion 
plus propice ne s'offrira, pour les Français de toutes les opinions, d'ou- 
blier leurs anciens dissentiments, de les « immoler sur l'autel de la pa- 
trie » et de tenter un essai décisif. 

Dans la preuve incontestable d'instabilité qu'il vient de donner, 
le principe monarchique a subi une telle atteinte, tant par les événe- 
ments extérieurs que par les conditions intérieures suivant lesquelles 
s'est faite la dernière application de ce principe, que tous les esprits 
impartiaux, quel que soit leur passé, doivent concevoir les doutes les 
plus sérieux sur sa vitalité en France. Les malheurs incommensurables 
de la patrie procèdent directement des abus du gouvernement per- 
sonnel, qu'on voit n'offrir pas plus une garantie d'ordre qu'une ga- 
rantie de liberté; et ces abus, chez nous inhérents à la mission viagère 
du chef du pouvoir exécutif, ne sauraient être victorieusement com- 
battus par le simple établissement d'une monarchie parlementaire. Il 
faut absolument essayer une fois de la République en France ; car, n'en 
déplaise à ceux de ses détracteurs qui disent qu'elle n'a jamais pu 
s'établir chez nous (ce qui ne serait même pas un motif d'y renoncer 
dans les circonstances actuelles), elle n'a jamais été essayée dans des 
conditions normales. Je ne pense pas trop exiger de ses adversaires, en 
leur demandant de me concéder que la période républicaine qui com- 
mence au 21 septembre 1792 et finit, de fait, au Consulat, survenant au 
lendemain d'une modification sociale aussi profonde que la mémorable 
révolution de 1789, ne pouvait présenter, à tous égards, que des circon- 
stances exceptionnelles. Quant à la République de 1 848, qui s'est produite 
à l'improviste, elle se résume, à proprement parler, dans la dictature du 
général Gavaignac et ne pourrait rationnellement être prise en considé- 



304 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

ration que si cet honnête citoyen était devenu président. Du moment oii le 
suffraj^e universel acclamait un prince, et surtout un Bonaparte, le destin 
de la République pouvait être facilement prévu, car elle n'a même existé 
que nominalement du 10 décembre 1848 au 2 décembre 1851. Le petit 
nombre de mois qui s'est écoulé entre les terribles journées de juin et 
l'avènement du prince-président n'a donné matière à aucune critique 
de la part des hommes de bonne foi. Il n'en a point été de même des 
quelques mois qui se sont écoulés entre la révolution politique de fé- 
vrier et la bataille sociale de juin. Ce ne serait pas maintenir le sujet à la 
hauteur où il doit rester que de tirer une conséquence favorable du pre- 
mier fait, tandis que le second doit être le point de départ de réflexions 
très-sérieuses. 

Toute révolution politique débride fatalement cette classe dangereuse 
dont j'indiquais plus haut le dénombrement complexe. D'où vient qu'une 
révolution monarchique n'engendre jamais un trouble d'aussi longue 
durée et d'aussi grande intensité que celui qui succède à une révolu- 
tion républicaine? Cela me paraît facile à expliquer, mais très-délicat à 
exprimer. Je vais cependant essayer de le faire. 

Dans le cas d'une révolution monarchique, comme celle de 1814, 
celle de 1830, celle de 1851, il existe un parti tout formé, de telle 
sorte que la période de désordre est nécessairement fort courte et que 
l'ordre, renaissant bientôt, rassure cette multitude de citoyens qui ne 
demande à l'état social que le fait matériel de la tranquillité publique, 
sans s'inquiéter des causes auxquelles elle est due et des effets qu'elle 
pourra produire, dans un avenir plus ou moins éloigné. Sans doute, le 
nouveau gouvernement ordonne que tous les emblèmes qui ont carac- 
térisé l'ancien seront supprimés partout où ils peuvent se trouver, et 
cette suppression est, en France, devenue trop fréquente pour ne pas 
y saper dans les masses, aux applaudissements desquelles elle s'opère, 
ce respect du pouvoir qui est certainement l'une des forces sociales de 
l'aristocratique Angleterre. Sans doute, le nouveau gouvernement laisse 
colporter, dans les rues, de honteux pamphlets et d'ignobles caricatures 
sur l'ancien, ainsi que nous venons d'en avoir le répugnant spectacle 
durant le dernier trimestre (1), et ce colportage indécent a les mêmes 



(l) Je dois à ce sujet citer, à l'honneur du Gouvernement provisoire 
de 1814, cette disposition d'un arrêté du 4 avril : « Aucune adresse, 
proclamation, feuille publique ou écrit particulier ne contiendra d'in- 
jures ou expressions outrageantes contre le gouvernement renversé,— 
la cause de la patrie étant trop noble pour adopter aucun des moyens 



LA GUhKIlIi, LA hlWuLUïlOJN ET JNUS WOEUKS i'UCLIOUKS. 306 

coiisé(iucnces l'âcliciises que la suppression d'cmblcraes dont jo viens 
de ])arler. Mais toute celte période anarchique dure peu, et les corps de 
police civile ou militaire, un moment licenciés, sont rapidement recon- 
stitués avec un simple chanf^ement de nom et d'uniforme. Encore une 
fois, l'industrie et le commerce, dont les inlérêts ont été un moment 
compromis, ne tardent point à renaître, et tout rentre dans l'ordre. 

Dans le cas d'une révolution républicaine, les choses se passent dif- 
féremment, et cela tient à ce qu'il n'existe pas de parti républicain 
hors d'une poi|;née d'honnêtes []^ens, précédemment considérés comme 
d'estimables rêveurs, et de cette classe dan^jereusc qui a toujours existé 
et qui existera toujours, de laquelle, dès lors, il ne faut tenir compte 
que dans une certaine mesure, mais qu'on ne doit point hésiter à ré- 
fréner au plus vite. J'entends par là qu'on doit, avant tout, en faisant 
régner la justice, enlever au parti dit avancé tout prétexte de reven- 
dication sensée, puis opposer la résistance la plus nette aux revendica- 
tions insensées. — Soyez sûr que l'épisode suivant d'une réunion électo- 
rale concernant le maire du XX** arrondissement de Paris ne révèle point 
un fait exceptionnel. Des citoyens rétro[}rades ayant malencontreusement 
reproché au candidat Blanqui d'avoir passé sa vie à conspirer, un co- 
réli(}ionnaire du sempiternel conspirateur vient le justifier en ces ter- 
mes (1) : u Je conspire depuis vinp,t-six ans et je conspirerai toute ma 
vie (Exclamations. — Le public semble solliciter une explication, que 
l'orateur s'empresse de lui donner). Je m'explique. Tous les gouverne- 
ments ont refusé au peuple ce qu'il a demandé. Il fallait bien conspirer, 
pour revendiquer les droits du peuple. Maintenant, je suppose qu'on ac- 
corde aujourd'hui au peuple ce qu'il demande; demain, le peuple de- 
mandera autre chose, car les besoins ne s'arrêtent pas; ils vont en crois- 
sant avec la civilisation. Il nous faudra donc, nous, les amis du peuple, 
conspirer demain, comme nous conspirions hier, comme nous conspi- 
rons aujourd'hui. (Cette théorie ingénieuse de la conspiration perpé- 
tuelle obtient l'adhésion de la raajorilé, mais la minorité paraît conser- 
ver des doutes.) «Soyez sûrs que ce type (d'une grande incommodité so- 

odieux dont il s'est servi. » Une telle prescription, édictée au lendemain 
de chacune de nos trop nombreuses révolutions, eût puissamment amé- 
lioré nos mœurs publiques, il faut en convenir. 

(1) Je les emprunte au compte-rendu donné, le 24 novembre dernier, 
par le Journal des Débats, dont un rédacteur s'est fait le fervent et spi- 
rituel reiorter des réunions publiques. 

o*^ SÉRIE. T. XX. — 15 décembre 1870. 20 



300 JOUKNâL DES ÉGONO.UiSTES. 

ciale, j'en conviens) est indépendant de la forme du (gouvernement, tout 
aussi bien que le type de l'io^norant, qui ne se rend pas plus conapte du 
caractère essentiel de la République que de la nécessité de restreindre 
la liberté, dans un certain nombre de branches de l'activité humaine, 
sous peine d'aufjmcnter encore l'oppression des majorités par les mino- 
rités. Mais, dira-t-on, pourquoi l'avènement de la République fait-il 
monter aussi lon[]^temps cette classe dang^ereuse à la surface? C'est, si 
mes conjectures ne sont point inexactes, par suite d'une très-fausse 
manœuvre conservatrice à laquelle se livre la petite phalang^e des ré- 
publicains sérieux. Très-défiante à l'endroit de la majorité tranquille, 
dont les membres (d'origines très-diverses, comme on sait) lui parais- 
sent animés de sentiments sourdement hostiles, elle ne veut rompre 
qu'à la dernière extrémité avec une minorité qui lui a été quelque peu 
utile au premier moment, quand la force prime le droit. S'il en est 
ainsi, elle a tort; car cette liaison compromettante éloigne immédiate- 
ment une majorité qui, sous l'empire d'une nécessité raisonnée, se 
rattacherait sincèrement à l'essai d'un gouvernement républicain, 
pourvu que ses aspirations vers l'ordre matériel et moral fussent sa- 
tisfaites. Or, si cet essai pouvait se prolonger durant quelques années,— 
par exemple, pendant la période d'une présidence (non princière, bien 
entendu), — la République serait certainement fondée. 

Une autre pierre d'achoppement, qui a également sa raison d'être 
dans l'absence d'un nombre suffisant* de républicains de la veille imbus 
des principes d'une saine administration, se rencontre dans ces mesures, 
inopportunes et tout au moins singulières, qui marquent parfois le len- 
demain d'une révolution non monarchique. Ainsi, en écrivant tout à 
l'heure que la République ne touchait point à l'Autel, je pensais aux 
manifestations blâmables dont un type serait ce fameux avis du conseil 
d'armement du XIV® arrondissement de Paris, qui, « considérant que 
les laïques peuvent seuls et doivent diriger l'enseignement des enfants 
des deux sexes, en vue de faire des citoyens et des citoyennes,» de- 
mande : « 1" que le Gouvernement de la défense nationale proclame le 
principe de l'enseignement laïque dans les écoles de l'État, à l'exclusion 
des corporations religieuses; 2^ que l'administration du \W arron- 
dissement prenne les mesures nécessaires pour que les laïques seuls y 
soient chargés de l'instruction publique. » Cet avis est non moins exor- 
bitant dans la forme que dans le fond. En quoi la question de l'ensei- 
gnement par les corporations religieuses ressortit-elle à la compétence 
d'un conseil d'armement, qui doit, sans doute, s'occuper uniquement 
de la défense nationale? En quoi> cette question est-elle urgente? En 



LA GUERRE, LA RÉVOLUTION ET NOS MOEURS PURLIQUES. 307 

quoi peut-elle être soustraite à la réunion des représentants du pays et 
résolue spécialement pour une fraction de Paris? 

Une semblable manilestalion choque (;ravcmerit un p,rand nombre de 
citoyens, pour un fort petit nombre qu'elle contente, et permet de 
douter du libéralisme du jyouverncment sous la tutelle duquel peut 
avoir lieu un tel coup d'état autoritaire. Les adversaires de la Hépu- 
blique lui reprochent alors les procédés de ceux de ses partisans iiiin- 
telli[î'enls qui ne paraissent pas se douter que, si la liberté doit être 
restreinte, elle doit l'être le moins possible. Ces despotes démocrati- 
ques ne lui font pas moins de tort que les violents fanatiques qui, igno- 
rants de kl nature intime de la liberté, ne veulent pas comprendre 
qu'elle ne saurait être indéfinie pour chacun, sous peine de perdre son 
nom et de s'appeler licence. Par contre, ceux qui affectent de confondre 
la République avec le socialisme, alors qu'ils ont pu voir combien il 
était compatible avec l'empire, peuvent, de temps à autre, enregistrer 
un aveu consolant de la nature de celui-ci : « La concentration du ser- 
vice de boucherie dans les mains de l'État, les mesures analogues que 
les nécessités de l'investissement commanderont d'appliquer aux autres 
objets de consommation, n'ont fait que mieux ressortir les avantages 
de la liberté commerciale. Ne craignons donc pas que ces procédés 
fassent école. Le communisme, effroi des bourgeois naïfs, ne survivra 
pas à l'expérience dont nous sommes témoins et victimes » {Réveil du 
22 novembre). Le socialisme gouvernemental, qui a été, entre les 
mains de l'empereur, un instrument politique impuissant pour con- 
quérir les masses, est jugé par celles-ci comme un instrument écono- 
mique non moins impuissant : c'est ce que nous avons toujours dit. 

Bien des constatations, contradictoires et partant définitives, pour- 
raient être ainsi faites, si l'on y mettait de part et d'autre un peu plus 
de bonne foi, de tolérance et d'espr/t de conciliation. C'est pourquoi 
je ne saurais lire avec plaisir une déclaration comme celle que le Siècle 
faisait récemment : «Les partis monarchiques ne désarment, sans 
doute, pas plus que nous ne désarmerions à leur place; ils gardent 
leurs espérances, comme nous garderions les nôtres. » M. Emile de Gi- 
rardin répondait à l'avance à ce prétendu axiome politique, quand il 
écrivait, à propos de la loi sur les coalitions : a Les partis ne désarme- 
ront et la liberté n'existera en France qu'alors que l'indifférence en 
matière de forme de gouvernement sera généralement entrée dans les 
esprits. C'est là l'idée moderne, l'idée juste, l'idée libérale, l'idée de 
tous ceux qui pensent que désormais les gouvernements qui dureront 
le plus seront ceux qui se mêleront le moins de ce qui appartient es- 



308 JODiy»fAL DES ÉCONOMISTES. 

sentiellement àrindividu et n'appartient pas nécessairement à l'État. » 
C'est là, croirai-jc pouvoir ajouter, l'idée des économistes, depuis 
long^temps convaincus que l'art suranné de la politique ne vit plus que 
de rifjnorance des uns, des préjugées des autres, des convoitises des 
ambitieux et des intrigues des habiles; qu'il se réduira, tôt ou tard, à 
l'application des principes de l'économie politique, de plus en plus 
répandus et de plus en pins goûtés. Mais quel pas doit encore faire le 
développement de nos mœurs publiques? N'est-il pas probable que la 
meilleure forme de gouvernement, mal introduite dans la pratique, est 
bien inférieure à la plus mauvaise, pour peu qu'elle soit loyalement 
mise en application? IN'est-il point évident que l'étiquette ne suffit pas 
à assurer la qualité du contenu d'un sac; que la proclamation de la Ré- 
publique serait, à elle seule, bien inefflcace, si cette puissance féconde 
devait se traîner misérablement dans toutes les ornières de la monar- 
chie, si elle devait jouer absolument le même air avec d'autres instru- 
mentistes (moins nombreux et moins expérimentés), si enfin la révolu- 
tion du 4 septembre ne devait être, pour employer une expression vul- 
gaire, mais précise dans sa trivialité, qu'une nouvelle édition du dicton 
digne de la politique de M. de Bismarck : Ote-toi de là que je m'y mette ? 
A coup sûr, il était indispensable de remplacer les fonctionnaires pure- 
ment politiques ou les agents administratifs qui ont eu le tort de se com- 
promettre par des manœuvres politiques. Mais, autant les premiers doivent 
être remplacés par des hommes notoirement dévoués au nouvel ordre 
de choses, honnêtes et capables, autant les seconds peuvent l'être par 
des hommes remplissant surtout ces deux dernières conditions fonda- 
mentales. Non-seulement je ne trouve pas nécessaire que tous les ré- 
publicains authentiques deviennent fonctionnaires, mais encore je 
trouve fort utile à la République qu'ils ne le deviennent pas, afin quel'avé- 
nement du gouvernement du pays par le pays ne soit pas confondu avec 
une simple satisfaction de ce pêle-mêle d'égoïsmes impérieux qui met- 
trait incessamment en péril le principe lui-môme. C'est pourquoi j'au- 
rais vu avec plaisir, quant aux sinécures et aux fonctions que la mort, 
la révocation ou la démission laissaient vacantes, supprimer les pre- 
mières et confier les secondes à d'anciens fonctionnaires, hiérarchique- 
ment et équitablement avancés de grade, — en attendant la réforme 
systématique et radicale du fonctionnarisme, qui, n'en doutez pas, a été 
indirectement l'un des introducteurs du Prussien exécré. 

En France, nous sommes trop disposés à croire que l'amélioration 
de la condition individuelle d'un citoyen dépend beaucoup plus de la 
l'orme politique du gouvernement que de la conduite personnelle de 



LA GUKKRR, LA RRVOLUTION ET NOS MOKURS PUBLIQUES. 309 

cliaciin. De cette erreur (lanfyerciise résultent celle prépondérance en- 
valiissaiite de l'Etal, (pii lait noire faiblesse, et cette conviction exa- 
gérée que le lé{;islatenr est le principal af^ent du proférés. La vérité est 
que la conduite personnelle de chacun peut seule améliorer sa condi- 
tion, pourvu que la forme politique du gouvernement non-seulement 
n'entrave pas, mais encore provoque, le développement libre de l'indi- 
vidu. Voilà tout, et, à ce point de vue important, la République me 
paraît, en France même et à raison de notre penchant national vers 
régalilé, préférable à la monarchie, parce que la République est exclu- 
sive de certains abus inhérents à celle-ci (courtisanerie, favoritisme, 
fonctionnarisme, mendicité, luxe excessif, etc.), et très-propice à la 
destruction de certains autres, aussi bien qu'à l'amélioration si dési- 
rable de nos mœurs publiques. 

IX 

S'il est admis que la guerre de 1870 procède directement de la ser- 
vilité du Corps législatif impérial, cette servilité des candidatures offi- 
cielles, ces candidatures officielles de la corruption électorale, cette 
corruption électorale de l'existence du suffrage universel, —je ne ferai, 
en le soumettant à un examen sévère, mais consciencieux et pur de 
toute arrière-pensée anti-républicaine, que me conformer à mon pro- 
gramme d'indicateur des réformes de détail que réclament nos mœurs 
politiques. 

C'est, suivant moi, une opinion très-fausse de croire que tout citoyen 
doit, au nom de la justice élémentaire , avoir le droit de contribuer, 
par son vote, à la conduite des affaires de l'ensemble d'un pays. Autant 
le suffrage universel a de raisons d'exister dans une commune de petite 
étendue, pour la direction des intérêts locaux, ordinairement très-sim- 
ples et de nature à être appréciés par tous les habitants de cette com- 
mune, autant le suffrage universel a de raisons de ne point exister, 
lorsqu'il s'agit de la gestion des affaires générales d'une nation , 
nécessairement très -complexes, dont alors la connaissance exige une 
intelligence et une instruction qui ne sont pas l'apanage d'un citoyen 
quelconque. 

Le mode idéal de suffrage consisterait évidemment dans l'attribution 
à chacun, dans la gestion des affaires de la communauté à laquelle il 
appartient, d'une part d'influence proportionnée à sa capacité et à l'in- 
térêt qu'il peut avoir à cette gestion. Puisqu'il n'y a aucun moyen de 
mesurer cette capacité et cet intérêt, il faut bien renoncer à l'idéal; 
mais il faudrait du moins s'en rapprocher autant que possible. Dans la 



3tO JOURNAL DRS P.CONOMISTES. 

gestion des affaires communales, la difficullé existe à peine, car la capa- 
cité et l'intérêt de chaque membre de la petite agglomération sont gé- 
néralement du même ordre que l'importance de l'affaire à traiter. Dans 
la gestion des affaires nationales, cette difficulté est réellement insur- 
montable. Le suffrage restreint, tel qu'il subsistait sous la monarchie 
de juillet, partait de ce principe éminemment faux que la capacité et 
l'intérêt marchent de pair avec le degré de richesse, mesuré par le 
chiffre des contributions. Dans ce système vulnérable, l'économiste in- 
telligent et instruit, payant moins de 200 fr. d'impôt, était considéré 
comme n'ayant pas suffisamment d'intérêt et de capacité pour avoir le 
droit d'être inscrit sur la liste électorale. Il n'est pas étonnant qu'une 
agitation sérieuse ait pu être provoquée et, par réaction contre une 
résistance aveugle et injustifiable, ait dégénéré en révolution. « L'ad- 
jonction des capacités», comme on disait alors, ne pouvait manquer 
d'être soutenue par cette foule intelligente et instruite à laquelle, —sous 
prétexte qu'elle ne faisait pas preuve de propriété , en réalité parce 
qu'on ne la croyait point susceptible d'être amie de l'ordre, — on refu- 
sait le droit de participer à la vie politique. 

Si le gouvernement issu de la révolution de 1830 avait compris 
que le mélange de l'élément-intelligence, c'est-à-dire des réformateurs 
par essence, à rélément-propriété, c'est-à-dire aux conservateurs par 
vocation, devait précisément amener un progrès réel, la Révolution 
de 1848 ne se serait point faite et nous n'aurions eu ni l'empereur, ni 
l'empire. 'Les révolutions ne s'évitent qu'au moyen de réformes oppor- 
tunes, qui sont, dans un pays libre, les résultantes des ardeurs, parfois 
excessives, de certains esprits, et des résistances, trop souvent exagé- 
rées, de certains autres. Les révolutions ont, sur les réformes, ce grave 
désavantage qu'elles risquent de dépasser le but. C'est ce qui me paraît 
être arrivé en 1848. La reforme demandée était une simple adjonction 
de citoyens n'offrant que des garanties de valeur intellectuelle, adjonc- 
tion qu'il ne fallait pas craindre de faire aussi large que possible, de 
même qu'il fallait immédiatement procéder à l'abaissement du cens 
électoral, dans une proportion considérable. La Révolution a fait table 
rase de toutes les conditions autres que celles d'âge et de sexe, suppri- 
mant du même coup toutes les garanties et proclamant cette égalité 
monstrueuse— de la voix d'un de ces hommes reconnus, par la nature de 
leur profession, comme étant tout à la fois aptes et intéressés à la recher- 
che de la meilleure solution des nombreux problèmes sociaux qui surgis- 
sent incessamment, — et, pour passer à l'extrémité opposée de l'échelle 
politique, de la voix du pauvre citoyen ne sachant ni lire, ni écrire, et ne 



LA GUERRE, LA l^fiVOLUTION KT NOS MOEUHS PUBLIQUES. 311 

lir.'inl ses nioyoïis d'cxislcncc que du plus liuinhlo travail manu(;l. Ce n'est 
pas là (le IVij^alilé vraie, et les conséquences d'une idée; fausse ne peu- 
vent ôlrffque préjudiciables ù l'ordre social. En effet, que r6sullc-t-il 
jusqu'h présent de la i)ratiquc du suffraf^c universel? Uniquement h 
supériorité brutale du nombre. Comme, au point de vue arithmétique, 
les élecleurs capables sont] en minorité infime, la nation française est 
conduite par une majorité considérable d'électeurs, incapables, directe- 
ment conduite où vous savez. Réfléchissez-y bien, le suffrage universel 
avait pour corollaire le système des candidatures officielles, c'est-à-dire 
cette autre monstruosité du «pouvoir à contrôler» nommant lui-même le 
«pou voir contrôleur», c'est-à-dire l'ori^anisation la pi us parfaite du pouvoir 
absolu, moins la franchise; je ne parle pas du Sénat, on a vu comment 
ce « pouvoir pondi^rateur» avait à l'occasion fonctionné. Or, le pouvoir 
absolu, ne le perdez pas de vue, peut, en vingt-quatre heures, conce- 
voir et amorcer, de façon à ne pouvoir reculer, une aventure comme 
celle qui nous meurtrit si cruellement. Si, par impossible, nous l'avions 
courue nous-mêmes, songez avec quelle énergie nous aurions pris les 
mesures nécessaires pour éviter nos premiers désastres. 

J'ai bien souvent entendu poser ce principe : le suffrage universel ne 
peut exister que s'il est dirigé, et je ne connais pas de plus nette con- 
damnation de notre système électoral. C'est ce que l'empereur appelait 
« s'appuyer sur les masses )),quand il proscrivait, dans les classes éclairées, 
tout ce qui n'était pas dévoué à sa personne ou du moins ne faisait pas 
semblant de l'être, par amour de l'ordi'e, et quand il se lançait, pour 
obtenir sa tranquillité et, croyait-il ! la consolidation de sa dynastie, 
dans un socialisme gouvernemental de la pire espèce. Qu'a-t-il obtenu 
des masses ouvrières, pour prix de ses sacrifices à une popularité de 
mauvais aloi ? L'ordre j durant une vingtaine d'années, -^ne manquerait 
pas de me répondre quelqu'un des partisans sipcères et désintéressés, 
mais endurcis dans leur aveuglement, qui peuvent lui rester encore. 
L'apparence de l'ordre, — riposterai-je à mon tour. La France ne pré- 
sente-t-elle point, à la fin de ce règne calamiteux, un spectacle analo- 
logue à celui-ci : Un enfant stupide et mal élevé, s'il est pressé de re- 
mettre ses joujoux dans une boîte, ne prend pas la peine de les y ranger; 
il les jette pêle-mêle, replace le couvercle et frappe dessus, jusqu'à ce 
que la boîte fermée ait l'apparence normale ; l'ordre semble régner 
parmi les joujoux; le lendemain, quand l'enfant rouvre la boîte, il les 
trouve tous brisés. — En ce moment, la France est brisée, à la suite 
de l'ordre anormal dont elle a joui du 10 décembre 1848 au 4 sep- 
tembre 1870 1 



312 JOURNAL DlîS P.CONOMISTES. 

Je suis du petit nombre de ceux qui proscrivent absolument toute 
intervention du Gouvernement dans les élections (1), toujours par cette 
raison élémentaire que le contrôlé ne peut nommer son contrcTleur, sous 
peine de priver évidemment la nation du contrôle auquel elle a droit 
et qu'elle se fi^^^ure exercer, par l'intermédiaire de ses représentants 
élus. Mais, si le suffrag^e universel doit fatalement être dirigé, par qui 
et comment le sera-t-il ? D'une part, je n'aperçois pas un personnel di- 
rig-eant suffisamment nombreux et capable de guider le corps électoral 
avec désintéressement dans la voie droite qu'enseigne l'économie poli- 
tique. D'autre part, pour plaire aux masses, — que j'excuse parce 
qu'elles sont souffrantes et peu éclairées, — il n'y a pas d'autre moyen 
que de les leurrer de promesses décevantes, sans compter, comme on 
l'a dit souvent, qu'un fou quelconque, qui pérore sur un sujet quel- 
conque de la science sociale, est sûr de trouver un auditoire d'une 
trentaine d'ignorants qui le croient, parmi lesquels une demi-douzaine 
est toute prête à passer des paroles à l'action. Voyez les réunions pu- 
bliques : une petite phalange des nôtres, habile et dévouée, avait essayé 
de répandre la science parmi les ouvriers parisiens; rappelez-vous 
qu'elle n'a pas été bien traitée et a dû renoncer h l'accomplissement 
de la mission vraiment patriotique qu'elle s'était donnée. Qu'on ne croie 
pas que j'apporte ici la rancune d'un orateur malheureux : la petite 
phalange m'avait fait l'honneur de réclamer mon concours, que j'avais 
à mon grand regret refusé, par les motifs que je viens d'indiquer; on a 
vraisemblablement cru que j'avais peur de me compromettre, je n'a- 
vais fait que prophétiser ce qui devait survenir. Je ne crois pas que 



(1) Pour être Français et pratique, je crois qu'on devrait admettre la 
simple indication du candidat préféré, qui aura toujours tant de prise 
sur l'élément conservateur, — sans aller, d'ailleurs, dans l'intérêt même 
des préfets, jusqu'à la gracieuseté officielle, telle qu'elle est définie par 
M. d'Auribeau, dans sa lettre au secrétaire particulier de l'empereur 
(30 mai 1868) : « Et notre ministre qui nous recommande d'être aimables 
tout plein, de manger beaucoup, de boire davantage, d'embrasser les 
filles, de courtiser les femmes, de frapper sur le ventre des maris et de 
faire la bouche en cœur à tout le monde » (Papiers et correspondance de 
la famille impériale, lvi, p. 236.) — La concession à laquelle je me 
crois obligé n'a rien de commun avec \q principe de celle qu'indiquait 
M. Emile Ollivier, traçant son programme ministériel au négociateur 
impérial : «A l'intérieur, je ne crois plus possible le maintien. . . . des 
candidatures officielles, en principe du moins » (Idemy lxvii, p. 259). 



I.A GlIliRHK, LA HfiVOLUTION ET NOS MOFJjRS PUBLIQUES. 313 

cH v.uw (k clioses soil inodilic; avjinl lonj^lcmps et, dès lors je me dc- 
iiiande quels hasards nous réserve le suffrajye universel. 

En outre, le fonctionnement du mécanisme ouvre la porte aux scan- 
dales les plus honteux. Au temps du suffrajife restreint, la corruption 
i;ouvernementale régnait certainement et s'exerçait au profit des can- 
didatures officielles (la chose existait déj;^, si le mot n'était point encore 
passé dans le vocabulaire politique), à coups de décorations, de nomi- 
nations, de voies de communication de toute espèce, etc., etc. ; elle 
était extrêmement favorisée par le petit nombre des électeurs. Avec le 
suffra^fye universel, l'appareil corrupteur s'est à peu près accru comme 
le nombre des électeurs ; seulement l'élément pécuniaire est venu s'y 
joindre, par suite de la situation précaire de fortune de l'unité 
électorale, dont de plus la valeur intellectuelle est merveilleusement 
propice à la fraude. Sans doute, je suppose l'absence de toute interven- 
tion administrative, comme en Angleterre, comme en Amérique ; mais 
je ne puis avoir la prétention que la France soit plus heureuse que ces 
deux pays , bien autrement avancés qu'elle au point de vue politique, 
et se distingue par l'absence de ces scandales électoraux qui ont si sou- 
vent été décrits dans la presse. S'il faut regarder comme un progrès 
que l'argent corrupteur ne soit pas fourni par les contribuables, il 
n'en est pas moins regrettable que cet argent puisse jouer un rôle dans 
la constitution d'un mandat de cette nature. 

C'est en vertu de l'adage : Qui bene amat bene castigat, que je me 
permets de tenir un langage aussi sévère pour le corps électoral, que 
je crois mieux servir en lui disant de rudes vérités qu'en le flattant; 
c'est afin que les intérêts du pays soient mieux représentés par des 
élus plus dignes. Puis, voyez ce qui s'est passé à Paris, au commence- 
ment du mois dernier, -dans une de ces circonstances graves oii le suf- 
frage universel était particulièrement compétent, où la suspension de 
la vie industrielle et commerciale ne donnait aucun prétexte à une cou- 
pable abstention. Le nombre des votants n'a pas pu se maintenir durant 
quelques jours, malgré l'effervescence politique à laquelle était en proie 
la population. Il m'a semblé qu'il y avait quelque intérêt à conserver, 
pour les vingt arrondissements de Paris (1), la trace statistique des di- 
minutions si rapides qu'a subies ce nombre. J'ai donc groupé, dans le 

(i) On sait d'ailleurs que, sur 100 votants de la population civile et 
militaire de la ville assiégée, 92 se sont prononcés «contre la constitu- 
tion de la commune, qui ne peut que créei* des conflits et des rivalités 
de pouvoir. » 



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LA nUFRRF, LA REVOLUTION ET NOS MOKURS PUBLIQUKS. 315 

lablcnii ci-contre, ions les chiffres officiels relatifs an vote plébiscitaire 
et ù lYIeclioii (les maires et adjoints (premier et deuxième tour de scrn- 
lin, quand il y a lieu). Eu éf^ard à la qualité des lecteurs, je m'abstiens 
de toute autre réflexion que celle-ci : en moyenne, sur 100 votants |)lé- 
biscilaires de l'ensemble des trois arrondissements où chacune des opé- 
rations électorales a pris deux jours, il en restait seulement 69 pour le 
premier tour de l'élection du maire, 53 pour le second, 44 pour le pre- 
mier toui" de l'élection des adjoints et 36 pour le second. Cette indif- 
férence n'est-elle point alarmante pour un pays où l'élection est ap- 
pelée à jouer un si []^rand rôle? Que deviendra-t-elle chez les électeurs 
ruraux qui ont de {grandes distances à parcourir pour se rendre au scru- 
tin, — qui, en outre, peut surji^ir dans des circonstances atmosphéri- 
ques plus ou moins contrariantes et au milieu de travaux absorbants, 
— si elle atteint des proportions aussi considérables chez des électeurs 
qui n'avaient à donner absolument aucun prétexte, aucune excuse pour 
s'abstenir ? 

X 

Beaucoup plus réformateur, on le voit, que révolutionnaire, j'aime 
mieux entretenir la classe supérieure de ses devoirs que de parler à la 
classe inférieure de ses droits. Il faut donc que, du corps électoral, je 
passe au corps législatif. 

Tout d'abord, je ne concevrais pas qu'on songeât, sous couleur de 
libéralisme, à en salarier les membres, attendu que ce système présente, 
en définitive, plus d'inconvénients que d'avantages; que, par exemple, 
on élargît immédiatement la plaie rongeante du fonctionnarisme. Qu'était- 
ce qu'un sénateur impérial, si ce n'était un fonctionnaire (bien que 
le formalisme officiel fit prononcer dignitaire) qui n'avait presque rien 
à faire et qui était beaucoup trop payé? Qu'était-ce qu'un membre de la 
basse chambre, candidat officiel, si ce n'était un autre fonctionnaire, 
moitié moins payé et beaucoup plus occupé, il est vrai, s'il ne s'agissait 
pas d'un de ces membres dont le rôle se bornait à pousser des Oui ! Ouit 
ou des Très-bien! et à faire du bruit avec un couteau à papier, quand 
un orateur de l'opposition tenait un langage désagréable à l'empereur? 
Qu'on ne dissimule pas le côté économique du salaire sous les termes de 
dotation ou d'indemnité, parce que ce côté économique ne disparait 
qu'exceptionnellement et que, là où il existe, il peut porter atteinte à 
l'indépendance de l'élu. Qu'on n'objecte ni l'aristocratie de l'argent, ni 
la stérilité dont on frapperait tel citoyen, — réunissant toutes les conditions 
exigées d'un bon législateur et ne pouvant donner gratuitement son 



310 JOURNAL DES KC^OiyOl^aSTKS. 

temps à la chose publique, — parce qu'il sera facile au parti qui a l'hon- 
neur de compter ce citoyen parmi ses membres de lever cette difficulté 
de détail; qu'on ne vienne pas surtout poser une question de dignité, 
elle n'existe réellement pas et il faut, à tout prix, en amoindrissant au- 
tant que possible le rôle du Trésor, augmenter le rôle de ce que nos voi- 
sins d'Outre-Manche appellent voluntary contributions ; une partie du 
salut public est là. 

A ce point de vue d'indépendance encore, a-t-on jamais réfléchi à ce 
qu'avaient de singulier ces décorations et ces promotions dans la Légion 
d'honneur distribuées, lors de chaque fête de l'empereur, à des mem- 
bres du Corps législatif et du Sénat? Moins choquante à coup sûr pour 
les contrôleurs à 30,000 livres de rente viagère que se donnait le pou- 
voir, puisque leur dépendance ne pouvait qu'exceptionnellement être 
suspectée, cette habitude impériale était, à elle seule, un des symptômes 
les plus caractéristiques de l'abaissement du pouvoir législatif et aussi 
de nos mœurs politiques. En effet, il ne semblait venir à personne l'idée 
de faire ressortir l'inconvenance de cette récompense décernée, pour ser- 
vices rendus, par le pouvoir exécutif au pouvoir législatif. La subordi- 
nation volontaire de celui-ci à celui-là, dans maintes circonstances de 
cérémonie, ne provoquait non plus aucune remarque, tant le diapason 
moral était progressivement descendu. J'en dirais autant de ces mem 
bres du Corps législatif qui ne rougissaient pas de descendre de leur 
siège, au milieu d'une session ou dans l'intervalle de deux sessions, peu 
importe, pour se caser dans quelque fonction administrative grasse- 
ment rétribuée. Il n'y a pas d'indépendance politique compatible avec 
de semblables capitulations de conscience. Mais passons à un ordre d'i- 
dées plus général et aussi plus important. 

Le régime parlementaire ne peut pas conserver ce caractère de riva- 
lités individuelles qu'il revêt d'habitude, sous peine d'être l'élément le 
plus actif de dissolution nationale. Il est impossible d'y voir le plus 
souvent autre chose que le jeu peu édifiant de Ote-toi de là que je m'y 
mette..» et que je livre le pays en exploitation à mes amis. A ceux qui 
auraient envie de rire de ma naïveté, je me contenterai de faire remar- 
quer que la masse assiste à ce spectacle instructif et qu'à défaut de 
principes, elle y puise en même temps le mépris et le goût du pouvoir, 
ainsi que la connaissance des moyens de s'en emparer à toute autre fin 
que celle du triomphe des idées; que la masse est peu athénienne de sa 
nature et ne s'arrête point aux bagatelles de la porte ; qu'au contraire, 
elle est positive et même un tant soit peu brutale; que, sous la perpé- 
tuelle excitation du mauvais exemple, elle entre infailliblement en rût 



LA GUKHHK, LA UI-IVOLUTION KT NOS iilOKlJKS PUBLlOUIiS. 317 

et, laissant dans l'ombre la question de qualité, se souvient qu'elle s'ap- 
pelle quantité. Il faudrait cependant y prendre [jarde, ne lût-ce que par 
int(';rèt personnel. Est-il donc impossible de voir, dans une assemblée 
parlementaire, la mnjorité et la minorité se former par de pures consi- 
dérations de tempérament, et les votes se prononcer, sur un projet de 
loi, d'après la valeur réelle du projet et abstraction faite du coté de la 
Chambre qui l'a présenté. N'y a-t-il pas, au point de vue de fintérêt gé- 
néral, dans un tel réf^ime, autre chose qu'une utopie dérisoire? Ce ré|jimc 
n'offre-t-il pas les éléments d'une suffisante alternative, indispensable 
au pro^i^rès, quant à l'exercice du pouvoir par les tempéraments con- 
servateurs et par les tempéraments novateurs? N'est-ce point assez de 
se « trouver aux prises avec la férocité des amours-propres » et faut-il, 
en outre et principalement, avoir à compter avec la férocité des con- 
voitises matérielles, qui non-seulement est sans excuse, mais encore 
appelle indéfiniment les représailles? Tout renversement de cabinet ne 
doit-il pas correspondre cà un mouvement d'opinion, manifesté par un 
déplacement motivé de la majorité sur un fait bien déterminé, et se 
résoudre en une mesure qui donne satisfaction au pays? Faudra-t-il 
toujours voir les destinées d'une grande nation subordonnées à de misé- 
rables querelles de coteries, les changements ministériels ne se traduire 
que par des changements de protecteurs et de protégés, et affecter les 
allures d'intrigues de coulisses ? N'est-il pas affligeant de lire le récit 
authentique de la formation du cabinet du 2 janvier 1870, par l'entre- 
mise de M. Clément Duvernois, que M. Emile Ollivier appelle « son 
cher ami » en octobre 1869, qu'il supplie de voter contre lui, le 4 juin 
suivant, et par lequel il est supplanté de haute lutte le 9 août dernier? 
Aussi bien, puisqu'il s'agit d'un ministère aussi étroitement lié à 
l'histoire de la guerre actuelle, nous pouvons nous y arrêter un in- 
stant; cet épisode politique, d'ailleurs, est fécond en enseignements delà 
nature de ceux dont la France me paraît avoir besoin de profiter. Quand 
je parle de « coulisses, » ne resté-je pas dans le ton du vaudeville par 
lequel débute l'enfantement si laborieux dudit cabinet du 2 janvier. 
L'entrevue à Gompiègne du souverain et de son futur premier ministre, 
— qui, la tête enveloppée d'un cache-nez et sans lunettes, « ce qui le 
rend méconnaissable, » — sort le soir de Paris et y rentre de grand 
matin, — n'est-elle pas d'un joyeux mystère, qui jure avec le sérieux 
de l'inauguration du régime parlementaire d'une grande nation; ne se 
passerait-elle pas mieux dans le grand duché déjà mentionné? L'orga- 
nisation, expressément faite pour un ami du premier ministre, de la 
sinécure du département des beaux-arts, où les théâtres occupç;'^ la 



318 JOURNAL DES ÉdONO^JISTES. 

place principale, ne se maintient-elle pas dans le même ton? La scène 
qui s'est passée au Corps lé[;islatir, le 4 juin 1870, est-elle bien en 
situation dans un parlement? On se la rappelle, je n'en extrais que ce 
frai^ment de dialog^ue : « M. le (^arde des sceaux : Vous êtes un homme 
d'honneur, monsieur (Jérôme David) ; eh bien 1 au nom de l'honneur, 
je vous demande, à vous et à vos amis, de voter contre nous (Très- 
bien! très-bien! — Vive approbation. — Réclamations sur quelques 
bancs). — M. Jérôme David.., Nous vous avons donné hier un premier 
avertissement... (Rires et bruit). — M. le garde des sceaux. Nous 
demandons le dernier. — M. Clément Duvernois. Nous attendrons notre 
heure (Mouvement!) » (1). — L'heure de MM. Jérôme David et Clément 
Duvernois devait être celle de nos désastres de Wissembourg, de For- 
bach et de Reichshoffen, dans lesquels ils ne virent qu'une occasion 
propice de s'emparer du pouvoir. A ce moment, où il n'était urgent que 
de voir disparaître le ministre de la guerre, auteur de ces désastres, et 
le premier ministre, qui en était politiquement l'éditeur responsable, 
mais où il y avait avantage à ne pas toucher aux autres départements 
administratifs, la curée des portefeuilles s'opéra sans pudeur. On con- 
naît le dénoûment de cette escalade, mais a-t-on réfléchi au spectacle 
déplorable que présentaient aux neuf millions d'électeurs ces intrigues 
de cour, ces manèges personnels, ces violences de langage ? (Quelle 
triste idée tout cela donne de nos mœurs parlementaires et à quelle 
malsaine hygiène nous avons été soumis, pendant ces vingt dernières 
années ! « Le sens moral abandonne ce peuple, — 'écrivait M. Emile 
Ollivier, deux mois avant son entrée au cabinet (1) ; rendons-le lui par 
l'exemple, en accomplissant rigoureusement nos devoirs. » Pourquoi, 
voyant si exactement le péril, n'a-t-il rien fait pour le conjurer, abso- 
lument rien fait que des discours? Bien qu'en général, ils fussent bons 
et j'entends par là que la netteté du fond n'y disparaissait pas sous le 
brillant de la forme, je pourrais^ en prendre prétexte de hasarder encore 
une fois des réflexions sur le rôle excessif qu'on semble, en France, 
attribuer aux orateurs dans un gouvernement parlementaire. Je pré- 
fère abandonner ce détail de la forme pour l'ensemble du fond, en 
continuant l'examen des points sur lesquels il importe de montrer 
l'exemple au peuple, par l'accomplissement rigoureux de nos devoirs. 
L'intensité de l'ignorance française en toute matière ressortissant au 



(1) Journal officiel duo juin 1870, p. 943, col. 1. 

(2) Papiers et correspondance de la famille impériale^ lxvii, p. 265. 



LA GUKKRE, LA Ri< VOLUTiON KT L^OS MOKURS PUBLIQUES. 319 

droit conslilutionnel, au droit administratif, au droit commun mémo, à 
rôconomie jmliliquo, se manifestait spécialement par les pétitions 
adressées tant au Sénat qu'au Corps Ié[;islalif. A coup sûr, à la Chambre 
haute, qui n'a lon|;temps vécu que sur Texcrcice du droit de pétition, 
quelques questions sérieuses ont été sérieusement posées et sérieuse- 
ment examinées; mais on les compte. Pour avoir la mesure de l'état 
intellectuel des pétitionnaires, il faut avoir le courafi^e de lire un de ces 
rapports collectifs par lesquels le Sénat avait pris l'habitude de liquider, 
en quelques instanis, le (jros des réclamations insensées qui lui étaient 
adressées. Sans se donner la peine de faire une revue rétrospective des 
séries de ces rapports collectifs, il suffit, pour en avoir une idée, de 
prendre le compte-rendu des séances du samedi, que le Corps législatif 
consacrait, dans sa dernière manière, au fastidieux et inutile examen 
des billevesées de quelques-uns, je ne dirai pas de ses mandataires, du 
moins de ceux qu'il était censé représenter. Demandes de places, 

de pensions, de décorations, de bureaux de tabac, de secours 

inventions sau[ifrenues, réclamations ineptes, rêves d'illuminés..., voilà 
le bilan de Texercice unique et terminal. D'ailleurs, dans les occasions 
sérieuses, qu'on ne se haie pas, soit au Sénat, soit au Corps législatif, 
d'admirer sans réserve l'excellence des rapporteurs et d'en tirer une 
réfutation de mes critiques : les pétitions avaient préalablement été 
communiquées à l'administration compétente, auprès de laquelle les 
rapporteurs se munissaient très-facilement d'une couche d'érudition 
imposante. 

Mais je reviens encore h mes plaintes au sujet de la façon dont le 
ré^jime parlementaire a toujours été pratiqué en France; oui, toujours, et 
l'empire, il ne serait pas difficile de le prouver et il y aurait de la mau- 
vaise foi à le dissimuler, n'a fait à cet égard que suivre, en les exagé- 
rant, les errements de la Restauration et du Gouvernement de juillet, 
a Toute la politique, pour les journaux comme pour l'opposition dans les 
Chambres, consistait à toujours vouloir ce que les hommes de la Res- 
tauration ne voulaient pas, à repousser tout bienfait offert par eux, 
comme cachant une trahison secrète ; en un mot, à leur rendre tout 
gouvernement impossible » (Armand Carrel, National du 5 sep- 
tembre 1830). Cette tactique révolutionnaire ne serait-elle pas un 
crime de lèse-nation sous un gouvernement républicain ? 

« Quand on se décidait à faire une campagne contre les ministères, — 
dit donc justement, en parlant des législateurs qui se sont succédé 
de 1814 à 1831, l'auteur d'un Essai sur l'esprit politique et l'esprit de 
parti dans les assemblées françaises, — c'était en choisissant, non point 



320 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

la question qui intéressait le plus le bien-être moral ou matériel de la 
nation, mais celle qui avait le plus de chances de plaire ou de peu dé- 
plaire aux diverses fractions parlementaires, de détacher quelques voix 
de la majorité et de constituer ainsi le gouvernement en échec. On 
sortait du Palais-Bourbon ébloui, séduit, mais on n'était pas persuadé; 
on sentait que la question qui venait d'être discutée n'avait pas fait un 
pas. Après comme avant les discours, rien n'élait changée. » Et M. Lan- 
çon développe avec d'autant plus de complaisance ce thème, malheu- 
reusement trop exact, qu'il est très-médiocre partisan du régime parle- 
mentaire. Pour moi, l'existence de ce régime ne peut pas même être 
discutée, mais cela ne m'empêche pas d'emprunter à un adversaire un 
fragment de tableau des petites misères par lequel le régime se caracté- 
rise en France, du moment où le tableau est fidèle et de nature à corro- 
borer l'opinion que j'ai émise sur le mauvais exemple donné par l'élu à 
l'électeur. N'est-ce point écœurant de voir nos ((représentants user leur 
temps, leur énergie, leur considération, en misérables luttes person- 
nelles, en jalouses tracasseries ?» Il y a trente ans pourtant que M. de 
Monlalembert s'exprimait ainsi, c'est-à-dire adressait au pays électoral 
des reproches qui semblent tomber sur tout dialogue législatif de la 
nature de celui que je transcrivais plus haut. Il y a trente ans égale- 
ment que M. de Carné écrivait : « Les questions d'hommes ont pris la 
place des questions de choses ; les coteries ont remplacé les partis; on 
a fait de la stratégie, au lieu de faire de la politique. » N'est-ce pas vrai 
pour la monarchie représentative, la République de 1848, le gouverne- 
ment personnel de l'Empire ? Alors pourquoi vous étonnez-vous de ces 
zizanies par lesquelles se traduit le profond malaise des classes ou- 
vrières, qui souffrent et sont ignorantes, de ces manœuvres à l'aide 
desquelles une poignée d'intrigants ou d'utopistes entretient, dans ces 
classes inquiètes et facilement inflammables, une agitation perpétuelle ? 
Le danger que vous courez vous fait-il perdre de vue que ce qui se 
passe en bas n'est que la répétition grossière de ce qui se passe en 
haut. Oseriez-vous répondre négativement à la question, toujours ou- 
verte, :ïue posait, un mois à peine avant la Révolution de 1848, M. de 
Tocqueville à ses collègues de la majorité de la Chambre des députés * 
« Qu'ils me disent si peu à peu il ne se fait pas une sorte de morale 
vulgaire et basse, suivant laquelle tout homme qui possède des droits 
poliliques se doit à lui-même, doit à ses enfants, à sa femme, à ses 
parents, de faire un usage personnel de ces droits dans leur intérêt per- 
sonnel ; si cela ne s'élève pas graduellement jusqu'à devenir une espèce 
de devoir de père de famille; si ccUc morale nouvelle ne se développe 



PERFECTIONNEMENTS A INTRODUIRE DANS LES MONNAIES. 321 

pas ih [)lus en plus et n'envahit pas chaque jour les esprits? » Oseriez- 
vous nier pour vous-mêmes, membres de toutes les assemblées passées, 
l'existence de cet« affaissement réel des Ames, » que M. de Tocqueville 
constatait chez les électeurs censitaires, h la caste desquels vous appar- 
tenez évidemment, et qui le navrait à juste litre. « C'est la rivalité des 
liantes classes sociales qui a fait échouer parmi nous les essais de fjouver- 
nemcnt libre, «a écrit M. Guizot. «Le j^ouverncment représentatif est en 
péril, c'est la corruption qui le mine, » ajoute de son côté M.Duver[}ier 
(le Ilauranne. Voilà, je pense, un nombre suffisant de notables témoi- 
rynajies pour que je n'aie pas besoin de m'excuser d'avoir, dans un 
moment où il faudrait sérieusement songer à une réforme de nos mœurs 
publiques, pris la liberté de jeter un cri d'alarme. 

E. Lamé Fleury. 



PERFECTIONNEMENTS 

A INTRODUIRE 

DANS LES MONNAIES 

(Déposition (Ijo M. Joseph Garnier à la dernière Enquête monétaire devant le Conseil 
tiJ;-;!*!; supérieur du coramerce, de l'agriculture et de l'industrie}. 



Sommaire. — Utilité de la pièce de cinq francs en argent dans la circulation. —Incon- 
vénients de l'altération du litre des monnaies subdivisionnaires ainsi que du rapport 
légal. — Progrès naturel vers la Monnaie universelle. — Ojjstrvations sur le prix du 
change, la dénomination de franc, la pièce de 25 francs projetée, les pièces proposées 
de 10, 5, 2 et 1 grammes d'or, et la formule des petits billets de banque de France.— 
Avantages qui résulteraient de l'indication du Poids et du Titre sur toutes les pièces. 
— Observations de MM. Louvet, de Farieu, Michel Chevalier. 

La question monétaire surgit de nouveau par le fait du changement 
des institutions publiques en France, et de la refonte générale qu'il va 
occasionner. 

Nos lecteurs se rappellent qu'une quatrième ou cinquième enquête 
monétaire s'est faite dans le courant du premier semestre de l'an- 
née 1870, par les soins de cette commission administrative permanente 
qui s'appelait le Conseil supérieur du commerce, etc. Le compte-rendu 
des séances était composé et allait être publié lorsqu'est survenue la 

3*^ SÉRIE, T. XX. — 15 décembre 1870. 21 



322 JOURNAL DES ÉCONOMISTES, 

fatale déclaration de [guerre h la Prusse. Le projjramme de cette en- 
quête, rédi^jé par notre honorable collaborateur, M. de Parieu, alors 
président du Conseil d'État, le zélé promoteur de la convention de 
4865 entre la France, l'Italie, la Beli^ique, la Suisse, avait en vue une nou- 
velle transaction internationale préparée par les bons effets de l'exposi- 
tion de 1867. 11 tendait à deux buts : 1° la suppression de la pièce de 5 fr. 
en ^argent, entraînant la disparition du rapport légal entre Tor et l'ar- 
gent; 2" la fabrication d'une nouvelle pièce d'or de 25 fr., devant 
servir de base à une entente avec les divers pays, avec l'Angleterre ro- 
tamment, et faisant l'objet d'une convention provisoire entre la France 
représentée par M. de Parieu et l'Autriche représentée par le regret- 
table M. de Hock sur lequel le Journal des Économistes publiait récem- 
ment (numéro d'août) une intéressante notice par son collaborateur et 
ami que nous venons de nommer. 

Nous reviendrons sous peu sur cette enquête, qui ne sera pas la der- 
nière ; mais, en attendant, nous reproduisons la déposition de M. Joseph 
Garnier, qui formule des perfectionnements demandés depuis cent ans 
par les économistes compétents et qui n'ont certes pas besoin de 
passer par l'élaboration d'une nouvelle Commission ou Enquête. 

I 

(M. le Président, M. Louvet, ministre du commerce, ayant donné au 
déposant toute liberté de suivre l'ordre qui lui conviendrait le mieux re- 
lativement aux cinq questions proposées (1), M. Joseph Garnier s'est ex- 
primé comme suit : ) 

Je vous remercie, M . le Président, de la latitude que vous voulez bien 
me laisser, et je commencerai par exprimer mon opinion sur l'Argent. 

Je suis un défenseur de l'Argent, sans méconnaître les qualités de l'Or, 
cela va sans dire, et sans être partisan du double étalon. 

Je pense qu'il faut conserver la pièce d'argent de 5 francs (2), c'est- 
à-dire la pièce de 25 grammes, par cette première grosse raison que, 
si elle venait à disparaître il n'y aurait plus d'unité de valeur dans le 



(1) Questions relatives à la pièce de 25 francs adoptée comme type 
dans la convention préliminaire signée par MM. de Parieu et de Hock ; 
..- à l'unité d'étalon (5 fr. d'or) et à ses multiples ; — à l'opportunité de 
ce changement ; — à la disparition ou à la conservation provisoire de 
la pièce de 5 francs en argent. 

(2) En ce moment (séance du 27 mai 1870}, il n'y avait pas de pièces 
de 5 francs en argent dans la circulation à Paris. 



PERFJ-GTIONNRMFNTS A IMRODUIBR DANS IK^ MONNAlEî^. 323 

syslùme métrique, et que le franc (valeur de 5 firammcs d'arf^cnt à 
9 dixièmes de fin) n'existerait pins dans ancune de nos pièces. 

Ensuite, cette pièce se trouve être la mieux faite et la plus irrépro- 
cliable de loutes celles qui existent dans le monde entier; elle est com- 
posite d'une certaine quantité d'ar[;ent en poids rond et elle a Tavantai^e 
d'avoir une valeur ronde par rapport i^i l'unité. On chercherait en vain 
une pièce aussi régulière que celle- l'j, étant donnée la supériorité du 
système métrique, supériorité si bien reconnue qu'on cherche de toutes 
parts à l'adopter. 

Et puis, il y a des habitudes prises. Une population considérable dans 
le monde se sert de rar(;ent, et la pièce de 5 francs, qui a succédé a 
l'ancienne piastre, se trouve être un lien, pour ainsi dire, entre les 
pays qui emploient l'argent et qui continueront à l'employer, quelque 
décision administrative que Ton prenne. Cette pièc: est le meilleur des 
instruments de circulation pour la g^rande masse qui la trouve plqs 
maniable que la pièce d'or de pareilte somme. 

J'ai entendu ici même un honorable déposant à la dernière séance 
critiquer beaucoup l'argent et faire l'éloge de l'or, surtout au point de 
vue ^e leur « portabilité » . 

Assurémentjà ne considérer que les propriétés physiques, artistiques, 
si je puis ainsi dire, de l'or, ce métal est supérieur à l'argent ; mais il 
est impossible de méconnaître que les trois quarts des-^ommes, si ce n'est 
plus, possèdent extrêmement peu de numéraire, et qu'ils n'ont pas à se- 
préoccuper des dimensions de leurs poches ou de iears porte-monnajj^ : 
ces poches sont et seront toujours assez vastes pour i'cirgent qu'ils pour- 
ront avoir. Donc, sauf pour les classes supérieures et pour les personnes 
qui font de grandes affaires et auxquellesiln'^,t d'ailleurs pas question 
d'enlever l'or, il est bon de conserver l'argent parce qu'il convient aux 
populations les plus pauvres qui sont aussi les plus nombreuses. 

J'ajoute que je crois bi&n qu'un jour viendra oii les pays qui absor- 
bent l'argent, qui l'attirent en ce moment, en seront saturés ; qu'il y 
aura une égalisation générale dans ce goût, dans ce désir, et qu'alors 
l'argent restera régulièrement dans l'Europe occidentale, comme cela 
avait lieu il n'y a pas bien longtemps. Il continuera à servir à des usa- 
ges spéciaux ; il continuera à avoir sa place dans la circulation par suite 
de la divi^n du travail entre les deux métaux monétaires, et je crois 
qu'alors ^ fera très-bien de revenir sur la mesure récemment prise 
d'altérer les monnaies divisionnaires (1). 



(l) Frappés au titre de 83o au lieu de 900, en vertu de la convention 
de décembre 1865 entre la France, l'Italie, la Belgique et la Suisse. 



S24 JOURNAL DKS ÉCONOMISTES. 

Je ne veux pas critiquer ici cet expédient, mois je dis que le jour où se 
sera produite cette saluration [;énéride dos pays par l'arfyent, il y aura 
lieu de refaire de véritables pièces, des pièces de poids droit comme on 
disait jadis, des pièces parfaitement exactes, parce qu'il y a toujours un 
gfrave danger dans l'altération de la monnaie petite ou grande. 

On ne peut proscrire un métal fourni par la nature ; et, quelque déci- 
sion que Ton prît, les hommes continueraient à s'en servir. Les deux 
métaux précieux se sont imposés par leurs qualités physiques et écono- 
miques : ils n'ont pas été choisis arbitrairement ou conventionnelle- 
ment; ils se sont trouvés être les plus belles marchandises, les mar- 
chandises ayant la plus grande valeur sous un petit volume, ayant la 
valeur la plus stable, ayant encore d'autres qualités que je n'ai pas be- 
soin d'énoncer ici. 

Ces deux métaux ayant été généralement acceptés, pour les qua- 
lités que nous venons de rappeler, on s'est habitué à leur valeur, et on 
a été naturellement conduit à en prendre une petite quantité pour la 
faire servir de terme de comparaison des autres valeurs. De là l'unité 
monétaire et les lingots ou disques certifiés qui en sont les multiples ou 
sous-multiples. 

Il y a quelques années, l'argent nous satisfaisait mieux, par suite des 
circonstances de production; l'or nous satisfait davantage maintenant. 
Qui dit que les circonstances ne vont pas changer d'un moment cà l'au- 
tre? On est effrayé des révolutions qui pourront s'accomplir quand on 
lit les appréciations des minéralogistes et des personnes qui sont rensei- 
gnées sur la nature des choses. Car il ne s'agit pas de se demander si l'un 
des deux métaux est plus beau ou plus commode que l'autre : le pro- 
blème serait facile à résoudre. Il s'agit de déterminer celui des deux 
dont la valeur est plus stable, puisque c'est là la condition fondamentale 
de la marchandise monnaie. 

On a souvent discuté, en Angleterre surtout, sur la question de sa- 
voir laquelle des deux valeurs était la plus stable. La discussion s'est 
concentrée entre M. Senior et lord Liverpool. M. Senior tenait pour 
l'argent, lord Liverpool défendait l'or ; mais les raisons que l'un et 
l'autre donnaient n'éteient pas et ne pouvaient pas être convaincantes, 
car elles étaient basées sur des données éventuelles. Depuis, une révolu- 
tion s'est accomplie par l'affluence de l'or, et on ne peut pas prévoir ce 
qui se passera dans quelques années, soit pour la production, soit 
pour l'emploi de l'un ou de l'autre métal. 

N'ayant pas les éléments pour juger de la stabilité actuelle et de la 
stabilité future de la valeur de l'or ou de celle de Targent, il n'est pas 
possible de faire un choix. Dès lors, il faut laisser le commerce et la 



PtHFKCn(iNNI':Ml':NTS A INTHODUlIUs DANS LKS iMONNAIES. 325 

circulation lirc.r i»arli, selon leurs insiincts, des mclaux (juc, la nature 
nous adonnes; il faul n'intervenir oMicielleinenl que pour certifier les 
dis(jues monétaires que pour leur donner ce cachet que vous donnez au 
poids, à la mesure, quand vous les avez examinés et trouvés justes. 

Les (Uui\ métaux en fonctionnant ensemble paraissent présenter des 
inconvénients : peut-être il vaudrait mieux qu'il n'y en eût qu'un. Mais, 
en parlant ainsi , je m'avance un peu : ])uisque la nature en a fait 
deux, il y a une certaine témérité à dire qu'il vaudrait mieux qu'il n'y 
en eût qu'un. 

Ce qui a fait la difficulté, c'est qu'on a voulu établir de par la loi un 
rapport ca;a6"^ entre les deux valeurs, fixer chacune des deux valeurs par 
rapport à l'autre, c'est-à-dire résoudre un problème tout à fait impos- 
sible ou morne absurde en économie politique. On a fait les monnaies 
sur ce principe qu'un kilo^yramme d'or devrait valoir constamment 15 ki- 
lo(yrammes et demi d'arg-ent. Pour faire disparaître les inconvénients 
qui sont résultés de ce faux point de départ, il faudrait supprimer le 
rapport lép^al qui se trouverait remplacé parle rapport naturel ou com- 
mercial. 

^;Par le fait de la suppression du rapport légal disparaîtraient, au 
moins en partie, les inconvénients et les difficultés de l'emploi des 
deux métaux. La fameuse théorie du double étalon s'évanouirait du 
coup, ainsi que celle de la valeur fixe de l'étalon unique, ainsi que tous 
les nua[];eux raisonnements et commentaires sur lesquels on les appuie. 
Je reviendrai sur l'or en parlant du projet de monnaie universelle 
qui est impliqué dans la question qui nous occupe, et dont je demande 
maintenant la permission d'entretenir le Conseil. 



II 



L'unification monétaire va se faisant d'elle-même, pour ainsi dire, 
sans qu'on s'en mêle par mesures administratives ou conventions 
internationales. 

Le développement des voies de communication, la multiplication des 
rapports commerciaux, le libre échange, les expositions, etc., tout cela 
conduit à la monnaie universelle. Par suite de ces impulsions, il s'est 
fait, depuis cinquante ans, de grands progrès dans les systèmes moné- 
taires des divers pays, et spécialement dans les monnaies avec les- 
quelles on a établi le prix des changes étrangers. 

Il y a quarante ou cinquante ans seulement, les négociants, les ban- 



326 JOURNAL DKS ECONOMISTES. 

quiers, les cambistes, avaient établi entre les différées nations, par 
suite de je ne sais quelles raisons de mysticisme cammercial, des prix 
qui étaient inintellig^ibles à première vue et qui compliquaient singu- 
lièrement la science du change. Aujourd'hui, il y a encore fort à faire 
pour se familiariser avec cette branche particulière du calcul qu'il 
faut étudier dans les écoles de commerce; mais, dans quarante ou cin- 
quante ans d'ici, on l'apprendra en une seule leçon. Dans le passé, on 
établissait les prix du change avec des monnaies spéciales, dites mon- 
naies de change et variant avec chaque pays. Ces monnaies spéciales 
ou conventionnelles pouvaient n'avoir pas de rapport ou n'avoir qu'un 
rapport indirect avec les monnaies de compte ou avec les monnaies de 
banque; de sorte que, pour calculer les résultats des opérations de 
changes, on était obligé de faire des règles conjointes, d'emmancher, 
si je puis parler ainsi, une série de proportions provenant de ces rap- 
ports, de faire en conséquence plusieurs multiplications et ensuite une 
division pour arriver au résultat final. 

Le prix du change s'est perfectionné; mais on est encore loin de la 
plus grande simplication possible, comme celle qui existe entre la 
France et l'Angleterre, où chacun des deux pays donne sa monnaie de 
compte et où le certain du prix est évalué en l'unité monétaire de l'un 
des deux pays. On dit, par exemple, que le change est à 25fr. 50 cent., 
c'est-à-dire qu'à Paris la livre sterling payable à Londres s'achète ou 
se vend 25 fr. 50 cent, plus ou moins, et réciproquement que 25 fr. 
50 cent, payable à Paris, s'achètent ou se vendent à Londres une livre 
sterling; et pour le calcul, il n'y a qu'une multiplication ou une divi- 
sion à faire. 

La banque, le commerce, sont ainsi arrivés peu à peu à se simplifier 
et à tendre \iers l'unification monétaire qui e»t devenue une question 
d'aetualité, surtout depuis que, par le développement des voies de com- 
munication, on a voyagé davantage, et depuis que les expositions uni- 
verselles ont mêlé les diverses nations du monde et accru leurs rapports 
d'intérêts. 

Cette simplification va continuant, et il me semble que la lutte pour 
l'unité monétaire universelle est actuellement établie entre la mon- 
naie des principaux pays, la France, l'Angleterre, les États-Unis, etc., 
doués d'une plus grande force d'expansion économique et civilisa- 
trice. 

Quel est celui dé ces pays q»ui, par la force des choses, imposera son 
système aux autres? — Je crois que la France tient la corde, si je puis 
ainsi dire, parce qu'elle a le système métrique que nos aïeux ont eu le 



l'EKFECTIONNtMENTS A INTRODUIRE DANS LES MONNAIES. 327 

bon esprit de fairecosinopolilc et sur des bases telles qu'il peut conve- 
nir au monde entier. 

Or, le système métrique est décimal, et il a cet autre avantage qu'il 
y a un rapport exact et simple entre chacune de ses unités de mesure. 
Ainsi, il y a un rapport très-exact entre l'unité de valeur, malheureu- 
sement .appelée franc, et l'unité de poids, comme il y a un rapport 
exact entre l'unité de poids (le (jramme) et l'unité de capacité, puisque 
le [gramme est le poids d'un centimètre cube d'eau distillée. Par suite 
de ces deux précieux avantaf^es, il semble que la France doive l'empor- 
ter, à la condition que ses pièces monétaires seront toujours supérieures. 

Elles sont supérieures déjà par le fait du système métrique; mais il 
fiiut qu'elles le deviennent davantag^e par les perfectionnements que 
nous allons indiquer. 

L'accord international va-t-il se faire sur la dénomination de /ranc 
ou par le gramme .^ 

Il est fâcheux qu'on ait pris le mot franc et qu'on ait abandonné l'an- 
cienne et excellente idée que la pièce doit être dénommée, formulée par 
\e poids de la marchandise dont elle est faite. Le mot franc, qui avait déjà 
désigné des monnaies anciennes, a flatté à l'époque oh on l'a repris, 
mais il intervient comme une espèce de rideau tiré sur la véritable 
notion de la monnaie.. Ceux qui réfléchissent et se rendent compte, 
comprennent bien que ler franc c'est la valeur de 5 grammes d'argent au 
titre de 9 dixièmes; mais le public, même le public lettré, ne saisit pas 
en général cette notion : le mot franc lui donne l'idée d'une unité con- 
ventionnelle, arbitraire, décrétée, et il arrive à croire que, puisqu'on a 
décrété tel franc, on peut décréter tel autre franc; que, puisqu'on a 
adopté à une époque le « franc d'argent » , rien n'est plus facile que 
d'adopter et faire accepter le « franc d'or», abstraction faite de la quan- 
tité de la matière précieuse. — Cette erreur ne se serait pas propagée avec 
la désignation de la monnaie par le poids. 

Quoi qu'il en soit, le mot franc est là, adopté et usité; et on ne peut 
guère le supprimer. De plus, au lieu de dire déci franc, centifi^anc, 
comme décilitre^ centilitre, on a dit décime, centime, et on a encore 
ajouté à la confusion. Le Conseil se rappelle qu'il y a eu d'abord un 
système métrique provisoire (1), qui n'a duré que peu de temps et qui 
n'avait pas la nomenclature du système définitif. Les unités de poids 
s'appelaient, par exemple, bar, grave et gravet ; d'où décibar, centibar, 



(i) Institué par un décret du 2 août 1793. Le système définitif, institué 
par la loi du 19 frimaire an VIII, fut mis en vigueur le 2 nov. 1801. ^ j 



828 



JÛURiNAL DES ÉCONOMISTES. 



décigrave, centigrave. Le franc fut d'abord subdivisé en dérAmes clren- 
tlrnes, mots qui furent bientôt vul[}arisés par les nouvelles pièces de 
bronze et de cuivre, au point qu'il ne fut plus possible d'y substituer 
plus tard ceux plus ré[;uliers àtdécifmnc et âecentifranc, — Tout cela 
peut paraître de minime importance à certaines personnes, mais cela est 
fondamental, étant donnés le rôle de la monnaie et Fesprit des popula- 
tions. 

m 

Je dis que l'accord se fera difficilement sur une dénomination et 
qu'il ne peut avoir lieu complètement que sur le poids. 

La question est résolue pour les pièces d'argent, puisqu'elles ont 
Textrême avantaije, comme je l'indiquais en commençant, d'avoir à la 
fois et un poids rond et une valeur ronde : en effet 2o (grammes 
d'arg^ent à 9 dixièmes de fin, valent 5 francs ; 5 grammes d'argent 
valent un 1 franc, etc. 

Pour l'or, si on continue (et on ne peut pas ne pas continuer, puisque 
l'usage en est pris) à faire les pièces actuelles, il faudra qu'on indique 
exactement ce qu'elles contiennent de matière d'or ou d'argent si on veut 
parler clairement au public. 

Mais à côté de ces pièces il faut en vulgariser de plus perfectionnées. 

Ici, j'appuie la proposition d'un honorable membre du Conseil Supé- 
rieur. M. Michel Chevalier a proposé la pièce de 10 grammes d'or : j'ose- 
rais demander davantage; je voudrais que, de même que le Gouverne- 
ment certifie les lingots qui s'appellent 10 francs, 20 francs en vertu du 
rapport légal, il certifiât des disques de 10 grammes et des sous-mul- 
tiples de 5, de 2 et de 1 grammes d'or, qui correspondraient à 3 fr. 
10 cent. , G fr. 20 cent., 15 fr. 50 cent., 31 francs, étant donné le 
.même rapport, le rapport actuel, conventionnel et inexact entre For et 
l'argent. 

Je sais que cette proposition est traitée légèrement par beaucoup 
de personnes et qu'on dit même que ceux qui la mettent en avant 
ne sont pas des esprits pratiques. Cependant, il faut remarquer qu'il 
s'agit ici de quelque chose d'extrêmement logique et que la logique 
peut ne pas être pratiquée, mais qu'elle n'en est pas moins très- 
pratique. 

En effet, il s'agit toujours, quand on se sert du mot monnaie, de la 
marchandise-or ou de la marchandise-argent, marchandises dont la 
valeur se détermine, se précise, se calcule par le poids. Que vous fas- 
siez une pièce de 10 francs ou de 20 francs de poids régulier et de 



riiKFhCTlONINKMI'NTS A INTliODUHUi; DANS LES fllONNAlKS. 320 

valeur ronde, mais non invariable, on «jnc vous f.issiez des pièces 
connue celles (]nc nous demandons, de poids rond el de valeiir irréjïu- 
i;uli(>re par rapport au franc, c'est toujours la même chose au fond; 
seulement les pièces à poids rond sont plus lo^îiques. L'esprit n'étant 
pas fait à ces pièces, elles peuvent paraître bizarres; la proposition 
peut en sembler élran{;e; mais c'est seulement une question d'habitude, 
et rien ne dit qu'à la Ionique riiabitude ne se prenne pas de calculer par 
{;rammcs d'ar{;ent d'abord (il y a pour cela peu d'efforts à faire), en- 
suite par grammes d'or. 

C'est au surplus la seule manière d'obtenir une Unité (générale 
et la monnaie universelle; et je dirai tout à l'heure comment on 
arrivera naturellement à ce dernier résultat. Mais en ce moment 
j'achève ce que j'ai à dire pour appuyer ma proposition. 

Ce système de pièces, à poids rond et à valeur variable selon le rap- 
port commercial entre les deux métaux, a été indiqué dans un projet 
de loi de Tan vi. Si, depuis cette époque, on l'avait appliqué, il n'y a 
nul doute que nous y serions aujourd'hui tout à fait habitués. A l'ori- 
gine, les monnaies étaient indiquées par le poids. La livre a été l'unité 
monétaire dans bien des pays. Les dénominations de écu, couronne, flor in , 
G///ic/,etc., ne sont venues qu'après ; ce n'est que plus tard aussi qu'on 
a désigné les pièces par les noms des souverains, et que ces divers 
noms de fantaisie se sont substitués au poids qui seul indique la réa- 
lité (1). 

Les esprits les plus éminents qui se sont occupés de cette question 
ont été pour les pièces à poids rond. Turgot a soutenu cette idée. Un 
homme très-pratique, ministre des finances, Glavière,proposait, en 4792, 
de faire des pièces d'or pesant une once. Plus lard, Jean-Baptiste Say 
a défendu ce système. La commission de l'Institut, pour le système 
métrique, proposait de faire, concurremment avec les pièces d'argent, 
une pièce d'or de 8 grammes, qui aurait correspondu à quelque chose 
comme 25 francs et quelques centimes. Je fais ces citations pour 
établir qu'il n'y arien d'excentrique à demander, en 1870, que, dans un 
temps rapproché, on certifie des lingots de 10 grammes, de 5 grammes 
et de 1 gramme d'or, comme on certifie ceux de 6 grammes et une 
fraction inexacte (20 f.), de 3 grammes el une fraction inexacte (10 f.), 
de 1 gramme et une fraction inexacte, etc. 

(1) Voir de curieux détails dans une notice de M. Bernardakis sur 
l'Origine des monnaies et de leurs noms, dans le Journal des Écono- 
mistes de mai 1870. 



330 JOURNAL DES ÉCONOMISTES, 

On peut objecter que plusieurs de ces pièces se confondraient avec 
celles qui existent actuellement. — Mais un système de cannelures, 
d'échancrures, ou tout autre, pourrait être employé pour les dis- 
ting^uer. 

Au surplus, cette objection peut être faite à la piè:e de 25 francs 
projetée. 

En ce qui concerne cette pièce, je ne m'opposerais pas à sa fabrica- 
tion; je ne serais même pas fâché qu'on en fît l'essai, bien qu'elle 
existe pour ainsi dire déjà, puisque nous avons 20 francs et 5 francs, 
outre la pièce de 50 francs. Elle conviendrait peut-être mieux à la 
circulation que les coupures actuelles. Il y a quelques années, on n'a 
pas pu faire prendre la pièce de 25 centimes; on prétendait qu'elle 
était trop petite. Plus tard, on a fabriqué avec avantage la pièce de 20 c. 
si nécessaire qui circule aujourd'hui, quoiqu'elle soit plus petite encore. 
Comme il y a, dans les caprices de la circulation, des choses qu'on ne 
peut pas apprécier à l'avance, il pourrait se faire que la pièce de 25 fr. 
convînt mieux, et chez nous et à l'étranger, que les pièces que nous 
avons. C'est un appel à faire à l'expérience. On peut toutefois douter 
que l'Angleterre consente à alléger ou à altérer son souverain pour le 
rendre égal à la pièce de 25 francs. 

IV 

Quoi qu'il en soit de ces diverses propositions, il y a une chose fon- 
damentale, ce me semble, à faire pour le perfectionnement du système 
monétaire dans notre pays, et en même temps pour arriver à la solu- 
tion du problème de la monnaie universelle. 

Cette chose est si simple qu'on n'y a pas mis, par cela même, l'im- 
portance qu'elle a; je veux dire qu'il faudrait inscrire, et le plus tôt 
possible, sur les pièces d'argent et d'or telles qu'elles sont, et sur les 
autres pièces telles que nous les demandons, et en aussi gros caractères 
que possible, le poids et lé titre. Il y a sur les pièces de tous les pays 
des emblèmes ou des formules dont je ne veux pas discuter l'utilité, 
mais qui tiennent certainement beaucoup trop de place. 

Le grand inconvénient en fait de monnaie, on ne saurait trop le ré- 
péter, c'est qu'on se figure généralement que l'autorité est pour quelque 
chose dans sa valeur. Parce que l'autorité certifie et constate la qualité 
de la monnaie, on en conclut qu'elle en institue et crée la valeur; et 
de là procèdent les théories de l'altération des monnaies, du prix maxi- 
mum, du papier-monnaie, du crédit gratuit ou du crédit par l'État et 
autres billevesées financières. 



PERFKGTIONNEMENTS A INTRODUIIIK DANS LES MONNAIES. 331 

Il arrive même que des esprits cultivés, reconnaissant et admettant 
(lue les pièces d'or ou d'arfjent ne valent ni par l'exer[;ue ni par toute 
autre indication, mais par la quantité d'or et d'arfjent qu'elles repré- 
sentent, l'oublient complètement dans la discussion, et raisonnent comme 
si la valeur des pièces de monnaie dépendait d'autre chose que des 
causes d'où dépend la valeur des autres marchandises, c'est-à-dire des 
besoins qu'on en a, de la quantité qu'il y en a sur le marché, des frais 
qu'il faut faire pour se les procurer, de l'offre et de la demande, en 
un mot. 

Cette fausse notion serait incessamment combattue, détruite en par- 
tie, sinon entièrement, par la vue permanente de l'indication du poids 
et du titre sur les pièces. 

On ne devrait pas se borner à faire ces indications sur les pièces 
d'or et d'ar(jent; on devrait en faire aussi d'analogues sur les petites 
monnaies ou signes représentatifs en cuivre et en nickel, sur les mon- 
naies subdivisionnaires d'argent, et aussi sur les billets de banque. 

II y a quelques années, la Banque de France, qui jouit, dans notre 
pays, du monopole d'émettre seule du papier payable à vue et au por- 
teur, écrivait simplement, comme un grand négociant qu'elle est, en 
tête de son billet : « Banque de France. — // sera payé à vue et au por- 
teur la somme de,.,., francs. » Aujourd'hui, elle a enlevé sur les petits 
billets cette phrase qui exprimait la vérité, et elle se borne à mettre : 
il Banque de France. — Cent francs. — C'est là une prétention réga- 
lienne dangereuse. S'il n'y avaitlàquedel'amour-propre, on pourrait ne 
pas y trouver à redire; mais c'est dangereux, parce que cela fait circu- 
ler dans le public l'idée que la Banque de France peut fabriquer de la 
monnaie ou émettre des billets qui sont autre chose que des promesses 
de payer. II en résulte une confusion entre les monnaies d'or et d'argent 
et le papier, confusion qu'on retrouve dans les discussions de la 
presse, des réunions publiques, et dans les délibérations des pouvoirs 
publics eux-mêmes. 

Il y aurait donc grande utilité à modifier le signe dans le sens de l'in- 
dication réelle de ce qu'est au vrai la pièce de monnaie, de ce qu'est 
aussi le billet, et de ce que tous deux représentent. 

Si on inscrivait ces diverses indications, les pays étrangers ne tarde- 
raient pas à imiter la fabrication française, qui est la plus perfectionnée. 
Ils mettraient peu à peu sur leurs pièces de monnaies le titane décimal, et 
ce serait un premier pas vers la monnaie universelle. Ils indiqueraient 



332 JOURNAL DES ÉGONOiVlISTES. 

aussi le poids, probablement celui de leur pays; mais comme ils auraient 
la prétention de répandre leur monnaie, ils d6si[,^neraient en outre le 
poids métrique, et ce serait encore un moyen de diffusion, car ce poids 
métrique ne pouvant être qu'un certain nombre de grammes, on aurait 
dans les mains, avec n'importe quelle monnaie du monde, des fyrammes 
d'or ou d'arg^ent. On serait ainsi conduit au système de numération 
ou de compte par grammes d'or et d'ar^jent, système qui semble être 
celui de Tavenir, et qui seul peut constituer la monnaie universelle; à 
moins que la France ne se trouve assez influente pour donner au monde 
sa monnaie actuelle, désignée en francs, quelque imparfaite qu'elle soit, 
ou à moins que TAngleterre ou les États-Unis n'imposent la leur qui 
est plus imparfaite encore que la nôtre. 

Selon moi, avec ces perfectionnements, la monnaie universelle se 
produirait forcément toute seule; ce qui ne veut pas dire que je n'aie 
pas les plus grands éloges à donner aux efforts qui ont été faits ou 
qui seront faits dans le but d^annexer peu à peu de nouvelles na- 
tions à la convention monétaire de décembre 1865; mais ces efforts 
peuvent se faire en mêiT c temps que les perfectionnements que je dési- 
rerais voir s'accomplir, et que je demande la permission de formuler de 
nouveau en finissant. 

En résumé, Messieurs, je suis d'avis que l'on devrait conserver la 
pièce de 5 francs d'argent, non pas provisoirement, comme on l'a dit 
dans la convention projetée entre la France et l'Autriche, mais indéfini- 
ment, puisqu'elle est un excellent instrument. 

Je suis d'avis de supprimer le rapport légal, mais inexact, établi 
arbitrairement entre l'or et l'argent. 

Je suis encore d'avis qu'il faudrait faire frapper ou laisser frapper et, 
par conséquent, certifier des pièces d'or de poids rond de 10, 5, 2 et 
1 grammes. * 

Enfin, je pense, — ceci est fondamental, à mon sens, et j*ai tâché 
de le démontrer, — qu'i/ faudrait indiquer^ sur chaque monnaie d*or 
et d'argent, en aussi gros caractères que possible, le poids et le titre de la 
pièce avec le moins d'exergues possible. 

M. le Président, M. Louvet, ministre de Vagriculture et du commerce. 
Vous avez dit, M. Garnier, que, selon vous, le législateur avait eu tort 
d'établir un rapport légal entre l'étalon d'or et l'étalon d'argent; mais, 
si ce rapport venait à cesser d'être maintenu dans l'avenir, entendez- 
vous qu'alors chaque particulier serait obligé, pour ses transactions, 
d'établir ce rapport? Je m'explique; dans les transactions futures, si le 



PERFECTIONNEMENTS A INTRODOIRK DANS LES MONNAIES. 333 

rapport k^gal n'ëtait pas établi, chaque vendeur serait obligé de dire h 
son acheteur : je vous vendrai cotte marchandise, soit contre 1 gramme 
d'or, soit contre 15 grammes l/"2 d'argent. Et des variations survenant, 
un, doux, trois mois après, le môme vendeur pourrait dire à l'acheteur: 
jo vous livrerai cette marchandise, soit contre 1 gramme d'or, soit contre 
''H) grammes d'argent, par exemple. De sorte que cha({ue particulier se- 
rait obligé, jiour les transactions qui interviendraient, d'établir, de 
déterminer le rapport entre les valeurs des deux métaux. Est-ce ainsi 
que vous l'entendez ? 

M. JosiîPH Garnier. Ce serait là l'inconvénient de l'absence de tout 
rapport légal ; mais il y a toujours un rapport de l'ait, et le rapport légal 
lui-même n'est pas une vérité et subit des variations qui se traduisent 
par un agio. 

M. DE Parieu, Ministre présidant le Conseil d'État. Si je comprends 
bien ce que vous avez dit, vous êtes pour ce qu'on appelle en Allemagne 
les étalons parallèles, c'est-à-dire l'étalon d'or et l'étalon d'argent sans 
aucun rapport fixe entre eux ? 

M. Joseph Garnier. Je n'aime pas beaucoup le mot étalon: il em- 
brouille la question. Je suis pour le libre emploi des deux métaux. 

M. DE Parieu. Ce système n'a guère eu de réalité pratique que dans 
les pays ayant l'étalon d'argent. Dans ces pays, l'extrême commodité de 
la monnaie d'or a conduit à passer certains marchés en or. En Hanovre, 
il est d'usage de stipuler les payements des loyers en or ; on vend, à ce 
que j'ai entendu dire, les chevaux contre payement en or dans d'autres 
parties de l'Allemagne, de même qu'en France on dit quelquefois encore, 
par souvenir d'autrefois : je vous vends ce cheval 15, 20, 25 louis d'or. 
L'or était ainsi, ou peut-être dans certains pays, une espèce d'étalon 
parallèle à l'étalon habituel d'argent. Mais, je le répète, ce système d'é- 
talons parallèles n'est pratiqué que dans les pays qui font usage de 
l'argent comme monnaie ; et dans ces pays-là, certains marchés de luxe 
se font en or. 

M. Michel Chevalier, membre du Conseil supérieur du commerce. Dans 
les cercles, on joue des louis. Par un singulier usage, on appelle même 
les pièces de 20 francs des louis. 

M. de Parieu. En définitive, pour les contrats, pour les transactions 
usuelles, pour l'impôt, il n'y a jamais, même dans le système des étalons 
parallèles, qu'un étalon unique. Sinon, comment s'effectueraient les 
payements? Comment payerait-on l'impôt? Il faudrait que, dans le 
budget, on déclarât que les contribuables payeront ou tant de grammes 
d'or, ou tant de grammes d'argent 1 Avec deux étalons ainsi compris, ce 
serait la confusion, et, passez-moi l'expression, le gâchis le plus com- 
plet. 

(M. Michel Glicvalier rappelle qu'au dernier Congrès statistique de 



334 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

La Haye, il a été décidé que pour que les comptes-rendus généraux de 
statistique eussent un caractère international, la base de la numéra- 
tion en valeurs devrait être la pièce d'or de 10 grammes à 9 dixièmes de 
fin.) 

M. LE MARÉCHAL VAILLANT, ministre de la Maison de VEmpereur, membre 
du Conseil supérieur. C'est un commencement d'unification des monnaies ; 
mais cette monnaie n'existe pas. C'est une monnaie tout à fait idéale. 

M. Michel Chevalier. C'est une monnaie de compte. Avant 1789, la 
livre tournois n'existait pas; il n'y avait pas de monnaie qui s'appelât 
une livre tournois ; la livre était une monnaie de compte. 

M. OzENNE, commissaire général. C'est un dénominateur commun. 

M. DE Parieu. Je ne saisis pas bien Tobservation de M. Michel Cheva- 
lier. Avant 1789, il y avait des écus de 3 livres et des écus de 6 livres : 
la livre tournois était donc monnayée sous la forme d'un multiple^très- 
simple ? Je demanderai à M. Joseph Garnier quelle est, à son point de 
vue, son idée précise sur la dénomination de cinq francs qui se trouve 
sur la pièce de 5 francs d'argent, et ce qu'il pense de sa conversalionr 

M. Joseph Garnier. Je ne serais pas fâché qu'on l'abandonnât; je de- 
mande qu'on mette avant tout sur la pièce l'indication de 23 grammes, 
à neuf dixièmes de fin pour bien avertir le public qu'il a dans les mains 
25 grammes d'argent ni plus ni moins : libre à lui de l'appeler cinq 
francs, s'il veut, 

M. de Parieu. Si cette pièce circule à côté de la monnaie d'or, il en 
résultera que tantôt elle vaudra 4 fr. 93 cent, et tantôt 5 fr. 03 cent. 
M. Joseph Garnier croit-il qu'il serait bien agréable au détenteur d'une 
certaine somme de pièces de 5 francs, d'apprendre un jour qu'il n'a 
dans sa caisse que des pièces de 4 fr. 93 cent. ? 

M. Joseph Garnier. Ce sont des variations auxquelles il faut s'habi- 
tuer et qui ont toujours existé en fait. 

M. Michel Chevalier. Pensez-vous, M. Garnier, qu'une pièce comme 
celle-là fût fort employée dans le commerce intérieur? Une fois qu'il 
sera établi que l'État ne recevra que des pièces en or, ou du moins que 
s'il reçoit des pièces d'argent ce ne sera que comme appoint, il est 
douteux que cette pièce circule beaucoup. Ne croyez-vous pas que le 
principal emploi que puisse avoir une pièce pareille, ce serait de rem- 
placer les anciennes piastres dans le commerce de l'Asie ? 

M. Joseph Garnier. Je ne vois pas pourquoi l'État ne recevrait pas ces 
pièces-là. 

>I. Michel Chevalier. Il faudrait pour cela établir un rapport entre 
les deux métaux. 

M. JosppH Garnier. Ce serait le rapport commercial constaté de temps 
en temps. 

M. LE Président. Nous vous remercions, M. Garnier, des éclaircisse- 



LES CANTINES ET FOURNEAUX ÉCONOMIQUES. 335 

monts que vous avez bion voulu nous apporter. Nous avons maintenant 
à ontondro M. Juan Surra y Ilull, délégué du gouvernement espagnol. 

(Extrait du compte-rendu inédit de l'Enquôte monétaire par le Conseil 
supérieur du Commerce^ de V Agriculture et de Vlnduslrie; séance du 27 mai 
1870), 



LIS CANTINES ET LES FOURNEAUX ÉCONOMIQUES 

PENDANT LE SIEGE DE PARIS. 



Sommaire — Rappel de la crise d'Irlande en 1848-47 et des ateliers nationaux en 1848. 
— Mesures prises en 1870, par suite de Tinvestissement. — Conseils de l'auteur. — 
Organisation et historique des cantines ou fourneaux économiques établis par la 
Société de Saint-Vincent de Paul, par l'administration de l'Assistance publique et par 
les municipalités des arrondissements de Paris. 

I 

Le siège d'une ville de deux millions d'habitants et son investisse- 
ment complet pendant plusieurs mois fourniront ample matière à de 
nombreuses publications militaires, politiques, sociales ou économiques. 
Les moins curieuses de ces études cjiverses ne seront pas, assurément, 
celles qui auront trait à Talimentation de ce véritable Garj^antua qu'on 
nomme Paris. Et puisque nos ennemis, renonçant, et pour cause, à l'hon- 
neur de prendre notre capitale de vive força, semblent vouloir attendre 
que la famine leur vienne en aide, il sera d'autant plus intéressant 
d'examiner les mesures auxquelles nous aurons eu recours pour faire un 
bon emploi de nos approvisionnements. 

En temps ordinaire la liberté et l'initiative individuelle sont les meil- 
leurs agents auxquels ou puisse s'adresser, mais il est quelques cir- 
constances exceptionnelles oh l'État se voit contraint d'intervenir. 

C'est ainsi qu'en 1846 et 1847, la récolte des pommes de terre, unique 
ressource des paysans irlandais, étant venue à manquer coup sur coup, le 
Gouvernement anglais se trouva dans l'obligation de nourrir pendant 
quelque temps près de trois millions de personnes. C'est ainsi que 
furent créés en 1848 nos ateliers nationaux, et c'est ainsi, enfin, qu'au- 
jourd'hui la diminution du travail et même sa cessation complète dans 
un grand nombre d'industries obligent l'Etat à venir en aide à la popu- 
lation parisienne. 



23C JOURNAL DES ECONOMISTES. 

En Irlande, le Gouvernement anglais comnnença par des secours en 
arguent déguisés sous forme de travaux entrepris .pour cause d'utilité 
publique. Le nombre des ouvriers employés à ces travaux s'élevait à 
114,000 en octobre 1816, il attei|jnit le chiffre de 410,000 deux mois 
plus tard, enfin il dépassa 700.000 en février 1847. L'atlrait des sa- 
laires réfjulièrement payés par l'Etat cn'arfi^ent, la solde de la reine, 
comme disait le peuple, avait amené l'abandon général de tous les autres 
genres d'industrie. Il était souvent difficile de faire raccommoder un 
habit ou une paire de souliers, tant était grand l'engouement de la popu- 
lation pour le travail sur les routes et dans les ateliers de charité. En- 
tassés ensemble par grandes masses, les ouvriers contribuaient à la 
paresse les uns des autres, et il n'y avait pas moyen de savoir qui faisait 
ou ne faisait pas une quantité raisonnable d'ouvrage. On voulut y remé- 
dier en introduisant le travail à la tâche ; mais, quand le principe en eut 
été admis après une vive résistance, l'ancien abus reparut sous la forme 
d'une collusion habituelle entre les ouvriers et les inspecteurs nommés 
pour mesurer l'ouvrage. 

Le Gouvernemenfe anglais reconnut bientôt .qu'il fallait renoncer à ce 
système et donner h préférence aux secours en nature, c'est-à-dire en 
vêtements et en denrées alimentaires. On installa de grands fourneaux à 
vapeur, et l'on se mit à distribuer des aliments cuits et du pain par por- 
tions sagementdimitées mais suffisantes, d'après les meilleures autorités, 
pour entretenir la santé et la force. La ration consistait en une livre et 
demie de pain ou en un litre de soupe épaissie avec de la farine, plus 
environ 200 grammes de pain, de biscuit ou de farine. La meilleure de 
toutes les rations se composait d'un mélange de farine de maïs et de riz 
cuit à la vapeur, car une ration d'une livre ainsi préparée se gonflait 
par l'absorption de l'eau au point de peser trois ou quatre livres. 

L'épreuve des aliments cuils eut une efficacité toute particulière pour 
couper court aux abus. Aussi rencontra-t-on une grande résistance pour 
en établir l'usage dans quelques parties du pays. Les habitants auraient 
préféré des distributions de denrées non préparées, parce qu'elles au- 
raient pu être tacilcment converties en argent et que beaucoup de per- 
sonnes les auraient échangées contre du thé, du tabac ou des légumes ; 
mais le mélange auquel on s'était arrêté, aigrissant quand on le gardait 
et n'ayant aucune valeur au marché, n'était demandé que par ceux qui 
en avaient réellement besoin. 

On arriva ainsi à nourrir, au mois de juillet 1847, époque de la plus 
grande intensité de la crise, 3,020,000 personnes, dont 2,265,000 
adultes et 755,000 enfants, et grâce à l'excellence du système, celte 



LES CANTINES ET LES FOURNEAUX ÉCONOMIQUES. 337 

muItiliHlc fut pradiiellemeriL et paisiblement ramenée à subsister de ses 
j)ropres ressources lorsque la famine eut cessé. 

En France, nous ne fûmes pas aussi heureux en 48i8. II est à peine 
besoin de rappeler le rAle considérable et funeste que jouèrent les ate- 
liers nationaux dans les journées de juin. La monarchie, disait Victor 
nu{;o, .'ivait eu les désœuvrés de Topulence ; 4848 connut le désœuvré 
de la misère, et nous savons tous ce qu'il en résulta. 

Nous avons tenu à remettre en quelques mots, sous les yeux du lec- 
teur, ces deux [yrandes expériences d'Irlande et de 1848; car, sans offrir 
une analo{;ic complète avec les circonstances où nous place en ce 
moment l'investissement de Paris, elles pourront nous fjuider plus 
d'une fois dans le cours de l'étude que nous allons faire maintenant de 
la meilleure manière pour le Gouvernement de venir en aide à la popu- 
lation parisienne pendant le siège. 

II 

Lorsqu'au mois d'aoiit dernier Paris se sentit menacé par la marche 
du Prince royal de Prusse sur Nancy et Bar-le-Duc, le Ministère s'em- 
pressa non-seulement d'engager les habitants à faire des provisions, 
mais encore d'attirer dans la capitale les récoltes des départements 
voisins et de faire venir de grands approvisionnements de nos ports de 
mer et même d'Angleterre. Il n'est que juste de rappeler combien 
M. Clément Duvernois se montra, en cette occasion, actif et décidé. Par 
ses soins et grâce au zèle de M. Ozenne, l'honorable et dévoué secrétaire 
général du Ministère du commerce, l'administration eut bientôt réuni 
une immense quantité de blés et de farines, 2o ou 30,000 bœufs, 
450,000 moutons et un certain approvisionnement en légumes secs et 
en conserves. Les communications furent interrompues vers le milieu 
de septembre, et le blocus devint aussitôt complet, au grand étonnement 
des bourgeois de Paris qui, basant leurs calculs sur la circonférence de 
27 lieues qu'établissait la portée des canons de nos forts, se deman- 
daient où la Prusse trouverait les 4,200,000 hommes nécessaires pour 
nous investir? 

Quoi qu'il en soit, il fallut entamer nos provisions dès le 48 sep- 
tembre. Le Gouvernement aurait pu et aurait dû sans doute nous 
rationner dès lors, mais on n'ose guère lui reprocher de ne pas l'avoir 
fait lorsqu'on se souvient du petit nombre de ceux qui, parmi nous, 
croyaient dans le principe à un siège de longue durée et à un inves- 
tissement rigoureux. L'administration laissa d'abord liberté complète 
'à'^ SÉRIE, t. XX. — 1") décembre 1870. 22 



338 JOURNAL DliS ÉCONOMISTES. 

aux marchands et aux consommateurs, sauf pour le pain et la viande de 
boucherie. La taxe fut établie sur ces deux grands articles, et pour avoir 
toute facilité de la maintenir à un taux modéré, l'Etat se décida à 
mettre en réquisition les blés et les farines. Cette mesure n'était pas 
nécessaire pour le bétail, dont Tadministration se trouvait déjà à peu 
près le seul détenteur. Le prix du pain fut fixé au taux fort raisonnable 
de 45 centimes le ki!o(]?ramme pour la première qualité et de 38 cen- 
times pour la seconde, et il n'a pas été modifié jusqu'à présent. Quant 
à la viande de bœuf, elle fut tarifée au prix très-modéré de 2 fr- 10 c. 
le k{Io[j. pour la première caîéffyorie et de 1 fr, 70 c. pour la deuxième. 

On décida que le pain ne serait jamais rationné, c'est-à-dire que 
chacun pourrait en manger à son gré; par contre on fut obligé dès le 
10 octobre de limiter les répartitions de viande. L'administration an- 
nonça qu'elle ne livrerait chaque jour aux abattoirs qu'un nombre res- 
treint de bœufs et de moutons dont la viande serait divisée en vingt 
lots : un pour chaque arrondissement. L'importance de chaque lot 
était proportionnelle à la population de l'arrondissement, et les maires 
devaient en faire la répartition en appliquant le système de rationne- 
ment qu'ils jugeraient le plus convenable. Toute latitude leur était 
laissée à cet égard; l'arrêté de l'Hôtel- de-Ville les engageait seulement à 
remplacer les boucheries libres par des boucheries municipales revêtues 
d'un caractère plus ou moins officiel. On vit adopter aussitôt les sys- 
tèmes les plus divers, et l'on parlera longtemps parmi les ménagères 
parisiennes des cartes de boucherie et des longues heures qu'il fallut 
passer à faire queue avant d'arriver à obtenir une maigre ration. Com- 
bien n'a-t-on pas vu de ces malheureuses femmes rester exposées à la 
pluie dès 4 ou 5 heures du matin pour être servies vers les 9 ou 
10 heures! Tout finit cependant par s'organiser tant bien que mal; les 
maires mirent réciproquement à profit leurs petites expériences, et le 
moment arriva où les choses marchèrent à peu près bien. Ce fut, hélas! 
le jour où il n'y eut plus que peu de viande, où une ration de trois 
jours se composa de 100 grammes, et cent grammes de quoi : de viande 
de cheval ! 

Un nouvel élément devait en effet entrer en scène et bien surprendre 
ce Paris dont la cuisine est renommée dans le monde entier : le cheval 
pénétrait dans la consommation et y prenait une place de plus en plus 
importante, à mesure que les rations de bœuf diminuaient. Ce furent 
d'abord, chose assez curieuse, les gens riches qui s'adonnèrent à ce 
régal nouveau; la classe moyenne et les pauvres le dédaignèrent tant 
qu'il fut abondant et bon marché; mais bientôt le cheval, à son tour, 



LES CANTINES ET LlîS FOURNEAUX fiCONîOMIOUlES. 3B9 

Alt rationné, et aussitôt tout le inonde en voulut. Aujourd'hui, les bou- 
cheries alternent leurs distributions tantôt en viande salée, tantôt en 
viande fraîche ; on invite ses amis à dîner le jour oii Ton a la bonne 
fortune de se procurer un morceau de cheval, et les restaurants font 
payer 3 francs une côtelette d'àoe ou un filet de mulet. JN'ous sommes 
bien loin du temps où les maîtresses de maison ne savaient plusqu'ima- 
[|iner pour flatter les palais de leurs invités; la grosse question est de 
trouver quelque chose i^i leur mettre sous la dent! 

Le Gouvernement n'intervint donc, pendant longtemps, que pour le 
pain et la viande; il ne prit aucune mesure pour dirifjerou réglementer 
la vente et la consommation des denrées diverses que l'on peut débifjner 
sous le nom général d'épiceries. Il laissa à l'offre et à la demande le 
soin d'en établir les prix et la consommation, et il se contenta de dé- 
clarer fort sagement qu'il conserverait ses propres approvisionnements 
jusqu'à la seconde période du siège, pour les mettre ensuite à la dispo- 
sition du public de la manière qui lui paraîtrait le plus utile et au mo- 
ment qu'il jugerait convenable. 

Ce moment paraît être arrivé depuis la fin de novembre, une partie 
des denrées d'épicerie ont considérablement haussé de prix ou sont 
même introuvables dans le commerce de détail, et l'opinion publique 
tourne ses regards du côté du ministre du commerce. Quelles mesures 
celui-ci doit-il prendre? C'est ici que les avis se partagent et que, les 
examinant à grands traits, sans se laisser arrêter par les mille variantes 
de détail, on peut les ranger en deux grands paris : celui de la réqui- 
sition à -outrance avec les répartitions rationnées et plus ou moins gra- 
tuites, et celui de la liberté jointe au développeaient des cantines et 
fourneaux économiques, gratuits pour les nécessiteux, payants pour 
ceux qui, sans être entièrement dénués de ressources, ont cependant 
hesoin qu'on leur vienne en aide par le bon marché. Nous allons 
passer en revue ces deux systèmes, et, pour faciliter notre tâche, 
commencer par bien établir quelles sont les nécessités que le 
Gouvernement doit chercher à concilier dans cette question, ce qui 
qui nous permettra d'écarter immédiatement, et en quelques mots, les 
systèmes qui ne répondraient pas à ce programme. 

Le Gouvernememt doit se préoccuper, à la fois, de trois grands inté- 
rêts : nourrir, d'une manière ou de l'autre, tous les nécessiteux; venir 
en aide à ceux qui, sans être dans la misère, ne peuvent pas supporter 
entièrement les dépenses élevées que comporte le siège; réduire, enfin, 
autant que possible la consommation alimentaire de chacun, dans le 
but de prolonger la résistance de Paris.— La dernière de ces obligations 



340 JOURNAL DES ËCONOIISTES. 

du Gouvernement est, sous beaucoup de rapports, en opposition à peu 
près directe avec les deux premières, ce qui rend la tâche fort dif- 
ficile. 

Il est un premier point sur lequel Thésitation n*est pas possible : le 
ministre ne doit pas employer son stock à faire des ventes publiques à 
prix réduit et en quantités non rationnées, dans le but d'influencer les 
cours du marché libre. Faire baisser les prix sans limiter en même 
temps la part de chacun, ce serait développer la consommation et agir 
contre les intérêts de la défense nationale. 

Un second système qui, à première vue, paraît assez logique, con- 
sisterait dans la répartition des approvisionnements du ministère entre 
tous les habitants, riches et pauvres, sur le pied de Tégalité, et plus 
ou moins gratuitement, pour permettre à tous d'en profiter. L'applica- 
tion de ce système rencontrerait, toutefois, plusieurs inconvénients 
graves. Nous n'insisterons pas sur les abus qu'entraîne la distribution 
de denrées en nature: ils ont été mis en relief par l'expérience d'Ir- 
lande; nous ne parlerons pas non plus de la perte que le Trésor aurait 
à supporter, la question des dépenses de l'Etat est malheurement primée 
en ce moment par des nécessités supérieures! Nous laisserons de côté 
aussi les complications, bien plus grandes encore qu'elles ne l'ont été 
pour la boucherie, auxquelles donnerait lieu la répartition rationnée 
entre deux millions de personnes des vingt ou trente articles qui compo- 
sent les approvisionnements dont il est question. Nous voulons exami- 
ner seulement l'objection capitale que voici : 

Le stock dont nous parlons n'est probablement pas suffisant pour 
nourrir entièrement toute la population; les répartitions que l'on ferait 
ne pourraient former qu'un appoint dans la consommation de chacun. 
Il faudrait aller compléter ses approvisionnements chez les épiciers, 
à des prix fort élevés, si on ne réglementait pas ce commerce, et au 
détriment, en tous cas, du principe de rationnement général , car les 
riches conserveraient ainsi la faculté de consommer autant qu'il leur 
plairait. La conséquence presque forcée de cette manière de répartir 
son stock serait donc d'obliger le ministre, sous la pression de l'opi- 
nion publique, à décréter la réquisition générale de toutes les denrées 
alimentaires, de toutes les épiceries, ce qui nous amène à étudier 
maintenant le premier parti que nous avons indiqué, celui de la réqui- 
sition à outrance et de la répartition rationnée et plus ou moins gra- 
tuite. 

Dans une ville assiégée, la réquisition peut être justifiée et doit 
même être recommandée dans corlains cas, mais sous les conditions 



LI'S CAINTINKS KT IJ:S FOUKINEAUX l'-CONOMIQUES. 3 H 

indispensables que voici : il faiiL que les objets qu'on veut soumettre 
h celte mesure existent en {grandes masses, qu'ils soient entre peu de 
mains, ou dans un nombre restreint de magasins; qu'il soit facile d'en 
opérer le recensement rai)ide et pour ainsi dire iiiMantané; enfin, que 
les objets requis soient d'une distribution commode parle rationnement. 
Ces conditions se sont rencontrées pour les blés et les farines qui se 
trouvaient tous dans quelques grands entrepôts, et que les détenteurs 
n'avaient du reste pas intérêt à dissimuler, puisqu'on leur en payait la 
pleine valeur ; pour les chevaux et les bestiaux que leurs propriétaires 
ont beaucoup de peine à cacher ou à faire abattre en secret. Elles se 
rencontreraient encore pour un ou deux articles, et notamment pour les 
huiles de colza, dont il y a un stock important entre les mains d'un seul 
détenteur, et dont la distribution serait facile à établir. Mais il n'en est 
plus de même des épiceries en g^énéral; ces denrées n'existent plus en 
quantités importantes dans le commerce parisien ; elles sont réparties 
entre un nombre considérable de détenteurs, entre quelque chose 
comme 20,000 marchands de demi- gros, sans compter les particuliers 
qui peuvent avoir des provisions excessives ; elles sont très-faciles à 
mettre dans des cachettes ; enfin elles ont atteint des prix que le mi- 
nistère ne pourrait plus payer. Toutes ces conditions réunies font que, 
si on adoptait le parti de la réquisition pour les articles que l'on peut 
ranger sous le titre général d'épiceries , on atteindrait probablement 
un résultat diamétralement opposé à celui qu'on espérerait. Les denrées 
disparaîtraient sous terre; le peuple, trompé dans son attente de voir 
revivre l'abondance et le bon marché, se laisserait emporter par la 
manie du soupçon et de l'inquisition, et aucune mesure, quelque rigou- 
reuse qu'elle pût être, n'empêcherait les abus clandestins. 

Ces diverses considérations nous empêchent de nous ranger parmi 
les partisans, extrêmement nombreux du reste, nous le reconnaissons, 
de la réquisition à outrance et du rationnement gratuit et obligatoire, 
si l'on nous perçiet d'employer l'expression spirituelle que nous avons 
entendue quelquefois. Nous lui préférons le système que nous allons 
examiner maintenant, celui de la liberté jointe au développement des 
cantines et fourneaux économiques. 

La population de Paris peut se diviser actuellement en trois grandes 
catégories : les personnes qui sont entièrement dénuées de tout, celles 
dont les ressources sont restreintes, enfin celles qui ont les moyens de 
vivre à leur aise. Eh bien! le ministre devrait faire de ses approvision- 
nements trois parts : la première, composée uniquement des denrées 
les plus nécessaires à la vie, serait donnée aux cantines gratuites. La 



3^2 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

seconde serait vendue à un prix moyen, ni trop cher, ni trop bon mar- 
ché, à des cantines payantes où seraient reçues les personnes qui, sans 
être dans la nécessité de recourir à la fjratuité, ont cependant besoin 
qu'on leur vienne en aide momentanément contre la cherté exagérée. 
La troisième part, enfin, comprenant surtout les denrées qu'on peut 
qualifier aujourd'hui d'objets de luxe, serait vendue aux enchères et 
aux prix que lui ferait atteindre la concurrence des gens riches dont le 
Gouvernement n'a pas à se préoccuper. 

Ge mode de répartition aurait, croyons-nous, de grands avantages. 
Il assurerait à tous ceux qui s'adresseraient aux cantines, soit gratuites, 
soit payantes, une part de nourriture suffisante pour vivre, et sage- 
ment limitée cependant, puisque les cantines, ne fournissant à chaque 
personne qu'un nombre déterminé de portions, sont pratiquement le 
mode de rationnement le plus exact, et celui qui prête le moins aux 
abus, ainsi que l'a prouvé l'expérience de la famine d'Irlande. Il éta- 
blirait en même temps, pour la classe riche , le rationnement par la 
cherté, le plus efficace de tous. Enfin, il sauvegarderait les intérêts du 
Trésor, et de la façon la plus heureuse , puisque ce seraient les plus 
aisés qui payeraient pour les plus pauvres. La principale objection 
qu'on pourrait lui faire, c'est qu'il serait difficile de limiter convena- 
blement la clientèle des cantines payantes. Nous croyons au contraire 
que cette clientèle s'établirait tout naturellement : d'une part, ceux qui 
auraient assez de ressources pour pouvoir se nourrir en dehors de ces 
cantines n'oseraient pas y aller, de crainte de se faire montrer au doigt; 
d'autre part, nombre de personnes qui sont trop fières pour accepter 
une nourriture gratuite, se soumettraient volontiers à fréquenter les 
cantines payantes, mais à bon marché. 

De toutes les diverses considérations que nous avons examinées suc- 
cessivement, il semble résulter que le Gouvernement devrait adopter la 
ligne de conduite suivante : V continuer à taxer le pain et à en per- 
mettre aussi longtemps que possible la vente en quantités illimitées ; 
le jour où l'on voudrait en réduire le débit, il suffirait de supprimer le 
pain frais et de le remplacer par le pain rassis; 2o continuer, pour la 
viande de boucherie, le système de rationnement actuellement en vi- 
gueur, et qui fonctionne à peu près bien maintenant; 3** limiter autant 
que possible ses réquisitions pour les autres denrées; 4© enfin, venir 
en aide à tous ceux qui en ont raomenianément besoin, par le dévelop- 
pement des cantines gratuites et payantes, et, pour en assurer le fonc- 
tionnement complet et régulier, leur réserver sur son stock tout ce 
doint elles auraient besoin. 



LES GANTINKS ET LES FOURNEAUX fi(X)NOMI0UES. 313 

III 

Il osl sans doute h peine nécessaire que nous donnions ici la descrip- 
tion des cantines et des fourneaux économiques. La plupart de nos lec- 
teurs en ont visité ou se les représentent facilement. Mais, comme ces 
utiles institutions ne sont pas établies toutes sur le même plan, et 
qu'elles se sont pliées plutôt aux nécessités des locaux mis à leur dis- 
position, nous pensons bien faire en décrivant en quelques mots une 
canline modèle, montée aussi simplement que possible. 

Elle peut se composer, au besoin, d'une salle unique , mais très- 
grande. Un comptoir de distribution, ou même si l'on veut une simple 
table étroite et lon[îue, divise la salle en deux parties. Dans la pre- 
mière quelques bancs, placés à la file les uns des autres, permettent aux 
personties qui attendent leur tour de distribution de s'asseoir, tout en 
conservant leur rang^. Au fond de la seconde partie, et adossé au mur, 
se trouve un grand fourneau en briques, avec armature en fer; il com- 
prend trois marmites en fonte, d'une contenance de 200, 150 et iOO li- 
tres. Chacune d'elles est chauffée par un foyer distinct, dont la grille a 
environ 25 centimètres sur 30, et qui consomme, en moyenne, 
4 à 5 kilogrammes de charbon par heure. Les frais de construction s'é- 
lèvent à 700 fr., et les ustensiles nécessaires à l'exploitation donnent 
lieu à une dépense supplémentaire d'environ 150 fr. 

Le personnel de service se compose soit de quelques sœurs de charité, 
comme dans les établissements qui dépendent de l'Assistance publique, 
soit d'une cuisinière en chef, et de deux ou trois aides dans les can- 
tines organisées par les municipalités, ou par des sociétés d'initiative 
privée. C'est là un personnel parfaitement suffisant lorsque la cuisi- 
nière n'a pas à se préoccuper de l'achat des denrées. Les jours cepen- 
dant où l'on cuit beaucoup de pommes de terre, il faut un peu plus de 
monde pour les peler, mais on peut employer dans ce cas quelques-unes 
des clientes de la cantine, en les récompensant par une petite faveur. 

Lorsque le moment de la distribution est arrivé, chacun se présente 
à son tour devant le comptoir, et remet son argent ou son bon gratuit, 
que la cuisinière jette dans une boîte tire-lire destinée au conti-ôle. 
Ceux qui désirent manger dans la salle même sont servis sur une as- 
siette d'étain, qu'ils remettent aussitôt après avoir fini; ceux, au con- 
traire, et ce sont les plus nombreux, qui préfèrent emporter leur 
portion, arrivent avec leur gamelle et la font remplir. 

La portion la plus normale se compose de l'un des articles sui- 



314 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

vants : pain 200 {grammes , viande bouillie et désossée j60 à 70 
[jrammes, bouillon un demi-iilre, léfjuuics ou riz 45 centilitres, 
lard cuit 80 grammes, pommes de terre 350 grammes. Chacun prend 
le, nombre de portions qu'il veut ou qu'on l'autorise à prendre, et l'expé- 
rience montre qu'il faut compter sur une moyenne de trois portions par 
personne et par jour. 

Le nombre des portions qu'un fourneau bien conduit doit arriver à 
distribuer chaque jour, est de 2,500 à 3,000, et comme on sait com- 
bien chaque quaniité d'une denrée crue doit produire de portions 
cuites, le contrôle de l'argent et des bons reçus est très-facile à faire sans 
qu'il y ait besoin d'une surveillance constante. Le prix de revient de la 
portion, composée comme nous venons de l'indiquer, peut être évalué 
approximativement à 12 centimes ; le prix auquel elle doit être vendue 
dépend entièrement du but qu'on se propose. Ainsi, en temps ordinaire, 
lorsqu'on établit un fourneau économique dans un but de philanthro- 
pie, pour venir en aide aux petites bourses sans les humilier par l'au- 
mône, on peut vendre les portions à 5 ou 10 centimes ; lorsqu'au con- 
traire on veut en faire une succursale du bureau de bienfaisance, on 
peut charger ces bureaux de distribuer des bons gratuits ou en vendre à 
des personnes charitables qui les répandent autour d'elles. Dans les 
temps de siège et de rationnement où nous sommes, la question devient 
beaucoup plus complexe, et la répartition des bons devrait se faire uni- 
quement par les mairies et avec un contrôle sévère dont nous aurons du 
reste à reparler plus loin. 

L'idée première de ces fourneaux semble être partie de Munich, oh le 
comte de Rumfort établit à la fin du siècle dernier ce qu'il nomma les 
soupes économiques. L'exemple futbientôt suivi en France, oùM. B. De- 
Icssert fonda, en 1800, un premier fourneau rue du Mail. Cadet de 
Vaux publia, vers cette même époque, dans le Journal de Paris, deux 
lettres dans lesquelles il développait avec autant d'esprit que de raison 
les avantages des soupes économiques. Une société se fonda bientôt sous 
cette désignation ; mais, comme la plupart de ses membres avaient fait 
partie précédemment de la Société philanthropique créée en 1780, et 
que la tourmente de 1793 avait fait disparaître, il fut décidé que l'on 
reprendrait la dénomination de Société philanthropique, et qu'outre les 
secours en soupes on instituerait des dispensaires destinés au soulage- 
ment des malades. 

Appréciant combien cette fondation répondait à un besoin réel, le 
gouvernement la favorisa de tout son pouvoir; les subventions et les 
dons lui vinrent en foule, et les secours purent prendre d'heureuses 



LES CANTINES ET LES FOURNEAUX EGUNOMIOUES. M5 

proportions dans les années si difficiles de la fin dn premier empire. C'est 
ainsi qn'en ISI^J la Sociélé dislrihna i,;iO(),000 portions alimoiîlaires ; 
en 1813,1, 900, 000; en 1814, 1,300,000. Peu àpen cependant les besoins 
et les ressources diminuèrent, et avec elles le nombre des portions ; la 
moyenne annuelle, si nous enexceptons 1847, où elle attei{;nit, sous la 
pression des circonstances, le chiffre de 1,570,000, ne fut plus que de 
2 h 300,000, et au moment où éclatèrent nos malheurs actuels, la So- 
ciété philanthropique ne comptait plus que 8 fourneaux, ouverts seule- 
ment dans les mois d'hiver. La cherté des subsistances et surtout la dif- 
ficulté que rencontrent pour s'en procurer les établissements d'initiative 
privée, indépendants de l'administration, ont empêché la Sociélé de se 
mettre cette année-ci à la hauteur des circonstances; nous le disons avec 
un vif re^yret, et nous appelons sur elle toute l'attention des personnes 
bienfaisantes qui pouri'aient lui porter leur souscription, car elle paraît 
conduite d'après les meilleurs principes. Pour ce qui a trait en particu- 
lier à ses fourneaux, on ne peut qu'approuver son système : chaque ou- 
vrier, dit-elle dans son dernier rapport, a le droit de se faire délivrer 
moyennant 5 centimes une portion de bouillon, de viande cuite, de ha- 
ricots ou de riz assaisonné. La pensée bienfaisante de la Société a été 
de ne pas humilier les personnes qui, en se faisant servir une portion et 
en la payant 5 centimes, croient exercer un droit et la payer complète- 
ment, tandis que véritablement cette portion revient au moins à 10 cen- 
times. 

La Société de Saint-Vincent-de-Paul frappée, elle aussi, des bons ré- 
sultats de ces secours alimentaires, a établi des fourneaux dès 1848. 
Elle en possède aujourd'hui 15. Ils ne sent pas pour l'œuvre de Saint- 
Vincent-de-Paul une source de dépenses spéciales ; elle ne fait que servir 
en cette occasion d'intermédiaire entre quelques personnes charitables 
et ceux auxquels il s'agit de venir en aide. La création de chaque nou- 
veau fourneau doit être précédée d'un don individuel suffisant pour cou- 
vrir les frais de premier établissement, et le fourneau se soutient en- 
suite par ses propres ressources de la façon suivante : le comité ne dis- 
tribue lui-même aucun bon gratuit, et ne donne aucune portion ; il 
envoie, chaque année, à toutes les personnes du quartier, un paquet de 
100 bons, du prix de 10 francs, en rappelant que ceux qui veulent bien 
y faire bon accueil, peuvent les répartir entre les familles nécessiteuses 
auxquelles ils s'intéressent; il vend, en outre, ses portions à tous ceux 
qui se présentent au fourneau, au prix de 10 centimes. Ce prix est suffi- 
sant, en temps ordinaire, pour couvrir les dépenses ; aujourd'hui, ce- 
pendant, la hausse des denrées et surtout la difficulté de s'en procurer, 



S-îe JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

obli(^cnt malheureusement h Société de Saint-Vincent-de-Paul à res- 
treindre le chiffre des portions qu'elle peut mettre à la disposition du 
public. 

L'administration de l'Assistance publique s'est ralliée à son tour, en 
4867, au système des fourneaux. Elle en établit un petit nombre à cette 
époque, et les bons résultats qu'elle obtint la décidèrent à étendre 
considérablement ce mode d'assistance dans les circonstances exception- 
nelles oii nous plaçait le siège de Paris. Elle a obtenu à cet effet des 
crédits spéciaux et importants de la Ville. Les fourneaux sont installés, 
autant que possible, dans les maisons de secours ou les écoles apparte- 
nant à l'administration hospitalière. Ils sont desservis par les sœurs de 
charité déjà attachées à l'Assistance publique. Les portions y sont dis- 
tribuées à tous ceux qui se présentent, soit au prix de 5 centimes, soit 
contre des bons émis par l'intermédiaire des bureaux de bienfaisance; 
on y accepte aussi, en ce moment, les bons que la Préfecture de la Seine 
remet aux maires des communes réfu^^iés à Paris, pour être distribués 
à ceux de leurs administrés qui sont nécessiteux. 

Le nombre des fourneaux de l'Assistance s'élève, aujourd'hui, à 79, 
distribuant plus de 150,000 portions par jour, et nourrissant consé- 
quemment une moyenne de 50,000 personnes. Tout ce service est par- 
faitement dirig'é par M. du Bourj^neuf. 

Les différentes fondations dont nous venons de parler ne suffisant pas, 
en présence des besoins toujours croissants, la Ville de Paris engagea 
les maires d'arrondissement à créer en outre des cantines municipales. 
Chaque municipalité fut laissée libre de les organiser à sa manière, et 
il en résulta naturellement les systèmes les plus divers. Certains arron- 
dissements s'adressèrent à des entrepreneurs, les autres donnèrent la 
préférence à la régie directe; on fournit dans les uns des repas, dans 
les autres ce sont de simples portions, variant beaucoup d'importance 
selon les quartiers ; enfin, les méthodes les plus différentes ont été em- 
ployées pour la distribution fort importante et fort compliquée de car- 
tes gratuites à ceux que la cessation du travail a mis réellement dans 
le besoin. 

On comprend qu'il nous serait impossible, dans le cadre de l'article 
que nous terminons en ce moment, de passer en revue tous ces systè- 
mes. Notre but était, du reste, de donner seulement un aperçu d'en- 
semble sur les fourneaux économiques et sur le rôle que le siège de 
Paris leur a fait prendre. Nous nous contenterons donc de dire que les 
cantines municipales sont aujourd'hui au nombre de 84 qui, ajouté au 
79 fourneaux de l'Assistance publique, aux 13 de la Société de Saint- 



LA NAVIGATION DE LA SEINE. 317 

Vincent-de-Paul, aux 8 de la Société philanthropique, et h quelques can- 
tines d'initiative entièrement privée, parmi lesquelles nous mentionne- 
rons particulièrement celle de la rue des Martyrs, forment un total de 
18G établissemente, nourrissant plus de 100,000 personnes. 

Ce chiffre, quelque considérable qu'il soit, menace de s'accroître en- 
core. Plus le siejïe se prolongera, plus deviendra grande la quantité des 
nécessiteux auxquels le Gouvernement sera obli^jé de porter secours 
d'une manière ou de l'autre. Or, sans qu'il entre aucunement dans no- 
tre pensce de préconiser outre mesure les fourneaux économiques, car 
nous sentons aussi vivement que perscmne l'inconvénient d'habiluer la 
population à être nourrie plus ou moins gratuitement par l'Etat, notre 
conviction est que, choisissant entre plusieurs maux le moindre, il vaut 
mieux donner des aliments cuits que des secours en argent. Nous appe- 
lons donc toute l'attention du gouvernement sur ces utiles institutions 
et nous espérons, notamment, que le ministre du commerce voudra bien 
assurer le service régulier des cantines déjà existantes, en mettant à 
leur disposition les denrées qui leur sont indispensables. 

Jacques Siegfried. 

P. S. — Un décret du Gouvernement de la défense nationale ouvre à la 
Ville de Paris un crédit de 500,000 francs pour l'établissement de 
nouveaux fourneaux économiques ! 



LA NAVIGATION DE LA SKIÎ^E 



ET 



PARIS PORT MARITIME 



Considérations générales. -- Les cours d'eau constituent le plus an- 
cien moyen de transport au sein des continents ; c'est encore presque 
la seule voie de communication employée à travers les régions non 
civilisées de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique du Sud, comme elle 
Ta été jadis en Europe, en Australie et dans l'Amérique du Nord. Aussi 
les villes se sonL presque toujours fondées (à l'exception des places 
fortes bâties sur les hauteurs), soit autour des anses qui offrent sur les 
rivages des mers un refuge aux navires, soit sur les bords des fleuves, 



348 JOURNAL DES fXONUMlSTES. 

c'cst-à-dirc à proximité des seules routes intérieures naturelles; soit 
particulièrement à leur embouchure ou au confluent des rivières, c'est- 
à-dire au carrefour d'où les bateaux peuvent se rendre dans différentes 
directions (1). 

Si les cours d'eau sont les plus anciennes voies de transport, ce sont 
aussi les premières auxquelles l'art de l'ingénieur ait apporté des per- 
fectionnements scientifiques., Les écluses furentappliquées au xvi^ siècle, 
en Italie, sur la Brenta, pour en perfectionner la navigation; intro- 
duites en France du temps de François P"", on les utilisa sous son règne 
pour canaliser la Vilaine. 

Jusqu'en 1830, les gouvernements s'occupèrent constamment avec 
sollicitude du perfectionnement des voies navigables ; mais, à cette 
époque, l'invention des chemins de fer jeta pour longtemps la naviga- 
tion intérieure dans un discrédit complet.Cetengouement frénétique pour 
les railways devait durer plus de trente ans ; c'est alors que des ingé- 
nieurs autorisés proposaient de supprimer le canal du Midi pour établir 
un chemin de fer dans sa cuvette, et d'assécher la Loire, pour en jeter les 
eaux dans des canaux d'irrigation et construire un railway dans son 
lit mis à sec ! On comparait l'extrême rapidité et la parfaite régularité 
des transports par voie ferrée à la lenteur proverbiale et à l'incertitude 
des transports par eau. Mais peu à peu, dans ces derniers temps, un 
revirement favorable s'est fait dans les esprits en faveur des voies na- 
vigables. D'une part, on s'est aperçu que les chemins de fer, accaparant 
tout le transit, profitaient de ce monopole pour imposer des tarifs 
exorbitants, et que, par suite de l'énorme quantité de marchandises 
qu'ils avaient à transporter, il se produisait un encombrement tel 
que le temps effectif mis par les compagnies de chemins de fer à livrer 
les marchandises dont le transport leur était confié, finissait presque par 
égaler les délais réclamés par la batellerie. 

Le prix moyen du blé sur le lieu de production est égal en moyenne 
au prix de son transport à 530 kilomètres de distance par les routes, à 
5,300 kilomètres par les chemins de fer et à 16,000 kilomètres par les 



(1) Exemples : Lyon, au confluent du Rhône et de la Saône ; 
Gand, au confluent de la Lys et de rEscaut;Namur, à celui de la Sambre 
et de la Meuse; Mannheim , au confluent du Rhin et du Necker; 
Mayence, à celui du Rhin et du Main ; Coblence, à la jonction de ce 
môme fleuve et de la Moselle ; Ou-Tchang, la ville la plus populeuse 
du globe (huit millions d'habitants pour les' trois cités qui forment 
la ville), au confluent du Yang-tseu-Kiang et de la Han-Kiang. 



LA NAVIGATION DK LA SEINE. 349 

cours d'eau ; on voit quel immense avantage économique présentent 
ces derniers. 

D'un autre côté, on finit par reconnaître que la lenteur des transports 
par eau tient à deux causes : 

1° L'imperfection des moyens de traction : tandis que le railway 
employait la locomotive, sur le canal on en était (on en est encore mal- 
heureusement en beaucoup d'endroits), au liala[ye à bras d'homme, ou 
tout au plus à l'aide des bêtes de trait. Depuis cette époque, on a com- 
mencé à appliquer la vapeur, soit directement aux bateaux porteurs 
de marchandises, soit à des remorqueurs, soit à des loueurs sur chaîne 
noyée, laquelle constitue le mode de transport le plus parfait pour les 
voies navif^ables. 

2° Les transbordements nombreux nécessités, non -seulement parla 
dimension variable des écluses, mais surtout par les variations brusques 
et rapides du tirant d'eau. Ces transbordements ont en outre l'inconvé- 
nient de g^rever les marchandises de frais considérables de manutention, 
sans parler des détériorations possibles et souvent inévitables produites 
par ce travail. 

Quant ta l'incertitude, elle tient presque entièrement au régime des 
eaux, la navigation étant interrompue par les glaces, les inondations et 
les basses eaux. 

Contre les glaces, il n'y a guère rien à tenter; mais, dans nos cli- 
mats, l'interruption due à cette cause ne dépasse pas annuellement une 
semaine en moyenne. Contre les inondations, on ne peut employer que 
le reboisement, et, dans une certaine mesure, les réservoirs; cette cause 
d'interruption (que des travaux à long terme peuvent même faire dis- 
paraître plus ou moins complètement) est aussi, en général, accidentelle 
et de courte durée. Il n'en est pas de même des basses eaux; elles re- 
viennent périodiquement et interrompent la navigation, ou tout au 
moins l'entravent, en obligeant les bateaux à s'alléger. 

Le reboisement et les réservoirs, en régularisant l'écoulement des 
eaux, tendent à en relever le niveau à Tétiage (1), comme à l'abaisser 
pendant les crues. Mais le véritable moyen de pouvoir naviguer à pleine 
charge pendant les basses eaux consiste à couper les fleuves et rivières 
par des barrages. 

Les barrages sont des obstacles placés en travers des cours d'eau, et 



(1) L'étiage est la hauteur moyenne au-dessus du fond des plus basses 
eaux. 



350 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

qui ont pour résultat : 1" d'auf^menter leur tirant d'eau (1) ; 2° de dimi- 
nuer leur pente et conséquemmont la rapidité du courant; 3* de pro- 
duire une chute, c'est-à-dire une source de force molrice. 

Quand une diçue transversale barre le cours d'un fleuve, l'eau s'accu- 
mule contre l'obstacle jusqu'à ce qu'elle se déverse par-dessus, et les 
trois résultats se produisent : augmentation de la profondeur d'eau et 
diminution de la pente à Famont de l'obstacle, chute à l'aval. 

Le fleuve, qui présentait une pente à peu près uniforme, se trouve 
transformé par l'établissement des barrages en une sorte d'escalier hy- 
draulique dont chaque retenue forme un gradin, un bief. Pour passer 
du bief supérieur dans le bief inférieur, on ménage dans le barrage, si 
la chute est faible, un pertuis, c'est-à-dire une échancrure par laquelle 
les bateaux peuvent passer; si, au contraire, l'inégalité de niveau des 
biefs est considérable, on la rachète à l'aide d'une écluse. 

Les barrages peuvent être fixes, à demi-fixes ou tout à fait mobiles ; 
les barrages entièrement mobiles ont, quand ils sont ouverts, le double 
avantage, d'abord, pendant les eaux moyennes, de permettre la naviga- 
tion naturelle plus rapide que celle qui a lieu par les écluses ; ensuite, 
pendant les crues, de ne présenter aucun obstacle à l'écoulement des 
eaux. 

Le plus ancien système de barrage mobile a été inventé en 1834, par 
M. Poirée, inspecteur général des Ponts et Chaussées; il se compose 
d'un rang d'aiguilles, c'est-à-dire de poutres en sapin plongées vertica- 
lement dans l'eau, s'appuyant au fond de la rivière sur une saillie en 
maçonnerie, el au-dessus de la surface sur une espèce de cadre ou bé- 
quille mobile appelée fermette. 

Plus tard, en 1852, M. Chanoine, ingénieur en chef, et M. Carro, in- 
génieur, ont imaginé un autre barrage dans lequel l'obstacle au cou- 
rant est formé par des vannes appuyées sur un trépied mobile. 

Enfin, en 1868, M. Krantz, ingénieur en chef, avec la collaboration 
de MM. Joly, constructeurs, a inventé un barrage dans lequel les vannes 
sont portées par des pontons flottants. Tels sont les systèmes usités sur 
la Seine. 

Le barrage Poirée est simple et solide; il permet, en augmentant et 
diminuant le nombre des aiguilles, de faire varier à volonté le niveau 
des retenues, mais il est très-lent, très-pénible et même dangereux à 
mettre en mouvement, toutes les manœuvres se ûiisantà bras d'hommes. 



(1) Le tirant d'eau est la profondeur maxima à laquelle les ba- 
teaux pemvent s'enfoncer au-dessous de la surface de l'eau. 



LA NAVIGATION DE LA SEINE. 351 

Dans le système Chanoine, la force du conrant est employée pour abais- 
ser le barra{;c. Enfin, dans le système Krantz, toutes les manœuvres 
d'abaissement et de relèvement des vannes se font à l'aide de la force 
du courant, avec une rapidité extrême, et le niveau de la retenue varie 
à volonté. Les mouvements du barrafje sont tous entièrement automa- 
tiques. 

Géographie. — La Seine prend sa source près de Saint-Germain -la- 
Feuille (Côte-d'Or) (1), coule de TEst à FOiiest, en formant une multitude 
d'îles et en décrivant un nombre considérable de faraudes courbes, et 
se perd dans la Manche. Elle reçoit comme affluents navigables le canal 
de la Haute-Seine, l'Aube, l'Yonne, le canal du Loing, la Marne, le canal 
Saint-Maurice, le canal Saint ^Martin, le canal Saint-Denis, l'Oise, ron- 
delle, TEure, la Rille et la Lézarde. 

- La Seine devient flottable, à J3Ûches perdues, à Billy; autrefois elle 
était considérée comme flottable en trains à partir d'Aisey- le -Duc, et 
navigable à partir de Méry. Aujourd'hui le canal de la Haute-Seine est 
navigable de Troyes à Marcilly, et, sous le nom de dérivation latérale à 
la Seine, de Marcilly à Bernières. Il est en construction de Troyes à 
Villebertin et en projet en amont. 

Le canal de la Haute-Seine a 9 kilomètres de Villebertin à Troyes, 
29 de Troyes à Méry, 15 de Méry à Marcilly, 3 de Marcilly à Gonflans, 
13 de Gonflans à Bernières. 

La Seine forme cinq sections distinctes : 1° la Vieille Seine, de Méry 
à Bernières, remplacée aujourd'hui, si ce n'est pour les transports lo- 
caux, par le canal de la Haute-Seine et la dérivation latérale à la Seine : 
longueur, 47 kilomètres; 2° la Petite Seine, de Bernières au confluent 
de l'Yonne, à Montereau: longueur, 67 kilomètres; 3° la Haute-Seine, 
de Montereau à Paris (port du Louvre) : longueur, 103 kilomètres ; 
4° la Basse-Seine, de Paris à Rouen (pont de Pierre) : longueur, 240 



(1) Les Romains avaient élevé un temple auprès de cette source. Les 
restes et le plan en ont été retrouvés dans des fouilles dirigées avec 
beaucoup d'intelligence, de 1836 à 1846, par la Société archéologique 
de la Côte-d'Or. 

En 4867, un nouvel édifice, une nymphée, formant une grotte dans 
laquelle se réunissent et d'où s'échappent les principales sources de la 
Seine, et qui est surmontée d'une statue emblématique de la rivière, a 
été érigée sous la direction de M. Daviond, architecte, par Tordre de la 
préfecture de la Seine. 



352 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

kilomètres ; 5» la Seine maritime de Rouen au Havre : long^ueur, 126 
kilomètres. 

Ces divisions naturelles correspondent à peu près aux sections admi- 
nistratives; à ce point de vue le fleuve forme quatre sections : 1° la 
Seine en amont de Paris; 2° la traversée de Paris; 3** la Seine entre 
Paris et Rouen; 4" la Seine de Rouen inclusivement à la mer. 

Historique (1). — Les premiers travaux d'amélioration de la Seine 
furent concédés en 1665, à Hector de Bouteroue, qui venait d'achever 
le canal de Bri;irre, le premier canal à point de partage de notre pays. 
En 1677, il construisit une écluse à Nogent; 11 dérivations furent ou- 
vertes, et 21 pertuis rachetèrent leur pente; en 1703, la navigation fut 
prolongée jusqu'à Troyes; mais, en 1720, les bateaux ne pouvaient 
déjà plus passer, et le privilège de Bouteroue fut révoqué. 

La Seine resta dans un état d'abandon complet jusqu'au commence- 
ment du siècle actuel. En 1805, Napoléon ordonna la réouverture du 
canal de Troyes, et son prolongement jusqu'aux environs de Ghâtillon. 
Les travaux, interrompus en 1823, ne furent repris qu'en 1840. La 
navigation fut prolongée de Méry jusqu'à Troyes, le 25 octobre 1845. 
Le 10 juin 1848, fut votée une loi autorisant la continuation du canal 
de la Haute Seine, de Troyes à Bar, et de Marcilly à Nogent; les tra- 
vaux furent interrompus dès Tannée suivante; quant à la section de 
Méry à Marcilly, elle fut terminée le 1^^ novembre 1851. Depuis cette 
époque, la dérivation latérale (Gonflans à Bernières) a été achevée, 
et les travaux en amont de Troyes ont été repris en 1866. 

Le canal de Troyes à Bernières a un tirant d'eau de 1 m. 50; sa 
pente est rachetée par 18 écluses (dont 3 sur la dérivation latérale). 

Au-dessous du canal, sur la Petite-Seine, le tirant d'eau à l'étiage ne 
dépasse pas 1 mètre; il a été obtenu par l'ouverture de 3 dérivations 
très-courtes et la construction d'un nombre égal de barrages et de 
4 écluses. 

Il s'agit maintenant d'obtenir sur celte partie du fleuve le tirant 
d'eau de 1 mètre 60, réalisé en aval. Les avant-projets évaluent 
la dépense à trois millions, mais les travaux ne sont pas encore au- 
torisés. 

Au-dessous de Montereau, la navigation avait lieu autrefois pendant 



(4) Les détails historiques qui suivent sont empruntés, pour les 
plus anciens, h l'exceliont Précis des voies navigables de la France, de 
M. Grangez. 



LA NAVIGATION DE LA SEINE. 3.13 

l'élc à l'aide des éclusées de la Petite-Seine et de l'Yonne (c'est-à-dire 
en fermant les barraf;es des usines établies sur les affluents de ces 
rivières, de façon ù. cninia(}asiner une réserve d'eau au-dessus de ces 
barrajyes; puis, en faisant écouler à la fois toute cette eau pour pro- 
duire une crue artificielle), mais ce moyen de navi(yation était des plus 
précaires, ne rendait la rivière navi}}able que pendant une faible 
partie du temps, et encore ne la rendait navi{}able que pour de petits 
bateaux, sans lui permettre de recevoir les forts bateaux des fjrands 
canaux de jonction des différents bassins, canaux dont le tirant d'eau 
normal est de 1 mètre 60. 

Pendant l.'étia^îc la profondeur de l'eau en quelques points ne dépas- 
sait pas 20 centimètres ; on comprend que toute navigation était inter- 
rompue. 
Les premières améliorations furent votées par la loi du 21 mars 1846. 
Les travaux définitifs ont eu pour résultat dé procurer un mouillage 
de 1 mètre 60 à l'éiiage. Ce tirant d'eau a été obtenu en construisant, 
entre Montereau et Paris , 12 barrages submersibles par les eaux 
moyennes, et qui ne fonctionnent que pendant les basses eaux. Chaque 
barrage se compose d'une écluse, d'une passe navigable et d'un déver- 
soir; la passe navigable et le déversoir sont munis de hausses mobiles 
(du système Chanoine) que l'on abaisse quand la hauteur du fleuve 
permet à la navigation naturelle de s'exercer. 

La dernière écluse en amont de Paris, celle du Port-à-l'Ànglais, qui 
avait été faite quand on se proposait d'établir dans Paris un barrage des 
deux bras, a dû être reconstruite en en abaissant le radier quand ce 
projet a été abandonné; les travaux de reconstruction de cette écluse, 
ainsi que les travaux complémentaires des autres barrages, devaient 
être achevés au mois de septembre 1870. 

Autrefois, principalement par suite de la construction vicieuse des 
ponts, la traversée de Paris était tellement difticile que presque toute 
commutiication était interrompue entre la haute et la basse Seine. Ce 
fut principalement pour remédier à cet état de choses que furent exécutés 
dans le principe les canaux Saint-Denis et Saint-Martin et le canal de 
rOurcq qui les alimente. L'exécution de ces trois canaux fut décidée 
par un décret du 19 mai 1802. Les canaux de l'Ourcq et Saint- Denis ne 
furent livrés à la navigation que le 16 mai 1821, et le canal Saint-Mar- 
tin que le 23 décembre 1825. Ces canaux établissaient, entre l'amont et 
l'aval de Paris, une communication fluviale débarrassée des difficultés 
que présentait alors le cours de la Seine. 
Depuis cette époque la traversée de Paris a été considérablement 
3® SÉRIE, t. XX. — lo décembre 1870. -23 



354 JOURNAL DES ÉGOi^OMlSTES. 

améliorée : une écluse a été établie à l'extrémité aval de la Cité, en 
face de la Monnaie; le Petit-Pont a été reconstruit; le petit bras dragué, 
et la navi(]fation en rivière a pu s'établir par le petit bras, en 1854. La 
suppression de la macliine et du pertuis Notre-Dame, la reconstruction 
du pont au Change et des dragages ont également rendu navi- 
gable en 1867 le grand bras. Enfin, la construction du barrage de 
Suresnes (dont il sera question plus loin) rend maintenant inutile la 
plupart du temps le barrage écluse de la Monnaie. Quand la nouvelle 
écluse du Port-à-l'Anglais fonctionnera et que la retenue de Suresnes 
aura été exhaussée, ainsi qu'on en a le projet, l'écluse de la Cité devien- 
dra définitivement sans objet et sera démolie probablement. 

C'est en aval de Paris que la Seine acquiert l'importance d'une voie 
de premier ordre parce qu'elle est le trait d'union entre la seconde 
ville de l'Europe et la mer; aussi, depuis Colbert, n'a-t-on cessé de 
s'occuper de son amélioration. La rivière était alors dans un état déplo- 
rable. Entre Paris et Fiouen elle était coupée par treize séries princi- 
pales de hauts-fonds, produisant un môme nombre de rapides que l'on 
ne pouvait remonter qu'au prix des plus grands efforts ; en bonnes eaux 
il fallait atteler cinquante chevaux à chaque bateau pour lui faire fran- 
chir le passage, mais quand la hauteur delà rivière était moins favorable 
ou que le bateau avait un tonnage un peu fort, les cinquante chevaux 
ne suffisaient plus ; on réunissaii les habitants de la localité, hommes, 
femmes, enfants et vieillards de toute condition sociale, et six cents 
personnnes aidaient à hâler le bateau. D'un autre côté les mariniers 
qui dirigeaient ce service prélevaient des taxes exorbitantes et arbi- 
traires sur les bateaux livrés à leur merci. 

Aussi, dès 1760, un certain sieur Passament avait formé le projet de 
rendre la Seine navigable pour les navires de mer. En 1783, l'illustre 
ingénieur Lamblardie proposa d'exécuter un canal latéral cà la Seine, de 
Yillequier au Havre; en 1791, l'ingénieur Cachin modifia le projet en 
rejetant le canal sur la rive gauche, de Villequier à Honfleur. 

De 1820 à 1827, on fit les études d'un grand canal maritime de Paris 
au Havre, en partie en lit de rivière et en partie latéral. Malheureuse- 
ment la considération de la dépense fit abandonner ce beau projet, 
lorsque la création du chemin de fer du Havre fut décidée (1). 



(1) C'est cette considération de la dépense qui empêchera à tout 
jamais l'exécution des canaux maritimes de Paris à Dieppe projetés : 
avec écluses et alimentation à l'eau douce, par M. Sabattié ; d'un seul 



LA NAVIGATION DE LA SEINE. 355 

La |»reniièi"c écluse de la Basse-Seine fut celltï de Pont-de-rArciie, 
fuL coiiuiiMicéc eu 180i el leruiiuée en 1812. On en a entrepris la 
démolition en 1870, la retenue de Martot l'ayant rendue inutile. 

Les travaux d'ensemble furent votes le 10 juillet 1837 et le 31 mai 
18ÎG. Ils avaient pour but de procurer un mouilla^ye de 1 m. 60 entre 
Paris et Rouen. L'écluse et la dérivation de Bougival avec les barrages 
complémentaires de Bezons et de Marly furent livrés à la navigation 
en 1810. Le barrage écluse de Denouval et le barrage connexe d'An- 
drésy, au confluent de l'Oise, furent achevés en 181-7. Le barrage 
écluse de Notre-Dame-de-la-Garenne , la dérivation du Goulet et le 
barrage complémentaire de Notre-Dame-de-FIle, près de Gaillon, furent 
terminés en 1849 ; le barrage écluse de Poses fut achevé en 1852, et 
les barrages d'Anet et d'Amfreville, qui complètent cette retenue, 
en 1854. Le barrage écluse de Meulan et le barrage connexe de Mézy 
ont été finis en 1857. Enfin, le grand barrage écluse de Saint- 
Aubin, complété par le déversoir à hausses mobiles de la Blanche- 
terre et le barrage de Martot, en amont d'Elbeuf, a été construit 
de 1863 à 1866. C'est actuellement à ce barrage que s'arrête la marée 
d'équinoxe, qui remontait avant sa construction jusqu'à Poses. 

Cette série de retenues a procuré un mouillage mininum qui devrait 
être de 1 m. 60, mais qui, en fait, se réduit, à Tétiage, à 1 m. 10. 

L'Oise et les canaux du Nord ayant un tirant d'eau de 2 mètres, on 
sentit l'importance pour la navigation de le prolonger jusqu'à Paris. 
Les travaux ont compris l'exhaussement, terminé en 1866, des barrages 
produisant les retenues d'Andrésy et de Marly, et l'exécution d'une nou- 
velle retenue à Suresnes. Cette retenue est formée par le barrage 
écluse de Suresnes et le barrage de Neuilly, exécutés en 1867, et le 
barrage de Puteaux entrepris en 1870. Cette dernière retenue a en 
outre l'avantage de procurer en tout temps un tirant d'eau suffisant aux 
bateaux-omnibus de Paris. 

Mais le tirant d'eau de 2 mètres n'était pas encore réalisé entre Paris 



bief, sans écluse et avec alimentation par la mer, par M. Le Breton. 
Ces projets, le second surtout, ont une incontestable grandeur ; leur 
exécution, d'une difficulté extrême, n'est pourtant pas matériellement im- 
possible, mais elle l'est financièrement^ parce que les frais immenses de 
l'entreprise seraient hors de toute proportion tant avec les bénéfices des 
actionnaires qu'avec le profit qu'en tireraient le pays et les relations 
internationales. C'est pourquoi je ne consacre qu'une note à ces projets, 
dont on s'est beaucoup occupé dans ces derniers temps. 



356 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

et rOise que déjà Ton comprenait la nécessité de l'obtenir entre l'Oise 
et Rouen. Un décret fut rendu dans ce sens le 11 août ÛS66. Les tra- 
vaux, évalués à 6 ^00 000 fr., devaient comprendre un nouveau bar- 
rage écluse à Villez, près de Vernon, et la réfection et l'exhaussement 
des barra(jes produisant les retenues de Poses, de Notre-Dame-de-la- 
Garenneet de Meulan. 

Tous les barrages de la Basse-Seine, actuellement exécutés, sont du 
système Poirée. Le barrag-c de Villez, actuellement en construction, 
sera dans le système Krantz. 

Mais il n'y a pas de limite au progrès, et, en étudiant attentivement 
le régime de la Seine, ce savant ingénieur a reconnu que le tirant d'eau 
de 2 mètres n'était pas le plus profond que le fleuve pût comporter. 
La Seine est naturellement divisée par une série de hauts fonds, consti- 
tuant de véritables barrages naturels entre lesquels s'étendent des bas- 
sins présentant un mouillage généralement suffisant. Or, en établissant 
les barrages à l'extrémité aval des hauts fonds les plus importants pour 
que ces hauts fonds soient couverts d'une hauteur d'eau suffisante, en 
draguant les autres et en construisant des, écluses dont le seuil soit à une 
profonieur convenable, Usera facile^ sans augmenter le nombre des rete- 
nues^ d'obtenir^ entre Paris et Rouen, un tirant d'eau ded mètres, permet- 
tant aux bâtiments de mer d'un moyen tonnage de remonter jusqu'à Paris, 
— C'est là la vraie solution pratique de la question de Paris port mari- 
time. Par suite du développement incessant du cabotage à vapeur, elle 
présente un immense intérêt; avec un plein tirant d'eau effectif de 
3 mètres, des vapeurs à hélice de 300 à 600 tonneaux, capables de 
tenir la haute mer, peuvent remonter régulièrement, en toute saison, 
jusqu'au port du Louvre. 

Pour obtenir ce prolongement de [la navigation maritime jusqu'à 
Paris, il est sufisant de construire trois nouvelles écluses à Neuilly, à 
Bougival et à Poses, et trois barrages écluses à Poissy, à Mantes et aux 
Andelys, en remplacement de ceux d'Andrésy, de Meulan et de A'otre- 
Dame-de-la-Garenne; enfin, de draguer un certain nombre de hauts 
fonds. 

Mais comme, pour obtenir le tirant d'eau de 2 mètres, il faut déjà 
opérer des dragages et refaire les vieux barrages, ce qui coûtera sept mil- 
lions et demi (1), en doublant cette somme, en dépensant sept millions et 

(1) M. Krantz a établi que le crédit voté de six millions et demi 
serait déjà dépassé de un million, même en se bornant aux travaux déjà 
décrétés. 



LA NAVIGATION DE LA SRINE. 357 

demi dfi plus, soit quinze millions en tout, dans les limites du possible, 
on transforme Paris en port de mer. En divisant la !on[jueur de la roule 
fluviale entre Taris et Uonen par la somme à dépenser, on'tronvc que 
le Ivilomètre de canal fluvial à 2 mètres de mouilia^^e coûte 31 750 fr., 
le kilomètre de canal maritime, à 3 mètres de profondeur, G^ 500 fr., 
ou 31 750 fr. par kilomètre de plus que la dépense actuellement auto- 
risée, c'est-à-dire dix fois moins que le plus bas prix d'un kilomètre de 
chemin de fer d'intérêt général. 

La Seine se trouverait ainsi divisée en neuf biefs, et les navires auraient 
à franchir huit écluses en Ire Paris et Rouen, à Neuilly, Bougivaf, 
Poissy, Manies, Villez, IcsAndelys, Poses et Saint-Aubin (1). 

Au delà de Rouen, la navigabilité de la Seine n'était pas meilleure 
qu'en amont. Le danger de la navigation de la Seine maritime était tel 
autrefois que les navires étaient obligés de s'échouer à marée basse sur 
des bancs vaseux et mouvants, encombrant le chenal, et d'attendre que 
le flot suivant les renflouât; les navires sombraient si fréquemment 
alors, que leurs équipages les abandonnaient pendant l'échouage et al- 
laient les retrouver plus haut, quand la mer les avait remis à flot. 

Le tonnage des bâtiments variait de 100 à 200 tonnes. 

Pour remédier à ce déplorable état des choses, M. Frimot imagina 
de conserver le lit de la rivière par des digues longitudinales. M. Bles- 
champs perfectionna le système de digues proposé. 

La loi du 31 mai 1846 ordonna l'essai de ces digues pour l'amélioration 
de la section de Villequier à Quillebœuf. Les résultats furent des plus 
encourageants; aussi, par décret du 15 janvier 1852, les digues furent- 
elles prolongées de la Mailleraye à Villequier, et de Quillebœuf à Tan- 
carville; puis enfin, par d'autres décrets, dont le dernier date du 
42 août 1863, de Tancarville à Berville. En même temps, on draguait 
les hauts fonds. Les travaux touchent à leur achèvement; les digues 
s'étendent sur les deux rives de la Mailleraye à Berville, écartées de 
300 mètres l'une de l'autre jusqu'à Quillebœuf, de 400 mètres de Quil- 
lebœuf à Tancarville, et de 500 mètres à partir de ce dernier point. Les 
digues sont élevées à la hauteur des pleines mers de vive eau (2), en 



(1) La navigation à trois mètres de plein tirant d'eau n'ayant lieu 
entre Saint-Aubin et Rouen qu'à l'aide de la marée, ne serait pas per- 
manente; pour en prolonger la durée on pourrait construire près de 
Rouen un barrage automobile spécial, qui retiendrait pendant plus 
lontemps la marée dans le dernier bief de Saint-Aubin à Rouen. 

(2) La vive eau est la hauteur moyenne à laquelle s'élève la mer à la 



358 JOURNAL DRS ftCONOMISTES. 

amont de Tancarville; en aval elles sont tenues beaucoup plus basses. 

Voici nnaintenant quels ont été les résultats obtenus. Resserrés entre 
deux dig-ues rapprochées et fixes, les courants de flot et de jusant, ce 
dernier au[îmenté du courant naturel du fleuve, draguent incessamment 
le chenal; les bancs vaseux et mobiles, si dan^jereux, sont entraînés 
vers la pleine mer, puis rejetés par le flux en deh^^rs des digues, dans 
les parties de l'ancien estuaire de la Seine, dans lesquelles il n'y a plus_ 
de courant; ces anses sont comblées par les vases qui bientôt émergent 
au-dessus des flots et constituent des terrains d'une grande richesse. 
L'homme dirige à son profit les forces de la nature; le formidable 
mascaret devient un terrassier docile et tout puissant qui change les 
sirtes redoutées en polders fertiles. 

La dépense a été de douze h quinze millions, et l'on a gagné sur la mer 
une superficie de 8 601 hectares (1), représentant une valeur totale de 
vingt^et un millions et demi! Ce n'est pas tout : le danger de la navi- 
gation a entièrement disparu, et la prime d'assurance n'est pas plus 
élevée pour Rouen que pour le Havre. Le voyage, qui demandait quatre 
jours autrefois, se fait en une marée; il arrive à Rouen des navires de 
500 à 700 tonneaux, calant plus de quatre mètres et demi, et l'éco- 
nomie résultant pour le commerce et la navigation des facilités nouvelles 
qui leur sont assurées, s'élève à trois millions et demi de francs tous les 
ans! 

Mouvement commercial. — Si la navigation maritime et la navigation 



nouvelle et à la pleine lune. La morte eau est la hauteur moyenne à 
laquelle la mer s'élève au premier et au dernier quartier. La vive eau 
moyenne d'équinoxe, plus forte que la vive eau ordinaire, a lieu quand 
le soleil étant dans le plan de l'équateur et à sa distance moyenne de la 
terre (c'est-à-dire pendant les équinoxes), la lune, nouvelle ou pleine, 
est également dans le plan équatorial et à sa distance moyenne. La 
marée est dite alors de 100 degrés. — Le degré est la centième partie 
de la quantité, variable d'un port à l'autre, dont la mer s'élève, dans les 
conditions précitées, au-dessus de son niveau moyen. — Si, au moment 
del'équinoxe, la lune est nouvelle, dans le plan de l'équateur et à sa 
plus petite distance de la terre, la marée atteint la plus grande hauteur 
possible, déduction faite de TefTet du vent. 

En général, par un temps calme, à chaque marée la mer s'abaisse à la 
mer basse, au-dessous de son niveau moyen, d'une quantité égale à 
celle dont elle s'élève au-dessus de ce même niveau à la mer haute. 

(1) La superficie actuelle de Paris n'est que de 7 802 hectares. 



LA NAVIGATION DK LA SEINR. 350 

fluviale s'aiTclcnt lé{îalemcnt à Rouen, en fait l.i navif^ation fluviale ;ï 
vapeur (lesccnil jusqu'au Havre et la navif^alion marilime remonte déjà 
jusqu'à Paris. 

C'est en 1711 (en ne parlant pas toutefois des pirates norllimans), 
que le premier bâtiment de mer, un petit bateau hollandais, armé en 
guerre, est remonté jusqu'à Paris. Depuis, le fait s'est renouvelé de 
temps en temps. 

Le 28 mars 1816, le premier bateau à vapeur, venu d'Angleterre en 
France, VElise, mouillait à Paris. Le 26 août 18S3 arrivait de Bordeaux 
la fioëlelte à voiles, la Sole, de-250 tonneaux; le 10 février 1854, c'était 
le tour du Laromigwère, de 350 tonnes, venant du même port. Le 
France-et-Bretagne, voilier de 250 tonneaux, partait de Paris à la fin de 
juillet de la même année pour Rio-Janeiro. Le capitaine Le Barazer, son 
armateur, reçut une prime de 130 000 francs pour sa construction. 
En 1869, un autre navire, construit sur le même modèle, le Paris-port- 
de-mer, a quitté le port du Louvre pour Yokohama et Pé-king^. 

Enfin trois bateaux à hélice, le Paris, le London et VEsther, ce der- 
nier du port de 450 tonneaux, font un service ré^ifulier entre Londres et 
Paris. 
Il y a aussi un service ayant Gaen pour port d'attache. 
Le tonnage des bateaux plats de rivière peut atteindre jusqu'à 
500 tonnes. 

Il existe plusieurs compagnies desservant le Havre : celles des Por- 
teurs^ à roues, des Express, à hélice, des Courriers^ à deux hélices, 
sont les plus puissantes. 

Un autre service, très-important, est celui des toueurs. La première 
chaîne noyée fut établie en 1850, entre le pont de la Tournelle, à Paris, 
et le Port-à'l'Anglaisll). Actuellement, la chaîne s'étend de Montereauà 
Caudebec; elle est partagée entre trois compagnies, ce qui est peu favo- 
rable aux intérêts du commerce. La Compagnie de la Haute - Seine 



(1) Le bateau-loueur employé existait depuis 1846. 

Les premiers essais de touage sur chaîne noyée fufent tentés par 
MM, Tourasse et Courteant, en 1819, à Lyon, dans la ville où ont égale- 
ment été essayés pour la première fois les bateaux à vapeur appliqués 
en France, pour la première fois aussi, les chemins de fer et les ba- 
teaux-omnibus. L'établissement d'une ligne régulière de touage fut 
tentée en 1827 sur le Rhône, entre Lyon et Givors, et temporairement 
réalisée, à l'aide de la chaîne noyée, sur la Saône, en 1828, par 
M. Bourdon. Dès 1825 des essais avaient eu lieu sur la Seine. 



360 JOURNAL DliS ÉCONOMISTES. 

exploite la section de Montere.iu à Paris, celle de la Basse-Seine la sec- 
tion de Paris à l'Oise, et celle de Gonflans à la mer emploie la chaîne 
entre l'Oise et Gaudebec et des remorqueurs au-delà. 

Quant au mouvement des marchandises sur la Haute-Seine, deTroyes 
à Paris, il était en 1825 de 1 115 466 tonnes; en 1842, de l 117 834 
tonnes; en 1853, de 1 207 710 tonnes, dont 139 860 seulement à la re- 
monte. Sur la Basse-Seine, le tonnajje était, en 1833, de 555 770 tonnes; 
en 1853, de 894 844 tonnes, entre Paris et l'Oise, dont 876 734 à la 
remonte, et de 650 889 tonnes entre l'Oise et Rouen. Ge sont là des 
char{;ements effectifs. Le tonnag^e possible de la Seine maritime était, 
en 1853, de 552 294 tonnes, non compris, bien entendu, les navires à 
vide ou sur lest. 

En J868, le tonnage total du canal de la Haute-Seine, entre Troyes et 
Marcilly, s'élève à 9 347 tonnes (plus 9 596 stères de bois flottés),, ce- 
lui de la Seine, entre Méry et Montereau, est de 48 379 tonnes (plus 
34 879 stères de bois flottés), entre Montereau et Paris de 1 651 701 
tonnes (plus 473 769 stères de bois); de Paris à l'embouchure du canal 
Saint-Denis, 1 183 934 tonnes (plus 40 230 stères de bois); du canal 
Saint-Denis à l'Oise, 2 208 510 tonnes (plus 3 144 stères de bois); de 
l'Oise à Rouen, 732 379 tonnes de marchandises (plus 4 40 1 stères de 
bois flottés). 

La guerre actuelle a momentanément suspendu tous les travaux comme 
tout le transit. La Seine est coupée par vingt et un ponts de chemins 
de fer et un nombre très-considérable de ponts ordinaires. On a fait 
sauter la plupart des ponts-viaducs et beaucoup de ponts-route. Leurs 
débris encombrent le lit de la rivière et interrompent matériellement 
toute navigation. Au rétablissement de la paix, il faudra avant tout 
draguer ces matériaux pour la rétablir. 

Charles Boissay. 



L'ACADF::,MlIi; DES SCIENCES ET LA DIÎFENSE NATIONALE. 3(;i 



L'ACADÉMIE DES SCIENCES 



ET 



LA DÉFENSE NATIONALE EN 1870. 



SoMMaii\E : Effets de nos désastres sur l'Académie des sciences. — L'alimentation [de 
Paris pendant le siéce : le blé en naliko, comestible ; l'approvisionnement en blés et 
farines; propres dans la mouture et la panification; expériences à l'usine municipale 
de l'assistance .publique ; conservation de la viande ; emploi alimentaire de l'osséine. 
— La science appliquée à l'art de la guerre: substances explosibles; l'affut-La- 
brionne. — Moyens de communications pendant le siège ; les ballons et les pigeons ; . 
direction des aérostats. — Hygiène et médecine. 

I 

Les savants sont des hommes de paix. Ils forment entre eux une 
sorte de grande république où tous les travailleurs de la pensée, tous 
les soldats du progrès intellectuel obtiennent droit de cité, sans qu'on 
leur demande à quelle race ils appartiennent, quelle partie de la terre 
ils habitent, ni même quelle langue ils parlent; car les membres de 
la docte communauté ont créé pour leur usage un langage et des signes 
que le vulgaire comprend peu, mais à l'aide desquels ils parviennent 
généralement à s'entendre. Ils professent d'ailleurs, en matière poli- 
tique, une indifférence que le même vulgaire prend à tort pour de la 
versatilité, parfois même pour de la servilité. On ne doit donc point 
s'étonner si, la guerre venant à éclater, les armées étant aux prises, les 
relations civiles et commerciales étant suspendues, le monde savant 
demeure d'abord étranger à tout ce fracas; s'il semble n'y point prendre 
garde et continue, comme si de rien n'était, de vaquer à ses travaux. 
Le H juillet dernier, alors que la rupture entre la France et l'Alle- 
magne était un fait accompli et que déjà les armées étaient en présence, 
l'Académie des sciences de Paris, fidèle à ses traditions, a tenu, comme 
de coutume sa séance solennelle de distribution des prix; et il est cu- 
rieux de noter que celte fois, plus peut-être qu'on ne l'avait jamais vu, 
le nombre des lauréats étrangers était considérable, et parmi eux on 
comptait plusieurs savants allemands et même prussiens (1). 

(t) Voir l'énoncé analytique de ces divers prix dans le numéro d'oc- 
tobre dernier. 



302 JOURl^AL DES ÉCONOMISTES. 

Jusque vers le milieu du mois d'août, l'illustre assemblée ne se laissa 
point distraire de ses occupations favorites. On eût dit que les bruits du 
dehors venaient expirer contre les murs du palais de l'Institut, et que 
ce qui se passait sur les bords du Rhin ne concernait en aucune fa(;on 
les cinquante et quelques bour^^eois qui venaient là chaque lundi s'en- 
tretenir de recherches mathématiques, physiques, chimiques ou zoolo- 
giques. Des graves événements qui tenaient alors en suspens le monde 
entier, et desquels dépendait l'existence même de deux [grandes nations, 
pas un mot; rien même qui eût trait aux applications, fort nombreuses 
pourtant et fort importantes, de la science à Tart de la guerre. Était-ce 
une protestation de l'esprit contre la force brutale? On serait tenté de 
le croire, si l'on ne connaissait la soumission docile et traditionnelle des 
sociétés savantes ou lettrées en général, et de l'Institut de France en 
particulier, aux volontés du pouvoir établi. Quoi qu'il en soit, il ne 
fallut pas moins que les terrifiantes nouvelles de nos premiers désastres 
pour troubler visiblement la quiétude systématique des hôtes du palais 
Mazarin. 

L'effet avait été lent h se produire, il fut subit et profond. Ce fut, 
dans le monde scientifique, tout comme dans le monde des affaires, 
une consternation , une stupeur , dont le Compte-rendu hebdoma- 
daire de l'Académie portera dans l'avenir le témoignage. Quelques rares 
académiciens venaient tardivement le lundi prendre place sur leurs 
sièges; les journalistes et le public avaient déserté la salle. Après une 
demi-heure d'attente, le président ouvrait la séance ; lecture sommaire 
était donnée du procès-verbal — que personne jamais n'écoute ;— puis un 
des secrétaires perpétuels simulait le dépouillement d'une maigre et 
insignifiante correspondance. Deux ou trois membres déposaient sur le 
bureau des mémoires dont on ne se souciait guère de connaître le con- 
tenu, et,(( l'ordre du jour étant épuisé, » la séance était levée. Les choses 
allèrent ainsi pendant plus d'un mois. Les livraisons du Compte-rendu 
étaient réduites, de dix ou douze feuilles in-4% à deux, quelquefois h 
une seule; elles eussent été réduites à rien, sans le phlegme impertur- 
bable de quelques philosophes qui, au milieu de l'anxiété générale, 
conservaient encore assez de liberté d'esprit pour se livrer, comme 
M. Boussinesq, à la vérification analytique des lois trouvées expérimen- 
talement pour l'écoulement des liquides ; ou, comme M. Cave, à des 
études sur la zone génératrice des appendices chez les végétaux mono- 
cotylédons ; ou encore, comme M. Tostivint, à l'essai d'un nouveau 
procédé pour élever les perdrix en domesticité. 
Peu à peu cependant l'abattement bien excusable des premiers jours 



L'ACADÏÎMIR T)RS SCIENf-'ES ET LA Dr:FRNSR NATIONALE. ?fi3 

fit plac»\ (l;ins l'amo des savanls, «» un sojilimnnl plus viril. En promnnanl 
leurs reo;ar(ls autour d'eux, ils rencontrèrent, sculpl6s dans le marbre, 
les bustes de leurs immortels devanciers, les Mouf^c, les Bertliollet, les 
Guyton-Morvcau, les Fourcroy, qui jadis contribuèrent si puissamment 
par leur [yénie et leur activité au sahit de la patrie; et ils s'avisèrent 
enfin que, dans le dan^^cr suprême où se trouve aujourd'hui encore 
notre malheureux pays, la science aurait peut-être bien quelque chose h 
faire. Ils prirent donc le saf]^e parti de laisser de cotel provisoirement les 
théories et les abstractions, pour appliquer leur intellif^ence à des études 
d'un intérêt plus pratique et plus immédiat. Dès lors, les séances du 
lundi reprirent leur physionomie accoutumée; les académiciens y re- 
vinrent en nombre, et avec eux les savants qui d'ordinaire s'associent ou 
assistent à leurs travaux. Déjà vers la fin de septembre cette sorte de 
renaissance scientifique devient sensible. Paris était investi; on pré- 
voyait que le sié^jQ serait lonfi^, que les habit.mts et les défenseurs de la 
capitale seraient soumis à de rudes épreuves, à de cruelles privations. 
Pour résister à l'ennemi d'abord, pour le repousser ensuite, il fallait 
trois choses : premièrement, vivre; en deuxième lieu, combattre; en 
troisième lieu, rompre de façon ou d'autre l'isolement périlleux auquel 
le blocus condamnait Paris par rapport au reste de la France, et réci- 
proquement. Or il appartenait évidemment aux savants de prêter à la 
défense nationale le concours de leurs lumières pour la solution de ces 
trois [grands problèmes. La science pouvait et devait nous guider dans 
l'emploi le plus avanta[|eux et le plus durable des ressources alimentaires 
dont nous disposions ; elle pouvait et devait mettre en œuvre les engins 
de destruction, les substances explosibles ou incendiaires que la méca- 
nique, la physique et la chimie ont fait connaître ou tiennent en réserve 
depuis quelques années; elle devait et pouvait in veuter, ou tout au moins 
renouveler quelque moyen de communication que l'ennemi ne pût pas 
aisément intercepter. 

Les médecins, les chirurgiens, les hygiénistes avaient en outre à 
s'occuper d'entretenir dans les meilleures conditions possibles l'état 
sanitaire de la cité; à préserver la population et l'armée des maladies 
épidémiques ou contagieuses auxquelles les grandes agglomérations 
d'hommes sont particulièrement exposées ; à perfectionner enfin les 
procédés curatifs applicables au soulagement des malades et des blessés. 
Telles sont, en effet, les matières sur lesquelles portent la plupart des 
notes et mémoires soumis à l'Académie des sciences depuis l'investisse- 
ment de Paris. 



3fi4 JOÎIRIVAL DES P.CONOMÎSTKl 

II 

M. Grimaud (de Gaux) est venu le premier, dans la séance du 26 sep- 
tembre, entretenir l'Académie « de l'alimentation des habitants dans 
une ville en état de siég-e. » La note de notre confrère est fort curieuse. 
Il a subi personnellement des épreuves autrement rudes que celles que 
nous avons eu jusqu'à présent à supporter. Il se trouvait à Venise 
en 1849, lorsque cette cité vraiment héroïque fut assié(}ée par les 
Autrichiens : a Les besoins sérieux, dit-il, se firent sentir aussitôt qu'il 
fallut renoncer à sortir du port et de la lagune. Bientôt pour la popula- 
tion plus de pain, plus de viande, plus de poisson, plus de vin, plus de 
vinaigre, plus d'eau, si ce n'est celle des puits artésiens, dans laquelle 
prédomine la matière org^anique azotée, c'est-à-dire l'élément con- 
stituant du typhus. Le typhus ne fit pas défaut; il vint se joindre au 
choléra et à la famine, qui secondèrent les boulets jusque-là impuis- 
sants des Autrichiens. — Le jour oîi le pain nous manqua, continue 
M. Grimaud (de Gaux), ce fut une rude épreuve. J'avais un sac de blé 
dont je m'étais approvisionné à tout hasard; mais il n'y avait plus de 
moulins dans Venise. J'essayai de l'écrasement; les pierres s'égru- 
geaient, et j'obtenais plus de sable que de farine. Je fis tremper le 
gruau et frotter longtemps, pour enlever les aspérités de l'enveloppe. 
Le blé se gonfla, il prit un aspect brillant et doré qui faisait plaisir à 
voir. Je le fis bouillir dans l'eau, à la façon du riz, avec tout ce que je pus 
me procurer d'aromates et d'épices. Au bout de quatre heures de cuis- 
son, rien n'était plus savoureux. Il suffisait d'une cuillerée de grain, 
puisée dans le sac, pour Talimentation d'une personne. » Le même au- 
teur ajoute, dans une note supplémentaire adressée à l'Académie quinze 
jours plus tard, que « pour utiliser le blé en grain comme aliment, 
quand on est privé des moyens usuels d'en faire du pain, il est inutile de 
le décortiquer. Le décorticage priverait d'ailleurs le grain de la partie 
nutritive inhérente au son. » La première note de M. Grimaud (de Gaux) 
a fourni à MM. Dumas, Ghevreul et Payen l'occasion de présenter, rela- 
. tivement aux propriétés alimentaires du blé et à la panification, quel- 
ques remarques d'un grand intérêt. 

Il est certain, selon M. Dumas, que le blé peut être consommé en 
nature, et qu'il forme un aliment complet. Il ne Test pas moins que la 
mouture en réduit sensiblement le poids utile, en séparant de la farine 
des parties éminemment alimentaires. Les Romains des premiers siècles 
mangeaient le blé en nature, simplement grillé ou bouilli, et s'en 



L'ACADKMIK DES SCIENCKS KT LA Dl'iFKNSK NATIONALE. 3G5 

trouvaient bien. On a nicine prétendu que rusa[yc du pain, introduit 
plus tard, avait été pour eux une cause d'affdijjlissement. On sait que 
les Arabes modernes consomment !c blé sous forme de couscomsou, 
c'est-(\-dire décortiqué, et cuit, en quelque sorte, à !a vapeur. Or, au 
moment de Tinvestisscment, la farine entrait dans l'approvisionnement 
de Paris pour -400,000 quintaux, et le blé pour 100,000. Il n'était donc 
pas indifférent de considérer ces 100,000 quintaux comme représentant 
seulement 70,000 quintaux de farine, ou bien, au contraire, la totalité 
de leur poids de substance alimentaire. Selon M. Dumas, quatre parties 
de blé donnent trois de farine, qui reproduisent seulement quatre de 
pain, et renferment, par conséquent, un quart d'eau. Au reste, l'admi- 
nistration n'aurait jamais eu, paraît-il, la prétention de livrer aux con- 
sommateurs parisiens la totalité du blé sous forme de farine et de pain. 
Elle a cherché seulement à donner au blé en nature le rôle d'auxiliaire, en 
préparant les moyens de mouture pour une quantité de blé suffisant au 
tiers ou au quart de la consommation. Les meules de la manutention 
militaire et celles de l'assistance publique ne suffisant pas, M. Gail a 
monté dans son immense atelier un nombre considérable de petites 
meules verticales à rotation rapide , et M. Krantz a été chargé d'instal- 
ler, sur plusieurs points de Paris, là où se trouvaient des moteurs, des 
moulins ordinaires à meule horizontale. M. Dumas constate d'ailleurs 
qu'il existe à Paris des quantités importantes d'orge et d'avoine, et que 
ces céréales pourront, au besoin, fournir des gruaux excellents pour 
l'alimentation. Quant au son, c'est si bien une substance nutritive que, 
comme l'a déclaré M. Payen, le pain qui renferme tout le son du blé 
est, en Angleterre, un pain de luxe, et l'on regarde comme hygié- 
• nique d'en manger deux fois par semaine. 

M. Chevreul, après avoir rappelé les perfectionnements introduits 
dans la boulangerie par M. Mége-Mouriès, dit qu'il ressort encore des 
recherches de ce savant que la coloration brune du pain bis est due, non 
au son, comme on le croit communément, mais à une altération par- 
tielle de la matière fermentescible. 

M. Payen vient à son tour confirmer les faits signalés à l'Académie, et 
insister sur l'avantage qu'il y aurait à consommer le blé en totalité, 
c'est-à-dire sans en séparer le son. « On gagnerait, dit-il, en substance 
nutritive pour l'homme, de 2o à 30 centièmes du poids du grain, qui 
restent dans le son. On réaliserait une alimentatian plus complète, 
plus salubre et plus économique : le son contenant, en plus grande 
abondance que les parties sous-jacentes du périsperme, certains prin- 
cipes azotés, gras et salins, assimilables ou favorables à la digestion.» 



3Gii JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Le problème de la fabricalion économique d'un pain de son semble 
avoir été résolu. M. Sézille pratique couramment cette fabrication en 
Hollande, et cela par un procédé très-simple, qui dispense de la mou- 
ture et des blutagfcs. Le blé est humecté superfic