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Full text of "Journal des économistes"

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M Si ft 



JOURNAL 



DES 



ÉCONOMISTES 

REVUE 

DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE 

ET DE LA STATISTIQUE 





47 e ANNÉE \ 






4° SÉHIE. — 10* ANNÉE 



A 




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hSf.. 



TOME QUARANTE-ET-UiNIEME 

( JANVIER A MARS 1SS8 ) 






PARIS 

LIBRAIRIE GUILLAUMIN ET C», 

Éditeurs de la Collection des principaux Économistes et Publicistes contemporains 

du Dictionnaire de l'Économie politique, 

du Dictionnaire universel du Commerce et de la Navigation, etc. 

RUE RICHELIEU, 14 

1888 



* 



3 
Scv-4 




AVIS DES EDITEURS 



Avec le présent numéro, le Journal des Économistes entre dans 
sa 47 e année. 

La collection complète , formée de 12 numéros ou 4 volumes pa, * 
année, compte aujourd'hui 3 séries duodècennales complètes et 
10 années de la IV e , ainsi divisées : 

I' 9 série, 37 volumes, 152 numéros. De déc. 1841 à déc. 1853 

IP _ 48 _ 144 — janv. 1854 — 1865 

IHe _ 48 — 144 — — 1866 — 1876 

iye _ 40 — 120 — — 1878 — 1887 

En tout 173 volumes. 560 numéros. 

Les noms et les articles de ce vaste Recueil ont motivé : 

1° Une table générale comprenant de 1841 à 1865 ; 
2° Sept tables triennales — 1865 1886. 

Depuis 1875, une table résume en décembre les 4 volumes de 
l'année. 



(Voir les prix et conditions d abonnement à la couverture, 4 e page.) 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/s4journaldesco41soci 



JOURNAL 



DES 



ÉCONOMISTES 



L'ANNÉE 1887 



Militarisme et protectionnisme, telle est la devise caractéristique 
de l'année qui vient de s'écouler; plus que jamais, l'Europe est un 
vaste camp où des millions d'hommes, enlevés malgré eux aux tra- 
vaux de la production, se tiennent sur le qui- vive, comme si les 
hordes barbares d'un Attila ou d'un Tamerlan sortaient de nouveau 
des steppes de l'Asie centrale pour piller et ravager le monde civilisé. 
Les hordes barbares ont cessé d'être redoutables et le foyer de leurs 
invasions a été, cette année même, rattaché à l'Europe par le chemin 
de fer transcaspien; mais la race des Attila et des Tamerlan n'a point 
disparu : les descendants de ces grands destructeurs d'hommes et 
de ces illustres pillards se sont civilisés et européanisés à leur ma- 
nière et ils dirigent la politique des Puissances en suivant les tradi- 
tions de leurs ancêtres. La paix du monde est à la merci de leur 
fantaisie ou de ce qu'il leur plaît de considérer comme leur intérêt: 
du jour au lendemain, un signal parti de Berlin, de Vienne ou de 
Saint-Pétersbourg peut plonger l'Europe au milieu des horreurs de 
la guerre. Et ce qu'il y a de singulier, c'est que cet état de choses 
paraisse normal ; c'est que les 330 millions d'hommes qui peuplent 
l'Europe, et parmi lesquels 300 millions pour le moins redoutent la 
guerre comme le pire des fléaux, supportent cet effroyable risque, 
et laissent mener leurs enfants comme des moutons à la boucherie. 
Que l'on nous parle encore après cela du fatalisme des musulmans ! 
Il n'approche pas du nôtre. 

Commencée par une panique, causée par des discours belliqueux 
de M. de Bismarck et la dissolution du parlement allemand, qui ont 
fait subir à notre 3 0/0 en trois semaines une baisse de 8 fr. (cours 
du 15 décembre : 83,92, du 3 février : 75,75) l'année s'est terminée par 
une autre panique provoquée par des bruits de guerre entre la Rus- 



6 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

sie et l'Autriche. Dans toute l'Europe, on a renforcé plus que jamais 
les armements, développé et perfectionné le matériel de guerre, et 
augmenté les dépenses avec les armements. Comme d'habitude, les 
ressources ordinaires de l'impôt n'y ont pu suffire, il a fallu recourir 
aux ressources extraordinaires de l'emprunt. On a constaté que, de- 
puis 1870. les différents Etats de l'Europe ont emprunté en moyenne 
2 1/2 milliards chaque année et augmenté de 125 millions les 
intérêts de leurs dettes. Le rendement des impôts ne suffisant 
point pour assurer le service de ces intérêts croissants, ils ont 
dû se procurer un supplément régulier de ressources. Ces ressour- 
ces, ils les ont demandées, pour une part, aux conversions de rentes, 
et, pour une autre part, à la création de nouveaux impôts ou à 
l'augmentation des anciens. La France, l'Allemagne, la Suisse, le 
Portugal, le Danemark ont fait cette année, des conversions de 
rentes. On connait notre opinion sur ces opérations plus financières 
qu'économiques. C'est une manière comme une autre de manger son 
crédit en herbe. On réduit l'intérêt de ses dettes aux dépens des 
rentiers, mais ceux-ci ne manquent pas de se rembourser avec usure 
de la perte qu'ils ont subie lorsque l'Etat redevient de convertisseur 
emprunteur. On lui fait payer alors sur les conversions futures une 
prime d'assurances qui absorbe et au delà le bénéfice des conversions 
passées. Quant aux impôts, les financiers, qui connaissent la répu- 
gnance naïve des populations pour les impôts directs qu'on voit, se 
rabattent de préférence surles impôts indirects qu'on ne voit pas, tels 
que les droits d'accises et de douanes. L'Allemagne et la France ont 
élevé de nouveau les droits sur les céréales, le sucre, le bétail, les 
alcools: la Suisse, naguère un modèle d'économie, a ouvert la porte 
aux gros budgets en établissant le monopole de l'alcool, sous prétexte 
d'encourager la tempérance ; la Belgique a taxé le bétail, apparem- 
ment pour engager ses populations catholiques à agrandir le carême. 
Ces aggravations d'impôts ont été déterminées, les unes, par 
l'accroissement des dépenses du militarisme, les autres, par les 
exigences non moins croissantes du protectionnisme . Est-il néces- 
saire d'ajouter que ces deux fléaux ont entre eux des rapports de 
parenté tout à fait intimes ? Le militarisme, en exhaussant et en mul- 
tipliant les impôts, provoque l'augmentation des frais de production, 
et rend, par conséquent, plus laborieuse et pénible la lutte contre la 
concurrence étrangère. Les agriculteurs et les industriels aux abois 
ne manquent pas de rendre cette infâme concurrence respon- 
sable de leur maux, et ils demandent au gouvernement de les pro- 
téger contre ses atteintes destructives, en élevant les droits de 
douanes. Le gouvernement, qui est en quête de ressources pour 



L'ANNÉE 1887. 7 

combler les déficits du militarisme, ne se fait pas trop prier pour cé- 
der à leurs instances. L'augmentation des droits devient bientôt 
générale : chacun ferme son marché, et rétrécit d'autant le débou- 
ché d'autrui ; mais autrui exécutant la même manœuvre, il en 
résulte un simple déplacement d'industries, avec les maux acciden- 
tels qui accompagnent tout déplacement, et le mal permanent, bien 
autrement, grave, de renchérissement [de la production, artificielle- 
ment localisée dans des conditions moins économiques. En outre, 
cette guerre à coups de tarifs réveille et fomente les animosités de 
peuple à peuple : si l'importation des produits étrangers est consi- 
dérée comme funeste, s'il est avéré qu'on devient tributaire de 
l'étranger en lui achetant des denrées alimentaires, des étoffes et des 
outils, ne doit-on pas être tout naturellement porté à détester la 
nation qui produit ces articles calamiteux et à laquelle on paie ce 
tribut honteux ? Les esprits s'échauffent et se montent ; la guerre à 
coups de tarifs prépare la guerre àcoupsde canon, et c'estainsi que le 
militarisme et le protectionnisme se prêtent une assistance mutuelle 
et fraternelle. 

Sans doute, cet état dangereux et coûteux des relations politiques 
et économiques des nations les plus civilisées (?) de la terre ne sau- 
rait durer toujours, mais on ne voit pas encore comment il pourra 
prendre fin. Une arbitratiorv and yeace sociely s'est fondée à Lon- 
dres et elle a envoyé à Washington une députation que le sage et 
libéral président des Etats-Unis, M. Cleveland, a fort bien accueillie; 
mais ne serait-ce pas se faire une illusion trop forte que de croire à 
la vertu de l'arbitrage, appuyé sur une simple sanction morale pour 
imposer la paix à des gouvernements belliqueux et armés jusqu'aux 
dents ? Autant vaudrait entreprendre de régler par l'emploi de la 
persuasion les différends des tigres et des ours, des requins et des ca- 
chalots. Le seul moyen efficace d'empêcher l'abus de la force, 
c'est de lui opposer une force supérieure et d'interdire la guerre en 
se fondant sur les intérêts et les droits de la communauté civilisée, 
mais c'est une utopie ! Selon toute apparence, le militarisme fournira 
encore une longue carrière et sa fin ne sera hâtée que par son excès. 

Il en sera de même pour le protectionnisme. Aussi longtemps que 
l'expérience ne nous sera pas venue en aide, nous essayerons vai- 
nement de dissiper les illusions des agriculteurs et des industriels 
sur la vertu de cette panacée, et de les mettre en garde contre les 
charlatans qui l'exploitent. Il nous faut attendre que l'expérience 
ait porté ses fruits, et peut-être n'aurons-nous pas longtemps à pren- 
dre patience. Déjà on commence à s'apercevoir qu'en matière de 
tarifs 2 et 2 ne font pas toujours 4, et qu'il ne suffit pas d'augmenter 



8 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

un droit pour le rendre plus productif. Le gouvernement russe, par 
exemple, qui avait compté sur une plus-value de 30 millions de 
roubles dans ses recettes douanières, a éprouvé la plus désagréable 
des surprises en constatant que toutes les aggravations protection- 
nistes de son tarif n'en avaient élevé le produit que de 93 1/4 mil- 
lions à 95 millions de 1879 à 1885. D'un autre côté, les chambres de 
commerce allemandes, échos des grandes industries d'exportation, 
se plaignent avec amertume de l'accroissement de frais de produc- 
tion que leur impose l'augmentation des droits sur les denrées ali- 
mentaires et les matières premières, telles que les fils de coton. Ces 
industries, qui ont gagné aisément du terrain sur celles des autres 
nations protectionnistes, ne soutiennent qu'avec un désavantage de 
plus en plus marqué la concurrence des industries de l'Angleterre 
libre-échangiste. Que sera-ce lorsque les Etats-Unis, écoutant les 
conseils judicieux de M. Cleveland, auront renoncé à la politique 
d'enchérissement pour revenir à celle du bon marché ? Il est fort 
possible que les protectionnistes américains réussissent encore, cette 
année, à faire ajourner la réforme du tarif, mais à mesure que les 
illusions de la protection s'évanouissent, à mesure que les maux 
qu'elle entraîne après elle, l'encombrement du marché, l'avilisse- 
ment des salaires et le paupérisme, apparaissent et se multiplient, 
la réaction se fait dans l'opinion, et plus la réforme sera retardée, 
plus elle pourrait bien être radicale. Or, le jour où l'agriculture et 
l'industrie américaines seront débarrassées dubouletde la protection, 
comment nos producteurs, accablés sous le poids des impôts et des 
redevances protectionnistes, pourront-ils supporter leur concurrence? 
Il faudra bien alors que le vieux monde se décide à se débarrasser 
des charges du militarisme et du protectionnisme sous peine d'être 
supplanté par le nouveau sur tous les marchés du globe. 

A la vérité, les vieilles nations essaient aujourd'hui de se dérober 
aux dangers de la concurrence en se créant des marchés réservés ; 
elles étendent leur domaine colonial et elles y appliquent les pro- 
cédés d'exploitation usités au xvi e siècle. C'est ainsi que la France a 
donné cette année le détestable exemple de fermer aux autres 
nations le commerce de l'Indo-Chine en soumettant à son tarif géné- 
ral, dont on connaît le libéralisme, la Cochinchine et les pays 
protégés du Tonkin, de l'Annam et du Cambodge. Mais les colonies 
coûtent cher à conquérir et à gouverner. Le compte de la conquête 
du Tonkin n'est pas fermé, et ce n'est rien exagérer que de l'évaluer 
à un demi-milliard. En Cochinchine, les frais du gouvernement 
militaire et civil sont portés au budget de 1887 pour 33 millions, sur 
lesquels 8 millions sont à la charge des contribuables de la métro- 



L ANNEE 1887. 9 

pôle. Les exportations de la France en Cochinchine s'élèvent préci- 
sément à la même somme de 8 millions, en sorte que le gouverne- 
ment aurait encouragé tout autant les industries d'exportatron en 
leur achetant pour 8 millions de leurs produits et en jetant ces 
produits à la mer ou en les entassant sur un autodafé, comme la 
chose se pratiquait au beau temps du blocus continental; il aurait 
économisé, de plus, les frais de la conquête. 

Si l'on faisait le même calcul pour l'ensemble de nos possessions 
coloniales, on trouverait que les 225 millions de produits que nous 
leur fournissons annuellement et qui ne forment guère que l/15 e de 
notre exportation totale ne représentent pas même l'intérêt du 
capital dépensé pour les conquérir et les administrer. Ajoutons que 
ce capital d'établissement et d'administration figure pour sa part 
dans le gros chapitre de la dette, et que les impôts nécessaires pour 
en servir les intérêts pèsent sur toutes les branches de la production 
et affaiblissent certainement de plus d'un quinzième la puissance 
d'exportation de notre industrie. La colonisation d'Etat n'augmente 
pas nos débouchés, elle les diminue ! 

Avec le militarisme et le protectionnisme métropolitain et colonial 
nous voyons se développer le fonctionnarisme. L'Etat avec ses an- 
nexes, le département etla commune, ne possèdepasaujourd'bui moins 
d'un million de fonctionnaires et d'employés de toutes sortes et de 
tous grades, qui gèrent et administrent son budget de 4 milliards. 
Jusqu'à présent, grâce à la stabilité relative des fonctions publiques, 
l'administration française a joui d'une réputation particulière d'hon- 
nêteté; mais l'ingérence de la politique dans l'administration 
et l'abus des influences électorales et parlementaires agissent visi- 
blement pour abaisser la qualité du personnel gouvernemental et ad- 
ministratif, et rendre sa situation précaire. Des scandales récents 
attestent que nous pourrions bien avoir à redouter une invasion 
plus dangereuse que celle des blés d'Amérique : l'invasion des 
mœurs américaines. 

L'augmentation croissante des charges publiques à laquelle se 
joint la perturbation que la réaction protectionniste apporte dans 
tous les débouchés, en rendant l'existence de la multitude plus dure 
et plus précaire, contribue naturellement à favoriser les progrès du 
socialisme. Ces progrès sont particulièrement sensibles en Alle- 
magne, en dépit des lois d'exception qui ont été édictées contre les 
socialistes ; on en a eu la preuve manifeste dans l'accroissement 
considérable du nombre des voix qu'ont obtenues leurs candidats aux 
dernières élections du Reichstag. On peut trouver anssi un indice de 
l'extension du mouvement socialiste dans la multiplication des 



10 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

congrès ouvriers : on en a compté au moins une douzaine en Angle- 
terre, en France, en Algérie, en Suisse, en Italie, aux Etats-Unis. 
Ces congrès ne nous ont rien appris de nouveau: sous le rapport des 
doctrines, si doctrines il y a, le socialisme demeure stationnaire. 
Au fond, tout le socialisme se résout dans la substitution de 
l'Etat ouvrier à l'Etat bourgeois et il est contenu dans cette 
formule médiocrement scientifique : Ote-toi de là que je m'y mette ! 
Cette substitution devra-t-elle être opérée par des moyens pacifiques 
et légaux ou par des moyens révolutionnaires, telle est la question 
essentielle sur laquelle les différentes sectes collectivistes, possibi- 
listes, blanquistes, anarchistes, sont partagées. Les possibilistes 
français et les socialistes allemands veulent s'en tenir aux moyens 
pacifiques, et ces derniers ont déclaré même au Congrès de Bruggen 
que « la force est aussi bien un facteur réactionnaire qu'un facteur 
révolutionnaire » et de plus « qu'elle a été plus souvent le premier 
que le second. » Les blanquistes et les anarchistes, sans oublier les 
nihilistes, n'ont de confiance que dans les moyens révolutionnaires. 
Tout en félicitant les possibilistes et les socialistes allemands de leur 
humeur pacifique, nous ne pouvons nous empêcher cependant de 
constater que les procédés des blanquistes et des anarchistes sont 
visiblement mieux adaptés aux fins du socialisme. A moins de s'ima- 
giner naïvement que la bourgeoisie se laissera exproprier et dépouil- 
ler sans résistance et même avec satisfaction, comme dans la scène 
célèbre du « guillotiné par persuasion », nous ne voyons pas com- 
ment les moyens pacifiques auraient la vertu de lui enlever la 
possession de l'Etat. Le faux a sa logique comme le vrai. Si nous 
n'avons rien de nouveau à signaler dans les théories du socialisme, 
en revanche nous pouvons signaler, dans sa pratique, une tendance 
manifeste au protectionnisme. En voyant les propriétaires et les 
chefs d'industrie s'ameuter contre la concurrence étrangère et 
réclamer pour leurs produits le monopole du marché national, en 
vue de protéger leurs rentes et leurs profits, les ouvriers ont fini 
par se demander pourquoi on ne protégerait pas aussi leurs salaires, 
soit en établissant une taxe sur les ouvriers étrangers qui viennent 
leur faire une concurrence au rabais, ou en interdisant à ces intrus 
l'accès de certains travaux et de certaines professions, comme la 
chose se pratique déjà pour les médecins, les avocats et les profes- 
seurs de l'enseignement public. Leur travail n'est-il point, après 
tout, aussi national que celui des chefs d'industrie et des propriétaires, 
sans parler des médecins, des avocats et des professeurs ? Le Congrès 
d'Alger a émis un vœu dans ce sens, une proposition a été déposée 
à la Chambre des députés pour l'établissement d'une taxe sur les 



L'ANNÉE 18 87. 11 

ouvriers étrangers et l'administration, prenant les devants, a 
décidé, notamment à Paris et à Marseille, que ces « voleurs du 
travail national » comme les nomme fraternellement M. Jules Guesde, 
ne seraient plus admis que dans la proportion d'un dixième à 
participer aux travaux publics. Ce n'est encore qu'un premier pas, 
mais il est clair qu'on ne s'arrêtera point en si beau chemin et que 
la prohibition des ouvriers étrangers sera le complément logique et 
le couronnement humanitaire de l'édifice de la protection. Nous 
voudrions pouvoir signaler en revanche, comme un progrès, l'éta- 
blissement d'une bourse du travail à Paris. Nos lecteurs connaissent 
l'intérêt paternel que nous portons à cette institution ; malheureuse- 
ment, la bourse du travail, telle qu'elle a été organisée par les 
socialistes des chambres syndicales, avec la subvention du Conseil 
municipal, ne servira guère, selon toute apparence, qu'à créer des 
places de « fonctionnaires placiers. » 

Le socialisme ne s'épanouit pas seulement dansfles congrès, les réu- 
nions publiques et les conseils municipaux, il pénètre dans les parle- 
ments et il trouve dans les gouvernements des auxiliaires sympathiques. 
Aux différentes variétés du socialisme collectiviste et anarchiste est 
venu se joindre le socialisme d'Etat, et ce cadet de la famille, tout 
en s'efforçant de supprimer ses aînés, leur emprunte, d'une façon 
peu délicate, leurs doctrines et leurs procédés. 

Ah ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine? 

Le parlement anglais, par exemple, n'a-t-il pas visiblement em- 
prunté au socialisme les dispositions du nouveau land bill qui accorde 
aux tribunaux le droit de réduire suivant leur bon plaisir la rente des 
propriétaires ? En vertu de ce bill socialiste, les fermages viennent 
d'être diminués de près de 50 0/0. Cela s'appelle, en bon français, une 
confiscation, et nous ne croyons pas que cela s'appelle autrement 
en anglais. Quand les socialistes voudront procéder à la « nationali- 
sation du^sol » en Irlande et même en Angleterre, n'est-ce pas un 
précédent qu'ils pourront invoquer à bon droit ? 

Au milieu de ce débordement de fausses doctrines et de pratiques 
véreuses, nous nous plaisons à signaler la résistance victorieuse que 
les électeurs suédois ont opposée à l'établissement des droits sur 
les denrées alimentaires. La Chambre des députés ayant été dissoute 
sur cette question, les électeurs ont élu 139 libre-échangistes contre 
81 protectionnistes. Nous leur en faisons notre sincère compliment. 
Félicitons aussi la Chambre de commerce de Verviers de ne s'être 
pas laissé emporter par la réaction protectionniste, et d'avoir re- 



12 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

nouvelé résolument son vœu annuel en faveur de la suppression des 
douanes. 

Nous pouvons enfin porter au maigre chapitre de notre actif de 
progrès économiques la constitution d'une«union internationale pour 
la protection des œuvres littéraires et artistiques » et le vote du 
peuple suisse, consulté par la voie du référendum, en faveur de 
l'extension du principe de la propriété aux inventions et aux mo- 
dèles et dessins de fabrique. Joignons y une consultation du con- 
seil de l'amirauté chinoise, concluant à l'établissement de chemins 
de fer en Chine « comme une protection pour les frontières et un 
stimulant pour le commerce des peuples», et nous aurons clos la trop 
courte liste de nos victoires et conquêtes. 

Nous avons perdu cette année un des plus vaillants champions de 
la cause de la liberté commerciale, notre éloquent et aimable ami 
Raoul Duval ; A. Batbie, l'ancien et distingué professeur d'écono- 
mie politique à la faculté de droit, que la politique avait malheureu- 
reusement enlevé à la science; Arthur Mangin, le spirituel et savant 
collaborateur de X Economiste français auquel il rendait compte 
des séances de la Société d'économie politique, et notre laborieux et 
regretté collaborateur Frout de Fontpertuis. 

G. de M. 



LE MARCHÉ FINANCIER EN 18 87. 13 



LE MARCHÉ FINANCIER EN 1887 



Si le fléau de la presse officieuse allemande et autrichienne venait 
à disparaître, si ces journalistes, affamés de nouvelles à sensation, 
cessaient de pratiquer la grande politique européenne, il y aurait 
lieu d'espérer une reprise des affaires dans l'année qui commence. 
Le terrain se trouve déblayé sur beaucoup de points ; les symptômes 
qui indiquent la possibilité d'une amélioration s'accumulent. Mal- 
heureusement les nécessités de la grande politique ont arrêté à 
maintes reprises l'essor économique, commercial, financier en 1887. 
Dans un intérêt électoral, le public a été terrorisé au commence- 
ment de l'année ; on a brandi le spectre de l'agression française 
afin d'arracher des votes aux électeurs du Reichstag, et ceux-ci en 
ont été récompensés par un surcroît décharges fiscales et militaires, 
par une augmentation des impôts indirects, de droits d'entrée sur 
les articles essentiels de l'alimentation, sur le seigle qui sert à faire 
le pain du pauvre. Après quelques mois de répit, les officieux ber- 
linois sont montés à l'assaut du crédit de la Russie, que l'interven- 
tion de la Seehandlung avait contribué à consolider en 1884. Le 
mois de décembre enfin a vu s'élever un terrible fracas, destiné à 
secouer la paresse de l'Autriche, trop pauvre et trop lente à en- 
gloutir des millions dans des armements stériles, à faire passer une 
nouvelle loi militaire, enfin à montrer le mécontentement inspiré par 
la réserve et le refroidissement de la politique russe. Tandis que les 
bourses perdaient la tête, les diplomates et les gens bien informés 
ont conservé leur sang-froid et n'ont pas cru à l'imminence d'un 
conflit européen. Effrayer les rentiers est devenu un moyen de gou- 
vernement ; la manœuvre a été couronnée de succès, mais au détri- 
ment de la prospérité publique. En même temps on s'est enfoncé 
davantage dans le protectionnisme. En dépit de tout cela, il y a un 
retour d'animation : les recettes des chemins de fer sont meilleures 
dans presque tous les pays. Sur les réseaux français, il y a une 
augmentation, pour l'année 1887, de 22 millions de francs ; en Alle- 
magne, en Autriche on constate le même phénomène. Pour l'en- 
semble du réseau russe, pendant les neuf premiers mois, l'accrois- 
sement est de neuf pour cent. Aux Etats-Unis, il y a, pour 73 lignes, 
une augmentation de recettes de 13 0/0. 

Dans le mouvement du commerce extérieur, nous observons éga- 



14 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

lement des indices plus satisfaisants. Pour la Grande-Bretagne, du 
l* r janvier au 30 novembre 1887, en milliers de livres sterl. : 

Exportation de Réexportation Exnnrtation 
Importation, produits anglais de produits f . 

et irlandais. étrangers. iotaie. 

1SS7 327.761 201.013 53.893 254.906 

1S86 318.453 195.310 51.583 246.873 

+ 9.308 + 5.703 + 2.330 + 8.033 

Les deux tiers de l'accroissement d'importation sont de la laine et 
du coton, qui ont été réexportés à l'état de matière première ; le 
transit via Angleterre a grandi contre 1886, mais dans l'expor- 
tation des produits indigènes, la moitié de la plus-value est composée 
de métaux bruts, métaux manufacturés et machines. On a la preuve 
d'une activité plus considérable dans l'industrie du fer et de l'acier. 
La majeure partie de cette augmentation d'exportation s'en est allée 
aux Etats-Unis, et l'on sait de quelle importance un grand débouché 
dans l'Amérique du Nord est pour la production européenne en 
général. 

En France, pour l'ensemble des onze premiers mois, le mouve- 
ment des échanges accuse une augmentation de 39 millions à l'im- 
portation, de 46 à l'exportation en 1887 contre 1886. La situation 
des échanges reste moins avantageuse en France qu'elle ne l'est de- 
venue en Angleterre. En Russie, l'exportation, favorisée par la baisse 
du rouble, a pris un grand développement en 1887, alors que l'im- 
portation était de plus en plus entravée par les surélévations de 
droits et la dépréciation du papier monnaie. En voici le tableau pour 
les onze premiers mois. 

EXPORTATIONS. 1887 1886 

Articles d'alimentation 277.297.000 208.826.000 

Matières premières nécessaires à 

l'industrie 158.157.000 128.260.000 

Animaux ' 10.0S6.000 9.28:1.000 

Objets fabriqués 11.467.000 10.286.000 

Total 457.007.000 ' 356.655.000 

Différence en plus pour 1887 100.352.000 

IMPORTATIONS. 1887 1886 

Articles d'alimentation 43.965.000 76.516.000 

Matières premières nécessaires à 

l'industrie 181.426.000 184.778.000 

Animaux 433.000 536.000 

Objets fabriqués 45.588.000 59.351.000 

Total 273.412.000 321.1S1.000 

— — T — j 

Moins-value pour 1887 47.769.000 



LE MARCHÉ FINANCIER EN 18 87. 15 

Les importations de coton se sont élevées à 73.415.000 roubles, 
contre 53.902.000 en 1886 (7.687.000 pouds au lieu de 5.495.000). 
D'après nos avis de Moscou, les filatures russes sont pleinement 
occupées ; elles ont vendu leur production jusqu'à l'automne avec un 
bon bénéfice. La récolte a d'ailleurs été très belle, et malgré la dif- 
ficulté d'exporter en Allemagne, la situation générale de la Russie 
s'en ressent avantageusement. 

La baisse générale des prix a continué à faire de lents progrès, 
jusqu'au mois de septembre. Depuis lors, il y a eu un changement 
marqué sur le marché des métaux, et les produits manufacturés du 
fer, de l'acier, du cuivre, du laiton en ont profité. Quelques autres 
matières premières ont également renchéri. Cette hausse est due, en 
grande partie, à la spéculation qui se fonde sur une diminution des 
approvisionnements et sur une demande plus considérable pour la 
consommation. Dans cet ordre d'idées, on connaît le rôle joué par les 
syndicats, les coalitions d'intéressés, qui ont pesé sur la production 
pour la restreindre, et qui s'efforcent d'amener la hausse des prix. 
On sait le succès de ces tentatives pour le cuivre, l'étain, le plomb. 
Parmi les céréales, l'orge est plus chère ; le froment, l'avoine, meil- 
leur marché. Le froment vaut 31 sh. 3 d. le quarter, à Londres, contre 
35 sh. au début de 1887. En France, le quintal de blé se cote 23 fr. 
contre 21 fr. 50 en décembre 1886. L'Angleterre, la Belgique et la 
Hollande ainsi que Hambourg, Brème, paient leur blé moins cher que 
les pays protégés ; si l'on compare les cours de Paris, de Berlin, 
d'une part, avec ceux d'Anvers, de Londres, d'Amsterdam, on voit 
que la différence équivaut à peu près au montant du droit. Le coton, 
le jute et le Un ont renchéri ; la laine, le chanvre et la soie ont un 
peu reperdu de l'avance gagnée, il y a un an. Le sucre, le café, le 
pétrole, ont augmenté de prix. 

Pour les filateurs anglais, l'année a été moins bonne que pour les 
tisseurs, qui ont fait d'assez bonnes affaires. Les constructeurs de 
navires ont reçu, vers la fin de 1887, plus de commandes et leurs 
chantiers ont de la besogne. 

La fermeté du marché monétaire, qui s'était fait sentir dans les 
dernières semaines de 1886 et qui avait ouvert 1887, ne s'est pas 
maintenue ; nous avons vu 1887 finir dans des conditions toutes 
différentes. Il y a un contraste à signaler entre les alarmes de la 
bourse de Berlin, à différents moments, et la politique d'escompte de 
la Banque d'Allemagne qui a opéré comme si elle savait que les 
appréhensions étaient artificielles. Au plus fort de la tourmente 
franco-allemande, elle a baissé le taux de son escompte. Les capi- 
taux disponibles sont donc relativement abondants en ce moment ; 



16 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

les avis des gens compétents sont un peu contradictoires sur ce que 
réserve un avenir prochain. L'Economïst de Londres ne serait pas 
éloigné de croire au maintien, sinon même au renchérissement de 
l'escompte : il voit des indices d'un retour d'activité commerciale, 
industrielle, une plus grande ardeur dans les émissions d'entreprises 
industrielles sur le marché de Londres. D'autre part, on attribue à 
M. Goschen l'intention de procéder à une conversion des Consolidés 
anglais; il s'agit de quinze milliards. La position des banques 
d'Angleterre et d'Allemagne est forte en ce moment ; la circu- 
lation des banknotes en Angleterre est arrivée à un point très bas, 
il y a une sorte de contraction ; d'après certains théoriciens, c'est le 
moment psychologique qui précède l'expansion des affaires. Dans le 
cours de l'année, la Banque d'Allemagne a augmenté son stock d'or, 
alors que la Banque de France en a perdu et a été obligée de recou- 
rir à la mesure bâtarde de se défendre, non par une élévation du 
taux de l'escompte, mais en portant sa prime sur l'or jusqu'à 7 et 
8 par mille. Le 29 décembre, la prime était de 4 par mille, et dans la 
dernière semaine, elle a perdu 6 millions en or, dans l'année 225 mil- 
lions environ. 

Vers la fin de décembre, les points intéressants des bilans de 
la Banque d'Angleterre étaient les suivants en mille livres st. 

a janv. 1878. 3i ùàc. 1884. 3o déc. 1885. 29 déc 188 ô 28 déc. 1887 

Circulation 27.333 25.037 24.513 24.436 24.060 

Encaisse 24.386 20.695 20.115 18.820 19.918 

Portefeuille. 20.511 27.304 23.427 23.067 19.525 

Comptes courants des par- 
ticuliers . 22.064 24.947 25.053 24.138 22.367 

« de l'État 5.903 9.104 4.001 4.363 5.462 

Réserve en billets 12.052 11.408 11.352 10.133 12.058 

Rapport de la réserve aux 

eugagements 43 »/,£ 33 s/, % 38 V, 35 »/, 43%* 

Escompte 4 % 5 % \% 5 % 4% 

Jamais de 1884 à 1887, le portefeuille n'a été aussi dégarni qu'à 
présent. Si nous prenons la Banque de France, nous voyons : 

3janv.is83. 31 dée.1884. 30 déc.1885. 30 déc.1886. 29déc.l887. 

Millions. Millions. Millions. Millions. Millions, 

Circulation 2.101,7 2.797,5 2.918,0 2.789,9 2.726,5 

Encaisse 1.946,5 2.029 2.242,8 2.384,8 2.309,5 

Portefeuille 1.633,5 1.050,6 804,1 657,3 617,1 

Avances aux part 334,4 304,1 300,3 271,9 266,0 

Compt. cour. Trésor.. 81,3 149,8 142,4 288,6 173,6 

particul, 413 372,9 397 368,9 411,2 

Taux d'escompte 3 # 3 # 3% %% Z% 



LE MARCHÉ FINANCIER EN 1887. 17 

Dans l'encaisse, l'or figure pour 1,125 millions, l'argent pour 
1,193. L'an dernier, à la fin de la troisième semaine de décembre, 
il y avait 1,240 millions d'or, 1,144 d'argent ; en 1883, 962 millions 
d'or, 1,005 millions d'argent. 

Si nous passons à la Banque d'Allemagne, en nous servant d'un 
tableau publié par la Gazette de Francfort, nous voyons que la 
moyenne des divers chapitres du bilan est la suivante : 

1882 18S3 1884 1885 1886 1887 

Circulation 747. 02 737. at 732. 9 , 727. u 802. ]8 862. 0S 

Encaisse net 548. 98 601. w 591. 7Î 5S6. 1S 693.,, 772.,, 

Notes à découvert... 198. 04 135. 38 141., 8 141. 3 , 109. 07 89. 1T 

Dépôts particuliers.. 111. 9C 129. 81 155. tl 162.„ 206. 56 275. 41 

Escomptes 366. S8 362. 4I 373. 09 364. 79 380.,. 427.,, 

Avances 54. 43 45. 84 49 M9 52. 45 50. 08 50. 44 

Couvert en métal pour 

billets seuls 73. 49 £ 81. M £ 80. 74 £ 80. S7 £ S6. l0 Z 89.„£ 

Pour billets et dépôts. 63. 9l % G9. u % 66. 63 % 6b. 8S % 68. 6 ,£ ffï. at % 

La circulation a augmenté, mais d'autre part, l'encaisse métalli- 
que a progressé d'une manière plus forte encore. Depuis quinze ans, 
la circulation de l'Allemagne a augmenté d'un milliard de marks; en 
même temps de grandes facilités ont été fournies au public; elles 
diminuent le besoin qu'on a des moyens de paiement effectif. Les 
transferts de la Banque d'Allemagne ont pris une extension énorme; 
elle a reçu 29 milliards et payé 29 milliards, alors que les clients 
avaient versé en numéraire seulement 5/7 0/0 de cette somme. 

Si le taux de l'escompte est resté immuable en France, il a varié 
sept fois en Angleterre en 1887. Partie avec 5 0/0, la Banque d'Angle- 
terre l'a abaissé à 4 0/0 le 3 février, à 3 1/2 0/0 le 10 mars, à 3 0/0 
le 24 mars, à 2 1/2 0/0 le 14 avril, à 2 0/0 le 24 avril. Ce taux a été 
maintenu jusqu'au 4 août, pour revenir à 3 0/0, le 1 er septembre à 
4 0/0. Au milieu de mai, l'escompte est tombé hors banque à 7/8 0/0. 

En Allemagne, depuis que la construction des chemins de fer, qui 
absorbait 500 à 600 millions par an, de 1870 à 1880, s'est arrêtée 
en grande partie, et depuis le rachat des chemins de fer le taux 
de l'intérêt n'a cessé de s'abaisser. Ce qui a contribué à ce phéno- 
mène, c'est que Berlin, devenu un grand centre financier, a gardé 
en dépôt des sommes importantes appartenant à des États ou 
à des compagnies, qui avaient eu recours aux capitaux allemands. 
Gela a augmenté l'offre d'argent disponible en escomptes et en 
avances. Au début de 1887, le taux officiel d'escompte a été 5 0/0, 
4 0/0 le 18 janvier, 3 0/0 le 13 mai; ce taux est encore en vigueur. 
4* série, t. xli. — 15 janvier 1888. 2 



18 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

On n'avait pas encore vu de période aussi longue pendant laquelle 
le taux de 3/0 a été en vigueur sans interruption. A un moment hors 
banque, on a escompté àl 5/8 0/0. En Autriche, où l'on souffre de la 
dépréciation du papier monnaie, on n'a pu descendre au-dessous de 

4 0/0. La Banque nationale d'Italie est obligée de garder le taux de 

5 1/2; la situation du marché italien est des plus précaires, comme 
l'on sait; les sacrifices pour l'abolition du cours forcé risquent d'être 
illusoires. 

A Paris, les émissions n'ont pas été bien considérables, et quel- 
ques-unes n'ont réussi qu'à moitié. On a offert au public des obli- 
gations de Panama, des obligations hypothécaires des provinces de 
la République argentine, des lots émis par le Crédit foncier. A la fin 
de l'année, on a fait la conversion du 4 0/0 et du 4 1/2 0/0 ancien, 
une opération de 800 millions environ, jointe à un emprunt de 
160 millions. Malgré les difficultés de la politique intérieure, la con- 
version a réussi. Les compagnies des chemins de fer ont continué à 
écouler leurs obligations qui dépassent le cours de 400 fr. 

A Londres, les émissions ont été de 98 millions de £ en 1887, de 
101 millions en 1886, de 77 millions seulement en 1885. En 1887, les 
sommes qui ont passé par le Clearing house se sont élevées à 
5,976,619,000 £ contre 5,838,665,000 £ (+ 2. 2 0/0). En 1885, le 
total n'avait été que de 5,511,071,000. 

Grâce à l'abondance d'argent, on a fait de nombreuses émissions 
en Allemagne. J'en emprunte le détail à Y Actionnaire francfortois. 



Emprunts d'États 

« de villes et de provinces. 

Oblig. de chemins de fer 

Lettres de gage hypothécaires.. 

Actions de banques 

« de chemins de fer.... 

Obligations industrielles 

Actions 



En 1887, le public allemand s'est vu offrir plus de titres indi- 
gènes, entre autres un emprunt 3 1/2 0/0 de l'empire. Il s'est habitué 
davantage au taux de 3 1/2 0/0, pour lequel, en 1886, il montrait 
encore une certaine aversion. Il a été émis en 1887 environ 250 mil- 
lions de fonda 3 1/2 0/0 — dont une grande partie est classée. Les 



1886 




1887 


Indigènes 


Étrangers 


Indigènes 


Étrangers 




218,7 


152 




121,5 


15 


91,1 


70,8 




14,4 


2 


458 


9 




356,7 


21 


138,9 


17,7 




52,5 


13,4 


33,1 


28 




— 


6,4 


35 


7,2 




6,4 


13,5 


— 


20,4 




9,6 


36,9 


16,0 


50 


- 


— 


108,7 


690,8 


354,9 


561,1 


14 % 


86 % 


39 /0 




61 % 



LE MARCHÉ FINANCIER EN 1887. 19 

conversions de 4 0/0 en 3 1/2 0/0 (obligations de chemins de fer prus- ( 
siens, emprunts communaux, hypothécaires) ont continué, mais dans 
de moindres proportions qu'en 188G. Beaucoup de gens ne peuvent 
se contenter du taux de 3 1/2 0/0 : c'est un luxe. Aussi les Allemands 
ont-ils souscrit à une grande quantité de valeurs rapportant davan- 
tage : la République Argentine, la Chine, le Portugal ont été des 
clients du marché de Berlin. En même temps, les actions de banques 
indigènes, d'entreprises industrielles sont venues sur le marché. On 
a fait des folies avec des actions de brasseries, d'usines de matériel 
de guerre. 

L'usine qui fabrique des coupoles pour l'artillerie de forteresse se 
capitalise à 3 1/2 0/0, comme les Consolidés prussiens : il est vrai 
qu'on en attend des dividendes énormes dans l'avenir. A la fin de 
l'année, les cours des actions de brasserie ont un peu fléchi; ils n'en 
restent pas moins très-élevés. La concurrence ne cesse de grandir. 
Voici la cote de quelques-uns de ces établissements : 

1880 1885 1886 1887 

Brasserie Friedrichshain 134 183 225 198 % 

« Friedrichshohe 160 536 750 735 % 

Adlerbrauerei 18 114 129 116 % 

Schultheiss , 125 233 300 276 % 

Parmi les établissements industriels, ceux qui fabriquent du maté- 
riel de guerre ont été favorisés : les actions de L. Loewe et G 
(fusils) + 107, deGruson -f- 800/0. D'autres jouets de la spéculation 
ont décliné : fabrique chimique Schering — 105, tramways de Berlin 
— 28 0/0. Chaque pays, malgré la solidarité si grande des bourses 
continentales, possède des valeurs locales qui l'intéressent spéciale- 
ment. En outre, en souvenir de vieux errements, on accorde une 
importance excessive à une ou deux valeurs, qui servent de baro- 
mètre; c'est ainsi que, pendant très longtemps, Berlin et Francfort 
se sont laissé guider par le cours des Mobiliers autrichiens. Entre 
Paris et Londres, les relations sont intimes, et tandis qu'à Berlin on 
opérait en dehors des fonds internationaux, sur les actions de bras- 
series, d'usines diverses, à Londres et à Paris on a vu la hausse des 
diamants du Cap, conséquence de la fusion de diverses sociétés 
anonymes, et on assiste en ce moment à celle des mines de cuivre. 
Les actions du Rio Tinto finissent 1887 avec une avance de 300 francs. 

On s'est amusé à dire qu'il y avait eu en 1887, une trentaine de 
paniques aux diverses bourses ; dans les cotes de Berlin, Paris, 
Vienne, on retrouve le reflet des inquiétudes qui ont marqué le 
commenoement, le milieu et la fin de l'année. A peu d'exceptions près, 



20 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

tes fonds d'Etat européens sont plus bas le 31 décembre 1887 que 
le 31 décembre 1886. Voici les cours de quelques-uns (bourse de 
Paris). 



Cours du 31 décembre 

1886 



3 0/0 Français 

Amortissable 

4 1/2 0/0 

Italien 

Autrichien 

Hongrois 

Egyptien 

Espagnol , 

4 0/0 Turc 

Obligation Tunisienne. 



82 45 


80 92 


86 20 


85 » 


110 10 


107 02 


101 85 


95 70 


91 75 


85 75 


85 65 


78 40 


380 > 


369 37 


67 50 


67 20 


14 70 


13 80 


512 » 


507 50 



Lorsqu'on se rappelle toutes les péripéties de l'année, tant à 
fétranger qu'à l'intérieur, on ne peut s'empêcher de trouver que la 
trente française a regagné et gardé le terrain qu'elle a perdu à plu- 
sieurs reprises. 

Le tableau ci-dessous remonte un peu plus haut et présente un 
certain nombre de valeurs fin décembre. 

1880 1881 1882 1883 1884 1885 1886 1887 

Aetions' du Crédit mobi- 
lier Autrichien 248 305 244 1/2 247 240 1/4 238 1/4 236 1/2 210 

Rente or autrichienne... 75 3/4 80 5/8 81 83 1/2 85 25/16 88 1/4 90 3/8 85 3/4 

5 0/0 russes 1873 92 1/4 88 1/4 83 1/2 86 97 96 1/4 95 1/4 913/4 

Roubles papier à Berlin. 212 213 199 197 2111/2 200 187 1/2 175 1/4 

Société d'escompte de 
Berlin 184 223 194 194 210 1/2 205.50 213 1/4 194 1/2 

Pièces de 20 fr. à Vienne 9.37 9.42 9.47 9.60 9.74 9.98 9.97 10.47 

Consolidés anglais 99 99 3/4 100 3/4 100 1/2 99 1/6 99 1/2 100 3/8 102 

Argent 513/4 517/0 50 3/8 50 7/8 49 5/8 46 7/8 46 1/4 44 1/2 

Les fonds autrichiens et hongrois, italiens, russes ont été touchés 
par la baisse d'une façon très visible. Leur taux de capitalisation 
s'est modifié assez sensiblement. La faiblesse de la place de Vienne 
et des finances austro-hongroises est devenue patente une fois de 
plus. Elle a été le siège de la panique dans les dernières semaines. 
Tout est plus bas qu'il y a douze mois, excepté les actions d'une 
seule entreprise, la fabrique d'armes, qui sont montées de 217 
à 256 florins. 

Arthur Raffalovich. 



LA THÉORIE DU SALAIRE. 21 



LA THÉORIE DU SALAIRE 



La théorie du salaire est une des grandes questions de la répar- 
tition des richesses et, par conséquent, une des notions fondamen- 
tales de l'économie politique. Elle a été exposée différemment par 
des maîtres qui font autorité dans la science et leurs disciples ris- 
quent de ne pas apercevoir clairement la loi à travers la diversité 
de ces interprétations ; elle est, par suite des faits qui se sont pro- 
duits, comprise aujourd'hui autrement qu'autrefois ; elle a été pré- 
sentée à maintes reprises sous un faux jour par des écrivains socia- 
listes qui se sont appuyés sur une formule étroite de cette théorie 
pour dresser un acte d'accusation contre l'ordre social et contre la 
liberté du travail. 

Il était donc utile de l'étudier de nouveau et d'en fixer, autant que 
possible, les termes. 

L'Académie des sciences morales et politiques en avait fait l'objet 
de deux concours qu'elle a jugés en 1886. Trois de ses lauréats ont 
publié leurs mémoires ; leurs ouvrages renferment presque toutes les 
pièces importantes du débat et nous nous plaisons à leur rendre 
justice en disant qu'il ne s'était pas encore produit en France un 
ensemble de travaux économiques aussi complets et aussi intéres- 
sants sur cette matière. Ils nous fournissent l'occasion de reprendre 
la question. 

I 

M. Emile Chevallier, docteur en droit, maître de conférences à 
l'Institut national agronomique, a donné un volume in-octavo de 
291 pages, intitulé : les Salaires au XIX e siècle ; M. Beauregard, 
professeur à la Faculté de droit de Paris et alors remplaçant, aujour- 
d'hui successeur de M. Batbie dans la chaire d'économie politique, 
un volume in-octavo de 414 pages, intitulé : Essai sur la théorie 
du salaire ; la main-d'œuvre et son prix ; M. Edmond Yilley, pro- 
fesseur d'économie politique à la Faculté de droit de Caen, un 
volume in-12 de 298 pages intitulé la Question des salaires ou la 
question sociale. 

M. Chevallier commence par poser en principe que le contrat de 
salaire a existé de tout temps, qu'il est non seulement très licite, 



22 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

mais que dans beaucoup de cas il constitue le mode de rémunéra- 
tion le plus avantageux pour le travailleur, et qu'il est le plus sou- 
vent préférable à l'association; que d'ailleurs il se prête à des com- 
binaisons diverses à l'aide desquelles peut être améliorée la situation 
du salarié. Dans le premier livre de son ouvrage, l'auteur constate 
la hausse qui s'est produite au dix-neuvième siècle dans les salaires 
de l'agriculture, de l'industrie, petite ou grande, du bâtiment, et dans 
le salaire des femmes. Il n'a pas de peine à prouver, par l'exemple 
de plusieurs pays étrangers, que ce phénomène n'est pas particulier 
à la France, et que les Etats-Unis et l'Australie, pays neufs, peuplés 
d'hommes entreprenants, figurent au premier rang sur la liste des 
gros salaires. 

Il traite d'abord du salaire nominal, c'est-à-dire de la somme payée en 
argent à l'ouvrier ; puis de la valeur relative pour le patron, c'est-à- 
dire de la somme d'utilités produite par le travail salarié ; en troi- 
sième lieu, de la valeur relative du salaire pour l'ouvrier ou salaire 
réel, c'est-à-dire des moyens d'existence que la somme reçue par l'ou- 
vrier lui procure. Cette étude comparative, — qu'il ne cherche pas à 
préciser trop rigoureusement par des rapports numériques d'accroisse- 
ment, regardant de pareilles évaluations comme très aventureuses, — 
le conduit cependant à affirmer que la nourriture, tout bien consi- 
déré, n'est guère plus chère aujourd'hui qu'il y a cinquante ans, que 
le logement a presque doublé depuis le commencement du siècle et 
que le prix du vêtement a considérablement diminué. Il termine ce 
livre en disant : « S'il nous fallait tirer une conclusion, nous dirions 
que, tandis qu'aux siècles passés l'ouvrier était généralement mal- 
heureux, aujourd'hui la minorité seule est dans la détresse. La mi- 
sère est moins générale ; mais l'état actuel de l'organisation in- 
dustrielle l'a peut-être rendue plus intense. » 

Le second livre est consaci'é à la recherche des causes de cette 
hausse et à l'étude des lois économiques du salaire. C'est la partie 
doctrinale et la plus importante de l'œuvre. L'auteur examine la doc- 
trine du salaire nécessaire ou salaire normal, dit aussi salaire natu- 
rel, et celle du fonds des salaires, que les premiers économistes 
avaient établies ou acceptées, dit-il, comme des théories fondamen- 
tales. Il démontre qu'elles n'expliquent pas suffisamment les phéno- 
mènes. Il fait connaître les véritables causes qui déterminent le 
taux du salaire courant et, dans plusieurs chapitres intéressants, 
il essaie de mesurer l'influence exercée par le progrès de la richesse 
et par l'emploi de moyens de production plus efficaces, celle des lois, 
des institutions et de la coutume. Sans faire montre d'érudition, il 
nourrit convenablement de preuves ses démonstrations ; il les pré- 



LÀ THÉORIE DU SALAIRE. 23 

sente dans un ordre méthodique et il les expose d'un style clair qui, 
en rend l'intelligence facile, je dirais presque la lecture agréable. 

M. Beauregard a divisé aussi son ouvrage en deux parties: la pre- 
mière consacrée au prix de la main-d'œuvre dans l'histoire et chez 
les divers peuples, la seconde, à la théorie du salaire. 

Il a donné plus de développement que M. Chevallier à la partie 
historique qu'il a suivie depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, en met- 
tant à profit les travaux des historiens et les publications officielles de 
la statistique et en distinguant le salaire nominal et le salaire réel; il 
conclut que, toute compensation faite, il y a eu accroissement de 
bien-être en France depuis 1826, époque à partir de laquelle les docu- 
ments de l'administration fournissent les éléments d'une comparaison 
des prix, jusqu'à 1880, date à laquelle s'arrêtent ses recherches, 
et que, dans cet intervalle, l'ensemble des marchandises a augmenté 
de 34 p. 0/0 environ, tandis que le salaire moyen des hommes (Paris 
excepté) a augmenté depuis le commencement du siècle de 116 p. 0/0. 
Il estime donc le progrès du salaire réel à plus de 60 p. 0/0. Quoi- 
que l'auteur ait pris beaucoup de soin pour rassembler ces données 
et les ait choisies avec une critique judicieuse, on peut sans doute 
contester la précision de certains chiffres dans les séries qu'il pré- 
sente, et c'est avec raison qu'il ajoute : « Ces résultats ne sont 
qu'approximatifs et nous avons pu commettre des erreurs, mais il 
faudrait les supposer bien fortes pour que le fond de nos conclusions 
en fût ébranlé. » 

D'ailleurs il les corrobore par la comparaison avec l'étranger et 
il termine en affirmant sur preuves que le salaire suit en général les 
progrès du capital et de l'art industriel et que la hausse des salaires 
au xix e siècle est un fait général, mais que les phases de cette hausse 
n'ont pas été partout les mêmes. Il peut montrer en effet qu'en 
Australie, par exemple, la découverte de l'or a exercé une influence 
toute spéciale. Toutefois, nous ne comprenons pas pourquoi il 
attribue au salaire agricole une augmentation plus forte pendant la 
piemière moitié du siècle que pendant la seconde, après avoir donné 
dans un des chapitres antérieurs une proportion inverse. 

M. Beauregard considère avec raison la théorie du salaire, qui 
fait l'objet de la seconde partie de son livre, comme une dépendance 
de la théorie générale de la valeur et comme une espèce dont cette 
dernière est le genre. Mais, suivant lui, on n'a pas bien définijusqu'ici 
un des deux termes de l'échange dans le contrat de louage de tra- 
vail. On sait, dit-il, que l'ouvrier donne son travail ; mais on a eu 
tort de croire que le patron puisait pour le payer dans le fonds des 
salaires et qu'il lui attribuait une portion de ce fonds; il fallait dire 



24. JOURNAL DES ECONOMISTES. 

« qu'il donnait une somme déterminée sur le prix espéré du produit 
net futur. » L'auteur croit bon d'ajouter que la vie ou le bien-être 
d'une partie des humains dépendant des conditions de cet échange, le 
prix du travail intéresse plus l'humanité que le prix d'une marchan- 
dise quelconque. Il fait ensuite, ens'appliquantà présenter son argu- 
mentation avec la précision rigoureuse d'un théorème, l'analyse des 
cinq éléments d'où dépend le prix de la main-d'œuvre et qu'il résume 
ainsi : 1° Rapport du produit net espéré aux emplois disponibles, 
c'est-à-dire productivité du travail; 2° Rapport du produit net espéré 
à la somme indispensable pour obtenir le concours des capitaux et 
des entrepreneurs nécessaires à l'industrie ; 3° Rapport de la popu- 
lation qui cherche un salaire aux emplois disponibles ; 4° Rapport 
des capitaux et des entrepreneurs qui cherchent emploi aux deman- 
des correspondantes de l'industrie ; 5° Situation économique des 
trois classes coéchangistes, (capitalistes, entrepreneurs, ouvriers), 
leurs idées, leurs mœurs et l'état de leurs rapports. 

L'auteur passe ensuite en revue les principaux faits qui exercent 
une influence sur le taux des salaires, tels que la distribution des 
capitaux et des bras dans les diverses industries, le développement 
du capital fixe et du capital circulant, l'état moral et politique de la 
société, et il conclut à peu près comme Rastiat dans une de ses 
Harmonies en prédisant la diminution graduelle du taux de l'intérêt 
et du profit combinée avec l'élévation du salaire. « Il nous paraît 
démontré, dit-il, que la hausse progressive et constante du prix de 
la main-d'œuvre doit se réaliser] chez les peuples qui avanceront 
sagement dans la voie de la civilisation. La classe ouvrière possède 
dans le contrat de salaire l'instrument le mieux choisi pour aider 
à son succès ; nous croyons à l'avenir de cet instrument et ne pen- 
sons pas qu'on puisse utilement le remplacer par un autre. » 

M. Villey a la même préoccupation que les auteurs précédents ; il 
pense que la théorie du salaire professée par l'économie politique 
classique est contraire à la réalité des faits et dangereuse, parce qu'en 
emprisonnant la classe ouvrière dans un cercle de fer dont elle ne 
pourrait sortir que par la violence, elle fournit une arme aux agitateurs 
du socialisme. Il espère, par la démonstration de la vraie doctrine, 
apprendre non seulement aux ouvriers la légitimité du salariat, mais 
aux entrepreneurs les obligations morales du patronage. Son travail 
est divisé en trois parties. La première est historique et relate som- 
mairement des faits permettant d'établir qu'il y a eu un mouvement 
ascensionnel des salaires très marqué depuis la première moitié de 
ce siècle jusqu'à ces derniers temps, qu'il y a, dans le moment pré- 
sent, une perturbation résultant d'une crise universelle et une ten- 



LA THEORIE DU SALAIRE. 2 5 

dance à la baisse, et que les progrès de l'industrie et le perfectionne- 
ment des moyens de communication sont les deux grandes causes 
de la hausse. La seconde partie est théorique ; l'auteur s'applique à 
combattre la doctrine qu'il considère comme funeste et à prouver 
que la masse à partager n'est pas le capital antérieurement épargné, 
mais le produit brut de l'atelier social résultant du travail actuel, 
que la loi naturelle qui régit les salaires n'est autre que celle d'une 
équitable répartition assurée par la libre concurrence, que le salaire 
lui-même dépend essentiellement de la productivité du travail et que 
le salaire naturel qui, en réalité, devrait représenter intégralement la 
part de collaboration de l'ouvrier, n'est pas toujours conforme au 
salaire courant, qui est déterminé souvent par la coutume et par des 
causes accidentelles. 

Dans la troisième partie, l'auteur cherche quel peut être l'avenir 
du salariat. 11 ne croit pas, comme Stuart Mill, que l'association 
puisse le remplacer quelque jour. Cependant il semble éprouver 
un certain regret à proclamer la permanence de ce mode de répar- 
tition et, en tous cas, il en signale plusieurs vices très réels de nos 
jours, tels que la disparition de l'apprentissage, l'ignorance écono- 
mique, l'antagonisme des classes, et il recommande aux ouvriers 
de pratiquer l'épargne, aux patrons de se concilier leurs collabora- 
teurs par la participation, à tous de former des associations en vue 
de l'assistance matérielle et morale des travailleurs. 

Les trois auteurs diffèrent non seulement par le mode de leur com- 
position, mais par leurs idées théoriques. M. Beauregard, qui a borné 
son sujet à la question du salaire de l'ouvrier produisant une ri- 
chesse quelconque sous les ordres d'un entrepreneur, a voulu écrire 
un ouvrage ayant surtout un caractère dogmatique, d'une logique 
serrée et d'un style précis. On suit avec intérêt, mais non sans quel- 
que effort d'attention, la suite de ses déductions et on se demande si 
l'auteur n'aurait pas pu conduire le lecteur au même but par un 
chemin plus aisé. 

M. Villey s'avance d'un pas alerte à travers son sujet, sans se 
charger d'un pesant bagage de faits et, après avoir écarté de sa route 
ce qu'il appelle « la théorie classique du salaire », il trace le plan 
sommaire de la théorie nouvelle et se hâte d'indiquer des remèdes 
dont quelques-uns, le dernier surtout, nous semblent d'une efficacité 
douteuse. 

M. Chevallier a une allure non moins dégagée que M. Villey; il analyse 
davantage et il veut mettre les preuves sous les yeux du lecteur afin 
de lui fournir les moyens de contrôler ses jugements. On peut re- 
gretter cependant qu'il n'ait pas donné à sa conclusion assez de 



26 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

■vigueur pour bien faire ressortir les lois du salaire telles qu'elles 
résultent de sa consciencieuse étude. 

M. Villey espère beaucoup de la participation aux bénéfices ; 
M. Chevallier y croit peu et M. Beauregard moins encore ; les trois 
auteurs ne sont donc pas d'accord sur les améliorations à apporter 
au salariat. 

Mais ils le sont sur trois faits essentiels, à savoir que le salariat 
est un contrat légitime et, dans l'état actuel des relations économi- 
ques, un contrat nécessaire, que le niveau des salaires s'est élevé 
au xix e siècle et que la théorie du salaire est à refaire. Tous trois pensent 
l'avoir refaite en substituant au principe du fonds des salaires celui 
de la productivité du travail. Si ce dernier principe était absolu- 
ment nouveau, il serait bien remarquable que tous les trois l'eussent 
découvert en même temps sans s'être concertés ; car ils n'ont 
pas pu se copier les uns les autres, leurs manuscrits étant dépo- 
sés dans le même temps à l'Institut pour les concours académiques. 
Si, au lieu d'une découverte, ils ont fait seulement une exposition 
assez lumineuse pour éclairer un principe jusqu'ici trop laissé dans 
l'ombre, il n'y a plus lieu de s'étonner, et on se trouve d'autant plus 
disposé à accorder créance à la doctrine récente qu'elle est déjà 
quelque peu éprouvée. 

Pour cela, il convient de mettre cette doctrine à sa place, non seu- 
lement dans le temps, en cherchant quand et comment elle s'est 
produite, mais dans la théorie générale du salaire, en examinant si 
elle suffit à tout expliquer ou si elle est seulement une des réponses 
à la question. 

II 

Adam Smith, dans le chapitre qu'il a consacré au salaire (livre I, 
ch. vm), insiste sur des observations de détail, le plus souvent 
judicieuses, mais il n'en dégage pas nettement une loi. Il pose cepen- 
dant en principe que « ce n'est pas l'étendue actuelle de la richesse 
nationale, mais son progrès continuel qui donne lieu à une hausse 
dans les salaires du travail », et il reprend à plusieurs reprises ce 
thème, disant que c'est « dans l'état progressif de la société, 
lorsqu'elle est en train d'acquérir successivement plus d'opulence et 
non lorsqu'elle est parvenue à la mesure complète de la richesse 
dont elle est susceptible, que véritablement la condition de l'ouvrier 
pauvre, celle de la grande masse du peuple, est plus heureuse et 
plus douce; elle est dure, ajoute-t-il, dans l'état stationnaire ; elle 
est misérable dans l'état de déclin. » 



LA THÉORIE DU SALAIRE. 27 

Si Adam Smith considère l'état stationnaire « quand même, dit-il, 
la richesse d'un pays serait très grande », comme désavantageux à là 
classe ouvrière, c'est qu'il pense que cette classe augmentera cons- 
tamment en nombre sous l'influence du bien-être et qu'elle accroîtra 
ainsi l'offre, tandis que, les revenus et les [capitaux demeurant les 
mêmes, la demande ne changera pas. 

J.-B. Say, dans le chapitre de son Traité iï économie politique 
relatif aux profits des ouvriers (livre II, ch. vni, § 4), affirme que 
(( le salaire des travaux simples et grossiers ne s'élève guère, en 
chaque pays, au delà de ce qui est rigoureusement nécessaire pour 
vivre et que le nombre des concurrents s'y élève toujours au niveau 
de la demande et trop souvent l'excède » ; il ajoute que ce néces- 
saire varie suivant les habitudes de chaque pays. Mais il est moins 
explicite encore que Smith sur les principes. 

C'est dans Ricardo, dans Malthus et dans Mac Gulloch que la for- 
mule devient précise. 

Ricardo a écrit : « Le prix naturel du travail est celui qui fournit 
aux ouvriers, en général, les moyens de subsister et de perpétuer 
leur espèce sans accroissement ni diminution. Il n'y a pas d'autres 
moyens de maintenir les gros profits que de maintenir les salaires 
bas. » — « Dans la marche naturelle des sociétés, les salaires tendent 
à baisser en tant qu'ils seront réglés par la demande ; car le nombre 
des ouvriers continuera à s'accroître dans une progression un peu 
plus rapide que celle de la demande. » 

J. Stuart Mill s'est inspiré de la première de ces propositions. Il 
admet comme règle que « le taux des salaires dépend principalement 
des rapports de l'offre et d e la demande, autrement dit de la proportion 
qui existe entre la population et le capital » ; il ajoute que par ces 
mots, il entend d'une part, la classe des personnes qui travaillent au 
prix d'un salaire et, d'autre part, non le capital circulant tout entier, 
mais seulement la partie qui est consacrée au payement de la main- 
d'œuvre et il déclare que le sort de la classe des travailleurs ne peut 
s'améliorer que si l'on altère la proportion à l'avantage des ou- 
vriers par un accroissement du capital ou par une diminution du 
nombre des salariés. « Sila loi ou l'opinion, dit-il, réussissent à fixer 
le salaire de certains ouvriers au-dessus du taux qui résulte de la 
proportion entre la somme des capitaux et le nombre des ouvriers, 
il faut qu'ailleurs d'autres ouvriers chôment, » et il consacre tout un 
chapitre à démontrer qu' « il n'y a pas d'autre sauvegarde pour les 
salariés que la restriction du progrès de la population. » 

Léon Faucher a consacré cette doctrine dans l'article Salaires du 
Dictionnaire de l'économie 'politique, où il déclare qu « elle est la 



28 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

formule de l'inflexible loi qui régit le taux des salaires et la règle 
qu'il faut rappeler sans cesse aux classes laborieuses. » 

Plus récemment, H. Fawcett a soutenu la même doctrine. 
« Le capital circulant d'un pays, dit-il, constitue son fonds des 
salaires. C'est pourquoi, si nous voulons calculer le taux moyen du 
salaire reçu en argent par cbaque ouvrier, nous n'avons qu'à diviser 
le total de ce capital par le nombre des individus de la population 
ouvrière 1 . » 

Avant que parut le grand ouvrage d'Adam Smith sur la richesse 
des nations, un philosophe français qui, tout en relevant de l'école 
physiocratique, a eu des vues plus philosophiques que ses contem- 
porains et qui est un des précurseurs de la science économique, 
Turgot, avait couvert de l'autorité de son nom l'opinion que les 
salaires tendent à descendre vers le minimum. Le paragraphe VI 
de ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses 
portant pour titre : « Le salaire de l'ouvrier est borné, par la concur- 
rence entre ouvriers, à sa subsistance ; il ne gagne que sa vie », se 
termine en effet par cette phrase souvent citée : « En tout genre de 
travail, il doit arriver et il arrive que le salaire de l'ouvrier se borne 
à ce qui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance. » 

Il est vrai que Turgot ne borne pas la subsistance aux aliments. 
a Ce n'est pas tout, dit-il dans une lettre à Hume, qu'il a écrite le 
25 mars 1767 2 , peu de temps après avoir composé ses Réflexions, 
il faut que l'ouvrier trouve un certain profit pour subvenir aux acci- 
dents, pour élever sa famille. Il y aune espèce de superflu sur lequel 
on peut à toute rigueur se retrancher et qui est encore un élément 
nécessaire dans la subsistance usuelle des ouvriers et de leurs 
familles. » Il est d'ailleurs d'accord avec son correspondant pour 
reconnaître que le taux du salaire dépend « uniquement du rapport 
de l'offre et de la demande, seul principe qui fixe immédiatement 
le prix de toutes les choses qui ont une valeur dans le commerce. > 

La doctrine des économistes que nous venons de citer a été 
condensée dans les trois propositions suivantes : 

1° Les salaires sont régis par la loi de l'offre et de la demande; 

2° Le taux en est déterminé par le rapport qui existe entre la 
portion du capital dite fonds des salaires et le nombre des ouvriers; 
ce capital peut augmenter ou diminuer ; quel qu'il soit, la somme 
totale payée au salaire ne saurait lui être supérieure ; 

1 Economie position of the british laborer, p. 120. 

2 Cette lettre, restée longtemps inédite, est citée par M. Léon Say dans son 
Turgot, p. 49. 



LA THEORIE DU SALAIRE. 29 

3° Le salaire courant tend à se rapprocher du salaire naturel, 
lequel correspond au coût de l'existence de la famille ouvrière. - 

Ces propositions sont au nombre de celles que le socialisme a le 
plus vivement attaquées. Au lieu de les juger comme un effort fait 
par la science pour constater des lois et les enregistrer, il les a 
dénoncées comme une machination de la bourgeoisie contre le 
peuple. Louis Blanc a qualifié de « lâche et cruel » le principe de 
« chacun pour soi, chacun chez soi » et a reproché à Turgot de 
l'avoir adopté. « Cela doit arriver », s'écriait-il avec indignation; 
sans doute, il doit arriver que l'ouvrier soit réduit au strict néces- 
saire, quand on a pris pour point de départ le droit individuel; mais 
en sera-t-il de même dans un régime de fraternelle association ? » 
L. Blanc ne distinguait pas la différence qui existe entre une notion 
précise fondée sur l'expérience et la justice, comme l'est le droit 
individuel, et une vague aspiration vers la fraternité. Beaucoup 
de socialistes ont fait comme lui. Lassalle a stigmatisé ces propo- 
sitions du nom de « loi d'airain », c'est-à-dire de cruelle et inéluctable 
nécessité, qui s'impose dans l'organisation actuelle du travail et du 
capital et qui, courbant l'ouvrier sous la main de l'entrepreneur, le 
condamne à donner à vil prix son temps pour produire des richesses 
dont le patron recueille seul tout le profit, et à vivre lui-même tou- 
jours de privations. Il a engagé les ouvriers à graver profondément 
dans leur âme ces propositions que « pas un seul économiste ayant 
un nom, même dans l'école libérale, ait, prétend-il, contestées et qui, 
dès qu'on les admet, ajoute-t-il, ne laissent plus place qu'à des 
phrases creuses et à des mystifications à propos d'amélioration du 
sort des travailleurs ». 

MM. Chevallier, Beauregard et Villey n'ont pas de peine à démon- 
trer que toute la théorie du salaire ne tient pas dans ces trois propo- 
sions. Mais versés, comme ils le sont, dans les études économiques, 
ils n'auraient pas dû se placer sur le terrain de discussion que les 
socialistes avaient choisi, soit par insuffisance de connaissances 
soit par désir de trouver un côté faible par où ils pussent donner 
l'assaut et s'attribuer la victoire en foudroyant l'économie poli- 
tique de leurs anathèmes. Comme toutes les sciences morales, 
l'économie politique étend et déplace même quelque peu le point de 
vue de ses observations à mesure que de nouveaux phénomènes se 
produisent dans le monde. 

Il n'est donc pas étonnant que la question des rapports du travail 
et du capital soit envisagée avec plus de largeur en 1887 qu'en 1776 
ou en 1810. 

Cependant, il y a déjà trente ans, M. Courcelle-Seneuil, rappelant 



30 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

dans son Traité théorique et pratique d 'économie politique , que le 
salaire est régi par la loi de l'offre et de la demande, définissait la 
première comme étant la résultante de la volonté et du pouvoir 
d'employer le travail et la seconde comme la résultante de la 
volonté et du pouvoir de travailler, et il échappait ainsi aux objec- 
tions que soulève le fonds des salaires. Avant lui, Roscher avait 
écrit : « La demande du travail, comme celle de toute autre marchan- 
dise, repose, d'un côté, sur la valeur en échange qu'il présente et, de 
l'autre, sur la solvabilité des acheteurs l ». 

M. P. Leroy-Beaulieu a consacré plusieurs pages de sonJEssai sur 
la répartition des richesses à montrer l'insuffisance des anciennes 
formules et il leur a substitué celle-ci : « Plus la production augmente 
relativement à la population, plus il y a de chances pour que les 
salaires s'élèvent. »Nous professons nous-même depuis dix-sept ans, 
et nous avons écrit dans un cours d'économie politique destiné à 
l'enseignement secondaire, dont la première édition date de 1868 2 , 
que le prix des marchandises et celui du travail ont suivi en 
quelque sorte des directions opposées; car les premières tendent, en 
vertu de la concurrence, à se vendre ce qu'elles coûtent ; le second, 
en vertu de la liberté, à se faire payer ce qu'il vaut 3 , autrement 
dit, dans un temps de progrès industriel, les premières inclinent à la 
baisse et le second à la hausse. Nous avons ajouté : « On paye en 
général l'ouvrier non parce qu'il travaille, mais parce qu'il produit et 
en raison de ce qu'il produit * ». 

Je ne voudrais donc pas déclarer que toute la théorie du salaire 
soit à refaire, dans la crainte d'ébranler le crédit d'une science en 
prétendant en reconstruire sans cesse les fondements. Il me semble 
suffisant de dire que cette théorie est à reviser. Les formules 

1 Principes d'économie politique, traduits par Wolowski, II, 52. 

s Nous n'avions exposé qu'une partie de cette théorie dans la conclusion de 
notre Histoire des classes ouvrières en France depuis 1789. 

3 Nous extrayons de la seconde édition, publiée en 1876, l'année même où 
M. Fr. A. Walker publiait en Amérique sou ouvrage The Wages question, le 
passage suivant (page 107) : « On achète le travail comme l'on achète les pro- 
duits : de là, les nombreuses ressemblances dans la manière dont travail et 
produits obéissent à la loi de l'offre et de la demande. Il y a cependant entre 
eux une différence essentielle. On tend à acheter les produits ce qu'ils coûtent 
et la concurrence rapproche en eflet le prix de vente du prix de revient (voir 
§19) : ce qui est un bien, puisque la consommation y gagne. Le travail tend 
à se vendre ce qu'il vaut, c'est-à-dire à obtenir une rémunération égale à 
l'utilité qu'il procure : ce qui est encore une chose bonne et juste ». 

* Précis d'économie politique, 1886, p. 128. 



LA THÉORIE DU SALAIRE. 31 

des premiers économistes étaient étroites, soit; mais elles ne sont 
pas absurdes. Il faut, sans renier toute leur œuvre, la compléter 
par des observations nouvelles et en élaguer les parties que l'expé- 
rience a pu condamner. 

Au commencement du xix e siècle, les économistes, témoins des 
débuts de la grande industrie, et surtout les économistes anglais 
qui observaient la Grande-Bretagne pendant les guerres de Napo- 
léon, avaient été frappés de l'influence que la quantité de capital 
disponible exerçait, sur la rémunération des ouvriers. Ils en ont 
déduit la théorie du fonds des salaires, déclarant que le prix du 
travail était absolument déterminé par le rapport du nombre des 
ouvriers à payer avec la somme des capitaux affectés à les payer et 
qu'une hausse générale ne saurait se produire que par une réduction 
du nombre des ouvriers ou par un accroissement du susdit fonds des 
salaires ; théorie dont les termes rappellent par leur expression pour 
ainsi dire mathématique la théorie contemporaine et non moins 
rigide de Malthus sur la population. 

Dans la seconde moitié du xix e siècle, d'autres économistes, assis- 
tant au spectacle du grand développement de l'industrie contempo- 
raine et remarquant que les inventions qui se multipliaient et 
l'emploi des forces mécaniques qui se généralisait avaient pour effet 
ordinaire, en rendant le travail plus productif, d'élever le prix de la 
main-d'œuvre, que, par suite des changements qui se produisaient 
dans l'équilibre social, les classes inférieures acquéraient dans cer- 
taines contrées plus d'importance, qu'elles pouvaient élever la voix 
plus haut et attiraient davantage la sollicitude des philanthropes et 
des législateurs, que dans les pays neufs où le capital accumulé n'était 
pas encore très considérable, mais où le travail produisait beau- 
coup, les ouvriers étaient payés cher, ont affirmé que la productivité 
du travail était la véritable loi qui régit le prix de la main-d'œuvre 
et qu'il fallait renoncer à la formule vieillie du fonds des salaires. 
Il n'est pas surprenant que cette doctrine ait pris naissance ou du 
moins ait pris corps aux Etats-Unis, dans un de ces pays neufs où 
l'activité des entreprises est assez grande et assez fructueuse pour 
rémunérer largement le capital et le travail. Un des économistes les 
plus distingués de l'Amérique, M. Francis A. Walker, qui a été 
deux fois surintendant du Census et qui dirige aujourd'hui l'Institut 
de technologie du Massachusetts, l'a exposée le premier magistrale- 
ment dans un volume publié en 1876 * et intitulé : The xoages 



1 Déjà, en janvier 1875, M. Fr. A. Walker avait exposé sa théorie dans un 
article de la North american review intitulé « The Wage fund theory. » 



32 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

question, a ireatise on wages and the loages classes. La théorie 
nouvelle fait le sujet principal de l'ouvrage et l'objet spécial 
des chapitres VIII et IX, où il est démontré que « le salaire de l'ou- 
vrier est payé sur le produit de son industrie » et qu'il « n'existe pas 
de fonds des salaires indépendant du nombre et de la capacité des 
ouvriers. » L'auteur reconnaît que le salaire est souvent avancé par 
le capital, le plus souvent même dans les pays anciens où l'ouvrier 
possède peu de réserves, mais il ajoute qu'il n'en est pas de même aux 
Etats-Unis. Car il possède, dans les comptes qu'il a eus en main et 
dont plusieurs remontent jusqu'à l'année 1851 , la preuve que beau- 
coup de fermiers de ce pays ne règlent avec leurs ouvriers qu'après la 
récolte et se contentent jusque-là de leur faire des avances n'excédant 
guère la moitié de la valeur des gages, que, dans les Etats du centre, 
la paye par quinzaine ou par semaine n'a pris d'extension que depuis 
la guerre de sécession et par suite d'un appauvrissement des tra- 
vailleurs, que, dans le sud et l'ouest, le règlement n'a lieu encore 
aujourd'hui (année 1876) qu'en fin de saison ou d'année, que, jusque 
vers 1855, les manufacturiers de la Nouvelle-Angleterre ne payaient 
leurs ouvriers qu'une fois l'an et portaient en compte intérêt et 
capital quand ils leur faisaient des avances 1 . La théorie exclusive du 
fonds des salaires ne pouvait tenir en présence de tels faits et 
M. "Walker était autorisé à déclarer que c'est la perspective d'un 
profit à réaliser par la production qui détermine l'entrepreneur à 
prendre des ouvriers, que c'est la valeur présumée du produit qui déter- 
mine le prix qu'il peut leur donner,etque,par conséquent, c'est le pro- 
duit et non le capital qui est la raison de l'emploi et la mesure du 
salaire ». Il ajoute qu'il convient de ne pas négliger la capacité person- 
nelle des travailleurs et la puissance des moyens de production mis 
à leur disposition, deux conditions qui ne figurent pas dans la théorie 
du fonds des salaires. M. Walker conclut que cette dernière théorie 
réduisait le salarié à un état passif et à une impuissance fatale d'amé- 
liorer son sort, tandis que, si la production fournit la vraie mesure 
du salaire, les salariés ont droit de bénéficier immédiatement de tous 
les progrès de l'industrie dont ils sont les coopérateurs et peuvent 
utilement agir en vue d'obtenir une part convenable dans la réparti- 
tion du produit de cette industrie. 

Il reproduit, en la condensant et en la complétant, cette théorie 
dans le traité intitulé : PoliticalEconomy 2 et il s'accorde avec Stanley 



i P. 144. 

2 J.a seconde édition a paru à New-York en 1887. 



LA THÉORIE DU SALAIRE. 33 

Jevons ' pour répudier la « doctrine anglaise », laquelle déclare que. 
le profit consiste dans l'excédent de la valeur du produit sur les 
frais de production et que le salaire compris dans ces frais est déter- 
miné d'avance par la quantité de capital qui le fournit ; il la rem- 
place par une autre théorie que je suis loin d'accepter tout entière, 
mais qui témoigne d'une tendance d'esprit toute différente. Car, 
fixant à quatre le nombre des parties prenantes dans la distribution 
de la richesse, il considère les trois, premières parts, la rente, l'in- 
térêt et le profit, comme étant régulièrement les plus fixes, et la 
quatrième, le salaire, comme ayant droit à toute la plus-value qu 
résulte de l'accroissement de la force productive 2 , et il déclare que,} 
si dans la pratique il n'en est pas ainsi, c'est que les ouvriers sont 
mis, par la coutume, les lois ou les mœurs, dans l'impossibilité 
d'exercer leurs revendications 3 . 



III 



Tel est Tétat de la question. 

Essayons maintenant de déterminer, d'après les travaux des au- 
teurs et à l'aide de nos études personnelles, les conditions générales 
qui règlent le taux des salaires. 

Traitant une question de théorie, nous n'avons pas à faire l'his- 
toire du salariat et des variations du salaire, ni à discuter les moyens 
accessoires provenant d'institutions publiques ou de contrats privés 
par lesquels la condition des salariés peut dans certains cas être 
améliorée. Nous devons cependant, pour ne pas laisser d'obscurité 
sur la nature de la question, déclarer que [le salariat n'est pas un 
mode transitoire de l'organisation du travail, mais une forme 
nécessaire des rapports économiques. On fait un rêve, inspiré peut- 



1 Stanley Jevons, dans la deuxième édition de son ouvrage Tkeory of 
political economy : « The wages of a working man are ultiinately coïncident 
•with what he produces, after the déduction of rent, taxes and the interest of 
capital. » Jevons ajoute que l'école française, depuis Condillac jusqu'à Cour- 
celle-Seneuil, n'est pas tombée dans l'erreur de l'école anglaise. 

2 « The normal opération of the laws of exchange is to make the workiug 
class, in effect, the owners of the entire product, subject to the requirement 
of paying the definite sums charged against that product, on the three several 
accounts of rents, interest and profits ». (§ 337.) 

s Jn industrial society as now constituted, compétition is very partial and 
incomplète » (§ 348), et il ajoute plus loin : « if the workman from any cause 
does nut pursue his interest, he loses his interest » (§ 355). 

4 e série, T. xli. — 15 janvier 1888. 3 



34 JOURNAL DES ÉCONOMISTES, 

être par un sentiment généreux mais assurément chimérique, lors- 
qu'on voit dans le développement de la civilisation une suite de 
phases dont l'esclavage serait la première, le salariat la seconde et 
dont l'association deviendrait la dernière. Le salariat est de tous les 
temps ; il a existé concurremment avec l'esclavage et, quelque place 
que prenne un jour l'association, le louage de travail à un prix 
déterminé occupera toujours une place considérable dans les com- 
binaisons économiques et sera toujours, dans une foule de cas,le mode 
de contrat le plus avantageux à celui qui offre son travail comme 
à celui qui l'emploie. L'association entre travailleurs peut prendre 
en effet quelque jour une place plus large et donner, dans certaines 
circonstances, des résultats avantageux ; le bien-être et l'indépen- 
dance de la classe ouvrière peuvent faire des progrès dans l'avenir, 
puisqu'ils en ont fait de très notables depuis un siècle. Mais, comme 
de notre temps la liberté du travail, l'accroissement et la concen- 
tration des capitaux, le perfectionnement des procédés indus- 
triels par la science ont eu pour effet d'augmenter le nombre 
des salariés, rien n'autorise à prévoir une évolution en sens 
contraire. 

Quelque plan qu'on forme pour dresser un « budget systémati- 
quement socialiste «destiné, comme le disait un conseiller municipal, 
« à assurer la transformation du patronat et la suppression du 
salariat » *", il ne serait pas possible à un gouvernement de suppri- 
mer le salariat : la force des choses rendrait vaine une telle loi, si 
elle était décrétée. Ce qu'on peut obtenir, à cet égard, des moines 



1 « Je disais que nous tous socialistes nous pouvons être divisés quant aux 
écoles; niais nous sommes tous pénétrés de cette doctrine que, dans le combat 
pour la vie où les faibles sont isolés vis-à-vis des forts, la ville de Paris doit 
intervenir et appuyer par son budget ceux qui sont les faibles de la société 
actuelle, faibles par le sexe, l'âge, le défaut de culture intellectuelle et le 
défaut de fortune. 

a Dans votre budget, où est le chapitre, la somme devant être destinée à 
assurer la transformation du patronat? la suppression du salariat? Vous 
donnez bien des bourses, des subventions diverses. Vous avez un budget de 
libéralités, non un budget systématiquement socialiste. 

« Où est l'attribution destinée à faire entrer la République dans l'atelier et 
à en chasser la monarchie, le patronat ? 

« L'année prochaine, ces mêmes membres du parti ouvrier que vous accusez 
d'être la cause du déficit vous apporteront peut-être un projet de budget 
dans le sens que je viens d'indiquer. » 

(Paroles prononcées par M. Brousse à la séance du conseil municipal du 
12 décembre 1887. ) 



LA THÉORIE DU SALAIRE. 35 

d'un couvent qui ont abdiqué en quelque sorte leur personnalité^ 
pour se soumettre à l'accomplissement d'un devoir commun, n'est 
pas plus possible que désirable quand il s'agit de volontés libres et 
des citoyens d'une grande nation. Lorsqu'on fait naître dans l'esprit 
des [ouvriers l'illusion d'une transformation possible du salariat, 
non-seulement on] égare leur esprit en faisant miroiter devant eux 
l'image séduisante d'un bien-être irréalisable, mais on leur rend un 
très mauvais service en leur faisant prendre en dégoût leur condi- 
tion présente ; ils acceptent avec moins de résignation les difficultés 
de la vie lorsqu'ils s'imaginent qu'elles sont le fait du législateur et 
qu'un législateur peut changer ce qu'un autre a établi ; ils cessent 
de s'intéresser à des améliorations partielles et secondaires, les seules 
qui soient pratiques, lorsqu'on les excite contre les patrons et contre 
le capital, au détriment de la bonne harmonie qu'il serait si dési- 
rable d'établir, de la sécurité qui est une des conditions de la pros- 
périté et de la fortune même de l'industrie, à laquelle leur existence 
est attachée. On ne saurait donc dire à trop haute et trop intelli- 
gible voix que le salaire a été, est et sera de tous les pays civilisés 
et de tous les temps ; ce n'est pas à le décrier, c'est à en connaître 
les conditions et à les améliorer, quand il est possible, que doivent 
s'appliquer les amis clairvoyants de la classe ouvrière. 

Première cause. — La productivité du travail est assurément 
la principale cause du taux des salaires, comme s'accordent à le 
proclamer MM. Fr. A. Walker, Villey, Chevallier et Beauregard. La 
raison du salaire est dans le service que procure le travail et il 
est logique que l'entrepreneur mesure le prix qu'il paie à l'impor- 
tance du service qu'il reçoit : c'est pourquoi il rémunère l'apprenti 
moins que l'ouvrier, le travailleur fort ou habile plus que le tra- 
vailleur faible ou maladroit ; c'est pourquoi, dans un même atelier, 
on paie des salaires bien différents suivant la fonction de chacun 
et son degré d'habileté. L'instruction professionnelle, que les disciples 
du socialisme ne prônent pas moins que les économistes, a pour 
objet d'assurer au salarié une plus forte rémunération pour prix 
d'un travail que l'éducation a rendu plus productif. Il est bon qu'il 
en soit ainsi : le système de l'égalité des salaires que prônent 
des utopistes et qui flatte les mauvais ouvriers serait une duperie 
pour les bons qui gagneraient moins qu'ils ne valent et une perte 
pour les patrons, qui n'obtiendraient qu'un résultat inférieur à celui 
que leur procurerait un choix judicieux de collaborateurs. «L'égalité 
des salaires, avons-nous dit dans notre Précis d'économie politique, 
c'est la loi des majorités faisant passer le niveau de la médiocrité 
sur le travail ». 



3( j JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

La productivité résulte de causes extérieures non moins que des 
qualités personnelles de l'ouvrier. La plupart des 'progrès industriels, 
dont la science est la source première et dont la manufacture est 
redevable principalement à la chimie et à la mécanique, ont pour 
objet de rendre le travail plus productif, c'est-à-dire de tirer d'une 
même quantité de main-d'œuvre plus de produits ou des pro- 
duits meilleurs. Grâce à ces progrès de la science et aux relations 
intimes qui l'unissent aujourd'hui à l'industrie et que ni l'une ni 
l'autre n'était en état de nouer dans les temps antérieurs à Watt, 
à Lavoisier et à la liberté du travail, les progrès industriels ont été 
beaucoup plus rapides et plus étendus au xix e siècle que dans les 
siècles passés ; ils sont la cause principale de l'accroissement de la 
richesse et de l'augmentation des salaires que les trois auteurs cons- 
tatent. La légitimité d'une augmentation provenant de cette cause 
n'est ni contestable, ni contestée : le résultat de la coopération 
d'une même somme d'efforts étant supérieur à ce qu'il était aupara- 
vant, cbacun reçoit dans la répartition une part plus forte. 

Ainsi font les pêcheurs de Bretagne, qui n'attribuent pas à leurs 
matelots un salaire déterminé en argent, mais qui font autant de 
parts égales qu'il y a de partageants, une pour le bateau, une pour les 
filets, une pour chaque homme ; ainsi, le patron, s'il est propriétaire 
du bateau et des filets, en a trois, et chaque matelot en a une. Lors- 
que la pêche est fructueuse, la part est forte ; elle est nulle, si le 
bateau ne rapporte rien. Voilà un mode de louage de travail qui se 
confond avec l'association et qui est entièrement fondé sur le prin- 
cipe de la productivité. Il ne convient sans doute qu'à des industries 
très simples. Dans la plupart des cas, il ne serait ni possible, ni 
juste, d'un côté, d'attribuer à chaque employé d'une entreprise une 
part égale, de l'autre, d'exposer le salarié à ne rien recevoir si 
l'entreprise ne réalisait pas par la vente de ses produits une somme 
de richesses supérieure à celle qu'elle aurait consommée en frais de 
fabrication. Par le contrat de louage, l'ouvrier cherche et obtient, en 
effet, une sécurité que l'association ne lui garantirait pas ; il con- 
tracte une sorte d'assurance par laquelle il échange l'éventualité 
d'un profit ou d'une perte ultérieurs contre la certitude d'un salaire 
fixé d'avance. 

Néanmoins, le contrat est réglé ordinairement de manière à lui 
procurer en quelque sorte le revenu moyen de sa productivité per- 
sonnelle ; c'est pour cette raison que la somme stipulée augmente 
avec les chances qu'ont le patron et l'ouvrier de produire plus de 
richesse par leur association. C'est pour le même motif que nous 
approuvons le système des primes données par le patron à l'ou- 



LA THÉORIE DU SALAIRE. 37 

vrierpourtoutce que celui-ci produit au-delà d'une certaine moyenne 
dans un temps donné. Un propriétaire, quand même il posséderait' 
beaucoup de capitaux disponibles, ne donnerait pas ou, s'il s'abusait 
pendant quelques années, ne persisterait pas indéfiniment à donner 
à des salariés un prix égal à la valeur de 100 hectolitres de froment 
pour cultiver un champ qui n'en rendrait que 90, quelque minime 
que fût le salaire par tète et par jour établi d'après ce taux. Au con- 
traire, un homme qui, ayant découvert une mine d'or abondante et 
ne possédant qu'un faible capital, offrirait cependant un gros salaire, 
20 francs par exemple, assuré de recueillir une quarantaine de francs 
par travailleur et de renouveler promptement son capital par le 
fait même de l'exploitation, ferait un contrat avantageux pour lui 
comme pour ses ouvriers. La considération du fonds des salaires ne 
serait nullement la cause de l'abstention de l'un et de la libéralité de 
l'autre : tous deux se seraient déterminés par la présomption du 
gain futur. 

L'influence bienfaisante qu'exercent les progrès industriels sur 
les salaires peut être marquée par une diminution du prix de la 
main-d'œuvre sur chaque objet fabriqué, sans être pour cela moins 
réelle. Quand je traite cette question au Conservatoire des arts et 
métiers, je place devant mon auditoire sous forme de tableau une 
proposition que j'appelle le « paradoxe économique » et qui, malgré 
son énoncé paradoxal en effet, rend sensible un phénomème bien 
connu des économistes. Il montre comment en attribuant une rétri- 
bution plus considérable à chacun des éléments de la production, 
capital, travail et entreprise, on peut cependant vendre le produit 
à meilleur marché : autrement dit comment plus ajouté à plus peut 
donner pour résultat moins. Voici ce tableau; il représente le travail 
de deux ateliers, l'un garni de métiers à la main et produisant 
10 pièces de calicot par ouvrier et par trimestre, l'autre outillé de 
métiers mécaniques et rendant 50 pièces par ouvrier et par trimestre. 



38 



JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 



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LA THÉORIE DU SALAIRE. 3 9 

Toute invention qui facilite le travail n'a pas nécessairement un 
tel effet sur le salaire. C'est une tendance; mais d'autres tendances, 
comme la concurrence des ouvriers entre eux ou un abaissement con- 
sidérable du prix de vente peuvent modifier la résultante, ainsi que 
nous le montrerons plus loin . L'exemple d'ailleurs est fictif et les 
nombres qu'il contient expriment non des proportions réelles, mais 
simplement des probabilités. Il fait voir que la valeur de chaque 
produit est grevée d'une dépense plus forte en matière première, 
puisque nous supposons un renchérissement de cette matière, et en 
frais généraux, puisque l'outillage est plus puissant et partant plus 
coûteux, et, d'autre part, que la dépense en salaire et en profit est 
moindre pour chaque unité produite. Mais comme, grâce à cet outil- 
lage, la production du travailleur a quintuplé (50 pièces au lieu de 10), 
la somme qui revient à l'ouvrier et au patron par trimestre a plus que 
doublé : c'est là le résultat qui leur importe et le principal objet de 
cette démonstration. Ce n'est pas toutefois le seul qui les intéresse ; 
car ils jouissent comme consommateurs du bon marché de cette 
marchandise ou de toute autre fabriquée dans des conditions ana- 
logues, et l'ouvrier qui avait le pouvoir d'acheter avec le salaire d'un 
trimestre 4 pièces 1/2 de calicot en peut maintenant acheter 14. La 
science a opéré ce miracle. 

Pour que la productivité fut acceptée comme la loi unique du sa- 
laire, il faudrait qu'elle expliquât tous les cas. Or, elle n'a pas cette 
vertu. Un même industriel possède plusieurs manufactures outillées 
de la même manière; mais l'une est voisine de la ville et l'autre est 
située dans une campagne lointaine; les salaires sont moindres dans 
la seconde que dans la première, et c'est précisément la raison du 
choix de ce lieu. Qu'on ne dise pas que le salaire réel, c'est-à-dire 
la somme d'utilités qu'il achète, étant autre chose que le salaire no- 
minal, c'est-à-dire la somme d'argent dans laquelle il consiste, l'ou- 
vrier de la ville n'est pas plus favorisé que celui de la campagne; car 
l'expérience enseigne que les ouvriers d'une grande cité ont plus de 
besoins et se procurent en général plus de jouissances que ceux d'un 
village. Qu'on ne dise pas non plus que le niveau finira par s'établir 
entre les deux salaires; car, quoi qu'il puisse y avoir une tendance au 
rapprochement, la différence qui subsistera bien longtemps encore, 
sinon toujours, ne permet pas de soutenir que la productivité est 
la règle unique de tous les salaires. 

La productivité n'est donc pas une mesure nécessaire dans tous 
les cas. Est-elle même toujours une mesure légitime ? Tel patron qui 

1 Voir Cours d'économie politique, p. 35. 



4 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

payait et qui continuera à payer à ses ouvriers le salaire courant 
vient d'inventer un procédé par lequel, sans leur imposer plus de 
pleine, il double la production de l'atelier ; il profite de son inven- 
tion, dont il s'est assuré la jouissance par un brevet, pour réaliser 
de larges bénéfices. En bonne justice, leur doit-il davantage parce 
qu'il a obtenu un accroissement de productivité dont ils ne sont en 
aucune façon les auteurs? 

Les cas de cette espèce se présentent très fréquemment sous des 
formes diverses. Cent entrepreneurs qui exercent la même profession 
dans une ville, payent leurs ouvriers d'après un tarif uniforme; ce- 
pendant, suivant l'habileté de chacun et suivant les circonstances, 
quelques-uns font fortune, la plupart végètent, plusieurs se ruinent; 
il y a presque autant de degrés dans la productivité des entreprises 
qu'il y a de patrons. Ce n'est pas une raison pour que le salaire varie 
d'une maison à l'autre. L'avantage pour les collaborateurs de celles 
qui prospèrent consiste surtout à être moins exposés au chômage. Il 
peutconsister aussi dans certaines primes ou gratifications accordées 
par le patron sur ses bénéfices ; c'est là que s'applique utile- 
ment la participation aux bénéfices, mode de répartition très recom- 
mandable parce qu'il a pour but de mieux proportionner la rémuné- 
ration de chacun au succès de tous, et qu'il établit ainsi dans 
l'atelier une sorte de solidarité dont on ne saurait méconnaître la 
valeur morale. Mais la participation n'est pas également applicable 
à toutes les industries et elle n'est dans le salaire qu'un accessoire 
d'une l'importance trop médiocre en général pour modifier sensi- 
blement la loi. 

Lorsqu'un produit a été fabriqué par un seul ouvrier, il peut être 
facile de calculer la part que cet ouvrier a eue dans la production. 
Mais les choses ne se passent pas toujours ainsi ; très souvent il 
serait malaisé, impossible même, de faire un tel calcul. Quelle est, 
dans le résultat général d'un atelier de modistes, la part de l'homme 
de peine qui balaie l'atelier et fait les courses? 

Comment déterminer la productivité du caissier d'une maison de 
commerce ? Cependant le caissier est un collaborateur important, 
dont les services, fort appréciés s'il est exact et intègre, sont sou- 
vent payés cher. On les évalue d'après les qualités personnelles de 
l'homme et l'importance de la fonction plutôt qu'on ne les calcule 
sur la quote-part de sa collaboration dans le produit de l'entreprise. 

Une dernière remarque. Produire plus de richesse n'implique pas 
nécessairement que le fabricant tirera plus d'argent de la vente ; car 
il peut arriver que le prix de la marchandise ait baissé autant que 
s'est élevée la quantité produite et que, par conséquent. la productivité 



LA THÉORIE DU SALAIRE. 4 1 

du salaire, considéré comme salaire nominal, n'ait pas varié malgré 
l'accroissement de production. Dans ce cas, l'ouvrier bénéficiera 
comme consommateur, mais il ne gagne pas directement comme 
salarié. Il ne faut donc pas oublier que si la valeur de la production 
influe sur le salaire, le salaire lui-même est un des éléments de cette 
valeur qui peut, jusqu'à certaines limites, monter quand il s'élève et 
descendre quand il s'abaisse. 

Seconde cause. — Il y a des travailleurs dont la productivité n'a 
pas augmenté et dont le salaire cependant est plus élevé aujourd'hui 
qu'autrefois. Les domestiques en sont une preuve irrécusable. Or, 
quand on veut connaître les lois générales du salaire, le problème 
doit être étudié sous ses diverses faces et il ne faut omettre aucune 
grande catégorie de salariés. Les progrès industriels n'ont rien 
ajouté, à vrai dire, à leur capacité de faire le ménage et la cuisine; 
ils ne sont pas plus actifs et plus dévoués que ceux du temps passé ; 
ils n'ont pas à invoquer le renchérissement des loyers et des aliments, 
puisqu'ils sont logés et nourris, et on peut estimer que leur salaire 
nominal équivaut aujourd'hui, comme jadis, à leur salaire réel, c'est- 
à-dire qu'avec la même somme d'argent ils se procurent à peu près 
la même quantité de satisfactions qu'autrefois. Cependant, d'après la 
statistique officielle sur laquelle s'est appuyé M. Chevallier, leurs 
gages, depuis 1853, ont augmenté en moyenne de 90 0/0, tandis 
que ceux des ouvriers ne progressaient que de 63 0/0. Pourquoi cet 
accroissement et cette différence ? Parce que la richesse s'est accrue 
en France, parce que la rapide croissance des villes qui emploient 
relativement le plus de domestiques correspond dans notre pays avec 
un état stationnaire des campagnes qui fournissent le plus de 
domestiques, parce que le goût du bien-être, développé par la richesse 
même dans les classes moyennes, a déterminé une demande plus 
considérable de serviteurs et que cette richesse leur a fourni les 
moyens de les payer davantage pour les attirer ou les retenir. Il faut 
donc reconnaître que l'état de richesse d'un pays est, ainsi que 
la productivité du travail, une cause du taux des salaires. 

L'expression d'état de richesse rappelle celle de fonds des salaires^ 
sans se confondre avec elle. Elle a une signification plus étendue: 
car elle s'applique non au capital destiné au paiement de la main- 
d'œuvre, mais à la somme des revenus drt toute espèce dont dispose 
le pays. L'exemple des domestiques montre l'influence de cette cause, 
non-seulement par l'élévation des gages, mais par la différence qui 
existe, malgré l'égalité des services rendus, entre le taux de ces 
gages à Paris, dans les villes de province et à la campagne. 

N'est-ce pas aussi à un progrès de la richesse qu'il convient d'attri- 



42 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

huer en grande partie l'augmentation du prix de la journée dans 
certains métiers tels que celui de peintre en bâtiments à Paris, qui 
servent surtout à des besoins de luxe et où les ouvriers ne font pas en 
une heure plus de besogne aujourd'hui qu'autrefois ? 

Troisième cause. — La formule pittoresque de Gobden reste tou- 
jours vraie, quoiqu'elle ne suffise pas à tout expliquer : « Quand deux 
patrons courent après un ouvrier, les salaires haussent ; quand deux 
ouvriers courent après un patron, les salaires baissent ». C'est la loi 
de la concurrence, celle que les économistes de la première moitié 
du siècle définissaient un rapport nécessaire entre le capital destiné 
à rémunérer le travail et le nombre de ceux qui offrent leur travail. 
Leur tort n'était pas de croire à l'existence de ce rapport, mais de 
le considérer comme ayant une rigueur mathématique. 

En premier lieu, il faut remarquer que cette concurrence ne se 
produit pas uniformément sur l'ensemble des capitaux et de la popu- 
lation ouvrière. Elle est spéciale à chaque industrie et pour ainsi 
dire à chaque localité; il peut y avoir excès d'ouvriers, réduction du 
salaire et même chômage dans une branche de la production pendant 
que, dans une autre branche, on est en quête de travailleurs et on 
élève les salaires. 

En second lieu, l'accroissement du capital employé n'a pas tou- 
jours pour corollaire l'accroissement du nombre des ouvriers, ni même 
l'augmentation du salaire; car ce capital peut servir à créer des 
moyens de production qui économisent le travail humain ou qui 
permettent de remplacer des ouvriers d'élite payés chèrement par des 
ouvriers ordinaires. 

C'est sur cette substitution de la machine à l'homme que Sismondi 
a fondé son fameux réquisitoire contre les inventions, qu'il termine 
par cette menace : « Rien ne peut empêcher que chaque découverte 
nouvelle dans les mécaniques appliquées ne diminue d'autant la po- 
pulation manufacturière. C'est un danger auquel elle est constam- 
ment exposée et contre lequel l'ordre civil ne présente pas de pré- 
servatif 1 » . Necker avait, dès le xvm e siècle, examiné la même 
opinion et déclaré que dans la production de la richesse « la rapi- 
dité de l'exécution ne tournait pas à l'avantage de l'ouvrier 2 ». 



1 Nouveaux principes d'économie politique, II, 335. 

2 « Supposons que dans le siècle dernier il fallût cent mille ouvriers pour exé- 
cuter ce qui se fait aujourd'hui avec quatre-vingt mille; les autres vingt mille 
se trouveraient dans la nécessité de s'adonner à des occupations différentes 
pour obtenir des salaires; et les nouveaux ouvrages de main-d'œuvre qui en 
résulteraient, accroîtraient les jouissances et le luxe des riches; car il ne faut 



LA THÉORIE DU SALAIRE. 4 3 

L'économie politique tempère cette opinion pessimiste. Elle expli- 
que que l'accroissement de richesse qui résulte de cette transforma- 
tion ne tarde pas à retourner aux salaires par divers autres canaux 
et que, même dans l'industrie perfectionnée, le progrès réalisé, aug- 
mentant la vente du produit, a tôt ou tard pour effet d'augmenter 
aussi la demande de travail. L'expérience confirme fréquemment 
cette loi d'harmonie; c'est ainsi qu'elle nous montre le nombre total 
des ouvriers de la grande industrie augmentant et le salaire de tou- 
tes les catégories d'ouvriers s'élevant en France dans le même temps 
que la machine à vapeur, pour ne citer qu'une cause d'accroisse- 
ment de puissance, ajoutait à la force musculaire des travailleurs une 
force égale à celle de plusieurs dizaines de millions de manœuvres. 

Aux États-Unis, où les recensements enregistrent depuis 1850 le 
nombre des ouvriers et le montant de leurs salaires et où l'emploi 
des machines a fait des progrès plus rapides peut-être que partout 
ailleurs, on comptait en 1850,956,000 ouvriers gagnant en moyenne 
248 dollars par an et, en 1880, 2,731,000 ouvriers gagnant 347 dol- 
lars ; salaire considérable, quoiqu'en moyenne il ait diminué depuis 
l'année 1878 durant laquelle il s'élevait à 378 dollars. Les applica- 
tions de la science à l'industrie n'y ont donc en somme réduit ni le 
nombre ni le gain des travailleurs. 

Mais l'expérience nous apprend aussi par de tristes exemples, 
comme celui de l'abandon du tissage à bras, que des groupes entiers 
d'ouvriers peuvent souffrir de cette transformation pendant toutle 
reste de leur existence. 

Pour arriver à une formule exacte de la cause dont nous parlons, 
il faut d'abord déclarer que la demande consiste non dans la somme 
des capitaux qui se trouvent à la disposition d'une industrie, mais 
dans le nombre des emplois que les entrepreneurs sont disposés à 
payer; on peut ensuite dire, à peu près comme M. Beauregard, que 
le taux du salaire dépend du rapport qui, dans chaque localité 

ET POUR CHAQUE INDUSTRIE, EXISTE ENTRE LE NOMBRE DES OUVRIERS 
ET CELUI DES EMPLOIS. 

C'est ainsi que la coïncidence de l'état stationnaire et même de 
l'état rétrograde sur certains points de notre population rurale avec 
l'accroissement de la production a été une des causes du renchéris- 
point perdre de vue que les rétributions assignées à tous les métiers qui 
n'exigent point un talent distingué sont toujours proportionnées au prix de la 
subsistance nécessaire à chaque ouvrier; ainsi la rapidité de l'exécution, 
quand la science en est devenue commune, ne tourne point à l'avantage des 
hommes de travail .. » Necker, Admin. des fin., III, p. 83. 



4 4 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

sèment du travail agricole en France depuis trente ans. Il y a des 
services très médiocres que l'on est quelquefois contraint de payer 
très cher ; notamment celui des portefaix dans certaines villes où les 
étrangers affluent et où la concurrence des hommes de peine est 
limitée. Un voyageur français, M. Chaffanjon, a courageusement 
remonté, en 1886, l'Orénoque jusqu'à sa source, traversant une con- 
trée habitée par quelques rares familles de sauvages au milieu 
desquels aucun Européen n'avait jamais pénétré ; il a eu besoin d'en- 
gager comme rameurs deux métis, les seuls, je crois, qu'il ait ren- 
contrés dans le haut pays, et il n'a pu les décider à l'accompagner 
pendantun mois environ qu'enleur payant 200 piastres, soit800 francs, 
salaire exorbitant pour un pays où la nourriture, le vêtement et le 
logement ne coûtent presque rien. 

L'offre abondante de travail produit l'effet opposé sur létaux des 
salaires comme sur la valeur des marchandises. Il existe à Lyon un 
cours qui rend depuis vingt ans un service méritoire aux jeunes 
filles qu'il prépare à la carrière commerciale. Dans le principe, ces 
jeunes filles se plaçaient facilement comme comptables à raison de 
120 fi*, par mois ; mais le nombre des aspirantes ayant augmenté 
avec le succès du cours plus vite que les besoins du commerce, on 
ne leur offre plus en général que 80 francs au début. M. Leroy- 
Beaulieu pense que le salaire des commis dont on n'exige qu'une 
bonne écriture sans habileté spéciale et sans déploiement de force, 
descendra à un niveau inférieur à celui de beaucoup de groupes 
d'ouvriers à mesure que l'instruction primaire sera plus universelle- 
ment répandue *, et je partage cette opinion. 

Dans les professions qui n'exigent pas une habileté particulière, 
surtout dans celles où une très vive concurrence a abaissé le prix de 
vente presque au niveau du prix de revient et où, par suite, les fabri- 
cants tendent à réduire le plus possible le prix de la main-d'œuvre 
quand ils ne peuvent pas l'économiser par l'emploi des machines, le 
salaire peut descendre quelquefois très bas, parce que l'offre du 
travail est considérable et que la demande est obligée à la plus 
stricte économie. A Londres, les tailleurs qui travaillent pour la 
confection et qui sont soumis au régime nommé par les Anglais 
« sweating System », c'est-à-dire système de retenues pour les 
malfaçons qui font « suer » l'ouvrier, en lui soutirant une partie 
de son salaire, en sont un exemple. Ces ouvriers, dont les immi- 
grants étrangers, Allemands ou Russes, augmentent sans cesse le 
nombre, sont misérables et se plaignent de leur triste sort. 

1 Précis d'économie politique. 



LA THEORIE DU SALAIRE. 4 5 

Quatrième cause. — Il est impossible de ne pas faire entrer le 
coût de la vie dans les conditions qui déterminent le taux dès 
salaires. Il convient de l'admettre, non comme la loi suprême, mais 
comme la limite autour de laquelle oscille le minimum, souvent 
au-dessus, quelquefois au-dessous. Je sais que l'expression de coût 
de la vie ne correspond pas à une idée précise, que le nécessaire 
de l'Hindou, qui vit d'un peu de riz et qui n'a pour vêtement qu'une 
bande de calicot roulée autour des reins, n'est pas celui du Yankee 
qui a l'habitude d'une nourriture substantielle et d'un « borne » 
confortable, que dans le même pays il y a une distance aussi consi- 
dérable entre les dépenses d'entretien d'une fdle de ferme du Limousin 
et celle d'une cantatrice en renom de l'Opéra qu'il y en a entre 
leurs salaires, que, dans la même profession et dansle même pays, on 
ne vivait pas au dix-huitième siècle comme on vit au dix-neuvième. 

Ces considérations prouvent que le niveau de l'existence n'est pas 
une ligne inflexible tracée par la physiologie sur tout le genre humain, 
mais une conséquence de l'état social; elles n'empêchent pas d'affirmer 
qu'à chaque époque, il existe, pour chaque condition sociale, un cer- 
tain niveau au-dessous duquel un individu ne tombe pas sans 
une grande souffrance morale, s'il vit dans les régions moyennes, et 
même sans de cruelles privations, si sa fortune l'a classé clans les 
régions inférieures. Ce niveau mobile a une tendance à s'élever à 
mesure que la richesse progresse. Quand il hausse, presque toutes 
les couches de la population en éprouvent le bienfait par une 
extension de bien-être. Quand il baisse, la classe ouvrière fait 
entendre des plaintes qui sont fondées, quoique le mal soit souvent 
sans remède ; et elle résiste autant qu'elle peut, parce que, dans 
tous les rangs, elle veut conserver le bien-être acquis et que, dans 
les derniers rangs, elle lutte pour l'existence. En cela, le prix du travail, 
qui est incarné dans une personne vivante ne saurait être considéré 
comme exactement soumis aux mêmes lois que le prix de la mar- 
chandise qui est une chose passive. La baisse de cette dernière 
peut avoir comme conséquence pour le patron un amoindrisse- 
ment de gain, peut-être un redoublement d'efforts en vue de rétablir 
la somme de ses profits par l'extension de sa clientèle ; la baisse du 
premier sera nécessairement un appauvrissement et ceux qui sont 
déjà pauvres ne se résignent pas facilement à plus de pauvreté : ils 
essayent de défendre leur minimum. 

La disette produit un effet désastreux sur les familles ouvrières 
qui sont réduites à ce minimum. Elle les prive d'une portion de la 
subsistance nécessaire ou elle les endette quand elles parviennent 
à se la procurer à crédit . 



4 6 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

Beaucoup d'ouvriers dépensent au jour le jour ce qu'ils gagnent 
et ne font pas d'épargnes ; on pourrait dire de ceux-là aussi que leur 
salaire ne dépasse pas pour eux le coût de la vie. Il faut cependant 
distinguer ceux qui élèvent volontairement le niveau de leurs besoins 
et de leurs dépenses jusqu'au niveau de leur recette, quelle qu'elle 
soit, et ceux dont la recette est si modique qu'ils ont besoin d'une 
parcimonie vigilante, sans se permettre jamais une fantaisie, pour 
maintenir l'équilibre de leur budget. Cette dernière catégorie seule, 
est réellement au minimum : catégorie malheureusement nombreuse 
dans laquelle on trouve surtout des familles éprouvées par la 
maladie, ou chargées de beaucoup d'enfants en bas âge, ou exposées 
par leur profession à de longs chômages, des femmes vivant exclu- 
sivement d'ouvrages à l'aiguille, des hommes de peine n'ayant abso- 
lument que leurs bras à offrir. 

Les autres ouvriers peuvent être taxés d'imprévoyance; ils auraient 
dû faire des économies pour les mauvais jours. D'ailleurs quand leur 
salaire s'amoindrit, leur bien-être se trouve restreint, ce qui est 
regrettable, mais leur existence n'est pas menacée. Parmi les impré- 
voyants il y a même des coupables : celui qui laisse manquer sa 
famille du nécessaire parce qu'il dépense son argent au cabaret, 
ne saurait être compté dans la catégorie des ouvriers que leur 
salaire réduit au minimum. 

Le minimum peut être comparé à une sorte de rempart contre 
lequel les ouvriers dont le salaire est très réduit s'appuient pour 
maintenir leur position. Ils y réussissent d'ordinaire. Quelquefois 
cependant ils sont forcés jusque dans leurs retranchements par les 
crises ; mais. quand le travail est de nouveau demandé, ils reprennent 
le terrain perdu. D'autre part, dans le débat de l'offre et de la 
demande, lorsque la première est abondante, c'est vers ce même 
rempart que se trouvent ramenées et quelquefois acculées des 
masses d'ouvriers qui, ne possédantpas de qualités professionnelles 
spéciales, n'ont que leurs bras pour soutenir leurs prétentions à un 
salaire élevé. C'est à peu près le langage que tenaient les premiers 
économistes. Il est certain que les socialistes qui s'obstinent à ne 
présenter la théorie du salaire que par cette face peuvent déses- 
pérer l'ouvrier en lui montrant un niveau de fer pesant toujours sur 
sa tête, le détourner même de l'épargne, et produire beaucoup de 
mal sans aucune compensation de bien. 

Mais les premiers économistes ne montraient pas assez clairement 
que le coût de la vie était seulement une des causes du taux des salai- 
res, que le rempart — pour continuer la métaphore — est mobile, 
qu'il enveloppe aujourd'hui un terrain plus étendu qu'autrefois, 



LA THEORIE DU SALAIRE. 47 

qu'on peut, au besoin, y subsister moins à l'étroit et que le progrès 
de l'outillage clans les fabriques tend à accroître le nombre de ceux 
qui n'y sont pas enfermés. 

Il y a une vingtaine d'années, un économiste français, parlant dans 
un Congrès tenu à Londres, demandait quelle était la différence entre 
le tailleur de pierres qui travailla aux pyramides d'Egypte et le 
tailleur de pierres qui travailla à l'arc de triomphe de l'Étoile et il 
ajoutait : « L'homme qui travaille est toujours, selon l'énergique 
expression de la langue populaire, un homme de peine ». Il se 
trompait, d'abord en assimilant le tailleur de pierres qui, dans 
notre siècle, est un ouvrier d'élite gagnant de gros salaires, 
avec l'homme de peine qui n"a que ses bras ; il se trompait en 
second lieu en croyant que ce dernier qui, en effet, ne peut gagner 
sa vie, dans tous les temps, qu'à force de peine et par un labeur 
corporel et dont le salaire est pour ce motif même rapproché 
du minimum, avait aujourd'hui la même condition qu'autrefois. 

J'ai répondu à cette assertion dans la conclusion de mon Histoire 
des classes ouvrières en comparant un bas-relief assyrien du musée 
britannique, lequel représente des esclaves attelés par centaines 
à des cordes et traînant péniblement, sous le fouet qui les stimule, 
un énorme bloc de granit, et les bas-reliefs du piédestal de l'obélisque 
de la place de la Concorde sur lesquels on ne voit que des appareils 
mécaniques pour charger, décharger et ériger ce monument; en 1836, 
ces mécaniques étaient mises en mouvement par des marins qui fai- 
saient tourner les cabestans. Aujourd'hui, je compléterais la compa- 
raison en citant l'obélisque récemment élevé à Londres par des moteurs 
mécaniques sans qu'aucun manœuvre ait eu à peiner de son corps. 

La différence n'est pas seulement là. « Les tailleurs de pierre 
qui travaillèrent au piédestal, comme ceux qui travaillèrent 
à l'Arc de l'Étoile, étaient des hommes libres qui ne tremblaient 
pas sous le fouet de leurs semblables, qui discutaient leur salaire, qui 
quelquefois même se coalisaient pour imposer leur volonté et qui ti- 
raient de leurs sueurs un tout autre profit que la maigre pitance qu'un 
maître daigne accorder à son esclave. C'étaient des hommes qu'on 
n'entraînait loin de leurs foyers que par un contrat librement consenti, 
à la famille desquels le patron devait un dédommagement pécu- 
niaire quand ils étaient blessés ou tués par le fait du travail, des 
hommes qui avaient des jpuissances inconnues à la plèbe antique, qui 
pouvaient faire des épargnes etdont quelques-uns devaient, à leurtour, 
s'élever par leur travail au rang des patrons. Voilà la différence ' » . 

1 Histoire des classes ouvrières en France depuis 1789. T. II, p. 528. 



4 8 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

Le coût de la vie est une des causes principales de la lutte des 
ouvriers américains de la Californie contre les immigrants Chinois 
et une des considérations importantes pour la recherche de la main- 
d'œuvre dans les colonies. 

Cinquième cause. — Les conditions que nous venons d'énumérer 
et qui sont les causes principales, ne suffiraient pas à expliquer la 
diversité des cas. 

Il se produit en fait, dans la résultante des causes principales, de 
fréquentes anomalies : l'équilibre des salaires et de la richesse ne 
s'établit pas aussi facilement que le niveau de l'eau dans deux vases 
communiquant entre eux. Les causes secondaires auxquelles sont 
dues ces perturbations de la loi peuvent être groupées en deux caté- 
gories : l'une dérivant de la coutume et des mœurs et l'autre des 
institutions. MM. Chevallier et Beauregard l'ont compris et ont 
étudié ce côté de la question. 

La coutume maintient souvent longtemps dansune profession ou dans 
une localité les salairesà un niveau autre que celui des professions ou 
des localités voisines, sans que l'habileté professionnelle ou le coût 
de la vie justifient la différence '. Quand ils ont une fois haussé, elle 
prête sa force à la résistance des ouvriers pour les empêcher de 
retomber. Suivant l'état des mœurs, les ouvriers ont plus ou moins 
de facilité pour se déplacer, d'ingéniosité pour pratiquer des métiers 
divers, d'énergie pour défendre leurs intérêts. Il est certain qu'au 
xvm e siècle, lorsque le paysan vivait d'une vie beaucoup plus casa- 
nière et dans une condition beaucoup plus humble qu'aujourd'hui et 
que l'oiivrier était tenu en sujétion par les statuts des corps de mé- 
tiers, ils parlaient moins haut qu'aujourd'hui où ils sont des citoyens 
égaux en droits à tous les autres et puissants par le nombre; sous ce 
rapport, la politique exerce une influence incontestable sur le taux des 
salaires. 

Les institutions politiques contrarient ou facilitent le jeu 
naturel des lois économiques, selon qu'elles gênent ou qu'elles pro- 
tègent la liberté, qu'elles créent des privilèges en faveur des maîtres 
ou des ouvriers. C'est ainsi qu'autrefois les corps de métiers plaçaient 
les salariés dans une situation désavantageuse, que la liberté des 
coalitions leur a permis de se défendre, quoiqu'ils en aient très sou- 



1 Les exemples abondent en France. En Angleterre M, Frédéric Purdy 
disait, dans une discussion de la Société de statistique de Londres, que cite 
M. Walker (p. 271), que les salaires des laboureurs dans le Dorset ou le Devon 
étaient à peine la moitié de la somme payée pour les mûmes services dans le 
nord de l'Angleterre. 



LA THEORIE DU SALAIRE. 49 

vent mal usé et que les guerres intestines du travail contre le capital 
aient plus d'une fois appauvri l'industrie qui les faisait vivre l'un 
et l'autre, que le seul droit de se coaliser peut être, dans cer- 
tains cas, comme le remarque M. Walker, une force qui influe sur 
l'esprit des entrepreneurs et sur la détermination du salaire l , que 
les mesures prises par quelques gouvernements contre l'émigration 
peuvent êtres accusées d'avoir été préjudiciables aux salaires en 
arrêtant la hausse, que les tarifs officiels imposés par certaines 
administrations publiques risquent de fausser le prix des marchandi- 
ses en même temps que celui des salaires et, en renchérissant les 
conditions de la vie, forcent certaines industries à émigrer ou en 
ralentissent l'essor. 

Ouvriers et patrons doivent pouvoir discuter leurs prix, offrir, 
accepter, refuser le travail sans entrave, s'entendre et, au besoin, se 
soutenir mutuellement. Car le taux du salaire n'est pas fixé par une 
loi fatale à un niveau qui s'établit de lui-même et qu'aucune force 
ne saurait déplacer. Si une des deux parties contractantes ne sur- 
veille pas le plateau qui porte ses intérêts, la balance peut pencher à 
son détriment. Quant à l'administration publique, elle n'a d'autre 
rôle que d'assurer à toutes deux la liberté et, dans certains cas, une 
protection spéciale aux faibles, comme la tutelle des enfants dans les 
ateliers ou le patronage des sociétés de secours mutuels, mais une 
protection qui n'empêche pas le jeu de l'offre et de la demande. 

Résumé. — La loi de l'offre et de la demande est la loi générale 
dans laquelle viennent se confondre les causes principales et secon- 
daires. Je ne crois pas qu'il convienne de mettre à l'écart cette loi 
comme une naïveté dépourvue de sens. Elle en a un, car elle signifie 
que le taux des salaires dépend du rapport qui s'établit à un mo- 
ment donné entre deux termes variables et elle fournit ainsi la 
seule formule qui soit assez compréhensive pour embrasser tous 
les cas. 

Hume et Turgotse comprenaient lorsque, avant même qu'on n'eût 
composé de véritables traités d'économie politique, ils déclaraient 
que « l'offre et la demande » étaient l'unique règle du salaire et nous 
sommes plus familiarisés qu'on ne l'était de leur temps avec le sens 
économique de cette expression. Elle n'a pas sans doute par elle- 
même la précision suffisante ; cependant, elle l'acquiert quand on 
explique que, du côté de l'offre, se rangent la productivté des travail- 
leurs, leur nombre, leur organisation, et, du côté de la demande, le 
nombre des entrepreneurs, la quantité de travail dont ils ont besoin, 

1 Political èconomy, p. 379. 

4 e série, t. xli. — 15 janvier 1888. 4 



50 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

l'importance du produit qu'ils espèrent obtenir, la somme des capi- 
taux dont ils disposent, l'état général delà richesse du pays. 

Toutes ces conditions qui influent sur le salaire ont été analysées 
dans les ouvrages récents que j'ai cités. Je me suis aidé de leurs 
démonstrations pour former moi-même un faisceau de ces causes 
et donner un aperçu de la théorie du salaire. 

Cette théorie constate ce qui est. Or, tout ce qui est dans le monde 
économique n'est pas de tout point excellent,et on désirerait certai- 
nement plus de bien-être pour la catégorie qui n'obtient que le mini- 
mum comme rémunération de son travail et qui ne l'obtient même pas 
toujours. Mais le désirable et le réel sont choses très différentes ; 
lorsque, pour poursuivre le premier, on entre clans la voie des chi- 
mères, on n'aboutit à aucune conclusion pratique, et on risque de 
faire du mal en détournant les regards de la vue du certain et la 
pensée de la réalisation du possible. La théorie du salaire y ramène. 

Aux causes principales que nous avons énumérées, nous pourrions 
ajouter encore certaines circonstances accessoires, telles que le danger 
ouïe désagrément auquel le genre de travail expose l'ouvrier, le risque 
de chômage. Mais elles risqueraient de nuire à la clarté de l'exposi- 
tion en la compliquant. D'ailleurs elles rentrent dans les conditions 
essentielles que nous avons fait connaître et que nous résumons, en 
terminant, dans les termes suivants : 

La loi de l'offre et de la. demande règle le taux des salaires 
L'offre et la demande sont déterminées parla productivité du travail 
résultant soit des qualités personnelles de l'ouvrier, soit des moyens 
de pi'oduction de l'industrie, par ïétat de richesse de la localité, par 
le rapport du nombre des emplois au nombre des personnes à em- 
ployer, par le coût de la vie, par la coutume et les institutions. Les 
trois premières causes sont générales; la quatrième ne marque 
qu'une limite inférieure et les dernières sont des causes locales ou 
particulières. 

E. Levasseur. 



PRINCIPALES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES DE L'ÉTRANGER. 51 

REVUE DES PRINCIPALES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES 

DE L'ÉTRANGER 



Sommaire : Journal de la Société de statistique de Londres. La phtisie dans 
l'armée anglaise. — L'histoire du canal de Suez. = Travaux de la Société 
de statistique de Manchester. Les bases de la prospérité sociale. — La fédé- 
ration de l'Angleterre avec ses colonies. — Le libre échange. — L'aspect 
social de la coopération. — M. Macleod. — L'enseignement technique. = 
The Economist. Deux légendes à détruire. — La crise monétaire. — Elo- 
quence inattendue des faits. = La Contemporary Review. Un travail de 
M. D. AVelIs sur la prétendue hausse de l'or. — Une brochure de M. Giffen. 
= The quarterbj Journal of économies. La théorie des bénéfices industriels de 
M. Fr. Walker. — Les marchés à ternie. — Le mouvement des opinions en 
Angleterre. — The Banker's Magazine. L'épuration projetée de l'immigra- 
tion. r=z Revue des Sciences politiques de Tubingue. Études administratives. — 
La science financière et le socialisme d'État. = Revue trimestrielle d'économie 
'politique de M. K. Braun. — De la viande au lieu de sucre, du lait au lieu 
d'eau-de-vie. — Les grands et les petits revenus. — Divers. = Les Annales de 
l'Empire allemand de MM. Hirth et Seydel. Le cadastre eu France. — 
Divers documents et notamment la statistique de l'assurance contre les acci- 
dents. = Annales de l'économie politique, etc. de M. J. Conrad. Les prix aux 
xvm e et xix e siècle et la rareté de l'or. = La Nation. L'assurance obliga- 
toire. — Le travail des femmes. — La spéculation sur les grains. = La Feuille 
commerciale bavaroise. Exposition de perles d'eau douce. — La cherté de 
l'assurance obligatoire. = Revue mensuelle de statistique. Divers — La sta- 
tistique conjecturale. = Les publications de MM. E. Jâger, H. Scheffler, 
Schimmelpfeng = Giornale degli Economisti de M. Zorli. Divers. —L'Eco- 
nomista. Une banque ou six banques ? = Il primo congresso dei cooperatori 
italiani. — Publications de MM. G. Majorana et L. Rava. = Journal de sta- 
tistique suisse. — Le vote populaire sur le monopole de l'eau-de-vie. — 
Divers. — Les banques d'émission. = La Roumanie, par M. Blaramberg. 
= Russische Revue. Le commerce de 1886 et le papier-monnaie. — L'atlas 
statistique de la ville de Moscou. = L'Économiste mexicain. Monnayage. — 
Esprit d'entreprise. = Une description de la Colombie. 

Le Journal of the royal slatitlscal Society de Londres l , trimestre 
de septembre 1887, renferme deux articles de fond très intéressants. 
Le premier est relatif à la mortalité causée dans l'armée anglaise 

1 Nous ferons au Journal un compliment, celui de ne pas se laisser envoyer 
en rouleau. La plupart des bureaux de statistique semblent vouloir adopter 
ce mode d'envoi des imprimés. Ce mode est peut être commode pour ceux 
qui envoient, mais il ne l'est pas pour ceux qui reçoivent. Or, ceux qui re- 
çoivent ne doivent-ils pas primer ceux qui envoient? 



52 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

par la phtisie, dû à M. Robert LawsonL. L. D. (docteur en droit,) ins- 
pecteur général des hôpitaux. C'est un article à recommander à tous 
ceux qui s'occupent des affaires sanitaires de l'armée ; on y 
verra qu'il existe des moyens efficaces pour diminuer le nom- 
bre des maladies, et qu'un de ces moyens, c'est l'hygiène. Nous 
signalerons, par exemple, les très bons effets de la substitution des 
chemises de laine aux chemises de coton et de lin (à partir de 1864). 
Ce seul moyen a suffi pour que d'une année à l'autre (1865) on ait 
constaté une notable diminution du nombre des décès causés par la 
phtisie. L'article de M. Lawson est trop spécial pour être analysé ici, 
nous nous bornons à le signaler. — 11 en est de même du second 
article, qui est de M. Joseph Rabino;il a pour titre : « l'histoire sta- 
tistique du canal de Suez ». L'auteur parle de l'importance politique 
du canal, il raconte son histoire, décrit les difficultés techniques 
qu'il fallait vaincre, fait connaître les résultats financiers obtenus et 
apprécie l'utilité commerciale de cette célèbre voie de communica- 
tion . Tout cela est excellent, mais je pense qu'il lui manque, pour 
nos lecteurs, le charme de la nouveauté. 



Transactions of the Manchester stalistical Society (Transactions 
de la Société de statistique de Manchester), session de 1886-87. Le 
premier article est intitulé : « The basis of social prosperity », par 
M. Th. B. Moxon, président de la société. Dans un article charmant, 
écrit avec verve, l'auteur, s'appuyant sur About, Rousseau et Ben- 
tham, démontre que les bases de la prospérité sont : le travail, 
l'instruction [éducation), l'économie et la liberté, et avec cette der- 
nière la stabilité. Car, dit-il, en citant entre guillemets cette propo- 
sition : « économie liberties are incompatible with uncertainty and 
agitation in the public mind. » Qui a dit cela? J'encourage fortement 
M. Maxon à écrire de pareils articles, mais je le prie en même temps 
d'indiquer le volume et la page, et même le nom des auteurs : il cite 
de si belles choses ! 

Le second article, de M. C.-E. Howard Vincent M. P. prêche 
éloquemment l'Impérial fédération, c'est-à-dire la fédération de la 
métropole avec ses colonies. On sait que ce projet se discute depuis 
quelque temps : l'auteur en recommande chaudement la réalisation. 

Le troisième article relève les objections des adversaires du 
libre-échange, et l'auteur, M. William Fogg, répond très bien: aussi 
ne pourrions-nous qu'affaiblir ses arguments en les analysant. 

Le quatrième article, de M. Vansittart Neale, traite de « The social 
aspect of co-operation ». L'auteur commence aux temps préhisto- 
riques, passe, sans mentionner le déluge, aux Grecs, glisse, sans 



PRINCIPALES PUBLICATIONS ECONOMIQUES DE L ETRANGER. 53 

appuyer, sur les « dix-neuf siècles de christianisme » qui vont 1 
s'accomplir, cite Dante et Milton et arrive à la coopération, et 
pour prouver qu'elle va bien aux Anglais, il cite le Familistère de 
M. Godin en France et termine en disant qu'il espère pour l'avenir. 

We see not yet the full day hère, 
But we do see the paling night. 

L'espoir est une consolation. Mais malgré les belles pensées que 
l'auteur a semées sur les bords du long chemin qu'il a parcouru, 
sans nous rien dire de nouveau, nous aurions préféré des chiffres ; 
ils constituent, en ces matières, les pièces de résistance : le reste ne 
sont que des hors d'oeuvre, qui excitent l'appétit, mais ne le satis- 
font pas. 

Nous trouvons ensuite un article étendu de M. Macleod sur «la 
science économique moderne », un très bonrésumédesa doctrine, dont 
nous avons rencontré la traduction dans une revue italienne. Enfin, 
mentionnons un article de M. Reynolds sur l'enseignement tech- 
nique. Il rappelle que la nécessité de cet enseignement est connue de 
longue date, qu'on n'a pas cessé de le demander depuis l'exposition 
de 1851, qu'il devient de plus en plus urgent depuis qu'on ressent 
les effets de la concurrence de l'Allemagne et la gêne causée par 
les tarifs étrangers. Mais qu'est-ce que l'enseignement technique, ou 
comme s'expriment les Anglais, la technical éducation, et quelle 
direction cet enseignement doit-il prendre « pour le plus grand 
avantage du développement industriel de la nation anglaise »? 
Suivent des définitions, par exemple : selon Huxley cet enseigne- 
ment provoque « the marriage of science with industry » ; pour 
Scott Russel c'est le moyen de rendre les Anglais supérieurs aux 
autres nations ; pour M. Slagg, il est, pour les autres nations, le 
moyen de rendre leurs ouvriers aussi forts que les plus habiles 
ouvriers anglais. On voit que les définitions ne semblent pas le 
meilleur moyen d'éclaircir les questions. 



The Economist, comme d'autres feuilles économiques ou non, est 
souvent obligé de parler des crises qui affligent notre époque tour- 
mentée : crises politique, sociale, agricole, industrielle, commer- 
ciale, monétaire sans nommer les autres. Réunissant plusieurs arti- 
cles du 29 octobre, 5 et 26 novembre, nous pouvons traiter de deux 
crises à la fois, l'agricole et la monétaire : c'est faire d'une pierre 
deux coups. The Economist, se fondant sur les récentes statistiques 
agricoles publiées par le Roard of Trade, s'applique d'abord à dé- 
truire deux légendes qui n'ont pas seulement cours sur le continent, 



54 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

car beaucoup d'Anglais y croient également. L'une est que la grande 
culture règne en maîtresse en Angleterre et que les fermes y sont 
trop souvent démesurément grandes ; or la statistique constate que la 
grandeur moyenne d'une ferme anglaise est de 60 acres, soit 24 hec- 
tares, et qu'on rencontre un grand nombre de petites cultures 
(2 hectares et au-dessus). Mais cette légende de l'absence de culture 
moyenne et petite est la moins intéressante des deux. L'autre con- 
cerne, non la culture, mais l'exploitation de la propriété. Or, la 
même statistique a encore constaté qu'un grand nombre de fermes 
étaient cultivées par leurs propriétaires. 11 est des comtés où le 
tiers environ de la superficie (par exemple Surrey 34, 4 0/0, Berks 
31, 8 0/0, Hampshire, 29 0/0) est sous le régime du landlord far- 
ming (culture par le propriétaire). Il y a, bien entendu, des comtés 
où la proportion descend jusqu'à 10 0/0, mais, un peu plus, un peu 
moins, dans tous les comtés une partie des terres est cultivée par 
ceux auxquels elle appartient. 11 convient d'ajouter que d'aucuns pré- 
tendent que la crise agricole est pour quelque chose dans ces gros 
chiffres : un certain nombre de propriétaires n'ayant pas trouvé de" 
fermier, ils auraient été forcés de cultiver eux-mêmes ; mais la statis- 
tique a encore aidé à réduire ce fait à sa juste limite. Les chiffres 
nous apprennent en effet qu'en 1881 un ensemble de 43.817 acres, soit 
17.520 hectares sont restés sans occupant et ce chiffre s'est trouvé 
réduit en 1887 à 25.286 acres, ou 10,114 hectares. Du reste, nous ne 
voulons pas faire naître l'idée que nous trouvons tout pour le mieux 
dans le monde agricole anglais : nous ajouterons donc qu'il est fort 
regrettable que le nombre des agriculteurs exploitant leur propriété 
ne soit pas bien supérieur à ce qu'il est. 

Quant à la crise monétaire, voici dans quel rapport onl'a mise avec 
la crise agricole. Quelques membres de la chambre d'agriculture 
anglaise, que sans doute les lauriers des agrariens de Prusse ne 
laissaient pas dormir (lauriers d'ailleurs non cueillis) ont imaginé 
de faire la motion suivante - : 

« L'avilissement des prix qui cause un mal si profond à notre agri- 
culture est en grande partie l'effet de l'usage nouvellement intro- 
duit de refuser la libre frappe et l'usage des monnaies d'argent... » 
et l'auteur de la motion demande que le gouvernement anglais se 
joigne à la France et aux Etats-Unis pour établir la libre circulation 
de l'argent. La chambre n'a pas admis la motion tout-à-fait en ces 
termes, quoiqu'elle semble partager l'opinion des agrariens que le 
bi-métallisme ferait monter les prix des denrées agricoles. The Eco- 
nomist a beau jeu contre ces amateurs de hauts prix. Il les plaisante 
d'avoir cru que le monnayage de l'argent avait été libre en Angle- 



PRINCIPALES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES DE L ÉTRANGER. 55 

terre avant 1873 comme en France ; c'est depuis 1816 que le gou- 
vernement est seul autorisé à frapper des pièces d'argent (car elles 
n'ont pas leur valeur nominale, comme chacun sait). Il ajoute que les 
agriculteurs anglais ont d'autant moins raison de se plaindre qu'en 
réalité la frappe de l'argent a considérablement augmenté en Angle- 
terre : dans les quinze années qui ont précédé 1871, la monnaie de 
Londres a émis pour 5.344.000 £. de monnaies d'argent, tandis que 
dansles quinze annéesdel871 à 1 886, elle en a émis pourl0.656.000£. 
On sait encore que les Etats-Unis aussi ont considérablement aug- 
menté le monnayage de l'argent. Mais cela n'est encore rien ; voilà 
ce qui dépasse tout ce qu'on pouvait imaginer : il paraît que, mal- 
gré la suppression de la frappe de l'argent depuis 1873 dans l'Union 
latine, le montant du monnayage de l'argent dans les autres pays a 
dépassé la production. Voici les chiffres : 



ANNEES. 

1871 à 1875. 

1876 à 1880. 
1881 à 1884 . 



(Extrait d'un appendice au troisième Rapport de la commission 
royale on Trade dépression; les calculs ont été faits par M. R. H. 
Inglis Palgrave.) 

On peut considérer ces chiffres comme seulement approximatifs, 
ils n'en restent pas moins instructifs. Du reste, on va voir combien 
les bimétallistes anglais sont à court d'arguments et combien il est 
facile à ÏEconomist de les rouler. Ce dernier ayant trouvé plaisant 
que l'auteur de la motion citée plus haut ait traité de new policy 
ce refus de frapper de l'argent à volonté, l'auteur de la motion 
s'étonne que YEconomist ait oublié que de 1666 à 1797 existait la 
libre frappe des deux métaux; il ne demande, dit-il, qu'à retourner 
à l'usage établi par Locke et Sir Isaac Newton. A quoi tlie Econo - 
mist donne une réplique qui ressemble aux solutions « élégantes » des 
mathématiciens : elle est courte, claire et topique. Le fait, dit-il, 
qu'on a essayé le free coinage et qu'on l'a abandonné est précisé- 
ment le meilleur argument qu'on puisse lui opposer. 

Pour terminer, indiquons où l'on peut trouver la réponse donnée 
par M. Goschen aux bi-métallistes : elle se trouve dans theEconomist 
du 19 novembre dernier. 



Montant 
de la production. 


Montant 
de la frappe. 


kilogr. 


kilogr. 


9.847.000 


11.843.G00 


12.251.000 


17.028.100 


11.117.000 


10.147.600 


33.215.000 


39.019.30O 



56 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

Dans la Contemporary Revieio du mois de novembre 1887, nous 
trouvons un second article de M. David A. Wells sur la baisse des 
prix. On sait que M. Giffen et quelques autres publicistes distingués 
ont émis l'avis que cette baisse est la conséquence de la hausse de 
l'or, hausse causée, d'une part, par la diminution de la production, 
et de l'autre, par l'accroissement, la multiplication de son emploi. 
Cet accroissement, on le devine, est causé par l'adoption de l'étalon 
d'or en Allemagne, par le rétablissement de la circulation métalli- 
que en Italie, par la suspension de la frappe de l'argent dans l'Union 
latine. Plusieurs auteurs ont combattu avec succès cette manière de 
voir par des arguments que M. David Wells rajeunit en y ajoutant de 
nouveaux faits. Ilmontre, par exemple, que la baisse de chaque pro- 
duit a sa cause particulière : extension de l'offre, diminution des 
frais de production, réduction des frais de transport, etc. Il rappelle 
que l'or ne se consomme pas à la façon d'une denrée alimentaire, 
mais qu'il s'accumule, qu'on ne doit donc pas compter seulement la 
production d'aujourd'hui en l'opposant à celle d'hier, mais qu'on doit 
additionner le rendement actuel à la production totale antérieure. 
Il cite comme preuve de cette accumulation le montant croissant de 
la réserve des banques, qui s'est en effet considérablement accrue. 11 
met même en ligne l'opinion des principaux bi-métallistes, M. Ger- 
nuschi en tête, qui ne pensent pas que la baisse des prix soit due à la 
hausse de l'or (the Economiste 24 avril 1886). 

M. Wells, dont nous sommes loin de reproduire tous les arguments, 
s'attache à réfuter un raisonnement de M. Moreton Frewen en faveur 
de la rareté de l'or, qui est à peu près ainsi formulé : partant du 
fait (réel ou supposé) que, en 1806, le montant delà dette améri- 
caine était de 600 millions sterling, et en 1887 de 220 millions, 
M. Moreton Frewen dit : 600 millions sterling dus en 1866 représen- 
tent 18 millions de balles de coton ou 25 millions de tonnes de fer 
en barre ; tandis qu'aux prix actuels les 220 millions sterling sont 
représentés par 26 millions de balles de coton ou 29 millions de 
tonnes de fer en barres. Par conséquent, le fardeau de la dette 
américaine s'est accru, puisqu'il faudra, pour la liquider, un plus 
grand effort de travail ou une quantité plus grande de pro- 
duits du travail. Le même effet de la rareté de l'or se ferait 
sentir sur les dettes des particuliers. M. Wells montre d'abord qu'il 
est unfair, qu'il n'est pas permis, de comparer le prix en or du coton 
en 1866 — où il dépassait de 250 0/0 le prix de 1860 — , ni celui 
du fer, avec les prix de 1887 ; l'auteur n'a d'ailleurs tenu 
aucun compte de l'accroissement du pouvoir du travail de 1866 à 
1887 : M. Wells pense en effet que les 6.513.000 balles récoltées 



PRINCIPALES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES DE L'ÉTRANGER. 57 

en 1887 4 ont donné moinsde peine que les 3. 800. 000 balles recueillies l 
en 1860, et le même travail donnera bien en 1887 la quantité triple 
de fer qu'en 1800. 

M. Wells examine ensuite la culture du blé dans l'Inde. Il conteste 
l'influence de la dépréciation de l'argent sur les prix; il attribue 
l'accroissement des cultures céréales à l'extension du réseau des 
chemins de fer dans des territoires où il y a encore des terres en 
friche; au bon marché du travail, le travailleur ayant si peu de 
besoins (l'ouvrier américain mange autant que cinq Indiens): à la 
diminution du taux du fret et à divers avantages accessoires. D'ail- 
leurs, le prix des céréales ayant diminué aux Etats-Unis, le prix du 
blé de l'Inde a bien été obligé de suivre. 

Nous venons de nommer M. Robert Giffen. Nous avons déjà eu 
l'occasion de mentionner son très remarquable travail intitulé : 
The récent rate of material progress in England (taux actuel du 
progrès matériel en Angleterre) ; ce travail vient de paraître en 
brochure à Londres, librairie Georges Bell and sons. 



The quarterly Journal of Economies (Revue trim. d'Econ. politi- 
que) publié pour la Hamoard TJniversity par la librairie G. H. Ellis de 
Boston. Le n° 1 du tome II commence par un article de M. S. M. 
Macvane sur une théorie des bénéfices industriels de M. Fr. Walker, 
que j'ai analysée dans le Journal des Economistes du mois de juillet 
1887 (p. 54). M. Macvane combat les vues de M. F. Walker et lui 
fait des objections sérieuses. 11 résulterait des doctrines de ce der- 
nier que pour être entrepreneur — entrepreneur avec bénéfices s'en- 
tend — il faut être doué du talent d'entreprise, et qu'on gagne de 
l'argent en proportion de son talent ; mais M. Macvane est d'avis 
que le talent ne dispense pas de posséder des capitaux — et ne les 
procure pas toujours, le talent n'étant pas une « security. » — Il 
faut en outre connaître son métier; il pense même que sans être 
« un brillant capitaine de l'industrie », pourvu qu'on possède des 
aptitudes moyennes, beaucoup de bon sens, l'instruction nécessaire, 
et assez d'énergie pour se consacrer très sérieusement à son œuvre, 
on peut espérer de bien conduire sa barque. Le talent rend de 
grands services, mais il est trop rare pour qu'on puisse en faire un 
objet de consommation usuel. — M. Macvane combat aussi les vues 
de M. Fr. Walker sur le Fonds des salaires que ce dernier a l'air 

1 II paraît que le produit de la culture a quadruplé, parce qu'on se sert 
actuellement d'engrais et qu'on emploie des instruments et des procédés per- 
fectionnés. 



58 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

de rejeter et que le premier a l'air de défendre. Je dis« a l'air » parce 
que dans les polémiques il arrive souvent que les coups des lutteurs 
tombent parallèlement sans jamais se rencontrer. L'espace ne nous 
permet pas d'exposer les opinions émises de part et d'autre ; seule- 
ment, je me borne à dire que M. AValker pousse l'a priori plus loin 
que la matière économique ne le comporte. 

M. Albert C. Stevens défend très babilement les « futures » du 
marché au blé. On devine que les futures sont des ventes « à livrer », 
ou à terme, des affaires de spéculation, affaires dont on a dit beau- 
coup de mal, parce que, pour certaines personnes, elles se réduisent 
à des paris sur les prix, à un simple jeu. Mais ce n'est là que l'abus 
de la spéculation ce n'en est pas l'usage. L'usage, c'est-à-dire le 
but delà spéculation sérieuse, est d'approvisionnerles consommateurs, 
d'aider à la vente des produits, de tendre à faire arriver les mar- 
chandises à leurs prix rationnels. On ne gagne pas nécessairement 
dans ce genre d'affaires : l'exagération, surtout la hausse abusive, 
n'échappe pas à sa punition. L'auteur cite l'exemple d'une tentative 
de coalition tramée récemment à Chicago : la tentative a avorté et 
les spéculateurs y ont perdu un million de dollars. Est-il un tribunal, 
demandera-t-on, qui aurait imposé une pareille amende à des 
joueurs débourse? M. A.-C. Stevens rappelle, à titre d'exemple, que 
les 37 millions d'habitants des Iles britanniques ne récoltent que 
75 millions de bushels de froment et doivent en demander 145 mil- 
lions aux autres pays. Or, dans ces autres pays, les blés mûrissent 
à des époques bien différentes : en Australie et dans l'Amérique du 
Sud en janvier, en Egypte, etc. en avril, dans certaines parties de 
l'Amérique du Nord et dans l'Europe méridionale en juin, ailleurs en 
juillet, août, septembre, en octobre môme; il faut donc que des 
marchés comme Berlin, Hambourg, Amsterdam, Paris, Marseille, 
Londres, Pétersbourg, New- York, Chicago, Sidney, Calcutta | et 
bien d'autres combinent leurs mouvements, prévoient l'abondance 
ou le déficit, les compensent, nivellent les prix, évitent des frais de 
transport inutiles etc. Ce travail de M. Stevens est excellent; nous 
aurons à en mentionner un autre, sur le même sujet, inséré dans 
la « Nation » de Berlin, qui a également sa valeur. 

Une très longue correspondance de M. Floxwell sur le mouvement 
des opinions en Angleterre montre le désarroi qui y règne dans le 
monde économique; quant à l'auteur de la correspondance, il sympa- 
thise avec le bi-métallisme, la protection, l'intervention de l'Etat et 
avec le mouvement socialiste en général. Il a laissé passer, sans s'en 
apercevoir, plus d'une contradiction... pire que cela, de graves 
erreurs, mais qu'importe ? 



PRINCIPALES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES DE L ETRANGER. 59 

The Bankers Magazine de M. A. S. Bolles à New-York. —J'ai été ' 
l'un des premiers à prédire, il y a 9 ou 10 ans, que les États-Unis ne 
tarderaient pas à élever des barrières à l'immigration. Il y a eu sans 
doute quelques cas d'abus de la part de 1 Europe; des gouvernements 
ou des villes, je ne me rappelle plus, y ont envoyé des cargaisons de 
vauriens etàepaupers pour s'en débarrasser une fois pour toutes, et 
au moindre prix possible. Mais ces cas ont été rares : les millions 
d'émigrants honnêtes qui ont abordé dans les ports de l'Union y ont 
cherché une nouvelle patrie au même titre que les premiers colons et 
y ont fait souche d'Américains pur sang. Seulement le pays com- 
mence à se remplir : il y a des endroits où l'on sent les coudes de son 
voisin, et où il est déjà assez pénible de se faire une place commode 
au soleil. On voit venir le moment où l'on sera serré comme en 
Europe et l'on voudrait arrêter le flot [qui apporte des concurrents, 
et avec eux la lutte pour la vie. (Un projet de loi, dit-on, est tout 
préparé.) 

Le numéro de septembre du Magazine, comme tant d'autres 
feuilles américaines d'ailleurs, traite de The immigration problem. 
«C'a toujours été, dit-il, et c'est encore un empoignant sentiment 
dans la poitrine de tout Américain pur sang {thoroughbred Ame- 
rican) que ce pays est le théâtre de la liberté dans la plus large 
acception du mot, et qu'on doit y trouver en tout temps un refuge 
de toute sûreté pour l'opprimé et pour le mécontent [discontented) de 

chaque contrée Mais n'avons-nous pas, sous le couvert de ce 

sublime sentiment, réchauffé et rendu à la vie et à son action des- 
tructive a virulent reptile étendant ses griffes, etc. » L'immigration 
est donc devenue un serpent qu'on a réchauffé dans son sein! — 
Naturellement on cherche le moyen de fermer la porte à l'immigra- 
tion, mais on voit que ce n'est pas facile, car les conditions qu'on 
pourrait poser pour l'admission seront toujours des couteaux à deux 
tranchants; elles peuvent aussi complètement manquer le but. Par 
exemple, comme on a trop de simples manœuvres, de gens sans 
profession, on parle de refuser l'entrée aux individus ne sachant ni 
lire ni écrire. 

N'est-ce pas un plaisant passeport? En sortant du bateau, on 
passe à l'examen : Tous lisez trop mal; vous avez fait 3 fautes 
d'orthographe, retournez dans votre pays. On parle de bien d'autres 
épreuves, mais ne nous y arrêtons pas : voyons venir. Toutefois, je 
ne puis trouver mauvais que les Américains refusent d'admettre ces 
trois sortes d'hôtes : anarchistes, criminels et paupers. 

Que les Américains aient raison ou qu'ils aient tort, nous n'avons 
pas à l'examiner ici : nous rappelons seulement que s'ils ne laissent 



60 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

pas entrer nos émigrants, ceux-ci resteront, pour la plupart, en 
Europe, où Ton se serrera de plus en plus. Je sais bien qu'il est des 
braves gens qui croient faire preuve de bon cœur en niant que 
IKurope est très — trop — peuplée, malgré l'àpreté de la lutte pour 
la vie qu'on rencontre à chaque pas; mais les faits sont des faits, ils 
s'affirment quand même : e pur si muove, et il arrive un moment où 
l'on est forcé d'en tenir compte. 



Zeitschrift f. d. ges. Staatsicissenschaft (Revue des sciences 
politiques) sous la direction de MM. Schàffle et autres (Tubingen, 
Laupp), 43° année, n° 4. Le premier article est de M. Gohn et traite 
de la préparation scientifique des candidats aux fonctions adminis- 
tratives supérieures en Allemagne ; cet article étant un peu en dehors 
de notre cadre, nous nous bornons à le siernaler. 

Vient un article de M. Ad. Wagner intitulé : La science financière 
et le socialisme d'Etat. C'est le titre d'un chapitre du Traité des 
finances récemment publié pai^M. L. de Stein, et où l'éminent 
savant de Vienne attaque le socialisme d'Etat. Il n'est pas le seul qui 
l'ait attaqué, mais il est considéré par M. Ad. Wagner comme le 
plus important de ses adversaires: aussi consacre-t-il un long article 
à sa réfutation ou plutôt à l'apologie de ses propres doctrines. Com- 
mençons par traduire le résumé que M. Ad. Wagner donne du cha- 
pitre de M. L. de Stein. 

« Stein n'attaque pas le socialisme d'Etat d'une manière absolue : 
il le considère comme une chose qui n'est pas absurde par elle- 
même 1 , mais qui est grave au point de vue théorique et dange- 
reuse dans la pratique, parce que ce socialisme manque de toute 
mesure, tant pour la fixation du but à atteindre en élevant la situa- 
tion des classes inférieures au moyen des fonds de l'État, que pour 
les ressources financières, notamment les impôts dont on aurait 
besoin pour atteindre ce but. Ce manque de mesure dans les visées 
sociales est surtout périlleux sous le régime du suffrage universel, 
où l'obtention de la majorité clans les corps législatifs par les prolé- 
taires n'est qu'une affaire de temps. Tout ce qui paraîtrait désirable 
aux classes inférieures, devenues la majorité, elles pourraient le réa- 
liser par la voie légale. Cette absence de limites dans la tâche à rem- 
plir, doit nécessairement pousser à des dépenses illimitées, avec une 
répartition des impôts correspondante. Il en résulterait la destruc- 
tion de tout l'ordre social et spécialement de toute différence de classe, 

1 M. Wagner donne à ces mots, eD les déplaçant, un peu plus de force qu'ils 
n'en ont dans l'original. 



PRINCIPALES PUBLICATIONS ECONOMIQUES DE L ÉTRANGER. Gt 

de fortune. La répartition des impôts conduirait à l'exploitation 
des classes supérieures par les classes inférieures, tant en surélevant 
les impôts directs de ceux qui possèdent — on imposerait «le capital» 
— qu'en supprimant les impôts indirects supportés par les prolétaires. ' 
Un pareil système d'imposition « sociale «finirait nécessairement par 
diminuer les revenus privés au point que la formation des capitaux 
serait arrêtée. Dès qu'on dépasse ces limites, les impôts détruisent, 
avec l'ordre social, tout progrès, comme cela est arrivé à Athènes et 
à Rome. De cette façon, l'impôt perdrait sa nature propre et devien- 
drait un système de violence, dans lequel toute idée de personnalité 
libre disparaîtrait, et il n'y aurait idus qu'une lutte de classes où la 
victoire resterait au plus fort. » 

Nous arrêtons là notre traduction, car les principaux arguments y 
sont. Nous rappellerons que c'est le résumé d'un chapitre assez 
étendu de L. de Stein, fait par M. Ad. Wagner qui entreprend de le 
réfuter. Il y emploie 71 pages, mais il n'y réussit pas. Dix fois il 
prend un élan et l'on croit qu'il va porter un coup à son adversaire, 
mais chaque fois il s'arrête pour lui donner à moitié ou aux trois 
quarts raison. Il cherche ensuite un biais pour remonter sur son 
cheval de bataille et, au lieu de réfuter l'adversaire, il cherche à 
se justifier. Finalement il reste socialiste d'Etat. 

Les objections de M. de Stein, dit-il à peu près, peuvent se 
résumer en trois principales : absence de mesure, le danger d'arrêter 
la formation des capitaux, le péril causé par le suffrage universel. Il 
entreprend l'un après l'autre ces trois points. Il insiste plus que de 
raison sur la concession relative que M. de Stein semble lui faire en 
parlant démesure. Cette concession n'a pas une grande portée. Il n'y 
a pas un homme au monde qui soutienne que le gouvernement 
puisse complètement se désintéresser du sort des classes inférieures; 
voulût-il le faire au point de vue économique, qu'il ne le pourrait pas 
au point de vue politique. La mesure est tout ici, et en toute chose : 
un milligramme d'arsenic vous guérit, un gramme vous tue. Or 
M. Ad. Wagner part à cent lieues au-delà du point où M. de Stein 

s'arrête Jusqu'où ira-t-il? M. Wagner répond : Nous apprécierons 

où il faudra s'arrêter. Sous le régime présent aussi on peut aller 
trop loin, ajoute-t-il. Sans doute ; mais votre point de départ étant 
bien au-delà de notre point d'arrêt, votre appréciation ne nous offre 
aucune garantie, nous ne pourronsjamais nous rencontrer. 

Relativement au danger que court le capital, M. Ad. Wagner craint 
de ne pas pouvoir s'entendre avec M. de Stein ni avec les autres 
« économistes libéraux », et cela à cause de la définition du mot 
capital. Ces messieurs définissent le capital comme vous savez, mais 



62 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

pour le savant socialiste d'Etat de Berlin, c'est de la pure confusion. 
11 distingue deux sortes de capitaux lui. L'un, la fortune propre de 
l'Etat, est le vrai capital : ce capital-là est une catégorie économique 
pure [rein œkonomisch) , tandis que l'autre, celui qui est représenté 
parla fortune des particuliers n'est qu'une historischrechtliche caté- 
gorie, une catégorie d'histoire du droit. En d'autres termes, dans 
le xix e siècle (ou à une époque historique quelconque), le législateur 
a eu le caprice de créer la propriété privée; s'il n'avait pas eu ce 
caprice, il n'y aurait pas de capital privé. Or, si M. de Stein avait 
accepté la théorie du double capital — inventé par le glorieux rêveur 
Rodbertus, dont M. Wagner s'est institué le prophète — il aurait 
trouvé aussi naturel que juste le dépouillement des riches au moyen 
de l'impôt : par l'impôt, l'argent est enlevé au faux capital — privé, 
— au capital d'un jour, pour être donné au vrai capital, — celui de 
l'Etat 1 , — au capital idéal, éternel. Il finit (p. 722) par admettre 
que son système pourrait bien contribuer à diminuer les capitaux, 
mais il n'y voit aucun mal. 

Le lecteur pense bien que l'auteur ne se borne pas à quelques 
phrases: il entoure ses propositions de 30 ou 40 pages d'explications, 
de justifications, d'atténuations et d'aggravations, car il se contredit 
parfois dans les détails, mais il suit toujours la même direction. 
L'espace ne nous permet que de glaner quelques propositions par 
ci, par là. Ainsi, p. 694, il admet que l'antiquité et la durée de la 
propriété privée peuvent être invoquées parles économistes en faveur 
de cette institution; si elle s'est conservée si longtemps, c'est que les 
intérêts généraux doivent s'en bien trouver. Toutefois, que les écono- 
mistes ne triomphent pas: M. Wagner pense que si cette institution 
est capable de résister à l'artillerie socialiste, elle ne tiendra pas 
contre la sienne (surtout s'il emploie la poudre fabriquée par Rod- 
bertus). Passons à la page 701 (et suivantes). Ici, il met en parallèle 
la distribution des revenus faite par voie de contrats avec celle que 
ferait Y Etat, c'est-à-dire la commission de distribution qu'il nomme- 
rait. Il montre naturellement que la concurrence ne fait que du mal; 
il semble toujours penser au marchand qui offre son vin à un prix 
moindre, parce qu'il y a mis de l'eau. Mais n'y a-t-il donc que la 
concurrence déloyale? Il y a surtout la concurrence qui remplace, 
pour l'éclairage, l'huile par le gaz et le gaz par l'électricité , ou celle 
qui remplace le bois, comme combustible par le coke, comme char- 

i Parfois on raisonne comme si l'État et la Société étaient tombés tout faits 
du ciel, et qu'une fois installés ils se seraient occupés de se procurer des indi- 
vidus, probablement pour se nourrir. 



PRINCIPALES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES DE L'ÉTRANGER G 3 

pente par le fer, etc. Du reste, dans les contrats, il ne s'agit pas 
toujours de concurrence, il s'agit de la défense personnelle de ses 
intérêts, et chacun les défend mieux soi-même, et avec plus de zèle 
et de sérieux que la commission la plus savamment combinée, qui 1 
traiterait les affaires avec une complète indifférence. On n'aime pas, 
d'ailleurs, dépendre de l'arbitraire d'un pouvoir quelconque. 11 y 
aurait encore beaucoup à dire, mais l'espace ne me permet pas 
d'utiliser toutes les notes que j'ai prises en lisant l'article. 

Le troisième point, on se le rappelle, est relatif au suffrage 5 uni- 
versel. M. de Stein craint que si l'on entre dans la voie de s'emparer 
du bien des riches pour le donner aux pauvres, comme les pauvres 
sont en majorité, ils n'aient bientôt tout pris. Si le suffrage universel, 
dit M. Wagner, doit faire de ces coups là, c'est lui qui a tort, il faut 
le supprimer, et non le socialisme d'Etat. — Du reste M. Wagner ne 
croit pas à cet envahissement des Chambres par les prolétaires, mais 
ajoute-t-il, si vous croyez au danger, vous n'avez qu'à vous jeter clans 
nos bras, car notre programme étant moins avancé (vers l'abîme), 
il servira de frein, au moins momentanément. Voilà la question; 
servira-t-il de frein ou d'encouragement ? L'histoire nous apprend 
que la faiblesse est un encouragement. Elle semble dire : nous trou- 
vons vos exigences injustes, nous ne croyons même pas que vous 
soyez assez forts pour prendre ce que nous ne croyons pas pouvoir 
ni devoir vous donner, et pourtant nous allons vous le jeter à la face, 
soit par peur, soit pour être agréable à M. Ad. Wagner. Pour ma 
part, je suis d'avis que la sagesse, la dignité (et le courage) nous 
obligent à nous défendre contre un mal possible : ce sera le plus 
sûr moyen de l'éviter. 

Relevons encore cet infime détail : 

M. Wagner prétend que l'impôt n'est pas une catégorie économi- 
que, mais une catégorie d'histoire du droit. Et savez- vous pourquoi? 
C'est que, si l'Etat socialiste (ce dont il nie la possibilité, p. 730) se 
réalisait, on n'aurait pas besoin d'impôt : l'Etat produisant tout, il 
n'aurait qu'à prendre dans le tas desproduits.il pourrait donc y avoir 
des Etats sans impôts 1 . Cela nous rappelle que Sansovino, dans sa 
description des Etats européens, au xvi e siècle, y a compris l'iled'Uto- 
pia; il savait pourtant que ce conte était l'œuvre de Thomas Morus. 
— Somme toute, si M. Wagner n'est pas dans le vrai, ce qui est ma 
conviction intime, il faut lui rendre cette justice qu'il a le courage 
de son opinion. 



i II y en a eu en effet sous la féodalité, car tout appartenait au prince en propre. 



64 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

Yierteljahrschrift fur Volkswirthschaft, etc., par M. KarlBraim 
(Berlin, F. A. Herbigl, tome 96. Le nouveau rédacteur en chef, 
M. Braun, qui est, comme on sait, le président habituel des congrès 
des économistes libéraux de l'Allemagne, offre en tête un article 
intitulé : Coups cl œil en arrière et en avant (Bùck-und Vorblicke). 
L'auteur esquisse à grands traits les changements qui se sont opérés 
depuis vingt-cinq ans dans le commerce international et surtout 
dans l'agriculture allemande, et il conclut en demandant que cette 
dernière réduise sa production d'eau-de-vie et de sucre, qu'elle 
abandonne la tendance d'élever le droit sur le blé et se fasse, éleveuse 
de bétail : elle aura ainsi tout près d'elle une clientèle pour ses pro- 
duits animaux, viande, beurre, lait, — sans parler des légumes — 
et elle pourra se moquer de toutesles primes d'exportation et de tous 
les tarifs d'importation. 

M. Soetbeer fournit un article sur l'impôt du revenu en Prusse, en 
Saxe et dans le Boyaume-Uni. L'auteur nous montre comment les 
fortunes se graduent, du plus riche au plus pauvre, dans ces trois 
pays, et quels sont les changements =qa'ori peut constater à des 
intervalles de cinq ans dans, les différents pays. Nous ne pouvons 
guère reproduire ici les chiffres présentés par M. Soetbeer, mais, pour 
relever un détail, quand nous voyons qu'en Saxe, de 1880 à 1886, le 
nombre de ceux qui avaient un revenu de 500marksa diminué, — il 
ne forme plus que 45 0/0 delà population totale au lieu de 51 0/0, — 
tandis que les possesseurs de revenus de 800 M, 1600 M, 3300 Af ont 
augmenté, nous devons dire que la prospérité s'accroît, ou que « les 
classes inférieures se relèvent » pour nous servir de la locution à la 
mode. 

M. Witt (N. M.) parle des environs de Berlin et autres grandes 
villes. Nous relevons dans cet article ce curieux détail, que dans 
certains faubourgs de Berlin habités par des ouvriers, se trouvent de 
vastes terrains destinés à être bâtis, mais qui sont encore pour le 
moment « en nature de champs ». Ces champs, et d'autres qui y 
touchent, les ouvriers du voisinage les prennent à bail par parcelles, 
en font des jardins séparés les uns des autres par des rangées de 
tournesols, et les cultivent avec délices, non sans profits moraux et 
matériels. 

M. V. Herbertz, qui est particulièrement compétent en matière de 
production d'eau-de-vie et de sucre, donne un premier article sur les 
nouvelles lois sur le sucre et l'eau-devie; nous aurons à y revenir. 

M. Xordmann s'applique à répartir les droits sur les céréales, c'est- 
à-dire à rechercher combien de cultivateurs en profitent, et il trouve 
que 30 millions d'individus, notamment les ouvriers agricoles et leur 



PRINCIPALES PUBLICATIONS ECONOMIQUES DE L ETRANGER. 6 5 

familles, achètent leur pain. Il faudrait ajouter à ces 3 J millions les 
non-cultivateurs. — M. Lammers présente un compte-rendu des plus 
intéressants relatif aux congrès de bienfaisance en Allemagne. Le 
congrès qui a siégé cette année à Magdebourg comprenait, outre les 
zélés amateurs et les délégués des institutions privées, environ 
150 délégués de communes, qui envoyaient à leurs frais, soit leur 
bourgmestre, soit un membre du conseil municipal pour prendre 
part aux délibérations, et pour échanger leurs expériences en matière 
d'assistance publique contre celles de leurs collègues. 



Annalen des deutschen Reiçhs (Annales de l'Empire allemand), 
par MM. Georges Hirth et Max Seydel. Munich, 1887. Nous signa- 
lerons avant tout un article de M. Th. Mayer sur le cadastre en 
Alsace-Lorraine (livraison 8-9). L'auteur part du principe que, 
si l'Allemagne veut s'attacher ce pays, ce ne peut être que par des 
bienfaits, et l'un des plus grands services qu'on pourrait lui rendre, 
ce serait de refaire le cadastre. Et l'auteur, qui a étudié le cadastre 
français, se met à en détailler les défauts. Je suis obligé d*avouer 
qu'il a beau jeu. Il y a une vingtaine d'années, je l'ai étudié avec 
soin — et tout ce que j'ai lu depuis n'a fait qu'affirmer mon impres- 
sion d'alors : nous avons travaillé quarante à cinquante ans et 
dépensé 150 millions pour faire une œuvre qui ne vaut presque rien 
du tout. Les évaluations ne répondent pas aux faits, on a négligé 
l'abornement et on n'a pas établi de livre terrier. Les gouvernements 
qui se sont succédé n'ont pas toujours nommé the righl man in the 
right place \ ils se sont montré faibles et les populations — pour la 
plupart — inintelligentes. Que les cultivateurs mal ou pas du tout 
instruits n'aient pas compris leurs intérêts, ce n'était pas étonnant, 
mais il fallait les instruire, et surtout, il fallait attacher de sérieux 
préjudices ou des désavantages aux terres non cadastrées par la faute 
de leurs propriétaires ; il ne fallait en aucun cas se contenter d'un 
cadastre apparent. — On a parlé de recommencer le cadastre en 
France; si, comme dans les reconstitutions partielles opérées jusqu'à 
présent, on suit les anciens errements, qu'on s'en évite la peine : 
ce serait encore un travail sans valeur. 

Signalons quelques-uns des articles les plus saillants qu'on trouve 
dans les plus récentes livraisons de cette revue. De M. Seydel : le 
gouvernement constitutionnel comparé au gouvernement parlemen- 
taire (livr. 4). Plusieurs articles sur la colonisation allemande 
(livr. double 5-0). Rapport sur la banque impériale, mouvement de 
1886 (livr. 7). La réforme de l'impôt sur l'eau-de-vie, très complet 
4 e série, t. xli. — 15 janvier 1888. 5 



66 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

(livr. double 8-9). La suite et la fin des documents sur l'eau-de-vie ont 
paru dans la 10 e livraison. 

Cette même livraison renferme aussi les résultats du 1 er trimestre 
(octobre à décembre 1885) de l'assurance contre les accidents fondée 
par l'Etat. Ce sont des chiffres provisoires, mais ils ont leur intérêt. 
Nous les donnons à titre de document, en rappelant que chaque 
industrie, formée en corporation, fait elle-même le service de l'assu- 
rance de ses ouvriers. On a compté : 

57 corporations industrielles divisées en 
313 sections comprenant 
696 membres des bureaux dirigeants, 
1.817 membres des chefs des sections, 
5.575 hommes de confiance (ou experts prud'hommes), 
349 tribunaux d'arbitrage (conseils de prud'hommes), 
1.889 représentants des ouvriers, 
194.601 établissements industriels, 
2.986.248 individus assurés, 
475.889.964 marks de salaires. (Les indemnités sont proportionnelles aux 
salaires). 

On sait que toutes les industries ne sont pas encore assurées. 



Jahrbiïcher der Nationalœkonomie,- etc (Annales de l'économie 
politique et de la statistique), par M. le prof. J. Conrad, livr. du 19 
octobre (léna, Fischer). M. H. Paasche donne la première partie 
d'un article sur le développement de l'industrie sucrière et sur la 
réforme de l'impôt sur le sucre. Cette première partie renferme un 
bon historique du développement de la fabrication du sucre en Alle- 
magne et de ses principales causes. Nous n'analyserons pas cet arti- 
cle et nous en passerons deux autres, pour nous arrêter un moment 
sur deux notes relatives aux prix, communiquées par M. J. Conrad, 
qui en a puisé les éléments aux archives publiques et qui y joint des 
réflexions que nous aurons à discuter. 

La première note n'a qu'un intérêt modéré. L'auteur a désiré con- 
naître le prix des céréales dans le Brandebourg, de 1765 à 1788. Il a 
trouvé les données dans les archives de Berlin, et en même temps des 
prescriptions datant de 1717 et signées Frédéric-Guillaume et d'au- 
tres analogues de Frédéric II, qui prouvent que ces rois s'intéressaient 
déjà à la question des céréales. M. Conrad dresse un tableau duquel 
il ressort que, dans cette période, le blé coûtait moitié moins que de 
nos jours, ce qui s'explique par la valeur moindre de l'argent, par la 
difficulté des communications et par d'autres causes analogues. 



PRINCIPALES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES DE L'ÉTRANGER. 67 

La seconde note est plus étendue et plus intéressante. M. Conrad 
s'étonne de la baisse des prix dans les dernières années, et pour 
nous la prouver, il reproduit plusieurs tableaux de prix courants. 
Nous ne lui empruntons, faute d'espace, que le résumé suivant 
(moyenne des périodes) : 

1S-Î7-67 18CS-72 1872-T t 1875-77 1878-80 1881-83 

Denrées coloniales 100 106.77 127.73 134.0 105.22 99.36 

Cotoo, soie — 113.05 115.50 81.0 74.00 83.26 

Indigo, salpêtre, etc — 118.50 109.30 99.0 99.00 103,57 

Métaux — 105.00 149.70 105.0 84.00 78.50 

Charbon de terre — 104.00 148.00 102.0 S4.00 77.78 

Céréales — 110.00 109.00 105.0 97.00 S8.20 



100 109 117 110 93.76 8S.89 

Chacune de ces lignes représente un groupe de marchandises et 
les chiffres ci-dessus n'offrent que des moyennes. Mais peu importe; je 
ne prends pas ces chiffres comme absolument vrais, M. Conrad non 
plus d'ailleurs. Mais, comme lui, j'admets qu'ils figurent la tendance 
générale des prix de ces marchandises, les prix de la période 1847- 
67 étant, à titre de termes de comparaison, posés comme égaux à 
100. Il s'agit maintenant d'interpréter ces chiffres. M. Conrad est 
d'avis que la baisse étant générale, elle doit avoir une cause géné- 
rale. Il ne peut pas admettre qu'on puisse voir cette cause dans les 
chemins de fer, qui sont déjà anciens l ; il ne peut donc la chercher 
que dans un renchérissement de l'or, dû à sa rareté. Cette rareté ne 
provient pas de l'adoption de l'étalon d'or par l'Allemagne, mais des 
deux causes suivantes : 1° on recueille moins d'or dans les mines et 
2° on en emploie 50 0/0 de plus dans l'industrie. 

Nous nous permettrons de répondre à l'éminent économiste de 
Halle : premièrement, la baisse des prix n'est pas générale et même 
si elle l'était, il faudrait une beaucoup plus longue période pour en 
attribuer la cause au changement de valeur de l'or. — Soit dit entre 
parenthèses : les chiffres de la statistique ne valent que quand on 
ne peut les interpréter que d'une seule façon ; dès que plusieurs 
interprétations sont posssibles, ils ne servent de rien, ils égarent 
même, surtout les chiffres approximatifs, comme ceux dont il s'agit 
en ce moment. Revenons à notre réfutation. — La production de l'or a 
diminué, cela est vrai, peut-être faut-il dire heureusement, car la 

1 Mais la navigation est le vrai moyen de transport pour le Lié et le fret 
a diruiuué d'une manière extraordinaire, inouïe. 



6 8 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

surabondance de l'or aurait pu en faire diminuer le prix. On avait, 
dans le temps,appréhendéqueles^ac<?rsnniraientpar avoir cet effet; 
mais ce danger ne s'est pas réalisé, parce que le commerce était 
alors dans un mouvement ascendant (sans parler du drainage du 
métal blanc) ; actuellement, le commerce est plutôt dans un mouve- 
ment descendant. Mais si les mines fournissent moins d'or, il ne 
s'ensuit pas que la monnaie dor est devenue plus rare : 1° le stock 
des monnaies dans les banques est beaucoup plus considérable que 
dans les années antérieures (l'or s'accumule) ; 2° la frappe de l'or a 
diminué. Si l'or était rare dans le commerce, on en frapperait 
davantage. La France n'en a pas émis depuis plusieurs années ; en 
Allemagne, le monnayage diminue :il a été de 21 millions de dollars 
en 1883, 13 millions en 1884, 2 millions en 1885 1 ; il y a une légère 
diminution aux Etats-Unis et une augmentation en Angleterre, soit 
6, 8 millions de dollars en 1883, 11 millions en 1884, 14 millions de 
dollars en 1885 : ce sont des chiffres insignifiants pour l'Angleterre. 
Je ne vois là aucun signe de rareté de monnaie d'or. Quant à la 
quantité d'or employé dans l'industrie, personne n'en connaît le chif- 
fre : je me suis, sur ce point, informé à bonne source. 

Ainsi, jusqu'à preuve contraire, je déclare l'or innocent du méfait 
qu'on lui impute. Je crois (ce n'est qu'à la longue qu'on parvient à 
savoir en ces matières), je crois plutôt que l'accroissement de la 
production, joint aux majorations des tarifs douaniers, en un mot, 
que la concurrence force à réduire les prix au minimum (on sait que 
le taux des bénéfices baisse partout). Enfin, chaque marchandise a 
ses causes particulières de hausse et de baisse, et il est bien possi- 
ble que plusieurs causes de baisse coïncident. Parmi les symptômes 
qui parlent contre la hausse de l'or, j'aurais pu citer encore les 
salaires et bien d'autres dépenses qui ne font pas mine de vouloir 
baisser. 



Die Nation, dirigée par M. Barth, député au Reichstag Cannée 
1887). Signalons quelques articles. Au n° 2, M. Barth, parlant de 
l'assurance obligatoire des ouvriers, trouve, non sans raison, que la 
charge en retombera finalement sur eux (comme c'est justice) quel que 
soit celui — patron ou Etat — qui en fait l'avance. Le n°7nous donne 
une analyse, signée Baumbach, des rapports des inspecteurs de 
L'industrie ; ces rapports sont très intéressants. Il s'agit cette fois du 



1 Nous empruntons ces chiffres au Rapport du directeur de la Monnaie dus 
États-Unis. 



PRINCIPALES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES DE L'ÉTRANGER. G9 

travail des femmes; les inspecteurs allemands n'en contestent pas les 
inconvénients, mais ils montrent aussi qu'on les exagère beaucoup. 
Je constate qu'un certain nombre de fabricants ont établi, pour leurs 
ouvrières, des écoles d'économie domestique, où l'on apprend à fairela 
cuisine et le reste. Ces écoles, si elles sont bien tenues, peuvent ren 
dre de grands services. Dans le n°lO, M. Weinstein donne un article 
très instructif sur la spéculation sur les grains. Il montre par 
l'exemple de Berlin qu'en réduisant la spéculation à un simple jeu de 
bourse, on la calomnie. Il se place, par ces opérations, d'énormes 
quantités de céréales: ainsi les seuls moulins des environs de Berlin 
achètent 5 millions de quintaux de seigle. Or, ces moulins (à vapeur) 
tiennent à marcher toute l'année : ils sont donc obligés d'acheter à 
terme, et leurs fournisseurs aussi. Il en résulte d'apparentes compli- 
cation à solution très simple, que M. Weinstein vous expliquera. 



La feuille commerciale bavaroise \Bayerische Handelszeitung)de 
M. Jules Kahn à Munich, du 15 octobre dernier, décrit une exposi- 
tion de perles pèchées dans les petites rivières de la Franconie. Ce 
sont des perles d'eau douce, très belles, et les bivalves dans lesquels 
elles se sont formées ressemblent beaucoup à leurs congénères de la 
mer; leurs coquilles fournissent également delà nacre. On dit que ces 
mollusques ont été implantés dans ces rivières en 1731, par les mar- 
graves de Bayreuth. C'est à Bamberg que l'exposition a eu lieu en 
septembre dernier ; elle a été organisée par l'administration des eaux 
et forets. — La même feuille parle aussi de l'assurance contre les 
accidents. Elle trouve l'institution bonne, mais bien chère ; il faut 
créer des bureaux, payer des employés, et bientôt toute l'affaire, 
sauf les arbitrages, sera entre les mains de ces derniers. On demande, 
s'il ne vaudrait pas mieux charger de la besogne les fonctionnaires 
de l'Etat. — Nous y voilà, et bien vite. Une feuille libérale, que nous 
avons lue récemment, l'a prévu, mais nous avons, à tort, trouvé la 
prévision prématurée. 



Stalislische Monatschrift (Revue mensuelle de statistique autri- 
chienne), publiée par la Commission de statistique à la librairie 
A. Hœlder, de Vienne. Le double n° d'aoùt-septembre renferme 4 ar- 
ticles que nous devons signaler : celui de M. Maurice Ertl sur les 
naissances naturelles et la légitimation : beaucoup de chiffres et 
quelques réflexions que nous pourrions approuver au moins partiel- 
lement, si elles n'étaient faites d'un ton archi-solennel ; les prix du 
blé à Vienne pendant le xvn e siècle, mois par mois ; le mouvement 
des assurances sur la vie en Autriche ; le nombre des sociétés par 



70 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

actions en Autriche depuis 1861. Ce tableau montre bien clairement 
pourquoi le krach de 1873 a eu lieu. 

Dans la livraison d'octobre, nous ne citerons que l'article intitulé : 
De la légitimité de la statistique conjecturale, parle professeur R. Mu- 
cke à Dorpat.J'ai montré dans ma Théorie de la statistique qu'on ne 
pouvait pas toujours se passer de chiffres conjecturaux, mais j'ai mis 
en garde contre leur emploi abusif. Le titre de l'article de M. Mucke 
m'avait fait espérer trouver quelque argument nouveau, dont j'au- 
rais pu faire mon profit, mais j'ai été déçu. J'ai cru d'abord que cela 
venait de ce que l'auteur était complètement étranger à ces matières, 
car il dit (p. 490): « Wie dieFachgenosseneine von ihnen ùbernom- 
mene Aufgabe angreifen, weiss ich nicht » ; il confesse donc qu'il 
ignore comment les statisticiens s'y prennent, et je me disais : il au- 
rait dû l'apprendre avant d'écrire, lorsque je trouve (p. 492) : Als 
ich im preuss. statist. Bureau meine Lehrzeit durchmachte (pen- 
dant que je faisais mon apprentissage dans le bureau de statistique 
de Prusse). Je dois donc penser qu'il n'a pas achevé son appren- 
tissage,bien qu'il y ait en allemand durch machte. Il n'y a aucun in- 
térêt à examiner ses onze points: je me bornerai à analyser le pre- 
mier à titre de spécimen. 

Supposons, dit-il, que lors d'un recensement on soit obligé, à 
cause d'obstacles matériels, de passer tout un canton, mettons 
parcequ'il est rendu inaccessible par la neige dans les montagnes, ou 
à cause d'une épidémie. Voilà provisoirement une lacune qu'on com- 
blera à loisir. En attendant, le statisticien officiel, s'il lui faut un 
total, se servira pour ce canton des chiffres du recensement précé- 
dent; un astérisque dira que ce chiffre est provisoire. M. Mucke 
trouve cela sauvage, primitif, inculte ; selon lui, il vaut mieux con- 
jecturer, c'est-à-dire, apprécier, d'après l'augmentation du nombre 
des maisons, d'après la perception des impôts etc,, quel peut bien 
être le chiffre actuel de la population ? Eh bien, je donne tort à 
M. Mucke et raison aux statisticiens. IWaut mieux attendre que le 
canton redevienne accessible aux relevés positifs, que de conjecturer. 
La conjecture est un pis-aller, voilà tout : on ne doit y avoir recours 
que lorsqu'il est impossible d'avoir des chiffres constatés. M. Mucke 
pense que le chiffre du recensement antérieur n'est plus exact... 
tous les statisticiens le pensent comme lui... ils croient seulement 
que le renseignement sera encore aussi près de la vérité que les 
chiffres obtenu par le calcul conjectural. 



Die Agrarfrage der Gegemoart (la Question agraire actuelle) 
par M. Eugène Juger, troisième partie (Berlin, Puttkammer et 



PRINCIPALES PUBLICATIONS ECONOMIQUES DE L ÉTRANGER. 71 

Miïhlbrecht, 1888). Cet ouvrage renferme une série de monographies 
ou d'articles : chaque partie forme donc un recueil séparé. On trouve' 
dans le présent volume, pour ne citer que quelques-uns des sujets 
traités, des articles ou chapitres sur la homestead lato américaine, 
sur la distribution du sol, sur la petite propriété, sur le droit de 
partage, etc. L'auteur examine ces questions de bonne foi, il les 
expose plus souvent qu'il ne les discute, ce dont nous le louons, car. 
c'est cequ'ily a généralement de mieux à faire. D'abord parce que ses 
opinions sont souvent contestables, et puis parcequ'il n'y a peut-être 
pas une seule mesure qui soit absolument bonne, ou même absolu- 
ment mauvaise, ce qui ne veut pas dire que nous les regardons d'un 
œil sceptique. Il n'y a pas l'ombre de scepticisme dans notre pen- 
sée. Nous tenons seulement à mettre le lecteur en garde contre une 
appréciation exagérée. Personne n'ignore d'ailleurs que toute mé- 
daille a son revers. Par exemple, la loi sur le homestead empêche de 
vous exproprier pour payer un créancier, mais alors votre crédit est 
réduit d'autant. Aussi la loi américaine n'est-elle pas absolue;pour 
que le homestead perde son effet pratique, il suffit que la femme 
signe le billet ou l'obligation avec son mari; et comme généralement 
la femme ne peut pas refuser, c'est souvent comme s'il n'y avait pas 
dehomestead.il n'y a pas de panacée, il n'y a que le choix entre deux 
maux (Voy. aussi the Economist du 7 août 1887).* 

L'auteur n'ignore pas, par exemple, que la grande comme la 
petite propriété ont chacune un bon et un mauvais côté, et il signale 
les deux, mais n'en tire pas toujours les conséquences. C'est qu'il 
n'a pas l'esprit libre, il a des idées préconçues. Il est profondément 
religieux — nous ne lui en faisons pas un erime — nous sommes 
même assez disposé à regretter avec lui, qu'on enlève aux classes 
peu instruites le sentiment religieux sans rien mettre à la place. 
C'est leur enlever un soutien moral très précieux. Mais l'auteur n'y 
met peut-être pas la mesure voulue. Il a aussi des idées économi- 
ques préconçues, et il semble ignorer que souvent on n'évite Scylla 
que pour tomber clans Charybde. Par exemple, il a un faible pour la 
liberté de tester, car il voudrait que les biens ruraux ne fussent pas 
divisibles à l'infini et restassent assez grands pour nourrir une famille. 
Ce but est désirable, mais si l'on en conclut qu'il faut donner son 
bien à l'un des enfants, que deviendront les autres ? Ne croyez pas 
de vous tirer du dilemme en préconisant la contrainte morale ; il 
vous reprochera d'être pour le Ziveihinder system (l'usage de 
n'avoir que deux enfants). Du reste, M. Jager estassez fortement l'ad- 
versaire des grandes propriétés dans l'Est pour admettre qu'on puisse 
les morceler sans le complet assentiment de leurs propriétaires. Il 



7 2 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

y a là aussi un dilemme. Je veux bien admettre que tout ne soit pas 
pour le mieux dans la meilleure des Poméranies et des Prusses pos- 
sibles ; mais si vous donnez à l'Etat le droit de toucher aux grandes 
propriétés pour les morceler, vous ne pouvez pas l'empêcher de 
toucher à la petite pour réunir les lopins de terre jugés peu avanta- 
geux. Et qui est-ce qui lui refusera le droit ensuite de régler d'autres 
propriétés, de dire, par exemple : il y a déjà longtemps que M. Jager 
dirige son journal, passons cette feuille à un autre rédacteur: il y 
en a tant qui attendent après. — Vous savez ce qu'est une digue ? 
L'eau commence par y produire un petit trou ; puis le trou s'agrandit, 
enfin la digue est emportée et le pays inondé. Le petit trou c'est la 
première atteinte portée aune loi importante. 



La même librairie publie aussi un livre de M. Hermann Scheffler, 
intitulé : Die Reglung der Steuer,Einkommen und Geldverhâltnisse 
und das naiûrliche Wahlrecht (Le règlement de l'impôt, du revenu, 
du système monétaire et le droit électoral naturel). L'auteur est un 
homme instruit, qui reconnaît les erreurs des socialistes, mais qui 
tient néanmoins à les satisfaire. Il fait comme certaines mères qui, 
quand l'enfant pleure, se disposent à battre la table. Il a quelquefois 
des idées ingénieuses, il a raison dans certains cas, mais il n'est pas 
pratique. Il n'est donc pas nécessaire d'entrer dans des détails. 

Mentionnons encore : Le problème de l'assurance du crédit par 
M. Schimmelpfeng (mêmes éditeurs). L'auteur pense que cette assu- 
rance est impossible, les entreprises qui l'ont tentée n'ont pas réussi. 

Mittheilungen des slatistischen Bureau der Stadt Miïnchen. 
communications du bureau de statistique de la ville de Munich (Mu- 
nich, librairie Lindauer.) Excellente publication sur la population et 
les finances de la capitale bavaroise. 



Giornale degli Econornisti (Journal des Économistes), dirigé par 
M. le professeur Alb. Zorli (Bologne, impr. Garagnani, vol. II, fasc, G. 
Le premier article est de M. G. Ducati et traite des principes et 
formes d'organisation variées de l'économie politique. L'auteur donne 
une analyse des opinions de certains économistes allemands comme 
MM. Wagner, Schaffle, Knies, Gohn, auteurs plus ou moins favora- 
bles au socialisme. M. Ducati doit encore être jeune, d'après son ar- 
ticle, car les jeunes acceptent facilement les grandes erreurs de leurs" 
maîtres et se montrent très raides pour les petites. C'est une jouis- 
sance que d'attaquer les gros bonnets. 

Dans le second article, M. Boccardo traite en homme compétent de 



PRINCIPALES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES DE L ETRANGER. 7 3 

l'enseignement industriel ou technique, et dans le troisième M. B. 
Stringher compare l'ancien et le nouveau système d impôt sur 1 eau 
de vie, tant en Suisse qu'en Allemagne. 11 y a enfin des revues éco- 
nomiques de la coopération, de l'agriculture et du crédit populaire. 
L' Economiste, deFlorence, s'occupe, depuis quelque temps, surtout 
des banques ; une série d'articles est consacrée à cette question. On 
sait que l'Italie à six banques d'émission — ces six banques sont 
bien une « catégorie d'histoire » comme on dit volontiers maintenant 
dans un certain monde économique. — Lorsque les divers états ita- 
liens se sont fondus en un seul et unique royaume d'Italie, chaque 
Etat apporta dans ses bagages une banque qu'il fallait accepter. On 
fit donc des lois destinées à leur permettre de vivre côte à côte. 
Cela prouve que les Italiens sont accommodants, ou qu'ils savent tenir 
compte des exigences de la politique, mais ces bons sentiments et 
cette sagesse ne pouvaient pas changer la nature des choses. Les 
banques d'émission exercent une influence sur la circulation ; quand 
il n'y en a qu'une, elle peut prendre des mesures tant bien que mal 
combinées, mais quand il y en a plusieurs, il y a des chances que 
les mesures se contrarieront. La multiplicité illimitée des banques 
réduit l'émission, car leur grand nombre empêche la confiance de 
de se répandre et de se fixer: on refuse les billets des banques qu'on 
ne connaît pas; mais quand la pluralité est limitée et que chacune 
est soutenue par une région, comme en Italie, on les connaît toutes et 
sous un pareil régime, la circulation a une tendance à passer la 
mesure. Aussi la théorie d'une banque unique, grande et puissante, 
voit le nombre de ses partisans augmenter en Italie; seulement, dans 
la politique, la ligne courbe étant le plus court chemin pour atteindre 
le but, beaucoup de personnes, surtout les ministres, cachent leur 
pensée tant que le fruit n'est pas mûr, car un ministre qui ne réussit 
pas perd son portefeuille... 

Ces exigences de la politique arrêtent bien des réformes écono- 
miques quand elles ne les font pas dévier. ..Quoi qu'il en soit, il paraît 
que, dans le cas présent, le roundabout way, c'est-à-dire les dé- 
tours que prend la politique, sont prêts à être parcourus. Ce qui 
rend le mouvement plus rapide, ce sont des crises monétaires qu'on 
a ressenties à plusieurs reprises et dont les effets paraissent encore 
subsister. Les causes de ces crises, qui se manifestent sous la forme 
d'un change défavorable, sont, d'après les hommes les plus compé- 
tents : 1° L'importance des dettes de l'Etat dont les intérêts se 
payent à l'étranger; 2° le nouveau tarif des douanes qui, en élevant 
beaucoup de droits, a fait importer des provisions considérables de 
marchandises surtaxées, qu'il faut maintenant payeret qu'on ne peut 



74 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

payer avec les exportations courantes : il faut un supplément en 
métaux précieux. — Dans cette situation, YEconomista n'a pas tort 
de reprocher aux ministres l'accroissement continuel de la dette 
comme une faute particulièrement grave. — Et à quand la réforme 
des banques ? 

Il primo congresso di cooperatori italiani, compte rendu du 
premier congrès des coopérateurs italiens, tenu à Milan en octobre 
1886 (Milan, tip. delli opérai, 1887). Ces messieurs, il faut leur 
rendre cette justice, se sont occupés de leurs affaires et rien que de 
leurs affaires. On s'étonnera que je mette ce renseignement en tête 
de l'éloge que je désire faire des coopérateurs italiens, mais je tiens 
à les distinguer avantageusement de ceux qui se sont occupés, en 
France, de politique et de religion. Ils sont donc plus sérieux que les 
nôtres (ou qu'une partie des nôtres) et ont plus de chances de succès. 
Je le leur souhaite. Ils ont déjà formé 201 associations avec 66,532 
membres, chiffres considérés comme incomplets. Sur ces 201 asso- 
ciations, 88 sont des sociétés de consommation, 42 de production , 
25 de crédit, 14 de construction, 32 poursuivent plusieurs buts à la 
fois. J'aurais voulu faire connaître les promoteurs les plus zélés de 
ces utiles associations, mais les noms sonttrop nombreux; quelques- 
uns sont d'ailleurs déjà connus en France, comme les Luzzati, les 
Vigano, les Wollemborg, les Ugo Rabbeno et autres, et plusieurs 
de ceux que je ne nomme pas ne sont pas moins méritants que ceux 
dont je rappelle les noms. L'analyse des travaux dépasserait l'es- 
pace dont nous disposons ; une partie de ces travaux n'a d'ailleurs 
de l'intérêt que pour les membres de la Société. C'est encore un 
éloge. 

Mentionnons encore deux publications italiennes qui mériteraient 
un examen plus ample que celui que nous pouvons leur consacrer 
aujourd'hui : 

Teoria del valore, par Joseph Majorana (Rome, E. Lœscher et C. 
1887). Cette monographie de la valeur semble bien étudiée: l'auteur 
connaît presque tout ce qui a été écrit sur la matière, mais je n'ac- 
cepte pas sa définition de la valeur, quoique ce soit celle de J. B. 
Say. J'y reviendrai en un autre endroit. 

Le Pensîone, etc. (Les pensions de retraite dans l'Etat et dans les 
administrations locales) par Luigi Rava (Sienne, E. Torrini 1887). 
Malgré M. Ad. "Wagner — et M. L. Rava — je ne vois aucun rapport 
nécessaire entre la philosophie du droit et l'économie politique. L'au- 
teur expose ses idées sur les pensions de retraite. 



PRINCIPALES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES DE L ÉTRANGER. 7 5 

Jaarcijfers, Annuaire statistique des Pays-Bas pour 1886 et 
années antérieures, publié par l'Institut de statistique fondé parla 1 
Société de statistique des Pays-Bas. Le président de la Société est 
M. Pierson, le président de l'Institut statistique M. Beaujon, le secré- 
taire M. Willem P. J. Bock. (Siège: hôtel de l'Université, Amsterdam.) 
L' 'Annuaire que nous annonçons aujourd'hui semble un ouvrage 
très complet ; il renferme, sur les Pays-Bas, tous les renseignements 
statistiques possible, avec la traduction en français des têtes de 
colonne. On y trouve la population, l'instruction publique, l'état 
économique et social de la population (statistique morale, justice, 
division des propriétés, etc), l'industrie, le commerce, la naviga- 
tion, les moyens d'échange et de transport (monnaies, crédit, voies 
de communication), les finances de l'État et des communes, etc. On 
le voit, c'est un recueil qui fait lui-même son éloge — et qui fait en 
même temps honneur à ceux qui le publient. 

Ce même Institut statistique publie aussi des Bijdragen van het 
Statislisch Instiluut, contributions, ou mieux communications de 
l'Institut statistique, 2 fascicules pour 1887. Ces fascicules renferment 
une série de statistiques comparées, embrassant un certain nombre 
d'États, et en outre des renseignements statistiques sur les colonies 
néerlandaises. C'est encore une publication méritoire. 



Journal de Statistique Suisse, publié par la Société de statistique 
de la Suisse ; 3° trimestre 1887 (Berne, Schmid Francke etC ie .)Le 
premier article donne les résultats, par cantons et par subsivisions 
de canton, du vote populaire sur la loi du 15 mai 1887 relative au 
monopole de l'alcool. Le nombre des inscrits était de 649,494, le 
nombre des votants de 405,618, soit 62.5 0/0; il y eut 267,122 oui, 
et 138,496 non (66.2 0/0). Les cantons où la majorité a voté non 
sont : Fribourg, Soleure et Genève. Dans Berne, les, non se rappro- 
chaient beaucoup des oui (32,489 contre 34,323). Je regrette que le 
Journal n'ait pas mis en tête du tableau la formule exacte du vote; 
à l'étranger, peu de personnes l'ont retenue ; même en Suisse, on ne se 
la rappellera peut-être pas dans 2 ou 3 ans et tout le monde n'aura 
pas sous la main les documents nécessaires pour la retrouver. — 
Cela soit dit pour tous les votes populaires. 

Dans le second article, M. Geigy-Kœchlin examine une proposition 
de faire intervenir le gouvernement dans le commerce exté- 
rieur par la multiplication des consulats et la création « d'attachés 
commerciaux » et par d'autres mesures encore. L'auteur pense avec 
raison que rien ne vaut l'initiative personnelle des fabricants. Chemin 
faisant, il donne d'intéressants renseignements sur ce qui se fait 



7 6 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

dans quelques autres pays. — M. Adolph Vogt communique ensuite 
un mémoire sur la manière de calculer les tables de mortalité, et 
M. Liardet fait des « propositions relatives aux recensements fédé- 
raux ». 

Signalons encore les articles sur les produits etc. des forêts suisses, 
sur l'école des cadets (École militaire) et sur les banques d'émission. 
On comptait, à la fin de 1886, 33 banques qui présentaient le mouve- 
ment suivant aux années ci-après (en milliers de francs) : 

Ensemble des 33 banques 1882 1883 1884 1885 1880 

Moyenne ann. de l'émission... 

Moyenne ann. de la circulation 

Moy. ann. de l'encaisse légale. 

En 1884, les 40 banques alors 
existantes avaient une circu- 
lation de 129.838 

C'est-à-dire de 129.833.000 fr... 



.21.774 


102.628 


108.018 


128.522 


135.902 


88.693 


96.873 


114.017 


123.430 


127.064 


46.2S9 


57.407 


63.569 


65.511 


66.723 



Nous nous bornons à faire connaître le titre de l'ouvrage qui suit : 
Essai comparé sur les institutions, les lois et les mœurs de la 
Roumanie, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, 
par Nicolas Blaramberg, édition française, Bucarest, imprim. du 
Peuple roumain, 1886. Cet ouvrage de 800 et quelques pages très 
compactes promet beaucoup; nous avons pu nous convaincre qu'on y 
trouve beaucoup de documents utiles, mais il faudrait l'étudier pour 
le juger, et c'est ce que nous n'avons pas encore pu faire. 



Russissche Revue (Revue trimestrielle russe) de M. R. llammer- 
schmidt, 1887 n° 3. Nous y trouvons un article étendu sur le commerce 
russe dans les dix dernières années. Nous constatons d'assez grandes 
fluctuations : l'exportation s'élève de 379 millions de roubles en 1876 
à 508 millions en 1877 et baisse de 606 millions en 1870 a 476 mil- 
lions en 1880. 11 en est de même pour l'importation : 120 millions 
en 1876, 317 millions en 1877, 565 millions en 1878, etc. Ce n'est 
pas là un commerce et une industrie qui se portent bien. Si nous 
prenons des périodes quinquennales, nous avons pour l'exportation 
513 millions en 1876-80 et 548 millions en 1881-85 : c'est une aug- 
mentation, mais elle n'a pas pris la forme saine d'un accroissement 
successif; à limportation, les moyennes sont de 482 millions en 
1876-80 et de 476 millions en 1881-85. — En 1886 : Importation, 
382 millions, exportation, 436 millions. On devine la cause de la 



PRINCIPALES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES DE L ÉTRANGER. 77 

diminution de l'importation : c'est la majoration plusieurs fois accen- 
tuée des droits de douane : que l'importateur réduise ses bénéfices 
et que le consommateur consente à payer plus cher, cela va un 
certain temps, mais il vient un moment où le mur douanier est si 
épais et si élevé que vendeurs et acheteurs ne peuvent plus se 
joindre. Ajoutons que la diminution des entrées est une des causes 
de la diminution des sorties. L'autre cause est sans doute finan- 
cière : les fortes dépenses de l'Etat l'obligent à émettre beaucoup de 
papier, ce papier suppose un agio élevé, ce qui gêne très sensible- 
ment le commerce international. 



Annonçons en deux mots l'apparition d'un Atlas statistique de la 
ville de Moscou, publié par le bureau de statistique de cette ville, 
avec de nombreux diagrammes et cartogrammes. 



El Eçonomïsta mexicano, qui paraît sous la direction de M. Za- 
pata Yera à Mexico, nous apprend qu'on ne cesse pas de frapper de 
l'argent au Mexique. Sous ce rapport, le tableau suivant ne sera pas 
sans intérêt (n° du 27 août). 

Années. Or. Argent. Cuivre, nickel. Totaux. 

Piastres. Piastres. Piastres. Piastres. 

18S2-83 407.600 24.083.92195 1.256.000 00 25.747.52195 

1883-84 323 . 698 25 . 377 . 378 85 2 . 744 . 000 00 28 . 450 . 076 85 

1884-85 423.250 25.840.727 70 26.263.977 70 

1885-86 337.490 26.991.80170 8.500 00 27.367.794 70 

18S6-S7 398.647 26.814.03100 191.296 18 27.433.974 18 

Le n° du 3 septembre donne un article sur l'esprit d'entreprise qui 
règne — ou ne règne pas — au Mexique. En d'autres termes, il est 
actif dans« certaines branches de la spéculation » et inactif dans d'au- 
tres. Ainsi, on bâtit des maisons pour les pauvres, on établit des monts- 
de-piété etc., mais on ne fonde pas de banque d'avances pour l'agricul- 
true. On ne sait pas encore s'élever à la hauteur de certains Euro- 
péens qui brassent des millions: on se contente de prêter sur hypo- 
thèque, parce que le capital est placé en toute sûreté et que vous 
allez tranquillement toucher vos intérêts chez le notaire. On fait aussi 
de l'usure, impunément et avantageusement, car le taux courant, je 
crois même encore légal, est de 12 0/0. L'auteur est d'ailleurs con- 
vaincu que le capital ne manquerait pas aux grandes affaires, s'il 
s'en établissait, car la banque nationale et la banque mercantile qui 
viennent de fusionner, ont ensemble un capital de 20 millions de 



78 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

piastres fortes. Et pourquoi ont-elles fusionné? On ne nous le dit pas. 
Est-ce parce que chacune d'elles n'avait que la moitié d'un esprit 
d'entreprise et qu'il fallait les réunir pour avoir un esprit entier? 

Dans un autre article, signé Gilberto Crespo y Martinez, nous 
voyons que «l'on perd par ignorance». Voici comment on le fait. Le 
ministre de l'intérieur de Mexico a adressé une circulaire aux maires, 
prescrivant le relevé delà culture de la vanille; il s'est trouvé qu'on 
en rencontre, poussant à l'état sauvage, dans 80 localités, mais qu'on 
ne la cultive que dans 7 . Or la culture est nécessaire pour que la va- 
nille ait de la valeur commerciale. Naturellement l'auteur fait en- 
tendre des doléances patriotiques. — On en rencontre aussi relative- 
ment à la culture du café... Décidément un peu plus de espirito de 
èmpresa ^esprit d'entreprise) ferait l'affaire du Mexique. 

Mentionnons avec éloge YEtoile du Sud du Brésil, parce que cette 
étoile bi-mensuelle pousse à l'abolition de l'esclavage. Peut-être au- 
rions-nous à critiquer ses vues sur d'autres points, mais ne mettons 
cette fois aucune réserve à notre éloge. 

Nous recevons une Description historica, geografica y politica 
de la Rèpubhca de Colombia (autrefois Nouvelle Grenade), Edition 
oftcial, qui a paru à Bogota, en 1887 dans l'imprimerie de « la Luz » 
(la lumière), Marco A. Gomez, directeur. Eb bien, je demande un 
peu plus de lumière. La brochure que le gouvernement de la Co- 
lombie a bien voulu envoyer en Europe n'est qu'une excellente 
intention, ce n'est pas encore une bonne action. Nous voyons qu'on 
connaît, à Bogota, les mots: description historique, géographique et 
politique (qu'on y ajoute : statistique, ce ne sera pas de trop); pour- 
quoi ne referait-on pas la brochure, qui n'a que 23 pages, en ajoutant 
assez de faits intéressants pour qu'elle atteigne 230 pages? On doit 
savoir, au-delà de l'Atlantique, que les excellentes intentions servent 
à paver l'enfer, tandis que les bonnes actions sont des monuments 
qui gardent le souvenir de leurs auteurs. 

Maurice Block. 



LOUIS REYBAUD. 79 



LOUIS REYBAUD 1 



Je me trouvai placé, en entrant à l'Académie des sciences morales 
et politiques, à côté de M. Louis Reybaud. Les séances de notre 
Académie sont souvent très intéressantes. Elles l'étaient alors d'une 
façon toute particulière par la présence d'un certain nombre de cau- 
seurs illustres, qui faisaient le charme des salons de Paris, et qui ? 
naturellement, faisaient aussi le charme du nôtre. La science s'y 
montrait environnée de toutes les grâces du monde. Ceux qui n'ont 
entendu M. Guizot qu'à la tribune ne connaissent que très impar- 
faitement cette parole qui, majestueuse et puissante dans une 
assemblée politique, devient familière et quelquefois enjouée dans 
l'intimité. M Cousin, tout le monde le sait, était le roi de la conver- 
sation. Anecdotes, traits d'esprit, curiosités inédites, vues profondes, 
détails charmants, tout se pressait en abondance sur ses lèvres. Nul 
n'était plus redoutable et plus impitoyable dans l'ironie. M. Giraud, 
qui était un jurisconsulte, lui tenait tête, en histoire et en littérature, 
avec une érudition très sûre et très étendue. M. Michel Chevalier, 
dont les écrits étaient devenus graves avec le temps, retrouvait son 
ancienne verve à l'Académie. M. Hippolyte Passy, très écouté, très 
respecté et très singulier, très indifférent à tous ces jeux d'esprit 
quoiqu'il les comprît à merveille, donnait une note grave dans ce 
brillant concert. Nous n'avions plus M. Michelet; mais M. Michèle 
brillait surtout dans le monologue, et il aimait mieux, pour auditoire 
de jeunes écoliers que de vieux académiciens. Il arrivait souvent, 
surtout quand M. Cousin parlait, et qu'il chantait une antienne à 
quelque philosophe d'une autre paroisse, que l'Académie éclatait de 
rire. Mon voisin regardait de tous ses yeux, et me disait : « De quoi 
rit-on? » Je ne pouvais pas toujours lui répondre,parce que, pour lui 
répondre, il fallait crier, et qu'il y a des choses qui ne se disent qu'à 
l'oreille. Je pris le parti de lui écrire. Il m'écrivait aussi. « Mais, lui 
disais-je, je ne suis pas sourd. — C'est que je n'entendrais pas ma 
voix, je pourrais parler trop haut, attirer l'attention, gêner l'Aca- 
démie », Nous avions l'un et l'autre la plume à la main pendant 

i Lecture faite dans la séance publique annuelle du 17 décembre de l'Aca- 
démie des sciences morales et politiques, par le secrétaire perpétuel, M. Jules 
Simon. 



8 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

toutes les séances; et quelquefois, quand par hasard, par très grand 
hasard, la lecture était ennuyeuse, nos correspondances roulaient 
sur la politique, sur des bruits de salon. Je suis sûr qu'en nous lisant 
on nous aurait pris pour des écoliers. Nous n'étions jeunes ni l'un ni 
l'autre, quoiqu'il y ait de cela un quart de siècle. La séance unie, 
Louis Reybaud prenait avec soin tous nos petits papiers et les serrait 
comme choses précieuses dans son portefeuille. Peut-être les relisait- 
il dans ses moments de solitude, comme ces désœuvrés qui font la 
partie avec un mort. 

Marie Roch-Louis Reybaud est né à Marseille le 15 août 1799. 11 lit 
de bonnes études au collège de Juilly. Son père était négociant. 
Il fit, pour sa maison, de nombreux voyages dans le Levant et en 
Amérique. Possesseur, à vingt-neuf ans, d'une petite fortune, il 
quitta Marseille pour Paris, et le commerce pour les lettres. 

Je dirai d'abord ici qu'il a été homme de lettres toute sa vie, et 
qu'il n'a jamais été autre chose ; ni professeur, ni administrateur, ni 
homme d'affaires en quelque genre que ce soit. Rien ne lui aurait été 
plus facile que d'avoir une place après 1830. Il était ami de M. Thiers, 
qui connaissait son mérite. Il fut député pendant quelques années, 
et député très occupé dans les grandes commissions. Il ne voulut ni 
rien demander ni rien accepter. Sa plume lui suffisait ; il fut toute 
sa vie indépendant par sa position comme il Tétait par son caractère. 

Il chercha longtemps sa voie : il fit des vers, des récits de voyage, 
des romans, des pamphlets, de l'histoire, de l'économie politique. A 
ne consulter que cette nomenclature, il faut dire de lui que c'est un 
polygraphe. Il a dû ses plus grands succès à l'économie politique. Il 
était classé chez nous dans la section de morale, parce qu'il avait 
succédé à Villeneuve-Rargemont. Mais Villeneuve-Bargemont lui- 
môme était moins un moraliste qu'un économiste. Il est tout simple 
que nous ayons quelquefois, dans la section de morale, des écono- 
mistes et des philosophes. Louis Reybaud n'y était pas déclassé. 
Peut-être l'auteur de Jérôme Patwot et des Etudes sur les reforma- 
teurs socialistes était-il là à sa véritable place. 

De même, dans un autre ordre d'idées, il était arrivé par un long 
circuit à ses opinions définitives. Il avait été républicain avant la 
république, quand les républicains étaient bien clairsemés et bien 
persuadés eux-mêmes que la république ne reviendrait plus. Elle 
revint, en J848, et, quand elle fut revenue, Louis Reybaud, qui était 
un républicain de la veille, et qui, à ce titre, pouvait prétendre à 
tout, ne se sentit pas, en se tàtant, très convaincu d'être un républi- 
cain du lendemain. Ce qu'il vit de plus clair dans ses convictions, 
c'est qu'il était ù la fois très conservateur et très libéral. Il fut ennemi 



LOUIS REYBAUD. 81 

de l'Empire, parce que l'Empire n'était pas libéral ; il accueillit avec 
empressement la république libérale de M.Thiers. Quand la république, 
par une confusion dont l'histoire offre plusieurs exemples, prit des l 
mesures contre la liberté de conscience au nom de cette liberté 
même, son ferme esprit resta fidèle à ses opinions de 1848 et de 1872. 
Il était de ceux qui professent qu'on ne peut être sur d'aimer et de 
comprendre la liberté que quand on aime et quand on comprend la 
liberté des autres. 

L'heureux homme ! Son histoire est presque terminée par ces 
quelques mots. Il ne me reste plus qu'à parler de ses livres. 

Il en a fait beaucoup. Mettons que ses œuvres complètes fassent 
cent volumes : elles feraient, en comptant bien, davantage. Il y a au 
moins cinquante volumes que je sacrifierais volontiers ; il y en a bien 
quarante, parmi les autres, qui ne me causeraient pas de grands 
regrets. Je vais en nommer quelques-uns, sur ce grand nombre, 
pour en donner quelque idée, et nous nous arrêterons ensuite, si 
vous le permettez, sur les huit ou dix volumes qui méritent de lui 
survivre. 

Il a d'abord collaboré à la Dupinade et à la Némésis. La Dupinade 
est presque introuvable ; il faut s'en consoler. Tout le monde a lu 
la Némésis et chanté la gloire de Barthélémy. Je n'en suis pas fort 
engoué. J'y vois defortbeaux vers et unnombre beaucoup plus grand 
de vers insipides. Je ne puis supporter une satire que quand elle 
est courte. Je n'acquiesce pas à ce parti pris d'épancher de la haine 
en plusieurs milliers ;de vers. Je plains le poète de vivre dans cet 
état d'esprit, et je ne me soucie pas de m'y mettre moi-même à sa 
suite. Je trouve souvent, en lisant la Némésis, que c'est l'auteur qui 
se trompe. J'applaudis, dans ce fatras, à quelques élans d'indigna- 
tion magnifiques. Louis Reybaud n'a collaboré qu'aux premiers 
chants. Je ne crois pas que les beaux vers soient de lui, et j'ai pour 
cela deux raisons : c'est qu'en lisant les contemporains, je ne le vois 
jamais associé à la gloire de l'auteur principal, et qu'il a eu la mala- 
dresse de publier des vers composés et signés par lui seul. Ils sont, 
je le déclare, d'une platitude désespérante. On faisait dans ce temps- 
là plus de vers qu'à présent ; tout le monde en faisait ; j'en ai là de 
M. Guizot, qui ne valent rien. M. de Rémusat en alaissé des volumes ; 
ceux-là ont eu dans leur temps beaucoup de succès; ils n'en auraient 
plus autant aujourd'hui. Ceux de Louis Reybaud seraient siffles m'en 
parlons plus. 

Vers le même temps (aux environs de 1830), il écrivit dans plu- 
sieurs journaux : le Voleur politique, la Révolution de 1830, la Tribune, 
le Constitutionnel, le Corsaire. 11 collabora ensuite au National sous 
4 e série, t. xli. — 15 janvier 1888. 6 



82 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

le nom de Léon Durocher. II avait du bon sens et de l'esprit, les deux 
qualités essentielles pour faire un bon journaliste. Je ne doute pas 
qu'il n'eût conquis un rang élevé dans la presse, s'il en eût fait sa 
principale affaire. lia fait comme nous faisons tous, il a choisi quel- 
ques-uns de ses articles pour les publier en volumes ; mais qu'est-ce 
qu'un article ? C'est une improvisation. Le journal transformé en 
livre, n'a plus les immunités du journal; il parle à un public plus 
éclairé et plus froid; il ne trouve plus l'assentiment passionné du 
premier jour. L'auteur refait son article pour le transformer en cha- 
pitre, et il perd son originalité à cette refonte, ou, s'il lui laisse son 
ancienne forme, il a soin de choisir parmi ses articles les moins fan- 
taisistes, ou, pour parler plus exactement, les plus plats, ceux qui 
ont le moins de chances de choquer, et, par conséquent, le moins de 
qualités pour plaire. Quand le livre ne supprimerait que le péril, 
n'est-ce donc rien? Le journaliste dans son article est un combattant, 
comme l'orateur à la tribune ; sa puissance est en proportion des 
risques qu'il court. Si un homme marchait sur une corde raide à 
deux pieds au-dessus du sol, personne ne se dérangerait pour le re- 
garder. Mettez la corde au-dessus du Niagara, il y aura vingt mille 
spectateurs. 

[1 faut qu'un journaliste politique en prenne son parti: son œuvre 
périt à mesure qu'elle sort de ses mains. Il n'est pas grand par ce 
qu'il fait, mais par l'action qu'il exerce; et on n'exerce pas une ac- 
tion puissante quand on est seulement journaliste à ses heures, 
comme le fut presque toujours M. Reybaud. 

On lui avait confié la direction de YHistoire scientifique de l'expé- 
dition française en Egypte. Cette direction l'occupa plusieurs années. 
L'ouvrage ne comporte pas moins de dix forts volumes. M. Louis 
Reybaud en écrivit six pour sa part; ce sont ceux qui comprennent 
les campagnes de Bonaparte, de Kléber et de Menou. Il fut aussi 
chargé du Voyage autour du monde, de Dumont d'Urville, et du 
Voyage dans les deux Amériques, de d'Orbigny. Il s'acquittait avec ai- 
sance et talent de ces tâches difficiles ; il avait l'amour de l'exacti- 
tude, un esprit clair et méthodique, un style agréable sans être 
brillant. Ses propres voyages l'avaient préparé à raconter ceux des 
autres. Mais, ici encore, il n'y a pas à se le dissimuler, le genre est 
faux, l'œuvre est condamnée à la médiocrité. De môme qu'un livre 
fait avecdes articles n'est pas un livre, un voyage écrit par quelqu'un 
qui est resté chez lui n'est pas un voyage. Dans la correspondance 
de Jacquemont, Jacquemont nous intéresse autant que les Hindous. 
Celui qui a dit : le moi est haïssable, ne pensait pas aux auteurs; 
il ne pensait qu'aux égoïstes. Quand je lis un livre, je veux être en 



LOUIS REYBAUD. 83 

conversation avec celui qui l'a fait. Je veux bien qu'il ne parle pas 
de lui, mais j'exige qu'il parle pour lui. S'il ne fait que traduire les » 
notes d'un autre, il n'a droit ni à ma confiance ni à mon amitié. 

Notre infatigable écrivain, qui a fait de l'histoire des voyages, du 
journalisme, de la poésie, a fait aussi des romans. C'est même ce 
qu'il a fait le plus. Pendant plusieurs années, il a tenu son rang, et 
même un des premiers rangs, parmi les romanciers de second ordre. 
Le second ordre est très honorable, quand on compte, au premier, 
les Alexandre Dumas, les George Sand et les Balzac. Il a essayé un 
peu de tous les genres : la Vie de Corsaire est un roman d'aventures ; 
la Comtesse de Mauléon est une étude de mœurs. Il aime à étudier 
des types, comme par exemple l'employé dans Edouard Mongeron, 
le Dernier des Commis voyageurs, le Coq du clocher. Je ne ferai pas' 
rénumération de ses œuvres en ce genre. Elle serait longue. Si je 
l'essayais, vous diriez peut-être avec dédain : De ces vingt romans, 
je n'en connais pas un seul, Ce n'est pas une raison pour qu'ils soient 
mauvais. Il y a des romans qui sont d'admirables et durables 
chefs-d'œuvre, comme le Don Quichotte. Il y en a d'autres qui sont 
aussi des chefs-d'œuvre, et qui commencent, au bout d'un demi- 
siècle, à être moins admirés. Il y en a enfin qui, après quelques an- 
nées, gardent leur réputation et perdent leur vogue. On se sent obligé 
de les avoir dans sa bibliothèque; on se dispense de les lire. Au 
commencement du siècle, on lisait Clarisse Harlowe avec passion. 
La Nouvelle Héloise donnait la fièvre. Je ne crois pas calomnier la 
génération nouvelle en disant qu'elle préfère nos grands romanciers 
modernes. Encore si elle ne préférait que les plus grands .' Elle ne 
sait plus le nom des romans de Mme Cottin, qui faisaient pleurer 
tout le monde dans ma jeunesse, même les académiciens. Elle n» 
connaît de Pigault-Lebrun que son illustre neveu. Permettez-moi 
donc de ne pas être trop humilié pour M. Louis Reybaud de l'obscu- 
rité relative où sont tombés des livres tels que César Falcmpin, la 
Vie à rebours, Splendeurs et aventures de Narcisse Mistigris. On y 
trouverait, si on voulait les lire, beaucoup d'esprit et de bonne hu- 
meur, des observations fines, du sentiment sans exagération, de la 
gaieté sans indécence et du plaisir sans remords. Mais on a, je le 
sais, autre chose à faire que de lire de pareils livres. Ceux-ci ne sont 
que naturels, ils ne sont pas naturalistes. 

Je viens de lire tous les romans de M. Louis Reybaud. J'en ai fait 
une lecture sommaire, à raison de deux romans par jour. A part 
quelques-uns, où il ne s'est proposé que de distraire le lecteur,ils con- 
tiennent tous la satire d'un vice ou d'un ridicule. Il ne fouille pas 
profondément, comme un Balzac ; il se contente de regarder avec de 



84 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

bons yeux, sans se donner trop de peine. Ce qu'il raconte ne l'émeut 
pas, ou l'émeut bien légèrement; mais on comprend, et cela lui suffit, 
qu'on a affaire à un esprit juste et à un cœur bien placé. Il était 
difficile que, avec ces qualités et ces dispositions, il se bornât tou- 
jours à raconter des aventures imaginaires. Il devait sentir à la 
longue le besoin d'observer directement la société, de chercher un 
remède pour ses défauts, et de discuter les remèdes offerts par des 
réformateurs trop aventureux. Nous venions de traverser trois révo- 
lutions : l'une par la philosophie, l'autre par la guillotine et la troi- 
sième par le canon. Revenus en pleine paix, sous l'abri des lois, le 
gouvernement nous conseillait de reprendre la foi de nos pères, et 
un peu leur législation, ce qui ne faisait plaisir qu'aux anciens émi- 
grés. En même temps, et comme pour faire contraste, les utopistes 
nous conviaient à des révolutions pacifiques, dont on riait, en at- 
tendant d'en souffrir, et peut-être d'en périr. M. Reybaudse dit qu'il 
fallait au moins examiner attentivement ces nouvelles doctrines, 
qu'elles faisaient déjà des adeptes, qu'elles feraient sans doute des 
dupes, qu'il était temps d'en tirer ce qu'elles pouvaient contenir 
d'utile, de signaler ce qu'elles avaient de dangereux. Il publia, dans 
la Revue des Deux Mondes, une série d'articles sur Saint-Simon, 
Fourier, Owen, Auguste Comte. Le succès fut universel. Il avait 
enfin trouvé le sujet qu'il devait traiter en maître, avec une préci- 
sion, une impartialité, une clarté que personne à ma connaissance, 
ne devait porter aussi loin que lui. Il a fait de ces articles un ou- 
vrage d'une lecture facile. Les articles de la Revue des Deux Mondes 
sont toujours, par la fermeté des vues et la sûreté des informations, 
les chapitres d'un livre;ils ne sont des articles que par la limpidité de 
l'exposition et la vivacité du style. M. Louis Reybaud fit quelques 
additions, ajouta quelques appendices, et il en résulta deux volumes 
que l'Académie française couronna en 1841. C'est pour ces deux vo- 
lumes, Messieurs, que, quelques années après, M. Louis Reybaud, 
fut appelé à siéger dans notre Académie : il va sans dire que Jérôme 
Paturot, publié en 1843, et dont le succès fut immense, ne nuisit 
pas à son élection. 

M. Louis Reybaud, qui ne se vante jamais, dit qu'il a eu le triste 
honneur d'introduire le mot de socialisme dans la langue française. 
C'est une assertion dont je suis hors d'état de vérifier l'exactitude. 
Avant de commencer l'histoire des socialistes modernes, il rappelle 
en quelques mots celle des socialistes anciens. Ce sont des prédé- 
cesseurs glorieux, puisqu'il compte parmi eux Platon, Thomas Mo- 
rus et Fénelon. Quand il publia son chapitre sur les saint-simoniens, 
l'école n'était pas, comme aujourd'hui, entrée dans l'histoire. Enfan- 



LOUIS REYBAUD. 85 

tin n'avait eu autour de lui que des jeunes gens, presque des ado- 
lescents. Ils étaient dispersés comme famille, mais ils étaient vi t 
vants et même puissants, car la plupart étaient des esprits d'élite 
qui s'ouvrirent dans le monde une large trouée. Le livre de M. Louis 
Reybaud n'était ni un pamphlet ni une apologie. Il ne voulait sa- 
tisfaire ni les ennemis de toute innovation, ni les adversaires de 
toute tradition. Il put en entrant chez nous se trouver assis, sans 
éprouver aucun embarras, à côté d'un des représentants les plus il- 
lustres de l'école et de la famille saint-simonienne. 

« Levez-vous, monsieur le comte, vous avez aujourd'hui de grandes 
choses à faire. » C'est avec ces mots que Saint-Simon, dès l'âge de 
dix-sept ans, se faisait éveiller tous les matins. Il servit sous 
Washington, et fut colonel à vingt-trois ans. Mais la campagne finie, 
il quitta pour toujours la carrière militaire. Dès sa première jeunesse, 
il rêvait de fonder une école scientifique et un grand établissement 
industriel. Il n'avait que dix-neuf ans quand il envoya au vice-roi du 
Mexique un mémoire sur la jonction des deux océans au travers de 
l'isthme de Panama. Il trafiqua pendant la Révolution, sur les do- 
maines nationaux : il lui fallait de l'argent comme moyen d'action. 
A peine enrichi, il s'entoura de savants dont il fut le Mécène. Il se 
maria pour étudier le mariage, vécut un an dans le luxe et acheva 
de se ruiner. Le grand seigneur, l'ancien spéculateur enrichi, fu^ 
contraint d'accepter une place de copiste au Mont-de-Piété, qui lu; 
rapportait mille francs par an. 11 se passait de feu en hiver et 
vivait^de pain et d'eau, pour fournir aux frais d'impression de ses 
livres. 

Pour avoir écrit que si la France perdait ses cinquante premiers 
savants, ses cinquante premiers artistes, ses cinquante premiers in- 
dustriels, etc., en tout les trois mille premiers savants, artistes et 
artisans, il lui faudrait au moins une génération entière pour réparer 
ce malheur, mais qu'elle pouvait perdre sans périr, et même sans 
souffrir, Monsieur, frère du Roi, Monseigneur le duc d'Angoulême, 
tous les princes du sang, tous les ministres d'État, tous les évêques, 
tous les juges, et les 10,000 propriétaires les plus riches parmi ceux 
qui vivent noblement, c'est-à-dire à ne rien faire, la Restauration lui 
fit un procès. Il le gagna. Il était exaspéré par la persécution et la 
misère. Il se tira un coup de pistolet, mais la balle n'ayant atteint 
aucune des parties organiques, il en fut quitte pour la perte d'un 
œil. Il vécut encore jusqu'en 1825. Le Nouveau Christianisme est 
l'œuvre de ses dernières années ; et je remarque en passant que la 
plupart des pourfendeurs de christianisme finissent par un nouveau 
christianisme. 



$Q JOURNAL DES ECONOMISTES. 

Dans les derniers jours de sa vie, il avait trouvé le moyen de 
fonder le Producteur. Là se réunirent ses disciples, ayant à leur tête 
Enfantin et Bazard. Le Producteur ne put se soutenir. Ils eurent 
recours aux conférences de la rue Taranne. d'où sortit l'Exposition 
de la doctrine, puis à Y Organisateur, publication hebdomadaire. Enfin, 
au commencement de 1831, Pierre Leroux leur apporta le Globe . Ce 
fut leur époque glorieuse. La discorde se mit entre les deux chefs 
quand Bazard, esprit plus pratique, refusa de suivre Enfantin dans les 
conséquences extrêmes de la doctrine. Les fidèles, les persévérants 
restèrent groupés autour d'Enfantin, qui leur donna asile dans une 
maison qu'il possédait à Ménilmontant. Ils prirent l'habit, chantèrent 
des hymnes, adoptèrent une règle, et pour compléter la ressemblance 
avec les institutions monacales, furent visités parla misère. Les uns 
prêchaient, à Paris et en province, la nouvelle doctrine ; d'autres 
louaient leurs bras pour un salaire, et se résignaient aux plus 
humbles besognes. Ils furent sauvés, c'est-à-dire dispersés, en 1832, 
par un arrêt de la Cour d'assises. 

Telle est l'histoire de la secte. La doctrine est plus difficile à résu- 
mer, parce qu'elle aborde tout, depuis la nature divine jusqu'à 
l'organisation de la propriété, du travail et de la famille. Louis 
Keybaud la juge assez sévèrement en disant qu'elle ne se com- 
pose que de plagiats. Selon lui, elle n'est ni plus ni moins méritante 
au point de vue religieux que les autres réformes au petit pied ten- 
tées de nos jours « dans l'une et l'autre Eglise dissidente ou ortho- 
doxe ». Elle n'a pas même l'éclat de la comédie théo-philanthropique 
jouée vers la fin du siècle dernier. Dans les sphères de l'illuminisme 
et du mysticisme, les saint- simoniens copient sans les égaler Saint 
Martin et Swedenborg ; ils sont panthéistes en métaphysique ; dans 
leur théocratie, ils refont les hiérophantes, les brahmes, les mages, 
les druides, les scaldes, en demandant à l'affection une obéissance 
absolue que ces prêtres, « mieux avisés », demandaient à la terreur. 
Leur morale n'est guère plus neuve. C'est, pour les relations entre 
les sexes, de l'épicurisme compliqué de polygamie ou de polyan- 
drie, le tout aggravé, au profit du prêtre, de quelque chose qui res- 
semble de bien près à l'ancien droit du seigneur. 

Ce jugement est bien sommaire. Il ne tient pas compte de la dif- 
férence entre la doctrine du livre de YExposilion, rédigé par M. Car- 
not à la suite des Conférences de la rue Taranne sous la direction de 
Bazard, et celle du Nouveau Livre, sorte d'Evangile ou de Coran, 
publié par Enfantin à Ménilmontant après la scission. 11 n'est pas très 
sérieux d'assimiler le saint-simonisme, qui repose sur la croyance 
au progrès et qui prononce cette belle formule : « L'âge d'or est 



LOUIS REYBAUD. 87 

devant nous ! » à des sectes religieuses dont le dogme principal est 
la doctrine de la chute et la réhabilitation par la pénitence. Fonder* 
le pouvoir sacerdotal sur l'amour, au lieu de le fonder sur la terreur, 
ce n'est pas une différence légère ; c'est une opposition formelle, et 
qui constitue pour le saint-simonisme, non une infériorité comme 
M. Louis Reybaud le prétend, mais une supériorité éclatante. La 
réunion dans une même main du pouvoir spirituel et du pouvoir tem- 
porel n'est certes pas une nouveauté; mais c'est peut-être la pre- 
mière fois que cette unité ait été réclamée au nom de l'égalité absolue 
du spirituel et du temporel. 

L'accusation de plagiat est donc mal fondée : et je note comme 
une particularité assez piquante que mon excellent ami M. Carnot, 
dans un curieux mémoire qu'il a communiqué à l'Académie, prétend 
au contraire que nous sommes tous plagiaires des saints-simoniens. 

Et quand il serait vrai que le saint-simonisme n'est qu'une suite 
de plagiats, je ne sais pas ce qu'on pourrait en tirer contre lui. Les 
premiers âges du monde ont condamné les âges suivants à n'être que 
des plagiaires en philosophie; nous réunissons d'anciennes formules 
à d'autres anciennes formules, pour former,avec des éléments anciens, 
un assemblage nouveau. C'est à cela, et à quelques développements 
très restreints, que se borne désormais notre esprit d'initiative. Il 
suffit de savoir un peu l'histoire de l'esprit humain pour trouver des 
ancêtres à toutes les découvertes. La grande gloire n'est pas d'inven- 
ter, mais de réaliser. Celui qui énonce une idée en passant et l'aban- 
donne, est moins grand que celui qui la recueille et la fait vivre. On 
a beau me dire que Saint-Simon a rêvé de percer l'isthme de Panama, 
je sais bien quel est l'homme qui va contraindre les deux Océans à 
mêler leurs flots. 

M . Louis Reybaud dit que la politique et l'économie politique sont 
restées ce qu'elles étaient avant Saint-Simon. Oui, ce n'est pas Saint- 
Simon qui a créé cette formule : « Toutes les institutions sociales 
doivent avoir pour but l'amélioration morale, intellectuelle et physi- 
que de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. » Sans parler 
des philosophes anciens et modernes, et plus spécialement des phi- 
losophes français du dix-neuvième siècle, c'est la doctrine, c'est le 
langage de la Constituante. Mais n'est-ce rien de l'avoir répétée si 
souvent et si haut, et avec une conviction si ardente qu'elle est en- 
trée plus profondément dans les esprits ? Le Globe ne croyait pas 
innover quand il écrivait sur sa première page : « Tous les privilèges 
de naissance sont abolis. » Mais ces privilèges, abolis le 4 août, 
avaient été restaurés par Napoléon et parla Charte. « A chacun selon 
sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres ». Ce n'est qu'une 



88 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

règle de justice ; mais le saint-simonisme en faisait un principe 
d'organisation sociale. 

On a voulu voir dans cette formule la proclamation du communisme. 
M. Carnot dit avec raison qu'il |ne faut pas la confondre avec la for- 
mule d'une autre école : « A chacun selon ses besoins. > Il ajoute que 
la maxime saint-simonienne est précisément la négation du partage 
égal des biens. L'inégalité dans la distribution est manifeste, mais il 
reste à demander à M. Carnot si ce qu'on distribue est la propriété, 
et si ce n'est pas seulement la jouissance. La propriété indivise, ou, 
comme on dirait à présent, le collectivisme, n'implique pas néces- 
sairement la suppression de toute hiérarchie. 

Ce qui est surtout condamnable chez les saint- simoniens, c'est la 
théorie de la -femme libre, et l'intervention du couple sacerdotal 
dans le mariage. Ce fut l'échec d'Enfantin. Il avait fait dresser à 
côté du sien, pour la femme-pontife, un trône qui resta vacant. « La 
femme ne vient pas », disait-il mélancoliquement. Elle vint au con- 
traire, non pour siéger, mais pour protester. Mme Bazard se chargea 
de la condamnation, qui fut écrasante. 

Rien ne diffère plus de la personne et de la doctrine de Saint- 
Simon que la personne et la vie de Fourier. Saint-Simon est noble, 
il combat en Amérique pour l'indépendance, il fait le commerce en 
grand, il se marie, il donne des fêtes, il se ruine. La pauvreté ve- 
nue, il la supporte avec courage, sans jamais abandonner son œuvre. 
C'est une vie étrange, brillante et diverse. Fourrier naît et vit dans 
une condition modeste. Je dirai en deux mots sa vie matérielle. Il 
est, et reste, commis-marchand. Tout jeune, il conçoit les premiers 
fondements de son système et passe sa vie à le perfectionner. Il n'a 
d'autre souci que de parvenir à publier ses livres : pour le reste,tout 
lui est bon, il n'y songe pas. Il ne doute ni de son génie, ni de son 
succès, c'est-à-dire du succès futur de ses idées, et il vit par avance 
dans le monde enchanté qu'il décrit et qu'il prépare. 

Les économistes veulent qu'on utilise tous les matériaux et toutes 
les forces de la nature physique ; et Fourier veut qu'on utilise tous 
les hommes, et toutes les aptitudes de chaque homme. Ce n'est pas 
utiliser un homme que de le surcharger de besogne, si cette besogne 
n'est pas celle à laquelle il est propre, car il souffre en la faisant, et 
il la fait mal ; tandis que, mis à sa place, son travail est un bonheur 
pour lui, et une heureuse fortune pour la communauté. Il n'y a pas 
de travail rebutant,il n'y a que des travaux mal répartis. Tous les mé- 
comptes de l'humanité, depuis qu'elle existe, viennent de ce qu'elle 
a laissé certaines forces inactives et qu'elle a mal employé les autres. 
11 y a un malentendu entre Dieu et nous depuis cinq mille ans. 



LOUIS REYBAUD. 89 

Newton a expliqué le monde physique par l'attraction physique, 
Fourier vient expliquer et régler le monde moral par l'attraction «• 
universelle passionnée. Les deux mondes sont analogues dans leur 
constitution, et doivent l'être dans leur loi. 

Le centre de l'attraction universelle passionnée est Dieu. L'attrac- 
tion vient de lui, le devoir vient de l'homme, et le devoir consiste 
uniquement à suivre l'attraction qui nous mène à Dieu. Cette attrac- 
tion, qui n'aboutit qu'à la méditation et à l'extase dans le mysti- 
cisme, se produit par l'action en harmonie, c'est-à-dire dans le monde 
transformé suivant les idées de Fourier. En harmonie, tout est ac- 
tion et mouvement. L'attraction passionnée a pour résultat d'em- 
ployer toute passion humaine et tout individu humain à son œuvre 
propre, ce qui implique la division du travail et l'association. 

L'association n'est pas l'indivision. Notre penchant n'est pas de 
s'absorber, il est de coopérer. Nous apportons, dans la coopération, 
le capital, le travail ou le talent ; dans la société mal organisée, c'est 
au capital qu'est attribuée la plus grande part des produits ; le talent 
vient ensuite. La proportion est renversée en harmonie, et le travail 
a la plus grande part, parce qu'il représente la classe la plus nombreuse. 

Dans l'organisation du travail humain, Saint-Simon s'appuie sur 
la hiérarchie des fonctions, et Fourier sur leur équivalence. 

Platon, dans sa République, suppose un homme et une femme 
faits l'un pour l'autre, et qui seraient parfaits, s'ils pouvaient se ren- 
contrer et s'unir ; mais comme ils ne se rencontrent pas, et que le 
mariage entre deux êtres mal assortis engendrerait le désordre et 
introduirait un dissolvant dans l'Etat, il supprime le mariage et 
charge le magistrat d'assortir les couples dans des unions momen- 
tanées. Fourier adopte le même principe et en décrit l'application 
avec une précision sévère et une surprenante abondance de détails. 
Il applique aux rapports entre les sexes sa théorie de la division des 
fonctions et les fait passer par trois degrés : les favoris et favorites, 
les géniteurs et génitrices, et enfin, après ce double essai, s'il a 
réussi au gré des contractants, les époux et épouses. Telle est dans 
Fourier la puissance de l'imagination qu'ayant conçu son utopie, il 
la voit par les yeux de la pensée, comme il voit par les yeux du 
corps le monde extérieur. Ce n'est pas un vœu qu'il exprime, ce 
n'est pas une loi qu'il formule ; c'est un voyage qu'il raconte. Et 
son récit a dans un si haut degré le caractère d'une description mi- 
nutieuse et sincère que sa foi, à la longue, devient communicative. 
Cette multitude de détails dans lesquels il entre, et qui d'abord pa- 
raissent puérils ou choquants, finissent par donner à sa création les 
apparences de la réalité ; on se laisse dominer par cette foi robuste; 



90 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

un détail explique l'autre ; Fourier apporte au service de ses démons- 
trations, qu'il faudrait appeler des descriptions, une érudition sou- 
vent contestable, mais fort étendue, l'érudition d'un homme qui a 
vécu pour penser, et qui a constamment rapporté à la même pensée 
toutes ses lectures et toutes ses observations ; il est souvent lourd 
et fatigant parce [qu'il tient à être complet ; mais quelquefois ses 
descriptions deviennent brillantes et poétiques. C'est comme un ri- 
deau qui se lève tout à coup pour nous laisser voir une scène animée 
et radieuse. 11 y avait, dans ce rêveur, un philosophe; dans ce phi- 
losophe, il y avait un poète. 

Disons adieu à la poésie en arrivant avec Louis Reybaud, à la phi- 
losophie d'Auguste Comte. C'est la philosophie positive, qui a fait 
tant de ravages et si peu de prosélytes ; car si beaucoup s'inscrivent 
dans ses rangs, bien peu l'étudient, et parmi ceux qui la connaissent, 
le plus grand nombre fait des réserves. Elle est d'un accès difficile. 
Il suffit de nier Dieu et l'esprit, et de faire profession de ne croire 
qu'à ce qui tombe sous les sens pour se déclarer positiviste ; mais il 
faut avoir une grande somme de connaissances pour lire et com- 
prendre les œuvres d'Auguste Comte, de Littré et de Stuart Mill. 

Comte établit qu'il y a trois âges qui se succèdent dans l'histoire 
de l'humanité, tout en se pénétrant dans les époques de transition : 
l'âge théologique, l'âge métaphysique et l'Age positiviste. L'âge 
théologique est encombré de dieux, et l'âge métaphysique, qui 
pourtant est un progrès, est encombré de fantômes. Le vrai philo- 
sophe, qui est le philosophe positiviste, n'affirme que ce qu'il voit, 
c'est-à-dire les faits extérieurs, et les étudie, non pour connaître 
leur origine ou leur fin, mais pour constater leur enchaînement,c'est- 
à-dire les lois de leur succession. Après les dieux mythologiques des 
premiers siècles, le Dieu abstrait de la raison a rendu des services 
provisoires, ne fût-ce qu'en simplifiant le monde des chimères. Mais 
à présent son règne est fini, son utilité passée, et la science positi- 
viste n'a plus qu'à le ramener poliment à la frontière. 

Après avoir, dans cette partie historique de son œuvre, enveloppé 
la religion et la métaphysique dans la même proscription, Comte en- 
treprend de ramener les sciences véritables, c'est-à-dire les sciences 
qui ont pour objet le relatif, à une formule supérieure, qui les en- 
chaîne dans une synthèse générale, selon l'ordre décroissant de leur 
généralité et l'ordre croissant de leur extension. Il y en a six : les 
mathématiques, la physique, la chimie, la physiologie, la biologie et 
la sociologie. Sa morale qui, logiquement, devrait être l'intérêt ou 
l'égoïsine, est au contraire le sacrifice ou l'altruisme, parce qu'il 
obéit au principe de la supériorité du général sur l'individuel. 



LOUIS REYBAUD. 91 

Ainsi l'œuvre de Comte comprend deux parties : la négation de 
tout ce qui est transcendant ; la coordination de tout ce qui est re- 
latif. Quoique la première partie fût purement négative, il la regar- 
dait comme le plus grand service rendu par lui à la science et la 
preuve la plus concluante de son génie ; car l'humanité avait usé 
tant de force pendant tant de siècles pour donner à des chimères une 
apparence de réalité, qu'il fallait une vue perçante et une résolution 
courageuse pour abandonner ces fantômes et pour contraindre la 
philosophie à concentrer enfin toute son action sur un objet sai- 
sissable. Il lui semblait qu'en arrachant l'esprit humain à ce long 
rêve, il l'avait ressuscité. Les sensualistes, ses devanciers, ne sont 
pas des positivistes, car ils tirent tout des sens, même l'absolu, qui 
n'existe pas. 

L'idée de l'analogie scientifique universelle est bien antérieure à 
M. Auguste Comte. Les jésuites, particulièrement, en avaient été 
hantés. C'est elle qui donna naissance à l'Encyclopédie méthodique ; 
mais cette grande entreprise, faite pour l'unité, aboutit dès ses pre- 
miers pas à la confusion. Ampère, auteur de la Mathésiologie, et 
Geoffroy Saint-Hilaire, avec son Unité de composition et sa Théorie 
des analogues, avaient travaillé, au commencement du siècle, à la 
synthèse des sciences; mais Comte le fit avec plus de rigueur scien- 
tifique et en poursuivant, jusque dans l'intérieur de chaque science, 
son système général de coordination. L'idée ne lui appartenait pas ; 
personne ne s'y attacha avec plus de suite et d'application. 

Saint-Simon le compta pendant six ans au nombre de ses disciples. 
11 lui rendit même des services, car il avait, au temps de sa prospérité, 
la main ouverte. Mais Comte ne pouvait être le disciple ni l'ami de 
personne. 11 avait trouvé de bonne heure l'idée fondamentale de son 
système, et, depuis cette époque, il croyait seul avoir raison. Fou- 
rier, qui se mettait sur le même rang que Newton, n'était pas un 
modèle de modestie; mais il n'avait pas l'orgueil agressif. Il se sen- 
tait beaucoup; il ne demandait pas d'hommage. Même son premier 
livre parut sans autre nom d'auteur que son prénom de Charles. 
Auguste Comte voulait s'imposer ; imposer sa personne comme sa 
doctrine. Sa vie n'avait pas été heureuse. Il entre avec un des pre- 
miers rangs à l'École polytechnique, etilen est chassé presque aussi- 
tôt à la suite d'une échauffourée. Il donne des leçons; il en trouve 
peu. A un certain moment, il n'a qu'un élève; cet élève est un de mes 
grands amis, je veux dire un de mes illustres amis : c'est La Moricière. 
Il finit par être répétiteur à l'école et examinateur d'admission, 
mais il perd son emploi à la suite de démêlés avec François Aràgo. 
11 ouvre un cours chez lui, pour exposer son système, et attire 



92 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

quelques personnes illustres, Humboldt, Poinsot, de Blainville; 
mais, à la troisième leçon, une discussion s'élève entre lui et Bazard. 
Elle dégénéra promptement en querelle. 11 fut même question de 
duel. A la suite de cette scène, Comte eut un accès de folie furieuse. 
Il fallut l'enfermer chez Esquirol. 

Il était marié, mais seulement à l'état civil, ce qui était rare alors, 
et d'autant plus scandaleux. Ce mariage l'avait brouillé avec sa mère 
qui habitait Montpellier. Elle accourut pourtant à la nouvelle de sa 
maladie, et parla de le faire interdire et enfermer dans une maison 
religieuse. La jeune Mme Comte déploya alors un grand caractère. 
Elle réclama son mari, fit griller chez elle les fenêtres, ne/voulut pas 
d'intermédiaire entre elle et lui, et le guérit à force de soins en 
quelques semaines. La mère avait pour âpre conseiller celui qui di- 
sait alors: « Je leur montrerai ce que c'est qu'un prêtre » et qui nous 
montra depuis ce que c'est qu'un révolté. La Mennais lui souffla d'exi- 
ger le mariage religieux. Comte, à peine guéri, s'y soumit en mau- 
gréant, et eut une rechute. Il s'échappa, courut au pont des Arts et se 
jeta à la Seine. On le sauva, on le rapporta, confus, presque guéri. 
Un séjour à Montpellier acheva la cure. Mme Comte fut mal récom- 
pensée. Quelques années après, sur une querelle futile, Comte pro- 
voqua une séparation à laquelle elle consentit. 

Au moment où il se trouvait sans place et, par conséquent, sans 
ressources, las de s'adresser au gouvernement, qui avait repoussé 
toutes ses demandes, il conçut l'idée de se faire entretenir par ses 
disciples. Il leur donnait la lumière; ils lui donneraient la vie maté- 
rielle. Il fixa lui-même sa liste civile à cinq mille francs. Aucun sous- 
cripteur français ne se présenta. Stuart Mill réunit quelques amis an- 
glais, qui firent les frais de la première année. Us s'arrêtèrent là. 
M. Comte avait espéré quece serait une pension annuelle, et fut vive- 
ment irrité de ce qu'il appelait leur abandon. M. Littré reprit l'idée 
en France et la fit aboutir. Il se chargea même d'être le trésorier. 

Mais il survint dans les idées de Comte un changement bien inat- 
tendu. Un jour vint où il ne se contenta plus d'être chef d'école. Il 
voulut avoir son église. Une religion fondée sur le positivisme, per- 
sonne n'aurait imaginé que cela fût possible, ni que cela pût entrer 
dans la tête d'Auguste Comte. Il est vrai que c'était une religion bien 
peu religieuse. Il rassembla ce qui lui restait de disciples pour leur 
communiquer son manifeste, et les avertit, avant de commencer la 
lecture, qu'il fallait l'écouter en silence. « Je ne veux pas, dit-il, d'ob- 
servation; je n'en souffrirai aucune. » L'ouvrage parut, en deux vo- 
lumes, de 1844 à 1848, sous ce titre : Système de politique positive ou 
traité de Sociologie instituant la religion de l'humanité. M. Littré, 



LOUIS REYBAUD. 93 

après réflexion, se sépara. Il établit, dans une courte note, que Comte 
avait quitté la méthode objective pour la méthode subjective, et re- 
venait à l'hypothèse religieuse. Son maître lui réservait une autre 
surprise. Lui qui s'était marié civilement, qui avait accepté d'être le 
défenseur de Marrast devant la Cour des Pairs, et qui s'était laissé 
condamner à plusieurs jours de prison plutôt que de servir dans la 
garde nationale, il se rallia au coup d'Etat de 1851. Je dois ajouter, pour 
être juste envers sa mémoire, qu'il ne gagna rien à cette conversion. 
Etait-ce même une conversion? Il n'avait jamais été opposé à la doc- 
trine des coups d'Etat. Dans une adresse de l'Association polytechni- 
que au roi Louis-Philippe, rédigée par lui, il s'était avisé de déclarer 
que les coups d'Etat étaient légitimes quand ils se faisaient dans le 
sens du progrès. Il pensa apparemment que la révolution du 2 dé- 
cembre était faite dans le sens du progrès. Il était grand partisan de 
ce qu'on appelle aujourd'hui le socialisme d'Etat, et se souciait peu 
de la liberté. A son mariage, il avait signé sur le registre de la pa- 
roisse Brutus- Bonaparte, association de noms qui se comprenait en 
ce temps-là. Toute cette vie est monotone et attristée. Il a eu ce mal- 
heur après sa mort, de n'être écouté et admiré que dans ses néga- 
tions. 

Je trouve encore d'autres écrivains français dans le livre de 
M. Louis Reybaud. C'est dans le chapitre des humanitaires. Les hu- 
manitaires n'ont jamais formé une école. M. Louis Reybaud ras- 
semble sous ce titre quelques écrivains dont le plus célèbre est l'abbé 
de Saint-Pierre, et le plus moderne M. Pierre Leroux. Ne prenons 
pas au sérieux la fantaisie qu'a eue M. Louis Reybaud de citer à côté 
de ces deux noms le grand nom de Lamartine, pour quelques vers 
où le poète met l'humanité au-dessus de la patrie : 

Nations, mot pompeux pour dire barbarie ! 
L'amour s'arrête-il où s'arrêtent vos pas ! 
Déchirez ces drapeaux, une autre voix vous crie : 
L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie ; 
La fraternité n'en a pas ! 

L'abbé de Saint-Pierre ne supprime pas la patrie. Il ne veut sup- 
primer que la guerre. A mon avis, M. Louis Reybaud le raille trop. 
Il oublie trop que le monde a changé de taille. Il ne faut plus qu'une 
semaine pour aller de Paris à New-York. Un Européen et un Amé- 
ricain se parlent à l'oreille. Puisque la confédération des Etats-Unis 
existe, on ne peut opposer au projet de confédération européenne 
que la dimension de l'Europe ; et cette dimension est terriblement 
diminuée par la vapeur et les câbles sous-marins, depuis le temps de 
l'abbé de Saint-Pierre. 



94 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

M. Pierre Leroux visait bien autre chose qu'une confédération ; il 
ne se contentait pas de la paix ; il voulait la solidarité universelle . 
Il posait le principe avec grand appareil ; il manquait de netteté et de 
précision dans les applications. C'était un de ces hommes à qui Dieu 
a dit : « Tu ne te débrouilleras pas ! » et même la malédiction ne 
s'arrêtait pas là ; Dieu lui avait dit : « Tout ce que tu toucheras, tu 
l'embrouilleras. » 11 avait une grande ambition philosophique, de 
la curiosité, de la subtilité, et beaucoup de connaissances acquises. 
Son érudition n'était pas sûre ; il avait le défaut des orgueilleux : il 
ne faisait jamais qu'effleurer, car il croyait toujours deviner. Il était 
le plus grand ennemi de l'éclectisme, auquel il porta de rudes coups 
sans s'apercevoir qu'il était plus éclectique que M. Cousin ; son sys- 
tème était fait de pièces et de morceaux rassemblés de toutes parts 
sans suite ni cohésion. Cousin était compliqué et clairvoyant : Pierre 
Leroux, compliqué et embrouillé . Il ne cessait d'argumenter contre 
la psychologie de Cousin, bien plus complète et plus pénétrante que 
la sienne. 11 lui reprochait de donner une action séparée et une réa- 
lité distincte à chacune des facultés de l'âme, et Cousin s'attachait 
au contraire à montrer que l'homme est tout entier dans tous les 
phénomènes de la vie. A la différence des autres réformateurs, il 
admettait la famille, la patrie et la propriété. Il s'attachait même à 
montrer la nécessité de ces trois institutions, qui sont le stimulant et 
la récompense de l'activité ; il en montrait aussi les inconvénients, 
qui se résument, disait-il, dans une tendance à supprimer l'ordre 
social par l'exaltation de l'égoïsme. Il faut les conserver et les cor- 
riger par l'expansion dont l'amour est le principe. Égoïsme, amour; 
absorption, expansion : telle est la loi du mouvement, le circulas 
dans le monde moral comme dans le monde physique. 

A ce point de vue, Jésus-Christ a été réellement un sauveur, car il 
a rétabli le circulus en promulguant la loi de la charité. Mais la cha- 
rité est incomplète, parce qu'elle crée le devoir sans créer le droit 
correspondant; par exemple, selon le christianisme, j'ai le devoir de 
donner, mais celui à qui je donne n'a le droit ni d'exiger, ni de déli- 
miter, ou de faire délimiter le don que je lui fais. Ainsi Jésus-Christ 
est le précurseur de Pierre Leroux ; le christianisme n'est qu'une 
aurore; c'est une première et glorieuse étape pour conduire le monde 
à la religion humanitaire, qui remplace l'aumône par le droit au 
travail, la charité par la solidarité. 

Le christianisme donne pour sanction à la morale la vie future au 
delà de la terre dans un lieu de délices ou dans un lieu de supplice. 
Pierre Leroux n'admet ni ciel ni enfer. Il n'admet pas l'enfer, dont 
l'hypothèse est contraire au dogme du progrès indéfini; et il n'admet 



LOUIS REYBAUD. 9 5 

pas le ciel, parce que la perfection réside dans tout et ne peut être 
une entité isolée en dehors du monde. Qu'est-ce donc que la vie fu- 
ture? Une transformation de l'individu dans la perpétuité de la race : v 
elle se produit sous la forme d'incarnations successives. Un individu 
meurt, un autre naît : l'espèce subsiste; voilà l'immortalité de l'âme. 
Si on lui objecte que cette perpétuité est purement métaphysique et 
ne peut constituer une sanction morale, puisque l'âme ne se sou- 
vient plus de ses états antérieurs, il répond par la réminiscence de 
Platon et la doctrine des idées innées. La solidarité comme règle mo- 
rale est appuyée sur la solidarité comme loi génésiaque et principe 
métaphysique. M. Louis Reybaud le prend de très haut avec Pierre 
Leroux, et l'accuse de ne différer qu'en apparence du système qu'il 
combat, et d'aboutir tout simplement à remplacer un mot par un 
autre. Il n'y a rien de nouveau dans le système de Pierre Leroux, 
pas même les mots dont il se sert. C'est le panthéisme sous sa forme 
la plus explicite. L'auteur était un homme embrouillé, par la loi de 
sa nature, et le système est nécessairement embrouillé, puisqu'il 
repose sur la confusion de deux idées contradictoires. Pierre Leroux 
était désordonné dans sa conversation comme il l'était dans sa vie, 
malgré un travail opiniâtre ; même défaut dans sa production cou- 
rante ; mais il ouvrait des points de vue, il abondait en idées, en rap- 
prochement inattendus, en saillies, il était armé pour le combat, il 
avait les aspirations et la langue d'un prophète. Il ne laisse pas après 
lui de livre ni d'école: mais il laisse le souvenir d'un homme quia 
beaucoup agi sur ses contemporains, qui les a souvent ou effrayés ou 
amusés, sans le savoir et sans le vouloir, et qui était un esprit éclairé 
et ouvert, quoique confus. 

M. Louis Reybaud étudie, dans d'autres chapitres, des réforma- 
teurs étrangers à notre pays : Owen, le doux père d'une famille in- 
quiétante, un homme bienveillant et généreux, qui a fondé la 
secte des communistes ; Bentham, le plus puissant théoricien de la 
morale utilitaire ; les Mormons, dont la théorie est absurde et la pra- 
tique habile, et qui ont fait vivre un Etat par la négation de tous 
les principes sans lesquels aucun Etat ne saurait être viable. Il est à 
remarquer que de toutes ces utopies, ce sont les deux plus extrava- 
gantes qui ont eu un commencement d'exécution, celle d'Owen et 
celle de Joseph Smith (les Mormons). On ne peut regarder la famille 
de Ménilmontant comme un essai sérieux du saint-simonisme ; 
M. Victor Considérant, le disciple fde Fourier et le propagateur zélé 
du système sociétaire, a vainement sollicité de la république de 
1848 les moyens de fonder un petit phalanstère aux environs de 
Saint-Germain, pour donner aux Parisiens la douceur de voir de 



96 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

leurs yeux et pour ainsi dire à proximité de leurs mains, la terre 
promise. Au contraire, Owen put croire un moment qu'il avait créé 
une colonie de communistes à New-Harmony en Amérique et à Or- 
biston en Angleterre. 

Joseph Smith et son successeur Brigham Young ont fondé deux 
villes florissantes. Le Congrès fit marcher une armée contre eux. Ils 
se soumirent; mais Brigham Young, resté maître des élections après 
sa défaite, imposait sa volonté au gouverneur du nouveau terri- 
toire. La lutte des Mormons contre la puissante république et contre 
le sens commun dure depuis un demi-siècle. 

M. Louis Beybaud a écrit son livre en 1840, lorsque la réputation 
de Proudhon n'était pas encore faite, mais il a publié la septième 
édition en 1864. Il est singulier qu'il n'ait pas ressenti le besoin de 
rendre sa revue plus complète, en y introduisant un des plus auda- 
cieux et des plus redoutables ennemis de la société. Proudhon avait 
une autre action et une autre force intrinsèque que Pierre Leroux. 
C'est un dialecticien et un pamphlétaire de premier ordre. Il connaît 
à fond les questions d'affaires, et possède, en théologie, une instruc- 
tion plus sûre que celle de Pierre Leroux. Ses livres méritent d'être 
réfutés, perce qu'ils méritent d'être étudiés. Il excellait surtout à 
trouver ces formules courtes et saisissantes, qui restent à jamais 
dans le souvenir, et qui renferment toute une philosophie en quel- 
ques mots. En voici deux que connaissent ceux qui ne compren- 
draient pas la page, mais ils comprennent à merveille la formule. 
Quand on supprimerait tous les livres de Proudhon, il resterait de 
lui ces deux phrases ; lune qui résume la haine de Dieu : « Dieu 
retire-toi ! » l'autre qui résume la haine du capital : <* La propriété, 
c'est le vol. » C'est tout Proudhon. A ceux qui lui imputaient l'a- 
théisme et le communisme sur lafoi de ces deux formules, il répon- 
dait : « Qu'en savez-vous ? » Vaine protestation, qui ne change rien 
à la doctrine, et nous éclaire seulement sur le caractère et les pro- 
cédés de l'écrivain. Cet homme, le plus affirmatif des hommes, était 
un sceptique. Il ne croyait à rien de ce qu'il voyait, et n'était pas 
sûr de croire à ce qu'il pensait. C'est un de ces hommes dont on dit 
en le lisant: « C'est la logique et la clarté même » ; et dont on dit, 
quand on a fermé le livre : « Que veut-il dire '? » 

M. Louis Beybaud rassemble,en finissant,tous les réformateurs de- 
vant lui, et laissant de côté leurs différences, il leur montre que 
tous leurs systèmes reposent sur l'hypothèse suivante : L'homme con- 
sentira à abdiquer sa liberté en toutes choses, même dans le choix 
et la pratique d'un état, et il se trouvera heureux dans cette dépen- 
dance absolue, pourvu que le pouvoir auquel il se soumet ne se 



LOUIS REYBAUD. 97 

trompe jamais dans la répartition des fonctions ni dans celle des bé- 
néfices. » Ils ne se demandent ni les uns ni les autres comment on 
obtiendra cette abdication; ni si elle est possible, ni si elle a quel- 
ques cbances d'être durable; ni si l'homme comblé de tous les biens, 
mais privé de toute liberté, peut être appelé heureux. Ils ne s'occu- 
pent pas non plus de la désignation du chef de la société. L'apôtre 
dit, comme Louis XIV :« L'Etat, c'est moi. » Pourquoi vous? Et 
après vous, qui sera-ce? Un dictateur désigné par son prédécesseur? 
Ou un dictateur élu? Ou un dictateur héréditaire? Sera-ce un 
homme, ou un collège? Un collège ou une caste ? D'où viendra à 
cet homme, ou à ce collège, ou à cette caste, l'autorité? De l'institu- 
tion divine? de la tradition? de la force ? Menues questions qui ne 
méritent pas d'être traitées. On établit en forme d'axiomes qu'il n'y 
a pas d'association sans maître, ni de maître sans toute-puissance et 
omniscience. Augustin Thierry, qui suivit quelque temps les idées 
de Saint-Simon, se plaignit à lui de recevoir des doctrines toutes 
faites et des ordres absolus. « Je ne comprends pas d'association 
sans un maître, lui dit Saint-Simon d'un air rogue. — Et moi, ré- 
pondit Augustin Thierry, je veux être un homme. » Il le quitta. La 
société fait comme lui. Elle quitte les socialistes qui ôtent à l'huma- 
nité les sources delà vie. 

Nous voulons être des hommes. La condition de l'homme est d'a- 
voir une famille, unie par les liens étroits du devoir et de l'amour, 
où il est tour à tour protégé et protecteur, qui lui donne le bonheur 
et le reçoit de lui, pour laquelle il veut travailler [ et souffrir, qui lui 
rend le travail aimable et lui adoucit, lui ennoblit le sacrifice; de 
choisir selon ses goûts et ses aptitudes sa tâche dans l'atelier univer- 
sel ; de garder les fruits de son travail, ou du travail de l'épargne de 
ses pères; de puiser, dans cette possession, pour lui et pour les siens, 
la sécurité d'abord, et l'indépendance aussi chère que la sécurité; 
d'obéir seulement à la loi qu'il a faite ou consentie, et aux magistrats 
qu'il a institués pour interpréter cette loi et la faire exécuter; de 
disposer librement de sa pensée; de manifester hautement sa foi de- 
vant Dieu et devant les hommes, à la seule condition de respecter 
les droits et la liberté d'autrui. Comme il faut des aliments à nos 
corps, il faut à nos âmes, la propriété, la liberté, la foi. Le vrai pro- 
grès est de rendre la famille plus sainte et la propriété plus solide et 
mieux répartie, la liberté mieux comprise et plus complète, la foi 
plus ferme et plus éclairée. Vous parlez de progrès, et, comme si 
vous vous étiez égarés dans la nuit profonde, chaque pas que vous 
faites dans vos voies diverses vous ramène à la barbarie. Vous êtes 
des démolisseurs à faire trembler, et des réformateurs pour rire. 
4 e série, t. xli. — 15 janvier 1888. 7 



98 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Le temps a marché depuis Louis Reybaud. Ses réformateurs s'appe- 
laient Saint-Simon, Fourier, Bentham, Pierre Leroux. Les nôtres 
s'appellent... Mais nous ne nommons ici que les morts, et, parmi les 
vivants, ceux qui méritent des prix de vertu. Il faudrait un nouveau 
Louis Reybaud pour faire connaître cette nouvelle génération de 
réformateurs. J'ose dire qu'elle est inférieure par le talent, et très 
supérieure par les qualités d'action. Il y moins d'écrivains et de phi- 
losophes, mais il y a des conspirateurs en quantité. Les gens de 
M. Reybaud, si on enexcepte Auguste Comte, faisaient tous de la mé- 
taphysique, et encore il n'est pas certain qu'il n'en a pas fait dans 
son dernier livre ; ils avaient des accès de lyrisme ; quelques-uns, tels 
que Charles Fourier, étaient à l'occasion de vrais poètes. Ils se 
livraient à des digressions dans leurs écrits ; Fourier aurait dit qu'il 
se laissaient mener par la papillonne. Pierre Leroux est l'homme des 
digressions. Dans son livre, dans ses discours,dans ses articles, dans sa 
vie, le principal disparaît toujours au profit des digressions, qui sont 
parfois charmantes. Us souffraient réellement des souffrances subies 
à côté d'eux, ils voulaient y porter remède. 

Nous avons affaire à présent à des algébristes qui ne savent ce que 
c'est que pitié et sympathie. Pour eux, tout ce qui est sentiment est 
faiblesse. La réforme sociale est un problème à résoudre, une bataille 
à gagner. Quelques-uns des chefs du parti ont fait des livres : leurs 
adhérents ne s'en préoccupent guère. Ils ne songent qu'au programme 
et au plan. Il faudrait peut-être dire au graphique .Le parti ouvrier, 
qui est le collectivisme allemand, compte surtout sur un coup de 
main, et le parti possibiliste,qui est, je crois, une de nos gloires na- 
tionales, veut voir avant tout ce que le scrutin pourra lui donner. Je 
passe sur les blanquistes et les anarchistes. En un mot, nous n'avons 
plus devant nous des maîtres et des disciples, mais des meneurs et 
des bataillons. Ils ont à la bouche le mot de Proudhon : « Ceci tuera 
cela » et différent surtout sur la façon de s'y prendre . 

Je ne puis quitter ce livre de Louis Reybaud sans répéter qu'il 
atteste, outre le talent, une grande décision d'esprit, et un grand 
courage moral, deux qualités bien nécessaires à un historien. Il fit de 
l'auteur, en 1850, un membre de notre Académie, et je pense qu'il 
contribua à le faire député de Marseille en 1846. Il appartint à l'oppo- 
sition constitutionnelle dans la Chambre des députés, et ensuite, 
comme représentant du peuple, au parti libéral. Il fui membre et 
rapporteur de la grande commission chargée par l'Assemblée, législa- 
tive d'étudier l'état politique et économique de l'Algérie. Son rapport 
est, comme, on devait s'y attendre, une œuvre très considérable, que 
les historiens futurs de notre colonie mettront au rang des docu- 



LOUIS REYBAUD. 99 

ments les plus importants. Son rôle dans notre Académie fut très 
laborieux . Il prenait peu de part h nos discussions ; il n'a jamais parlé 
à la tribune de la Chambre ; sa modestie et une certaine timidité le 
retenaient. Mais ayant été chargé par l'Académie d'étudier la situation 
morale et matérielle des ouvriers de la grande industrie en France, 
il visita successivement tous nos centres manufacturiers, et publia 
sur les industries de la laine, du coton et du fer, des rapports d'une 
grande exactitude matérielle, et où l'on retrouve, à chaque page, les 
traces de son talent d'observation et de son excellent jugement. On y 
trouve aussi les grandes qualités de son style : une composition 
régulière, une exposition lucide, une clarté parfaite, et tout juste 
autant d'humeur qu'il en faut pour donner de l'agrément à la narra- 
tion sans lui rien faire perdre de sa gravité. Depuis la mort de 
M. Louis Reybaud, l'Académie a confié à un autre de ses membres la 
tâche de faire une semblable enquête sur les ouvriers de l'agricul- 
ture. J'ose dire que cette double série de rapports est un service 
important rendu à l'économie politique et à la morale. Les deux 
auteurs ne se sont pas bornés à décrire. Ils sont des maîtres l'un et 
l'autre : ils savent, comme des maîtres, décrire, juger et con- 
seiller. 

J'aurai fini l'histoire de Louis Reybaud, quand j'aurai dit que nous 
l'avons perdu en 1872. Mais vous vous demandez sans doute pourquoi 
je n'ai pas parlé du plus retentissant de ses succès, du célèbre, du 
mémorable, de l'illustre Jérôme Paturot. Il y a, dans le bagage de 
quelques écrivains, une œuvre qui efface toutes les autres, et ce n'est 
pas toujours par la supériorité du mérite. On dit : l'auteur àe Manon 
Lescaut, l'auteur de Paul et Virginie. Il y a bien autre chose à 
admirer que Paul et Virginie dans les œuvres de Bernardin de 
Saint-Pierre. Plus d'un auteur s'est désigné lui-même pendant 
quelque temps par le nom de son œuvre de prédilection; par 
exemple, Walter Scott. D'autres ont subi cette désignation de mau- 
vaise grâce, soit par modestie pour cette œuvre, soit par orgueil pour 
une autre. L'auteur des Etudes sur les socialistes modernes a été, 
pour le public, pendant bien des années, l'auteur de Jérôme Paturot. 
Le livre se vendait sous toutes les formes, en belles éditions de 
bibliothèque, en éditions populaires ; on le reproduisait en feuilletons 
dans les journaux, on le publiait par livraisons illustrées ; et ce qui 
est la consécration suprême du succès, le nom de Jérôme Paturot 
était entré dans la langue courante pour désigner un caractère. On 
était un Jérôme Paturot comme on est un père Grandet. Louis 
lieybaud, à ce point de vue, a été une. des plus grandes victimes de 
la révolution de Février. Quand la société dont Jérôme Paturot était 



100 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

la satire s'est effondrée, Jérôme Paturot a perdu une partie de ses 
grâces. 

Il n'était pas de la force de don Quichotte, qui est éternel, ni 
même de celle de Gil Blas. Les folies romantiques de 1830, qui sont 
tout autre chose que le romantisme, sont bien loin de nous. Nous 
ne rions plus des bonnetiers, et quand ils deviennent députés, nous 
n'en éprouvons pas le plus léger étonnement. Ceux mêmes d'entre 
nous qui ont de glorieux états de service dans la garde nationale ne 
se rappellent plus très exactement ce qu'était cette milice au temps 
du roi Louis-Philippe. Le roi lui-même, à la distance où nous le 
voyons dans l'histoire, ne nous semble plus matière à plaisanterie. 
On peut dire de lui que nous le découvrons de jour en jour, à mesure 
que les événements se développent. On riait beaucoup de sa cour, il 
y a quarante ans. Ce qu'il jy avait de plus plaisant dans l'affaire, 
c'étaient les railleries des républicains, qui lui reprochaient, étant le 
roi de la bourgeoisie, de vivre un peu comme un bourgeois. Il n'en 
était pas moins roi, et même prince, pour ceux qui savaient regarder. 
Le rideau est tombé depuis longtemps sur ces grandes scènes dont 
le secret n'est pas encore dit, et ceux qui n'ont vécu que sous Napo- 
léon III ou sous la troisième République, ne peuvent plus s'intéresser 
aux tribulations de Jérôme Paturot, comme moi, par exemple, dont 
il a été le capitaine. 

Et cependant, si la garde-robe est fripée, le personnage est bien 
vivant. Au lieu de prendre l'habit à Ménilmontant et d'y prononcer 
ses vœux pour cirer ensuite les bottes de la communauté, je suppose 
qu'il s'enrôle dans les bataillons de la Commune. Il échappera au 
conseil de guerre et deviendra fanatique de M. Thiers après le 
24 mai. Il sera ensuite radical, sans changer d'opinion, tout simple- 
ment en suivant la foule et en regardant où il met le pied. Nous le 
verrons à la cour; il y a moins de broderies qu'à la cour de Louis- 
Philippe, mais plus de courtisans, et de plus plats. Une fois là, il se 
sentira plein de pitié pour ceux qui ne comprennent pas le génie de 
son patron, et qui n'adhèrent pas à la seule politique dont on puisse 
attendre le salut de la France. Je ne doute pas qu'il ne soit ministre, 
parce que les Paturot ont eu de l'avancement depuis un quartde siècle, 
et Malvina ne se contenterait pas de parader dans un salon ministériel; 
il faut qu'elle en soit la maîtresse. Exlius ergo quis est'? Le Paturot 
de 1840 était mis en liquidation, celui-ci sera entraîné dans un krach. 
Vous le voyez, je n'ai rien changé. C'est toujours le pantin de M. 
Vmis Reybaud, avec des ficelles neuves. 

Jérôme Paturot n'est pas une bluettc d'opposition: c'est un livre. 
M. Louis Reybaud qui avait la production facile, donna plus tard avec 



LOUIS REYBAUD. 101 

autant de talent et moins de succès, Jérôme Pâturât à la recherche de 
la meilleure des Républiques. C'était, au fond, une nouvelle édition 
revue, corrigée, un peu affaiblie, de la première satire. Ceux qui 
liront ses romans s'apercevront aisément qu'il a fait cette satire-là 
toute sa vie. Elle est dans Dernier Commis voyageur, dans le Coq du 
clocher, dans les Splendeurs de Narcisse Mistigris. Toutes les qualités 
de ces livres agréables sont réunies dans Jérôme Paturot, qui peint 
tous les ridicules d'une époque, et toutes les misères de l'ambition 
de bas étage, sans avoir l'air d'y toucher. C'est un livre de bonne 
grâce et de bonne humeur, qui a l'heureuse et singulière fortune de 
n'épargner et de ne blesser personne. 

C'est mon cher et excellent ami M. Vacherot, qui, comme président 
de l'Académie, prononça les dernières paroles sur la tombe de notre 
confrère. Il dit avec raison qu'il était parmi nous un des plus aima- 
bles et des plus aimés. 11 avait autant de vivacité, de bon sens, de 
finesse dans l'esprit que de douceur et d'aménité dans le caractère. 
Ce qui nous l'a rendu si cher, c'est sa bonté, cette bonté qui était 
comme le fond de sa nature et qui se montrait partout, jusque dans 
l'ironie qui était un des agréments de son talent, et dont personne ne 
s'est jamais senti blessé. 

Jules Simon. 



102 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 



LE PROTECTIONNISME AUX ETATS-UNIS 

ET 

LE MESSAGE DU PRÉSIDENT 



Le protectionnisme a, dans ces dernières années, gagné partout du 
terrain. En France — réaction inévitable contre la manière subreptice 
dont les traités de 1860 ont introduit chez nous un libre- échange 
mitigé—, il est aujourd'hui triomphant, et il y a dans le pays commo 
dans les Chambres une majorité pour dénoncer et repousser les 
traités de commerce. En Allemagne, en Italie, en Autriche, en Russie 
plus encore et dans les puissances danubiennes, la direction des 
affaires est aux mains des ennemis de la liberté commerciale. En 
Angleterre,les fair traders ne cherchent qu'un déguisement qui leur 
permette de ramener la politique restrictive de l'ancien parti tory ', 

C'est en présence de cet état des esprits dans notre Europe, que 
va s'engager aux États-Unis d'Amérique, une lutte,intéressante à plus 
d'un titre, entre les partisans de la liberté et de la restriction com- 
merciale. 

Le protectionnisme est depuis de longues années installé aux États- 
Unis. Il y a pris, surtout après la guerre de la Sécession, une forte 
position. Il fallait subvenir avec les impôts aux dépenses cou- 
rantes et au service d'une dette jugée alors excessive. Nous avons 
montré depuis, en cette matière, des appétits et une résistance autre- 
ment considérables. Les impôts créés après 1866 atteignaient l'indus- 
trie et le commerce à la fois sur les produits fabriqués à l'intérieur 
et sur les produits importés. Au premier retour de prospérité, on 
abolit la plus grande partie des taxes de Ylnland Revenue. Quant aux 
droits de douane, ils furent maintenus, d'abord parce qu'on en avait 
besoin pour constituer le revenu de l'Etat, et surtout parce qu'ils 
avaient un caractère protecteur et parfois prohibitionniste auque 1 
les industriels américains attachaient infiniment de prix. 

Sous l'influence d'hommes assurément éminents,de Mathew Carey, 

i Voir : Free Traie, by Richard GUI, Blackwood, London 18S7. Critique vio 
lento, avec des prétentions à l'impartialité, de8 principes du libnvèclxange. 



LE PROTECTIONNISME AUX ÉTATS-UNIS. 103 

par exemple, il s'était en effe rétablit une doctrine qu'on peut résumer 
ainsi : les États-Unis ne pourront, malgré l'admirable développement „ 
de leur agriculture, devenir la nation riche et puissante qu'ils doivent 
être, s'ils n'acclimatent pas chez eux, à l'exemple des Européens, 
des industries multiples et prospères. Mais, pour réaliser ce vœu, 
il faut de toute nécessité, qu'au moins pendant quelque temps, nos 
industries naissantes {infant industries) soient protégées contre la 
concurrence de leurs aînées d'Europe. Les jeunes plantes ne peuvent 
pas poussera l'ombre des grands arbres . 

On accorda aux nouvelles industries des droits protecteurs, qui 
furent encore augmentés après la guerre. Aujourd'hui ces droits, 
qu'aux États-Unis comme partout, on avait proclamés devoir être 
purement temporaires,l'industrie américaine déclare ne pouvoir s'en 
passer. Elle met en avant deux arguments principaux : le premier, 
c'est qu'elle n'est pas encore arrivée à son plein développement (elle ne 
dit pas d'ailleurs quand elle y arrivera); le second, c'est que, jgrâce à 
ces droits, elle assureà de nombreux ouvriers, non seulement le pain 
de chaque jour, mais encore des salaires infiniment plus élevés que 
les industries rivales d'Europe. 

Ces deux arguments ont fait fortune. Il n'a été longtemps question 
que des Infant Industries, h. qui sont indispensables les baby rates, et 
des hauts salaires américains opposés au « travail indigent euro- 
péen » : si bien que le protectionnisme a eu des partisans aussi con- 
vaincus chez les ouvriers que chez les patrons. 

Pendant plus de vingt ans, ces idées ont eu une telle force que 
toute tentative pour les combattre semblait inutile. Le protection- 
nisme a pu ainsi prendre aux États-Unis un développement inconnu 
chez nous. Grâce à de puissantes associations de capitaux, certaines 
industries, des plus importantes, étaient concentrées aux mains de 
quelques-uns . La protection constitu aitde véritables monopoles ; et 
dans les branches qui comptaient des représentants nombreux, on 
arrivait au moyen de combinaisons et de syndicats, à maintenir les 
prix élevés. Les privilégiés, à l'ordinaire, sont féroces dès qu'on tou- 
che à leurs privilèges. Ceux-ci, pour conserver les leurs se croyaient 
tout permis. Aux rivaux et aux ennemis de la première heure.jchaque 
jour d'ailleurs en ajoutait d'autres. Les industriels nouvellement éta- 
blis dans l'ouest et dans le sud-ouest de l'Union paraissaient aux 
œ monopoleurs » de l'est aussi redoutables et même haïssables que 
les concurrents européens. Peu à peu la véritable tendance du pro- 
tectionnisme se faisait jour. On voyait clairement qu'il visait bien 
moins à enrichir le pays et à assurer de gros salaires'aux ouvriers 
qu'à procurer^ quelques élus des bénéfices exagérés ;et lesconsom- 



104 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

mateurs en étaient venus, comme l'a dit spirituellement M. Sumner 
Graham ', à souhaiter que l'on ne découvrît pas dans le pays quel- 
que « nouvelle ressource naturelle », prétexte immédiat à la fonda- 
tion d'industries aussitôt protégées par le tarif douanier et investies, 
en conséquence, du droit de majorer de 20, 30 ou 40 0/0 !le prix des 
objets les plus nécessaires. 

De leur côté, les ouvriers n'avaient plus d'illusions sur la nécessité 
de soutenir le protectionnisme pour obtenir des salaires élevés. 
Quand ils comparaient à la leur la situation de leurs camarades des 
industries américaines non protégées ils voyaient qu'elle était pour le 
moins égale. Les industries protégées représentaient d'ailleurs au 
maximum 5 ou 7 0/0 de l'ensemble de l'industrie américaine. De 
plus, si leurs salaires étaient élevés les prixTétaient plus encore. 
L'habillement, l'ameublement coûtent aux États-Unis, 100 ou 150 0/0 
plus cher qu'en Europe ; les droits sur ;les matières de première 
nécessité, telles que le drap, sont de 90 0/0 pour les qualités infé- 
rieures et de 57 0/0 pour les qualités supérieures. 

Peu à peu la lumière se fit. Les Chevaliers du Travail, vaste société 
dont l'action n'a pas toujours, tant s'en faut, été salutaire, et qui 
d'ailleurs menace ruine, inscrivaient bien encore dans leurs statuts 
qu'il faut « protéger l'industrie nationale. » Mais à l'industrie ils 
joignaient le «travail. » Si bien qu'on en est venu à proscrire l'immi- 
gration des travailleurs étrangers, surtout des européens, engagés 
par contrat, et que, pour être logique, on étendra bientôt à tous ces 
ouvriers italiens, allemands, irlandais, dontles prétentions modiques 
font de terribles concurrents, les mêmes mesures qu'on a déjà appli- 
quées aux Chinois. 

Enfin les économistes auxquels se joignaient les socialistes et 
leur chef M. Henry George, bien qu'il se défende d'être même socia- 
liste, montraient que l'industrie avait grandi aux Etats-Unis Jnon pas 
à cause de la protection, mais malgré elle, et à la suite du dévelop- 
pement de la population dans les vingt dernières années; et que, 
des deux 'motifs de la protection, l'un, avoué, réserver à l'indus- 
trie américaine à tout le moins le marché américain, l'autre, secret, 
assurer des bénéfices aux industriels protégés, le dernier seul avait 
été atteint, puisque, à de rares exceptions près, l'exportation améri- 
caine ne se compose que de matières premières et qu'en dépit de 
droits de 40 à 50 0/0 ad valorem, des frais de transport et d'emballage, 
les Etats-Unis achètent à l'étranger pour un milliard et demi d'objets 
fabriqués. 

1 Le Protectionnisme, un vol, chi j z Guillaumin, Paris. 



LE PROTECTIONNISME AUX ETATS-UNIS. 105 

Tout cela affaiblissait peu à peu l'autorité du protectiounisme. Mais 
le libre-échange avait contre lui bien des choses. De fâcheux souve- 
nirs historiques montraient sa cause confondue avec celle de 
l'esclavage ; les libre-échangistes en gardaient quelque timidité et 
osaient à peine avouer leurs opinions ; enfin, contrairement à l'opi- 
nion commune, la vérité perce difficilement, et de nos jours encore 
même après Galilée, on trouve des gens pour croire au mouvement 
du soleil autour de la terre. Aussi, quoique l'immense majorité de la 
population agricole, et une fraction considérable d'industriels et de 
travailleurs fussent libre-échangistes, il était évident, et personne 
là- dessus ne se faisait illusion, qu'il faudrait, à moins d'événements 
imprévus, longtemps attendre et longtemps lutter avant qu'on pût, 
avec quelque chance de succès, mener l'assaut du protectionnisme. 

Cet événement imprévu vient de se produire, et, comme en Amé- 
rique tout doit prendre un caractère d'originalité, il s'est produit dans 
les conditions les plus inattendues et, pour nous, Européens, les plus 
extraordinaires. 

Pendant que l'Europe se débat au milieu de grandes difficultés 
financières, et que rarement nos ministres connaissent l'équilibre du 
budget, le secrétaire d'Etat pour les finances aux Etats-Unis, et' après 
lui le Président, déclarent que le gouvernement et le marché améri- 
cain se trouvent aujourd'hui dans une passe des plus délicates par 
suite de l'accumulation dans les coffres du Trésor d'excédents toujours 
croissants. Les dépenses militaires, grâce à la situation unique des 
Etats-Unis, sont nulles; d'autre part, la richesse publique et l'impôt 
qui en est une quote-part, vont chaque année en augmentant ; 
comme, depuis quelques années, on n'a rien retranché des impôts, 
il arrive ainsi qu'aujourd'hui les recettes sont hors de proportion 
avec les besoins. Depuis 22 ans, il y a toujours eu des excédents : le 
moindre, en 1874, a été de 2.344.882 dollars; le plus fort, en 1882, 
de 115.543. 810 dollars; le total pour les 22 années, finissant au 
30 juin 1887, s'est élevé à 1.491.845.953 dollars. Avec ces excédents, 
on a remboursé de la dette nationale tout ce qu'on a pu, sans compter 
le service régulier d'amortissement, tel que l'a prévu la loi. Si bien 
qu'il n'y a plus, avant 1891, de dette que l'on pnisse racheter, et que 
les dépenses laissent disponibles dans les caisses de l'Etat des sommes 
qui, au 30 juin 1888, s'élèveront à plus de 140.000.000 de dollars, dont 
113.000.000 provenant seulement de l'année 1887-88. 

Ces excédents, bien qu'étant une preuve tangible de la prospérité 
d'un Etat, sont, à tous autres égards, une chose mauvaise. Ils enlèvent 
au contribuable des sommes qui eussent pu être mieux employées 



106 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

dans les affaires. Ils peuvent surtout, dans un pays comme les Etats- 
Unis, où la circulation est assezrestreinte, déterminer une contraction, 
une crise monétaire: enfin ils sont pour un ministre des finances 
de dangereux conseillers qui le poussent aux dépenses les plus 
inutiles. 

Aucun de ces effets n'a manqué de se produire en Amérique. La 
crise monétaire a même été un moment si pressante, qu'il a fallu 
rendre à la circulation une somme d'environ 14.000.000 de dollars 
en achetant, au prix du marché, des rentes non remboursables, 
opération onéreuse pour le Trésor. Puis, comme évidemmentee n'était 
là qu'un palliatif, que les recettes continuent à affluer dans les caisses 
publiques et que décidément il faut prendre un parti énergique, 
le gouvernement a refusé d'agir plus longtemps sous sa responsa- 
bilité et a demandé au Congrès de l'aider de ses conseils. 

Mais, en homme qui sait quelle est, dans la direction des affaires, 
la" part du rôle du pouvoir exécutif, le Président. M. Cleveland, ne 
s'est pas contenté de soumettre au Congrès la difficulté ; il lui a 
indiqué quelles solutions étaient possibles et quelles il conseillait. 

On pourrait laisser intacte l'organisation fiscale, et se contenter de 
chercher à des recettes croissantes des emplois nouveaux. Continuer, 
par exemple, à rembourser la dette, môme celle qui n'est pas encore 
à échéance ? Sans doute, cela est possible. Mais, dit M. Cleveland « sou- 
venez-vous que le rachat de cette dette impliquerait le paiement 
d'une prime, et que les porteurs des titres peuvent s'entendre pour 
élever cette prime à un taux déraisonnable. » On pourrait encore 
rendre au pays l'argent qu'il a donné, soit comme on l'a fait en 1837, 
en répartissant l'excédent parmi les Etats au \worata de leur popu- 
lation; soit en [faisant, au compte du gouvernement, des dépôts 
d'argent dans les banques nationales éparses sur tout le territoire ; 
soit enfin en inaugurant une politique ,de travaux publics ou de 
travaux de défense qui absorberaient, au 'profit de l'industrie et du 
travail américain, les sommes dont autrement le gouvernement ne 
saurait que faire. Tous ces partis, le Président les rejette. Déposer 
l'argent du gouvernement dans les banques nationales, est une con- 
duite qui soulève beaucoup d'objections ; elle établit entre les opéra- 
tions du Trésor et les affaires du pays, une connection beaucoup 
trop étroite, et elle peut déterminer chez les particuliers une confiance 
non naturelle dans les fonds publics... Quant à des dépenses inu- 
tiles et extravagantes, il est bien évident qu'on ne peut pas s'y 
lancer uniquement pour éviter, dans le Trésor l'accumulation des 
excédents. 

Puis le Président continue en montrant que ce ne sont là que de 



LE PROTECTIONNISME AUX ÉTATS-UNIS 107 

simples expédients et qu'il est véritablement ridicule de prendre 
aux citoyens des sommes dont on n'a pas remploi ; qu'il convient ' 
donc de chercher non pas quel usage faire des excédents mais quel 
moyen de les empêcher. Il faut réduire les impôts. 

Les revenus des Etats-Unis proviennent de deux sources : le revenu 
intérieur et les douanes. Le revenu intérieur donne 118.000.000 de 
dollars, les douanes 217.000.000; l'excédent pour l'année 1887-88 est 
de 113.000.000 de dollars : il semble donc que rien ne soit plus sim- 
ple que de supprimer le « revenu intérieur ». D'ailleurs ce sont des 
impôts créés après la guerre et que le peuple serait heureux de voir 
disparaître. «Mais dit, M. Cleveland, considérez que ce revenu inté- 
X'ieur est levé exclusivement sur les tabacs et sur les spiritueux, et 
que parmi les diverses matières imposables, nulle n'est mieux dési- 
gnée que celle qui constitue pour le peuple un superflu. » 

Cherchons donc ailleurs, la réduction désirée. Et M. Cleveland 
désigne immédiatement les droits de douanes, qui sont « vicieux, 
injustes, illogiques et la source d'impôts inutiles. » 

«"On ne vous propose pas de supprimer entièrement les taxes de 
douane ; elles continueront longtemps encore à assurer des reve- 
nus au gouvernement. Lorsque l'on procédera au remaniement de 
notre tarif il faudra veiller aux intérêts des travailleurs améri- 
cains de nos manufactures, comme aussi à la* sauvegarde [de 
ces manufactures elles mêmes. On appellera cela protection ou 
autrement ; mais tout en écartant les difficultés, les dangers qui 
naissent de notre tarif actuel, on devra prendre un soin particu- 
lier de ne pas mettre en péril nos intérêts manufacturiers. Toutefois, 
l'existence même de ces intérêts n'implique pas nécessairement un 
état de choses, où, sans souci du bien être public et des besoins du 
pays, on songe uniquement, à leur assurer toujours d'immenses pro- 
fits au lieu de bénéfices modérés. Le volume et la diversité de nos 
activités nationales augmentent sans cesse ; de nouvelles recrues 
viennent se joindre à ceux qui sont déjà établis et qui désirent la 
continuation d'avantages dont, suivant eux,le système actuel de notre 
législation "douanière est le véritable auteur. Ceux-là ont, toutes les 
fois que l'on a voulu toucher à ce tarif.montré une résistance si obsti- 
née qu'à peine ont-ils le droit de se plaindre, si on les soupçonne, 
comme on le fait généralement un peu, d'organiser tout un ensemble 
de combinaisons pour s'assurer la continuation de leurs privilèges. 

« Il serait injuste de considérer cette proposition d'une réduction 
dans nos tarifs de douanes comme inspirée par une pensée hostile 
aux intérêts manufacturiers. Leur valeur et leur importance sont 
pleinement appréciées; mai? ils ont joui jusqu'ici de grands avan- 



108 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

tages; et si, en face des nécessités présentes, on leur demande d'en 
abandonner quelque chose pour le bien public, leur patriotisme et 
leur gratitude doivent les amener à nous fournir leur concours vo- 
lontaire. D'ailleurs leur intérêt bien entendu le leur conseille aussi : 
la panique financière, les dépressions qui se sont récemment produi- 
tes ne sont pas plus avantageuses aux manufacturiers qu'aux autres 
entrepreneurs. 

« Ce n'est pas là une question de théorie, ce sont des faits qui se 
dressent en face de nous, ta question du libre-échange n'a rien à y 
voir, et quand on répète dans certains cercles que les efforts actuels 
en vue de réduire les impôts sont une simple machination des libre- 
échangistes, on dit une chose mauvaise et bien loin des considéra- 
tions élevées de bien public qui nous ont guidés. 

« Nous voici en pleine célébration du centenaire ; avec un juste 
orgueil, nous nous réjouissons de l'habileté du génie américain, de 
notre énergie et de notre esprit d'entreprise, des ressources natu- 
relles et des richesses merveilleuses que nous avons développées 
dans l'espace d'un siècle. Et cependant les hommes qui cherchent 
des arguments pour justifier le maintien d'une législation, grâce à 
laquelle on peut, pour le plus grand bénéfice de nos manufacturiers, 
lever sur chaque consommateur de ce pays une taxe bien supérieure 
à ce qu'exigent les besoins de l'Etat, n'en trouvent pas de meilleurs 
au service de leur cause que de traiter nos manufactures d'indus- 
tries dans l'enfance, auxquelles il faut au plus haut point une faveur 
et des soins vigilants que seule peut leur accorderla législation fédé- 
rale. » 

Tel est ce message qui, on peut le dire, est tombé en plein 
congrès comme un coup de foudre. Par une exception jusqu'ici 
unique, le Président avait cru devoir en écarter tout ce qui n'était 
pas la question du « surplus », voulant concentrer l'attention 
du pays entier sur une matière qui, selon lui, dominait toutes 
les autres. Son attente n'a pas été trompée. Le message et sur- 
tout sa proposition capitale de réformer la législation douanière, 
ont été discutés avec une vivacité et même une violence que ne 
suffit pas à excuser l'importance des intérêts engagés. 

Les plus atteints, les manufacturiers, ont ouvert le feu ; ils ont 
commencé par dire que ce message était au moins bizarre, qu'on y 
voyait bien, à ses ignorances et même à ses brutalités, le zèle 
intransigeant d'un néophyte ; que le dernier des actuaries savait 
parfaitement.ee qu'ignore M. Cleveland,que depuis dix ans les indus- 
tries américaines n'ont pas gagné d'argent ; et que juste au moment 



LE PROTECTIONNISME AUX ÉTATS-UNIS. 109 

où s'annonçait une reprise, il allait l'empêcher avec ses projets 
intempestifs. Des paroles ils ont passé aux actes. Le message semblait 
séparer les intérêts manufacturiers des intérêts agricoles : immédia- 
tement, on organisa à Washington, relativement à certaines indus- 
tries, un vaste meeting de fusion. Le Président avait dit que 
les salaires des ouvriers ne subiraient pas de diminutions : 
aussitôt, un certain nombre de patrons en décidèrent de 5, 10 et 
20 0/0. L'existence et la prospérité des manufactures devaient, dans 
tous les cas, être sauvegardées : ils firent annoncer dans leurs jour- 
naux, qu'au lendemain du message, un grand nombre d'usines se 
trouvaient dans la nécessité de fermer. Enfin, ils exprimaient l'espoir 
que les réformes proposées ne seraient pas votées par le Congrès, 
et que ce trait lancé contre eux pourrait bien « agir àlafaçon d'un 
boomerang » . 

C'est qu'en effet la question va être portée bientôt sur le terrain 
politique. Dans dix mois, les États-Unis auront à installer un nouveau 
Président. M. Cleveland sera candidat, et sa réélection, qui était 
assurée jusqu'à l'envoi de ce fameux message, peut aujourd'hui 
sembler douteuse. 

Les Etats-Unis sont divisés en deux grands partis politiques, les 
républicains et les démocrates. Pendant longtemps, les adhérents 
de chaque parti ont été non pas semés au hasard sur la surface de 
l'Union, mais plus spécialement cantonnés dans certaines régions. 
Les démocrates occupaient le sud et le sud-ouest, et les républicains, 
le nord et le nord-est. A ces différences géographiques et politiques, 
il s'en joignait d'autres encore. Le sud, à qui sa latitude et l'escla- 
vage permettaient de faire seul alors des cultures d'exportation, si 
je puis dire ainsi, était et est, en général, resté libre-échangiste. 
Le nord et l'est, centre des manufactures acclimatées, était et est 
encore protectionniste. En sorte que, assez superficiellement d'ail- 
leurs, on pouvait dire que le sud, composé des anciens Etats escla- 
vagistes, était démocrate et libre-échangiste ; le nord, composé des 
anciens Etats abolitionnistes, républicain et protectionniste. 

Aujourd'hui, cette démarcation n'est plus si nette. Certains États du 
nord et de l'est ont une représentation mixte, comme par exemple, la 
Pensylvanie ; d'autres, comme New-York, sont de déterminés libre- 
échangistes. Mais surtout les nouveaux Etats, organisés dans le 
centre et dans l'ouest, libres des préjugés qui commandaient les 
opinions des anciens, sont allés là où leurs intérêts les poussaient. Ils 
n'ont pas eu d'opinions politiques, mais des opinions économiques 
C'est ainsi que ceux où conformément aux besoins du pays, se sont 
développées certaines industries, sont devenus, comme leurs aines 



i i JOURNAL DES ECONOMISTES. 

très protectionnistes, tandis que le Minnesota, par exemple, pays 
de culture du blé, a eu des représentants tantôt républicains et 
tantôt démocrates, mais toujours libre-échangistes. Il en eût sans 
doute été de même dans tous les Etats agricoles, si les industriels 
protectionnistes n'avaient eu, comme chez nous, l'habileté de faire 
protéger certains produits de l'agriculture, tels que la laine et la 
canne à sucre. 

Cette orientation nouvelle du choix des représentants va encore 
s'accentuer dans la nouvelle élection. Assurément, la division des 
anciens partis, républicains et démocrates, domine encore les esprits. 
Dans la presse, notamment, on ne distingue pas à l'ordinaire les 
députés en libre-échangistes et protectionnistes. Ondit : M. untel, 
républicain; M.un tel, démocrate. Mais les opinions économiques vont, 
cette fois-ci, jouer un rôle au moins aussi important que les opinions 
politiques. Et toute la question pour M. Cleveland est de savoir si les 
démocrates protectionnistes l'abandonneront en plus grand nombre 
que ne viendront à lui les libre-échangistes républicains. 

C'estime question qui passionne et divise l'opinion aux Etats-Unis, et 
quejc ne me permettrai pas de trancher.Très probablement d'ailleurs, 
elle se sera avant peu légèrement modifiée dans ses termes. Les 
amis protectionnistes du président le sollicitent vivement de rabat- 
tre quelque chose de ses prétentions premières; de faire, notamment, 
quelques concessions aux planteurs de tabac, qui demandent une 
réduction d'impôt, et d'étudier de concert avec eux le détail des di- 
minutions de droits que l'on pourrait, sans trop préjudicier aux in- 
dustries nationales, introduire dans le tarif douanier. A la tête de 
ces négociateurs sont, dit-on, MM. Carlisle, speaker delà Chambre, 
Randall, président de la Commission des voies et moyens, etc. S'ils 
réussissent, l'élection de M. Cleveland, quoique posée sur le terrain 
économique, paraît certaine. 

Les agriculteurs protégés s'aperçoivent en effet qu'ils sont dupes 
de cette prétendue protection. 

Le droit sur la laine brute, par exemple, donne à peine quelques 
millions de dollars aux producteurs et permet aux industriels d'é- 
tablir sur les tissus de drap ces droits formidables, que j'ai dits plus 
haut, de 50 à 100 0/0. Quant aux planteurs de canne, en fait, ils ne 
sont pas protégés du tout. Il entre chaque année* aux Etats-Unis 
d'énormes quantités de sucre étranger ; les droits payés de ce chef 
s'élèvent à plus de .40.000.000 de dollars, et une portion considéra- 
ble en est, sous forme de primes à l'exportation, abandonnée aux 
négociants des Etats-Unis, qui fournissent de ce même sucre étranger 
l'Amérique du Sud et l'Extrême-Orient. 



LE PROTECTIONNISME AUX ÉTATS-UNIS. 11 i 

D'autre part,lcs manœuvres et les plaintes des industriels protec- 
tionnistes, depuis la lecture du message, laissent place à trop d'ob- 
jections pour produire beaucoup d'effet. |La Tribune de New-York pu- 
blie, par exemple, l'entrefilet suivant : « Les conséquences du 
« message du président vont apparaître d'ici peu d'une manière dé- 
« sastreuse. L'usine connue à Saint-Louis sous le nom de Western 
« Steel Works, et qui emploie 2.000 ouvriers, va être fermée. L'ab- 
* sence de commandes par les compagnies de cbemins de fer est 
« due, dit-on, à la situation incertaine du marché de l'acier, situation 
« qu'on prétend être née du message du Président. Le directeur, 
« M. \Vilcox,s'exprime en ces termes : Si nos ateliers ferment, ce qui 
« vraisemblablement aura lieu dans 15 jours, cela vient de ce que 
« notre société ne peut pas arriver à obtenir des commandes. 11 y a 
« de grandes quantités de chemins de fer en construction, mais ils sont 
« à court d'argent pour acheter des rails. Un autre désavantage est 
" que nous ne possédons pas les derniers modèles employés dans les 
■ autres usines pour tourner l'acier. Notre outillage est d'ancienne 
fabrication, ce qui est une cause d'infériorité, etc.. ». A la lecture 
de cette annonce.tout le protectionnisme jette les hauts cris, et, avec 
la Tribune, montre le poing au Président, M. Cleveland. Or, obser- 
vons quelles causes ont, selon les dires mêmes du journal et du 
directeur, forcé cette usine à fermer. Ce sont : 1° le message du Pré- 
sident, 2° l'absence de commandes, 3° la détresse financière des 
chemins de fer, 4° le manque des derniers modèles ; 5° l'outillage 
défectueux. Au total, quatre causes si importantes que l'effet du mes- 
sage venant par dessus peut être considéré comme nul. Ainsi que le 
fait remarquer la Nation, cela rappelle la réponse de l'homme accusé 
d'avoir brisé la casserole qu'il avait empruntée, et qui disait qu'il 
n'avait jamais emprunté cette casserole, que d'ailleurs elle était 
brisée quand il l'avait prise et qu'au surplus il l'avait rendue 
intacte. 

Mais, quelle que soit la justesse de ces observations, la grande force 
du Président, M. Cleveland viendra de la faiblesse de ses |enne mis. 
Il leur faut en effet, pour combattre les conclusions du message, 
soutenir une cause détestable. Sans doute ils ont derrière eux les 
industriels protégés, et, dans tous les pays, on est sûr de se faire 
applaudir quand on défend, par quelques arguments que ce soit; la 
cause de l'industrie nationale. Mais, outre que l'industrie protégée ne 
représente pas la dixième partie de l'industrie totale des Etats-Unis, 
quels pitoyables arguments que ceux des adversaires de M. Cleve- 
land! Ils ne peuvent pas nier qu'il y ait un surplus, et que ce sur- 
plus ait été la cause d'une crise un moment menaçante. Et il leur 



112 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

faut soutenir, et ils soutiennent en effet, ayant pour porte-parole 
M. Tilden, ancien candidat à la Présidence, M. Blaine ancien candi- 
dat et candidat actuel, et M. Sherman lui-même, qu'il est d'une 
sage administration de lever sur le peuple plus d'impôts qu'il n'est 
nécessaire pour les besoins de l'Etat; que s'il fallait se résoudre à dé- 
grever, les dégrèvements devraient porter sur des objets de luxe, 
comme le tabac et l'alcool '; mais qu'il est préférable de maintenir 
les impôts existants, et de chercher, pour ces recettes superflues, un 
emploi dans des travaux publics, ou économiquement inutiles ou po- 
litiquement contraires à la conduite traditionnelle du pays. 

Pour tous ces motifs.il paraît probable que M. Cieveland sera réélu. 
La victoire économique ne sera peut-être pas aussi éclatante que le 
ferait prévoir le texte de son message. Mais la question aura été, 
grâce à lui, portée sur un terrain d'où on ne la retirera pas. Elle va, 
pendant des mois, être l'objet de constantes discussions dans toutes 
les classes de la société : les sophismes protectionnistes seront dé- 
masqués; il existe même certains prophètes qui se flattent que le 
protectionnisme ne périra pas seul dans la mêlée. 

11 y a en effet un parti qui appelle de tous ses vœux la discussion 
de la question du tarif, à laquelle il prétend rattacher toutes les au- 
tres questions sociales. M. Henry Georges, dans son livre sur la 
Protection et le Libre Echange *, si curieux malgré ses erreurs, où, 
par un détour bien imprévu, il essaye d'établir la proche filiation de 
ses doctrines avec celles de nos physiocrates, prévoit très bien l'uti- 
lité qu'il peut tirer de cette [discussion pour la [propagation de ses 
idées, et il bénit les protectionnistes endurcis qui se sont jusqu'ici 
refusés à rien céder de leurs privilèges, accumulant ainsi contre 
eux les haines de toute une classe. 

« Toute discussion sur ce sujet, dit-il, doit aujourd'hui aller plus 
loin et produire une agitation plus profonde que celle que Vanti 
Corn Laiv a jadis produite en Angleterre, ou que les controverses 
d'autrefois sur le tarif entre whigs et démocrates, parce que la mar- 
che de la pensée et le progrès des découvertes humaines ont fait de 
la question de la répartition de la richesse la question brûlante de 
notre époque. Transporter la question du tarif dans la politique na- 
tionale signifie la discussion, dans tous les journaux, à chaque car- 
refour, partout où deux hommes se rencontrent, des questions de 
travail et de salaire, de capital et de travail, des détails de l'impôt, 
de la nature et de droits delà propriété, et de la question princi- 

1 Au x Etats-Unis,la boisson nationale est le thé. 

2 Un vol. in-8-. Chez (Juillaumin, 1888. 



LE PROTECTIONNISME AUX ÉTATS-UNIS. Ii3 

pale à laquelle aboutissent ces diverses questions, c'est-à-dire la ques- 
tion de la relation de l'homme avec la planète sur laquelle il passe son 
existence. De cette manière, on peut obtenir en une année, pour l'édu- 
cation économique du peuple, un plus grand résultat qu'on ne le pour- 
rait autrement en dix ans ; et c'est pourquoi je conjure les hom- 
mes sérieux qui se proposent pour but l'émancipation du travail et 
l'établissement de la justice sociale, de se jeter corps et âme dans le 
mouvement en faveur du libre échange et de mettre par leurs ef- 
forts la question du tarif au premier rang. » 

Il n'est pas douteux que les adversaires de M. Cleveland ne s'em- 
parent bientôt de cette page et ne lui lancent à la face d'avoir volon- 
tairement déchaîné sur son pays avec le fléau du libre-échange les 
horreurs du socialisme. J'imagine que M. Cleveland ne sera pas, pour 
si peu, embarrassé de leur répondre. Il pourra leur dire qu'en effet 
il comprend leurs colères, car le protectionnisme est proche voisin 
de l'obscurantisme, autant que le libre échange l'est de la libre 
discussion ; mais qu'il n'y a de quoi ni déplaire à ses amis et à lui ni 
nuire à son pays que les questions les plus passionnantes de ce 
temps-ci soient étudiées au grand jour et contradictoirement; que 
les partisans de la vérité ne peuvent que s'en applaudir ; que 
quant à lui, disciple de cette vieille économie politique qui a pour 
fondateurs Adam Smith et Turgot, et pour bases la propriété privée 
et la liberté, il ne saurait ni redouter d'être ébranlé dans ses convic- 
tions ni s'inquiéter de l'issue définitive d'une lutte où elles seraient 
menacées; qu'au surplus c'est la résistance obstinée des protection- 
nistes à toutes les réformes proposées depuis vingt ans qui a seule 
décuplé la force des objections et amené une connexité apparente 
entre des questions et une alliance momentanée entre des partis 
que tout sépare ; mais que si jamais il n'avait engendré de plus 
grands maux que celui-là, il ne trouverait pas pour le combattre tant 
d'adversaires et de si déterminés. 

Joseph Chailley. 



4 e série, t. xu. — 15 janvier 1888. 



1 1 4 JOURNAL DES ECONOMISTES. 



ÉTUDE SUR LA COLONISATION 

ET 

L'AGRICULTURE AU CANADA 



Voici ce que nous écrivions, il y a deux ans, au retour d'un 
voyage au Canada : 

« Au nord de l'Union américaine s'étend, sur une superficie de 9 mil- 
lions de kilomètres carrés, presque l'étendue de l'Europe, un jeune Etat, 
le Dominion du Canada, dont la population est pour un bon tiers com- 
posée de Français. Cette population ne dépasse pas encore 5 millions 
d'individus, mais elle double en quinze ou vingt ans, et, dans un siècle, 
elle atteindra certainement le chiffre de la population actuelle de l'Union, 
50 ou 60 millions, sinon davantage. La place et les ressources matérielles 
ne lui manquent pas. Elle possède notamment une région de terre noire 
qui a trois fois l'étendue de la France et qui deviendra le plus magni- 
fique domaine agricole du globe. Ces immenses territoires sont actuel- 
lement le théâtre d'une compétition de plus en plus serrée entre les 
deux grandes races qui les occupent, mais la lutte n'est pas égale entre 
elles. Les Canadiens anglais reçoivent continuellement des renforts 
d'hommes et de capitaux de leur mère-patrie. Les Canadiens français 
sont abandonnés à eux-mêmes. L'issue d'une lutte engagée dans ces 
conditions d'inégalité est malheureusement facile à prévoir. L'élément 
anglais finira à la longue sinon par absorber l'élément français, du 
moins par le dominer. Déjà la presque totalité des entreprises indus- 
trielles et commerciales est entre des mains anglaises, et, dans le grand 
nord-ouest que le chemin de fer du Pacifique vient d'ouvrir à la coloni- 
sation, c'est la race anglo-saxonne, a laquelle s'assimilent les émigrants 
irlandais, allemands, suédois, norvégiens, islandais qui tient la première 
place. 

« Si les Canadiens français continuent à être réduits à leurs propres 
forces, la race anglo-saxonne deviendra inévitablement maîtresse du 
Dominion du Canada, et la province de Québec ne sera plus qu'une 
Louisiane du Nord. Les Canadiens français ont le sentiment profond de 
cette situation. Ils comprennent admirablement que la lutte qu'ils sou- 
tiennent avec tant d'énergie contre l'élément anglais ne peut leur offrir 
des chances sérieuses de succès qu'à une condition : c'est que la France 



ÉTUDE SUR LA COLONISATION. 115 

eur envoie les mêmes renforts que l'Angleterre ne cesse de fournir à 
leurs rivaux. Des colons et des capitaux, voilà ce que demandent ce!s 
enfants de la France, qui défendent pied à pied sur le continent améri- 
cain le sol conquis parleurs ancêtres 1 . » 

Ce vœu des Français du nouveau monde commence à être écouté 
dans leur ancienne métropole. Le Canada, si longtemps oublié, attire 
depuis quelques années l'attention des jeunes gens entreprenants 
que l'encombrement des carrières laisse sans emploi, des industriels 
et des négociants en quête de débouchés, des capitalistes à la re- 
cherche de placements avantageux et sûrs, des propriétaires dont la 
dépréciation des produits agricoles a diminué les revenus, et qui, 
à l'exemple des landlords anglais, se demandent si la plus value 
croissante des terres du nouveau monde ne leur offrirait point une 
compensation de la moins value de celles de l'ancien. De là un 
besoin d'informations sérieuses et positives sur les ressources que le 
Canada offre à la colonisation, à l'industrie, au commerce et aux 
capitaux. Ces informations, les publications officielles du gouverne- 
ment du Dominion, les rapports des commissions déléguées par le 
parlement et les sociétés d'agriculture de l'Angleterre, les récits des 
voyageurs, les fournissent en abondance; mais il fallait les conden- 
ser et les résumer, en élaguant les redites- et en écartant les exagé- 
rations. C'est ce que vientde faire, avec l'autorité qui lui appartient, 
M. Louis Passy, député et secrétaire perpétuel de la Société natio- 
nale d'agriculture de France, dans une substantielle étude sur la 
colonisation et t agriculture au Canada 2 . Nous en détachons le 
premier chapitre, dans lequel l'auteur examine « l'influence des voies 
de transport sur la situation économique du Canada », et nous nous 
plaisons à recommander ce vade-mecum d'une colonisation qui 
aurait le mérite rare de ne rien coûter aux contribuables. 

G. db M. 

I. — De l'influence des voies de transport sur la situation économique 

DU CANADA. 

L'Europe commence à comprendre l'influence que doit exercer sur ses 
destinées le développement de la civilisation dans les autres parties du 
monde. Depuis cinquante ans, la science, par la vapeur et l'électricité 



'■ Au Canada et aux Montagnes Rocheuses. Avaut-propos. 
2 Broch. de 132 p. Typ. Georges Chamerot, 



116 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

accomplit une révolution dont on ne peut prévoir les conséquences. 
L'Amérique nous fournit certainement un des merveilleux exemples de 
cette révolution foudroyante, et, dans toute l'Amérique, il n'est pas de 
pays dont les progrès doivent nous passionner davantage que le Canada. 
Les Etats-Unis, c'est historiquement l'Angleterre ; le Canada, c'est histo- 
riquement la France, et la France 'attend avec impatience que la partie 
française de la population canadienne joue, dans le développement 
économique de l'Amérique du Nord, un rôle prépondérant. 

Le Canada : le vieux, le vrai Canada est le pays des grands fleuves et 
des grands lacs. Nulle contrée ne possède naturellement un système 
plus grandiose de voies fluviales. Nulle contrée n'a fait de plus grands 
efforts pour mettre à profit les bienfaits de la nature. 

C'est donc par les rivières et par les canaux que la civilisation au 
Canada acommencé.son œuvre. La première moitié du siècle a été em- 
ployée à améliorer les voies navigables, à tourner les rapides qui s'oppo- 
saient à la navigation, à créer des débouchés pour transporter les 
produits des premiers colons et des premiers cultivateurs. Quand les 
chemins de fer ont fait leur entrée dans ce monde dépeuplé du Canada, 
ils se sont établis dans le Canada comme aux Etats-Unis, à proximité des 
lacs et des cours d'eau, dont ils se constituaient en quelque sorte les 
affluents et auxquels ils apportaient les chargements de denrées agri- 
coles. Plus tard, ils essayèrent de pénétrer davantage dans l'intérieur 
des terres, poussèrent de côté et d'autre, suivant les nécessités et l'occa- 
sion, leurs voies intérieures, et enfin frayèrent un chemin jusqu'aux 
ports maritimes, afin de n'avoir plus recours aux voies navigables qu'ils 
avaient suivies d'abord et qu'ils voulaient maintenant remplacer. 

Tandis que se préparait, par des voies nouvelles de transport, cette 
évolution économique, les vieilles provinces du Canada se débattaient 
dans des rêves d'association. Il leur semblait qu'on pouvait, par des lois, 
effacer les distances. 

Les provinces maritimes, séparées du groupe de Québec et de Mon- 
tréal, dont le commerce spécial était alimenté par le fleuve du Saint- 
Laurent, avaient demandé la Confédération. Si, pendant cinquante ans, 
cette question, sans cesse reprise et soutenue dans les conseils des pro- 
vinces et les délibérations du gouvernement central, n'avait pu aboutir, 
c'est que la pensée de l'union politique n'était pas encore suffisamment 
préparée par l'union des intérêts. Lorsque, vers 1860, les chemins de fer 
commencèrent à s'établir, tout parut facile, et l'accord se fit heureuse- 
ment. En 1864, il y a plus de vingt ans, sur la demande de la Nouvelle- 
Ecosse, du Brunswick et de l'île du Prince-Edouard, une réunion eut 
lieu à Québec, et pendant soixante-dix jours on discuta les termes de 
l'acte de la Confédération. Cet acte fut enregistré par le Parlement d'An- 



ÉTUDE SUR LA COLONISATION. 117 

terre le 29 mars 1867; le 1 er juillet, l'union fut proclamée entre les 
provinces du vieux Canada, et ce fut précisément cette même année, 
en 1867, que la Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick furent réunis 1 
aux provinces de Québec et d'Ontario par une voie ferrée. 

Comme aux Etats-Unis, les ingénieurs se préoccupèrent surtout de 
construire rapidement et à peu de frais les lignes utiles au commerce 
et à la colonisation : de sorte qu'après avoir créé le Grand-Trunck, qui 
fut la première des grandes voies ferrées et qui date de 1851, ils suivirent 
le Saint-Laurent, depuis Montréal, et le lac Ontario, jusqu'à Toronto, 
pour aller ensuite rejoindre les chemins des Etats-Unis. Quelque temps 
après, le Great-Western construisit une longue ligne parallèle, partant 
également de Toronto, devenu le port principal d'expédition des farines 
du Canada, et allant aussi à Détroit, mais passant par Niagara. Enfin, 
en 1867, des lignes nouvelles dites intercoloniales, commencèrent à 
relier l'Ontario à la Nouvelle-Ecosse, et achevèrent tout un réseau de 
communications entre les quatre vieilles provinces du Canada : Ontario, 
Québec, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse, c'est-à-dire dans 
tout l'ancien Canada. 

Pendant ce temps les États-Unis accomplissaient le même travail : ils 
s'élançaient à travers des pays déserts pour les peupler, perçaient de 
part en part le bloc de la Confédération et reliaient l'Océan Atlantique 
à l'Océan Pacifique. Il appartenait au Canada d'entreprendre le même 
travail, et de traverser à son tour l'Amérique du Nord une troisième fois: 
c'est l'œuvre que vient d'accomplir le Transcontiiiental-Canadian- 
Pacific, œuvre qui doit, dans un temps donné, exercer la plus grande 
influence sur les conditions économiques de cette partie du monde. La 
pensée de fonder une Amérique du Nord anglaise, unie par la solidarité 
des intérêts et la direction d'un gouvernement central, entraînant dans 
son immense étendue non seulement les quatre provinces du Canada 
civilisé, mais les abords de la baie d'Hudson, le Manitoba et les sauvages 
territoires du Nord-Ouest, la pensée de gagner l'OcéanPacifique à travers 
les Montagnes Rocheuses parla Colombie anglaise et l'Ile de Vancouver : 
cette grande pensée de politique économique ne pouvait être définiti- 
vement réalisée que par un système complet de moyens de transport. 
Cette œuvre, regardée d'abord comme impossible, vient d'être couronnée 
d'un grand succès, et le chemin de fer Transcontinental-Canadian- 
Pacific forme désormais, à travers le monde entier, une chaîne qui doit 
unir toute la race anglaise depuis les Iles Britanniques jusqu'à l'Australie 
par le Dominion du Canada. Encore quelque temps et le Canadien-Paci- 
fique sera sur tout son parcours desservi par des chemins de fer, comme 
les grands fleuves dont les cours s'augmentent sans cesse parl'affluence 
des rivières. Encore quelque temps, et une ligne de chemin de fer 



118 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

reliant Montréal avec les ports Saint-Jean et Boniface fe-ra de Montréal, 
déjà la capitale commerciale, l'entrepôt du Dominion tout entier. 

Tandis que les voies de fer offrent à la colonisation des encouragements 
exceptionnels, à l'agriculture et à l'industrie des débouchés inépuisables, 
et répandent la vie, le mouvement, la fortune dans les pays hier encore 
condamnés à leur isolement sauvage par l'absence de moyens de 
transport, l'Europe s'est mise en communication directe avec ce monde 
nouveau du Canada. Une ligne partant de Liverpool remonte le Saint- 
Laurent et aboutit à Québec; une autre, de Liverpool aborde au port 
d'Halifax ; d'autres encore pénètrent sur le continent américain par jles 
ports de Boston et de Portland ; enfin, une ligne franco-canadienne doit 
joindre le Havre au port d'Halifax. Voici donc toute l'Amérique anglaise 
du Nord pourvue de chemins de fer et reliée à l'Europe par des services 
réguliers de bateaux à vapeur, qui déversent et déverseront de plus en 
plus sur la vieille Europe les produits agricoles d'un monde nouveau. 
C'est un fait d'une importance capitale. 

js? En rappelant au commencement de cette étude sur l'agriculture du 
Canada comment depuis quarante ans, et surtout depuis dix ans, des 
chemins de fer se sont établis dans toute l'Amérique du Nord, il était 
nécessaire, dès l'abord, de mettre en lumière cette pensée dominante 
que les nouveaux systèmes de transport sont aujourd'hui les promoteurs 
et les serviteurs des intérêts agricoles, les instruments directs du progrès 
et de la civilisation. Les chemins de fer qui enlacent aujourd'hui tous- 
les points où peut se déployer avec succès l'activité humaine, ces chemins 
de fer d'Amérique n'ont pas été seulement construits pour répondre à 
des besoins déjà créés et à des travaux accomplis, mais aussi pour 
livrer à la production des territoires incultes et dépeuplés, et pour 
permettre à la machine à vapeur d'y déposer sans cesse des hommes et 
des capitaux nouveaux. Ce qui s'est passé au Canada s'est passé aux 
Etats-Unis. Pour ouvrir à la vie sociale les vastes territoires du Centre 
et de l'Ouest, on y a poussé des chemins de fer, et le gouvernement des 
Etats de l'Union, comme le gouvernement de la Confédération cana- 
dienne, a concédé, le long de ces nouveaux réseaux, des terres qui, 
revendues à des compagnies ou à des particuliers, deviennent des foyers 
d'activité agricole. C'est ainsi que le Transcontincnial-Canadian-Pacifîc 
créa, autour de chacune de ses stations, d'abord solitaires, des chan- 
tiers de travail, des villages agricoles, des centres de production et de 
civilisation. C'est donc une véritable conquête sur la nature que, par le 
science, l'homme accomplit en ce moment, et comme la prospérité pré- 
sente des Etats de l'Union américaine, la prospérité future de la Confé- 
dération canadienne trouve sa principale cause dans la hardiesse avec 
laquelle la vapeur a supprimé les distances et conquis la solitude. 



BULLETIN. i 1 9 

Au Canada, comme aux Etats-Unis, la révolution dans es voies de 
transport a décidé souverainement de la situation politique et de l'éco- 
nomie sociale. L'établissement des chemins de fer a servi et servira 
désormais de fondement à la constitution politique et à la puissance de l 
la Confédération du Canada. 

Louis Passy. 



BULLETIN 



PUBLICATIONS DU a JOURNAL OFFICIEL ». 
(Décembre 1887.) 

1 er décembre 1887. — Circulaire du directeur des forêts aux con- 
servateurs sur la gestion des forêts communales (page 5291). 

2 décembre. — Rapport adressé au président de la République 
par le ministre de la marine et des colonies, et décret relatifs à l'admi- 
nistration et à la comptabilité de l'établissement des invalides de la 
marine (page 5305). 

Circulaires du ministre de la guerre : 1° sur les essais pour l'achat 
des fourrages par les corps de troupes ; 2° relative à l'entretien du 
casernement par les corps occupants (page 5316). 

3 décembre. — Arrêté relatif à l'enseignement à l'école des haras 
du Pin (page 5329). 

Circulaire du ministre de l'agriculture sur l'admission des étrangers 
dans les établissements dépendant de l'Etat (page 5330). 

— 4 décembre. — Circulaire portant création d'établissements de 
travaux forcés au Gabon (page 5345). 

Procès-verbal des séances de la commission chargée d'étudier les 
moyens pratiques d'encourager et de développer la culture de la 
ramie. — Rapports de M. Tisserand, directeur de l'agriculture, et de 
M. Favier (page 5346). 

6 décembre. — Décret modifiant le tarif des droits sanitaires portés 
à l'article 3 du décret du 6 avril 1883 (page 5370). 

Circulaire adressée aux préfets par le ministre de l'instruction 
publique, des cultes et des beaux-arts, au sujet de l'enseignement 
agricole dans les écoles publiques rurales (page 5371). 



120 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

10 décembre. — Circulaire portant règlement de l'enseignement public 
et l'enseignement privé des indigènes en Algérie (page 5421). 

Arrêté fixant le programme des examens pour les grades de rédac- 
teur et expéditionnaire au ministère de l'instruction publique, des cultes 
et des beaux -arts (page 5423). j 

11 décembre. — Loi ayant pour objet l'institution d'un prix au profit 
de la personne qui découvrira un moyen pratique et usuel de déter- 
miner, dans les spiritueux du commerce et les boissons alcooliques, la 
présence et la quantité des substances autres que l'alcool chimiquement 
pur ou alcool éthylique (page 5441). 

— transformant la chaire de droit de la nature et des gens au Collège 
de France en chaire de psychologie expérimentale et comparée 
(page 5442). 

Circulaire adressée par le ministre de l'agriculture aux inspecteurs 
généraux des haras au sujet des achats d'étalons (page 5443). 

12 décembre. — Décrets modifiant le décret du 5 juillet 1881 relatif 
à l'établissement en piastres du budget local de la Cochinchine 
(page 5457). 

Compte rendu de la première séance du conseil supérieur de l'agricul- 
ture (page 5458). 

13 décembre. — Loi ayant pour objet d'ouvrir au ministre du com- 
merce et de l'industrie, sur l'exercice 1887, un crédit supplémentaire 
de 1 million de francs pour les encouragements aux pèches maritimes 
(page 5465). 

Arrêté fixant l'époque et les conditions matérielles de l'échange des 
rentes 4 1/2 p. 100 (ancien fonds) et 4 p. 100 dont le remboursement 
n'aura pas été demandé (page 5466). 

— ayant pour objet le transfèrement de la vacherie nationale de 
durhams à Corbon sur le domaine du Pin (Orne), et nommant une 
commission chargée de l'exécution des mesures à prendre à cet effe 
(page 5467). 

Rapport adressé au ministre de la marine et des colonies sur les 
travaux de la commission supérieure des archives de la marine 
(page 5468). 

14 décembre. — adressé au président de la République par le minis- 
tre de lu marine et des colonies, suivi de deux décrets dispensant de 
'autorisation préalable le mariage des fonctionnaires civils dans les 
colonies (page 5481). 



BULLETIN. 121 

Arrêté précédé d'un Rapport au ministre de l'instruction publique, 
des cultes et des beaux-arts, relatif à la création à l'école du Louvre 
d'un cours sur l'histoire des arts industriels en France (page 5483). 

— instituant une commission spéciale chargée de l'étude des questions 
se rapportant à l'agriculture coloniale (page 5484). 

Circulaire adressée aux préfets par le ministre de l'instruction publique, 
des cultes et des beaux-arts, au sujet des plans de construction d'écoles 
primaires rurales (page 5486). 

18 décembre. — Rapport adressé au Président de la République par 
le ministre de la marine et des colonies, relatif à la création d'une 
caisse d'épargne à Saint-Paul (Réunion). — Décret conforme et statuts 
y annexés (page 5497K 

16 décembre. — autorisant l'admission temporaire en franchise de 
droits des blés-froments étrangers pour la fabrication des biscuits de 
mer (page 5513). 

18 décembre. — Loi portant : 1° ouverture sur l'exercice 1888 des 
crédits provisoires applicables aux mois de janvier, février et mars 1888; 
2° autorisation de percevoir les impôts et revenus publics. — Décret 
portant répartition de ces crédits (page 5541). 

— portant approbation des tarifs télégraphiques établis par la con- 
vention conclue, le 11 mai 1887, entre la France et la Suisse (page 5553). 

20 décembre. — Décret ouvrant tous les bureaux de douane aux opé- 
rations de réexportation de chocolat sans sucre (page 5553). 

Loi tendant à exonérer de l'impôt foncier les terrains nouvellement 
plantés en vignes dans les départements ravagés par le phylloxéra 
(page 5589). 

Arrêté portant création d'une école pratique d'agriculture sur le 
domaine du Bois de la Ville, commune d'Aumale (Seine-Inférieure) 
(page 5593). 

— portant création d'une école pratique d'agriculture et de laiterie 
sur le domaine de Pétré (Vendée) (page 5493). 

Compte rendu de la seconde séance du conseil supérieur de l'agricul- 
ture (page 5595). 

21 décembre. — Loi ayant pour objet d'ouvrir au ministre de l'instruc- 
tion publique, des cultes et des beaux-arts, sur le budget de l'exer- 
cice 1887, un crédit extraordinaire de 298.000 fr. destiné à permettre la 
modification [des monte-charges du nouvel hôtel des postes de Paris 
(page 5605). 



122 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Rapport adressé au Président de la République par le ministre des 
finances sur les opérations de la caisse nationale d'épargne (page 5605). 

Décret autorisant la chambre de commerce du Havre à contracter un 
emprunt (page 5636). 

— rapportant le décret du 26 décembre 1878 qui a autorisé la com- 
pagnie d'assurances sur la vie dénommée « le Temps » (page 5637). 

Rapport adressé au ministre de l'agriculture par M. Pierre Viala, 
chargé d'une mission viticole aux Etats-Unis (page 5638). 

22 décembre. — Loi autorisant le gouvernement à approuver par 
décrets la prorogation de surtaxes d'octroi (page 5653) . 

Décret fixant le taux de l'intérêt à servir aux déposants de la caisse 
nationale des retraites de la vieillesse, pour les versements, abandons 
de capitaux et ajournements de jouissance effectués pendant l'année 1888 
(page 5654). 

24 décembre. — Décret établissant un droit de sortie de 5 0/0 sur les 
produits exportés des territoires du Gabon et du Congo compris entre 
Selté-Cama et les possessions portugaises (page 5681). 

25 décembre. — Loi portant ouverture au ministre des affaires étran- 
gères, sur l'exercice 1887, d'un crédit extraordinaire de 150.000 fr., 
destiné à l'acquisition d'un hôtel pour la légation de France à Tokio 
(page 5697). 

-- autorisant la Ville de Paris à imputer, sur l'emprunt de 250 millions, 
une somme de 5.320.000 fr. en vue de la Bourse du commerce 
(page 5697). 

Rapport adressé au Président de la République par le ministre de la 
marine et des colonies, relatif à la création de municipalités dans les 
colonies de Mayotte et Nossi-Bé. — Décret conforme (page 5701). 

26-27 décembre. — Loi concernant le traité de commerce franco-ita- 
lien (page 5713). (Voir plus loin le texte de cette loi). 

Arrêt décidant la création, à Paris, de laboratoires-écoles de brasserie, 
de distillerie, de sucrerie, de féculerie, etc. (page 5715). 

Rapport adressé au ministre de l'intérieur concernant l'application de 
la loi du 23 décembre 1874 relative à la protection des enfants du premier 
àfie (page 5716). 

28 décembre. — Rapport adressé au Président de la République par 
le ministre de l'agriculture, relatif à la suppression de l'inspection géné- 
rale des forêts. — Décret conforme (page 5746). 



BULLETIN. 123 

Rapport portant organisation' du service financier du gouvernement 
général de l'Indo-Chine française (page 5753). 

— déclarant d'utilité publique les sources d'eaux minérales qui ali- 
mentent l'établissement thermal d'Aix-les-Bains, appartenant à l'Etat 
(page 5754). 

— adressé au ministre de l'agriculture sur l'exposition des bières 
françaises, par M. Prevet, député, président du jury supérieur des 
récompenses (page 5756). 

29 décembre. — Arrêté instituant un diplôme des dialectes berbers 
(page 5777). 

31 décembre — Circulaire adressée aux préfets par le ministre de 
l'instruction publique, des cultes et des beaux arts, relative aux écoles 
de filles dans les communes de moins de 400 âmes et à leur transfor- 
mation éventuelle en classes enfantines (page 5845). 

Situation au 31 décembre 1886 des chemins de fer de l'Europe 
(page 5854). 



Loi concernant le traité de commerce franco-italien. 

Art. 1 er . — Le gouvernement est autorisé à proroger, pour une durée 
maximum de six mois, le traité de commerce conclu entre la France et 
l'Italie le 3 novembre 1881. 

Art. 2. — Pour le cas où cette prorogation n'aurait pas lieu, le gou- 
vernement est autorisé, à partir du 1 er janvier prochain, à appliquer aux 
produits italiens, à leur entrée en France, le tarif général actuel avec 
une majoration pouvant s'élever jusqu'à 100 p. cent du droit. 

Art. 3. — Si les droits du tarif général français ainsi majorés restent 
inférieurs aux droits du tarif italien, le gouvernement est autorisé à 
frapper les produits d'origine italienne d'un droit de douane égal à celui 
dont seront frappés les produits similaires d'origine française à leur 
entrée en Italie. 

Art. 4. — En ce qui concerne les articles déclarés exempts par notre 
arif général, le Gouvernement est autorisé à les frapper de droits pou- 
vant s'élever jusqu'à 50 p. 100 de leur valeur. 

Art. 5. — Le tarif ainsi arrêté par le gouvernement sera mis en 
vigueur à partir du 1 er janvier 1888 et soumis aux Chambres dès l'ouver- 
ture de la prochaine session. 

Fait à Paris, le 26 décembre 1887. 

Carxot. 
Par le Président de la République : 
Le ministre du commerce et de L'industrie, lucien dautresme. 



124 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Le déclassement des routes départementales et l'unification des 
services de voirie. 

Un document du ministère de l'intérieur nous fait connaître de quelle 
façon heureuse un grand nombre de conseils généraux ont usé des 
droits nouveaux que la loi du 10 août 1871 leur a conférés en matière 
de vicinalité. 

On peut croire la question un peu technique. Elle mérite cependant 
d'attirer l'attention des économistes parce qu'elle fournit un bon argu- 
ment, tiré de la pratique des choses, en faveur de la décentralisation. 

Le réseau des routes départementales et celui de la grande vicinalité 
ont été longtemps partout distincts. Quoique s'entrecroisant et se pé- 
nétrant l'un l'autre, et ayant entre eux plus d'une analogie, ils étaient 
soumis à une législation différente; pour les entretenir il y avait deux 
personnels, l'un sous les ordres de l'ingénieur en chef,l'autre dirigé par 
l'agent-voyer en chef. 

Dès 1873, quatre départements, le Calvados, le Cher, l'Orne et les 
Vosges donnèrent l'exemple et déclassèrent leurs routes départementales; 
l'année suivante quatre autres départements entrèrent dans la même 
voie. Au 1 er janvier 1888, la transformation des routes départementales 
en chemins de grande vicinalité a été effectuée dans 42 départements. 

Dans les 45 autres départements qui ont maintenu les deux réseaux, 
28 ont cependant unifié les services, c'est-à-dire que ces deux sortes de 
voies de communication, tout en restant différentes au point de vue de 
la législation, notamment en ce qui concerne les contributions à exiger 
des particuliers ou des communes et les subventions de l'Etat, sont 
entretenues par le même personnel sous la direction d'un seul chef, 
agent-voyer ou ingénieur. 

Au total, le déclassement entraînant naturellement l'unification des 
services, il en résulte que dans 70 départements on a fusionné deux 
personnels, simplifié un rouage, supprimé des doubles emplois, opté 
entre l'ingénieur et l'agent-voyer. 

Dans 17 départements les choses sont restées en l'état. 

Ce qui ressort de ces faits, c'est qu'une réforme administrative im- 
portante a été accomplie, lentement, il est vrai, mais progressivement 
et sans fracas. Les assemblées départementales n'ont pas toutes vu le 
problème de la même façon : les unes ont accompli la réforme totale- 
ment, d'autres partiellement; elles ont adopté des solutions différentes 
suivant leurs inspirations, sans que d'ailleurs ce manque d'uniformité, qui 
• ùf épouvanté un bureaucrate centralisateur, aitjeté le moindre trouble. 
Notons surtout qu'elles ont tranché des questions qui touchent aux inté- 
rêts des communes, des particuliers, et de l'Etat, sans qu'il y ait eu 



BULLETIN. 12 5 

d'émotion; elles ont touché aux attributions, soit des ingénieurs en chef, 
soit des agents-voyers, sans que ces deux puissantes corporations aient 
fait appela l'opinion. Dans 28 départements les ingénieurs l'ayant emporté, 
les agents-voyers ont été dépossédés. Dans 42 départements les agents- 
voyers sont restés à la tète du service et les ingénieurs en chef ont subi 
une diminution importante d'attributions. 

Ce que les départements ont fait, l'Etat n'aurait pu le faire sans affron- 
ter, d'une part, une levée de boucliers de l'Ecole polytechnique, sans 
soulever, d'autre part, les réclamations de vingt mille conseils munici- 
paux et de tous les grands industriels qui dégradent les chemins, tous 
atteints par le nouvel ordre de choses. 

En supposant qu'un ministre eût eu l'énergie d'affronter tous ces 
opposants, il lui aurait fallu trouver du temps pour faire aboutir sa loi, 
mettre d'accord le Sénat et la Chambre, trouverunaccommodemententre 
ceux qui voulaient la réforme partielle et ceux qui la voulaient totale. 
En outre, à aucun moment il n'aurait pu invoquer des résultats probants 
d'expérience; il aurait eu avec lui les audacieux, ceux qui ont dans leurs 
conseils généraux pris l'initiative de« 1873 et 1874; mais comment 
aurait-il persuadé les hésitants, ceux que l'expérience heureusement 
faite dans d'autres départements à seule pu convaincre? 

Comme on voit, les conseils généraux sont, pour accomplir certaines 
réformes, dans des conditions meilleures que n'est l'Etat. C'est là la 
démonstration essentielle que nous voulions indiquer. 

On a parlé de compléter la réforme en déclassant les routes nationales 
et en les joignant au réseau départemental. La mesure serait excellente, 
surtout si on laissait les départements libres comme par le passé d'opter 
entre les ingénieurs et les agents-voyers. 

Léox Roquet. 



La situation financière des départements en 1885 {Documents officiels.) 

Le Ministère de l'Intérieur vient de publier un document intéressant, 
concernant les finances des départements. 

Il a été imprimé, et fort bien imprimé, à Melun, par les détenus delà 
Maison centrale. Il pourrait servir d'argument si l'on avait à discuter la 
question du travail dans les prisons. Mais nous ne voulons pas engager 
aujourd'hui de débat sur ce point. 

Ce document dû à l'initiative intelligente de M. Bourgeois, alors 
directeur au ministère, aujourd'hui préfet de police, est nous l'espérons, 
le premier d'une série. 

(c Si cette publication devient périodique », dit M. Léon Bourgeois dans 
son rapport au ministre, « elle montrera les progrès accomplis, fera 



126 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

« ressortir les tendances dangereuses, et offrira, par la comparaison des 
« systèmes suivis et des résultats obtenus, un véritable instrument 
« d'expérience mis d'une façon permanente à la disposition des conseils 
« généraux, et propre à les guider utilement dans l'exercice des libertés 
« dont les a dotés laloi du 10 août 1871. » 

Le document comporte 12 tableaux. 

Le premier nous donne la population, la superficie et le centime de 
chaque département. Nous regrettons de ne pas y trouver le centime 
spécifique, c'est-à-dire le rapport entre le centime départemental et la 
population. Nous avons bien les éléments nécessaires pour étabbr ce 
rapport, mais ce n'est pas la même chose que d'avoir les calculs tout 
faits. Les Landes ont un centime de 14.351 francs; le chiffre, d'une façon 
absolue, est l'un des plus faibles, mais il paraît encore moindre quand 
on le met en regard du chiffre de la population, qui est important : 
302.266 habitants. La Corse a le chiffre le plus bas : 5.804 francs pour 
une population de 278.501 habitants. 

Le centime le plus essentiel à connaître est celui qui porte sur les 
quatre contributions directes et sur les bois de l'Etat. C'est à celui-là que 
se réfèrent les chiffres cités plus haut. Il yen a deux autres, l'un qui porte 
sur la contribution foncière et personnelle mobilière, l'autre sur la pre- 
mière contribution. Tous les deux ont des affectations spéciales. 

Le tableau 2 donne les centimes ordinaires et extraordinaires perçus 
en 1885 : 

87 départements supportent tous les 37 centimes ordinaires. 

Il y a de grandes différences entre eux en ce qui concerne les centimes 
extraordinaires. 

La Haute-Savoie a 39 centimes extraordinaires, la Charente n'en a que 
0,5 (moins de 1). 

48 départements ont moins de 11 centimes 
25 — de 11 à 20 — 

4 — de 20,5 à 30 — 

1 — à plus de 30 — 

Est-ce la prodigalité ou la nécessité qui a poussé certaines assem- 
blées départementales aux taxes extraordinaires? Un tableau relatif à ce 
que nous avons appelé le centime spécifique pourrait seul nous donner 
à cet égard un renseignement indispensable, car il y a un rapport néces- 
saire entre le chiffre de la population et les besoins auxquels doivent 
parer les services. 

Le 3 e tableau présente les éléments du budget des recettes de chaque 
département. 18 colonnes nous en donnent les détails; 5 colonnes nous 
donnent des totaux partiels ou généraux. 



BULLETIN. 127 

Le rapport de chacun de ces chiffres avec la population serait égale- 
ment utile à connaître. 
Nous allons donner quelques chiffres : 

Le total des revenus des propriétés départementales atteint 855.886 40 

Le total des centimes divers — 171.244.577 74 

Le total des autres ressources — GO. 451. 743 89 

Le produit de l'aliénation des propriétés départementales — 695.927 97 

Les réalisations sur emprunts — 37.768.657 25 

Total général 270.320.865 25 

Le document classe les 2 derniers éléments de ressources (aliénation 
et emprunts) sous cette rubrique : Recettes ayant pour conséquence 
de diminuer le patrimoine départemental ou d'aggraver la situation 
financière du département. La rubrique est judicieuse. 

Parmi les colonnes des ressources de la 3 e catégorie figurent d'abord 
certaines subventions de l'Etat qui s'élèvent au chiffre de 6.988.316 francs. 
L'Etat donne aussi des subventions pour les chemins vicinaux (le chiffre 
n'en est pas dégagé). 

D'après quelle bases sont réparties ces subventions? Mystère et pape- 
rasserie ! Si l'on supprimait ces subventions, ou si on les répartissait 
d'après une base fixe, on porterait un rude coup à la bureaucratie cen- 
trale, dont une bonne partie est employée à constituer des dossiers, à 
étudier des affaires en vue de la dite répartition, et on économiserait le 
temps de MM. les préfets et membres du Parlement qui, par nécessité, 
sont solliciteurs de subventions. 

Le tableau 4 donne les éléments du budget des dépenses ; en voici le 
résumé : 

Personnel des préfectures et sous-préfectures, etc 3.086.714 10 

.... Jt L . (Entretien 5.024.908 28 

Propriétés départementales ] ... 

t Acquisitions, constructions, etc. 13.4/9.586 32 

. ., I Loyers 4.333.968 12 

Bâtiments pris a loyer { _., „ „,-. „ 

[ Réparations 44 . loo 1 1 

.,..,. „ , ( Entretien 600.834 77 

Mobilier départemental j , . ... .„ „.„ „. 

( Acquisitions 4ï5.oo0 09 

Voirie : 1. Routes départementales : entretien 23.251.464 cl 

2. — -.construction 227.744 94 

3. Chemins vicinaux 106.029.45123 

4. Chemins de fer d'intérêt local 5.320.173 35 

5. Chemins de fer d'intérêt général 4.542.432 71 

Assistance publique : 1. Aliénés 20.278.273 07 

2. Enfants assistés 16.269.527 85 

A reporter 202.964.794 31 



i28 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Report 202.964.794 31 

3. Enfants du premier âge 1.456.159 43 

4. Vaccine, médecine gratuite, dépenses 

diverses d'assistance 6.371.869 06 

Instruction publique 18.231.555 08 

Encouragements aux sciences, lettres, etc 1.341.459 70 

— à l'agriculture et à l'industrie 3.569.06121 

Cultes 85.115 28 

Cadastre 159 . 127 02 

Service des emprunts , 27.601.682 97 

Dépenses diverses 9.590.718 35 

271.371.542 41 

Dans 22 départements il y a des chiffres portés à la colonne des 
cultes; 51 ont à payer pour les chemins de fer d'intérêt local ; 22 pour 
les chemins de fer d'intérêt général; 10 ont des frais de cadastre. — Si 
quelques départements ne portent rien à leurs budgets pour les routes 
départementales, cela tient à ce qu'ils ont fusionné le service des 
routes et le service de grande vicinalité. Tous les autres services sont 
plus ou moins dotés suivant les départements. Nous répétons ceci: nous 
ne pourrions établir de comparaison entre les départements, sans faire de 
nombreux calculs. Les chiffres fournis ne sont pas en l'état comparables, 
puisqu'ils s'appliquent à des départements qui n'ont ni la même popu- 
lation, ni la même surface. (La question de superficie a son importance ; 
le chiffre considérable affecté aux dépenses de voirie le prouve). 

Nous n'analyserons pas les autres tableaux qui contiennent des déve- 
loppements, intéressants d'ailleurs, des tableaux cités. 

Nous en avons assez dit pour montrer que ce document mérite d'être 
remarqué et qu'il pourrait être le point de départ d'utiles études. 

Léon Roquet. 



Conférence pour l'abolition des primes à la sortie des sncres. — Les 

documents relatifs aux travaux de cette conférence réunie à Londres 
le mois dernier, ont été communiqués au Sénat belge. Nous en emprun- 
tons le résumé à ï Indépendance belge. 

A la conférence étaient représentés : l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, 
la Belgique, le Brésil, le Danemark, l'Espagne, la France, la Grande- 
Bretagne, l'Italie, les Pays-Bas, la Russie et la Suède. 

Les séances commencées le 24 novembre au Foreign-Office se sont 
terminées le lundi 19 décembre sous la présidence de M. le baron de 
Worms, secrétaire du Board of Trade, membre de la Chambre des 
communes, remplaçant le marquis de Salisbury, ministre des affaires 
étrangères, empêché. 



BULLETIN. 129 

Les délégués se sont proposé de trouver les bases d'un accord mu- 
tuel qui, adopté simultanément par les divers pays intéressés, rempla- ( 
cerait le système des primes suivant un vœu dont la Belgique avait pris 
l'initiative. 

Les propositions de l'Angleterre comprenaient surtout : 1° l'établisse- 
ment d'une complète corrélation entre les droits d'accise et les drawbacks, 
c'est-à-dire la suppression de toute différence en faveur du producteur 
exportateur; 2° la suppression des primes directes. De la discussion 
qui s'est engagée il résulte que déjà l'Allemagne réduira de plus de 
moitié le droit sur les betteraves à partir du 1 er août 1888 et abolira les 
primes si les autres pays admettent, eux aussi, cette suppression. 

En Autriche, à partir du 1 er août 1888, l'impôt aura pour base la pro- 
duction effective; le sucre exporté sera affranchi de l'accise. L'Autriche 
acceptera comme l'Allemagne la suppression des primes. 

Un des délégués belges, un des fonctionnaires les plus distingués de 
l'administration des finances, M. Guillaume a rappelé qu'en Belgique 
l'impôt a pour base le volume et la densité des jus. Le gouverne- 
ment est décidé à modifier la législation en ce qui concerne la différence 
entre le rendement légal et le rendement effectif — différence qui cons 
titue une prime indirecte. 

Le Danemark accorde temporairement pour les sucres de betterave 
exportés une prime ouverte que le gouvernement est disposé à sup- 
primer. 

L'Espagne n'exporte pas de sucre. C'est seulement pour ses colo nies 
que la question l'intéresse. Les Antilles ont particulièrement souffert de 
la crise sucrière et du système des primes. Il n'est accordé aucune prime 
à l'exportation. Au contraire, les sucres payaient dernièrement encore 
des taxes de sortie. 

En France, d'un côté, pour le sucre indigène, le trésor passe un for- 
fait avec le fabricant, de l'autre côté, pour le sucre colonial, la 1 o 
accorde une prime franche. 

La législation des Pays-Bas, en matière de sucre, ne s'inspire pas du 
principe de la protection, et cherche au contraire à diminuer les primes. 
Le rendement de l'impôt à lui seul suffit à le prouver. 

En Russie, les droits sont perçus sur le produit fabriqué ; le drawback 
est identique aux droits. Une prime directe a été accordée temporaire- 
ment; cette prime, abolie sur la frontière européenne, subsistera jusqu'en 
1891 sur la frontière d'Asie. 

En Suède, les sucres raffinés provenant de sucres bruts importés 
donnent droit à un drawback qui est l'équivalent exact du droit perçu. 

En résumé, toutes les déclarations ont été, en principe, favorables à là 
suppression des primes. 

4 e série, t. xli. — 15 janvier 1888. 9 



130 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Après de longues discussions, un projet de convention a été rédigé 
pour être soumis à l'appréciation des divers gouvernements. 

En voici le texte : 

« Article premier. — Les hautes parties contractantes s'engagent à 
prendre ou à proposer à leurs législatures respectives des mesures qui 
constitueront une garantie absolue et complète qu'il ne soit accordé 
aucune prime ouverte ou déguisée à l'exportation des sucres. 

«Art. 2. — Les hautes parties contractantes s'engagent à adopter 
ou à proposer à leurs législatures respectives, un système d'impôt sur 
les quantités de sucre produites et destinées à la consommation, comme 
le seul qui permette d'arriver à la suppression des primes en question, 
et à soumettre au même régime les fabriques de glucose et les fabri- 
ques pour l'extraction du sucre des mélasses. 

« Art. 3. — La Belgique ne se trouvant pas dans les mêmes condi- 
tions au point de vue de l'application du système d'impôt sur les quan- 
tités de sucre produites, le régime actuellement établi dans ce royaume 
pourra être maintenu, sauf les modifications suivantes : 

« La quotité de l'impôt sera ramenée de 45 à 25 fr. à partir de la 
mise en vigueur de la présente convention. La prise en charge des 
fabriques abonnées sera portée de 1.500 à 1.700 grammes. 

« Art. 4. — Seront également admis à la convention les Etats ou les 
colonies et possessions étrangères des hautes parties contractantes, qui, 
tout en n'adoptant pas le système dont il est fait mention à l'article 2, 
n'imposent pas d'impôts sur les sucres, ou qui s'engagent à n'accorder 
aux sucres bruts ou raffinés qui viennent à être exportés aucun draw- 
back, remboursement, ni décharge de droits ou de quantités. 

« Art. 5. — Dans le cas où un Etat qui n'impose pas de droits sur le 
sucre viendrait à en établir, cet Etat devra établir ces droits sur les 
quantités de sucre produites et destinées à la consommation, ou bien 
ne donner aucun drawback, remboursement, ni décharge de droits ou 
de quantités. 

« Art. 6. — Les hautes parties contractantes se communiqueront les 
lois qui auraient déjà été rendues, ou qui viendraient cà l'être dans leurs 
États respectifs, relativement à l'objet de la présente convention. 

« Art. 7. — Les Etats qui n'ont point pris part à la présente conven- 
tion sont admis à y adhérer sur leur demande. Cette adhésion sera 
notifiée par la voie diplomatique au gouvernement de Sa Majesté Bri- 
tannique et par celui-ci aux autres gouvernements signataires. 

« Art. 8. — Les stipulations de la présente convention seront appli- 
cables aux colonies et aux possessions de Sa Majesté Britannique, à 
l'exception de celles ci-après dénommées savoir : 



BULLETIN. 131 

Les Indes orientales, le Canada, Terre-Neuve, le Cap, Natal, la Nou- 
velle-Galles du Sud, Victoria, Queensland, la Tasmanie, l'Australie du » 
sud, l'Australie occidentale, la Nouvelle-Zélande. 

a Toutefois les stipulations de la présente convention seront appli- 
cables à l'une des colonies ou possessions ci-dessus indiquées à partir 
de la date à laquelle le gouvernement britannique notifiera l'adhésion 
de cette colonie ou possession aux autres puissances contractantes. 

« Chacune des colonies ou possessions ci-dessus dénommées qui aurait 
adhéré à la présente convention conserve la faculté de se retirer de la 
même manière que les puissances contractantes. 

« Dans le cas où l'une des colonies ou possessions dont il s'agit dési- 
rerait se retirer de la convention, une notification à cet effet sera faite 
par le gouvernement britannique aux autres puissances contractantes. 

« Art. 7. — La présente convention sera mise à exécution à partir du... 

« Elle restera en vigueur pendant dix années ; à dater de ce jour, et 
dans le cas où aucune des hautes parties contractantes n'aurait notifié 
douze mois avant l'expiration de la dite période de dix années son inten- 
tion d'en faire cesser les effets, elle continuera à rester en vigueur une 
année et ainsi de suite d'année en année. 

« Dans le cas où une des puissances signataires dénoncerait la con- 
vention, cette dénonciation n'aurait d'effet qu'à son égard. 

« Art. 10. — La présente convention sera ratifiée et les ratifications en 
seront échangées à Londres dans le délai de... mois, ou plus tôt, si faire 
se peut. 

Les délégués belges se sont abstenus au vote de l'art. 3 qui concerne 
la Belgique, et sur ce même article les délégués français ont formulé 
des réserves auxquelles se sont associés les délégués de l'Allemegne, de 
l' Autriche-Hongrie, de l'Espagne, de l'Italie, des Pays-Bas et de la 
Russie. 

La conférence a fixé au jeudi 5 avril la date de sa prochaine séance 
qui ouvrira la deuxième session. 



Les frais d'élection des hauts fonctionnaires aux États-Unis. — On 
a négligé de fixer un payement aux Etats-Unis pour certaines dépenses 
encourues dans les élections des hauts fonctionnaires. (Test bien l'Etat 
qui se charge de l'enregistrement des votes et de leur contrôle, mais on 
n'a pas songé à l'impression et à la distribution des bulletins. Toute une 
organisation a été créée pour réparer cet oubli des législateurs, dont les 
partis politiques ont tiré profit avec leur habileté ordinaire. 

Chaque candidat paye les frais de son élection. Ces frais sontfort élevés 
et atteignent des chiffres hors de proportion avec la dépense réelle, qui 



132 JOUR NAL DES ÉCONOMISTES . 

n'est d'ailleurs qu'un prétexte pour une exploitation des plus fâcheuses. 

Ces frais écartent les candidats sans fortune, ou qui du moins n'ont 
pas trouvé des gens prêts à payer pour leur élection. Un homme de 
mérite, sans argent ni amis influents, ne peut arriver à se faire nommer. 

D'un autre coté, ce système favorise des hommes peu honorables, qui 
acceptent les conditions onéreuses qu'on leur impose, car une fois nom- 
més, ils comptent bien se dédommager à l'aide du trésor public, accor- 
der des places à leurs amis, et trouver moyen de s'enrichir aux dépens 
de leurs concitoyens. 

Pour juger du développement qu'a pris ce trafic, il suffit de jeter les 
yeux: sur le tarif que doivent payer les candidats aux différents emplois : 

Le juge à la Cour suprême est taxé à 20.000 dollars. 

Le juge criminel 10.000 — 

Le juge dans les villes 5.000 — 

Le juge de district 3.000 — 

Le juge délégué 10.000 — 

Uattorney de district 10.000 — 

Le contrôleur 25 . 000 — 

Le sénateur d'état 5. 000 — 

Le député à l'assemblée 1 . 500 — 

L'alderman , 1 .000 — 

Le président du conseil des aldermen 2.500 — 

Ces chiffres ne sont pas exagérés. Ce sont les chiffres les plus bas que 
les comités organisateurs (halls) consentent à recevoir. Ainsi pour la 
nomination de l'attorney de district, les meneurs de la campagne de- 
mandent 15.000 dollars, mais ils finiront par s'arranger de 10.000. Pour 
la nomination de contrôleur, ils demandent 40.000 mais ils accepteront 
25.000. La somme indiquée pour la nomination de sénateur est 5000 dol- 
lars, mais dans certains cas on se contente de moins, et parfois on 
réclame davantage. 

Yuici maintenant les traitements de ces différents emplois : 

Le juge de la Cour suprême reçoit 17.500 dollars. 

Le j uge criminel 12 . 000 — 

Le juge dans les villes 10.000 — 

Le juge de district 6.000 — 

Le juge délégué 12.000 - 

Uattorney de district 12.000 -- 

Le contrôleur 10.000 — 

Le sénateur d'état 1.500 — 

Le député à l'assemblée 1.500 — 

Ualderman 2.000 — 

Le président du conseil des aldermen 3.000 — 

La première question qui se présente à l'esprit, c'est de se demander 
comment les candidats se soumettent à payer un prix si élevé. Un juge 



BULLETIN'. 133 

de la Cour suprême paye une somme supérieure au traitement de toute 
une année. Mais il est vrai qu'il est nommé pour quatorze ans. Pour Le 
juge criminel on a fait le même calcul. Le juge délégué ne restant que 
six ans en fonctions ne paye que 6000 dollars. Le contrôleur doit payer la 
somme la plus forte, bien qu'il ne soit nommé que pour troi> ans, 
mais il a plus de facilités de gagner de l'argent par sa plac^. to 
make a good thing. L'attorney de district ne reçoit que 12.000 dollars 
pendant trois ans, et il est appelé à verser 10.000 dollars, mais il a, lui 
aussi, des chances que les politiciens savent exploiter. 

Les juges des villes et des districts paient des sommes relativement 
élevées, mais le salaire est hors de proportion avec les services rendus 
et le nombre des candidats est considérable. Ce qu'il y a de plus curieux 
c'est peut-être de voiries sénateurs d'état payer 5000 dollars pour une 
fonction de deux ans, et pour laquelle ils reçoivent 1.500 dollars ; des 
députés d'assemblée donnent 1.500 dollars pour une place d'un an. où 
ils reçoivent cette même somme. 

Comment expliquer des sacrifices qui paraissent exagérés ? Si les 
juges supérieurs sont des hommes d'une réputation honorable — et 
par une rare bonne fortune, c'est presque toujours le cas, ils font 
des économies pendant les années de service ou leurs amis leur viennent 
en aide. S'ils sont des hommes peu scrupuleux, il leur est facile de 
gagner de l'argent. Le contrôleur a des facilités très grandes. Les séna- 
nateurs, les députés d'assemblée et les aldermen entreprennent des 
affaires, connues dans l'état de New-York comme affaires d' aldermen ef 
qui passent pour des jobs, ou une législation qui a de bonnes choses. 

En fin de compte, l'argent sort de la poche des contribuables qui le 
paient, directement sous forme de salaires excessifs, indirectement par 
suite de la mauvaise administration des affaires publiques, et de la cor- 
ruption et de l'extravagance dans toutes les branches du civilservice. 

Le remède pour faire cesser cette triste situation est indiqué par In 
Nation. II est bien simple. C'est de mettre à la charge de la ville le soin 
d'imprimer et de distribuer les bulletins de vote ; puis de fixer la somme 
que chaque candidat peut dépenser pour chaque élection, et d'exiger 
qu'il fasse connaître exactement ce qu'il a dépensé. 

On enlèverait ainsi aux organisateurs le prétexte dont ils se servent 
pour imposer aux candidats des charges si lourdes. Mais leur esprit 
d'invention est si fertile que si ce moyen leur manque, ils en inventeront 
un autre. 

Ce n'est pas une raison pour négliger une réforme nécessaire et qui ne 
présente que des avantages. 

S. R. 



134 



JOURNAL DES ECONOMISTES. 



L'année théâtrale. — Les théâtres parisiens ont fourni en 1887 un 
nombre de pièces assez important, bien que le plus grand nombre aient 
fermé plus que de coutume, en raison des remaniements et demi-réédi- 
fications imposés à la suite de l'incendie de l'Opéra-Comique. Car, fait 
sans doute unique, Paris s'est trouvé un soir de juillet avec une seule 
salle ouverte, et l'une des plus petites, celle des Menus -Plaisirs. 

Les 30 et quelques théâtres de Paris ont donné, au total : 



60 pièces nouvelles, ainsi réparties : 



Comédie-Française.. 2 

Odéon 6 

Opéra » 

— Comique 2 

Gymnase 3 

Vaudeville 3 

Variétés 3 

Palais-Royal 4 

Porte-St-Martin 2 

Gaîté. 1 



Ambigu 2 

Chàteau-d'Eau 4 

Théâtre de Paris... 1 

Bouffes 5 

Renaissance ........ 3 

Folies 2 

Nouveautés 3 

Menus- Plaisirs 5 

Cluny 2 



Délassements » 

Folies-St- Antoine » 

— Bergère 2 

Eden 1 

Alcazar 1 

Eldorado 2 

Scala 1 

Belleville 1 

Cirque d'Eté 1 



Opéra-Populaire.... ■ — d Hiver 1 



Lesquelles 60 pièces donnent près de 200 actes ou tableaux. 

Sans parler d'une autre trentaine de cafés plus ou moins concerts, 
« Folies y. de tous les quartiers, qui remplacent depuis 15 ou 20 ans les 
goguettes si en vogue en 1848, non plus que du Théâtre-Libre, qui ne 
joue qu'une fois les « chefs-d'œuvre » refusés partout. 

Les « Français » ont produit 2 pièces et 6 actes; — l'Odéon, le 
plus actif de tous 6 pièces et 18 actes; l'Opéra zéro. Il est vrai que rien 
qu'en six mois, ceux du 1 er semestre, il a donné 33 fois Patrie, 14 fois 
Faust, 12 fois Aida et 4 ou 5 fois chacune les banalités du répertoire. 

Du reste, la mode est aux reprises ; « l'art est dans le marasme », 
comme dit un héros de Murger : certaines pièces, par le seul effet de 
l'engouement, dépassent les 300 représentations ; d'aucunes atteignent 
la 700 e , le Faust de Gounod a atteint sa 500 e et rapporté plus de 
425.000 au musicien. 

Cinq incendies de théâtres en 1887 : l'Opéra-Comique, — le plus 
terrible de tous, avec celui d'Exeter (200 victimes au moins pour chacun), 
— le théâtre Lafayette â Rouen, — le Neuen Park â Vienne, — celui 
dTbbilton, ont jeté un certain trouble dans ce monde spécial et causé 
des désastres que la charité publique n'a réparés qu'en faible partie. 

L'année 1888 compte déjà, dans sa première huitaine, deux sinistres 
du même genre : le théâtre de Bolton, en Angleterre, et une scène des 
plus populaires d'Anvers. 

E. II. 



BULLETIN. 135 

Le saucisson de Caliban. — Notre traité de commerce avec l'Italie 
va être revu et corrigé ; je vous avoue que j'en suis bien aise, parce 
que, si M. Flourens s'y prend bien, on pourra enfin manger du sau- 
cisson d'Arles dans la patrie de là mortadelle. 

A première vue cette considération va vous paraître étroite. Tourner 
un traité de commerce à la simple protection de la cbarcuterie fran- 
aise,y employer des conférences et jeter M. Flourens sur M. Crispi 
pour un résultat aussi spécial, voilà qui vous donnera une idée assez 
fâcheuse de mon intelligence politique. Elle est nulle, hélas! Sachez 
même qu'avant ma mésaventure de Livourne, je n'avais jamais pu me 
fourrer dans la tète quelle différence il y a entre le libre-échangisme et 
le protectionnisme. Je ne dois qu'au roi Humbert et à ses admirables 
douaniers de comprendre un peu le sens de ces barbarismes affreux. 11 
est vrai que cela m'a coûté un saucisson. Mais le renard de La Fontaine 
donne au corbeau de moindres leçons pour un fromage. 

Pendant l'excursion que je fis en Corse, en octobre dernier, avec le 
prince Roland Bonaparte, il nous arriva quelquefois de nous trouver 
dans les montagnes à des hauteurs où le nom de Chevet ou ceux de 
Potel et Chabot n'avaient jamais été entendus par les aigles. Certes ! 
les bergers sont hospitaliers dans un pays où les bandits mêlent eneux 
Hernani et don Ruy Gomez. Mais, à de certaines heures et après cer- 
taines ascensions, notre appétit se contentait mal de l'humble et terri- 
ble fromage de chèvre que ces bonnes gens mettaient à notre dispo- 
sition, et plusieurs fois, après le fromage, nous) avions reluqué la chè- 
vre — et même le berger ! On ne sait pas ce qu'on avalerait à des 
altitudes de deux mille cinq cents mètres au-dessus du niveau de la 
bouillabaisse. 

Pour parer à des tentations qui allaient jusqu'à la bergérophagie, 
j'eus l'idée de me prémunir de quelques provisions portatives, et au 
premier endroit civilisé qui s'offrit à nos pas errants, je me procurai un 
saucisson d'Arles. Monselet, qu'il était joli! 11 ressemblait à une ba- 
nane énorme ou à une asperge de concours! Sa chair marbrée sem- 
blait un porphyre roux et juteux. Son écorce argentée miroitait et, par 
ses extrémités ficelées d'une faveur orange, il évoquait le souvenir du 
cochon guilleret, farceur et bon enfant dont il était l'élixir mème,si j'ose 
hl' exprimer ainsi, et lesubstratum, pour parler la langue de M. Schérer. 
Arles s'était dépassée, et elle avait atteint la hauteur de Lyon. Enfin, 
ce saucisson était mon orgueil. 

La première fois que, le tirant de ma veste de chasseur, je l'exhibai 
triomphant, c'était à une altitude de dix-huit cent cinquante-sept mè- 
tres, par un temps froid. Il eut un succès immense. Toute la vallée du 
Golo, dans les gorges de Sanla-Regiaa, eetentik d'un hurrab frénétique. 



136 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

J'avais saisi mon stylet et j'en découpais, avare et lent, de fines rondel- 
les. Chacun en eut sa part, assurément, mais pas davantage, et si le roi 
Humbert lui-même eût été des nôtres au lieu de s'embêter à gouverner 
l'Italie, il y aurait eu pour lui un rond de mon saucisson d'Arles, malgré 
son protectionnisme et sa mortadelle de Bologne. Je ne suivrai pas le 
saucisson dans toutes ses aventures en Corse. Qu'il vous suffise de sa- 
voir qu'il nous sauva plusieurs fois la vie et que, quand nous débarquâ- 
mes à Livourne, il en restait ! 

Oui, monsieur le ministre des finances, il en restait, et même, igno- 
rant des traités de commerce fatals à la charcuterie française, j'avais 
enfermé dans ma malle ce que j'étais parvenu à économiser j du saucis- 
son sur l'exercice du mois d'octobre. Eh ! bien, j'aurais mieux fait de le 
distribuer aux matelots du navire qui nous emportait vers toi, ô terre 
libre du Dante et de Garibaldi ! « Lasciate ogni saucissono, voi che in- 
trate! » telle est la devise de l'Italie sous Humbert, et c'est celle du 
protectionnisme. 

La douane de Livourne est un monument très sale, très laid et très 
incommode, où l'on se sent tout de suite dans le beau pays des poètes. 
C'est là qu'on entend pour la première fois cette langue du si, si douce 
qu'à la parler les femmes en gardent un sourire, comme dit Musset. Les 
femmes y furent pour nous remplacées par d'exhilaranls gabelous em- 
panachés, étalant sur des torses rebondis des nœuds de cravates larges 
comme des pivoines et comme elles incandescents. Avec nos malles 
éventrées et bavant le linge, nos sacs débridés, nous avions l'air, au 
milieu de ces Fra Diavolo de l'octroi, d'une diligence pillée par des 
brigands d'opéra-comique. Quelle cérémonie odieuse et idiote tout de 
même! Une malheureuse jeune fille norvégienne, entourée de dix ou 
douze petits voyous livourniens, apprentis douaniers, qui jetaient ses 
robes dans la boue et piétinaient, au nom de la protection, ses délica- 
tes fanfreluches, laissait couler de grosses larmes sous sa voilette. Déjà, 
l'un des commis aux belles cravates s'était emparé d'une canne à épée 
portée par l'un de nous et verbalisait à tour de bras, car le roi Humbert 
protège aussi les cannes à épée, paraît-il, sans doute pour les distri- 
buer à ses troupes à Massouah. 

— Vous n'avez rien à déclarer, me demanda, quand vint mon tour, 
un aimable bersaglier du fisc, couvert de plumes, et dont le joli visage 
d'artiste capillaire disparaissait à demi sous l'éventail d'un nœud omni- 
colore. Et comme je le contemplais avec extase, il réitéra sa demande, 
en jetant un coup d'œil à la glace. 

— N'avez-vous rien à déclarer? 

— Si, ma joie! fis-je. 

Mais j'avais tort de rire, car les petits gabelous amateurs s'étaient 



BULLETIN. 137 

abattus sur ma malle ouverte, y avaient enfoncé leurs bras de singes 
t en avaient, retiré... le saucisson!... 

Ah! comme ils le brandissaient! 

Avez-vous vu au Luxembourg la statue du jeune satyre qui vient de 
découvrir un petit priape pompéien et qui danse de plaisir en agitant sa 
découverte? Si vous l'avez vu, vous avez une idée de l'allégresse des 
protectionnistes de Livourne découvrant un quart de saucisson d'Arles 
dans la malle de Caliban. 11 ne manquait au ballet que le chorégraphe. 

On me traîna devant le capitaine. 

Le capitaine, homme grisonnant et digne, avait aussi une cravate 
épouvantablement belle. Elle était blanche, mais ourlée de rose à droite 
et d'azur à gauche. Au centre, une épinglette, figurant la tête de son 
roi, lançait ses gerbes. Quant à la salle qu'il occupait, je n'ajoute rien 
a la vérité en disant qu'elle était jonchée dp cannes à dard et tapis- 
sée de saucissons français. Aucune charcuterie ne peut approcher de 
cet extraordinaire cabinet de douanier chef, et nulle boutique de mar- 
chand de cannes, fût-ce celle de Yerdier, n'atteint à ce déballage. Il y 
avait là, je le répète, de quoi armer — et nourrir — vingt mille hom- 
mes. La Protection battait son plein dans ces lambris argentés. 

— Monsieur, me dit-il, si vous n'étiez pas Français, vous encourriez 
la peine de la prison, je n'ai pas à vous le dissimuler, et vous êtes en 
état de pure contrebande. 

— Capitaine, dis-je, faites votre devoir. 

— Vos noms et qualités, reprit-il, adouci par ma résignation exem- 
plaire. Et je lui dictai mes noms, soit ceux-là mêmes qui restent mon 
pseudonyme pour les lecteurs du Firjaro. Quant à mes qualités, comme 
je n'en ai qu'une, je la lui étalai compendieusement : 

Libre-échangiste, fîs-je. 

— Dans quel but avez-vous introduit ce saucisson réprouvé dans le 
royaume d'Italie, malgré les lois et le traité de commerce franco-ita- 
lien ou plutôt italo-français ? 

— Dans aucun but précis. Cependant je nourrissais l'intention secrète 
d'en comparer la pulpe avec votre mortadelle nationale. Je crois qu'il 
entre plus de bœuf dans le nôtre et, dans le vôtre, plus de cochon. 

— C'est possible. Mais la question n'est pas là. Que désirez-vous que 
je fasse de l'objet saisi? Vous pouvez choisir entre deux résolutions. Ou 
payer les droits et l'amende, ou abandonner le saucisson, qui, de la 
sorte se rembourse de lui-même. 

— Que me conseillez-vous, capitaine? 

— Si c'est au douanier que vous parlez, je vous engage à payer, car 
c'est tout bénéfice pour l'Italie. Ce qui reste du saucisson vaut à peu 
rès trois francs vingt-cinq centimes Or, les droits d'entrée et l'amende 



138 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

additionnés nous rapporteront au moins une trentaine de lires. Si vous 
vous adressez à l'homme, c'est tout autre chose. Le métier queîje fais 
est abject, inepte et inutile. Cette jeune Norvégienne qui pleurait pen- 
dant qu'on lui effondrait sa garde-robe m'a navré. D'ailleurs, moi aussi 
je suis libre-échangiste. 

Et ce disant, il m'ouvrit un registre sur lequel je devais signer et 
dater mon abandon du saucisson d'Arles et l'holocauste que j'en faisais à 
la gloire de Bologne. Lorsque j'eus signé et daté, je me tournai vers ce 
gabelou vénérable et sans conviction : 

— Peut-on ajouter des pensées ? lui demandai-je. 

— Si l'on veut, 11 n'y a pas de clause dans le traité italo-français, 
pardon ! franco-italien, qui interdise d'ajouter des pensées aux regis- 
tres de douane. 

Et j'écrivis : — J'offre ce quart de saucisson d'Arle? au peuple italien 
et au fils de Victor Emmanuel, pour qu'ils se le partagent en souvenir 
de Solférino. a Caliban ». 

Eh bien, tout de même, je le regrette, monjolijsaucisson de Corse, etje 
le pleure! car il avait surtout pour moi une valeur de souvenir. Il avait en- 
tretenu la bonne humeur et apaisé les fringales de joyeux voyageurs, 
indifférents à toute politique et contents de respirer ensemble, sur les 
sommets, l'odeur de menthe qui monte des maquis. Et c'est pourquoi, 
si M. Flourens veut m'ètre agréable à bon marché, il priera M. Crispi 
de me le renvoyer, et il ajoutera cette clause au nouveau traité de com- 
merce qu'il va passer avec l'Italie : restitution du saucisson libre-échan- 
giste de 

Caliban *. 



La manie de l'encouragement. — On encourage trop. Si vous par- 
courez le budget de l'Etat, vous voyez à chaque pas un fonds d'encou- 
ragement; il n'y a pas de ministère qui n'ait quelqu'un ou quelque 
chose à encourager. Le ministère des affaires étrangères encourage les 
Français à aller s'établir dans d'autres pays ; le ministère de l'intérieur 
encourage les œuvres de bienfaisance, les associations de secours mu- 
tuels et une foule d'institutions de tout genre. Le ministère de l'agri- 
culture encourage le reboisement des montagnes, l'amélioration de la 
race chevaline et les comices agricoles. Lej'ministère du commerce en- 
courage toutes les industries, les expositions et l'exportation des mar- 
chandises. Il n'y a pas jusqu'au ministère de l'instruction publique qui 
n'encourage l'étude des langues orientales, |la gymnastique, les lettres 
et les arts. 

1 Fiyaro. 



BULLETIN. 139 

D'abord tous ces encouragements coûtent très cher ; si l'on avait la 
patience de relever clans le budget tous les chapitres qui y sont consa- 
crés, on verrait que toutes ces petites sommes réunies finissent par for- 
mer un beau chiffre et, par le temps d'économie qui court, il ne serait 
pas indifférent d'éviter cette dépense. 

Et puis, il n'est pas seulement inutile d'encourager ainsi les indus- 
tries qui ne sont évidemment pas prospères, puisqu'elles ont besoin 
d'encouragement; c'est en même temps très dangereux. Car tous ces 
encouragements, bien qu'ils constituent une charge très lourde pour 
l'Etat, ne représentent qu'un appoint insignifiant pour les spécialités en- 
couragées. 

Ne serait-il pas plus simple de n'encourager personne ? 

Si les pèches maritimes, par exemple, ont besoin d'encouragement, 
c'est qu'elles ne procurent pas un bénéfice suffisant à ceux qui les en- 
treprennent. Alors pourquoi encourager les gens à les entreprendre? 
Ne vaudrait-il pas mieux au contraire prévenir les pécheurs que cette 
industrie n'est pas rémunératrice et leur conseiller de faire autre chose ? 
Ils répondraient sans doute que les autres industries ne sont pas plus 
fructueuses. Mais si toutes les branches du travail sont dans un égal 
marasme, le résultat sera le môme en n'en encourageant aucune qu'en 
les encourageant toutes, et cela deviendra beaucoup moins cher. 

Si les encouragements servent à quelque chose, ils ne peuvent pro- 
fiter à une industrie qu'au détriment d'une autre, et pourquoi s'arroge 
t-on le droit d'encourager celle-ci et de décourager celle-là ? 

Sans doute les arguments ne manquent pas. De même qu'on attribue 
toujours un intérêt stratégique au chemin de fer qu'on veut faire classer, 
on ne se fait pas faute d'invoquer l'intérêt national pour venir au se- 
cours d'une industrie malheureuse. C'est pour pouvoir recruter la ma- 
rine militaire qu'on demande des primes en faveur de la marine mar- 
chande. C'est pour monter la cavalerie de l'armée qu'on donne des prix 
à la race chevaline, c'est pour assurer l'alimentation du peuple qu'on 
encourage la culture des céréales. 

Mais cela ne fait jamais gagner d'argent à ceux qui en perdent, et 
c'est un bien mauvais service à rendre aux particuliers que de les en- 
courager à entreprendre ou à continuer des opérations qui ne peuvent 
par elles-mêmes leur procurer des bénéfices. 

Le comble, c'est d'encourager les lettres et les arts. Tout le monde 
sait qu'il y a infiniment plus d'écrivains et d'artistes que le |public n'en 
peut faire vivre. Ce qui serait d'un gouvernement paternel, ce serait 
de décourager par tous les moyens possibles les vocations naissantes et 
d'avertir les jeunes gens qu'il n'ont rien à gagner à s'embarquer sur 
cette galère. Ceux qui persisteraient quand même auraient vraiment le 



140 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

feu sacré, et ils pourraient avoir quelque chance de réussir. Mais c*est 
pitié d'encourager les gens à se jeter dans la misère. 

En vain dirait-on qu'il y a avantage pour l'Etat à être illustré par les 
talents remarquables. Les grands talents n'ont pas besoin d'être encou- 
ragés. Avec les prix, les primes et les subventions, on ne fait que mul- 
tiplier les petits artistes sans valeur. 

S'il y a une industrie dont le développemeut soit vraiment utile à 
l'Etat, c'est l'agriculture. Mais si les agriculteurs reconnaissent qu'ils ne 
peuvent trouver aucun profit à cultiver la terre, pourquoi les encoura- 
ger à continuer? Qu'ils y renoncent et reportent leur activité sur d'au- 
tres entreprises. 

Ce qui est singulier, c'est que ce sont toujours les gens qui ne réus- 
sissent pas qui demandeut à être encouragés. Puisque leur métier n'est 
pas bon, on devrait au contraire les détourner d'y persévérer. Il ne faut 
encourager que ce qui réussit, parce que ce premier succès peut en faire 
espérer d'autres. Mais encourager ce qui ne réussit pas, c'est le contre- 
pied de la raison {la Vérité.) 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE 

RÉUNION DU 5 JANVIER 18 88. 



Discussion : L'assurance ouvrière contre la maladie et contre i les accidents 
en Allemagne. 

Ouvrages présentés. 

La réunion est présidée par M. Léon Say, président. 

A la séance assiste, comme invité du bureau, M. Charles Grad, 
député de l'Alsace-Lorraine au Reichstag. 

M. A. Courtois, secrétaire perpétuel, énumère les ouvrages et 
brochures adressés à la Société d'économie politique depuis la précé- 
dente séance (Voir ci-après la liste de ces publications.) 

M. le président croit répondre au désir unanime de l'assemblée 
on profitant de la présence de M. Charles Grad pour demander au 
député alsacien quelques détails sur certaines lois nouvelles votées 
depuis quelque temps en Allemagne. Il s'agit des lois relatives aux 
assurances contre les accidents du travail, contre les maladies, etc., 
toutes mesures qui indiquent des tendances socialistes de plus en 
plus accu>ées chez le gouvernement de l'empire allemand. 

M. Ch. Grad se rend de la meilleure sn-àce à ce désir et résume 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE (5 JANVIER 1888). 141 

rapidement la législation nouvelle en vigueur en Allemagne en indi- 
quant les projets actuellement à l'étude dans le même ordre d'idées. 

En présence des progrès de la démocratie socialiste en Allemagne, 
dit M. Grad, le prince de Bismarck a voulu combattre ce mou- 
vement et l'enrayer dans la mesure possible au moyen d'institutions 
d'assurance en faveur des ouvriers. Dans la pensée du grand 
chancelier de l'empire allemand, ces institutions subventionnées et 
administrées par l'Etat devaient mettre les classes ouvrières à l'abri 
de la misère causée par la maladie, les accidents et l'invalidité. Le 
Reichstag a bien accepté le principe de l'obligation, l'assurance 
obligatoire, mais sans subvention de l'Etat. Sur la proposition des 
députés de l'Alsace-Lorraine, en se basant sur l'exemple des insti- 
tutions dues à l'initiative privée et établies de longue date dans le 
pays annexé, la majorité du parlement a voulu que les charges des 
caisses d'assurances soient supportées par les intéressés immédiats, 
ouvriers et patrons, auxquels devait incomber en même temps 
l'administration de ces caisses d'assurances. Après avoir examiné et 
renvoyé au gouvernement les projets primitifs, pour leur faire subir 
des modifications profondes, le Reichstag a donné successivement 
sa sanction à deux lois principales pour l'assurance obligatoire des 
ouvriers contre la maladie et contre les accidents. Un autre projet 
pour l'assurance contre l'invalidité, touchant la création de caisses 
de retraite pour les ouvriers invalides, se trouve actuellement à 
l'ordre du jour, mais n'a pas encore été discuté par le parlement. 

La loi sur l'assurance contre la maladie date de juin 1884 et ses 
effets peuvent être appréciés dès maintenant. Les populations ou- 
vrières en sont satisfaites et les charges imposées aux patrons sont 
moins élevées que les subventions accordées naguère spontanément 
aux caisses de secours libres fondées par beaucoup de chefs d'indus- 
trie en Alsace. Les secours consistent dans les soins gratuits du 
médecin, les médicaments et une indemnité de chômage égale à la 
moitié du salaire pendant la durée de la maladie. Les charges pour 
couvrir les dépenses résultant de ces secours sont supportées à 
raison de deux tiers par les ouvriers et d'un tiers par les patrons : 
elles représentent de 2 à 3 pour 100 des salaires gagnés par les 
ouvriers jusqu'au maximum de 5 francs par jour. M. Grad a donné 
des détails. sur le fonctionnement de ces caisses dans une étude 
publiée, par le Journal des Economistes en octobre 1883. Tous 
les établissements industriels qui occupent plus de 100 ouvriers 
sont tenus d'avoir une caisse d'assurance contre la maladie admi- 
nistrée par un comité mixte composé de délégués des patrons et 
des ouvriers en proportion des subventions et des cotisations des 



142 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

uns et des autres, où les ouvriers disposent, par conséquent, de deux 
tiers des voix et les patrons d'un tiers. Pour les établissements et 
les entreprises industrielles qui occupent moins de 100 ouvriers, 
l'administration a fondé des caisses d'assurances communales ou 
cantonales. Ces caisses comme les caisses de fabriques, toutes sans 
distinction, se trouvent soumises à la surveillance et au contrôle des 
préfets et des directeurs d'arrondissement. 

Pour l'assurance contre les accidents de fabrique et contre les 
accidents provenant de l'occupation dans des exploitations de toute 
espèce, industrielles ou agricoles, la loi allemande pose en principe 
que les charges sont à supporter par les patrons seuls, comme des 
risques résultant de l'exploitation. Les différentes industries sont 
réunies en syndicats professionnels pour les branches similaires pré- 
sentant les mêmes risques et la base de l'assurance est la mutualité. 
Des conseils d'administration nommés par les patrons et les ouvriers 
constatent la nature des accidents qui surviennent et fixent le mon- 
tant des indemnités à allouer aux victimes. Ces indemnités peuvent 
s'élever jusqu'à deux tiers du salaire avec un maximum de 2000 
marks par an. C'est l'administration des postes qui effectue les paie- 
ments sur la présentation de bons mensuels délivrés par les bureaux 
d'assurance. A la clôture de l'exercice annuel, chaque syndicat rem- 
bourse à l'administration des postes les avances faites pendant 
l'année. Le montant des indemnités et des frais d'administration-est 
couvert par les établissements réunis en syndicats proportionnelle- 
ment au nombre d'ouvriers occupés et aux salaires payés par chacun 
des participants. Chaque année, les intéressés sont tenus, sous peine 
d'amende, de faire la déclaration des salaires exacts payés par 
chacun. 

Après ce rapide exposé général, M. Ch. Grad se met volontiers à 
la disposition des membres de la réunion qui auraient des questions 
à lui poser et des renseignements complémentaires à lui demander. 

M.Hipp. Maze, sénateur, s'étonne d'apprendre que tout le monde, 
patrons comme ouvriers, se trouve généralement satisfait des résul- 
tats produits déjà, en Allemagne, par l'assurance en cas de mala- 
die. 

M. Ch. Grad répète que, en général, effectivement, on est 
content de ces résultats. Il insiste même sur ce fait que les patrons 
ont profité, pour la grande majorité, des lois nouvelles à cet égard; 
les sacrifices qu'ils s'imposaient auparavant étaient en effet plus con- 
sidérables qu'aujourd'hui. Dans certains cas, les établissements 
industriels avaient à supporter tous les frais de maladie; maintenant 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE (ô JANVIER 188 8). 143 

les deux tiersdeces frais sontàla charge des ouvriers, ce qui fait 2 0/0 
des salaires. 1 0/0 est attribué aux frais médicaux, 1 0/0 aux « 
frais de pharmacie, 1 0/0 à l'indemnité de chômage. Depuis que 
les patrons n'ont plus à supporter tout cela, certaines caisses de 
secours existant dans beaucoup d'établissements ont mis de côté 
jusqu'à 100 et 200.000 fr. 

M. Raffalovich rappelle que la simulation de la part des ouvriers 
joue un grand rôle dans l'application de ces sortes d'assurances. A 
Berlin, le service seul du contrôle des cas de maladie coûte 30 ou 
40.000 fr. En Westphalie, dans les provinces rhénanes, des patrons 
ont demandé en grand nombre à être protégés contre ces fraudes. 

M. Ch. Grad fait remarquer que des précautions ont été prises 
contre la simulation, spécialement contre les absences du lundi. 
Dans les établissements possédant une caisse à eux. on fait le 
lundi matin ce qu'on appelle la « tournée d'ivrognes » pour cons- 
tater les absences de mauvais aloi. Du reste en principe, l'indem- 
nité pour cause de maladie n'est attribuée qu'à partir du troisième 
jour. 

Un ouvrier assuré à une caisse libre n'est pas obligé de verser à 
la caisse cantonale. Cependant, il y en a qui versent à la fois à la 
caisse de la fabrique et dans l'autre. En cas d'interruption de travail 
ils ont 50 0/0 du salaire de part et d'autre, ce qui leur fait le salaire 
entier, et l'on conçoit qu'ils aient alors intérêt à prolonger une absence 
qui leur assure des ressources sans travail. Cependant ces fraudes, 
en somme, sont rares et peuvent d'ailleurs entraîner des condamna- 
tions. 

M. Paul Leroy-Beaulieu est nettement opposé à toutes ces con- 
traintes, aux assurances obligatoires. Tous ces systèmes aboutissent 
fatalement à l'abolition de l'énergie et de la responsabilité indivi- 
duelles. D'ailleurs, dans les centres manufacturiers, les ouvriers sont 
déjà suffisamment assurés, au moyen d'anciennes confréries, de 
sociétés de secours mutuels. 

M. Grad a indiqué que, dans tout établissement comportant trois 
ouvriers, doit fonctionner l'assurance obligatoire. Mais comment 
s'applique la loi aux ouvriers agricoles ou aux ouvriers des villes qui 
changent à chaque instant de résidence ou de patron ? En réalité 
l'Allemagne tend à remonter dans les temps passés, elle va contre 
les conquêtes du monde moderne, elle veut restaurer l'époque où la 
liberté de domicile n'existait pas pour les travailleurs. 

Et puis, aujourd'hui surtout qu'on ne veut plus de livret pour les 



i44 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

ouvriers, où commence l'ouvrier, l'employé ? Comment classer, par 
exemple, la maîtresse de piano, qui gagne sa vie et touche un salaire*! 
Est-elle un « ouvrier », pourrait-elle être comprise dans l'assurance 
contre la maladie, et comment ? 

Tous les travailleurs tombés dans une situation précaire auront- 
ils des secours de maladie ? 

M. Ch. Grad n'a pas à discuter le principe même de la loi 
allemande, et il se déclare partisan de la liberté. 

Quant aux catégories de personnes admises à profiter de l'assu- 
rance, il rappelle que, primitivement, elle a été fondée pour les 
ouvriers industriels, puis étendue aux entreprises de transports, 
puis aux ouvriers forestiers et agricoles, bien que, pour eux, elle ne 
soit pas encore obligatoire ; cela vient de ce que, en Alsace par 
exemple, la petite propriété est énormément fréquente. Sur 260.000 
personnes formant la population rurale, 80 0/0 sont des petits pro- 
priétaires ayant moins de 5 hectares. 

Dans certaines localités de la Basse-Alsace, existe l'assurance 
contre la maladie pour tous, et non pas seulement pour les pau- 
vres : elle comprend frais de médecin, de pharmacien, avec indem- 
nités de chômage. Et l'assurance est libre. 

M. Em. Levasseur préfère de beaucoup la liberté au système 
obligatoire organisé en Allemagne, et il donne d'intéressants détails 
sur le fonctionnement d'une société de secours mutuels approuvée, 
existant à Paris et à l'administration de laquelle il participe. Des 
mesures spéciales sont prises pour que les sociétairesne contractent 
pas l'habitude d'être malades afin de profiter des indemnités d'une 
façon abusive. 

M. Ch. Limousin demande à M. Grad ce que sont devenues d'an- 
ciennes lois allemandes qui obligeaient tout ouvrier à être membre 
d'une société de secours mutuels ou abonné à un hôpital. 

M. Ch. Grad répond qu'avant les lois de 1883, il n'y avait pas de 
législation de ce genre, mais seulement des associations libres. Au- 
jourd'hui, l'ouvrier prouvant qu'il fait partie d'une société libre de 
secours est dispensé de se soumettre à l'assistance légale. 

M. Ch. Limousin insiste, en s'en référant à un rapport d'un consul 
anglais qui mentionnait cette ancienne législation. 

M. Ch. Grad n'a pas la prétention de connaître toutes les lois des 
25 États composant l'empire allemand, du reste les lois d'empire, à 
l'heure qu'il est, abrogent les lois antérieures des États. 



société d'économie politique (5 janvier isss). 145 

M. Ed. Badon-Pascal demande ce qui a été fait ou ce qu'on a l'in- 
tention de l'aire en Allemagne au sujet de l'assurance contre l'in- 
cendie. 

Il rappelle que l'est de la France a toujours été, plus que l'ouest, 
exposé aux incendies criminels, qui, dans les statistiques, forment 
jusqu'à 1/5 et même 1/4 des sinistres. Depuis que l'Allemagne a 
chassé d'Alsace-Lorraine les compagnies françaises, les incendies 
volontaires y sont devenus plus rares. 

M. Ch. Grad fait remarquer que, pendant la dernière guerre, alors 
qu'on ne savait pas trop si les compagnies payeraient les indemnités, 
les incendies volontaires ont été très peu fréquents. Depuis, leur 
nombre varie suivant les périodes . Le gouvernement allemand n'a 
pas pris de mesures à ce sujet. M. de Bismarck voulait bien, là 
aussi, organiser l'assurance obligatoire ; cette idée jusqu'ici n'a pas 
eu de suite. 

Sans pouvoir encore donner des renseignements sur ce qui sera 
établi au sujet de l'assurance en cas d'invalidité, M. Grad rappelle que 
la question est à l'étude en Allemagne. Bientôt on connaîtra les pro- 
positions du gouvernement. Cependant on sait déjà à peu près qu'il 
s'agira d'une rente de 120 marks (150 fr.) pour un minimum de 
70 ans d'âge, sauf quand il y a accidents. Il n'est pas probable qu'il 
y ait subvention de l'Etat. 

Mais la mobilité des ouvriers crée de grandes difficultés. A 
Mulhouse, on a constaté que 75 0/0 des ouvriers changent de domi- 
cile et de patrons. Dans les classes agricoles, 20 à 25 0/0 seulement 
changent ainsi. 

L'augmentation seule des dépenses militaires en Allemagne aurait 
parfaitement suffi, si l'on n'entretenait pas les énormes armements 
actuels, à donner 120 marks de pension à tous les Allemands parve- 
nus à 70 ans. 

M. Th. Ducrocq demande si la législation allemande met à la 
charge du patron ou de l'ouvrier la preuve en matière d'accidents 
du travail. 

M. Ch. Grad répond qu'en Allemagne la responsabilité du patron 
est admise sans qu'il [ait preuve à faire par l'ouvrier, — ce qui est 
contraire au principe de la législation française. 

Le principe, introduit en 1872, est consacré par la loi d'empire. 
Aujourd'hui, en cas d'accident, une déclaration de la victime suffit, 
et l'indemnité est acquise. A la fin de l'exercice, la part de chaque 
patron se règle d'après le total des indemnités payées. 

4 e série, t. xu. — 15 janvier 1888. 10 



146 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

M. Th. Ducrocq persiste à penser que la législation française est 
préférable, bien qu'il y ait maintenant au Parlement une tendance 
manifeste à la modifier. 

M. Ch. Limousin ajoute que le système allemand se trouve à pré- 
sent le même qu'en Suisse et en Angleterre. 

Avant de lever la séance, M. Léon Say annonce que, à la réunion de 
évrier, M. A. Courtois, secrétaire perpétuel, donnera lecture d'une 
notice sur la vie et les ouvrages de Frédéric Bastiat. 

La séance est levée à onze heures quarante. 

Le rédacteur du compte rendu : Charles Letort. 



Ouvrages présentés. 

Vade-mecum des promoteurs des banques populaires et le mouve- 
ment coopératif, par Francisco Vigano '. 

Ministère du commerce et de Vindustrie. Annuaire statistique de la 
France. 10 e année, 1887 *. 

Ministère du commerce et de Vindustrie. Annales du commerce exté- 
rieur. Année 1887. 11" fascicule 3 . 

Reports from the Consuls of the United States. N os 83-85 \ 

Minislero di agricoltura, etc. Bilanci comunaliper Vanno 1885 5 . 

Ministero di agricoltura, etc. Statistica délie cause di morte nei 
comuni, etc. Anno 1885. Introduzione 6 . 

Bulletin trimestriel de la Société d'études philosophiques et sociales. 
3 e année 1887. Juill. à oct. 7 . 

Municipalidad de la capital. Boletin mensuel de estadistica munici- 
pal. Ano I. Oct. 1887 \ 

The institute of bankers. The monetary union of the great trading 
nations, by H. Chevassus 9 . 

Revue géographique internationale. 12 e année 1887. Oct. et nov. ,0 . 

1 Paris, Guillauinin et C ie , 1887, in-S°. 

2 Paris, Impr. Nationale, 1887, gr. in-8°. 
;! Paris, Impr. Nationale, 1887, gr. in-So. 

* Washington, Government printing Office, 1887, 3 vol. in-8°. 

a Hotiia, tip. ilelf Opinione, 18S7, in-4° 

G Roma, tip. Eredi Botta, 1887, in-4°. 

' Paris, Le Soudier, in-8°. 

8 Buenos- Aires, Impr. Europea, 1887, in-8°. 

"'on, 1SS7, in-8». 
10 Paris, 7G, rue de la Pompe, in-4°. 



DISCOURS DE M. FRÉDÉRIC PASSY. 147 



SOCIÉTÉ AMICALE DES ANCIENS ÉLÈVES 

DES ÉCOLES SUPÉRIEURES DE COMMERCE 

ET DE TISSAGE DE LYON 

(10 e Banquet annuel). 



La cérémonie de l'inauguration du buste de M. Penot et la présence 
de M. Frédéric Passy ont attiré, cette année, cent dix sociétaires Le 
Bureau avait adressé des invitations exceptionnelles à M. le Préfet et à 
M le Maire de Lyon, à MM. les membres du Conseil d'administration 
et de la Chambre de commerce, à MM. les professeurs de l'Ecole et à la 
presse lyonnaise. 

Le banquet réunissait près de HO couverts. A la table d'honneur 
M. Pagnon présidait, ayant à sa droite M. F. Passy et à sa gauche 
M. Alapetite secrétaire général de l'administration, représentant le 
Pretet du Rhône. On y remarquait également MM. Aynard, Sévène 
Samt-Cyr, Penot, Schulz, Gourd, Isaac, Jos. Gillet, F. Guérin, Permezel' 
Mulaton, Jacquand, Piotet, de Michaux, Chavent, Marins Morand Pa»nv' 
auteur du buste, Peyzieux, président de l'Association des anciens élèves 
de Ecole centrale lyonnaise, Victor Bizot, délégué de l'Union amicale 
de la rue Amelot, MM. les professeurs de l'École, les représentants de 
la presse régionale et les membres du Bureau. 
M. Frédéric Passy prononce le discours suivant : 

« Monsieur le Président, 
« Vous venez de me remercier comme d'un effort méritoire d'être 
venu, maigre mon âge, que je ne puis dissimuler, et malgré la saison 
qui nest pas encore bien rigoureuse, assister à cette fête de famille 
et en prendre ma part; c'est moi, croyez-le bien, qui vous remercie. Cet 
moi qu , vous remercie tous, Messieurs, et vous surtout, jeunes geas de 
Association de» anciens élèves des écoles de commerc et de Lage 
de m avoir fourni l'occasion de me retrouver dans cette ville de Lyon 
qui m'a fait autrefois, a maintes reprises, un accueil que je ne p^ 
oublier, et de m'y retrouver dans une circonstance comme celle-ci 
pour nous entretenir, ainsi que nous le faisons, dejnos efforts commun,' 
de nos communes aspirations et nous occuper ensemble des intérêts 
mdus nels et commerciaux qui sont une part si considérable de la gra 
deur de cette laborieuse cité et de la grandeur même du pays. Car vous 
êtes Messieurs, vous et tous ceux qui comme vous se consacr en a 
développement de l'activité productive et des relations comm rcL 
de la France vous êtes, comme le dit l'homme éminent que" 
m aviez fat 1 honneur d inviter en même temps que moi à ce banque 



148 JOURNAL DES ÉCONOMISTES 

au nombre des agents les plus utiles et les plus honorables non seule- 
ment de la richesse, mais de la puissance et de l'honneur de la patrie. 
Et, si j'avais eu en vérité à chercher un thème pour les quelques paroles 
que je ne puis me dispenser de vous adresser, enaurais-je pu souhaiter 
un plus heureux et mieux approprié que celui qui m'est fourni par 
celte admirable lettre que lisait tout à l'heure votre honorable Président, 
cette lettre si jeune d'un homme presque octogénaire, dont la vie tout 
entière a été une vie d'honneur et de travail, qui, sous tous les régimes 
a su mériter l'estime et la sympathie de tous les hommes et de tous les 
partis ? 

« Messieurs, de cette lettre je ne retiens qu'un mot. C'est l'hommage 
rendu par son illustre auteur à l'importance sociale et à la valeur 
morale de cette profession commerciale à laquelle vous vous êtes 
destinés et dans laquelle plusieurs d'entre vous ont déjà conquis une 
place honorable et une juste considération ; hommage, croyez-le bien, 
qui n est pas de sa part une politesse de circonstance, mais, la sincère 
expression d'une opinion longuement réfléchie et motivée. C'est M. Duruy, 
Messieurs, qui a opposé comme résumé de sa longue carrière d'historien 
à ce qu'il a appelé l'histoire-bataille, l'histoire du travail. C'est lui qui a 
dit que l'histoire autrefois n'était guère que celle des cours et des 
armées, et qu'il était temps qu'elle devînt celle des intérêts économiques 
des nations. 

« C'est lui >qui, à l'Exposition de 1867, a fait ouvrir au milieu des 
galeries de l'industrie et de l'art contemporain, cette galerie rétrospec- 
tive du travail, incessamment étendue et agrandie depuis, dans laquelle, 
pour la première fois, on est allé rechercher, avec la trace des souffrances 
et des luttes du passé, les vrais titres de noblesse de l'humanité. Et c'est 
cette histoire du travail destinée à occuper de plus en plus, espérons-le, le 
premier rang dans les préoccupations de l'humanité, à laquelle vous 
travaillez pour votre part et se préparent à travailler après vous et 
comme vous les jeunes gens qui vous suivent et ceux qui les suivront 
dans cette maison, où l'on s'applique si heureusement à ne laisser dans 
le difficile apprentissage qui s'y fait aucune lacune de quelque impor- 
tance. Je dis difficile à dessein, Messieurs, car ce n'est pas une œuvre 
aisée aujourd'hui que de faire comme il convient la préparation qu'exige 
désormais la carrière commerciale. 

« Ce n'est pas non plus une chose aisée lorsqu'on est entré dans cette 
carrière que de la fournir avec honneur et succès et d'y tenir haut et 
ferme ce drapeau pacifique sous lequel s'agitent chaque jour tant de 
luttes non moins vives que les luttes du cnamp de bataille et qui, 
lorsque malheureusement le drapeau de la guerre est déployé, n'est pas 
le dernier à lui fournir les recrues et les ressources sans lesquelles 
Une pourrait rester longtemps debout. Pour être en mesure de supporter 



DISCOURS DE M. FREDERIC PASSY. 149 

des destructions et des pertes, il faut avoir produit et accumulé. Pour 
mettre des hommes en ligne et leur fournir les terribles et coûteux 
engins qu'exige de plus en plus l'industrie de la guerre, il faut avoir 
laissé grandir les générations et se former des réservoirs de force et de 
richesse. Et c'est pourquoi, Messieurs, la carrière commerciale et la car- 
rière industrielle, sont aujourd'hui et de plus en plus Chaque jour, 
entourées de tant de considération et d'honneur. Mais il n'y a pas 
longtemps, il faut bien le dire, qu'il en est ainsi ; peut-être aussi, pour 
être francs avec nous-mêmes, faut-il avouer qu'il n'y a pas longtemps 
qu'il est juste qu'il en soit ainsi. 

« Messieurs, je ne puis me le dissimuler, mon principal titre devant 
vous, et partout peut-être, c'est d'être un vieux professeur ; ce sera mou 
excuse si, au risque de paraître un peu trop faire une leçon, je me 
permets de jeter avec vous un regard en arrière et de rappeler rapide- 
ment ce qu'a été dans les âges antérieurs ce commerce auquel vous 
vous honorez d'appartenir. 

La carrière commerciale dans l'antiquité était placée presque au dernier 
degré de l'échelle sociale. « Aristote, un des plus grands géniesjqui aient 
marqué dans le monde, dit dans sa. Politique, je crois, que l'acquisition des 
biens est de deux sortes : l'une naturelle, l'autre commerciale; et celle-ci, 
ajoute-t-il méprisée ajuste titre. Je pourrais vous citer des paroles analo- 
gues de Xénophon, de Platon, et plus tard de Cicéron. Une loi de la ville 
de Thèbes exigeait de quiconque s'était adonné au commerce ou à l'indus- 
trie dix années d'oisiveté bien complètes pour pouvoir prétendre à entrer 
dans le Sénat de la République. Vous me direz que la réputation d'es- 
prit des Béotiens laisse à désirer, mais les Athéniens modernes, qui 
s'appellent des Français, n'ont pas toujours eu des sentiments très diffé- 
rents. Sous l'ancien régime, on appelait vivre noblement vivre sans 
travailler ; et faire preuve, comme il le fallait pour certains honneurs, 
d'un certain nombre de quartiers de noblesse, c'était faire preuve d'oi- 
siveté héréditaire. La plupart des professions mercantiles ou industrielles 
faisaient déroger, et lorsque, — comme c'était le cas pour le grand com- 
merce, le commerce maritime, encouragé en vue des colonies, — la noblesse 
n'était pas perdue, elle était parfois tout au moins suspendue. Quand un 
gentilhomme breton partait pour une lointaine entreprise commerciale, 
il déposait son épée dans la salle des États de la province, et il ne la 
reprenait que le jour où il avait cessé de salir la main qui devait la por- 
ter au contact des opérations commerciales. 

« Nous n'en sommes plus là, Messieurs, et l'on a pu voir sous le ré- 
gime actuel comme sous le précédent des sénateurs et des députés dont 
le titre principal à siéger dans ces assemblées était leur grande situatio n 
industrielle ou commerciale. Il n'y a pas si longtemps cependant que 



150 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

dans bien des familles on considérait le commerce comme une situation 
inférieure qui ne supposait que de médiocres facultés. 11 n'était pas rare 
encore à l'époque de ma jeunesse d'entendre une jeune personne par- 
faitement élevée et sans aucune prétention à la noblesse déclarer avec 
dédain qu'elle n'épouserait jamais un commerçant. Plutôt cent fois un 
avocat sans causes ou un aspirant au surnumérariat. Un père de famille 
causant avec sa femme de l'avenir de ses enfants disait naïvement : Ce- 
lui-ci est plein d'intelligence, nous l'enverrons à l'école polytechnique; 
celui-là brillera au barreau. Et parfois même il ajoutait : Il deviendra 
député ou ministre. Cet autre, ce n'est qu'un imbécile:nous en ferons un 
commerçant, il en sera toujours capable. (Rires.) 

« Eh bien ! non, il ne suffit pas d'être un imbécile pour faire un bon 
commerçant, il faut même n'être pas un imbécile. 11 faut avoir des qua- 
lités qui ne sont pas données à tout le monde. Et je ne parle pas seule- 
ment de ces qualités modestes et en apparence secondaires mais essen- 
tielles, d'ordre, de soin, d'application, d'exactitude, d'activité, de vigi- 
lance et d'économie, sans lesquelles les dons les plus brillants risquent 
fort de demeurer inutiles. 

« Il faut autre chose aujourd'hui pour ètreun bon commerçant. Il y a 
bientôt trois quarts de siècle déjà, vers 1820, un homme, dont je n'ai 
pas à faire ici l'éloge, Frédéric Bastiat, alors âgé de dix-neuf ans et 
commis chez un négociant de Bayonne, écrivait dans l'intimité de sa 
correspondance amicale les lignes suivantes que je crois devoir repro- 
duire textuellement : « Je m'imaginais que l'art du négociant était tout 
« mécanique et que six mois suffiraient pour faire de moi un bon négo- 
« ciant. Dans ces dispositions, je ne crus pas nécessaire de travailler 
« beaucoup et je me livrai particulièrement à l'étude de la philosophie 
« et de la politique. Depuis je me suis désabusé. J'ai reconnu que la 
« science du commerce n'était pas renfermée dans les bornes de la rou- 
« tine. J'ai su que le bon négociant, outre la nature des marchandises sur 
« lesquelles il trafique, le lieu d'où on les tire, les valeurs qu'il peut 
« échanger, la tenue des livres, toutes choses que l'expérience et la rou- 
« tine peuvent en partie faire connaître, le bon négociant, dis-je, doit 
« étudier les lois et approfondir l'économie politique, ce qui sort du do- 
« maine de la routine et exige une étude constante ». 

« Bastiat avait raison, il faut tout cela et cela ne suffit pas. Le com- 
merce, en effet, s'est étendu, la vapeur et l'électricité ont mis, bon gré, 
mal gré, chaque point du monde en rapport avec le reste du monde. Le 
télégraphe nous apporte plusieurs jours à l'avance la nouvelle des tem- 
pêtes qui s'avancent vers l'Europe, à travers l'Océan; tant pis pour les 
navires qui n'ont pas su se garer à temps. Il nous apporte de même 
l'annonce ou la prévision des troubles sociaux ou politiques, des chan- 



DISCOURS DE M. FRÉDÉRIC PASSY. 151 

gements gouvernementaux, des guerres, des crises commerciales ou des 
transformations industrielles ou agricoles; que dis-je, des modifications 
dans les habitudes, dans les goûts, dans les modes qui s'accomplissent 
dans les diverses régions du globe ; et tant pis pour qui ne sait pas à 
temps en tenir compte. A moins de marcher au hasard, il faut être cons- 
tamment au courant de tous ces faits, avoir, comme le capitaine sur 
son navire, l'œil ouvert dans toutes les directions, suivre et même de- 
vancer les variations qui se produisent, connaître, suivant les diverses 
marchandises, les voies de transport et en calculer le temps et le prix, 
êtreau courant des formalités de transit et de douane, de's usages lo- 
cuax, du cours du change et de la nature des monnaies, de tout en un 
mot, (car tout peut nuire ou servir), et être en quelque sorte un homme 
universel. 

« Il faut aussi avoir une trempe de caractère à la fois énergique et pru- 
dent, résister tour à tour au découragement dans les moments difficile, 
à l'entraînement dans les moments favorables, à ce dernier surtout, et 
prendre garde, comme vous l'enseignait si bien il y a quelques années 
votre regretté directeur, M. Pénot, d'ouvrir ses voiles trop grandes au 
vent de la prospérité. On s'endort aisément sur la foi des zépbyrs, disait 
à propos de la disgrâce de Fouquet le bon LaFontaine, eton se réveil 
sur un écueil. (Applaudissements.) 

« Mais aussi, Messieurs, l'honneur est en raison de la difficulté. Comme 
ce n'est que par des qualités et des mérites exceptionnels que l'on arrive 
au premier rang, que l'on s'y maintient tout au moins, là où l'on 
voit la continuité du succès fixer la fortune, on peut être assuré 
qu'il n'y a ni surprise ni hasard. Les hommes qui tiennent la tète de 
l'industrie et du commerce sont justement investis de la considération 
générale. Ils sont regardés désormais comme des agents indispensables 
delà vie et de la prospérité des sociétés. [Applaudissements). 

« C'est, Messieurs les organisateurs et membres du Conseil des écoles 
de commerce et de tissage, ce que vous avez compris. Et, pour ne par- 
ler que de ce qui est de ma compétence, j'ai remarqué dans le pro- 
gramme de votre cours d'économie politique plus d'une ligne digne d'une 
grande attention. 

« Oui, M. Duruy avait raison, lorsqu'il disait dans sa lettre que les 
commerçants sont au nombre des principaux facteurs de la grandeur de 
lanation. Vous le dites dans votre programme et votre professeur est 
chargé d'appeler tout spécialement sur ce point l'attention de se t s élèves 
C'est à la fois les relever à leurs propres yeux et leur donner par un 
côté qui a sa grandeur une leçon de patriotisme. Eh! bien je l'indiquais 
tout à l'heure et j'y reviens, il n'en a pas toujours été ainsi même à des 
époques peu éloignées, même pour les gens qui se piquaient d'économe. 



152 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

politique; et lorsque nous lisons les écrits de nos devanciers, nous trou- 
vons àce sujet, jusque dans l'école, des erreurs qui nous paraîtraient d'un 
autre monde si elles n'étaient point encore partagées aujourd'hui par 
bien des gens. 

a On disait, au siècle dernier, par opposition au produit réel de la 
terre : « les faux biens du commerce et de l'industrie ». On avait, et 
c'est l'honneur des physiocrates, fait justice de l'ancien préjugé qui 
faisait consister dans l'or et l'argent la richesse des nations et sacrifier 
tout à l'absurde système de la balance du commerce. On avait réhabi- 
lité la terre et le travail de la terre, et montré justement que la richesse 
consiste dans l'ensemble des choses que l'homme tire pour son utilité 
du grand réservoir de la nature. Mais on avait, comme il arrive trop 
souvent, dépassé la mesure ou plutôt l'on ne s'était pas rendu un 
compte suffisant de la valeur des opérations diverses par lesquelles 
l'homme puise dans ce réservoir de la nature. On s'imaginait que le com- 
merce, à la différence de l'agriculture, ne produisait rien parce qu'il se 
bornait à faire passer les objets de main en main, comme le prestidigi- 
tateur fait passer les muscades d'un gobelet dans l'autre. La part qu'il 
prélevait sur ces objets n'était, à ce que l'on croyait, qu'un escamotage. 

ce On a dit depuis (et on a cru faire par là sans réplique le procès du 
commerce) que tout l'art du commerçant consiste à acheter à bon mar- 
ché et à vendre cher pour mettre dans sa poche une différence qui ne 
correspond à aucune augmentation d'utilité. 

« Eh! bien Messieurs, si parfois on vous adressait ce reproche, n'en 
soyez point embarrassés et ne craignez pas de répondre : qu'acheter là 
où l'on trouve les prix les plus bas, c'est-à-dire là où la marchandise es 
le plus offerte, c'est acheter à ceux qui ont le plus besoin de vendre et, 
par conséquent, rendre un service dont ils peuvent moins Jse passer que 
les autres. Vendre cher, par contre, c'est vendre à ceux qui ont le plus 
besoin d'acheter, eUpar conséquent là encore porter le service là où il 
est le plus demandé. Car enfin, à moins qu'on ne fasse intervenir quel- 
qu'une de ces violences légales ou illégales, quelqu'une de ces mesures 
de contrainte, de monopole ou de privilège, qu'on ne saurait trop flétrir, 
je ne sache pas qu'il y ait un moyen quelconque de forcer quelqu'un à 
vendre s'il ne le désire pas ou à acheter s'il s'y refuse. Avoir l'art de 
discerner et de prévoir où et quand le produit est ou doit être le plus 
abondant et le plus offert, où et quand il est ou doit être le plus rare et 
le plus demandé, c'est avoir l'art de se rendre suivant les lieux et les 
temps le plus utile possible et réaliser la plus haute idée que l'on puisse 
se faire du commerce. A une condition, toutefois, une seule, qui est tou- 
jours sous-entendue pour l'économiste et pour le moraliste, c'est que 
la lutte soit loyale. {Applaudissements.) 



DISCOURS DE M. FRÉDÉRIC PASSY. 1 53 

« Eh! Messieurs, comment ne voit-on pas que, par ces opérations et 
déplacements qui consistent à faire venir jusqu'à la main ou jusqu'à la 
bouche qui les attendent, l'instrument de travail, le produit ou l'aliment 
préparé pour elles, le commerçant et producteur absolument au même 
degré, sinon de la môme manière, que l'agriculteur, que l'industriel et 
que l'ouvrier? Eh quoi! ce serait produire que de faire pousser en France 
le chanvre ou le lin, d'y cultiver le mûrier et le ver à soie, et ce ne 
serait point produire que de faire venir de l'Amérique le coton, de la 
Chine la soie, qui servent tout comme ces produits indigènes à entretenir 
l'activité de nos métiers, à procurer des salaires à nos ouvriers, et à 
fournir des tissus et des vêtements? Ce ne serait pas produire que de 
faire venir jusqu'à nous ces objets qui, demeurés au loin, seraient pour 
nous comme s'ils n'existaient pas? Ce ne serait pas produire que 
d'appeler du dehors ce que nous ne trouvons pas au dedans ? Ce serait 
produire que de faire sortir sous nos pas le charbon de la mine, lever 
dans les champs le grain delà moisson; et quand le charbon est extrait 
et le grain récolté, ce ne serait pas produire que de les faire arriver de 
leur lieu de naissance, où ils demeureraient inutiles, aux lieux de 
consommation où ils vont répandre le mouvement, la chaleur, la lumière 
et la vie ? 

« La vérité est qu'il y a production partout où il y a travail utile de 
nature à satisfaire les besoins des hommes. La production est une œuvre 
complexe dans laquelle des milliers et des milliers de mains, mêlant 
leur action à celles de milliers et de milliers d'intelligences, travaillent 
tantôt ensemble, tantôt les unes après les autres, mais tendent toutes 
au même but et concourent toutes au résultat final. Lorsque cette pro- 
duction finale est achevée, lorsque les produits sont arrivés à leur 
destination dernière, tous ceux qui à un degré quelconque ont contribué 
à leur élaboration ne sont-ils pas des producteurs au même titre? Et 
pour prendre, si vous le voulez, un exemple de touslesjours et d'intérêt 
universel, le commerçant et le voiturier qui amènent le grain chez le 
meunier et la farine chez le boulanger ne participent ils pas à la con- 
fection du pain tout aussi réellement que ce boulanger, ce meunier ou 
que l'agriculteur lui-même? 

« Disons-le, il ne doit plus y avoir de classes dans la grande société 
économique, pas plus qu'il n'y en a désormais dans la société civile 
ou politique. Toutes les professions utiles sont honorables; dans toutes 
l'intelligence, le travail et la probité peuvent conduire justement à la 
considération comme à la fortune. (Applaudissements.) 

«■ Disons plus, s'il est une profession qui semble plus particulière- 
ment appelée à faire éclater le besoin qu'ont les uns des autres les divers 
membres de la société humain 1 : et à servir de lien entre les hommes 



154 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

comme entre les choses, c'est évidemment la profession commerciale. Ce 
n'est pas un économiste, c'est Sedaine, ce tailleur de pierres devenu 
écrivain, qui le remarquait dès le siècle dernier dans son aimable co- 
médie du Philosophe sans le savoir, en mettant dans la bouche d'un de 
ses personnages cette belle et touchante profession de foi : « Quel état, 
« mon fils, que celui d'un homme qui d'un trait de plume se fait obéir 
« d'un bout de l'univers à l'autre! Son nom, son seing, n'a pas besoin, 
« comme la monnaie d'un souverain, que la valeur du métal serve de 
« caution à l'empreinte, sa personne a tout fait ; il a signé, cela suffit. 
« Ce n'est pas un temple , ce n'est pas une seule nation qu'il sert ; il les 
« sert toutes et en est servi; c'est l'homme de l'univers. Il a ce qui légi- 
« time dans un gentilhomme les droits de la naissance, ce qui fait la base 
a de ses titres, la droiture, l'honneur, la probité ; quelques particuliers 
« audacieux font armer les rois, la guerre s'allume, tout s'embrase, 
« l'Europe est divisée ; mais ce négociant anglais, hollandais, russe ou 
a chinois, n'en est pas moins l'ami de mon cœur ; nous sommes sur la 
« superficie de la terre autant de fils de soie qui lient ensemble les 
« nations et les ramènent à la paix par la nécessité du commerce ; voilà 
« mon fils, ce que c'est qu'un honnête négociant. » 

« Rien de plus vrai que ces paroles et c'est pourquoi nous ne saurions 
assez le répéter : Tout ce qui fait obstacle à l'expansion du commerce» 
tout ce qui empêche les hommes de se tendre les mains à travers l'espace , 
à travers les montagnes, à travers les fleuves, à travers les océans, ces 
mains chargées de produits, c'est-à-dire de services et de bienfaits, 
tout ce qui est fait contre ces rencontres des hommes, des choses et des 
idées, de quelque prétexte qu'on le couvre et de quelque nom qu'on 
e décore, est fait non seulement contre le progrès matériel et contre le 
bien-être, mais contre le progrès moral de l'humanité, contre la paix, 
contre la justice et contre la liberté. (Applaudissements.) 

«. Oui, Messieurs, le commerce est le plus puissant agent de la solidarité, 
c'est-à-dire de la fraternité humaine, parce qu'il nous enseigne que nous 
ne pouvons nous passer les uns des autres et à toute heure nous oblige 
à nous entendre les uns avec les autres. C'est lui, qui à toute heure et en 
tous lieux, noue les mille et mille mailles de cet immense réseau du genre 
humain, qui ne peut plus, une fois formé, être atteint sur aucun point 
sans que l'ensemble s'en ressente. C'est lui qui, suivant la belle expression 
de saint Paul, fait de nous tous, même à notre insu, les membres 
d'un même corps et de la moindre blessure infligée à l'un de ses mem- 
bres un outrage en même temps qu'un dommage à l'humanité tout 
entière. 

« Et c'est pour cela, Messieurs, que nous voyons avec douleur, et que 
nous verrions avec désespoir, ce qui se passe aujourd'hui autour de nous 



DISCOURS DE M. FRÉDÉRIC PASSY* 155 

dans l'ordre des faits économiques, si nous ne savions par des indices 
et des manifestations comme la réunion à laquelle nous sommes con- 
viés ce soir, qu'il existe encore en plus grand nombre qu'on ne le croit 
des groupes de jeunes hommes guidés par de moins jeunes dont le cœur 
n'a point vieilli, qui conservent le feu sacré et restent inébranlablement 
attachés à ces nobles doctrines de liberté et d'expansion par la liberté 
en dehors desquelles il n'y a qu'abdication et abandon de soi-même. 
(Applaudissements.) 

« Oui, je le répète, si nous n'avions devant nous ce spectacle qui nous 
réconforte et nous console, en présence des honteux reculs dont nous 
sommes témoins, en présence de ces lâches renoncements à l'effort et 
à la lutte, en présence de cette conjuration sacrilège contre la richesse 
et l'honneur de la France, de cette prédication incessante de décourage- 
ment et de défiance de ses forces, de cette guerre à l'abondance et au 
bon marché qui ne s'arrête pas même devant le vêtement du pauvre 
et le pain de l'affamé, nous serions tentés de désespérer. 

« Oh ! nous traversons (je ne me le dissimule pas) une période 
difficile, une période d'épreuves. 

« Il y a vingt- cinq ans, on croyait en avoir fini avec la théorie de la 
privation et de la disette, on commençait à comprendre que la richesse 
des hommes, c'est l'abondance des choses et l'on s'était résigné à voir 
dans les importations la contre-partie et la condition nécessaire des 
exportations. On voulait bien admettre que, comme la respiration qui 
entretient la flamme delà vie individuelle, le commerce, qui entretient, 
la vie sociale se fait par un double mouvement, et que pour acheter 
il faut vendre, et pour vendre acheter. Aujourd'hui, l'on est revenu sur 
tout cela; on veut bien continuer à donner, mais on ne voudra bientôt 
plus rien recevoir ; ni les matières premières, aliments indispensables 
du travail, ni les denrées de consommation nécessaires à l'entretien 
des forces qu'exige le travail, ne trouvent grâce devant ces doctrines de 
privation et de mort. Ce n'est plus seulement la houille, sans laquelle 
l'industrie ne peut plus marcher; les textiles que réclament nos métiers, 
les huiles ou les graines oléagineuses qui permettent au pauvre d'allonger 
le jour, le chocolat, le café, les épices, devenus, grâce aux échanges, d'un 
usage général, sont frappés , comme des substances dangereuses , 
d'amendes énormes à nos frontières. Les substances les plus usuelles 
elles-mêmes sont atteintes. 

Nous voyons, par une sorte d'émulation rétrograde et d'acharnement 
contre soi-même, les peuples qui se croient les plus avancés de l'Europe 
s'ingénier à l'envi pour se contraindre à payer le sucre trois fois plus 
cher qu'ils ne devraient le payer et faire aux consommateurs anglais, 
encore exempts de toutes ces belles combinaisons, cadeau de la diffé- 



156 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

rence. L'aliment par excellence, le pain, pour ne parler que du pain, le 
pain lui-même est frappé en quelque sorte d'interdit par les lois 
douanières des principales nations. Il ne l'est expressément, il est vrai, 
qu'à l'état de matière première, sous forme de grain et de farine, et l'on 
n'a pas encore, comme la logique le commande et comme je l'ai prédit 
il y a deux ans à la tribune parlementaire, osé faire croiser contre la 
miche qu'apporte sous son bras le manœuvre voisin de la frontière la 
baïonnette du représentant de la force publique ; mais cela viendra, et 
peut-être bientôt. 

« 11 n'y a pas trois jours, dans une réunion sérieuse et officielle, on se 
montrait fort ému d'une révélation faite par un personnage spécialement 
compétent qui venait confirmer avec éclat nos prévisions d'ailleurs bien 
naturelles. 

« Nous avions dit, et c'était l'évidence même, que du moment où l'on 
frappait le blé et la farine, il fallait pour ne pas faire, en partie au moins» 
œuvre vaine, frapper aussi le pain. Ce n'était pas assurément à nous à 
le proposer, mais la logique l'exigeait et, faute de le faire, on pouvait 
être assuré de voir entrer la farine et le blé, sous cette forme de pain, 
exempts de droits. Or, il nous a été révélé avant-hier qu'il était entré, 
l'année dernière, six à sept cent mille kilogrammes de pain venant d'au- 
delà de la frontière du Nord-Est ; cette année, cette quantité serait de 
quatre millions de kilogrammes, et selon les prévisions officielles, elle 
serait portée l'année prochaine à plus du double, de huit à dix millions. 
Il arrive chaque jour des chargements entiers, des voitures — bientôt 
peut-être des wagons — , venant de boulangeries situées en Belgique, 
mais qui pourraient bien, qui sait ? être montées par des capitalistes 
rançais (les capitaux ont si peu de patriotisme !). Ces expéditions de 
pains pénètrent jusqu'à dix, quinze, vingt lieues sur le territoire français, 
et tous les jours la quantité et les distances deviennent de plus en plu s 
significatives. 

« On se demandait quel remède il fallait apporter à un tel mal. Je me 
suis permis de dire qu'il n'y en avait qu'un : ce serait de mettre, comme 
Je l'avais indiqué antérieurement, dix francs de droit sur le quintal de 
main, mais qu'encore une fois, ce n'était pas à moi à faire cette besogne 
On a paru un peu embarrassé ; car, comment oser dire que l'on taxe le 
pain? On avait si bien soutenu qu'on pouvait à volonté faire vendre le 
blé cher et le pain bon marché. On a cherché des subterfuges, — le mot 
a été dit — mais il n'y en a pas et l'on ne peut plus s'aveugler sur la 
brutale réalité ; aussi les meneurs de la campagne protectionniste ont-ils 
été forcés de reconnaître que la force des choses avait parlé, et nous ne 
devons point désespérer de les voir un de ces jours réparer, comme ils 
ediseut maintenant, la lacune de la législation actuelle et mettre le 



DISCOURS DE M. FSÉDÉRIG PASSY. 157 

Parlement en demeure de frapper le pain d'un droit proportionnel à 
celui qui frappe la matière première. 

« Je ne désespère pas non plus de la réaction qui se produira le jour 
où l'on sera forcé d'en venir là. On nous montrait, en nous signalant 
ces faits, des boulangers, bons Français, écrasés par la concurrence 
étrangère et réduits à se demander s'il ne se verraient pas contraints à 
passer la frontière pour échapper aux désavantages de la situation que 
leur fait la loi de leur pays ; et il est certain que c'est une situation 
étrange que celle de gens que l'on condamne à payer leur matière pre- 
mière au-dessus du prix du marché général en les laissant pour la vente 
de leurs produits aux prises avec les prix du marché général. Mais pour 
un boulanger qui se plaindra justement de cette anomalie, on trouvera 
mille consommateurs, non moins bons Français et non moins patriotes, 
qui se demanderont pourquoi, livrés pour leur salaire à la libre concur- 
rence des travailleurs étrangers, ils devraient subir de par la taxe sur le 
blé et le pain une surcharge de 20 0/0 pour leur dépense ? Et qui sait si, 
ne pouvant plus faire venir à eux le pain à bon marché, ils ne seront pas 
tentés eux aussi de passer la frontière pour aller vers le pain à bon 
marché ? Peut-être alors les partisans de ces déplorables mesures arri- 
veront-ils à comprendre que lorsque l'on touche au pain, et l'on y touche 
toutes les fois que l'on touche au prix naturel des choses, toutes les fois 
que d'une façon quelconque on gènele travailou que l'on grève l'échange 
on ne fait pas de la protection, on ne fait pas de la fiscalité pure et simple, ou 
fait bel et bien de la restriction, c'est-à-dire de la destruction ; on détruit 
des activités, on paralyse du travail, on atteint, dans leurs sources mêmes, 
pour tout dire, les forces et les énergies vitales de la nation. Car l'homme, 
même au point de vue matériel, ne vit pas seulement de pain, mais de 
tout ce qui procure ou accompagne le pain : de fer, d'outils, de com- 
bustibles, de lumière, de vêtements. Et il n'y a pas une aggravation 
artificielle, si faible, qu'elle soit, sur une de cesdépenses, pas une réduc- 
tion sur une de ces ressources qui ne se résolve en une diminution 
d'existence. Toute loi qui a ce caractère est, qu'on le sache ou non, une 
loi homicide. Cela est sûr ; on finira par le savoir à force de l'avoir 
éprouvé, Messieurs. Et ce jour-là, plus prochain qu'on ne le croit peut- 
être, nous verrons de toutes parts se lever comme d'un même élan la 
foule des estomacs affamés, des corps tremblants sous le froid et la 
fièvre, des mains amaigries et insuffisamment armées pour le travail, 
réclamant non pas le fameux droit au travail qui n'était trop souvent 
que le droit à la paresse, mais ce droit de travailler librement et de 
disposer librement du fruit de son travail qui est, suivant l'immortelle 
déclaration de 1789, la propriété de tout homme, la première, la plus 
sacrée et la plus imprescriptible. Et pour faire valoir ces revendications 



158 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

si outrageusement foulées aux pieds à la veille du centenaire de 1789, 
nous trouverons, grâce à vous, Messieurs les élèves des écoles de com- 
merce et à vos jeunes émules, grâce à vos devanciers et à vos maîtres 
chez lesquels, j'en ai la preuve à cette table même, l'âge ne fait que for- 
tifier et réchauffer la jeunesse du cœur et de l'esprit, des phalanges de 
citoyens éclairés et influents négociants, industriels, agriculteurs, prêts 
à former l'état-major de cette sainte ligue du bien public, groupés, 
suivant la belle expression de Lamartine, au nom de la plus modeste 
peut-être, mais de la plus nécessaire de toutes les libertés, la liberté des 
dix doigts de la main. {Applaudissements.) 

« C'est à cette grande tâche que vous êtes appelés, Messieurs, à elle 
que dès maintenant vous travaillez et que demain vous travaillerez 
davantage encore. Et c'est pour cela que je ne saurais assez dire combien 
je suis heureux d'avoir été rappelé dans cette ville de Lyon où les hommes 
d'un âge mûr ont bien voulu conserver mon souvenir, pour être mis en 
face de vous, jeunes gens, à qui je n'avais peut-être jamais eu l'occa- 
sion de parler et m'entretenir avec vous de la grandeur matérielle et 
morale de ces travaux du comptoir et de l'atelier qui sont les vôtres. 

a Je dis à dessein, Messieurs, matérielle et morale, car s'il est licite, 
s'il est bon d'aspirer pour soi-même et pour les autres à la prospérité 
matérielle, il n'est pas permis d'oublier que cette prospérité maté- 
rielle n'est qu'un moyen et que la vraie grandeur, sans laquelle 
d'ailleurs le reste ne saurait subsister et se soutenir longtemps, c'est la 
grandeur morale. Aussi ai-je été vivement frappé encore en parcourant 
ce programme de vos études économiques, auquel j'ai déjà fait allusion, 
d'y voir cette mention significative des devoirs du négociant envers lui- 
même et envers les autres. Oui, on a raison de vous le dire, et il serait 
bon qu'on le dit davantage à d'autres, ces progrès de l'industrie et du 
travail, ces découvertes de la science, ces outils, ces machines, ces 
moyens de communication et de transport, cette prise de possession de 
la nature par la main de l'homme, ce bien-être en un mot et cette 
richesse que nos mains s'efforcent de faire jaillir plus abondamment 
chaque jour des sources inépuisables qui les recèlent, c'est le corps de 
la vie humaine en quelque sorte, de la vie individuelle et de la vie collec- 
tive, ce n'en est point l'âme. C'est l'esprit qui transforme la matière et 
c'est pour l'esprit qu'il la doit transformer. Tout homme naît débiteur, 
a dit le chancelier Bacon, et tout homme est responsable à proportion 
de ce qu'il a acquis. 

« Plus nous réussissons et plus nous sommes tenus de ne pas nous 
désintéresser de nos devoirs envers les hommes, envers la patrie, envers 
l'humanité. C'esl là ce qui fait la vraie grandeur, c'est pour cela qu'il 
vaut d'arriver à la fortune, à la considération et à l'influence. Je me 



SOCIÉTÉ DE STATISTIQUE DE PARIS. 159 

sens en vérité bien placé pour prononcer ici ces paroles, car je ne puis, 
en le faisant, oublier les noms de ces hommes véritablement grands qui 
ont tenu une place si considérable dans la société française et dans la 
société humaine, et dont quelques-uns, dans cette ville même, m'ont 
honoré d'une si précieuse amitié : lesArlès-Dufour, les Jean Dollfus, les 
Peabody et d'autres que je ne nommerai pas, parce que si on ne doit 
que la vérité aux morts, d'après Voltaire, on doit des égards aux vivants, 
même, et surtout peut-être, dans l'éloge. Nobles exemples, généreux 
modèles, qui vous ont montré comment par le travail et par l'intelligence 
on arrive à de grandes situations industrielles et commerciales, mais 
qui vous ont montré surtout comment on justifie et on honore ces 
situations en se tenant toujours en quelque sorte au-dessus d'elles et, 
comme ces eaux fécondes dont parle Bossuet, ne s'élevant que pour 
se répandre. 

« Je n'ose vous demander, mes chers amis, d'aspirer à dépasser ces 
grands devanciers, c'est peut-être impossible, mais je suis certain que 
votre ambition est de marcher sur leurs traces. Et je forme, en termi" 
nant, le vœu qu'ils soient nombreux parmi vous ceux dont les noms 
seront un jour inscrits à côté de ceux de ces hommes illustres dans le 
livre d'or du commerce ec de l'industrie. » {Applaudissements pro- 
longés.) 

SOCIÉTÉ DE STATISTIQUE DE PARIS 

RÉUNION DU 21 DÉCEMBRE 1S87. 



Renouvellement du Bureau de la Société. 

Communications. — L' Annuaire statistique de la Ville de Paris et l'Annuaire 

statistique delà France. — La statistique des finances départementales. — 

Les accidents de grisou. 
Discussion. — La nouvelle évaluation de la propriété bâtie en France. 

La réunion est présidée par M. Yvernès, président. 

Elle procède à l'élection d'un président pour 1888 et de plusieurs, 
membres du Bureau et du Conseil. 

Est élu président M. A. Cochut; M. Relier est nommé vice-président; 
M. T. Loua conserve ses fonctions de secrétaire général, qu'il remplit 
depuis si longtemps avec tant de tact et d'autorité ; M. Robyns reste 
trésorier et MM. Neymarck et Vannacque sont nommés membres du 
Conseil. 

Parmi les ouvrages reçus par la Société, M. T. Loua signale spécia- 
lement l'Annuaire statistique de la Ville de Paris pour 1885 et 
Y Annuaire statistique de la France pour 1887. 



160 JOURNAL DES ÉCONOMISTES- 

Ce dernier, rédigé sur le même plan que les précédents, en diffère 
par quelques points intéressants. Il reproduit, sous la même forme, 
les tableaux relatifs au mouvement de la population, à la justice 
civile et criminelle, à l'assistance publique, à l'instruction à tous ses 
degrés, aux sinistres et assurances, aux consommations et salaires, 
ainsi que ceux qui concernent l'Algérie. 

Dans le fascicule consacré aux cultes, on a introduit la répartition 
par département des ministres des cultes dissidents. 

La statistique de l'émigration a été complétée par le relevé des 
passagers d'entrepont à Bordeaux, qui sont pour la première fois 
confondus avec les émigrants proprement dits. 

Celle des établissements pénitentiaires s'est enricliie de trois 
tableaux rétrospectifs, portant sur le mouvement des maisons cen- 
trales, des maisons de jeunes détenus, des prisons départementales, 
des déportés et des transportés. 

Ces divers tableaux sont suivis d'un résumé historique des bagnes, 
depuis 1801 jusqu'à leur disparition. 

La statistique des établissements de prévoyance a été complétée 
par celle des caisses d'assurances en cas de décès et d'accidents. 

Celle des beaux-arts contient un tableau complet des recettes des 
théâtres depuis 1875, avec distinction des théâtres permanents de ceux 
qui ont cessé d'exister, et des établissements nouvellement créés. 

La statistique agricole a été entièrement refondue, d'après la statis- 
tique publiée par le ministère de l'agriculture, et qui a remplacé celle 
qui émanait du bureau de la Statistique générale. 

L'industrie a été divisée en trois fascicules : le premier contient la 
statistique minérale ; le second, les industries diverses, les brevets 
d'invention et les marques de fabrique; le troisième est affecté à 
l'alcool, au sucre et au tabac, et renferme tous les documents que l'on 
pourrait désirer sur ces importantes consommations. 

Comme dans les Annuaires précédents, le commerce et la naviga- 
tion ont été étudiés avec le plus grand soin, et les tableaux ont été 
empruntés non aux résumés analytiques du document des douanes, 
mais aux tableaux de détail. De nombreux tableaux rétrospectifs 
permettent de se rendre compte des mouvements du commerce et de 
la navigation depuis 1827. 

Les tableaux de la pêche maritime ont été dressés synoptiquement, 
de manière à faire ressortir le nombre et la valeur des produits de 
chacun des 87 quartiers des côtes de France. Ils permettent d'ailleurs 
de suivre, pour chaque espèce de poissons, de coquillages ou de crus- 
tacés, les variations qui se sont produites depuis 1872. 
Le chapitre relatif aux élections renferme de nombreux détails sur 



SOCIÉTÉ DR STATISTIQUE DE PARIS. 161 

les électeurs du suffrage universel, considérés dans leurs rapports avçc 
la population française correspondante, sur la formation des conseils 
municipaux et sur celle des listes d'électeurs sénatoriaux, telle qu'elle 
résulte des lois du 5 avril et du 19 décembre 188i. 

Par suite de ces diverses modifications, les tableaux rétrospectifs 
qui donnent à l'Annuaire son principal cachet se trouvent être au 
nombre de 51, lorsqu'on n'en comptait que 40 dans Y Annuaire pré- 
cédent. 

M. T. Loua rédige en ce moment une sorte de commentaire ou de 
texte explicatif de l'Annuaire, qui rendra certainement de grands 
services. 

M. Turquan offre à la Société, au nom du ministre du commerce et 
de l'industrie, et en remplacement de M. Vannacque indisposé, le 
XIV e volume de la Statistique annuelle de la France. Le temps lui 
manque pour analyser cette publication; il se contentera de dire que. 
pour la première fois, le mouvement de la population a été donné 
par arrondissement, ce qui permet d'étudier avec plus de précision la 
répartition des mariages, naissances et décès sur notre territoire. 

M. de Crisenoy présente, de la part du ministre de l'intérieur, la 
Statistique des finances départementales. Cette statistique, établie sur 
un plan nouveau, permet de se rendre compte de la situation finan- 
cière propre de chaque département, ainsi que des ressources qu'ils 
tirent de l'État ou des communes. 

Il offre ensuite, en son propre nom, un volume sur les travaux des 
conseils généraux pendant leur session d'avril 1887. 

Jusqu'à présent, le compte rendu des travaux des conseils généraux 
restait enfoui dans les 170 volumes des délibérations qui, chaque 
année, s'entassent sur les rayons poudreux des archives où personne 
ne s'avise d'aller les chercher. Passer en revue ces documents, en 
extraire les parties qui présentent un intérêt général, les classer 
méthodiquement de manière à rendre les recherches faciles et 
promptes, tel est le but que M. de Crisenoy s'est proposé dans le 
recueil qu'il pré- ente, et dont il espère continuer la série. 

M. Cheyssonprésente, de la part de M. Charles Lallemand, ingénieur 
des mines, la coUection des Piapports de la commission que la loi du 
26 mars 1877 a chargée d'étudier les moyens propres à prévenir les 
explosions de grisou dans les houillères. Cette commission a établi 
une statistique méthodique des 808 accidents, qui, de 1811 à 1884, ont 
fait 1,520 tués et 1,374 blessés. Elle a relevé par bassin, par concession, 
les principales circonstances de chaque accident, savoir : I 3 les date, 
jour, mois, année; 2° le lieu, puits ou fosse, couche ou veine, niveau 
4 e série, t. xli. — 15 janvier 1888. 11 



162 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

ou étage ; 3° le nombre des tués et des blessés avec la nature des 
blessures; 4° l'effectif du personnel ouvrier au fond et la production 
de la mine ; 5 u les causes de l'accident, distinguées en matérielles et 
morales; 6° les remarques particulières auxquelles il donne lieu; 
7° les mesures dont il a été l'occasion. Ces relevés présentent ainsi 
pour chaque accident son analyse succincte et sa monographie 
détaillée. 

Dans un huitième et dernier fascicule, M. LaUemand, secrétaire de 
la commission, a procédé à une analyse synoptique de ces relevés 
individuels, en recourant à toutes les ressources des diagrammes 
les plus ingénieux et les plus clairs, pour éclairer les conclusions 
pratiques à déduire de cette vaste enquête. 

L'ordre du jour appelle la communication de M. E. Boutin, directeur 
général des contributions directes, sur la grande enquête relative à 
l'évaluation de la propriété bâtie. 

M. Boutin dit n'avoir pas besoin de rappeler àla Société que l'enquête 
sur la propriété bâtie a été précédée d'une enquête non moins impor- 
tante sur la propriété non bâtie, dont les résultats ont été consignés 
dans un volume in-folio, avec atlas, qui a paru en 1884. Cette enquête 
offrait l'inconvénient de s'appuyer sur des données trop générales et 
principalement sur le cadastre, opération déjà ancienne et qui, peut- 
être, aurait besoin d'être renouvelée. Il n'en sera pas de même de la 
propriété bâtie, dont la statistique, s'appuyant sur les parcelles, sera 
dès lors tout à fait individuelle. 

Ce travail, ordonné par la loi du S août 1885, a pour but de déter- 
miner la valeur locative actuelle de chaque propriété bâtie. Pour 
l'exécuter, on a- obtenu des Chambres, à titre de provisions, un crédit 
d'un million, et l'on peut estimer que la dépense totale s'élèvera à 
environ 2.800.000 fr. 

Du reste, les indemnités ont été calculées au plus bas, grâce au 
dévouement du personnel d'élite qui doit l'accomplir, et qui a la 
volonté de ne se préoccuper que des intérêts généraux. 

Pour donner une idée du travail, M. Boutin présente le dossier d'une 
commune. Il se trouve que c'est celui de Verneuil, commune de Seine- 
et-Oise, qui n'a que 220 maisons. 

Tout le monde sait qu'il y a dans chaque commune une matrice 
cadastrale, dont une partie concerne la propriété bâtie. C'est à cette 
matrice que les directeurs ont eu recours pour la rédaction des 
220 bulletins correspondant aux 220 maisons dontil s'agit. Seulement, 
ces bulletins se trouvent naturellement classés dans l'ordre alphabé- 
tique. 



SOCIETE DE STATISTIQUE DE PARIS. 10?» 

La première chose à faire, c'est de les classer dans l'ordre topogra- 
phique. Muni de ce dossier, le contrôleur se transporte de maison en 
maison, et procède à l'évaluation de la valeur locative actuelle. 

Dans les villes, rien de plus simple, grâce au cours des loyers ; à la 
campagne, c'est un grand problème. C'est là que se montre la sagacité 
du contrôleur; il examine, il compare, il discute avec les gens de la 
localité, et c'est après avoir pris tous ces renseignements qu'il arrive 
à déterminer la valeur cherchée. 

Tel est, en peu de mots, le mécanisme de l'opération. Le travail a 
commencé au mois d'août, il s'est quelque peu ralenti en novembre, 
par suite de la nécessité pour les agents de mettre à jour leurs travaux 
ordinaires ; mais il est permis d'espérer qu'en décembre, et cela 
malgré le mauvais temps, l'opération reprendra toute son activité. 

En résumé, le recensement est effectué dans 7.000 communes, ce 
qui représente le cinquième de la totalité du travail. 

M. Beritllon présente une observation. 

Le contrôleur, a dit M. Boutin, se rend de maison en maison, mais 
qu'est-ce que c'est qu'une maison? En ce qui le concerne, quand il a 
eu à faire le recensement de Paris, il s'est contenté de désigner la 
maison par son numéro. Mais ce qu'il faudrait, c'est une définition 
précise de ce qu'on doit entendre par maison. M. Boutin pourrait-il 
donner cette définition? 

M. Boutin répond qu'il n'appartient pas à l'administration de faire 
sur ce point une définition théorique, la tâche de l'agent fiscal n'étant 
que d'atteindre l'objet imposable, de le désigner avecprécision. Autant 
il trouve de constructions appartenant à un propriétaire différent, soit 
individuel, soit collectif, autant il compte de maisons. 

M. Hennequin demande comment dans l'enquête on pourra arriver 
à évaluer la valeur collective d'un château. 

Les châteaux, dit M. Boutin, doivent être considérés comme des 
maisons exceptionnelles. Vu leur petit nombre, on ne peut espérer 
trouver des bases d'appréciations comparatives dans chaque 
commune. C'est pourquoi l'administration de l'Enregistrement est 
appelée à fournir les renseignements de toute nature dont elle 
dispose, et au moyen desquels il est possible d'arriver à une estima- 
tion aussi exacte que possible. 

M. Gimel demande la permission de soumettre au directeur général 
des contributions directes une simple observation sur l'estimation 
des bâtiments ruraux et sur celle des maisons, observation recueillie, 
il y a deux jours, au sein d'une autre société, celle des Agriculteurs 
de France. Cette société est peut-être trop accessible à la crainte; 



164 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

mais, dans le cas présent, on ne saurait méconnaître que ses craintes 
ne paraissent pas tout à fait sans fondement. 

Depuis que la contribution foncière a été établie en France par la 
loi du 1 er décembre 1790, confirmée parcelle du 3 frimaire an VII, un 
principe qui n'ajamais subi la moindre atteinte est celui de l'affran- 
chissement de l'impôt pour les bâtiments servant à l'exploitation 
rurale. Or, dans l'opération qui se poursuit en ce moment, on ne se 
borne pas à évaluer les maisons et les usines, on évalue aussi les 
bâtiments ruraux. Plus sommairement que les maisons, soit; mais on 
les évalue ; et l'administration, d'ordinaire, ne se livre pas à des 
travaux sans but. En présence de l'exemple que vient de donner notre 
voisine, l'Italie, qui soumet à l'impôt les bâtiments d'exploitation 
rurale, les agriculteurs de France ont-ils quelque raison de redouter 
la contagion de l'exemple? 

L'observation de M. Gimel porte ensuite sur le fond même du 
travail. Il n'est pas possible, dit-il, de l'exécuter avec plus de zèle, 
d'intelligence et de soin que ne le font les agents des contributions 
directes ; mais l'article 34 de la loi du 8 août 1835 ayant dit : « A partir 
« du 1 er janvier 1886, l'administration des contributions directes 
« procédera au recensement de toutes les propriétés bâties avec 
« évaluation de la valeur locative actuelle de chacune d'elles ». 
L'administration, dans ses instructions, a dit aux agents : Vous ne 
perdrez pas de vue que vous devez rechercher la valeur locative 
actuelle de chaque propriété bâtie, et non pas le revente net imposable 
d'après les règles tracées par l'article 82 de la loi du 3 frimaire an VII. 
Suivant cet article, le revenu net imposable des maisons d'habitation 
est déterminé d'après la valeur locative calculée sur dix années, sous 
la déduction d'un quart de cette valeur pour les frais d'entretien. Est- 
il besoin d'insister'pour faire comprendre ce qu'il y a de sagesse dans 
l'obligation de s'en tenir à cette moyenne? D'ailleurs, s'il s'agit de 
contribution foncière, s'il s'agit d'une opération qui n'est que le 
complément de celle effectuée de 1880 à 1883 sur la propriété non 
bâtie, n'y a-t-il pas une confusion flagrante à opérer comme s'il 
s'agissait d'un droit de patente ? La disposition de l'article 34 de la loi 
de 1885 a été introduite par un amendement de M. Versigny, qui le 
motivait sur ce que ce serait là un moyen d'arriver à substituer la 
quotité à la répartition. Voilà ce qui éveille les craintes des proprié- 
taires ruraux et autres, craintes qu'il serait bon de calmer, s'il se 
peut. 

M. Boutin ne croit pas probable que, sur le vu de l'évaluation des 
bâtiments ruraux, une Chambre française songe à les soumettre à 



CHRONIQUE. 165 

l'impôt. En France, le bâtiment rural sera toujours affranchi. Quand 
au second point, relatif à ia détermination de la valeur locativc 
actuelle, qui pourrait, suivant quelques personnes, aboutir à la substi- 
tution de l'impôt de quotité à l'impôt de répartition, M. Boutin croit 
qu'il serait prématuré de se prononcer sur cette question. 

M. Cheysson désirerait que l'enquête fit connaître, au moins pour 
les grandes villes, le nombre de logements par étage. 

M. Boutin répond qu'on s'occupera, en temps utile, de ce rensei- 
gnement ainsi que d'autres données statistiques qui pourraient avoir 
quelque utilité pour la science. 

L'ordre du jour de la séance de janvier comprend une double com- 
munication du D r Jacques Bertillon sur le nombre des enfants par 
famille à Paris, et la Mortinatalité des jumeaux, av ec une discussion 
sur le Rôle des voies de transport. 

CHRONIQUE 



Sommaire : Le message du président et la déclaration ministérielle. - Les 
maximes économiques du Rapport de 31. Yves Guyot. — Les fourrages 
de la cavalerie. — Le programme du nouveau groupe des républicains 
socialistes. — Le groupe autonomiste-socialiste du conseil municipal. — La 
prorogation du traité- de commerce franco-italien. — Le décret relatif à 
l'introduction des viandes dites malsaines. — Les droits desortie au Gabon 
et au Cougo français. — L'Union syndicale belge et la Bourse du travail. — 
La protection contre les fautes d'orthograpbe. — L'exhaussement des droits 
sur les céréales en Allemagne. — Un discours libre-échangiste de M. Bam- 
berger. — Une Ligue agraire en Espagne. — Une antre Ligue agraire dans 
le pays de Galles. — Un coup de Bourse à Vienne. — M. Constantin Pec- 
queur. 

Dans le message que M. le président de la République a adressé 
aux Chambres à l'occasion de son avènement, nous avons à signaler 
ces trois paragraphes : 

Avec l'apaisement, la sécurité, la confiance, le Parlement voudra as- 
surer au pays les progrès réfléchis, les réformes pratiques destinées à 
encourager le labeur national, à fortifier le crédit, à amener la reprise 
des affaires et à préparer les grandes assises industrielles de 1889. 

Il se préoccupera des mesures qui touchent les conditions du travail 
et de l'hygiène, de la mutualité et de l'épargne. 

11 s'attachera à l'amélioration des finances, au sérieux équilibre des 
budgets, à la simplification du fonctionnement administratif et judi- 
ciaire, et à l'irréprochable gestion des affaires publiques. 



166 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Ce sont de bonnes promesses, et nous nous plaisons à espérer que 
« les réformes pratiques destinées à encourager le labeur national » 
n'auront rien de commun avec « la protection du travail national ». 

A son tour, le nouveau ministère, présidé par M. Tirard, promet, 
dans sa déclaration lue au Sénat le 15 décembre, de s'occuper « avec 
ardeur des questions financières économiques, administratives, so- 
ciales et militaires dont la solution s'impose à la sollicitude du Par- 
lement», et il résume ainsi son programme financier et économique : 

De sérieuses économies ont déjà été réalisées, nous nous efforcerons 
d'en réaliser encore. Pour aider au rétablissement de l'équilibre bud- 
gétaire, nous appliquerons avec fermeté les mesures adoptées par nos 
prédécesseurs, en vue de réprimer les fraudes qui lèsent à la fois le Tré- 
sor public et le commerce honnête. 

Dans le même ordre d'idées, nous étudierons avec le vif désir de par- 
venir à une entente, les réformes financières proposées par la commis- 
sion du budget. 

Nous vous demanderons, en outre, de procéder aussi rapidement que 
possible à la discussion des lois déjà préparées ou en préparation, qui 
intéressent les diverses branches du travail national, notamment : 

La loi relative à la responsabilité en cas d'accidents dans les ateliers, 
usines et manufactures; 

La réglementation du travail des enfants, des filles mineures et des 
femmes dans les établissements industriels. 

La caisse de secours et de retraite des ouvriers mineurs ; 

La réforme de la législation sur les faillites ; 

Le projet de loi relatif aurégime des mines; 

Les lois sur les sociétés de secours mutuels et les caisses d'épargne; 

L'organisation de l'assistance publique dans les campagnes ; 

Le développement de l'enseignement agricole ; 

La création de chambres d'agriculture ; 

L'achèvement du code rural. 

Souhaitons que le ministère vive assez longtemps pour accomplir 
toutes ces réformes ! L'achèvement du code rural à lui seul suffirait 
bien pour prolonger son existence jusqu'à la fin du siècle. 



Quoique le problème de la réduction des dépenses publiques, dans 
le pays et au temps où nous sommes, nous paraisse à peu près aussi 
difficile à résoudre que celui de la quadrature du cercle ou de la 
transmutation des métaux, nous ne pouvons qu'applaudir aux bonnes 
intentions et aux belles résolutions économiques dont le message 



CHRONIQUE. 167 

du président et la déclaration du ministère contiennent l'expression. 
Notons aussi ces réflexions pleines de sagesse qui sont en quelque 
sorte la moralité du rapport de la commission du budget, rédigé par 
notre excellent collaborateur, M. Yves Guyot : 

L'économie est la garantie que les services de l'Etat fonctionneront 
avec régularité. Quand, dans une administration comme dans un mé- 
nage, s'introduisent des habitudes de gaspillage, le désordre suit. Don- 
ner de l'argent ne suffit pas pour assurer notre sécurité à l'extérieur 
et à l'intérieur, le progrès de l'instruction, un bon'outillage national : 
il faut veiller à ce qu'il soit utilement employé. 

Le gouvernement doit aussi prendre garde, dans ses prévisions bud- 
gétaires, que les évaluations de recettes ne soient pas exagérées. Ce 
système masque la vérité delà situation, donne un équilibre factice aux 
projets de budget et se traduit par des déficits en fin d'exercice. 

La prudence dans les engagements doit être la règle de l'Etat comme 
de quiconque ne veut pas mériter la qualification de prodigue... Il faut 
qu'il prenne garde, dans le but de flatter telle ou telle catégorie de ci- 
toyens ou telle ou telle région, de constituer des privilèges pour quel- 
ques-uns avec les ressources de tous. Chacun doit veiller avec soin sur 
ses bonnes intentions. Elles peuvent être généreuses mais il est tou- 
jours facile d'être généreux avec l'argent des autres, et les autres, par 
rapport au budget, ce sont les contribuables. 

C'est parler d'or, mais les actes s'accorderont-ils avec les paroles, 
et la progression des dépenses s'arrêtera-t-elle décidément en 1888? 
Une annexe au rapport nous donne à cet égard quelques indications 
médiocrement rassurantes. Les projets de lois dus à l'initiative pri- 
vée qui y sont relevés exigeraient, d'une part, une augmentation 
de dépenses de 276.174.250 fr. et, d'une autre part, une diminution 
de recettes de 46.882.130 fr. Augmenter les dépenses et diminuer les 
recettes, voilà le résumé de la politique financière des gardiens offi- 
ciels de la fortune publique. Quelques leçons d'économie politique 
et même d'arithmétique ne leur seraient pas inutiles. 



* 
* * 



L'incident suivant dont nous empruntons le récit au Journal des 
Débats atteste encore que la politique des économies ne réussira pas 
sans peine à s'implanter à la Chambre. 

Le 29 octobre dernier, sur une interpellation de M. René Brice, la 
Chambre a voté un ordre du jour prescrivant au ministre de la guerre 
d'abandonner, pour les fournitures de fourrages à la cavalerie, le sys- 
tème de l'entreprise pratiqué dans la plupart des places et de revenir au 



168 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

système de la gestion directe. Le système de l'entreprise, c'est l'adjudi- 
cation par année et par département, ou à peu près. Le système de la 
gestion directe, c'est l'adjudication par garnison et par mois. Pour pas- 
ser du premier au second, il faut, naturellement, ne pas renouveler les 
marchés annuels qui expirent en ce moment. La conséquence deceinon- 
renouvellement, c'est l'obligation pour l'Etat de rembourser aux adju- 
dicataires actuels les approvisionnements payés par eux ou formés par 
eux, c'est-à-dire une somme de 11 à 12 millions. Sous le régime qui a 
fonctionné jusqu'ici, ce remboursement se fait également ; mais, comme 
l'adjudicataire entrant est tenu de reprendre les approvisionnements 
existants et de les payer, l'Etat ne débourse rien. Du moment où les 
marchés annuels disparaissent, il est obligé de verser les 11 millions 
sans que personne les lui rende. Aussi le ministre de la guerre, pour 
exécuter la décision prise par la Chambre le 29 octobre, a-t-il dû dé- 
poser, dès le 15 novembre, une demande de crédit supplémentaire de 
41.648.000 fr. 

Dans la séance du 16 décembre, ce projet est venu en discussion de- 
vant la Chambre. La commission du budget proposait de le repousser. 
Elle s'effraye, à très juste titre, d'une aussi grosse dépense. 'Elle s'en 
effraye d'autant plus que, les 11 millions une fois payés, on ne sera pas 
au bout des sacrifices, et que le système de la gestion directe coûtera, 
tous les ans, beaucoup plus cher que celui de l'entreprise. 

Qu'a décidé la Chambre ? Nous Talions dire, et voici où l'histoire de- 
vient vraiment curieuse. La Chambre n'a pas voté les 11,648,000 fr. Elle 
a reculé devant ce chiffre imposant. Elle n'a pas non plus rejeté le cré- 
dit. Elle a voté 4,377,000 fr. Pourquoi 4,377,000 fr.? Parce que c'est k 
peu près le prix de la consommation d'un mois. M. Cavaignac a fait re- 
marquer qu'il ne s'agissait pas de payer la consommation d'un mois, 
mais de rembourser aux adjudicataires actuels 11 millions qui leur sont 
dus. M. le ministre de la guerre a ajouté que, avec 4,377,000 fr., il lui 
serait absolument impossible d'introduire partout la gestion directe. 
N'importe ! la Chambre ne voulait pas voter tout le crédit. Elle ne se 
souciait pas de revenir sur son ordre du jour du 29 octobre et d'avouer 
ainsi qu'elle avait agi sans réflexion. Elle tenait à avoir l'air de faire 
quelque chose. Elle a pris le chiffre de 4 millions comme elle en aurait 
pris un autre. L'administration de la guerre s'en tirera comme elle 
pourra. 

* 

* * 

La représentation nationale n'étant pas suffisamment divisée et 
subdivisée, un nouveau groupe dits des républicains socialistes vient 
e se constituera la Chambre. Voici son programme : 



CHRONIQUE. 169 

I. — Liberté individuelle; autonomie communale ; 

II. — Fédération internationale des peuples ; 

III. — Solutions de tous différends entre nations comme entre indi- 
vidus, par l'arbitrage. 

IV. — Transformation — dans la mesure des nécessités de la défense 
nationale — des armées permanentes en milices sédentaires, composées 
de tous les citoyens majeurs. 

V. — Abolition de la peine de mort. Droit de punir limité au droit 
de défense sociale. 

VI. — Souveraineté du peuple garantie par le suffrage universel 
organisé de façon à respecter le droit des minorités; mandat contrac- 
tuel; sanction des délibérations touchant à la Constitution par le vote 
populaire. Rétribution de toutes les fonctions électives et abolition du 
cumul. 

VU. — Emancipation progressive de la femme. 
Egalité de droits pour l'enfant naturel comme pour celui issu du 
mariage. 

VIII. — Enseignement intégral (scientifique, professionnel et mili- 
taire), gratuit pour tous et à tous les degrés. 

IX. — Séparation des Eglises d'avec les administrations publiques, les 
écoles, établissements de bienfaisance, etc. 

Suppression du budget des cultes et des congrégations religieuses. 

X. — Liberté absolue de penser, parler, écrire, se réunir, s'associer, 
contracter, travailler, etc. 

XI. — Transformation des monopoles en services publics, gérés par les 
corporations respectives, sous le contrôle de l'administration publique. 

XII. — Nationalisation progressive de la propriété, dont la jouissance 
individuelle soit accessible à tout travailleur. 

XIII. — Réforme du système fiscal. Suppression des octrois, des 
prestations et des contributions indirectes. Impôts progressifs sur les 
richesses personnelles et sur les successions. Abolition de l'héritage en 
ligne collatérale. 

XIV. — Etablissements publics de bienfaisance, crèches, écoles, 
caisses de retraites et contre les accidents, etc., à la charge de la 
société. 

Paris, le 16 décembre 1887. 

Certifié conforme. Pour le groupe, 

Le secrétaire provisoire : Antide Boyer. 

Ont adhéré : Basly, Boyer, Brialou, Calvinhac, Camélinat, Daumas' 

Franconie, Gilly, Clovis Hugues, Laguerre, Laisant' 

Michelin, Millerand, Planteau, Prudon, Simyan, de 

Susini, Théron. 



170 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

L'enseignement intégral gratuit pour tous et à tous les degrés, la 
transformation des monopoles en services publics et même la natio- 
nalisation progressive du sol rentrent visiblement dans le program- 
me économique et financier des auteurs des projets de lois dus à 
l'initiative privée : équilibrer un budget en déficit en augmentant les 
dépenses et en diminuant les recettes. 



Un autre groupe « autonomiste socialiste » est en voie de forma- 
tion au sein du conseil municipal de Paris. Il se fonde sur « la néces 
site de constituer en face des diverses fractions politiques représen- 
tant le capital un parti qui représente le travail", et il constate 
d'ailleurs avec satisfaction que le conseil s'est rangé à maintes 
reprises du côté du travail. 

Quand la grève mettait aux prises la féodalité financière et le sala- 
riat ; quand les hauts barons de l'industrie ou de la mine se flattaient 
de mater en quelques jours la résistance de leurs serfs ; quand ils appe- 
laient à la rescousse la force armée de l'Etat républicain ; quand des 
ministres ne craignaient pas, en pleine crise économique, de favoriser 
la réduction des salaires ; quand ils mettaient leur hypocrite complai- 
sance au service du capital révolté, le conseil municipal de Paris se 
rangeait du côté du travail. 

Le fabuliste n'avait-il pas prévu le conseil municipal et même 
le nouveau groupe autonomiste, socialiste, quand il disait : 

Rien n'est si dangereux qu'un ignorant, ami, 
Mieux vaudrait un sage ennemi. 

* 

* * 

Le gouvernement a été autorisé à prosoer pour une durée maxi- 
mum de six mois le traité de commerce conclu entre la [France et 
l'Italie le 3 novembre 1881 (voir au Bulletin). De son côté, le gou- 
vernement italien a consenti à proroger ce traité, mais pour deux 
mois seulement. Deux mois ! n'est-ce pas bien court pourmettre d'ac- 
cord les protectionnistes des deux pays sur la nécessité de conclure 
un traité libre-échangiste ? 

* 

* * 

Voici un nouveau décret ayant pour objet d'interdire en France 
l'introduction des viandes malsaines. Aux termes de ce décret, l'im- 
portation ne pourra avoir lieu que par les bureaux de douane spé- 



CHRONIQUE. i71 

cialement désignés. Les pièces de viande de bœuf ou de porc devront 
être présentées avec le poumon adhérent. Les viandes reconnues 
dangereuses ou suspectes seront immédiatement détruites, etc, etc. 
C'est, assure-t-on, une mesure de représailles dirigée contre l'An- 
gleterre, qui refuse de recevoir nos viandes fraîches, sous prétexte 
d'épizootie. Mais parce que le gouvernement anglais vexe ses consom- 
mateurs en les privant de nos viandes, est-ce une raison suffisante 
de vexer les nôtres en les privant de viandes britanniques ? Est -il 
nécessaire d'ajouter qu'au sens des protectionnistes, qui inspirent ces 
pratiques empruntées au droit japonais, les viandes malsaines, ce 
sont les viandes à bon marché ? 



* * 



Un autre décret établit un droit de 5 0/o ad valorem sur les mar- 
chandises exportées des territoires du Gabon et du Congo français. 
N'est-ce pas une prime d'encouragement allouée aux exportations 
des territoires anglais, portugais et autres? 



L'Union syndicale belge a émis un vœu en faveur de la création 
d'une Bourse du ira vail destinée à servir d'intermédiaire entre l'offre 
et la demande de travail. 

1° En les mettant en rapport permanent dans un lieu déterminé et en 
facilitant le placement et l'embauchage immédiats des ouvriers, domes- 
tiques et employés, de l'un et de l'autre sexe, sans frais d'aucune 
sorte, ou aux moindres frais et avec le plus de sincérité et de prompti- 
tude possible ; 

2° En organisant pour chaque corporation, et en général pour l'en- 
semble de la population industrielle, un système d'informations 
exactes sur l'état du marché du travail en Belgique et autant que 
possible à l'étranger; en renseignant les ouvriers de l'agglomération 
sur le rapport de l'offre et de la demande du travail dans les principaux 
sièges industriels et spécialement en signalant les points où le travail 
est demandé. 

Mais, au lieu de se borner à demander la création d'une Bourse 
du travail, l'Union syndicale ne ferait-elle pas mieux de la créer? On 
disait autre fois ; Aide-toi, le ciel t'aidera; on préfère dire aujour- 
d'hui ; Aide-moil C'est plus commode, mais est-ce plus digne et 
plus sûr? 



17 2 JOURNAL DES ECONOMISTES. 



* 



Le protectionnisme coule décidément à pleins bords. Voici main- 
tenant que les Allemands se protègent contre l'invasion des fautes 
d'orthographe. Nous lisons dans la Revue des banques, que dirige 
notre savant collaborateur M. Fournier de Flaix : 

« Le bruit a couru que des mesures étaient prises en Allemagne 
contre les valeurs françaises. Voilà ce qu'il y a de vrai: le payement 
de certaines traites a été refusé parce qu'elles étaient libellées en 
marks ou en mardi, orthographe vicieuse. 11 est rappelé, en consé- 
quence, aux chambres de commerce et aux établissements financiers 
de tout ordre que, conformément aux mesures arrêtées après la 
guerre de 1870-71, les banques allemandes, par ordre supérieur, 
refusent toutes les traites françaises qui portent le mot « mark » 
avec un S, encore bien que ce mot soit employé au pluriel » . 



* 
* * 



Le Reichstag a adopté à une majorité de plus de cent voix le projet 
de loi qui porte à 5 marks-les droits sur les froments et les seigles. De 
plus, il a décidé que cette votée loi le 15 décembre serait appliquée 
à dater du 26 novembre, sauf pour les céréales importées en vertu 
de marchés conclus avant cette date. |On voit que les « monopo- 
leurs furieux » dont parlait Adam Smith il y a un siècle sont aujour- 
d'hui les maîtres incontestés de l'Allemagne. Quelques voix coura- 
geuses continuent cependant de protester contre leur domination. 
Dans la discussion du traité austro-allemand, M. Bamberger, par 
exemple, a qualifié le protectionnisme de politique commerciale du 
nihilisme. 

« Une politique commerciale, a-t-il dit, qui nie que le libre-échange 
des produits soit le meilleur moyen de servir les intérêts do tous, ne 
saurait se maintenir longtemps. Si nous donnons le mauvais exemple 
en prenant des mesures restrictives, si nous frappons de droits incroya- 
bles les objets de consommation les plus indispensables, il ne faut pas 
nous étonner que la Russie, qui n'est pas un pays aussi civilisé que l'Al- 
lemagne, suive notre exemple, et que l'Autriche nous imite également. » 

L'orateur a terminé en disant : « Il est impossible de citer un cas où 
les droits imposés par nous auraient eu pour effet de forcer nos voi- 
sins à nous faire des concessions. Nous n'avons obtenu qu'une chose . 
c'est que nos voisins nous ont imités. Lors des dernières discussions qui 
ont eu lieu en Autriche à ce sujet, nous avons pu et dû constater ceci : 
toutes les fois que Ton proposait de surélever un droit, on en appelait 



CHRONIQUE. 173 

pour justifier cette surélévation à l'exemple donné par l'Allemagne. La 
politique qui repose sur les droits protecteurs est une politique d'écer- 
velés et de désespérés qui n'ont ni idées ni principes; c'est la politique 
commerciale du nihilisme. » 

Au point de vue de l'intérêt particulier de l'industrie française, 
nous n'avons pas à nous affliger, toutefois, des progrès du pro- 
tectionnisme en Allemagne. Plus les Allemands renchériront les 
denrées qui servent à nourrir leurs ouvriers et les matériaux bruts 
ou fabriqués, à divers degrés, qui alimentent leur industrie, moins 
nous avons à craindre leur concurrence sur les marchés du dehors ; 
car on ne peut protéger le marché intérieur qu'aux dépens dumarché 
extérieur, et tout droit protecteur a pour effet naturel et inévitable 
de diminuer ce qu'on pourrait appeler «. la puissance d'exporta- 
tion ». 

Les protectionnistes espagnols viennent de constituer une « Ligue 
agraire », qui se propose principalement de réclamer la dénoncia- 
tion des traités de commerce, et, en attendant qu'ils viennent à 
expirer, l'application de surtaxes provisoires sur les articles qui n'y 
sont pas compris. On sait que le protectionnisme n'a été nulle part 
aussi florissant et aussi persistant qu'en Espagne ; on sait aussi ce 
qu'il a fait de l'agriculture et de l'industrie espagnoles. 



Une autre Ligue agraire vient de se constituer dans le pays de 
Galles, mais chose extraordinaire, celle-ci n'est point protectionniste. 
Elle se propose : 

1° D'obtenir l'établissement d'une base équitable pour la répartition 
des impôts et de soutenir ceux qui sont l'objet de poursuites légales 
pour le non-paiement de la dîme; 

2° D'arriver à la séparation de l'Eglise et de l'Etat dans le pays de 
Galles et à l'application de sa dotation à des objets nationaux; 

3° La réforme des lois relatives à la propriété foncière, aux redevan- 
ces prélevées sur le charbon et le minerai, et des lois sur la chasse, 
ainsi que de celles qui intéressent la principauté en général; 

■i° L'élection au Parlement de représentants au courant des besoins 
des fermiers et des classes ouvrières, et le payement desdits représen- 
tants par la principauté. 



174 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 



L'année 1888 a été inaugurée à Vienne par un joli « coup de 
Bourse » du à une erreur de la télégraphie officielle . Voici, d'après 
une correspondance de V Indépendance belge, comment l'affaire s'est 
passée. 

M. Tisza, président du conseil hongrois, a reçu comme de coutume, le 
1 er janvier, une délégation de députés du parti gouvernemental et il s'est 
exprimé sur la situation. On avait annoncé d'avance que le discours de 
M. Tisza aurait un caractère rassurant, plutôt pacifique; vous jugez de 
l'effet produit lorsque le matin les journaux publièrent le texte officiel 
du discours de M. Tisza avec cette phrase : « Je déclare franchement 
que je suis de ceux qui croient à l'imminence de la guerre. » Aussitôt 
panique ! Les Crédit dégringolent à 260 et le reste à l'avenant. A midi 
seulement le bureau de correspondance envoie aux journaux une note 
déclarant que le télégraphe a mal rendu la phrase alarmante du mi- 
nistre hongrois, et que M. Tisza a déclaré qu'il ne croyait pas à l'im- 
minence delà guerre. On a oublié (!!!) de télégraphier le « ne pas », et 
la négation du péril est devenue une affirmation dans la bouche du mi- 
nistre. Je ne saurais vous dépeindre quelle indignation a soulevée cette 
« erreur » du bureau de correspondance quia coûté quelques millions à 
la fortune publique; ce qui aggrave singulièrement la chose, c'est que la 
rectification a été envoyée lorsque le coup de bourse a pu se produire 
et alors que des éditions du soir des principales feuilles étaient sous 
presse et avaient déjà inséré la version alarmante. 

Si le télégraphe était entre les mains d'une compagnie, les vic- 
times de ce coup de bourse auraient un recours contre elle et pour- 
raient la faire condamner à de gros dommages-intérêts. Mais allez 
donc faire condamner un gouvernement ! 



L'un des précurseurs du collectivisme, M. Constantin Pecqueur, 
vient de mourir, complètement oublié, à Taverny-Saint-Leu. Né à 
Arleux (Nord), en 1801 M. Pecqueur a été, de 1848 jjà 1851, sous-bi- 
bliothécaire de l'Assemblée nationale, et il a rédigé, avec M. François 
Vidal, le Rapport de la fameuse commission du Luxembourg, orga- 
nisée et présidée par M. Louis Blanc. Il a publié un grand nombre 
d'ouvrages, dont l'un intitulé : Des intérêts du commerce, de î in- 
dustrie, de V agriculture et de la civilisation en général, sous 
l'influence des applications de la vapeur, a été couronné, en 1838, 
par l'Académie des sciences morales et politiques. 



BIBLIOGRAPHIE ÉCONOMIQUE. 175 

Que voulez-vous, dit k ce propos M. Benoit Malon dans l'Intransi- 
geant, c'était alors le temps des Sismondi, des Rossi, des Michel Cheva- 
lier, des Droz, des Eugène Buret, des Villeneuve de Bargemont, des 
Adolphe Blanqui; les grandes lumières de l'économisme négatif fran- 
çais qui étincellent dans le Journal des Economistes et dans l'Econo- 
miste français, et à la Société cl économie politique n'avaient pas encore 
projeté leur éclat. On croyait encore, en 1838, qu'il convenait de s'oc- 
cuper non seulement de la production des richesse, mais aussi de leur 
répartition , 

Notre « économisme » est négatif, soit ! mais à qui la faute ? Si 
le socialisme était moins affirmatif, le Journal des Economistes 
serait probablement moins négatif. 

G. DE M. 
Paris, 14 janvier 1887. 

Bibliographie économique. 

OUVRAGES ENREGISTRÉS AU DÉPÔT LEGAL EN DÉCEMBRE 1887. 



AGUILLON (Louis). Législation des 
mines française et étrangère. 2 vol. 
In-8 de xvi-4">0-464 p. Paris, Baudry. 

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nouvelle république sociale, étude 
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Paris, Chaudron. 

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des pères de famille, étude nouvelle 
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journaux financiers et sur les désas- 
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Guédon. 

ASSlRELLl (Pierre). L'Agro rornano 
et sa colonisation. In-8 de 8 p. Paris, 
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176 



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Cognac. Berauld. 

— Marseille. Compte rendu de la 
situation commerciale et industrielle 
de la circonscription de Marseille en 
1886. In-S de vi-184 p. Marseille, Bar- 
latier-Feissat 

— de Troyes. Compte rendu de ses 
travaux [circonscription de l'Aube] en 
1886 — 70 e année, ln-8 de 94 p. et 
pi. Troyes, Dufour-Bouquot. 

Compte moral des hospices du 
Havre pendant l'exercice 1886. In -4 de 
xxvin-142 p. Le Havre, Hustin. 

Compte rendu -les opérations du 
Mont-de-piété de Bordeaux (1886). 
In 4 de 36 p. Bordeaux, Gounouilhou. 

Corriere (il) italiano, giornale poli- 
tico-economico, organo délia colonia 
italiana di Parigi N° 1 (7 nov. 1887). 
Petit in-folio de 4 p. à 4 col. Paris, 
P. Dupont. 

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paré au régime hypothécaire et au 
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immobilière, en droit français, discours 
de rentrée (Bourges, 17 oct. 1887). 
In-S de 66 p. Bourges, Sire. 

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Une solutiou pratique assurant l'avenir 
des travailleurs. In-16 de 16 p. Paris, 
à la « Revue socialiste ». 

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civiles à formes commerciales en 
France et à l'étranger; étude théorique 
et pratique, contenant l'analyse com- 
plète de la doctrine et de la jurispru- 
dence les plus récentes et l'exposé des 
projets de réforme. In-S de 120 p. 
Paris, Rousseau. 

Echo (!) Sud-américain. Richesses 
naturelles et progrès scientifiques, 
artistiques, industriels, administratifs 
et sociaux de la République Argentine 
[août 1887]. In-4 de 12 p. à 2 col. 
Mensuel et gratuit. Toulouse, Vialelle. 

Etude militaire et sociale : l'offi- 
cier allemand, son rôle dans la nation. 
In-8 de 208 p. Paris, Westhauser. 

FAURE (Ilippolytc). Notes et docu- 
ments sur les archives des hospices et 
sur les résultats comparés de l'assis- 



tance hospitalière à Narbonne et dans 
une partie de l'Europe. T. V. In-8 de 
xiv-5 r >8 p. Narbonne. Caillard. 

FRANKLIN (Benjamin). Autobio- 
graphie, trad. par Ed. Laboulaye. 
In-16 de 160 p. Paris, Hachette. 

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Propriété (la) foncière et le crédit 
foncier. In-18 de 28 p. Paris, P. Du- 
pont. 

Edmond Renaudin. 



Le Gérant : P. GUILLAUMIN. 



Paris. —A. Parent, imp. de la Faculté de médecine, A. Davy, successeur. 
52, rue Madame et rue Corneille, 3. 



s. i 



JOURNAL 

DES 

ÉCONOMISTES 

TURGOT, par LÉON SAY l 



A la suite d'un pèlerinage au château de Lantheuil, en Nor- 
mandie, cette demeure patrimoniale de la famille Turgot, M. Léon 
Say rapportait de sa visite d'intéressants documents. Il en rapportait 
surtout une impression rafraîchie de l'homme et de l'époque, qu'il de- 
vait nous communiquer en la fixant dans des pages d'une vivante 
réalité. Lui-même nous raconte avec quelle émotion il avait touché, 
lu ces papiers, ces lettres, dont plusieurs ont été détruites par un 
ménagement pour les personnes, trss honorable sans doute, mais 
très fâcheux pour l'histoire. Tout ce qui sert à éclairer la postérité 
sur les sentiments d'un homme comme Turgot, à lui faire connaître 
ses jugements sur les personnages ses contemporains, est précieux 
en effet, et le regret augmente quand on pense que ces lettres détrui- 
tes se rapportent au moment critique où la chute imminente du mi- 
nistre donnait à ses pensées un accent plus vif et plus ému. L'occa- 
sion de parler de Turgot était d'ailleurs fournie à M. Say par une 
publication collective destinée à réunir les grands noms de la France 
illustrés par leurs écrits. Si l'on faisait observer que ce titre de « grand 
écrivain » ne se sépare guère des dons plus éclatants de l'ima- 
gination et de l'éloquence, la place de Turgot n'en demeurerait 
pas moins assurée au premier rang parmi les écrivains excellents. 
Nul n'a parlé avec une clarté et une précision plus grande, avec une 
plus rare élévation, quand il y a lieu, la langue de l'économie poli- 
tique. Mérite qui acquiert plus de valeur encore si l'on songe que 
l'école à laquelle Turgot appartient n'avait pas toujours brillé par 
}a simplicité du style et la lucidité de l'expression. 

Le cadre du travail dont se chargeait M. Léon Say était, en quel- 
que sorte, tracé par la nature de la publication. 11 s'agissait d'une 
série de monographies assez substantielles pour que tout s'y trouvât, 
assez courtes pour être lues rapidement, assez dégagées de l'appa- 

1 1 vol. in-8. Lesgrands écrivains de la France, Paris, Hachette. 

4 e série, t. xu. — 15 février 1888. 12 



17 8 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

reil scolastique pour trouver accès dans toutes les intelligences 
cultivées. Peu importait donc que de gros livres, en assez grand 
nombre, eussent été consacrés à ce personnage sur lequel l'attention 
n'a pas cessé de se porter depuis plus d'un siècle comme sur un sujet 
de controverses inépuisables. 11 suffisait au nouveau biographe de 
Turgot de se placer en face de son œuvre qui lui était déjà familière. 
Et puis, comment ne pas le dire aussi ? N'y avait-il là qu'une biogra- 
phie de plus à écrire ? N'y avait-il qu'un simple hommage à rendre à 
une grande mémoire ? N'y avait-il pas une cause à défendre ? Elles 
ne sont pas si éteintes qu'on le suppose les résistances que Turgot 
rencontrait. Ils ne sont pas tellement relégués dans l'histoire morte 
les arguments qu'on invoquait contre lui. Non, l'arène n'est pas 
encore fermée. Aussi, M. Léon Say ne se défend-il pas d'avoir écrit 
une biographie militante. Voici sa déclaration : « La liberté du tra- 
vail, qui était pour Turgot le commencement et la fin de toutes les 
lois économiques, est aujourd'hui l'objet des attaques les plus vives. 
Ce ne sont plus les privilégiés, les maîtres de la richesse, les parle- 
mentaires, les classes qu'on appelait autrefois dirigeantes, qui se 
coalisent comme jadis contre Turgot. La .réaction qui se révèle se 
produit parmi les ouvriers, chez les fils de ceux qui ont été comme 
enivrés de joie quand il a proclamé l'édil d'abolition des maîtrises 
et des jurandes. Les ouvriers cherchent à ressaisir, pour s'en char- 
ger de nouveau, leurs fers brisés, croyant trouver une protection 
dans ce qui a été autrefois — ils l'ont oublié — l'instrument de 
leur oppression ». 

Voilà certes un langage qui ne manque ni de netteté, ni de fierté, 
et dont on ne saurait malheureusement contester la justesse. Les 
forces ennemies sont même encore plus nombreuses qu'il n'est dit ici, 
et elles ne se recrutent pas seulement dans la classe ouvrière. Com- 
bien de partisans outrés de l'intervention de l'Etat appartiennent aux 
classes supérieures, et en sont encore à rêver monopoles et pri- 
vilèges, tout en invoquant avec dévotion la date de 1789 ! 

C'est en unissant à un récit, qui a tout l'attrait d'une page d'his- 
toire, ce ton de polémique discrète, c'est en mêlant l'étude des 
écrits qui appartiennent à l'histoire de la science et celle des événe- 
ments, que M. Say a pu composer un travail substantiel, rapide, 
plein d'aperçus judicieux et sagaces, qui a la vive allure d'un 
discours et la solidité d'un livre. 11 nous permet d'embrasser en deux 
cents et quelques pages cette existence remplie de pensées hautes, 
d'études profondes et d'actes qui sont des dates ineffaçables dans 
l'histoire de la société. 

En appelant l'attention sur des débuts peu connus, l'auteur de la 



TURGOT, PAR LÉON SAY. 179 

notice nous montre l'aurore de cette sagesse précoce qui brille 
d'assez d'éclat pour exciter de l'enthousiasme autour de la thèse de 
Sorbonne d'un jeune homme. On suit pas à pas cette intelligence 
qui, portant déjà des fruits à vingt-deux ans, n'aura plus désormais 
qu'à les multiplier et à en accroître la maturité et la saveur. Cette 
intelligence s'étend aux branches les plus diverses du savoir humain, 
tout en s'appliquant particulièrement à cette science sociale qui 
s'intitulait « nouvelle », et qui l'était bien réellement, quoiqu'on 
ait dit le contraire ; car, si les objets dont elle s'occupe avaient 
servi de matière aux règlements de ceux qui font les lois et à l'acti- 
vité de ceux qui les exécutent, ils n'avaient jamais formé la base 
d'une connaissance méthodique 1 . 

I 

Si, m'appuyant sur les données fournies par tant d'exactes et fines 
analyses qui résument les écrits de Turgot et sa vie même, j'avais à 
dégager la formule de ce grand esprit, je ne serais pas embarrassé 
d'indiquer sa qualité maîtresse. Le don éminent qui se retrouve 
dans ses ouvrages les plus spéciaux, et dans l'ouvrage plus considé- 
rable que tous ceux-là qu'il entreprit, la régénération de la France, 
ce don caractéristique entre tous, M. Say nous le fait entendre : c'est 
la philosophie. On connaît le vœu qu'avait formé Platon de voir la 
philosophie au pouvoir pour faire pénétrer dans le monde quelques 
rayons de cette justice et de cette raison dont elle est comme le 
foyer, allumé sur des hauteurs habituellement peu fréquentées par 
les hommes chargés du gouvernement. Ce vœu n'avait guère été 
réalisé. Il n'avait été qu'un rêve impuissant avec un Marc Aurèle. 
Dans le siècle même qui se proclamait celui de la philosophie et des 
lumières, Frédéric avait pu jouer un instant, en correspondant avec 
Voltaire comme héritier du trône, une comédie peut-être à demi 
sincère de philosophe couronné en expectative. Mais l'illusion ou 
l'hypocrisie de ce rôle n'avait pas tenu longtemps au contact des 
réalités du pouvoir. Le roi de Prusse se souvint qu'il avait beau- 



! C'est la réflexion que nous ne pouvions nous empêcher de faire lorsque 
nous entendions M. Rousse, répondant à M. Léon Say lors de sa réception à 
l'Académie française. L'éminent avocat affirmait qu'on avait toujours fait de 
l'économie politique, alléguant les ministres qui s'étaient toujours occupés de 
finances, de commerce et d'industrie. N'est-ce pas oublier que les Colbert et 
les Adam Smith appartiennent, comme leurs travaux, à deux ordres fort 
différents? Un navigateur ne ressemble pas à un astronome ou à un physi- 
cien même quand il s'aide de leurs découvertes. 



180 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

coup lu Machiavel, il oublia seulement que c'était pour le réfuter. 
Turgot était une intelligence philosophique dans tous les sens, 
même le plus spécial. Ses articles de métaphysique ont paru des 
modèles de pénétration aux psychologues les plus autorisés de notre 
temps. C'était le sentiment de Royer-Collard, et nous nous sou- 
venons personnellement d'avoir entendu Victor Cousin juger avec 
la même faveur l'article Existence. C'est là une confirmation toute 
spéciale de ce que M. Say dit d'une manière générale, que Tur- 
got semble avoir pensé et agi plus encore en vue du xix e siècle 
que du xvm e . On peut appliquer ce jugement à tout l'ensemble de ce 
qui constitue la philosophie de Turgot. On a dit qu'il avait la tête de 
Bacon. 11 le rappelle en effet par la passion de la méthode expéri- 
mentale et par sa curiosité universelle. Mais, outre ses écrits sur le 
langage et sur d'autres sujets où la philosophie proprement dite se 
donne carrière, ses théories morales et sociales lui font une place 
qui ne permet pas qu'on le confonde avec ses amis les encyclopé- 
distes. Il se fait une idée de l'ordre de l'univers telle que peut s'en 
faire un philosophe leibnizien. Il croit à des lois et à des fins bien- 
faisantes. Il conçoit une cause intelligente, obscure sans doute à nos 
sens et à notre imagination, mais vivante et réelle. On peut de même 
mesurer les différences qui le séparent de son ami et de son disciple 
Condorcet en lisant leurs écrits et notamment leur Correspondance 
inédite récemment publiée *. 

Je demanderai à M. Léon Say la permission d'insister plus qu'il 
ne l'a fait lui-même sur ces caractères des doctrines morales et 
historiques de Turgot. Sa protestation fut très vive contre les théories 
sensualistes d'Helvétius, et il se sépare de la théorie purement utili- 
taire que Bentham allait bientôt formuler. La manière dont il apprécie 
le christianisme, historiquement et dans ses effets sociaux actuels, me 
parait mériter aussi qu'on s'y arrête. Au xvnr 3 comme au xvn e siècle, 
les fidèles de cette religion n'y voyaient qu'une affaire de salut indi- 
viduel. Le rapport du christianisme avec l'amélioration sociale ne 
les préoccupait à aucun degré. Quant à ses ennemis, ils le décla- 
raient malfaisant dans le présent et dans le passé. C'est tout juste le 
point de vue opposé à celui de Turgot. Dans le discours qu'il pro- 
nonça comme prieur de Sorbonne, il attribue au christianisme les 
changements opérés dans la morale sociale et dans le droit public, 
et par là, il précède les historiens de notre temps. Voilà comment, 
sans être croyant lui-même et uniquement par impartialité philoso- 

1 Nous en avons rendu compte en 1884 dans le Journal des Débats et mis 
en relief ces différences par des analyses et des citations. 



TURGOT, PAR LÉON SAY. 181 

phique et historique, il pouvait écrire ces lignes qu'aucun autre phi- 
losophe de son temps n'aurait écrites : 

« Le principe religieux pouvait seul être assez fort pour opérer 
une révolution dans les idées des hommes par degrés insensibles 

et agir sur leurs cœurs Nul autre principe n'aurait pu combattre 

et vaincre l'intérêt et le préjugé réunis ». Il applique particulièrement 
cette observation à l'esclavage et à d'autres iniquités consacrées 
par les mœurs et les lois dans l'antiquité. « Le crime de tous les 
temps, le crime de tous les peuples, le crime des lois mêmes, 
pouvait-il exciter des remords et produire une révolution générale 
dans les esprits? » — « Le christianisme a mis les droits de l'huma- 
nité dans tout leur jour. » — « Par la religion chrétienne les esclaves 
sont devenus libres, et si elle n'a point aboli partout la servitude 
(faute de textes formels, dit-il), elle l'a partout adouci Les bar- 
baries du droit public des anciens ont été abolies ou adoucies. La 
guerre l'a été de plus d'une manière : les vainqueurs et les vaincus 
reçoivent dans les mêmes hôpitaux les mêmes secours ». C'est à 
la même source que ïurgot rapporte ces idées d'égalité humaine 
et de fraternité qui allaient être appelées à tant d'avenir au nom 
de la philosophie elle-même. 

Le second discours en Sorbonne sur les progrès de l'esprit humain 
paraît avec raison à M. Say supérieur à cette esquisse, mais il ne fait 
qu'en confirmer les vues. Il n'a lui-même toute sa portée que si on 
ne le sépare pas du Plan plus étendu sur l'histoire universelle et 
sur les progrès de l'esprit humain, qui a été publié à part, et qui 
forme le commentaire obligé de cette esquisse. La philosophie his- 
torique de Turgot se complète par un beau plan de Géographie 
politique. Ce sont les parties liées d'un même tout, auquel l'achève- 
ment a manqué, mais d'une grande largeur de point de vue. On sait 
que Turgot est un des principaux promoteurs de l'idée de la per- 
fectibilité. C'est son honneur d'en avoir compris tous les éléments 
sans esprit de parti et sans haine de sectaire. En faire la remarque, 
c'est à la fois rendre hommage à largeur, à la hauteur de son esprit 
et à ses pressentiments d'avenir. 

II 

En passant à l'économiste, M. Say fait à la fois œuvre d'exposition 
et de critique : je dis de critique, lorsqu'il y a lieu, car tels écrits 
de Turgot sont d'irréprochables chefs-d'œuvre. C'est sur la partie 
physiocratique que portent la plupart des réserves souvent déjà 
formulées par J.-B. Say, plus sévère peut-être que son petit-fils pour 



182 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

cette école dont il prenait la place. Il tenait d'Adam Smith et de ses 
propres réflexions des idées plus justes sur les notions fondamen- 
tales de la science et sur ses vraies limites. Il avait plus que son 
maître lui-même l'esprit classificateur, cette partie essentielle de 
l'esprit scientifique. En portant dans la science économique, limitée 
à son propre domaine, le flambeau de l'analyse promené pour ainsi 
dire pas à pas d'une question à une autre, il rompait avec les syn- 
thèses trop aventureuses de ses prédécesseurs. Ces synthèses avaient 
sans doute le mérite de saisir souvent le lien des choses, mais elles 
avaient le tort aussi de les trop confondre. M. Léon Say paraîtrait 
plus disposé, et je l'en loue, à tenir compte des services qu'à insister 
sur les erreurs qu'il signale toutefois. 

Peut-être, même sans trop chercher, découvrirait-on que telle 
démonstration dont il fait presque exclusivement honneur à ce 
grand homme se trouve déjà dans ces physiocrates ses prédé- 
cesseurs qui eurent aussi leur jour d'influence et de renommée. Mais 
au fond ce n'est guère là une critique à adresser à l'éminent biogra- 
phe. Ces nuances sont affaire d'érudition. Pour l'histoire une école 
se personnifie dans un homme. La statue se dresse fièrement sur son 
piédestal visible à tous, sans que l'on songe à se demander si quel- 
ques fragments du métal dont elle est formée n'avaient pas servi 
déjà avant de se métamorphoser dans la forme définitive qui le con- 
sacre pour une éternelle durée. La liberté du travail, c'est Turgot, 
comme la liberté philosophique c'est Descartes. Il n'y a pas à y re- 
venir, et c'est justice. Turgot n'a pas médité seulement, il a lutté, 
il a été plus que l'apôtre, il a été le héros d'une cause dont il a 
tenu le drapeau devant la France et devant l'Europe. 

Mais l'action qui fait sa principale grandeur ne doit pas effacer tant 
de titres spéciaux et variés qui recommandent son œuvre économi- 
que. Ses écrits théoriques sont nombreux et portent sur des points 
de l'économie politique d'une importance capitale. M. Say en a dégagé 
tout l'essentiel sans que ses abrégés aient rien de sec. On ne 
pourra que l'approuver d'avoir suivi l'ordre chronologique, au lieu de 
scinder dans Turgot l'écrivain et l'homme d'action. L'unité de sa 
vie en ressort mieux, et la physionomie même des écrits y gagne. Je 
ne crois pas les diminuer en affirmant qu'ils eurent presque tous 
pour point de départ une circonstance particulière, un abus à 
réprimer, justifiant ainsi ce qu'a dit de lui Voltaire « qu'il ne 
cherche le vrai que pour faire le bien. » Par là se manifestait 
encore ce besoin, que les occupations et les habitudes de l'adminis- 
trateur n'avaient pas émoussé, de remonter en tout aux principes. 
Cest ainsi qu'un procès, dans lequel des emprunteurs de mauvaise 



TURGOT, PAR LÉON SAY. 183 

foi refusent de payer une dette sous prétexte d'usure, lui fera écrire 
un traité hardi et neuf, où la question de l'intérêt de l'argent et de la 
liberté du prêt s'éclaire, en remontant aux vérités premières, de • 
toutes les considérations qui peuvent la résoudre. C'est ainsi de même 
qu'à une époque bien antérieure, le hasard d'une lecture faite au 
milieu d'autres études dans sa jeunesse, le détermine à réfléchir sur le 
papier monnaie et à en démontrer l'erreur dans une lettre à l'abbé 
de Cicé. Une taxe qu'il s'agit d'asseoir le conduit à produire toute une 
théorie de l'impôt. Une disette lui inspire l'idée de tracer en quelques 
lettres, qui sont d'incomparables traités, le code libéral du commerce 
des grains. Il veut persuader en réformant. On ne saurait dire pour- 
tant qu'il ait toujours attendu la persuasion. Trop d'intérêts ligués 
s'y opposaient. Les considérants, placés en tête de ses actes, sont 
des proclamations de principes. Ces exposés des motifs mêlent aux 
raisons les plus générales, les plus capables de s'imposer de haut 
aux intelligences, les faits les plus précis, les plus palpables, dont 
puisse s'autoriser l'expérience. C'est bien la même plume, — mais 
ici comme passionnée d'un désir plus vif encore de convaincre dans 
ces appels directs à la raison publique, — qui avait écrit à l'usage de 
tous l'excellent Traité de la formation et de la rêpartiïion des ri- 
chesses. L'école n'avait rien produit qui approchât de cette lucidité 
parfaite, de cette plénitude de sens si achevée. Dans ce manuel ma- 
gistral, la vérité est transparente, les erreurs qui s'y mêlent prennent 
aussi un corps en se formulant d'une façon assez nette pour que la 
critique sache où se prendre, au lieu de se dérober dans les nuages 
de la phraséologie peu intelligible parfois de quelques physiocrates. 
Rarement dans l'œuvre pratique l'erreur trouve sa place, On doit 
excepter pourtant les instructions où il est question de l'impôt. Cette 
fausse théorie des propriétaires fonciers, seuls directement imposa- 
bles, a pris fâcheusement possession de ce grand esprit. Comment 
ne s'est-il pas laissé ébranler par la lettre si judicieuse et si forte 
de David Hume citée par M. Léon Say? Sans doute Turgot a eu le 
mérite de revendiquer l'égalité de tous devant l'impôt proportionnel. 
Mais cette erreur l'aurait singulièrement compromise. Il y eut là de 
l'esprit de système poussé à l'excès et qui peut paraître regrettable 
après de tels avertissements. 

C'est le seul cas peut-être d'un tel parti pris que nous recon- 
naissions dans cet homme supérieur, à moins que, franchissant les 
bornes de l'économie politique, nous nous tournions vers ses théories 
littéraires. Si elles furent souvent d'un philosophe, il eut le tort une 
fois de s'y montrer utopiste avec cette circonstance aggravante qu'il 
avait le malheur de rêver moins beau que la réalité. Je fais allusion 



184 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

à son innocente mais trop tenace faiblesse pour les vers métriques, 
qu'il voulait substituer aux vers rimes. Voltaire, qu'il consulta sous un 
nom d'emprunt au sujet d'un essai de ce genre, s'excusa sur sa vue 
pour ne pas les lire, ou pour faire semblant de ne les avoir pas lus, 
mais en réalité, ce n'étaient pas ses yeux qui étaient aveugles, c'était 
son oreille qui restait sourde à leur prétendue harmonie. 

III. 

« Je n'admire pas Christophe Colomb pour avoir découvert un 
nouveau monde, mais pour s'être engagé à sa découverte sur la foi 
d'une idée ». J'appliquerais au ministre réformateur, ce jugement 
porté par lui-même et qui respire une si grande confiance dans la 
puissance de l'esprit humain, mais je ne l'appliquerais que dans une 
juste mesure. Ses livres et ses réformes procèdent d'idées sans 
doute. En matière de propriété et de travail, Turgot croit à la 
sainteté du droit. Le reproche que lui en fait nommément Bentham 
est sa gloire même. La considération de la dignité humaine joue dans 
la réhabilitation du travail un rôle non moindre que les avantages 
qu'il y trouve. De ces avantages mêmes l'expérience restait à faire 
en grande partie, il les prévoit au moins autant qu'il les constate. 
Mais il faut se hâter de l'ajouter pour ne pas confondre ce hardi, 
mais sage esprit avec tels de ses contemporains et des nôtres. Son 
économie politique, et si l'on veut cette politique de principe, qui fut 
la sienne, n'en reste pas moins fondée sur l'observation. Condition 
sans laquelle la politique idéaliste risque, comme dans le Contrat 
social, de n'être qu'une forme brillante et dangereuse de l'esprit de 
chimère. Or, rien de plus injuste que de présenter Turgot comme 
un esprit chimérique. Ses écrits et sa vie même protestent contre 
cette accusation. Je n'en voudrais pour preuve que cette intendance 
du Limousin, chef-d'œuvre de raison pratique qui se soutint pendant 
treize années, où toutes ses mesures furent excellentes, et où elles 
furent exécutées avec une circonspection égale à sa décision même. 
Au ministère ses opérations financières furent conduites avec sagesse 
et habileté. Choiseul a bien pu dire : « M. Turgot n'a pas la tête 
ministérielle. » Il est certain qu'il ne l'avait pas... à la Choiseul. 
L'approbation donnée par M. Léon Say à l'homme pratique sera 
certainement de nature à faire impression sur ceux qui s'obstine- 
raient à voir dans l'économiste réformateur une sorte de rêveur de 
bien public aventureux. Jugement qu'un homme qui avait été un 
peu son contemporain, le vieux chancelier Pasquier, portait encore 
devant l'Académie française, lorsque, à son grand étonnement, elle 



TURGOT, PAR LÉON SAY. 185 

mettait l'éloge de Turgot au concours de 1846 *. Un homme émi- 
rent, M. Léonce de Lavergne, dans une discussion engagée sur 
Turgot, il y a quelque années, à propos du livre de M. Foncin, l'ac- 
cusait d'intransigeance. Nous ne trouvons pour nous, dans son mi- 
nistère, rien qui justifie ce double reproche, contre lequel M.Léon Say 
a eu à cœur de protester dans une éloquente apologie. Il nous semble, 
sans rentrer dans une discussion approfondie, que les mesures qu'on 
allègue démentent cette accusation. On met en avant, par exemple, 
ledit d'abolition des corvées. N'avait-il pas été précédé par une 
pratique assez étendue et assez prolongée du travail libre et salarié 
pour n'avoir plus rien de hasardeux ? Trudaine lui-même, qui avait 
d'abord représenté la résistance des intendants, n'avait-il pas fini 
par être entièrement convaincu ? Sans doute le préambule de l'édit 
sur l'abolition des jurandes et des maîtrises est l'œuvre d'un philo- 
sophe autant que d'un économiste. On citera toujours les magnifi- 
ques paroles qui servent comme d'épigraphe à cet édit : « Dieu, en 
donnant à l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la res- 
source du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout 
homme et cette propriété est !a première, la plus sacrée et la plus 
imprescriptible de toutes! » C'était comme l'inscription d'un droit 
nouveau sur le frontispice de l'édifice qui allait s'élever et, en 
quelque sorte, l'inauguration solennelle d'une ère nouvelle, je ne 
dirai pas seulement pour la France, mais pour le genre humain. 
Dira-t-on pourtant que Turgot innovait au nom de la raison pure? 
Est-ce que les plus forts motifs pratiques ne justifiaient pas la 
mesure ? N'était-il pas possible même, en consultant les annales 
des Etats généraux, de recueillir les précédents qui, sous forme de 
vœux, appelaient au moins dans une assez forte mesure cette grande 
réforme des oppressions et des abus? Enfin, ne pouvait-on déjà 
faire expérimentalement sur plus d'un point la comparaison du tra- 
vail libre et du travail privilégié ? On eût voulu qu'il réformât sans 
détruire. Mais le principe du mal était dans l'idée même de corpo- 
rations fermées. Les ouvrir à la concurrence c'était les détruire par 
cela même. On les réforma, en effet, après Turgot. Le mal reparut 
bientôt. La défiance de l'association, portée jusqu'à la prohibition, 
fut un tort, mais il nous est difficile d'y voir autre chose qu'une 
mesure transitoire. S'associer , comme travailler, est un droit, et 
l'exercice de ce droit entraine aussi certains avantages un instant 

1 Ces propos de vieux parlementaire tenus par le chancelier, clans la séance 
privée où le sujet fut discuté, nous furent alors rapportés par des témoins qui 
les avaient entendus. 



186 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

sacrifiés à la crainte de voir reconstituer les corporations. L'intran- 
sigeance fut-elle dans le lit de justice ? N'est-ce pas encore oublier 
ce qu'était le Parlement, dont le retour inquiéta tous les amis des 
réformes ? Ne serait-t-on pas fondé à soutenir que l'intransigeance 
était du côté de ces ennemis déterminés de tout ce qui avait chance 
de prévenir une révolution? 

Quant à la triste guerre des farines, les mesures de répression 
furent rigoureuses, il est vrai. Que faire pourtant, et fallait-il laisser 
l'insurrection maîtresse et le dernier mot aux absurdes et dangereux 
préjugés sur l'accaparement, qui rendaient, dans l'avenir comme 
dans le présent, impossible de remédier aux disettes ? 

Louis XVI était-il un intransigeant ? 

Il soutint pourtant avec vigueur son ministre en cette circons- 
tance. M. Say nous fait connaître une lettre bien curieuse de ce 
prince et qui lui fait honneur. Elle prouve qu'il n'était pas incapable 
de fermeté quand il voyait clairement son devoir. 

Ce n'est pas pourtant à dire que si le ministre soutenu parla faveur 
de la partie de la nation la plus éclairée, mais en butte aux haines 
coalisées des privilégiés, eut des qualités pratiques qui méritaient 
le succès, il fut habile dans le maniement des hommes. Il n'avait 
rien de ce qui fallait pour déjouer les intrigues qui se tramèrent contre 
lui, pour lutter contre l'hostilité obstinée et l'influence persuasive 
de la reine, contre les menées d'un homme aussi habile que M. de 
Maurepas, contre tout ce monde de courtisans intéressés. Turgot 
n'avait pour engager ce combat inégal que son inflexible droiture. 
Pourquoi ne pas avouer qu'il eut des défauts fâcheux dans de telles 
circonstances pour un homme politique ? En présence de la contra- 
diction, son humeur devenait hautaine, son caractère, habituelle- 
ment doux, se montrait cassant. Son admirateur et son ami Morellet 
reconnaît que ses rapports avec Necker furent loin d'être exempts 
de cette hauteur, et il est douteux qu'un simple particulier ne se fût 
pas trouvé blessé d'une formule de lettre comme celle-ci adressée à 
Louis XVI : « En vérité, Sire, je ne vous comprends pas. » Il est vrai 
que la situation, en ce moment-là, était aussi tendue que possible. 
Mais si la circonstance explique ces façons de dire, elles ne montrent 
pas moins certains côtés du caractère trop raide et irritable, pour se 
maintenir longtemps au pouvoir. 

C'est surtout en considérant les résultats ultérieurs qu'il faut 
proclamer sans hésitation la sûreté de vues du grand réformateur. 
Qui pourrait soutenir que le travail affranchi ait été un présent de 
peu de prix ? Quels n'ont pas été ses bienfaits ! « Grâce a la liberté 
du travail, écrit M. Say, le xix e siècle a été le siècle de la grande 



TURCOT, PAR LÉON SAY. 187 

industrie, de l'application des grandes découvertes scientifiques 
géographiques, économiques, du développement du travail et de la 
richesse. En faisant pénétrer profondément dans la conscience fran- 
çaise et européenne les principes de la liberté du travail. Turgot a 
préparé la conquête de l'univers par la civilisation occidentale, et 
c'est le xix e siècle qui a fait cette conquête. » On ne saurait mieux 
dire assurément et c'est là poser la question dans toute sa grandeur. 
La liberté du travail est solidaire de tous les progrès. En dehors d'elle 
il n'y aurait qu'abaissement pour les individus, ruine pour les na- 
tions. Je comprends qu'un peuple perde sa liberté politique par un 
malheur presque toujours imputable à lui-même. 

Peut-il en être ainsi de la liberté économique, malgré les épreuves 
dont elle n'est pas exempte ? Nous ne saurions le croire. M. Léon 
Say évoque en finissant les réactions qui se sont produites depuis 
17b9 contre la liberté du travail ; sous l'Empire, la Restauration, la 
République de février et la République de 1871, au nom de l'organi- 
sation du travail d'abord, et plus tard au nom de la liberté d'asso- 
ciation. Il nomme et définit l'école radicale et l'école écono- 
mique catholique. Avec raison il prévoit qu'il y aura là de 
nouveaux combats à livrer. N'est-il pas vrai même que des essais 
pratiques se font en ce sens ? Qu'une certaine somme du mal puisse 
se produire, on ne saurait le nier, mais quant à penser que ces systè- 
mes d'oppression menacent sérieusement d'envahir le monde, nous 
sommes sans inquiétude. Ce serait un joug trop insupportable pour 
qu'il soit probable que les individus s'y résignent jamais. On n'ac- 
cepte pas une tyrannie de tous les jours. On ne se laisse pas mettre 
des menottes de gaieté de cœur. Deux libertés sont désormais 
inaliénables de fait comme de droit, la liberté de conscience et la 
liberté du travail. On ne saurait pas plus y renoncer qu'à la faculté 
de se mouvoir et qu'à l'air qu'on respire. C'est bien à ces libertés 
surtout qu'on peut appliquer ce mot que, quand une fois les lèvres 
ont touché au miel de l'Hymette, elles n'en perdent jamais le 
goût. Mais la sagesse n'exige pas moins qu'on lutte contre les ten- 
tations et contre les tentatives de recul. Même sans être durables les 
réactions peuvent être dangereuses et produire des maux cruels. 
C'est à cet excès de sécurité qui se reposerait paresseusement dans les 
conquêtes réalisées, que M. Léon Say veut qu'on oppose tout ce qui a 
fait la force de cette grande cause de la liberté du travail, et c'est 
par là que cette revendication si ferme des principe soutenus par 
Turgot a toute la force d'une leçon pleine d'à propos et équivaut à 
un acte. 

Henri Baudrillart. 



188 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 



QDILQOIHHU DES MNVELLK8 RECHERCHES 



DE 



L'ECONOMIE POLITIQUE 



L'économie politique commence à voir son importance reconnue. 
Peu de personnes refuseraient aujourd'hui de la considérer comme 
une science, et l'on ne croit plus avoir tout dit en la nommant une 
littérature ennuyeuse, einsi que M. Thiers, qui trouvait ce mot si 
plaisant. Il n'est guère que certains clubs ou congrès populaires et 
certains groupes parlamentaires qui persistent à la traiter avec le 
souverain mépris de l'ignorance. Ils la remplacent le plus souvent 
par je ne sais quelle alchimie sociale qui nous ramènerait, sans 
qu'ils s'en doutent, à l'origine même des peuples. Car c'est là le 
progrès qu'ils annoncent et qu'ils font applaudir. Le tort habituel 
des classes instruites envers l'économie politique est maintenant, 
après avoir reconnu son caractère scientifique, de croire qu'on se 
peut presque toujours passer de son étude et de ses enseignements 
dans le règlement des intérêts qu'elle explique et doit ordonner. On la 
salue volontiers; mais l'on s'en tient plus volontiers encore aux rou- 
tines de l'empirisme. L'indifférence, si ce n'est la défiance, a rem- 
placé pour elle l'aversion ou l'impertinence. 

Tenterait-on cependant de décider des principes ou de trancher 
des applications de la physique, de la chimie, de l'astronomie, des 
autres sciences naturelles ou des sciences mathématiques, sans 
notions suffisantes de ces sciences et sans respect de leurs leçons? 
Comment agit-on différemment pour la science économique ? Est-ce 
parce qu'il y va de plus graves conséquences qu'il siérait de s'en 
remettre pour elle au simple caprice ou au hasard? La richesse ne 
semble pas pourtant si méprisée, qu'on en dispose partout sans 
soin ni réflexion. « On n'oserait pas sans longues études spéciales, 
disait récemment M. Courcelle-Seneuil, ajouter ou retrancher un 
organe à une machine un peu compliquée ; mais on n'hésitera 
pas pour la société, bien autrement compliquée que toute ma- 
chine. » Or, si chaque décision économique n'ajoute ou ne retran- 



NOUVELLES RECHERCHES DE l' ÉCONOMIE POLITIQUE. 189 

che pas un organe à la société, elle en peut du moins fausser un ou 
plusieurs. 

Nos chambres législatives, recrutées parmi les classes éclairées, 
sont très nombreuses, beaucoup trop nombreuses, et je suis per- 
suadé qu'elles ne renferment pas dix personnes ayant lu les maître 
de l'économie politique, quoiqu'elles traitent sans cesse des questions 
économiques. C'est d'autant plus remarquable que l'ordinaire pré- 
tention de nos législateurs est de faire de la -politique scientifique,, 
appelant politique à peu près toute œuvre législative. Qu'est-ce 
pourtant qu'une politique scientifique, fût-elle réduite à de plus 
justes limites, qui ne s'appuie ni sur l'économie politique, ni, en 
réalité, sur l'histoire ou le droit? Combien d'étiquettes sont menson- 
gères! Si contraires que nous nous disions sans cesse aux sentiments 
et aux coutumes du moyen-âge, nous restons fidèles à sa casuistique. 
Les principes qui nous agréent posés, nous en tirons, logiciens 
exercés, les conséquences qui nous plaisent. Au milieu de tous les 
progrès du présent, nous en sommes restés aux conceptions et aux 
méthodes des xn e et xm e siècles, insouciants des faits et des milieux, 
passionnés pour l'absolu et l'idéal. L'impossible nous arrête rarement. 
Nous transportons aux arrangements sociaux les raisonnements 
abstraits de la géométrie descriptive, faite pour les plans en l'air. 
Nous sommes même de tous les peuples latins, enclins à ces défauts, 
celui qui les possède le plus, ainsi — chose singulière — que les 
Italiens, grâce à l'esprit pratique dont ils ont hérité des Romains, 
les possèdent le moins. Ils savent du moins, eux, en tout, n'y pas 
mettre plus qu'il n'y en a, comme le faisait dire Frédéric II de la 
religion à l'un de ses prêtres. En vérité, Macaulay aurait bien fait 
d'apporter quelque restriction à sa pensée que la politique est l'occu- 
pation des plus grands esprits. 

La négligence de l'économie politique est d'autant plus fâcheuse 
qu'elle est jusqu'ici la seule science sociale qui se soit soumise, on le 
sait, à la méthode expérimentale, c'est-à-dire à l'observation et à 
l'analyse scientifique. Aussi nulle découverte économique n'a-t-elle 
été rejetée après avoir été réellement reconnue ; tandis que les ensei- 
gnements des autres sciences sociales : philosophie, politique, droit, 
morale n'ont cessé de se modifier sans rien laisser après eux. C'est 
en partie pour cela que les progrès matériels ont tant dépassé dans 
notre siècle, comme on l'a remarqué, les progrès moraux, politiques 
ou juridiques. Je n'oserais pas dire, comme Pascal, que toute la 
philosophie ne vaut pas une heure de notre vie ; mais je l'ai com- 
parée quelque part au jeu des chevaux de bois, où chacun à son 
tour prend la bague, et je ne m'en dédis pas. Sans doute, l'éco- 



190 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

nomie politique, quoique respectant les bornes qui lui sont im- 
posées, n'oublie pas que le principal agent de la richesse, le ca- 
pital par excellence, c T est l'homme, l'homme intelligent et moral, 
l'homme laborieux et prévoyant. Mais elle ne l'envisage jamais 
sous ces divers aspects que dans ses rapports avec la richesse elle- 
même. 

C'est cette fâcheuse absence d'observation et d'analyse tout à la 
fois qui nous fait croire si facilement à l'existence d'une science 
sociale. Erreur très regrettable, qui porte à confondre les questions 
les plus distinctes et les plus importantes, pour ne permettre d en 
étudier aucune avec profit. Comment un esprit aussi éclairé qu'Herbert 
Spencer, par exemple, a-t-il commis une pareille méprise, lorsqu'il 
étudie les successives transformations des sociétés humaines ? Il y 
a des sciences sociales, dont chacune possède son sujet propre, 
ses limites déterminées ; il n'y a pas une science sociale, d'où dis- 
paraîtrait toute sérieuse, toute réelle démonstration. Les décla- 
mateurs à bruyantes fanfares se peuvent seuls plaire aux vastes 
synthèses où se mêlent en un obscur chaos les connaissances 
et les intérêts les plus divers. Leur œuvre est achevée quand ils 
ont reçu les applaudissements et les services des foules qu'ils 
exploitent. 

Le dernier bienfait de la méthode expérimentale, c'est d'avoir 
entraîné les sciences qui l'ont acceptée, à rechercher les lois natu- 
relles qui régissent les choses ou les faits dont elles s'occupent. 
L'économie politique s'adonne sérieusement depuis quelque temps 
à cette recherche, pour ce qui la concerne, et il n'en est pas 
qui soit plus utile de nos jours. Quelles vues nouvelles., plus profi- 
tables et plus sages se répandraient parmi les peuples, si tous les 
enseignements qu'ils reçoivent étaient conformes aux lois naturelles 
qu'ils doivent suivre ! L'unique différence à cet égard entre les 
sociétés et l'univers, c'est que, composées d'êtres libres et respon- 
sables, les sociétés se peuvent affranchir de leurs lois naturelles, à 
l'inverse des terres et des astres. Mais lorsqu'elles les rejetent, les 
pertes et les maux qu'elles endurent révèlent encore ces lois. Certes, 
l'on a souvent repoussé la liberté du travail ou le respect de la pro- 
priété, ces deux lois naturelles des intérêts économiques ; mais qu'en 
est-il résulté ? Peut-être aurait-on raison de se plaindre de n'avoir 
pas été consulté lors de la création ; mais qu'on aurait plus tort 
encore de ne pas tenir compte de cet oubli ! 

Les politiques, les philosophes, les juristes, les moralistes invoquent 
d'ordinaire, cherchant, eux aussi, une base à leurs décisions, le droit 
naturel, très différent, je n'ai pas besoin de le dire, des lois naturelles. 



NOUVELLES RECHERCHES DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE. 191 

Mais sur quel Sinaï ont-ils entendu proclamer ce droit ou sur quelles 
tables ont-ils pu le lire ? Chacun l'arrange à sa façon, en dispose à sa 
fantaisie; c'est la commodité même. Interrogez, après les légistes de 
tous les temps, les philosophes et les publicistes du siècle dernier, et 
vous verrez quel parti l'on en peut tirer. La conscience, assure- 
t-on, révèle le droit naturel ! — Elle le révèle ? Les sauvages des îles 
Fidji mangent cependant sans le moindre remords leurs semblables 
et s'en délectent lorsqu'ils sont cuits à point. — Leur conscience n'est 
pas suffisamment éclairée ! Mais la conscience seule alors n'enseigne 
pas le droit naturel. Et qui se croirait une conscience plus éclairée 
que Bossuet ou La Bruyère, qui tous les deux ont déclaré la 
révocation de l'édit de Nantes, condamnée par tous maintenant, le 
fait le plus glorieux du règne de Louis XIV, qu'ils admiraient 
tant ? En vertu du droit naturel, écrivait Spinoza, les poissons jouissent 
de l'eau et les gros mangent les petits ; c'est encore ce qu'on en a dit 
de plus raisonnable. 

Un professeur de la faculté catholique de Lille, M. Bothe, vient de 
publier un Traité de droit naturel; ce qui permet de penser qu'on 
n'est pas très occupé à la Faculté de Lille. Par malheur, son système 
n'a rien de nouveau; c'est celui de Gilles de Rome, après et avant 
beaucoup d'autres. L'Eglise, à son avis, représentant Dieu et repré- 
sentée par le pape, peut tout, décide de tout : des hommes, des 
biens, des lois, des couronnes. C'est fort simple, on le voit ; mais 
comment faire accepter un pareil système et comment y croire? 
L'électorat est de droit naturel pour à peu près tous nos politiques, 
qui se réservent seulement d'en régler les conditions, et c'est là une 
opinion qui ne viendrait à personne en Amérique. 

M. de Molinari, s'inspirant peut-être de cette profonde pensée de 
Littré : « L'humanité obéit, comme le reste des choses, à sa nature 
et aux propriétés de son être, et la volonté de l'homme est dominée 
par une loi supérieure u, publiait dernièrement les Lois naturelles de 
Vèconomie politique. Ces lois, qui semblent le complément de ses 
Evolutions économiques, procèdent de bien autres sentiments que 
ceux des partisans du droit naturel. Les lois naturelles sont, du reste, 
la condamnation à plus d'une reprise des évolutions accomplies. 
Ainsi, les corporations industrielles, eussent-elles eu quelques avan- 
tages passagers et exceptionnels ne sont-elles pas trop contraires 
à la loi naturelle de la liberté du travail, pour se pouvoir approu- 
ver? Les soutenir sans considérer les principes auxquels elles obéissent 
ou qu'elles contredisent, non plus que leurs effets généraux sur l'en- 
semble des choses, ce serait vraiment retomber en l'étrange opti- 
misme de Guizot, dans ses études sur la philosophie de l'histoire, 



192 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

qu'admirait pourtant beaucoup Goethe. Et cet optimisme, toujours très 
partagé, prouve lui-même combien nous sommes encore peu fami- 
liarisés avec l'observation des faits et avec la recherche des lois 
auxquelles entraîne cette observation. 

Cependant, les progrès des sciences assujéties à la méthode expé- 
rimentale, comme les nouvelles habitudes d'esprit qu'elle donne et 
les nouveaux horizons qu'elle ouvre, contraindront bientôt, je crois, 
les autres sciences sociales à cette méthode et à ses conséquences. 
Dès maintenant, l'histoire que je n'ai pas nommée parmi les 
sciences sociales pour ne pas trop prolonger ces remarques,, 
n'est certainement plus, sous la plume de M. Fustel de Coulanges 
ou de M. Taine, ce qu'elle était, je ne dis pas sous celle de Molin, 
mais sous celle de Sismondi, de Michelet, de Guizot, de Thierry. 
Combien aussi les ouvrages philosophiques et politiques de Stuart- 
Mill, sa Logique, sa Liberté, son Gouvernement 'parlementaire, 
diffèrent-ils, tant ils se soumettent à l'observation et à l'analyse 
scientifiques, de ceux qui les ont précédés ! Qu'ils sont loin des 
ouvrages des autres philosophes, ou de ceux de Blackstone, de 
Montesquieu 1 et même de Tocqueville ! L'ignorance seule restera 
fidèle aux systèmes personnels préconçus, comme aux soudaines et 
violentes transformations. 

II 

Les deux plus grands faits de notre époque sont incontestablement 
l'avènement de la démocratie et l'expansion des peuples civilisés sur 
toutes les terres. Faits qui proviennent surtout des présentes condi- 
tions de la richesse. De même que les développements des fabriques 
et des comptoirs du moyen-âge ont engendré la bourgeoisie en lui 
conférant, à la suite de la fortune, la considération et le pouvoir, 
de même l'immense industrie de nos jours a créé la démocratie, 
telle qu'elle existe à présent. Car je n'entends pas parler de ces 
populations sauvages ou barbares qui vivent sans différences sous 
l'absolue domination d'un maître, quand par hasard elles ne sont pas 
en pleine anarchie. Malgré Rousseau, elles ne sont égales que dans 
leur impuissance, leur indigence et leur servitude. En se répandant 
entre toutes les mains, la richesse a procuré la seule véritable égalité, 
l'égalité civile ; et les faits démontrent même qu'elle ne cesse de se 



1 Des écrivains, entre autres Comte, ont dit que Montesquieu avait voulu 
BUrtout faire l'histoire naturelle des lois; ce u'est vrai qu'en partie, en faible 
partie. 



NOUVELLES RECHERCHES DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE. 193 

répandre bien plus parmi les classes inférieures que parmi les classes 
supérieures. Nos publications officielles, les évaluations de nos suc- 
cessions, nos cotes foncières, le partage de nos rentes ou de no- 
principales actions et obligations, ne laissent, en ce qui nous 
regarde, aucun doute sur ce point, comme les travaux de MM. Leone- 
Levi et Dudley-Baxter le prouvent pour l'Angleterre, comme d'autres 
le prouvent pour l'Allemagne, l'Italie, la Belgique, l'Europe presque 
entière. Rien n'est plus faux que la loi d'airain de Lasalle, reproduite 
pourtant partout et sous toute forme. La progression du salaire a de 
beaucoup dépassé depuis longtemps et dépasse encore de beaucoup 
la progression de la rente et du profit. A ce point de vue seul, 
M. Gladstone aurait eu raison d'appeler notre siècle le siècle des 
ouvriers. La chaudière de Watt a certainement plus fait pour la 
démocratie que toutes les revendications philosophiques ou toutes 
les proclamations des droits de l'homme et de la société. Il n'appar- 
tient qu'à d'avides coureurs de popularité de prétendre le contraire. 
Hors du développement de la richesse, unie à sa division, que pour- 
rait être au surplus l'égalité, si ce n'est une imaginaire et éphémère 
fiction du législateur, que la réalité rejetterait bientôt au néant ? 
Chaque ordre social ne reposc-t-il pas sur un fondement matériel 
une base économique? Nous le devrions au moins savoir en France, 
où nous avons tant souffert de croyances contraires. Les proclama- 
tions et les lois n'ont jamais empêché le vers du poète d'être vrai où 
il l'était auparavant : 

Humanum paucis vivit genus. 

On s'effraie surtout en ce moment de voir, au sein de la démo- 
cratie, les masses populaires se porter vers le socialisme, qu'on 
imaginait si singulièrement disparu depuis quelques années. Mais en 
pourrait-il être autrement? Devenues très nombreuses,très compactes, 
désireuses de bien-être, entourées de flatteurs, qui se font un marche- 
pied de leurs acclamations , comment ces masses auraient-elles 
résisté aux basses suggestions de l'envie et de la violence, leurs 
premières passions, dans l'ignorance économique où on les a main- 
tenues ? Peuvent-elles respecter d'elles-mêmes les nécessaires con- 
ditions du travail et de la propriété, qu'on ne leur a jamais expli- 
quées ? Aucun enseignement ne devrait primer celui des vérités 
élémpntaires de l'économie politique dans chaque école populaire, 
et elles n'y ont pas encore pénétré. Il importerait d'autant plus 
de répandre, chez nous au moins, ces vérités, que, on l'oublie 
trop, nous vivons sous le vote universel, introduit à la hâte sans 
doute, mais établi pour toujours. Socrate s'étonnait avec raison 
4 e série, t. xli. — i5 février 1888. 13 



i 9 4 JOURNAL DES ECONOMISTES . 

qu'on choisît les magistrats d'une république avec une fève, alors 
qu'on ne le ferait pas pour un pilote, un architecte, un joueur de 
flûte; mais quand un pays est résolu à s'en remettre à la fève, il 
ne reste plus qu'à éclairer ceux qui en disposent, et c'est toujours 
possible. Qu'on me permette de citer ici de nouveau M. Courcelle- 
Seneuil. 

« Le démagogue, dit-il dans l'écrit le plus remarquable, à mon 
avis, qu'il ait signé, est l'avocat sans scrupule et sans conscience 
de tous les intérêts privés qui s'élèvent contre l'intérêt public : 
c'est le microbe empoisonneur de la démocratie. Voilà les côtés 
faibles de la démocratie.... Mais elle n'a ces faiblesses qu'autant 
quelles riches abandonnent leurs devoirs politiques pour prendre 
le rôle d'étrangers ou d'ennemis et lorsqu'il n'existe aucun groupe 
d'hommes en état de défendre l'intérêt national contre les sophismes 
de l'intérêt privé. Là où se montre un groupe, même peu nombreux, 
ayant une véritable capacité politique, la démocratie est la forme 
de gouvernement qui peut donner la direction la meilleure, parce 
que c'est celle dans laquelle les intérêts de tous étant conformes 
à l'intérêt collectif, l'orateur qui défend celui-ci n'a pas besoin 
de tromper et rencontre le peuple disposé à l'écouter, chaque fois 
qu'étant éclairé, il sait parler franchement, hardiment et claire- 
ment l ». En tout cas. la démocratie existe ; on la détruirait bien 
moins encore que le vote universel. 

Henri Heine, emporté par les doctrines pessimistes, ne maudissait, 
autant que Carlyle et tant d'autres, la société moderne, en prédisant 
à sa patrie les plus affreuses commotions socialistes, au chant 
populaire du pétrole, que parce qu'il méconnaissait toute la marche 
de la civilisation et qu'il oubliait ce que peut la vérité contre l'er- 
reur. Que la société ne s'abandonne pas elle-même, et elle ne retour- 
nera ni à l'anarchie, ni à la servitude, ni à la misère. 

Toutefois, ce n'est pas assez d'enseigner l'économie politique ; 
il faut l'appliquer. L'on doit s'empresser notamment de renoncer 
à ce qu'on nomme justement le socialisme d'Etat, partie du vrai et 
complet socialisme et qui y mène. 11 est réellement trop étrange 
d'espérer, ainsi qu'on le fait souvent, prévenir le socialisme en lui 
ouvrant toutes les voies, en en préparant tous les succès. Le proverbe 
a raison, il ne faut pas jouer avec le feu. M. de Bismarck, lui aussi, a 
dernièrement tenté cette épreuve, en imaginant s'emparer des masses 
ouvrières, et à quoi a-t-il abouti ? L'un de ses panégyristes — il sait 
s'en entourer — M. Backhaus, engageait à cette occasion, ses con- 

1 Article sur la Démocratie, dans le Journal des Économistes, août 1887. 



NOUVELLES RECHERCHES DE L ÉCONOMIE POLITIQUE. 195 

citoyens à suivre le Grand chancelier dans sa croisade « contre la 
liberté du travail, la liberté des échanges, la liberté du capital, » 
ces affreuses erreurs économiques qui causeraient infailliblement 
la chute de l'empire allemand, si Ton n'y mettait ordre. Eh bien ! 
M. Backhaus a vu aux dernières élections, malgré le voyagea Ca- 
nossa de son haut patron, qui ne le devait jamais faire, ce qu'ont 
produit parmi les ouvriers allemands les nouvelles réglementations 
industrielles et les nouvelles assistances gouvernementales. 

Un autre homme d'Etat, très différent de M. de Bismarck et qui lui 
est, je crois, très supérieur, M. Gladstone a recouru, pareillement, 
en ces derniers temps, à l'intervention du pouvoir dans les sphères 
économiques et n'a pas mieux réussi. Ses nombreux attentats à la 
propriété et aux franchises des transactions, loin d'apaiser les 
haines de l'Irlande contre l'Angleterre, n'ont fait que les raviver et 
que détourner encore les capitaux anglais de l'Irlande, qui en aurait 
tant besoin. Les enseignements économiques ne cesseraient-ils pas 
d'être vrais si les violations qu'ils reçoivent profitaient jamais ? 
Il devrait, au reste, depuis longtemps suffire des manufactures ou 
des chemins de fer de l'Etat, des banques publiques ou des uni- 
versités officielles, des régies administratives ou des propriétés 
domaniales peur faire juger de ce que vaut le socialisme d'Etat. 
Ses promoteurs, comme les demi-socialistes qui s'efforcent en ce 
moment d'attirer l'attention, Buskin en Angleterre, Henry George 
en Amérique, ne font pas moins penser que les vrais socialistes aux 
filles de Pélias mettant leur vieux père en morceaux dans la chau- 
dière de Médée pour le rajeunir. A moins qu'ils ne fassent simple- 
ment souvenir des politiciens romains dont Juvénal disait: 

Qui Curios simulant et Bacchanalia vint ni. 

De nos jours, le socialisme d'Etat a un autre très fâcheux résultat, 
que tout le monde signale, sans le faire cesser; je veux parler des 
énormes prélèvements qu'il exige sur la fortune sociale. Car c'est, 
avec l'exagération des armées, la principale cause des budgets 
accablants qui pèsent sur les peuples européens, et dont aucun n'est 
comparable au nôtre. Que de souffrances et de ressentiments 
renferment ces budgets, qui s'élevaient ensemble, en 1885, à 18 mil- 
liards 747 millions, et sur lesquels les dépenses militaires absor- 
baient environ 5 milliards et demi ! Somme fort insuffisante pourtant 
pour entretenir sur pied les 13 millions d'bommes qui seraient 
appelés en cas de mobilisation. Quelles ressources perdues ! quelles 
privations imposées ! Les dettes publiques européennes atteignaient 



196 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

en outre, la même année, 108 milliards, à l'intérêt de 4 milliards 
860 millions de francs. Est-ce là ce qu'inspire ou ce que veut 
la démocratie, l'amour du peuple qu'on ne se lasse pas d'invoquer ? 
11 siérait, au moins, en présence de pareils chiffres, de se demander 
où l'on va. 

Devrais-je citer d'autres faits contre le socialisme d'État? Hier 
encore, notre gouvernement et nos chambres prétendaient faire 
œuvre démocratique en décrétant une nouvelle législation, tout 
autoritaire, sur l'exploitation des mines. Cette législation met le 
capital à la merci du travail, les directeurs et leurs surveillants à 
la discrétion des ouvriers. Le résultat, c'est dès à présent qu'un pro- 
fond malaise se répand dans les bassins houillers, et qu'un abaissement 
marqué des salaires et des profits s'y établit. Détourner la classe ou- 
vrière des sentiments de liberté et de responsabilité, pour l'habituer 
à l'arbitraire et à l'assistance, voilà l'œuvre démocratique qu'on a 
accomplie! Nos gouvernants et nos législateurs ignorent donc que 
les anciens édits promulgués contre l'intérêt, n'ont pas été moins 
préjudiciables aux emprunteurs qu'aux prêteurs? Ils n'ont donc rien 
lu des physiocrates, et avant tous autres de Turgot, sur les lois tou- 
chant le commerce des blés, ni des historiens de la révolution sur les 
mesures prises contre les accapareurs? Ils ne se sont donc pas aperçus 
des désastres créés par les faveurs données récemment aux gré- 
vistes, de la fermeture des ateliers et des moindres payes qui les ont 
suivies? Je lisais dans l'un des derniers numéros de ce journal que 
les paysans du village de Sartany avaient imposé aux propriétaires 
riches de cette commune de n'employer que deux journaliers 
pendant la première semaine de la fauchaison, afin de ramasser 
plus aisément eux-mêmes leur foin. Cette mesure, que certainement 
applaudiraient la plupart de nos concitoyens, s'ils la connaissaient, 
sacrifie néanmoins les intérêts populaires qu'elle semble proté- 
ger. Car si les riches de Sartany ne récoltent pas leur foin, ou le 
récoltent mal, quelle ressource leur restera t-il pour faire travailler? 
Est-ce qu'une perte de richesse profite jamais ? Toute interdiction 
semblable ne vaut pas mieux que celle faite sur nos marchés de 
vendre les blés aux meuniers avant certaines heures, ou que la taxe 
du pain. On approvisionne moins les marchés, de même que les capi- 
taux se détournent delà boulangerie, qui demeure très arriérée et très 
intéressée à payer cher une partie de ses achats pour faire élever la 
taxe : voilà tout. Nos révolutions se sont constamment accomplies 
au nom de la liberté, nous prétendons à tous les progrès, et nous 
restons fidèles à l'arbitraire, sans sortir des plus profondes ornières 
du passé. Je l'ai dit ailleurs, je crois, et tout le prouve, nous en 



NOUVELLES RECHERCHES DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE. 197 

sommes toujours à l'ancien régime, un plumet révolutionnaire à 
notre chapeau. 

C'est surtout en lisant nos enquêtes ouvrières que l'on voit jusqu'où 
va notre ignorance économique et démocratique. On est vraiment con- 
fondu de cette ignorance en présence de notre dernière enquête parle- 
mentaire sur les travailleurs. Certes le rapportdela« commission du 
travail » instituée en Belgique à la suite des grèves de Charleroi, laisse 
beaucoup à désirer, il fait appel aussi à une réglementation insen- 
sée et à la plus funeste assistance ; mais qu'il est supérieur au procès- 
verbal del'enquête, dont je parle ! Sir Henry Sumner Maine remarque 
la tendance des démocraties à tout simplifier, en se débarrassant et de 
chaque gêne et de chaque contrôle : cette enquête paraît en effet 
atout instant faire appel à la dictature, le plus simple des gouverne- 
nements. Or, c'est justement parce que la démocratie est portée à la 
violence et au despotisme, dont le terme extrême est le socialisme, 
qu'il importe surtout de propager les pensées et les mœurs de la 
liberté. Ce serait d'autant plus nécessaire en France, que nous 
avons le goût inné de l'uniformité, marque infaillible des petits 
esprits, dit Montesquieu, laquelle dispose elle-même à l'arbitraire. 

Je le répète, il faut au plus tôt abandonner les voies dangereuses 
de la réglementation, pour suivre celles de l'indépendance, de l'initia- 
tive et de la responsabilité individuelles. Il n'y a plus d'autre sauve- 
garde pour les sociétés. Quelque autorité qu'on s'attribue, on ne 
mènera plus « les majorités démocratiques, sans patriotisme et sans 
conscience », pour emprunter le dédaigneux langage du Grand 
chancelier d'Allemagne, par des lois iniques ou des secours avilissants. 
Ne sont-ce pas partout les nations les plus libres et les plus riches, 
en grande partie parce qu'elles sont libres, qui sont les plus stables, 
comme les plus respectueuses des pouvoirs établis et des biens légiti- 
mement gagnés? Si vous voulez juger des effets du socialisme d'État 
sur le travail, la propriété et la dignité des peuples, considérez les 
colonies européennes jusqu'à notre époque, les nations musulmanes 
et la France révolutionnaire. 

Gustave du Puynodb. 
(La fin au prochain numéro.) 



198 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

LA CIRCULATION MONÉTAIRE ET FIDUCIAIRE 

AUX INDES ORIENTALES NÉERLANDAISES 



I 

De tout temps, la circulation monétaire aux Indes néerlandaises a 
laissé beaucoup à désirer, et même la période la plus déplorable 
sous ce rapport appartient à un passé relativement assez récent. 

Lorsqu'en 1816 la Hollande rentra en possession de ses établisse- 
ments de l'Archipel indien que la guerre lui avait fait perdre, les 
nouveaux administrateurs se mirent aussitôt à l'œuvre pour porter 
remède à un état de choses qui, en dépit des améliorations intro- 
duites pendant l'interrègne anglais, était resté des plus défectueux. 
Malheureusement, les bonnes intentions dont ils s'enorgueillissaient 
à bon titre dans leur décret du 14 janvier 1817, stipulant que le 
florin d'argent des Pays-Bas serait adopté comme étalon monétaire 
dans les colonies, se trouvaient paralysées d'avance par les mesures 
qu'on crut devoir prendre en même temps pour faciliter la circula- 
tion. 

Dans ce but, on s'était proposé d'émettre non seulement des 
lettres de crédit portant intérêt, mais encore du véritable papier- 
monnaie avec faculté libératoire illimitée, et l'on eut beau promettre, 
comme il est énoncé dans le décret susdit, que pour maintenir ce 
papier au pair deux principes serviraient de règle sacrée, savoir : 
qu'en aucun cas le gouvernement ne ferait une émission dispropor- 
tionnée de ce papier, et qu'aucune différence entre la valeur des 
espèces sonnantes et celle du papier ne serait jamais tolérée tant 
pour les payements que pour les recettes à faire par le Trésor de 
l'Etat, les événements l'emportèrent sur la doctrine, car pour parer 
aux embarras financiers qui ne manquèrent pas de surgir dès l'avè- 
nement du nouveau gouvernement, l'émission du papier-monnaie 
reçut une telle extension qu'elle surpassa bientôt de plusieurs 
millions la somme que la mère-patrie avait mise à sa disposition, 
tant en lingots qu'en espèces. 

Le crédit du papier émis dut naturellement s'en ressentir, et ce 
qui porta le désordre monétaire à son comble, ce fut le recours au 



CIRCULATION MONÉTAIRE AUX INDES NÉERLANDAISES. 199 

système du cuivre, qui avait prévalu dans les derniers temps de 
l'administration de l'ancienne Compagnie des Indes orientales, mais 
dont les effets désastreux avaient beaucoup diminué par suite d'une 
mesure très Judicieuse de l'administration anglaise, portant que 
personne ne serait tenu d'accepter en payement la monnaie de 
cuivre pour une somme de plus de 10 piastres. 

La nouvelle administration hollandaise était d'un avis contraire. 
Partant de l'idée que les besoins de la population indigène étaient 
par trop restreints pour que l'or et l'argent lui pussent être de quelque 
utilité, et qu'au contraire « il était dans l'intérêt des bons habitants 
« de ces contrées;d'augmenter autant que possible la circulation de 
la monnaie de cuivre », — comme il est dit dans un document offi- 
ciel inséré dans le « Bulletin des lois » de l'année 1818 (n° 46), — le 
gouvernement se mit à effectuer la plus grande partie de ses paye- 
ments en cuivre, en duiten (dûtes), de malencontreuse mémoire, 
importées de Hollande, en ne cessant d'en faire frapper en même 
temps à l'hôtel des monnaies alors établi à Sourabaia, et cela en 
quantités tellement fortes que, de 1816 jusqu'en 1843, il fut mis 
en circulation plus de 4.700 millions de dûtes, sans compter les dûtes 
de contrebande que des industriels de Birmingham trouvaient moyen 
d'écouler, à leur grand profit, dans nos colonies. Dans peu de temps, 
la bonne monnaie disparut presque entièrement de la circulation. 
L'argent était étalon de nom ; mais de fait, le cuivre formait le seul 
moyen d'échange à la disposition du public et, pour faciliter les 
transactions, le gouvernement prit la résolution d'introduire dans la 
circulation des billets représentés par du cuivre que la Banque de 
Java (créée en 1828 dans le but d'améliorer la circulation monétaire) 
fut forcée, sous peine de révocation de son privilège, d'émettre pour 
une somme de trois millions de florins d'abord et de six millions 
ensuite, nonobstant les protestations sérieuses des directeurs aux- 
quels le gouvernement avait confié la gestion du nouvel établissement. 

Gomme on aurait pu le prévoir, la situation n'en devint que plus 
embrouillée. A l'égard des billets remboursables en cuivre, le public 
se montra encore plus méfiant qu'à l'égard des pièces de cuivre, qui 
encombraient la circulation de telle manière que bien souvent les 
payements un peu considérables ne purent s'effectuer que par char- 
retées. En général, le cuivre-métal faisait prime sur le cuivre-papier, 
tandis qu'il y avait de la monnaie de cuivre qu'on ne pouvait chan- 
ger sans perte contre d'autre numéraire du même métal, tellement 
grande était la variété des différentes sortes de dûtes introduites 
dans la circulation. 

Pendant une longue série d'années, nos colonies restèrent exposées 



200 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

à toutes les misères d'une circulation monétaire dépréciée et défec- 
tueuse, car ce n'est qu'en 1845 que le gouvernement s'avisa de 
porter remède à un état de choses devenu absolument intolérable. 
Déjà le cours du change avait monté de 30 à 35 0/0, le Londres 
se vendant au commencement de l'année 1844 de fl. 15 a fl. 15 1/2 
la livre sterling, qui ne valait que fl. 12 environ au pair, tandis 
que la cote de 75 0/0 sur Amsterdam indiquait qu'il fallait payer 
à Batavia fl. 133 courant des Indes pour obtenir une lettre de 
change de fl. 100 courant des Pays-Bas. Ce fut aussi à cette 
époque que la position de la Banque de Java devint des plus criti- 
ques par suite de l'écoulement presque entier de son encaisse métal- 
lique. A plus de sept millions de florins de billets émis elle n'avait 
à opposer qu'un encaisse tout à fait insignifiant, et indubitable- 
ment elle aurait fait faillite si le gouvernement, qui en vérité était le 
principal coupable *, ne lui fût venu en aide en décrétant le cours 
forcé des billets, avec défense à tous les tribunaux de prendre con- 
naissance des actions qu'on pourrait intenter à la Banque. 

La situation était donc aussi grave que difficile, lorsqu'en sep- 
tembre 1845, le gouverneur général Bochussen arriva à Java pour y 
prendre les rênes du gouvernement. Financier habile et économiste 
de bon aloi, il comprit qu'il fallait rompre tout d'abord avec les erre- 
ments de ses prédécesseurs quant à la nécessité du cuivre pour les 
besoins de la circulation, et, d'accord en cela avec les vues du gou- 
vernement de la mère-patrie, il ne tarda pas à remédier au mal par 
des mesures décisives qu'il a expliquées lui-même de la manière 
suivante dans sa déclaration écrite présentée à la commission d'en- 
quête tenue à Paris en 1866, sur les principes et les faits généraux 
qui régissent la circulation monétaire et fiduciaire 2 . 

« Je fis créer du papier-monnaie de l'État : des récépissés d'un 
florin, cinq florins, dix florins, vingt-cinq florins, cent florins et cinq 
cents florins. Je les fis offrir en échange contre du cuivre, qui fut 
déposé dans les grandes villes de l'île ; ces récépissés eurent cours 
légal et furent échangeables à Java contre du cuivre, mais en Hol- 
lande contre de l'argent, en payement de lettres de change du gou- 
verneur général sur le département des Colonies à La Haye ou sur 
son agent, la Société de Commerce d'Amsterdam. Le taux du cours 

1 11 est de fait que le gouvernement retira le dépôt de cuivre confié d'abord 
à la Banque en garantie du papier-cuivre émis par son intermédiaire, de 
sorte qu'à un moment donné les fonds destinés au recouvrement de cette 
émission extraordinaire faisaient entièrement défaut. 

2 Tome V, p. 719. 



CIRCULATION MONÉTAIRE AUX INDES NEERLANDAISES- 201 

de ces lettres de change fut fixé par concurrence au moyen de sous- 
criptions; il monta bientôt à 85, à 90, à 95; taux auquel il fut 
soutenu pendant quelques années jusqu'au moment où le gouverne- 
ment se décida au retrait des récépissés au pair contre de bons 
florins d'argent de la même valeur que les florins de la métropole *'. 
C'est par ce moyen aussi ingénieux qu'efficace que se prépara une 
réforme à laquelle enfin nos colonies durent l'introduction d'un système 
monétaire aussi sain et complet que celui dont fut dotée la mère-patrie 
par la loi du 26 novembre 1847, n° 69, qui mit fin au régime du 
double étalon adopté aux Pays-Bas lors de la réorganisation de 1816, 
en prenant pour unité du système monétaire le florin d'argent de 
10 grammes au titre de 945/1.000 de fin. Le florin, avec la pièce de 
fl. 2 1/2 et la pièce de fl. 1/2, frappées au même titre, furent dé- 
clarés monnaies de payement (slandpenmngen) ; comme monnaies 
d'appoint, on introduisit des pièces de 25, 10 et 5 cents en argent 
avec faculté libératoire jusqu'à concurrence de 10 florins et les 
pièces en cuivre d'un cent et d'un demi-cent que nul n'était tenu 
d'accepter en payement pour une valeur de plus d'un florin. 

Le même système servit de base à la réforme du système moné- 
taire des Indes Orientales néerlandaises 2 avec cette seule différence 
que les monnaies d'appoint en argent, quoique de même dimension 
et de même dénomination, seraient frappées à un poids un peu plus 
léger et d'une valeur intrinsèque un peu plus forte, tandis que le 
type indiquerait en caractères malais et javanais la valeur des diffé- 
rentes pièces. Pour les monnaies d'appoint en cuivre, il fut décidé 
qu'on frapperait pour les colonies des pièces de deux cents et demi, 
d'un cent et d'un demi-cent, de poids et de type différents de ceux 
des pièces adoptées par la métropole. 

L'introduction de ce nouveau système a coûté beaucoup de temps 
et beaucoup d'argent. Elle a occasionné une dépense d'environ 
20 millions de florins à la charge des finances de la colonie qui, par 
ce sacrifice assez considérable, s'est assuré le bienfait d'une circula- 
tion monétaire reposant sur une base solide et exempte des incon- 
vénients qui s'étaient si rudement fait sentir dans la période désas- 
treuse à laquelle la réforme de 1854 avait mis fin pour tout de bon. 

Depuis lors, le régime monétaire des Indes Orientales a toujours 



1 II faut ajouter que le maximum des payements en cuivre, qui avant cette 
époque était illimité pour ainsi dire, fut réduit à fl. 5, et l'importation de 
dûtes à Java prohibée sous des peines très sévères. 

2 Loi du 1 er mai 1854, n° 75, publiée à Java le 21 août de la même année, 
sous le n° 62 du « Bulletin des lois ». 



202 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

été aussi parfait que possible, et personne assurément ne se serait 
avisé de proposer de nouveaux changements, si le grand problème 
monétaire, qui depuis bientôt quinze ans préoccupe tous les esprits 
sérieux, ne s'était imposé aux gouvernements de la métropole et de 
ses colonies des Indes. 

La solution provisoire que la question reçut dans les Pays-Bas est 
connue. Après de longs débats qui ont duré plus de deux ans et qui 
tout d'abord ont amené la suspension de la frappe de l'argent, me- 
sure par laquelle toute base métallique vint à manquer au système 
monétaire du royaume, on convint de la nécessité de considérer l'or 
comme étalon monétaire, ce qui se fit par la loi du 6 juin 1875, qui 
octroya à chacun la faculté de faire fabriquer des pièces de 10 flo- 
rins d'or du poids de 6.720 grammes, au titre de 0.900, avec une 
tolérance de 1.5 tant au-dessus qu'au-dessous de ce titre, tandis que 
la frappe de l'argent restait interdite, si ce n'est pour le compte de 
l'Etat, qui cependant ne pouvait faire usage de cette faculté sans 
une autorisation spéciale réglée par la loi. 

De cette manière, la Hollande, largement créditrice de l'étranger, 
commença par s'attirer une quantité assez considérable d'or, qui fit 
monter l'encaisse de ce métal à la Banque néerlandaise à 80 mil- 
lions de florins en août 1880 ; mais pas plus tard qu'à la fin de dé- 
cembre, cet encaisse était réduit à la somme relativement insigni- 
fiante de fl. 4 millions par suite de payements que la Hollande avait 
dû effectuer à l'étranger. Il est vrai qu'en même temps la Banque 
avait vu s'élever son encaisse d'argent de 70 millions de florins en 
1878 à plus de 90 millions vers la fin de 1882; mais que faire dans 
le cas où les 4 millions d'or lui seraient enlevés et que la Banque 
n'aurait plus à offrir que de l'argent pour les envois à l'étranger? A 
l'intérieur, l'argent continuait à servir de moyen d'échange comme 
avant; mais la dépréciation du métal deviendrait évidente du 
moment qu'il en faudrait faire usage pour des payements au dehors 
des limites du royaume et, pour prévenir la hausse du change qui 
dans ce cas serait devenue inévitable, le gouvernement compléta la 
réforme de 1875 par la loi du 27 avril 1884, autorisant le pouvoir 
exécutif à démonétiser et à vendre de la monnaie d'argent pour une 
valeur de 25 millions de florins dans le cas où cette mesure devien- 
drait nécessaire pour soutenir la valeur du moyen d'échange sur la 
base de l'or. 

Jusqu'à présent on n'a pas fait usage encore de cette autorisation, 
l'étranger. étant devenu débiteur de la Hollande pour des sommes 
assez fortes, ce qui fit affluer l'or de telle sorte qu'à la fin de décem- 
bre 1886 la Banque en était détenteur pour une somme de 67 millions, 



CIRCULATION MONÉTAIRE AUX INDES NÉERLANDAISES. 203 

de florins dont 23 millions en pièces de dix florins et 43 millions en 
lingots et en or monnayé étranger. En même temps, 1 encaisse en 
argent figurait au bilan de la Banque néerlandaise pour une somme de 
97 1/2 millions de florins, somme beaucoup trop forte pour les besoins 
de la circulation et en vue de laquelle on s'efforce de persuader le 
gouvernement de se prévaloir de la faculté qui lui est conférée, et 
procéder à la démonétisation des 25 millions de florins stipulée dans 
la loi d'avril 1884. 

Pour le moment, la Hollande se trouve encore sous le régime de 
l'étalon boiteux, l'argent ayant gardé sa faculté libératoire illimitée; 
c'est ce même régime qui prévaut dans ses possessions de l'Inde 
archipélagique, en vertu de la loi du 28 mars 1877, promulguée à 
Java le 7 juin de la même année sous le n° 112 du « Bulletin des 
lois ». 

Pour bien comprendre l'économie de cette loi, il nous faut jeter un 
coup d'œil rétrospectif et reprendre l'histoire de la circulation moné- 
taire sous le régime de la réforme de 1854. 

Le fait le plus remarquable a été l'abondance de numéraire qui a 
caractérisé ce régime. D'année en année, de forts envois de numéraire 
avaient été faits pour compte du gouvernement en échange des 
produits qui lui étaient livrés en nature et qui, au lieu d'être vendus 
sur place, étaient consignés au gouvernement de la métropole par 
l'entremise de la Société de Commerce des Pays-Bas. Souvent les 
envois de numéraire étaient tellement forts qu'ils surpassaient de 
beaucoup les besoins de la circulation ; mais il n'y eut aucun mal à 
cela, parce que l'argent contenu dans les pièces d'un florin et de 
fl. 2 1/2 était une marchandise très recherchée dans les contrées 
environnantes, et il a été constaté parles données statistiques que des 
312 millions de florins en monnaie d'argent importés aux Indes Orien- 
tales pour compte du gouvernement pendant la période 1854 à 1882 
(depuis ce temps-là les importations ont presque entièrement cessé) 
une somme d'au moins 100 millions a pris le chemin de la Chine 
et des Indes anglaises où l'argent hollandais passait par les hôtels 
des monnaies de Calcutta et de Bombay pour reparaître en roupies 
au buste de la reine Victoria. 

Parfois les exportations de la monnaie d'argent étaient d'une telle 
importance que le commerce commença à s'en inquiéter, et crut de 
son devoir de fixer l'attention du gouvernement sur un état de choses 
qui, au fond, n'avait cependant rien d'anormal. On discuta même la 
nécessité d'établir à Java un hôtel des monnaies où l'on pourrait 
faire frapper le numéraire qui parfois semblait se retirer de la circu- 
lation; mais il fut démontré à toute évidence par d'autres, parmi 



20 4 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

lesquels se trouva l'auteur de cette étude, qu'un pareil établissement 
ne serait d'aucune utilité, aussi longtemps qu'on trouverait à se 
procurer le métal-argent en Europe, notamment à Londres, à meil- 
leur marché que dans les places de l'Extrême-Orient, où sans aucune 
exception l'argent faisait prime sur les côtes de Batavia. 

Bientôt cependant, on n'entendit plus parler de ce projet bizarre, 
et le régime monétaire inauguré par la loi du 1 er mai 1854 continuait 
à fonctionner sans aucune entrave, lorsqu'enfin dans le courant de 
l'année 1873 la nouvelle de. la réforme monétaire projetée pour les 
Pays-Bas, en vue des mesures déjà prises par l'Allemagne et les 
États Scandinaves, fit surgir la question de savoir quelle serait l'in- 
fluence de cette réforme sur le système monétaire des colonies, qui 
depuis vingt ans environ était resté si intimement lié à celui de la 
métropole. La réponse des autorités qu'on venait de consulter en 
Hollande n'était pas douteuse. Déjà, dans le premier Bappport de la 
commission d'Etat, nommée en octobre 1872 afin d'examiner les 
préjudices qui pourraient résulter pour les Pays-Bas des mesures 
adoptées ailleurs dans le domaine monétaire et de proposer les 
moyens à employer pour parer à ces préjudices, cette commission 
convint de la nécessité de maintenir le système de l'argent pour les 
colonies des Indes Orientales, puisque, aux Indes, on préférait l'argent 
à l'or, et que l'argent seul convenait aux besoins si restreints des 
indigènes. « Chaque année », ainsi s'exprima la Commission dans 
son premier Rapport du 28 décembre 1872, « les exportations de nos 
« monnaies d'argent pour les possessions de l'Inde se montent à 
« plusieurs millions et seront d'une grande assistance pour la Hol- 
«■ lande lorsqu'elle aura à se débarrasser de son argent en vue d'une 
« démonétisation prochaine ». Dans un second Rapport, soumis au 
gouvernement en juin 1873, la commission énonça une opinion 
encore plus nettement arrêtée quant au côté colonial de la question. 
« En tout cas », comme il est dit dans ce Rapport, « l'argent est 
« destiné à rester le seul étalon monétaire dans l'Orient, quelles que 
« soient les réformes qu'on pourrait introduire dans le système 
« monétaire de la métropole ». D'accord avec cette opinion, la 
Commission formula un projet de loi portant que les pièces d'un 
florin, de deux florins et demi et d'un demi-florin resteraient mon- 
naies de payement aux Indes, même après leur démonétisation en 
Hollande. Comme mesure temporaire, on recommanda la suspension 
de la frappe de l'argent pour le compte des particuliers, même à 
l'usage des colonies, aussi longtemps que le retrait des monnaies 
d'argent circulant dans la métropole n'aurait pas été complètement 
achevé. 



CIRCULATION MONETAIRE AUX INDES NEERLANDAISES. 205 

Le gouvernement ne tarda pas à suivre les recommandations de 
la Commission consultative. En octobre 1873, il soumit aux Cham- 
bres un projet de loi pour rétablissement du système monétaire 
néerlandais sur la base de l'or, dans L'Exposé des motifs duquel le 
ministre des finances annonça qu'il s'était mis en rapport avec son 
collègue des colonies au sujet des modifications à introduire dans la 
législation monétaire de l'Inde néerlandaise, comme corollaires des 
changements dans la loi de la mère-patrie. « Mais, ajoute le mi- 
nistre, quel que puisse être le résultat de cet examen, il ne sem- 
« ble pas qu'il y ait lieu de surseoir, pource motif, à l'adoption d'une 
« résolution sur le système à suivre dans la mère-patrie elle- 
« même ». 

Cette indécision de la part du gouvernement n'était nullement du 
goût des États généraux. Lors de l'examen de la proposition du ministre 
dans les sections de la Chambre presque unanimement on exprima 
du regret et même de l'étonnement de ce que le projet eût été déposé 
sans que le gouvernement eût pris une résolution bien arrêtée con- 
cernant les modifications à introduire dans la législation monétaire 
des colonies, comme conséquence du changement du système mo- 
nétaire proposé pour la métropole. Comme résultat de ses délibéra- 
tions, la Commission des rapporteurs crut devoir poser les questions 
suivantes au ministre : 

Quels sont les projets du gouvernement concernant le système 
monétaire des Indes? Le gouvernement croit-il que l'étalon d'argent 
puisse être maintenu dans l'Inde néerlandaise? Ou tient-il à ce que 
l'introduction de l'étalon d'or puisse également se faire et qu'elle soit 
désirable? Ou bien n'attache-t-il aucune importance à l'uniformité 
des monnaies de payement aux Pays-Bas et dans l'Inde néerlandaise, 
uniformité obtenue par la loi de 1854 ? 

La réponse du ministre fut conçue en termes plus ou moins évasifs. 
« Si l'on entre dans les vues du gouvernement — comme il s'exprime 
dans sa note du 9 janvier 1874, — pensant que le changement 
« proposé du régime monétaire des Pays-Bas doit se faire le plus 
« tôt possible, la résolution de le différer jusqu'à ce que la question 
« relative à la connexité entre le régime indien et le régime néer- 
« landais, dans les circonstances nouvelles, soit en même temps 
« assez avancée pour être résolue, ne saurait être justifiée que par 
« une décision simultanée sur les deux projets présentés comme 
« condition sine qua non. 

« Le gouvernement est convaincu qu'un tel accouplement mettrai 
« en péril de grands intérêts aux Pays-Bas sans avantager les inté- 
» rets de l'Inde. On peut être [certain qu'il ne tardera pas non plus à 



206 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

« proposer des modifications dans le régime indien, dès que les 
« résultats de l'enquête instituée dans ce but lui permettront de le 
« faire... Le gouverneur général de l'Inde néerlandaise a été invité, 
« dès le mois de septembre dernier, à donner son avis. Il y aurait 
« donc imprudence à déjà se former une opinion au sujet d'observa- 
« tions ou de propositions encore attendues des Indes. Le gouverne- 
ce ment les attendra et, après, adoptera pour son projet deloi relatif 
« aux Indes, les principes de la loi néerlandaise, en tant qu'ils 
« peuvent lui servir de base ». 

Ces déclarations assez peu catégoriques ne purent contenter la 
majorité de la Chambre. En présence des opinions presque unani- 
mes émises dans les sections de la Chambre, la commission des rap- 
porteurs déclara avoir vu à regret « que le gouvernement, en atten- 
a dant les résultats de l'enquête instituée par ses ordres, eût cru 
« devoir s'abstenir de toute déclaration catégorique concernant le 
« règlement du système monétaire des Indes néerlandaises après 
« l'adoption de la loi proposée ». La Commission « aurait jugé émi- 
« nemment désirable qu'il y eût eu quelque promesse plus précise, 
« et comme ce point pourrait avoir une influence décisive sur le 
« sort du projet de loi, elle ne peut qu'insister pour que. dans la 
« discussion publique, le gouvernement fasse connaître ses inten- 
te tions à cet égard d'une manière détaillée et péremptoire ». 

Malgré tous ces efforts de la part de la Chambre, le ministre crut 
devoir persister dans sa politique d'abstention quant aux mesures à 
prendre pour le règlement du système monétaire des colonies, et 
sans doute cette résolution du gouvernement a été une des causes 
accessoires du rejet par la Chambre à une forte majorité, dans la 
séance du 2 mars 1874, d'un projet de loi qui d'un autre côté aussi 
trouva une opposition des plus prononcées. La majorité des repré- 
sentants ne put se persuader qu'un régime qui avait fonctionné à 
merveille depuis plus d'un quart de siècle dût être abandonné d'un 
seul coup. 

Bientôt cependant la position tout à fait irrégulière à laquelle la 
Hollande se trouva réduite par suite de la décision de la Chambre 
mit fin à l'opposition des défenseurs du statu quo et, après quelques 
hésitations, on finit par voter la loi du 5 juin 1875 qui, comme il est 
dit plus haut, trancha la question pour la métropole en faveur de 
l'or. 

Quant aux colonies, une décision définitive fut différée quelque 
temps encore à cause de la grande diversité des avis reçus. En Hol- 
lande notamment, la plupart des autorités consultées se trouvèrent 
d'accord avec la commission monétaire qui s'était déclarée en faveur 



CIRCULATION MONETAIRE AUX INDES NÉERLANDAISES. 20 7 

du maintien de l'étalon d'argent aux Indes néerlandaises, « quelles 
« que tussent les réformes qu'on pût introduire dans le système 
« monétaire delà métropole ». Ici au contraire, presque sans aucune 
exception, on était d'un autre avis. Sans contester le moins du 
monde les embarras qu'entraînerait forcément l'introduction d'une 
monnaie d'or dans un pays pauvre, où les échanges se rapportent 
pour la plupart à des transactions journalières d'une valeur fort 
minime, on crut devoir faire observer qu'une dépréciation importante 
du métal servant d'étalon monétaire conduirait à des embarras et 
à des complications bien plus grandes encore, auxquelles il fallait 
avant tout obvier dans l'intérêt de la communauté. II fut démontré 
que, sous ce rapport-là, les habitants des colonies avaient le même 
droit que les autres sujets du roi de Hollande à être préservés des 
effets désastreux d'une dépréciation de l'étalon monétaire, qui par 
la force des choses se ferait sentir ici de la même manière que par- 
tout ailleurs, et on fit surtout ressortir que, contrairement aux idées 
généralement admises en Hollande, jamais l'Asie ne serait à même 
d'absorber tout l'argent superflu de l'Europe dans des proportions 
telles qu'une baisse permanente du métal blanc ne serait guère 
probable . 

La baisse de l'argent, tel était l'argument de la plupart des 
hommes spéciaux en Hollande, apportera avec elle son propre 
remède. Elle ne pourra avoir pour effet direct que de stimuler les 
exportations de tous les pays d'Asie qui conserveront l'argent comme 
étalon. Les importations d'Europe vers ces pays diminueront d'au- 
tant, et l'écart croissant entre les exportations et les importations 
nécessitera des envois de numéraire ou d'argent en barres tellement 
considérables que bientôt le prix du métal remontera à son niveau 
antérieur. 

Cet argument de la part des défenseurs du Rapport de la Commis- 
sion monétaire ne resta pas sans réplique ; mais il serait hors de 
propos d'entrer ici dans tous les détails d'une discussion qui fut une 
des causes pour lesquelles le gouvernement de la métropole persista 
dans une attitude expectante quant aux mesures à prendre en vue 
du système monétaire des colonies '. 

Enfin cependant, gain de cause fut donné aux défenseurs de 
l'opinion que les mêmes intérêts étant en jeu dans les deux parties 
du royaume, il ne serait guère convenable d'y appliquer deux me- 



1 Mon opinion personnelle sur cette question importante a été résumée 
dans une lettre adressée à M. Victor Bonnet et insérée dans le Journal des 
Économistes de mai 1876, p. 299. 



208 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

sures différentes. Par message royal du 1 er juin 1876, un projet de 
loi concernant le système monétaire dans l'Inde néerlandaise fut 
présenté à la Chambre et dans l'Exposé des motifs le ministre fit 
ressortir que les modifications proposées avaient pour but spécial de 
maintenir la monnaie introduite clans les colonies à sa valeur actuelle 
ou, en d'autres termes, de prendre soin que le moyen dé circulation 
aux Indes continuât à se régler sur la valeur de l'or, et que pour y 
parvenir les mesures suivantes avaient été jugées nécessaires : 

D'abord, l'introduction d'une monnaie d'or à côté des pièces d'ar- 
gent en circulation ; 

Ensuite, l'interdiction de la frappe des monnaies de payement d'ar- 
gent, même pour le compte de l'État ; 

Enfin, l'autorisation accordée au gouvernement colonial de prendre 
des mesures extraordinaires pour mettre hors cours et vendre l'ar- 
gent surabondant. 

D'après le Rapport de la Commission d'examen, présenté le 
13 juillet 1876, les propositions du ministre furent favorablement 
accueillies dans la plupart des sections de la Chambre. On convint 
généralement que si, en effet, la valeur de l'argent était exposée à 
une baisse et à des fluctuations telles qu'il doit être considéré comme 
impropre à être métal monétaire, il n'était pas admissible de l'em- 
ployer comme tel dans les colonies d'une manière permanente. 
L'argument que l'Inde en éprouverait moins d'inconvénients, parce 
qu'elle est située au milieu de pays ayant l'étalon d'argent, fut à juste 
titre déclaré insoutenable par les ministres actuels. L'Inde néerlan- 
daise, quant à sa position géographique, se trouve, il est vrai, rap- 
prochée des continents de l'Inde et de la Chine ; mais elle a des 
relations économiques bien plus importantes avec la mère-patrie et 
avec l'Angleterre et l'Amérique. En outre. l'Australie et, en ce temps- 
là, le Japon avaient aussi l'étalon d'or. D'ailleurs, ce qui pouvait 
être admis autrefois dans l'état d'isolement où se trouvaient placées 
les colonies néerlandaises dans l'Extrême-Orient, ne saurait plus 
l'être aujourd'hui, que ces possessions, grâce au fil télégraphique et 
aux services de bateaux à vapeur, sont en relations suivies, pour ne 
pas dire journalières, avec les principaux marchés du monde. 

Aussi, après un débat des plus sommaires, le projet du gouver ne- 
ment fut adopté à la majorité de 59 voix contre 1, à l'exception 
cependant de la clause relative à la faculté de démonétisation de 
l'argent superflu accordée au gouvernement colonial, clause qui fut 
écartée pour le moment par voie d'amendement à une majorité de 
47 voix contre 14. 

Cependant les efforts de la seconde Chambre pour parvenir à une 



CIRCULATION MONÉTAIRE AUX INDES NÉERLANDAISES. 20 9 

solution satisfaisante de la question n'aboutirent à rien encore, la 
première Chambre s'étant prononcée contre les propositions de rè- 
glement du système néerlandais, avec lesquelles le projet adopté 
était si étroitement lié qu'il devint impossible de le faire passer 
comme loi sans l'avoir modifié. Aussi l'affaire était-elle en suspens 
au commencement de 1877, lorsque le 31 janvier de nouvelles 
dispositions relatives au système monétaire des Indes, ayant le 
même objet que le précédent projet, furent soumises à la Chambre. 
Comme il était dit dans l'Exposé des motifs, le caractère essentiel 
du nouveau projet fut de déclarer que les pièces d'or néerlandaises 
de dix florins seraient reconnues comme étalon monétaire dans les 
Indes, à côté des monnaies de payement d'argent. De cette manière, 
l'unité du régime monétaire entre la mère-patrie et les Indes, en ce 
qui concerne les monnaies de payement, serait légalement con- 
firmée, et en outre la fabrication de monnaies de payement, inter- 
rompue et prohibée par l'interdiction de la frappe de l'argent, serait 
rétablie pour les Indes également. 

Ce projet fut voté sans modifications et à l'unanimité par les deux 
Chambres, et passa à l'état de loi par décret du 28 mars 1877 *. Une 
traduction littérale de ce document se trouve jointe à cette notice. 
(Annexe). 

Ainsi, l'état existant de fait aux Indes fut déclaré légal, de sorte 
que le florin d'or néerlandais qui, déjà, par la force des choses, était 
devenu mesure de la valeur aux Indes aussi, put être également 
employé comme moyen légal de circulation. Par la loi de 1877, le 
rapport entre le florin d'argent et la pièce de dix florins est réglé 
pour l'Inde sur le même pied que pour les Pays-Bas ; la consé- 
quence immédiate et avouée de cette loi est donc que l'État néer- 
landais s'engage envers les détenteurs d'argent aux Indes à les rem- 
bourser sur ce pied en cas de démonétisation. 

En vertu de ces arrangements, la monnaie de payement d'argent 
en circulation dans les colonies a pris pour ainsi dire un caractère 
fiduciaire, reposant sur le crédit de l'État, tout comme le billet de 
banque sur le crédit de l'institution par laquelle il a été émis, et 
tant que l'argent gardera ce caractère, la mise en circulation de l'or 
peut être considérée comme une chose tout à fait indifférente. Plu- 
sieurs fois déjà, dans ces dernières années, la colonie s'est trouvée 
placée devant une balance de commerce défavorable, qui nécessita 
une exportation de numéraire pour solder la différence entre la va- 



1 Bulletin des lois (u° 425), promulguée par ordonnance coloniale du 1 er juin 
1877 (Bulletin des lois indo-néerlandais n° 112.) 

4 e série, t. xli. — 15 février 1888. li 



2i0 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

leur des exportations et des importations. Si, dans ces cas-là, on 
n'avait pu se servir de l'argent que pour sa valeur intrinsèque, le 
cours du change aurait subi une hausse équivalente à la déprécia- 
tion du métal argent, c'est-à-dire 20, 30, 35 0/0 peut-être ; mais, 
grâce aux mesures adoptées, jamais le change n'est monté au-dessus 
du pair de l'or, parce que l'argent en circulation ici garde sa valeur 
nominale en or pour tous les payements à effectuer en Hollande où, 
par conséquent, on peut s'en servir pour l'achat de traites sur 
l'étranger aux taux du jour de la bourse d'Amsterdam. 

Rien donc de plus erroné que l'idée qui prévaut ici chez bien des 
gens que puisqu'il n'y a absolument pas d'or en circulation, l'intro- 
duction de l'étalon d'or aux Indes peut être considérée comme une 
mystification pure et simple. Il est vrai que sans les mesures de 1877 
la situation se dessinerait exactement de la même manière qu'à 
présent ; étant admis que la frappe continuerait à être prohibée, la 
métropole ne cesserait d'accepter en payement à sa valeur nominale 
tout l'argent renvoyé des Indes ; mais d'un autre côté il n'y a pas le 
moindre doute que même l'émission des 3 millions en or dont la 
Banque de Java est détenteur en ce moment, ne changerait abso- 
lument rien à la position actuelle des affaires. Les cours du change 
n'en seraient affectés d'aucune manière, et la seule influence que la 
mise en circulation de monnaies d'or pourrait avoir serait d'aug- 
menter proportionnellement l'encaisse en argent de la Banque, ou 
de restreindre la circulation de ses billets de fl. 10 ou de fl. 25. 

Il n'y a donc pour le moment aucune raison valable pour forcer la 
circulation des monnaies d'or; mais l'état des choses deviendra tout 
autre du moment que la Hollande aura complété sa réforme moné- 
taire par la démonétisation de ses monnaies de payement d'argent, 
parce qu'une pareille mesure entraînera forcément la démonétisation 
de l'argent aux Indes, du moins si l'on ne veut pas défaire les arran- 
gements de 1877, ce qui donnerait lieu à des complications désas- 
treuses pour une grande partie de la communauté. 

Il y a encore un autre danger qui menace la circulation actuelle, 
danger que les Indes néerlandaises ont de commun avec tous les 
pays à étalon boiteux, c'est la frappe clandestine de pièces d'argent, 
opération qui, en ce moment, donnerait un bénéfice de plus de 
30 0/0 à ceux qui voudraient s'en occuper. « Si, à cette heure, le 
mal ne s'est pas encore manifesté », comme le disait M. Pierson, 
délégué des Pays-Bas, à l'une des séances de la conférence moné- 
taire internationale tenue à Paris en -avril-mai 1881, « rendez-en 
« grâces à Dieu, car vraiment notre sagesse n'y est pour rien ; il se 
« produira un jour, du moins je le crains. Dès qu'une monnaie ayant 



CIRCULATION MONÉTAIRE AUX INDES NÉERLANDAISES. 211 

« pleine faculté libératoire possède une valeur excédant de beau- 
ce coup sa valeur intrinsèque, le danger que je viens d'indiquer 
« existe, et je n'hésite pas à dire qu'une circulation monétaire se 
« composant en grande partie de pièces semblables, se trouve dans 
« un état anormal, en contradiction directe avec les règles les plus 
(t connues et le plus généralement admises ' ». 

Le moment peut donc venir où tous les États à étalon boiteux se 
trouveront dans la nécessité doter à leurs monnaies d'argent la 
faculté libératoire illimitée qu'on a su leur conserver jusqu'ici, et 
dans ce cas là nulle hésitation ne sera plus possible ; la démonéti- 
sation générale de l'argent deviendra de la plus grande urgence, et 
ce ne sont pas les Indes néerlandaises qui pourront suivre une route 
à part, en continuant à se servir de l'argent, comme on a pu le faire 
jusqu'ici. Elles aussi devront entrer en lice pour compléter leur 
réforme monétaire sur la base unique de l'or, car quelque peine qu'il 
puisse en coûter pour introduire l'étalon d'or clans ces contrées, on 
ne saurait admettre qu'à cause de cela seul il soit indispensable que 
l'Inde continue à se servir comme base de son système monétaire 
d'un métal, qui, par la dépréciation graduelle dont on a été témoin 
depuis 1873, vient de perdre la qualité essentielle et indispensable 
d'étalon de valeur. 

« S'il est des phrases sonores qu'on aime à redire et qu'à la fin 
« tout le monde répète sans s'être bien rendu compte si elles sont 
« justes ou non, c'est, comme l'a remarqué M. Vrolik, l'autre délé- 
c gué des Pays-Bas à la conférence monétaire de 1881, c'est celle-ci ; 
t( que l'or doit être l'étalon des nations les plus civilisées, et l'argent 
« celui des nations plus ou moins incultes, — que l'or est pour les 
« peuples occidentaux, l'argent pour ceux de l'Orient ». Pour peu 
qu'on soit à la hauteur des exigences de la circulation monétaire 
dans les pays d'outre-mer, on ne pourra que souscrire à l'observation 
si juste de M. Vrolik. Il va sans dire que c'est un grand avantage 
lorsque le système monétaire d'un pays se trouve être en rapport 
parlait avec les besoins particuliers de la population, et il est sans 
conteste qu'aux Indes néerlandaises l'argent est plus propre à servir 
de base à la circulation que l'or ; mais ici non moins qu'ailleurs la 
monnaie est destinée à remplir une autre fonction encore, celle 
d'étalon de valeur, et l'instabilité d'un pareil étalon est bien plus à 
craindre que les difficultés que peut rencontrer l'introduction de l'or 
comme moyen d'échange parmi des populations qui jusqu'ici n'ont 
employé que l'argent. 

1 Procès-verbaux de la Conférence monétaire internationale, avril-mai 1881; 
Paris, Imprimerie nationale, 1881, p. 78. 



212 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

Les mêmes arguments actuellement mis en avant pour combattre 
rintroductiondel'or dansles possessions néerlandaises de l'Inde archi- 
pélagique ont servi autrefois pour empêcher l'abolition du régime du 
cuivre dont il a été question au commencement de cet article. Les 
conservateurs de cette époque croyaient de bonne foi que seule une 
circulation de cuivre pouvait être en harmonie avec les besoins 
restreints de la population et que toute tentative pour remplacer 
le cuivre par l'argent ne pourrait manquer d'échouer. Mais on 
sait maintenant à quoi s'en tenir sur cette question si contestée 
il y a quarante ans, et l'expérience acquise depuis atteste qu'on 
pourra surmonter d'une manière ou d'une autre les difficultés que 
rencontrera le complément de la réforme commencée sur la base de 
l'or. 

En effet, ces difficultés seront insignifiantes en comparaison de 
celles auxquelles le monde entier devra faire face quand la démo- 
nétisation générale de l'argent forcera aussi les Indes à prendre 
place parmi les concurrents qui se disputeront leur part dans la 
production déjà si restreinte de l'or. Cette éventualité n'est pas 
aussi éloignée peut-être qu'on le croit, et en tout cas les Indes néer- 
landaises auront tôt ou tard à se procurer l'or nécessaire pour accom- 
plir la réforme de leur système monétaire. Un retour à l'étalon 
unique d'argent, comportant la reprise delà frappe libre de monnaies 
de payement de ce métal, est d'autant plus impossible qu'il devient 
de jour en jour plus évident que les fortes et continuelles oscillations 
de hausse et de baisse auxquelles le métal blanc se trouve être sujet 
depuis qu'on a commencé à le proscrire presque partout en Europe 
lui a fait perdre pour tout de bon la stabilité relative qui est une des 
conditions essentielles de la monnaie, quil s'agisse d'un moyen 
d'échange ou pour les nations civilisées, ou pour les peuples encore 
incultes de cette partie du monde. 

Sans doute, une dépréciation graduelle et continue de l'étalon 
monétaire n'est pas sans procurer des avantages, et de très grands 
avantages même, à une partie de la communauté. Comme le prouve 
l'exemple de l'Inde anglaise, les producteurs ont retiré pour le mo- 
ment des profits énormes de la baisse de l'argent, tout comme il y 
en a d'autres qui ont fait fortune sous le régime du papier-monnaie 
en Autriche et aux États-Unis. Mais vouloir prétendre qu'une dépré- 
ciation constante de la monnaie soit un bienfait sans réserve pour 
un pays quelconque est une erreur tout aussi grossière que celle de 
soutenir que le meilleur régime monétaire pour un pays serait celui 
où la monnaie cesserait d'avoir une valeur intrinsèque. Etant admis 
qu'une dépréciation de 25, de 30 0/0 soit un bénéfice pour le pays 



CIRCULATION MONÉTAIRE AUX INDES NÉERLANDAISES. 213 

en général, une dépréciation s' élevant à 60, à 80, à 90 0/0 le sera à 
bien plus forte raison encore. 

Donc, sans contester que les industries agricoles aux Indes néer- 
landaises, celles surtout qui travaillent pour l'exportation, ont été 
entravées par les mesures prises par le gouvernement pour garantir 
la circulation monétaire des effets de la dépréciation de l'argent, et 
que la position des planteurs, qui ont à lutter contre la concurrence 
de l'Inde anglaise, de Ceylan et de la Chine, est devenue des plus 
difficiles, on ne saurait nier que le gouvernement de la métropole 
a agi honnêtement à l'égard des colonies en fixant leur système 
monétaire sur la même base que celui de la mère-patrie, sur la base 
de l'or; car, comme l'a dit Copernic il y a plus de 350 ans dans son 
Traité de la monnaie (traduction L. Wolowski) : « La monnaie est 
« en quelque sorte une mesure commune d'estimation des valeurs; 
« mais cette mesure doit toujours être fixe et conforme à la règle 
« établie; autrement, il y aurait, de toute nécessité, désordre dans 
« l'Etat : acheteurs et vendeurs seraient à tout moment trompés, 
« comme si l'aune, le boisseau ouïe poids ne conservaient point une 
« quotité certaine ». 

Ce serait aller contre toute évidence que de vouloir prétendre que 
l'or ait gardé une valeur intrinsèque fixe et invariable, depuis que la 
dépréciation de l'argent a commencé à se manifester ; mais les 
variations de valeur que l'or peut avoir subies sont sans conséquence 
en comparaison des fluctuations de l'argent dont on a été témoin 
pendant les dix ou douze années qui viennent de s'écouler. La pros- 
cription de l'argent a été un grand malheur pour le monde entier; 
malheur dont les conséquences funestes ne se sont fait sentir que 
partiellement encore ; mais une fois entré dans cette voie, ce n'est 
pas l'Asie qui à elle seule pourra empêcher l'argent de tomber à un 
niveau où son usage comme étalon monétaire deviendra absolument 
impossible tant en Europe que dans les autres parties du inonde. 

N. P. Van den Berg, 
Président de la [banque de Java. 
{La fin au prochain numéro.) 



ANNEXE 

Loi concernant le règlement du système monétaire des Indes 
néerlandaises. 

(26 mars 1877.) 
Nous, Guillaume III, etc., 
Considérant qu'il est nécessaire d'introduire de nouvelles modifications 
dans la loi du 1 er mai 1854 concernant le règlement du système moné- 
taire des Indes néerlandaises, déjà modifiée parles lois des 20 avril 1855, 



214 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

24 décembre 1857, 22 juin 1862, 26 décembre 1863, 15 septembre 1866 
et 27 novembre 1873, 

Art. 1 er . — L'article 1 er de la loi du 1 er mai 1854 est modifié ains 
qu'il suit : 

« L'unité de compte de la législation monétaire des Indes néerlan- 
daises est le florin, divisé en cent cents. 

« Les monnaies du royaume dans les Indes néerlandaises sont les 
monnaies de pa) r ement d'or et d'argent, les monnaies d'appoint d'argent 
et de cuivre et les monnaies d'or de commerce ». 

Art. 2. — L'article 2 de cette loi est modifié ainsi qu'il suit : 

« La monnaie de payement d'or est la pièce de dix florins, comme 
elle est créée par la loi du 6 juin 18~5 ». 

Les monnaies de payement d'argent sont les suivantes : le florin ; — 
leryks-daaler ou pièce de 2 1/2 florins; — le demi- florin, tels qu'ils 
sont créés par la loi du 26 novembre 1847. 

Art. 3. — L'article 5 de la loi du 1 er mai 1854 est modifié ainsi qu'il 
suit : 

« Les monnaies de commerce sont : « Le ducat d'or et le double 
ducat, tels qu'ils sont créés par la loi du 26 novembre 1847. » 

Art. 4. — L'article 12 de la loi du 1 er mai 1854, modifié parla loi du 
27 novembre 1873, est de nouveau modifié comme il suit : 

« Les monnaies étrangères d'or et d'argent, dont le cours est fixé par 
ordonnance du gouverneur général, sont acceptées dans les caisses pu- 
bliques désignées par ordonnance du gouverneur général ». 



PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES EN LANGUE FRANÇAISE. 215 

REVUE CRITIQUE DES PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES 

EN LANGUE FRANÇAISE 



Sommaire : Revue des Deux-Mondes. Le socialisme d'État en Allemagne. Le 
combat contre le vice. — Correspondant. Bilan de la politique coloniale. 
Les étrangers en France. — Nouvelle Revue. Le parti conservateur. — Revue 
Britannique. Les colonies pénales françaises. — Bibliothèque universelle et 
Bévue Suisse. La condition des femmes. —Revue Générale. Le travail en 
Hollande. — Association catholique. La dissolution sociale et le capitalisme. 

— Bé forme sociale. Les nouveaux théoriciens de l'éducation. — Science 
sociale. Les décorations. — Bevué socialiste. Qu'est-ce que le socialisme? — 
Journal de la Société de statistique. La criminalité. — Le Globe. Ingénieurs 
et agents voyers. — L'instruction publique. L'imitation de l'Allemagne en 
France. — Bulletin delà Société de géographie commerciale de Paris. Une 
colonie libre. — Journal d'agriculture pratique. La mendicité dans les 
campagnes. La surproduction agricole. — Journal d'hygiène. L'ensoleil- 
lement des habitations. — L'hygiène pratique. Le droit des naufragés. 

— Bépertoire de médecine dosimétrique. La pléthore médicale en Amérique. 

— Chambre de commerce du Mans : Les syndicats professionnels. — 
Rapport de M. Yves Guyot sur le projet de budget de 1888. — Frë- 
dureau : Remède au déficit budgétaire. — A. Navelle : De Thi-Nai au 
Bla. — Galarce : Buenos- Ayres, sa propriété et son commerce. — Fr. Vigano : 
Vade mecum de la coopération. — H. Cernuschi : Le pair bimétallique. 

— E. Gelin : La monnaie. — F. Jarlauld : L'alcool et les bouilleurs 
de cru. — Ch. Lacaux : Réforme de l'impôt des boissons. — L. Bertrand : 
Qu'est-ce que le socialisme? 

Après avoir analysé les panégyriques et les mièvres poésies des 
Romains de la décadence, Ampère se livre aux réflexions suivantes 
dans son Histoire littéraire de la France : « Rien ne ressemble plus 
aux rhéteurs tels quAusone que les lettrés chinois. Ces rhéteurs 
étaient de véritables mandarins, se délectant comme eux, de futilités 
littéraires ; de même aussi ces futilités étaient pour eux le chemin 
des emplois et des honneurs. Ainsi, à la suite de ces petits vers (les 
deux cousines), Ausone fut revêtu, par son élève Gratien, devenu 
empereur, de plusieurs dignités ; il fut fait comte et questeur; il fut 
successivement préfet du prétoire d'Italie puis des Gaules. Ces deux 
préfectures, qui comprenaient en outre, l'une l'Afrique et l'Illyrie, 
l'autre la Bretagne et l'Espagne, embrassaient tout l'occident. Au- 
sone se trouva donc, dans l'espace de quelques années, avoir gou- 



216 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

verné, de nom, la moitié de l'empire. Ce fait montre où cette litté- 
rature frivole faisait arriver ceux qui la cultivaient. « (1 . pr 328). 

Et plus loin, à propos du poème de la Moselle du même manda- 
rin romain, Ampère ajoute, p. 270 : 

« Telle est la poésie puérile et vieillie, gracieuse et pédante, élé- 
gante et vide, où l'on voit poindre l'affectation moderne... Ausone, 
porté mollement par les eaux de la Moselle, au milieu des maisons de 
campagne, des châteaux magnifiques qu'il peint s'élevant sur les 
deux rives du fleuve, Ausone goûtait avec sécurité les douceurs de 
cette civilisation qui allait finir. Nul pressentiment sinistre ne venait 
troubler le versificateur indolent. Tandis qu'il arrangeait ses des- 
criptions rien ne l'avertissait que, moins de 30 ans après, ces bar- 
bares auxquels il aurait pu toucher la main et auxquels il ne pensait 
pas, passeraient le Rhin; qu'alors ces belles villas, ces châteaux 
somptueux, la ville de Trêves, avec son amphithéâtre, ses thermes 
et ses palais, seraient la proie des Francs. Pour nous qui savons ce 
qui a suivi, il y a une impression presque tragique dans le spectacle 
de cette frivolité, de cette insouciance qu'attend un si terrible réveil, 
elle nous fait la même impression que la frivolité et l'insouciance au 
sein desquelles s'endormait la société élégante et lettrée du dernier 
siècle, tandis qu'on dressait déjà l'échafaud de 93. De même, tandis 
que la grande catastrophe frappait à la porte, oublieux d'elle et du 
lendemain, Ausone s'occupait à décrire la pèche à la ligne et respi- 
rait le parfum des roses. » 

Je ne sais pas si nous marchons vers la basse France, comme la 
Rome d'Ausone marchait vers le bas empire ; mais les réflexions 
d'Ampère me reviennent souvent à la mémoire quand je lis dans les 
journaux et revues les articles de nos lettrés. J'ai longtemps résisté 
à l'envie de rappeler ce fragment de l'auteur de notre histoire litté- 
raire, — le rôle de Gassandre est si désagréable à remplir ! — mais 
enfin, j'y cède, et je le soumets, sans commentaires et sans person- 
nalités, à l'appréciation des lecteurs sérieux. 

— La Revue des Deux-Mondes du l Bl ' novembre nous donne une 
description du socialisme d Etat en Allemagne, par M. Gh. Grad. 
L'auteur expose avec complaisance les théories, socialistes d'outre- 
Rhin. Il ne les approuve pas, mais il ne les réfute pas. Aux ouvriers 
qui se plaignent que leurs salaires et leur bien-être n'augmentent 
pas, et que la durée du travail ne diminue pas en raison des progrès 
de la technologie, il n'est pourtant pas difficile de montrer que la faute 
en est à eux plus qu'à tous autres. En effet, que pourraient faire les 
patrons de la plus-value qui résulte des perfectionnements du machi- 
nisme ? La ramasser dans un vieux bas ? Cette mode est passé e. 



PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES EN LANGUE FRANÇAISE. 217 

L'employer à augmenter la production ? Les ouvriers en profite- 
raient doublement: comme producteurs et comme consommateurs. 

Au lieu de cela les ouvriers réclament incessamment de l'Etat des 
travaux publics plus ou moins inutiles, des écoles (les églises mo- 
dernes), qui deviennent des pépinières de déclassés, etc. Pour com- 
plaire aux ouvriers, l'Etat emprunte l'argent des capitalistes et en 
fait payer l'intérêt parles travailleurs. Résultat, double perte pour 
ceux-ci: comme producteurs et comme consommateurs; et double 
profit pour les capitalistes qui trouvent ainsi un meilleur placement 
de leur plus-value, tout en évitant d'étendre leur production, ce qui 
avilirait leurs prix et diminuerait leurs bénéfices. C'est ainsi qu'il faut 
s'y prendre pour accroître l'inégalité des conditions. 

— M. d'Haussonville continue sa campagne contre le vice {Revue 
des Deux-Mondes, 15 décembre). Le vagabondage et la mendicité 
font l'objet de la présente étude. Le mal en est arrivé au point que 
les vagabonds, lorsqu'on les met en liberté, demandent: « Où 
voulez-vous que j'aille ? » Quant aux malades, on comprend qu'il 
faut les renvoyer des hôpitaux, qui ont été institués pour eux, avant 
qu'ils soient guéris (p. 807) : les hôpitaux étant devenus des labo- 
ratoires où l'on étudie l'hypnotisme et le reste. 

M. d'Haussonville constate que les secours sont insuffisants, ce qui 
revient à dire que le vagabondage et la mendicité sont surabondants. 
Il y a deux moyens de remédier à ce mal : 1° diminuer le nombre des 
vagabonds et des indigents ; 2° augmenter les secours à leur distri- 
buer. 

Nous l'avons dit souvent, pour atteindre le premier de ces deside- 
rata, il faut réduire les impôts, et pour réduire les impôts, il faut 
restreindre les attributions de l'Etat. Il est évident qu'il est plus facile 
à un individu de pourvoir à ses propres besoins que de fournir en 
outre à ceux d'un budget énorme, et que moins il y aura d'impôts, 
moins il y aura d'indigents et de vagabonds. 

M. d'Haussonville ne parle point de cet expédient et propose de 
recourir au second. Ceci est d'autant plus étonnant, que l'auteur 
nous donne lui-même des renseignements sur la maison deNanterre, 
qui remplace « la hideuse maison de Saint-Denis ». et d'après les- 
quels ce ne serait pas une petite dépense que d'ouvrir de nouveaux 
dépôts de mendicité. 

« C'est (la maison de Nanterre) un de ces magnifiques spécimens 
de gaspillage architectural, dont nos administrations françaises se 
plaisent à donner l'exemple. Le devis primitif était de 8 millions; 
elle en a déjà coûté 13, et elle n'est pas achevée. Aussi a-t-il fallu 
14 ans pour l'amener au point où elle est ». Ajoutez à cela les frais 



218 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

courants d'entretien, d'administration, de laïcisation, etc., et jugez 
si des établissements de ce genre sont de nature à tirer de la misère 
ceux qui y sont, ou à y précipiter ceux qui la côtoient et qui paient 
la carte de ces dilapidations. 



Un autre moyen d'éteindre la mendicité, et même de l'empêcher 
de naître, consisterait à se modérer un peu sur le chapitre de la 
colonisation. M. René Lavollée expose dans le Correspondant, le bi- 
lan de la politique coloniale, qui se résume ainsi : 

« Nos possessions exigent l'entretien d'une armée de ICO. 000 hom- 
mes (50.000 en Algérie, 15.000 dans nos autres colonies, 35.000 au 
moins au Tonkin, en Tunisie et à Madasgascar) : pour les deux tiers, 
ces troupes sont françaises. Nous dépensons annuellement pour 
notre empire colonial près de 200 millions de francs (79 millions en 
Algérie, 81 millions dans nos autres colonies, 30 millions et plus au 
Tonkin, à Madagascar et en Tunisie). 

« Que retirons-nous de ces sacrifices ? L'émigration, faible en 
Algérie, est nulle dans toutes nos autres colonies et possessions. Au- 
cune d'elles ne nous rapporte un centime... Sauf la Tunisie, toutes 
ces possessions nous sont onéreuses ; elles ont des impôts beau- 
coup moins lourds que les nôtres. 

— Et pendant que nous prenons tant de peine pour coloniser au 
loin, les étrangers colonisent chez nous. M. Laumonier déplore, dans 
le Correspondant, cet envahissement pacifique et s'attache à en mon- 
trer les inconvénients, moraux et sociaux. « Le fruit du cosmopoli- 
tisme est la dénationalisation de l'individu d'abord, sa dégénérescence 
ensuite. C'est surtout dans les grandes villes, à Paris principalement, 
à Nice, etc., que ces phénomènes sociaux sont visibles ». 

Il y a du vrai dans cette assertion, mais il ne faudrait pourtant 
pas la prendre à la lettre. Les poisons pris à petite dose sont des mé- 
dicaments, des stimulants de la vitalité; pris à dose élevée, ils tuent. 
Il en est de même du cosmopolitisme : l'excès seulestnuisible.il 
est bien vrai, et ici nous sommes d'accord avec M. Laumonier, que 
nous péchons par excès à cet égard, mais avant d'être une cause de 
dépopulation, l'immigration étrangère en est un effet. La "nature a 
horreur du vide ; et, comme nous ne pouvons pas tout à la fois fonder 
des colonies, édifier des monuments scolaires et autres, grossir le 
budget et faire des enfants, ou du moins les élever, les étrangers 
viennent remplir les vides. A nous de ne pas en laisser. 



PUBLICATIONS ECONOMIQUES EN LANGUE FRANÇAISE. 219 

Les partisans sincères de la liberté religieuse sont rares; aussi 
est-ce un plaisir que d'en rencontrer un. Ce plaisir, la Nouvelle Revue 
nous le procure en publiant le Parti conservateur, parle marquis de 
Castellane. 

« La séparation de l'Eglise et de l'Etat, dit l'auteur, dont l'aboli- 
tion du budget des cultes est le corollaire, n'est contraire ni au bon 
sens, ni à la justice, ni aux lois religieuses. Le bon sens indique que 
dans une démocratie qui déclare n'avoir pas de religion, l'Etat est 
profondément ridicule chaque fois qu'il veut peser sur les ministres 
des divers cultes. De quel droit, en vérité! 11 n'est pas moins bizarre 
qu'il soit tenu de les habiller, de les chauffer, de les nourrir, alors 
qu'il leur interdit l'entrée de ses écoles et qu'il proclame le droit des 
enfants de choisir eux-mêmes leur croyance ! Quel spectacle que 
celui de la nomination des évêques remise aux mains de ministres 
qui peut-être ne sont pas baptisés, qui certainement ne sont que ci- 
vilement mariés... 

« Lajustice n'est pas davantage atteinte par la séparation de l'Eglise 
et de l'Etat, à une condition toutefois, c'est que les pouvoirs publics 
tiennent compte aux divers cultes de certains droits de propriété, 
acquis par l'usage et par une possession incontestée. Quant aux lois 
religieuses, la preuve lapins certaine qu'elles peuvent s'accommoder 
de ce régime, c'est que la séparation existe en Amérique, et que l'E- 
glise catholique y prospère. 

« Port de ces trois auxiliaires, le bon sens, la justice, la tolérance 
des lois religieuses, le parti conservateur aurait habilement agi 
en faisant sienne cette réforme. Au lieu de perpétuellement protester, 
il fallait se rendre compte du mouvement qui entraine la société 
française dans une voie de sécularisation à outrance. Au lieu de se 
faire écraser en se mettant en travers, il fallait l'exploiter à son pro- 
fit. L'initiative aurait dû venir du clergé lui-même et de ceux qui ont 
mission de parler en son nom ». 

M. de Castellane, conservateur lui-même, critique son parti avec 
beaucoup d'indépendance, ce qui ne veut pas dire qu'il ait toujours 
raison ; par exemple, lorsqu'il dit que « la France démocratique ne 
se sent à l'aise que sous les régimes qui lui assurent en même temps 
l'ordre matériel et le désordre moral : d'un côté le gendarme, de 
l'autre le café-concert, les chansons grivoises, etc. » et que la Répu- 
blique a su jusqu'ici assurer à la France l'ordre matériel et le désor- 
dre moral. 

Le désordre moral, je ne dis pas que la République ne l'ait pas 
procuré, mais elle n'est pas le premier gouvernement dans ce cas. 
Quant à l'ordre matériel, les statistiques de la criminalité, la crise 



2 20 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

en permanence et le reste sont là pour nous édifier. En tout cas, si 
le parti conservateur songeait, pour arriver au pouvoir, à suivre les 
traces de ceux qui y sont, ce ne serait vraiment pas la peine de 
changer. 



Comme les français peuvent se taxer entre eux, si non de mau- 
vaise foi, du moins de partialité en parlant pour ou contre leurs 
colonies pénales, il est bon de prendre l'avis des étrangers. La Re- 
vue Britannique d'octobre publie un article de M. Arthur Griffiths- 
traduit du Nineteenth Cenlury qui nous fournit d'utiles renseigne- 
ments sur la déportation. 

« Chose étrange, observe l'auteur anglais, la France adoptait la 
transportation juste au moment où les Anglais venaient d'y renoncer. 
Ceux-ci l'avaient essayée avec une patiente persévérance, sur l'é- 
chelle la plus vaste et la plus coûteuse, changeant souvent de sys- 
tème, adoptant procédés sur procédés et les rejetant tous successive- 
ment, jusqu'au jour où ils arrivèrent, plus ou moins de bonne grâce, 
à la conclusion définitive que la transportation, admissible en théo- 
rie, était en pratique radicalement impossible ». 

Les Anglais auraient même pu se dispenser de faire cette école, 
car les anciens y avaient été pris, et le simple bon sens suffit pour 
se mettre en garde contre une pareille idée, aussi bien en théorie 
qu'en pratique. 

« C'est une entreprise honteuse et fort mal entendue, dit Bacon, 
que de vouloir former une colonie avec l'écume et le rebut d'une 
nation : je veux dire avec des malfaiteurs, de s bannis, des criminels. 
C'est la corrompre et la perdre d'avance. Les hommes de cette trempe 
sont incapables d'une vie réglée ; ils sont paresseux et ont de l'aver- 
sion pour tout travail utile et pénible ; ils commettent de nouveaux 
crimes, consument à pure perte les provisions, se lassent bientôt 
d'une telle vie, et ne manquent pas d'envoyer de fausses relations 
dans leur pays, au préjudice de la colonie ». 

A titre d'échantillon de la colonisation pénale française en Nou- 
velle-Calédonie, nous citerons le fait suivant. Les fermes affectées 
aux condamnés, dit M. Grifiiths, n'ont jamais été travaillées d'une 
manière profitable. <( Celles de Bourail et de Koé spécialement, les 
plus grandes et celles qui affichent le plus de prétentions, sont posi- 
tivement en perte. Dans la première, le travail de quatre cents 
hommes n'a donné que 3 tonnes 1/2 de sucre ; un labourage de dix 
années n'a mis en rendement que 50 hectares de terre. A Koé, les 
recettes de cinq années n'ont été que de 50.000 francs et les dépenses 



PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES EN LANGUE FRANÇAISE. 221 

pour la même période se sont élevées juste au triple decette somme. 
Il y a quelque temps, les colons libres, qui ne constituent nullement 
une classe nombreuse, ont refusé d'employer (les libérés, déclarant 
que tandis que ceux-ci exigeaient des salaires d'ouvriers libres, ils ne 
faisaient pas le travail de l'ouvrier libre ». 



La Bibliothèque universelle et Revue Suisse traite de la condition 
•des femmes. M. Naville émet le vœu que soient supprimés les 
obstacles que la jalousie des hommes met à l'introduction des femmes 
dans divers métiers fort convenables pour elles. Mais là n'est pas la 
principale question . 

« La question est de savoir s'il n'existe pas entre les sexes des 
diversités naturelles appelant et justifiant des diversités dans leur 
participation aux affaires sociales ». A ceux qui prétendent que les 
différences actuellement existantes entre les deux sexes sont le fruit 
de l'hérédité, M. Naville répond judicieusement : « Cette considéra- 
tion serait très sérieuse s'il existait des générations de femmes se 
développant parallèlement à celles des hommes, mais chacun sait 
qu'il n'existe pas de génération unisexuelle; tout enfant a un père et 
une mère ». 

Tout en reconnaissant que les femmes sont bien douées pour 
exercer la médecine, M. Naville ne croit pas que cette profession 
puisse être généralement exercée par elles. Encore moins doivent- 
elles être électrices et éligibles. Les femmes perdraient plus de 
prestige et plus d'influence sur les hommes qu'elles n'en gagneraient 
si elles se mettaient à jouer au colin-maillard électoral Elles ont 
d'ailleurs mieux à faire : c'est d'user de leur influence et de leur 
activité en faveur des œuvres de bienfaisance et de philanthropie. A 
ce propos M. Naville cite pour exemple l'amélioration du régime des 
prisons entreprise par Mme Elisabeth Fry. « Aurait-il été avantageux 
que Mme Fry eût occupé un siège dans la chambre des communes 
où elle aurait pu plaider, au point de vue de la législation, la cause 
qu'elle avait à cœur? Non, et cela pour deux raisons. La première 
est qu'ayant un siège parlementaire, elle aurait dû par devoir s'oc- 
cuper de tous les objets en délibération, ce qui aurait été, quant au 
but de philanthropie chrétienne auquel elle tendait, une perte énorme 
de temps. La seconde raison est que lorsqu'on siège dans un corps 
politique, on est presque inévitablement enrôlé bon gré mal gré dans 
un parti, ce qui nuit le plus souvent aux causes d'intérêt général 
qu'on veut soutenir. Il est avantageux qu'il existe des influences 
sociales, qui ne soient pas engagées dans la lutte des partis poli- 



22 2 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

tiques ». Cette dernière réflexion concerne aussi bien les hommes 
que les femmes, car il est bien visible que la quantité des législa- 
teurs n'en améliore pas la qualité. 



Dans tous les pays civilisés les législateurs s'occupent, en théorie, 
d'améliorer les conditions du travail, notamment pour les femmes et 
les enfants. La Revue, générale consacre un article à Xenquête (non 
achevée) sur le travail en Hollande. Ici, comme ailleurs, les bien in- 
tentionnés législateurs n'atteignent pas toujours leur but. ha. plupart 
des enfants fréquentaient les écoles jusqu'à l'âge de 14 ans. On fait 
une loi pour obliger tous les enfants d'aller à l'école jusqu'à 12 ans. 
On ne dit pas si tous y vont, mais on nous apprend que ceux qui y 
allaient ci-devant jusqu'à 14 ans, n'y vont plus que jusqu'à la limite 
légale. 

En revanche, ils travaillent, travaillent, travaillent comme l'abbé 
Trublet compilait. Il le faut bien, d'abord pour alimenter le budget, 
ensuite pour vivre s'il en reste. C'est ainsi que, dans une imprimerie 
les garçons travaillent parfois toute la nuit, comme les hommes ; ils 
commencent à 7 heures du matin pour finir le lendemain matin à 
5 heures, et pour recommencer 2 heures après. 

Dans les forges, de jeunes garçons de 12 ans sont parfois occupés 
depuis 5 heures du matin jusqu'à 11 heures du soir. Dans une fabrique 
de bougies, des jeunes filles de 12 à 16 ans travaillent sans inter- 
ruption, durant tout l'été, de 6 heures du matin à minuit et parfois 
même jusqu'au lendemain matin ; on cite des cas de travail continu 
de vingt-quatre et même de trente-six heures. 

Si la plus-value revient aux patrons, en voilà qui doivent s'enri- 
chir. Mais aussi s'ils ne s'enrichissent pas, il est parfaitement sûr 
qu'il n'y a pas de plus-value ou qu'elle prend une autre direction, 
qui ne peut être que celle du Trésor. 

L'enquête cite des exemples d'établissements où les ouvriers sont 
plus heureux. Les patrons y sont-ils plus pauvres, comme cela 
devrait être s'ils distribuaient leur plus-value aux ouvriers ? 

Naturellement, les législateurs se proposent de mettre de l'ordre 
dans le travail : « Le devoir de l'Etat n'est-il pas d'intervenir pour 
appuyer les uns et briser l'égoïste résistance des autres ? » On oublie 
seulement de dire comment l'Etat s'y prendra pour appuyer les uns , 
et briser l'égoïste résistance des autres ; mais c'est connu de tout le 
monde. Il nommera des commissions de surveillance et les contri- 
buables lis paieront. Or, les contribuables ajoutant les impôts à leur 
facture, ceux qui font des factures ne paieront rien, et ceux qui n'en 



PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES EN LANGUE FRANÇAISE. 223 

font pas, c'est-à-dire les ouvriers, leurs femmes et leurs enfants 
paieront pour les patrons. S'ils ne sont pas contents après cela, ils 
ne sont vraiment pas raisonnables. 

— L 1 Association catholique est économiste à ses heures. Son nu- 
méro de novembre renferme un article où M. de Ségur-Lamoignon, 
en vrai physiocrate, donne la préférence àla richesse immobilière sur 
la richesse mobilière, qui se compose presque en totalité, comme on 
sait, des dettes des étals et des villes. et des actions de sociétés finan- 
cières et industrielles dont le grand vice est d'être plus ou moins 
protégées par l'Etat. 

« Les valeurs de Bourse, dit l'auteur, ne sont autre chose que des 
créances actives ; or, une créance n'est pas en elle-même une ri- 
chesse, c'est un simple droit sur la richesse d'autrui... ; ce sont en 
réalité les emprunts, dont proviennent les valeurs de Bourse, qui 
paralysent la production, en détournant d'elle le capital, en la sur- 
chargeant d'impôts qui n'ont pour but que de payer les intérêts des 
emprunts. 

«... En serions-nous arrivés, grâce au capitalisme 'lisez : grâce 
aux emprunts officiels), à un état de dissolution économique et sociale 
tel, qu'il n'y eût plus désormais de salut que dans un cataclysme 
universel, comparable à la chute de l'Empire romain et à l'inva- 
sion des Barbares, d'où les principes essentiels et permanents de 
l'ordre social sortiraient rajeunis par les enseignements de la plus 
terrible catastrophe ? Qu'on ne s'y trompe pas ; ce sont ces aberra- 
tions et ces crimes économiques qui ont engendré le socialisme, qui 
lui procurent ses redoutables développements, et qui finiront par 
lui donner gain de cause, non pas assurément pour longtemps, mais 
pour la durée que la Providence jugera nécessaire au repentir et à 
la conversion du monde contemporain ». 

On voit que nous ne sommes pas si éloignés de nous entendre 
avec X Association catholique qu'on pourrait le supposer parfois. 
Nous devons cependant faire une observation. Il est bien vrai qu'une 
créance n'est pas en elle-même une richesse ; mais elle peut être 
source de richesse; il suffit pour cela qu'elle soit employée produc- 
tivement. Or, c'est l'usage qu'en font naturellement les particuliers 
qui empruntent, et que ne peut faire l'Etat, car, comme l'a dit 
Fawcett, « un ouvrage quelconque auquel l'initiative privée a re- 
noncé parce qu'il n'était pas rémunérateur. ne le deviendra certaine- 
ment pas davantage s'il est entrepris par l'Etat. » Pourtant l'Etat ne 
peut pas entreprendre les travaux rémunérateurs sans verser dans 
le socialisme. 



2 24 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

La Réforme sociale contient une étude de M. Ch. Maurras, mi- 
partie erreur et vérité, intitulée: Les nouveavx théoriciens de V édu- 
cation et ïe'cole de la paix sociale. La première partie se réduit à 
l'argument suivant : L'enfant n'est pas un ange ; donc il n'est pas 
un enfant, mais un diable. Pour soutenir cette thèse, qui est à la 
fois celle des chrétiens et des positivistes, de Hobbes et Schopen- 
hauer, il suffit de prendre ses exemples parmi les enfants gâtés et, 
négligeant tous les autres, de rejeter sur la nature la faute des pa- 
rents. C'est ce que fait bravement M. Maurras, sans faire attention 
qu'il s'enferme dans un cercle vicieux. En effet, si l'enfant est un 
petit barbare, une bête féroce, a fortiori l'homme. D'où a donc pu 
venir à celui-ci l'idée de l'éducation, de V adoucissement ? Un loup 
n'élève pas ses petits à devenir moutons. 

Dans la seconde partie de son étude, M. Maurras nous donne des 
réflexions très sensées sur l'éducation et l'instruction. A ceux qui, 
pour prouver que l'instruction est une panacée, disent : « Si quel- 
qu'un est assez sot pour s'enorgueillir de science, faites-le étu- 
dier davantage », M. Maurras demande : qui paiera les frais 
d'étude ? Il aurait pu ajouter : Quel est le moyen de faire étudier ce- 
lui qui, une fois muni de son diplôme, seul but de ses travaux, se 
croit un phénix ? 

M. Maurras montre aussi que beaucoup de connaissances, et ce 
sont les plus importantes, peuvent et doivent être acquises en de- 
hors de l'école, et que la connaissance des devoirs ne s'acquiert pas 
dans les manuels de morale civique, mais par l'exemple et par l'au- 
torité. Mais c'est ici qu'il se met en contradiction avec lui-même : 
Quels exemples ont pu donner, dans son hypothèse, les premiers 
parents à leurs enfants, et ainsi de suite, de génération en généra- 
tion ? quelle autorité morale auraient-ils jamais pu acquérir sur 
eux ? 

— La Science sociale de décembre recherche la cause de cette 
manie des décorations qui possède la démocratie française. Ce genre 
de distinctions, observe M. P. de Rousiers, n'a pas toujours existé. 
Autrefois on se décorait soi-même, et voici comment : « Un cheva- 
lier prenait un blason au début de sa carrière ; c'est-à-dire qu'il pei- 
gnait son écu, son bouclier, de certaines couleurs et de certaines 
figures ; et c'était à lui d'illustrer ee signe par de hauts faits. Cette 
décoration, qui ne lui donnait pas la gloire, mais à qui il fallait qu'il 
la donnât, lui devenait un titre d'honneur selon la mesure même de 
ses belles actions. Il la transmettait à ses descendants, avec la charge 
d'en maintenir l'éclat, avec le péril d'en laisser ternir le lustre ». 

Aujourd'hui les choses sont bien changées ; le gouvernement est 



PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES EN LANGUE FRANÇAISE. 225 

le dispensateur des honneurs et de l'honneur. Une décoration consti- 
tue un honneur sans charge correspondante. « Par sa prétention à 
distinguer tous les mérites, l'Etat ouvre la porte à toutes les intri- 
gues. Aussi la passion du ruban ne se montre-t-elle dans son plein 
que lorsque le pouvoir central dispose de tout et qu'il n'y a plus de 
pouvoirs locaux en droit de décerner des charges honorifiques à des 
gens dûment connus ». La forme du gouvernement ne fait rien à la 
chose. La monarchie décore ses courtisans ; en République, tout le 
monde étant courtisan, tout le monde veut être décoré et peut le 
devenir, il ne s'agit que d'y mettre le prix. Cela étant, il est facile 
de trouver le remède à cette passion. 

« Que l'on cesse de faire de l'Etat une machine de guerre contre 
la société ; que l'essor des individualités éminentes, l'autorité des 
détenteurs naturels du pouvoir cesse d'être entravée ; que l'on per- 
mette à la hiérarchie sociale de se reformer sur ses bases véritables. 
Alors les distinctions arbitraires perdront leur valeur. Il sera facile 
à tout citoyen ami du bien public d'en gagner de plus durables et 
de plus sérieuses ». 



Finirons-nous par savoir ce que c'est que le socialisme ? M. Malon, 
dans la Revue socialiste d'octobre, répond aux deux questions 
suivantes : 1° Qu'est-ce au juste que le collectivisme ? 2° Le collec- 
tivisme renl'erme-t-il tous les desiderata du socialisme moderne? 

Après avoir résumé les opinions des diverses écoles collectivistes, 
M. Malon conclut que le collectivisme n'est pas le socialisme com- 
plet. Le socialisme est d'abord la revendication prolétarienne du 
temps présent ; mais il n'est pas que cela. « Il est, dans l'éploie- 
ment de son intégralisme, la grande fermentation de ce siècle, 
la glorieuse aspiration de l'humanité, bientôt mure pour une civili- 
sation supérieure. Religions, philosophies, histoire, politique, péda- 
gogie, économie publique, littérature, il doit pénétrer tout, révolu- 
tionner tout, transformer tout ». 

Il résulte de là que tout le monde est socialiste, même M. Jourdain. 
« Il fait du socialisme, le savant... Il fait du socialisme, l'inventeur; 
idem, l'écrivain ; ibidem, le progressiste, l'altruiste ». ïrétous, 
nous sommes, avons été et serons socialistes. La bonne intention 
suffit pour cela. 

11 y a pourtant une exception, une seule ; le bourgeois, le capita- 
liste, il n'est pas socialiste, celui-là. « On peut dire, affirme M. Ma- 
lon, de toutes les accumulations individuelles de capitaux qu'elles 
sont le produit du travail d'autrui ». On peut le dire, cela n'est pas 
douteux, mais le prouver?... 

4 e série, T. xli. —15 février 1888. 15 



226 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

Enfin, puisque le socialisme nous fait de si bellespromesses, embar- 
quons clans cette arche sainte qui doit nous sauver du déluge capita- 
liste et nous conduire à Chanaan ou ailleurs. « Mais, hâtons-nous de le 
dire, conclut M. Malon, cette civilisation socialiste, pour l'avènement 
de laquelle nous combattons et souffrons sous le poids des jours 
tristes, n'est pas, comme l'ont cru des utopistes et comme le croient 
encore des partisans plus zélés qu'éclairés, l'ordre social définitif. » 
C'est donc bien la peine de tant se tourmenter pour l'atteindre. 

— Le Journal de la Société de statistique de Paris de novembre 
contient un article de M. d'Yvernès sur la criminalité et sa répres- 
sion. Entre diverses questions abordées par l'auteur, nous remarquons 
celle-ci : l'instruction est-elle moralisatrice ? 

« Il est évident, dit M. d'Yvernès, qu'au point de vue rationnel et 
théorique, l'instruction dont l'effet doit être de développer le raison- 
nement chez l'homme et de faire naître en lui le sentiment de ses 
devoirs envers la société comme envers ses semblables, ne peut, 
surtout lorsque à ses bienfaits s'ajoute l'œuvre de l'éducation, que 
diriger les esprits dans une voie assurément profitable. Mais les 
données de la statistique sont malheureusement insuffisantes pour 
nous éclairer sur ce point. En effet, d'après elle, le quart seulement 
des accusés seraient complètement illettrés. Ce résultat semblerait 
en contradiction avec le principe admis généralement et que nous 
rappelons ci-dessus. Mais pour lui donner un caractère d'absolue 
vérité, il faudrait qu'il lut corroboré par un rapprochement avec la 
population générale correspondante. Or, le recensement est muet sur 
le degré d'instruction des habitants. Il nous est donc impossible 
d'arriver à une démonstration décisive ». 

Il nous semble qu'on peut arriver indirectement à une démonstra- 
tion approximative par ces deux faits : 1° que l'instruction semble 
avoir bien plus pour effet de faire naître le sentiment du devoir de la 
société envers le sujet instruit par elle que le contraire ; 2° que c'est 
surtout parmi les jeunes gens qui ont subi l'écolage gratuit et 
obligatoire, que la criminalité fait des progrès, comme on peut s'en 
assurer tous les jours en parcourant la troisième page des journaux. 



Encore une école officielle trop féconde, c'est celle' des Ponts-et- 
Chaussées. C'est moins pour rattacher tous les services de voirie au 
même ministère que pour caser les ingénieurs surabondants, que 
l'on songe à supprimer les agents-voyers, fonctionnaires locaux, 
pour les remplacer par des ingénieurs des Ponts-et-Chaussées, 
fonctionnaires gouvernementaux. M. Coste s'élève contre cette inno- 
vation dans le Globe. « Partout, dit-iL, où les PQnts-et-Chaussées 



PUBLICATIONS ECONOMIQUES EN LANGUE FRANÇAISE. 2 27 

sont les maîtres de la voirie départementale et vicinale, les routes 
sont incontestablement plus belles, plus larges, plus régulières et 
mieux entretenues, mais l'établissement et l'entretien en sont plus 
coûteux, les cliemins sont moins nombreux, le service rural est 
entièrement négligé... Quand un ingénieur ouvre un chemin vicinal, 
il se garde bien de suivre, en le rectifiant, le modeste chemin de 
terre qui formait l'embryon de la nouvelle route, il le délaisse abso- 
lument, et trace un chemin rectiligne de 6 mètres de large flanqué de 
fossés latéraux, lequel fait sa trouée à travers la campagne comme 
un boulet de canon. L'ingénieur amoureux de la ligne droite (et du 
développement des courbes) n'économise pas les remblais et les 
tranchées ; il sacrifie les arbres, il écorne les propriétés, il coupe les 
champs et les bois, il multiplie partout les parcelles au lieu de tâcher 
de les remembrer... Les chemins ruraux remis entre les mains des 
Ponts et-Chaussées, c'est d'abord un cadastre et un abornement 
coûteux. Ensuite, dans la pratique, l'impossibilité d'opérer les modi- 
fications et les redressements désirables. Une fois les plans arrêtés 
par les ingénieurs, il faudrait des formalités sans nombre pour obte- 
nir le moindre changement de tracé ». 

— L'impôt des boissons est vivement discuté. Le gouvernement a 
nommé une commission. La commission étudie, entasse matériaux 
sur matériaux, mais elle n'aboutit pas. 

« L'étude est une bonne chose, observe à ce sujet M. Yves Guyot 
[le Globe, 11 novembre) ; mais que diriez vous de quekpi'un qui 
passerait sa vie à ne jamais se décider sous prétexte qu'il y a tel 
détail qu'il ne connaît pas, ou qu'il ne sait pas exactement comment 
un Chinois ou un Japonais ferait à sa place ? C'est très bien de con- 
naître exactement toutes les législations et les administrations et les 
méthodes de procéder de tous les peuples, mais si les peuples avaient 
attendu à savoir toutes ces choses pour organiser leur existence, l'hu- 
manité ne serait pas encore arrivée à la civilisation des Fuégiens ». 

— Il n'en est pas de l'enseignement comme de la maltote. Ici, 
également, on étudie les usages étrangers, mais on ne se borne pas 
là, on les imite ; on réforme, réforme. Il est déjà surabondamment 
prouvé par l'expérience que ces réformations sont des déformations, 
et il ne peut pas en être autrement : ce que les étrangers ont de 
bon, nous l'avons eu pendant longtemps ; or, nous ne voulons pas 
rétrograder ; donc, nous ne pouvons leur emprunter que ce qu'ils 
ont de mauvais. Aussi est-ce avec beaucoup de raison que l'Ins- 
truction publique conclut une étude qu'elle fait de limitation de 
i 'Allemagne en France par ces paroles : 

« En thèse générale, les nombreuses missions en dehors de 



228 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

France et les Rapports, fruits de ces missions, nous ont appris trop 
de choses. Ceci a paru bon à l'un, cela a semblé excellent à l'autre 

— vite ! prenons ceci et cela ! Grâce à cet éclectisme incohérent, 
superficiel et imprévoyant, on a introduit de nombreuses innovations 
éphémères et bigarrées qui font ressembler notre système d'éduca- 
tion à une mosaïque byzantine, à un kaléidoscope, à une salade 
russe, c'est-à-dire à tout et à rien à la fois. Il aurait été plus naturel 
et surtout bien plus digne de rester chez nous et d'opérer la réforme 

— puisque réforme il doit y avoir — conformément aux conditions 
intrinsèques et aux traditions nationales du pays ». 

— « La France possède en Algérie, dans le Sahara de la province 
de Constantine, une sorte de petite Egypte avec un Nil souterrain : 
c'est l'Oued Rir', une des plus belles régions d'oasis qui existe, une 
des contrées d'Afrique les plus richement dotées en eaux artésiennes. 
L'Oued Rir' a été le théâtre, dans ces dernières années, d'entreprises 
de colonisation d'un genre nouveau, entreprises intéressantes à tous 
égards, et dues exclusivement à l'initiative privée ». 

M. Rolland, l'un de ces colons, nous donne dans le Bulletin de 
la Société de Géographie commerciale de Paris des renseigne- 
ments intéressants sur cette colonie due à l'initiative privée et sur 
les ressources qu'offrent le Sahara algérien et le Sahara tunisien. 
Les habitants de l'Oued Rir' sont sédentaires et laborieux ; avant 
tout, ce sont des cultivateurs, très attachés à leur sol, et ne deman- 
dant qu'à vivre en paix. Détail remarquable. La colonisation officielle 
attend pour se mettre à l'œuvre que des routes et même des chemins 
de fer soient construits. L'initiative privée fait l'inverse ;« le chemin 
de fer arrivera dans une contrée où la colonisation l'aura précédé ». 



11 paraît que la mendicité fait son chemin dans les campagnes 
comme dans les villes. Plusieurs journaux d'agriculture s'en plai- 
gnent. « 11 nous est arrivé personnellement, dit M. Lecouteux, d'en- 
tendre dire à des coureurs de grandes routes : que les gendarmes 
leur rendraient service en les arrêtant, parce qu'alors ils seraient 
pensionnaires du gouvernement, logés, chauffés et nourris gratui- 
tement. Malheureusement, ajoutaient-ils, les gendarmes ont des 
instructions, ils ferment souvent les yeux, ils pensent que s'ils 
arrêtaient tous les délinquants, il n'y aurait pas assez de prisons, 
assez d'abris officiels pour les loger. Donc, laissez faire, laissez pas- 
ser la misère. Ce n'est pas le droit au travail qui s'affirme, c'est le 
droit à l'assistance ». 

Pensionnaire du gouvernement ! C'est l'idéal que tout le monde 
rêve, du haut en bas de l'échelle. 



PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES EN LANGUE FRANÇAISE. 229 

l/ensoleillement des habitations est un problème important, qui 
n'a pas encore reçu de solution satisfaisante, et que traite M.Trélat 
dans le Journal d'hygiène du 24 novembre. Ce problème est double: 
il s'agit de pourvoir les maisons de la lumière et de la chaleur so- 
laires, et de les distribuer aussi également que possible dans toutes 
leurs parties. Pour atteindre ce double but, M. Trélat conseille de 
proportionner l'élévation' des constructions urbaines aux vides qui 
les séparent. 

« Pour l'éclairage, les locaux seront bien disposés si les rues ont 
une largeur égale à une fois et demie la hauteur des maisons rive- 
raines, et si cbaque étage possède une profondeur qui n'excède pas 
une fois et demie la hauteur du sommet des fenêtres au-dessus du 
parquet » . 

Pour l'ensoleillement des murs, les vides entre les constructions 
doivent être égaux à deux ou quatre fois la hauteur des maisons 
selon qu'il s'agit de rues méridiennes ou de rues èquatoriales. 

Il y a tant d'ingénieurs aujourd'hui, et de si savants, qu'il serait 
bien présomptueux de la part de celui qui ne l'est pas de vouloir se 
mêler de leurs affaires. JNéanmoins nous ^hasarderons une petite 
observation. On construit déjà en verre des parquets, des plafonds, 
des couvertures et même des piles de ponts, pourquoi ne l'emploie- 
rait on pas dans la construction des murs? On aurait ainsi lumière 
et chaleur solaires à profusion. Quant à l'obscurité et à la fraîcheur, 
rien ne serait plus facile que de se les procurer quand on voudrait. 

— M. de Fonvielle expose des idées un peu radicales dans l'Hygiène 
pratique, 25 décembre : « Des seuls besoins de l'homme dérivent 
tous ses droits. Quand l'un d'eux manque de tout, il a le droit 
d'arracher à un autre le superflu dont il se regorge. Que clis-je? 
Il a le droit de lui arracher le nécessaire, et plutôt que de périr de 
faim, il a le droit de l'égorger et de dévorer ses chairs palpitantes. 
Pour conserver ses jours, l'homme a le droit d'attenter à la propriété, 
à la liberté, à la vie même de ses semblables. Pour se soustraire a 
l'oppression, il a le droit d'opprimer, d'enchaîner et de massacrer. 
Pour assurer son bonheur, il a le droit de tout entreprendre ». 

Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ces paroles sont dictées par 
la philanthropie et destinées a justifier les naufragés qui mangent 
leurs compagnons, après avoir tiré à la courte paille, comme les 
trois matelots du port Saint-Jacques. Il est certain que les juges qui 
voudraient condamner ces pauvres diables devraient d'abord être 
placés dans là même situation, pour voir comment ils s'en tireraient. 
Mais de là à dire que « pour assurer son bonheur, l'homme a le droit 
de tout entreprendre », il y a loin. 



23 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

— On lit dans le Répertoire de médecine dosime'trique de dé- 
cembre : « Nous avons souvent insisté sur la situation pénible d'un 
grand nombre de jeunes confrères qui, après avoir passé les plus 
belles années de leur vie et dépensé une petite fortune pour obtenir 
un diplôme, sont fort embarrassés pour trouver une modeste situa- 
tion. Il ne faut pas se le dissimuler ; il existe une véritable pléthore 
dans notre profession, et il est bon d'en prévenir les jeunes gens qui 
seraient tentés d'embrasser la carrière médicale dans l'espoir de 
conquérir la fortune. Cette pléthore est du reste universelle. En 
Belgique, les quatre facultés des universités de l'Etat et des univer- 
sités libres de Bruxelles (libérale) et de Louvain (catholique) rivali- 
sent de zèle et jettent dans la circulation un grand nombre de 
médecins, qui sont ensuite embarrassés pour gagner leur vie. 

« En Amérique, comme ailleurs, on se plaint du nombre exagéré 
de médecins. Il y a — dit-on — trop de docteurs et les études sont 
trop faciles ; voici ce qu'indique la statistique : En 1882 on comptait 
aux Etats-Unis et au Canada 90.410 médecins, soit 1 pour 600 ha- 
bitants. Dans le Canada seul il y en avait 3.487, soit un médecin 
sur 112 habitants ». 

Lorsque nous nous élevons contre les privilèges universitaires, et 
en particulier contre ceux des médecins, en disant que ces privilèges 
ont pour effet d'attirer dans la profession privilégiée un trop grand 
nombre d'hommes, d'y créer la pléthore et, par suite, de tourner au 
détriment des privilégiés eux-mêmes, la principale objection qu'on 
nous oppose, c'est qu'on manquerait de médecins si la profession 
médicale n'était pas l'objet de faveurs spéciales de la part de l'Etat. 
C'est en vain que nous répondons que les hommes ne sont que trop 
portés naturellement vers les professions dites libérales, sans qu'il 
soit besoin de les exciter à les embrasser. C'est là de la théorie, dit- 
on ; il faut des faits. Eh bien ! voici un" pays, l'Amérique, où les 
universités sont libres et où, comme ailleurs, les médecins sont en 
surabondance. 



La Chambre de commerce d'Agen a émis le vœu que les syndicats 
professionnels faisant acte de commerce, soient soumis aux lois qui 
régissent les associations commerciales. La Chambre de commerce 
du Mans conclut à l'opinion contraire : « car limiter les attributions 
des syndicats professionnels au point de les' réduire simplement à 
l'état de sociétés d'études. c'est tendre à leur suppression, et mécon- 
naître entièrement la pensée du législateur... En ce qui concerne les 
syndicats agricoles, la défense de leurs intérêts économiques n'est- 



PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES EN LANGUE FRANÇAISE. 231 

elle pas tout entière dans l'emploi judicieux des cotisations à l'achat 
d'engrais et de semences de choix et d'appareils perfectionnés ? 
Vouloir aujourd'hui leur contester le droit de se livrer à ces opéra- 
tions commerciales, limitées d'ailleurs à l'approvisionnement des 
matières premières nécessaires à la culture et à la vente de leurs 
propres produits, c'est demander indirectement l'abrogation de la 
loi ». 

La Chambre de commerce du Mans a raison de dire qu'interdire 
aux syndicats les opérations commerciales, c'est les réduire à néant; 
mais leur accorder ce droit et ne pas leur faire payer patente, c'est 
établir une injustice qui aurait pour résultat de diminuer les recettes 
du Trésor, les commerçants patentables étant contraints de fermer 
boutique devant la concurrence des syndicats qui sont exempts de 
patente. Voilà à quoi l'on aboutit lorsqu'on établit les lois sur cette 
hypothèse gratuite et même absurde que le commerce libre prélève 
sur le public des bénéfices excessifs et iniques. 

Nous ne ferons que mentionner deux autres Rapports de la Cham- 
bre de commerce du Mans : 1° Sur les différents projets de loi re- 
latifs aux modifications à introduire dans la législation commerciale 
et dans l'organisation des chambres de commerce ; 2° sur le renou- 
vellement du traité de commerce franco-italien. 

— Rapport fait au nom de la commission du budget chargée 
d'examiner le projet de loi portant fixation du budget général des 
dépenses et des recettes de l'exercice 1888, par M. Yves Guyot, dé- 
puté. M. Yves Guyot prie l'Etat de se tenir en garde contre ses bon- 
nes intentions. Hélas ! pourrait répondre l'Etat, je ne demande pas 
mieux ; mais le moyen de contenter tous les solliciteurs ? Pourtant, 
si je ne les contente pas, je perdrai ma place, que je trouve bonne à 
garder ; quoique radical en théorie, je suis conservateur en prati- 
que. Charité bien ordonnée 

Le problème de l'équilibre budgétaire est difficile à résoudre, 
M. Yves Guyot ne se le dissimule point. Le mandat de la commis- 
sion du budget lui prescrit de ne pas dépenser plus en 1888 qu'en 
1887 et, néanmoins, « de pourvoir aux services dont les besoins de la 
démocratie réclament l'extension ; et, en même temps, sans ajouter 
au fardeau si lourd et si mal réparti des impôts, de pourvoir au dé- 
ficit résultant de moins-values de certains d'entre eux, combinés de 
telle sorte qu'ils se réduisent d'autant plus que se développe la ri- 
chesse de la matière imposable sur laquelle ils reposent ». 

Les deux principales mesures que propose la commission du 
budget pour atteindre ce but sont : la réforme de l'impôt des bois- 
sons et la déduction du passif dans les successions. 



232 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Nous n'avons pas besoin de dire que ces deux réformes sont dési- 
rables ; mais que de choses désirables qui ne se réalisent pas, et réci- 
proquement, que de choses qui se réalisent et qui ne sont rien moins 
que désirables ! 

— Peut-être M. Frédureau va-t-il nous indiquer un moyen de 
résoudre le problème budgétaire. Le titre seul de sa brochure en 
dit long; le voici : Le budget et les voies de transport. Nécessité, au 
point de vue du budget, de vendre les chemins de fer de l'Etat 
(somme à recouvrer 900.000.000) et de réformer le régime actuel 
des voies navigables. Projet de l'application d'une échelle mobile 
aux tarifs des transports par eau et par chemins de fer sous la di- 
rection des pouvoirs publics. Suppression des tarifs de pénétration 
des marchandises étrangères. Economies à réaliser sur le troisième 
réseau des chemins de fer d'intérêt général » . 

En sa qualité d'ingénieur, M. Frédureau traite ces nombreuses 
questions avec une compétence particulière, et conduit l'Etat à faire 
"une économie annuelle de 109.400.000 fr. « En réduisant les impôts 
sans diminuer les revenus, en supprimant, pour ce qui touche aux 
travaux publics, les raisons qui motivent l'existence des budgets 
extraordinaires, n'assure-t-on pas aux pouvoirs publics la possibilité 
de donner, dans des limites réalisables, un nouvel essor aux travaux 
publics permettant d'achever les travaux en cours? N'assure-t-on 
pas, en même temps, la tranquillité et la confiance que réclament, 
avec juste raison, les travailleurs de tous ordres ? Enfin, en assurant 
au budget des ressources nouvelles, ne lui permettons-nous pas de 
venir au secours de l'agriculture en apportant un concours à l'exécu- 
tion des canaux d'irrigation si impatiemment attendus par les popu- 
lations du Midi ». 

— De Thi-Nai au Bla. Notes et impressions, par A. Navelle. 
(Saigon 1887.) On trouve dans ce livre, pris sur le vif, d'utiles ren- 
seignements sur l'histoire des localités visitées par l'auteur, sur les 
débris de monuments, ponts, travaux d'irrigation, qui dénotent une 
civilisation disparue si complètement, que les habitants actuels ne 
sont même pas capables d'entretenir ces constructions, sans parler 
d'en faire de nouvelles. M. Navelle a aussi le soin de nous indiquer 
quelles sont les principales productions de la terre et de l'industrie. 
« il est acquis dès aujourd'hui qu'il y a du fer excellent, en grande 
quantité et facilement exploitable, dans le pays de Cédans, à proxi- 
mité d'immenses forêts aptes à fournir toute la matière combustible 
nécessaire. 

« ...Il est probable que les montagnes de cette même région recè- 
lent dans leurs lianes d'autres richesses minières... Ce qui vaut 



PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES EN LANGUE FRANÇAISE. 233 

mieux encore que tout cela, c'est la richesse incomparable de ce sol 
vierge qu'arrose le Bla, qui rend au centuple les semences qu'on lui 
confie et qui se prête à toutes les cultures ». 

Quant au climat, M. Navelle affirme que la saison sèche, qui dure 
de novembre à mars ou avril, paraîtrait délicieuse à tous ceux qui 
ont vécu les mêmes mois en Cochinchine, en Annam ou même au 
Tonkin. Il est vrai que le climat est malsain pendant la saison des 
pluies qui dure le reste de l'année ; mais ne serait-il pas possible de 
tourner cet obstacle ? En Syrie et dans d'autres pays où l'Etat ne se 
mêle pas de parquer les habitants, ceux-ci trouvent d'eux mêmes l'idée 
d'habiter les plaines ou les montagnes voisines suivant que la sai- 
son le requiert. C'est donc avec raison que M. Navelle conclut qu'en 
se conformant à des règles hygiéniques faciles à trouver, on pourrait 
vivre sur les plateaux du Laos aussi bien et mieux que dans les 
deltas marécageux de nos grands fleuves. 

— Bucnos-Ayres. Sa propriété urbaine et son commerce en 1886, 
par A. Galarce (Buenos-Ayres, 1887). Il y a plus de Français dans ce 
pays cosmopolite que dans les colonies françaises; il est donc inté- 
ressant de voir, comme nous le montre M. Galarce, comment la 
propriété est divisée entre les diverses nationalités et quel commerce 
présente le plus d'avantages. Ce livre n'est pas écrit en français de 
première qualité, et il n'en a pas la prétention, mais on ne le lit pas 
moins avec intérêt, et les ouvriers mêmes qui ont envie d'émigrer y 
trouveraient d'utiles instructions sur l'état de leur industrie à Buenos- 
Ayres et sur les chances bonnes ou mauvaises qu'ils courraient en 
portant leurs pénates vers ce pays. 

— Vade-mecum des promoteurs des banques popidaires et le 
mouvement coopératif, par Francesco Vigano (Paris, Guillaumin 
et Cie, 1887). Ce vade-mecum contient des conférences faites à 
Saint-Germain-en-Laye sur les banques populaires, les statuts des 
dites banques, le mouvement coopératif (extrait de la Nouvelle 
Revue), la fraternité humaine jugée par Jules Favre et, en forme de 
conclusion, les dernières informations sur les institutions coopéra- 
tives dans les divers pays; toutes choses qui intéressent les partisans 
de la coopération. 

— Le même éditeur publie : Le pair bimétallique (notes soumises 
à la Gold and silver commission) par Henri Cernuschi; et la Monnaie 
par l'abbé E. Gelin. 

«se II ne s'agit pas, dit M. Cernuschi, de rétablir le pair bimétallique 
en France, il s'agit de stipuler le pair bimétallique international. 
Qu'objecte-t-on? Rien nulle part, mais on dit en Angleterre qu'un 
traité bimétallique international serait fragile et qu'on pourrait le 



234 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

rioler. Si cette objection était valable, on ne devrait jamais signer 
aucun traité. Mais s'il y a un traité qui serait à l'abri de toute viola- 
tion, c'est précisément le traité bimétallique, car aucun Etat n'aurait 
jamais intérêt à le violer ». 

De son côté M. Gelin, dont la brocbure est un traité clair et précis 
sur la monnaie, dit : « Le système du double étalon n'est pas 
rationnel ; car, quand on veut constituer une mesure commune de la 
valeur des choses, c'est évidemment à une seule et même chose qu'il 
faut ramener toutes les autres. Deux métaux ne peuvent coexister 
comme mesures delà valeur des choses que grâce à un rapport légal 
établi entre eux. Or, le rapport fixé par la loi est, dans la réalité, sujet 
à varier sans cesse, à cause de la différence de production et de 
consommation des deux métaux dans les différentes parties du 
monde ». Suivent les conséquences de ces variations ; et il ne reste 
plus, comme devant, que l'embarras du choix. 

— Le grand prétexte que mettent en avant les promoteurs de la 
surtaxe ou du monopole de l'alcool, c'est de combattre les ravages de 
l'alcoolisme; mais le grand prétexte n'est pas le vrai; il s'agit en 
réalité de se procurer un supplément de ressources budgétaires. 

Dans les Observations présentées par M. Jarlauld à ses collègues 
de la commission extra-parlementaire du régime des alcools et des 
boissons, cet auteur montre que ni l'un ni l'autre des buts ci-dessus 
ne serait atteint. Si l'alcoolisme tient à l'ingestion d'alcool toxique, 
cet alcool provenant des bouilleurs de cru, qui ne rectifient pasleurs 
produits, on peut couper le mal dans sa racine, en supprimant leur 
.privilège; et du même coup, la production des bouilleurs s'élevant, 
d'après M. Jarlauld, à un million d'hectolitres, qui représentent pour le 
Trésor une perte de 150 millions, la suppression de ce privilège 
amènerait 150 millions de plus dans les caisses de l'Etat, sans qu'il 
soit besoin de monopole, qui ne produirait pas net cette somme, et 
qui entraînerait beaucoup d'inconvénients, souvent signalés et que 
M. Jarlauld résume avec beaucoup de clarté et de concision. 

— De plus fort en plus fort. M. Cli. Lacaux expose un projet de 
réforme de l'impôt des boissons qui, tout en réduisant les droits, 
augmenterait les recettes du Trésor. Ce projet mirifique consiste à 
imposer l'alcool partout où il se trouve, quelque forme qu'il revête. Il 
n'y aurait qu'un droit pour l'alcool, qu'il soit en nature, ou qu'il se 
trouve combiné avec le vin, le cidre, la bière ou tout autre liquide. 
L'exercice de la régie serait supprimé ; la perception du droit se ferait 
chez le fabricant ou chez le producteur récoltant, comme pour tous 
les autres produits frappés d'un impôt et qui ensuite circulent libre- 
ment. L'impôt sur l'alcool serait réduit à 100 fr. par hectolitre, ce qui 



PUBLICATIONS ÉCONOMIQUES EN LANGUE FRANÇAISE. 23 5 

fait un franc de droit par degré et par hectolitre de liquide. La sup- 
pression du privilège des bouilleurs et la liberté du \ inage seraient 
les conséquences de cette réforme. 

Quant au rendement, tout en abaissant les droits à 100 fr. par 
hectolitre d'alcool pur, il sera environ d'un milliard 055 millions, 
sans compter la fraude actuelle qui ne serait plus guère possible, 
étant moins profitable. L'impôt actuel ne donnant que 350 millions, 
on voit de suite le boni qui résulterait de cette réforme, qui est 
l'objet d'une étude au ministère de l'agriculture, ou du moins qui l'a 
été, car les ministres changent si souvent... 

— Les lecteurs qui ne seraient pas satisfaits de la définition du 
socialisme donnée par M. Malon dans sa Revue, en trouveront une 
autre dans une petite brochure de M. Louis Bertrand : Qu est-ce 
que le socialisme? (Bruxelles, aux messageries de la presse belge, 
1887). La voici dans toute sa clarté : « Le socialisme est un état de 
civilisation supérieure où tous les hommes, moyennant un travail 
facile, auront droit à tous les avantages de la vie par la pratique de 
la solidarité. Tous pour un, un pour tous, telle est la devise socia- 
liste ». 

Cette brochure, écrite avec conviction, roule sur cette idée princi- 
pale : que le socialisme (c'est-à-dire toutes les industries transfor- 
mées en services publics), n'est pas une impossibilité puisque, aujour- 
d'hui déjà, il en est ainsi en partie. 

«L'Etat actuellement est propriétaire des routes, des canaux, 
pourquoi ne le serait-il pas de tout le sol et des maisons? L'Etat est 
propriétaire de forêts immenses, pourquoi ne le serait-il pas des 
terres cultivables? L'Etat, en Belgique, n'exploite-t-il pas les che- 
mins de fer, les postes, le télégraphe? Quelle difficulté ou impossibi- 
lité y aurait-il à voir ce même Etat exploiter, en service public, les 
charbonnages et toutes les autres industries? » Répondez à ces 
questions, législateurs et réglementateurs sempiternels. Si l'État, 
partiellement propriétaire, partiellement industriel, partiellement 
commissionnaire, fait bien, il est clair que l'État, totalement pro- 
priétaire, totalement industriel, totalement commissionnaire, fera 
encore mieux , et que le communisme est l'organisation sociale par 
excellence. Une reste donc à résoudre que l'éternelle question du si. 

Rouxel. 



23 5 JOURNAL DES ECONOMISTES. 



LA. SITUATION BUDGÉTAIRE 

ET 

LES DÉBATS FINANCIERS DU PARLEMENT 



Nous avons étudié ici-même, il y a dix mois, le projet de budget 
de 1888. Bien que trois projets nouveaux soient venus se substituer 
à ce premier, notre intention n'est pas de les examiner aujourd'hui. 

Aussi bien les modifications apportées au projet primitif, modifiées 
elles-mêmes depuis lors, risquent-elles de l'être encore au cours des 
discussions actuelles. De même, l'étude des diverses réformes que 
l'on propose d'édicter dans la loi de finance ne serait sans doute 
aujourd'hui qu'un travail tout platonique : ces réformes ne semblent 
pas, en effet, devoir sortir du domaine des futurs contingents et 
nous appliquerions volontiers au Parlement le vers du poète : 

« Quid dignum tanto feret hic proinissor hiatu ? 
Partnrient montes » 

Cependant, pour stériles que puissent être les discussions de nos 
législateurs, elles ne seraient pas sans utilité s'il en ressortait pour 
eux et pour nous une claire notion des impossibilités entre lesquelles 
nous les voyons se débattre. Ce n'est pas un spectacle banal que nous 
donnera la Chambre si, comme il faut s'y attendre, elle fait preuve 
d'impuissance en cette occasion. Il est remarquable, en effet, que, 
mise en présence de réformes dont plusieurs, souhaitées de tous, 
touchent soit à la plus stricte équité, soit aux grands intérêts écono- 
miques du pays, le Parlement soit obligé d'en ajourner l'adoption, 
nous allions dire l'examen, sans qu'il lui soit possible d'entrevoir le 
jour où il pourra les introduire dans nos lois. Cette impossibilité qui 
est le caractère marquant de la situation vaut d'être soulignée car, 
s'il est avéré qu'elle n'est aujourd'hui méconnue de personne, il est 
moins certain que ses causes et son importance soient aussi nette- 
ment appréciées en ce qu'elles ont d'étroitementlié à l'avenir écono- 
mique du pays. 

Il est devenu banal de dire que les entraînements du passé ont 
produit une situation dont la liquidation est difficile, mais on ne dit 
pas assez quelles sont les conditions nécessaires à cette liquidation 



LA SITUATION BUDGÉTAIKK. 237 

et l'on ne semble pas toujours voir bien nettement que les termes 
dans lesquels la Chambre paraît vouloir s'enfermer en font un pro- 
blème insoluble. En présence d'un budget dont le chiffre de dépenses 
est en progression notable chaque année, tandis que les recettes 
diminuent ou tout au moins restent stationnaires depuis un certain 
temps, nos législateurs ont pensé, — nombre d'entre eux pensent 
encore — qu'il suffirait de quelques millions économisés pour rétablir 
l'équilibre. A s'en tenir à cette idée on reste loin de la réalité. De la 
fameuse formule : pas d'emprunts ! pas d'impôts ! dont la Chambre 
s'est si subitement éprise en 1887 et qu'alors nous avons qualifiée 
d'utopie, on peut dire que, si elle n'est pas une parade électorale, 
elle n'est rien autre chose qu'une naïveté. Et les faits l'ont démontré 
déjà. Nous avons continué d'emprunter sous ides formes diverses et 
nous avons aggravé nos tarifs douaniers; le budget de 1887 ne s'en 
réglera pas moins en déficit. Pour 1888, au budget de M. Dauphin, 
qui prévoyait pour 127 millions de dépenses au delà des chiffres du 
budget précédent et qui proposait en outre des emprunts pour 270 
millions et pour 136 millions d'impôts nouveaux, M. Rouvier a 
substitué ses chiffres réalisant 67 millions d'économies; et, malgré 
qu'un tiers à peine de ces rédactions de dépenses parût devoir être 
effectivement réalisé, à prendre leur chiffre total, on ne pouvait pas 
espérer encore arriver à un équilibre sérieux d\i budget ; la com- 
mission ne parait pas devoir y parvenir davantage avec ses 16 
millions de réductions nouvelles. Il est louable mais tout à fait 
insuffisant de rechercher dans des économies sur les divers services 
le moyen de rendre l'équilibre à nos finances. On oublie trop souvent 
que notre organisme budgétaire tel que nous l'avons disposé depuis 
quelques années contient des causes permanentes d'augmentation 
annuelle et en quelque sorte automatique de dépenses, on oublie 
surtout que la loi de finance autorise chaque année, non pas seu- 
lement des dépenses nouvelles pour l'exercice auquel elle s'applique 
mais encore pour une longue série des années à venir ; la progression 
des dépenses se trouve donc incessamment multipliée par de nou- 
veaux facteurs et ainsi se creuse d'année en année un gouffre que 
les économies, que les accroissements d'impôts eux-mêmes seront 
impuissants à combler. 

Nous ne pouvons que signaler aujourd'hui, sauf à y revenir plus 
tard, les lois anciennes ou récentes qui contiennent en germe ces 
dépenses dont on n'a pas assez mesuré les futurs accroissements : 
nous nous abstiendrons de citer des chiffres pour nous borner à 
indiquer le mécanisme de ces dangereuses progressions. 

Nous ne mentionnerons que pour mémoire la loi de 1853 sur les 



238 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

pensions civiles qui est loin d'avoir encore produit tous ses effets et 
le nouveau budget extraordinaire de la guerre, créé en 1887, que son 
rapporteur estimait devoir absorber 800 millions. Il faut signaler 
avec plus d'insistance les travaux scolaires qui sont au nombre des 
causes les plus marquées de la progression annuelle des charges du 
budget. 

On sait que, jusqu'en 1885, les sommes nécessaires aux cons- 
tructions d'écoles ont été demandées à la dette flottante, c'est-à-dire, 
aux ressources disponibles du Trésor. Les fonds étaient fournis aux 
départements et aux communes, partie à titre d'avances rembour- 
sables et partie à titre de subventions gratuites. Les lois du 20 juin 
et du 22 juillet 1885, tout en augmentant le chiffre des subventions 
à fournir, ont stipulé la transformation en obligations trentenaires 
des avances déjà faites par la Caisse des écoles, et, pour l'avenir, 
l'emprunt direct au Crédit foncier par les départements et les com- 
munes des ressources qui leur seraient nécessaires. Les sommes 
ainsi empruntées sont remboursables par annuités dont une partie 
tombe à la charge de l'Etat. Deux crédits annuels sont inscrits au 
budget, l'un pour couvrir les intérêts et l'amortissement des obli- 
gations trentenaires, l'autre destiné à faire face aux engagements 
qui sont contractés chaque année depuis 1885. Un article 
annuellement inscrit dans la loi de finance fixe le chiffre des 
travaux à autoriser pour l'année et celui des subventions à accorder. 
Chaque loi de finance ajoute donc aux annuités précédentes une 
annuité nouvelle qui doit grever le budget pour une période d'au 
moins trente années. 

Si notables que soient les engagements contractés annuellement 
pour subvenir aux frais des constructions scolaires, ils sont loin ce- 
pendant de charger l'avenir de nos finances au même degré que 
ceux qui résultent de l'exécution des grands travaux publics. Les 
dépenses de cet ordre sont nombreuses et complexes, les chiffres en 
sont difficiles et, pour une part, impossibles à déterminer avec pré- 
cision, nous nous en tiendrons d'ailleurs, quant à présent, à marquer 
le caractère spécial de ces dépenses. 

Les travaux publics qui intéressent directement ou indirectement 
le budget de l'Etat peuvent se classer en plusieurs catégories sui- 
vant la nature des travaux et l'origine des ressources qui y sont 
consacrées : i 

L'Etat exécute directement, soit avec ses propres fonds, soit au 
moyen des avances faites par les villes, départements ou chambres 
de commerce, des travaux d'amélioration des rivières, des canaux 
et des ports ; 



LA SITUATION BUDGÉTAIRE. 23 9 

L'Etat construit des chemins de fer avec ses propres ressources 
et avec les fonds que les Compagnies mettent à la disposition du 
Trésor après les avoir empruntés pour son compte ; 

Il en fait construire par les Compagnies en allouant à celles-ci 
des subventions annuelles : 

Il est enfin d'autres catégories de lignes construites et des tra- 
vaux complémentaires exécutés par les Compagnies pour leur propre 
compte et à leurs frais; les sommes ainsi dépensées ne grèvent pas le 
budget directement, mais se répercutent sur lui par le jeu de la 
garantie d'intérêt. 

De la lecture des documents relatifs à ces divers travaux il ressort 
que les sommes à dépenser subissent des majorations successives et 
presque annuelles, soit par suite de l'insuffisance des évaluations 
primitives, soit à cause des travaux de parachèvement reconnus né- 
cessaires après coup. 

Les crédits ouverts chaque année dépassent notablement les som- 
mes effectivement dépensées au cours des précédentes années. 

Les fonds de concours sont épuisés suivant une progression plus 
rapide que la marche des travaux auxquels ils sont destinés. Il est 
à peine besoin d'ajouter que l'on constate pour les dépenses rela- 
tives aux travaux publics la même progression annuelle et automa- 
tique que nous avons constatée plus haut. Les crédits nécessités par 
les intérêts des sommes empruntées, les annuités souscrites, le 
remboursement des avances et les subventions accordées grèvent le 
budget d'un poids qui s'alourdit annuellement. 

11 est un autre ordre de dépenses qui ne figurent plus directement 
au budget depuis 1885 et sur lequel nous ne saurions trop attirer 
l'attention de nos lecteurs, tant à cause de leur caractère particulier 
qu'à cause de l'importance des sommes qu'il met à la charge de 
l'Etat : nous voulons parler du compte spécial de la garantie d'in- 
térêt. L'on sait qu'en outre des annuités ou des subventions fermes 
allouées aux compagnies par l'Etat, celui-ci leur accorde des sub- 
ventions éventuelles en garantissant les intérêts et l'amortissement 
des sommes empruntées par elles, soit pour le remboursement de 
garanties payées antérieurement aux conventions de 1883, soit pour 
la construction ou l'achèvement des lignes concédées par les con- 
ventions de 1868, 1875 et 1883, soit enfin pour les lignes concédées 
depuis cette dernière époque y compris celles directement construites 
par les Compagnies concessionnaires avec leurs propres ressources 1 . 



1 La garantie d'intérêt s'applique encore aux lignes concédées à de petites 



24 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

Les sommes payées au titre de la garantie d'intérêt ont atteint le 
chiffre de 104 millions en 1887 et sont prévues pour 85 millions en 
1888. Ces sommes diminueront vraisemblablement sous l'influence 
de la reprise de l'activité des transports, mais ce serait une erreur 
grave de penser que ces charges annuelles sont appelées à dispa- 
raître après les décroissances successives que l'on en attend : elles 
sont au contraire destinées a s'accroître dans des proportions inat- 
tendues en vertu de cette clause singulièrement rigoureuse des con- 
ventions de 1883 d'après laquelle les sommes consacrées par les 
Compagnies à leurs constructions, de même que les insuffisances 
d'exploitation sont portées à un compte spécial qui se grossit annuel- 
lement des intérêts capitalisés et qui ne tombera à la charge de la 
garantie d'intérêt que lorsque toutes les lignes concédées seront li- 
vrées à l'exploitation. 11 y a donc là comme un emprunt permanent 
et latent dont les effets se feront sentir subitement à un moment 
donné. 11 est impossible de dire, même approximativement, quelle 
pourra être dans l'avenir l'étendue de ces charges, toutes les Com- 
pagnies ne donnant pas, au moins d'une manière apparente, les som- 
mes qu'elles portent annuellement à leur compte de premier établis- 
sement ; mais on peut prévoir que ces charges prendront un jour 
des proportions énormes si l'on considère que les constructions ont 
commencé par les lignes les moins improductives. 

Nous en avons dit assez pour expliquer le mécanisme de cette 
progression en quelque sorte fatale et spontanée des dépenses du 
budget. Les causes que nous avons signalées ne sont pas les seules, 
nous pourrions en rappeler encore d'importantes ou en prévoir de 
nouvelles qui semblent à la veille d'entrer dans nos lois : l'organi- 
sation du service de l'instruction primaire dont nous avons étudié 
ici-même les conséquences financières, la loi militaire, les travaux 
projetés d'amélioration de la basse Seine, la construction du métro- 
politain et bien d'autres entraîneront de nouveaux accroissements 
de dépenses. 

Ainsi s'expliquent l'état actuellement obéré de nos finances et le 
péril plus grave encore qui les menace dans l'avenir. Il faut se 
mettre en présence de la dette publique qui s'accroît sans cesse, de 
ces annuités qui grossissent annuellement, de ces emprunts indirec- 
tement pratiqués pour des travaux incessamment poursuivis, de ces 
engagements qui s'accumulent et de ces garanties d'intérêt dont le 

compagnies en France et en Algérie (chemins de fer ilépartemcntaux, etc.). 
Ces chemins ont été très justement Jappelés extra-budgétaires parce qu'ils 
ui figurent sur aucun des documents relatifs au budget. 



LA SITUATION BUDGÉTAIRE. 241 

remboursement parait si incertain et, tout au moins, si éloigné, en 
présence surtout de la formidable menace d'un compte qui grossit 
annuellement dans des proportions inconnues par le double effet des 
capitaux qui s'accumulent et des intérêts qui se capitalisent ; il faut 
envisager à la fois toutes ces causes de ruine pour mesurer ce que 
pèsent dans une telle situation les quelques économies qu'une com- 
mission du budget peut réaliser et pour toucher du doigt les impos- 
sibilités dont nous parlions au début de ce travail. Le maintien dans 
nos budgets de ces diverses causes de dépenses croissantes entraî- 
nera fatalement la double nécessité de pratiquer, comme par le 
passé, un système d'emprunts permanents etd'accroître le produit de 
l'impôt. Quelques lois ont été déjà votées dans ce but, de nouvelles 
mesures plus importantes sont proposées. L'examen de ces projets 
divers nous entraînerait trop loin; nous ne nous y'attarderons pas ail' 
trementque pour signaler l'importance des réformes proposées par la 
commission du budget en ce qui touche le dégrèvement des droits 
sur les vins et la distraction des dettes dans l'application des droits 
de succession. L'excellence de ces réformes considérées en elles- 
mêmes ne saurait être sérieusement contestée; la suppression des 
douanes intérieures serait d'une portée économique considérable et 
ce n'est que par des raisons d'ordre politique et financier que l'on 
peut en combattre l'adoption. On doit regretter que la situation bud- 
gétaire commande une prudence excessive en tout ce qui touche aux 
sources des revenus publics et reconnaître que l'état de nos finances 
met le pays dans des conditions absolument défavorables à son dé- 
veloppement économique. Il est contraire à tout progrès économique 
de frapper indistinctement et sans mesure la richesse acquise, l'épar- 
gne et la consommation d'une part, et, de l'autre, l'activité, la pro- 
duction et les échanges ; de multiplier les voies de transport au delà 
de la limite où ces dépenses contribuent effectivement à l'accroisse- 
ment de la fortune publique ; en un mot, de faire absorber par l'Etat 
une part notable de l'épargne française et, par là, de réduire presque 
à un minimum l'initiative et l'activité des citoyens. 

Michel Lacombe. 



4 e série, i. xli. — 15 février 1883. 16 



24 2 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

LES COMMISSIONS DU BUDGET 

ET LA COMPTABILITE 



Nous ne pouvons mieux faire que d'approuver le soin avec lequel la 
Chambre des députés épluche le budget présenté par les ministres. Les 
économies s'imposent aujourd'hui avec une puissance indiscutable, si 
nous ne voulons pas voir la France perdre ses forces actives. L'élévation 
de l'impôt, dans une mesure que nous ne pouvons prévoir, à la suite de 
l'accroissement continu de la dette, est un mal dont un gouvernement 
prudent doit faire sa principale préoccupation. Suffit-il de discuter dans 
leurs plus petits détails les prévisions budgétaires pour atteindre le but 
que poursuit la Chambre des députés, celui de faire des économies? 
Nous ne le pensons pas et nous voudrions examiner, en comptable, les 
raisons qui nous font douter de l'efficacité de ce moyen. La discussion 
préparatoire du budget est sans doute un des premiers devoirs des 
députés, mais l'exécution du budget voté, la surveillance directe des 
opérations qu'il comporte, ne sont pas moins utiles que sa discussion 
préparatoire. 

Aujourd'hui, quand la loi budgétaire est votée, voici ce qui arrive. Les 
ministres sont dotés des sommes qui sont présumées être nécessaires au 
fonctionnement des services et le Ministre des finances est chargé d'y 
pourvoir au moyen du budget des recettes de toute nature que la loi 
réclame des contribuables. Après l'exercice clos, la Cour des comptes 
juge les écritures et les actes des agents et remet à la Chambre des 
députés le résultat de ses travaux, que cette dernière accepte et sanc- 
tionne toujours après un examen sommaire. Les contribuables qui 
demandaient un budget en équilibre et qui ont payé leurs impôts 
devaient se croire dégagés, mais ils apprennent qu'il y a déficit et 
qu'il faut faire un emprunt pour consolider la dette flottante dont le 
budget ne parle pas, et qui est destinée, dans nos mœurs financières, à 
équilibrer, momentanément bien entendu, les recettes et les dépenses 
du ministère des finances. 

Un économiste, M. Vraye, qui a étudié avec soin notre budget, définit 
ainsi la dette flottante : « Il y a des capitaux, tels que ceux des dépar- 
tements, des communes, des caisses d'épargne, des administrations 
publiques, que le Trésor ne pourrait refuser de recevoir en dépôt. Une 
fois ces capitaux entrés dans ses caisses, le Trésor les doit. Voilà la 



LES COMMISSIONS DU BUDGET. 24 3 

dette. Et comme la somme de ces capitaux s'élève ou s'abaisse selon 
l'importance des dépôts et des retraits qui en sont faits, elle n'est jamais 
fixe, elle est flottante, d'où la dénomination de dette flottante employée 
dans le budget. 

« Mais ce n'est là qu'une partie de la dette flottante. Il arrive que 
pour le service de la Trésorerie, alors que les rentrées de l'impôt sont 
inférieures aux payements qui sont à faire, le Trésor a besoin de res- 
sources momentanées. Ces ressources, le Trésor les trouve d'abord dans 
les comptes courants des Trésoriers payeurs généraux; ensuite par 
l'émission des bons dits du Trésor dont on peut restreindre ou augmenter 
l'importance en en modifiant l'intérêt, c'est-à-dire en abaissant cet intérêt 
quand les capitaux sont abondants et en quête de placements, en l'aug- 
mentant pour les attirer quand ils sont rares et ne s'offrent pas ». 

Il ajoute plus loin : « On a déjà dit que la dette flottante pourvoyait 
aux ressources momentanément nécessaires quand les recettes ne s'ef- 
fectuent pas aussi vite que l'exigent les payements réclamés, mais ces 
besoins passagers sont loin d'absorber la masse des fonds versés en 
compte courant et en dépôt ou provenant] de l'émission des bons du 
Trésor. C'est pourquoi le Trésor emploie la plus grande partie, environ 
neuf dixièmes en moyenne, des capitaux de la dette flottante à couvrir 
les déficits accumulés des exercices précédents; un dixième à peu près 
est employé à fournir au Trésor les ressources qui lui sont provisoi- 
rement utiles. » Enfin il ajoute : « A quoi sert la dette flottante? La dette 
flottante sert aux besoins passagers et transitoires de la Trésorerie ; mais 
dans sa généralité, elle sert à couvrir, à masquer pour un temps les 
déficits des budgets ». 

Il est extrêmement rare que le budget des dépenses réalisé soit 
inférieur au budget voté. Cela s'est-il jamais vu? Mais il est d'habitude 
que ce budget soit dépassé par des imprévus de toute nature. Le 
contraire a lieu pour le budget des recettes qui sont toujours inférieures 
aux prévisions. C'est alors surtout que la dette flottante intervient et 
que la dernière phrase de l'économiste que nous venons de citer est 
juste. A côté du budget voté fonctionne un instrument de crédit laissé 
absolument à la discrétion du Ministère des finances et dont on ne 
s'occupe que lorsqu'il devient nécessaire de payer les dettes contractées 
par son moyen, de consolider la dette flottante. 

La Chambre des députés est le délégué direct des contribuables; elle 
le prouve en entrant de plus en plus dans les détails du budget : elle use 
de son droit. Mais si ce droit ne lui est pas contesté, pourquoi la consé- 
quence serait-elle mise en doute ? Voter les dépenses devrait donner le 
droit de contrôler l'exécution des dépenses et le contrôle en devrait être 
permanent. 



244 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Le Ministre des Finances qui reçoit la loi budgétaire, n'a qu'un rôle 
bien défini à remplir, c'est de l'exécuter dans la mesure du possible en 
appuyant sa responsabilité sur celle des Ministres ordonnateurs entre 
les mains desquels on a ouvert les crédits demandés et autorisés et dont 
ils usent au mieux sans doute de leur administration, mais aussi sous la 
pression des circonstances et des événements. Le budget des recettes 
lui donne les ressources prévues pour faire face aux besoins, mais il a à 
sa disposition les bons du Trésor et la dette flottante, dont il peut user 
sans contrôle. Il doit être prêt à payer les sommes qui lui sont récla- 
mées et qui sont régulièrement ordonnancées. On ne saura ce qui 
s'est passé que lorsqu'il faudra demander un emprunt pour régulariser 
la dette flottante, puisque la Chambre n'a aucun moyen de savoir au jour 
le jour l'état de cette dette et que la Cour des comptes n'a d'autre but 
que de s'assurer que les mouvements ont été faits suivant les règles de 
la comptabilité publique. 

L'administration de la France coûte trop, dit-on. Est-ce par suite de 
son organisation, est-ce par suite du laisser-aller dans les dépenses ? On 
n'en sait pas grand' chose. Cependant nous approuvons fort les députés 
qui demandent un examen sérieux de cette administration. Ceci est une 
affaire d'avenir. Pour le présent et en attendant, nous voudrions voir 
prendre des mesures qui permissent de prémunir le pays contre le 
laisser-aller des dépenses. Chaque ministre cherche à obtenir le plus de 
crédits possible, et souvent il reste en fin d'année à utiliser des crédits 
sans emploi. Pourquoi la Chambre, comme un bon administrateur, ne 
veillerait-elle pas sur les ordonnateurs ? Elle seule pourrait le faire 
efficacement. Eh bien ! il existe un moyen de contrôle réel et direct et 
c'-est à la comptabilité que nous devons le demander. C'est dans l'orga- 
nisation d'une comptabilité d'État que se trouve le remède. 

Nous avons essayé à plusieurs reprises de démontrer que nous n'avons 
d'autre comptabilité publique que celle du ministère des finances. On 
laisse en dehors de cette comptabilité d'argent celle des autres valeurs, 
malgré son importance, agissant en cela comme le ferait le chemin de 
fer de Paris-Lyon-Méditerranée, par exemple, s'il ne tenait pour toute 
comptabilité que celle de sa caisse sans se préoccuper de ses relations 
extérieures et de ses mouvements intérieurs si nombreux et si considé- 
rables. Nous ne reviendrons pas sur ce sujet. Nous dirons seulement 
que la comptabilité d'État, comme elle est tenue par la Suisse et comme 
ritalie est parvenue à la faire par des méthodes que nous n'avons pas 
à juger, devrait être la synthèse de toutes les comptabilités publiques, 
réunies en un ensemble logique, donnant une situation de la fortune 
publique et permettant d'en suivre les fluctuations. Qu'on n'aille pas 
.s'imaginer que c'est un double, une copie sous une autre forme des 



LES COMMISSIONS DU BUDGET. 24 5 

écritures infinies de notre comptabilité actuelle que nous demandons. 
Loin de nous la pensée d'augmenter le personnel et les frais de notre 
administration. Nous allons essayer de fixer les idées à ce sujet par une 
comparaison. 

Les grandes affaires industrielles et commerciales, les chemins de fer 
par exemple, ont un nombreux personnel; elles ont des écritures origi- 
naires d'exploitation considérables, des mouvements de fonds et de 
matériel très détaillés, et malgré cela, elles centralisent dans un bureau 
composé de quelques employés, dans un journal et dans un grand livre 
uniques, tous ces mouvements. Elles obtiennent de ces deux livres 
des situations mensuelles qui montrent avec exactitude l'état de leur 
capital. Je citerais des affaires de premier ordre où avec trois ou quatre 
personnes on centralise et contrôle les écritures de centaines d'em- 
ployés. C'est ce que nous voudrions voir organiser sous le titre de comp- 
tabilité d'État, à la Cour des comptes, et nous voudrions que la Chambre 
des députés, administrateur de la France, puisqu'elle autorise les bud- 
gets, exigeât à intervalles réguliers et rapprochés, que la situation de 
cette comptabilité lui fût soumise. Une situation de ce genre bien entendue, 
laissant la possibilité de descendre de l'ensemble aux détails ou de 
remonter des détails à l'ensemble, permettrait à nos représentants 
d'échapper aux surprises de toute sorte et surtout à celle de la dette 
flottante. Une commission de spécialistes choisie parmi eux, s'il y en a, 
et qui prendrait son rôle à cœur, saurait bien vite à quoi s'en tenir sur 
l'exécution des budgets et sur leur préparation. 

Oui, il faudrait organiser la comptabilité d'État à la Cour des comptes : 
il faudrait qu'elle pût présenter des situations mensuelles de son grand 
livre à une commission spéciale chargée de l'examen et du contrôle de 
cette situation au moyen du rapprochement des comptabilités de détail des 
écritures d'ensemble, et nous aurions avisé au plus pressé. La Cour des 
comptes, par le bureau de la comptabilité d'État, établi sous sa surveil- 
lance, se trouverait dégagée d'un travail long et fastidieux, celui de la 
vérification des additions et des calculs de l'innombrable quantité de 
pièces qui lui arrivent à la fin de chaque exercice et on peut juger du 
nombre de ces pièces par celui du Ministère de la marine qui, pour la 
seule comptabilité matières des arsenaux, dépasse le chiffre annuel de 
cinquante mille. Le bureau de la comptabilité d'État suivant et résumant 
chaque mois, dans son grand livre, les écritures de tous les services, 
dûment vérifiées, ne laisserait plus à la. Cour que son rôle réel à rem- 
plir, celui de juger les actes des agents. Sans connaître par le détail la 
manière dont elle fait vérifier les pièces de comptabilité qui lui sont 
soumises, nous pourrions affirmer que le bureau de la comptabilité 
d'État, par le rapprochement facile qu'il ferait des mouvements con- 



24 6 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

tradictoires des valeurs, emploierait un personnel inférieur à celui qui 
fait les vérifications de la Cour des comptes. Il n'est pas de comptable 
qui pe sache que la vérification immédiate diminue, dans une mesure 
considérable, le travail des écritures en évitant les recherches. Si l'arse- 
nal de Brest expédie à l'arsenal de Toulon des objets de magasin, la 
vérification du mouvement se fera naturellement lorsque la comptabi- 
lité d"État aura sous les yeux les écritures des deux arsenaux. Si cette 
vérification ne peut être faite qu'après de longs mois, elle sera plus 
difficile à faire et les redressements, s'il doit en être fait, laisseront les 
discordances régner dans les écritures pendant le cours des exercices 
suivants. 

On comprendra très bien que l'organisation du grand livre de la comp- 
tabilité d'État, que la classification logique des comptes qui doivent 
enregistrer les mouvements effectués est une œuvre qui a besoin d'être 
longuement méditée et sagement étudiée. Ces mouvements ne pour- 
raient arriver au bureau de cette comptabilité qu'après des condensa- 
tions successives et nous allons chercher à faire saisir ce que nous 
voulons dire en exposant les propositions que nous avions faites jadis à 
la Commission mixte de la marine dont nous avons eu l'honneur de faire 
partie. 

Supposons d'abord que dans la comptabilité d'État chaque Ministère 
formerait une unité comptable ayant son compte au grand livre, conden- 
sateur suprême des écritures de détail. Un seul chiffre y représenterait 
les valeurs de toute sorte dont le ministre a charge pour les services 
qu'il dirige. Ce sont des valeurs immobilières dont l'estimation est 
regardée comme la pierre d'achoppement du système, ainsi qu'a cherché 
à le démontrer M. Gougeard, ancien ministre de la marine, dans une 
brochure que nous examinerons un jour, mais qu'on peut réaliser au 
moyen de conventions qui donneraient une exactitude suffisante pour 
amener l'ordre sur ce point. Puis les valeurs du matériel et des mobi- 
liers,faciles à fixer puisqu'on le fait actuellement, valeurs d'approvision- 
nement dont on suit les mouvements en écritures aussi exactement que 
ceux des finances, mais qui sont inscrites à part des mouvements de 
fonds et sans liaison avec ces écritures. Enfin les valeurs financières. 

Dans la comptabilité d'État, un seul chiffre indiquerait donc la situa- 
tion du capital dont dispose un ministère ou tout autre établissement 
public distinct ayant son compte au Grand livre. Au Ministère, ce compte 
unique serait représenté par un grand livre et par un journal réunissant 
les comptes de chacun des établissements placés sous sa dépendance et 
nous pouvons prendre pour exemple le ministère de la marine, un de 
ceux qui réunissent le plus d'attributions diverses. 

A l'heure actuelle, ce ministère tient un journal et un grand livre 



LES COMMISSIONS DU BUDGET. 247 

pour ses opérations de Trésorerie formant une division à part. II a de 
plus une comptabilité matières représentant tous les mouvements des 
approvisionnements généraux. Cette comptabilité, créée de toutes pièces 
en 1844 par M. Béhic, est une œuvre de premier ordre et, malgré les 
changements qu'on lui a fa ; t subir, n'en constitue pas moins une base 
solide sur laquelle on peut s'appuyer. Elle a introduit l'ordre dans le 
chaos. En dehors de ces deux comptabilités, on laisse toutes les autres 
valeurs qui ne jouent pas directement avec les écritures. Nous avions 
proposé de remédier à cette dispersion par une comptabilité comprenant 
dans son ensemble toutes les valeurs du ministère. Cette comptabilité 
ministérielle devait entretenir un compte avec chacun des établissements 
agissant sous son action, fonderies, forges, etc., formant un établisse- 
ment distinct, arsenaux, établissements coloniaux, chacun étant consi- 
déré comme une unité comptable ayant sa comptabilité personnelle de 
toutes les valeurs qu'il comporte. Prenons pour exemple Toulon, que 
j'ai tout particulièrement étudié. Sans nous occuper des questions de 
personnel dont les attributions forment une part considérable du règle- 
ment de la comptabilité et dont elles gênent le mouvement, nous propo- 
sions ceci : 

La comptabilité d'ensemble de l'Arsenal devait être tenue au commis- 
sariat général qui déjà est chargé de la comptabilité budgétaire- Le 
grand livre contenait tous les comptes, divisés par catégories, dont la 
nomenclature répondait à la nécessité de suivre tous les mouvements de 
valeurs mises en jeu par les opérations de l'Arsenal, en argent et en 
valeurs de consommation; voici les données principales de cette nomen- 
clature : 
i° Comptes du budget affecté à l'Arsenal conformément à la loi du 

budget annuel. 
2° Comptes de Trésorerie. Compte du Trésor, agents comptables, 
comptes courants. Les comptes courants forment bien une sorte 
de dette flottante, mais elle devait être connue, contrairement à 
l'état actuel, puisque chaque fournisseur était crédité de sa livrai- 
son le jour même de la prise en charge par le magasin, au lieu de 
rester inconnu en écritures jusqu'à son payement. Il était entendu 
que les agents comptables représentaient par leur débit les valeurs 
dont ils étaient dépositaires. 
3° Comptes de l'immeuble et du matériel et approvisionnements géné- 
raux représentés en écritures à leur valeur en argent : immeuble 
et matériel à terre, immeuble et matériel à la mer, approvision- 
nements généraux. 
4° Comptes des directions. Les comptes des directions sont des comptes 
transitoires entre les mouvements de fonds, les consommationsde 



248 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

l'approvisionnement et les comptes qui doivent profiter des valeurs 
créées par les ateliers, soit pour l'augmentation de l'inventaire, soit 
pour les magasins, soit pour la consommation directe : les répa- 
rations par exemple. 
Il fallait créer des comptes de direction en suivant la division adoptée 
par la marine elle-même : Habillement, — Casernement, — Vivres 
et manutention, — Constructions navales, — Fabrications diverses, 
— Fonderies, forges, etc. — Titre I er : Constructions neuves; 
Titre II : Réparations. 
Constructions hydrauliques : Titre I". Constructions neuves ; Titre IL 
Réparations et entretien. 
5° Dépenses effectives dont les divisions correspondaient à celles du 
budget, alors divisé en 23 chapitres, dont le débit devait former la 
contre-partie du crédit accordé à l'Arsenal par la loi budgétaire. 
Toutes les écritures de détail de la main-d'œuvre, des magasins, des 
travaux, des directions, résumées à époques fixes mensuelles, dans des 
tableaux dressés à cet effet, devaient êtres condensées au journal et au 
grand livre de l'Arsenal, au commissariat général. 

Nous pouvons donc comprendre que les écritures de détail, étant 
ainsi l'objet d'une première condensation dans l'Arsenal, la situation du 
grand livre du commissariat général, envoyée chaque mois au Ministère 
de la marine, permettait de connaître avec exactitude la situation de 
l'établissement lui-même. On pourrait dresser cette balance du grand 
livre (terme de comptable) de façon à permettre de la résumer par des 
chiffres d'ensemble dans les écritures du Ministère. Réunie à celle de 
tous les établissements de la Marine, formant une unité comptable et 
dressée sur les mêmes bases, cette situation donnait dans le grand livre 
du Ministère une situation générale exacte de la marine par une seconde 
condensation donnant et expliquant ses rapports avec le budget d'une 
part, avec l'État d'autre part, dans ses relations avec les tiers. Le résul- 
tat de cette seconde condensation était remis chaque mois à la compta- 
bilité d'État à la Cour des comptes. 

Enfin à cette Cour, le bureau de la comptabilité d'État, par une der- 
nière condensation des écritures des ministères, aurait permise la Com- 
mission de surveillance dont nous avons parlé, de posséder tous les 
éléments d'instruction, depuis les ensembles jusqu'au détail des plus 
minimes opérations. 

Tous les ministères seraient donc représentés au grand livre de la 
comptabilité d'État en même temps que les grandes administrations 
publiques et privées : Dépôts et consignations; Banque de France; Tré- 
soriers payeurs généraux, dont chacun aurait charge, dans sa comptabi- 
lité personnelle, des receveurs particuliers, percepteurs ou autres de son 



LES COMMISSIONS DU BUDGET. 24 9 

ressort; les départements; les communes; enfin les comptes de la dette 
inscrite et de la dette flottante, de la dette flottante surtout qui est une 
(fissure constamment ouverte dans les réservoirs qui reçoivent toute 
l'épargne du pays et qui devraient alimenter son agriculture, son 
industrie et son commerce. 

Cette conception de la comptabilité d'État serait imparfaite si nous 
n'ajoutions pas que sa régularité, et par suite son utilité, dépend surtout 
-de l'inscription, dans les écritures, du mouvement des valeurs au moment 
où il se produit et pour les deux termes qui entrent dans l'équation de 
d'échange : sortie du magasin, entrée à l'atelier ou remise à la consom- 
mation ; entrée en magasin, sortie de caisse pour le payement ou crédit 
donné aux fournisseurs. Ceci implique le plus grand changement à 
apporter aux formes de la comptabilité publique. En effet, le magasin 
Tecoit et prend bien en charge le même jour, mais comme il n'y a 
aucune corrélation de dates entre les écritures de la comptabilité ma- 
tières et celles des caisses, on attend souvent des mois avant de solder 
au fournisseur le montant de sa facture. Il s'ensuit un désaccord qui 
rendrait illusoires les résultats qu'on attendrait de la comptabilité 
d'État. 

Il y aurait donc nécessité de changer le mode de procéder fixé par le 
règlement de la comptabilité publique et d'organiser les écritures sur 
le modèle des comptabilités privées bien ordonnées, c'est-à-dire que la 
matière reconnue, vérifiée et acceptée devrait être immédiatement passée 
au crédit du fournisseur en attendant l'ordonnancement et le payement. 
Cette loi capitale de la comptabilité des affaires privées est aussi absolue 
dans les écritures publiques et on ne peut l'enfreindre impunément. 
Nous avons montré dans nos études précédentes à quels malentendus on 
peut arriver si on ne l'observe. pas. C'est une partie delà dette flottante, 
c'est un inconnu dont l'élasticité peut être considérable. 

On voudra bien excuser ces détails techniques et abstraits : ils étaient 
nécessaires à la discussion eu montrant que l'état actuel de l'adminis- 
tration peut subir des modifications utiles. Il est bon toutefois de dire 
que la véritable nouveauté à introduire dans les comptabilités publiques 
c'est leur réunion en une seule tenue, en dehors de l'action des pouvoirs 
dans un milieu dégagé de toute préoccupation relative aux opérations 
des ministères et sous la haute main de la Cour des comptes. Aucun 
comptable ne pourrait mettre en doute la possibilité d'une organisation 
de ce genre. 

Mettre dans la main de la Chambre des députés un moyen de contrôle 
permanent, des chiffres exacts, puisque les écritures a tous les degrés de 
l'échelle seraient tenues par la méthode des graphiques, n'est-ce pas rendre 
service à tout le monde? La question ainsi posée serait résolue si les 



250 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

objections politiques ne venaient pas se mettre en travers. La Chambre 
ne va-t-elle pas déjà trop loin, dira-t-on, dans la manière dont elle 
entend discuter le budget? Comment! on lui donnerait en outre un droit 
de contrôle immédiat sur les opérations des ministres? Les ministres 
n'accepteront pas ce contrôle, ce pouvoir inédit d'exiger au jour le jour 
la connaissance de leurs faits et gestes financiers. Le budget est tout. 
Une fois voté, laissez les ministres agir dans ses limites sous leur respon- 
sabilité. La Cour des comptes est là pour relever les irrégularités. Si ses 
comptes-rendus sont tardifs, si, lorsqu'ils arrivent, on ne peut plus 
remédier au mal, en sera-t-il autrement dans le cas contraire? Plutôt 
l'état actuel que l'ingérence de la Chambre dans les affaires ministérielles. 
La Cour des comptes est le contrôleur né des mouvements budgétaires : 
elle doit suffire. 

11 y a là un malentendu regrettable. Les pouvoirs de la Chambre et 
ceux de la Cour des comptes sont de nature absolument différente. La 
Chambre étudie les budgets ; ses investigations ont pour but de chercher 
à diminuer les charges du pays. La Cour des comptes n'a nullement à se 
préoccuper d'économies. Elle reconnaît et constate des faits, rien de 
plus. Les pouvoirs de la Chambre des députés lui permettant de décider 
s'il y a lieu de faire des économies et de les ordonner, pourquoi n'au- 
rait-elle pas le moyen le plus efficace de faire aboutir ces économies, 
c'est-à-dire de suivre dans une comptabilité logique, précise, l'inscription 
des dépenses qu'elle a votées. C'est en lisant chaque mois cette compta- 
bilité qu'elle saura trouver des arguments à ses demandes de réductions 
aux budgets. 

L'avantage d'avoir constamment sous les yeux la situation budgé- 
taire à des dates fixes suffirait seul à déterminer un examen sérieux de 
nos propositions ; mais il s'y joindrait cette sécurité que donne aux 
affaires la clarté des écritures. La comptabilité d'Etat, résumé synthéti- 
que de toutes les fluctuations de la fortune du pays, du trésor de la 
France, montrerait de plus, par la liaison qu'elle établirait entre toutes 
les valeurs que possède l'Etat et ses dettes ou engagements de toute 
nature, une valeur résultante dont la connaissance a son importance ;ce 
serait le capital représentant les moyens d'action de la civilisation. Nous 
sommes tous responsables des dettes de l'Etat, tous les citoyens sont 
solidaires de ces dettes : nous avons donc intérêt à bien connaître la 
situation d'ensemble puisque c'est seulement dans la comparaison de 
ce capital d'Etat, d'un exercice à un autre, que l'on saurait si le trésor 
de la France s'amoindrit ou s'il s'augmente. Le mot capital dans les 
affaires de l'Etat est un mot abstrait qui en réalité a peu d'importance, 
comparé à ce qu'il signifie dans les affaires privées. Il en a une cependant : 
c'est qu'il permet, d'après notre manière de voir, de faire des compa- 



LES COMMISSIONS DU BUDGET. 2 51 

raisons entre le passé et le présent. Que, dans le courant d'un exercice, 
un de nos grands cuirassés tout armé qui a nécessité une mise de fonds 
de vingt millions vienne à disparaître, il est clair que cette perte viendra 
changer le chiffre du compte de capital, tout abstrait qu'il soit, et qu'il 
faudra ajouter aux dépenses budgétaires les vingt millions perdus. 

Aujourd'hui la comptabilité matières de la marine peut bien indiquer 
que le cuirassé en question est rayé des cadres, mais rien ne fait ressortir 
le fait, attendu que la comptabilité des matières agit à part, dans un milieu 
différent, et que personne ne la connaîtsauf toutefois la Cour des comptes,à 
laquelle on a eu le bon esprit de soumettre cette comptabilité, pour en con- 
trôler la régularité. Dans la comptabilité d'Etat la perte serait signalée et 
le compte du capital ou du trésor de la France en serait influencé. Cela ne 
changerait pas les choses, le désastre subsisterait, mais au moins notre 
légèreté habituelle, d'après les vieux clichés, n'oublierait pas cette perte, 
puisqu'elle figurerait en augmentation des dépenses du budget deTexer- 
cice. 

II y a urgence d'aviser à ce que nous proposons ou à quelque chose 
d'équivalent. Pour nous il n'y a pas à attendre. 11 faut installer une compta- 
bilité d'Etat à la Cour des comptes, fixer la situation du Trésor de la France 
et en suivre les fluctuations par des situations à dates régulières de cette 
comptabilité. C'est là le premier travail à faire. Il faut que la Chambre 
nomme une commission spéciale de contrôle de cette comptabilité pour 
en suivre les écritures par une étude d'ensemble et par l'examen sérieux 
des détails qui ont servi de base à la rédaction du Journal général. Cette 
commission n'a nullement à s'occuper de la régularité des documents 
originaires : c'est l'affaire de la Cour des comptes; mais elle doit lire avec 
soin cette comptabilité et en comparer les chiffres avec le budget de 
l'exercice d'une part, et de l'autre avec ceux des exercices précédents. 

La commission dont nous parlons ne pourrait influencer en rien les 
agents chargés de la comptabilité d'Etat qui dépendraient de la Cour des 
comptes, mais elle aurait le droit de recevoir les situations mensuelles de 
cette comptabilité et d'en réclamer les détails au moyen des condensations 
successives qui ont servi à la former. Les observations, s'il y avait lieu, 
s'adresseraient au président de la Cour. Elle pourrait faire des rapports à 
la Chambre sur ses études. 

En résumé, la proposition que nous formulons ne change rien à la 
marche de notre administration publique dont toutes les opérations ori- 
ginaires sont écrites et qui restent ce qu'elle est aujourd'hui. Il ne s'agit 
que de créer un bureau centralisateur de toutes les comptabilités dont 
l'administration s'entoure et que l'on divise en deux parties distinctes : 
le compte financier et le compte administratif. Le premier, celui du 
Trésor, régulier mais insuffisant. Le second, celui des ordonnateurs com- 



252 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

posé à loisir, suffisant mais irrégulier. Dans les bureaux centralisateurs, 
le compte financier réuni aux comptes matières et le compte adminis- 
tratif seraient une seule et même chose et la régularité en serait absolue. 
Il y aurait en outre cet avantage précieux que les comptes suivraient 
les opérations et permettraient un contrôle immédiat et efficace qu'il 
nous devient de plus en plus nécessaire d'obtenir. Nous avons tout 
lieu de croire que le personnel actuellement employé par la Cour des 
comptes aux vérifications sur lesquelles elle statue, suffirait à la comp- 
tabilité d'Etat. On gagnerait ainsi tout le travail dépensé aux comptes 
administratifs qui seraient naturellement faits ou plutôt qui ressorti- 
raient de la comptabilité dont nous nous occupons. 

Les Commissions parlementaires, chargées d'étudier les budgets an- 
nuellement présentés à la Chambre des députés, travaillent un peu en 
aveugles. Elles veulent des économies et souvent, à tort et à travers, 
frappent sur des points qui ne peuvent supporter de réductions. Les 
ministres qui dressent leurs budgets, non pas en connaissance de cause, 
mais sur les demandes de leurs bureaux, n'ont pas d'éléments certains 
d'appréciation et soutiennent quand même ces demandes. A la discus- 
sion publique, la Chambre qui veut des économies donne raison à la 
commission et le ministère tombe sous le vote. C'est toujours ainsi et 
le pouvoir du président des commissions budgétaires s'élève d'autant. 
Gambetta avait très bien compris la situation et l'on sait s'il a usé de ce 
pouvoir quoiqu'avec moins de raideur que ses successeurs. C'est donc 
une situation anormale dans notre politique intérieure, à laquelle il 
faudrait songer. Elle est assez difficile à conduire, cette politique, sans la 
rendre impossible aux ministres les plus habiles par cet antagonisme 
dont les partis se font une arme dangereuse. 

Le vrai remède serait dans l'organisation de la comptabilité d'Etat, 
dans la lecture et dans la critique approfondie de ses chiffres. Les com- 
paraisons rendues faciles, non seulement d'un exercice à l'autre, mais 
encore à des dates l'approchées, feraient ressortir la vérité des faits et 
quand il y aurait une économie à réaliser, on saurait réellement où la 
prendre : dans les frais de personnel, dans les dépenses de matériel ou 
dans les frais d'Etat; on saurait vite si l'état-major du personnel de 
contrôle peut être dégrevé au profit du personnel d'action, si l'outillage 
national, guerre ou marine, doit être renforcé ou s'il convient d'en ar- 
rêter les dépenses effectives. On saurait vite si les frais de l'entretien 
sont en rapport avec la valeur utilisable. Alors les commissions budgé- 
taires imposeraient avec une autorité indiscutable les réformes et les 
économies et le ministre n'aurait plus à jouer son portefeuille pour 
soutenir des demandes exagérées et intéressés de ses bureaux. L'écri- 
ture des faits, au moment où ils se produisent, dans les comptabilités 



LES COMMISSIONS DU BUDGET. 2 53 

originaires de détail, le contrôle immédiat de ces écritures dans la comp- 
tabilité synthétique de l'Etat auraient surtout cet avantage de permettre 
de suivre les variations de la dette flottante dont les opérations sont 
certainement un des plus grands dangers de nos affaires publiques. 

Qu'on y réfléchisse et l'on reconnaîtra sans peine qu'il y a quelque 
chose à faire. L'instabilité ministérielle fait le jeu des partis, elle ôte aux 
ministres tout intérêt à étudier en détail les choses dont ils ont accepté 
la responsabilité. Un ministre qui connaîtrait à fond tous les rouages 
de son département, depuis les plus infimes jusqu'aux plus élevés, pour- 
rait seul découvrir des améliorations et les imposer. Un des moyens les 
plus sûrs qui puissent être mis en ses mains, c'est la comptabilité de son 
ministère, reliée comme nous l'avons dit à la comptabilité d'Etat, c'est la 
lecture détaillée des situations de son grand livre. Si une commission pou- 
vait contrôler les opérations du ministre par la même comptabilité, ce 
ministre n'obtiendrait-il pas une autorité plus grande pour parler aux 
Chambres? Quel puissant moyen d'investigation que celui qui lui met à 
tout instant sous les yeux le capital qui lui est confié ! 

Avec la comptabilité d"Etat, nous verrions disparaître l'antagonisme 
qui existe entre la Chambre et les ministres. Plus de discussions sur 
des demandes imprévues ou insuffisamment étudiées. Quand on deman- 
dera des réductions ou des augmentations, elles seront justifiées, et la 
Chambre, représentant la masse contribuable, jugera si elle doit les 
accepter ou les refuser pour le bien ou la dignité du pays. On ne 
verra plus se produire ces sortes de taquineries qui n'ont d'autre cause 
que l'ignorance des faits, ou du moins, leur connaissance insuffisante et 
qui ont pour résultat l'instabilité politique, l'augmentation des dépenses 
et enfin l'élévation indéfinie et dangereuse de la dette publique. 

A. Guilbault. 



254 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

LA DISTRIBUTION DE LA FORTUNE 

EN ANGLETERRE 



M. Goschen a fait à la séance d'ouverture de la Société de statis- 
tique de Londres une intéressante conférence sur ce sujet. Nommé pré- 
sident de cette société en 1886, M. Goschen n'a guère eu le loisir de 
lui consacrer beaucoup de temps. Son entrée au ministère Salisbury 
comme chancelier de l'Echiquier, en remplacement de lord Randolph 
Churchill, dont la sortie bruyante faillit disloquer le cabinet, l'alliance 
intime qu'il consacrait ainsi avec le parti conservateur ne devait pas 
lui laisser la liberté d'esprit nécessaire pour se livrer à des travaux non 
moins utiles que ceux de la politique active mais sans son caractère 
d'urgence. Pourtant M. Goschen a trouvé moyen de tenir sa promesse 
de prononcer un discours d'ouverture, et il a fait choix pour cela d'une 
des plus importantes questions qui puissent occuper la statistique. Sans 
la traiter au point de vue de son aspect politique, ce qui aurait été sor- 
tir du cadre dans lequel se renferme une société de statistique, il a mo- 
tivé son choix par l'observation très juste qu'il est du plus haut avan- 
tage pour l'État que les classes moyennes, qui constituent le grand 
corps central des sociétés, se recrutent par en haut et par en bas. C'est 
dire que M. Goschen a entrepris d'établir par des données statistiques 
que c'est là le phénomène qui se produit en Angleterre. On sait com- 
bien est fréquente l'affirmation contraire, combien souvent on soutient 
que l'organisation industrielle, commerciale et financière de notre épo- 
que a pour effet fatal de concentrer les richesses publiques entre les 
mains d'un nombre de plus en plus petit d'individus. 

Quelles sont donc les données sur lesquelles M. Goschen a appuyé 
sa thèse? Trois, trois principales tout au moins, car il a eu soin de 
l'étayer de diverses données secondaires. Les trois données principales 
sont celles des tableaux de l'«income tax », des relevés des percep- 
tions du « probate » (le « probate » est le droit perçu par le fisc pour 
l'enregistrement des testaments), des tableaux de l'impôt locatif. M. Gos- 
chen, avec la prudence d'esprit qui le distingue, n'a pas manqué de 
prévenir son auditoire, ou plutôt de le lui rappeler puisqu'il parlait à 
gens experts en la matière, combien il est difficile de rien prouver d'une 
manière absolue par le simple moyen de la statistique. Il avait même 
eu pour intention première de consacrer son discours d'ouverture aux 



LA DISTRIBUTION DE LA FORTUNE EN ANGLETERRE. 255 

erreurs de la statistique. L'étoffe n'aurait pas fait défaut, le conférencier 
aurait pu tailler en plein drap. Donnez-moi, a dit le chancelier de 
lEchiquier,un certain nombre de chiffres, une certaine somme d'inconnu, 
une entière discrétion dans le choix et l'arrangement des données : avec 
tout cela, un enthousiaste convaincu qu'il peut prouver son dire, et 
je vous réponds du résultat. Mais, a-t-il ajouté, nous sommes ici ce 
soir tous des statisticiens, et, si je poursuivais mon dessein,j'imagine que 
tout président que je sois pour le moment de votre Société, je pourrais 
fort bien marcher sur les orteils de plus d'un maître de notre science. 
Reconnaissons donc avec M. Goschen qu'on fait injure aux statisticiens 
en prétendant qu'on peut tout prouver au moyen de la statistique ; que 
les chiffres par eux-mêmes ne sauraient mentir; mais aussi qu'il est 
possible de s'en servir de telle façon qu'ils n'ont pas l'air de dire la 
vérité, ou même qu'ils réussissent à la dissimuler, et revenons à la ques- 
tion. Les tableaux de l'c income tax » établissent-ils que le nombre des 
fortunes moyennes va en augmentant; que celui des grandes fortunes 
va en diminuant; que le nombre des individus qui n'ont de fortune ni 
petite, ni grande, ou tout au moins ont des revenus trop minimes pour 
être soumis à l'« income tax », va lui aussi en diminuant? En 1877 le 
nombre des cotes d'« income tax » entre les limites de £ 150 et £ 1.000 
était de 317.839; en 1886 il fut de 379.064, soit une augmentation de 
19 1/4 pour cent. Le nombre de cotes au-dessus de £ 1.000 était en 1877 
de 22.848; il fut en 1886 de 22.298, soit une diminution de 2.40 pour 
cent. En serrant de plus près le détail, on arrive à un même résultat. 
En 1877 le nombre des cotes entre £ 150 et £ 500 était de 285.754; eu 
1886 il fut de 347.031 soit une augmentation de 21,4 pour cent. Les 
cotes entre £ 500 et £ 1.000 étaient en 1877 de 32.085; en 1886 elles 
furent de 32.033, c'est-à-dire qu'elles restèrent stationnaires. Les cotes 
entre £ 1.000 et £ 5 000 étaient en 1877 de 19.726; elles furent en 1886 
de 19.250, soit une diminution de 2.4 pour cent. Entin les cotes au-des- 
sus de £5.000, qui étaient en 1877 de 3.122, furent en 1886 de 3.048, 
soit une diminution de 2.3 pour cent. On semble donc bien constater 
partout le même phénomène : augmentation du nombre des revenus 
d'importance moyenne, diminution du nombre des gros revenus. Et, vu 
que l'augmentation du nombre des cotes moyennes est dans une pro- 
portion plus forte que la proportion — 10 0/0 — dans laquelle s'est aug- 
mentée la population pendantlamême période décennale, on est autorisé 
apparemment à en tirer conclusion que le nombre des individus ne jouis- 
sant pas de revenus assez importants pour être soumis à l'income tax, 
c'est-à-dire n'ayant que des revenus inférieurs à £ 150, a du diminuer au 
profit du nombre de ceux qui ont aujourd'hui des revenus supérieurs à 
cette limite minima. 11 s'agit pour les chiffres que nous venons de citer, 



2 56 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

des revenus compris dans la catégorie D de l'« income tax». On sait que 
cet impôt est réparti en plusieurs grandes divisions ou cédules. La 
cédul e D comprend les revenus du commerce, de l'industrie, des grandes 
sociétés par actions et des occupations professionnelles. Si, passant de- 
la cédule D, on examine les chiffres de la cédule E, on constate encore- 
une même marche suivie ou, pour parler plus exactement, une preuve 
directe de l'accroissement du nombre de personnes jouissant de revenue 
moyens. La cédule E est généralement considérée comme celle qui 
embrasse les revenus des employés du gouvernement et des fonction- 
naires ; mais, à vrai dire, elle comprend une classe beaucoup plus variée 
sinon plus nombreuse, celle des employés de commerce et des employés 
des sociétés et compagnies anonymes. Elle est donc tout particulière- 
ment propre à jeter la lumière sur la question qui nous occupe. Or, le 
nombre des personnes soumises à l'« income tax » dans cette catégorie,, 
est en augmentation constante. En 1877 il était de 78.224; en 1886 il 
fut de 115.964. Et qui plus est, sur ces 115.964 personnes on trouve qu'il 
y en a 104.000 qui ont des revenus inférieurs à £ 400 bien que supé- 
rieurs à £ 150; et il y en a 11.856 seulement dont les revenus dépassent 
£ 400. 

Les tableaux des perceptions de « probate » dont s'est ensuite occu- 
pé M. Goschen semblent parler dans le même sens que ceux de Vu in- 
come tax ». On remarque d'abord que le chiffre total de ces perceptions- 
est d'une constance fort grande. Ainsi les totaux des années 1885-86-87 
ont été de £ 3.792.772, £ 3.899.960 et £ 3.833.678. Passant ensuite à. 
l'examen des catégories de successions qui ont alimenté ces recettes, on. 
trouve que les successions ne dépassant pas une somme de £ 1.000 
furent en 1885 au nombre de 45.950 et en 1886 de 46.903. Les succes- 
sions au dessus de £ 1.000 et inférieures à £ 5. 000 furent au nombre 
de 8.782 en 1885,et de 9.094 en 1886. Pour les successions inférieures à 
£ 20.000, on est encore à plus de mille en nombre soit, en 1885, 1217 f 
et en 1886, 1240. Mais, immédiatement après, pour la limite de £ 30.000- 
on tombe dans les centaines, soit 389 en 1885 et 444 en 1886. 

Les limites de £ 30.000 à £ 40.000 et de£ 40.000 à £ 50.000 continuent 
à exhiber une baisse dans les nombres : ainsi, pour cette dernière, li5- 
en 1885 et 140 en 1886 ; puis on remonte à 246 et 255 pour la limite sui- 
vante, mais aussi elle ne se compose plus d'un écart de £ 10.000 mais bieu 
d'un écart de£50.000,soit de £ 150.000 à £ 200.000. Après cela les écarts 
de £50.000 même ne fournissent plus de centaines, et pour les successions 
entre £ 200.000 et£ 250.000 on ne trouve plus que les nombres de 16 en 
1885 et 17 en 1886. Avant de passer aux réserves qu'il convient de faire 
quant à la preuve absolue que fourniraient de la thèse de M. Goschen les 
chiffres del'« income tax » et les perceptions de « probate », voyons encore 



LA DISTRIBUTION DE LA FORTUNE EN ANGLETERRE. 2 57 

ceux de l'impôt locatif. Ici l'on constate que de 1875 à 1880 le nombre 
des maisons soumises à l'impôt a augmenté de 28 0/0 pour les maisons 
de £ 20 à £30, et dans une proportion sensiblement analogue jusqu'aux 
maisons de £ 500 à £ 1.000. Il en est de même pour la période de 1880 
à 1886. Pour les maisons au-dessus de £1.000 l'augmentation n'est 
plus que de 9 0/0 pendant la première de ces deux périodes, et pendant 
la deuxième il y a même 8 0/0 de diminution pour les maisons au-des- 
sus de £ 1.000 et l'augmentation pour les maisons de £ 500 à £ 1.000 
n'est que de 2 0/0 contre 22 0/0 pendant la première. 

Ces trois données principales semblent donc fournir une certaine con- 
cordance de témoignages à l'appui de l'affirmation que le nombre des 
individus ayant jouissance de revenus moyens tend à augmenter, et 
absolument en ce "qui regarde sa quantité, et relativement en ce qui 
regarde sa quotité par rapport aux autres revenus, et tant par rapport 
aux revenus supérieurs que par rapport aux revenus inférieurs. Pour- 
tant, il est à noter que ce témoignage n'est pas bien concluant, ou du 
moins ne l'est pas suffisamment. Ainsi pour l'« income tax », les ta- 
bleaux du fisc permettent-ils de suivre d'une manière assez rigoureuse 
la marche du phénomène qu'on entreprend de leur faire prouver? Oui, 
peut-être, en ce qui concerne la cédule E , et encore cela n'est-il pas 
certain, puisque le nombre des employés de commerce, et plus encore 
des employés de sociétés par actions, peut augmenter sur les tableaux 
du fisc sans qu'on puisse dire d'une manière rigoureuse que le 
nombre des individus passibles de l'impôt ait véritablement augmenté. 
Les sociétés par actions sont tenues de fournir un état des appointements 
de leur personnel et le font, par la nature même de leur constitution, 
d'une façon beaucoup plus rigoureuse que les maisons de commerce. 
Or, la transformation des anciens modes d'association qu'effectue inces- 
samment la création de sociétés par actions, doit avoir pour effet de 
rendre beaucoup plus exacte l'application de l'« income tax » à tous 
les contribuables dont le revenu provient d'un salaire. Quant à la cédule 
D, les réserves à faire sont assurément très étendues. Cette cédule subit 
de grandes variations, et en outre, comme le signale M. Goschen lui- 
même, un contribuable peut y figurer, alors qu'il ligure également 
comme propriétaire foncier, dans la cédule A, et à d'autres titres dans 
d'autres cédules encore. Il y a donc une extrême difficulté à savoir si l'on 
a affaire à des individus, ce qu'il faudrait pourtant savoir d'une manière 
exacte avant de tirer des conclusions dans le sens de la thèse de M. Gos- 
chen. On pourrait aussi faire observer que dans le cas des sociétés les 
tableaux de l'« income tax » sont pour ainsi dire sans valeur, puisqu'un 
même individu peut être actionnaire dans plusieurs sociétés. Il est vrai, 
par contre, que les sociétés, qui payent en bloc pour la totalité de leurs 
4° série, t. xli. — 15 février 1888. 17 



258 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

actionnaires, diminuent d'autant le nombre des cotes. D'un autre côté, 
le chancelier de l'échiquier signale le développement du régime des 
sociétés par actions comme agissant dans la direction d'une plus grande 
répartition des revenus de l'industrie et du commerce, ce qui est vrai. 

Les tableaux de perception des « probate > sont également sujets à 
réserve, à cause de l'assiette particulière des droits de succession, et de 
l'organisation delà propriété foncière en Angleterre. Toutes les fortunes 
ne sont pas constituées de la même manière, et l'on ne peut pas con- 
clure d'une manière absolue sur les tableaux du fisc quant à l'accrois- 
sement des petites fortunes conjointement avec le phénomène inverse 
pour les grandes 1 . 

Enfin, en ce qui regarde l'impôt locatif, jusqu'à un millier de livres 
sterling, l'augmentation de 1875 a 1880 exhibe une augmentation du 
nombre des maisons assez sensiblement uniforme ; et bien que de 1880 
à 1886 l'avantage paraisse être du côté des maisons de £ 500 et au-dessous, 
ce sont là des périodes un peu restreintes pour un raisonnement de 
cet ordre. 

Cependant, et toutes réserves faites, on peut admettre avec M. Gos- 
chen, qu'autant qu'il est permis de raisonner sur des données statistiques 
nécessairement insuffisantes, il paraît y avoir une tendance à peu près 
constatée à l'accroissement du nombre des individus jouissant d'une 
certaine aisance relative, et cela dans une proportion assez notablement 
supérieure à celle de l'accroissement des très grandes fortunes. 
M. Goschen a, d'ailleurs, prolongé son enquête, dans une certaine me- 
sure, au delà, ou au-dessous si l'on veut, des classes moyennes dont il 
désire voir s'augmenter l'importance dans l'état. Il constate que le 
nombre des déposants dans les caisses d'épargne a augmenté de 
3.256.295 en 1875 à 5.322.225 en 1886, le [chiffre des dépôts de 
£67.000.000 ࣠97.000.000. Il établit des comparaisons analogues pour 
les sociétés de construction, de bienfaisance, et d'assurance des classes 
ouvrières. 

Enfin, si l'on ne peut pas affirmer, sans hésitation aucune, que le 

bien-être moyen devient de plus en plus le partage de la masse des 

individus dans nos sociétés, on a quelque raison de le penser. C'est là 

en tous cas un symptôme encourageant au milieu de tant d'autres qui 

ne le sont pas trop. 

H. C. 

1 Un article dans la Pall Mail-Gazette paru depuis la conférence de 
M. Goscheu cite un certain nombre de cas de perception du « probat » sur 
des sommes de £ 61,000, £ 42.000, £12.000, £ 9.900 entre autres, alors que la 
fortune véritable des grands propriétaires terriens dont il s'agissait était 
notoirement très supérieure à ces chiffres. 



DEUX ARGUMENTS POUR LE SOCIALISME D ÉTAT. 259 

DEUX ARGUMENTS 

POUR LE SOCIALISME D'ÉTAT 



Le premier est fourni par les débats qui ont eu lieu dernièrement 
devant la police correctionnelle, au sujet de la question de responsabilité 
dans l'incendie de l'Opéra-Comique; je trouve le second dans une revue 
militaire. Voyons d'abord ce qui concerne l'Opéra-Comique. 

On se souvient de cet incendie, dont la violence et la rapidité firent 
tant de victimes. 

11 ne manqua pas alors de gens pour dire et pour écrire que la 
direction de l'Opéra-Comique était fort coupable et qu'il était à souhaiter 
que l'Etat s'occupât plus des théâtres. Ils sont destinés à recevoir un 
nombreux public et son intervention y est nécessaire pour assurer la sécu- 
rité des spectateurs. N'est-ce pas à lui qu'il appartient de veiller à 
l'entretien des bâtiments, d'exiger les dispositions nécessaires et d'avoir 
enfin la haute main sur les mesures à prendre en cas de sinistre? On ne 
peut, disait-on, attendre cela d'un entrepreneur particulier qui considé- 
rera surtout son bénéfice, mais c'est au gouvernement qu'incombe le 
devoir de prendre toutes les précautions nécessaires; qu'on se hâte donc 
de lui conférer ce pouvoir d'intervenir et que lui-même en use au plus 
vite et hardiment, on n'a que trop tardé. Il faut cela pour éviter de 
nouveaux malheurs. 

Voilà ce que l'on a dit et ce que l'on dit encore, et ceux qui le disent 
ne savent pas que l'Etat a déjà depuis longtemps tous les pouvoirs qu'on 
lui veut attribuer. Voici en effet ce qu'ont écrit dans leur Rapport les 
experts chargés par le tribunal de rechercher les causes de l'incendie; 

« En fait, le directeur de l'Opéra-Comique était contrôlé, commandé et 
assisté ainsi qu'il suit, par un important personnel administratif et 
militaire qui ne dépendait pas de lui et auquel il n'avait pas d'ordres à 
donner. 

Ce personnel comprenait : 

1° Les architectes de l'Etat qui veillaient à la garde des bâtiments et 
pourvoyaient à leur entretien ; 

2° Un commissaire de police, représentant le préfet, qui présidait ou 
devait présider sur place à toutes les mesures intéressant la sécurité 
publique et dont les attributions étaient définies en termes excellents, 
parfaitement nets, fermes et précis, notamment dans les circulaires 



260 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

suivantes (vient l'énumération des circulaires dont une a été faite en 
1881 à la suite de l'incendie du théâtre de Vienne) ; 

3° Une escouade de sapeurs-pompiers dont la consigne se trouve 
complète et détaillée dans une circulaire du... 

Les pompiers ne relevaient que de leurs officiers et ne devaient 
communiquer officiellement dans le théâtre qu'avec le commissaire de 
police ; ce dernier seul pouvait, en cas de péril, les requérir et les mettre 
en œuvre ; 

4° Un détachement de la garde républicaine qui recevait également 
sa consigne de la Préfecture. 

Laissons les gardes républicains et les pompiers, laissons aussi le 
commissaire de police, qui justement ne se trouvait pas là, bien que lui 
seul ait qualité, au dire des experts, pour requérir les pompiers et 
les mettre en œuvre '. Son absence était, paraît-il, toute naturelle, car 
il n'a pas été poursuivi, et même le ministère public qui a requis 
avec rigueur contre le directeur du théâtre et a obtenu sa condamna- 
tion, s'est chargé d'excuser le commissaire en assurant qu'il était retenu 
ailleurs parce qu'il est accablé de besogne. On pourra trouver un peu ex- 
traordinaire que le fonctionnaire sur qui reposent toutes les mesures 
à prendre en cas d'accident, puisse s'abstenir d'être à son poste parce qu'il 
est occupé ailleurs. Mais passons, là n'est point la cause de l'incendie 
ni du grand nombre des morts. 

L'incendie, comme on sait, a commencé dans les décors ; il s'est 
étendu, en quelques instants avec une rapidité surprenante. Les spec- 
tateurs, voulant fuir, se sont entassés dans des couloirs trop étroits, 
parfois sans issue ; les portes de sortie étaient fermées ou condamnées ; 
'de là, le grand nombre des victimes. 

Mais qui était donc propriétaire de l'immeuble, maître de tout 
aménager à sa guise? C'était l'Etat et lui seul. Le directeur du théâtre 
n'était qu'un locataire, fort subventionné d'ailleurs, mais l'Etat s'était 
réservé, comme seul compétent, le soin de disposer les locaux, et de 
prendre toutes les mesures de sécurité. Il s'était même, dans le cahier 
des charges, réservé le soin de rendre les décors ininflammables ; le 
directeur du théâtre devait souffrir les travaux sans prétendre d'in- 
demnité. 

On sait comment l'Etat s'était acquitté de ses fonctions, quelles judi- 
cieuses dispositions avaient su prendre ses architectes pour parer à un 
danger possible et presque probable, car il avait été signalé ; on sait 

1 C'est aussi ce qu'a déclaré le colonel des pompiers dans sa déposition, 
u C'est au commissaire de police seul qu'il appartient de donner l'ordre 
d'abaisser le rideau de fer ». 



DEUX ARGUMENTS POUR LE SOCIALISME D ÉTAT. 261 

comment les décors avaient été rendus ininflammables ; les experts 
assurent, que le rapide développement de l'incendie est dû « à la vétusté 
des bois et à leur état vermoulu » ; on sait enfin quelle bonne garde 
faisait le fonctionnaire chargé par l'Etat de le représenter pour les 
mesures à prendre en cas de sinistre. 

Comment s'en étonner lorsqu'on a vu, depuis le désastre, l'adminis- 
tration d'un autre théâtre (la Comédie Française) qui ayant fait construire 
à ses frais deux escaliers de dégagement, n'a pu obtenir de l'admi- 
nistration des Bâtiments civils qu'elle fit percer un mur extérieur auquel 
la disposition des lieux fait que ces deux escaliers aboutissent forcé- 
ment? 

Voilà ce que fait l'administration que nous payons, voilà ce que font 
les architectes et les fonctionnaires payés par nous. Ceux qui demandent 
que l'Etat ait pouvoir de tout faire pour assurer la sécurité dans les 
théâtres "peuvent voir que, par avance, leur vœu était contenté et qu'il a 
produit de bons effets. N'est-ce pas aussi un bel argument pour ceux qui 
veulent augmenter sans cesse les attributions de l'État? Il s'acquitte 
si bien de ses attributions actuelles qu'on se sent pressé de les étendre 
et de lui en confier d'autres. 

Le second argument est fourni par un article de la Revue du Cercle 
militaire (8 janvier dernier) qui compare la main-d'œuvre civile et la 
main-d'œuvre militaire, ou plutôt l'industre privée à l'industrie de l'État, 
mais exercée par le département de la guerre. 

Ici, je sais ce que vont opposer les partisans du socialisme d'État; 
c'est que s'ils veulent mettre toutes les industries ou le plus d'indus- 
tries possible aux mains du gouvernement, ils entendent que l'État em- 
ploiera des ouvriers civils, car ce qui est militaire leur fait horreur 'je 
parle pour la France). Mais justement lorsque l'État est chef d'industrie, 
la main-d'œuvre militaire est celle dont il peut attendre le travail le 
plus assuré et le plus productif. 

Pourquoi? Parce que les ouvriers militaires ne peuvent se mettre en 
grève, ni refuser un travail qui leur déplaît, comme font les ouvriers civils; 
parce qu'enfin on a pour obtenir d'eux un travail exact, ce qu'on n'a 
pas contre les ouvriers civils : la discipline et les punitions. Louis Blanc 
avait bien senti que cette indépendance des ouvriers — électeurs placés 
par leur travail sous les ordres de leurs mandataires — était le côté faible 
de son système et il avait, dans ses livres, rétabli pour les paresseux la 
peine du carcan qu'il vonlait voir abroger à l'endroit des voleurs, faus- 
saires et assassins. Ses disciples même ne l'ont pas suivi en cela; ils 
demandent pour le peuple souverain des travaux fournis par l'État, bien 
payés, avec de courtes journées et pour directeurs de ces travaux des gens 
nommés par ceux qui sont intéressés à travailler peu ou point. C'est 



26 2 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

ce grave inconvénient que la main-d'œuvre militaire évite ; elle doit donc 
donner les meilleurs travaux que l'on puisse attendre de l'industrie offi- 
cielle; or, que donne-t-elle? 

« Il est de règle (je cite la Revue du Cercle militaire) que les entre- 
preneurs des fournitures militaires emploient trois fois moins d'ouvriers 
que faisait la régie directe de l'administration quand elle gérait le même 
service. 

« Pour réaliser de grandes économies, l'administration de la guerre a 
fait passer, dès 1885, trente-huit régies directes à l'entreprise pour les 
vivres et les fourrages et les nouveaux entrepreneurs ont organisé leurs 
services sur la base d'un employé civil pour remplacer trois ouvriers 
militaires. C'est ce que, par exemple, on peut constater dans le service 
des vivres à Angoulème. Le détachement de la section d'ouvriers mili- 
taires était de 33 hommes: il a été remplacé par 11 ouvriers et employés 
civils. 

« On constate qu'il y a par exemple plus d'ouvriers militaires dans les 
diverses manutentions en régie directe qu'il y a de boulangers et d'où - 
vriers boulangers dans les villes de ces mêmes garnisons, quoique le 
nombre des rationaires de l'armée ne soit en moyenne que le dixième, 
le douzième et même le quinzième du chiffre de la population ». 

Voilà ce qu'affirme un auteur militaire, mais qui cherche la vérité et 
paile avec franchise. On peut tenir ses déclarations pour bien exactes. 
Le même nous apprend qu'à l'hôpital militaire de Versailles 133 malades 
sont soignés par 122 infirmiers de différents grades et que si l'on voulait 
chercher ce que coûte chaque malade on arriverait « à un prix bien 
supérieur à 12 fr. par jour ». 

I es partisans du socialisme d'État défendent trop souvent leur doc- 
trine par des raisons théoriques: ils devraient y ajouter des arguments 
de fait; en voilà deux qui pourront leur servir. 

Hubert- Valleroux. 



BULLETIN. 2 63 



BULLETIN 



PUBLICATIONS DU « JOURNAL OFFICIEL ». 
(Janvier 1888.) 

1 er janvier. — Arrêté interdisant l'importation en France des rumi- 
nants et de leurs viandes en provenance de l'île de Malte (page 4). 

6 janvier. — Etat nominatif des élèves de l'École polytechnique 
auxquels il a été accordé des bourses, demi-bourses et trousseaux 
(page 64). 

8 janvier. — Arrêté relatif aux exposants français à l'exposition inter- 
nationale de Melbourne. — Système de classification générale annexé au 
règlement australien (page 87). — Voir 31 janvier, 

11 janvier. — Rapport adressé au Président de la République par 
le ministre de l'agriculture et décret modifiant les conditions de recrute- 
ment de l'École nationale forestière (page 109). 

12 janvier. — Décrets nommant les élèves du Gouvernement dans les 
lycées et collèges (page 129). 

— nommant des élèves du Gouvernement dans les lycées et collèges 
déjeunes filles (page 131). 

— Règlement général des congrès et conférences à l'Exposition univer- 
selle de 1889 (page 133). — Voir 29 janvier. 

13 janvier. — Décret fixant le minimum d'équipage des navires expé- 
diés en 1888 pour la pêche de la morue (page 146). 

— Arrêtés réglant les conditions du tirage au sort des obligations 
trentenaires du Trésor et nommant les membres de la commission 
chargée de procéder aux opérations de ce tirage (page 146). 

— Note concernant la prorogation du régime commercial provisoire 
entre la France et la Roumanie (page 147). 

15 janvier. — Rapport adressé au Président de la Répubbque par le 
ministre de la marine et des colonies, et décret réglant le mode de cons- 
tatation de la présence des libérés tenus de résider dans les colonies 
pénitentiaires (page 173). 

— adressé au Président de la République par le ministre de l'agricul- 
ture, et décret modifiant celui du 28 septembre 1887, réglant l'organi- 
sation centrale du ministère de l'agriculture (page 175). 



264 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

— Décret rendant exécutoire la délibération du conseil général de la 
Guadeloupe, du 27 juin 1887, portant suppression de droits de naviga- 
tion à payer par les bâtiments dans les ports de la colonie (page 179). 

— interdisant l'introduction et le transit en France des porcs et 
viandes fraîches provenant du Danemark (page 180). 

17 janvier. — Régime conventionnel provisoire en Italie, à partir du 
1 er janvier 1888 (page 200). 

18 janvier. — Statistique du commerce de la France pendant 
l'année 1887 (page 219). 

19 janvier. — Instruction pour l'admission à l'École polytechnique en 
1888. — Programme des connaissances exigées pour l'admission 
(page 230). 

21 janvier. — Lettre adressée par le ministre du commerce et de 
l'industrie au président de la Société de protection mutuelle des voya- 
geurs de commerce (page 262). 

22 janvier. — Rapport adressé au Président de la République par le 
ministre de la marine et des colonies, relatif à la réglementation de la 
pèche de la sardine sur le littoral des quatre premiers arrondissements 
maritimes. — Décret conforme (page 282). 

25 janvier. — adressé au Président de la République par le ministre 
du commerce et de l'industrie, relatif à l'admission en franchise tempo- 
raire des fontes. — Décret conforme (page 326). Voir plus loin le texte 
de ce décret. 

— Tableau des opérations effectuées par la caisse nationale d'épargne 
pendant l'année 1887 (page 328). 

26 janvier. — Arrêté fixant la liste des auteurs étrangers sur lesquels 
porteront les explications à l'examen du brevet supérieur en 1888 
(page 338). 

28 janvier. — Mouvement commercial de la France avec la Tunisie 
en 1887 (page 375). 

29 janvier. — Rapport adressé au Président de la République par le 
ministre de l'instruction publique, des cultes et des beaux-arts, et décret 
iixant la limite d'âge pour la mise à la retraite du personnel des 
Archives nationales, de la Ribliothèque nationale, des bibliothèques 
Sainte-Geneviève, Mazarine et de l'Arsenal (page 385). 

— Arrêté fixant les prix de vente des poudres à feu destinées à 
l'exportation (page 387). 

— Avis relatif au concours d'un poëme lyrique pour l'Exposition de 
1889 (page 389). — Voir 12 janvier. 



BULLETIN. 265 

31 janvier. — Décret approuvant une convention passée entre le 
ministre des travaux publics, au nom de l'État, et la compagnie des 
chemins de fer de l'Ouest pour la concession des voies ferrées à établir 
sur les quais de la darse Est du bassin Bellot, au Havre.— Convention 
annexée (page 406). 

— Arrêté instituant une commission spéciale en vue de la participa- 
tion de la France à l'exposition internationale de Melbourne (page 407). 
— Voir 12 janvier. 



Décret relatif à l'admission temporaire des fontes. — Art 1 er . — Les 
fontes d'affinage admises temporairement en franchise devront être 
transportées dans les usines autorisées à les mettre en œuvre. Le 
service des douanes prendra les mesures nécessaires pour assurer l'ar- 
rivée de ces produits à destination. 

Art. 2. — ■ Les crédits d'importation déjà ouverts seront valables pen- 
dant six mois, à partir de la date du présent décret, sous les conditions 
déterminées par les règlements antérieurs. 

Le présent décret ne sera pas applicable aux opérations déjà engagées 
en vertu de marchés dont il sera régulièrement justifié devant le comité 
consultatif des arts et manufactures. 

Art. 3. — Sont maintenues toutes les dispositions des décrets des 
15 février 1862 et 9 janvier 1870 qui ne sont point contraires au présent 
décret. 

Art. 4. — Le ministre du commerce et de l'industrie et le ministre des 
finances sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du 
présent décret, qui sera inséré au Journal officiel et au Bulletin des 
lois. 

Fait à Paris, le 24 janvier 1888. 

Carnot. 

Par le Président de la République : 

Le ministre du commerce et de l'industrie, Lucien Dautresme. 



Le privilège de la Banque de France. — M. Sans-Leroy et plusieurs 
de ses collègues viennent de prendre l'initiative d'une proposition de 
résolution dont voici le texte : 

Le privilège de la Banque de France vient à expiration en 1897. Il a 
été jusqu'ici d'un usage constant en la matière de songer au renouvelle- 
ment de ce privilège ou à toute autre combinaison destinée à lui 
succéder dans un délai suffisant pour qu'il ne fût apporté dans le crédit 
public aucune perturbation. La dernière fois que l'Etat a conféré à la 



266 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

Banque de France les immunités dont elle jouit, ce fut en 1857, c'est-à- 
dire dix années avant le terme fixé à la durée du précédent contrat 
dont l'échéance était à 1867. 

Nous croyons l'heure venue d'étudier cette grave question. D'impor- 
tantes manifestations de l'opinion publique encouragées et soutenues 
par d'importants organes de la presse ; des instances sans cesse renou- 
velées par les chambres de commerce et, tout récemment les vœux 
précis et urgents formulés par le Congrès des chambres syndicales ; des 
engagements inscrits aux programmes électoraux de la présente législa- 
ture par plusieurs de nos plus éminents collègues ; les liens qui ratta- 
chent la question à deux problèmes que nous avons tous à cœur 
d'aborder : l'organisation du crédit au travail et du crédit agricole ; les 
rapports plus étroits encore qui la relient non-seulement à la préparation 
des budgets futurs, mais, sur plus d'un point même, à la discussion du 
budget actuel, à l'occasion de diverses propositions très importantes 
auxquelles le régime de la Banque de France n'est pas étranger ; tout, 
enfin, nous confirme dans l'opinion, émise par les hommes les plus 
compétents, sur la nécessité de discuter longtemps à l'avance et sans 
se préoccuper de la personnalité des concessionnaires actuels ou éven- 
tuels de ce monopole, les clauses et conditions, ce que nous appelons 
la convention type, à imposer à l'établissement qui recueillera le 
privilège de l'émission des billets à vue et au porteur, et constituera 
ainsi notre Banque d'Etat. 

On ne peut, en effet, sans de graves dangers pour toutes les parties, 
retarder l'examen et la solution du problème. Il est nécessaire dans 
l'intérêt commun de l'Etat, du crédit public, de la Banque de France 
elle-même, que la sécurité du lendemain soit assurée. Si la Banque de 
France ne se résout pas à accepter les réformes qui lui seront deman- 
dées, il faut qu'elle sache, longtemps avant l'expiration, le terme défini- 
tivement assigné à son monopole. Si elle accepte les clauses de réorga- 
nisation qui lui seront réparties, il est indispensable qu'elle ait le temps 
de procéder aux développements et aux transformations qui résulteront 
de son nouveau statut. Il est de notoriété que l'organisation de la 
Banque de France, instituée, il y a trente ans, dans des conditions 
financières, économiques et politiques radicalement différentes de celles 
où notre pays se tient aujourd'hui, ne répond plus à tous les besoins du 
public ni à certaines aspirations très légitimes du commerce ; qu'elle 
occupe, vis-à-vis de l'Etat, une situation trop indépendante, presque 
dominatrice ; que ses relations avec le Trésor ont besoin d'être revisées ; 
enfin, que son régime intérieur, son salut social, réclament d'impérieuses 
modifications. Autant de questions que les pouvoirs publics doivent exa- 
miner avec le calme etla maturité que comportelagravité d'un tel sujet. 



BULLETIN. 267 

Il faut donc que le gouvernement et le Parlement aient le temps 
matériel de recevoir utilement les vœux du commerce et de l'industrie, 
que les chambres de commerce et les chambres syndicales puissent être 
consultées, que le fonctionnement des Banques étrangères, dont, à 
première vue, la comparaison avec notre Banque d'Etat actuelle ne 
constitue pas pour nous un sujet d'orgueil, soit étudié avec un réel 
esprit d'impartialité. Enfin, et surtout, il faut mettre à profit les 
éléments pacifiques de l'heure présente pour préparer les assises de 
notre grand établissement de crédit public. Trop souvent, l'Etat a dû 
subir aux heures de danger, dans les temps de guerre, au lendemain 
•des révolutions ou aux époques de grandes crises commerciales ou 
économiques, des contrats léonins qui ont pesé plus tard d'un poids 
bien lourd sur de longues époques de paix extérieure et de tranquillité 
intérieure. 

Nous sommes heureux de trouver, pour la première fois, des circon- 
stances aussi propices à la discussion équitable de tous les intérêts 
enjeu. 

Nous avons donc l'honneur de soumettre à vos suffrages le projet de 
résolution suivant : 

« Une commission de 33 membres nommée dans les bureaux sera 
chargée d'étudier et d'établir, d'accord avec le gouvernement, les 
clauses et conditions auxquelles le priviiège d'émettre des billets à vue 
et au porteur sera ou continué à la Banque de France ou conféré à un 
nouveau concessionnaire ». 

Cette proposition est signée de MM. Clemenceau, Fernand Faure, 
de Mahy, Rivet, Marty, Jamais, Jaurès, de Lanessan, C. Dreyfus, etc. 



La réaction protectionniste et l'anarchie économique. — Depuis une 
dizaine d'années, l'Europe est en pleine réaction protectionniste. A l'ex- 
ception de l'Angleterre, de la Hollande et delà Suède, tous les Etats de 
notre vieux monde, sans parler de ceux du nouveau, ont exhaussé plus 
ou moins leurs tarifs de douane et ce n'est pas fini. Les propriétaires 
allemands viennent de faire doubler les droits sur les denrées alimen- 
taires ; les industriels italiens excitent leur gouvernement à engager une 
guerre de tarifs avec la France, et ils pourraient fort bien y réussir. On 
s'était flatté un peu trop tôt de l'espoir que les traités de commerce 
opposeraient un obstacle sérieux à la réaction protectionniste, en empê- 
chant les nations liées par cette sorte de contrat de remanier continuel- 
lement leurs tarifs. Mais les traités de commerce ne comprennent pas 
tous les produits, ils ne lient pas toutes les nations, et ils ne sont conclus 
que pour une période limitée. Ils ont, de plus, le défaut de reposer 



268 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

sur une erreur de théorie, dont les conséquences ne manquent pas de 
se faire sentir dans la pratique : c'est qu'une nation perd sur ses impor- 
tations et gagne seulement sur ses exportations. Ainsi, par exemple, 
les importations d'Italie en France, pendant les cinq années de 1882 
à 1886, s'étant élevées à 1,729,405.503 fr., tandis que les importations 
de France en Italie n'ont atteint que 918,840,086 fr., les journaux 
protectionnistes, tels que le Mémorial d'Amiens, déclarent que les 
810,559,417 fr. qui forment la différence, constituent une perte pour la 
France. Cela étant, il est indispensable d'appliquer à la négociation des 
traités de commerce la règle fondamentale de l'escrime : donner sans 
recevoir. Il est nécessaire aussi que les négociateurs soient de première 
force sur cette escrime commerciale. Quand ils sont également forts, ils 
rendent coup pour coup, et ne concèdent un abaissement de droits, dont 
l'effet malheureusement inévitable est d'exposer leur pays à un surcroît 
désastreux d'importations, qu'à la condition d'obtenir une réduction qui 
compense la perte causée à l'importation par un gain équivalent à 
l'exportation. Mais il ne leur suffit pas d'être forts, il faut qu'ils aient 
autant que possible l'avantage du terrain et qu'ils soient pourvus d'armes 
de qualité supérieure. C'est dans ce but qu'on a inventé ses « droits de 
combat », et que la plupart des nations qui avaient des traités de com- 
merce à conclure ou à renouveler se sont hâtées de se munir de cet 
armement perfectionné. 

On peut aisément se rendre compte de la supériorité qu'il assure aux 
négociateurs qu'on a eu la sage prévoyance d'en pourvoir. La base sur 
laquelle on négocie, c'est le tarif général. Si une nation ne possède 
. qu'un tarif général d'une hauteur insuffisante, si le niveau moyen des 
droits de ce tarif n'est que de 5 0/0 ou même de 10 0/0, elle se trouvera 
visiblement dans une situation inférieure lorsqu'elle aura à négocier 
un traité avec une nation dont le tarif atteint 40 ou 50 0/0. Ses négocia- 
teurs ne pouvant offrir que des réductions de droit tout à fait insigni- 
fiantes n'obtiendront de leur côté que des concessions dérisoires. C'est 
pourquoi des nations libre-échangistes ou à peu près, telles que la 
Suisse, ont cru devoir élever le niveau de leur tarif général en vue de 
traiter sur un pied plus égal avec les nations protectionnistes. L'Italie 
a suivi les mêmes errements et, il faut le dire, avec une maestria 
incomparable. A l'époque où elle avait négocié son traité de commerce 
avec la France, elle obéissait encore à la tradition libérale de M. de Ca- 
vour et son tarif général était relativement modéré. Mais, en 1878, 
aussitôt après que l'Allemagne eut donné le signal de la réaction pro- 
tectionniste, elle s'empressa d'abandonner la politique commerciale de 
M. de Cavour pour celle de M. de Bismarck, et elle transforma son tarif 
libéral et pacifique en un tarif de combat, en l'élevant à des hauteurs 



BULLETIN. 269 

vertigineuses. Le tarif des tissus fut augmenté de 75 0/0 à 250 0/0 ; les 
droits sur les fers et les machines, de 100 et 150 0/0 ; sur le bétail, de 
150, 400 et jusqu'à 1,500 0/0 ; sur les vins en fûts, de 500 0/0, — en 
bouteilles, de 1,500 0/0. C'est avec cet armement formidable que ses 
négociateurs descendent aujourd'hui dans l'arène des traités de com- 
merce pour lutter contre tout venant, et en particulier contre les 
négociateurs français. La situation se trouve ainsi changée du tout au 
tout. Lors de la négociation du premier traité, le tarif français étant 
plus élevé que le tarif italien, c'était l'Italie qui était obligée de faire les 
plus grosses concessions ; aujourd'hui que le tarif italien dépasse, 
comme une tour Eiffel, la plupart des tarifs du monde connu, c'est la 
France qui va être contrainte de passer sous les fourches caudines du 
protectionnisme italien, à moins de se résoudre à engager ou à subir 
une guerre de tarifs. 

On voit que les traités de commerce n'ont pas eu la vertu d'empêcher 
ou d'enrayer la réaction protectionniste, et qu'on pourrait même les 
accuser de l'avoir favorisée en provoquant l'établissement des droits de 
combat et l'exhaussement des tarifs généraux. Mais cette réaction, qui 
a gagné toutes les nations continentales, et dont l'Angleterre ne réussit 
pas sans peine à se préserver, d'où provient-elle? A-t-elle été causée 
par les résultats funestes de la politique libérale inaugurée par les 
traités de commerce de 1861? Non ! malgré les guerres qui ont ravagé 
l'Europe et troublé le monde dans le quart de siècle qui a suivi l'inau- 
guration de la politique libre échangiste, jamais l'industrie et l'agricul- 
ture elle-même n'ont réalisé des progrès plus marqués, jamais le com- 
merce n'a subi une impulsion plus puissante. Pour ne parler que de la 
France, le rendement moyen du blé par hectare, qui n'était que de 13 
hectolitres 30 en 1855, s'est élevé à 15 hectolitres 25, et la production 
qui ne dépassait pas 77,464,000 hectolitres dans la période de 1836-1855 a 
monté à 99, 328,000 hectolitres dans la période suivante de 1855-1875 ; le 
commerce extérieur s'est élevé de 4,174 millions en 1860, à 8,398 
millions en 1882 ; et s'il a décliné depuis, en entraînant dans son déclin 
nos grandes industries d'exportation, c'est en grande partie sinon en 
totalité sous l'influence du retour à la politique protectionniste. Autant 
peut-on dire de la production et du commerce des autres pays. Ce 
n'est donc pas à une faillite de la politique libre-échangiste qu'il faut 
attribuer la réaction protectionniste, car la politique libre-échangiste a 
tenu toutes ses promesses et au delà ! C'est à de tout autres causes. 

C'est en premier lieu à l'augmentation croissante des dépenses publi- 
ques, et en particulier des dépenses militaires. Depuis la guerre néfaste 
de 1870, toutes les nations du continent ont vu leurs dépenses dépasser 
leurs recettes ; elles ont dû emprunter en moyenne 2 milliards 1/2 par 



270 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

an pour combler leurs déficits et ajouter ainsi environ 125 millions au 
chapitre de la Dette publique. Toutes ont été obligées, en conséquence, 
ou de créer de nouveaux impôts ou d'augmenter les anciens, et comme 
les populations sont, en général, réfractaires à l'impôt direct qu'elles 
voient, il a bien fallu se rejeter sur les impôts indirects qu'elles sentent 
mais qu'elles ne voient pas, et entre tous, sur les moins visibles : les 
droits de douane. Dans un article remarquable de M. Numa Droz, ancien 
président de la Confédération suisse, sur « l'Anarchie économique en 
Europe », que publie la Bibliothèque universelle et Revue suisse 
nous trouvons un tableau comparatif de l'augmentation des dépenses 
militaires et des recettes douanières de 1878 à 1887. Celles-ci ont doublé 
et, comme l'observe M. Droz, c'est bien moins au développement du 
commerce qu'au relèvement général des tarifs qu'il faut attribuer leur 
augmentation. D'un autre côté, à mesure que les tarifs ont été exhaussés, 
les frais de production de la plupart des industries, et en particulier de 
celles qui demandent au dehors une partie des éléments de leur fabri- 
cation, se sont augmentés ; elles ont eu plus de peine à soutenir la 
concurrence étrangère et, suivant une habitude immémoriale, elles ont 
Téclamé la protection de l'Etat. L'Etat la leur a accordée d'autant plus 
volontiers qu'il voyait dans le relèvement indéfini des tarifs une aug- 
mentation indéfinie de ses propres recettes. Ajoutez à cela l'influence 
des progrès des moyens de communication qui ont exposé l'agriculture 
européenne à la concurrence de plus en plus vive et serrée de l'agricul- 
ture américaine, indienne et même australienne, non sans la connivence 
bizarre des gouvernements qui accordent, d'une main, des primes à la 
marine marchande et des subventions à la navigation transatlantique 
pour faciliter et encourager une concurrence qu'ils s'efforcent, de l'autre 
de contrecarrer en relevant les droits sur les produits agricoles, et vous 
aurez un aperçu sommaire des causes diverses qui ont provoqué la 
réaction protectionniste. 

Cette réaction, M. Numa Droz l'accuse, non sans raison, de l'anarchie 
économique qui règne actuellement en Europe et du malaise auquel 
sont en proie toutes les industries, à commencer par celles qui vivent 
principalement de l'exportation. Il est certain qu'aucune ne peut être 
assurée du lendemain. Tous les débouchés sont devenus précaires; 
quand ils ne sont pas atteints directement, ils le sont d'une façon 
indirecte, par voie de répercussion. Si la multitude des consommateurs 
des produits agricoles, par exemple, est obligée de les payer plus cher, 
elle devra employer une moindre portion de ses revenus à l'acquisition 
des produits de l'industrie; car c'est le vice radical du système de la 
protection qu'on ne peut protéger les uns qu'aux dépens des autres. 
Toutes les nations ont donc intérêt à mettre fin à cette anarchie 



BULLETIN. 271 

économique. M. Numa Broz propose, pour arriver à ce résultat dési- 
rable, de constituer une Ligue internationale, dont le programme serait 
résumé dans la formule suivante : « Il est contraire aux bons rapports 
qui doivent exister entre Etats civilisés de prélever sur les produits les 
uns des autres des droits supérieurs à 10 0/0 de la valeur, sauf sur 
certains articles fiscaux, tels que l'alcool et le tabac ». 

Ce libre-échange relatif », comme le nomme M. Numa Druz, serait 
certainement fort acceptable au temps où nous sommes, mais nous 
avons peu de confiance dans l'institution d'une Ligue internationale 
pour le faire accepter. Nous avons plus de foi dans les résultats de 
l'expérience. Déjà, les gouvernements ont pu se convaincre que l'aug- 
mentation des droits ne détermine pas toujours un accroissement des 
recettes de la douane. M. Droz cite à cet égard un fait significatif : en 
1880, les droits d'importation sur les montres en Italie ne produisaient 
que la somme insignifiante de 13,412 fr.; on les a abaissés des deux 
tiers et. par suite de cette réduction qui a diminué les profits de la 
contrebande, les droits ont produit 226,362 fr. en 1886. Mais une expé- 
rience plus concluante encore a été faite en Russie, où le tarif a été 
continuellement augmenté depuis 1879. On avait calculé, lisons-nous 
dans le Rapport du contrôleur général M. de Solski, que les change- 
ments apportés au tarif produiraient une augmentation de 30 millions de 
roubles dans les recettes de la douane. Contre toute attente, l'augmen- 
tation a été nulle ou à peu près : de 1879 à 1885, la plus-value des re- 
cettes a été à peine sensible (95 millions de roubles contre 93 millions 1/4). 
Le moment n'est pas éloigné où la diminution du commerce extérieur 
entraînera fatalement la chute des recettes. Enfin, les industriels alle- 
mands commencent à s'apercevoir, de leur côté, que l'exhaussement 
des droits sur les denrées alimentaires et les matériaux de leur industrie 
les placent sur les marchés étrangers dans une situation désavanta- 
geuse vis-à-vis de leurs concurrents anglais, qui n'ont à supporter les 
frais d'aucun renchérissement artificiel. 

Comme le disait Franklin, l'expérience tient une école dont les leçons 
coûtent cher ; mais c'est la seule qui vaille ! Bien mieux qu'aucune 
Ligue internationale, l'expérience de la protection nous débarrassera de 
la réaction protectionniste. [Journal des Débats.) 

G. DE MuLINARI. 



272 JOURNAL DES ECONOMISTES. 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE 

RÉUNION DU 6 FÉVRIER 1888. 



Sommaire : La vie et les travaux de Frédéric Bastiat. 
Ouvrages présentés. 

La séance est présidée par M. E. de Parieu, membre de l'Institut, 
premier vice-Président. 

M. A. Courtois, secrétaire perpétuel, analyse rapidement les ou- 
vrages et brochures parvenus à la Société depuis la précédente 
séance. (Voir ci-après la liste de ces publications.) 

M. le Président consulte la réunion pour savoir si elle désire 
mettre en discussion quelqu'une des questions de son ordre du jour 
permanent, ou bien entendre immédiatement la lecture annoncée par 
M. le Secrétaire perpétuel; à l'unanimité, l'assemblée se prononce 
pour ce dernier ordre du jour, et M. A. Courtois lit alors sa 

NOTICE 

SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE FRÉDÉRIC BASTIAT 

Vouer sa vie au culte de la vérité, — Vitam impendere vero. — Cette 
devise que l'orgueilleux philosophe de Genève mettait tant d'ostentation 
à étaler sur ses ouvrages, convient par excellence à l'homme modeste 
dont j'ai à vous entretenir ce soir, et qui, s'il ne s'en servit pas comme 
épigraphe, la pratiqua avec constance, lui sacrifiant bien-être, repos et 
santé. 

Frédéric Bastiat naquit à Bayonne, le 19 juin 1801. Dès l'âge de 9 ans, 
il était orphelin ; mais il conserva une tante qui l'adorait et à qui, en 
retour, il voua toute sa vie une affection filiale. Il fit ses études à Saint- 
Sever, puis à Sorrèze, quittant les bancs du collège à 17 ans pour entrer 
dans la maison de commerce de son oncle. 

Son esprit sérieux se révélait dès cette époque, et il estimait, en 1819! 
qu'un bon négociant ne doit pas seulement apprendre mais approfondir 
l'économie politique. Le traité de J. B. Say fut le premier ouvrage de 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE (G FÉVRIER 1888). 27 3 

cette science qu'il étudia. Il y eut cependant lutte dans son esprit et les 
beautés poétiques de la religion séduisirent tellement sa jeune imagina- 
tion qu'il fut sur le point de se faire prêtre. 

Il revint bientôt à des idées plus positives. Il se laissa môme aller au goût 
des plaisirs mondains. Ne le lui reprochons pas : il avait à peine 20 ans. 

Il ne semble pas avoir pris grand goût au commerce auquel il s'adonna 
tout d'abord et ce fut, augurons-nous, sans grand effort que, quatre ans 
plus tard, il se livra à l'exploitation agricole d'un bien patrimonial. 
L'agriculture elle-même ne convenait guère plus à sa nature et il n'en 
tira que de médiocres résultats. « Lui qui avait tant d'esprit, a dit de lui 
un de ses distingués compatriotes, M. Paul Gardelle, il n'eut pas celui 
de faire fortune ». Y aspirait-il lui qui, à l'aspect de Paris, répétait volon- 
tiers, après le philosophe grec : « Que de choses dont je n'ai pas besoin ! » 
Eh bien, oui! il se souhaita une fois dix à douze mille livres de rentes, 
mais vous comprenez pourquoi : « Si, au lieu de courir d'une notabilité à 
une autre, écrivait-il en 1846 à Cobden, à pied, crotté jusqu'au dos, 
pour n'en rencontrer qu'une ou deux par jour et n'obtenir que des 
réponses évasives ou dilatoires, je pouvais les réunir à ma table, dans un 
riche salon, que de difficultés seraient surmontées ! » 

L'esprit méditatif de Bastiat préféra après tout une carrière qui lui 
laissait une certaine liberté et cette détermination contribua puissamment 
à faire de Mugron, devenu sa résidence depuis qu'il avait opté pour 
l'agriculture, un foyer de discussions qui, pour faire peu parler de lui, 
n'en fut pas moins fort actif. Grâce, sans nul doute, à son influence, un 
cercle y fut créé où les opinions adverses pouvaient librement se ren- 
contrer comme sur un terrain neutre. Quant à lui, se livrant avec ardeur 
à l'étude de l'économie politique, il joignit à J.-B. Say les ouvrages de 
Smith, de Destutt de Tracy et de Ch. Comte. Nourri de pareils auteurs, il 
eut de bonne heure, on le comprend, des idées arrêtées sur la science 
qui nous intéresse. Aussi les réformes libérales de Huskisson obtinrent- 
elles son entière approbation. 

Son esprit actif cherche d'ailleurs partout des aliments conformes à 
ses goûts. La Revue encyclopédique lui passe sous les yeux; il la dévore, 
s'arrètant particulièrement à l'article de Dunoyer sur l'Industrialisme, 
autrement dit le Saint-Simonisme. Puis il suit des cours de chimie et de 
botanique pour mieux posséder la question du sucre de betterave. Il 
essaye sa plume à propos du Régime prohibitif dans un article qui ne 
fut, d'ailleurs, jamais imprimé. 

Tout cela ne l'empêche pas d'apprendre plusieurs langues vivantes, 

l'anglais et l'italien particulièrement, et de cultiver la musique. Oui, 

Bastiat chante très agréablement la romance et joue avec succès de la 

basse et du violoncelle ; il excelle même, en Basque qu'il est, dans la 

4 e série, t. xli. — 15 février 1888. 18 



27 4 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

gymnastique. Vingt ans plus tard, quand il sera fixé à Paris, cela servira 
d'intermède à ses occupations économiques et politiques et ne l'empê- 
chera pas, loin de là, de se complarre, lui, le penseur austère, le remueur 
d'idées sérieuses, dans la société des femmes d'esprit et de goût, ne s'ef- 
frayant pas si, par surcroît, elles sont jolies : 

Pour être économiste on n'en est pas moins homme. 

La Révolution de 1830 arrive ; il en embrasse la cause avec chaleur, 
tout prêt à payer de sa personne si les satisfaits du régime tombé font 
obstacle à l'acceptation des principes libéraux qu'elle annonce. Heureu- 
sement qu'à Bayonne, où il séjournait à ce moment, ce fut du vin et 
non du sang que Ton répandit. 

On veut le nommer député ; il s'en soucie médiocrement : cela l'éloi- 
gnerait de ses chers livres, romprait sa vie spéculative, briserait ses 
conversations avec ses amis Victor Calmètes et Félix Coudroy, ou ses 
discussions avec ses confrères du cercle de Mugron. 

Il se garde bien cependant de dire non ; il en profite, le fin Gascon, 
pour distribuer, sous le manteau de la candidature, quelques vérités 
utiles, et il récidivera. 

11 envisage d'ailleurs sous leur jour réel les rapports réciproques des 
électeurs et des élus. Ainsi il professe cette opinion, que beaucoup trou- 
veront singulière, que c'est l'électeur qui doit solliciter le candidat et non 
ce dernier rechercher la voix des électeurs. « La députation, écrivait-il en 
1831, ne doit ni se solliciter ni se refuser ». 

Ce n'est pas la seule fois qu'il ait tenté d'introduire des innovations 
dans nos mœurs ou usages politiques. Dès novembre 1830, dans un 
remarquable appel aux électeurs des Landes, non en sa faveur, est-il 
besoin de le dire, et surtout dans sa lettre de 1846 à M. de Larnac, au 
sujet de la réforme parlementaire, il se prononçait pour l'inadmissibilité 
des députés à des fonctions publiques, particulièrement à la possession 
d'un portefeuille ministériel, admettant cependant les fonctionnaires 
dans la Chambre à la condition de résigner leurs fonctions, leur 
mandat durant. 

C'est la thèse que, en mars 1849, il développait avec tant de verve dans 
le pamphlet des Incompatibilités ■parlementaires et que l'Assemblée 
constituante fut sur le point de convertir en loi. 

Revenons en arrière. S'il accueillit froidement les offres de quelques 
amis de le porter à la députation, il consentit vers la même époque 
(mars 1831) à être nommé juge de paix. 

Juge de paix ! Bastiat était donc docteur en droit? Pas le moins du 
monde. Ses amis affirmaient même qu'il ouvrait rarement le code. Bien 
plus, c'est lui qui le confesse, il n'était pas bachelier. Mais alors... Que 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE (fi FÉVRIER 1888). 27 5 

voulez-vous ! Comme Salomon, il jugeait en équité. « 11 avait, racontait 
une fois M. Frédéric Passy, une manière assez originale de rendre la 
justice, à ce que m'ont assuré ses contemporains. Tout en taillant 
quelque morceau de bois, ou en battant la mesure avec un couteau 
d'ivoire, parfois même en couvrant son papier de bonshommes à l'instar 
des écoliers, il laissait chacun s'expliquer comme il voulait. Puis, quand 
il avait entendu les parties, il réfléchissait un instant, relevait la tète et 
prononçait sa petite sentence sans se mettre beaucoup en peine de 
l'étayer sur des considérants juridiques ni sur des renvois aux articles 
du code. On ne demandait pas en vertu de quel texte il avait prononcé : 
il avait jugé selon le bon sens et l'équité, cela suffisait ». 

Peu d'années après, en 1834, il entrait au Conseil général. 

Là se bornèrent pendant longtemps les velléités ambitieuses de 
Bastiat; mais s'il se contentait de ce poste, modeste pour un homme de 
sa valeur, il ne le trouvait pas, du moins, suffisant pour son activité. 

Ainsi, en cette même année 1834, ses cahiers manuscrits nous le 
révèlent, il pensait à fonder à Bayonne un collège plus professionnel 
que classique, après avoir tenté de créer à Bordeaux un Athénée d'en- 
seignement où il eût professé l'économie politique. 

Mais où l'apôtre du libre-échange commence à se révéler, c'est dans 
ses réflexions sur les pétitions de Bordeaux, du Havre et de Lyon en 
faveur de la levée des prohibitions sur les matières premières. 

En 1834, Duchâtel, alors ministre du commerce, avait ouvert une En- 
quête sur la question d'opportunité de l'abolition des prohibitions sur 
certaines matières premières, cette fameuse Enquête dans laquelle un 
fabricant, interrogé par le président sur le motif qui l'empêchait de mettre 
son outillage au niveau des progrès accomplis en Angleterre, répondait 
avec candeur : « A quoi bon ? je suis protégé ! » On sait que la con- 
séquence de cette enquête fut l'introduction dans la loi de prévision 
du 24 mai 1834 (budget de 1835) de plusieurs paragraphes autori- 
sant la levée des prohibitions sur un certain nombre d'articles et leur 
remplacement par un droit spécifique. 

Bordeaux, Le Havre et Lyon, au premier bruit des tendances du gou- 
vernement, pétitionnèrent pour les appuyer. 

Bastiat, au grand étonnement de ceux qui ne le connaissaient que 
superficiellement, critiqua vivement les promoteurs de ces pétitions, 
non, bien entendu, parce qu'ils demandaient que toute protection fût 
retirée à l'industrie agricole, mais parce qu'ils ne réclamaient pas contre 
la protection accordée à l'industrie manufacturière. Il signala l'erreur 
si commune aux protectionnistes, de se préoccuper plus du travail 
national que des intérêts des consommateurs français. 

Que demandait-on, en effet, dans ces pétitions? La liberté d'entrer 



27 6 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

pour les matières premières, les réputant vierges de tout travail humain, 
ce qui était déjà une erreur, car, si elles étaient matières premières 
pour nous, elles étaient produits, c'est-à-dire résultant d'un travail 
humain, pour les pays exportateurs. 

En outre, on y passait tacitement condamnation sur les droits forte- 
ment protecteurs, si ce n'est prohibitifs, des objets fabriqués à l'étranger 
comme faisant concurrence au travail national. C'était, sous l'étiquette 
de la liberté, l'immolation des intérêts des consommateurs nationaux à 
ceux des producteurs français, si ce n'est étrangers. Et d'ailleurs, au 
point de vue de la richesse du pays, l'entrée libre des objets fabriqués 
nous intéresse autant que celle des matières premières, du moment que 
le public les demande librement. 

Bastiat nous apparaît dès lors ce qu'il sera toute sa vie : l'homme à 
la logique inflexible, le caractère que rien ne rebute et qui semble ne 
s'être jamais démenti à une exception près, mais aussi plus rigoureux 
économiste qu'adroit politique. 

En 1840, un projet de fondation de compagnie d'assurances l'appelle 
à Madrid. Mais Bastiat n'était pas plus taillé pour les affaires de finance 
que pour le négoce et il revint en France en passant par Lisbonne, 
sans aller à Londres comme il en avait eu d'abord le projet, sa santé ne 
le lui permettant pas. 11 s'arrête en revanche à Paris, où il essaye de 
fonder une Association pour la défense des intérêts vinicoles dirigée 
contre les projets financiers de Humann. 

En attendant sa constitution, il prend la plume pour écrire le Fisc et la 
vigne, où il expose, en la critiquant, la multiplicité des droits qui, dès 
cette époque, pesaient sur l'industrie vinicole. 

Que devint ce projet dans l'élaboration duquel Bastiat s'essaye à la 
lutte qu'il entreprendra bientôt sur une plus grande échelle et pour des 
intérêts généraux ? Il n'eut pas de suite, si ce n'est un Mémoire lu, le 
22 janvier 18i3,àla Société d'agriculture, commerce, sciences et arts du 
département des Landes. 

C'est cette même année que fut écrit un autre Mémoire, publié un 
an plus tard, sur la Répartition de la contribution foncière dans le 
département des Landes. Sous ce titre tout local, l'auteur traite la 
question générale de la population dans le même sens que Malthus' 
invoquant l'autorité du ministre protestant, démontrant par les faits 
'exactitude de ses affirmations, l'accompagnant de nombreuses citations 
nmpruntées à des auteurs, les uns contemporains, d'autres prédécesseurs 
de l'économiste anglais. 

Nous voici arrivés à une époque où, à une période de vingt-cinq 
années de calme, de réflexions mûries par le temps, d'études approfon- 
dies, vu .succéder une ère d'activité presque fiévreuse, qui sera plus 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE (6 FÉVRIER 1888). 277 

féconde, sans nul doute, mais où sa santé déjà si chancelante sombrera 
pour le conduire rapidement au tombeau. 

Nous sommes en juillet 1844'; Bastiat se demande, projet bientôt 
abandonné, s'il se présentera pour la députation à Aire-sur-1'Adour ; 
en attendant, il écrit un article qu'il a l'intention, sous peu réalisée, d'en- 
voyer au Journal des économistes . 

Si ce n'est par la lecture, il ne connaît de ce recueil ni l'éditeur, ni 
aucun des rédacteurs. Quant à lui, il leur est complètement inconnu, 
tous ses sujets d'activité ayant, jusqu'alors, presque toujours oscillé 
dans le rayon, nécessairement limité, des intérêts de son pays natal. 

C'est égal; il l'envoie toujours, tout en ne croyant que médiocrement 
au succès. 

Le succès fut complet et les lecteurs du Journal des Économistes appré- 
cièrent son travail à sa valeur. On fut néanmoins un peu surpris de 
trouver chez un homme inconnu jusqu'alors une telle connaissance 
des conditions économiques de l'Angleterre et une sûreté de critique s 1 
peu hésitante. 

Quant à être au courant de ce qui se passait par delà la Manche 
Bastiat le devait à un incident que nous lui laisserons raconter. 

La scène se passe au cercle de Mugron, ce rendez-vous de tous les 
esprits actifs de cette petite localité, où l'on traitait, et en plusieurs 
langues, de toutes les questions philosophiques, économiques, religieuses, 
politiques, de tout enfin : de omni re scibili et de quibusdam aliis. L'An- 
gleterre n'échappait pas à la critique favorable ou hostile de nos Mugro- 
nais. Il y avait des anglomanes et, par conséquent, des anglophobes, en 
vertu de l'espiit de contradiction qui aide tant au progrès. 

« Un jour donc, raconte Bastiat, le plus anglophobe de mes collègues, 
la fureur dans les yeux, me présente le journal et me dit : — Lisez et 
jugez. — Je lus, en effet, que le premier ministre d'Angleterre terminait 
ainsi un discours : — « Nous n'adopterons pas cette mesure, car nous 
tomberions, comme la France, au dernier rang des nations. » — Le rouge 
du patriotisme me monta aussi au visage. 

« Cependant, à la réflexion, il me sembla bien extraordinaire qu'un 
ministre, un chef de cabinet, un homme qui, par sa position, doit mettre 
tant de réserve et de mesure dans son langage eût pu se permettre envers 
nous une injure gratuite. M. Peel ne pense pas que la France soit 
tombée au dernier rang des nations, et, le pensàt-il, il ne le dirait pas 
en plein Parlement ! 

« Je voulus en avoir le cœur net. J'écrivis le jour même à Paris pour 
qu'on m'abonnât à un journal anglais, en priant qu'on fit remonter 
l'abonnement à un mois. Quelques jours après, je reçus une trentaine 
de numéros de the Globe and traveller. Je cherchai avec empressement 



27 8 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

la malencontreuse phrase de M. Peel et je vis qu'elle disait : — « Nous 
ne pourrions adopter cette mesure sans descendre au dernier rang des 
nations. » — Les mots comme la France n'y étaient pas. Ceci me mit 
sur la voie et je pus constater depuis lors bien d'autres pieuses fraudes 
dans la manière de traduire de nos journalistes. 

<( Mais ce n'est pas là tout ce que m'apprit le Globe. Je pus y suivre, 
pendant deux ans, la marche et les progrès de la Ligue ». 

Bastiat possédait dès lors une source d'informations que l'on ten.ar 
obstinément cachée au public français, ha Ligue anglaise, YAnli-corn- 
law-league comme elle s'appela, à cause du but spécial qu'elle se pro- 
posa, le rappel des lois prohibant l'entrée du blé étranger en Angle- 
terre, objet préliminaire pour arrivera la liberté commerciale, n'eut plu 
de secrets pour notre habitant de la Chalosse. Les discours des orateurs 
free traders furent lus et même traduits par lui. Ce furent des matériaux 
tout prêts pour un livre dont nous parlerons tout à l'heure. 

Sollicité pas la rédaction du Journal des Economistes, encouragé par 
les lettres flatteuses d'Horace Say, de Dunoyer, de Michel Chevalier et 
d'autres, l'auteur de V Influence des tarifs anglais et français sur l'avenir 
des deux peuples envoya successivement Une lettre à Lamartine à 
propos de son écrit «du droit au travail», puis le commencement de ses 
Sophismcs économiques, son chef-d'œuvre peut-être, que M. de Molinari 
n'hésite pas à placer au-dessus des Sophismes parlementai?-es de Ben- 
tham. Le fait est que, de tous les écrits de Bastiat, c'est celui qui aie plus 
contribué à sa juste popularité. 

Jusqu'alors, c'est de Mugron que, par correspondance, les articles des 
Bastiat arrivaient au Journal des Economistes. Leur succès le détermina 
enfin à venir dans la capitale pour se mettre en rapports avec le Tout 
Paris de l'économie politique. Il y est accueilli à bras ouverts, avec 
une cordialité sans réserve qui fait l'éloge de lui-même et des autres. 
Laissons-lui la parole à ce sujet : 

« J'ai été très bien accueilli par M. Guillaumin qui est le premier éco- 
nomiste que j'ai vu. Il m*annonça qu'il donnerait un dîner suivi d'une 
soirée pour me mettre en rapports avec les hommes de notre école. — 
Hier a eu lieu ce dîner. J'étais à la droite de l'amphitryon, ce qui prouve 
bien que le dîner était à mon occasion ; à la gauche était Dunoyer. A 
côté de Mme Guillaumin, MM. Hipp. Passy et Horace Say. Il y avait, en 
outre, MM. Dussard et Louis Beybaud ; le soir une foule d'autres écono- 
mistes : MM. Renouard, Daire, Monjean, Garnier, etc., etc. Mon ami, — 
c'est à Félix Coudroy que cette lettre s'adressait — entre toi et moi, je 
puis te dire que j'ai éprouvé une bien vive satisfaction. Te dire les caresses 
dont j'ai été comblé, l'espoir qu'on a paru fonder sur ma coopération, 
c'est te faire comprendre que j'étais honteux de mon rôle ». 



société d'économie politique (g février i s 8 s). 279 

Le 10 mai 1845 il assista pour la première fois aux séances de la 
Société d'économie politique. 

L'aspect de Bastiat, à cette époque surtout, excitait d'abord la 
curiosité, puis.la sympathie et, en peu de temps, on se sentait subjugué : 

« Il me semble encore le voir, raconte M. de Molinari, faisant sa pre- 
mière tournée dans les journaux sympathiques à la cause de la liberté 
du commerce. Il n'avait pas encore eu le temps de prendre un tailleur 
et un chapelier parisiens ; d'ailleurs, il y songeait bien, en vérité ! Avec 
ses longs cheveux et sob petit chapeau à bords plats, son ampl« redin- 
gote olive et son parapluie de famille, on l'aurait pris volontiers pour 
un bon paysan en train de visiter les merveilles de la capitale. Mais la 
physionomie de ce paysan à peine dégrossi était malicieuse et spiri- 
tuelle ; son grand œil noir était vif et lumineux, et son front, de gran- 
deur moyenne mais taillé carrément comme en pleine étoffe, portait 
l'empreinte de la pensée. Au premier coup d'œil on s'apercevait que ce 
paysan-là était du pays de Montaigne et, en l'écoutant, on reconnaissait 
un disciple de Franklin ^>. 

En juin 1845 paraît enfin le premier volume portant son nom. Cepen- 
dant disons de suite que l'introduction seule est son œuvre ; le reste est 
la traduction, dont nous parlions plus haut, des discours des infati- 
gables et éloquents adversaires du régime restrictif en Angleterre. Le 
titre de cet ouvrage î Cobclen et la Ligue, ou V Agitation anglaise pour 
la liberté des échanges, dit assez le but que se proposait Bastiat : nous 
apprendre ce qui se faisait en Angleterre et nous instruire sur nos devoirs 
économiques en tant que citoyens français. 

Il y réussit pleinement, aidé qu'il fut, n'oublions pas de le dire, par 
les écrits analogues de Léon Faucher, Fonteyraud et Garnier. Le succès 
de cet ouvrage fut rapide et détermina la publication de la première 
partie de ses Sophismes. Sa réputation grandit, s'étendit, moins encore, 
cependant, que son zèle pour la propagande de la vérité. Ses Sophismes 
(la première partie) sont encore sous presse que déjà il entrevoit, dans 
un avenir prochain, ses Harmonies économiques. 

On lui propose d'être le directeur du Journal des Économistes ; il 
pense déjà, ce qui le détourne d'accepter, à une Association qui lui 
plaira bien mieux ; mais il attendra pour en parler que sa traduction 
{Cobden et la Ligue) ait paru, « parce que, dit-il, elle pourra y préparer 
les esprits ». 

Mais pour réaliser ces rêves, il lui faudra quitter définitivement 
Mugron, se séparer de ceux qu il aime, laisser sa pauvre tante s'ache- 
miner vers la vieillesse dans la solitude. Et sa poitrine? car déjà il en 
parle dans une lettre du 3 juillet 1845. 

On le voit : lui que la simplicité des habitudes est loin d'effrayer, qui 



280 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

a des affections familiales, qui [regrette son clocher de village, ce n'est 
pas par plaisir, vanité ou ambition, mais bien par devoir qu'il prend la 
résolution d'entrer dans cette fournaise qui abrégera ses jours. 

Nous sauterons sur divers articles de Bastiat dont l'énumération retar- 
derait notre marche. Il semblait, à voir son activité, qu'il voulût rattraper 
le temps passé à Mugron dans ses longues promenades à deux avec son 
ami Coudroy ou seul dans les rêveries spéculatives.* Son activité, nous 
dit encore M. de Molinari qui l'a vu de près à cette époque, était vraiment 
prodigieuse : il donnait, à la fois, des lettres, des articles de polémique, 
des variétés au Courrier fy^ançais, au Commerce, au Journal des débals, 
sans interrompre les travaux plus étendus dont il enrichissait le Journal 
des Economistes. Chaque jour il prenaitjà partie les champions de la pro- 
tection et il leur livrait des combats à outrance. Voyait-il, dans un journal 
un peu accrédité, poindre le matin un sophisme (et Dieu sait si la denrée 
était rare!) aussitôt il prenait la plume, démolissait le sophisme avant 
même d*avoir songé à déjeuner et notre langue comptait un petit chef- 
d'œuvre de plus.... 11 sentait bourdonner sous son front, comme des 
abeilles dans une ruche, les pensées que vingt années d'études et de 
méditations y avaient amassées. Il n'eut qu'à ouvrir la porte à cet 
essaim prêta prendre son vol ». 

Il entre enfin d'une manière plus directe dans la vie militante. Il va 
joindre la parole à la plume. 

Après un assez court voyage en Angleterre, fait dans l'intention de se 
lier personnellement avec Cobden, Fox, Thomson, Yilliers, Georges 
Wilson et autres free traders qu'il n'avait jamais vus, voyage durant 
lequel il fut nommé correspondant de l'Institut, il se rendit dans son pays 
pour y prendre un peu de repos. « Comme ces grands oiseaux, lisons- 
nous dans la notice que lui a consacrée un de ses plus fervents et plus 
distingués disciples, M. Roger de Fontenay, qui essayent deux ou trois 
fois leurs ailes avant de se lancer dans l'espace, Bastiat revenait s'abattre 
encore une fois dans ce nid tranquille de ses pensées; et, déjà trop bien 
averti des agitations et des luttes qui allaient envahir sa vie livrée 
désormais atout les vents, donner un dernier baiser d'adieu à son 
bonheur passé, à son repos, à sa liberté perdue ». 

Enfin, au commencement de 1846, il contribue à fonder, à Bordeaux, 
une Association pour la liberté des échanges. En dépit de quelques hési- 
tations bien naturelles, eu égard à la nouveauté de l'entreprise, l'Asso- 
ciation parvient à se constituer le 10 février 1846, avec le maire de Bor- 
deaux, Duffour-Dubergier, pour président. Une première réunion 
publique a lieu le 23 février, réunion dans laquelle MM. Duffour-Dubergier, 
Duchon-Doris, Frédéric Bastiat et Princeteau prennent la parole, 
MM. Campan et Brunet étant sur l'estrade. Les listes de souscription à 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE (6 FÉVRIER 1888). 281 

la fin de cette séance, montaient déjà à 52.000 francs et, peu après, à 
100.000 francs. C'était beaucoup pour un pays peu habitué à l'initiative 
privée. On voulut donner une application immédiate aux premières 
paroles que prononça le maire de Bordeaux en ouvrant la séance: Aide- 
toi, le ciel t'aidera. 

Bastiat, dans un discours peu prétentieux mais substantiel, exposa de 
suite la ligne de conduite que les libre-échangistes doivent tenir. « Pro- 
clamons le principe de la liberté et laissons au temps d'en tirer les con- 
séquences. Demandons la réforme et laissons aux monopoleurs le soin 
de la modérer. — Je ne suis pas, disait-il s'adressant à ceux que le libre 
échange immédiat effrayait, je ne suis pas comme ce Champenois qui 
disait à son chien : « Pauvre bête ! il faut que je te coupe la queue, mais 
sois tranquille, pour t'épargner des souffrances, je ménagerai la transi- 
tion et ne t'en couperai qu'un morceau chaque matin. » 

Quelques jours auparavant, le 8 février, il écrivait dans le Mémorial 
bordelais, en posant les bases de cette même ligue anti-protectionniste : 
« En vous ralliant à un principe absolu, vous vous priverez, je le sais, 
du concours d'une multitude de personnes, car rien n'est plus commun 
que l'horreur d'un principe, l'amour de ce qu'on nomme une sage 
liberté, une protection modérée. Ce perfide concours, sachez-vous en 
passer : il entraverait bientôt toutes vos opérations. Ne soyez que cent, 
ne soyez que cinquante, ne soyez que dix et moins encore s'il le faut, 
mais soyez unis par une entière conformité de vues, par une parfaite 
identité de doctrine. Or un tel lien ne saurait être ailleurs que dans un 
principe. Réclamez, poursuivez, exigez jusqu'au bout la complète réali- 
sation de la liberté des échanges ; n'admettez ni transactions, ni condi- 
tions, ni transitions, car où vous arrèteriez-vous? » Donc ni compensa- 
tions obligées, ni représailles exercées. Et, comme on lui objectait 
qu'il n'était pas pratique : « Ou veut que nous indiquions, dans les 
moindres détails, la manière dont il faut opérer la réforme, le temps 
qu'il y faut consacrer, les articles par lesquels il faut commencer. Véri- 
tablement ce n'est pas notre mission : nous ne sommes pas législateurs, 
nous ne sommes pas le gouvernement. Notre déclaration de principes 
n'est pas un projet de loi et notre programme se borne à montrer, en 
vue d'éclairer l'opinion publique, le but auquel nous aspirons... Quant 
au choix et à la détermination des réformes, nous attendrons que le 
gouvernement, à qui appartient l'action, prenne l'initiative ». 

Modifiant légèrement le dicton de Franklin, il disait que la pratique est 
l'étoffe dont la théorie est faite. Volontiers aussi, rappelait-il cette 
boutade de J.-B. Say, à propos de ceux qui prétendaient que la liberté 
n'est bonne qu'en théorie : « Morbleu ! ce qui n'est pas bon pour la 
pratique n'est bon à rien ». 



282 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Les ligueurs n'avaient garde, d'ailleurs, de se prononcer sur le côté 
fiscal de la douane, sujet étranger a leur but. « La douane, écrivait une 
fois Bastiat, ne doit pas être un moyen de protéger l'industrie et de 
restreindre les échanges; mais elle peut être un moyen comme un autre 
de prélever l'impôt ». 

On voit de suite, dès cette séance, se dessiner les grandes lignes qu 1 
guideront les associations libre-échangistes de Bordeaux et autres centres 
d'agitation. Car cette ville ne fut pas seule à donner l'exemple d'une 
agitation pacifique. 

A Paris une Association se fonda le 1 er juillet 1846, appelant le duc 
Eugène d'Harcourt à la présidence. Des séances publiques, auxquelles 
assistèrent deux à trois mille personnes, eurent lieu à la salle Montes- 
quieu d'août 1846 à mars 1848. Des orateurs pris dans tous les rangs 
de la société s'y firent entendre. On y voyait sur l'estrade des pairs de 
Fiance comme le duc d'Harcourt, Anisson-Duperon et Charles Benouard, 
des députés comme Léon Faucher, Adolphe Blanqui et Louis Beybaud, 
des conseillers d'Etat comme Charles Dunoyer et Michel Chevalier, des 
membres de la chambre de commerce comme Horace Say et M. Adolphe 
d'Eichthal, le banquier, des manufacturiers ou fabricants comme Riglet, 
Paillottet, Potonié, Nicolas Kœchlin, Casimir Cheuvreux, Guillemin, 
Luuyt et Calon jeune, tous deux banquiers, David, Guillaumin l'éditeur, 
Odiot l'orfèvre, des jurisconsultes comme Ortolan, déjeunes publicistes 
dont l'avenir devait consacrer le talent naissant comme Joseph Garnier, 
Louis Wolowski, Adolphe Biaise [des Vosges], M. Gustave de Molinari, 
ou que la mort devait nous enlever avant le temps comme Louis Leclerc, 
Charles Goquelin et Alcide Fontevraud, enfin Frédéric Bastiat qui, avec 
le titre modeste de secrétaire général, était, absent comme présent, 
l'âme de l'association, l'association tout entière. Quels temps! Quelle 
époque ! En', me remémorant cette iliade de la pensée économique, je 
suis tenté de dire aux jeunes : Ah ! si comme moi vous aviez entendu le 
monstre lui-même ! — Le libre-échange va-t-il avoir son 89, le mono- 
pole sa nuit du 4 août? 

Dans l'espérance, déçue hélas ! de cette heureuse issue de tant d'effort 
désintéressés quant aux individus pris isolément, l'agitation se continue. 
Avant-hier c'était Bordeaux, hier Paris, aujourd'hui Marseille, Lyon, 
demain, qui sait? Le Havre, Reims. L'agitation passe la frontière; la 
Belgique reçoit volontiers son impulsion et le courant se fera sentir en 
Italie, en Espagne et jusqu'en Suède. 

Oh, certes! la ligue anglaise a sa large part dans l'élan de cette gêné 
reuse époque et les libre- échangistes français le reconnurent quand, à 
son passage en France, ils fêtèrent Cobden en faisant, en son honneur 
un banquet à Paris le 18 août 1846, dans lequel Bastiat parla, et un 



société d'économie politique (6 février i 8 s 8 ) . 28 3 

autre à Bordeaux, le 1 er septembre suivant, auquel Bastiat ne pu! 
assister. 

Constatons cependant que, suivant le génie propre à chaque pays 
l'action de V Anti-com-law-league fut plus intérieure et celle de l'agita- 
tion française plus expansive. 

Le 29 septembre, l'Association parisienne tint son second meeting. Au 
premier, le 28 août, Bastiat n'avait pas parlé ; à celui-ci il prit la paroi' 
mais le dernier, le cinquième, et après deujx dés&oof»d<* plus d'u«* hem* 
chacun. Il fut néanmoins écouté et apprécié. 

Ce n'est pas que la nature l'eût doué des facultés qui font l'orateur. 
Son physique parlait peu, son débit était monotone, sa voix faible et 
pour cause. De plus, le geste imposant, le regard fascinateur lui man- 
quaient. Et cependant il commandait l'attention, tant il était sobre et 
clair dans son style,logique dans l'enchaînement de ses pensées. Ajoutons 
que, timide, ce n'était pas sans appréhensions qu'il montait à la tribune. 

Et ses genoux tremblants se dérobaient sous lui. 

En dépit, cependant, de ces difficultés naturelles, Bastiat eut le cou- 
rage de prendre publiquement la parole en diverses circonstances utiles 
à la cause à laquelle il s'était dévoué : ainsi à Paris quatre ou cinq fois, à 
Lyon deux fois et une fois à Marseille. C'est à la réunion tenue dans 
cette dernière ville que Lamartine se détermina à prendre la parole en 
faveur de la liberté du commerce, accession malheureusement toute 
d'apparat et d'une valeur fort contestable si on se reporte aux oscilla- 
tions perpétuelles, surtout en matière économique, de ce poète incom- 
parable. 

Revenons sur nos pas. L'année 1846 fut, comme on a vu, bien rem- 
plie. La parole et la plume concoururent à I'€nvi ft désiller les yeux d'un 
public abusé et quelque peu exploité. 

Le libre-échange avait au ministère un allié, Guizot, président du 
conseil. Il est vrai que, d'autre part, il avait en Cunin-Gridaine, le ministre 
de l'agriculture et du commerce, un ennemi d'autant plus irréconciliable 
et impossible à convaincre qu'il était intéressé. Les autres membres du 
cabinet du 29 octobre 1840 étaient neutres ; sous le rapport qui nous 
occupe, ils ne comptaient pas, pas mêmeDuchàtel, qui tenait l'intérieur, 
mais qui, trop réservé, n'osait reprendre et continuer son œuvre de 183 i, 
quoiqu'il eût dit aux ligueurs bordelais ces mots, peu compromettants, il 
est vrai : Soyez forts et nous vous soutiendrons. 

Le portefeuille de l'agriculture et du commerce étant d'importance 
secondaire, rien n'empêchait de remplacer le fabricant de drap qui le 
détenait par un partisan des idées libérales au point de vue économique, 



28 4 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

si ce n'est par un libre-échangiste et l'axe de notre législation douanière 
pouvait virer dans un sens favorable à la liberté. 

Le roi, lui, semble indifférent ; Cobden l'a tàté et trouvé tel : il vieillit 
et ne pense qu'à conserver. 11 le payera cher! Mais, au moins, il laissera 
faire Guizot, l'homme qui exerça sur ses collègues l'empire le plus absolu 
que l'on ait vu en pays parlementaire. 

Il est vrai qu'à son tour ce dernier subit, par l'entremise de la Chambre, 
le despotisme du corps électoral essentiellement protectionniste surtout 
par les intérêts, lien si puissant, que l'on peut trancher comme en 1860 
mais non dénouer. 

Aussi est-ce la politique qui malheureusement l'absorbe. La question 
des subsistances, triste actualité de cette époque, eût accaparé l'attention 
d'un Robert Peel. Guizot, tout partisan qu'il était de la liberté commer- 
ciale, se cantonna dans la question politique du jour, la réforme électo- 
rale et, pour son malheur, il y commit les fautes qui devaient le ren- 
verser et, avec lui, non seulement le cabinet, non seulement la dynastie, 
mais même la royauté. 

De son côté, l'opinion publique, concentrant toute son activité d'esprit 
sur la même question, ne prête plus qu'une attention distraite aux 
efforts des associations libre-échangistes. C'est ce qui explique qu'il n'y 
ait eu, en 1847, que les trois meetings dont nous avons déjà parlé, 
deux à Lyon, avec le président delà chambre de commerce, M. Brossette, 
pour initiateur, le dernier à Marseille, sous la présidence de Lazare 
Luce. 

Ce n'est pas que les libre-échangistes fussent inactifs. En dehors des 
publications dues à la plume infatigable de Bastiat et de ses amis, ils 
avaient fondé, le 29 novembre 1846, un journal hebdomadaire, le Libre- 
Echange, avec cette épigraphe significative : On ne doit payer d'impôt 
qu'à l'Etat. 

Avec le temps, beaucoup de temps peut-être, mais enfin avecle temps, 
les associations françaises de Bordeaux, Paris, Marseille et Lyon l'empor- 
teront si des questions d'ordre supérieur ne viennent à la traverse. 

C'est malheureusement ce qui ne tarda pas à se produire. Grâce à 
l'étroit égoïsme du roi, à l'entêtement de Guizot et à l'ignorance coupable 
du gouvernement sur ce qui se passait dans les sociétés secrètes, la 
Révolution de 1848 vint modifier profondément la situation des choses. 

Bastiat ne prit pas part, comme on le pense bien, à l'insurrection, 
mais, mêlé à la foule, il se trouva à la fusillade de l'hôtel des Capucines 
le soir du 23 février. Au lieu de fuir, il s'occupe des malheureux qui ont 
été atteints et, en face du bataillon dont les fusils sont encore chauds, 
aidé de deux ouvriers, il donne ses soins aux victimes tombées. 

Cette conduite courageuse ne se démentit pas, mais elle se transforma. 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE (6 FÉVRIER 1888). 285 

Avec Hippolyte Castille et M. de Molinari, il fonda le journal la Répu- 
blique française. Cette feuille quotidienne, composée d*une seule page, 
imprimée d'un seul côté et qui n'eut que ces trois personnes pour rédac- 
teurs, cessa de paraître le 6 mars suivant. Une autre lui succéda, Jac- 
ques Bonhomme, qui ne vécut également que quelques jours. La raison 
a besoin d'un temps calme pour se faire entendre et surtout écouter. 

L'activité de Bastiat ne se ralentit pas. Tout en s'adressant au public, 
il se tourne vers ceux auxquels il suppose une influence sur la direc- 
tion des affaires générales. 

Dès le 25 février (remarquons la date), il écrit à Cobden en faveur de la 
diminution des dépenses par le désarmement. 

a Que l'Angleterre, dit-il dans sa lettre, le comprenne et le fasse com- 
prendre, et elle sauvera l'avenir de l'Europe. Si vous désarmez dans une 
forte proportion, si vous vous unissez à nous pour conseiller à la Prusse 
la même politique, une ère nouvelle surgira du 24 Février ». 

Et il insiste près du même, les jours suivants; malheureusement 
l'influence du chauvinisme aveugle de lord Palmerston l'emporte sur le 
bon sens patriotique de Cobden et, comme le constate avec douleur 
Bastiat dans une lettre du 5 avril à ce dernier, «... le contraire est arrivé 
Partout on arme, partout on accroît les dépenses publiques et les impôts 
quand ces derniers sont précisément la cause des révolutions. Tout cela, 
ajoute-t-il avec angoisse, ne finira-t-il pas par une terrible explosion?» 
Triste prophétie qui ne s'est que trop réalisée. 

Ce n'est pas que Bastiat soit hostile à la nouvelle forme de gouverne- 
ment : loin de là. 11 écrivait le 29 février à son ami Coudroy que la 
Révolution de 1848 avait été plus héroïque que celle de 1830 et, s'il n'était 
pas un républicain de la veille, il acceptait la république sans retour ni 
réticence. Il la voulait seulement honnête, adjectif dont d'autres ont 
abusé, mais qui, dans sa bouche loyale, était sincère. 

L'Association parisienne pour la liberté des échanges ne se tint pas 
pour battue par les événements : elle lutta encore malgré l'inattention 
de plus en plus grande du public. Le 15 mars, le jour même où la 
Banque de France suspend le remboursement de ses billets en espèces, 
elle tient une séance publique, sa sixième et dernière, toujours dans la 
salle Montesquieu. Celte séance à laquelle Bastiat n'assiste pas, étant en 
route pour Mugron où on le présente comme candidat à la Cons tituante 
fut fertile en bons et utiles discours. 

Les membres du Bureau ne s'en tiennent pourlant pas là et lont le 
lendemain une démarche suprême près du gouvernement provisoire|en 
vue d'obtenir, au nom des estomacs affamés et des bras sans ouvrage, la 
suppression des droits de douane sur les blés et la viande. Armand 
Marrast se déclare en principe pour le libre-échange; mais le gouverne- 



2 8o JOURNAL DES ECONOMISTES. 

ment provisoire en reste là et ce n'est pas avec de pompeuses affirma- 
lions de principes qu'une nation se nourrit. 

Cette demande fut, si nous ne nous trompons, le dernier acte des 
associations françaises de libre-échange de cette époque. Il fut à leur 
honneur, mais des préoccupations plus instantes détournaient les esprits 
de cette question spéciale et un adversaire plus redoutable encore que 
le protectionnisme, bien qu'appartenant à la même famille, levait la tête 
et menaçait propriétaires et travailleurs, ces derniers sans qu'ils s'en 
doutassent. 

Les libre-échangistes, Bastiat à leur tète, changèrent la direction de 
leurs batteries, visant désormais plus haut que jadis, mais ne reculant 
ni devant la fatigue ni devant les dangers. 

Dès le 15 mars 4848, Bastiat entreprend la série de ses Pamphlets 
s'adressant aux écoles socialistes ou aux hommes politiques. Bien que la 
forme de ces opuscules soit plus sérieuse que celle de ses Sophismes, il 
n'y entre pas moins une puissance de conviction communicative qui les 
met presque au même rang. Telles sont également les Harmonies 
économiques qui commencèrent à paraître vers la même époque 
(janvier 1848) dans le Journal des Economistes. 

Entre temps il fut nommé représentant du peuple. «Dans le gouver- 
nement parlementaire, disait M. Léon Sayle 23 avril 1878, a l'inaugura- 
tion du monument élevé par voie de souscription publique à Mugron à 
la mémoire de Bastiat, dans le gouvernement parlementaire, qui n'est 
autre chose que le gouvernement du pays par les partis, il est impossible 
d'avoir une action sérieuse sur les affaires quand on ne subit pas jusqu'à 
un certain point la discipline du parti dont on veut faire triompher les 
idées et dont on veut voir réaliser le programme ». Aussi notre président 
concluait-il avec la haute autorité qui s'attache à sa parole que 
« Bastiat avait une personnalité trop marquée pour être un parlemen- 
taire complet ». 

Ne nous étonnons donc pas s'il se fit, dans la Chambre, une réputation 
d'indépendance, pour ne pas dire d'indiscipline, qui contrastait avec les 
habitudes ordinaires de ses collègues. Il ne voulut s'enrégimenter dans 
aucun parti, entendant juger chaque question séparément sans parti pris 
ni mot d'ordre. « 11 ne faut pas, disait-il une fois, regarder avec qui, 
mais pour quoi l'on vote ». Aussi lui reprochait-on, dans le public, et 
surtout dans les Landes, des tergiversations que l'on ne s'expliquait pas, 
prenant pour règle l'erreur vulgaire. « J'ai voté, répondait-il, avec la 
droite contre la gauche, quand il s'est agi de résister au débordement de 
fausses idées populaires. J'ai voté avec la gauche contre la droite quand 
les griefs légitimes de la classe pauvre et souffrante ont été méconnus». 

Ses votes, d'ailleurs, il ne se les reprocha jamais, sauf un seul, celui 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE (6 FÉVRIER 1888). 287 

contre les clubs. « Jamais vote, écrit-il à un ami, ne m'a plus coûté que 
celui que j'ai émis hier. Vous savez que j'ai toujours été pour la liberté, 
sauf la répression des abus. J'avoue qu'en face des clubs ce principe m'a 
paru devoir fléchir ». Peu de jours après il ne pensait plus de même : 
« Vous dites que mon vote sur la loi des clubs m'a quelque peu récon- 
cilié avec les électeurs. Eh bien ! je dois vous avouer que ce vole est le 
seul que j'aie sur la conscience, car il est contraire à tous mes prin- 
cipes ». Sublime candeur chez un homme politique! Combien ce carac- 
tère droit, cette intelligence honnête, cet esprit élevé et logique eût 
rendu de services à la chose publique si sa santé lui eût permis d'être un 
orateur complet, à défaut d'un homme politique accompli! 

Par contre, ce qui lui nuisit de nouveau près du corps électoral landais 
fut son vote contre la mise en accusation de Louis Blanc à propos de sa 
prétendue complicité à l'envahissement de l'Assemblée nationale le 
15 mai 1848. « 11 est donc socialiste? », s'écrièrent les feuilles conserva- 
trices de son département, et ce ne fut pas sans peine qu'il fut élu à 
l'Assemblée législative en mai 1849. 

Il ne prononça dans cette Chambre que deux discours, tous deux sur 
la fin de l'année : l'un au sujet des coalitions industrielles; il demandait 
que les ouvriers, aussi bien que les patrons, eussent le droit de former 
des coalitions pacifiques, lorsqu'ils le croiraient utile à leurs intérêts. 
C'est un des aspects de la liberté du travail. La Législative repoussa ce 
progrès que l'Empire eut l'habileté d'octroyer en mai 1864. 

Le second fut prononcé à propos de l'impôt sur les boissons; Frédéric 
Bastiat, avec une verve toute méridionale, y fit la critiquedes impôts indi- 
rects en général, proposant à leur place l'impôt uniqueet proportionnel 
sur le revenu, qu'il ne jugeait, il est vrai, possible qu'à la condition 
d'avoir un budget des dépenses fort limité, ce que l'on ne pouvait obtenir 
qu'en appliquant les réformes radicales proposées par lui. 

Ce républicain-phénomène, qui s'obstinait à vouloir une république à 
bon marché, n'en fut pas moins nommé huit fois de suite vice-président 
du comité des finances auquel il appartenait, mais ce fut à la condition 
tacite de ne pas suivre ses conseils. Sa place n'était décidément pas à la 
Chambre. 

11 ne lut pas seul, d'ailleurs, à avoir un tempérament peu compatible 
avec les exigences d'une politique militante. Cobden, dans une lettre 
intime à son ami Bright, écrivait : « Je soupçonne que Gladstone a une 
conscience; c'est un associé gênant pour un ministre. Je n'ai pas encore 
pu définira ma propre satisfaction jusqu'à quel point un homme qui 
veut se rendre utile peut faire cause commune avec un cabinet et 
jusqu'à quel point il doit maintenir son individualité ». 

Malheureusement pour Bastiat et pour la France, sa santé, de plus en 



288 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

plus ébranlée, ne lui permet plus d'aborder la tribune. Ce sera désor- 
mais avec la plume plus qu'avec la parole que Bastiat combattra les 
erreurs économiques ou exposera ses idées politiques. Les conditions 
acoustiques de la salle pour une complexion comme celle de Bastiat 
conspirent avec la faiblesse de ses poumons pour le tenir éloigné de la 
tribune. Ce lui fut un vrai supplice à l'Assemblée législative que le spec- 
tacle de son impuissance. « De tout temps, écrivait -il à la fin de 1849, 
j'ai eu une pensée politique simple, vraie, intelligible pour tous et pour- 
tant méconnue. Que me manquait-il? Un théâtre où je pusse l'exposer. 
La révolution de Février est venue. Elle me donne une audition de neuf 
cents membres, l'élite de la nation désignée par le suffrage universel, 
ayant autorité pour la réalisation de mes vues. Ces neuf cents personnes 
sont animées des meilleures intentions. L'avenir les effraye. Elles atten- 
dent, elles cherchent une idée de salut. Elles font silence dans l'espoir 
qu'une voix va s'élever; elles sont prêtes à s'y rallier. Je suis là; c'est 
mon droit et mon devoir de parler. J'ai la conscience que mes paroles 
seront accueillies par l'Assemblée et retentiront dans les masses. Je sens 

l'idée fermenter dans ma tète et dans mon cœur et je suis forcé de 

me taire. Connaissez-vous une torture plus grande? » 

Sa plume au moins était encore active. Ses Sophismes, qui paraissent 
en deux volumes, en attendent, il est vrai, un troisième qu'il ne put 
achever, mais ses Pamphlets se succèdent avec une incessante rapidité. 

Le premier volume de ses Harmonies économiques paraît au commen- 
cement de 1850; le reste ne verra le jour qu'après sa mort. 

Enfin il accepte avec un rédacteur peu connu de la Voix du peuple, 
bientôt remplacé par Proudhon, l'échange de lettres sur la question de 
la légitimité de l'intérêt du capital. Ce tournoi, bien que logiquement 
Bastiat y fût vainqueur, n'était pas dans la manière de ce maître. Les 
discussions métaphysiques, disons le mot, casuistiques dans lesquelles le 
talent, incontestable d'ailleurs, de Proudhon se complaisait, y déployant 
une adresse qui, dans un autre domaine, eût passé, à bon droit, pour de 
la prestidigitation, ne pouvaient convenir à Bastiat. Il prenait les choses 
trop au sérieux, les traitait trop honnêtement pour préférer le brillant à 
la réalité utile. 

Au point où nous sommes arrivés, nous pouvons enfin jeter un coup 
d'oeil d'ensemble sur l'œuvre économique de Bastiat. Elle se divise en 
deux parties, de nature bien différente, quoique entremêlées dans leurs 
résultats. 

L'une a pour but la conquête de tous les intéressés, c'est-à-dire de 
tous les consommateurs, à la doctrine du libre-échange; l'autre se pro- 
pose pour objet de vulgariser la science économique. 

Dans la première, de beaucoup la plus méritante et, disons même, la 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE (G FÉVRIER 1888). 289 

plus désintéressée, moralement parlant, il déploie un talent incompa- 
rable, diversifie les formes de raisonnement, les agrémente d'images 
pleines de bon sens, de critiques pleines d'esprit et souvent d'aperçus 
les plus inattendus, le tout obéissant à une unité absolue de doctrine. 
A ceux qui lui reprochent les répétitions que l'on remarque dans ses 
improvisations : Bis repetita docent, leur répond-il, modifiant légè- 
rement le dicton latin. Il dévoile sans hésitation les sophismes intéressés 
de ses adversaires sans jamais attaquer leurs personnes. Rappelons qu'il 
fut aidé dans cette œuvre par une pléiade d'éloquents orateurs et de 
savants économistes. 

Pourquoi cette campagne si brillante fut-elle si peu féconde en résul- 
tats? On a dit : C'est la révolution de Février qui vint réduire à néant 
tous les efforts des libre-échangistes. — H y a du vrai dans cette expli- 
cation mais moins qu'on le croit. Ainsi que l'a très justement fait remar- 
quer M. Roger de Fontenay : « A l'exception de quelques villes de grand 
commerce, l'agitation ne s'est guère exercée que dans un milieu restreint 
d'écrivains et de journalistes. Les populations vinicoles, si nombreuses 
en France et si directement intéressées à la liberté des échanges ne s'en 
sont même pas occupées. » Bastiat, avec son esprit pénétrant, ne s'illu- 
sionnait pas; il comptait, comme il écrivait à Cobden, « sur l'agitation 
même pour éclairer ceux qui la faisaient » et « il aimait mieux l'esprit 
du libre-échange que le libre-échange lui-même. » Paroles prophétiques 
que la dénonciation des traités de 1860 et subséquents et le retour 
offensif du parti protectionniste ne justifient que trop. 

La magnifique campagne, toute personnelle celle-là, que fit Bastiat 
pour la vulgarisation de la science économique fut plus effective. Ses 
Sophismes, ses Pamphlets, ses Harmonies économiques se sont popula- 
risés. Cependant ces trois œuvres ne sont pas du même ordre. 

Dans ses Sophismes, dans la plupart de ses Pamphlets et. dans quel- 
ques-unes de ses Harmonies économiques, un sel attique au service d'un 
bon sens dépourvu de tout préjugé frappe et détermine la conviction du 
lecteur dont l'attention est rafraîchie par la forme humoristique de 
l'œuvre. Que d'esprit dans sa Pétition des fabricants de chandelles, que 
de clarté dans le développement des services créés et absorbés par un 
Pauvre menuisier de village qui est le client de tout l'univers non seule- 
ment dans le présent mais dans le passé, et qui cependant, avec ses 
maigres ressources, paye tout ce qu'il consomme et à son prix; et dans 
la comparaison de la théorie de l'abondance et de la théorie de 
la disette, et dans l'apologue des Deux haches adressé au fabricant- 
ministre Cunin-Gridaine, et dans son conte Stulta et Puera, et surtout 
dans le dernier et le plus connu de ses pamphlets : Ce qu'on voit et ce 
qu'on ne voit pas, deux fois détruit ou perdu et deux fois refait. Je 
4 e série, t. xli. — 15 février 1888. 19 



290 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

n'en finirais pas si je voulais citer les meilleurs; je les citerais presque 
tous. 

Quelques Pamphlets et la plupart des Harmonies économiques sont 
moins à la portée des masses ; il y a entre eux et les Sophismes la dis- 
tance du suffrage restreint au suffrage universel. La forme en est plus 
dogmatique, plus sérieuse. Ce n'est pas que la lecture n'en soit 
séduisante. Bastiat a possédé ce don particulier de rendre attrayant tout 
ce qu'a touché sa plume, témoin sa correspondance intime si pleine 
d'abandon, de grâce et de finesse et où il sut être Parisien à ses heures. Un 
jour viendra où, ne le considérant qu'au point de vue littéraire, oubliant 
les intérêts froissés, les situations menacées, les amours-propres com- 
promis, ses œuvres figureront à côté de celles de nos meilleurs prosa- 
teurs. Il est l'héritier direct de Pascal et il a continué les Lettres provin- 
ciales, les adaptant à notre état de civilisation. 

On ne peut cependant nier que, pour lire quelques-uns de ses Pam- 
phlets et surtout ses Harmonies économiques, il faille temps et volonté, 
attention soutenue et persistance. Mais à part cette question de forme 
qui n'est pas une critique, c'était commandé, que de grâce dans le 
style, de fermeté dans les principes ! Quelle érudition ! Combien on sent 
qu'on lit l'œuvre d'une intelligence exceptionnelle qui a mis vingt cinq 
ans à approfondir la science dont il s'est fait ensuite le vulgarisateur si 
ce n'est l'apôtre. 

Les Harmonies économiques dont Bastiat caressait l'idée dès 1829 ne 
sont cependant pas achevées. C'est même une œuvre un peu hâtive. 
L'auteur sent que ses jours sont comptés. Le plaisir de les lire est un 
peu mélangé, car on s'aperçoit, en approfondissant les sujets traités, 
qu'il est parfois en dissidence avec des économistes qui, sur tous autres 
points, sont en parfait accord avec lui. 

Et d'abord le mot harmonie doit-il être pris dans le sens absolu que 
lui donne Bastiat ? «En disant que les lois de l'économie politique sont 
harmoniques, écrivait-il à Casimir Cheuvreux le 14 juillet 1850, je n'ai pas 
entendu seulement qu'elles sont harmoniques entre elles, mais encore 
avec les lois de la politique, de la morale et même de la religion, en 
faisant abstraction des formes particulières à chaque culte ». De la 
morale, la science du bien ! pour ne parler que d'elle. Vouloir qu'il y 
ait harmonie forcée entre le bien et l'utile, tels que les lois providen- 
tielles les ont réglés, n'est-ce pas faire acte de foi aux préceptes de 
l'utilitarisme? Où sera mon mérite d'être honnête, si, la liberté aidant et 
sans nuire à personne, je le veux bien, j'y trouve conformité avec mes 
intérêts, avec la réalisation de mon bien-être"? Ce n'est plus qu'une ques- 
tion d'intelligence et le cœur se refroidit au contact de cette théorie. 
L'harmonie n'est pas un principe absolu, bien qu'elle soit, toujours à 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE (6 FÉVRIER 1888). 291 

l'état libre, plus répandue dans les rapports humains, individus ou 
nations, que ne le pense le vulgaire. 

N'oublions pas de dire que Bastiat ne fut pas toujours si absolu. N'est-ce 
paslui qui disait une fois que la souffrance a une fonction dans l'individu 
et, par conséquent, dans la société? Une autrefois il est allé plus loin en 
convenant qu'il y a antagonisme entre acheteur et vendeur. G'étaii 
avouer la condition toute relative de l'harmonie ici-bas. 

Passant outre et abrégeant, nous arrivons aux deux questions qui lu 
tenaient le plus au cœur, la première surtout, la rente et la population, 
et nous voyons ici les dissidences s'accroître. 

Il ne croyait pas que la terre donnât, par le fait de sa simple pos- 
session, un droit de participation dans la valeur du produit agricole. Il 
pensait que le capital et le travail se partagent la part que certains 
économistes attribuent, sous le nom de rente, aux agents naturels 
appropriés, ces derniers donnant leur concours par dessus le marché, 
par surcroît. Il niait en un mot la rente foncière, ne s'occupant pas 
d'ailleurs de la rémunération des facultés natives de l'homme, qu'il 
appelle capital aussi bien que les facultés acquises ou développées. 

Cette opinion, commune à Adam Smith et à Charles Dunoyer, il là 
professa dès les premiers temps qu'il s'occupa d'économie politique. 
Nous la trouvons exprimée, dès 1834, dans ses Réflexions sur les pétitions 
de Bordeaux, le Havre et Lyon dont nous avons parlé plus haut, et de- 
puis il n'a jamais négligé l'occasion de la mettre en relief,ayant toujours 
soin d'appeler services, c'est-à-dire résultat du pur travail humain, ce 
que J.-B. Say, et à sa suite la majeure partie des économistes ont appelé 
produits, c'est-à-dire résultat du triple concours de la nature, du 
travail et du capital. Bastiat espérait que cette opinion lui rallierait les 
socialistes : « Par une mauvaise définition, disait-il, l'économie politique 
a mis la logique du côté des communistes. Cette arme terrible, je la 
briserai dans leurs mains, ou plutôt ils me la rendront joyeusement » . 
Cette prédiction, on le sait, ne s'est pas réalisée. 

Je n'entreprendrai pas de réfuter ce que, personnellement, je regarde 
comme une erreur chez ce grand esprit. Vous apprécierez les motifs 
qui me commandent d'être réservé et de ne pas prétendre clore la 
discussion et conclure sans retour. 

La question de la population a également vivement occupé Bastiat, 
mais son opinion à ce sujet n'a pas eu la fixité de celle relative à la rente 
foncière. Nous avons vu que, dans son écrit sur la Répartition de la con- 
tribution foncière clans le département des Landes, il se rangeait sous 
la bannière de Malthus, le défendant contre les attaques dont, dès cette 
époque, il était l'objet. Quelques années plus tard, en 1846, paraissait 
dans le Journal des Economistes un article sur la Population qui, moyen- 



292 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

nant quelques additions et remaniements, fut compris dans les Harmo- 
nies économiques. Dans cet article Bastiat, tout en adoptant les idées de 
Malthus, y trouvait une atténuation ainsi formulée : « Toutes choses 
égales d'ailleurs, la densité croissante de population équivaut à une facilité 
croissante de moyens de subsistance et, s'il en est ainsi, ajoutait-il, ce 
ne sera certes pas vous qui vous affligerez de voir tomber du front de 
notre science chérie sa couronne d'épines » . En cette circonstance 
Bastiat prit l'exception pour la généralité. Ce maître, d'ailleurs, se pro- 
posait de revenir sur cet important sujet que, de son aveu même, il n'a 
tiaité que sommairement. N'insistons pas sur une dissidence à laquelle 
Joseph Garnier lui-même, dont le témoignage sera peu suspect, attachait 
peu d'importance et revenons à la personne même de Bastiat dont la 
santé déclinait rapidement. Ni le séjour du Butard où il passa l'été de 1849, 
ni les Eaux-Bonnes, ni Mugron, n'y purent rien. Mugron, son cher 
Hugron où il aimait tant venir se reposer du spectacle déplaisant, surtout 
pour lui, des intrigues politiques, Mugron lui semble maussade. Le mal 
s'aggrave ; il crache le sang. On le détermine à aller en Italie respirer 
l'air pur et tiède des rives méditerranéennes. Autour de lui on ne s'illu- 
sionnait pas; on savait bien, hélas! qu'on ne le reverrait plus; mais au 
moins ses souffrances s'atténueraient. Une dernière fois, le 10 septembre 
1850, il vient faire ses adieux à la Société d'économie politique. 11 est 
bien entendu que ce n'est là qu'une absence temporaire pour rétablir sa 
santé altérée par le climat de Paris et un travail trop ardent. Qui en 
doute? Le docteur Andral ne l'a-t-il pas affirmé? Et dissimulant une 
larme sous un sourire, chacun lui dit : Au revoir! 

Quant à lui, il croit encore à quelques années de répit; il les désire 
tout au moins, non pour vivre mais pour achever l'œuvre qu'il a com- 
mencée, ses chères Harmonies économiques, qu'il voudrait tant voir ter- 
minées avant de mourir. « Comme André Chénier, disait-il une fois en 
se frappant le front, il me semble qu'il y a quelque chose là ». Le socia- 
lisme n'est qu'un malentendu que son œuvre fera nécessairement dispa- 
raître. Dans ses Sophismes, il démolissait; il aura reconstruit dans ses 
Harinonies qu'il dédie à la jeunesse qu'il aima et sur qui il comptait 
pour populariser la vérité économique. 

Il se met en route ; il traverse Lyon, puis arrive à Pise où il passe tout 
le mois d'octobre; à la fin de novembre il va à Rome où il espère être 
mieux. Il ne voudrait pasy mourir ; oh non ! son souhait est de s'éteindre 
dans la localité où il est né, au milieu de ses amis du cercle et que ce 
soit l'excellent curé de Mugron qui prononce pour lui ce vœu sublime : 
Lux perpétua luccat ei. Aussi se propose-t-il de reprendre la route de 
France, de passer à Marseille en février, puis Hélas! le mal impi- 
toyable coupe court à tous ces projets. Sa maladie du larynx fait 



SOCIÉTÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE (d FÉVRIER 1888). 293 

d'effrayants progrès. Il ne peut plus manger qu'au prix de grandes souf- 
frances et parler même lui cause une excessive fatigue. A peine d'ail- 
leurs si on l'entend. 

De France, un ami dévoué et un parent affectionné sont venus 
l'assister dans sa crise suprême. L'ami est cette excellente nature de qui 
Bastiat disait : « C'est toujours le même homme, bon, obligeant, disons 
de plus naïf, ce qui est assez rare à Paris »; nous avons nommé ce 
savant et dévoué confrère qui s'appelait Prosper Paillottet ; le parent 
est son cousin l'abbé Eugène de Monclar. Tous deux réunis sans accord 
préalable mais mus par le cœur, ils recueillent pieusement les dernières 
pensées de leur ami qui s'éteint le mardi 24 décembre 1850 en pronon- 
çant par deux fois le mot vérité, traduction involontaire de l'hémistiche 
de Juvénal : Vitam impendere vero. 

Il mourut n'ayant pas encore atteint cinquante ans, dans les bras de 
la religion catholique à laquelle il fut toujours fidèle quoique fort peu 
pratiquant, ennemi de toute bigoterie et partisan delà séparation de 
l'Eglise et de l'Etat. 

Cette lecture est accueillie par de sympathiques applaudissements 
et M. le Secrétaire perpétuel reçoit de tous ses confrères des félicita- 
tions pour la façon dont il a su faire revivre la physionomie de Bas- 
tiat, qui a été connu de plusieurs des membres assistant à la réunion. 

La séance est levée à dix heures et demie. 

Le rédacteur du compte rendu : Charles Letort. 



Ouvrages présentés. 

Mélanges scientiftqaes et littéraires, par Louis Passy •. 

Statisticko izvjesce trgovacko-Obrtnicke Komore u Zagrebu od Go- 
dine 1881-1885 ». 

Le Parlement et la dignité du commerçant en France, par C. La- 
pierre *. 

Pietro Merenda. Vita e. apostolato di Schulze-Delitzsch 4 . 

Les Chambres syndicales et le renouvellement du privilège de la 
Banque de France, par Alfred Neymarck 4 . 



1 Paris, Guillauuiin, 1888, in-8°. 

2 Zagreb, 1887, in-8°. 

3 Paris, aux bureaux de la Franc* Commerciale, 1888, in-8°. 
* Palermo, L. Pedone-Lauriel, 1888, in-16. 

s Pans, Guillaumin et 0, 1888, in-8°. 



294 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Bulletin de V Association 'pour la défense des droits individuels. N° 3. 
Dec. 1887 ». 

Association française pour l'avancement des sciences. Congrès de 
Toulouse. 1887. M. Léon Donnât. La méthode expérimentale et ses ap- 
plications en matière économique 2 . 

Revue des Sociétés, 6 e année, I Janvier. 1888 \ 

Ministère de U agriculture. Bulletin, 6 e année. N° 1 4 . 



SOCIETE DE STATISTIQUE DE PARIS 

RÉUNION DU 18 JANVIER 1888. 



Communications : Une carte de la densité relative des populations. — Le 
Bureau de statistique de Berlin. 

Discussion : Du rôle comparatif des voies navigables et des voies ferrées. 

La séance est ouverte sous la présidence de M. Yvernès, président 
sortant, qui, dans une courte allocution, transmet ses pouvoirs à 
M. André Cochut, le nouveau président pour 1888. Il invite son succes- 
seur à prendre sa place au fauteuil. 

M. A. Cochut prononce un discours dans lequel il trace rapidement 
le tableau des services rendus aujourd'hui par la statistique à toutes les 
sciences et spécialement à l'économie politique, et il esquisse un pro- 
gramme des travaux sur lesquels la Société doit concentrer son atten- 
tion. 

Sont admis à faire partie de la Société de statistique: comme membre 
fondateur, M. A. Thomereau, ancien directeur du Moniteur des assu- 
rances; comme membre titulaire, M. J. Prunget, rédacteur au ministère 
des finances ; comme membre correspondant, M. A.-J. Cook, directeur 
de la Victoria, compagnie d'assurances sur la vie, à Londres. 

M. T. Loua, secrétaire général, analyse brièvement les documents 
parvenus à la Société depuis la précédente séance. 

M. Turquan place sous les yeux de la réunion une carte analogue à 
celle qu'il a faite pour les 3G.000 communes de France et qui porte, 
cette fois, sur la Belgique et les pays environnants. 

1 Paris, 11, rue Chardin, in-8°. 

2 Paris, 28, rue Serpente, in-8°. 

8 Paris, Marchai et Billard, in-8°. 

4 Paris, luipr. Nationale, mars 1887, in- °. 



SOCIÉTÉ DE STATISTIQUE DE PARIS. 295 

Après avoir indiqué en quelques mots le procédé qu'il a suivi pour 
représenter la densité relative des populations, il montre sur la carte 
les analogies que présente ce groupement en Belgique et dans la France 
du Nord, ainsi que les rapports avec la configuration du terrain et la 
nature du sol. 11 fait ressortir ensuite qu'une ligne de démarcation 
bien tranchée sépare les populations flamandes des populations de 
langue wallone. 

M. Levasseur trouve à première vue que la séparation entre les 
éléments flamand et wallon ne se produit pas partout, le pays wallon 
offrant le long de la Meuse une très grande agglomération. Quoi qu'il en 
soit, dit-il, la carte de M. Turquan constitue un document scientifique 
précieux en montrant d'une manière frappante la relation qui existe 
entre le sol et la situation économique de la population qui l'habite. 

M. E. Cheysson présente, au nom de M. Léon Caubert, la traduction 
de l'ouvrage de M. E. Blenck sur le Bureau royal de statistique, à Berlin. 
11 en donne rapidement, une très intéressante analyse, insistant surtout 
sur les dotations considérables [attribuées, en Prusse, à la statistique 
(484.000 fr. de dotation ordinaire, sans compter des allocations extra- 
ordinaires qui se sont élevées jusqu'à près de 817.000 fr. en 1882-83). 

L'ordre du jour appelle la discussion sur le rôle comparé des voies 
navigables et des voies ferrées, soulevée l'année dernière par M. Limousin. 

M. Boulé, ingénieur en chef des ponts et chaussées, fait remarquer 
que la plupart des critiques adressées aux voies navigables françaises par 
M. Limousin ont été déjà produites antérieurement et il semble qu'elles 
aient été réfutées victorieusement. 

M. Boulé relève d'abord, dans le Mémoire de M. Limousin, une con- 
tradiction. Il y est dit que les rivières et les canaux on, depuis le commen- 
cement du siècle, coûté 1.300.000.000 de fr. en dépenses d'amélioration 
ou d'établissement, ce qui, pour un tonnage de 2.400.000.000 de tonnes 
kdométriques, en 1883, et au taux de 4 0/0, ferait ressortir le prix de 
revient par tonne à 0,0242. Plus loin, l'auteur expose que la navigation 
intérieure se concentre sur 58 rivières ou canaux ayant ensemble une 
longueur de 5.674 kilomètres, lesquels absorbent 91 0/0 du tonnage 
kilométrique, ne laissant aux 132 autres foies, comportant une longueur 
de 6.864 kilomètres que 9 0/0 du tonnage kilométrique. N'est-il pas 
évident que, dans de semblables conditions, si plus de la moitié du 
réseau ne transporte rien, on ne peut la confondre dans la moyenne et 
la faire entrer dans le calcul qui aboutit au prix de revient de 0,02 12 ? 

Dans la comparaison que l'on fait des prix de revient des transports 



296 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

par chemins de fer ou par voies navigables, on raisonne sans cesse sur 
des moyennes générales. Ce procédé de discussion est inadmissible. Si 
pour les chemins de fer du réseau général, on peut ramener toutes les 
voies à un terme de comparaison commun, puisque ces voies ont toutes 
même largeur, organisation analogue, se prêtent à la circulation des 
mêmes véhicules, il n'en est pas ainsi à l'égard des voies navigables, 
dont les conditions d'établissement présentent les variations les plus 
nombreuses, et comme tirant d'eau, et comme largeur, et comme 
dimensions des écluses et ouvrages d'art. Ces variations dans les condi- 
tions d'établissement entraînent comme conséquence des changements 
fréquents dans les dimensions du matériel d'exploitation, nécessitent des 
ruptures de charge, des transbordements ou tout au moins des allége- 
ments. Deux lignes navigables et souvent même deux voies de la même 
ligne ne peuvent être comparées entre elles et donner lieu à l'établisse- 
ment de moyennes. Ces comparaisons ne deviendraient possibles que le 
jour où le réseau serait unifié. 

Les chiffres cités par M. Limousin sont au surplus discutables; l'éva- 
luation à 1.300.000.000 de francs de l'ensemble de nos voies navigables 
comporterait de nombreuses déductions, car elle comprend nombre de 
tlépenses qui ne s'appliquent pas aux travaux d'établissement propre- 
ment dits. Même observation pour les 12 millions de dépenses annuelles 
d'entretien ou de gardiennage Une part importante de ces dépenses a 
traita des cours d'eau qui ne donnent lieu à aucune navigation, au 
Tarn, par exemple, où le dernier recensement de la batellerie n'a révélé 
la présence que d'un seul bateau. Il faudrait également retrancher de 
ce même chiffre de 12 millions toutes les dépenses de rives et les frais 
accessoires tels que ceux afférents à la pèche, aux bacs, francs- 
bords, etc. 

La conclusion de M. Limousin est qu'il conviendrait, pour rétablir 
l'équilibre entre les chemins de fer et les voies navigables, de frapper 
la navigation d'un péage de 1 centime à 1 centime et demi par tonne 
kilométrique et que ce péage rapporterait, en ne prenant que les voie s 
fréquentées, un produit de 22 à 23 millions de francs, sans constituer 
une entrave sérieuse à l'industrie des transports par eau. Le péage de 
1 centime et demi correspondrait à 50 0/0 du prix de fret, qui serait de 
3 centimes environ. 

L'évaluation à 3 centimes du prix du fret est certainement très 
exagérée à l'égard des voies fréquentées, où il se rapproche beaucoup 
plus, pour les plus grands parcours, de 1 centime et demi que de 3 cen- 
times. Mais en admettant même que le péage proposé ne représentât 
que 50 0/0 du prix de transport, croit-on qu'il n'aurait pas pour premier 
effet de réduire considérablement l'intensité de la circulation? 



SOCIÉTÉ DE STATISTIQUE DE PARIS. 297 

M. Holtz ne veut appeler l'attention de la Société que sur l'antago- 
nisme qu'on a cherché à établir entre les voies navigables et les chemins 
de fer. Selon lui, cet antagonisme n'existe pas dans la plupart des cas. 
Au contraire, il arrive souvent que les deux natures de voies profitent 
l'une à l'autre, se prêtent un mutuel appui et concourent ensemble à la 
prospérité du pays en développant le mouvement industriel. 

M. E. Cheysson fait remarquer qu'en cette matière, comme d'ailleurs 
dans toutes les autres, il est dangereux dene procéder que par moyenne. 
On ne saurait se borner à comparer en bloc les voies ferrées avec les 
voies navigables, en négligeant les variations considérables qui différen- 
cient les diverses portions de ces deux réseaux ; mais il importe de 
rapprocher, dans chacun d'eux, les voies qui ont des fréquentalions 
voisines et correspondent à des courants déterminés de transport. 

C'est ainsi que, dans une série de tableaux statistiques qu'il met sous 
les yeux de la Société et qu'il analyse à grands traits, M. Cheysson a 
distingué pour les voies ferrées : 1° le réseau du Nord ; 2° les compagnies 
secondaires ; 3° l'ensemble des grandes compagnies et, pour les voies 
navigables : 1° le réseau de la Belgique sur Paris ; 2° le canal de Nantes 
à Brest ; 3° le réseau total. 

Ces six tableaux sont tracés d'après le même cadre et se prêtent dès 
lors à des comparaisons faciles. 

En résumé, M. Cheysson n'est pas de ceux qui voudraient doubler tout 
chemin de fer d'un canal parallèle pour contraindre les compagnies à 
une capitulation dont l'État finirait par faire les frais; mais il n'est pas 
non plus de ceux qui méconnaissent l'importance des voies navigables et 
leur rôle élevé dans la répartition des courants de transport. Si quelques- 
unes d'entre elles sont de mauvais placements, elles se justifient peut- 
être à d'autres points de vue. En tout cas, n'existe-t-il pas aussi des 
lignes ferrées d'une utilité contestable ? Quel réseau n'a ses erreurs 
économiques? Il est inutile de récriminer sur les faits accomplis. L'ancien 
outillage s'est amorti avec le temps ; personne ne songe à combler les 
canaux peu fréquentés. C'est un legs du passé, dont le présent doit 
accepter les charges, comme il jouit de ses bienfaits. 

Mais en ce qui concerne l'avenir, il importe de ne l'engager et de ne 
créer de nouvelles voies navigables que dans des contrées éminemment 
industrielles et peuplées, où le trafic soit suffisant pour fournir abon- 
damment aux deux ordres de voies les transports qui leur conviennent, 
savoir : les matières premières au canal, les produits finis au chemin de 
fer. Hors de ces cas particuliers, il faut se borner à améliorer et unifier 
les voies existantes, pour qu'un même bateau circule sur le réseau 



2 98 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

continu des lignes affectées à un même courant de transport comme un 
même wagon circule sur un même réseau ferré. 

C'est à ces travaux d'achèvement et d'unification qu'on pourrait fruc- 
tueusement réserver l'emploi de péages spéciaux et momentanés, dont, 
le produit serait attribué à de grands syndicats d'industriels ou à des 
chambres de commerce en échange de leurs avances. 

En terminant ce compte-rendu, nous appellerons l'attention sur le 
numéro de février du Journal de la Société de statistique de Paris. Ce 
numéro contient la première partie du grand travail de M. Loua, dont 
nous avons déjà annoncé l'apparition prochaine. 

Sous le titre de La France telle qu'elle est, d'après le dernier Annuaire 
statistique, M. Loua a présenté, avec une concision qui ne nuit nulle- 
ment à l'abondance des faits, l'analyse de tous les documents officiels 
qui se rapportent à notre pays. 



COMPTES RENDUS 



Cours de morale théorique et pratique, par Gabriel Compayré. — Un 
vol. in-12. Paris, Paul Delaplane, éditeur. 

L'auteur de ce livre n'est pas le premier venu: il est élève de l'École nor- 
male supérieure, plusieurs fois gradué par l'Université, professeur aux écoles 
supérieures normales d'instituteurs et d'institutrices, député, membre du 
Conseil supérieur de l'instruction publique. Il occupe donc dans l'ensei- 
gnement public une influence de premier ordre. Ajoutons qu'il possède 
toutes les connaissances exigées par l'Université qui lui a conféré ses 
grades, qu'il écrit facilement et bien, qu'il est sans aucun doute un 
homme distingué auquel on ne peut, ce nous semble, adresser aucun 
reproche et dont on ne doit dire que du bien. 

Nous ne pouvons en dire autant de son livre. Ce cours de morale, 
destiné aux écoles normales d'instituteurs et d'institutrices, c'est-à- 
dire à l'enseignement le plus élevé et le plus important qui puisse être 
donné dans le pays, mérite, à tous les points de vue, un examen attentif. 
Nous soumettons à nos lecteurs les résultats de celui auquel nous nous 
sommes livré. 

Le cours est divisé en deux parties précédées par une introduction 
La première partie contient huit leçons et s'intitule : « Morale théo- 
rique ». La seconde comprend douze leçons et s'intitule : « Morale 
pratique ». 



COMPTES RENDUS. 299 

L'introduction nous entretient de l'utilité de l'enseignement moral. A 
quoi bon, puisqu'on le donne? On le donne, parce qu'on le croit utile. C'est 
d'ailleurs dans l'enseignement lui-même que doit se trouver la preuve de 
son utilité, par ses fruits. Toute cette introduction nous semble absolu- 
ment inutile; elle pose et trancbe un grand nombre de questions assez 
difficiles dont aucune n'est de nature à intéresser les élèves qui 
suivent le cours. Nous pouvons en dire à peu près autant de toute 
la première partie consacrée à ce que l'auteur appelle « morale 
théorique ». 

On peut y relever quelques erreurs et une certaine confusion d'idées. 
La morale, nous dit-on d'abord, est une science (p. 7), puis elle devient 
une science et un art (p. 24). Cependant, dès que la morale donne des 
préceptes, il est évident qu'elle est un art, et seulement un art, le plus 
important de tous, l'art de bien vivre. Il n'importe en rien aux élèves 
qu'on leur dise que la morale est une science ou un art ; mais si l'on 
tient à le leur dire, il serait bon de leur parler correctement. 

Cette erreur a conduit l'auteur à une erreur plus grande, celle de 
chercher l'origine de la morale ; il semble la reconnaître dans les travaux 
de la philosophie grecque, en disant cependant : « Elle a eu de tout 
temps son cadre distinct et son nom particulier ». Rien de tout cela 
n'est exact. En fait, la morale a commencé à exister le jour où un 
homme a porté sur la conduite de sa vie une attention consciente et a 
voulu régler, par une volonté raisonnable, l'impulsion de ses premiers 
instincts. Cette origine remonte évidemment bien au delà des temps 
historiques et, bien avant ces temps, les hommes ont commencé à faire 
effort pour se mettre d'accord sur les meilleures règles de conduite. 
Donc, si l'on veut donner de la morale la définition la plus large et en 
même temps la plus exacte, la plus vraie, il faut dire qu'elle est l'en- 
semble des règles que les hommes ont jugées les meilleures pour la 
conduite de la vie, eu égard à l'état de leurs connaissances, à chaque 
époque. Ce serait peut-être une définition terre à u terre et vulgaire, 
si l'on veut, mais ce serait la vraie. 

Les travaux de la philosophie grecque n'ont pas eu pour objet de 
fonder la morale, qui existait depuis des milliers d'années, mais de la 
perfectionner, de lui donner une forme raisonnée et didactique. Ces 
travaux, très dignes d'éloges et d'attention, ont été continués, sans 
exercer sur la pratique quotidienne une influence bien appréciable : 
on peut relever chez leurs auteurs, à côté d'erreurs positives, l'abus des 
classifications systématiques et des disputes de mots. On pouvait donc, 
sans aucun dommage, les passer sous silence dans un cours destiné aux 
écoles d'instituteurs, appelés, non à disserter sur la morale, mais à 
l'enseigner. 



3 00 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Non seulement ce silence eût été sans dommage, mais il aurait été fort 
utile, pour deux raisons : — en premier lieu, l'auteur ne pouvant repro- 
duire les longues discussions dans lesquelles la subtilité grecque s'est 
donné carrière, a dû les résumer, bien ou mal, en peu de mots, qui 
n'apprennent rien à ses élèves, si ce n'est à répéter une sentence qu'ils 
ont l'air de comprendre et qu'ils ne comprennent pas. — En second lieu, 
les élèves, effrayés de ce grand nombre de questions difficiles et non 
résolues, inclinent volontiers à penser que cet étalage de paroles à 
effet n'a pas un rapport bien appréciable avec la conduite de la vie, 
et qu'il n'y a guère que verbiage dans ce qu'on leur présente comme 
morale théorique. On a donné depuis cinquante ans environ cet ensei- 
gnement aux bacheliers es lettres et nous pouvons sans peine constater 
ses résultats : il les rend sceptiques. Ces résultats ne seront ni meil- 
leurs ni autres pour les instituteurs, moins préparés contre le scepti- 
cisme que les bacheliers. 

T.a partie du livre qui est consacrée à la morale pratique nous semble 
présenter les mêmes défauts que la première. L'auteur prend successi- 
vement chacun des grands principes de morale et note surtout les 
controverses ou explications diverses dont il a été l'objet. C'est, ce nous 
semble, le moyen le plus sûr pour énerver tout précepte. Car si des 
écrivains spéculatifs spéciaux ont proposé des interprétations diverses, 
c'est qu'il y a doute et alors quelle est la valeur du commandement? 
Nous ne dirons rien des premières leçons de cette seconde partie dite 
pratique, sur le caractère impératif de la morale, sur son principe, sur 
sa sanction, etc. Ce n'est que la continuation de la première partie, 
avec tous ses inconvénients. 

Que dire de la partie où l'auteur traite de la justice, de la charité, de 
la propriété? Qu'elle est fort obscure. Quelle controverse il faudrait 
engager si l'on voulait en discuter les termes ! Le fondement des devoirs 
sociaux, qui est « l'idée de la personne humaine, égale de toutes les autres 
personnes! » qui peut le comprendre? Egalité devant la loi est un 
principe de droit, non de morale : Pourquoi en parler, et en termes bien 
vagues dans un cours de morale? Un cours de ce genre n'admet pas 
l'égalité en dehors de l'égalité d'obligation. Quant à la définition de la 
justice et de ses préceptes généraux empruntés au droit romain, ce 
sont des mots inutiles et même mal appliqués. La justice n'est pas une 
volonté, et pour rendre à chacun ce qui lui est dû, il faut savoir ce qui 
est dû. Quelque vénérables que soient ces textes, nous sommes étonnés 
île les rencontrer dans un cours de morale pour les instituteurs rédigé 
en 1887. 

L auteur a eu l'idée, heureuse sans doute, de joindre à chacune de ses 
leçons des citations choisies et presque toutes écrites avec élégance. Il 



COMPTES RENDUS. 301 

est regrettable qu'on n'y rencontre pas toujours l'exactitude et la préci- 
sion. N'en citons qu'une, celle de Cousin (p. 136) : « Sur les choses, y 
est-il dit, je n'ai que des droits ». Est-il exact d'appeler droit notre rap- 
port avec les choses ? Non, évidemment, puisque, même pour la posses- 
sion des choses, nous n'avons et ne pouvons avoir de droits qu'envers 
nos semblables. Celte proposition inexacte n'a été écrite que pour 
donner à la suite du passage un mouvement élégant. Le fonds a été 
sacrifié à la phrase. 

Nous aurions bien d'autres reproches à formuler contre ce livre avec 
entière conviction, mais il est dur et désagréable de toujours blâmer et 
il faut prendre garde à ne pas être injuste, tout en disant des choses 
justes. En effet, le lecteur imputerait peut-être un peu trop à l'auteur ce 
qu'on dirait du livre. Or, l'auteur a eu des intentions excellentes, du 
talent d'écrivain, de l'érudition ; il s'est même plus d'une fois affranchi 
des routines de l'école. Les critiques que nous avons formulées et celles 
que la lecture du livre a soulevées dans notre àme et que nous n'avons 
pas exprimées, s'adressent plutôt à cette école qui, depuis soixante ans, 
nous fatigue de sa littérature vide et s'oppose à tout progrès par ses 
programmes imposés. Ces programmes sont l'œuvre duConseilsupérieur 
de l'instruction publique et c'est à ce conseil, non à M. Compayré per- 
sonnellement, que s'adressent nos reproches. 

Disons maintenant pour expliquer nos critiques comment nous com- 
prenons la morale et un cours de morale pour les instituteurs. 

La morale est l'art, le plus important de tous, qui éclaire notre volonté 
dans la conduite de la vie. Cet art est continuellement pratiqué, bien ou 
mal, par tous les hommes vivant en société, qui gouvernent et dirigent 
leurs instincts natifs. Cet art est en tout temps exposé et enseigné par 
un enseignement mutuel au-dessus duquel il peut être utile d'avoir un 
enseignement formel. 

Cet enseignement doit prendre la tradition telle qu'elle est, la recti- 
fier là où elle est fausse, compléter les lacunes que l'expérience 
découvre, réparer l'édifice là où il est miné ou entamé par l'action 
contraire des forces naturelles, qui sont les instincts natifs. Il doit être 
essentiellement pratique et dire simplement : « Ceci est bien et ceci est 
mal, » en montrant pourquoi telle action est utile et telle action nuisible 
au bon ordre de la société et à son développement normal. 

Mais, pour démontrer ainsi le caractère utile ou nuisible des actes dont 
on parle, il fa ut connaître les conditions générales de l'ordre social et de 
son développement naturel et, pour les connaître il faut les étudier. Or, 
jusqu'à ce jour, on se refuse à étudier celles des conditions de cet ordre 
qui sont connues et plus encore, s'il est possible, à découvrir celles qui 
sont encore inconnues. 



302 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Au lieu de considérer chaque individu à part pour s'élèvera la notbn 
de l'ordre social, il faut considérer directement cet ordre et en déduire 
les devoirs de l'individu. Le genre humain est sur la terre pour y vivre 
et tâcher de grandir par le nombre et la qualité des individus. Pour 
atteindre ce but, il ne faut pas que ceux-ci s'abandonnent à leurs 
appétits et s'épuisent en luttes stériles : il faut, au contraire, qu'ils coor- 
donnent leurs travaux. Ils se sont, à cette fin, groupés en nations et en 
familles. Delà, les devoirs de chacun, que l'on tâcherait de classer au 
mieux et d'exposer en passant légèrement sur ceux qui ne sont pas con- 
testés et en appuyant davantage sur ceux qui sont ou contestés ou 
négligés à l'époque actuelle. 

Un cours de morale conçu et rédigé sur ce plan pourrait être fort 
utile, à la condition qu'il fût simple et se bornât à coordonner ensemble 
un certain nombre de vérités évidentes par elles-mêmes, en laissant de 
côté toutes les difficultés et les discussions qu'entraînent après elles les 
idées de l'antiquité classique. Il ne faut jamais oublier que les doctrines 
morales des anciens reposent sur deux conceptions fausses, savoir : 
1° que la vertu procure le bonheur ; 2° que le bonheur existe et se trouve 
dans un état stable quelconque. Il serait sans doute inutile de réfuter 
ces idées dans un cours de morale destiné aux instituteurs, mais il 
importe que le professeur sache à quoi s'en tenir et laisse de côté bien 
des phrases dans lesquelles les moralistes grecs et latins ont détourné le 
sens des mots pour dissimuler l'incohérence ou la confusion des idées. 

Nous ne croyons pas qu'il soit possible de réduire la morale enseignée 
à quelques préceptes généraux, ni qu'il convienne d'en faire une casuis- 
.tique. Les préceptes généraux, quelle que soit la clarté avec laquelle 
ils sont énoncés, ont toujours l'inconvénient d'être compris de plusieurs 
façons et de comporter des exceptions dans la pratique. D'autre part, 
quelle casuistique pourrait prévoir l'infinie variété des actes humains 
dans l'infinie variété des circonstances où ils se produisent ? Un cours de 
morale doit être bref, modeste, toujours pratique, porter les regards 
des élèves sur les grandes lignes plutôt que sur les détails et leur faire 
sentir l'obligation par l'évidence ou, s'il est nécessaire, par la démons- 
tration. 

Oui, répondra-t-on, mais pour exposer les conditions de l'ordre 
social, il faut les avoir étudiées en dehors de tous les écrivains classiques, 
en vue des faits sociaux dont nous sommes témoins. Ce travail présente 
des difficultés et n'a pas été fait de manière à attirer l'attention de 
l'Université. Nous en convenons volontiers. Eùt-on fait ce travail, il fau- 
drait encore chercher comment on persuade, c'est-à-dire comment on 
fait passer dans l'âme des auditeurs les idées et les sentiments dont le 
professeur est animé. Il faudrait bien des choses que la meilleure rhéto- 



COMPTES RENDUS. 303 

rique ne saurait enseigner, mais qu'on peut trouver avec effort et 
réflexion. 

Nous avons déjà dépassé les limites que nous nous étions assignées. 
Disons en finissant que le livre de M. Compayré, comparé aux livres du 
même genre que le sien, est aussi bon que les meilleurs, parce que cela 
est vrai. 

COURCELLE- SENEUIL. 



Les sophistes allemands et les nihilistes russes, par Funk-Brentaxo. 
Un vol. in 8°, Paris, Pion, éditeur. 

M. Funk Brentano est un écrivain instruit et fécond, qui a long- 
temps étudié Kant et ses successeurs allemands. Pendant que d'autres 
personnes se livraient a la même étude et y découvraient toutes sortes 
de choses, il y constatait la présence d'une sophistique très déliée, natu- 
relle ou inconsciente, qui aurait engendré de nihilisme russe. 

Constatons d'abord que ce livre, écrit avec conviction, est curieux et 
véritablement intéressant. Nous ne garantirions pas que toutes les 
propositions y soient d'une exactitude absolue et dégagées de tout parti 
pris ; mais cette accusation de sophistique, si elle n'est pas tout à fait 
nouvelle, est bien fondée et justifiée. 

Quel a été le rayonnement de cette sophistique et quelle est son in- 
fluence hors de l'Allemagne? M. Funk Brentano ne l'a pas dit ni 
même essayé de le dire et n'a voulu la constater qu'en Russie. Elle a 
cependant fait sentir ses effets en France, notamment dans la philo- 
sophie de Cousin, si abondante en précautions et en réticences qui la 
dissimulent, et dans les écrits de Proudhon où elle brille dans tout son 
éclat. Lorsque M. Frank a attribué à Proudhon l'invention de certains 
sophismes, nous croyons qu'il lui a fait trop d'honneur ; Proudhon a 
seulement donné à ces sophismes l'éclat de son style. 

Nous craignons que notre auteur ait imputé à sa sophistique une in- 
fluence qu'elle n'a pas et passé un peu légèrement sur ses pires effets. 

Il ne faut pas exagérer l'influence de la sophistique comme principe 
d'action et, à examiner froidement son rôle dans l'histoire, il est difficile 
de lui imputer de grands crimes. Ce n'est pas elle qui a inspiré Bal- 
thasar Gérard, Jacques Clément et Ravaillac. Ce n'est pas elle qui a 
causé la conspiration des poudres et nous avons peine à croire qu'elle 
ait eu une part directe dans les attentats dont la Russie a été le 
théâtre. Elle est redoutable autrement, comme le plus énergique dissol- 
vant des mœurs politiques dans la population lettrée. 

Ainsi elle peut faire des ravages énormes lorsqu'elle s'empare de l'en- 
seignement public. Son résultat direct est d'anéantir toute croyance et 



304 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

tout effort sincère vers la science, dont elle emprunte le nom et occupe 
la place. Mais nous ne la croyons pas capable de susciter des dévoue- 
ments et des actes hardis, même criminels, comme ceux des nihilistes. 
Qu'elle donne la théorie de ces actes, comme toute autre théorie, nous 
ne le contestons nullement et nous acceptons volontiers les preuves que 
nous donne M. Funk Brentano. 

Mais l'attitude des nihilistes russes et de leurs semblables dans 
d'autres pays n'est pas inspirée parle raisonnement. C'est l'explosion de 
la passion tyrannique du sauvage, exaspérée et anoblie au contact de 
.passions collectives identiques, suscitées par les événements qui ont 
créé certaines situations sociales. 11 y a du nihilisme en Irlande, où 
la sophistique allemande n'a exercé aucune influence ; il y en a même 
aux Etats-Unis, et à vrai dire, où n'y en a-t-il pas ? 

Ces réserves faites, nous ne trouvons qu'à louer dans le livre de 
M. Funk Brentano. Ses analyses bien étudiées et nécessairement un peu 
sèches sont quelquefois animées par la passion de l'auteur. Nous 
citerons entre ces dernières celles des livres de Schopenhauer et de 
M. de Hartmann. Ses réflexions sur le succès de ces livres, comme 
symptôme social, sont d'une justesse malheureusement incontestable. 

En somme, il est possible que M. Funk Brentano, comme la plupart 
des hommes qui ont beaucoup lu et beaucoup étudié, se soit exagéré 
l'influence du raisonnement sur les croyances et sur les actions humaines, 
mais il a très bien senti l'influence délétère de la sophistique par l'étude 
de laquelle on apprend à dédaigner le raisonnement d'abord, puis la 
raison elle-même, pour se laisser aller aux instincts de l'animal et oublier 
assez rapidement la civilisation. A ce titre, il a droit à toutes nos sym- 
pathies. 

Nous avons reçu du même auteur une brochure intéressante intitulée 
« Le droit naturel au xvn e siècle; Pascal, Domat, Puffendorf ». Dans 
cette brochure, il pousse plus loin ses recherches sur l'origine et la 
filiation des doctrines politiques et poursuit dans Puffendorf la sophis- 
tique allemande. Ici, nous croyons qu'il a dépassé le but. Il est douteux 
que Jean -Jacques Bousseau se soit inspiré de Puffendorf lorsqu'il a ré- 
digé son chimérique Contrat social, mais il est certain qu'il a pu s'ins- 
pirer des doctrines calvinistes qui régnaient à Genève et auxquelles, 
ce nous semble, Hotman n'avait pas été étranger. Ces doctrines n'é- 
taient inconnues à aucun pays calviniste ; seulement elles y rencon- 
traient des contre-poids, des traditions et des mœurs solides. Bousseau, du 
reste, quoique ignorant, n'ignorait niHobbesniLocke.Son succès a tenu à la 
forme et surtout à la violence de la réaction soulevée par le refoulement 
violent du protestantisme en France au xvn e siècle. 

Cette réaction de l'esprit public a fait vieillir avant le temps le beau 



COMPTES RENDUS. 305 

livre de Domat, œuvre d'un catholique raisonnable et savant, qui n'avait 
pas cherché les premiers principes et ne répondait pas aux préoccupa- 
tions du siècle suivant. On admire volontiers Domat et Ton éprouve une 
sympathie sincère pour cette âme sereine, pour cet esprit judicieux et 
profond, dont la conviction honnête ne laisse aucun doute. 

Mais lorsqu'on examine de plus près le fond des choses, on est frappé 
de la faiblesse de son point de départ, des principes sur lesquels repose 
son imposant édifice. On le voit, en effet, invoquer indifféremment tan- 
tôt des passages de la Bible, tantôt des maximes de quelque juriscon- 
sulte romain, tantôt la coutume. Sans doute, l'ensemble constitue un 
système dont les diverses parties sont solides et bien liées ensem- 
ble, mais dont il est difficile de méconnaître le caractère personnel et, dès 
lors,un peu arbitraire. On ne voit jamais clairement sur quelle autorité 
il se fonde. Est-ce la raison éclairée par l'observation scientifique ? Est- 
ce l'Ecriture ? Est-ce le droit romain ? Est-ce la coutume ? On ne le 
sait. Sans doute, au temps où écrivait Domat, on ne pouvait éviter cet 
inconvénient, ni prendre parti aussi résolument qu'aujourd'hui. Le mo- 
nument qu'il a élevé n'en est pas moins digne d'attention et ne sera de 
longtemps, nous le craignons, ni surpassé, ni même égalé. 

M. Funk Brentano a cherché et trouvé dans le livre de Domat l'expli- 
cation de quelques notes étranges de Pascal. Cette explication est-elle 
tout à fait exacte? Nous avons quelque peine à le croire. Pascal,lui aussi, 
cherchait les principes, mais en géomètre agité et passionné, moins 
porté à la conciliation des contraires qu'un jurisconsulte. Sans doute 
il était ami de Domat, mais nous ne croyons pas qu'il pensât avec celui-ci 
et nous doutons que les solutions qui satisfaisaient Domat eussent satis- 
fait Pascal. 11 fallait pour que les problèmes posés par le grand penseur 
fussent abordés avec fruit, admettre le progrès dans les choses sociales, 
en déterminer la tendance et la formule; or, Pascal, dans l'état de ses 
convictions, ne pouvait se placer à ce point de vue. 

Quoi qu'il en soit, nous sommes reconnaissants à M. Funk Brentano de 
nous rappeller ces questions élevées, toujours intéressantes et de les 
avoir traitées avec indépendance, non seulement d'après les livres, mais 
« de sa personne />. C'est un mérite qui n'est pas commun. 

Courcelle-Seneuil. 



Études d'histoire financière et monétaire. Études de droit public, par 
M. Th. Ducrocq, professeur à la Faculté de droit de Paris, correspondant 
de l'Institut, etc. Poitiers, librairie administrative Oudin; Paris, Guil- 
laumin et Cie. 1887,2 vol. in-8°. 

Sous le titre d'Études d'histoi?'e financière et monétaire et d'Études 
de droit public, M. Ducrocq vient de publier deux volumes réunissant 
4 e série, t. xli. — 15 février 1888. £0 



306 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

ses articles imprimés à différentes dates dans plusieurs recueils, ou ses 
conférences faites à diverses reprises sur des questions touchant soit à 
Thistoire financière ou monétaire, soit au droit public. C'est avec raison 
que le savant auteur a tenu à grouper ces travaux d'origine variée; 
sans doute ils étaient connus ; tous les spécialistes savaient le parti que 
l'on pouvait tirer de ces études dont plusieurs constituent de véritables 
petits traités sur la matière; mais ces articles ou ces conférences 
avaient été reproduits dans des recueils qu'il n'est pas toujours facile de 
se procurer; on risquait fort de ne pouvoir en profiter. C'est un service 
que notre éminent confrère a rendu aux travailleurs en consentant à 
rééditer ces fragments; nous l'en remercions. 

Le volume consacré à l'histoire financière et monétaire se compose 
de 14 chapitres dont voici les titres : Boulainvilliers réformateur avant 
Boisguillebert et Vauban, son Mémoire sur le droit d'amortissement 
des gabelles et la conversion du revenu des aides en droit de bouchon, 
antérieur au Détail de la France de Boisguillebert et à la Dîme royale 
de Vauban; la corvée des grands chemins et sa suppression en France 
et spécialement en Poitou; les enquêtes administratives de 1775 à 1777 
sur la corvée des grands chemins en Poitou, et M. de Blossac intendant 
de la généralité de Poitiers; l'arrêt du conseil du roi du 24 décem- 
1764 qui commet M. de Blossac pour informer contre les habitants de 
la paroisse d'Archigny pour refus de corvée et rébellion contre la maré- 
chaussée ; de la monnaie au point de vue de l'économie politique et du 
droit, et du service monétaire de la France comparé à celui des princi- 
paux Etats Européens; du cours international des monnaies de l'Union 
monétaire latine; un maître de la monnaie de Poitiers, ancien maire 
de la ville, soumis à la torture sous Louis XV ; le trésor de Vernon; le 
sesterce et l'histoire de sa fabrication dans le monnayage romain ; les 
nouvelles découvertes du trésor de Vernon ; un denier gaulois inédit 
à la légende giamilos ; les bronzes frappés sous Constantin ; le mon- 
nayage an glo -français de l'Aquitaine dans les ateliers de Bordeaux, 
Poitiers et Périgueux ; les pièces de monnaie carlovingiennes intéres- 
sant le Poitou. Ces différentes études se relient par plusieurs caractères 
communs. D'abord elles traitent toutes de questions financières ou 
monétaires ; en second lieu elles ont toutes un cachet historique ; enfin 
elles réalisent toutes l'alliance de l'histoire, de l'économie politique et 
du droit. Certainement dans la plus étendue de ces études et peut- 
être la plus importante (la monnaie considérée au point de vue 
de l'économie politique et du droit), la législation administrative et le 
droit civil sont étudiés au pointde vue monétaire et l'auteur a cherché 
à condenser et à démontrer les principes économiques qui constituent 
la véritable théorie de la monnaie, y compris le principe de l'unité 



COMPTES RENDUS. 3 07 

d'étalon d'or. Mais ces démonstrations sont éclairées par l'histoire des 
anciennes altérations monétaires, des erreurs sur la notion de la 
monnaie, et de celles successivement commises sur la notion de 
la richesse et de sa source. L'histoire des faits et des idées sur le rôle 
de la monnaie conduit jusqu'à l'histoire résumée de la science écono- 
mique elle-même. 

La place et le temps nous manquent pour analyser en détail les diffé- 
rentes parties de ce volume. Nous nous ferions toutefois un scrupule 
de ne pas insister sur le travail consacré à Boulainvilliers ; cette notice 
offre en effet pour les économistes un intérêt tout particulier. On sait 
que les Mémoires 'présentés à Mgr le duc d'Orléans, régent de France, 
contenant les moyens de rendre ce royaume très puissant et d'augmen- 
ter considérablement les revenus du roi et du peuple,de Boulainvilliers, 
sont généralement considérés comme ayant tous, sans distinction, été 
adressés au Régent ou au duc de Noailles, président du Conseil des 
finances, au début de la Régence, au commencement de 1716. S'appuyant 
sur la teneur et les termes, mêmes du Mémoire, sur une comparaison 
avec cinq Mémoires du même auteur publiés en même temps ainsi que 
sur le rapprochement des réformes proposées par Boulainvilliers avec 
des mesures de même nature édictées avant la date assignée jusqu'à ce 
jour, M. Ducrocq montre d'une façon péremptoire que le Mémoire con- 
sacré au droit d'amortissement des gabelles et à la conversion du revenu 
des aides est antérieur de près de 30 années à la date qui lui est assignée, 
qu'il fut adressé en 1687 ou 1688 à Le Peletier, successeur de Colbert 
au contrôle général des finances. Une pareille rectification n'est pas 
dépourvue d'importance; d'une part, elle restitue à Boulainvilliers le 
premier rang, dans l'ordre des dates, parmi les écrivains qui dès le 
règne de Louis XIV ont demandé la réforme du régime financier ; d'autre 
part il n'est pas indifférent, au point de vue de l'histoire économique et 
financière, de voir présenter des critiques contre le régime des gabelles 
et des aides treize ans avant la Dîme royale et formuler certaines idées 
justes et libérales bien avant les physiocrates, antérieurement à la 
publication de la Richesse des nations d'Adam Smith et au ministère de 
Turgot. 

Dans l'autre volume, intitulé Études de droit public, M. Ducrocq 
rassemble des travaux épars dans plusieurs recueils sur la définition et 
la notion du droit public, la date et la promulgation des lois, l'extradition; 
les décrets portant règlement d'administration publique et les décrets 
rendus dans la forme des règlements d'administration publique; l'histoire 
du Conseil d'Etat, la Cour des Comptes et son histoire ; les expropriants; 
es bans de moisson, de fauchaison, de vendanges et de troupeau, 
commun; la liberté des récoltes, les inhumations et les exhumations 



;;08 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

dans les cimetières et les propriétés privées ; la variété des usages 
funéraires dans l'Ouest de la France sous l'empire du décret du 
23 prairial an xn; l'art. 14 du même décret considéré au point de vue 
économique; la reconnaissance des sociétés pour cause d'utité publique ; 
les adjoints, la suppléance et la délégation du maire, notamment au 
point de vue de la célébration des mariages ; les droits des curés et 
desservants sur les presbytères communaux et l'affectation administrative 
à un logement d'immeubles nationaux, départementaux et communaux; 
le barreau. Ce volume présente bien certainement une utilité plus grande 
pour les jurisconsultes et les administrateurs. Néanmoins il est loin de 
manquer de tout attrait pour les économistes. On y lit, en effet, un 
remarquable plaidoyer en faveur de la liberté des récoltes et de la 
suppression des bans par lesquels l'autorité municipale, dans diverses 
parties de la France, fixe administrativement l'époque d'ouverture des 
différentes récoltes. M. Ducrocq démontre fort bien que ces pratiques 
surannées, antérieures à 1789, d'origine féodale, sont la négation du 
droit qui doit appartenir à tout propriétaire ou cultivateur de faire ses 
récoltes au moment de son choix ; au point de vue du droit, les bans 
municipaux violent le grand principe de la liberté du travail et de 
l'inviolabilité de la propriété, dont la liberté absolue des cultures et des 
récoltes doit être la conséquence et l'application ; au point de vue utili- 
taire le propriétaire de chaque récolte est meilleur juge de la maturité , 
meilleur juge de son intérêt que l'administration municipale ; les bans 
veulent imposer une règle uniforme là où la nature met la diversité, 
d'après l'exposition, la constitution géologique du sol, les plants et les 
espèces ; ils sont même antiéconomiques en ce qu'ils forcent à employer 
au même moment les ouvriers et les moyens de transport, et poussent 
ainsi à la hausse des prix. Les critiques de M. Ducrocq ont d'autant 
plus d'importance que la Commission de la Chambre des députés chargée 
d'examiner le projet de Code rural voté par le Sénat n'a pas hésité à 
demander la suppression des bans de vendanges et autres, mais que la 
partie du projet qui comprend ces dispositions est toujours à voter. 
Les deux volumes de M. Ducrocq ont un intérêt très réel; les 
études dont ils se composent se font remarquer par les qualités 
d'exposition qui caractérisent toutes les publications du savant profes- 
seur ; elles complètent parfaitement le grand ouvrage de droit adminis- 
tratif depuis longtemps classique dans le monde scolaire aussi bien que 
dans le monde administratif et juridique. 

Joseph Lefort. 



COMPTES RENDUS. 3 09 

I. Education et instruction, enseignement primaire, enseignement secon- 
daire, enseignement supérieur, par 0. Gréard, vice-recteur de 
l'Académie de Paris, membre de l'Académie française. 4 volumes 
in-12. Paris, Hachette, 1887. 

II. Lycées et collèges de jeunes filles, documents, rapports et discours 
à la Chambre des députés et au Sénat, décrets, arrêtés, circulaires, 
etc. relatifs à la loi sur l'enseignement secondaire des jeunes filles, 
avec carte figurative et une préface, par Camille Sée, conseiller 
d'Etat. 4 e édition. 1 volume in-8. Paris, Léopold Cerf, 1888, 

I 

Sous ce titre général : Éducation et Instruction, M. Gréard, de 
l'Institut, vice-recteur de l'Académie de Paris, a réuni en quatre volumes 
une série d'études, Mémoires ou Rapports universitaires, qu'il avait fait 
paraître isolément et successivement au cours de sa carrière adminis- 
trative, depuis vingt années. Ce que M. Gréard nous donne là est, à 
vrai dire, le résultat de la très vaste enquête qu'il n'a cessé de pour- 
suivre dans toutes les parties de l'enseignement public, passant en 
revue les programmes, les systèmes, les problèmes, délicats et divers, 
que comprend cette matière, à la fois si humble et si haute, de l'édu- 
cation. 

Je dis: éducation. Je devrais peut-être dire plutôt: instruction. Car, si 
l'Etat, par ses établissements, par ses plans d'études, par ses maîtres, 
par un emploi fécond des ressources dont il dispose, peut accomplir 
avec succès sa formidable tâche d'instituteur des jeunes générations qui 
passent à travers ses écoles, comme un torrent immense et intarissable, 
est-il capable de réussir dans le rôle bien différent d'éducateur? N'est- 
ce pas une illusion généreuse de croire que l'Etat, dispensant la science, 
peut dispenser de même la notion pratique du bien, qu'il peut former 
les âmes, comme il forme les esprits ? Ou, au contraire, faut-il espérer 
que les progrès de ce qu'on nomme la pédagogie réaliseront ce miracle? 
Illusion ou espérance, il y a là un idéal bien digne de séduire les inspira- 
teurs ou les directeurs de l'enseignement public, et que M. Gréard a 
constamment en vue. Education et instruction, il ne sépare pas l'une 
de l'autre. En réalité, il place la première au-dessus de tout. « Si nous 
avions, écrit-il en tête de ces quatre volumes, à en résumer la pensée 
en un mot, nous leur donnerions pour épigraphe : de l'éducation, de 
l'éducation et encore de l'éducation ». 

Mais ce n'est pas seulement en moraliste que M. Gréard traite ces 
graves sujets. Il les traite aussi du point de vue très positif de l'admi- 
nistrateur. Dans ces quatre volumes, où les lettrés liront maintes pages 
exquises par la finesse des aperçus et par l'atticisme d'un style s obre, 



310 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

juste, élégant, qui joint la grâce à la simplicité, il y a une grande abon- 
dance de faits, de détails et de chiffres statistiques. C'est un tableau où se 
déroule, en sa complexité, l'histoire de l'instruction publique en France 
depuis 1870. C'est en même temps un répertoire de renseignements pro- 
bants et utiles. Et non seulement les hommes du métier, mais les éco- 
nomistes trouveront dans ces remarquables études les éléments d'infor- 
mation les plus précieux touchant cette matière de l'enseignement public, 
dont le prodigieux [développement est un des traits caractéristiques de 
notre temps. Comparez les chiffres officiels que M. Gréard nous présente 
et ceux que nous rencontrons, à dix ou quinze ans d'intervalle, dans 
les Exposés que son prédécesseur au rectorat de la Sorbonne, M. Ad. 
Mourier a, lui aussi, réunis, en un livre où quinze années de l'histoire de 
l'Université se reflètent. 1 Quelle différence entre les deux périodes! Que 
de chemin parcouru, pour le plus grand honneur de l'instruction, mais 
hélas ! il faut le dire, au grand péril sinon au grand dommage de nos 
finances ! 

II 

Sur ce point, on me permettra de reproduire quelques indications 
que je puise dans un livre bien instructif et intéressant pour qui veut se 
rendre compte des transformations que la société française commence à 
subir depuis quelques années. Je veux parler d'un ouvrage de M. Camille 
Sée intitulé : Lycées et collèges de jeunes filles, dont il vient de publier 
une quatrième édition *. 

M. Camille Sée a été l'initiateur et l'auteur véritable de cette loi du 
21 décembre 1880 — « la loi Camille Sée » — qui a créé en France une 
branche nouvelle de l'enseignement public : l'enseignement secondaire 
des jeunes filles, M. Sée en suit le progrès dans une Revue excellente 
qu'il a fondée en 1882, et qui est devenue le moniteur de ce monde 
spécial, de tout ce personnel féminin, dont le nombre s'accroît, d'année 
en année, avec une rapidité surprenante. Il y a quatre ans, lorsque 
M. Camille Sée publia pour la première fois son livre : Lycées et collèges 
de jeunes filles, on comptait déjà dix-huit de ces lycées et douze de ces 
collèges. Au mois d'octobre dernier, l'auteur comptait vingt-trois des 
uns et vingt-six des autres. En outre de ces quarante-neuf établisse- 
ments créés, il convient d'en prévoir trente au moins, dont les villes 
intéressées ont demandé la création, et dont plusieurs ont été ou vont 

1 Exposés présentés au conseil académique de Paris, par M. Ad. Mourier, 
vice-recteur. 1862-1878. Un vol. in-8. — Paris, Delalain, J879. 

2 Voir spécialement le substantiel avant-propos placé en tête de cette nou- 
velle édition. 



COMPTES RENDUS. Si! 

être l'objet de décrets conformes. Voici, d'autre part, quelques chiffres 
qui ont leur éloquence. 

Une loi du 2 août 1881, augmentant le fonds de dotation de la caisse 
des lycées, collèges et écoles primaires, a ouvert au ministre de l'ins- 
truction publique un crédit de 10 millions, en vue de couvrir les dépenses 
afférentes aux établissements secondaires de jeunes filles, et affecté 
pour le même objet 10 autres millions, à titre d'avance aux départements 
et aux communes. A cette somme de vingt millions, il en faut 
ajouter dix encore, qu'affectait au même titre la loi du 30 janvier 
1884. Joignez à ces sommes les fonds créés par la loi du 20 juin 1885 
pour la construction de ces établissements, et d'autres ressources qui 
figurent avec la même destination aux budgets, et vous atteignez, vous 
dépassez même un total de 40 millions engagés, en moins de huit 
années, pour la construction des lycées et collèges déjeunes filles. Et 
je ne parle que des frais d'établissement, non des frais d'entretien ni de 
la rétribution du personnel de jour en jour plus nombreux des direc- 
trices, professeurs, surveillantes, économes, etc. Notez que, sur les 
cinquante établissements créés, trente au moins sont autorisés à annexer 
des internats. 

Voilà de grands sacrifices. Souhaitons que les résultats y répondent. 
Souhaitons que les pouvoirs publics n'aient point marché trop vite dans 
la voie libérale que leur ouvrait cette loi du 21 décembre 1880, qui a 
réalisé, dans notre état social, l'une des nouveautés les plus délicates et 
es plus considérables, la plus considérable peut-être de cette fin du 
xix e siècle. 

Bérard-Varagnac. 



Les études de la comptabilité, par le commandeur Joseph Cerboni, 
directeur général de la comptabilité du royaume d'Italie. Rome, 

1887. 

Les études de M. le commandeur Cerboni forment un Mémoire qui 
a été communiqué à l'Institut international de statistique dans sa 
dernière session, tenue à Rome. Ce Mémoire se divise lui-même en 
deux parties tout à fait distinctes : la première est une statistique com- 
parée des budgets (recettes et dépenses) des principaux Etats de 
l'Europe et par suite de leurs impôts. M. Cerboni est à même, par les 
hautes fonctions qu'il occupe, de s'entourer des renseignements les plus 
complets et des documents les plus sûrs. Nous ne pouvons que recom- 
mander cette première partie. Pour en rendre compte, il faudrait 
aligner des colonnes de chiffres. La seconde partie est, selon nous 
plus neuve et plus intéressante. Elle a un double objet : d'abord, la 



312 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

recherche des garanties dont se trouve entouré chez les divers peuples 
l'emploi des fonds votés par les assemblées délibérantes, puis le 
mécanisme même de la comptabilité. Quelle que soit l'importance de ce 
mécanisme, il n'eu est pas moins secondaire quand on le compare au 
contrôle des dépenses, surtout pour les Etats qui, comme la France, 
manipulent, chaque année, des milliards péniblement arrachés aux 
contribuables. 

Sous le rapport du mécanisme de la comptabilité et des garanties 
du cortrôle, Tltalie a devancé la plupart des autres peuples de l'Europe. 
Il est à regretter que M. Cerboni n'ait pas donné, dans son travail, une 
place suffisante à l'examen du contrôle. Qu'importe, en effet, une 
comptabilité parfaitement régulière, qu'importe même le contrôle minu- 
tieux de recettes, si les dépenses ne sont pas surveillées, si la comptabilité 
n'est qu'un ajustement, plus ou moins habile, de chiffres fictifs ? 

Depuis 1884, le contrôle des dépenses a reçu, en Italie, une complète 
organisation. Il est peut-être plus parfait que celui qui existe en 
Angleterre. En Angleterre, un fonctionnaire inamovible surveille et 
vérifie tous les emplois. C'est le véritable bras droit du Parlement ; en 
Italie la Cour des comptes remplit la même fonction. Elle exerce une 
surveillance permanente, quotidienne, détaillée sur les mouvements de 
fonds, recettes et payements des ministères. Un fonctionnaire ne peut 
rien payer sans son visa. 

En France, cette garantie fait entièrement défaut. La responsabilité 
ministérielle est censée tout couvrir. Or, elle est devenue un véritable 
leurre. Tout dernièrement, il a fallu constater un déficit de 16 millions 
dans le ministère de la marine. Un pareil fait n'est possible ni eu 
Angleterre, ni en Italie. Aucun ministre ne peut engager de dépenses 
sans le visa de la Cour des comptes, en Italie, ou de l'Audit général en 
Angleterre. 

Il est d'une grande urgence de remédier, en France, à cet état de 
choses. De là l'intérêt réel des travaux du même ordre que le mémoire 
de M. le commandeur Cerboni. Aussi nous le signalerons à tous ceux 
que préoccupe l'état si peu satisfaisant de nos finances. Il est écrit en 
fiançais, accompagné de tableaux nombreux, enrichi d'une excellente 
Bibliographie. Ce serait faire aux sénateurs et aux députés, qu'on accable 
de tant de publications inutiles et indigestes, un véritable cadeau que 
leur remettre à chacun un exemplaire de ce Mémoire. Ils se décideraient 
peut-être à ne pas livrer au hasard l'emploi des trois milliards qu'ils 
votent mais dont ils ne s'occupent plus. 

E. Fourrier de Flux. 



COMPTES RENDUS. 313 

La Tunisie française, par Ludovic de Campou. Paris, lib. Charles Bayle, 
1 vol. in-16, de 240 pages, avec huit phototypies et une carte. 

Lorsque M. Ludovic de Campou annonça son départ pour l'Afrique, 
« un savant lui demanda des fossiles; un autre, plus aimable, des fleurs; 
un ami, de vieux meubles. Seule, la sœur de sa mère, Mme de Blowitz, 
femme d'esprit et de cœur, qui goûte vivement les correspondances de 
son mari et qui aime La Bruyère, lui demanda des portraits ». 

Ce sont les conseils de sa tante que M. de Campou a suivis, c'est-à- 
dire que le volume qu'il nous donne aujourd'hui sur la Tunisie voudrait 
être avant tout un recueil de portraits sur le vif et de paysages d'après 
nature. Est-il cela, au juste, et n'est-il que cela? Nous ne savons trop. 
Ce que nous savons bien, c'est ce qu'il n'est pas. Le livre de M. de 
Campou n'est pas un livre d'histoire, ni de géographie, ni d'économie 
politique, encore qu'on y rencontre par-ci par-là des pages qui peuvent 
rentrer dans le cadre de l'une ou l'autre de ces sciences. Ce n'est pas 
non plus de l'archéologie, et, bien qu'il discoure en passant de la cons- 
truction des routes et de l'endiguement des rivières, ce n'est pas un 
traité de l'art de l'ingénieur. Simples notes d'un curieux, mais — de 
nombreux détails en témoignent — d'un ourieux«homme du monde» et 
— on le reconnaîtra à certaines anecdotes — d'un homme du monde 
spirituel. 

Les portraits même dans ce volume, sont moins des portraits que 
des silhouettes ; M. de Campou procède par grandes lignes ; exemple : 
« En débarquant à la Goulette, un an avant l'occupation française, je 
vis tout d'abord, errant dans les rues, un forçat qui traînait ses chaînes 
avec orgueil : c'était le plus ancien galérien de la Régence ; on l'avait 
surnommé le doyen du bagne. 

« Puis un moulin à vent, qui ne marchait pas, malgré la brise. 
« Enfin Si Sferaoui, haut fonctionnaire tunisien. On l'appelait à la 
Goulette : Amiral. Je demandai à Si Sferaoui où étaient ses bâtiments : 
« A la campagne », me répondit-il finement. 

«. Je revis Si Sferaoui quelque temps après, dens l'intérieur du pays ; 
on l'appelait alors : Général. Je le questionnai sur ses soldats. — Ses 
soldats étaient dans leurs foyers. 

« La Tunisie d'avant le Protectorat est dans ce tableau : une machine 
sans mécanicien, un galérien vaniteux, un amiral-général sans flotte et 
sans soldats. » 

Telle est la méthode de M. de Campou, ou plutôt telle est sa manière, 
car, de méthode, il n'en a pas et ne se soucie pas d'en avoir. Il dit à 
l'occasion des choses très intéressantes sur des sujets de toute espèce, 
qui, pris à part, mériteraient chacun les honneurs d'un développement, 



314 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

mais il les dit comme elles lui viennent, comme il est allé, au hasard du 
voyage, sur une passerelle tunisienne en zig-zags, où l'on se promène 
longtemps avant d'aborder. M. de Campou ne déteste pas le mot 
piquant et cherche la formule qui étonne : 

« A Kairouan, le chameau aime les arts ; je me souviens d'avoir en- 
tendu, dans l'après-midi, dans un carrefour de la cité, la musique mili- 
taire des chasseurs, en compagnie de quatre personnes : deux chameaux, 
un nègre et Si Ahmed el Kairouani (lequel, par parenthèse, est un pur 
normand de Rouen) ». 

A Magroun, au contraire, le chameau n'est œ plus qu'un stoïcien à 
bosse » doué d'une énergie rare, en général « de bonne composition et 
maussade seulement au printemps ». 

Nous nous garderons d'insister, plus qu'il ne conviendrait, sur ces 
pointes de fantaisie qui, étant donné le ton dulivre, n'ont rien qui choque 
et qui déplaise. Nous dirons même franchement que la Tunisie fran- 
çaise nous a procuré quelques heures agréables et que c'est surtout dans 
les détails que ce volume est instructif. 

Charles Benoist. 



Histoire des droits d'entr'ée et d'octroi a Paris, par de Saint-Julien 
et Bienaymé. — Paris, Dupont, in-8°. 

« En Fiance, comme en Italie, comme dans presque tous les pays, 
écrivait y a quelques années un auteur italien, G. Scotti, une véritable 
histoire des droits d'octroi exigerait des recherches telles qu'il serait 
impossible d'y suffire i. 

Cependant cet historique, dont G. Scotti n'avait fait qu'indiquer les 
grandes lignes dans son travail sur le Dazio consumo, MM. de Saint- 
Julien et Bienaymé ont réussi à le mener à bien, au moins pour la ville 
de Paris ; après quinze années de patientes recherches, ils viennent 
de publier un volume substantiel, plein de chiffres et de faits, où les 
économistes trouveront d'abondants documents. 

Après un exposé chronologique dans lequel les faits fiscaux sont rap- 
prochés des événements qui les ont provoqués, les auteurs ont pris un 
à un chacun des objets imposés et ils ont relaté, dans des tableaux 
fort clairs, toutes les modifications de tarif et d'assiette qu'ont subies 
les droits d'entrée et d'octroi. C'est là un véritable travail de bénédic- 
tin. 

Nous exprimerons toutefois un regret. Il [est certes très intéressant 
de pouvoir retrouver, en un instant, le montant des diverses taxes qui 
frappaient telle ou telle marchandise, tant pour le Trésor, tant pour la 
ville, tant pour les hôpitaux, tant pour les officiers de police, etc. ; mais, 



COMPTES RENDUS. 315 

pour se rendre compte du poids d'un impôt, il ne suffit pas d'en con- 
naître le tarif, il faut savoir en outre quel est le rapport de cet impôt 
au prix des objets et quel est le degré d'aisance de la masse des con- 
sommateurs. 

MM. de Saint-Julien et Bienaymé l'ont compris, et, pour certaines 
marchandises — les bestiaux, les vins, les bois par exemple, — ils ont 
indiqué le prix moyen et même le rapport du droit au prix. Mais ils 
auraient pu multiplier ces renseignements, au moins pour la période 
moderne, où les prix peuvent être facilement connus. 

Pour celles mêmes des marchandises dont ils ont donné les prix.il est 
regrettable qu'ils se soient bornés à indiquer le prix moyen au moment 
de chaque modification de tarif: il eût été intéressant de connaître 
aussi les prix des années précédentes et des années postérieures, pour 
pouvoir suivre l'effet des variations des tarifs sur le mouvement des 
prix. 

Enfin on aurait pu rapprocher utilement, au moins depuis 1801, 
d'après les publications de l'octroi, le chiffre des quantités annuelle- 
ment taxées, et ce renseignement eût été précieux en permettant de 
suivre le progrès ou la restriction de la consommation sous l'influence 
des diminutions ou des augmentations d'impôt. Au même moment, 
dans un pays possédant un degré d'aisance déterminé, la consommation 
des diverses marchandises ne baisse pas dans une égale proportion 
par suite d'une augmentation d'impôt uniforme ; certains objets sont 
indispensables à la vie, d'autres simplement utiles, d'autres enfin, bien 
qu'inutiles, sont tellement agréables que le consommateur aime mieux 
se priver d'une partie du nécessaire que d'y renoncer. Il y aurait 
donc là des données d'une grande importance au point de vue écono- 
mique et financier, et M. Bienaymé qui possède, parait-il, de nom- 
breuses notes sur ce point, rendrait un véritable service à la science en 
les utilisant dans un second volume. L'accueil qui est fait d'ailleurs à son 
premier travail ne peut que l'engager à le continuer. 

Albert Delatour. 



La famiglia rispetto alla socifta civile ed al problema sociale. Studio 
statistico ed economico del prof. avv. Giulio Salvatore del Vecchio ; 
in-4. Torino, fratelli Bocca editori, 1887. 

La famille n'est pas la moins ébranlée des institutions qui ont passé 
jusqu'à ces derniers temps pour former les bases de la société, et il faut 
aujourd'hui un certain courage pour soutenir que la monogamie est 



316 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

naturelle, c'est-à-dire qu'elle a son principe dans la nature humaine. 
C'est néanmoins ce que fait M. del Vecchio dans le présent livre sur 
la Famille eu égard à la société civile et au problème social. Cet ou- 
vrage, qui a obtenu le premier prix du concours Ravizza pour 1884 v 
forme le volume IV de la Bibliothèque des sciences sociales. 

D'après M. del Vecchio, la famille est la molécule sociale dont les in- 
dividus sont les atomes. Une société sans famille serait donc un amas 
d'atomes sans liaison entre eux ; ce serait un tas de sable ou de pierres 
sans ciment qui les unisse pour former un édifice quelconque. 

La famille étant l'unité organique de la société, doit-elle être mono 
ou polygamique, mono ou polyandrique? La statistique nous montrant 
qu'il existe un équilibre approximatif entre le nombre des individus des 
deux sexes et aucune raison plausible ne pouvant être invoquée pour 
que les uns soient exclus du droit de passer de l'état d'atome à celui de 
molécule, tandis que d'autres deviendraient des molécules composées 
d'un plus ou moins grand nombre d'éléments de l'un ou de l'autre sexe, 
il s'ensuit que la famille monogamique est la règle générale établie 
par la nature, règle qui peut n'être pas exempte d'exceptions, puisque 
l'équilibre des sexes n'est jamais rigoureusement exact, mais qui n'en 
existe pas moins. M. del Vecchio nous montre même, statistique en 
main, que c'est surtout dans la période de mariabilité que le nombre 
des individus des deux sexes approche le plus de l'égalité. 

Une autre considération de grande importance en faveur de la mono- 
gamie se tire de la nature des inclinations et des aptitudes des deux 
sexes. L'intelligence domine chez l'homme, le sentiment chez la femme. 
L'homme est, en conséquence, plus entreprenant, plus apte à la produc- 
tion des biens; la femme a plus d'ordre, plus de prévoyance: elle doit 
présider à l'administration, à la conservation des biens acquis par son 
compagnon, l'homme. 

« La femme est le centre de gravité delà famille ». Aussi dans la fa- 
mille primitive la femme était-elle le chef, ce qui n'empêchait pas la 
famille d'être monogamique. C'est la femme qui possédait, qui héritait. 
L'élymologie des noms famille, mariage, est la dernière trace qui nous 
reste de cette primauté de la femme sur l'homme au foyer domestique. 

L'homme et la femme étant ainsi le complément l'un de l'autre, il 
s'ensuit que la molécule sociale ne doit se composer que de deux élé- 
ments, un de chaque sorte : deux hommes pour une femme ou deux 
femmes pour un homme formeraient des familles mal équilibrées, et la 
société composée de familles ainsi constituées présenterait beaucoup 
moins de chances de stabilité, de prospérité et de progrès que celle qui 
serait formée de familles monogamiques, puisqu'un grand nombre 
d'atomes sociaux se trouveraient dans l'impossibilité de devenir mole- 



COMPTES RENDUS. 317 

cules et formeraient dans la société des éléments d'inharmonie, de trou- 
ble et de malaise social. 

De ce que l'homme et la femme se complètent, il ne s'ensuit pas 
qu'on doive les élever uniquement eu vue l'un de l'autre. Etant avant 
tout atomes, il faut les préparer à se suffire, car il n'est pas sûr qu'ils 
trouveront leur complément pour passer à l'état de molécule. C'est donc 
à tort qu'on dresse la femme uniquement en vue de plaire à l'homme : 
d'abord parce qu'elle y est naturellement assez portée sans qu'il soit be- 
soin de l'y exciter; ensuite parce que chercher à plaire jusqu'à l'affec- 
tation est un procédé qui va très souvent contre son but. Il faut que la 
femme soit élevée de manière à pouvoir se suffire, afin d'assurer son 
bien-être et son indépendance et de ne pas la réduire à l'alternative du 
mariage quand même ou de la misère matérielle et morale. La femme 
doit pouvoir embrasser toutes les professions qui conviennent à ses 
goûts et à ses aptitudes, entre autres, celles qui requièrent plus de pa- 
tience et d'adresse que de force, plus d'ordre et de soin que de grande 
expérience et de responsabilité. 

Ces principes établis, M. del Vecchio recherche les moyens les plus 
convenables pour maintenir et consolider la famille, favoriser son bien- 
être et son développement. Naturellement, pour qu'une famille s'éta- 
blisse, il faut qu'elle puisse se suffire et, de plus, pourvoir à l'entretien 
et à l'éducation des enfants qui peuvent en naître. M. del Vecchio atta- 
che beaucoup d'importance au logement. 11 désirerait que chaque mé- 
nage fût propriétaire de sa maison et même de quelques biens, vœu 
d'autant plus réalisable qu'il a été longtemps réalisé. On peut voir dans 
Les coutumes du moyen-âge que tout individu qui voulait s'établir dans 
une commune obtenait maison et jardin pour une somme insignifiante. 
Mais il n'y avait point alors l'immense pompe aspirante de la centralisa- 
tion qui attire et fixe dans les grandes villes les hommes et les capi- 
taux. 

Après avoir traité de l'entretien de la famille et de son bien-être, 
M. del Vecchio s'occupe de l'établissement des enfants, de la constitution 
de nouvelles familles. L'auteur distingue ici deux sortes de familles : les 
pauvres et les riches. Les parents pauvres ne peuventguère mettre dans 
les mains de leurs enfants qu'un métier en rapport avec leurs moyens. 
C'est à l'épargne, aux institutions de prévoyance et de crédit populaire 
qu'incombe la tâche de faciliter aux jeunes gens pauvres les moyens de 
se marier et de se mettre en mesure de soutenir les charges de la vie 
familiale. 

Quant aux riches, il semble d'abord qu'il doit leur ê tre facile d'établir leurs 
enfants, mais il n'en est rien. La législation successorale s'oppose à ce 
que les pères mettent leurs enfants en âge de se faire une position et de 



318 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

se marier, dans une situation à le faire convenablement. En effet, pour 
qu'un jeune homme entreprenne une industrie ou un commerce, il faut 
des avances; or, la loi du partage égal est, sinon un obstacle insur- 
montable, au moins une entrave qui gêne le père dans l'accomplisse- 
ment de ce devoir envers ses enfants adultes. 

Il résulte de là que les jeunes gens des classes aisées passent dans 
l'oisiveté et dans le célibat les meilleures années de leur vie, celles où 
ils sont le plus aptes à entreprendre, à tenter la fortune, soit dans leur 
pays, soit à l'étranger ou aux colonies. Et l'on s'étonne ensuite du peu 
d'initiative des peuples de race latine ! 

Ceux qui n'ont pas une fortune suffisante pour vivre de la vie desport, 
de cercle, de club, d'opéra, etc., ne pouvant non plus, parla même raison 
que les fils de famille, embrasser une profession productive, font « leurs 
classes » et deviennent avocats, médecins, fonctionnaires publics, jour- 
nalistes„,socialistes, employés d'administration. Et l'on est tout surpris 
de voir que les carrières libérales soient encombrées de têtes pendant 
que les professions industrielles manquent de bras! 

Pour remédiera cet ordre de choses. M. del Vecchio demande la sup- 
pression du partage égal et le retour à la liberté testamentaire, qui per- 
mettrait aux parents de confier par anticipation les avances nécessaires 
à leurs enfants, à mesure qu'ils arrivent en âge convenable pour qu'ils 
puissent s'établir à leur compte et fonder une nouvelle famille. 

« Ces propositions ont leur fondement dans la vive et séculaire expé- 
rience des peuples anglo-saxons d'Europe et d'Amérique. Les faits, si 
diligemment recueillis par Le Play et par ses disciples et les résultats 
statistiques que nous avons recueillis dans ces études, sont conformes à 
ces conclusions ». 

M. del Vecchio voudrait que les avances des pères fussent prescrites 
positivement par la loi. Mais heureusement il n'y tient pas outre me- 
sure et finit par reconnaître que, cela étant abandonné à la coutume, 
au jugement des parents chez les nations anglo-saxonnes, il suffit que 
le législateur proclame seulement la liberté de tester, et que le reste 
viendra par surcroît. Nous approuvons d'autant plus cette dernière con- 
clusion que nous ne voyons aucune possibilité pour le législateur déré- 
gler équitablement une question de cette nature. 

Rouxel. 



Mélanges scientifiques et littéraires, par Louis Passy, secrétaire per- 
pétuel de la Société nationale d'agriculture. — Paris, Guillaumin et 
G. Masson, éditeurs, 1888. 

S'il est une fonction difficile à remplir et féconde dans ses résultats 
quand elle bien occupée, c'est celle de secrétaire perpétuel d'une société 



COMPTES RENDUS 319 

savante; M. Louis Passy est précisément dans cette situation et son in- 
fatigable activité qui rejaillit avant tout sur les travaux de la Société 
nationale d'agriculture de France, nous vaut assez fréquemment de sé- 
rieux travaux que l'on est bien aise de retrouver aujourd'hui groupés 
dans un volume des plus intéressants où l'élégance de la forme ne le 
cède qu'à la justesse des appréciations. 

En raison de leur origine, les travaux contenus dans ce volume pré- 
sentent une certaine diversité, mais l'économie politique y occupe de 
beaucoup la première place, et l'on sent à chaque instant que l'auteur 
est en réalité un économiste de race autant et même plus qu'agriculteur. 
S'il nous parle d'un fait agricole quelconque, c'est pour nous en mon- 
trer la loi générale et son influence sur le développement de la richesse 
publique. 

Tout le monde peut d'ailleurs trouver à glaner dans ce volume formé 
de chapitres si divers sans lien apparent. A côté de quelques notices bio- 
graphiques, des notes très étendues et très complètes nous font con- 
naître l'économie rurale étrangère. Parmi ces dernières nous signale- 
rons celles sur l'agriculture en Californie, sur l'industrie laitière dans le 
Jura, sur la culture et le commerce du riz en Egypte et surtout une 
étude sur la colonisation agricole au Canada, qui est bien le meilleur ta- 
bleau sur la matière que nous connaissions. 

On trouve encore dans ce volume un Mémoire d'Olivier sur l'état de 
l'agriculture des environs de Paris, en 1786, mémoire que l'on avait cru 
perdu et que M. Louis Passy a eu la bonne fortune de retrouver aux 
Archives. Ce document présente la plus grande importance au point de 
vue de l'agriculture comparée. 

Enfin notre agriculture actuelle se trouve dépeinte dans ses dernières 
manifestations par les discussions mêmes de la Société, qui sont résu- 
mées dans les comptes rendus annuels insérés dans ces Mélanges. 

Par sa nature même, cet ouvrage se prête peu à une discussion de 
doctrine ; on ne peut toutefois s'empêcher de signaler la hauteur des 
vues de l'auteur en ce qui touche l'avenir de la concurrence universelle 
et de la production dans le monde. L'exploitation des pays nouveaux à 
mesure qu'ils se peuplent exerce sur notre vieux monde une influence 
que l'on ne saurait trop étudier et mettre en lumière. M. L. Passy n'y a 
pas failli et il l'a fait avec une entente parfaite du sujet. 

François Bernard. 

Fédéral taxes and State Expenses, by William H. Jones. 1 vol. 
New-York. Putnam. 

La thèse que développe M. Jones est a peu près la même que celle 
du prince de Bismarck : consaorer l'excédent de revenus, provenant de 



3 20 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

l'impôt indirect perçu par le gouvernement fédéral ou l'Empire, à 
soulager les finances des Etats particuliers. Il s'agit en Allemagne de 
créer ces ressources, qui existent en Amérique. 

On sait qu'aux Etats-Unis les douanes donnent près d'un milliard de 
francs et les contributions intérieures (boissons, tabac) près de 600 mil- 
lions de francs. Les recettes fédérales totales en 1883-84 s'élevaient à 
348 millions de dollars, les dépenses seulement à 244 millions de 
dollars. Alors que le gouvernement central nage dans l'opulence, qu'en 
dehors des sommés consacrées à l'amortissement, il dispose de grands 
excédents et qu'il garde pour lui les ressources de l'impôt indirect, les 
souffrances des contribuables dans les Etats et les subdivisions locales, 
comtés et villes, augmentent : ils sont écrasés d'impôts directs, pesant 
sur la propriété foncière et n'atteignant qu'une proportion insuffisante 
de la propriété mobilière, — car les titres de la dette fédérale sont à 
l'abri de la taxation locale et beaucoup de valeurs mobilières sont 
dissimulées. 

M. Jones voudrait donc que le gouvernement central déversât l'excé- 
dent de ses ressources sur les Etats particuliers, qu'il les admît à manger 
au râtelier des contributions indirectes. Ne serait-il pas plus simple de 
dégrever le contribuable, de supprimer les impôts indirects qui sont 
trop copieux ? La tendance au socialisme d'Etat obère les finances 
locales ; est-ce que les autorités ne se se sentiront pas encouragées à de 
nouvelles extravagances, lorsqu'elles pourront compter sur des réparti- 
tions fédérales, sur des largesses de l'Union ? 

Nous ne saurions donc approuver les théories fiscales de l'auteur. Son 
étude a un intérêt pour nous : c'est qu'on y rencontre des informations 
sur les taxes locales, des informations pratiques, dont on manque 
d'ordinaire en Europe. Arthur Raffalovich. 



Manuals of Commerce, par John Yeats, 4 volumes. Londres, 
George Philips and Son, 1887. 

M. John Yeats a l'ambition de combler une lacune, d'offrir à ses 
compatriotes qui sont dans le commerce ou qui veulent y entrer, un 
instrument de travail, un outillage perfectionné d'un ordre intellectuel 
et scientifique. La concurrence devient de plus en plus acharnée, la lutte 
pour l'existence de plus en plus difficile. Celui qui veut réussir fera 
bien de s'équiper de son mieux, de ne pas s'encrasser dans la routine. 
L'efficacité du travail augmente avec l'ouverture de l'esprit, avec le dé- 
veloppement des facultés de l'homme. Il en est du commerce comme 
des autres branches de l'activité productrice. Le commerce se propose 
de pourvoir aux besoins et aux désirs des hommes, moyennant une 



COMPTES RENDUS. 321 

rémunération de ses efforts, moyennant un bénéfice. Il distribue les 
produits, il les met à la portée des fabricants, qui vont les transformer, 
des consommateurs, qui en jouiront. Il faut donc qu'on connaisse les 
produits sous leur forme primitive, naturelle, — ensuite sous leur forme 
manufacturée, industrielle. M. Yeats a consacré les deux premiers 
Manuels du Commerce à donner les notions nécessaires. Dans son his- 
toire naturelle des matières premières, il traite de chaque substance, 
de son origine, du lieu où on la trouve, des opérations qu'on lui fait 
subir pour la rendre utile, et il indique les pays où on l'achète, la vend, 
et la consomme. A la fin du volume, se trouve un vocabulaire comparé. 
Le tome second est l'histoire de l'industrie, des procédés techniques. 

Après avoir montré les articles qui font l'objet des échanges, M. Yeats 
fait l'historique du développement et des vicissitudes du commerce, de- 
puis l'origine jusqu'à nos jours. Le dernier volume est entièrement 
nouveau, — c'est une addition heureuse à la 3 e édition. On y rencontre 
un exposé de l'industrie et du commerce britanniques à la fin du xix e 
siècle, un tableau des relations avec les colonies et les pays étrangers, 
et un chapitre sur les divisions naturelles du commerce. Ce chapitre 
doit indiquer aux négociants les localités et les saisons les plus avan- 
tageuses pour se procurer les marchandises dont ils ont besoin, c'est la 
démonstration de la division du travail appliquée à la production uni- 
verselle. A. R. 



Bismarck's parlementarisme kampfe und siège, par F. Thudichum. 
Stuttgart, F. Enke ,1887. 

Les puissants du jour trouvent tous des plumes complaisantes ; pour 
le prince de Bismarck, le nombre des panégyristes a été considérable, 
d'autant plus considérable que cet homme d'État a su pratiquer l'art 
de la presse officieuse à un degré inconnu avant lui, excepté en Autriche. 
Parmi les professeurs des Universités allemandes, le chancelier compte 
ses plus fervents admirateurs. C'est là qu'il rencontre les théoriciens qui 
font l'exposé scientifique de ses idées. 

M. Thudichum, professeur à l'Université de Tubingen, rentre dans cette 
catégorie de panégyristes bénévoles, d'approbateurs à outrance. Sous 
e titre de Batailles et victoires parlementaires de Bismarck, il gratifie 
le public d'un résumé enthousiaste de l'histoire des 22 dernières années. 
Le volume est bon à posséder lorsqu'on a d'autres sources d'informa- 
tions plus impartiales à consulter, d'abord parce qu'il montre l'état 
psychologique d'un maître de droit public, et aussi parce que les grandes 
lignes, les renseignements indispensables s'y trouvent. Le dernier 
chapitre, la politique douanière et fiscale depuis 1879, est très curieux. 

A. R. 
4 e série, t. xli. — 15 février 1888. 21 



3 22 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 



CHRONIQUE 



Sommaire. —Le traité d'alliance entre l'Allemagne et l'Autriche et le projet de 
ligue des neutres. — La discussion générale du budget. Le projet delà com- 
mission et le projet du gouvernement. — Le crédit agricole au Sénat. — Le 
débordement protectionniste. — Le traité de commerce entre la France et le 
Mexique. — Le commerce extérieur de la France et de l'Angleterre en 1887. 
Comment le libre-échange est en train de ruiner l'Angleterre. — L'œuvre 
de l'exclusivisme et du protectionnisme en Russie. — La réunion de la So- 
ciété belge d'économie politique. — Le banquet annuel de la Chambre de 
commerce britannique. — Nécrologies: Sir Henry Sumner Maine ;— M. Godin. 

La publication du traité d'alliance entre l'Allemagne et l'Autriche, 
l'augmentation de 700.000 hommes de l'effectif militaire en Alle- 
magne et le vote de l'emprunt de 278 millions de marks destinés à 
l'armement de ce supplément de forces, viennent d'attester encore 
une fois combien la paix de l'Europe est précaire. M. de Bismarck 
a déclaré, à la vérité, au Reichstag, que ce traité d'alliance et 
cet accroissement de l'effectif allemand n'ont aucun caractère 
offensif, et qu'il faut même les considérer comme de nouvelles 
garanties de paix ajoutées à tant d'autres. Nous voulons bien croire 
aux intentions pacifiques de M. de Bismarck, mais il n'en est pas 
moins avéré que l'Europe continentale se trouve actuellement par- 
tagée en deux camps : d'un côté, c'est l'Allemagne unie par des con- 
ventions formelles à l'Autriche et probablement aussi à l'Italie; de 
l'autre côté, c'est la France tacitement alliée à la Russie. Ces deux 
groupes séparés, en attendant d'être ennemis, disposent de forces à 
peu près égales ; ils sont armés jusqu'aux dents, ils contiennent des 
éléments politiques et militaires dont l'influence est considérable 
sinon prépondérante, et qui sont, parleurs intérêts, leurs traditions et 
leur esprit, plutôt belliqueux que pacifiques. En outre, il faut remarquer 
que les événements ont créé entre ces deux groupes un antagonisme 
politique qui a été encore développé et aggravé par les tendances 
protectionnistes devenues aujourd'hui prédominantes en Europe. 
Nous n'avons pas besoin d'insister sur la cause qui a rendu difficiles 
et précaires les relations de la France avec l'Allemagne. Entre 
l'Allemagne et la Russie, l'hostilité n'est guère moins manifeste, et 
elle se traduit même des deux côtés par des mesures qui accusent 
un état de guerre à l'état latent. L'Allemagne se ferme aux produits 
agricoles de la Russie et aux valeurs russes, elle impose la langue 



CHRONIQUE. 3 23 

allemande à ses sujets de race slave ; la Russie, de son côté, expulse 
les Allemands employés dans ses fabriques, oblige les étrangers, 
presque tous Allemands, propriétaires dans ses gouvernements delà 
frontière de l'Ouest, à vendre leurs biens-fonds, elle russifie les pro^ 
vinces baltiques et se protège par des droits quasi prohibitifs conta 
les produits allemands. L'Autriche s'efforce de contrecarrer la poli- 
tique russe en Orient et l'Italie se dispose à faire à la France une 
guerre de tarifs. Telle est la situation, et il faudrait certainement 
une forte dose d'optimisme pour la trouver rassurante. 

Dans cet état des esprits et des choses, les occasions de conflit ne 
sauraient manquer, et la guerre peut en sortir du jour au lendemain. 
Ce que serait cette guerre, dans laquelle on verrait aux prises des 
armées de plusieurs millions d'hommes, pourvus d'un matériel de 
destruction dont la puissance a doublé pour le moins depuis 1870, on 
peut difficilement s'en faire une idée. Ce serait, selon toute appa- 
rence, la plus vaste et la plus effroyable scène de carnage dont le 
monde ait été témoin. Au moins aurait-elle pour résultat de débar- 
rasser l'Europe du fardeau delà paix armée? La guerre nous condui- 
rait-elle au désarmement? L'histoire ne nous permet pas de nourrir 
cette illusion. Toute guerre développe chez les vainqueurs l'orgueil 
et l'appétit de la domination, tandis qu'elle engendre chez les vaincus 
un sentiment d'humiliation et un désir de revanche. Après une période 
plus ou moins longue de repos, nécessité par l'épuisement, cette 
semence germe et elle fournit la moisson sanglante des guerres 
futures. 

Nous devons donc souhaiter la conservation de la paix si lourde et 
précaire qu'elle soit, et chercher comment elle pourra être conservée 
malgré les intérêts et les passions qui poussent à la rompre. Dans 
un discours prononcé au dernier banquet du lord-maire, lord Salis- 
bury s'efforçait de rassurer les convives du premier magistrat de la 
Cité en leur montrant l'accroissement de la responsabilité des 
hommes d'Etat comme une sorte de contre-poids ou de compensation 
pacifique à l'augmentation des armements : 

Aussi longtemps, disait-il, que de grandes nations conserveront des 
armées énormes et dépenseront de plus en plus des sommes considé- 
rables, chaque année, pour payer des armes, dont elles se serviront, le 
cas échéant ; aussi longtemps qu'existera cette lutte dansles armements, 
il est inutile d'espérer qu'une tranquillité parfaite règne dans le monde. 

Mais cet état de choses offre une compensation. La puissance ter- 
rible que la science moderne a donnée aux armes de guerre, ainsi que 
a force redoutable que possèdent certains hommes puissants, doit faire 



324 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

précisément hésiter ces derniers. Ils sentent que le pouvoir de destruc- 
tion qui dépend d'un seul mot prononcé par eux est si grand, et la res- 
ponsabilité qui leur incombe si grave, qu'à cause de cela même les ga- 
ranties de la paix, j'en suis certain, ne sont pas moins sérieuses que 
dans les temps passés où les armes de guerre étaient peu dangereuses 
et la guerre un passe-temps que l'on pouvait se donner aisément et à 
bon marché. 

Nous voulons bien croire que les « certains hommes puissants » 
qui possèdent actuellement le pouvoir exorbitant de déchaîner sur 
le monde civilisé le fléau de la guerre sentent davantage le poids de 
leur responsabilité; mais cette garantie est-elle bien suffisante pour 
assurer le repos de 350 millions d'Européens? Nest-il pas permis de 
la regarder comme un peu courte? D'ailleurs, ces 350 millions d'Euro- 
péens libres et civilisés ne doivent-ils pas être passablement humiliés 
à la pensée que leur vie et leurs biens sont absolument à la merci des 
fantaisies de « certains hommes puissants » ? 

A l'accroissement de la responsabilité des hommes puissants, 
considéré comme une garantie de paix, il convient de joindre, à la 
vérité, le développement des intérêts et des sentiments pacifiques. 
Même dans les pays réputés les plus belliqueux, la masse de la 
population est essentiellement et de plus en plus attachée à la paix. 
En supposant qu'au lieu d'appartenir à certains hommes puissants, 
au nombre d'une demi-douzaine tout au plus, la solution des litiges 
internationaux appartint aux populations qui fournissent le sang et 
l'argent nécessaires à la guerre; en supposant, disons-nous, que 
toute déclaration de guerre dût être soumise au peuple par la voie 
du référendum, là paix serait certes beaucoup plus solidement garan- 
tie qu'elle ne peut l'être par l'accroissement de la responsabilité des 
hommes puissants. Mais il est curieux de remarquer que même dans 
les pays où le peuple a été solennellement proclamé « souverain », où 
il est entendu que sa volonté fait loi, où, de plus, un merveilleux 
système de représentation, de contrôle et de publicité oblige le 
gouvernement à demander aux mandataires de la nation souve- 
raine l'autorisation de dépenser jusqu'à un simple centime et d'en 
justifier l'emploi, ce même gouvernement soit le maître de déchaîner 
une guerre qui engloutira des centaines de milliers d'hommes et 
des milliards. 

La paix du monde civilisé se trouve donc aujourd'hui, tout autant 
quelle l'était jadis, à la discrétion des hommes puissants, qui con- 
tinuent à mener comme des troupeaux les nations à la boucherie. 
Rien n'est changé à cet égard depuis les temps héroïques des 



CHRONIQUE. 325 

Alexandre, des César et des Gengis-Khan. Il y a mieux. Les 
esprits les plus éclairés sont convaincus que cet état de choses est 
absolument normal, et ils se moquent des utopistes qui s'évertuent 
à chercher des garanties de paix ailleurs que dans l'accroissement 
de la responsabilité des hommes puissants. 

Nous n'en persistons pas moins à croire qu'il y a, comme on dit, 
quelque chose à faire de ce côté. Si nous ne nourrissons aucune 
illusion sur l'impuissance de l'arbitrage purement platonique de 
l'Arbitration and peace society, nous croyons qu'il est au pouvoir 
des « neutres » d'empêcher une guerre dont ils souffriraient presque 
autant que les belligérants eux-mêmes et qui se terminerait proba- 
blement aux dépens de quelques-uns d'entre eux. Il y a, comme 
nous le remarquions l'année dernière, une série d'Etats secondaires, 
la Belgique, la Hollande, la Suisse, le Danemark, auxquels on peut 
joindre l'Espagne, la Suède et la Norvège, qui n'exercent aucune 
influence sur la solution de la question de la paix ou de la guerre, 
quoiqu'ils supportent, comme les grands Etats, les frais et les 
risques de la paix armée. C'est une poussière d'Etats, dont les 
hommes puissants ne tiennent aucun compte dans leurs calculs. 
Mais supposons-les unis à leur tour; supposons qu'à l'alliance pour la 
guerre, qui vient d'être divulguée à l'Europe, ils opposent une 
alliance pour la paix ; supposons que l'Angleterre, dont le libre- 
échange a développé les intérêts pacifiques se joigne à eux ; 
supposons encore que cette Ligue des neutres, qui disposerait de plus 
d'un million d'hommes et de ressources égales sinon supérieures à 
celles des plus grandes puissances du continent prenne pour règle 
d'unir ses forces à celles de l'Etat menacé d'une agression, les 
hommes puissants ne seraient-ils pas obligés de compter avec elle ? 

Cette intervention d'un pouvoir pacificateur, disions-nous 1 , disposant 
d'une force égale sinon supérieure à celle de la plus grande puissance 
militaire du continent, et secondé moralement par l'opinion universelle, 
ne guérirait-elle point les Etats les plus belliqueux de la tentation de 
troubler désormais la paix du monde ? 

Mais s'il était bien avéré qu'aucun Etat, si puissant qu'il soit, ne peut 
plus troubler la paix sans s'exposer à avoir affaire à une force supé- 
rieure à la sienne, qu'arriverait-il? Il se produirait alors dans l'Europe 
moderne le même phénomène qui s'est produit à la fin du moyen âge 
au sein des Etats, où le souverain était devenu assez fort pour contrain" 



1 Projet d'association pour rétablissement d'une ligue des neutres, publié 
par le Times, août 1887. 



326 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

dre les seigneurs à observer la paix : les plus puissants et les plus am- 
bitieux ont désarmé après avoir éprouvé à leurs dépens qu'ils ne pou- 
vaient désormais troubler la paix sans s'exposer à un rude et inévitable 
châtiment. Chacun se trouvant protégé par une puissance supérieure à 
celle des plus puissants, les propriétaires des châteaux forts ont comblé 
leurs fossés pour y semer du blé, et les villes se sont débarrassées des 
enceintes fortifiées dans lesquelles elles étouffaient ou les ont transfor- 
mées en promenades. De même les puissances actuellement les plus 
agressives finiraient par désarmer si, chaque fois qu'elles emploieraient 
leurs armements à menacer la paix, elles rencontraient des armements 
plus forts employés à la défendre. 

Nous ne disons pas qu'il soit facile d'associer des Etats dans un 
but d'utilité générale. Cependant les Etats civilisés se sont unis au 
commencement du siècle pour supprimer la traite des nègres, et, 
plus récemment, ils ont formé des unions postales et monétaires. 
D'ailleurs, si l'on a pu conclure entre l'Allemagne, l'Autriche et 
l'Italie une alliance pour la guerre, pourquoi ne pourrait-on pas 
conclure une « alliance pour la paix ? » 

* 
* * 

La discussion générale du budget à la Chambre des députés a été 
particulièrement intéressante cette année. MM. Yves Guyot, rap- 
porteur de la commission du budget, Tirard, ministre des finances, 
Frédéric Passy, Ribot, etc., ont sinon tiré complètement au clair la 
situation de nos finances, du moins prononcé des discours substantiels 
et intéressants. Deux projets de budget se trouvaient en présence : 
le projet de la commission qui supprime l'impôt sur les vins et cidres 
transforme l'impôt sur l'alcool en une taxe sur la consommation, 
portée au taux de 180 fr., augmente les licences des débitants de 
boissons, distrait les charges du passif des droits de succession et 
élève, dans des proportions considérables, les droits de succession 
en ligne collatérale, et le projet du gouvernement dont nous emprun- 
tons l'analyse succinte au Journal des Débats: 

Le gouvernement apporte de profondes modifications dans le régime 
de l'impôt des boissons. Ainsi il supprime le droit de circulation, qu 1 
atteint les ventes de 25 litres et au-dessus, considérées par la loi actuelle 
comme ventes en gros, et qui est de 1 fr., 1 fr. 50 c. ou 2 fr. par hecto- 
litre pour les vins, et de 80 centimes pour les cidres. Est également 
supprimé le droit de détail, qui actuellement est fixé à 12 fr. 50 c. 0/0 
du prix de vente et peut s'élever, selon le chiffre de ce prix de vente 



CHRONIQUE. 3 27 

à 8, 10, 12 francs et même davantage par hectolitre. Ces deux droits 
sont remplacés par un droit général de consommation de 3 fr. sur les 
vins et de 1 fr. 50 sur les cidres. Cette transformation sera favorable 
au consommateur qui s'approvisionne au détail, mais elle pèsera louri 
dément sur le consommateur qui s'approvisionne au demi-gros, qu 
payera 3 fr. au lieu de 1 fr. 50 en moyenne par hectolitre. 

On sait qu'aux droits de détail et de circulation la législation ajoute, 
dans les villes d'une population agglomérée de 4,000 à 10,000 âmes, un 
droit d'entrée qui varie de 40 centimes à I fr. 10 c. pour les vins et qui 
est de 35 centimes à 50 centimes pour les cidres. Dans les aggloméra- 
tions supérieures à 10,000 âmes, les différents droits sont convertis en 
une taxe unique qui s'élève graduellement de 3 fr. à 12 fr. Le gouver- 
nement propose de réduire à deux les vingt et une catégories dans 
lesquelles sont aujourd'hui rangées les villes d'une population supé- 
rieure à 4,000 âmes et d'établir, dans chacune de ces deux catégories, 
une taxe unique qui serait : 1° de 4 fr. pour les vins et de 2 fr. pour les 
cidres dans les agglomérations de 4,000 à 10,000 âmes ; 2° de 5 fr. pour 
les vins et de 2 fr. 50 c. pour les cidres dans les agglomérations au-des- 
sus de 10,000 âmes. Le tarif de remplacement de la ville de Paris est 
abaissé dans des proportions insignifiantes, 8 fr. au lieu de 8 fr. 25 pour 
les vins, 4 fr. au lieu de 4 fr. 50 pour les cidres. 

En ce qui concerne les alcools, le projet gouvernemental repouss 
tout dégrèvement sur ce produit. Il propose un droit général de 160 fr 
pour toute la France. A ce droit général s'ajouterait un droit local de 
10 fr. dans les villes de 4.000 à 10,000 âmes, et de 20 fr. dans les com- 
munes supérieures à 10,000 âmes. Le droit général serait ainsi élevé de 
3 fr. 75 par hectolitre ; mais le droit d'entrée, qui varie aujourd'hui de 
6 à 30 fr., avec sept zones de perception, ne comprendrait plus que 
deux zones avec un tarif maximum de 20 fr., sauf à Paris où le droit 
d'entrée serait de 25 fr., mais où la taxe de remplacement resterait 
inférieure de 1 fr. 25 c. à la taxe actuelle : 185 fr. au lieu de 186 fr. 25 c. 
La prise en charge à la fabrication et le payement au moment de l'en- 
trée en consommation sont conservés. 

Le privilège des bouilleurs de cru est supprimé. Cependant le projet 
accorde aux propriétaires ou aux fermiers mettant en œuvre les produits 
de leur récolte, l'immunité des droits sur 20 litres d'alcool par an à 
titre de consommation de famille. 

Enfin, pour simplifier les formalités vexatoires des congés, acquits-à- 
caution ou passavants, le projet propose de faire apposer par les agents 
du service, sur les bouteilles de vins ou liqueurs libérées d'impôt, une 
vignette dont la présence constatera le payement des taxes et permettra 
aux liquides de circuler librement. 



328 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

Les impôts sur les boissons ainsi remaniés produiront, d'après les 
évaluations ministérielles, 378,900,000 fr. Ces mêmes impôts avaient été 
prévus au premier budget rectifié pour 384,672,100 fr. ; d'où résulte 
une différence en moins de 5,772,100 fr. Cette différence serait couverte 
par une majoration du prix des licences des débitants de boissons, qui 
seront portées de 15 fr. à 50 fr., et de 25 fr. à 70 fr. suivant les localités. 

En résumé, le budget rectifié s'élevait pour les dépenses à 
3,002.069,981 fr. ; les évaluations de M. Tirard les ramènent à 
2;996,721,123 fr. Les recettes sont portées à 2,996,654,000 fr. L'excédent 
se réduit donc à la somme minime de 67,123 fr. 

Ces deux projets de budget déplacent plus ou moins les charges 
des contribuables, mais en les augmentant. Nous préférerions un 
projet qui les diminue. 



Le Sénat a disserté sans résultats sur un projet d'organisation du 
crédit agricole. La seule disposition essentielle de ce projet, savoir 
celle qui commercialisait les billets souscrits par les agriculteurs, a 
été sinon rejetée du moins renvoyée à la commission, c'est-à-dire 
enterrée sur ces observations d'un sénateur conservateur, M. Lucien 
Brun : 

Rendre l'agriculture justiciable des tribunaux de commerce et l'exé- 
cuter impitoyablement le jour de l'échéance, c'est tout ce que les pires 
ennemis de l'agriculture auraient pu inventer de mieux pour atteindre 
leur but. 

Actuellement, en effet, le fermier n'a affaire qu'à son propriétaire qui 
accorde toujours des délais, qui attend les récoltes prospères, se con- 
tente d'acomptes. Le banquier, au contraire, n'attend pas, ne peut pas 
attendre ; si le billet souscrit n'est pas soldé à l'échéance, il exécute. 

Avec le propriétaire, le fermier peut attendre que la Providence lui 
envoie de meilleures récoltes ; avec le banquier, il sera impitoyablement 
exécuté. 

Eh bien ! pour lui, c'est la ruine certaine. 

Soit! mais sans engagements exécutables point de crédit, sans 
crédit point de capitaux, et sans capitaux point de progrès agricole. 
Reste, à la vérité, la protection qui dispense du progrès. 



La protection ! c'est la panacée du jour. Dans la question de l'ad- 
aiission temporaire des fontes, la Chambre a comblé les vœux 



CHRONIQUE. 329 

des protectionnistes en votant en faveur de l'identique contre l'équi- 
valent, et le gouvernement s'est empressé de rendre un décret con- 
forme au vote de la Chambre (voir au bulletin le texte de ce décret. 
D'un autre côté, les groupes agricoles et vinicoles s'agitent plus que 
jamais, les uns pour demander que les viandes de mouton abattues 
ne soient admises, comme les viandes de bœuf, qu'avec l'adhérence 
des viscères, les autres pour réclamer l'exhaussement des droits sur 
les maïs, sur les fromages, sur les vins et les raisins secs, avec 
exclusion des vins des tarifs conventionnels, etc., etc. : bref, c'est un 
délire protectionniste, dont on ne retrouverait l'identique ou l'équi- 
valent qu'à l'époque où la France était à la merci des grands proprié- 
taires de la Chambre introuvable de la Restauration. Et pourtant il 
est convenu que la démocratie coule aujourd'hui à pleins bords. A 
coup sur, ce n'est pas la démocratie libérale. 



S'il est probable que le traité de commerce entre la France 
<et l'Italie ne sera pas renouvelé, et que les deux pays pourront 
apprécier bientôt les bienfaits d'une guerre de tarifs, en revan- 
che la Chambre des députés a ratifié le traité de commerce conclu 
entre la France et le Mexique. Un député du Pas-de-Calais, M. Del- 
lisse, avait d'abord réussi à ébranler la majorité en manifestant la 
crainte que ce traité ne favorisât l'invasion des viandes américaines ,' 
mais M. le ministre des affaires étrangères est parvenu à la raffermir 
en lui apprenant que la France exporte pour 25 millions de ses 
produits au Mexique, tandis qu'elle ne reçoit que pour 6 millions de 
produits mexicains. D'après les théories protectionnistes, cette balance 
du commerce se solde par un bénéfice de 19 millions. C'est un béné- 
fice qui n'est pas à dédaigner, et cette considération a déterminé la 
Chambre à passer outre sur le danger de l'invasion des viandes 
américaines. Elle a ratifié le traité à une majorité de 310 voix 
contre 189. 

* * 

Nous avons sous les yeux les résultats du commerce extérieur de 
la France et de l'Angleterre en 1887. 

En France, les importations se sont élevées à 4.270.772.000 
contre 4.208.142.000 en 1886, et les exportations à 3. 319. 774.000 
contre 3.248.795.000. Total des importations et des exportations : 
7.590.546.000. Augmentation sur 1886 : 133.600.000 fr. 

En Angleterre, les importations se sont élevées à 361.935.000 £ 
contre 349.381.000 £ en 1886 et les exportations à 221.398.000 £ 



330 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

contre 212.433.000 £. Total des importations et des exportations, 
583.333.000 £. Augmentation, 21. 519.000 £,ou538 millions defrancs. 
On voit que le commerce extérieur de l'Angleterre s'est aug- 
menté l'année dernière dans une proportion sensiblement plus forte 
que celui de la France. Cela n'empêchera pas, bien entendu, les 
protectionnistes d'affirmer que le libre-échange est en train de 
ruiner l'Angleterre. 



Dans les remarquables « Lettres de Russie » que publie le Journal 
des Débats, nous trouvons cette appréciation de l'exclusivisme et du 
protectionnisme qui travaillent en ce moment à détruire l'œuvre 
civilisatrice de Pierre le Grand : 

La nation prend confusément conscience d'elle-même et cherche sa 
forme. Elle élimine les éléments étrangers. Si l'on examine l'ensemble 
de l'action législative en 1887, on la voit tournée presque exclusivement 
vers cette épuration : système économique de protection à outrance, 
interdiction des achats de biens-fonds aux étrangers dans les gouverne- 
niens frontières, éviction des Allemands et des Polonais sur tous les ter- 
rains qu'ils disputaient aux Russes, dans les fermes, les industries, les 
chaires universitaires, les administrations et les services publics. Dans 
les provinces baltiques, on a poursuivi méthodiquement une véritable 
croisade administrative contre une race, une langue, une confession. 
Ce n'est pas la pensée réfléchie d'un homme d'Etat qui préside à ce tra- 
vail ; c'est la poussée instinctive d'un jeune corps qui se développe, et, 
comme tous les mouvements de pure nature, celui-ci est souvent injuste 
et brutal. 

A quoi on peut ajouter que la Russie imite en ce moment les mau- 
vais exemples qui lui viennent de l'étranger, comme, à l'époque de 
Pierre le Grand, elle imitait les bons. La Chine aussi a éliminé les 
éléments étrangers ; en est-elle devenue plus forte ? 



La Société belge d'économie politique s'est réunie à Rruxelles le 
février sous la présidence de M. Ad. Lehardy de Reaulieu. 

Deux questions étaient à l'ordre du jour : la recrudescence du 
protectionnisme en Europe et les questions ouvrières et notamment 
celles relatives à la rémunération du travail. La discussion, dont 
V Indépendance belge nous apporte le résumé, a été des plus intéres- 



CHRONIQUE. 331 

santés. M. Julien Weiler, ingénieur à Morlanwelz, s'est élevé contre 
le socialisme d'Etat qui a t'ait invasion en Belgique et il a donné 
des détails sur les bureaux de conciliation entre patrons et ouvriers 
dont il a pris l'initiative ; un grand nombre d'orateurs, MM. G. Jot- 
trand, de Vergnies, Jules Guillery, Goblet, Goebel, Cauderlier, etc., 
ont pris part aux débats engagés sur les deux questions à l'ordre du 
jour et principalement sur la dernière ; bref, la séance a été bonne 
pour la cause de la liberté commerciale et de la non-intervention 
de l'Etat. 



Le même jour, la Chambre de commerce britannique donnait son 
banquet annuel à l'Hôtel Continental. La réunion, présidée par 
M. E. Blount et honorée de la présence de l'ambassadeur d'Angle- 
terre, Lord Lytton Bulwer, a été des plus nombreuses et des plus bril- 
lantes. Le président, Lord Lytton, MM. Frédéric Passy, Paul Leroy- 
Beaulieu, Georges Berger, Laurier et le spirituel correspondant du 
Times, M. de Blowitz, ont pris la parole, les uns pour faire accueil 
aux invités, les autres pour remercier la Chambre de sa cordiale 
hospitalité. Le libre-échange, qui a été le véritable promoteur de 
l'institution des chambres de commerce étrangères, n'a pas été 
oublié dans cette fête internationale. MM. Laurier et Fréd. Passy l'ont 
chaleureusement défendu et on ne se serait pas douté certes, en en- 
tendant les applaudissements de l'auditoire, que nous sommes en 
pleine réaction protectionniste. 



Les sciences morales et politiques viennent de faire une perte 
sensible. Sir Henry Sumner Maine est mort le 3 février à Cannes, à 
peine âgé de 66 ans. A vingt-cinq ans, il avait été nommé regius 
professor à l'université de Cambrigde; en 1862, il remplaçait Ma- 
caulay dans l'administration des Indes comme légal member of 
the governor generafs cmmcil. Son ouvrage sur Y ancien droit 
considère dans ses rapports avec l'histoire de la société primitives 
et avec les idées modernes ! , ses Etudes sur Vhisloire des institu- 
tions primitives 2 comptent au nombre des œuvres les plus consi- 



1 Traduit par Courcelle-Serjeuil. Paris, Durand et Pédone Lauriel et Guil- 
lauminet Cie. 

2 Traduit par Durieu de Legritz. Paris, Ernest Thorin. 



332 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

dérables de notre temps, et assurent à leur auteur un des premiers 
rangs parmi les rénovateurs de l'histoire du Droit. 

* 
* * 

Nous avons à mentionner aussi la mort deM.Godin, le bienveillant 
fondateur du familistère de Guise, auquel il a légué la moitié de sa 
fortune évaluée à 16 millions. Comme Robert Owen, le fondateur de 
la Neio Harmony, avec qui il avait quelque ressemblance, M. Godin 
était un socialiste pratiquant, plein de sincérité et de zèle. Plus heu- 
reux que Robert Owen, il avait réussi à associer à sa manière, le capi- 
tal et le travail sans compromettre sa fortune; mais il n'a point fait 
école et son familistère est destiné selon toute apparence à rester à 
l'état d'exemplaire unique. 

G. de M. 

Paris, 14 février 1888. 



Le mercredi 25 janvier s'est ouverte, à l'Ecole des Sciences politiques, 27, 
rue Saint-Guillaume, dans le nouvel amphithéâtre, une série de conférences 
hebdomadaires, organisées par la Société des Anciens Elèves de l'Ecole et qui 
ont lieu dans l'ordre suivant, à huit heures et demie du soir : 

25 janvier. — M. Léon Say, sénateur, de l'Académie française : David Hume, 
économiste. 

l 8r février. — M. Aynard, vice-président de la chambre de commerce de 
Lyon : Lyon et l'Industrie lyonnaise. 

8 février. — M. E. Lavisse, professeur et directeur des études historiques 
à la Faculté des Lettres : La Crise de VÊtat prussien au dix-septième siècle. 

22 février. — M. Henry Fould, membre de la chambre de commerce de Paris: 
Considérations générales sur le commerce d'exportation de la France. 

29 février. — M. Joseph Chailley : La Politique indigène aux Colonies. 
7 mars. — M. Léveillé, professeur à la Faculté de Droit : La Question péni- 
tentiaire. — /. La Prison. 

14 mars. — M. Albert Sorel, professeur à TEcole des sciences politiques : 
Tolstoï, historien. 

21 mars. — M. Léveillé : La Question pénitentiaire. — IL La Transportation. 



NECROLOGIE. 333 



NÉCROLOGIE ÉCONOMIQUE DE L'ANNÉE 1887 



Batbie (Anselme-Polycarpe), né à Leissan (Gers), en mai 1828; auditeur 
au Conseil d'Etat en 1849, docteur en 1850, chargé du cours d'écono- 
mie politique à la Faculté de droit (1862), député du Gers, puis sénateur, 
membre de l'Institut, membre de la Société d'Économie politique 
depuis 1862. Il fut un des très rares professeurs parlementaires con- 
tinuant à se montrer aux examens de fin d'année. Auteur de nom- 
breux ouvrages, \Turgot philosophe, économiste et administrateur 
(1861), le Crédit populaire (1863), Cours d'économie politique (1864-65, 
2 vol.), V Homme aux quarante écus et les physiocrates (1864), le 
Luxe (1866), Grèves et coalitions (1867), Cours de droit public et 
administratif (6 e édit., 1876,) etc. 

Cahuzac (Hippolyte;, né en 1821; ancien banquier, membre de la Société 
d'Économie politique depuis 1881 ; très versé dans les questions de 
banque et de finances, assidu aux séances de la Société, où une sorte 
de timidité lui permettait de donner plus souvent de bons avis que de 
prendre la parole. 

Desmousseaux de Givré (Gaston), né en 1844; entré dans les finances, 
était en dernier lieu receveur à Saint-Quentin ; de la Société d'Éco- 
nomie politique dès 1870, à 26 ans; auteur de nombreux articles dans 
« le Correspondant ». Entre autres tirages à part, à signaler la Légis- 
lation du budget (3 broch. in-8. 1869). 

Dollfus (Jean), né à Mulhouse en septembre 1800, un des quatre fils de 
Dollfus-Mieg, grand manufacturier, fondateur des cités ouvrières de 
sa ville natale dont il fut longtemps maire, et de tout temps ardent 
libre-échangiste. A écrit : De la levée des prohibitions douanières 
(1859), qui eut quelques éditions en peu de mois. Membre de la So- 
ciété d'Économie politique depuis 1878. 

Frout de Fontpertuis (Adalbert), né à Rennes en 1825, attaché quelque 
temps à la préfecture de la Haute-Loire; s'était occupé, pour ses débuts, 
des questions administratives et notamment des enfants assistés et 
de la misère. Depuis, auteur d'une infinité de travaux, volumes, bro- 
chures, articles (surtout dans le Journal des Economistes), traitant 
des pays étrangers et des questions coloniales, grâce à sa connaissance 
de la littérature et des documents anglo-américains. 

Mangin (Arthnrj, né à Paris en 1824, un moment attaché à l'Instruc- 



334 JOURNAL DES ÉCONOMISTES, 

tion publique, s'était consacré aux travaux de vulgarisation, soit 
dans les journaux, soit dans les collections les plus variés et les 
plus dissemblables, du Correspondant auPhare de la Loire, de 
la librairie Marne à la maison Delagrave. Auteur de cinquante ou 
soixante volumes au moins, dont l'un des premiers estpeut-être le 
meilleur : Voyage scientifique autour de ma chambre (1862)^ 
Mort secrétaire de l'Economiste français ; il y faisait, avec verve 
et humour, le compte rendu des réunions de la Société d'Eco 
nomie politique dont il était membre depuis 1862. 

Bochenek (Mietchislas), économiste polonais, né à Cracovie,en novembre 
1840. Fils d'un banquier, il choisit la carrière de l'enseignement et les 
études économiques, surtout après un séjour à Paris. « Privatdocent 
en 1869, professeur extraordinaire d'économie politique en 1875, il a 
publié, entre autres brochures ou mémoires : Rapports des chemins 
de fer et de VElat [thèse], — le Crédit comme élément économique, 
moral, social et politique du développement des sociétés, — l'Impôt 
foncier en rapport avec le système des impôts sur le rendement. 
Dans les dernières années, il avait abandonné les idées mono-métal - 
listes pour un bi-métallisme prudent et circonspect. 

Pecqueur (^Constantin), né à Arteux (Nord), en 1801, un des précurseurs 
et apôtres convaincus du collectivisme ; un moment attaché, sous la 
République de 1848, à la bibliothèque de l'Assemblée nationale. Au- 
teur d'assez copieux articles dans le « Dictionnaire de la conversation » 
et autres recueils, il avait publié, de i839 à 1843, chezCapelle et chez 
Gosselin, nombre de volumes ou brochures presque aussi oubliés 
aujourd'hui que leur auteur : Economie sociale des intérêts du com- 
merce, de l'industrie et de l'agriculture et de la civilisation en géné- 
ral sous l'influence d'application à la vapeur (2 vol . , 1839); Des amé- 
liorations matérielles dans leurs rapports avec la liberté ; introduc- 
tion à l'étude de Vécomie sociale et politique; — Befome électorale ; 
appel au peuple^ (1840) ; De la paix; — Des armées, ou des devoirs 
civiques des militaires (1842), ces deux derniers couronnés par la 
« Société de morale chrétienne »; Théorie nouvelle d'économie sociale 
et politique ; élude sur l'organisation des sociétés ; — De la répu- 
blique de Dieu; Union religieuse pour la pratique immédiate de 
légalité et de la fraternité universelles (1843), etc. 

Raoul-Duval (Fernand- Raoul Duval, dit) , né à Paris en 1835, 
petit-fils par sa mère de J.-B. Say. Ingénieur sorti de l'Ecole po- 
lytechnique, un riche mariage lui permit de s'occuper largement d'agri- 
culture et d'études économiques ; ses exploitations furent visitées par 
Mac-Mabon en 1877. Entré récemment à la Chambre, il y avait pres- 
que formé un parti « d'attente et de modération » Brillant orateur 



BIBLIOGRAPHIE ÉCONOMIQUE. 335 

surtout, il n'a laissé, comme écrits, que quelques discours des plus 
accentués, comme celui qu'il prononça, salle du Chàteau-d'Eau, en 
1885, devant une assemblée orageuse, dans la réunion de la a Ligue 
contre le renchérissement du pain et de la viande. » 

Edmond Rexaudix. 



Bibliographie économique. 

OUVRAGES EXREGISTRÉS AU DÉPÔT LEGAL EX JANVIER 1888. 



Almanach du Pas-de-Calais pour 
1888, contenant la situation politique 
et financière de la France, la maison 
de France, etc. 38 e année. In S de 
156 p à 2 col. et grav.Arra?, Laroche. 

— historique, topographique et sta- 
tistique de Seine-et-Maroe pour 1888 
(28 e année). In 16 de 216 p. et vign. 
Meaux. Le Blondel. 

Annuaire dn commerce de Nantes 
et de la Loire-Inférieure pour 1888, 
précédé d'un guide de l'étranger. 98 e 
année. In-18 de 396 p. Nantes. Mellinet 

BECKER (Iv.). Organisation de la 
statist'que de l'empire allemand. Trad. 
par A. Liégeard. In-8 de 40 p. Paris, 
Bercer- Levrault. 

BERNON (Just de). Les assemblées 
politiques en Allemagne. In-8 de 156 p. 
Pans, Tardieu. 

BLOCK (Maur.). V. Dictionnaire. 

BONNET (Emile). Etude sur la na- 
turalisation, en droit romain et en 
droit international (thèse). In-8 de 
336 p. Paris, Rousseau. 

BOULLAIRE (J.). Manuel des syn- 
dicats professionnels agricoles 'loi du 
21 mars 1884), suivi d un formulaire 
par Paul Le Conte. In-18 de 332 p. 
Paris, Chevalier-Marescq. 

BRAVARD-VEYRIÈRES et DEMAN- 
GEAT. — Traité de droit commercial. 
2e édit. T. III. In-8 de 614 p. Paris, 
Pion. 

BRELAY Ernest). Les sociétés coo- 
pératives de production. In-8 de 24 p. 
Paris, Berger-I.evrault. 

Chambre de commerce de Dieppe. 
Annuaire du port de Dieppe pour 
1888. In-8 de 152 p. Dieppe, Delevoye. 



Compte moral des hospices civils 
de Dieppe. Exercice 1886. In- 4 de 
44 p. Dieppe, impr. centrale. 

Compte rendu de la 16 e session de 
l'Association française pour l'avance- 
ment des sciences*. In-8 de xvi-460 p. 
et pi. Paris, Masson. 

CRISENOY «Jules de). Les conseils 
généraux, revue de la session d'avril 
18S7. In-8 de 216 p. Paris, Berger- 
Levrault. 

Crédit (le) français et étranger. N°l 
'12 déc. 1887). Paraît tous les lundis. 
In-4° de 4 p. à 3 col. Paris, 40 r. N.- 
D des Victoires 

DEMANGEAT (Ch .). V. Bravard. 

DESGHANEL (Paul). Les intérêts 
français dans l'océan Pacifique. In-16 
de vi-388 p. Paris, Berger-Levrault. 

Dictionnaire de l'administration 
française. Supplément annuel, par 
M. Maur. Block. Nov 1887. In-8 de 
10:.-' p. à 2 col. Paris, Berger-Levrault. 

FRÉDUREAU. Le budget et les voies 
de transport. Nécessité de vendre les 
chemins de fer de l'Etat (somme à 
recouvrer, 900 millions) ; voies navi- 
gables, échelle mobile, tarifs de péné- 
tration, etc. In-8 de 76 p. Paris, Chaix. 

Guide international d'Europe au 
Brésil et à la Plata, contenant les sta- 
tistiques les plus récentes sur les di- 
vers pays parcourus. In 8 de 32 p. et 
carte. Paris, Loiseau-Bourcier. 

LAURIN (Auguste). Cours élémen- 
taire de droit commercial. 2 e édit. 
In-8 de vm-728 p. Paris, Larose et 
Forcel. 

LE CONTE (Paul). V. BOULLAIRE. 
LEHR (Ernestj. Manuel théorique et 



336 



JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 



pratique des agents diplomatiques 
consulaires français et étrangers. In-18 
de xvm-426p. Paris, Larose et Forcel. 

LEROY BEAULIEU (Paul). Essai sur 
la répartition des richesses et sur la 
tendance à une moindre inégalité des 
conditions. 3 e édit. Iu-8 de xn-590 p. 
Paris, Guillauiuin. 

LIEGEARD (A.). V. BECKER. 

MAGOIS (L.). Canal de Suez. Faits 
et arguments nouveaux contre l'abais- 
sement des tarifs, ln-8 de \6 p. Paris, 
Denné. 

Mémoires de la Société de statis- 
tique, sciences, lettres et arts des 
Deux-Sèvres, 1887. In-8 de vm-450 p. 
Niort, r. St-Nicolas. 

MORANVILLE. V. Rapports. 

NOËL (Octave). Les chemins de fer 
en France et à l'étranger, étude finan- 
cière et stanstique. In-8 de xiv-446 p. 
Paris, Berger-Levranlt. 

Organe (1') des intérêts financiers. 
N° 1 (12 déc. 18B7j. Paraît tous les 
lundis. In-f° de 4 p. â3 col. Paris, 40, 
rueN.-D des Victoires. 

Question (la) des délégués mineurs 
(nov. 1887). Iu-8 de 50 p. Paris, Chaix. 

— (la) du personnel ouvrier de l'Im- 
primerie nationale devant le Parlement, 
fa presse et l'opinion publique. In-8 
de 20 p. Paris, Harry. 

— (la) romaine au point de vue 
financier, ln-8 de 84 p. [Trad. de 
« l'Osservatore romano »]. Marseille, 
impr. Marseillaise. 

Radical (le) socialiste de l'Ouest, 
journal bi hebdomadaire. N° 1 (2 nov. 
1887). Paraît les jeudis et dimanches. 
In-4 de 4 p. à 4 col. Tours, 8, pi. Vic- 
toire. 

RAFFALOVICH (Arthur). Le loge- 
ment de l'ouvrier et du pauvre (Etats- 
Unis, Grande-Bretagne, France. Alle- 
magne, Belgique). In-18 de 490 p. 
Pans, Guillaumin. 

Rapports à Philippe VI sur l'état 
de ses finances, publiés par H. Mo- 
ranville. In-8 de 16 p. Nogent-le-Ro 
trou. Daupeley- Gouverneur [Extrait 
de la « Bibliothèque de l'Ecole des 
Chartes ».] 

ROGÉ. Rapport sur le renouvelle- 



ment du traité de commerce entre la 
France et l'Italie, lu à la Chambre de- 
commerce de Nancy (25 nov. 1887). 
In-8 de 18 p. Nancy, Sordoillet. 

Séance publique annuelle de l'Aca- 
démie des sciences morales et poli- 
tiques (17 déc. 1887). In-4 de 114 p. 
Paris, Didot. 

Semence (la), journal d'agriculture 
et d'économie politique, paraissant 
irrégulièrement. N° 1 (14 sept. 1887). 
In-8 de 4 p. à 2 col. Aix, 19, b d . Saint- 
Jean. 

s eli M (Adolphus). Aperçu de la 
loi anglaise au point de vuepratique 
et commercial 2 e édit. In 8deiv-308p. 
Paris, Marchai et Billard. 

SOLDA N (Ch.). L'Union internatio- 
nale pour la protection des œuvres 
littéraires et artistiques. In-8 de 66 p. 
Paris, Thurin. 

Statistique de la France. Nouvelle 
série. T. XIV. Statistique annuelle- 
Année 18S4. In-4 de cxxxiv-432 p. 
Paris, lmpr. nationale. 

— agricole annuelle (1886). In-8 de 
170 p. Paris, Impr. nationale. 

— (la) des patentes par professions- 
en 1885. In-8 de 60 p. Paris, Impr. 
nationale. 

TOURVILLE (Henri de). Le mani- 
feste lie M. le comte de Paris devant 
la science sociale. In-8 de 38 p. Paris, 
Didot. 

Travailleur (le) chrétien. Principes 
élémentaires d'économiepolitique chré- 
tienne. In-18 de 86 p. Paris, Vie et 
Amat . 

Vérités sur la Bourse. Id-32 de 
48 p Paris, Chaix. 

VERVELLE (Emile). Une œuvre 
nationale et humanitaire , création 
d'une caisse de retraite pour la vieil- 
lesse et les invalides du travail par 
l'épargne obligatoire garantie par 
l'Etat. In-8 de xx-22 p. Paris, Dentu. 

Vi MONT (G ;. La défense du vi- 
gnoble champenois; le mildew. In-18 
de 36 p. Chàlons, Martin. 

WITT-TALMAGE (D r de). La bataille 
du pain, discours. In-18 de 16 p. Alen- 
çon, Lepage. 

Echn. Renaudin. 



Le Gérant : P. GUILLAUMIN. 



Paris, — A. Parent, imp. de la Faculté de médecine, A. Davy, successeur. 
52, rue Madame et rue Corneille, 3. 



JOURNAL 

DES 



ÉCONOMISTES 

LES 

VŒUX DES CONSEILS GÉNÉRAUX DE DÉPARTEMENT 

(SESSION d'AVIUL ET D'AOUT 1886.) 



I 

Pour les vœux des Conseils généraux, comme pour beaucoup 
d'autres choses, hélas ! les années se suivent et se ressemblent. Les 
plaintes et surtout les réclamations des assemblées départementales 
sont, en l'an de grâce 1886, ce qu'elles étaient les années précé- 
dentes, et il en sera ainsi longtemps encore. Dans le défilé de toutes 
ces demandes, règne la monotonie des gémissements entendus cent 
fois, et cent fois répétés. C'est toujours à peu près sur le même ton 
que les protectionnistes psalmodient leurs doléances ; c'est toujours 
avec la même ténacité du mendiant qui s'attache à vos pas, qu'ils 
harcèlent les pouvoirs publics. Néanmoins, l'observateur attentif 
pourrait trouver quelque changement dans leur manière. Non pas 
qu'ils aient essayé de prouver le bien fondé de leur théorie, ils 
n'ont plus de théorie, et il n'est pas dans leurs moyens de faire 
beaucoup de mal de ce côté, mais visiblement enhardis par leur pre- 
mier succès, ils se sont tous ralliés à une même tactique de combat. 

Avant le vote des lois prohibitives de 1885, les protectionnistes 
appartenaient, quant à l'attitude, à deux écoles différentes. Cer- 
tains prétendaient attendrir le gouvernement par leur aspect désolé. 
Non seulement ils n'essayaient point de lutter contre la concurrence 
étrangère, mais encore ils donnaient à entendre qu'ils n'espéraient 
plus rien. Ils entrevoyaient déjà les grandes usines silencieuses et 
délabrées, les plaines en friche succédant aux plaines en friche et 
4 e série, t. xli. — 15 mars 1888. 22 



338 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

partout la misère, l'abandon, le désert. Des malins même recouru- 
rent aux classiques, prirent La Bruyère et réussirent assez bien 
quelques effets littéraires en évoquant le paysan-sauvage, celui qui 
mangeait • — ■ sous Louis XIV — des racines pour se nourrir. Tout cela 
pour démontrer que le blé — qui ne sert plus probablement à faire 
le pain — était à trop bon marché. Ce fut vers cette époque aussi 
que l'on vit défiler, tout comme les soldats du Cirque, des « spectres 
de la faim » devant M. le président de la République et les ministres 
« compétents ». 

L'autre école, beaucoup plus nombreuse, le prenait de haut avec 
les rares partisans de la liberté ; elle exigeait avec arrogance. Ce 
n'était point en pleurnichant qu'elle comptait arriver à ses fins et 
revendiquer ce qu'elle appelait et ce qu'elle appelle encore ses droits. 
Si elle empruntait parfois à Bossuet ses mouvements oratoires d'o- 
raison funèbre, si elle s'écriait que l'agriculture et l'industrie se 
mouraient, qu'elles étaient mortes, jamais elle n'oubliait d'indiquer 
un moyen infaillible de les ressusciter à bref délai. 

Quoi qu'il en soit, timides et audacieux, chacun jouant son rôle et 
marchant au même but sous la même bannière, les protectionnistes 
sont arrivés à leurs fins. Comme on le sait, des droits sur les céréales 
et les bestiaux furent votés en 1885. Mis en appétit par ce premier 
résultat, qu'ils prétendaient incomplet, ils n'ont plus eu qu'une seule 
tactique : exiger. Aussi les vœux de 1886, relatifs à l'agriculture et à 
l'industrie, se sentent-ils de cette nouvelle allure. 

La faiblesse des pouvoirs publics, un mauvais calcul électoral de 
la part des membres du Parlement, l'ignorance de tous, ont été la 
cause de ce redoublement d'audace. Les vœux de 1886 ont été 
écoutés. En mars 1887, les protectionnistes enlevaient de nouveaux 
droits sans grande lutte. Aujourd'hui, maîtres du terrain, ils annon- 
cent hautement leur intention d'aller encore plus avant dans la 
réaction économique. 

Cette attitude de plus en plus arrogante, cet excès même dans les 
exigences, ouvriront-ils les yeux des contribuables, des consomma- 
teurs ? On nous promet depuis longtemps ce réveil de l'opinion pu- 
blique sans que nous voyions poindre un sentiment exact de l'intérêt 
général, un simple mouvement de réaction. Un ou deux vœux sont 
libéraux, timidement libéraux, et c'est tout. 

Il nous a paru absolument inutile de rechercher le nombre exact 
des vœux qui concernent chaque ministère. Cette statistique n'offre 
aucun intérêt, pas plus que la désignation des vœux émis dans la 
première ou la deuxième session. Constatons, cependant, que les 
vœux relatifs aux travaux publics sont toujours et de beaucoup le s 



LES V(EUX DES CONSEILS GÉNÉRAUX DE DÉPARTEMENT. 339 

plus nombreux; ils tiennent à eux seuls plus d'un tiers de volume. 
Quant aux vœux émis en août, ils ne diffèrent guère de ceux émis 
en avril, lorsqu'ils ne sont pas de simples rappels. Les anthropolo- 
gistes pourront même remarquer, à ce sujet, que la température 
n'influe en rien sur la détermination de la volonté, en ce qui touche 
l'intérêt personnel. En été, comme au printemps, l'on réclame des 
monopoles, des secours, des chemins de fer électoraux, des travaux 
inutiles. Au point de vue de la tournure — nous n'osons dire du style 
— les vœux ne changent guère non plus ; c'est toujours la même 
formule banale. Signalons néanmoins un néologisme, le mot « han- 
netonage ». Il y avait, il est vrai, le mot échenillage qui fait partie 
du vocabulaire des vœux agricoles ; maintenant, les hannetons 
n'auront plus rien à envier aux chenilles. C'est dans les vœux relatifs 
au code rural que nous avons trouvé cette dernière création. Elle 
est à recommander aux académiciens pour le dictionnaire. La docte 
compagnie aura, parait-il, tout le temps nécessaire pour légaliser 
littérairement ce nouveau-né, car des gens sans respect prétendent 
que le dictionnaire sera terminé avant le code rural — commencé 
vers 1876 — ce fameux code rural que réclament à cor et à cris les 
agriculteurs, et dont nous parlerons plus loin. 

II 

La série des vœux s'ouvre par ceux relatifs au ministère des affai- 
res étrangères. Ils sont en très petit nombre : quatre, tout simple- 
ment. Parmi eux, citons celui du département du Nord qui demande 
« que le personnel consulaire soit recruté parmi les élèves des écoles 
centrales, hautes études commerciales, etc. » Le Nord a certaine- 
ment raison de désirer, chez nos consuls, plus de connaissances 
commerciales, mais pourquoi donc aller chercher des diplômés ? 
Eux seuls sont-ils éclairés, instruits, expérimentés entre tous les 
commerçants ? Au fond, ce vœu est formulé dans le but d'ouvrir 
un débouché aux élèves des écoles citées plus haut. C'est ainsi qu'en 
France l'on comprend l'enseignement : des écoles sont créées pour 
préparer des commerçants, il en sort des consuls. Et l'on cherche à 
deviner de quelle utilité pourront bien être les connaissances com- 
merciales, chez des gens appelés à représenter un pays, où bientôt, 
grâce au mandarinat, il n'y aura plus de commerce ni de commer- 
çants. 

Avec le ministère de la justice, nous entrons dans des vœux de ré- 
formes plus utiles. Quelques conseils généraux réclament la simpli- 
fication de la procédure, la modification de la loi des faillites et la 



34 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

réduction des frais de justice. Plusieurs autres insistent, avec des 
vœux renouvelés, pour que le gouvernement hâte la solution de la 
réforme judiciaire, concernant l'extension de la compétence des 
juges de paix. L'extension de la compétence des juges de paix aura 
pour conséquence, nécessairement, la suppression de tribunaux 
d'arrondissement. L'Eure-et-Loir seul a le courage d'être logique et 
de réclamer cette suppression, partout où la difficulté des commu- 
nications et l'importance des affaires ne créeront pas des situations 
exceptionnelles. Inutile d'ajouter que l'on n'oublie point, dans les 
"vœux, de faire remarquer que l'extension de la compétence des juges 
appelle naturellement l'extension de leurs appointements. 

Les vœux concernant le ministère de l'intérieur sont très nom- 
breux. En tête celui de la Seine demandant « que toutes les juri- 
dictions administratives (section du contentieux du conseil d'Etat et 
conseil de préfecture) soient supprimées et remplacées par une 
chambre administrative auprès de chaque tribunal civil du chef-lieu 
de département, une chambre administrative auprès de chaque cour 
d'appel et une chambre administrative à la cour de cassation ».Puis 
vient la protection des enfants en bas âge. Là nous tombons en 
plein socialisme d'Etat. Le Loiret désirerait bien qu'une visite sé- 
rieuse « fut faite par des personnes compétentes pour s'assurer, 
avant leur départ de Paris, si les enfants ne sont pas atteints de 
maladies contagieuses et s'ils possèdent la force nécessaire pour 
supporter les fatigues du voyage ». On voit poindre le bout de 
l'oreille ; d'abord, le Loiret voudrait bien couvrir la responsabilité 
des nourrices qu'il produit ; ensuite, il aide à la création de toute 
une administration d'inspecteurs, de sous-inspecteurs, de contrô- 
leurs de départ des enfants en bas-âge. Les personnes « compéten- 
tes » pour mesurer « le pouvoir de transport » des enfants, ce sont, 
évidemment, les médecins. Les parents, on le voit, sont comptés 
pour rien dans cette affaire. Le père, c'est l'Etat, représenté par son 
inspecteur; la mère, c'est la nourrice, là-bas, dans le Loiret ; quant 
aux parents que la nature a donnés à l'enfant, leur rôle est d'être 
contribuables, de payer des impôts pour payer l'inspecteur et bien 
d'autres inspecteurs encore qu'on nous promet. Le congrès de 
Vienne nous a fait entrevoir toutes sortes de jolies petites choses 
pour l'avenir, au sujet de l'hygiène, et dans notre intérêt, bien en- 
tendu. Nous allons vivre scientifiquement, sous l'action bienfaisante 
de règlements, garnis d'admonestations, d'amendes, de prison. Il 
s'agit de régénérer la race, sur formule, de nous faire tous grands, 
beaux et forts — ou du moins nos enfants. Ajoutez à cela l'instruc- 
tion intégrale, et vous aurez une entière application des théories de 



LES VOEUX DES CONSEILS GÉNÉRAUX DE DÉPARTEMENT. 341 

Platon. Il est vrai que c'est un peu vieux comme système, pour des 
apôtres du progrès « incessant », mais c'est un prétexte si sérieux 
pour augmenter le nombre des administrations et créer des places ! 

Le Cher voudrait bien que les inspecteurs des enfants assistés 
fussent assistés eux-mêmes. Ce département demande en effet, qu'un 
permis de circulation sur les chemins de fer soit accordé à ces 
messieurs. Voilà qui est d'un bon cœur. Cependant, les compagnies 
de chemins de fer qui rendent ces petits services à l'Etat ne les 
feront-elles pas valoir pour refuser [toute diminution des tarifs géné- 
raux ? Et qui y perdra, si ce n'est M. Tout le Monde ? Il paraît aussi 
que les nourrices sont souvent victimes d'abus de confiance. L'Eure- 
et-Loir, qui a renouvelé cinq ou six fois ce vœu, et l'Yonne récla- 
ment énergiquement une loi de protection. Attendons-nous à voir 
surgir, un de ces jours, le privilège des nourrices. L'Aude, à propos 
des sourds-muets et aveugles, émet un vœu que nous transcrivons 
en entier : « Que l'instruction gratuite soit donnée par l'Etat aux 
jeunes aveugles et sourds-muets, l'instruction étant encore plus 
nécessaire pour ces enfants que pour ceux qui sont favorisés de la 
nature ». Cette rédaction ferait croire que les conseillers généraux 
de l'Aude pensent que l'homme à l'état normal est sourd-muet et 
aveugle. Le vœu, du reste, n'a rien que de très rationnel, étant donné 
le principe de l'instruction obligatoire et gratuite. 

Les départements ne sont point tous du même avis au sujet de la 
chasse. Les vœux sont souvent contradictoires ; le plus grand nom- 
bre contient, cependant, une demande de diminution du prix du 
permis de chasse. Sera-ce un moyen efficace pour détruire les cerfs, 
les sangliers et les lapins qui, suivant beaucoup de conseils géné- 
raux, sont un des grands fléaux de l'agriculture ? Les routes sont 
beaucoup demandées en cette année 1886. La Manche, à elle seule, a 
fait une cinquantaine de vœux relatifs à cet objet. Au milieu de tout 
cet inextricable réseau de chemins, quelques demandes d'abolition 
de la prestation en nature. L'Allier, la Côte-d'Or et l'Eure-et-Loir 
verraient avec plaisir la suppression des conseils d'arrondissement 
et leur remplacement « par des conseils cantonaux ». Il est regret- 
table que cette réforme ne soit pas plus unanimement réclamée. 
Les fonds de secours ne sont pas trop pillés, une dizaine de départe- 
ments appellent l'Etat à leur aide. Cette étrange abstention s'expli- 
que par le peu d'importance du crédit de secours, quatre millions ! 
Une misère, pour les gens habitués à faire grand ; et puis il y a tant 
d'autres caisses à visiter ! Les sous-préfets sont, comme toujours, 
l'objet d'attaques. Dix départements ont juré leur perte et parmi 
eux l'Eure-et-Loir... encore. 



3 4 î JOURNAL DES ÉCONOMISTES . 

Le ministère des finances est prié instamment, chaque année, 
de faire reviser le cadastre. Comme ces réclamations périodiques ne 
semblent pas beaucoup émouvoir l'administration, le département 
de l'Aisne s'est avisé d'un autre moyen pour arriver à son but. On 
sait qu'une loi permet aux communes de réviser leur cadastre h leurs 
frais. L : Aisne ne demande pas mieux que de laisser aux communes 
la direction et la responsabilité de ce travail, mais une caisse spé- 
ciale — alimentée par le budget — viendra en aide à ces commu- 
nes. Ce département a pensé qu'une caisse spéciale de plus ou de 
moins, au milieu de tant d'autres, créées dans le but évident de piller 
plus facilement le budget, n'aggraverait pas la situation financière. 
Il serait peut-être téméraire d'affirmer que ce département n'aura 
pas gain de cause. Il est toujours question du dégrèvement de l'im- 
pôt foncier. Malgré toutes les démonstrations scientifiques et pra- 
tiques que l'on a pu leur faire, les gros propriétaires fonciers s'obsti- 
nent à demander un cadeau à l'Etat. 

On ne se plaint pas trop des allumettes. Quatre conseils généraux 
seulement font des vœux contre le monopole de la compagnie. Et 
encore ne l'attaquent-ils que sur certains points. Les uns voudraient 
trouver dans les boites le nombre réglementaire d'allumettes ; les 
autres tiennent surtout à la qualité. Le Nord et le Midi, comme le 
Centre, font des vœux pour demander le maintien des privilèges des 
bouilleurs de cru. Deux départements, le Gard et la Somme, y sont 
opposés. Pour l'abolition de l'exercice, une quinzaine de vœux en- 
viron. 

Le Nord, champion de la betterave française, devient de plus en 
plus énergique. Selon lui, les fabricants de sucre, qui emploient des 
betteraves récoltées dans les pays étrangers, ne devraient pas jouir 
des bonis de fabrication, ni pour les sucres, ni pour les mélasses. Il 
poursuit même les betteraves étrangères jusque dans leurs graines. 
Cet acharnement devient de la férocité. Placés sur un même rang et 
correctement alignés, les conseils généraux qui représentent les 
betteraves à sucre demandent : 1° le maintien de la loi du 29 juil- 
let 1884 sur le régime des sucres : 2° que la prorogation de la sur- 
taxe de 7 francs, non remboursable aux sucres étrangers de bet- 
teraves, soit aussi maintenue, ainsi que l'extension de cette même 
surtaxe de 7 francs non remboursable sur les sucres coloniaux étran- 
gers. La betterave sucrière est encore défendue par une infinité de 
moyens, tous plus protectionnistes les uns que les autres. Très 
certainement, si les agriculteurs mettaient autant d'intelligence, de 
soin et de temps à cultiver leurs betteraves qu'ils en mettent à in- 
triguer et à fabriquer des vœux et des projets de lois, ils auraient 



LES VOEUX DES CONSEILS GÉNÉRAUX DE DÉPARTEMENT. 34 3 

assurément, dans cette culture spéciale, des rendements beaucoup 
plus considérables que ceux qu'ils prétendent avoir. 

A propos de l'administration des douanes, les protectionnistes ont 
trouvé moyen, tout en parlant des réformes à apporter dans le per- 
sonnel, de glisser des vœux tendant à relever les droit de douane 
sur les céréales et sur les bestiaux. Nous retrouverons ces mêmes 
vœux, lorsque nous arriverons à ceux concernant l'agriculture, nous 
les verrons encore apparaître lorsqu'il s'agira du commerce exté- 
rieur. Toute l'armée protectionniste donne avec ensemble, se mul- 
tiplie, est sur tous les points. Comme elle n'a guère été combattue 
que pour l'honneur, il ne lui était pas difficile de vaincre. 

Signalons, pour terminer les vœux relatifs au ministère des finan- 
ces, celui de l'Aube au sujet des droits d'enregistrement : « que les 
droits d'enregistrement ne soient perçus que sur l'actif net des suc- 
cessions, déduction faite des dettes » ; celui du Cher « tendant à 
la suppression des trésoreries générales et des sous préfectures ». 
Quel curieux rapprochement ! Evidemment le Cher a oublié les 
recettes particulières. 

Nous sommes maintenant au ministère de la guerre. Les petits 
chasseurs à pied font fureur. La Corse, le Loir-et-Cher, les Deux- 
Sèvres, Bayonne, en veulent à tout prix. S'il n'y a pas assez de ba- 
taillons on en créera. La Corse ne se contente pas des chasseurs à 
pied, elle veut augmenter l'effectif de ses gendarmes et le rétablir 
« sur l'ancien pied de 900 hommes au lieu du chiffre actuel de 700 ». 
Les crimes contre les personnes se multiplient dans l'île ; les mœurs 
ne semblent pas devoir s'y adoucir, si l'on en juge par tous les 
vœux spéciaux à la police qu'émet le conseil général de ce départe- 
ment. Du recrutement, rien à dire ; il donne lieu à des demandes 
sans importance ; mais pour les adjudications des fourrages et des 
grains, nous retrouvons encore nos protectionnistes en rang de ba- 
taille, réclamant la gestion directe. Depuis 1885 seulement, l'entre- 
prise a été substituée à la gestion directe. Ce fut. si nous ne nous 
trompons, M. Casimir Perier, devenu sous -secrétaire d'Ktat au mi- 
nistère de la guerre, qui réalisa cette réforme que la commission du 
budget avait signalée à l'attention du gouvernement dès 1876. 
Dans le système de l'entreprise, les fourrages et l'avoine sont mis en 
adjudication en un seul lot qui comprend la consommation, pour 
toute une année, d'un département ou même d'un corps d'armée. 
Non seulement ces approvisionnements comprennent le service or- 
dinaire, mais aussi le service de siège de première ligne, et des 
transports stratégiques pendant les vingt premiers jours de la mobi- 
lisation. Donc, point de fonds de roulement pour les achats souvent 



344 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

répétés de la régie directe, point de magasins ni de risques d'incen- 
die ; de plus, le prix de la ration, dans le premier système, était 
moins élevé que dans le second. C'était trop avantageux pour l'Etat. 
Les protectionnistes prétendirent que le petit cultivateur était sa- 
crifié, que les grosses compagnies de graineterie allaient à l'étran- 
ger chercher leurs fournitures ; alors, au nom du patriotisme qu'ils 
monopolisent comme tout le reste, ils commencèrent une campagne 
énergique. Les vœux de 1886 mettent l'Etat en demeure de revenir 
à la gestion directe — c'est-à-dire à l'adjudication par mois et par 
petits lots — et ils ajoutent qu'une loi est, de plus, nécessaire pour 
défendre aux fournisseurs l'achat de marchandises étrangères. 
Comme les boniments les plus éhontés réussissent surtout en notre 
beau pays de France, ces patriotes qui ruinent patriotiquement le 
Trésor, et compromettent la mobilisation, viennent de réunir à la 
Chambre des députés, ces temps derniers, une assez forte majorité 
en faveur de la régie directe. Le Sénat qui ne laisse pas, aussi lui, 
d'être fort ennemi de la liberté, approuvera certainement cet acte 
de réaction économique ; et, une fois de plus, M. Prohibant pourra 
dire qu'il a remporté la victoire sans trop de peine. 

La Haute-Garonne et les Hautes- Pyrénées affichent hautement 
leur patriotisme en priant M. le ministre de la guerre d'introduire 
dans l'équipement militaire le tricot à maille retournée, fabriqué 
dans les vallées de la Garonne et delà Neste. Pourquoi les fabricants 
de parapluies n'intrigueraient-ils pas aussi pour faire adopter le 
légendaire parapluie d'escouade? Les industriels de ces vallées où 
l'on retourne si bien la maille doivent cependant savoir que le soldat 
français ne passe point pour celui des soldats en Europe qui coûte 
le moins à entretenir. Assurément, la Haute-Garonne et les Hautes- 
Pyrénées font preuve d'une grande sollicitude à l'égard de nos 
troupiers, mais nous avons quelqu'idée qu'on ne serait pas fâché 
non plus là bas d'écouler facilement le produit indigène. Or, comme 
l'on n'ignore pas, même dans le Midi, les modifications que chaque 
nouveau ministre de la guerre apporte dans la couleur des boutons 
ou la longueur des uniformes, ces patriotes envient fort l'avantage de 
fournir le tricot « modifiable » à l'administration de la rue St-Domi- 
nique. Si l'année qui vient la maille retournée, victorieuse enfin, 
entre dans l'équipement, nous pourrons nous attendre à lire des 
vœux où le ministre sera invité à se défier des contrefaçons. 

Les réclamations n'abondent pas pour ce qui regarde la marine. 
Trois ou quatre départements du littoral méditerranéen voudraient 
voir interdire aux étrangers la pèche dans les eaux françaises. Le 
Morbihan se plaint de la disparition de la sardine, et il demande au 



LES VŒUX DES CONSEILS GÉNÉRAUX DE DÉPARTEMENT. 34 5 

gouvernement de rechercher les causes de cette disparition en 
créant une commission d'enquête. Les sardines ne manqueront 
pas d'être convoquées, un de ces jours, devant une commission 
extra- parlementaire composée, exclusivement, de membres du 
Parlement. Les sardines répondront probablement que les Morbi- 
hanais les ont tellement pourchassées, afin de les ôter de l'eau pour 
les mettre dans l'huile, qu'elles ne tiennent plus à demeurer dans 
des parages aussi dangereux. Puis la commission fera un long- 
Rapport qui conclura à l'utilité d'une loi sur la pêche de la sardine, 
d'une loi, bien entendu, destinée à permettre aux sardines de se 
reproduire — si les Morbihanais, qui semblent désirer cette loi, la 
respectent et s'il y a encore des sardines sur ces côtes quand les 
longs règlements d'administration publique seront terminés. 

A l'instruction publique, nous trouvons les mêmes vœux de 
chaque année : demandes de frais de tournées, de places à prix 
réduits sur les chemins de fer, d'augmentations d'appointe- 
ments, etc., etc. Puis viennent les créations d'écoles de hameau, 
les subventions pour le matériel et la réparation des maisons 
d'école. C'est du reste le ministère où l'on sait le mieux gaspiller 
l'argent. L'Ecole des sciences et des lettres de Rouen, sans vouloir 
gaspiller les diplômes, serait bien aise de pouvoir en offrir à ses 
élèves. C'est fort habile. Quand le droit d'octroyer des diplômes 
sera accordé à l'école de Rouen, ladite école de Rouen prouvera, 
par a -f- b, puisqu'elle est une école de sciences, qu'un diplôme sans 
droits y attachés, c'est une bourse sans argent. Et ses diplômes 
auront des droits. Ainsi se font les pépinières de mandarins. Le 
département des Pyrénées-Orientales renouvelle son vœu « pour 
l'exécution du décret de prairial, relatif à la construction, àBanyuls- 
sur-Mer, d'un obélisque destiné à perpétuer la conduite glorieuse 
des habitants de cette ville ». Mais pourquoi ce monument doit-il 
être un obélisque? Tartarin de ïarascon répondrait probablement 
que c'est « très oriental ». Quoi qu'il en soit, à côté de cet obélisque, 
il doit y avoir autre chose qu'une autorisation, — une subvention à 
coup sur. La Haute-Marne prie M. le directeur des beaux-arts de 
faire construire, aux frais de l'Etat, une grille autour du monument 
celtique dit la Haute-Borne. Comment, descendre jusqu'à mendier 
une pauvre petite grille, lorsqu'on s'appelle la Haute-Manie et qu'on 
possède un monument celtique dit la Haute-Borne ! 

Il nous faudrait écrire plusieurs volumes pour analyser les vœux 
dont sont encombrés les bureaux du ministère des travaux publics. 
Qu'il suffise de savoir qu'on demande toujours et beaucoup, de tous 
les coins de la France : des constructions de lignes nouvelles, des 



34 G JOURNAL DES ECONOMISTES. 

embranchements, des études, desprojets, des tracés, des enquêtes, des 
concessions, des crédits et subventions, des gares, des haltes, etc., etc. 
Certes, quelques-unes de ces réclamations peuvent être justes, mais 
combien ne sont dictées que par l'intérêt électoral ou l'intérêt 
spécialement particulier ! Les déficits des budgets ont démontré, ces 
dernières années, quelle faute on avait commise en entreprenant sur 
tout le territoire des travaux considérables et, la plupart du temps, 
inutiles. Beaucoup peut-être ne pourront être achevés, et la pru- 
dence, comme le patriotisme, devraient faire taire les convoitises 
personnelles. Hélas ! il n'en est rien. Chacun veut son chemin de fer, 
son train, sa halte. Peu importe que les finances soient en mauvais 
état, que l'on n'arrive plus à boucler sérieusement le budget; tout 
ce monde piaille à qui mieux mieux et ferme les oreilles à toutes 
les démonstrations. Pour les ports ou les autres travaux maritimes, 
les préoccupations électorales président de même àl'émiettement des 
ressources accordées, des crédits votés. Aucun point du littoral n'est 
oublié de Dunkerque à Nice. 

Les agriculteurs, malgré qu'ils aient mené une campagne éner- 
gique en faveur du relèvement des droits de douane sur les céréales 
et les bestiaux, n'ont pas, pour cela, négligé le reste. Ce sont gens 
de tète et de volonté. A leur avis, le progrès en agriculture dépend 
seul de l'État. Si les engrais commerciaux sont falsifiés, c'est la 
faute du gouvernement, qui devrait lui-même fabriquer des engrais 
et les vendre sans bénéfice. Tout au moins, en attendant la création 
d'un corps d'ingénieurs des engrais et la construction des usines 
officielles, l'État est sommé « d'établir dans chaque chef-lieu 
d'arrondissement un dépôt d'engrais chimiques dont la vente 
serait faite sous la surveillance immédiate du gouvernement ». 
Voilà un moyen pratique d'utiliser les sous-préfets. Le croiriez- 
vous aussi? Les distillateurs agricoles ne peuvent distiller! Ils ne 
savent plus leur métier, les chimistes qu'ils pourraient employer — 
en les payant — ne semblent pas être connus d'eux. Des distillateurs 
diplômés sont nécessaires ; donc fondation d'une école « nationale » 
de distillerie. Attendez, ce n'est pas la seule école demandée. L'étude 
des procédés de dénaturation du sel, en exige une; le Pas-de-Calais 
n'ose en parler, mais l'indique avec des réticences pleines de sous- 
entendus. Le Nord veut une école de laiterie, et la Haute-Savoie 
une école de fromagerie; l'année prochaine, tous les départements 
sans exception demanderont des écoles de labourage. Les ma- 
melles dont parlait Sully sont devenues deux énormes suçoirs qui ne 
demandent qu'à épuiser toutes les caisses publiques. L'Aube est 
envahie par la cuscute; quoi que fasse ce département, le terrible 



LES VOBUX DES CONSEILS GÉNÉRAUX DE DÉPARTEMENT. 347 

parasite l'enlace, le dévore et le tuera certainement, si l'administra- 
tion supérieure ne l'en délivre. Il faut que l'administration supé- 
rieure « fasse rechercher les moyens et prescrire les mesures 
nécessaires pour combattre la cuscute ». Il est fort difficile d'extirper 
la cuscute des luzernes et des trèfles. Six ou sept moyens « officiels » 
sont enseignés dans les écoles d'agriculture pour détruire cet 
ennemi sans cesse renaissant; ils réussissent parfois, lorsqu'ils sont 
appliqués avec énergie et intelligence. Mais, à côté de cela, il est un 
moyen de se débarrasser de la cuscute : c'est de n'en pas semer. 
Tous les efforts des marchands de graines se sont donc portés vers 
ce but : obtenir de la graine, absolument pure. Les machines d'épu 
ration ont donné de bons résultats et les semis de graines de 
légumineuses, faits dans de bonnes conditions de propreté du sol, 
ont produit des plantes exemptes du parasite qui enserre l'Aube 
comme le serpent enserrait Laocoon. Bien que l'on prenne toutes 
ces précautions, la cuscute peut venir du champ voisin, mal 
cultivé, c'est pourquoi l'Aube ajoute qu'il faut « prescrire » sa des- 
truction, et cela dans la nouvelle rédaction du code rural. Si l'on 
admet l'utilité des champs d'expériences, comme l'admettent la 
plupart des départements protectionnistes et agricoles, il faut aussi 
reconnaître l'utilité du champ d'expériences privé. L'agriculteur 
rongé de cuscute, qui verra la végétation luxuriante des luzernes de 
son voisin, hésitera- t-il à bien nettoyer ses terres et à y jeter de la 
graine épurée? Si oui, ne combattra-t-il pas mieux le parasite que 
l'administration supérieure? Si non, à quoi serviront les champs 
d'expériences aux frais de l'État? 

C'est le même sentiment qui pousse l'Aisne à renouveler un 
vœu « afin qu'une loi intervienne pour proscrire, en France, la 
culture de l'épine-vinette ». L'épine-vinette est accusée, à tort ou à 
raison, de donner la rouille aux blés. Toutes ces demandes de pros- 
cription à l'égard de plantes considérées comme nuisibles ou 
réellement nuisibles, tous ces vœux, pour rendre obligatoires l'échar- 
donnage, le hannetonnage,etc, etc., ne sontquedes éléments fournis 
aux législateurs pour la confection du code rural « dont le complé- 
ment est attendu par les populations des Ardennes avec une si 
légitime impatience ». Le code rural qui, jadis, a été commencé 
vers 1791 , a été repris ces dernières années. On en a posé les 
nouvelles assises en 1876. Depuis onze ans, le Sénat en a voté un 
peu plus que la moitié d'un titre : ce qui fait un titre environ par 
vingt ans. Les naïves populations des Ardennes ont plusieurs cen- 
taines de fois encore à manifester « leur légitime impatience ». Ces 
populations ignorent qu'un monument juridique durable ne se cons- 



348 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

truit pas en un jour; qu'elles calment donc leur« légitime impa- 
tience », ce temps qui leur semble perdu assure la solidité de 
l'édifice. Les juristes sont en effet d'éminents architectes ; leur 
monument une fois livré est complet. Parfois, ils l'appellent, eux- 
mêmes, la raison écrite, et alors il ne faut plus y toucher. Si, trop 
audacieux, vous tentez de porter une main sacrilège sur leur œuvre, 
ils déclarent hautement que vous allez en détruire l'harmonie, en 
compromettre la grandeur et la solidité. Et puis, à quoi bon édifier 
le nouveau monument juridique appelé code rural? La propriété 
rurale diffère-t-elle de l'autre, de la propriété tout court? Le mur 
qui n'est point bâti à l'alignement d'une rue, dans une ville, doit-il 
être reculé au nom du même principe que la haie mal plantée sur le 
bord d'une route? Au fond de tout cela, il y a autre chose que de la 
police plus ou moins rurale ou urbaine, il y a l'évidente intention de 
faire de plus en plus intervenir l'État dans les questions d'industrie 
privée. L'État doit détruire la cuscute, les vers blancs, arrêter les 
dégâts des lapins de garenne, des sangliers ; il doit réserver absolu- 
ment le glanage à tout individu nécessiteux qui, par son âge et son 
invalidité, est incapable des travaux ordinaires du moissonneur 
(vœu du Pas-de-Calais). Qui veillera à l'exécution de ce dernier 
vœu par exemple ? Qui s'assurera que les gens qui viennent glaner 
sont bien nécessiteux? Et si les moissonneurs ou la machine ne 
laissent pas d'épis dans les guérets, qui calmera les colères des 
glaneurs? Une armée de fonctionnaires, d'agents. Qui sait? le 
propriétaire du champ moissonné sera peut-être lui-même inspec- 
teur du glanage et payé comme tel. Quant aux insectes, aux 
animaux, aux cryptogames nuisibles, on ne les détruit pas plus à 
coups de lois ou de règlements qu'on n'organise la victoire à coups de 
décrets. Une fois entré dans cette voie, il est difficile de savoir où 
s'arrêtera l'action de l'État. La terre, comme l'homme, lorsqu'elle 
est mal cultivée, devient la proie de la vermine. Le champ le plus 
fertile, mal labouré, soumis à des assolements épuisants, favorise le 
développement des plantes et des insectes nuisibles. Si l'État est 
logique, il devra imposer au propriétaire de ce champ un assolement 
normal et bon, il devra peser les engrais, qu'il lui fournira, en le 
forçant à les répandre aux époques convenables ; l'État, en un mot, 
devra se faire agriculteur après s'être fait fabricant d'engrais et 
d'ingénieurs agricoles. 

Plus que jamais on s'occupe de l'hygiène du bétail. La Corrèze 
veut qu'on prenne des mesures pour que les porcs atteints de ladrerie 
ne soient point livrés à la reproduction. Quelques département» 
désireraient n'avoir que des vétérinaires diplômés ; deux, les 



LES VOEUX DES CONSEILS GÉNÉRAUX DE DÉPARTEMENT. 34 9 

Côtes-du-Nord et l'Ille-et- Vilaine, se contenteraient assez de vétéri- 
naires sans diplômes, surtout l'Ille-et Vilaine, qui semble trouver 
les honoraires des diplômés trop élevés pour les éleveurs agricul- 
teurs. « déjà si éprouvés ». Des fléaux, les diplômes ! Qui donc 
prétendait que la Bretagne était le dernier asile des antiques 
croyances et du respect ? 

Depuis quelques années l'hygiène est partout. On en a mis dans 
la politique sans qu'elle se porte mieux, et les Conseils généraux 
en ont inondé le ministère du commerce. C'est au nom de l'hygiène 
qu'on repousse les viandes salées d'Amérique ; c'est au nom de 
l'hygiène qu'on tente de réglementer étroitement le commerce des 
vins. Les Alpes-Maritimes, département le mieux situé de France, 
appelle de tous ses vœux la création d'une direction de la santé 
publique, et comme l'on ne peut créer une direction sans lui donner 
quelque besogne, le gouvernement est, en outre, prié « de proposer 
une loi édictant les mesures d'hygiène publique à rendre obliga- 
toires dans toutes les communes de France ». Cette sollicitude 
pour la santé publique vaut bien qu'on se souvienne au moins que 
des établissements hospitaliers seraient admirablement placés sur 
le littoral de ce département ; les rédacteurs de la future loi ne 
l'oublieront pas. Que voulez-vous ? Les Niçois ont du printemps à 
revendre, c'est leur produit indigène ; ils essayent de le placer 
comme la Haute-Garonne essaye d'écouler ses tricots à maille 
retournée. Parfois les motifs sont différents ; ici c'est le patriotisme, 
là c'est l'hygiène. Quelle belle gravure à faire pour médailles de 
comices agricoles : le Patriotisme et l'Hygiène, étroitement enlacés, 
ouvrant des débouchés au commerce ! 

Et toujours, au milieu des vœux les plus divers, la demande 
continue, tenace, du relèvement des droits de douane, qu'il s'agisse 
d'agriculture, de commerce, de travaux publics ou de fournitures 
militaires . 

Si l'on continue, le ministère des postes et télégraphes — redevenu 
depuis quelque temps une direction du ministère des finances — qui 
donnait autrefois des bénéfices sérieux à l'Etat, sera bientôt une 
charge pour le budget. Le nombre des bureaux de poste demandés 
par 67 départements s'élève environ à 250 ou 300. Pour couvrir 
ces nouveaux frais, l'Allier fait un vœu « afin que les timbres -poste 
soient réduits à 10 centimes ». Remarquons que l'Allier désirerait 
avoir un bureau de poste et deux facteurs boîtiers de plus. D'autres 
départements qui, tous aussi, demandent des bureaux nouveaux et 
des facteurs-boîtiers et des courriers supplémentaires, parlent, les 
uns, d'accorder la franchise postale pour la correspondance admi- 



350 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

nistrative entre le préfet et les membres du Conseil général, les 
autres de l'étendre aux correspondances entre préfets, sous-préfets, 
conseillers généraux, maires, conseillers d'arrondissements, méde- 
cins inspecteurs des enfants assistés, directeur de la médecine can- 
tonale, médecin des épidémies. Tous ces fonctionnaires ou semi- 
fonctionnaires pourraient ainsi s'écrire entre eux, gratuitement, 
pour le bien du service — et le plus grand mal du budget. La 
Manche va encore plus loin : elle réitère le vœu « que la corres- 
pondance des militaires sous les drapeaux soit dispensée de l'affran- 
chissement postal ». Il eût été beaucoup plus simple de réclamer la 
franchise postale pour tout le monde, dans ce malheureux pays qui 
tend de plus en plus vers le mandarinat. 

L'Algérie suit la métropole dans ses vœux. Mais comme elle sait 
toutes les peines et l'argent qu'elle a coûtés à la mère patrie, elle se 
montre plus réservée. Hélas ! ce ne sont point des colons qui lui 
arrivent, mais bien des sauterelles. Contre ce redoutable fléau notre 
colonie demande des secours à la France — qui lui enverra des 
fonctionnaires. 

III 

Qui payera, dans quelques années, tous ces mandarins? Qui 
trouvera près de soi, une assistance quelconque pour résister à 
l'oppression de cette multitude de tyranneaux ? Où sera la loi de 
liberté sur laquelle pourront s'appuyer les derniers citoyens restés 
en dehors du fonctionnarisme ? On a peine à concevoir pareil 
avortement ! Voici bientôt un siècle que la Révolution est venue, 
proclamant la liberté du travail, l'égalité devant la loi, le respect de 
la justice, la dignité de l'homme ; et nous avons dilapidé cet héri- 
tage, et nous avons reconstruit peu à peu l'ancien régime, en 
recouvrant tout cela des faux noms de Patriotisme et de Progrès ! 

Mais si l'on considère avec tristesse toute cette immense poussée 
de réclamations qui assaillent les pouvoirs publics, l'on ne peut 
souvent retenir le rire devant les épisodes gais, les demandes naïves. 
Comme il est facile de voir que la fatalité historique nous pousse et 
nous étreint ! Le Breton à l'ouest, le Flamand au nord, le Gascon au 
midi, liés par la tradition, sans même s'être entendus, sans avoir 
de sympathies particulières entre eux, s'unissent pour implorer 
l'Idole-Etat. Chez beaucoup, ces prières viennent du cœur ; chez les 
autres — les habiles — elles ne sont qu'un calcul. Néanmoins, c'est 
toujours sur la simplicité des premiers que l'on compte pour mener 
à bien les affaires du protectionnisme et du socialisme gouverne- 
mental. 



LES VŒUX DES CONSEILS GÉNÉRAUX DE DÉPARTEMENT. 351 

Il ne suffit pas de rédiger des vœux ; il faut aussi les faire réussir. 
Les sénateurs et députés qui président les conseils généraux se 
chargent de ce soin. Non seulement ils votent, dans le Parlement, 
toutes les lois de réaction économique, mais encore ils intriguent 
et mènent le travail souterrain des influences ; ils encombrent les 
antichambres ministérielles, ils assiègent les directeurs généraux. 
Et ils seront les bien reçus, s'ils rentrent dans leurs départements 
après avoir arraché un lambeau du budget à la lassitude, à l'indiffé- 
rence ou à la complicité des chefs d'administration. 

Un Conseil général, celui de l'Indre, émet un vœu qui nous 
semble légitime ; il demande que, désormais « une réponse soit 
faite par les ministères compétents, dans l'intervalle d'une session à 
l'autre, à chacun des vœux émis par le Conseil général ». De prime 
abord, il peut paraître difficile, devant la multiplicité des vœux, 
d'accéder à ce désir. Cependant, si l'on met à part le tout petit 
nombre des vœux dictés par l'intérêt réel des populations, il ne reste 
plus à faire, aux autres, à ceux qui prennent l'Etat pour une admi- 
nistration d'assistance publique, que cette réponse simple et courte : 
La mendicité est interdite sur tout le territoire de la République 
française . 

André Liesse. 



3 52 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

QUELQUES-UNES DES NOUVELLES RECHERCHES 

DE 

L'ÉCONOMIE POLITIQUE ' 



Pour bien comprendre le mouvement démocratique et économique 
auquel nous assistons, il n'est plus possible de négliger l'action 
de l'Église et du parti politique qu'elle dirige ou qui se réclame d'elle. 
L'Église chrétienne n'a jamais oublié les pauvres, les membres du 
Christ, selon sa parole. Son dévouement envers eux est son suprême 
honneur ; mais elle ne cherchait jusqu'ici qu'à les assister, sans 
espérer les élever à une meilleure condition. Elle se contentait de 
recommander et de pratiquer en leur faveur la charité, qu'elle étendait 
souvent jusqu'au sacrifice de la propriété. Son système sur l'appro- 
priation des biens, est encore celui que je rappelais au commence- 
ment de ce travail, à propos de l'ouvrage de M. Rothe, celui de 
S. Thomas d'Aquin, de Gilles de Rome, de tous les canonistes, que 
reproduisait, il y a peu de mois, l'un même de nos évêques 2 . Dieu 
seul est vrai propriétaire, et ceux à qui il confie le dépôt des biens 
ont pour premier devoir d'en changer les revenus en aumônes; voilà 
la plus sûre doctrine de l'Eglise. L'opulence est toujours le produit 
d'un vol, va jusqu'à dire S. Jérôme. La nature a créé le droit 
commun, l'usurpation a créé le droit privé, s'écrie S. Ambroise. 
Nul commentaire, même ceux des Provinciales, n'ont rien changé 
au fond de ces pensées. Quels hommes âgés de notre génération 
n'ont entendu les prédicateurs de leur enfance les rappeler, en accu- 
sant les riches ? Je ne sache, dans toute l'histoire ecclésiastique que 
Léon XIII qui ait déclaré, dans son bref à l'archevêque de New- York, 
du mois de mai dernier, la propriété privée née du droit naturel, 
qu'il reconnaît lui aussi. 11 n'est assurément pas moins loin des senti- 
ments sur la propriété des canonistes, de Pascal ou de Bossuet, dans 
sa Politique Urée de VEcriture Sainte*, que de Rousseau dans ses 
déclamations sur le droit naturel. C'est un auteur Allemand 4 qui 

1 Journal des Économistes, février 1884. 

2 L'évoque de Grenoble. 

3 « Otez le gouvernement, la terre et tous ses biens, dit Bossuet, sont aussi 
communs outre tous les hommes que l'air et la lumière. » 

* Emile Sax. 



NOUVELLES RECHERCHES DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE. S 53 

a le mieux encore, à mon sens, justifie la propriété, en la disant le 
propre résultat de la nature de l'homme. 

Quoique plus retenue, plus prudente en face des menaces révo- 
lutionnaires de ce moment, l'Eglise poursuit cependant presque 
toujours, de ses anathèmes, au nom de la charité, les économistes, 
dont le nom lui est connu, notamment Malthus ! Elle va, pour 
accuser ce dernier, jusqu'à méconnaître que S. PaulJ a parlé 
comme lui, en termes plus vifs, plus acerbes seulement, de la 
charité et de la population. L'avant-dernier prédicateur du carême 
à Notre-Dame ne consacrait-il pas l'une de ses conférences à 
reproduire les plus insultantes et les plus fausses calomnies contre 
cet économiste et ses disciples, dont il n'avait, je crois, jamais lu 
une page ? Qu'aurait-il donc dit de Rossi, mort pour la papauté, 
s'il l'avait entendu déclarer, au Collège de France, que rien n'a 
fait autant de mal que la charité ? C'est que Rossi pensait, comme 
Malthus, aux coupables sollicitations, à la paresse, aux dissipations, 
à l'oubli du foyer, au mépris de la famille, qu'entraîne la charité 
faite sans mesure ni prévoyance. Combien l'Evangile a raison d'en- 
seigner qu'elle consiste principalement dans les conseils et les 
exemples ! 

Aujourd'hui, le parti catholique — il faut bien que je me serve de 
ce mot, puisque tout le monde l'emploie — dépasse de beaucoup 
dans les sphères économiques les limites de la charité. Je le mon- 
trais ici même il y a peu de temps, en discutant sa prétention à 
reconstituer toute la société, parmi, nous, au moyen du rétablis- 
sement des anciennes corporations industrielles. Système singulier, 
il le faut avouer, qu'il siérait, je crois, d'abandonner, tant il serait 
facile de le remplacer par quelque autre thème à déclamations moins 
compromettant. Ailleurs qu'en France, l'Eglise et ses plus intimes 
disciples n'ont pas heureusement eu de telles visées, mais ils s'effor- 
cent pareillement, en se rapprochant des classes ouvrières, de 
diriger le mouvement social qui les emporte, sans y voir autre chose 
aussi, d'ordinaire, qu'un ensemble confus d'aspirations démocratiques. 
Dans un très remarquable écrit, intitulé les Affaires de Rome, 
et qui ne se pourrait comparer qu'à celui publié sur les mêmes 
affaires par M. Forcade, peu de temps après la chute du pouvoir 
temporel de la papauté, M. de Vogué dit bien : « M. de Ketteler, 
l'illustre évêque de Mayence, attacha son nom à cette initiative. 
D'autres l'imitèrent ; ses disciples sont nombreux aujourd'hui dans 
les rangs du clergé et des laïques. Le mouvement d'études sociales a 
gagné le monde catholique en Allemagne, en Belgique, en France, 
avec une tendance chaque jour plus marquée à faire la part la plus 
4 e série, t. xli. — 15 mars 1888. 23 



354 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

large aux vœux de la classe ouvrière ». Aux congrès de Breslau et 
de Liège, Mgr Korum reprenait les idées de l'évêque de Mayence ; 
M. l'abbé Winterer, le vaillant député de Mulhouse, disait dans 
un de ses discours : « La question sociale est intimement unie 
à la question religieuse. L'Eglise n'a jamais ignoré la question 
sociale. Elle ne l'a pas ignorée quand la question sociale s'appelait 
la question de l'esclavage. Elle ne l'a pas ignorée quand la question 
sociale s'appelait la question du servage. Elle ne peut l'ignorer 
maintenant que la question sociale s'appelle la question du salariat, 
la question des classes moyennes, la question agraire; maintenant, 
dis-je, que la question sociale s'appelle la question du socialisme. 
Pour faire ignorer à l'Eglise la question sociale, il faudrait effacer 
de l'Evangile la parole ineffaçable : Misereor super lurbam. » 

Que voilà bien les sympathies populaires que je rappelais à l'ins- 
tant et qu'exprimait encore, au Congrès de Liège de cette année, 
Mgr Doutreloux, ainsi que d'autres évêques aux congrès de Trêves 
et de Cahors ! Très ardentes, très sincères, mais trop indéterminées 
et parfois fort irréfléchies. Comment ! il y a une question sociale 
à laquelle se doit dévouer et se dévoue l'Eglise, et il lui suffit pour la 
traiter de ses sentiments accoutumés, de ses sentiments anciens, 
et cette question est, en ce moment, « la question du socialisme ! •> 
On croit rêver en présence de pareilles déclarations. S'il en était 
ainsi, quelle idée se ferait donc l'Eglise et de la société, et du 
présent, et du socialisme ? Ce qui n'est pas moins remarquable, 
c'est que les discours et les actes ecclésiastiques ou dominés par 
l'esprit ecclésiastique, révèlent jusqu'à l'évidence en chaque pays, 
le génie particulier des différents peuples. Les anglo-saxons, par 
exemple, restent en cela beaucoup plus pratiques, beaucoup moins 
absolus que les peuples latins, surtout de protestants à catho- 
liques. H y a déjà longtemps qu'un évêque protestant d'Irlande 
faisait une vertu de la propreté ; ce qu'aucun évêque de France 
ou d'Italie ne ferait encore. Mais le grand tort des divers clergés, 
c'est, je le répète, d'avoir confondu en un ensemble trop com- 
plexe pour ne pas dépasser les bornes de l'analyse scientifique, 
ce qu'ils ont aussi nommé la question sociale. Il n'est pas douteux 
que l'économie politique n'ait mieux servi les classes laborieuses, 
la société entière, par ses successifs enseignements sur le travail, 
Le salaire, l'épargne, le crédit, l'échange, la consommation, que 
tous les orateurs et tous les écrivains dont je parle. Les catholiques, 
au moins, devraient se souvenir que l'un des derniers mandements 
d'évèque de Léon XIII citait comme autorité Bastiat, qui savait si 
bien séparer et analyser chaque sujet. Et quels services rendraient 



NOUVELLES RECHERCHES DE L ÉCONOMIE POLITIQUE. .3 55 

les différentes églises si les maîtres de leurs collèges et les prédica- 
teurs de leurs chaires enseignaient les doctrines de Bastiat et de ses 
propres maîtres ! Elles-mêmes sont maintenant convaincues que 
les biens matériels ne se peuvent plus négliger, que le travail se 
doit honorer, que les masses populaires comptent trop pour qu'il ne 
faille pas s'appliquer à les éclairer et à les servir. Sans doute, 
leur influence est restée considérable ; on pourrait encore dire, 
comme Plutarque, qu'il serait plus facile de faire tenir une ville en 
l'air que de gouverner un peuple sans religion. Sentiment partagé 
par bien des incrédules depuis Cicéron. Mais l'Eglise, il importe 
qu'elle se le rappelle, a ses devoirs à remplir : enseigner et assister ; 
et quelles leçons seraient plus utiles — on ne le dira jamais trop — 
quels services seraient plus profitables que ceux que répand et que 
permet l'économie politique ? C'est au plus grand avantage de tous 
qu'il a été dit : Ile et docete. 

Il vient de se passer, au sujet des questions économiques popu- 
laires, au sein de l'Eglise, un fait fort inattendu. Le pape, dont 
l'autorité n'a jamais autant été respectée que de nos jours, a voulu 
intervenir en Irlande poui y arrêter les excès révolutionnaires 
dirigés contre les propriétaires, et aux Etats-Unis pour y condamner 
la nouvelle et puissante société des Chevaliers du travail, qui, dans 
des idées mi-socialistes, se propose surtout de remplacer le salariat 
par la coopération. Or, dans ces deux cas, le pape s'est arrêté 
devant les remontrances des clergés irlandais et américain qui, l'un 
et l'autre, ont craint de perdre leur influence sur les masses ouvrières. 
Avec quelle liberté, du reste, ont parlé ces clergés, malgré les pres- 
criptions doctrinales du concile du Vatican ! Au nom de tout l'épisco- 
pat américain, le cardinal Gibbons disait, dans son Mémoire : «Vou- 
loir écraser par une condamnation ecclésiastique une organisation 
qui a déjà une place si respectable et si universellement reconnue dans 
l'arène politique, cela serait regardé par le peuple américain, à 
parler franchement, comme aussi ridicule que hardi... Il faut le 
reconnaître, dans notre siècle et dans notre pays, l'obéissance ne 
peut pas être aveugle... Une condamnation serait regardée comme 
fausse et injuste et ne serait pas acceptée ». Et le cardinal, après 
avoir fait la leçon à l'Eglise sur les devoirs qui ressortent pour elle 
de la doctrine chrétienne *, poursuivait : « Quiconque médite bien 



1 « Nous touchons ici, disait-il, à une question qui ne concerne pas seule- 
ment les droits des classes ouvrières, qui doivent être spécialement chers à 
l'Eglise, envoyée par notre divin sauveur pour évangéliser les pauvres, mais 
à une question dans laquelle sont compris les intérêts les plus fondamentaux 
de l'église et de la société humaine pour l'avenir ». 



356 JOURNAL DES ECONOMISTES. 

les voies par lesquelles la divine providence guide l'histoire con- 
temporaine, ne peut pas manquer de reconnaître la part importante 
que prend à présent et que doit y prendre dans le futur, le pouvoir 
du peuple... Et puisqu'il est reconnu de tous que les grandes 
questions de l'avenir ne sont pas des questions de guerre... 1 , mais les 
questions sociales, les questions qui touchent à l'amélioration de 
la condition des grandes masses populaires, et spécialement des 
classes ouvrières, il est d'une importance souveraine que l'Eglise 
soit toujours et fermement rangée du côté de l'humanité, de la jus- 
tice envers les multitudes qui composent le corps de la famille 
humaine ». De son côté, le cardinal Planning, archevêque de West- 
minster, écrivait, en approuvant le prélat américain : « Jusqu'ici, 
le monde a été gouverné par des dynasties ; désormais, le Saint- 
Siège a à traiter avec le peuple; et il a, pour cela, ses évêques, en 
rapports étroits, quotidiens et personnels avec le peuple ». Quel 
évêque français, allemand, italien, espagnol, aurait encore parlé 
de la sorte ? Quant au clergé irlandais, il a sa large part dans les 
condamnations lancées contre l'Angleterre et les lois du Parlement 
anglais. 

Si l'on voulait s'assurer de nouveau de nos ignorances écono- 
miques, on ne saurait mieux faire que de lire les observations 
dont M. de "Vogué fait suivre, dans le travail que j'ai précédemment 
cité, ces déclarations qu'il reproduit, prédisant que le trône de 
Saint Pierre sera un jour occupé par un pape animé des sentiments 
des cardinaux Gibbons et Manning, et qu'alors l'Eglise se dressera 
dans le monde comme la plus formidable puissance qu'il ait jamais 
connue, appuyée sur un peuple innombrable et sur l'interprétation 
irréfutable de l'Evangile. « Je ne pense pas, ajoute-t-il, qu'il faille 
redouter cette évolution ; je pense qu'il faut la désirer. Tous ceux 
qui regardent devant eux sont persuadés que rien ne peut préserver 
le monde de la crue démocratique et du socialisme qui l'accompagne ; 
on chercherait 'vainement en dehors de l'Eglise une force capable 
de limiter cette crue et de la diriger. Mais l'Eglise ne pourra la 
diriger qu'en devenant la chose du peuple, en se mettant à sa tète ; 
le peuple ne se réconciliera avec elle que le jour où il la sentira bien 
à lui, toute à lui ». Cela rappelle un peu le catholicisme de M. Bû- 
chez, fort à la mode un moment. Toutefois prévoir l'avènement du 
socialisme par la démocratie et sous la direction de l'Eglise, qu'est- 



1 « De guerre, de commerce et de finance », dit le cardinal Gibbons; mais 
comment les questions sociales ne comprendraient-elles pas les échanges, les 
impôts, le crédit? 



NOUVELLES RECHERCHES DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE. 3 57 

ce sinon méconnaître absolument encore ce qu'est la société, ce 
qu'est la civilisation et ce qu'est le socialisme ? 

Rien n'arrêtera la crue démocratique, dont s'effrayait déjà Royer- 
Collard, je le crois ; mais la démocratie, que toute notre civilisation 
rend inévitable, n'entraîne pas nécessairement, je le répète, le socia- 
lisme, cette anarchie absolue ou cette absolue servitude. Plus d'un 
Etat est devenu démocratique, et où le socialisme a-t-il triomphé ? 
Toute l'histoire n'est que l'extension de plus en plus marquée, 
au contraire, des pensées, des pouvoirs, des efforts, des biens 
individuels. Comment imaginer que la démocratie soit appelée à 
détruire le mouvement qui l'a créée, les croyances et les faits 
d'où elle est sortie ? Elle constitue, je le répète, la justice sociale ; 
la justice n'a pas pour résultat obligé la plus monstrueuse iniquité. 
Si la démocratie ignorante est portée aux suggestions socialistes, 
en se détournant de la liberté et de la responsabilité, c'est une 
raison de plus de combattre son ignorance et son envie, les deux 
bases assurées de ces suggestions. Le monde, Dieu merci, n'est pas 
né pour le mal. C'est à nous de rappeler sans cesse aux classes ou- 
vrières qu'elles ont elles-mêmes leur sort à faire par leurs propres 
labeurs, leurs propres épargnes, leur propre dignité. Les vérités éco- 
nomiques n'intéressent plus seulement la richesse, elles intéressent 
la vie tout entière des sociétés. Le vaisseau qui les porte peut seul 
garantir l'avenir ; il n'est plus que les vérités religieuses à leur 
comparer. 

III 

Ainsi que je l'ai dit, le second grand fait de notre siècle, c'est 
l'expansion des peuples civilisés, qu'on a nommée le cosmopoli- 
tisme. Ce fait séparerait, à lui seul, le monde présent de l'an- 
tiquité. Quelle audace c'était autrefois d'aller de Rome en Grèce, et 
quelle ode inspirait, on le sait, à Horace cette audace de Virgile ! 
Les vers de Musset à Lamartine partant pour l'Orient, qui valent 
bien ceux d'Horace, ne parlent même plus de danger. Nulle part 
maintenant la mer, cette « ceinture du monde », n'apparaît, comme 
à Tacite, « paresseuse et immobile, en faisant entendre la rumeur 
du soleil qui se lève », ni ne présente ces sombres marécages 
surmontés de la main noire et effroyable que montrent les cartes 
arabes du moyen âge. Les peuples les plus hardis et les plus in- 
dustrieux s'en tenaient naguère, à l'exemple des Grecs, à suivre les 
côtes de la Méditerranée, en s'y installant parfois, ou, à l'exemple 
des Phéniciens, à longer les mêmes côtes et celles de l'Afrique, 



35S JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

en y créant des comptoirs et quelques colonies, comme Carthage, 
qui, plus tard, en fonda beaucoup d'autres. De nos jours, nous 
traversons sans crainte tous les océans, et nous traverserons 
bientôt de même tous les continents. Il mondo e pocco, disait 
Christopbe-Colomb ; chaque peuple le répète à présent ; et lorsqu'on 
envisage cette merveilleuse diffusion des peuples civilisés sur les 
terres les plus diverses, combien paraissent mesquines nos querelles, 
nos guerres, nos luttes douanières ou autres ! 

Dès aujourd'hui, la Russie occupe le nord presque entier et une 
grande partie du centre et de l'ouest de l'Asie ; l'Angleterre possède 
l'Australie, avec trois millions d'habitants, répandus sur un con- 
tinent presque aussi vaste que l'Europe, le Canada, les Indes, avec 
200 millions de sujets, et d'autres colonies ou des postes avancés sous 
toutes les latitudes. Elle s'est établie dans l'Indo-Chine, ainsi que la 
France et, ainsi que la France aussi, sur de nombreuses portions 
de l'Afrique. Entourée de toutes ses possessions, elle est bien toujours 
l'île sceptrée de Shakespeare. La Hollande a Java, Sumatra, Bornéo, 
Curaçao et Surinam, ayant une population totale de 30 millions 
d'habitants et n'exigeant du budget métropolitain, pour cette année, 
que 2,752,067 fr. La France, en outre des pays que je viens de 
rappelei, est aux Antilles, en Océanie, à Madagascar. L'Espagne 
et le Portugal ont enfin conservé plusieurs des anciens territoires 
qu'un pape leur avait concédés en leur partageant l'univers presque 
entier. Et qu'on le remarque, c'est l'Europe, cette infime partie 
du globe, qui porte partout sa civilisation, ses populations, sa 
langue, ses entreprises, ses usages, ses capitaux. Elle ne le fait 
et ne le peut faire, en outre, qu'en raison de sa richesse acquise, 
de ses capitaux, de ses moyens perfectionnés de communication, de 
ses institutions de crédit, de toutes ses ressources comme de toutes 
ses connaissances, qui dépendent elles-mêmes, pour beaucoup, de 
sa fortune. On lui peut appliquer le beau vers de Virgile : 

hnperium terris, ariimos œquabit Objmpo. 

En face de ce mouvement, les croisades, si vantées jusqu'ici, si 
ce n'est par Adam Smith et plus d'un de ses disciples, paraissent 
de faible conséquence. La Chine se voit elle-même forcée de s'ouvrir 
aux barbares de V Occident. Ce qu'il importe tout à la fois de 
remarquer, ce sont les libres émigrations, les simples établissements 
commerciaux ou agricoles qui montrent qu'il n'est plus besoin de con- 
quêtes pour porter au loin nos mœurs et notre influence. Si même 
l'Europe maintient longtemps ses énormes taxes, ses dettes démesu- 



NOUVELLES RECHERCHES DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE. 359 

rées, ses armées innombrables, ses abusives administrations, croit-on 
qu'elle ne perdra pas prochainement sa prépondérance, au profit 
de quelques-uns des peuples qui lui doivent l'existence ? Ces peu- 
ples, en outre, ainsi que toute population expatriée, ont toujours été 
favorables à l'égalité. Eux aussi, eux surtout, contribuent à donner 
à notre époque son caractère démocratique. Ils ne restent plus rat- 
tachés aux anciennes traditions de leur patrie ; ils sortent, en 
général, du même ordre social inférieur ou moyen ; ils ont en tout 
la même vie à mener, au milieu des mêmes difficultés ; ils ressentent 
les mêmes désirs, disposant des mêmes ressources. 

Pour nous, il est admis que nous sommes peu colonisateurs, 
et notre histoire coloniale n'est pas, en effet, brillante. Trop attachés 
à notre sol, nous avons toujours craint d'engager au loin nos capi- 
taux, et quand nous avons abandonné la France, nous avons par- 
tout porté notre déplorable manie de l'uniformité, nos engouements 
militaires, nos coûteuses et ignorantes réglementations, sans avoir 
égard aux milieux où nous nous trouvions ni aux intérêts que 
nous rencontrions. Nous n'avons jamais répugné à rappeler ce 
tailleur de Macaulay, qui prend mesure pour toute sa clientèle sur la 
statue d'Apollon, nous tenant apparemment pour Apollons. Nous 
en sommes toujours aux pensées qui faisaient publier à Richelieu 
les statuts de la Société de la Nouvelle- France et de la Compagnie 
générale du commerce. C'est d'autant plus regrettable que nous 
pourrions être d'admirables colonisateurs. On l'a dit avec raison, 
nous avons le génie du prosélytisme. H n'est pas de voyageurs, 
d'agents diplomatiques, d'observateurs sincères qui ne louent notre 
facilité à répandre nos croyances, notre langue, nos goûts et à 
nous faire bien accueillir. Dans le Levant, en Afrique, dans l'ex- 
trême-Orient, nuls missionnaires ne sont comparables aux nôtres, qui 
se montrent partout nos plus efficaces appuis, nos meilleures réserves, 
nos incomparables grand'gardes. M. Paul Bert, qui n'était pas 
suspect, le reconnaissait bientôt après son arrivée dans l'Indo- 
Chine, et presque au même moment la papauté renonçait, en vue de 
son influence, à se faire représenter directement en Chine, pour 
n'y pas amoindrir notre autorité religieuse. Une mission française 
avec son église, ses prêtres, son école, est en chaque contrée une 
force pour la France elle-même. J'aime à le redire : « Elle est belle 
la ruche d'abeilles où depuis tant de siècles nous faisons pour d'au- 
tres la cire qui éclaire le monde et le miel qui le nourrit ' ». 



1 V. l'article précité de M. de Vogiié, à qui j'emprvmte ces observations. 



360 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

C'est si vrai, qu'il nous a suffi d'avoir en Tunisie un représentant 
à larges et bienveillantes conceptions, ennemi des traditions suran- 
nées, appliqué, économe, pour y réussir mieux qu'aucun peuple 
sur un point quelconque de l'univers. Il n'y a que quatre ans que 
notre drapeau flotte sur cette contrée, et de nombreux capitaux y 
affluent, d'incessants échanges s'y réalisent, une bonne situation 
financière s'y établit, les indigènes viennent à nous. De tels succès 
prouvent à la fois que les protectorats sont préférables aux con- 
quêtes. Dès longtemps, la Compagnie des Indes gouvernait un 
empire immense, sans autre secours véritable de l'Angleterre que sa 
Charte d'Elisabeth. Les comptoirs allemands des côtes occidentales 
d'Afrique, les vastes possessions du Congo, sont autant de preuves, 
pour revenir sur cette pensée, que la guerre et les exploitations 
coloniales se doivent à jamais condamner. Si la force prime le droit, 
ce n'est pas sans préjudice ; Machiavel ne vaut pas mieux que don 
Quichotte. J'ai nommé quelque part un célèbre ministre de notre 
temps un grand homme de vingt-quatre heures ; je crois encore 
que j'avais raison. L'Espagne se doit-elle donc féliciter de sa domi- 
nation dans l'Amérique du sud ? C'est peut-être, dans notre siècle, 
le plus grand et le plus utile honneur de l'Angleterre d'avoir appelé 
la plupart de ses colonies à l'indépendance administrative et presque 
à l'indépendance gouvernementale. 

Mais à considérer en son ensemble l'expansion des peuples 
européens sur tant de terres encore barbares, tous leurs trans- 
ports accomplis, tous leurs échanges effectués, toutes leurs cul- 
tures commencées, tous leurs établissements fondés, toutes leurs 
coutumes, toutes leurs pensées, toutes leurs lois répandues, qui 
ne serait saisi d'admiration ? Qu'il y a loin de là aux anciennes 
invasions asiatiques, arabes ou mongoles, au rêve même de César à 
la tête de ses armées ! 

Les relevés les plus exacts des marines marchandes en portent 
maintenant — pour 1885 — les navires à 52,080, dont 48,692 à 
voiles, jaugeant ensemble 50,586,476 tonnes. Et ces navires sont 
reliés, sans parler des routes et des canaux, à 500,000 kilomètres 
environ de chemins de fer. A lui seul, le commerce extérieur des 
peuples s'élève à présent à 80 milliards de francs ', dont à peu 
près la dixième partie nous revient. Quelques nouveaux Etats ont 
sous ce rapport un développement prodigieux. Les importations du 
Chili, par exemple, ont passé, de 1876 à 1885, de 175 à 195 mil- 
lions ; celles de l'Uruguay, durant la même période, de 84 à 105 mil- 

» Estimation de M. Neumann Spallart. 



NOUVELLES RECHERCHES DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE. 361 

lions ; celles de la république Argentine de 180 à 470 millions. 
Le commerce extérieur des Indes, qui n'atteignait pas non plus 
400 millions il y a quarante ans. était, ces dernières années, de 
3 milliards et demi. Tout à la fois, d'après le Rapport annuel des 
commissaires anglais de Ylnland revenue, basé sur les données que 
fournit Yincome tax — données que M. Robert Giffen dit justement 
réduites ou fraudées de moitié — les revenus, pour 1883-1884 l , des 
fonds anglais placés aux colonies était de 13-6 millions sterling, 
et celui des fonds placés en pays étrangers de 6-7 millions sterling. 
Les capitaux mobiliers, qui dépassent aujourd'hui, en Angleterre, 
la moitié de la fortune totale, évaluée à 300 milliards, soit 100 mil- 
liards de plus que la nôtre, partagée par moitié en immeubles et 
en meubles, sont bien devenus les citoyens du monde, comme les 
nommait déjà Montesquieu. L'une des conséquences de cette facilite 
des transports et de cet emploi des capitaux auxquels on semblait 
ne pas s'attendre, quoiqu'elle fût inévitable, c'est la baisse de prix, 
si marquée depuis quelques années, des denrées agricoles les plus 
répandues; il n'y a que de plus nombreuses populations, de plus 
nombreuses consommations qui puissent l'arrêter. 

Cependant, combien les rapports des divers peuples prendraient 
une extension plus considérable, que de cultures, de fabriques, de 
comptoirs, d'échanges, de banques, d'écoles, se créeraient en plus 
grand nombre loin de nous si nos gouvernements respectaient mieux 
les richesses si péniblement acquises de leurs nations! Dois-je ajou- 
ter ici' aux chiffres que je donnais précédemment pour montrer les 
lourds prélèvements en argent et en hommes imposés aux peuples, 
que les sept plus grands Etats d'Europe ont recouvré, en 1886, 
selon le Bulletin de statistique de notre ministère des Finances, 
14,929,721,581 francs, dont plus de 3 milliards destinés à leurs 
armées et à leurs flottes, et que ces Etats 2 ont, en moyenne, 
augmenté chaque année, leurs dettes depuis 1870 de 2 milliards et 
demi produisant un intérêt de 125 millions. Une portion des 11 ou 
12 autres milliards s'est employée, il est vrai, à des voies de 
communication, à des ports, à des subventions maritimes ; mais 
cette portion est bien faible comparée à l'ensemble ou aux dépen- 
ses militaires. En dix ans, de 1878 à 1887, notre ministère des tra- 

1 L'année financière anglaise finit, on lésait, au mois d'avril. 

2 Ce sont l'Allemagne, l'Angleterre, l' Autriche-Hongrie, l'Espagne, la France, 
l'Italie et la Russie. — Le chiffre d'environ 15 milliards est celui des budgets 
de prévision de 1886. — La dépréciation du rouble russe en papier n'est pas 
prise ici en considération. 



362 JOURNAL DES ÉCONOMISTES. 

vaux publics a dépensé, y compris les garanties d'intérêts et les- 
annuités dues aux compagnies de chemins de fer, 5 milliards 45 
millions. C'est trop sans nul doute, surtout dans notre situation 
financière et eu égard à l'infériorité de l'Etat pour tout ce que peut 
faire l'industrie privée, comme le rappelait Robert Peel en parlant 
des chemins de fer ! . Mais ces 5 milliards 45 millions équivalent 
à peine pourtant aux seules dépenses extraordinaires de notre 
ministère de la guerre pendant le même temps. 

Au milieu de ce mélange des peuples qu'aucun siècle n'avait 
encore vu, et qui créerait tant de nouveaux bienfaits si nous n'y 
mettions obstacle, ce n'est pas, cependant, sans vrai regret qu'on 
entrevoit dans l'avenir la disparition de traditions, de croyances, de 
coutumes, au sein desquelles nous avons été élevés. Les races latines 
auxquelles nous appartenons conserveront-elles elles-mêmes leur 
situation présente ? Tout Européen devra peut-être bientôt ressentir 
le serrement de cœur qu'éprouvait M. Glasdone en écrivant l'article 
célèbre où il prédisait la prochaine prééminence des Etats-Unis sur sa 
patrie. Mais c'est encore l'économie politique qui, si on lui obéit, 
adoucira le mieux les transitions et assurera le mieux à chaque 
peuple ou à chaque territoire le plus de prospérité et de grandeur, 
grâce à ses doctrines de liberté et de justice, de travail et de sagesse. 
Fénélon disait au xvn c siècle, en ne pensant qu'à l'Europe, que 
toutes les guerres étaient des guerres civiles ; on le dira peut-être 
un jour des guerres du monde entier 2 . 

• Gustave du Puynodb. 



1 « L'argent du public ne doit pas plus servir à cet usage (les chemins de 
fer) qu'à la construction des filatures >, disait Robert Peel. 

2 Les républiques de l'Amérique centrale viennent de s'engager à sou- 
mettre à un arbitrage toutes les querelles qui, jusqu'ici, ont été tranchées par 
la guerre. 



CIRCULATION MONÉTAIRE AUX INDES NÉERLANDAISES. 363 

LA CIRCULATION MONÉTAIRE ET FIDUCIAIRE 

AUX INDES ORIENTALES NÉERLANDAISES 1 



II 

Si l'état actuel de la circulation monétaire aux Indes néerlan- 
daises, réglée comme elle l'est sur les mêmes bases que la circulation 
des Pays-Bas, de la France et de tous les pays à étalon boiteux, peut 
être considéré comme relativement assez satisfaisant, la circulation 
fiduciaire, entièrement confiée aux soins de la Banque de Java, ne 
laisse plus rien à désirer depuis la réforme accomplie il y a une 
douzaine d'années et dont il sera fait mention ci-après avec tous les 
détails nécessaires. 

Comme il a été dit plus haut, l'établissement de la Banque de Java 
date de l'année 1828 (décret du 11 décembre 1827). Elle fut fondée 
au capital de 2 millions de florins, porté à 4 millions en 1860 et à 
6 millions en 1863. Tout d'abord, le privilège exclusif d'émission lui 
fut octroyé pour un terme de 10 ans, lequel fut renouvelé régulière- 
ment à l'expiration. Le privilège actuel prendra fin au 31 mars 1891. 

Dans les statuts originaux se trouvait insérée la clause « que le 
« montant des billets en circulation devrait se régler d'après le 
« capital ou le fonds de la Banque, y compris tous les prêts, 
« escomptes, dépôts, le numéraire et les crédits ouverts » ; bientôt 
parut un décret spécial (daté du 18 décembre 1827) portant « que les- 
« billets seraient toujours intégralement remboursables auprès de la 
« Banque en espèces sonnantes d'or ou d'argent » ; mais quant au 
rapport à observer entre les billets émis et la réserve métallique, 
nulle mention n'en était faite. Ce point important et délicat fut, dès 
le début, abandonné à la discrétion des directeurs du nouvel établis- 
sement qui, dans leur premier Bapport sur la situation de la Banque, 
avouèrent ingénuement « qu'ils n'avaient pu réussir