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Full text of "Sainte Irénée (IIe siècle)"

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" LES SAINTS " 



Saint Irénée 

(II' Siècle) 



Albert DUFOURCQ 



DEUXIÈME ËDETION 



Victor Lecoffre 

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Saint Irénée 



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DU MÊME AUTEUR 



Étude sur les Gesta Blartyrum romains. (Paris. Fontemoing. 
1900, m-8.) 

Couronné par V Académie des Inscriptions el Belles-Lettres, 
Prix Bordin, 1901. 

De Manichaeismo apud Latinos quinto sextoque saeculo 
atque de latinis apocryphis libris. (Paris. Fontemoing. 
1900, in.l8.) 
La Ghristianisation des Foules. (Paris. Bloud. 1903, iii-16.) 
L'Avenir du Christianisme. I. Introduction. La vie et la pensée 
chrétiennes dans le passé. (Paris. Bloud. 1904, in-8.) 

Saint Irénée. (Paris, Bloud, 1904. Collection la Pensée Chré- 
tienne.) 

En préparation : 

L'Avenir du Christianisme. Première partie : Les Vieux Pays. 

L La vie chrétienne au xix« siècle. Christianisme et Démocratie. 
L'Avenir du Christianisme. Première partie : Les Vieux Pays. 

IL La pensée chrétienne au xix' siècle, Christianisme et Science. 
Étude sur les Gesta Blartyrum latins (Seconde série). 



52649. — Imprimerie Làhore, rue de Fleuras, 9, à Paris. 



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ii 



LES SAINTS" 



Saint Irénée 

(II* Siècle) 



par. 



Albert DUFOURCQ 

PROFESSEUR ADJOINT A l'UNIVERSITÉ DE BORDEAUX 
DOCTEUR ES LETTRES 



DEUXIÈME ÉDITION 



LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE 

RUE BONAPARTE, 90 
1904 



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Sur le rapport favorable de rexaminateur, Nous permettons 
rimpression. 

Paris, le 29 juillet 1904. 
P. Faoes, 
Vie, gén. 



HcU. 



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A 

Mes parents bieiv-aimés 



Filial Hommage 



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PRÉFACE 



La personne et l'œuvre de saint Irénée, 
évêque de Lyon, dominent les trois ou quatre 
générations de chrétiens qui ont vécu après 
saint Jean; peut-être Ta-t-on un peu trop 
oublié. C'est à saint Irénée qu'aboutit le déve- 
loppement du Christianisme au cours du 
second siècle, comme c'est sous l'influence de 
saint Irénée que se dénoue la crise décisive où 
se fixe sa constitution au début du troisième. 
De là, l'exceptionnel intérêt que présente 
l'histoire du vieil évêque*. 

I. Cf. notre Avenir du christianisme. Introduction : La vie 
et la pensée chrétiennes dans le passé {Paris. Blonde i9o4i i^'^)i 
p. ao6. Nous citons les œurres d'Irénée, d'après Tëdition 
de dom R, Massuet, réimprimée dans la Patrologie grecque 
de Migne, tome VII (Paris, Garnier, 1882). On peut aborder 
directementroeuvre même d'Irénée, traduite en français et 
présentée en raccourci (extraits reliés par des analyses), 
dans un des volumes de la collection la Pensée chrétienne 



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•TWn- 



•^ 



II PRÉFACE. 

(Paris, Bloud); nous le publions en même temps que ce 
Tolume-oi. Nos références comprennent, en général, quatre 
chiffres : le premier désigne le lirre^ le second le chapitre, 
le troisième le paragraphe de la Fausse Gnose démasquée et 
réfutée \ le quatrième la colonne du septième tome de la 
Patrologie grecque» 



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SAINT ;-.iK"ÊN.Éi;; 



INTRODUCTION 

LE MONDE ROMAIN ET LE MONDE CHRÉTIEN 
AU SECOND SIECLE DE NOTRE ERE 

Marc-Aurèle. — h Le monde romain au second siècle. — L'em- 
pire, Rome, Tempereur, les citoyens, les esclaves. — Les 
Antonins. — II. Le monde chrétien au second siècle. — 
L'œuvre de Jësus-Christ, des Apôtres ; saint Pierre et saint 
Paul. Les païens se convertissent : le problème moral 
(Pasteur d'Hermas), le problème philosophique (saint 
Justin), le problème eschatologique (Montanus). — IIL 
Rapports de ^Empire avec VÊglise : il Tignore (les Apo- 
logies) ou la persécute (les martyrs de Lyon). 

Marc-Aurèle régnait. Un sage couronné gouver- 
nait le monde. Le rêve de la sagesse antique était 
accompli. Loin de s'affermir par là, Tempire 
gréco-romain était pourtant à la veille de sa mort : 
ridée chrétienne, toute-puissante dans son humilité, 
s'y insinuait silencieusement pour le maîtriser tout 
à coup. 

I 

Depuis deux siècles déjà, Octave s'était emparé 
du pouvoir suprême, les guerres civiles avaient pris 

SAINT IRÉNÉE. 1 

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2 LE MONDE ROMAIN. 

fin, lîatgâix rorfeaîrfcCf^àaHrée faisait le bonheur des 
peuples.* Cent millions 3'hpmmes vivaient unis au- 
tçiirf -^ }a.^$1^dit^]^raâéJ^> aous le gouvernement d'un 
même prince, obéissant aux mêmes lois*. « Des capi- 
tales superbes comme Alexandrie, Antioche, Car- 
thage, Lyon, Athènes, Jérusalem n'étaient que des 
astres secondaires gravitant autour de la ville du 
Tibre : Rome semblait avoir pris possession de la 
terre pour toujours. Du milliaire doré du Forum 
s'étendait, jusqu'aux extrémités du monde, un im- 
mense réseau de routes publiques, qui faisaient cir- 
culer la vie dans tout ce grand corps. Les arcs de 
triomphe, surgissant sur tous les points du monde 
habité, voyaient des peuples passer sous leurs voûtes. 
Les amphithéâtres et les cirques se remplissaient de 
spectateurs, depuis les rivages de la Bretagne jus- 
qu'au pied du Caucase. Des aqueducs immenses, 
portés sur des piliers sans nombre, apportaient aux 
villes l'eau fraîche des montagnes; enfin les tom- 
beaux eux-mêmes, dont les inscriptions indélébiles 
triomphaient de l'oubli et de la mort, semblaient 
vouloir éterniser le nom des cités autour desquelles 
ils groupaient leurs silencieux faubourgs. 

a Mais rien n'égalait la Ville incomparable assise 
sur les sept collines. Ses monuments étaient les pa- 
lais du genre humain. Toutes les nations venaient 

I. G. Kurth : Les origines de la civilisation moderne (Paris, 
Retaux, 4* édition, 1898), I, 2 sq. Je ne saurais trop recom- 
mander la lecture de ce beau livre; je lui emprunte les 
principaux traits de ce paragraphe. 



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AU TEMPS DE MARC-AURÈLE. 3 

8'asseoir sur les gradins de son Colisée, qui avait 
80 000 places, et de son Cirque, qui en comptait 
36o 000. Les places publiques avaient la majesté des 
sanctuaires : des temples magnifiques s y alignaient 
en rangs serrés, rivalisant de richesse et de gran- 
deur; des peuples de statues dorées y étincelaient 
au soleil; des colonnes hardies s'élançaient vers le 
ciel comme pour y porter la gloire des triomphes 
inscrits sur leurs flancs. Au centre de toutes ces 
merveilles, le Capitole et le Palatin se dressaient 
face à face, Tun séjour de Jupiter, Tautre demeure 
de César; celui-là, dans la majesté lointaine du 
passé, celui-cidans la splendeur inouïe du présent. » 
C'était le cœur de l'empire qui battait dans cette 
ville superbe ; et la Ville elle-même slncarnait dans 
l'empereur. Rome était devenue la grande divi- 
nité du genre humain ; l'empereur, personnifica- 
tion de celle-là, recevait les adorations que lui 
adressait celui-ci. Laissant au « Sénat » les appa- 
rences du pouvoir, il l'accaparait tout entier : « le 
plaisir du prince a force de loi, disaient les juriscon- 
sultes, puisque, en vertu de la loi royale qui est la 
source de son autorité, le peuple lui a conféré et a 
incorporé en lui tout l'ensemble de ses droits et de 
ses pouvoirs. » L'empereur peut tout ce qu'il veut : 
quod libet, licet ; il est au-dessus de toutes les lois 
et n'est lié par aucune : princeps legibus solutus est. 
Il fait partout sentir son action par la foule innom- 
brable de ses légats et de ses procurateurs, des che- 
valiers et des « Césariens » . 



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4 LES CITOYENS. 

Au-dessous de lui, les « sénateurs » et leurs 
a clients » obéissent avec docilité, les provinciaux, 
avec bonheur : ils voient réduits à Timpuissance 
leurs anciens maîtres, leurs anciens tyrans. Tous 
ne demandent qu'à goûter en paix les seuls biens 
auxquels ils tiennent et que leur garantit le prince : 
la sécurité de la vie privée, la jouissance tranquille 
de la plus grande somme de joies. Tous sont de fer- 
vents adeptes de la religion du plaisir: le mariage, 
qui la gêne, est aussi facilement rompu que con- 
tracté; et combien de célibataires refusent d'en- 
chaîner leur liberté capricieuse ! Manger et s'amu- 
ser, panent et circensesy voilà la double prière que 
fait chaque jour monter vers le dieu du Palatin la 
foule de ses adorateurs ; et c'est la double grâce 
que leur envoie le dieu bienveillant. On distribuait 
du blé, de la viande, du vin, des habits, des che- 
mises, des mouchoirs, des quadriges et jusqu'à des 
bêtes sauvages et des eunuques. Tout devenait pré- 
texte à jouissance. De la satisfaction d'un besoin de 
propreté, on avait fait, dans les thermes, l'occasion 
des voluptés les plus raffinées : on y trouvait des 
salles de bain pour 1600 et même 2000 personnes, 
des gymnases, des bibliothèques, des musées peu- 
plés de chefs-d'œuvre, des salons de conversation, 
des jardins superbes. Des thermes, on allait achever 
sa journée aux spectacles publics, dont l'attrait était 
plus grand encore ; l'amphithéâtre et le cirque 
étaient les vrais domiciles du citoyen romain : il y 
prenait ses repas, il y faisait sa sieste, il y traitait 



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LES ESCLAVES. 5 

ses affaires, il s'y sentait vivre, et, quand venait la 
nuit, il ne regagnait qu'à regret sa maison. Les gla- 
diateurs qui s^égorgaient, les courtisanes qui s'exhi- 
baient ne lui procuraient-elles pas tout un jeu de 
sensations très vives ? 

Au-dessous de ces citoyens, un peuple d'esclaves 
et de travailleurs : ce sont les fondements de l'édi- 
fice social. Leur labeur supporte les privilèges de 
ceux qui jouissent. A la campagne, les esclaves 
exploitent les grands domaines; chaque domaine 
[fundus) est un monde complet, peuplé non seule- 
ment de laboureurs, de vignerons et de bergers, 
mais aussi de charrons, de menuisiers, de bouchers, 
de meuniers, etc.; les petits propriétaires conservent 
encore leur autonomie. A la ville, les artisans 
sont groupés en corporations (collegia) afin de se 
soutenir dans les difficultés de la vie et, tout parti- 
culièrement, afin de se procurer une sépulture 
décente: l'État les tolère, parfois les favorise. Les 
marchands et les industriels qui dirigent tout ce 
peuple travailleur, s'associent à leur tour, quelque- 
fois du moins. Les relations sont très actives entre 
les diverses parties de l'empire rapprochées par la 
mer et par les grandes vallées fluviales et par les 
routes. 

Pour comble de bonheur, de Vespasien (f 79) à 
Marc-Aurèle (-j- 180), à une seule exception près, les 
empereurs sont tous d'honnêtes gens, et qui se font 
une idée très haute de leurs devoirs. Tour à tour 
apparaissent Titus ("f 81) qui fait les délices du genre 



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6 LE CHRISTIANISME. 

humain, et Trajan (98-117), et Hadrien (117-138) 
sous lesquels l'empire atteint l'apogée de sa pros- 
périté, et Antonin (i38-i6ï), et Marc-Aurèle (161- 
180) qui laissent les noms les plus vénérés que 
connaisse l'histoire de Rome : ils adoucissent la 
législation, ils obéissent aux inspirations les plus 
généreuses; ils jettent sur les splendeurs de Rome 
et sur le bonheur du monde l'auréole de leur sa- 
gesse et de leur vertu. 

II 

Ce monde, pourtant, va périr. Et voici son humble 
vainqueur. 

Dans une bourgade perdue de la Judée, au pays 
de ces hommes bizarres et méprisés que sont les 
Juifs, un enfant naît dans une crèche au moment oà 
Auguste organise l'empire. Jésus se présente à ses 
compatriotes comme le Messie annoncé par les Pro- 
phètes : il est venu, le temps où Dieu va venger 
l'opprobre de son peuple et faire régner Israël sur 
les nations qui depuis si longtemps l'oppriment*, 
tt Le temps est accompli, le règne de Dieu est 
proche ; convertissez-vous et croyez à la bonne nou- 

I, Le royauDie d'Israël a été détruit par Sargoun II (prise 
de Samarie, 721), le royaume de Juda par Nabuchodonosor 
(6o5-588, bat. de Karkémisch; prise de Jérusalem). Dis- 
persés dans les empires vainqueurs, les Juifs n'ont pas 
réussi à recouvrer leur indépendance nationale : l'œuvre des 
Macchabées (i66-i35) est compromise par Hyrcan II (140) 
et ruinée par Antipater. 



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JÉSUS. 7 

velle, croyez à VEçangile ! » Et Jésus guérit les 
malades, il remet les péchés, il prêche à tous sa loi 
de sacrifice et d'amour, il la proclame dans le ser- 
mon sur la montagne et montre dans des paraboles 
ingénues que le règne des cieux, loin de se réaliser 
tout d'un coup, s'établit lentement dans le monde 
et que, loin de s'épanouir sous la seule action de 
Dieu, il résulte d'une collaboration essentielle du 
Père avec ses enfants. — Mais bientôt éclate une 
opposition tenace. Cette personnalité étrange s'épa- 
nouit avec une puissance souveraine; elle froisse 
la susceptibilité, l'orgueil et les espérances patrio- 
tiques de ces hommes qu'elle a attirés d'abord par 
la force de sa parole et la nouveauté de sa doctrine. 
Jésus mécontente les foules par l'effort qu'il leur 
demande et le dédain que lui inspirent leurs aspi- 
rations nationales ; il mécontente l'élite pieuse par 
ce qu'il prétend accomplir et couronner la Loi. 
Chassé de son pays, réduit à fuir sur les grandes 
routes et dans les pays voisins, il est finalement 
arrêté, condamné, crucifié. 

Son œuvre ne périt pas cependant. Les Apôtres 
qu'il a groupés et organisés, sitôt que l'a rejeté le 
peuple juif, sont les témoins de sa Résurrection et de 
son Ascension et ces miracles dissipent définiti- 
vement leurs doutes et fixent pour jamais leur foi. 
Ils travaillent avec une confiance absolue à répandre 
la bonne nouvelle, a Aux âmes droites.... qui déjà 
révèrent le Dieu d'Israël, ils présentent Jésus 
comme étant à la fois le fils de ce Dieu et le Messie 



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8 SAINT PIERRE/ 

depuis si longtemps attendu. La garantie qu^ils 
offrent est le fait de la résurrection dont ils se por- 
tent témoins. Le salut consiste dans l'adhésion à 
Jésus-Christ et la conversion ; Tune et l'autre a sa 
consécration dans l'initiation baptismale que com- 
plète r effusion du Saint-Esprit. Jésus doit bientôt 
revenir, glorieux cette fois, rémunérateur et ven- 
geur, selon la parole des prophètes. En attendant, 
il faut vivre, unis et saints, servant Dieu par la 
prière et célébrant par la « fraction du pain » le 
souvenir de la dernière Cène. L'association ainsi 
formée est gouvernée par le groupe des douze 
témoins de Jésus-Christ et de sa résurrection : 
Pierre occupe le premier rang parmi eux, Jésus le 
lui a donné*. » 

Mais les Juifs ne désarment pas ; après avoir tué 
le Maître, ils veulent fermer la bouche aux disci- 
ples. Le martyre de saint Etienne, le martyre de 
saint Jacques, fils de Zébédée (44)» dispersent à deux 
reprises l'Eglise naissante, la chassent de Jérusalem 
à Antioche, l'obligent à entreprendre la conversion 
des Païens. Dès lors, les missionnaires chrétiens 
courent le monde, particulièrement en Orient ; 
saint Pierre se fixe à Rome même, où il meurt mar- 
tyr (64), saint Paul évangélise l'Asie, la Thessalie et 
la Grèce avant de venir, lui aussi, dans la ville 
impériale. Cependant, à mesure que meurent les 
Apôtres, leurs disciples prennent soin de recueillir 

I. Mgr Duchesne : Origines chrétiennes ^ p. 14. 



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SAINT PAUL. 9 

par écrit leurs enseignements : ainsi saint Marc ré- 
dige les souvenirs de saint Pierre, saint Luc les 
souvenirs de saint Paul, saint Matthieu écrit en 
araméen les discours du Seigneur. — Mais cette 
fois encore les Juifs menacent le Christianisme. Ce 
n'est pas qu'ils veuillent ou puissent Tétouffer; 
beaucoup se sont convertis à l'Évangile. Ils voient 
avec horreur et terreur que le diacre Philippe et 
Pierre et Barnabe et Paul prêchent les Samaritains 
et les Grecs ; dans leur amour pour Jésus survit 
leur haine pour les nations. C'est l'œuvre de Paul 
de ruiner leurs efforts et de les empêcher d'acca- 
parer l'œuvre de Jésus-Christ. Le privilège juif 
est aboli* ; plus de sabbat ni de circoncision, plus 
de fêtes ni d'observances juives ; liberté pour 
tous, Grecs compris, dans le Christ Jésus. Le 
salut n'est pas assuré par la loi de Moïse, mais par 
la foi en Jésus ; à tous les hommes, la vie est 
apportée par Jésus, comme la mort leur a été 
apportée à tous par Adam ; Jésus est mort pour nous 
sur la croix, il a payé notre dette; par le baptême 
nous participons à sa mort, par le baptême nous 
sommes ensevelis avec lui, afin que, comme il est 
ressuscité des morts et que cette résurrection l'a 
sacré Christ, ainsi nous aussi ressuscitions et vivions 
d'une vie nouvelle. La vie pour l'homme, c'est de 
participer à la vie de Jésus, à sa- mort, à sa résurrec- 
tion; le chrétien est et doit être un autre Christ. 

I. La ruine de Jérusalem, prise par les Romains en 70, 
apparaît aux chrétiens comme un jugement de Dieu. 

1. 

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10 LE CHRISTIANISME 

Les clirétiens élargissent donc le Judaïsme, s'ils 
le continuent; le nouvel Israël peut donc prolonger 
Tancien en poussant ses racines en pleine terre 
païenne; et, de fait, on voit l'Eglise se développer 
lentement chez les Romains et chez les Grecs. A 
Rome, avant la fin du premier siècle, elle gagne 
deux familles illustres, les Acilii Glabriones et les 
Flavii Clémentes: le consul Glabrion, collègue de 
Trajan en 91, et sa femme Priscille accueillent leurs 
frères plus humbles dans les villas qu'ils possèdent 
sur la voie d'Ostie, ou sur le Pincio, surtout dans 
le grand domaine qu'ils ont sur la voie Salaria ; le 
neveu de l'empereur Vespasien, Titus Flavius 
Clemens et sa femme Flavia Domitilla ouvrent, avec 
la même générosité, leur domaine de la voie Ardéa- 
tine; les uns et les autres appuient de leur influence 
et de leurs richesses l'un des plus illustres disciples 
de saint Pierre, saint Clément (-{- vers 98). Ephèse, 
où survit le vieil apôtre Jean, les villes d'Asie Mi- 
neure, Antioche enfin, dont saint Ignace dirige 
l'ardente église, sont des centres chrétiens plus 
importants encore et où les « Gentils » tiennent la 
plus grande place. 

Au cours du second siècle, la même situation se 
développe ; la construction d'une cité païenne (iElia 
Capitolina) sur les ruines de Jérusalem semble 
attester du reste que la mort du Judaïsme est défi- 
nitive ; il n'est donc pas vraisemblable que les 
chrétiens oublient les enseignements de saint Paul. 
Ils refusent de soutenir les Juifs lorsque, à deuxre'» 



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AU SECOND SIÈCLE. 11 

prises ( 1 1 6- 1 Sa), ceux-ci se soulèvent contre Rome ; 
et le zèle de leurs missionnaires vise de plus en 
plus les Païens. De là, la physionomie que présente 
la vie chrétienne de ce temps. En rompant avec le 
paganisme, on ne rompt pas avec tous les entraine- 
ments d'une nature déchue ; les péchés de la chair, 
le doute, minent la vie dans les âmes; les chré- 
tientés commencent de compter dans leur sein 
d'assez nombreux coupables, des homicides, des 
adultères, des apostats. Que faut-il en faire ? Leur 
crime peut-il être effacé par la pénitence ? Voilà le 
problème qu'agite, et résoud par l'affirmative*, le 
Pasteur d'Hermas (vers i5o). — La naissance de la 
philosophie chrétienne est aussi caractéristique de 
cette époque que l'importance prise par les ques- 
tions morales; parmi les recrues de l'Église, il s'en 
trouve qui sont philosophes. Les « Apologistes », 
saint Justin entre autres (f vers i64), conçoivent et 
présentent le Christianisme comme la philosophie 
la plus haute et la plus certaine, et aussi, comme 
la Religion universelle et absolue; le contenu 
philosophique de la religion chrétienne se retrouve 
dans cette autre révélation qui est manifestée par 
la raison naturelle et la liberté de l'homme; si 
le Verbe s'est pleinement épanoui dans le Christ, 
le monde ancien, de tout temps, en a possédé la 
semence ; c'était l'aurore avant le grand jour de 

I . On ne peut faire pénitence qu'une fois : les fornicateurs, 
les homicides et les apostats sont peut-être exclus de la 
pénitence* 



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12 LES MARTYRS. 

l'Incarnation *. — Enfin les vieilles traditions 
apocalyptiques des Juifs et les jeunes traditions 
eschatologiques des Chrétiens s'exaspèrent égale- 
ment parce que beaucoup de Chrétiens grecs ten- 
dent à les oublier. L'attente du Roi-Messie qui 
domptera les nations se combine avec l'espérance 
qui soutenait les amis de Jésus : ce nouvel Israël 
qu'est l'Église attend avec une impatience chaque 
jour accrue le retour triomphant du Christ et l'avène- 
ment de la Jérusalem céleste. En Orient, la fermen- 
tation des âmes est si ardente qu'un prophète sur- 
git; il annonce que les temps sont révolus, que 
Jésus arrive : le Montanisme éclate. 



III 

L'Empire radieux ne sait rien de l'humble 
Église : à peine en connaît-il l'existence. Lors- 
qu'un inconnu écrit a Diognète pour lui faire 
connaître « la religion des chrétiens », ou lorsque 
Aristide s'adresse à l'empereur Antonin pour lui 
montrer que les chrétiens seuls possèdent la vraie 
idée de Dieu, altérée par les Barbares, les Juifs et 
les Grecs; lorsque saint Justin veut convaincre 
Antonin et Marc-Aurèle que les chrétiens ne sont 
pas athées, impudiques et cannibales, le vague et 
l'imprécision de leur exposé, comme aussi l'étran- 
geté des accusations qu'ils repoussent, attestent 

I. Cf. les beaux travaux de M. Harnack. 



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SAINT POLYCARPE. 13 

quelles légendes courent sur l'Église, et combien 
le monde ignore ce qui fait sa vie. 

Au vrai, on n'entend parler des chrétiens que 
lorsqu'on les massacre. Si l'empire ignore et veut 
ignorer cette poignée d'hallucinés qui se réclament 
de Jésus-Christ, la foule les hait, les épie, et, 
lorsque faire se peut, les égorge : pourquoi ne 
veulent-ils pas faire comme tout le monde ? pour- 
quoi s'isoler, comme ils ont coutume, condamner 
l'amphithéâtre, et le cirque, et les fêtes? A Smyme, 
en i55, sous le proconsulat de Titus Statius Qua- 
dratus, on arrête plusieurs d'entre eux au moment 
des grandes fêtes que va donner l'asiarque, Phi- 
lippe de Tralles. Un seul faiblit; tous les autres 
confessent la foi jusqu'à la fin ; le jeune Germa- 
nicus, voyant que la bêle tarde à le tuer, marche 
au devant d'elle, l'appelle, la frappe, la contraint 
à le dévorer : tant il a hâte d'entrer dans un 
monde meilleur! Exaspérée par ce spectacle, la^ 
foule crie : « A mort les athées ! Qu'on cherche 
Polycarpe! » C'était l'évêque, un disciple de saint 
Jean et des autres qui avaient vu le Seigneur : la 
sainteté de sa vie et l'excellence de sa doctrine le 
faisaient connaître et révérer jusqu'à Rome. « Jure 
par le génie de César, repens-toi; crie : plus 
d'athées », lui dit le proconsul. Polycarpe alors, 
promenant un regard sévère sur la foule qui 
couvre les gradins, la montre de la main : « Oui, 
certes, dit-il, plus d'athées ! » Et il lève les yeux 
au ciel, il pousse un profond soupir. — Statius 



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14 LES MARTYRS DE LYON. 

Quadratus lui dit : «Jure et je te renvoie; insulte le 
Christ. » — Polycarpe répond : « Il y a quatre- 
vingt-six ans que je le sers et il ne m*a jamais fait 
de mal : comment pourrais-je insulter mon Roi et 
mon Sauveur? » Finalement il fut égorgé et brûlé*. 

A Lyon, vers la fin du règne de Marc-Aurèle, 
les haines populaires sont plus violentes encore. On 
défend aux chrétiens de paraître aux bains publics; 
on les insulte dans la rue, on leur jette des pierres; 
on pille leurs biens. Un jour, on arrête quelques- 
uns d'entre eux ; le tribun et les magistrats de la 
cité, entourés d'une foule immense, les conduisent 
au Forum ; ils reconnaissent qu'ils sont chrétiens. 
Lorsque revient le légat impérial, seul armé du 
droit de vie et de mort, les interrogatoires com- 
mencent : aux premiers rangs du public, les chré- 
tiens qui n'ont pas été saisis suivent, anxieux, le 
procès de leurs frères. Lorsque Vettius Epagathus 
demande à plaider pour eux, le légat ordonne son 
arrestation. 

Bientôt commence l'épreuve des combattants. 
Les premiers martyrs, ardents et bien préparés, 
confessent la foi avec une belle vaillance; mais 
quelques autres faiblissent; et tous les chrétiens, 
muets d'anxiété, attendent l'issue des interroga- 
toires, redoutant les tortures moins que les apos- 
tasies. La fureur du peuple, du proconsul et des 
soldats s'acharne surtout sur Sanctus, diacre de 

I. H. Leclercq ; Les martyrs (Paris, igôa). I, p- 65, sq. 

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SAINT POTHIN. 15 

réglise de Vienne ; sur Maturus, simple néophyte, 
il est vrai, et néanmoins athlète très généreux du 
Christ; sur Attale, natif de Pergame; sur Blandine 
enfin, en qui le Christ fait voir que ce qui, aux 
yeux des hommes, est vil, informe et méprisable, 
est en grand honneur auprès de Dieu : on craignait, 
sa maîtresse surtout, que son petit corps, très 
chétif, ne pût confesser la foi jusqu'à la fin. C'est 
elle, au contraire, qui lasse ses bourreaux; ne 
connaissant plus rien dans leur métier qu'ils puis- 
sent lui faire soufirir, ils s'étonnent qu'elle vive 
encore : tout son corps n'est qu'une plaie. Elle, 
cependant, répète ces seuls mots : « Je suis chré- 
tienne. Il ne se fait rien de mal parmi nous ». 
Sanctus n'est pas moins intrépide : il surmonte 
tous les supplices; lorsqu'on lui demande son 
nom 9 sa famille, sa patrie, il répond seulement 
qu'il est chrétien, et le proconsul, enflammé de 
rage, lui fait appliquer des lames ardentes sur les 
parties les plus sensibles du corps. Voici cependant 
qu'on traîne au tribunal le vieil évêque Pothin, 
âgé de plus de quatre-vingt-dix ans ; sa santé était 
fort ébranlée, mais si sa débilité présente ne lui 
laissait que le souffle, son désir du martyre lui 
rendait une merveilleuse vigueur. Comme le légat 
lui demande quel est le Dieu des chrétiens, « tu 
le connaîtras, lui répond-il, si tu en es digne ». On 
l'emmène, on le roue de coups : jeté demi-mort 
dans un cachot, il expire deux jours après. 

Plus tard, les martyrs sont répartis en plusieurs 



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16 SAINT ATTAI^. 

lots, suivant le supplice que chacun doit subir. 
Maturus, Sanctus, Biandine et Attale sont conduits 
dans Tamphithéâtre afin d'être mangés par les 
bêtes et d'amuser les païens par une exceptionnelle 
curée. Maturus et Sanctus subissent de nouveau 
toute la série des supplices : on les déchire à 
coups de fouet, les bêtes les happent et les traî- 
nent sur le sable; on les assied sur la chaise de 
fer rougi ; pour en finir, on leur coupe la gorge. 
Biandine, pendant tout ce temps, était suspendue 
à un poteau et exposée aux bêtes; mais aucune ne 
la toucha. On la détache donc du poteau, et on la 
ramène en prison pour une autre séance. Comme 
Attale est citoyen romain, le légat en réfère à 
l'empereur ; et les martyrs mettent à profit ce délai 
inespéré afin de ranimer la foi et le courage de 
ceux qui ont failli. Ils sont tous ressuscites et 
raffermis par la miséricorde de Dieu lorsqu'arrive 
la réponse de Marc-Aurèle : ordre de condamner 
à la peine capitale ceux qui s'avouent chrétiens et 
de renvoyer sains et saufs ceux qui renient la foi. 
Le jour de la grande foire attirait une foule innom- 
brable : le légat choisit ce jour-là pour l'épreuve 
suprême. 

L'attitude des apostats qui, de nouveau, se dé- 
clarent chrétiens, exaspère les soldats et les Lyon- 
nais. Comme le médecin Alexandre le Phrygien 
encourage du geste les confesseurs, on l'arrête sur 
place, on l'interroge, on le condamne aux bêtes. 
Le lendemain, il est amené avec Attale, que le 



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SAINTE BIANDINE. 17 

iëgat n*ose refuser au peuple : tous deux passent 
par tous les tourments qu'on peut inventer ; ils 
sont décapités à la fin. Alexandre ne dit pas un 
mot, ne laisse pas échapper un cri : recueilli en 
lui-même, il converse avec Dieu. Quand on fait 
asseoir Attale sur la chaise de fer rougi et que son 
corps, brûlé de tous côtés, exhale une odeur abo- 
minable, il dit au peuple en latin : « Voilà bien ce 
qu'on peut appeler manger des hommes.. Nous, 
nous ne mangeons pas d'hommes, nous ne faisons 
rien de mal. » Le dernier jour de la fête, c'est le 
tour de Blandine, et d'un enfant de quinze ans, 
Ponticus : on les avait conduits chaque jour à l'am- 
phithéâtre afin de briser leur courage par la vue 
des tourments qu'enduraient leurs frères. On n'en 
vient pas à bout : Blandine réconforte l'enfant; et, 
quand il a achevé la série entière des supplices, 
doucement il rend l'âme. Demeurée la dernière, 
Blandine se prépare à rejoindre, joyeuse, tous ses 
frères qui l'ont précédée en Dieu. Après avoir souf- 
fert les fouets, les bêtes, la chaise de feu, elle est 
enfermée dans un filet et on l'amène au taureau. Il 
la lance plusieurs fois en l'air avec ses cornes ; elle 
parait ne rien sentir, tout entière à son espoir, 
s'entretenant avec le Christ. Pour en finir, on 
l'égorgé, — a Vrai, disent les Lyonnais en rentrant 
chez eux; jamais dans nos pays on n'a vu tant souf- 
frir une femme*. » 

I. D'après Eusèbe, E. H. V. 1-4. — Cf. Leclercq : op, cit, 
p. 90, sq. et Allard : Histoire des persécutions, I, p. 897, sq. 



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CHAPITRE PREMIER 

LA CHRISTIAN ISATION DU MONDE ROMAIN 
6NOSTICISME OU CHRISTIANISME ? 

Commenl le Christianisme a-t-il conquis le monde romain ? 

— 1, La révolution religieuse prépare Pauvre chrétienne : 
transformation du Paganisme, développement du Ju- 
daïsme, apparition d'un syncrétisme judéo-païen. — - 
II. Naissance et progrès du Gnosticisme, combinaison de la 
religion révélée avec la religion hellénique. La gnose 
juive (Esséniens, etc.). La gnose judéo-chrétienne (Cé- 
rinthe, etc.). La gnose chrétienne : Simon de Samarie, 
Basilide d'Alexandrie; Valentin de Rome et Marcion; 
leur importance. — ■ IIÏ. Lutte du Christianisme contre le 
Gnosticisme, Saint Paul : Epître aux Colossiens. — Saint 
Ignace : ses épi très, et saint Jean>: le quatrième Évangile. 

— Les presbytres et les évêques : Papias, Apollinaire, 
Mëliton, Théophile ; Hégésippe, — Les philosophes : Cas- 
tor et saint Justin. — Progrès persistants du Gnosti- 
cisme : Hermas. 

Le monde romain est au plus haut point de 
prospérité et de grandeur; les chrétiens ne sont 
qu'une poignée de saints qu'on ignore ou qu'on 
égorge. Comment les chrétiens ont-ils conquis le 
monde ? 



La christianisa tion du monde était merveilleuse- 
ment préparée parla transformation du Paganisme, 



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20 ^ TRANSFORMATION DU PAGANISME. 

le développement du Judaïsme, rapparition d'un 
syncrétisme judéo-païen *. 

Durant les trois siècles qui précèdent et les deux 
siècles qui suivent la naissance de Jésus, les Païens 
renient le Paganisme. Leur conscience lentement 
transformée se libère à la fin de Terreur irréli- 
gieuse : elle retrouve peu à peu le sentiment de la 
fraternité humaine, et, par là, le sentiment de la 
paternité divine, en même temps qu'elle reprend 
connaissance de son insuffisance radicale et ressent 
à nouveau le besoin de Dieu. 

L'empire romain, on l'a dit, a réconcilié dans la 
paix tous les riverains de la Méditerranée : inté- 
ressés par la multiplication des échanges à leur 
prospérité mutuelle, ils sentent la solidarité qui les 
unit, ils oublient les divisions qui séparaient leurs 
cités. Parallèlement à cette évolution extérieure, 
une autre évolution s'accomplit : les terres usur- 
pées par les Nobles lors des conquêtes romaines 
leur échappent au moment où César et Octave bri- 
sent leur puissance ; les anciens propriétaires ren- 
trent dans leurs droits; la terre qui fait vivre 
les hommes cesse d'être accaparée par une 
petite troupe de spéculateurs avides. Les idées de 
fraternité humaine sont dès lors plus voisines de 
la réalité; les obstacles qui pourraient arrêter 
le Christianisme sont diminués d'autant. Cara- 
calla proclamera bientôt (212) que les Romains 

I, Cf. notre Avenir du Christianisme y I, 59-87, 

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LA FRATERNITÉ HUMAINE. 21 

de Tempire eu sont tous au même titre les ci- 
toyens. 

Le paganisme social recule. Les maîtres du Cyno- 
sarges, Antisthène le bâtard et Diogène le men- 
diant déclarent qu'ils sont citoyens du monde et 
attaquent les vaines distinctions établies par les 
lois. Les maîtres du stoïcisme, Zenon (342-270) et 
Chrysippe (280-208) font de la maîtrise de soi la 
marque de la vertu et de la raison le titre de 
Thomme : l'étranger, le barbare, l'esclave peut être 
un homme et le citoyen peut ne pas en être un. Le 
principe de l'universelle solidarité des êtres conduit 
aux mêmes conséquences : tous les hommes doi- 
vent se regarder comme des concitoyens, l'huma- 
nité formant « un grand troupeau qui vît sur un 
commun pâturage ». Épictète (f 120) et Marc-Au- 
rèle (121-180) développent ces idées fécondes et 
concluent leur philosophie de la conscience et leur 
philosophie de l'univers par la théorie de la fratei^ 
nité des hommes. Le droit lui-même commence 
enfin de se transformer : c'est l'honneur de Cicéron 
(106-43) que son nom résume et qu'une de ses 
œuvres formule ces progrès décisifs de la con- 
science humaine, a La nature prescrit à l'homme 
de faire du bien à son semblable, quel qu'il soit,, 
par cette seule raison qu'il est homme comme 
lui...; elle a voulu que nous fussions tous pa- 
rents... : la justice et le droit n'ont pas d'autre 
fondement. » 

Le paganisme doctrinal reculé à son tour; en 

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22 LA. PATERNITÉ DIVINE. 

même temps que la notion de la fraternité humaine^ 
la conscience des hommes retrouve l'idée de la 
paternité dwine. Les païens cherchent la « paix de 
Tâme ». Comme ils ont besoin d'une certitude, et 
l'ont vainement cherchée dans la science, ils se dé- 
tournent de la pensée discursive, ne tentent même 
plus de connaître la vérité (Pyrrhon, •}• 270 av. 
J.-C, iEnésidème, -j- 10 av. J.-C, Sextus Empirions, 
200 ap. J.-C). L'heure de l'idée claire est passée; 
on a plus de confiance dans les suggestions intimes 
et obscures de la conscience ; la vie religieuse^ re- 
commence d'agiter les foules. En vain Théophraste 
(f 288 av. J.-C.) se moque, en vain Épicure 
(342-270) et Lucrèce (gS-S^) s'eflPorcent de rendre 
le calme aux âmes agitées en tuant la religion re- 
naissante ; la religion renaît. 

Cicéron appelle Dieu Notre Père, Senèque (•}• 65) 
veut qu'il soit honoré et aimé^ il veut que sa vo- 
lonté soit faite, il fait un beau livre sur la providence. 
Epictète rappelle à l'homme qu'il est fils de Zeus, 
que les dieux s'occupent paternellement de lui : il 
ne cesse de les bénir, Marc-Aurèle de les prier. 
Plutarque (5o-i2o) enseigne l'insuffisance de la 
raison, et montre que cette insuffisance est suppléée 
parle contact de l'homme avec Dieu que procurent 
les pratiques religieuses. De même qu'Apulée 
(•}• vers 200), il place entre Dieu et l'homme des 
médiateurs bienfaisants (démons) « portant aux dieux 
nos supplications et nous rapportant leurs bien- 
faits », et dont il faut s^attirer la faveur par des 



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LA RELIGION HELLÉNIQUE. 23 

prières et des offrandes. II se forme une religion 
hellénique : la matière, conçue comme un principe 
de décliéance est séparée par un abîme infini de 
Dieu, absolument transcendant; F homme misérable 
doit tâcher à remonter de Tun à l'autre , de la mort 
à la vie (les mystères). 

De là, le succès des religions orientales parmi 
les âmes ; ces religions leur donnent, toutes faites, 
ces croyances et ces pratiques qu'elles veulent ac- 
quérir. Le culte d'Isis et des dieux de son cycle 
prend une extension notable : Domitien [\ 96) et 
Alexandre Sévère (•}• 235) le couvrent de leur pro- 
tection. Cybèle, Sabazius, Adonis, Démêler et 
d'autres lui font une concurrence acharnée ; et, de 
cette mêlée confuse, Mithra menace de sortir vain- 
queur. Le caractère scientifique et mystique de sa 
doctrine lui attire à la fois l'élite et les foules; 
son culte imposant renforce son action sur les âmes; 
les empereurs le favorisent parce qu'il montre en 
eux les émanations de la divinité suprême ; à la fin 
du second siècle, le mithriacisme menace d'absorber 
•la religion hellénique. 

Israël travaille à faire entendre cette parole de 
Dieu dont la conscience humaine sent aujourd'hui 
le besoin. Deux doctrines s'élaborent, sous l'action 
mystérieuse de Dieu, dans la conscience de ses en- 
fants, que recueillent et commencent de développer 
les croyants en Jésus ; la doctrine des Personnalités 
divines et la doctrine du Messie rédempteur. 



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24 DÉVELOPPEMENT DU JUDAÏSME. 

La Genèse et l'Exode parlaient de nombreuses 
apparitions de Jahvé en des termes qui pouvaient 
suggérer l'idée d'un dédoublement de l'être divin ; 
ainsi VJnge de Jahvé (Ex. xxiii, 20) semble être 
autre chose que Dieu, et pourtant il est formelle- 
ment appelé Dieu (Gen. xxxii, 28) et se nomme 
Dieu lui-même (id. xxxi, 11-16). Si la spéculation 
juive cesse de bonne heure de s'attacher à cet être 
mystérieux, elle se porte bientôt sur les idées de 
Sagesse et d'Esprit. La sagesse» reconnue d'abord 
comme attribut de Dieu, apparaît déjà dans les 
Prosferbes (viii, 22-3 1) comme intermédiaire entre 
Dieu et le monde. Jésus, fils de Sirach, qui écrit 
V Ecclésiastique au second siècle avant notre ère, 
personnifie la Sagesse et voit en elle, avec le 
résumé des qualités divines qui se manifestent 
dans la nature et les consciences, un intermé- 
diaire vivant entre Dieu transcendant et les êtres 
créés. Le livre de la Sagesse, composé quel- 
que temps avant l'Ecclésiastique, présente la 
même doctrine sous une forme plus précise encore, 
et commence même à personnifier l'Esprit de* 
Dieu*. 

Ces progrès de la doctrine religieuse se ratta- 
chent à rinvincible désir d'éviter à Dieu un contact 
avec le monde qui pourrait ressembler à une souil- 
lure ; le progrès de l'espérance messianique ne dérive 
pas d'une épuration philosophique de la substance 

I, Cf. Hackspill : Revue Biblique^ 190a. 

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LE MESSIANISME. 25 

de la foi juive: il se présente, au contraire, comme 
une sorte de condensation des éléments positifs, 
historiques sur lesquels repose cette foi. Jahvé est 
Dieu, Jahvé Dieu est roi d'Israël ; il ne peut agir à 
l'avenir autrement qu'il n'a agi dans le passé ; comme 
il est intervenu jadis dans l'histoire, il y intervien- 
dra encore. Il effacera les fautes des enfants 
d'Abraham, comme il chassera le mal de la nature : 
le Dieu tout-puissant, tôt ou tard, doit rester 
vainqueur. 

Les siècles passent ; l'idolâtrie des Juifs provo- 
que le châtiment de Dieu, la ruine d'Israël ; et voici 
que le Judaïsme se concentre dans le Messianisme. 
Amos, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Haggée et Za- 
charie, Daniel, commentent et précisent les pro- 
messes de Dieu à Abraham. Après qu'Israël aura 
été puni de ses crimes, dit Jahvé « je relèverai la 
hutte tombée de David, une tige sortira de la ra- 
cine de Jessé, et une fleur s'élèvera sur sa racine, et 
l'Esprit de Dieu reposera sur lui... » Israël triom- 
phera du monde. Seulement, parce que les pro- 
phètes approfondissent l'idée de la justice de Dieu, 
le règne attendu de Jahvé et de son peuple prend 
à leurs yeux une signification morale et un carac- 
tère universel; ils conçoivent qu'un jugement est 
la condition préalable de l'avènement du règne 
de Dieu ; ils croient que le règne de Dieu n'est pas 
seulement le triomphe d'Israël sur les nations voi- 
sines, mais aussi le triomphe de la justice dans le 
monde entier. « La description du Serviteur de 

2 

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26 LE SYNCRÉTISME JUDÉO-PAÏEN. 

Jahvé, éclairée par la peinture du Fils de rHomme 
assistant rAncien des Jours nous montre le règne 
de Dieu s'établissant dans le monde par Teflet des 
souffrances et de la mort d'un Juste qui a mérité le 
salut pour ses frères et pour lui-même une gloire 
éternelle. » 

Juifs et Païens s'acheminent donc, sans le sa- 
voir, les uns vers les autres : que le Christ paraisse, 
que ses apôtres parlent, que ses martyrs meurent, 
et l'harmonie interne et la convenance réciproque 
des deux évolutions apparaîtra au regard. On peut, 
du reste, montrer par quels canaux elles communi- 
quaient l'une avec l'autre et agissaient l'une sur 
l'autre. Depuis la fin de leur existence nationale 
(600 av. J.-C.),les Juifs avaient essaimé dans la 
plupart de régions de l'Orient grec et commencé 
même de pénétrer en Occident : ils étaient très nom- 
breux en Cyrénaïque et en Egypte, où AleJLandrie 
apparaissait comme une seconde Jérusalem ; mais ils 
avaient aussi d'importantes colonies à Antioche et 
en Syrie, à Césarée et en Cappadoce, à Ëphèse, à 
Pergame, a Milet, à Sardes, àLaodicée, dans les 
ports et dans les îles de l'Archipel, à Chypre, en 
Macédoine, en Grèce, en Sicile, à Rome et en 
Italie, en Gaule, en Espagne et même en Germanie 
(Cologne). Les hérésies juives, plus facilement que 
les déformations d'aucune autre religion, peuvent 
donc se propager d'un bout à l'autre du monde 
méditerranéen; d'autant que toutes les «cjuiveries », 



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PHILON. 27 

échelonnées sur les routes de l'empire, sont en 
communications constantes les unes avec les autres. 
Les Juifs exercent une certaine action sur les 
Païens : la simplicité de leurs dogmes et la pureté 
de leur morale intéressent les esprits d'élite. Ceux 
qui se font circoncire entrent parmi les prosélytes 
de la justice \ ceux qui se contentent de pratiquer 
la morale d'Israël sont appelés les prosélytes de la 
porte. La propagande mosaïque fait de tels progrès 
q^u'un édit d'Antonin le Pieux interdit aux Juifs, 
sous des peines sévères, de circoncire les étrangers. 
— Mais, le plus souvent, les Juifs subissent l'in- 
fluence du milieu qui les entoure. En Egypte no- 
tamment, ils oublient la langue maternelle : il leur 
faut traduire la Bible (les Septante^ iii^-ii® s.). La 
langue grecque introduit parmi eux les idées grec- 
ques : le livre de la Sagesse^ qui fut, du reste, écrit 
en grec, attaque violemment l'idolâtrie et rappelle 
à ceux qui l'oublient la puissance et la bonté de 
Jahvé, tandis que des « apocalypses » mystérieuses 
concourent de leur côté à raffermir la foi d'Israël 
en lui dépeignant la venue du Messie, la ruine des 
royaumes, la conversion des païens. Toute une phi- 
losophie se fonde qui tente d'accorder à la sagesse 
hellénique la sagesse juive. Contemporain de Jésus- 
Christ, Philon en est le représentant le plus illustre : 
il veut attirer les païens au vrai Dieu, le Dieu de 
Moïse, organiser un système spéculatif aussi exact 
que possible et montrer surtout que la science n'est 
rien auprès de l'amour. — Le syncrétisme judéo- 



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28 LE GNOSTICISME. 

païen se présente dans Thistoire comme une ébauche 
de ce que doit être la synthèse chrétienne ; si im- 
parfaite qu'elle ait pu être, elle atteste le sourd 
travail qui s'accomplit dans les consciences. 

II 

Le Christianisme profite de cette situation : les 
âmes altérées de Dieu, anxieuses du salut, en quête 
d'intermédiaires secourables, n'ont pas de peine à 
accueillir le Dieu Père, qui leur donne sa grâce et 
la vie, par son Fils, le médiateur universel, Jésus- 
Christ. — Mais pour qu'il recueille cet avantage, 
il faut d'abord que le Christianisme surmonte un 
péril : si les Païens et les Juifs, les Orientaux et les 
Occidentaux, si toutes les âmes sont mystérieuse- 
ment conduites à désirer une aide surnaturelle aRn 
de pouvoir accéder à Dieu, n'est-il pas à craindre 
que le Médiateur chrétien, accueilli dans la foule 
de ceux qu'a forgés la religion renaissante, ne soit 
confondu avec eux et, fraternisant avec le Logos 
de Philon, le Mithra des uns, les Démons ou les 
Puissances des autres, ne perde sa physionomie 
originale et ne déchoie de sa dignité suprême? Mis 
en contact avec la religion hellénique sitôt qu'il est 
sorti de la terre juive, le Christianisme doit l'uti- 
liser; mais il court le risque d'être utilisé par elle. 

Le terme de Gnosticisme ou de Guose désigne les 
diiferses combinaisons de la religion révélée auec la 
religion hellénique \ chaque église, chaque système 



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LE GNOSTICISME JUIF. 29 

gnostiques présente donc, dans des proportions très 
variables du reste, le mélange d'éléments juifs et 
chrétiens; — de spéculations philosophiques grec- 
ques; — de croyances ou de pratiques empruntées 
à la religion hellénique et aux cultes orientaux. 
Tous obéissent à un esprit sincèrement religieux 
et sentent profondément la misère de Thomme et 
qu'il a besoin de Dieu ; tous relient Thomme déchu 
au Dieu inaccessible et tout-puissant par des inter^ 
médiaires, êtres ou idées, communément appelés 
éons (alwveç); tous attribuent la création de notre 
monde à ces intermédiaires et rangent parmi leur 
troupe Jahvé et Jésus-Christ. 

La Gnose est antérieure au Christianisme, puis- 
que la religion révélée n'a pas commencé avec 
Jésus et que la religion hellénique lui est également 
antérieure ; elle est cette religion syncrétiste anté- 
chrétienne dont les disciples d'Aristoboule élaborent 
et dontPhilon formule la philosophie. Par malbeur, 
elle est très mal connue. Elle est née sans doute du 
culte des anges*. La foi juive entoure Jahvé d'une 
cour d'êtresT célestes, exécuteurs de ses volontés, la 
religion hellérïique imagine des intermédiaires en- 
tre Dieu et Thomme ; les deux croyances devaient 
se combiner, elles se combinèrent en effet. — L'ac- 
tivité de ces anges ne laisse pas de place à aucune 
activité de Dieu ; ce sont eux que les hommes con- 

I. Peut-être combiné avec le culte des patriarches. Sur 
les autres racines de la gnose juive, cf. Friedlânder : Der 
vorchristliche jûdtsche Gnosticismus, Gôttingen, 1898. 

2. 



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30 LE GNOSTICISME JUDÉO-CHRÉTIEN. 

naissent, eux qui les secourent, eux-mêmes, ou Tun 
d*entre eux, qui créent le monde; on les appelle les 
« Trônes », les « Dominations », les « Puissances », 
les « Principes ». — Afin de mériter leur protection, 
les hommes doivent pratiquer Tascétisme, s'abste- 
nir de certains aliments, parfois même s'abstenir 
du mariage ; il semble que la matière soit souillure^ 
et que l'homme doive en éviter l'usage et le contact, 
à l'exemple de Dieu ; la résurrection de la chair est 
formellement rejetée. — Enfin les docteurs qui ré- 
pandent ces enseignements les présentent comme 
une science supérieure (eTctyvtoo-t;), la seule vraie 
science (yvwo-iç) qui procure le salut. — Sur un seul 
point, ils semblent être en grave désaccord : les uns 
n'accordent aucune valeur aux sacrifices et aux céré- 
monies prescrites par la Loi (Esséniens) ; les autres 
maintiennent le sabbat, la circoncision, les obser- 
vances rituelles (les maîtres de Cérinthe). 

De cette Gnose juive sortit la gnose judéo^chré- 
tienne^ en vaèvae temps que du Judaïsme le Christia- 
nisme naissait : elle ajoutait simplement à celle-là 
une théorie du Christ en qui elle montrait un ange 
descendu du ciel. Son docteur le plus fameux est 
Cérinthe. Cérinthe (ou Merinthe) rejetait les écrits 
de saint Paul ; il se servait exclusivement de l'évan- 
gile selon saint Matthieu, après en avoir retranché, 

I. De cette conception pessimiste de la matière, les Nico* 
laites et d'autres concluaient à l'indifférence morale de cer- 
taines actions, et, pratiquement, à la justification de la 
débauche (II* Pétri, Jude, Apocalypse) (d'après Duchesne). 



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CÉRINTHE. 3L 

du reste, le récit de la conception virginale; pour 
lui, Jésus n'était qu'un homme sur lequel, au mo- 
ment du baptême, était descendu un être divin, 
appelé le Christ, qui Tavait abandonné avant la 
passion; après la résurrection, Jésus-Christ devait 
établir le royaume de Dieu sur terre et enivrer tous 
les hommes de voluptés sensuelles. — Les « Ebio- 
nites esséniens i> (ou gnostiques) se servaient d'un 
Evangile des XII Apôtres apparenté à l'Evangile 
des Cérinthiens ; mais ils condamnaient les sacrifi- 
ces sanglants et l'usage de la viande ; ils prati- 
quaient l'ascétisme; ils rejetaient le Pentateuque 
et les Prophètes et prétendaient restaurer dans sa 
pureté primitive l'œuvre d'Adam, de Moïse et de 
Jésus, — trois incarnations d'un même ange — 
diversement, mais également défigurée par les Pa- 
triarches, par Israël et par l'Eglise. Un roman his- 
torique racontait les aventures de Clément de Rome 
en quête de la vérité : il leur servait à propager 
leur doctrine (les Homélies Clémentines^. — Les 
Sampséens, ou Elcésaïtes, rejetaient à la fois les 
Prophètes et les Apôtres ; ils interprétaient deux 
Apocalypses rédigées par leurs fondateurs, contem- 
porains de Cérinthe et de l'empereur Trajan (98- 
1 17), Elxaï et lexeos ; ils accouplaient au Christ un 
être femelle, le Saint-Esprit* ; ils usaient de for- 
mules magiques et de pratiques astrologiques*. 

.. I . Dans les langues sémitiques, le mot esprit est du genre 
féminin. 

a. Cf. notre saint Irénée [Bloud], livre I, § 7. Parmi les 



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32 LE GNOSTICISME CHRÉTIEN. 

Mais ni la Gnose juive, ni la Gnose judéo-chré- 
tienne ne se sont épanouies avec autant de puis- 
sance que la gnose chrétienne. Son plus ancien doc- 
teur est un contemporain du Christ et des Apôtres, 
Simon le Magicien, originaire de Giddon, en Sama- 
rie*. Il veut acheter (Actes, VIII, 9 sq) à saint Pierre 
le pouvoir de conférer le Saint-Esprit et de faire les 
mêmes miracles que le diacre Philippe ; rejeté avec 
dédain, il imagine alors d'imiter Jésus et de se pré- 
senter au monde comme Dieu, le Dieu suprême : 
Hélène sa compagne, ses disciples Cleobios et 
Dosithée, son successeur Ménandre d'Antioche 
répandent la même fable. De Dieu est émanée 
la Pensée (Ennoia) et de celle-ci d'autres esprits, 
les Anges, qui gouvernent le monde. Mais les 
Anges ne savent pas diriger la création ; poussés 
par Forgueil, ils exilent la Pensée, mère de toutes 
choses, et la Pensée devient tour à tour la brebis 
perdue de TEvangiie (Mt. XVIII, 12), Hélène 
la femme de Ménélas, Hélène la femme de 
Simon. Dieu doit donc s'incarner pour punir les 
Anges, sauver le monde et la Pensée ; et il s'incarne, 
en eflfet : comme Fils, c'est Jésus qui a souffert chez 
les Juifs une mort apparente ; comme Père, c'est 
Simon qui a évangélisé la Samarie ; comme Saint- 
autres groupes de gnostiques judëo-chrétiens, il yen eut sans 
doute qui mirent en relief le rôle de Jean-Baptiste et Timpor- 
tance d'un ëon Sophia (cf. la Sophia de Basilide, TEunoîa 
de Simon; le mot sophia ne se lit pas dans le 4' évangile). 

I. Cf. notre saint Jrénée [Bloud], livre I, § 4» 



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SIMON. 33 

Esprit, il se manifeste maintenant aux autres na- 
tions ^ Qui croit en Simon et Hélène est sauvé : 
toutes les actions sont indifférentes, au contraire 
de ce qu'enseignaient les Anges afin de tenir 
les hommes en esclavage ; les pratiques magiques 
permettent aux croyants de se soustraire à leur em- 
pire. Saturnin d'Ântioche, disciple de Ménandre, 
développe Tidée de son maître et de Simon : de 
l'opposition des Anges créateurs au Dieu Suprême 
il fait dériver l'opposition de deux classes d'hom- 
mes, les uns bons, les autres mauvais ; Jahvé est un 
des Anges créateurs révoltés contre Dieu ; le Christ 
est un éon divin envoyé par Dieu afin d'arracher les 
hommes à la domination de Jahvé et de ses collè- 
gues'; Jésus n'a pas eu un corps véritable, ce ne 
fut qu'un fantôme humain', incorporel, sans nais- 
sance, sans souffrance, sans mort véritable. Le ma- 
riage est une institution diabolique ; de même, 
l'usage de manger des êtres animés. — Oo ne voit 
pas si le Christ sauve tous les hommes, ou seule- 
ment ceux qui ont été créés bons. 

Basilide d'Alexandrie (vers i3o-i4o) garde l'idée 

I. Cette triple manifestation de Dieu a inspiré peut-être 
aux Ebionites Essëniens leur théorie de la triple incarnation 
du Révélateur, Adam, Moïse et Jésus-Christ. 

3. Ces anges sont au nombre de six, sans compter Jahvé. 
Sous rinfluence, sans doute, des syzygies de Valentin, ces 
six anges furent accouplés par les Simonîens et les Sator- 
niliens de la fin du ii* siècle. (Le livre de la Grande Révéla- 
tion) , 

3. Ce docétisme semble avoir été enseigné d^abord par 
Simon le Magicien. 



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34 BASILIDE. 

qu'il y a opposition entre le Dieu Suprême et les 
Anges créateurs dont Jahvé est le chef; il garde 
même la donnée des Anges* qui entourent Dîeu ; 
mais il transforme gravement leur rôle. Au lieu de 
combattre contre Dieu, les Anges combattent pour 
lui; 365 mondes angéliques émanent de celui qu^ils 
forment autour du Père Inné et ce sont les seuls 
éons du trois-cent- soixante-cinquième, qui sont 
en révolte contre celuî-ci ; Jahvé est leur chef; 
il a donné la Loi aux Juifs et ce sont ses Anges 
qui ont inspiré les Prophètes. Quant au reste 
du système, c*est une simple combinaison des 
théories de Saturnin et des théories de Simon : le 
Christ est un éon — le premier des Anges (l'Esprit, 
Nous) — envoyé par le Père pour arracher les 
hommes à la domination de Jahvé; Jésus n'est 
qu'un fantôme humain. C'est Simon de Cyrène, 
et non pas Jésus, qui a été crucifié : aussi doit-on 
le renier, prouvant ainsi qu'on connaît le dessein 
du Père Inné. Les incantations magiques, les 
invocations de noms angéliques, l'usage de certaines 
pierres (abrasax) qui portent ces noms permettent 
aux hommes de maîtriser les mauvais Anges. 
La connaissance de la doctrine procure le salut 
à l'homme, c'est-à-dire à l'âme de l'homme : car 



I. Du Père inengendrë est née l'Intelligence, de Tlntelli- 
gence le Verbe, du Verbe la Raison, de la Raison la 
Sagesse et la Puissance, de celles-ci les Vertus, les Princesi 
les Premiers Anges qui ont fait le premier ciel. Cf. notre 
saint Irénée [Bloud], livre I, § 5. 



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VALENTIN. 35 

son corps périt sans retour. Basilide présente 
ffj; ces théories comme l'enseignement traditionnel 
jjj des Apôtres : il prétend se rattacher à saint Pierre 
jj^^ par Tintermédiaire d'un certain Glaucias et uti- 
liser les prédications de saint Mathias et lui-même 
commenter l'Evangile dans ses « Exégétiques* ». 
Valentin de Rome (vers 1 35- 160) est une per- 
sonnalité beaucoup plus puissante : il transforme la 
primitive Gnose chrétienne, la répand hors des 
étroites limites (Egypte, Syrie) où elle a été enfermée 
jusque-là et l'enseigne avec éclat au cœur même 
de l'empire. Imagination féconde, il conçoit en 
poète le problème métaphysique et se meut avec 
une souple aisance au milieu des complications du 
drame sacré qu'il imagine. Pensée vigoureuse toute 
pénétrée de platonisme, s'il emprunte à l'Egypte 
ses couples divins, femelles et mâles (syzygies), il 
les transforme en abstractions pures; il réagit 
contre le dualisme où aboutissent Basilide et Sa- 
turnin, Ménandre et Simon; il voit dans le monde 
matériel et passager, le Kénôme, une imparfaite 



I. Cette description du Basilidianisme est empruntée à 
saint Irénëe. Les PhUosophoumena présentent tout différem- 
ment cette même doctrine ; mais il est très vraisemblable 
que saint Hippoljte y décrit le système des Basilidiens ses 
contemporains^ et que l'exposé d'Irénée nous renseigne sur le 
Basilidianisme primitif. Cette conclusion ressort, croyons- 
nous, et de ce que nous savons de la composition des 
PhUosophoumena^ et de la comparaison des deux formes de 
rhérésie basilidienne avec les systèmes de Simon, Ménandre 
et Saturnin. 



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^ 



36 LA DOCTRINE, 

image du monde éternel et spirituel, le Plérôme. 
Chrétien convaincu, il a un sentiment très vif et 
très profond du péché, il fait de Jésus le centre de 
son système et l'instrument du salut et il garde un 
souvenir encore vivant de sa réalité historique ; il 
étudie amoureusement saint Jean et fait tous ses 
efforts afin de n'être pas rejeté hors de l'Église; 
il se présente, du reste, comme le disciple d'un 
Théodas qui aurait été l'ami de saint Paul. Échap- 
per à la souillure, s'affranchir de la matière, accé- 
der à Dieu, voilà ce que rêve Valentin*. 

Du même coup, il surmonte le .dualisme et il 
explique le mal. Le monde éternel* et parfait, 
que Basilide figurait par les sept Anges groupés 
autour du Père Inné, est une plénitude silencieuse 
et inaccessible au fond de laquelle repose le Père 
Inengendré, tout-puissant et tout bon'; avec sa 
compagne le Silence, il engendre l'Esprit et la 
Vérité, lesquels produisent à leur tour le Verbe et 
la Vie, l'Homme et l'Église. Les deux derniers 
couples d'éons de cette Ogdoade sacrée donnent 
naissance, l'un à cinq, l'autre à six auti*es paires, 
ce qui fait en tout trente éons, répartis en trois 
groupes, rOgdoade, la Décade et la Dodécade, 

1. Cf. de Faye : Introduction à V étude du Gnosticisme, un 
beau portrait de Valentin. 

2. Cette description du Valentînianisme selon Tëcole de 
Ptolëmée est empruntée à Mgr Duchesne : Origines chré- 
tiennes^ p. 1 48-53. Cf. notre saint Irénée [Bloud], livre I, § 3, 
la doctrine primitive du maître. 

3. Il l'appelle encore T Abîme. 



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DE VALENTIN. 37 

formant par leur ensemble le Plérôme. — Mais la 
Sag^esse, dernier terme mâle de la Dodécade, 
désire avec passion connaître le Père mystérieux, 
TAbîme ineffable ; or, cette connaissance est réser- 
vée à TEsprit; la Sagesse ne conçoit donc qu'un 
fruit imparfait, matière informe et principe du mal, 
Hachamoth*. Afin de restaurer réternelle sérénité 
du Plérôme, l'Esprit et la Vérité engendrent une 
seizième syzygie, le Christ et le Saint-Esprit, 
sous l'action desquels les éons, conscients de leur 
nature et respectueux du mystère suprême, raffer- 
missent l'harmonie divine et offrent au Père, 
comme gage de leur obéissance, un trente-troi- 
sième et dernier éon, Jésus ou le Sauveur. Le Père 
Ineffable, dans sa bonté, n'abandonne pas Hacha- 
moth : il lui envoie le Christ, puis Jésus et, la 
rapprochant ainsi de lui, y introduit tour à tour les 
formes substantielles, les substances inanimées, 
les substances animées, les substances spirituelles; 
Hachamoth épurée tire de la substance animée le 
Créateur qui crée tous les êtres, y compris les 
hommes et les sept Anges (de Basilide, Saturnin, 
Simon). — Seulement si certains hommes, qui 
connaissent ces choses, sont assurés du salut (les 
spirituels), si certains autres sont assurés de périr 
avec la matière dont ils sont formés (tes matériels), 
beaucoup ont besoin d'un Rédempteur : ce sont 
les hommes animaux, les chrétiens qui ne connais- 

I . On rappelle aussi la Mère. 

SAINT IRÉNÉE. 3 

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38 CARPOGRATE. 

sent pas la gnose de Yalentin* Le Rédempteur a 
Tapparence de la matière (la matière est incapable 
de salut) ; il est constitué réellement d'un élément 
animal, d'un élément spirituel et de Jésus Sau- 
veur. Toutefois le Sauveur n'est descendu dans le 
Rédempteur qu'au moment du baptême; il est 
remonté au Plérôme au moment de la comparution 
devant Pilate, emmenant l'élément spirituel, et 
laissant souffrir l'élément animal revêtu de son 
apparence matérielle. A la fin des temps, Hacha- 
moth complètement épurée deviendra l'épouse du 
Sauveur et conduira les Spirituels dans le Plérôme ; 
le Créateur prendra sa place dans la hiérarchie des 
êtres, entouré des Animaux qui auront observé la 
loi morale; la matière enfin disparaîtra dans un 
embrasement général en même temps que les 
Matériels et ceux des Animaux qui n'auront pas 
réalisé leur fin. 

Tandis que Ptolémée et Héracléon systématisent 
et appuient sur l'Évangile de saint Jean la méta- 
physique religieuse de Valentin, les Barbélites et 
les Ophites lui font subir des transformations que 
nous connaissons très mal ; on sait seulement que, 
pour ces derniers, le serpent (o'f t^) luttait contre le 
créateur laldabaoth afin de rapprocher l'homme du 
Père Inaccessible et tout bon S — En même temps, 
Carpocrate ramène la Gnose dans les voies d'où l'a 
fait sortir imagination puissante du maître; s'il 

I. Cf. notre saint Irénée [Bloud] livre, I, § lo, 

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MARCION- 39 

emprunte au platonisme la croyance que les âmes, 
avant la naissance, ont contemplé les vérités éter- 
nelles, il ne voit en Jésus qu'un homme dont les 
souvenirs sont plus forts que les autres, il accorde 
un grand rôle à la magie, et il fait de l'immoralité, 
que toléraient ses devanciers, une condition de 
salut*. — Les excès de ses fidèles, ceux des Anti- 
tactes et des Prodiciens, amènent une réaction; les 
Encratites et les Sévériens condamnent le mariage, 
l'usage de la viande et du vin. 

Mais c'est Marcion qui crée l'église gnostique 
animée de la vie morale la plus intense (vers 
144-1 5o). Plus profondément chrétien que Valentin 
lui-même, il combine la Gnose avec la doctrine de 
saint Paul. Le Dieu juste et jaloux de l'Ancien Tes- 
tament, identique au créateur du monde, est radi- 
calement distinct du Dieu Suprême, révélé par le^ 
Christ de l'Évangile dans l'apparence humaine de 
Jésus et qui est tout miséricorde et tout amour. 
La rédemption est un acte incompréhensible de la 
miséricorde divine ; tout ce que le chrétien pos- 
sède, il le doit uniquement au Christ. Le chrétien 
doit rejeter l'œuvre du Dieu créateur et pratiquer 
un ascétisme austère ; le mariage lui est interdit. Si 
les Apôtres ont méconnu la pensée du Christ, le 
Dieu de l'Évangile a envoyé saint Paul combattre 
après Jésus le dieu Jahvé, et Marcion restaurer 
l'œuvre ébranlée de saint Paul. 

I. Cf. même livre, I, "§ 6. 

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40 SAINT PAUL 

Marcion se présente donc, non comme un nova- 
teur, mais comme un défenseur de TÉvangUe ; 
beaucoup se laissent séduire par la simplicité du 
système — que font ressortir encore les complica- 
tions du Valenlinianisme ; — beaucoup se laissent 
subjuguer par le prestige de son ascétisme*. 



in 



Comment le Christianisme a-t-il limité les progrès 
et, finalement, arrêté l'expansion du Gnosticisme ? 
Comment TÉvangile a-t-îl sauvé son originalité des 
manipulations de l'Hellénisme ? Si obscure que 
soit cette histoire, on peut entrevoir du moins 
comment la Gnose a été combattue par saint Paul, 
par saint Jean, par saint Irénée. 

Saint Paul est prisonnier à Rome lorsque le 
Colossien Epaphras lui rapporte les ravages qu'o- 
pèrent dans ses églises d'Asie les « philosophes de 
Laodicée », Hymenaeos, Philaetos, Alexandre le 
forgeron et autres apôtres du Gnosticisme juif. Paul 
est blessé au cœur ; on l'attaque dans ce qu'il a de 

1. Voyez la Dogmcngeschichte de M. Harnack. — Cf. dans 
H. Joly, Le socialisme chrétien^ ch. ii, de curieux détails sur 
les conséquences sociales du Marcionisme. Cf. notre saint 
Irénée [Bloud], livre I, § 8.— On sait que saint Irënée 
avait écrit un traité spécialement dirigé contre Marcion : 
il ne nous est pas parvenu. 



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RÉFUTE LES GNOSTIQUES. 41 

plus cher au monde, Tlionneur divin de Jésus. Il 
riposte aussitôt, avec toute sa science, avec toute 
son âme, dans Vépître aux Colossiens^, Comme s'il 
identifiait le Christ avec cette Sagesse de Dieu dont 
parle la Sagesse de Salomon *, il constitue le Christ 
en Dieu ; à Tencontre des Gnosliques qui rappro- 
chent le Christ des créatures par une chaîne d'êtres 
célestes émanés de Dieu comme lui, il sépare le 
Christ du monde créé, non seulement parce qu'il 
voit en lui le Fils de Dieu envoyé sur terre pour 
racheter de son sangles hommes esclaves du péché, 
mais encore parce qu'il adore en lui a l'image » 
étemelle de Dieu, antérieure à toute création et 
par qui tout a été fait. Jésus-Christ, dit-il, est l'i- 
mage de Dieu invisible, le premier-né de toute 
créature, car par lui (èv auT^) a été créé tout ce qui 
existe au ciel et sur la terre, les choses visibles et 
les choses invisibles, même les Trônes, les Domina- 
tions, les Principautés, les Puissances ; tout a été 
créé par lui et pour lui. Il est avant tout, et tout a 
sa raison d'être en lui. Il est la tête du corps de 
l'Eglise. « Le Christ n'est pas un personnage céleste 
quelconque ; c'est le premier de tous les êtres, des 
êtres invisibles comme des êtres visibles, des vi- 
vants et même des morts. En lui habite toute la 
plénitude de la divinité, et cela, corporellement, 
c'est-à-dire dans l'homme concret qui s'appelle 

I . Cf. aussi VEpître aux Ephésiens, la //• Pétri, VEp, de 
Jude^ V Apocalypse, 
a. Cf. supra, p. 24. 



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42 SAINT JEAN 

Jésus de Nazareth. Le sang de sa croix, point cen- 
tral de son œuvre, est le prix de la réconciliation 
universelle*. » 

Saint Ignace et saint Jean luttent avec la même 
vigueur contre la Gnose judéo-chrétienne. L'Ancien 
Testament, dit saint Ignace (-{- vers iio), était la 
préface de l'Evangile : il est maintenant aboli. Jésus- 
Christ est vraiment homme et vraiment Dieu, au 
rebours de ce que prétendent les Gnostiques. « No- 
tre Dieu, Jésus-Christ, a été conçu dans le sein de 
Marie, suivant la dispensation divine, de laTace de 
David et de l'Ësprit-Saint. » La personne du Christ, 
comme son œuvre, n'est comparable à nulle autre. 
« Il n'y a qu'un médecin, en chair et en esprit, 
né et pas né, Dieu dans la chair, vie véritable dans 
la mort, issu de Marie et de Dieu. Il est en dehors 
du temps, il est avant tous les siècles; il manifeste 
Dieu, il est son Fils, il est son Verbe qui a plu en 
tout à Celui qui l'a envoyé. » — C'est cette même 
foi, ce sont presque les mêmes idées qui reparais- 
sent et s'épanouissent, refoulant les mêmes erreurs, 
dans l'Evangile de saint Jean (écrit vers loo). Jean 
passe rapidement sur le ministère galiléen et insiste 
au contraire sur les nombreux séjours de Jésus dans 
la ville sainte, sur les prodiges qu'il y a faits, sur 
les enseignements qu'il y a donnés*, a Qu'on n'op- 

1. Mgr Duchesne, o/>. cit,, p. 44» Cf. Jacquier : Histoire 
des livres du Nouveau Testament (Paris, iQoS). I, p. a8o-35a, 

2. Cf. Revue d'histoire et de littérature religieuses^ ^^97» 
tome II, p. 267. 



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RÉPUTE LES GNOSTIQUES. 43 

pose pas à Jésus rhumilité de son origine terrestre ; 
il vient d'en haut, il est la parole de Dieu, le Verbe 
fait chair. Qu'on ne lui oppose pas la honte de son 
supplice; il est mort librement, pour l'amour de son 
Père et pour le nôtre ; et en cela même il a servi les 
étemels desseins de la Providence », il a accompli 
les prophéties ; il est le Messie. La Parole de Dieu, 
par qui Dieu se révèle, existait avant la création ; 
elle était pour Dieu, tendue vers lui, Tcpoç tov ©sov, 
unie à lui et distincte de lui. C'est par elle, ainsi 
que le rapporte la Genèse, qu'a été créé le monde ; 
et c'est elle encore qui est venue sur terre apporter 
la vie et la lumière aux hommes : le Verbe par qui 
Dieu a fait le monde autrefois n'est autre que le 
Fils de Dieu, Jésus. Jean-Baptiste est venu pour 
rendre témoignage à la lumière au moment où, 
dans la personne du Christ, elle se manifestait sur 
terre, a Celui qui était la lumière a été mal reçu dans 
le monde, lequel était pourtant son œuvre ; mais il 
y a des hommes qui ont cru en lui et qui, par lui, 
sont devenus les enfants de Dieu ; il leur a procuré 
cette grâce étant lui-même, dans sa chair, le Verbe 
de Dieu. Quant aux hommes qui l'ont mal reçu, ils 
n'ont pu l'empêcher de faire son œuvre ; les ténè- 
bres n'ont pas arrêté la lumière : après avoir illu- 
miné et vivifié les hommes, le Verbe incarné. Mono- 
gène de Dieu, est rentré dans le sein de son Père ; 
et maintenant ceux qui croient en lui ont la vie par 
lui. » 

La Gnose survécut à saint Jean ; évêques et simples 



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kk SAINT JUSTIN. 

fidèles durent faire tous leurs efforts afin de sauver 
« la tradition de la dîdascalie bénie des Apôtres. » 
Les vieux presbytres y ceux surtout « qui ont vu les 
Apôtres » recueillent leurs souvenirs et les opposent 
aux fantaisies cosmogoniques de Valentin et de ses 
émules : Aristion et Jean sont les plus célèbres. 
Comme eux-mêmes n'ont jamais écrit, et qu'il im- 
porte grandement de garder leur doctrine, des hom- 
mes de bonne volonté rédigent les traditions qu'ils 
rapportaient : tel Tévêque d' Hiérapolis, Papias 
(-{• vers i6o) qui recueille dans les cinq livres de ses 
Explications des paroles du Seigneur (Aoyiwv 
x'jpiaxwv sÇrjyrio-et;) les leçons qu'on leur attribue, 
à eux et aux Apôtres ; tel encore le palestinien 
Hégésippe [\ vers 190) dont les cinq livres de Mé- 
moires ('r7iO[jLV7][jLaTa) « exposent la sûre tradition 
de l'enseignement catholique ». Apollinaire d'Hié- 
rapolis, le successeur de Papias, lutta, de la même 
manière sans doute, contre les Sévériens Encratites ; 
et de même MéUton de Sardes (*{• avant igS) et son 
contemporain Théophile d'Antioche contre les Mar- 
cionites; et encore Philippe et Modeste et beau- 
coup d'autres. 

C'est peut-être une autre mélhode que suivirent 
Agrippa Castor, qui écrivait vers i4o, et le philo- 
sophe saint Justin (martyr vers 164) qui composa 
avant i5o son oui^rage contre toutes les hérésies 
(SiivTayjjia xaTot Tcao-ôiv xwv yeyevvjjjLSvwv alpéo-ewv) et, 
à une époque inconnue, son traité contins Mar- 
cion (SiivTayjjia 7100; Mapxtwva) : si nous ne con- 



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PUISSANCE DU GNOSTICISME. 45 

naissons pas Castor, nous savons que saint Justin 
était un philosophe rompu à la dialectique grec- 
que. 

Quel qu'ait été le mérite de ces livres, ils n'en- 
rayaient qu'imparfaitement le mal : c'est après i5o 
que l'église marcionite et le système valentinien 
rayonnent avec le plus d'éclat. Ceux mêmes qui se 
proposent de lutter contre eux subissent leur action. 
Les deux ouvrages qui se présentent, à cette date 
précisément, comme des écrits de saint Clément et 
qui, de fait, ont été rédigés par Hermas, le frère du 
pape Pie P', je veux dire le Pasteur et V Homélie 
Clémentine^ ^ déplorent « l'audace et la vaine pré- 
somption » de ces « imbéciles j> que sont les Gnos- 
tiques et affirment vigoureusement leur foi dans 
l'unité du Dieu tout-puissant créateur du monde et 
la nécessité pour chacun de « garder pure et sans 
tache cette chair dont il est revêtu ». El c'est le 
même Hermas qui emprunte aux Gnostiques l'idée 
d'entourer Dieu de six Anges Supérieurs, dont le 
Fils de Dieu n'est que le chef ; et c'est lui qui iden- 
tifie le Fils de Dieu à l'Archange Michel ; et c'est 
lui qui semble assimiler le Christ et l'Église à deux 
éons, mâle et femelle^! 

I. On appelle ainsi le texte que Ton a longtemps désigné 
sous le nom de Seconde épître de saint Clément : Tattri- 
bution à Hermas est vraisemblable. 

3. Quelques années plus tard, Celse (yers i8o) confondra 
continuellement le Gnosticisme et le Christianisme. Ori- 
gène en fait la remarque. Celse est un contemporain 
d'Irénée. 



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46 



PUISSANCE DU ONOSTICÏSME. 



On juge par là de \n puissance de séduction de la 
Gnose, Ce sera le rôle de saint Trénée de la tuer. 
Ce sera sa gloire d'empêcher les Gnosttques de déro- 
ber aux clirë tiens la conquête du monde. 



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CHAPITRE U 

I.A PBKâOXNALITé BË SAINT IfléNÉE 

I, Suttatiùn tùciésiatiiqae ile sahtt Irénée. — Ln niÎAâion d'Iré* 
née, prêtre de Lyou, auprès dti pape FUeiiLlière. — Irë- 
née, évêqiie de Lyon : ferveur de ses oti^tillea (l'inscrip- 
tion cl'Atuiin)f jeunesse de s an église, son importancr. In- 
tervention d'Irënëe auprès du pape Victor, lor* de la 
controverse pascale, — La mort d*Irénëe ei le déclin de 
l't'gîise lyonnaise, — II, Otiginc asiatique de saitti I renée ^ 
" — L^Asie chrétienne. Les niahi'ea d^Irënëe : saint Poly- 
carpe, le disciple indirect des Apôtres, les autres pres- 
bytres, le livre dePapias. — 111. L^esprit et le cœur de saint 
Irénée, — Sa culture biblique : la méthode allégorique. 
Sa culture hellénique : ses lectures, son tour d'esprit po« 
sitif. — Son âme : ardeur de sa foi, son sentiment de la 
responsabilité, sa charité. 

Saint Irénée était, à la fin du second siècle^ 
Tévêque de Lyon, la métropole des Gaules. Non 
moins que cette situation ecclésiastique, son origine 
asiatique, sa valeur intellectuelle et morale faisaient 
de lui Tun des représentants les plus autorisés du 
Christianisme de ce temps. 

I 

Du fond de leur prison, les martyrs lyonnais 
continuent de s'intéresser aux affaires de l'Église • 



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48 LES LYONNAIS ET LES MONTANISTES. 

Voici justement que la nouvelle parvient jusqu^à 
eux que les temps sont accomplis : Jésus va revenir 
a la tête de Tarmée des anges et fonder sur les 
ruines des nations perverses le royaume de son 
Père ; les prophètes parus en Phrygie l'assurent*. 
Tous les martyrs tressaillent d'un frisson d'espé- 
rance sacrée, d'autant que plusieurs sont des chré- 
tiens venus d'Asie: leurs souffrances ne leur an- 
noncent-elles pas que la fin du monde approche ? 
Quand ils apprennent l'attitude de certains évê- 
ques et qu'elle implique le désaveu des prophètes 
et que l'unité de l'Église est même menacée, ils 
se décident donc à intervenir afin de confirmer cette 
unité en prenant avec l'autorité que leurs souf- 
frances leur donnent, la défense des Montanistes 
de Phrygie. Non contents de leur adresser des 
lettres et de veiller à ce qu'ils connaissent les tor- 
tures qu'ils ont endurées*, ils écrivent à l'évêque 



I. Montanus commence de prêcher sous le proconsiilat 
de Gratus en Phrygie, iSô-iSj; il annonce que Jésus- 
Christ va enfin descendre sur terre, comme il Ta promis^ 
dans la plaine de Pëpuza. Eu conséquence, au nom de 
FËsprit-Saint dont il se croit Torgane, il ordonne des pra* 
tiques de pénitence extrêmement rigoureuses afin de se pré- 
parer au grand jour. Ces faits eurent un retentissement 
énorme ; ils raffermirent les traditions eschatologiques d'où 
ils procédaient; saint Irénée fut sympathique, Tertullien 
adhéra au Montanisme et l'église romaine ellcrmême ne le 
condamna peut-être qu*en 'an. — Dès lors, le mou- 
vement perdit son importance et changea de caractère. 
Cf. supra, p. 12 et iufra, chapitre v, in fine. 

^ La lettre qui les raconte, et que nous a conservée Eu-^ 



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MISSION D'IRÉNÉE a BOME. 49 

de Rome Eleulhère (175-189) pour lui recomman- 
der « la paix et l'union des Églises » . La lettre est 
. portée a Rome par leur frère et collègue Irénée : 
« Nous vous prions, disent-ils au pape, d'avoir égard 
à lui : il est plein de zèle pour le Testament du 
Christ. Si nous avions su qu'un titre peut conférer 
quelque justice à quelqu'un, nous vous l'aurions 
recommandé d'abord comme prêtre de TÉglise : 
c'est son grade*. » Le tonde cette lettre ne doit pas 
surprendre, bien qu'elle soit adressée au premier 
dignitaire de la hiérarchie: on voit à plusieurs re- 
prises' que les confesseurs traitent d'assez haut les 
évêques ; et nous devinons que les Lyonnais 
reprochent à Ëleuthère son attitude plus que réser- 
vée à l'endroit des prophètes. Cette méfiance ajoute 
encore à l'éloge qui est fait de saint Irénée : si les 
martyrs ont voulu qu'il fût leur mandataire, peut- 
être bien qu'il fût prêtre, c'est sans doute qu'il avait 
une âme aussi forte que la leur. 

Aussi ne peut-on s'étonner qu'à la mort de 
Pothin (177-178), Irénée lui ait été donné pour 
successeur. Durant une vingtaine d'années', Irénée 

•èbe est adressée « aux frères d'Asie et de Phrygie qui ont 
la même foi ». 

1. Eusèbe. H. E. V. 4. P. G. 7. 419-4^1. 

2. CF. l'histoire du Novaiianisme. 

3* Nous ignorons la date de sa mort, survenue peut-être 
au début du m* siècle. Il est peu probable qu'il soit mort 
martyr : Tertullien et Hippolyte, Eusèbe, Jérôme (dans la 
notice du De Firis iUustribus) ne le disent pas. Le plus an- 
cien texte qui lui donne ce titre est un passage du corn- 



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^T^.T^mrj-' 



50 IRÉNÉE ÉVÉQUE DE LYON. 

dirige Véglise de Lyon en qualité d'évêque, et, de 
la, son action rayonne à travers les Gaules. Les 
temps sont durs pour les chrétiens, au début sur- 
tout : la haine populaire ne désarme pas, et peut- 
être fait-elle alors d'autres victimes, saint Epipode 
et saint Alexandre à Lyon, saint Marcel à Chalon- 
sur-Saône, saint Valentin à Tournus, saint Sympho- 
rien à Autun. Ce qui semble plus assuré, c'est 
l'exaltation de la foi dans toutes les âmes que saint 
Irénée guide vers le Christ. Les phénomènes sur- 
naturels dont parle saint Paul sont très fréquents 
encore : visions, extases, prophéties, guérisons 
miraculeuses, tremblements de crainte ou de joie, 
les fidèles d'Irénée connaissent — c'est Irénée lui- 
même qui l'atteste^ — toutes ces manifestations de 
l'Esprit-Saint. Une inscription trouvée à Autun, et 
qui date vraisemblablement du temps d'Irénée, 

mentaire de saint Jérôme sur Isaïe (XVIII, 64, 3. Éd. 
Vallarsi, IV, 761); Grégoire de Tours (H. F. I. 29 et In. 
gloria M. 49-5o) le lui décerne également. Mais ces témoi- 
gnages sont trop tardifs pour être pris en considération. 
Saint Irénée fut enseveli à Lyon, dans la basilique de Saint- 
Jean, entre Epipode et Alexandre : en iSGa, ses restes ont 
été dispersés par les calvinistes. Sa fête est célébrée le 
a8 juin dans TÉglise latine, le a3 août dans TEglise grecque. 
[Le férial hiéronymien porte : IIII K iul... gai hirenaei epi 
cum alis VII. Leonidis plutarci sereni potamiœ marcellœ 
(Epternacensis , éd. Rossi-Duchesne, p. 83)]. 

I. V, 6, I (1137. B). — Makarios Magnés prétend même, 
à la fin du iv" siècle, que saint Irénée eut le don des miracles 
[Ilty a4i éd. Blonde], p. 109]; d'après Harnack Geschichte 
der altchristlichen Litteratur^ I. Die Ueberlieferung und der 
Bestand, Leipzig, 1893, p. 271. 



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LA FOI CHRÉTIENNE EN GAULE. 51 

nous fait toucher du doigt la foi ardente de ses 
ouailles : on y retrouve ce symbolisme cher aux pre- 
miers chrétiens qui voient dans Timage du poisson* 
Timage même du Christ. 

O race diviae du poisson céleste, reçois avec un 
cœur plein de respect la vie immortelle parmi les mor- 
tels; rajeunis ton âme, 6 mon ami, dans les eaux 
divines, par les flots éternels de la sagesse qui donne 
les trésors. Reçois Taliment, doux comme le miel, du 
sauveur des saints; prends, mange et bois, tenant 
Ichtus dans tes mains. Ichtus, donne-moi la grâce que 
je souhaite ardemment, maître et sauveur; que ma 
mère repose en paix, je t'en conjure, lumière des 
morts; Aschandius, mon père, toi que je chéris avec 
ma tendre mère et mes parents, dans la paix d'Ichtus 
souviens-toi de ton fils Pectorius. 

Peut-être aussi Tardeur de cette foi chrétienne 
tient-elle à la jeunesse de l'église que dirige Irénée. 
Si l'on met à part la côte méditerranéenne et la 
Narbonnaise, il est certain que le Christianisme 
pénétra tardivement en Gaule*. La lettre même que 
les martyrs adressent à leurs frères d'Asie et de Phry- 
gie témoigne que les organisateurs des deux églises 
de Lyon et de Vienne se trouvent parmi eux ; c'est 
donc seulement dans la seconde moitié du second 



I. On sait que les premières lettres des mots 'I>]<ioOç 
XpioTÔç ôeoOulôç (TWTTQp, Jësus-Clirist, fils de Dieu, sauveur, 
forment le mot !x6uç, qui signifie poisson . 

a. Les beaux travaux de Mgr Duchesne ont mis ce fait 
définitivement hors de doute. 



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52 IMPORTANCE DE LYON. 

siècle que le Christianisme s'est installé dans la 
vallée moyenne du Rhône. Comme il faut s'y 
attendre, ce sont des Orientaux, tel Alexandre le 
Phrygien, on Ta vu, tel Irénée lui-même, on le 
verra, qui apportent TEvangile aux Gaulois; aussi 
trouve-t-on que la moitié des noms des martyrs 
sont des noms grecs. 

Si les Orientaux accourent si nombreux à Lyon, 
c'est que Lyon est alors le centre d'attraction des 
Gaules ; c'est là que, le premier août, les députés 
des trois Gaules assistent aux fêtes solennelles don- 
nées en l'honneur de Rome et d'Auguste, puis se 
réunissent en une assemblée qui vote des récom- 
penses, formule des plaintes, vérifie les comptes de 
certains fonctionnaires; et c'est là aussi, dans la 
presqu'île formée par le confluent de la Saône et 
du Rhône et, de l'autre côté du fleuve, dans la 
plaine dauphinoise, que s'est établi un gigantesque 
entrepôt où viennent affluer toute l'importation et 
toute l'exportation des Gaules et qui font de la 
ville, dès le temps de Tibère, dès sa naissance 
peut-on dire, la plus populeuse du pays*. Les rai- 
sons qui lui donnent son importance politique et 
commerciale concourent naturellement à en faire 
aussi un centre religieux ; et l'on devine ce que la 
vigoureuse personnalité de saint Irénée' dut don- 

1. Sur Lyon, à ce moment, cf. Lavisse : Histoire de 
France, I, a. Bloch : Les Origines^ la Gaule indépendante et 
la Gaule romaine, p. 346. 

2. Comparer Tessor ecclésiastique de Milan au temps de 



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LA CONTROVERSE PASCALE. 53 

ner de prestige a cette église qui tirait déjà tant 
d'avantages de sa situation géographique. De fait, 
Lyon apparaît alors comme la métropole chrétienne 
des Gaules; sans qu'on puisse dire au juste avec 
quel titre, on voit que son évêque surveille les 
rares églises qui y sont éparses* et, sans qu'ion 
puisse précisément définir son œuvre mission- 
naire, on voit que certaines églises, celles par 
exemple de Besançon et de Valence, prétendent 
dévoir à saint Irénée la première annonce de TÉvan- 

L'importance chrétienne de la métropole lyon- 
naise apparaît en pleine lumière lors de la contro- 
verse pascale. Les églisesd'Asie et les autres églises, 
celle de Rome notamment, ne s'accordent pas sur 
la date ni sur le jeûne de Pâques ; toutes croient 
que Jésus-Christ est mort le i4nisan, mais, comme 
les Asiatiques fondent leur calcul de l'anniversaire 
uniquement sur le mois lunaire tandis que les Ro- 
mains combinent le mois lunaire avec In semaine, 
les Asiatiques célèbrent la fête de Pâques le 
i4 nisan même, les Romains le dimanche suivant. 
Déjà, en i54, le pape Anicet a discuté celte ques- 
tion avec Tévêque de Smyrne, Polycarpe : ils ne sont 
pas parvenus a s'entendre sans que le bon accord 

saint Ambroise, de Constantinople au temps ôé ânitit J«aii 
Chrysostome. 

1. Eusèbe. H. E, V. 23. D'après Mgr DuclieSDCi Contra 
Hamack. 

2. Actas. Ferreoli. [Acta Sanctorum. i6 juio, p. 7], 



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/ 



54 RÔLE D'IRÉNÉE. 

ait cessé de régner. Mais comme un certain Blastus 
défend à Rome même l'usage asiatique par des 
arguments qui semblent dangereux, le pape Vic- 
tor (189-199) se décide à faire cesser toute dissi- 
dence: il convoque un peu partout des conciles 
régionaux, et, soutenu par eux, il somme les évêques 
d'Asie, présidés par saint Polycrate d'Ephèse, de 
se conformer à l'usage commun ou de renoncer à la 
communion ecclésiastique (190- 191). Polycrate 
résiste : il ne veut pas abandonner la tradition qu'il 
tient des Apôtres et des évêques qui l'ont précédé 
et il sait que mieux vaut obéir à Dieu qu'aux 
hommes. Victor se fâche; il déclare excommuniés 
les fidèles des églises d'Asie ; un schisme scandaleux 
commence de diviser la chrétienté naissante, lors- 
que l'éghse de Lyon, par la voix de son chef, fait 
entendre une parole de tolérance et de paix, — 
comme au jour où les prophéties montanistes trou- 
blaient si profondément les âmes. Irénée soutient 
que le mystère de la Résurrection doit être célébré 
le dimanche ; mais il avertit respectueusement 
Victor de ne pas excommunier des églises fidèles à 
la vieille tradition qu'elles ont reçue. «Les évêques, 
dit-il, n'ont pas pris soin d'instruire sur ce point les 
fidèles... ; ils ont cependant entretenu la paix entre 
eux, comme nous l'entretenons, et la différence de 
leurs jeûnes n'a fait que souligner l'uniformité de 
leur foi. » Il raconte alors que saint Anicet et saint 
Polycarpe, bien que ne s'étant pas entendus, 
<( demeurèrent dans la communion l'un de l'autre : 



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MORT D'IRÉNÉE. 55 

pour lui faire honneur, Anicetfit même célébrer les 
mystères par Polycarpe, a sa place ; et il se quittèrent 
en paix, les uns et les autres, tant ceux qui obser- 
vaient le quatorzième jour de la lune que ceux qui 
ne Tobservaient point, demeurant unis à toute 
l'Église ». La crise s'apaisa, Victor s'adoucit, les 
Asiatiques cédèrent à la fin et célébrèrent la fêle 
de Pâques le dimanche*. 

Au déclin de sa carrière aussi bien qu'à son au- 
rore, Irénée apparaît comme un messager d'union, 
de paix et de concorde : « il était aussi pacifique 
que son nom le témoigne* ». Avant de mourir, il 
a seulement le malheur de voir détruite, pour le 
plus grand dommage de ses fidèles, cette paix qui 
lui tient tant au cœur : c'est dans la campagne de 
Lyon, que se heurtent les armées ennemies d'Al- 
binus et de S. Sévère (19 février 197), tous deux 
candidats à l'empire; et c'est Lyon même qui est 
ravagé par le pillage et l'incendie et qui, dès lors, 
commence à déchoir de son rang de capitale ^. 
L'histoire de la ville et de l'évêque semblent en- 
lacées Tune à l'autre ; l'une et l'autre à la même 
heure disparaissent de la^cène. 

1. Eiisèbe. H. E. V. 23 sq. Mgr Duchesne : Origines 
chrét., p. 237 s. q. 

2. Eusèbe, H. E. V. 24, in fine. On sait que paix se dii 
en grec elpijvY], (Irënëe, Eîpy)vaToç = pacifique). 

3. A partir du m* siècle, en effet, Arles et Trêves éclip- 
sent Lyon : Taggravation du péril germanique, la diffusion 
de la civilisation romaine expliquent la fin de ce qu'on pour- 
rait appeler le monopole lyonnais aux deux premiers siècles. 



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56 L'ASIE CHRÉTIENNE. 



II 



L'origine asiatique de saint Irénée ajoute encore 
a rimportance que lui donne sa haute situation ec- 
clésiastique. Au premier et au second siècle, la 
province romaine d'Asie forme avec Rome les pôles 
du monde chrétien : les souvenirs de saint Pierre, 
de saint Paul surtout et de saint Jean y sont de- 
meurés très vivants ; c'est là que les Chrétiens sont 
le plus nombreux et le plus solidement groupés, 
là qu'apparaissent le plus souvent les évêques fa- 
meux par leur science et leur vertu. L'histoire de 
la controverse pascale, la lettre de saint Polycrate 
d'Éphèse notamment, attestent entre autres faits la 
consciepce qu'ont les églises d'Asie d'occuper dans 
l'Église catholique une place tout à fait à part. 
C'est une force que de pouvoir se recommander 
d'elles ; c'est un bonheur que d'avoir quelque chose 
de leur prestige. 

Précisément, saint Irénée est un de leurs en- 
fants. Lui-même nous dit qu'il est né sur le littoral 
asiatique, sans doute aux environs de l'an laS*, 
assez tôt du moins pour voir saint Polycarpe 
(-j- i55)'. Et, sur cette terre d'élection, il a étudié 
les traditions qu'avaient laissées les Apôtres. 

I. Lettre à Fiorinus (Eusèbe. H. E. V. 20). 

a. év T^ TupwTy) i^jiôv iF|Xtx{a [Ilf, 3, 4- 85a]. L'appendice 
du martyre de Polycarpe dans le manuscrit de Moscou autori' 
serait à reculer au moins jusqu'en lao la naissance d'Irénëe, 



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IMS MAITRES D'IRÉNÉE. 57 

On ne volt pas qu'il se soit attaché particulière- 
ment à aucun évêque ; il n'a été le propre disciple 
depersonne. Sans doute préférait-il garder sa liberté, 
voyager peut-être de ville en ville, de Smyrne à 
Éphèse, de Laodicée à Tralles, peut-être d'Asie à 
Rome, comme faisait Hégésippe, comme feront 
bientôt Clément d'Alexandrie, Julius Africanus et 
Origène. Sans doute était-il aussi exigeant et diffi- 
cile que curieux et chercheur; s'il n'est pas sûr 
qu'il soit sorti de l'Asie dans sa jeunesse, on ne 
saurait dire avec certitude dans quelle ville il se 
serait fixé. 

Nul ne peut le revendiquer comme son disciple, 
mais beaucoup l'ont eu pour auditeur : parmi 
ceux-ci, les uns avaient connu les Apôtres et saint 
Jean lui-même, Polycarpe par exemple ; les autres 
avaient été seulement formés par leurs élèves. Tous 
lui paraissent également vénérables ; il se réfère 
avec confiance à tous ces sviinis presbf très \ 



s*il ne paraissait dériver d'une légende ; d'autant que 
Irénëe semble placer à peu près à la même époque sa nais- 
sance et la rédaction àeV apocalypse [V, 3o, 3. 1207]. — Le 
ton de la lettre des Lyonnais à saint Eleuthère ne vise pas 
la jeunesse — plus que problématique — d'Irénée en 178; 
il s'explique par la nature de la mission d'Irénée : les 
confesseurs voulaient le mettre en bonne posture pour dis- 
cuter avec le pape. — L'âge de Florinus est inconnu : on 
n'en peut donc rien tirer pour fixer l'âge d'Irénée. 

I. Les témoignages de ces presbytres sont réunis dans les 
Antilegomena, Die Reste der ausserkanonischen Evangelien und 
urchristlichen Ueberlieferungen de Erwin Preuschen [Giessen. 
Ricker, 1901], p. 63-71, et 54-63. 



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58 IRÉNÉE 

Polycarpe est cet évêque de Smyme que nous 
avons vu conférer à Rome avec Ânicet sur la date 
de Pâques et mourir, brûlé par la populace smyr- 
niote (i55). C'était un ami de saint Jean TËvangé* 
liste et de saint Ignace, un vigoureux adversaire 
des Gnostiques, de Cérinthe et de Marcion. Né en 
69 au plus tard, il avait connu dans sa jeunesse les 
derniers contemporains des Apôtres et de Jésus- 
Christ, et c'est lui dont saint Irénée gardait, jusque 
dans sa vieillesse, l'image nette et vivante, a Je 
pourrais encore, dit-il à l'un de ses anciens amis, 
te dire le lieu oîi était assis le bienheureux Poly- 
carpe lorsqu'il prêchait la parole de Dieu. Je le 
vois entrer et sortir : sa démarche, son extérieur, 
son genre de vie, les discours qu'il adressait à son 
peuple, tout es| gravé dans mon cœur. Il me sem- 
ble encore l'entendre nous raconter de quelle ma- 
nière il avait conversé avec Jean* et avec les autres 
qui avaient vu le Seigneur, nous rapporter leurs 
paroles et tout ce qu'ils avaient appris touchant 
Jésus-Christ, ses miracles et sa doctrine*. » Cette 
doctrine de Jésus-Christ qu'enseignait Polycarpe 

I. Il n^y a pas de doute : Irénëe affirme ici que saint 
Polycarpe a connu saint Jean, l'Apôtre et rÉyangéliste, 
[cf. la fin delà lettre à Florinus. (P. G. 7. laSi); et son ou- 
vrage, III, I. I. 845; et II, aa, 5. 786]. On peut difficile- 
ment rêver affirmation plus catégorique. C'est cette affir- 
mation qui est l'ëcueil des systèmes tendant à retirer le 
4* évangile à l'apôtre Jean, fils de Zëbëdée. 

a. Lettre à Florinus. (Eusèbe, H. E. Y. ao). [P. g. 7. 
laaSJ. 



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ET POLYCARPE. 59 

pour l'avoir apprise de saint Jean et « de la bouche 
des Apôtres* q, saint Irénée avait conscience de la 
posséder au point qu'il n'hésitait pas à dire, lors- 
qu'on l'attaquait : « Je puis assurer devant Dieu 
que si ce bienheureux presbytre successeur des 
Apôtres avait entendu (telles et telles théories), 
il se serait bouché les oreilles, et il se serait écrié 
selon sa coutume : Dieu bon, à quelle époque 
m'avez-vous réservé pour que je supporte ces 
choses ? Il se serait enfui à ces discours, qu'il fût 
debout ou assis '. » 

A sept reprises', Irénée parle d'un autre pres- 
bytre qui, s'il n'a pas été le disciple direct des Apô- 
tres, « avait entendu (les enseignements) de ceux 
qui les avaient vus et avaient été instruits par eux. i> 
Ce presbytre, dont il ne dit pas le nom et qui sans 
doute était plus jeune que Polycarpe, combattait 
comme celui-ci les assertions de la Gnose et mon- 
trait que les deux Testaments émanent du même 
Dieu, à savoir le seul Dieu unique et véritable, père 
de Notre-Seîgneur Jésus-Christ. 

Il n'est pas probable que ce presbytre et saint Po- 
lycarpe aient, seuls, été entendus de saint Irénée 
et que, d'eux seuls, il rapporte les discours. De fait. 



1. III, 3, 4. 851-853. 

2. Lettre à Florinus. P. G. 7. laaS. — Nous avons gardé 
de saint Poljrcarpe une lettre aux Phitippiens^ tableau simple 
et précis des principaux devoirs de la vie chrëtienne. 

3. IV, a7-3a. 1056-1071. — Cf. Harnack : Chronologie der 
altchristlichen Litteratur^ p. 333, sq. 338-34o. 



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60 IRÉNÉE ET LES PRESBYTRES. 

il allègue souvent* quelque vénérable inconnu à 
Tappui de ce qu'il avance et Ton ne voit pas qu'il 
s'agisse ni de Polycarpe ni du disciple des disciples 
des Apôtres. Quels sont ces presbjtres mystérieux? 
Leur nom, leur nombre, leur importance, nous igno- 
rons tout également. Il semble pourtant très vrai- 
semblable que, si quelques-uns ont été entendus de 
saint Irénée, — Tévêque de Lyon^ saint Pothin,par 
exemple, et, sans doute, quelques prêtres de 
Rome, — c'est par un Iwre qu'il a connu le té- 
moignage du plus grand nombre'. 

L'évéque d'Hiérapolis (en Phrygie), Papias, n'avait 
pas vu les Apôtres comme son ami saint Polycarpe 
et n'avait pas été leur disciple ; mais il avait eu pour 
maîtres deux hommes qui étaient leurs contempo- 
rains, qui « conversaient familièrement avec eux », 
et qui, du reste, étaient comme eux propres disci- 
ples du Seigneur, Aristion et Jean le Presbytre : 
lui-même en témoigne^. Il recherchait avec passion 
ce qu'ils avaient dit les uns et les autres et transcri- 
vait tout ce qu'on lui racontait dans les cinq livres 
de son grand ouvrage, les Explications des paroles 
du Seigneur (vers i4o-i5o). Le malheur est que sa 

I, I, préface;!, i3, 3; III, 17, 4; III, aS, 3; V, 17,4; I1 
i5, 6; - 11,2a, 5; V, 5, i; V, 3o, i; V, 33, 3; V, 36, i. 

1. Des références rapportées à la précédente note, les 
dernières (séparées des autres par un tiret), désignent les 
passages où, d'après M. Harnack, Irénée reproduit Papias; 
l'origine des premières est asiatique ou romaine. 

3. Ëusèbe, H. E. III, 39. — Irénée se trompe évidemment 
lorsqu'il en fait (Y, 33, 4)* un disciple de Jean T Apôtre. 



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'^'■^WT 



IRÉNÉE ET PAPIAS. 61 

crédulité était sans bornes : d'après lui, Judas Bar- 
sabba avalait du poison comme un breuvage ordi- 
naire ; Judas Iscariote, au lieu de se pendre comme 
il est dit dans l'Évangile, aurait vu son corps enfler 
tellement, qu'il ne pouvait plus passer dans les rues ; 
le Christ devait, à la consommation des siècles, ré- 
gner mille ans sur la terre : à cette époque bienheu- 
reuse, les vignes auraient loooo branches, chaque 
branche loooo rameaux, chaque rameau loooo grap- 
pes, chaque grappe i o ooo grains et, de chaque grain, 
on tirerait 25 métrètes de vin, etc. Le tout était 
présenté par Papias comme tradition des propres 
disciples du Sauveur, soit des douze Apôtres, comme 
Philippe, Jean ou Thomas, soit de ses simples au- 
diteurs, tels Aristion ou Jean le Presbytre. — C'est 
ce livre où puisa Irénée* afin d'enrichir, s'il le pou- 
vait, sa connaissance de la doctrine et des miracles 
de Jésus. Il est à croire qu'il sut choisir, mieux que 
Papias lui-même : c'est tout au plus si nous trouvons 
chez lui deux ou trois histoires* qui rappellent, par 
leur couleur, la légende de Judas Iscariote. 

1. Il ne le cite, du reste, qu'une seule fois (V, 33, 4- — 
I2i4). — Les fragments de Papias ont été réunis par 
Preuschen, op, cit., 54-63. 

2. L'histoire des vignes à loooo branches (V, 33, 3. — 
I2i3); l'assurance que le Christ aurait atteint 5o ans (II, 
aa, 5. 785); l'histoire de la statue de sel de Sodome 
{IV, 3i. 1068-70), n'était peut-être pas dans Papias. 



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62 IRÉNÉE 



m 



Mais Irénée n^était pas seulement soucieux d'ap- 
prendre les traditions orales qui se rattachaient aux 
Apôtres et 9i\x\presbjrtres : moins exclusif que Papias, 
pour qui on ne peut a tirer des livres autant de 
profit que de la parole vivante », il demandait aux 
Iwres de vérifier, de compléter, d'éclairer ces tra- 
ditions parfois éti^anges. Il n'y a pas à en douter : 
Irénée fut un grand liseur; sa culture intellectuelle 
fut aussi étendue* qu'elle était forte. Et c'est une 
nouvelle raison de voir en lui le représentant le 
plus autorisé du Christianisme au lendemain de la 
mort des Apôtres. 

La littérature biblique et la littérature grecque 
ont formé son esprit. Avec lui commence cette 
chaîne de penseurs illustres qui se sont assimilé la 
Bible au point qu'on peut dire en toute vérité qu'ils 
se la sont « convertie en sang et nourriture ». 
Irénée connaît les deux Testaments, comme saint 
Paul connaît l'Ancien; c'est par la Bible qu'il pense, 
à travers la Bible qu'il sent: toute idée, toute image 
qui naît en lui semble d'abord éveiller tout un monde 
de souvenirs qui viennent directement de la Bible. 
Le nombre des citations bibliques qui se rencontrent 
dans ses œuvres est très considérable ; et l'on s'aper- 
çoit que les écrits de saint Paul et de saint Jean lui 

I. Tertullien Tappelle « explorateur très curieux de 
toutes les doctrines». (Adv. Valentin. 5. — P. L. a, 548). 



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ET LA BIBLE. 63 

sont particulièrement familiers*. Il est clair que la 
Bible lui fournit la substance et la forme de sa pensée ; 
sadocirinen'est queTexplicationde sa foi, on le verra 
tout au long. — On ne doit pas oublier, du reste, 
afin de s'expliquer l'étendue de cette influence et 
aussi d'en mieux comprendre la nature, qu'Irénée 
pratique la même méthode allégorique que tous ses 
contemporains. Si le fait, en apparence le plus in- 
difiiérent, éveille en lui des souvenirs de l'histoire 
sacrée, c'est qu'il est accoutumé par son éducation 
à chercher dans celle-ci des figures plus ou moins 
transparentes de tous les événements humains; il 
juge le plus naturel du monde tel rapprochement 
qui nous paraît, à nous, subtil ou forcé. 

Voici deux exemples. Irénée développe cette 
idée qu'on doit demander l'explication des obscuri- 
tés de la Bible aux prêtres qui ont régulièrement 
succédé aux Apôtres et dont la sainteté de vie 
atteste la mission * ; il cite à ce propos Moïse ', Sa- 
muel*, saint Paul% Isaïe*,. saint Matthieu ^ et 

I. Cf. iufra, chapitre v. 
a. IV, 26, a-5. io53-io56. 

3. Num., XVI, iS. « Non concupîscens alicujus illorum 
quid accepi, neque maie fecî alicui eorum. » 

4. I. Reg. XII, 2. sq. a Ego conversatus sum in conspeolu 
vestro... respondete mihi... cuius vestrum animum accepi... » 

5. II. Cor., II, 17. « Non enim sumus sicutplurimi, adul- 
-terantes Yerbum Dei, nemini nocuimus, neminem corru- 

pimus. » 

6. Isa.fLX, 17. <( Et dabo principes tuos in pace, et épis- 
copos tuos in justitia. » 

7. Mat., XXIV, 45-46. « Qui igitur erit fidelis actor, 
bonus et sapiens quem praeponit Dominus. » 



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64 IRÉNÉE 

encore saint Paul \ De même, quelques pages plus 
haut, lorsqu'il explique l'unité d'auteur et les 
rapports particuliers des deux Testaments ', il in- 
troduit dans son exposé, d'une manière assez inat- 
tendue, sinon l'histoire d'Abraham, du moins le 
récit du bizarre accouchement de Thamar, le belle- 
fille de Juda^ 

Mais ce grand ami des Livres Saints n'est pas 
brouillé avec les écrivains grecs. Il a lu Homère et 
Hésiode, Pindare et Stésichore*; il compare aima- 
blement les Gnostiques qui adorent les Anges et 
méconnaissent Dieu au chien d'Esope qui lâche 
sa proie pour l'ombre, et, lorsqu'ils se refusent à 
voir les plus clairs enseignements de l'Ecriture, le 
souvenir d'Œdipc qui s'aveugle lui-même lui 
revient aussitôt à l'esprit. Les philosophes lui sont 
plus familiers encore*; il connaît les anté-socra-^ 
tiques, et, sans qu'il se pique jamais d'érudition, 
on voit qu'il ne s'est pas contenté de généralités 
vagues. Il sait que, pour Thaïes, la substance uni- 

1. I. Cor., XII, 28. « Posuit Deusiu Ecclesia primo apos- 
tolos, secundo prophetas, tertio dociores. » 

2. IV, 25. io5o-io52. 

3. Genèse, XXXVIII, 27, sq. 

4. Irënée parle quelque part (II, i4i i» 7^9-7^0) d'un 
Antiphanes, auteur comique, dont il cite une Tlfeogonia (la 
Feneris prosapia, peut-être, que cite Athénée), et qui est 
mal connu. Cf. A. et M. Croiset : Histoire de la littérature 
grecque^ III, 6o3. 

5. Cf. notamment II, 14. 749*757. Peut-être aussi, ses 
renseignements (comme ceux de Clément d'Alexandrie) 
viennent-ils de quelque manuel. 



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■ l"^' 1 



KT LES ÉCRIVAINS GRECS. 65 

verselle est analogue à Teau; que, pour Anaxi* 
mandre, c'est, au contraire, quelque chose d'indé- 
terminé ; il accuse Ânaxagore d'irréligion et 
d'athéisme, il sait que, pour lui, le monde n^a pas 
en soi sa raison d'être. Les théories du vide et des 
atomes de Démocrite et d'Epicure lui sont aussi 
familières que le déterminisme des Stoïciens et les 
nombres de Pythagore. Il connaît Platon, sa doc- 
trine du monde sensible, image et reflet du monde 
éternel, son hypothèse de la création et d'une 
matière préexistante. S'il ne parle pas d'Aristole, 
et si le seul mot qu'il dise du péripatélisme ne 
marque pas qu'il en ait compris l'importance et 
apprécié la grandeur, c'est qu'il obéit aux mêmes 
tendances que ses contemporains : l'éclipsé de 
l'Aristotélisme commencera seulement de cesser 
lorsque paraîtra, bientôt du reste, Alexandre 
d'Aphrodisias. Naturellement, Irénée a lu ces phi- 
losophes chrétiens qui s'appellent Justin le martyr* 
et Théophile d'Antioche, et peut-être Méliton de 
Sardes. Il connaît avec précision l'histoire de la 
pensée grecque dans la mesure où elle intéresse le 
mouvement de la pensée contemporaine. 

C'est donc, à n'en pas douter, comme saint Justin 
lui-même, un chrétien de race grecque. S'il ne 
semble pas que la spéculation abstraite ait eu pour 
lui beaucoup d'attraits, on n'en peut rien conclure 
contre son « hellénisme » : au temps de la « révolution 

I. V^ a6, 2, 1194. 

A. 

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66 l'hellénisme 

religieuse », qui prépare l'œuvre du Christ, THellë- 
nisme loi-même se détourne de la pensée discur- 
sive et renonce à chercher la vérité ^ Et ce ne sont 
pas les spéculations des Gnostiques — Valentin 
mis à part — qui peuvent rendre à la métaphy- 
sique son ancien crédit : Tatien, Théophile d'An- 
tioche, la Satire des Philosophes profanes qu'Her- 
mias écrit, peut-être', a ce moment, Clément 
d'Alexandrie lui-même attestent combien il est 
déchu. Sextus Empiricus est un contemporain 
d'Irénée. 

L'hellénisme de saint Irénée se marque d'abord 
à son savoureux bon sens, à son amour du fait con- 
cret, du détail précis, à son horreur des songe- 
creux. Tel passage, où il se moque des Gnos- 
tiques, rappelle les railleries qu'aux Sophistes 
lançait Socrate; ces familles d'Eons qui s'engen- 
drent les uns les autres, tous ces accouchements et 
ces avortements divins ne peuvent être pris au sé- 
rieux par le clair esprit de cet enfant de la Grèce*; 
et les abstractions prétentieuses des émules de Va- 
lentin qui ne sont jamais si heureux que lorsqu'ils 
a nagent dans l'incompréhensible » *, et leur sym- 

I. Cf. notre Avenir du Christianisme^ I, 58-87. Noter II, 14, 
a. ySo : légère raillerie à Tadresse de ceux qui dicuntur 
philosophi. 

a. Quelques critiques, à vrai dire, contestent cette date. 

3. II, 14, 8 (756) ; IV, 33, 3 (1074) ; II, a8, 6 (809); II, 
30,4(817). -Cf. IV, 6, 1(987). 

4. IV, 9. 3 (999) : « qui semper încomprehensibilitatis 
profundo uatabit. » 



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D'IRÉNÉE. 67 

bolisme effréné qui croit ne pouvoir jamais saisir 
aucune réalité et qui, par peur d'une mystification, 
verse dans le ridicule S tout cela n'en impose pas 
plus au Smyrniote que les raffinements dialectiques 
de Gorgias n'en imposaient à l'Athénien. Si l'au- 
torité quasi-apostolique des piesbytres de Papias 
Ta trompé quelquefois*, on aurait mauvaise grâce, 
vraiment, à le faire passer pour un niais qui « gobe » 
avec impassibilité les absurdités les plus fortes. Il 
fait une place d'honneur, dans ses ouvrages, à Va- 
lentin et à Marcion, il cherche dans la philosophie 
grecque l'origine de la Gnose ; cela ne prouve pas 
qu'il ait manqué de perspicacité. Il expose les 
théories des Gnostiques d'après les livres des Gnos* 
tiques ' ; cela ne prouve pas qu'il ait manqué de 
€ méthode » . Il refuse de « rien avancer légèrement 
touchant le nom de la Bète » dans l'Apocalypse^; 
il refuse de rien affirmer touchant certain trait de 
l'histoire de Simon qui lui paraît suspect*; il con- 
trôle par les Ecritures l'enseignement de Polycarpe 
lui-même * ; cela ne prouve pas qu'il ait manqué 
de « critique ». 

!♦ IV, 19, 3 (io3o). Cf. aussi I, 11, 4 (565); I, i5, 4 
(6ai); III, i5, 2 (919). 

3. Cf. supra p. 61, n. 3. Il accueille aussi avec facilité la 
légende des Septante et d'Ësdras, III, ai, a (9{7)* 

3. 11 est ceruin qu'Irénëe a puisé aux textes originaux et 
authentiques : cf. infra p. 78 et I, préface, a (44 1)» les 
Oico^viQ^aTa Tôv OOaXevrlvou piaOïriTôv; et I, a5, 5 (684*685). 

4.Eusèbe. H. E. V. 8. 

5. I, a3, I (671). 

6. Lettre à Florinus (iaa8), icàvxa ffOpiçwva taT; TpaçaTç.— 



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68 LE CHRISTIANISME 

Mais si c'est un esprit grec, c'est une âme pro- 
fondément chrétienne. Il y a quelque chose qui le 
caractérise mieux que son horreur des songe-creux, 
c'est la profondeur de sa foi; il semble même que, 
à la différence de saint Justin, il ait sucé cette foi 
avec le lait. Dieu, le Christ, l'Eglise, il les aime, 
il y croit de tout son cœur ; l'idée même de disputer 
avec eux lui semble risible ; et, s'il n'a pas versé 
son sang pour eux, comme ce Polycarpe dont il a 
peut-être, de sa main *, copié l'histoire, il était prêt 
à le répandre avec la même joie que ces autres 
martyrs dont il a, peut-être aussi, raconté les 

Il rejette la légende des presby très sur la mort de Judas Isca- 
riote, bien qu'il en accueille d'autres sur le même person- 
nage : jamais il n'en dit mot, lorsqu'il parle de ce dernier, 
I, 3, 3 (472). — I, 3i, I (704). — II, ao, 770, sq. 

Il rejette la tradition que tout le monde admet, suivant 
laquelle Moïse et les Prophètes auraient inspiré les philoso- 
phes grecs. 

Quelles idées l'Hellénisme a-t-il inspirées à saint Irénée ? Il 
faut distinguer soigneusement, à cet égard, la philosophie 
aristotélicienne, foncièrement irréligieuse, et la philosophie 
de l'époque suivante qui est tout imprégnée d'idées reli- 
gieuses (cf. supra p, a 1-23). A la première, il ne doit peut-être 
que l'idée d'éducation progressive, dont il a, du reste, si 
heureusement tiré parti lorsqu'il a rattaché l'Ancien Testa- 
ment au Nouveau : saint Paul, il est vrai, avait nettement 
indiqué l'idée. A la seconde, il doit peut-être l'idée qu'il 
se fait de la bonté de Dieu (de Faye : Clément d* Alexandrie^ 
p. 223), les grandes lignes de son anthropologie (Cf. infra 
p. 161), et le sentiment très vif qu'il a de la transcendance 
absolue de Dieu. Toutes ces idées, du reste, se transforment 
profondément sous l'influence delà foi d'Irénée. 

I. Un appendice du Martyre de Polycarpe a été tiré par 
Calus 1% Tûv Elpyjvaiou. 



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D'IRÉNÉE. 69 

combats % et qui, du moins, Font voulu choisir 
pour parler en leur nom *. — Celtfe foi profonde, 
mère de ces vertus qui l'ont fait distinguer des 
Lyonnais, suscite en lui, lorsqu'il est devenu ëvù* 
que, un sentiment très vif de sa responsabilité 
sacerdotale ; il craint d'être pour quelque chose ^ non 
par a action d, certes, mais par «omission», dans 
les pertes que les Gnostiques fout subir h l'Église ; 
et, s'il se décide à écrire, c'est de peur que, par sa 
faute, c les brebis soient déchirées par les loups ^ ^> 
Seulement, cette vigilance que les hérétiques com- 
mandent, n'empêche pas leur adversaire de les 
aimer, comme fera Augustin, et de prier pour eux. 
€ Pour nous, dit-il quelque part, nous prions Dieiu 
pour qu'ils ne s'ensevelissent pas dans cette fosse 
qu'ils se sont creusée, qu'ils se séparent de leur 
Mère, qu'ils sortent de l'Abîme, qu'ils laissent le 
Vide, abandonnent l'Ombre; afin qu'ils naissent 
véritablement en se tournant vers l'Eglise de Dieu, 
qu'ils forment le Christ en eux et connaissent 
l'Auteur et le Créateur de l'univers, le seul vrai 
Dieu et Seigneur de toutes choses. Voilà notre 
prière pour eux; en l'adressant (à Dieu), notie 
amour leur est plus utile que celui dont ilscroieni 
se chérir. Notre amour est véritable ; il leur est 
salutaire, s'ils y répondent; il est semblable nu 

I. Il n*est pas impossible que la lettre des Lyonnais ah 
été rédigée par saint Irénée. 
a. Cf. supra p. 49. 
3. I. préface, a (44 O* 



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n 



îi| CHARITÉ D'IRÉNÉE, 

médicament amer qui ronge la peau morte des 
blessures; il fait disparaître leur orgueil et leur 
présomption. C'est pourquoi, par tous les moyens, 
nous tenterons de leur tendre la main, et noua ne 
nous lasserons pas * ! n On croit parfois saisir cliez 
saint ïrénée comme un reflet de cet amour qui 
embrasait saint Paul ; c'est lui qui disait un jour 
cette parole exquise et profonde, digne de TApôtre : 
€ il n'y a pas de Dieu sans bonté, Deus non est cui 
honitas desit^ ». 

1. ni. ^5, 7 (969-971,) Cf. I[l, 5, 4 (86î-SG3) ; & Et ego 
igLtur inToeo te^ Domine, Deus Abmbiim et Deus lâ^ac et 
Deua Jacob et Israël, qui es Pater D, N. J. C.,,, da omni 
legeutî ha ne scripluram agnoscere te quia sol us Deus e**». o 

a. 111, î5» 3(968). 



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CHAPITRE III 

LA POLÉMIQUE DE SAINT IRiNEB 

I, Les origines du traité de saint Irénée. — Progrès de» Gnoa- 
tiques; Irënée veut dévoiler leurs doctrines. — Le plan 
primitif de Touvrage; double transformation : ordr^ et 
plan des trois derniers livres. — Les sources d'Lrënée : 
traités gnostiques; Hégésippe; saint Justin; la source du 
traité perdu de saint Hippolyte. — UL La réfutaiwH du 
Gnosticisme par saint Irénée, — Influence de Ptolémée et 
de Marcus en Gaule. — La dialectique d'Irénée. Dessin 
général de son argumentation : dualisme ou panthéisme ; 
faiblesse du dualisme jugé du point de vue rationnel; fai- 
blesse du panthéisme jugé du point de vue moral. ^ — Le 
détail de Targumentation d'Irénée : le dilemme; aisance 
et souplesse. 

Il semble que saint Irénée n'ait pas cessé de lut- 
ter contre les Gnostiques durant son séjour en Gaule ; 
du moins est-on sûr que c'est contre eux qu'est 
dirigé son principal* ouvrage, la fausse Gnosedémas- 
quée et réfutée^. Quelles sont les origines du livre ? 
A quelles sources puisa l'auteur? Chercher à résou- 

I. Sur ses autres ouvrages, cf. infra p. 96. 

pression Adversus haereses est sans valeur. Le vrai titre est 
indiqué par saint Irénée lui-même : cf. notamment IV , pre* 
face I. (973). Il semble [IL i4» 7. (755)] emprunter l'ex- 
pression 'X'iQiai^ 4'^u5a)vuiJLO{ à saint Paul, I Tim., vi, 30, 
Cf. I. Cor,, VIII. 7 et Hégésippe, fragm. 3. P. G. 6. i3ao. 



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~ 



72 ORIGINES. 



flre ces deux problèmes, c'est se préparer à mieux 
entcQcIre et à plus exaclement juger la réfutation 
qu'il écrivît de Valentin. 



Le Gnosticîsme ravageait les jeunes églises des 
Gaules; il était venu par la même voie, peut-être 
à la même heure, que le Christianisme lui-même ; 
c'est en Orient qu'étaient nés l'un et l'autre, et 
M;*rseille et Lyon entretenaient avec l'Orient de 
freipients rapports. C'est donc la nécessité de la 
luUe qui poussa saint Irénée h écrire. 

Il n'y a pas de doute, du reste, qu'il ait obéi 
U la prière d'un ami « bien aimé » : les préfaces 
tjui ouvrent chacun des cinq livres de l'ouvrage 
nous parlent très nettement de lui. Si son nom nous 
est pourtant inconnu, nous voyons qu'il était grec : 
Irénée lui écrit en grec; — versé peut-être dans 
réLiide des lettres: Irénée s'excuse de son méchant 
style ; — revêtu sans doute d'une dignité presby- 
lérale ou épiscopale : il semble que sa fonction lui 
n'a iaii un devoir de réfuter l'hérésie*. 

L'objet d'Irénée est de convaincre la Gnose d'er- 
reur; mais il se propose aussi, tout particulièrement, 
tVeAposerSiVL grand jour les doctrines que leurs au- 
teurs veulent tenir cachées. Le titre même de l'ou- 
vrage le laisse entendre; et plusieurs passages le 

i. IV. préf. I. (973) : « eo8..non longius sinas ia erroris 
^noccdere profundum ». cf. I. préface (44*)» 



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DU TRAITÉ D'IRÉNÉE. 7S 

déclarent explicitement*. Comme leur Dieu se dé- 
robe au fond d'un impénétrable abime, de même, 
les Gnostiques fuient le grand jour et enveloppent 
leur dogme de mystère et de silence. Derrière touc 
phénomène apparent, ils devinent toujours quelque 
inaccessible et ineiTable réel ; derrière leurs théo- 
ries officielles, et, en quelque manière, publiques, 
pareillement, ils laissent soupçonner toujours une 
doctrine plus haute, plus pure et plus vivifiante. Et 
leur ésotérisme radical ne découle pas seulement 
de la nature même de leur pensée ; il est aussi en 
rapport avec la tradition qu'ont créée — ou reprise 
— les mystères grecs : le secret dont ils s'entourent 
augmente la vénération qu'ils inspirent et semble 
dérober à leurs adversaires la possibilité de les 
réfuter. Irénée le déclare expressément : « Nos 
prédécesseurs, bien que meilleurs que nous, n'ont 
pourtant pas pu riposter aux Valentiniens, parce 
quils ne connaissaient pas leur système^ » ; « c'est 
pourquoi, nous nous sommes eflTorcé de mettre au 
grand jour tout le corps de cette petite bête rusée...; 
plus n'est besoin dès lors de beaucoup de discours 
pour ruiner cette doctrine : je la fais connaître à 
tous. Lorsqu'une bête est cachée dans une forêt et 
que, de là..., elle ravage les alentours, celui qui 
isole la forêt et l'éclaircit et fait voir la bête elle- 
même, facilite la tâche de ceux qui veulent la pren- 

I. I, préface a (444)« — I| 3i, 3-4 (705-706). — II, pré- 
face a (709). — IV, préface 1 (973). 
a, IV, préface a (973). 



SAII^T IRENEE. 



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74 LE PLAN 

dre. Nous, de même, en publiant leurs secrets et 
leurs mystères cachés, nous rendons inutiles les 
longs discours qui les doivent détruire*. » « C'est 
les vaincre que révéler leur système*. » 

On discerne ainsi le plan d'Irénée, du moins son 
plan primitif. Exposer, puis réfuter le Valentinia- 
nisme, voilà l'objet des deux livres qui composent 
l'ouvrage tel qu'il l'a d'abord conçu ; et cet ouvrage, 
naturellement, doit être assez court*. — Mais ce pre- 
mier dessein subit une double modification. D'abord , 
après avoir décrit le système de Valentin, l'idée lui 
vient d'en chercher l'origine* et de montrer en lui 
l'aboutissement'^ de toutes les hérésies : de là, le 
résumé qu'il fait de l'histoire gnostique antérieure 
à Valentin, qui est inséré à la fin du premier livre*. 
Ensuite il forme le projet d'exposer en détail l'en* 
seignement authentique de l'Eglise sur tous les 
points qu*ont touchés les docteurs de la Gnose. Sa 
critique première était strictement négative : elle 
opposait entre elles les théories contradictoires des 
Gnostiques (deuxième livre). Les livres III, IV et V 
apportent une preuve positive des erreurs héréti- 
ques parce qu'ils y comparent les enseignements des 

I. I, 3i, 4 (706). 
a. 1, 3i, 3 (705). 

3. Cf. cette parenthèse : enarratio... in longum pergit, ut 
vides (I, 3i, 4, 706). 

4. If aa, a (670) : referre fontem et radîcem eomm. 

5. IV, préface a (973) : ostendîmus doctrinam eorum 
recapitulationem esse omnium haereticorum. 

6. I, aa, a-3i. 



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D'IRÉNÉE. 75 

Ecritures (livre III) , les paroles du Seigneur (livre 
IV), la doctrine de saint Paul (livre V). Et c'est 
ainsi que, dans ses deux parties essentielles, expo- 
sition^ réfutation^ le plan primitif de saint Irénée 
s'enrichit et se développe ; avec ses cinq lii^res^ 
l'ouvrage est désormais complet*. 

Il n'est pas aussi aisé de discerner les divisions 
secondaires du plan que d'en marquer l'idée géné- 
ratrice et les transformations successives. Irénée 
n'indique dans son texte aucune autre division que 
celle des cinq livres. L'ordre suivi dans \e premier 
liçre est assez net: encore que coupé de réfutations 
qu'on n'attend pas (chap. 7-10; 18-20), il expose 
d'abord le système valentinien, ensuite les modifia 
cations qu'y apportent les valentiniens des Gaules, 
Ptolémée et Marcus, enfin les origines de cette 
doctrine. Le plan du deuxième livre est assez appa- 
rent*. Mais celui qu'Irénée prétend suivre dans 
les livres IIP, IV*, V*, ne l'enchaîne pas toujours : 

I. IV, 4I) 4 (m^) * integrum tîbi opus... praebebi- 
mu8 », et y, préface (11 19)* 

!i. Cf. infra, p. 83 sq. et notre traduction de ce livre dans 
notre saint Irénée [Bloud]. 

3. Il, 35, 4 (S4>)* « ^c putemus fugere illam quae ex 
Scrîpturis domînicis est probationem, ipsis Scripturis,,, prae- 
dicantibus..., ex Scripturis divinîs probationes apponemus », 
et III, préf. I (843). « In hoc autem tertio ex Scrîpturis in- 
feremus ostensiones.... » 

4. m, ^5, 7 (972). a ... in sequenti libro Dominî sermones 
inferre, si quos ex bis per ipsam Christi doctrinam convin- 
centes j» , et IV, préf. i (973) c quemadmodum promisimus, per 
Domini sermones ea quae praediximus confirmabîmus » . 

5. IV, 41» 4 (1H7-1118) « ... post Domini sermones sub- 



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76 ORDONNANCE 

commenl, du reste, Teût-il pu suivre, si c'est dans 
les Ecritures qu'il faut chercher et les paroles du 
Seigneur et la doctrine de saint Paul? De fait, le 
livre III appuie la doctrine de V unité de Dieu sur la 
tradition des deux églises romaine et smyrniole, et 
sur le témoignage des Apôtres tel qu'il est exposé 
par les quatre Evangile& et par saint Paul. Le livre 
IV démontre- la cohésion des deux Testaments et 
que, par conséquent, c'est le même Dieu qui a parlé 
dans l'un et l'autre : Abraham, Moïse, les Prophè- 
tes, Jésus, les Apôtres, l'Eglise ont toujours ensei- 
gné qu'il n'y a qu'un seul et même Dieu, celui qui 
parlait par leur bouche. Le livre V enseigne que la 
-chair n est pas Vœu^^re de Satan, mais que, créature 
de Dieu, elle est capable de recevoir la vie éter- 

jungere Pauli quoque doctrinam^,,, et jipostolum exponere,,,, 
Reliquos.», sermones Domini et exposùionem Epîsiolarum beati 
jipostoli in aitero libro disponentes,... » et V, prëf. (1119) 
« ex relîquis doctrinae D, N, et ex apostolicis epîstoUs cona* 
bimur ostensiones facere ». — A vrai dire, Irënëe annonce 
aussi (11 13) que le livre Y traitera du salut de la chair; les 
paroles du Seigneur du livre IV peuvent désigner les deux 
Testaments, puisque, pour Irénée, c'est le Verbe qui est 
apparu à Moïse et qui Fa inspire, lui et les Prophètes; en- 
fin les Écritures du livre III doivent être les Écritures 
qu^ admettent les Gnostiques^ c'est-à-dire le Nouveau Testa- 
ment seul^ puisque c'est les Gnostiques que veut convaincre 
Irénëe. On retrouve ainsi, à peu près, le plan suivi dans le 
plan annoncé. Il n'en reste pas moins que le développe- 
ment manque de rigueur et que la multiplicité des « re- 
prises » en voile la marche et en altère la clarté. Irénée a 
dû retoucher très souvent son texte afin d'y insérer des 
réfutations d'objections — au fond toujours les mêmes — 
que lui révélaient des conversations ou des livres. 



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DU TRAITÉ D'IRÉNÉE. 77 

nelle et que, après la défaite de PEsprit du Mal 
suivant son éphémère victoire au temps de l'Anté- 
christ, elle sera glorifiée par la résurrection dans 
la Jérusalem terrestre. Voilà l'objet des trois der- 
niers livres et l'ordre que suit à peu près leur auteur; 
si l'on s'explique mal celui qu'il annonçait, on com- 
prend bien celui qui l'a effectivement guidé : le 
mal défini par la matière, l'opposition des deux 
Testaments, la distinction du Dieu créateur et du 
Dieu suprême, n'est-ce pas les trois dogmes qui 
sont communs à tous les Gnostiques et que rejettent 
tous les Catholiques? 

L'ouvrage d'Irénée parut sans doute en quatre 
fois (livres I-II, III, IV, V). Il fut rédigé au temps 
du pape Eleuthère, 175-189 : Irénée parle de lui 
comme vivant encore*. Il est probable qu'il faut 
même reporter son travail après 1 80 : c'est à partir 
de 181 que se fait sentir l'influence de Marcia, la 
maîtresse de Commode, dont Irénée paraît connaî- 
tre les heureux effets*. 

Irénée utilisa la connaissance personnelle qu'il 
avait des hérétiques, parmi lesquels il vivait ; il fit 
usage des renseignements qu'il devait à ses maîtres 
et de ceux que lui donnèrent les Gnostiques con- 

1. III, 3, 3 (85i). 

2. IV, 3c, I (io65). Cf. Philosophoumena. IX, 11; Dion 
Cassius, 7a, 4» — Peut-être pourrions-nous préciser davan- 
tage si nous connaissions mieux les dates de Theodotion, 
cf. III, ai, I (946). 



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78 LES SOURCES D'IRÊNÉE. 

verlîs. Mais il n'est pas douteux qu'il puisa le plus 
souvent h des textes écrits, aux ouvrages de ses 
adversaires comme aux réfutations de ses amis. 

Il nous avertit lui-même, à plusieurs reprises*, 
qu'il a consulté les livres des docteurs de la Gnose ; 
mais il ne nous dit pas lesquels. On conjecture qu^il 
recourt de préférence aux écrits les plus récents : 
son but est pratique, il veut convertir les âmes ; 
c'est donc les théories courantes, dans la forme que 
leur donnent ses contemporains, qu'il doit com- 
battre et réfuter. On croit ainsi que c'est aux livres 
de Ptolémée, le disciple de Valentîn, qu'il em- 
prunte son grand exposé du Valentinianisme *. Il 
fait usage des livres de M areus, un autre disciple du 
maître, plus original semble-t-il. Il consulte les 
traités des Barbéliotes et des Ophites. — Mais il a 
certainement eu aussi à sa disposition des docu- 
ments plus anciens : lorsque par exemple, il décrit 
le système propre de Valentin, nul doute qu'il n'uti- 
lise un texte écrit ^. 

On ne peut guère être plus affirmatif ou plus 
précis, s'il s'agit de déterminer quelles réfutations 
catholiques de la Gnose il consulte. 

Les Mémoires d'Hégésippe ne lui ont été peut- 
être d'aucun secours : ils viennent à peine de pa- 
raître (vers 170-180) en Palestine ou en Syrie; 

I. I, préf. ^ (441). — I, a5, 5 (685). - I, 27, 4 {689). — 
I, 3i, a (704). — V, prëf. (11 19). 
a. Livre I, les 10 premiers chapitres. 
3. Peut-être acquis à Rome. I, 11 (560-569). 



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HÉGÉSIPPE ET JUSTIN. 79 

ils mentionnent sept sectes juives (Esséens, Gali- 
léens, Hémérobaptîstes, Masbothéens, Samari- 
tains, Sadducéens, Pharisiens) dontlrénéene souf- 
fle mot ; ils énumèrent sept sectes chrétiennes dans 
un ordre (Simoniens ?, Ménandriens, Marcionites, 
Carpocratiens, Valentiniens, Basilidiens, Satorni- 
liens) qu'Irénée semble ne pas connaître*. 

Le traité de saint Justin contre toutes les héré- 
sies est plus ancien, sans doute de peu antérieur à 
i5o. Irénée pouvait aisément le connaître : il 
nomme à deux reprises saint Justin. On ne peut 
rien affirmer pourtant. Justin étudiait sept sectes 
juives (Sadducéens, Génistes, Méristes, Galiléens, 
Hellenianens, Pharisiens, Baptistes); Irénée les 
ignore. Justin réfutait peut-être* sept sectes chré- 
tiennes (Simoniens, Ménandriens, Marcionites, Mar-. 
cianens, Valentiniens, Basilidiens, Satorniliens) ; 
Irénée ne connaît pas cet ordre*. Si tous deux 
parlent de la prétendue statue qui aurait été élevée 

1. Voici Tordre que suit Irënëe : Simon, Ménandre, Sa- 
turnin, Basilide, Carpocrate, Cérinthe, Ebionites, Nico- 
laites, Cerdon, Marcion, Taden, Barbéliotes, Ophites, 
Sethites, Caïnites. 

2. Trois seulement peut-être, celles qu'il ënumère dans 
son Jpologie-^ les quatre dernières sont seulement citées 
dans le dialogue avec Tryphon. Noter le double nombre de 
sept qui semble se retrouver cbez Hegésippe et cbez Justin, 
et que les deux listes de sectes chrétiennes diffèrent seu- 
lement par le quatrième numéro (Carpocratiens-Marcia- 
nens), et que les deux listes des sectes juives ont quatre 
termes communs. Derrière Hegésippe et Justin, n'y aurait-il 
pas un texte duquel tous deux dépendraient, — et que 
n'aurait pas connu Irénée? 



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«0 IRÉNÉE 

h Simon le Mage dans Tile du Tibre, à Rome, tous 
deux n'en parlent pas de la même façon : Irënée 
est beaucoup moins affirmatif que Justin. Si tous 
deux savent que les disciples de Ménandre croient 
échapper à la mort, Irénée ne donne pas les ren- 
seignements que lui fournit Justin et il en donne 
d'autres que celui-ci ne lui fournit pas. Justin mon- 
trait dans Simon et les Gnostiques des envoyés des 
démons ; Irénée se place à un tout autre point de 
¥ue. Les points de contact des deux auteurs doi- 
vent donc s'expliquer par leur commune dépen- 
dance par rapport à une même source. 

Un disciple d'Irénée, saint Hippolyte, nous per- 
met seul d'atteindre avec une quasi certitude une 
source écrite utilisée par Irénée. Au début de sa 
caiTière, Hippolyte avait rédigé un opuscule où il 
exposait et réfutait brièvement les hérésies; si le 
texte n'en est pas parvenu jusqu'à nous, il est 
^néralemcnt admis ^ que nous pouvons le reconsti- 
tuer grâce au Panarion de saint Epiphane, au de 
haeresibus de Philastre, a Vadi^ersus haereses du 
pseudo-TertuUien. Or, ce traité d'Hippolyte, com- 
paré à la Gnose démasquée et réfutée^ présente 
par rapport à elle de curieuses ressemblances et 
des différences caractéristiques. Si les deux textes 
commettent la même erreur à l'endroit de Colar- 
bassus, s'ils donnent à peu près les mêmes détails, 
parfois dans les mêmes termes, au sujet de Tatîen 



1. Malgré Kunze. 



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ET SAINT HIPPOLYTE. 81 

OU de Ménandre, on s'explique mal, si Hippolyte 
avait entre les mains le livre d'Irënée, qu'il ait 
négligé d'y prendre tels traits caractéristiques : 
dans la notice de Saturnin par exemple, pourquoi 
Hippolyte ne dit-il mot de la division des hommes 
en deux classes, de ses théories de la Rédemp- 
tion et de l'Ancien Testament? 11 est possible, 
sans doute, qu'Hippolyte ait entendu Irénée et 
que le livre de celui-là reproduise l'enseignement 
primitif de celui*ci sur le Gnosticisme*. Mais 
comme aucun autre fait ne nous invite à penser 
qu'il y ait eu relations directes et personnelles 
entre ces deux hommes, il est plus sage d'admettre 
qu'ils ont puisé à une même source*. 

Les autres réfutations catholiques de la Gnose 
sont trop peu connues pour qu'on en puisse déter- 
miner le rapport au traité de l'évéque de Lyon*. 

I. Hypothèse de M. de Faye. Photius dit simplement 
qu'Hippolyte a étë disciple d'Irénëe. Cela n'implique pas 
nécessairement qu'ils se soient connus. 

i. Hypothèse de Lipsius (Die Quellen der dltesten Ketzer» 
geschîckte^ i875). Ce texte inconnu serait peut-être aussi la 
source — ou l'une des sources — del, ii-ia, I, 23-27. 

3. Les traités gnostiques rësumës et discutés par saint 
Hippolyte dans les Philosophoumena sont postérieurs à saint 
Irénée — comme aussi les quatre traités de la Pistis Sopkia. 
— Les traités gnostiques antérieurs à saint Irénée décou- 
verts, en mai 1896, par M. C. Schmidt, 'Andxpuçov 'Iwàvvou, 
Soçta 'IrjaoO XpiatoO, Ilpa^tç IléTpou, EOayyéXiov xatà Maptàpi 
ne sont pas encore édités (1903). 



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LES GNOSTIQUES DES GAULES. 



II 



Le Valeatinianisme qui ravageait la vallée du 
lUiône avait été prêché, et quelque peu modifié, 
par les élèves de deux disciples du maître, Ptolé- 
niée et Marcus. Le premier était un philosophe à 
Tesprit clair, pénétrant et précis*; le second se 
donnait pour un prophète, ramenait les mystères 
du Plérôme à une arithmétique sacrée, recourait 
volontiers aux opérations magiques, — afin de 
convertir en un sang véritable, par exemple, le vîn 
eucharistique*; — et les Lyonnais résistaient mal au 
prestige de cette magie. Évêque de Lyon, Irénée 
s'attarde donc à combattre les idées des disciples 
de Ptolémée et de Marcus : mais c'est à la réfuta- 
tion des principes communs à Valentin, à ses 
él èves et même à tous les Gnostiques qu'il consacre 
tous les efforts de sa dialectique. Philosophe, il se 
place naturellement sur le terrain rationnel : il 
suit ses ennemis h travers leurs hypothèses, 
découvre avec souplesse leur côté faible ou ridi- 
cule, ne s'arrête pas tant qu'il reste un argument 
à détruire; il tend toujours à les enfermer dans 
UEi dilemme sans issue, et, lorsqu'il les a conduits 

I. Cf. notre saint Irénée (Bloud), livre I, § i et appen- 
dice au livre 1, 

a. Cf. notre saint Irénée (Bloud), livre I, § 3. 



\ 



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l'argumentation D'IRÉNÉE. 83 

où il veut, c'est merveille de le voir discuter l'un 
après l'autre les deux termes de l'alternative qu'il 
offre, en relever les invraisemblances, en signaler 
les contradictions. L'aisance avec laquelle il opère 
contre les fantômes du monde ineffable atteste son 
habileté ; parfois même l'argumentation se joue de 
l'obstacle plutôt qu'elle ne l'enfonce : Irénée rap- 
pelle parfois les sophistes. Une chose, du reste, 
l'encourage dans l'emploi qu'il fait de la méthode 
rationnelle : les erreurs des Gnostiques dérivent 
directement des erreurs des anciens philosophes^, 
Tbatès et Anaximaudre, Epicure et Démocrite, 
Platon et Pythagore; ils ramassent et combinent 
leurs doctrines, et présentent ces vieilleries 
comme des nouveautés. Contre des philosophes, 
c'est donc à l'argumentation philosophique qu'il 
faut recourir. 

Veut-on connaître le dessin général de celle qu'il 
a développée ? En voici un résumé succinct. Comme 
les Gnostiques rejettent la création du monde, au 
sens propre du mot, ils sont nécessairement rejetés 
ou vers l'hypothèse grecque d'une matière préexis- 
tante, ou vers la théorie orientale de l'émanation : 
dualisme ou panthéisme, ils n'ont pas d'autre re- 
cours. « Saint irénée les poursuit dans ces deux 
retranchements. Ou vous séparez Dieu du monde, 
leur dit l'évêque de Lyon, ou vous confondez Dieu 
avec le monde, et dans l'un et l'autre cas vous dé- 

1. II, i4 (749). 

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84 DUALISME OU PANTHÉISME. 

tvuisez la vraie notion de Dieu. Si vous placez la 
création iiors de Dieu, en ce sens qu'elle existe in- 
dépendamment de lui, quelque nom que vous don- 
niez à cette matière éternelle, que vous Tappeliez 
iiide, chaos, ténèbres, peu importe : vous limitez 
l'être divin, vous circonscrivez le domaine de son 
activité, ce qui revient à le nier. Dieu ne peut exis- 
ter qu'à la condition d'être infini, de renfermer en 
soi l'universalité des êtres; et s'il en était un seul 
qui pût exister par lui-même ou échapper à sa puis- 
sance, c'en serait fait de l'Etre souverain. Vous avez 
beau dire que le monde a pu être formé par des 
anges ou par quelque autre puissance secondaire, 
de deux choses l'une : ou ils ont agi contre la volonté 
du Dieu suprême, ou d'après son commandement. 
Dans la première hypothèse, vous accusez Dieu 
d'impuissance ; dans la seconde, vous êtes ramenés 
malgré vous à la doctrine chrétienne, qui voit dans 
les anges de simples instruments de la volonté di- 
icine. Donc, ou admettez la création, ou renoncez 
pour toujours à trouver le Dieu véritable. — Que 
si, au contraire, vous placez la création en Dieu, de 
lelle sorte qu'elle se réduise à un pur développement 
de sa substance, vous entrez dans une voie encore 
plus inextricable. Alors, tout ce qu'il y a dans 
les créatures d'imperfections et de souillures 
xetombe sur Dieu lui même, dont la substance 
devient la leur. Vous dites que le monde est un 
fruit de l'ignorance et du péché, le résultat d'une 
déchéance ou d'une chute du Plérôme; une dégé- 



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ABSURDITÉ DU DUALISME. 86 

nération progressive de l'Etre, ou, suivant votre 
métaphore favorite, une tache sur la tunique de 
Dieu; mais ne voyez-vous pas que, dans cette 
confusion de l'infini avec le fini, c'est la nature 
divine elle-même qui déchoit, qui dégénère, qui 
est entachée de vice ou d'imperfection. Est-il 
possible d'altérer plus gravement la notion de 
Dieu ? Vous ne pouvez échapper à cette consé- 
quence qu'en revenant au dogme chrétien de la 
création qui, tout mystérieux qu'il est, renferme 
la seule solution raisonnable, parce qu'il distin- 
gue parfaitement ce qui ne doit être ni séparé ni 
confondu ^ » 

Reprenons dans le détail quelques-uns de ces 
raisonnements. A la discussion de l'hypothèse dua- 
liste les quatre premiers chapitres du second livre 
sont consacrés*. Vous prétendez, dit notre auteur, 
que la création existe en dehors du Dieu suprême 
et indépendamment de lui ; mais comment peut-il y 
avoir en dehors de lui, au-dessus de lui, une Puis- 
sance, — telle que celle qui aurait créé le monde? 
Ne faut-il pas que le Dieu suprême, la Plénitude, 
le Plérôme, enveloppe tout dans son immensité et 
ne soit enveloppé par rien ? S'il existe quelque 
chose en dehors de lui, il n'est donc plus la Plé- 
nitude, il ne contient plus toutes choses : il lui 
manque ce qui est en dehors de lui ; il est limité, 

I. Mgr Freppel : Saînt Irénée.... [Paris, Bray, 1861, in-8] 
p. 346-347. 

a. II, 1-4 (709-721). 

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86 CRITIQUE 

borné par ce qui est en dehors de lui. Voici donc la 
Plénitude suprême, le Père de toutes choses qui 
est fondé, compris dans une autre Puissance qui 
Tenveloppe, qui est donc plus grande que lui, et, 
si Ton ose ainsi dire, plus Seigneur et plus Dieu 
que lui* ! 

Mais il y a plus. Si la création est indépendante du 
Dieu suprême et en dehors de lui, il faut de toute 
nécessité que la création enveloppe le Dieu suprême, 
ou qu'un infini la sé'pare de lui. Dans la première 
hypothèse, le Dieu suprême n'est plus le Dieu su- 
prême, la Plénitude; dans la seconde, on introduit 
un troisième terme qui contient et délimite les 
deux premiers, qui est donc plus grand qu'eux. 
Et, si ce troisième terme est limité, les choses 
qui le limitent sont limitées elles-mêmes; et ainsi 
à l'infini. Parce qu'elle a une fois posé une limite 
à Dieu, la pensée ne peut plus s'arrêter nulle part. 

Le même raisonnement atteint les Marcionites. 
Les deux Dieux qu'ils opposent se limitent l'un 
l'autre : ils ne sont plus Dieu. Si les Marcionites 
admettent deux Dieux, pourquoi n'eu imaginent-ils 
pas davantage ? Ou bien il n'y aura qu'un Dieu, qui 
contiendra toute réalité, comme la cause contient 
l'efTet, ou bien il y aura une infinité de dieux limités 
les uns par les autres, c'est à dire dont aucun ne 
sem Dieu : à chacun il manquera tout ce que sont 
les autres. 

I. II, I, 1 (710). 

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DU DUALISME. 87 

Vous prétendez échapper à ces difficultés en 
recourant aux Anges*. — Votre espérance est vaine, 
et stérile votre manœuvre ; bien plus, vous aggravez 
votre cas. Car, de deux choses Tune : ou les Anges 
qui ont créé le monde ont obéi à Dieu, ou ils lui 
ont désobéi. S*ils ont désobéi à Dieu, ils sont donc 
plus puissants que Dieu, et Dieu bien faible, bitm 
négligent, bien indifférent; la matière dont ils ont 
fait le monde venait-elle de Dieu ? Dieu n'est donc 
pas maître chez lui; et si la matière ne vient pas 
de Dieu, nous retombons dans toutes les difBcu liés 
qu'on a dites tout à l'heure. — Examinons l'autre 
alternative : les Anges ont obéi à Dieu. Le créa te nr 
du monde, c'est donc la volonté de Dieu; 
vous abandonnez votre thèse, vous revenez à 
l'Eglise catholique. L'auteur du succès dans 
une guerre, c'est celui qui a préparé les causes 
d'où la victoire est sortie. On ne dit pas que 
c'est la hache qui coupe l'arbre, maïs l'homme. 
Le créateur du monde, ce n'est pas les Anges, c'est 
Dieu. 

Ce n'est pas tout*. Pour cette raison encore, il est 
absurde de dire que la création n'est pas l'œuvre 
du Dieu suprême qui, par définition, contient tout 
dans son sein. Ce vide où le monde a trouvé place 
et pris forme, la suprême Plénitude en connaissait- 
elle ou en Ignorait-elle l'existence? Si elle en igno 
rait l'existence et ignorait en même temps que la 



I, II, a (713-716). 
a. II, 3 (716-717). 



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88 CRITIQUE 

création devait l'occuper un jour, votre Dieu, qui 
n'a ni science ni prescience, n'est plus Dieu. Si elle 
en connaissait l'existence et la destinée, comment 
expliquerez-vous qu'elle l'ait laissé si longtemps 
sans le remplir; et comment soutiendrez-vous qu'elle 
n'est pas l'auteur du monde, si sa pensée en a formé 
le modèle et créé l'idée ? 

Ce Vide, du reste, d'où vient-il ? S'il vient du 
Dieu suprême, il est semblable au Dieu suprême, 
et donc, Dieu est semblable au Vide, et l'Etre au 
Néant ! Mais s'il ne vient pas de Dieu, c'est donc 
lui-même qui s'est formé et engendré : il est cause 
de soi {a se); il est égal à Dieu, frère de Dieu, il 
est Dieu, — S'ils veulent échapper à ces consé- 
quences et prétendre que la création n'est pas 
extérieure au Père, qu'elle n'est en dehors, ni 
de son immensité spatiale, ni de sa connais- 
sance consciente, comment expliquer que le Père 
accepte cette souillure, que le Parfait souffre l'im- 
parfait, que la Lumière soit tachée d'ombre? 
Comment les hommes pourraient-ils attendre quel- 
que bienfait d'un Dieu pareil ? comment pour- 
raient-ils accéder à la perfection si leurs auteurs 
sont imparfaits ^ 

Saint Irénée s'achemine ainsi à l'examen de l'autre 



I. II, 4 (718-720). Quelques-uns de ces arguments pour- 
raient plus ou moins directement se retourner contre 
la doctrine du christianisme. Tout à sa polémique, 
Irënëe n'en a cure : il sait que le système chrétien en 



triomphe. 



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DU PANTHÉISME. 89 

hypothèse qu'il a d'abord énoncée : après avoir ré- 
futé le dualisme, il arrive à la discussion de la théo- 
rie panthéiste suivant laquelle la création est un 
pur développement (éclosion basilidienne, émana- 
tisme valentinien) de la substance divine. De deux 
choses Tune, dit-il : ou bien celte création sera 
aussi lumineuse et parfaite que le Dieu suprême, 
et alors, vous êtes contredits par les faits ; ou bien 
vous reconnaissez qu'elle est imparfaite, et c'est 
alors Dieu lui-même que vous chargez d'imperfec- 
tion. Ou bien la création est à la fois corruptible, 
puisque terrestre, et incorruptible, puisque divine 
— ce qui est absurde — , ou bien c'est Dieu même 
que vous accusez*. 

En vain voudrez-vous défendre le Dieu suprême 
et sauver son honneur en imaginant un ou des créa- 
teurs distincts, Anges ou démiurge'. Car, ou bien 
c'est avec l'assentiment de Dieu qu'ils émanent de 
son être, et dès lors il est responsable de leur œuvre, 
lui qui permet à la souillure de se propager, à Ter- 
reur, au temps, à la corruption de maculer rincor- 
ruptible, et l'éternel, et la vérité! Ou bien, c*est 
malgré Dieu qu'ils sortentde son sein: que devient 
alors sa puissance, ou que devient son honnêteté : 
ou bien il est faible, ou bien il est hypocrite et 
esclave de quelque nécessité. Or, « il est tout a fait 
contradictoire de dire que Dieu, dont la puissance 
et la liberté sont l'essence, pourrait être Tesclave 

I. II, 5, i-a (721-724)' Freppel, op. cit., 349. 
a. II, 5, 3 et 4 (723-725), 



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90 CRITIQUE 

de la nécessité de telle sorte que plusieurs 
choses s'accompliraient contre son gré; cjb serait 
faire la nécessité plus forte que Dieu mêmey ce 
serait la mettre au-dessus de lui et avant lui. 
Si la nécessité devait devenir si puissante, il fallait 
l'extirper dès le principe et ne pas s'exposer à la 
subir par des concessions indignes du caractère 
de Dieu. Cette conduite eut été plus sage, plus 
logique, mieux appropriée à la puissance de Dieu 
que d'attendre plus tard, comme s'il venait à 
résipiscence et cherchait à détruire les consé- 
quences issues de cette nécessité. Si le Père de 
l'univers lui est ainsi soumis, il tombera sous 
l'action de la fatalité : il sera comme le Jupiter 
d'Homère que la nécessité oblige à dire : a Je t'ai 
lait ce don, comme de plein gré, mais je ne vou- 
lais pas te le faire. » 

Voici une autre difficulté de votre hypothèse : 
comment soutenir sérieusement que le démiurge 
ou les Anges, émanés de la substance du Dieu su- 
prême, le puissent ignorer*? Ne sont-ils pas dans 
son domaine ? S'il est invisible, sa providence ne 
le manifeste-t-elle pas? Si la raison inhérente à 
l'esprit de l'homme lui révèle Dieu, l'unique maî- 
tre de toutes choses, peut-on croire qu'elle ne le 
révèle pas aux Anges ? A-t-on besoin de voir l'em- 
pereur qui vit à Rome pour connaître son exis- 
tence? A moins de les placer plus bas que les bétes 



I. II, 6 (734-7^5). 



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DU PANTHÉISME. 91 

dans Téchelle des êtres, il est absurde de croire 
que les Anges de Dieu ignorent Dieu. 

Quant à prétendre que le monde issu du déve- 
loppement de Dieu, la Suprême Plénitude, en soit 
une image, et lui soit un hommage, c'est ,une in- 
soutenable prétention ^ dr pourquoi la création 
est-elle temporelle, si le modèle en est éternel? 
Comment le Dieu Suprême peut-il se complaire à 
cet éphémère hommage ? Quel est ce vain appétit 
de gloire que Ton surprend en lui ? Comment ad- 
mettre que rimage ignore son modèle, et le modèle 
son image ? Jésus, le Sauveur, serait-il un mauvais 
ouvrier, puisque, créant un monde ignorant du 
Dieu suprême, il ne sait pas faire ressembler 
rimage à son type ; ou bien, si son œuvre est par- 
faite, comme parfaite la ressemblance du modèle 
et de rimage, c'est donc la pensée de Dieu lui- 
même qui ignore, qui ignore ce qu'il fait! Ce n'est 
pas tout. Comment la création innombrable, mou- 
vante, mourante serait-elle l'image des trente Bons 
qui constituent la Plénitude du Dieu suprême*? 
Quelques-uns de ces éons seraient-ils mauvais par 
nature, puisqu'il y a des hommes mauvais? De quel 
éoKl le feu éternel est-il l'image ? Comment l'im- 
parfait est-il l'image du parfait et le transitoire de 
l'éternel ? L'idée de la création qui règle l'activité 
du démiurge, d'où est-elle venue au Père caché, 
puisque ce n'est pas le démiurge qui est le véritable 

I. Il, 7 (726.736). 
a. II, 7, 3 (728). 

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92 CRITIQUE 

auteur du monde et que le Père ignore ce monde ? 
Votre pensée chancelle : la totalité des ôtres finis, 
existants ou possibles, n^est pas adéquate à Tidée 
d'infini : Tinfini est une chose, Tindéfini en est une 
autre. « Tel est l'embarras dans lequel s'est jeté 
Basilide, pourchassant la vérité à travers une im- 
mense série d'êtres qui procèdent l'un de l'autre. 
Il a beau imaginer ses trois cent-soixante-cinq cieux 
superposés par degrés, comme le type suprême des 
trois cent-soixante-cinq jours qui forment l'année ; 
il a beau mettre par dessus tout cet échafaudage 
ce qu'il appelle la Puissance sans nom, il n'en 
est pas plus avancé pour cela. Si on lui de- 
mande qui a fourni le type du premier de tous 
les cieux, dira-t-il que c'est la Puissance sans 
nom ? Mais s'il s'arrête à une Puissance créatrice, 
il rentre dans notre doctrine; sinon il faudra 
qu'yu-dessus de cette Puissance sans nom il en 
suppose une autre qui aurait fourni à celle-ci le 
modèle de toutes les créations, et ainsi de suite 
en remontant toujours sans jamais s'arrêter.... 
Toutes ces multiplications d'êtres ne lui donnent 
pas rÈtre suprême dont la hauteur est inaccessible 
à tous les cieux et à tous les éons réunis, qui 
nen restent pas moins dans leur condition basse et 
inféneure*. » 

Il serait trop long — et peut-être fastidieux — 
Je poursuivre plus loin cette analyse du détail de 

i. II, 16, a, 4 (760-761). — Freppel, op. cit., 35i. 

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DU PANTHÉISME. 93 

rargumentation d'Irénée. Le lecteur peut prendre 
une idée de sa manière. Si j'ajoute qu'il raille agréa- 
blement ses adversaires de verser dans l'anthropo- 
morphisme — suprême infortune pour un théolo- 
gien gnostique — et de déguiser une psychologie 
arbitraire en une profonde cosmologie, j'aurai dit 
l'essentiel. La nature de Dieu diffère de la struc- 
ture de rhomme, « qui est composé de deux na- 
tures, d'un|corps et d'une âme. Quand ils mettent en 
avant (leurs émanations).... ils parlent mal; ils prê- 
tent à Dieu, qu'ils ne connaissent pas, les passions, 
les affections et les sentiments de l'homme. Ils 
appliquent au Père de toutes choses ce qui ne con- 
vient qu'à l'homme, tout en disant que personne 
ne le conçoit et que ce n'est pas lui qui a créé 
le monde.... S'ils connaissaient les Écritures et 
étaient instruits de la vérité, ils sauraient qu'il 
n'en va pas de Dieu comme de Thomme, et 
que les pensées de Dieu ne sont pas comme 
les pensées de l'homme. La distance est grande 
qui sépare le Père de toutes choses des affections 
et des passions humaines ; il est simple et sans 
parties,... etc*. » Quoi qu'il veuille ou tente, 
l'homme est toujours l'esclave d'un inévitable 
anthropomorphisme. 

La complication du système valentinien — 

I. II, i3, 3, sq. (743). Leur théorie de rémanation des 
ëons est un modèle d'arbitraire [II, 12-28 (737-787)]. Cette 
seconde partie du livre II est suivie de deux chapitres (a4- 
25), où Irénëe réfute l'arithmétique symbolique des Marco- 



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m CRITIQUE DU PANTHÉISME. 

comme des systèmes gnostiques en général — *^taît 
un ëlëment de âoa prestige : les esprits crédules 
admirent ce qu'ils n'entendent pas. L'irrespec- 
tueuse audace d'Irénée vint troubler la quiétude 
victorieuse de Tadversaire ; sa main sacrilège bous- 
cula leur fantomatique empyrëe ; elle le fit éva- 
nouir. 

Bien» et autres, — de trois chapitres (36-28), qui traitent de 
h vraie méthode (cf. infra, p. gS), — de cinq chapitres 
(39-34) qui réfutent les théories gnostiques sur la destinée 
de$ ;îm<ïS. Pour plus de détails, cf. notre saint Irénée [Bloud], 
livre U, §§ 4, 5, 6, 7 et 8. 



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CHAPITRE IV 

LA. DOCTRmE DE SAINT IRENEE 

À. La méthode, 

Les ouvrages perdus de saint Irënëe; reconstitution de sa 
doctrine. — La méthode. — I. Théorie du mystère, — 
Dieu est infini, Thomme fini. — Les limites actuelles de 
notre science. — II Théorie de V Écriture : « les paroles 
du Christ ». Description extérieure de la Bible irënëenne : 
sa constitution (le Pasteur; TÉpître aux Hébreux), son 
texte (la lettre d'Aristée et le IV* livre d'Esdras) : les 
versions de Théodotion et d*Aquila. Les citations bibliques 
d'Irénée. — Histoire de la Bible d*après Irénée, conçue 
contre Marcion : rapport de T Ancien au Nouveau Testa- 
ment (prophétie et histoire : Pidée du développement 
dans saint Irénée) ; rapport de saint Paul à Jésus (authen- 
ticité des quatre Évangiles.) — 111. Théorie de la Tradition» 
— Prestige de l'idée de tradition dès avant Irénée, — Le 
principe de la tradition : antériorité de renseignement 
oral. — Le recours à la tradition : L'Église, les églises 
principales, IVglise romaine. — La valeur de la tradi- 
tion : Tunité de foi maintenue, l'assistance de l'Esprit 
manifestée. — Caractère de cette méthode : très faible 
place de la philosophie. Pourquoi? La philosophie appa- 
raît à Irénée solidaire de la Gnose. 

Les discussions que ron vient de résumer briève- 
ment ne sont pour nous que la moins importante 
partie de Tœuvre de saint Irénée ; à sa réfutation 
s'entremêle un exposé doctrinal assez complexe ; à 



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96 LES OUVRAGES PERDUS D'IRÉNÉE. 

la fausse gnose il veut opposer la gnose ivraie. L'en- 
semble de ce système tliéologique ne nous est pas 
entièrement connu, — nous avons perdu beaucoup 
de ses écrits* : — son grand ouvrage nous permet 

t. Voici, d'après Harnack (Geschichte der altchristlichen 
Litteratur bis Eusebius, I, Die Ueberlieferung^ p. a63), la liste 
de ses autres écrits : i. Lettre à Florinus icepl {lovapx^aç v) 
ïî£pl ToO ixr) eivai 0e6v iîoiT;Ty;v xaxcôv [cf. Ëusèbe. H. E. V, 
jo, 4î peut-être, d'après Zahu [Forschungen^ IV, 3o6), Phi- 
lastrius, h. 67 et saint Augustin adv. haer. 66]; — a. Lettre 
n Blastus irepl (Txiffjiaro; [cf. fragment syriaque 27 de l'édi- 
liou Harvey. II, 456) i — 3. Lettre à Victor sur la fête de 
Pâques [cf. Eusèbe H. £. V, a4i i^f sq. ; Maxime le Con- 
Éesseur, sermon VII sur l'aumône; fragment syriaque 38. 
llarvey. II, 4^7]; — 4» Discours contre les Grecs icgpl lirt- 
atiîp.y]ç : perdu; — 5. Discours à Marcianus elç SvÔecÇiv toO 
ànoffToXixoO xTQpûynaioç : perdu; — 6. Discours varies [Har- 
Tcy II, 480 et 5o8 donne deux fragments]; — 7. Discours 
A Demetrius itepl irtffTetoç [Harvey. II, 477» *^- ®^ Pitra, Aua- 
kcta II, aoa]; — 8. Traité adressé à Florinus irspt ôyôoà- 
5oî [cf. Eusèbe. H, E. V, ao, 2] ; — 9. Un traité contre 
Yalentin, peut-être identique au précédent [Théodoret. I, 
-iS. — Harvey. II, 479]; — lo* Commentaire sur la Genèse, 
Ludique par le Codex Patm. p6' [cf. Pitra. Analecta. II. 2o5. 

— Harvey. II, 35o] ; — 11. Commentaire sur le cantique des 
Cantiques (d'après fragment syriaque 26. Harvey. II, 455) ; 

— 12, Traité itspl tîjç àyiaç xpiàôoç, indiqué par le Codex 
Coislin, 276, f* i38' et le Codex Hierosolym. Sancti Sepul- 
t:ri, i5, f" 204; — i3 Traité sur l'histoire d'Elkana et 
Samuel, indiqué par le Codex Mus. Br. Syr. Ass. 12157, f* 
J98 [cf. Harvey. II, 607]; — i4. Traité itepl toO icavriç? Le 
Commentaire de l'Apocalypse attribué à saint Irénée d'après 
le manuscrit d'Altenberg par Martène et Durand [Voyage 
liuéraire de deux religieux bénédictins. II, 260] n'est cer- 
Lainement pas de lui : Arius, Ambroise et Augustin y étaient 
cités. Le Codex Mosquens. bibl. S. Syn. 48 présente certaines 
^cboiies tirées de S. Irénée. 



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LA DOCTRINE D'IRÉNÉE. 97 

du moins d*en discerner les principaux traits et 
d'indiquer, avec la méthode qu'il a suivie, l'idée 
centrale et les théories secondaires auxquelles il a 
ramené tout le Christianisme. 

Quelle connaissance l'homme peut-il acquérir de 
la nature et de l'histoire ? C'est une question à la- 
quelle saint Irénée n'a peut-être jamais réfléchi 
beaucoup ; nous ne saurions dire en tout cas com- 
ment il y répondait. Sans doute admetrait-il avec 
ses contemporains que ce ne sont pas domaines 
inaccessibles à l'humaine pensée; peut-être croyait- 
il en même temps que notre connaissance en ces 
matières est bornée, superficielle et fragmentaire*. 
— Nous pouvons assurer, en revanche, qu'il recon- 
naissait à la raison le pouvoir de découvrir la réalité 
de Dieu ^ ; mais il ne lui plaisait pas qu'elle dis- 
sertât de l'être divin. Bien qu'il prenne à la discus- 
sion dialectique un évident plaisir, — on a pu s'en 
rendre compte, — bien qu'il subisse le prestige de 
la science, il n'y a pas de doute que les méthodes 
strictement rationnelles lui inspirent une méfiance 
inquiète, où l'on démêle à la fois l'influence de 1» 
tradition pyrrhonienne et la crainte des excès de la 
Gnose. « Scientia inflat^ charitas autem aedificat » : 
il répète avec plaisir, il commente avec amour 
cette parole de l'Apôtre; il est plus sensible au» 
péril d'orgueil qui naît souvent de la science qu'à 

I. Il, 28, 3 (8o5-8o6) et 7 (810). 

a. Il, 9, I (733-734) et 111, 25, 1 (968, A, B). 



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98 LA MÉTHODE D'iRÉNÉE. 

Tayantage d'une connaissance plus étendue ou plus 
profonde'; il craint pour les âmes le charme dan- 
gereux des recherches trop curieuses. Aussi tend-il 
d'instinct, si je puis dire, à organiser une méthode 
si ferme et si positive qu'elle rende impossibles ces 
écarts d'imagination et de pensée qui ont perdu les 
Yalentin et les Basilide ; de là, sa théorie du Mys- 
tère, sa théorie de l'Ecriture, sa ihécurie de la Tra- 
dition. 



I 

Le mystère borne la pensée de l'homme sitôt 
qu'elle tâche à pénétrer l'être de Dieu; elle ne 
comprend pas comment il a fait en lui-même, et 
de rien, le monde créé*; cela parait impossible, 
mais ce qui est impossible à l'homme est possible 
à Dieu' ; elle ne comprend pas, parce que l'homme 
est une créature finie et que Dieu est infini. L^homme 
n'est pas l'égal de son créateur, il ne peut pas, 
comme lui, connaître toutes choses : parce que, 
dans l'ordre de l'être, celui qui a été fait est infé- 
rieur à celui qui n'a pas été fait et qui subsiste 
toujours le même, une infériorité du même genre 
subordonne encore l'homme, dans l'ordre de la 
science, à celui qui n'a pas été fait et elle l'empêche 
de scruter toutes les causes. « Ce n'est pas de toi que 

I. II, a6, I (800). 

a. II, a, 4 (7ï4). 

3. II, 10, 4 (736). Cf. supra, p. 3. 



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LE MYSTÈRE. 99 

tu tiens ton être, ô homme ! Tu ne coexistais pas 
toujours avec Dieu, comme son propre Verbe : mais 
c'est à cause de son éminente bonté que tu as 
commencé d'être et que le Verbe t'apprend peu à 
peu les desseins du Dieu qui t'a fait. Laisse donc ta 
science à sa place..., n'empiète pas sur Dieu, tu ne 
pourrais pas passer... : ton créateur est indétermi- 
nable. En raisonnant à l'encontre de ta nature, tu 
déraisonneras ; si tu persévères, tu tomberas dans 
la folie, tu te croiras... meilleur que lui'... » a II 
y a des choses qu'il faut abandonner à Dieu. » 

Comment s'en étonner « si, de toutes ces choses 
qui nous entourent dans la nature créée — que 
nous manions, que nous voyons, qui sont avec nous 
— beaucoup échappent h notre science... Que dire, 
en effet, si nous voulons donner la cause des 
crues du Nil ? » . Les migrations des oiseaux qui arri- 
vent au printemps et fuient en automne n'ont pas 
encore été expliquées. Quelle est la raison véritable 
du flux et du reflux de l'Océan ; de la pluie, des 
éclairs, du tonnerre, des orages, des nuages, des 
vents, delà neige, de la grêle, de la croissance de 
la lune et des diflerences que l'on constate entre 
les eaux, les métaux, les pierres et autres choses 
semblables... Les cheveux des hommes, pourquoi 
sont-ils si diversement disposés sur leurs têtes ? Si 
donc, parmi les choses de la création, il en est qui 
touchent à Dieu, comme il en est qui tombent dans 

1. n, a5, 3-4 (799). 

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100 LE MYSTÈRE. 

le domaine de notre science, quoi d'étonnant si 
certaines choses du monde céleste nous échappent 
et, même dans l'autre vie, nous échapperont 
toujours* ? Inclinons-nous devant le mystère, et 
chantons la gloire de Dieu. Que faisait Dieu avant 
la création' ? Quelle est exactement l'origine de la 
matière' ? Comment s'explique l'origine du Verbe 
et de l'Esprit-Saint*? Pourquoi certaines créatures 
de Dieu se sont-elles révoltées contre lui, tandis 
que les autres, en plus grand nombre, lui restaient 
fidèles ? Leur nature différente est-elle la cause 
qui rendcompte de la différence de leur conduite*? 
Autant de mystères qu'il faut abandonner h Dieu. 
N'essayons pas d'ouvrir le sein de Dieu, ne faisons 
pas semblant d'expliquer ! Quand le Christ a dit : 
« Mon Père est plus grand que moi » (Jo., xiv, 28), 
il voulait montrer que l'homme doit abandonner à 
Dieu la connaissance de certaines choses ; il voulait 
lui enseigner le respect du mystère*. 

Les limites actuelles de la science, l'idée de l'in- 
finité de Dieu, voilà la double origine de la théorie 
du mystère qu'Irénée oppose aux audaces intem- 
pérantes de la métaphysique gnostique. 

I. II, 28, a, 3 (8o5-8o6). 
a. II, 28, 3 (807). 

3. II, 28, 7 (809). 

4. II, 28, 5 (808). 

5. II, 28, 7 (809-810). Cf. les hésitations de Tatîen. 

6. II, 28, 8 (811). Cf. III, 24, 2 (967). IV, 20, passtm, 
(io32-io43). 



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LES ÉCRiTufi^^. : : •. : /^-, m 



Puisqu'il y a a dans les cieux des créations spi- 
rituelles »S puisque, dans notre monde lui-même, 
il est tant de choses que nous ne pouvons expliquer, 
quelle sera notre attitude vis à vis de ces double^; 
mystères ? 

Irénée ne pense pas qu'il soit défendu de chercher. 
Si la raison, de ses seules forces, est à ses yeiiv 
capable de faire progresser notre connaissance du 
monde*, il veut que Ton recoure aux Écritures, aluj 
d'acquérir une idée un peu moins imprécise do 
Dieu. 

Les Écritures, en effet, ont Dieu pour auteuc, 
a Les deux Testaments, écrit Irénée, ont été pro- 
duits par un seul et même père de famille, le Verbe 
de Dieu, Notre Seigneur Jésus-Christ qui a parlé et 
à Abraham et à Moïse et qui, dernièrement, nous li 
rendu la liberté » ; et ailleurs, avec plus de conclu- 
sion et de force, « les écrits de Moïse, dit-il, sont 
des paroles du Christ' ». 

Quels livres, au juste, désigne-t-il comme les 
parties constitutives des deux Testaments ? Il ciie 
le Pentateuque, Josué, les Juges, les quatre livres 
des Rois, les Psaumes, les Proverbes de Salomon, 

I. II, 3o, 7 (818). 

a. Il n'insiste jamais sur ces questions. 
3. Entre autres textes, cf. III, 9 (868, sq.), la, 11 (goS)» 
ai, 4 (9H- IV» ^» 3(977). 9, I (997), 32 (1070).] 

6. 



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10^: ^ 1 /LË*.t:^îîON D'IRÉNÉE. 

Jsaïe^ Jéréjixifi,.E^écJiiel y Daniel, Osée, Joël, Amos, 
ïôiias,* Mîcîièe; Jlataoai5, Zacbarie et Malachie^; 
parmi les deatérocanoniqaes alexandrins, il admet 
Baruch sous le nom de Jérémie, la Sagesse de Sa- 
lomon, les histoires de Susanne, de Bel et du dra-* 
gon * ; peut-être même a-t-il reçu le quatrième livre 
d'Esdras*. — Nos quatre Évangiles selon saint 
Matthieu, saint Marc, saint Luc et saint Jean unis 
au livre des Actes et aux treize épîtres de saint 
Paul*, aux épîtres de saint Jacques et de saint 
Pierre', à l'Apocalypse et aux épîtres de saint 
Jean ^, enfin au Pasteur d'Hermas ^, constituent le 
Nouveau Testament où il puise. Il faut remarquer 
qu'il fait place à ce dernier texte dans son recueil, 
tandis qu'il en écarte Tépître aux Hébreux, dont 
il nie, du reste, l'origine paulinienne. Il faut 
remarquer surtout qu'il insiste sur le nombre des 

I. Massuet. P. G. 7, 246. 

3. Loisjr. Histoire du Canon de V Ancien Testament (1890), 
74 et Massuet, op» cii,, a48-a49- 

3. Conjecture de Massuet, 249. Cf. lit, ai, a (948) et 
Esdras IV, 14. 

4. L'ëpître à Philémon, seule, n*est pas citée; toutes les 
autres sont également attribuées à TÂpôtre. 

5. Il n'est pas tout à fait sûr que la II' Pétri lui ait été 
coBUue, ni la lettre de saint Jacques. Loisj : Histoire du 
Canon du JV, T. (1891), 106. 

6. Il ne cite jamais expressément la troisième, — non 
plus que répître de Jude^ — Mais il attribue expressément 
l'Apocalypse à l'apôtre Jean. 

7. Il a en grande estime la lettre de saint Clément aux Co- 
rinthiens, sans l'accueillir pourtant dans le canon. Sur 
toute cette question, consulter Loisy : op, cit,, ioa-107. 



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LE TEXTE BIBLIQUE D'IRÉNÉE. 103 

Evangiles ; il y en a quatre, et il n'y en a que 
quatre*; évidemment, les Gnostiques voulaient 
ajouter à ce nombre, ou en retrancher *. 

Comme les contours de la collection, il semble 
que la lettre du texte ait paru à peu près fixée au 
jugement de saint Irénée. A l'exemple de Philonet 
de Josèphe, il admet Tauthenticité de la lettre 
d'Aristée : il croit que, sur la demande de Ptolé- 
mée P"^, fils de Lagus (3o6-285), 72 interprètes juifs 
envoyés de Palestine ont traduit en grec, non seu- 
lement le Pentateuque, mais encore tout l'Ancien 
Testament; il croit même, avec saint Justin, qu'ils 
ont travaillé chacun dans sa cellule, sous l'inspira-* 
tion du Saint-Esprit, et que la comparaison des 
soixante-douze traductions, trouvées de tout point 
identiques, a manifesté le miracle. A ce miracle, 
enfin, il ne trouve rien que de normal : le chapi- 
tre XIV du quatrième livre d'Esdras (37-47) lui fait 
croire que le texte hébreu a une fixité pareille à 
la fixité du texte grec et que c'est sous l'inspiration 
de Dieu même qu'Esdras l'a restitué dans sa teneur 



1. III, II, 8-9 (885, sq.). Il compare les 4 Évangiles aux 
4 parties du monde, aux 4 vents principaux et aux chéru- 
bins d'Ézëchiel, aux 4 Testaments (Adam, Noë, Moïse, 
Jésus-Christ). 

2. Valentinne seservait guère que de saint Jean, Marcion 
que de saint Luc, les Ehionites que de saint Matthieu, d'au- 
tres que de saint Marc (III, 11,7, 884), tandis que certains 
docteurs préconisaient l'Évangile de Pierre, TÉvangile 
selon les Égyptiens, l'Évangile selon les Hébreux surtout. 
(III, 11,9,890- 



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104 LE TEXTE BIBLIQUE D'IRÉNÉE. 

primitive et authentique, après qu'il eut été cor- 
rompu au temps de la captivité de Babjlone ^ C'est 
pourquoi il accuse Théodotion et Aquila d'avoir 
falsifié le texte original d'Isaïe lorsque, dans la pré- 
diction fameuse : «une vierge concevra », ils rem- 
placent par le mot « jeune femme », le mot 
« vierge ». Pourtant, ajoute-t-il, on ne peut accuser 
les « Septante » d'avoir accommodé le texte hébreu 
selon les exigences de la foi chrétienne : ils écri- 
vaient plusieurs siècles avant Jésus ; Théodotion et 
Aquila, au contraire, vivaient un siècle et demi 
après lui. — Le texte du Nouveau Testament est 
fixé tout de même à ses yeux : la preuve en est 
qu'il accuse Marcion d'y avoir fait des coupures, 
d'avoir « écourté » notamment les épîtres de saint 
Paul' ; la preuve en est encore ces discussions de 
textes qu'il institue si souvent afin de déterminer le 
sens d'un mot ou d'un membre de phrase^. 

Il nous serait précieux d'avoir en main l'édition 
des Ecritures où puisait Irénée; elle ne nous est 
pas parvenue. Mais du moins pouvons-nous dire 
qu'elle ne s'éloignait guère de . celles que nous 
connaissons : les très nombreuses citations qu'il a 
faites nous l'assurent. Je me bornerai ici à pré- 
senter trois remarques. Irénée connaît et utilise, 
comme parties intégrantes du texte, les généalogies 
et les récits de l'enfance qui sont propres à saint 

1. II, ai, a (947-949)- 

2. m, la, 12 (906). 

3. m, 7 et 8, par exemple (864-866). 



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LE TEXTE BIBLIQUE D'IRÉNÉE. 105 

Matthieu^ et à saint Luc*. Il cite [III, 17, i (9^9)] 
le verset de Matthieu relatif à la Trinité. îl ne 
connaît pas notre leçon du verset i3, chapitre ï, de 
saint Jean ; il lit : « le Verbe a donné le pouvoir de 
devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son 
nom (lui) qui, ni du sang, ni du vouloir de la chmf\ 
ni du vouloir de r homme, mais de Dieu est tté^ p. 

Voilà la description extérieure, si j'ose ainsi dire, 
de la Bible d'Irénée ; voici comment il s'en repitv 
sente Thistoire interne et les développements pro- 
gressifs. Le même Marcion l'a contraint de se rendre 
précisément compte et du rapport qui unit les deux 
Testaments l'un à l'autre, et du rapport que sou- 
tiennent, relativement à Jésus, les Apôtres et suint 
Paul. 

Le premier des deux problèmes n'a rien peichi^ 
au temps d'Irénée, de l'importance singulière qti il 
a eue dès l'origine : c'est, en somme, parce qu'il 
n'a pas reçu de solution satisfaisante que les 
Gnostiques ont pu si facilement accréditer leurs 
théories dualistes. 

Les Chrétiens cherchent donc toujours. Les uns, 

I. III, 9, a (870). Cf. Mt. I, ao, î3; II, a, i3, ïi tt 
III, 16, 2 (9^1). 

a. m, 9,^ 3(871) et 1-5, (873-878). Cf. Luc. I, 33, lï-g, 
i5, sq., et II. (passim), Marcion rejetait les deux premiers 
chapitres de saint Luc. 

3. m, 19, a (940) ; 16, a (gaa). Saint Justin (Z)/a/. 63, I^ 
j4p. 3a. DlaL 54, 61, 76), et Tertullien (De carne Christi, iq), 
donnent le même texte qu'Irénée. Tertullien prétend nit/me 
que l'autre leçon, — aujourd'hui communément reçue, — 
est une falsification du texte authentique due aux VaknU- 

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106 LES PROPHÉTIES BIBLIQUES 

sur qui la pensée de saint Paul exerce une influence 
décisive, tendent à toujours rabaisser la valeur de 
l'Ancien Testament : Tépitre du pseudo-Bamabéi 
les Antithèses de Marcion marquent les étapes pro- 
gressives de sa déchéance. Les autres réagissent 
contre ce mouvement qui menace de ruiner l'origi- 
nalité du Christianisme ; mais il le font sans vigueur : 
saint Justin se contente de vaguement assimiler les 
livres de l'ancienne Alliance aux livres de la nou- 
velle. Saint Irénée résoud le problème capital dont 
l'obscurité tourmente ia conscience chrétienne ; et 
la double solution qu'il propose, à la suite de saint 
Paul, est celle dont nous vivons encore. 

Irénée enseigne d'abord que V Ancien Testament 
est une ample prophétie annonçant d'avance l'œuvre 
du Christ, a C'est le même Esprit de Dieu, dit-il, 
et lui seul, qui a annoncé par les prophètes ce que 
serait la venue du Seigneur, et qui, ensuite, a exac- 
tement vérifié par les Anciens (les écrivains du Nou- 
veau Testament) ce qu'il avait exactement prophé- 
tisé* » ; et encore : « Lisez attentivement les Ecri- 
tures : vous verrez qu'elles traitent du Christ et 
qu'elles préfigurent la vocation nouvelle. C'est le 
trésor caché dans le champ, je veux dire dans le 
monde...; le Christ est le trésor caché dans les 
Ecritures qu'annonçaient obscurément les types et 

nîens, cherchant à justifier leur théorie des pneumatiques. 
L'intérêt que présentent les citations bibliques d 'Irénée s'est 
grandement accru depuis que le manuscrit du Sinaï nouYelle- 
ment découvert nous a donné un autre texte du second siècle. 
I. III, II, 4 (950). 

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D'APRÈS IRÉNÉE. 107 

les paraboles. On ne pouvait les comprendre avant 
la réalisation des prophéties, c'est-à-dire avant la 
venue du Seigneur.... Lorsque les Juifs, aujourd'hui 
encore, lisent la Loi, ils y voient une fable, parce- 
qu'ils n'ont Texplication de rien, ils n'admettent 
pas la venue du Fils de Dieu ; lorsque ce sont les 
Chrétiens, la Loi est le trésor enseveli dans le champ 
qui est révélé par la croix du Christ*. » L'histoire 
d'Abraham et des patriarches ne s'éclaire que par 
l'incarnation de Dieu : ils ont connu l'incarnation 
et ils en ont frémi de joie*. De même pour l'histoire 
de Moïse, qui a marqué le jour de la Passion du 
Christ et qui en a décrit le théâtre'. De même, 
enfin, pour les Prophètes* : lorsque Isaïe racontait 
les souffrances du Serviteur de Jahvé, il pensait à 
Jésus-Christ ainsi que l'expliquait le diacre Phi- 
lippe à l'eunuque de la reine d'Ethiopie*. Irénée 
va jusqu'à prétendre que les actions et les regards 
des justes de l'ancienne Alliance sont aussi chargés 
de signification et révélateurs de l'avenir que leurs 
propres discours^. On sait comment il procède afin 
de justifier sa théorie : l'exégèse allégorique', qui 

I. IV, a6, I (io5î-io53). 

a. IV, 7 (990-991) et IV, 11 (1043-1046). 

3. IV, 10 (1000), et IV, ao, 9 (io38). 

4. IV, II (looi); ao,4-5(ïo34-io35); IV, 33 (1078-1083), 
34 et 36 (io83-io86 et 1090-1099). 

5. IV, a3, 2 (1048). Cf. Isaïe 53, et Actes des Apôties, 
Vin, 27, sq. 

6. IV, ao, 8 (io37-io38). Sur la diversité des charismes 
donnés aux prophètes, cf. IV, ao, 6 (io36). 

7. Cf. par exemple IV, 19, i (1019-1030); 20, la 



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108 LE DÉVELOPPEMENT RELIGIEUX. 

exagère les analogies les plus ténues, lui est aussi 
familière qu'à Philon : il peut donc aisément, et 
étayer sa thèse d'arguments subtils et renverser les 
objections qu'on lui fait. 

Irénée enseigne ensuite que V Écriture est Vhis- 
toire du relèvement progressif de Vhumanité arra- 
chée par Dieu au péché et, par lui, attirée à lui. 
« Il n'y a qu'un salut, dit-il, comme il n'y a qu'un 
Dieu ; mais nombreux sont les préceptes qui forment 
l'homme, et nombreux les degrés qui le font mon- 
ter jusqu'à Dieu* ». L'objet de la politique, ou, 
comme disait saint Paul, de la pédagogie divine, est 
toujours le même ; mais ses procédés varient sui- 
vant les âges. « Tantôt Dieu parle à sa créature, 
tantôt il la gourmande et tantôt ill'exhorte ; ensuite 
il la délivre de la servitude, il l'adopte pour enfant 
et, le moment venu, il lui donne son héritage, l'in- 
corruptibilité, afin de la rendre parfaite. C'est qu'il 
Ta faite pour le progrès, pour le développement, 
selon qu'il est écrit : Croissez et multipliez-vous. 
Ce qui distingue, en eflTet, Dieu de l'homme, c'est 
que Dieu fait, et que l'homme est fait. Or, celui 
qui fait est immuable ; celui qui est fait a un com- 
mencement et un milieu, on le développe et on 
l'augmente... Dieu est parfait absolument... ; 



(1042-1043); 29-31 (1063-1070) ; aS (loSo-ioSî). Aussi n'jr 
tt*t-il pas grand intérêt à suivre dans le détail les dis- 
ttuwions de textes d'Irënée. Cf. II, 20, a3 (773-787). IV, 6 
t^86-99o). IV, 27-3i (1056-1070). V, 9(1144); i3, a(ii57). 
i. IV, 9. 3 (998). 



^ 



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D'APRÈS IRÉNÉE. 109 

rhomme au contraire, progresse, grandit (et monte) 
vers Dieu. Comme Dieu, en eflFet, est immuable, 
ainsi Thomme... progressera toujours vers Dieu. 
Car, ni Dieu ne cessera jamais de lui faire du bien 
et de l'enrichir ; ni lui ne cessera jamais de rece- 
voir des bienfaits de Dieu et d'être enrichi par 
lui*... » 

Dans cette bienfaisante histoire Irénée distin- 
gue trois* grandes époques, marquées par les 
trois noms d'Adam, de Moïse et de Jésus. Aux ori- 
gines, lors de la création, Dieu donne à l'homme la 
loi naturelle', dont on retrouve le contenu dans le 
Décalogue : qui l'observe est sauvé, tels les Patri- 
arches *. Seulement, la plupart des hommes la vio- 
lent. Dieu envoie donc Moïse '^ — car sa bonté ne 
veut pas abandonner les hommes à leur perte; — il 
leur commande comme à des esclaves, il veut les 
tenir par la crainte; et, comme ils adorent le veau 
d'or, il leur dicte le Décalogue qui renouvelle la loi 
naturelle, il les enchaîne dans de rigoureuses pres- 
criptions rituelles, afin de les préserver de l'idolâ- 
trie : il promulgue la Loi. Enfin, lorsqu'est venue la 

I. IV, II, i-a (looi-iooa). Cf. IV, 3;, 7 (1104, C) et 
38(1109). 

a. III, II, 8 (889). Il parle de 4 testaments (à cause 
des 4 Évangiles). Mais il n'insiste nulle part sur le testament 
de Noë. 

3. IV, i3, i (1006-1007) et i5, I (1012). 

4. IV, 16, a-3 (1016-1017). Ils connaissent le Verbe (IV, 

7i 99^993). 

5. IV, i5, 16 (loia, 1019). Cf. i3, a (1008). Israël repré- 
sente rhumanité aux yeux de Dieu, pense Irénée. 

SAINT IRÉNEE. 7 

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110 AUTHENTICITÉ DBS ÉVANGILES 

plénitude des temps S le décisif progrès s'accomplit : 
la servitude fait place à la liberté, les esclaves de- 
viennent des enfants, le règne de la grâce succède au 
règne de la loi : dans la personne de Jésus, le Verbe 
fait chair, Dieu s'abaisse jusqu'à l'homme afin que 
l'homme puisse monter jusqu'à Dieu. Jésus n'est 
pas venu pour abolir, mais pour accomplir ; il y a 
dès lors, non pas changement, mais augmentation 
de lumière et de richesse. La vigne a été créée, non 
pour elle-même, mais pour le fruit qu'elle porte et 
qu'elle fait arriver à maturité : voici que « le fruit 
est mûr ; la paille et le sarment deviennent inuti- 
les ». 

En même temps que saint Irénée retient l'An- 
cien Testament dans la Bible chrétienne en l'y sub- 
ordonnant au Nouveau, il sauve le Nouveau Tes- 
tament des fantaisies exégétiques et doctrinales 
de la Gnose marcionite. Comme il a, plus distinc- 
tement qu'aucun autre, aperçu l'originahté de la 
Loi comparée à l'Évangile, Marcion devine plus 

I. IV, 4.(980-983), 8 (993-995), 9 (996-999); I'» i^ 
(1001-1009). Cette idée de la pédagogie divine tient une 
très grande place dans Clément d'Alexandrie (/« Pédagogue)^ 
sans qu'on puisse affirmer qu'il y ait emprunt direct à saint 
Irénée. La principale fonction du Logos, pour Clément, 
est de veiller au progrès moral et religieux de l'humanité, 
a La seule différence qu'il y ait entre la pédagogie du 
Logos préexistant et celle du Logos devenu homme, c'est 
qu'elle a moins de sévérité maintenant et plus de ten- 
dresse. » (I. Paed. 59; de Faye : Clément d'Alexandrie^ 
p. 7a), Pour Irénée, au contraire, la loi morale est plus 
rigoureuse, depuis l'Incarnation. 



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D'APRÈS IRÉNÉE. 111 

clairement que beaucoup roriginalité de Jésus par 
rapport à ses disciples : seulement, ici comme 
là, il exagère et fausse Tidée découverte. A Ten- 
tendre, tous les Apôtres, saint Paul mis à part, 
ont déformé renseignement du Sauveur : « s'ac- 
commodant aux circonstances, ils (ont) conformé 
leurs doctrines à la capacité de leurs auditeurs et 
leurs réponses à la disposition d^esprit de ceux qui 
les interrogeaient; en sorte que les disciples, au 
mépris de la vérité et en parfaite hypocrisie, (ont) 
prêché à chacun ce qu'il était disposé à entendre ^ » 
Irénée réfute cette théorie : depuis qu'ils ont reçu 
TEsprit-Saint, les Apôtres sont devenus parfaits et 
l'on ne peut, sans absurdité, les accuser de men- 
songe; ils ont connu et prêché l'Évangile à une 
époque où il n'était pas plus question de Marcion 
que de Valentin*; enfin ne connaît-on pas leur 
conduite? « Qu'y avait-il de plus choquant pour 
les Juifs que ^de s'entendre dire publiquement : 
Cet homme que vous avez attaché à une croix, 
c'e'st le Christ, le Fils de Dieu, notre Roi éternel. 
Il est donc évident que les Apôtres ne parlaient 
pas aux Juifs d'après les idées reçues parmi ces 
derniers : ils avaient le courage de les appeler en 



I. m, 5, I (858). Cf. m, la, 6 (898). En conséquence, 
Marcion rejetait saint Matthieu, saint Marc, saint Jean, les 
Actes, l'Apocalypse et les ëpîtres catholiques ; il ne gardait 
que l'ërangile remanié de saint Luc et dix ëpîtres de saint 
Paul. 

2. m, 12, 5 (897-898). 



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112 LA TRADITION 

face meurtriers du Seigneur* ». — Irënée montre 
encore que tous les écrits du Nouveau Testament 
apportent le même témoignage, ceux que rejette 
Marcion aussi bien que ceux qu'il accepte, saint 
Matthieu, saint Marc et saint Jean aussi bien que 
«aint Luc et saint Paul* : saint Paul ne dit-il pas 
lui-même que c'est le même Dieu qui opère en 
saint Pierre pour l'apostolat de la circoncision, en 
lui-même pour l'apostolat des gentils; ne dit-il 
pas lui-même qu'il s'est mis d'accord avec les 
Douze'? Comment vouloir opposer les uns aux 
autres les vrais témoins de Jésus-Christ? 

Les quatre Evangiles sont authentiques et jamais 
«aint Paul n'y contredit. 

III 

La vraie riposte de saint Irénée à ceux qui veu- 
lent opposer les Apôtres à Jésus, comme à ceux 
qui tentent d'exploiter au mieux de leurs croyances 
les obscurités de l'Écriture — qu'il est le premier 
à reconnaître*, — c'est l'argument de la Tradition. 

Au premier et au second siècle, tout le monde 

i.III, 12,6(899). 

2. Livre III, passim, 

3. IV, i3 (910-912), Pour apprécier justement la valeur 
des arguments d'Irënée, il faudrait connaître ceux de Mar* 
•cion : nous les ignorons. On sait seulement qu'il utilisait 
Galates II, 4 (Saint Paul se plaint des faux frères qui altè- 
rent l'Évangile). 

4. IV, a6, I (io52-io53). 



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D'APRÈS IRÉNÉE. 113 

se réclame de la tradition. En écrivant aux Thes- 
saloniciens, saint Paul les exhorte « à demeurei' 
fermes et à conserver les traditions qu'ils ont 
apprises, soit par les paroles, soit par sa lettre * m ; 
Papias et Hégésippe s'informent curieusement de ce 
que disaient « André, Pierre, Philippe, Thomas, 
Jacques, Jean, Matthieu » et de la conformité de 
l'enseignement épiscopal « à la Loi, aux Prophètes 
et au Seigneur* ». Les Gnostiques en appellent tout 
de même aux Apôtres dont ils prétendent repro- 
duire l'enseignement' et connaître la vraie doc- 
trine^: et ce sont leurs prétentions traditionnaUstcs 
qui donnent naissance aux évangiles apocryphes — 
tels les évangiles de Pierre, de Thomas ou de 
Mathias — et aux actes apocryphes des Apôtros 
— tels les actes de Pierre, de Jean, d'André ou tfe 
Thomas. 

Irénée n'a donc pas inventé l'argument de tni- 
dition; mais il en a déterminé le principe, défini 
l'emploi et expliqué la valeur. 

L'enseignement oral est chronologiquement 
antérieur aux textes écrits. Les textes sont obscurs, 
souvent ils se taisent, ils ne reproduisent jamais que 

I. II, Thés., II, 14. Cf. I, Tim., VI, ao et II, Joh., la. 
a. Turmel : Histoire de la Théologie positive (1(^04)^ 
i99'30o. 

3. m, a, I (846). 

4. Cf. supra. Basiiide se présente comme le disciple de 
saint Pierre par l'intermédiaire de Glaucias, Valeuun 
comme le disciple de saint Paul par l'intermédiaire di.^ 
Théodas. 



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114 LE PRINCIPE DE LA TRADITION. 

certaines parties de renseignement total qu'a 
donné le Sauveur. Ceux qui nous ont transmis 
TEvangile « nous Font prêché; et c'est ensuite 
que, par la volcmté de Dieu, ils Tont confié à 
récriture ». « Quand même les Apôtres ne 
nous auraient laissé aucun écrit, ne faudrait-il 
pas suivre la tradition telle que nous Tout commu- 
niquée les hommes auxquels étaient confiées les 
églises? De fait, c'est la règle que suivent beau- 
coup de nations barbares qui croient au Christ, 
ayant la doctrine du salut écrite dans leurs 
cœurs par le Saint-Esprit, sans papier ni encre, 
et gardant fidèlement l'ancienne tradition. L'an- 
cienne tradition des Apôtres les rend si fermes 
dans la foi que ces doctrines monstrueuses (des 
Gnostiques) ne leur viennent même pas dans l'es- 
prit : jamais il n'y a eu parmi eux ni secte ni 
hérésie*. » La tradition orale de l'enseignement de 
Jésus est donc indépendante des textes qui en 
décrivent tel ou tel aspect; et l'on constate en 
eflfet que celle-là, sans aucun dommage, peut se 
passer de ceux-ci. 

Mais par quels moyens consulter cette tradition 
bienfaisante; où la trouver? Irénée répond sans 
hésiter : auprès de V Eglise ; — et, plus précisément, 
auprès des cifêques successeurs des Apôtres ; — et, 
plus rapidement, auprès de Vévêque de Rome suc- 
cesseur de saint Pierre, « Il ne faut point chercher 

i.III, 4, I, 2 (855-856). Cf. III, i, i (844). 

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LES ÉGLISES APOSTOLIQUES. 115 

la vérité autre part que dans TÉglise, où il est fa- 
cile de s'en instruire : les Apôtres ont placé dans 
son sein, comme le riche dans un dépôt, tout le 
trésor de la vérité ; quiconque le désire n'a qu'à y 
puiser la source de vie. L'Église est la porte qui 
donne accès à la vie;... voilà pourquoi il faut aimer 
de tout cœur ce qui est d'elle et s'attacher à la tra- 
dition de la vérité*. » 

« C'est aux prêtres qui sont dans l'Église, dit-il 
encore*, qu'il faut obéir, à ceux qui sont les suc- 
cesseurs des Apôtres et qui, avec la suite de leur 
épiscopat, ont reçu un charisme assuré de vérité 
(^charisma ueritatis certum)^ suivant la volonté du 
Père..,. » La foi, seule vraie et seule vivifiante, est 
la propriété exclusive des églises qui remontent 
jusqu'aux Apôtres ; ce sont les ecclesiœ principales. 
Nous pouvons compter ceux qui furent établis 
comme évêques par les Apôtres et leurs successeurs 
jusqii'à nous. Cette succession ininterrompue ga- 
rantit et prouve le caractère apostolique de la foi. 
Les Apôtres n'ont choisi pour successeurs que des 
hommes parfaits et irréprochables; leur doctrine 
est donc passée pure et intacte à tous les chrétiens. 
C'est ainsi qu'on peut interroger l'église d'Éphèse 
fondée par Paul et où Jean a demeuré jusqu'au 

1. m, 4, I (855), et en général, 1-4(844-857). 

2. IV, a6 (io54, sq). Cf. III, 3, i, (848). Ces textes nous 
font toucher du doigt comment la crise gnostîque a rendu 
nécessaire une organisation plus précise de l'Église hiérar- 
chique. 



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116 LA PRIMAUTÉ 

temps de Trajan*; c'est ainsi qu'on peut interroger 
encore toutes les églises qui sont en Asie et parti- 
culièrement Téglise de Smyrne : son évêque Poly- 
carpe avait été instruit par les Apôtres et avait vécu 
avec beaucoup de ceux qui avaient vu le Seigneur;, 
il avait même été établi comme évêque en Asie, à 
Smyrne, par les Apôtres eux-mêmes*. 

« Mais comme il serait trop long, ajoute saint 
Irénée, dans un ouvrage comme celui-ci, de donner 
la succession des évêques de toutes les églises, nous 
ne nous occuperons que de la plus grande et de la 
plus ancienne, connue de tous, de l'église fondée 
et constituée à Rome par les deux très glorieux 
apôtres Pierre et Paul ; nous montrerons que la tra- 
dition et la foi qu'elle tient des Apôtres sont par- 
venues jusqu'à nous par des successions régulières 
d'évêques.... Car c'est avec cette église, en raison 
de sa prééminence supérieure*, que doit être d'ac- 



I. 111,3,4 (854-855). 

5». m, 3, 4 (851-852). 

3. Ad hanc enim ecctesiam propter potentiorem principalita'^ 
tem necesse est omnem convenire ecclesiam, (111, 3, a, 849); le 
mot principalitas se retrouve, II, i, a (710 B) : il y signifie la 
souveraine puissance divine. Cf. Funk. KirchengeschichtUche 
Ablutndlungen und Untersuchungen (Paderborn Schôningh, 
a vol.). Cf. Rev, hist. Uti, relig,^ VI, 456. La leçon potior^ 
adoptée par Massuet, est condamnée par les meilleurs ma- 
nuscrits ; il faut lire potentior. On s'accorde généralement à 
reconnaître que l'expression necesse est implique l'idée, non 
d'obligation morale, mais de nécessité physique ; en d'au- 
tres termes, Irénée n'entend pas ici exposer quel est le 
devoir des églises, mais décrire leur attitude : il faut que 



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DE L'ÉGLISE ROMAINE. 117 

cord toute église, c'est-à-dire tous les fidèles qui 
sont dans l'univers; et c'est en elle que tous ces 
fidèles ont conservé la tradition apostolique*. » Les 
églises apostoliques, et en première ligne l'église 
de Rome, possèdent donc avec certitude la tradi- 
tion authentique de l'enseignement révélé : c'est 
là que doit s'adresser qui veut connaître celle-ci. 

L'incomparable valeur de cette tradition est dé- 
montrée, suivant , saint Irénée, par l'unité de foi 
qu'elle répand et l'assistance du Saint-Esprit qu'elle 
implique. Au contraire des hérétiques « qui n'ont 
jamais pu présenter un corps de doctrines uniforme 
et bien harmonique, — débris épars sans lien 
d'unité, ... — qui n'ont jamais les mêmes sentiments 
sur un point de doctrine* » ceux qui suivent la 
voie tracée par l'Église à travers l'univers, obser- 
vent la sûre tradition des Apôtres. Leur foi est 
la même partout. Us croient tous en un seul et 



les églises s'accordent avec Péglise romaine, c'est un fait. 
Le sens àeconvenire est assez énigmatique ; mais, de quelque 
manière qu'on Tentende, il est clair qu'Irénée proclame la 
primauté de l'église romaine. Toutes les églises apostoliques 
ont Idi principalitas (IV, 26, 3, io53-io54); ce qui distingue 
l'église romaine, c'est que sa principalitas est potentior. Aussi 
y a-t-il nécessité à ce que toute église s'accorde avec elle. 
De ce texte, rapprocher le texte fameux de saint Ignace 
d'Antioche sur l'église romaine « qui préside sur toute la 
fraternité », l'intervention de saint Clément de Rome dans 
les afiaîres de Corinthe, et surtout le rôle de saint Pierre, 
avant même sa venue à Home, d'après les Actes des Apôtres, 

1. m, 3, 2(848-849). 

2. m, 24, 2, (967) et V, 20, a (11 78). 

7. 



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118 L'ÉGLISE ET L'ESPRIT-SAINT. 

même Dieu le Père, à rincarnation du Fils, et au 
Saint-Esprit, auteur de tous les dons. Ils gardent 
les mêmes commandements, retiennent les mêmes 
formes dans la constitution de TÉglise, attendent 
le |méme avènement du Seigneur et professent 
une croyance identique sur le salut de Thomme 
tout entier, corps et âme. L'enseignement de 
l'Église est véritable et assuré : elle ne montre à 
l'univers qu'une seule et même route menant du 
salut ^ » 

C'est que le même Saint-Esprit est présent dans 
l'Église. « La foi que nous tenons de l'Église et par 
laquelle l'Esprit la rajeunit sans cesse,... cette 
foi est un don de Dieu confié à l'Église comme un 
principe de vie pour tous ses membres : par là, 
nous sommes en communication avec le Christ, par 
l'Esprit-Saint qui est le gage de l'immortalité, le 
soutien de notre foi et l'échelle par où nous mon- 
tons à Dieu. Car c'est dans l'Église, comme l'a dit 
Paul, que Dieu a établi les apôtres, les prophètes, 
les docteurs, et tout ce qui constitue encore Topé- 
ration de l'Esprit. Ne participe avec lui aucun de 
ceux qui ne courent pas à l'Église et s'excluent 
eux-mêmes de la vie par leurs erreurs de doctrine 
et de conduite. Où est l'Église, là est l'Esprit de 
Dieu, et là où est l'Esprit de Dieu, là est l'Église, et 
avec elle toute grâce; et l'Esprit, c'est la Vérité*. » 



I. V, ao, I (1177). Cf. I, 10, a (552-553). 

a. III, 24, I (966). Cf. IV, 33, 7.9 (1076-1078). 



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LA PLACE DE LA PfflLOSOPHIE. 119 

C'est en interrogeant les Écritures et la Tradiiîon 
que rhomme peut le plus sûrement péntUer dans 
le mystérieux domaine de la nature et de Dieu. 

Cette méthode très particulière, sans jamais con- 
damner expressément la philosophie, ne lui accorde 
en [fait quun rôle quasi nul*. Elle s'explique par 
ce que nous avons dit précédemment, rorîeniîmon 
générale de la pensée grecque et la réacLion cliré- 
tienne contre le Gnosticisme; mais elle s explique 
encore par un fait très particulier. En face de la 
philosophie classique saint Irénée ne sîiit quelle 
attitude garder. Saint Justin voit en ellt; une éma- 
nation du Verbe de Dieu, car c'est h Moïse et a la 
Bible qu'ont puisé, d'après lui, tous les siv^es de la 
Grèce; il voit au contraire dans le Gnosticisme une 
œuvre du Diable. Saint Irénée ne se coTiienie pas 
de cette solution simpliste, mais il ne sait pas en 
formuler une autre. Il aperçoit très clairement 
dans lesphilosophies païennes l'origine de la Gnose ; 
et cette découverte ruine l'équilibre apparent ou 
se reposait la pensée de saint Justin. Faut-il dès lors 
proclamer la provenance diabolique de la pliiloso- 
phie ou la provenance divine de la Gnose ; faut-ii 
rejeter saint Justin, puisqu'il faut combattre Va- 
lentin? Tel est le problème qu'Irénée pose' ei ne 

I. L-ënëen'y recourt que pour critiquer le* Uicorîes île 
ses adversaires; il ne s'en sert guère pour consiruiie 
les siennes. 

%. Je ne crois pets que saint Irénée fasse jamais nilttxion à (a 
théorie courante d'après laquelle les philosoplies gixc.\ ont puisé 



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120 CHRISTIANISME ET PHILOSOPHIE. 

sait pas résoudre \ Aussi, pour plus de sûreté sa 
méthode spéculative ne donne-t-elle aucune place 
à la philosophie propre*. 

Il est très remarquable que cette attitude soit 
celle même que suivra toujours l'Eglise au cours 
de sa longue histoire : lorsqu'entreront en conflit 
la philosophie et la piété, la piété l'emportera 
toujours. C'est grâce à la méthode d'Irénée que la 
pensée chrétienne a pu traverser les siècles sans 
perdre ni son unité ni son originalité. 



leurs idées dans la Bible, D'autre part, il ne la rejette nulle 
part. Son embarras est visible. Cf. notamment II. i4i 7* 
754-755 : Si (philosophi) cognoverunt (veritatem), supkr- 

FLUA EST SALVATORIS IN HUNC MUNDUM DESCENSIO. UtQUID ENIM 
DESCENDEBAT ? 

I. Noter III, 25, i (968) : Irénée y reconnaît que l'étude 
de la nature, c'est-à-dire la philosophie, a conduit certains 
Païens à la connaissance de Dieu, Créateur et Providence. 
On sait la solution de Tertullien et celle de Clément 
d'Alexandrie : le premier anatbématise les philosophes, 
pères des Gnosliques et fils du démon ; le second consacre 
tous ses efforts à intégrer la philosophie dans la foi. Cf. la 
conclusion. 

3. Peut-être faut-il dire aussi que le Montanisme, qui 
exerçait sur toutes les âmes vraiment chrétiennes une sé- 
duction si puissante, a poussé Irénée au choix d^une mé- 
thode strictement positive : la méthode rationnelle ne 
pouvait pas l'aider à se faire une opinion sur cette question^ 
qui le préoccupa évidemment beaucoup. (Cf. le livre V.) 



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CHAPITRE V 



LA DOCTRINE DE SAINT IRENEE 



B. Le Dieu-Homme, 

Le symbole ecclésiastique cadre et fondement de la doctrine, 
— I. Vincarnation de Dieu : Jésus révélateur, Jésus 
rédempteur, Jésus déificateur. Le second Adam. — La 
nature humaine du Christ, la nature divine de .lësus; 
Tunité de PHomme-Dieu. — II. La déification de Vhvmme : 
la vie vertueuse, la délivrance du péché d'Adam, l'adop- 
tion divine par le Verbe (la ressemblance) et par TEsprii 
(le pneuma). — Nécessité du don divin : la grâce. Rôle 
de l'Église : unique canal de la grâce. Valeur de l'Eu- 
charistie : sacrifice parfait et aliment qui donne la vie 
éternelle. — La fin de l'homme : la chair est capable de la 
vie éternelle. — L'erreur du millénarisme et le dugme 
de la résurrection des corps. 

Les circonstances ont affermi, et, semble-t*îl^ 
avivé chez saint Irénée l'horreur de toute fantaisie 
spéculative et les tendances positives de son esprit : 
et l'effort qu'il fait afin de se garer des imagîna-< 
tions capricieuses, comme il détermine le caractère 
général et les règles diverses de sa méthode, dé- 
termine encore l'ordonnance et le contenu de sa 
doctrine. En effet, ce qui apparaît au premier plan, 
lorsqu'on analyse sa pensée, ce n'est pas telle ou 



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122 LA RÈGLE DE FOI. 

telle idée philosophique à laquelle il rattacherait 
tout le détail de ses théories; c'est l'objet même 
de la foi, et c'est cet objet de la foi qui devient le 
principe, et comme le ferment d'où jaillit son sys- 
tème. Nous nous réglerons sur le mouvement de 
sa pensée, et nous étudierons avec lui, et d'après 
lui, d'abord, le fait générateur de la foi et de la 
doctrine, — ensuite, les théories secondaires que 
ce fait implique ou qu'il indique. 

It arrive souvent* qu'Irénée, lorsqu'il argumente 
contre les Gnostiques, introduit au milieu ou à la 
fin de son raisonnement, un exposé de la foi chré- 
tienne qui, manifestement, développe un symbole 
ecclésiastique ; k tout moment, il oppose à ses ad- 
versaires le Credo^ de l'Église. Il semble bien que 

i> Cf. surtout I, lo, I (549) tY]v elç Sva Oeèv, nmépa itav- 
ToxpiTOpa, tàv iceicotTixéTa tàv oOpavèv xal tt;v y*1V xal xàç 
fla^Aiffcraç xal icàvta ta iv aÙToTç, iciffTtv xal el; Sva Xpiatàv 
"Ir^GoCv^ tàv Ttèv toO 06oO, tàv capxwOévTa (jTcèp tî^; VjjïeTépaç 
otijnqpta; * xal elç IlveOpia "Aytov, ta Ôtà tôv np09TiTâ>v xex^Qpyxiç 
Tài ûîxovopLiaç xal tàç éXeuoetç xal triv ix IlapOévou Yévvr)ffiv xal 
To t:aOoç xal tt;v ëyepaiv ix vexp£&v xal triv êvaapxov etç toùç [oO- 
pavo^^ç àvàXyi<];tv toO ifiyaTcripLévou XptfftoO 'IiQffoO toO xyptou ^^piôv 
xal TT]v éx Tôv oOpav(ï)V év xîî ôéÇip toO Ilarpàç irapouaiav aOtoO 
irÀ -h àvaxeçaXaibxraffOai ta icàvra xal àva<rT>)<rat icS<rav aapxa 
lîHaïîî àvôpwitéTriTo;, Tva X. I. tc^i ytMp'm t^jjlôv xal 6eô xal Sw- 
TTlpt xal BaffiXeT... icSv y6vu xàiit]>7) éicoupavtcov xal értyetcov xal 
naTax^ov^w^»»»» '^«^ xpiffiv ôtxatav év toTç irSffi iroti9ffy)Tai, -rà jièv 
TLVEutiŒTixà tyjç i:ovy]pla;.... elç tè alcovtov irOp icépu];?), toTç Ôè 
ScxatOLç... Çwrjv xap»<y<4M-evoç, àçôapalav èwpT^ffyiTat. Cf. IV, 33, 7 
(1077), V, ao, I (1177), III, 3, 3 (85o) et I, aa, i (669) c\ 
qu'il dit de la régula fideu 

a. L'existence du symbole des Apôtres au temps de saint 
Irêii^e est admise de tous — bien qu'on n'en connaisse pas la 



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LE CŒUR DU CHRISTIANISME. 123 

c'est à ce credo ecclésiastique qu'il a emprunté les 
grands traits de ses théories fondamentales, Tin- 
carnation de Dieu et la déification de rhomint^. 



I 

« Le Verbe de Dieu, Jésus-Christ Notre SeijTneur, 
poussé par Timmense amour qu'il nous portait, 
s'est fait ce que nous sommes, afin de nous faire 
(devenir) ce qu'il est lui-même. » Ferhiun Dei^ 
Jesu [s) Chrisiu [s) Domina [s] Nost (er\.,, propter 
immensam suant dilectionem factus est quod sumu^n 
jios uti nos perftceret esse qiiod est ipse^. 

Voilà le cœur de la foi chrétienne, et voilà le 
centre de la doctrine d'Irénée. 

Sans doute, il accueille la théorie, voisine du 
Gnosticisme, qu'a développée saint Justin : il mon- 
tre dans Jésus-Christ le Docteur céleste qui révèie 
enfin toute la splendeur de la vérité, impariaiie- 
ment connue jusque-là. « C'est l'ignorance, dit-il, 
qui est la mère de tous les péchés; elle est dé- 
truite par la connaissance. C'est donc la connais- 
sance qu'apportait le Seigneur à ses disciples; 
c'est par la connaissance (la gnose) qu'il soignait 

teneur exacte — : on discute seulement sur la date et le lieu 
de son origine. Pour certains, il a été rédigé aprèa l'iin lao; 
pour d'autres, il a été composé à Rome, vraisemblablement 
au temps de saint Pierre lui-même. Voir un bon arucle 
de Voisin : Vorigine du symbole des Apôtres dans la iievue, 
d^ histoire ecclésiastique (àe Louvain). III (1903), p. 'i,^'j-^%\. 
I. V, préface (1120). 



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124 JÉSUS RÉVÉLATEUR. 

les malades et guérissait les péchés ^... » Ailleurs*^ 
c'est le mot connaissance (agnitio) qu'il emploie^ 
afin de désigner la révélation du Christ. Comme 
cette fois-ci il semble rapporter la doctrine, et 
sans doute les paroles, d'un presbytre inconnu, 
peut-être faut-il admettre qu'il avait suivi les leçons 
et subi l'influence d'un disciple des Apologistes 
quelque peu teinté de Gnosticisme. 

Mais c'est surtout saint Paul qu'il continue et 
qu'il développe. Saint Irénée montre dans Jésus- 
('hrist le Sauveur qui nous a rachetés de son sang'; 
il cite et commente les textes fameux de l'épître 
aux Romains : nous avons été baptisés dans la mort 
de Jésus; Jésus est mort pour nous et, par sa mort, 
il nous a réconciliés avec son Père, avec Dieu*. 

A la suite de saint Paul, Irénée nous montre en- 
core dans le Christ — et c'est là le point de vue 
auquel il se place le plus souvent — le second 
Adam qui rend à l'humanité ce que lui a fait per- 

1. m, 5, a (859, B). Cf. V, i, i (iiao-iiai). 

a. IV, 27, a (1059, B)- Cf. m, 20, a (943, A et B) (agni- 
tîo, discens, cognoscat, intelligat, sentiat, et surtout V, la, 
5 (ïi55, B et C) « praeterita ignorantia extermînata a pos- 
Icriore agnitioue : quemadmodum caeci, quos curavit Do- 
minus, caecitatem quidem amiserunt... et recipiebant visio- 
nem, caligine a visione tautum extermina ta .«• ». Noter qu'il 
reçoit le Pasteur dans le canon. 

3. m, 5, 3 (860, A). Cf. V, 16, 3 (ii68, B) : « obediens 
factus estusque ad mortem, mortem autem crucîs ..» ^ 

4. III, 16, 9 (928 A et B). II dit aussi, avec saint Jean : 
fi agnus... occisus est, et sanguine suo redemit nos »• (IV^ 
30, a, io33. B). 



^ 



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JÉSUS RÉDEMPTEUR. 125 

dre la désobéissance du premier homme, je veux 
dire la ressemblance avec Dieu et rimmortalilé. 
L'homme vaincu par Satan ne pouvait restaurer la 
création, ni parvenir au salut : le Fils, le Verbe de 
Dieu a fait pour lui l'un et l'autre en descendant 
du ciel, en s'incarnant et en mourant*. Par la dé- 
sobéissance d'un seul, beaucoup sont devenus pé- 
cheurs et ont perdu la vie; aussi fallait-il que, par 
l'obéissance d'un seul, beaucoup fussentjustifiés et 
reçussent le salut*. La désobéissance commise sur 
l'arbre du paradis a été détruite par l'obéissance 
sur l'arbre de la croix ^, La venue du Verbe dans 
notre chair a mêlé et confondu Dieu et l'homme 
selon le décret du Père*, a afin que l'homme par- 
ticipât à Dieu »^. « Comment, en effet, l'homme 
passerait-il en Dieu , si Dieu ne passait en l'homme ® ? » 
Avec sa puissance de Verbe et son humanité véri- 
table, le Christ nous a justement rachetés de son 
sang, il a payé notre rançon de captifs. Le péché 

1. m, i8, I a (933t). Cf. IV, 22, I (io46, B). 

2. m, i8, 7 (938, A et B). Cf. III, 21, 10 (954-956). 

3. V, 16, 3 (1168, B et C). Cf. V, 18, 3 (1174, B). De là, 
remploi du mot recapitulare, àvaxeçaXatoOv si fréquent chez 
saint Irënëe [cf. aussi V, i4i 1-3 11 60-1 162] comme chez 
saint Paul : l'histoire du Christ est un résumé et une restau- 
ration de l'histoire humaine; en Jésus, comme en Adam, 
l'humanité est une, « in unum collegit » [III, 5, 3 (860, A)]. 

4. IV, 20, 4 (io34, B) : Commistio et communio Dei et 
hominis secundum placitum Patris. 

5. IV, 28, 2 (1062, A) « ut et homo fieret particeps Dei ». 

6. IV, 33, 3 (1074, A.) Tcôç àvôpcùTCOç x^pi^eret el; Oeôv, el 
(JLT] ô Oeàç éxb)pi^6y] elç âvôpcoTcov ; 



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126 JÉSUS DÉIFICATEUR. 

nous dominait injustement : bien que, par notre 
nature, nous fussions les enfants du Dieu tout- 
puissant, il nous avait pris, nous avait détournés de 
cette nature. Le péché nous avait faits ses disciples 
propres. Fort de sa puissance, mais sans manquer à 
la justice, le Verbe de Dieu s'est tourné contre le 
péché et nous en a délivrés, sans faire œuvre de 
violence comme autrefois Satan : il nous a lavés 
dans son sang, il a donné son àme pour nos âmes, 
et sa chair pour nos chairs ; il a répandu TEsprit 
du Père, afin de réunir et de faire communier 
Dieu et Thomme, déposant Dieu dans l'humanité 
par TEsprit et transportant Thomme dans la divi- 
nité par l'incarnation. Sa venue sur terre nous a 
sûrement et vraiment donné l'incorruptibilité, 
parce qu'elle nous a fait communier avec lui*. 
Dans sa mystérieuse sagesse, Dieu a conformé sa 
créature au Fils Éternel, afin que le Fils, le Verbe, 
descende sur la créature et qu'elle le porte, afin 
que la créature monte vers le Verbe et dépasse les 
Anges : elle sera faite alors à l'image et à la res- 
semblance de Dieu*. 

1. V, I, I (ii2i,B etC). 

2. V, 36, 3 (1224, B). Cf. m, 18, 7. « Si l'homme 
n'avait été uni à Dieu (par le Dieu-Homme), il n'aurait pu 
participer à l'incorruptibilité. Il fallait un intermédiaire 
entre Dieu et l'humanité qui, avec tous deux fût chez lui, 
afin de rétablir entre eux l'amitié et la concorde. (937, A. 
B) ... « Je vous l'ai dit : Vous êtes des dieux, les fils du Très 
Haut » (III, 19, I, 939)... Voici pourquoi le Verbe s'est 
incarné, pourquoi le Fils de Dieu s'est fait fils de l'homme : 
c'est afin que l'homme, mêlé au Verbe de Dieu, reçoive 



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l'incarnation et la chute. 127 

Peu à peu, on le voit, la théorie d'Irénée s'est 
infléchie : la faute d^Adam, la chute originelle 
n^apparait plus comme la seule raison déterminante 
de rincarnation ; la déification de la créature en est 
le véritable but et la cause profonde. Parti de la 
théorie paulinienne du second Adam, saint Irénée 
tend la main aux théologiens pour qui, même sans 
la Chute^ le Verbe serait descendu sur terre afin 
de conduire l'homme à Dieu, en même temps 
qu'il esquisse un mouvement discret de retour vers 
les Apologistes et les Gnostiques. 

Le fait est indéniable ; il ne faut pas l'exagérer 
pourtant. La preuve qu'Irénée voit en Jésus le 
Rédempteur qui eiSace la faute de notre père ter- 
restre, plutôt que le Déificateur qui nous fait par- 
ticiper à la vie du Père céleste, c'est l'explication 



l'adoption (divine) et devienne lils de Dieu. Car nous ue 
pouvions recevoir l'incorruptibilité et l'immortalité qu'en 
étant unis à l'incorruptibilité et à l'immortalité; et cela 
n'était possible que si d'abord l'incorruptibilité et l'im- 
mortalité se faisaient ce que nous sommes, aGn que la 
corruption fut absorbée par l'incorruptible, la mort par 
l'immortalité ; et que nous recevions ainsi l'adoption 
des fils (de Dieu) » (III, 19, i, 939-940). Cette adoption 
ne nous est pas seulement procurée par la mort de Dieu 
incarné ; sa vie tout entière concourt à nous l'assurer : tout 
y est mystérieusement efficace, depuis la conception jusqu'à 
l'ascension; toutes les années qui en font le cours, tous les 
faits qui en composent la trame sont des anneaux de la 
chaîne qui rattache l'homme à Dieu; ils servent tous à 
nous mettre à tous les moments de notre existence en com- 
munion avec Dieu, à restaurer notre liberté, à nous délivrer 
de la mort, à nous donner la vie 



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128 l'incarnation ET LA CHUTE. 

qu'il donne de Féconomie de rincarnalion. Jésus 
unit l'homme à Dieu, on l'a vu; il est à la fois 
homme et Dieu, il est l'Homme-Dieu. « C'est que 
si ce n'avait pas été l'homme qui eût vaincu l'en- 
nemi de l'homme, la défaite de l'ennemi n'eût pas 
été juste; et d'autre part, si ce n'avait pas été 
Dieu qui eût donné le salut, notre possession du 
salut n'eût pas été assurée »*. Ici, on le voit, c'est 
le souvenir de la Chute qui déborde du texte; et 
c'est cette même idée qui reparaît lorsqu'on lit 
ailleurs* : a L'ennemi (Satan) n'aurait pas été jus- 
tement vaincu, si son vainqueur n'eût été un 
homme né de la femme; car c'est parla femme 
qu'il a vaincu l'homme à l'origine : c'est pour- 
quoi le Seigneur confesse qu'il est fils de l'homme 
et représente toute l'humanité née de la femme ; 
ainsi comme c'est la défaite d'un homme qui a fait 
tomber notre espèce dans la mort, c'est par la vic- 
toire d'un homme qu'çUe s'élève à la vie* ». — 
C'est par la chute d'Adam qu'Irénée explique, selon 
la tradition, l'incarnation du Verbe, tandis que le 
mouvement de sa pensée propre le pousse à appro- 
fondir cette théorie et à dépasser ce point de vue. 

Révélation, rédemption, déification, voilà donc 
les trois idées par lesquelles Irénée définit l'In- 

I. III, i8, 7 (937. A). 

a. V, 21, I (1179, B. C). Cf. III, 20, a (944, A) un cu- 
rieux passage, où de la rédemption, la pensée passe très 
rapidement à la déification, et IV, 12, 2 (ioo5, A) : a agni- 
tionem sine dilectione... (non) praestare aliquid »• 



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LA VIERGE MARIE. 129 

carnation. Cette théorie le conduit nécessairement* 
à enseigner qu'il y a en Jésus-Christ deux natures 
et une personne. 

Jésus-Christ est homme, entièrement et a bsol li- 
ment homme, comme le plus humble d'entreiious'^ : 
il était et il devait être homme, puisque c'est 
rhomme qu'il fallait sauver*. Jésus est donc né 
d'une femme, comme Adam a été formé du H mon 
de la terre*; « comme Eve, ayant un mari, mais 
étant vierge encore, fut, par sa désobéissance, 
cause de mort pour elle-même et pour l'humaniiL* 
entière, ainsi Marie, ayant elle aussi un époux 
prédestiné et étant cependant vierge, elle aussi, 
devint par son salut, pour elle et pour touie 
l'humanité, cause de salut.... Comme Eve se 
laissa séduire par le discours d'un ange et aban- 
donna Dieu en transgressant sa parole^ ainsi 
Marie reçut de la bouche d'un ange le joyeux 
message qu'elle porterait Dieu en obéissant à sa 
parole. Si la première fut désobéissante à Dieu, 
la seconde se laissa persuader de lui obéir, afin 
que la Vierge Marie fût l'avocate de la Vierge 
Eve. Et comme le genre humain fut entraîné a la 
mort par une vierge, c'est par une vierge aussi 
qu'il est sauvé ^ ». Il fallait que le Christ nuquît 

I. En raison des deux derniers éléments qu'elle conijeut, 
rédemption et déification, 
a. IV, 33, n (1073, B). 

3. V, i4, a (1162, A, B) et V, ai, 1 (1179, B, C). 

4. III, 21, 10(955, A, B). 

5. III, 23, 4 (9^9» A) et V, 19, I (1175, B). 

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130 LA VIE DE JÉSUS. 

d'une femme , il fallait qu'il fût réellement homme. 
De fait, Jésus naquit comme naissent les hom- 
mes, la 4i* année environ du règne d'Auguste*, 
lorsque les temps sont venus où doivent s'accom- 
plir les prophéties messianiques^. Son nom signifie 
« le Seigneur qui contient le ciel et la terre'* » ; on 
rappelle aussi Emmanuel, c'est-à-dire « le Sei- 
gneur avec nous* ». Irénée raconte son ministère 
en Palestine d'après nos quatre évangiles canoni- 
ques : Jésus l'a inauguré à l'âge de trente ans^, 
mais il l'a prolongé plusieurs années durant, 
jusqu'à sa vieillesse, c'est-à-dire jusque vers cin- 
quante ou soixante ans^; il l'a signalé par de 
nombreux miracles^, guérisons de sourds et d'aveu- 
gles, de paralytiques et de démoniaques, ré- 
surrections de morts; il l'a employé surtout à ré- 



I. III, ai, 3 (949» B). Irënëe compte sans doute les 
années d'Auguste à partir de la mort de César (an 44); 
noter qu'ailleurs il place au temps de Tibère, (comme saint 
Luc) le ministère du Christ (IV, 22, 3, 1047, A.). 

a. IV, 33 et 34 (1072-1086) : la plupart de ces prophéties 
y sont expliquées. 

3. II, 24, 2 (788-789). 

4. m, 9, 2 (870, A). 

5. II, 10, 2 (735, B). 

6. II, 22, 5 (784-885) : cette opinion singulière est pré- 
sentée comme un témoignage des disciples de saint Jean 
qui prétendaient la tenir de leur maître; d'autres disciples 
des Apôtres racontaient, paraît-il, la même chose. Sans 
doute atteignons-nous ici le même fonds légendaire qu'ex- 
ploite le bon Papias. 

7. II, 3i, a (8a4-8î>5) et passim» 



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LA CHAIR DE JÉSUS. 131 

pandre la doctrine du salut. Cette doctrine, qu'il 
prêche en toute vérité*, couronne et achève la Loi 
mosaïque * : elle accroît les exigences de Dieu à 
notre endroit^, elle se ramène toute à l'amour* et 
à l'adoration de Dieu*. Condamné a mort par les 
Juifs, sous Ponce Pilate®, il meurt sur la croix 
après avoir enduré dans sa chair d'atroces souf- 
frances^; mais il ressuscite trois jours après sa 
mort, comme l'avaient annoncé les Prophètes, et, 
après avoir vécu dix-huit mois auprès de ses disci- 
ples, il remonte vivant au ciel*. 

Son humanité était identique à la nôtre; sinon, 
« il ne se serait pas alimenté ; il n'aurait pas 
éprouvé la faim après ses quarante jours de jeûne ; 
son disciple Jean ne l'aurait pas montré s'asseyant 
parce qu'il était fatigué; David n'aurait pas an- 
noncé la douleur de ses blessures, il n'aurait pas 
pleuré sur Lazare; il n'aurait pas éprouvé une 
sueur de sang ; il n'aurait pas dit : Mon âme est 
triste ; la lance en frappant son côté n'en aurait pas 
fait jaillir du sang et de l'eau. Voilà autant de si- 
gnes irrécusables de la chair'. » 

I. III, 5 (857-860). 

a. IV, 8-i3 (993-1010) et 34, a (1084, B). 

3. II, 3îi (826) et IV, 3t7, a (io59. A) et 28 (1061). 

4. IV, la, a (ioo4-ioo5). 

5. V, aa, a (ii83, C). 

6. II, 3a, 4 (8a9i Q, III, la, 9 (90a, C), II, ao, 3 (777). 

7. m, 18, 4-6 (934-936). 

8. II, 3a, 3 (8a8, B) et I, 3, a (469, A). '. 

9. m, aa, a (957-958). 



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132 LA DIVINITÉ DE JÉSUS. 

Maïs, si merveilleuse qu'elle soit, cette histoire 
de Jésus n'épuise pas toute son histoire. Car Jésus 
n'est pas seulement cet homme qui a provoqué 
Tâmour, puis la haine des Juifs de Jérusalem et de 
Galilée ; c'est encore Dieu lui-même dans sa réa- 
lité mystérieuse et infinie. Jésus est réellement et 
a]>solument Dieu comme il est réellement et abso- 
lument homme; il est l'un et l'autre à la fois. Il 
est Dieu, il devait être Dieu, puisque c'était la vie 
divine qu'il fallait procurer à l'homme. Il est donc 
né de Dieu, comme Adam a été modelé de la main 
même de Dieu ; si Marie est sa mère, Joseph n'est 
pas son père; c'est la vertu de l'Esprit qui a fé- 
condé la Vierge et Ta rendue mère*. La preuve 
qu'il n'est pas le fils de Joseph, et qu'il est vrai- 
ment Dieu, c'est qu'il remet les péchés : c'est donc 
que c'était lui qu'atteignaient nos péchés*. Mais s'il 
est Dieu, comment accorder ce fait avec l'unité di- 
vine ? Comment admettre qu'il est autre, et plus, 
qu'un Ange de Dieu ? S'appuyant sur saint Paul et 
sur saint Jean, Irénée sépare absolument le Christ 
ilu monde et le constitue en Dieu. C'est le Fils uni- 
que du Père, coéternel à lui, qui était dès le com- 
mencement et qui le glorifiait dès avant la création 
des mondes ' ; c'est le Verbe par lequel, à l'origine, 

1. III, ai, lo (955, A, B), III, 19 (938-941), ai (946-955) 
et V, I (i 120-1 123), III, 16, 2 (921), 18, 2 (934, A). 

:i* V, 17, 1-3(1168-1170). 

3, IV, 14, I (loio. A), |20, 7;(ïo37, A). V, 18, 2 (1173, 
ii), m, 18, I (932, B). 



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UNITÉ PERSONNELLE DE L'HOMME-DIEU. 133 

il a créé toutes choses* et par lequel, dans 
cette création, il se révèle à tous*; et, comme 
Fils et Verbe éternel du Père, c'est lui qui 
a tout pouvoir sur la création ', lui qui a conduit 
autrefois toute l'histoire d'Israël*, lui qui main- 
tenant doit rendre aux hommes leur héritage 
divin'*, lui qui plus tard les jugera souveraine- 
ment*. 

Enfin, si Jésus de Nazareth est à la fois l'enfant 
véritable de la Vierge Marie et le Verbe véritable 
du Dieu vivant, cette dualité de nature ne compro- 
met en rien l'unité de sa mystérieuse personne. Ici 
encore, la théorie de l'incarnation commande la 
théorie christologique ; car cette unité est néces- 
saire pour assurer la communion de l'humanité dé- 
chue et de la divinité rédemptrice ; c'est l'indispen- 
sable condition du salut des hommes. Saint Irénée 
démontre par le témoignage des évangélistes 
et de saint Paul que cette condition a été 
réalisée en effet ; il le démontre surtout en rap- 
pelant, sans jamais se lasser, que la réalité de la 
rédemption — dont personne ne doute — pos- 

I. m, II, I (880, A, B), i5, 3 (919, B). IV, 7, 4 (99^». 
C), ao, 1-3 (io3a-io34). III, 8, 3 (867, C). 

a. II, 3o, 9 (8a3, A), IV, 6, 6-7 (989, B et 990, B) et ao, 
5 (io35 sq.). 

3. m, 6, 1 (860). IV, ao, a (io33, B). 

4. Cf. supra, p. 108-110. 

5. III, 6, I (861, A), 16, 3 (9aa, B), 19 (988-941). IV, 8, 
1 (993, B, C) et 5, a (985, A), et passim, 

6. III, 5, 3 (860, A) et V, passim. 

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134 LE SALUT DE L'HOMME : VERTU. 

tule directement Tunité personnelle de Celui qui 
la procure*. 



II 



A l'incarnation de Dieu, qui est tout ensemble, 
révélation, rédemption et déification répond la res- 
tauration de l'homme en Dieu, c'est-à-dire la 
vertu, la délivrance du péché d'Adam, l'adoption 
par l'Esprit-Saint. 

C'est d'abord par la sainteté et la perfection de 
sa vie que l'homme doit collaborer à l'œuvre du 
Verbe et s'élever à Dieu. Car le Christ a confirmé 
et étendu les prescriptions de la loi naturelle. Il 
a été dit aux anciens, nous dit-il lui-même : « Tu 
ne forniqueras pas ; et moi je vous dis que quicon- 
que regarde une femme avec convoitise a déjà com- 
mis l'adultère avec elle dans son cœur Si votre 

justice ne dépasse celle des Scribes et des Phari- 
siens, vous n'entrerez point dans le royaume des 
cieux. » Il ne sufBt pas de dire, il faut faire ; il faut 
s'abstenir non seulement des mauvaises actions, 
mais encore des mauvais désirs. Instruit par la Loi 
mosaïque, l'homme doit avoir pris l'habitude 
d'obéir à Dieu; il doit le faire avec plus de piété 
et d'amour, puisque Dieu le traite désormais , non 
plus comme un esclave, mais comme un fils. C'est 

I. III, i6 (919), passim et 17, 4 (931, A, B) et 81 (gSa- 
qZ8) passim.^ 



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DESTRUCTION DU PÉCHÉ ORIOINEL. 135 

pourquoi Jésus a renchéri sur les commande- 
ments : « Aime tes proches, et aussi tes ennemis ; 
à qui te prend ta tunique, donne aussi ton man- 
teau ; ne songe pas à la malice des autres, songe 
à devenir meilleur en te modelant sur le Père....» 
Plus il nous donne, plus nous devons l'aimer *. — 
Les pécheurs doivent se convertir et changer com- 
plètement leur vie ' ; sinon, si leurs œuvres conti- 
nuent d'être mauvaises, ils seront jetés dans les 
ténèbres extérieures, comme sont éloignés du festin 
des noces ceux qui ne portent pas la tunique 
nuptiale'. 

Mais, si Thomme doit pratiquer la vertu, pour- 
quoi lui sera-t-il possible de l'atteindre ? Irénée 
dépasse bientôt le point de vue purement mora- 
liste : l'idée paulinienne du second Adam lui en 
fait comprendre l'insuffisance et lui montre que le 
progrès vers Dieu suppose la destruction dans l'âme 
du péché d'Adam. Le Christ tue en nous le péché 
et brise le pouvoir que Satan a sur nous. Satan a 
tenté Jésus au désert, comme il a tenté notre pre- 
mier père au paradis ; et comme la faiblesse de l'un 
nous a soumis au démon et a implanté le péché 
dans nos cœurs, la résistance de l'autre a détruit 
l'empire et arraché la racine du péché. « Nul ne 
peut entrer dans la demeure d'un homme fort et 

I. IV, i3, 1-3 (1006-1009), et 16, 5 (1019), 18, 3 (loaS- 
1026), 28, a-3 (1062-1063). 
a. m, 5, 2 (859, B). 
3. IV, 36, 6 (1096). 

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136 ADOPTION. 

lui voler ses vases, si d'abord il ne Ta ligotté » : 
Satan nous avait enchaînés et nous tenait captifs ; 
le Christ Ta ligotté, et lui a pris les hommes, et Ta 
justement fait prisonnier, lui qui nous avait injus- 
tement faits captifs *. Désormais, l'homme est dé- 
livré, il est libre : il recouvre ce que lui a fait 
perdre son esclavage, sa désobéissance à Dieu, 
sa faiblesse vis-à-vis de Satan, je veux dire l'im- 
mortalité' et la ressemblance avec Dieu'*. 

Car, si la vie vertueuse ne fait que commencer 
l'ascension de l'homme vers Dieu, cette ascension 
n'est pas tout ensemble préparée et achevée, et 
comme rendue parfaite, par la destruction du 
péché et la ruine de Satan ; le Verbe incarné ne se 
contente pas de nous procurer cet avantage néga- 
tif; il nous rapporte encore notre titre de fils de 
Dieu, il restaure l'acte par lequel Dieu nous a 
adoptés comme ses enfants. Puisque le Verbe est 
le Fils unique de Dieu, et que le Verbe s'est fait 
homme, et que, par conséquent, l'homme commu- 
nie avec le Verbe, l'homme participe à sa dignité 
de fils et reçoit parla l'adoption divine*. Voilà pour- 
quoi, parlant du don qu'il apporte, le Verbe a dit : 
Vous êtes des dieux et les fils du Très Haut**. Voilà 



1. V, 21, 2-3 (1179-1182), surtout ii8a, B. Cf. III, 18, 6 
(938, A). 

2. III, 20, 2 (943, C). 

3. V, 16, 2 (1167-1168). 

4. m, 18, 7 (937. c). Cf. m, 20, 2 (943, c). 

5. m, 19, I (939, A). IV, préface, (975, C). 



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L'ŒUVRE DU VERBE. 137 

pourquoi saint Jean assure que ceux qui croient en 
lui ont le pouvoir de devenir enfants de Dieu*. 
Dieu ne voit plus dans l'homme qu'un ami qu'il 
aime par-dessus tout et associe librement a ses 
desseins : il lui donne, par amitié, comme autre- 
fois à Abraham, l'immortalité et la vie*. Tous 
ceux qui croient au Verbe incarné et font le bien 
et se renient eux-mêmes et suivent le Christ, 
renaissent spirituellement et deviennent les fils 
de Dieu et obtiennent l'héritage du royaume des 
cieux. 

Irénée précise sa pensée : il semble que, pour 
lui, l'adoption déificatrice de l'homme par Dieu 
s'accomplit suivant un double mode ou du moins 
entraîne deux conséquences. D'abord, l'homme 
recouvre la ressemblance dwine^. Dans le passé, 
avant le Christ, on disait que l'homme avait été 
fait à V image de Dieu : Dieu l'avait modelé de ses 
mains et, dans sa bonté, il avait fait qu'il fût sem- 
blable à son Verbe, il voulait qu'il lui ressemblât. 
Mais l'homme avait effacé « les marques de ses 
doigts 3), il avait péché et perdu la ressemblance 
divine ; le Verbe n'avait pas encore paru sur terre 
et révélé le modèle d'après lequel l'homme avait été 
fait : on ne voyait donc pas que l'homme fût à l'image 
de Dieu. Au contraire, quand le Verbe s'est 

I. V, 18, 3 (1174, B.). 
a. IV, i3, 4 (1009-1010), 

3. V, 16, 2 (1167-1168). V, I, I (liai), IV, 38, 4 (1109) 
et 39, i-a (iiio). 

8. 

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138 L'ŒUVRE DE L'ESPRIT. 

fait chair, il a montré que Timage était fidèle 
parce qu'il s'est fait être ce qui avait été fait à son 
image; et en même temps, et par là même, 
il nous a définitivement assuré la ressemblance 
divine parce que, mêlant Dieu à l'homme, 
il a rendu l'homme tout à fait semblable au Père 
invisible. Que l'homme imite donc le Christ, fasse 
la volonté du Père, agisse vraiment en fils de 
Dieu. 

Continuant d'approfondir et de préciser sa pen- 
sée, Irénée voit encore dans l'adoption déifica- 
trice l'œuvre de l'Esprit aussi bien que l'œuvre du 
Verbe* : l'homme, recevant l'Esprit du Père, de- 
vient le temple de Dieu. Ceux qui reçoivent l'Es- 
prit {lepneuma) sont les parfaits dont parle l'Apôtre 
[I. Cor., II, 6]; ce sont ces frères dont Irénée a 
entendu les prophéties au sein de son église. Ils ne 
sont pas seulement faits à l'image de Dieu, en tant 
qu'hommes créés; avec l'Esprit {le pneuma), ils ont 
reçu encore la ressemblance divine; ils gardent 
la foi qu'ils ont en Dieu et observent la justice 
dans leurs rapports avec leur prochain*. Comme 
le soufQe de Dieu a donné la vie au corps matériel, 
ainsi l'Esprit de Dieu donne la vie à l'homme 
spirituel : après la vie terrestre^ c'est la vie sur- 

1. V, 6-8 (ii37-ii4a). Cf. V, la (ii5i-ii55) et m, 17, 
2-3 (qSo). 

2. Au contraire, ceux qui rejettent Tesprit, obéissent aux 
voluptés charnelles, et vivent « comme des porcs et des 
chiens ». [V, 8, 2-3, ii42-ii43]. Irénée rejoint ici Tidée 
purement morale, son point de départ. 



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LA GRÂCE. 139 

naturelle qu'il a reçue tour à tour en Adam lors 
de la création, en Jésus lors de la descente sur 
lui de TEsprit-Saint. L'Esprit apporte à Thomme 
quelque chose de Dieu; il le perfectionne, il le 
prépare à la vie éternelle et incorruptible, il l'habi- 
tue peu à peu à recevoir et à porter Dieu : c'est 
pourquoi l'Apôtre dit de lui qu'il est le gage de 
notre héritage divin [Eph., I, i4] et que c'est en lui 
que nous crions « Abba, Père » [Rom., VIII, i5]. 
Grâce à l'Esprit, l'homme peut, dès cette vie mor- 
telle, commencer de vivre la vie éternelle. 

Comment s'opère, pratiquement, cette restaura- 
tion de l'homme en Dieu dont Irénée nous montre 
le triple aspect? C'est ce que nous appren- 
nent ses théories de la grâce, de l'Église et de 
l'Eucharistie. 

La doctrine juive de l'absolue' maîtrise de Dieu 
sur le monde qui apparaît dans les enseignements 
de Jésus et qu'expriment avec tant de force saint 
Paul et saint Jean guide toujours saint Irénée ; son 
bon sens l'avertit d'ailleurs que la vie de Dieu ne 
peut être donnée à l'homme que par Dieu lui-même. 
< C'est Dieu^, dit-il, qui donne à l'homme mortel 
l'immortalité, à l'homme corruptible l'incorrupti- 
bilité ; aussi ne devons-nous pas croire que c'est de 
nous-mêmes que nous avons la vie, poussés par un 

I. V, 2, 3 (1127.1128). — Cf. V, 21, 3 (ii8a, B, C) : ut 
experimento discat homo, quoniam non a semet ipso, sed 
donatione Dei accipit incorruptelam. 



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140 NÉCESSITÉ DE LA GRÂCE. 

mouvement d'orgueil, d'hostilité et d'ingratitude : 
l'expérience nous apprend qne c'est la surabon- 
dance de la vie en Dieu et non notre nature qui 
nous donne la persévérance définitive [c'est-à-dire 
le salut] . Loin de nous priver de la gloire de Dieu 
ou d'ignorer notre nature, sachons donc voir et 
quelle est la puissance de Dieu et de quels bien- 
faits il gratifie l'homme. Ne nous trompons pas sur 
la vraie nature de ce qui est, ni en ce qui concerne 
l'homme, ni en ce qui concerne Dieu! « Aussi 
combien de fois revient-il sur la différence carac- 
téristique de l'homme et de Dieu : « Autant Dieu 
n'a besoin de rien ni de personne, autant l'homme a 
besoin d'être en communion avec Dieu. Voilà pour- 
quoi le Seigneur a dit à ses disciples : Ce n'est pas vous 
qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis*. » 
[lo., XV, i6J. Et Irénée rappelle et commente les 
paroles de l'Écriture : le Fils révèle le Père à tous 
ceux auxquels Dieu veut se révéler* ; il insiste à plu- 
sieurs reprises sur la gratuité du don divin ^ qui pro- 
cure la persévérance et le salut éternel; lorsqu'il 
parle de l'être de Dieu qui soutient tous les êtres 
créés et qu'il admire la plénitude infinie de cette 
action transcendante, il la retrouve et il l'admire 

1. IV, i4, I (loio), 2-3 (loii). Cf. I, 22, I (669, B); 
II, 2, 4 (7i4i B) et 5 (715, A); III, 8, 3 (868, A); IV, 18, 6 
(1029, A, B) et 20, I (io32, B) et 33, i (1072, B); V, a, i 
(1124, A, B). 

2. II 3o, 9, (823). m, 19, 2 (940). IV, 6 (986.990). 

3. IV, 6, 7 (990, C) et 38, 3 (1108, A); III, 20, 3 (944, B) 
non a nobis sed a Deo est bonum salutis nostrae. 



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LE BAPTÊME. 141 

dans réconomie du salut. « Le prophète parlait de 
rhomme qu'il fallait sauver, lorsqu'il a dit : Il t'a 
demandé la vie et tu lui as donné la longueur des 
jours dans les siècles des siècles. Il supposait que 
le Père de tous donne la persévérance pour les 
siècles des siècles à ceux qui sont sauvés. Car ce 
n'est pas de nous, ce n'est pas de notre nature 
que vient la vie : c'est la grâce de Dieu qui la 
donne*. » 

« Comme du froment sec ne peut devenir une 
même pâte, un même pain, si on n'y ajoute de 
l'eau; ainsi nous ne pouvons devenir un dans 
le Christ Jésus sans l'eau (de sa grâce) qui vient 
du ciel. Et comme la terre desséchée ne produit 
rien sans être arrosée, ainsi nous ne sommes 
qu'un plant aride qui ne donne aucun fruit de 
vie tant que nous n'avons pas reçu cette pluie 
céleste de par la volonté de Dieu. C'est par le 
bain (du baptême) que les corps reçoivent, c'est 
par l'Esprit que les âmes reçoivent cette unité 
qui donne l'incorruptibilité. L'un et l'autre sont 
nécessaires, car l'un et l'autre sont utiles à la 
vie divine (de l'homme).... C'est ce don de la 
grâce que (figure l'eau mystérieuse du Christ par- 
lant à la Samaritaine), et que prévoyait Gédéon 
chargé par Dieu de sauver son peuple... ; les Israë- 

I. II, 34, 3 (836). Cf. Psal., xx, 5. —Aussi Irënëe de- 
maade-t-il à Dieu de lui donner sa grâce afin de résoudre 
les difficultés qu'opposent les Gnostiques. [II, 38, 6 (806, A) 
et I, préface, 2 (444* ^Ml* 



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142 L'ÉGLISE. 

lites devaient perdre rEsprit-Saint, selon qu'Isaïe 
a dit : je commanderai aux nuages de ne pas pieu- 
voir, mais la terre tout entière recevra cette rosée 
qui est TEsprit de Dieu..., et qui a été donnée 
à rÉglise dans Teffusion du Paraclet. C'est pour- 
quoi cette rosée de Dieu nous est nécessaire pour 
que nous ne soyons pas brûlés, pour que nous 
portions des fruits de vie, et pour que, à l'accusa- 
teur (Satan), nous puissions opposer le Consola- 
teur *. » 

Ce don de Dieu dont l'homme ne peut pas se 
passer apparaît à saint Irénée, on le voit, et comme 
un bien nécessaire à l'individu et comme une pro- 
priété de l'Église qui a reçu l'Esprit et qui doit 
réduire à l'unité la multitude des hommes. Mais 
jamais Irénée n'oppose ces deux points de vue. S'il 
croit avec saînt Paul que la foi justifie ', il ensei- 
gne, avec saint Paul encore, l'obéissance à l'Eglise, 
a L'Eglise est formée de ceux qui reçoivent l'adop- 
tion divine; c'est la synagogue de Dieu que Dieu, 
c'est-à-dire son Fils, a rassemblée par lui-même' » ; 
a c'est la descendance d'Abraham qui a reçu l'adop- 
tion divine, selon ce que disait Jean-Baptiste : Dieu 
a la force de changer des pierres en enfants d'A- 
braham. Et l'Apôtre disait (la même chose) dans 



I. III, 17, 2-3 (930). — Cf. V, 18, 2 (1173). Spirilus et 
ipse est aqua viva. 

a. IV, 5, 3.5 (985.986) et a8, 3 (io63, A, B), V, aa, i 

("97^- 

3. 111,6, I (861, A). 



I 



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L'ÉGLISE. 143 

Tépître aux Galates' », lorsqu'il montrait que les 
promesses faites à Abraham^ se réalisent dans sa 
postérité y c'est-à-dire en tous ceux qui sont jus- 
tifiés par la foi. Cette foi, c'est l'Eglise qui nous la 
transmet, comme c'est la foi qui rajeunit l'Eglise, 
parce que l'Esprit la maintient toujours jeune', 
a Car c'est à l'Eglise qu'a été confié le don de 
Dieu..., afin que tous ses membres le reçoivent et 
soient vivifiés par là ; c'est là qu'a été déposé le 
moyen de communier avec le Christ, c'est-à-dire 
l'Esprit-Saint, gage d'incorruptibilité, soutien 
de notre foi, échelle qui nous fait monter vers 
Dieu. Dans l'Eglise, dit (l'Apôtre), Dieu a placé 
les Apôtres, les Prophètes, les Docteurs, et tout ce 
qui constitue encore l'opération de l'Esprit. Ne 
participe avec lui aucun de ceux qui ne courent pas 
se jeter dans les bras de l'Eglise, mais se frustrent 
eux-mêmes de la vie par des erreurs de doctrine 
ou [de conduite. Où est l'Eglise, là est l'Esprit de 
Dieu ; où est l'Esprit de Dieu, là est l'Eglise et 
toute grâce. » « L'Eglise, c'est le paradis planté sur 
terre' ». Et par Eglise, on Ta vu, il faut entendre 
les communautés chrétiennes qui remontent jus- 
qu'aux Apôtres, qui, avec la succession régulière 
de leur épiscopat ont reçu un charisme certain de 

I. V,32, 2 (laii, B, C). 

a. m, a4, I (966, A, B). Cf. IV, 33, 7 (1076, B), qui 
sunt extra Teritatem, id est qui sunt extra Ecclesiam et 
III, 25, 7 (971). 

3. V, ao, a (1178, A) Cf. IV, 14, 3 (914, B). 



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14^ L'EUCHARISTIE SACRIFICE. 

vérité*, et qui s'accordent avec l'église de Rome'. 

Cette Eglise enfin, dépositaire du don de Dieu 
pour sauver les hommes, offre à Dieu le seul sacri- 
fice qui lui agrée, et aux hommes un infaillible 
moyen de se procurer la vie. L'Eucharistie est un 
sacrifice véritable, et c'est le seul sacrifice qui soit 
agréable à Dieu. li a été institué par Jésus pour 
remplacer, suivant la prophétie de Malachie, les 
sacrifices mosaïques, lorsqu'il a pris le pain de la 
création et rendu grâces et dit ; ceci est mon corps. 
a II déclara de même que le calice... était son 
sang, et nous apprit ainsi qu'il y a un nouveau 
sacrifice de la nouvelle alliance que l'Eglise a reçu 
des Apôtres et qu'elle offre dans le monde entier 
au Dieu qui nous donne la nourriture comme les 
prémices des présents qu'il nous fait dans le Nou- 
veau Testament^. » C'est dire que le pain et le vin 
du sacrifice changés au corps et au sang de Jésus- 
Christ deviennent comme les prémices de cette terre 
nouvelle sur laquelle doit s'établir son royaume : 
c'est une action de grâces pour les bienfaits de la 
création, une consécration de la nature à Dieu en 
même temps qu'une immolation de Jésus-Christ. 

L'Eucharistie est encore le moyen approprié par 
lequel Dieu fait homme élève l'homme jusqu'à 

I. IV, a6, a (io53-io54). 

a. III, 3, a. Cf. supra, p. ii4-ii8. 

3. IV, 17, 5 (ioa3) et 18 (1024-1029). Cf. Vacant : Sis* 
toire de la conception du sacrifice de la Messe dans V Église latine 
[Delhomme €t Brigue t. Paris-Lyon, 1894] p. 8-i5. 



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l'eucharistie nourriture. 145 

Dieu, corps et âme. « Si le chair n'est pas sauvée, 
dit-il*, le Seigneur ne nous a pas rachetés de son 
sang, le calice de TEucharistie n'est pas la partici- 
pation à son sang, ni le pain que nous rompons la 
société de son corps. Car le sang est ... de la 
substance humaine, en laquelle le Verbe s'est véri- 
tablement changé.... Comme nous sommes les 
membres de son corps et que nous sommes nourris 
par (ses) créatures..., il a déclaré que le calice 
qu'il a emprunté à la création est son propre sang 
par lequel il pénètre le nôtre, que le pain emprunté 
à la création est son corps avec lequel il nourrit 
nos corps. Or, si le Verbe de Dieu s'unit au calice 
mélangé et au pain, et si l'Eucharistie devient le 
corps du Seigneur qui nourrit et conserve la 
substance de notre chair, comment peuvent-ils (les 
Gnostiques) soutenir que la chair qui est nourrie 
par le corps et le sang du Seigneur et qui est son 
membre, n'est pas susceptible de la grâce de Dieu, 
qui est la vie éternelle? ». L'Eucharistie est donc 
constituée de deux éléments, un élément terrestre 
et un élément céleste et ces deux éléments sont 
le corps et le sang du Seigneur et le Verbe de 

I, V, 2, 3 (II24-II25) et tout le chapitre a. — Cf. IV, 
33, a (1073 B). — On a vu plus haut que, pour Irënëe, le 
baptême est nécessaire. — Irënëe fait une allusion très claire à 
la pénitence publique, l, i3, 7 (Sga) ; il est vraisemblable 
qu'il ne vise pas la confession secrète dans le passage, 1,6, 3 
(5o8) : dans l'un et Tautre texte, c'est des mêmes faits qu'il 
veut parler. Cf. aussi ce qu'est VilQ\Lo\6yviaii de Tertullien 
[De pœnitentia, IX, 1-2, ëd. Preuschen]. 

SAINT IRÉNÉE. 9 

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146 LE SALUT DE LA CHAIR. 

Dieu lui-même. Grâce à TEucharistie, la vie di- 
vine se développe chez tous les hommes dès cette 
terre, d^une manière parfaitement réelle ; c'est le 
sceau divin de l'œuvre de restauration accomplie 
par le Verbe. 

La foi de saint Irénée qui associe et combine 
dans une unité vivante tous ces éléments divers 
et aflSrme avec tant de force et enseigne avec 
tant de profondeur la doctrine de la déification 
de rhomme par Tincamation de Dieu se cou- 
ronne et s'achève par une théorie merveilleuse des 
fins, dernières de l'homme ; si l'Eglise en a modifié 
quelques détails, elle en a soigneusement gardé la 
substance. 

Les Gnostiques enseignaient le plus souvent que 
la matière était le siège, l'essence même du mal ; 
et c'est pourquoi ils ne voulaient pas que Jésus 
eût revêtu un corps véritable, et c'est pourquoi ils 
proscrivaient le mariage, et c'est pourquoi ils reje- 
taient la résurrection des corps, et c'est pourquoi, 
sans doute, ils posaient deux dieux ennemis : de 
fait, leur cosmologie est-elle autre chose que la 
traduction métaphysique d'une psychologie enfan- 
tine ? Blessé dans sa foi biblique en la résurrection 
des corps, Irénée est blessé surtout dans sa foi 
chrétienne : puisque le Verbe a pris notre chair, 
c'est donc que notre chair est, si j'ose ainsi dire, 
capable de Dieu. Irénée enseigne la glorification du 
corps matériel. 

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.-rvi-. 



LE MILLÉNARISME. 147 

Sans doute, il prétend que le grand jugement 
sera précédé d'une résurrection partielle réservée 
aux justes, et que ceux-ci passeront mille ans k 
Jérusalem dans l'abondance de tous les biens ^ 
Marchant sur les traces de saint Justin, il appuie 
sa théorie millénariste sur l'Écriture, et « non con- 
tent d'employer à cette fin les descriptions prophé- 
tiques d'Isaïe(65. 17), il invoque Jérémie, Ezéchiel, 
Daniel ; il ose même appeler au secours certaines 
paroles du Sauveur, notamment la promesse centu- 
plum accipet in hoc saeculo ' » . 

A la suite d'Eusèbe *, les chrétiens croient qu'il 
s'est trompé et que la nouvelle Jérusalem dont 
parle Isaïe n'est autre que l'Eglise. Mais ils ont 
retenu l'idée sous-jacente au millénarisme, et 
croient, à la suite d'Irénée, à la résurrection des 
corps. 

Puisque le Verbe a pris le corps et l'âme d'un 
homme, le corps et l'âme de l'homme seront éga- 
lement sauvés*. La résurrection du corps de Jésus- 
Christ et celle de Lazare confirment par des faits 

I. V, 32-36 (i2io-iaa4)* 

a. Même référence. Cf. Turmel : Histoire de la théologie 
positive.., {PskTis, 1904)* p. i83.Tertullien, Lactance, Hilarîeo, 
Commodien, saint Ambroise et, pendant quelque temps, 
saint Augustin partagèrent Terreur d'Irénée. — Cette résur- 
rection partielle devait être précédée elle-même du règne 
de l'Antéchrist (V, a8-3o, 1198-IS108). Irénée croyait, comme 
beaucoup, à la fin prochaine du monde (lY, préf. 4i 97^, A). 

3. In Isaiam, 65, a3 (Pg. a4t 5i3). 

4. V, 6-7 (ii36-ii4i) et 14 (ii6o-ii63) ce justacaro recon- 
ciliavit eam carnem quae in peccato detinebatur (1163, B). 



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148 LA RÉSURRECTION DES CORPS. 

raflSrmation de la doctrine*, et, nous le savons, la 
réalité de la nourriture eucharistique transmet à 
cette chair qu'elle alimente les germes d'incorrupti- 
bilité qu'elle contient '. Le corps des hommes spiri" 
tuels^ nourri de la chair de Dieu, participe à la vie 
vertueuse et divine' que plus tard il mènera pleine- 
ment, et Ton a vu de saints patriarches ou de saints 
prophètes, par la longueur plusieurs fois séculaire 
de leur existence ou leur assomption au ciel, té- 
moigner des énergies mystérieuses cachées dans 
nos corps*. Au jour fixé par Dieu, TEsprit rani- 
mera les corps et leur donnera l'incorruptibilité^ : 
alors s'épanouiront les puissances déposées dans la 
chair par le Verbe incarné^ alors écloront les 
germes déposés dans nos corps par la nourriture 
eucharistique. « De même que le bois de la vigne, 
déposé en terre, porte des fruits en son temps et 
que le grain de froment qui tombe sur la terre et 
meurt, se multiplie et croît par l'Esprit de Dieu 
qui embrasse tout, et qu'ils servent ensuite par la 
sagesse de Dieu à l'usage de Thomme, et que, par 
le Verbe de Dieu qui s'y ajoute, ils deviennent 
l'Eucharistie, c'est-à-dire le corps et le sang de 
Jésus-Christ; de même, nos corps qui sont nourris 
par eux, mis en terre et dissous par la corruption, 

I. y, i3 (ii56-ii6o). 
a. IV, i8, 5 (1027-1029). 

3. II, 29, 1-2 (8i2-8i3)-, V, 8-9 (1141-1147). 

4. V, 5 (ii34-ii36). 

5. V, 8, i(ii4aA)eti3, 3(ii58). 

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LA VIE ÉTERNELLE. 149 

ressusciteront en leur temps, car le Verbe de Dieu 
les fera ressusciter pour la gloire de Dieu le Père* » . 
Alors, les justesjouirontde réternité bienheureuse, 
ils vivront dans la société et la vision de Dieu'. 

I. V, a, 3 (1127). Irénée dit encore (V, 3, 1129) que le 
Créateur aura la force de recréer. 

a. L'éternité des peines et des récompenses est expressé- 
ment enseignée par Irénée (IV, 4^41 « 11 12-1 116; V, a8, 
1197 et 36, 1221). La vie éternelle, c'est voir Dieu (IV, ao, 
5, io35); elle comporte des degrés (V, 36, a, laaS). L'enfer, 
c'est le supplice du feu (III, a3, 3, 961-963). — Selon Iré- 
née, la vision de Dieu ne commence pas pour les justes 
aussitôt après la mort : Ils attendent en souffrant la pre- 
mière résurrection et le règne terrestre de Jésus ; ainsi seu- 
lement, pensait-il, les justes imiteront le Christ qui a attendu 
dans les enfers l'heure de sa résurrection (V, 3i, a, iao9). 
On ne peut pas oublier que saint Irénée est un contempo- 
rain du Montanisme, assez sympathique aux prophètes, 
comme ces chrétiens ardents qu'il gouverne : c'est sans doute 
une des raisons pour lesquelles il a particulièrement insisté 
sur l'eschatologie. L'autre raison, la principale^ c'est la 
vigueur des traditions apostoliques du Christianisme pri- 
mitif dans les milieux où s'est formée sa foi. Cf. la con- 
clusion. 



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V 



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CHAPITRE VI 

LA DOCTRINE DE SAINT IRÉNÉE 

C. Dieu et l'Homme» 

I. Dieu, — Les sources de notre connaissance de Dieu; 
ses limites. — L'Absolu; pensée pure, immuable; toute 
puissance, prescience, providence : Dieu personnel. — 
Unité et Trinité : les « mains de Dieu », le Verbe et la 
Sagesse, le Fils et TEsprit. — Rôle personnel de chacune 
des trois personnes. La Trinité, objet direct de la foi 
d'Irénée. — II. Vhomme, roi de la création. — Dualisme 
essentiel de la nature humaine : âme et corps; le pneuma 
n'est pas un élément constitutif de notre nature. — Réa- 
lité du libre arbitre, prouvée par les peines et les récom- 
penses, les ordres et les défenses, Tidée même de Ja vie 
éternelle. — Pourquoi Dieu n'a pas, dès la création, 
donné à l'homme la vie divine parfaite. 

Si la doctrine de rincarnation de Dieu et de la 
déification de Thomme apparaît au premier plan et 
occupe la première place dans la pensée de saint 
Irénée, c'est que cette doctrine est l'objet direct 
de la foi et que c'est sur elle qu'insiste [le plus le 
symbole reçu par l'Église; pareillement, si les 
autres éléments de la pensée du saint docteur nous 
apparaissent avec une clarté moins grande ou des 
contours moins précis, c'est qu'ils sont seule- 
ment indiqués, ou impliqués, par le symbole. 



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1 



152 NOTRE CONNAISSANCE DE DIEU. 

— Ainsi en est-il de sa théorie de Dieu et de sa 
théorie de Thomme — Dieu et l'homme, ces 
deux termes si mystérieusement unis dans le 
Christ! 



I 



Les sources de notre connaissance de Dieu sont 
au nombre de trois*: la création révèle le Créateur; 
la tradition du premier homme affirme sa réalité; 
renseignement des Prophètes rappelle son sou- 
venir. Aussi tous les hommes s'accordent-ils à 
reconnaître son existence. — On s'aperçoit du reste 
que, pour saint Irénée, cette existence semble être 
moins la conclusion d'un raisonnement, que le 
terme d'une intuition, ou mieux encore, la consta- 
tation d'un fait. Dieu est : c'est un fait qu'il tient 
de son église, de saint Jean, des Apôtres, de Dieu 
lui-même. 

L'idée de l'unité de Dieu est, pour Irénée, con- 
nexe de l'idée de son existence : l'homme apprend 
du même coup comme de la même manière, et 
que Dieu est, et que Dieu est un. On a vu ailleurs* 
quelles objections adresse Irénée à ceux qui l'ou- 
blient. 

Qu'est-ce que Dieu? « Ses mystères sont inénar- 
rables ]> ; il y a des choses, le jour du jugement par 

I. II, 9, I (734, A) et IIÏ, aS, i (968, A B). 
a. Cf. supra, page 83-93. 



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IJi. NATURE DE DIEU. 153 

exemple, qu'ignorait le Fils lui-même*. Dieu est 
ineffable comme il est invisible'; il est tellement 
élevé au-dessus de la créature que son être infini 
est profondément mystérieux pour l'homme. « Ton 
créateur est indéterminable » pour toi'. 

Néanmoins l'homme peut dire ce qui carac- 
térise Dieu : c'est ce qui le distingue de lui. 
« Dieu n'a pas été fait par un autre, il est sans 
commencement, il n'aura pas de fin, il n'a besoin 
de rien ni de personne, il se suffit à lui-même* » : 
Dieu est cause de soi, Dieu est Tabsolu, Dieu est 
l'infini. 

Comme tel. Dieu est tout pensée, tout Verbe ^. 
Dieu est immuable^ : les Écritures nous l'af- 
firment. Dieu est maître absolu de toutes choses^ : 
c'est encore les Ecritures qui nous le montrent; la 
ruine de Jérusalem ne prouve rien contre ; elle était 
voulue de Dieu®. 

Dieu prévoit l'avenir^. Dieu gouverne toutes 

'. I. II, a8, 6 (808-809). IV, 20, I (io32). 

a. IV, ao, 6 (1037, A) : « qualîs et quautusest, invisibilis 
et inenarrabilisest», et : « secundum magnitudinem non est 
cognoscere Deum ; impossibile est enim mensurari Patrem. » 
(io32, A). 

3. II, 25, 4 (799). 

4.111,8,3(868, A). Cf. II, 2, 4 (714); IV, n, 2 (1002); 
et 18, 6 (1029); V, 2, I (n24), etc. 

5. II, 28, 4,5 (808). 

6. IV, 3 (979-980)- 

7. II, 28, 7 (809) et3o, 9 (822). 

8. IV, 4(981-983). 

9. II, 28, 7 (810); III, 16, 7 (926); IV, 39, 4 (iiii). 

9. 

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154 LE DIEU PÈRE. 

choses par sa providence S il dirige la nature et 
riiistoire dans la plénitude de sa liberté '. Mais il 
est tout justice', tout bonté, tout amour*, sa provi- 
dence paternelle s'étend jusqu'aux pauvres passe- 
reaux* : Dieu est le Père* de tout et de tous. S'il 
est l'infini, le Dieu d'Irénée est aussi une personne : 
c'est le Dieu vivant qui a parlé à Abraham et à 
Moïse, qui a inspiré les Prophètes, qui est apparu 
en la personne de Jésus-Christ^. 

Mais si, dans sa nature ineffable. Dieu est abso- 
lument simple^ et un, cette simplicité et cette 
unité d'essence ne sont pas exclusives d'une certaine 
« économie » : il y a en Dieu trois personnes 
distinctes. La plénitude de la divinité, dont les 
Gnostiques nous rebattent les oreilles s'exprime 
par le Père, le Verbe et l'Esprit; c'est par le 
Verbe et l'Esprit-Saint que Dieu a tout créé, mais 
ce Verbe et cet Esprit sont un avec Dieu. 

« Notre règle de foi, dit saint Irénée, est qu'il 
n'y a qu'un seul Dieu tout-puissant, et qu'il 

I. III, a5 (968-973). Cf. I, 10, 3, 536-537 un exposé de 
l'histoire de Dieu, 
a. IV, ao, 5 (io35). 

3. m, a5 (968-973). 

4. III, préf. (843, B); et ao (942-945); IV, 14 (loio- 
loia); et 38, 3 (1107). 

5.V, aa, a (n84. A). 

6. « Pater omnium Deus dicitur ». III, 6, 5 (863 B). 

7. IV, a (976-979), et pas4im, IV, 5, a (984) : a Hic est 
viventium Deus ». 

8. U, i3, 3 (744, A). 



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LA TRINITÉ. 155 

a tout créé, tout adapté, tout tiré du néant par son 
Verbe, comme le dit TEcriture : Verho enim Do^ 
mini cœli flrmati sunt et spiritu oris eius \omnis 
virtus eorum ; et ailleurs : omnia per ipsum facta 
sunt et sine ipso factum est nihil. En disant tout, 
rÉcriture n'excepte rien. Le Père a donc fait par 
son Verbe toutes les choses, soit les visibles soit 
les invisibles, soit les sensibles soit les spirituelles, 
soit les temporelles soit les immortelles, et cela non 
par des anges ou par quelques puissances séparées 
de sa pensée. Car le Dieu de toutes choses n'a 
besoin de rien. Mais c'est par son Verbe et son Es- 
prit qu'il fait tout, dispose tout, gouverne tout, 
crée tout*. » 

Irénée recourt à une comparaison expressive 
pour nous faire entendre les rapports de Dieu, du 
Verbe et de l'Esprit. « Ce ne sont pas les anges qui 
nous ont faits ou qui nous ont pétris : les anges ne 
peuvent faire une image de Dieu. Ce n'est aucune 
vertu distincte du Père de l'univers, ce n'est aucun 
autre que le Verbe du Seigneur. Dieu n'avait pas 
besoin de tels secours, pour faire ce qu'il avait pré- 
défini en lui-même de créer, comme s'il n'avait pas 
ses mains. Car toujours il a présents le Verbe et la 
Sagesse, le Fils et l'Esprit, par lesquels et dans 
lesquelsTil a fait toutes choses librement et sponta- 

I. I, 3!!, I (669) ; II, a8, a (8o5) : les Écritures ont été 
dictées par le Verbe et par l'Esprit de Dieu, elles sont donc 
parfaites; II, 3o, 9 (822); IV, 7, 4 (993, A); et IV, 9, a 
(997-998)» 33, i5 (ioi3); V, 9, 2 (1144) et 18, a (1173). 



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156 I^ PÈRE. 

nément, et auxquels il parlait lorsqu'il a dit : Fa- 
ciamus hominem ad imaginem et similitudinem 
nostram^. » Irénée prépare ainsi les définitions de 
rÉglise qui affirmeront un jour la consubstantialité 
des trois Personnes. Et il affirme déjà, très expli- 
citement, qu'elles sontcoéteruelles Tune à l'autre* : 
il exclut par là du concept trinitaire le subordina- 
tianisme qu'y avait introduit saint Justin'. 

a D'après cette théorie, on voit (même) luire 
quelque distinction entre les interventions des trois 
divines personnes, dans les œuvres qu'elles accom- 
plissent en communauté et unité de nature. 

11 semble que le rôle du Père soit de corn- 

1. IV, ao, I (io32) et IV préface, 4 (975, B); V, i, 3 
(iia3, B), et a8, 4 (laoo). Cf. III, 18, 3 (934, B) : « Unxit 
quidem Pater, unctus est vero Filius, in Spiritu qui est 
unctio; et III, 6, i (861 A.) — L*emploi du mot ma'ms indi- 
que la théorie de Vanalogie que la théologie élaborera bien- 
tôt. Cf. Vacant-Mangenot : Dictionnaire de théologie catho^ 
lique, tome I (1903). 1 1 49-1 154- 

2. II, 3o, 9 (8a3, Â) : Semper autem coexistens Filius 
Palri, olim et ab initio semper révélât Patrem »; et IV, 14, 
I (loio) : a ante omnem conditiouem glorificabat Verbum 
Patrem suum, maoens in co; IV, ao, 3 (io33, C) : « Quo- 
niam autem et Sapientia quae est Spiritus erat apud eum 
ante omnem constitutionem, per Salomonem ait.., et rur- 
sus... » Le terme trinitas se rencontre II, i5, i, 768, A; 
mais il ne désigne qu'une trinité, en général, non la Trinité. 
On sait, que, dans Tétat des textes qui nous sont 'parvenus, 
c'est chez Théophile que se trouve pour la première fois le 
mot Tpiàç, chez Tertullien le mot Trinitas, appliqués à la 
sainte Trinité. 

3. D'après saint Justin, c'est à un moment du temps que 
le Père avait engendré le Verbe, en vue de la création. 



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LE FILS. 157 

mander^ ^ dans ce seos qu'îl est la source d'où part 
rébranlement créateur. Quant aux deux personnes 
procédantes, elles obéissent^ dans ce sens qu'elles 
exécutent, qu'elles effectuent, qu'elles accomplis- 
sent; car elles sont les deux « mains » du Père. 

Mais de plus, il semble que l'on distingue le rôle 
de chacune de ses mains, et que, dans l'exécution 
de l'ordre paternel, chaque personne conserve le 
caractère de sa procession distincte. 

Le Fils est par génération l'expansion du Père. Il 
est la Sagesse du Père, la Puissance du Père, sui- 
vant la parole de saint Paul : Christum Dei virtU" 
tem et Dei sapientiam, — Il est la « Sagesse ». 
Donc, tandis que le Père est la source primordiale 
de l'être, le Fils est Vjirt du Père, suivant (ce que 
dira un jour) 'saint Augustin : Art qui distribue 
l'être en genres, espèces et individus conformé- 
ment aux raisons éternelles. — Le Fils est la 
€t Puissance » du Père. Donc il est le démiurge j 
c'est-à-dire le constructeur de l'Univers avec toutes 
ses complexités ; car le Père créateur ne crée que 
par sa Puissance'. 

Quant à l'Esprit, bout de la Trinité, fin de la 
sortie du Père, il termine tout, il perfectionne 



I. III, 6, I (860) et II, 3o, 9 (8aa). 

a. m, 6, I (860, C); IV, 4, a (98a, A, B) et 6, 3 (987. 
988), et i3, 4 (1009), et ao, 7 (1037), ^^ 3a, i (1071). C'est 
aussi, essentiellement, le rëvëlateur du Père, II, 3o, 9 
(8a3); III, 6, a (861, B); IV, 5, a (984, C) et 6, 3 (987) ; 
et tout le chapitre 6 (986-990), et IV, ao, 4 (io34)* 



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158 L'ESPRIT. 

toutes les œuvres du Créateur. Par là même qu'il 
est le terme où se repose le mouvement de la vie 
divine, il est personnellement le principe de repos, 
d'ordre, de stabilité, de perfection. Aussi ce n'est 
pas Siàc TcvetijxaTOÇ, mais sv 7weu|xaTi qu'a lieu toute 
perfection physique, c'est-à-dire toute beauté, et 
plus spécialement toute perfection morale, c'est-à- 
dire toute sainteté \ » 

C'est ce qu'indique saint Irénée lorsqu'il écrit : 
c Dans la création de l'homme, le Père se complaît 
et ordonne, le Fils opère et fabrique, l'Esprit nour- 
rit et accroît*,.. ». Pour lui, chaque personne agit 
personnellement, a chaque personne est prin^ 
cipium quody chaque personne crée et fabrique 
tout personnellement. Mais l'œuvre est unique ; 
l'opération elle-même est une, non seulement dans 
son terme, mais dans son origine, parce que le Fils 
et l'Esprit sont la nature du même Père, parce que 

I. De Rëgnon : Éludes de théologie positive sur la sainte 
Trinité, i" série [Paris, Retaux, 189a], p. 35i, sq. V, la, a 
(ii5a); m, I, I (844, B); et 11, 8 (885-886), et 9 (890- 
891); m, la, 2 (894), et 5 (897), et i5 (909); lU, 17, a 
(930); IV, ao (io3i-io36), et 3i, a (1070), et 38, a 
(il 06), 3 (iio3); V, 18, a (1173). C'est lui qui parle dans 
l'Écriture, III, 6, i (860), et ii, 8 (888), et la (89a); IV, 
ao, 7 (1037); c'est lui qui est le révélateur, IV, 33, 7 
(1077). Son rôle n'est pas toujours bien distingué du rôle 
du Verbe; c'est l'Esprit qui veille, comme un tuteur, sur 
ceux que le Cbrist, remontant auprès du Père, a laissés 
a orphelins » (Cf. saint Jean). 

a. IV, 38, 3 (i 108). Cf. Saint Hippolyte : «Dieu, créant par 
le Verbe, disposant et ornant par la sagesse » [P. G. 10, 

817]. 



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LA CRÉATION. 159 

le Verbe et la Sagesse sont les mains mêmes du 
Père *. » 

Comme plus tard Origène et les Cappadociens , 
Irénée croit (T abord au Père, au Fils, à TEsprit du 
Père et du Fils et il afSrme ensuite leur unité sub- 
stantielle ; les Latins au contraire, et Saint- Augustin 
tout le premier, passeront vite sur la mystérieuse 
trinîté des personnes', comme s'ils avaient hâte de 
professer Tunité du Père étemel*. 



II 

Bien que, par nature, on Ta vu. Dieu n'ait besoin 
de rien ni de personne, Dieu a créé. Il a créé de 
rien le monde', particulièrement la matière*, par 
un acte de liberté'^, dans la plénitude de sa 
toute puissance et de sa bonté, et, comme il les lui 

1. De Régnon. Op. cit., p. 35i. 

a. « Il semble qu*à notre époque, le dogme de l'Unité 
divine ait comme absorbé le dogme de la Trinité dont on 
ne parle que par mémoire. Cependant, puisqu'il n'y a plus 
à craindre les erreurs passées, ne serait-il pas opportun de 
retremper l'enseignement à ses sources primitives, et de 
rajeunir dans le peuple chrétien Tantique vie de famille 
avec le Père, — par le Fils, — dans l'Esprit du Père et du 
Fils? » [de Régnon, op. ciV.,p. 365], 

3. I, aa, I (669); II, 3o, 9 (Saa); II, ^ (713-716); V, 
18 (1172); et passim, IV, 20, a (io3a). 

4. Passîm. Cf. fr. 34 [P. G. 7, iî48] : il attaque l'idée que 
la matière est éternelle. 

5. I, ia, I (669); II, a (713-716); III, 8, 3 (868, A.) : 
« omnia fecit libère et quemadmodum voluit. » 



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160 LES ANGES. 

a donnés à l'origme, îl continue de lui procurer 
l'être et la vie*. 

Plusieurs espèces d'Anges l'entourent qui le 
servent docilement', tandis que Satan, pour lui 
avoir désobéi, est déchu de sa félicité première'; 
suivant ce qu'il voudra, l'homme aura la destinée 
de ceux-là ou de celui-ci, l'homme qui est la rai- 
son de la création tout entière *. 

Ce qui caractérise l'homme, c'est que, comme 



I. U, 34, 3 (836) : « Omnia... persévérant... quoadusque 
ea Deus et esse et perseverare voluerit... Non enim ex nobis, 
neque ex nostra natura vita est... » 

a. II, 3o, 6-7 (818-819); m, 8, 3 (867, C) et 11, 8 
(886). Pour Irënëe, sans doute, malgré III, 30, 4* 944* les 
anges ont un corps ëthërë, analogue à Tâme de Thomme 
(cf. infra, p. 16a, n. 2). IV, 16, 2, 1016, et V, 29, a, laoa. 
— Cf. Dictionnaire de théologie catholique, I (1903), 11 95. 

3. IV, 41 (iii5-iii6), et V, ai-a5 (1179-1191). Pendant 
la durëe du monde actuel, Satan et les dëmons ne souffrent 
pas encore, croit sans doute Irënëe avec ses contemporains; 
il est presque seul à soutenir [V, 26, a, 1194] que» jusqu'à 
l'arrivëe du Christ^ Satan ignorait sa condamnation. Satan 
s'est révolte contre Dieu lors de la crëation de l'homme, 
poussé par la jalousie [III, 23, 8, 966; IV, 40, 3, iii3; 
V, 24t 4) II 88]; les démons sont peut-être pour saint 
Irënëe — comme pour saint Justin [Jpol. II, 5] — les fils 
des mauvais anges qui, d'après la Genèse, VI, et surtout 
pseudo-Henoch, se seraient unis aux filles des hommes [IV, 
36, 4, 1093; IV, 16, 2, 1016]. Cf. Turmel : Histoire d4i 
Vjngélologie [Revue d'histoire et de littérature religieuses, III, 
1898, p. 289, passim] et Puech : Recherches sur ... Tatien. 
P. 72-75, 63, 45. 

4. IV, 41 1 2 (m 5, C); IV, 7, 4 (992» C) : « Homînem, 
propter quem et conditio fiebat. u V, 29, i, 1201 a condi- 
tio facta est propter hominem o 



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I/HOMME. 161 

Dieu n'a besoin de rien, Thomme a besoin de Dieu* ; 
comme c'est le propre de Dieu de faire et de don- 
ner, c'est le propre de l'homme d'être fait et de rece- 
voir ; l'homme, en un mot, est une créature, tandis 
que Dieu est le Créateur. — Mais, parce qu'il a été 
fait par Dieu et pétri par ses mains, l'homme est une 
image de Dieu, l'homme est son fils*; et c'est pour- 
quoi, sans doute, il a reçu royauté sur l'univers. 
< L'homme est un mélange d'âme et de chair, 
homo est temperatio animae et carnis^ » : son corps 
a été formé par les mains de Dieu du limon de la 
terre; son àme est née du souffle de Dieu, soui&ant 
sur l'argile qu'il avait pétrie. L'âme est supérieure 

I. IV, i4, I (loio) : « In quantum Deus nuUius indigens, 
in tantum Deus indiget Dei communione » ; II, iS (797- 
799), et II, 34» 3 (836); IV, 11, a (looa) : a Hoc Deus ab 
homine differt quoniam Deus quidem facit, homo autem 
fit )>; et V, a, i (iia4) et a, 3 (1137). 

a. Cf. supra, et IV, 4if a (iii5) : <c Secundum naturam 
quae est secundum conditionem, ut ita dicam, omnes filii 
Dei sumus, propter quod a Deo omnes facti sumus. » 

3. IV, préface, 4 (97^); V, i, 3 (iia3). — Au moment 
où écrit Irénée^ les idées relatives à Tâme sont extrême- 
ment confuses. Si TAncien Testament distingue Tume du 
corps, il ne donne pas d'idées nettes sur la spiritualité ni 
sur l'unité de l'âme : les idées des Hébreux ont notable- 
ment et heureusement progressé au cours des temps. Les 
Grecs ne sont pas davantage au clair sur cette question : 
les théories de Platon et d'Aristote, d'Épicure et de Zenon 
l'attestent. Parmi les chrétiens, Athénagore insiste sur 
l'unité du composé humain et sur l'immortalité de l'âme ; 
seul, saint Justin indique avec quelque netteté déjà que 
l'âme est spirituelle et qu'elle est identique au principe 
vital et au principe pensant. 



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162 NATURE ET ORIGINE. 

au corps, elle Fanime et le meut*, elle est le véri- 
table principe de vie; mais, tandis que le corps est 
destiné à se dissoudre, Tâme est immortelle. 

L'âme séparée du corps garde l'empreinte [carac- 
ter) du corps auquel elle a été unie ; elle se souvient 
de tout ce qu'elle a fait sur cette terre : l'histoire 
de Lazare et du riche, telle qu'elle est racontée par 
saint Luc (xvi, ip-Si), l'indique avec netteté. On 
demandera peut-être comment une chose qui a com- 
mencé peut ne pas finir; c'est la volonté de Dieu 
qui la fait persévérer et durer à travers l'étendue 
des siècles. Si Dieu a la puissance d'associer un corps 
animal à la vie d'une âme qui participe elle-même 
à la vie de Dieu, sans doute aussi a-t-il le pouvoir 
de gratifier l'âme de l'immortalité ; c'est lui qui est 
la source de l'être ; comme il le procure â l'origine, 
il continue de le procurer à travers le temps. Et 
puis, son pouvoir s'étend sur tout, sa volonté est 
maîtresse de tout*. 

Quelle est l'origine de cette âme immortelle ? Il 
semble que ce soit, pour Irénée, une création 



i. II, 33, 4 (833). 

1. II, 34 (834-837). Il semble que, pour Irënëe, rame soit 
un corps fluide, de substance infiniment ténue : c'est ainsi 
qu'elle garde l'empreinte du corps, comme l'eau glacëe 
garde la forme du vase où elle a gelé (774); c'est 
ainsi qu'elle conserve la figure de l'homme et peut être 
reconnue (835); l'âme n'est incorporelle que par rapport 
au corps, quantum ad comparationem mortalium corporum (i 140). 
Tertullien accentuera encore cette idée de la corporéité de 
l'âme : Cf. le de anima, passim. 



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DE I/ÂME. 163 

particulière de Dieu%* il est sûr, du moins, que la 
métcmpsychose est, à ses yeux, une folle rêverie*. 
L'âme n'a pas eu de vie antérieure, dit-il: aucun 
souvenir n'atteste cette vie, tandis que nous nous 
rappelons, à l'état de veille, ce que nous avons 
rêvé. Platon prétend qu'un mystérieux breuvage 
nous a donné l'oubli : mais alors, comment peut-il 
en parler et ne peut-il rien nous dire d'autre ? Le 
corps n'est pas la cause de l'oubli, puisqu'il ne nous 
empêche pas de nous souvenir de nos rêves, ni les 
prophètes de leurs visions ; et puis, l'âme est plus 
forte que le corps qu'elle anime et qui est seulement 
son serviteur. 

Mais si le corps et Tâme sont les deux parties 
constitutives de l'homme, il faut savoir que Ton 
trouve en tout homme spirituel^ vivant dès ce monde 
la vie divine, un principe particulier, l'esprit, le 
Tcveujxa: a notre substance, c'est-à-dire l'union du 
corps et de l'âme, en recevant l'Esprit de Dieu, 
constitue l'homme spirituel' » hepneuma n'est pas 
une partie de la nature humaine: c'est la grâce de 
l'Esprit qui déifie l'homme y ii^^e et le rend «partici- 
pant de la nature divine » ; l'homme qui ne fait 
pas la volonté de Dieu n'a pas en lui le pneuma 
vivifiant. « L'homme parfait est composé de chair, 

I. II, 33, 5 (833). 

1. II, 33 (830-834). 

3. V, 8, 2 (1142). <( Substantia nostra, îd est animae et 
carnis adunatio, assumens Spiritum Dei, spiritualem homi- 
nem efiicit. » 



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164 « LE PNEUMA ». 

d'âme et d'esprit : d'esprît, comme d'un principe 
sanctifiant et informant ; de chair, comme d'un 
esprit qui est uni et formé ; d'âme comme tenant 
le milieu entre les deux* ». Irénée ne parle pas ici 
de tous les hommes ; ils vise seulement les hommes 
parfaits. La preuve en est qu'il ajoute aussitôt : 
« L'âme suit quelquefois l'Esprit et est élevée par 
lui ; quelquefois elle suit la chair et devient esclave 
des passions sensibles. Or, tous ceux qui n ont pas 
le principe sanctifiant et informant (le pneumd)^ et 
qui n'ont pas l'unité, sont et s'appellent justement 
chair et sang, car ils n'ont pas l'Esprit de Dieu. Le 
Seigneur dit qu'ils sont morts... parce qu'ils n'ont 
pas l'esprit qui vivifie l'homme ». La preuve en est 
encore ce qu'il écrit ailleurs : à la résurrection géné- 
rale, « tous ceux qui ont été désignés pour la vie 
(éternelle), reprendront leur corps propre, leur âme 
propre, leur propre /?weM/wa dans lesquels ils ont 
su plaire à Dieu, tandis que ceux qui méritent le 
châtiment iront le recevoir en leur âme propre, en 
leur corps propre, dans cette âme et dans ce corps 
qu'ils ont détournés de la grâce de Dieu* ». Il n'est 
plus ici question de pneuma. 

1. V, 9, I (ii44). Cf. V, 6, I (ii37). — Cf. Schwane : 
Hist. des dogmes, trad, Belet (i886). I, 44^, sq. 

2. II, 33, 5 (834). n semble bien, en effet, qu^Irénëe n^ait 
pas ëtë trichotomiste ; sa théorie continue, en les rectifiant, 
les théories assez confuses qui ont cours parmi les plato- 
niciens et les stoïciens et qui apparaissent dans les écrits 
de Tatien. Les Gnostiques seuls avaient une théorie nette 
qui opposait Tâme sensible, ^'^x'h-, à Tâme supérieure, irveOpia. 



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LA LIBERTÉ. 165 

Saint Irénée n^établlt pas avec moins de force et 
moins de netteté la réalité du libre arbitre que le 
dualisme du composé humain : « L'homme a été 
fait raisonnable, et par là semblable à Dieu, libre 
de son choix et son propre maître : il est à lui-même 
sa propre cause de sorte que, tantôt il devient le 
froment (qu'amassera le Seigneur dans ses greniers) 
et tantôt il devient la paille (qui brûlera au feu éter- 
nel). Ce sera donc avec justice qu'il sera condamné : 
doué de raison, il a perdu la vraie raison, et, menant 
sa vie en dépit de la raison, il s'est opposé à la justice 
de Dieu, se livrant à l'esprit terrestre et s'asservissant 
à toutes les voluptés ^ » Plus nettement encore, 
il dit ailleurs : « (Dieu) a placé dans l'homme un pou- 
voir d'élection, aussi bien que dans les anges*. » 
L'homme est donc libre, et sa destinée éternelle 
dépend de l'usage qu'il fait de sa liberté. 

La réalité du libre-arbitre est impliquée par les 

Tatîen incline rers la théorie gnostique dans son Ilpàç 
^EXX^vaç (Puech : Recherches ..., p. 66); Justin, au contraire, 
prépare Irénée. Comme Irénée, Justin pense que l'âme est 
immortelle, non par sa nature, mais par la volonté de Dieu 
(Dialogue contre T^yphon^ VI. — P. G. 6, 488-489; que les 
damnés souffrent dans leur âme et dans leur corps (Apol. 
I, 8, — P. G. 6, 337) ; que Tâme et le corps composent 
rhomme, que le principe vital et le principe pensant sont 
identiques. (Si le traité de la résurrection n'est pas de saint 
Justin, il est sans doute l'œuvre d'un de ses contemporains.) 
Mais on ne peut pas dire s'il y a dépendance littéraire entre 
les deux auteurs, ou s'ils reproduisent tous deux également 
une doctrine commune élaborée par un autre. 

I. IV, 4,3(983). 

a. IV, 37, I (1099). Cf. aussi IV, 39 (1109-1112). 



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166 PREUVES 

peines et les récompenses, les éloges et les blâmes 
que distribuent les hommes : qui donc mériterait le 
blâme ou Téloge si c'était sa nature propre qui lui 
faisait faire le bien ou le mal^? La liberté est pos- 
tulée encore par les ordres que nous donne et les 
défenses que nous fait Dieu : « S'il ne dépendait 
pas de nous de faire ou de ne pas faire, pourquoi 
donc r Apôtre, et surtout pourquoi Dieu nous con- 
seillait-il de faire certaines choses et de nous 
abstenir de certaines autres^? » La liberté est 
exigée enfin par la notion même de la vie étemelle: 
tout le prix de cette vie divine tient à ce qu'elle ne 
nous est pas imposée, à ce qu'elle ne dérive pas 
de notre nature ou d'un mystérieux décret, à ce 
que nous en sommes par nous-mêmes les artisans : 
quelle joie n'aurons-nous pas à communier avec 
Dieu si nous avons peiné pour y atteindre' ? 

L'homme, du reste, ne pouvait pas, du premier 
coup, être élevé à la vie divine; le créé ne pouvait 
pas, tout d^un coup, monter à la hauteur du Créateur 
incréé : si Dieu le pouvait vouloir, l'homme ne le 
pouvait faire ! Notre Seigneur est venu sur terre, 
non tel qu'il pouvait venir, mais tel que nous le 
pouvions voir. C'est notre nature créée qui veut que 



1. IV, 37, 2 (iioo-iioi). 

2. IV, 37, 3-4 (iioi-iioa). — Comme les actions, pour- 
suit saint Irénëe (5, iioa), notre foi dépend de notre 
libre Tolontë : c'est pourquoi le Seigneur récompensera la 
foi. 

3. IV, 37, 6 (iio3). 



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DE LA LIBERTÉ. 167 

nous nous développions peu à peu et que nous 
mûrissions lentement pour la vie éternelle * ! 



I. IV, 38, tout entier (iioÔ-iiog). Irënée afGrme avec 
une égale vigueur la nécessité de la grâce et la réalité du 
libre arbitre. Mais quel est le rôle de chacune de ces deux 
forces ? Il semble qu'il ait attribué à Thomme le rôle décisif : 
c'est parce qu'il prévoit ce que nous ferons que Dieu nous 
prédestine ; lY, 39, 4 (m^) • << Deus autem omnia praes- 
ciens, utrisque aptas praeparavit habitationes... »; IV, 36, 
6 (1096); « gratuito quidem donat in quos oportet, secun- 
dum autem meritum dignissime distribuit... justissimus 
retributor ; Ily 34? 3 (836) : » de salvando homine sic aït : 
TÎtam petiit a te et tribuisti... » Au vrai, ce n'est pas sur 
ces problèmes que s'arrêtait de préférence la pensée de 
saint Irénée. Et puis, la prédestination à la gloire post 
praevisa mérita empêche-t-elle que la prédestination à la 
grâce soit un don de pure miséricorde ? 

L'attitude d'Irénée ne lui est pas particulière : dès ce 
temps, les Chrétiens tenaient très fort à l'idée de liberté. 
[Cf. Tatien : Discours aux Grecs. Recherches ..., par A, Puech, 
p. 66 et 44.] 

Toutes ces théories irénéennes de Dieu et de l'homme 
manquent quelque peu d'ampleur et de force; tandis que 
la doctrine du Dieu-Homme est très riche en même temps 
que très profonde. On voit bien que celle-ci, non celles-là, 
faisait l'objet habituel de ses pensées. — Origène enrichira 
les unes, saint Athanase sauvera l'autre. Cf. infra. 



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CONCLUSION 



LA PLAGE DE SAINT IRENEE DANS L HISTOIRE 
CHRETIENNE 

I. Saint Irénée a tué le Gnosticisme, — Crise du Gnosticisme 
à la fia du second siècle : dëcliu et transformation. — 
Grande part de saint Irënée dans ces ëvënements. — 
II. Saint Irénée a fondé la théologie chrétienne. — 11 en 
marque le point de dëpart (le symbole), les sources 
(Bible et Tradition), le centre (Incarnation). — Son in- 
fluence immëdiate : saint Hippolyte, TertuUien, saint 
Victor, saint Zëphjrin et saint Calliste. — IjCS limites et 
le renouveau de son influence : Clëment d'Alexandrie, 
saint Athanase. — Saint Irënëe, saint Paul et saint Jean. 

Saint Irénée occupe une très grande place dans 
l'histoire : il a tué le Gnosticisme, il a fondé la 
théologie chrétienne. 



I 

Tous les auteurs constatent que le Gnosticisme 
se transforme profondément à partir de la fin du 
second siècle. 

Le rayonnement du Valentinianisme s'atténue 
sensiblement. « Lorsque TertuUien écrivit contre 

10 



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170 TRANSFORMATION 

(ses sectateurs), il se crut obligé de prouver qu'il 
ne les avait pas inventés tout exprès pour les réfu- 
ter ». La doctrine valentinienne subit une évolu- 
tion remarquable.) « Pendant que Secundus, Pto- 
lémée, Ëpiphane scrutaient de plus efn plus les 
générations des éons et compliquaient le plérôme 
de syzygîes nouvelles, Héracléon (innovait) : jus- 
qu'à lui, les abstractions célestes s'étaient toujours 
groupées par paires ; les continuateurs de Valentin 
avaient donné des ancêtres à l'Abîme et au Silence, 
le couple primordial du système primitif. Héracléon 
introduisit la monarchie dans le Plérôme en pla- 
çant au sommet un être unique, sans compagne, 
duquel procèdent le premier couple et tous les 
couples primitifs*. » 

Pareillement, le Marcionisme se transforme. 
« L'école de Syneros enseignait non plus deux 
dieux seulement, mais trois natures divines ; parmi 
ses adhérents, un certain Lucanus parvint à une 
assez grande renommée. Cette forme trinilaire du 
Marcionisme finit par avoir tant de succès qu'elle 
éclipsa le dualisme primitif: au m* et au iv^ siècle, 
les Marcionistes sont présentés souvent comme des 
gens qui croient à trois dieux distincts.... Cepen- 
dant, au temps où nous sommes (fin du ii^ siècle), 
le docteur le plus en vue parmi les Marcionistes 
était un certain Apelle dont les tendances diffé- 
raient notablement de celles de Syneros' »; mais 

1. Mgr. Duchesne. Les Origines chrétiennes, p. 248. 

2. Id, p. 149. 



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DU GNOSTICTSME. 171 

elles ne différaient pas moins de celles de Marcion. 
A l'entendre, a il y a un seul Dieu bon, un seul 
principe, une seule puissance innommable. Ce 
Dieu unique, ce principe unique ne s'inquiète en 
rien de ce qui se passe dans notre monde. Ce même 
Dieu, saint et bon, fit un autre Dieu, lequel, une 
fois produit, créa l'univers, le ciel, la terre, tous 
les êtres qui sont dans le monde. Mais il avait 
cessé d'être bon, et ses œuvres n'ont pas été bien 
faites ; issues d'une volonté mauvaise, elles furent 
mauvaises*. » En même temps que le dualisme, 
Apelle abandonnait ou mitigeait fortement le docé- 
tisme radical de Marcion ; ce quant à la résurrec- 
tion et à la répudiation de TAncien Testament, il 
demeura fidèle à la tradition de son maître. 11 
laissa un livre, appelé Syllogismes^ dans lequel il 
cherchait à démontrer que tout ce que Moïse a dit 
de Dieu n'est qu'un tissu d'erreurs * ». 

En même temps que le Marcionisme et le Valen- 
tinianisme, voici enfin que l'Ophitisme se trans- 
forme à son tour et que son rayonnement s'accroît 
d'une manière très notable. C'est contre l'Ophi- 
tisme que les apologistes chrétiens, au premier» 
tiers du troisième siècle, concentrent tous leurs 
efforts ; c'est contre les diverses formes de l'Ophi- 
tisme que saint Hippolyte dirige ses Philosophons 
mena. Or, parmi les huit ou neuf systèmes dont on 
doit la connaissance à Hippolyte, a il y en a quatre 

I. Mgr Duchesne, op, cit., p, aSo et a5i. 

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172 L'OPHITISME. 

qui sont plus particulièrement apparentés. Ce sont 
ceux qui relèvent de l'Ophitisme. Les autres of- 
frent avec ceux-ci de si profondes analogies que, 
n'était Tabsence du symbole du serpent dans ces 
systèmes, on pourrait les supposer dérivés de la 
même doctrine. En fait, les ressemblances sont 
telles entre tous ces systèmes qu'on doit les consi- 
dérer comme autant de variétés de TOphitisme de 
Fépoque. Ce sont les branches d'un même tronc. 
Qu'est-ce que ce tronc d'où sont issus tous ces sys- 
tèmes ? C'est l'enseignement d'un maître gnosti- 
que. Derrière (les documents analysés par Hippo- 
lyte) se cache un théologien. Il a surgi dans les 
cercles ou sectes ophites. Il en a refondu la doc- 
trine. Il est l'auteur responsable de cette transfor- 
mation profonde que l'on remarque entre l'Ophi- 
tisme du (premier) traité d'Hippolyte et l'Ophitisme 
des Philosophoumena. Elle ne s'est pas faite toute 
seule. Il faut lui supposer un facteur personnel. 
Elle est assez originale, assez féconde, puisqu'elle 
s'est diversifiée en plusieurs variétés de la même 
doctrine, pour qu'on en recherche la cause dans la 
parole d'un homme peut-être supérieur. Pourquoi 
son nom n'a-t-il pas surnagé * ? » 

Mais en même temps que le Valentinianisme dé- 
cline et que l'Ophitisme et sans doute d'autres éco- 
les et d'autres églises encore se transforment dans 
une très notable mesure, il est incontestable que le 

I . De Faye. Introduction à V étude du Gnostîcisme. [Revue de 
r histoire des religions^ iQoa, tome 46, p. 166-167.] 



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MITHRIACISME ET MO-PLATONISME. 173 

Gnosticisme lui-même perd sensiblement du ter- 
rain. Non qu'il disparaisse tout à fait comme on le 
dit trop souvent : la Pistis Sophia et les Iwres de 
Jeu, le Ttpoç Toùç •j'vw(mxoùç de Plotin, enfin certains 
passages de saint Epiphane attestent la survie de 
Tactivité religieuse des Gnostiques au milieu du 
iii^ et même du iv^ siècle. Mais si le Gnosticisme est 
vivant, il n'occupe plus le devant de la scène; c'est 
le Mithriacisme, ce sont les cultes orientaux, c'est 
surtout le Néo-Platonisme qui disputent les âmes 
au Christianisme. C'est au temps de Commode 
(180-192) que commence de s'épanouir le Mithria- 
cisme en Occident : apporté par les soldats, les 
fonctionnaires et les marchands, ouvertement favo- 
risé par les empereurs, le Mithriacisme se propage 
avec rapidité durant tout le troisième siècle en 
Mésie, en Pannonie, en Rhétîe, en Germanie, en 
Belgique, en Bretagne, en Afrique, en Espagne, 
dans la vallée du Rhône, en Italie et en Norique. 
C'est au temps d'Alexandre Sévère (-|- 235) que le 
culte d'Isis, qu'il protège spécialement, atteint sa 
plus grande extension ; il est très répandu en Italie, 
en Afrique, en Espagne, en Gaule, en Helvétie, en 
Germanie, en Norique, en Pannonie, en Dalmatie, 
en Grèce comme en Asie Mineure et en Egypte. 
Mais si les progrès de ces cultes arrachent les foules 
aux influences gnostiques, le Néo- Platonisme leur 
dérobe l'élite. Le Néo-Platonisme est cette philo- 
sophie religieuse qui, seule au m® et au iv® siècle, 
dispute efficacement les esprits au Christianisme. 

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174 IRÉNÉE POLÉMISTE. 

Compatriote d'Origène et de vingt ans plus jeune 
que lui, Plotin (205-270) ne tend quà déchristia- 
niser son système : dans sa synthèse, la théorie de 
\^ purification couv^XèXe la théorie de Y émanation^ 
comme dans la synthèse d'Origène la doctrine de la 
rédemption prolonge la doctrine de la création^. Si 
le Gnosticisme est vivant encore au 111° siècle, ce 
n'est plus lui qui est le grand souci des Chrétiens. 
Je soupçonne que saint Irénée est la principale 
cause de cette transformation et même de cette 
éclipse du Gnosticisme. La chronologie nous invite 
à le croire. Héracléon est cité en passant par saint 
Irénée*, preuve qu'il n'occupait pas encore la 
grande place qu'il tint plus tard. Les écoles de 
Syneros et d'Apelle fleurissent à la fin du second 
siècle'. Les auteurs analysés par saint Hippoly te ne 
sont pas, de l'avis de tous, antérieurs au m® siècle* 
et l'on est fondé à placer leur maître, le rénovateur 
de l'Ophitisme, après saint Irénée, puisque la des- 
cription que celui-ci nous fait de l'Ophitisme diffère 
singulièrement de celle que présentent les PhUo^ 
sophoumena. 

I. Cf. notre Avenir du Christianisme^ I, 67-70 et a98-3o5. 
Dans les écrits cités par les Philosophoumena (VU, ao), on 
trouve déjà des pages qui ont la couleur néo-platonicienne. 
Cf. Harnack : Dogmengeschichte^ I (a* éd. 1888), p. 726. 

a. I[, 4i I (719) • ^ Ptolemaei et Heracleonis et relîquis 
omnibus (reliquorum omnium) qui eadem opinantur. » 

3. Cf. Mgr Duchesne, loco citato. Cf. Harnack : Chronolo- 
gie,,,, p. 3io, 533 et 294 (pour Héracléon). 

4. De Faye, loco citato. 



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r 



SA VICTOIRE. 175 

Nous savons, d'autre part, que le livre de saint 
Irénée fut traduit en latin, sitôt qu'il fut achevé* 
Ce nous est un indice du retentissement qu'il eut 
et de l'influence qu'il exerça. Ne savons-nous pas, 
du reste, que, jusqu'à lui, les Chrétiens ne pou- 
vaient encore opposer aux Gnostiques aucune réfu- 
tation péremptoire ? On se précipita sur le traité de 
l'évêque de Lyon : ses relations avec saint Poly- 
carpe, l'illustration de son église, les traités 
gnostiques, si jalousement cachés par les héré- 
tiques, et qu'il s'était procurés cependant, tout 
concourait à exciter la curiosité' des fidèles, de 
ceux surtout qui avaient mission, comme les 
évêques, de réfuter l'hérésie. Tout porte à croire 
que le livre se répandit rapidement et qu'il obtint 
un grand succès. 

Le Gnosticisme était gravement atteint, ses doc- 
trines mystérieuses étalées au grand jour, son dua- 
lisme réfuté de mille manières, son docétisme 
réfuté de même et audacieusement provoqué. // 
fallait répondre : on ne pouvait rester sous le coup 
de cet échec. C'est pourquoi les Heracléon et les 
Apelle atténuent également dualisme et docétisme. 
C'est pourquoi peut-être, afin d'affirmer son ortho- 
doxie, l'école de Syneros met avec vigueur l'accent 
sur la Trinité. C'est pourquoi, avec Heracléon et 



I, Irénëe a publié son ouvrage livre par livre (sauf pour 
les livres I et II), preuve qu'on attendait avec impatience 
ce qu'il écrivait. Son livre a été traduit aussi en syriaque et 
en arménien. 



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176 IRÉNÉE DOCTEUR. 

Apelle, les Gnostiques revisent leur théologie 
scripturaire et composent ce fameux commentaire 
de saint Jean qu'Origène devait tant admirer 
et cette critique du Pentateuque que semblent 
avoir été les Syllogismes, C'est dans ces circon- 
stances enfin qu'apparaît le rénovateur de TOphi- 
tisme : il travaille de son côté à raffermir le Gnos- 
ticisme chancelant, et c'est son système qui res- 
taure en les absorbant les autres systèmes désem« 
parés. Il est vraisemblable que saint Irénée 
a directement provoqué cet ébranlement où le 
Gnosticisme est mort, d'où le Néo-Gnosticisme 
et le Néo-Platonisme sont nés*. 



II 

Ce fait ne définit pas complètement son impor- 
tance. Saint Irénée a encore posé les bases de la 
théologie chrétienne. 

Chef d'église, saint Irénée a nettement aperçu 
tous les avantages de cette méthode positive que 
d'autres avaient indiquée sans doute, mais qu'il a 
consacrée par l'autorité de son exemple. Il a étroi- 
tement rattaché sa synthèse spéculative au symbole 
qu'enseignait l'Église et que récitaient les 
humbles; par là, V unité de la foi et de la uie 
chrétiennes a été pour jamais fondée, 

I. Comparer l'influence de V Histoire des Variations sur 
révolution des églises protestantes, dans Rébelliau : Bossuet 
historien du protestantisme, (Paris, 1892.) 



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LES BASES DE LA THÉOLOGIE CHRÉTIENNE. 177 

Il a éclairé et complété renseignement donné 
dans V Ecriture par l'enseignement contenu dan$ la 
tradition des églises apostoliques et particulièrement 
de l'église romaine : par là, la substance de la foi 
fut sauvée des manipulations gnostiques que l'exé- 
gèse allégorique alors régnante ne permettait pas 
d'arrêter et par là fut écarté pour Vaçenir tout 
danger d'incohérence dans le déi^eloppement doc- 
trinal. 

Chef d'église et apologiste, croyant et philo- 
sophe, il a discerné avec une sûreté merveilleuse 
la croyance où doivent converger, comme des lignes 
à leur centre, comme des rayons à leur foyer, 
toutes les théories, toutes les idées chrétiennes ; et 
cette doctrine, il l'a ramassée dans une formule 
frappante, dans une phrase radieuse : « Dieu s'est 
fait homme afin que l'homme devienne dieu. » 
Avant Irénée, nul n'avait dit aussi nettement, après 
Irénée, nul n'oubliera que r Incarnation et la déi- 
fication sont les dogmes essentiels et caractérisa 
tiques de la religion chrétienne. 

L'importance de son rôle théologique apparaît 
en pleine lumière aux heures de crise : on recourt 
à lui, on s'inspire du principe lumineux qu'il a su 
dégager. Au lendemain de sa mort, lors de la grande 
évolution de l'Église*, son influence s'exerce par 
l'intermédiaire de trois personnes, saint Hippo- 
lyte, Tertullien, la papauté romaine. 

l. Ci. notre Avenir du Christianisme,!^ aa7-!i4i« 

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■ï' 



178 HIPPOLYTE ET TERTULLIEN. 

Saint Hippolyte est connu pour rétendue de sa 
science, la rigidité de ses théories morales et 
l'ardeur fougueuse de son âme. Il était prompt à 
attribuer toutes les noirceurs à qui ne pensait pas 
comme lui ; mai$ ses ressentiments étaient plus vifs 
que durables. Après avoir rompu avec l'église 
romaine vers 217-222, il se réconcilia avec elle; il 
accompagna saint Pontien dans les mines de la 
Sardaigne et mourut, dans le même temps que lui, 
vers 235, des privations qu'il leur fallait endurer. 
Disciple de saint Irénée, il provoqua l'admiration 
universelle par l'étendue de sa science. Non con- 
tent d'affermir et d'achever l'œuvre de son maître 
en combattant la Gnose qui relevait la tête [les Phi- 
losophoumena)^ il commenta presque toute la Bible, 
et il rédigea une multitude de traités philosophi- 
ques et théologiques. 

La personnalité de Tertullien rappelle la per- 
sonnalité d'Hippolyte : même fougue, même rigi- 
dité morale, même science; ils sont, du reste, 
contemporains. Tertullien est né à Carthage, vers 
160, d'une famille païenne. Son père lui fait don- 
ner une éducation brillante : il écrit couramment 
le grec et le latin, Il s'adonne spécialement à l'étude 
du droit, et de fait, dans ses polémiques, esprit et 
langage, tout dénote un avocat consommé. Mais 
voici que le calme héroïsme des martyrs le jette 
aux pieds du Christ : il défend sa foi avec une 
Inlassable vigueur contre les Païens (Aux Nations j 
V apologétique)^ contre les Juifs, contre les Gnostl- 



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VICTOR ET CALLISTE. 179 

ques [de la prescription). Bientôt il accuse les chefs 
d'églises, il rompt avec eux, il fonde une secte 
[contre Praxéas). L'histoire de ses dernières an- 
nées est très obscure, mais il ne semble pas que, 
comme saint Hippolyte, il se soit réconcilié avec 
ses anciens amis. 

L'église de Rome, au même moment, exerce sur 
le Christianisme une influence aussi personnelle. 
Les papes qui se succèdent à sa tête, saint Victor 
(189-199), saint Zéphyrin (199-217), saint Calliste 
(217-222), ne nous sont pas très connus : on peut 
croire néanmoins que ce sont plutôt des hommes 
de gouvernement, énergiques comme saint Victor, 
ou avisés comme Calliste, que des savants occupés 
de définitions et dé distinctions. Les chefs de 
toutes les écoles accourent à Rome et tentent d'y 
faire accepter leurs théories. Les papes gardent 
leur sang-froid au milieu de cette effervescence : 
ils ont hérité de la foi dlrénée*, de sa méfiance à 
Fendroit de la spéculation, de son esprit positif et 
traditionnel. Leur sagesse prudente « confirme » 
opportunément la foi des chrétiens et guide heu- 
reusement vers la haute mer la barque de Pierre. 
La papauté fait avec eux son entrée dans l'his- 
toire. 

Voici justement qu'est compromise l'idée-mère 
du Christianisme, telle que l'a exposée saint 

I. Saint Irënëe était personnellement très bien connu 
dans les milieux romains : son livre y fut sans doute plus 
étudie qu'ailleurs. 



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180 LA QUESTION MONARCHIENNE. 

Irénée, Tidée de riDcarnation. Homme-Dîeu, 
Jésus-Christ peut être méconnu de deux diverses 
manières. Les uns nient qu'il est Dieu, les autres 
nient qu'il est homme; les papes, Hippolyte et 
Tertullien réfutent Terreur de ceux-ci et l'erreur 
de ceux-là en affirmant à Tencontre, dans sa forme 
irénéenne, la foi traditionnelle. Les deux Théodote 
enseignent que Jésus n'est qu'un homme ; le pape 
Victor ("{"ipg) excommunie Théodote le cor- 
royeur, auteur de cette affirmation hérétique et saint 
Hippolyte, recourant à l'Écriture comme en sem- 
blable occurrence* a fait saint Irénée, démontre par 
l'Écriture la divinité de Jésus. — Noetos, Praxéas 
et Cléomène, identifiant le Fils avec le Père et 
supprimant la personnalité de l'Esprit, enseignent 
que Jésus est le Dieu suprême, tout un, temporai- 
rement incarné '. Saint Hippolyte reprend la plume, 
et, d'un style nerveux, il réfute Noetos. Pareille- 
ment, lorsque Praxéas quitte Rome pour l'Afrique, 
Tertullien se dresse devant lui, et, non content de 
montrer la distinction du Père et du Fils, appro- 
fondit la doctrine de la seconde Personne et dé- 
fend le concept de la Trinité. Zéphyrin et Cal- 
liste, enfin, affirment simultanément la diversité 
du Père et du Fils, et l'unité essentielle de Dieu. 
La grande théorie de saint Irénée est sauve. 

I. IH, 19 (938-941). 

a. Noter que les Modalistes ne veulent pas être docètes, 
et que beaucoup d'Ébionites ne veulent pas rejeter la nais- 
sance surnaturelle de Jésus. 



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LES CONTINUATEURS D'iRÉNÉE. 181 

Les disciples et les continuateurs de saint Irénée 
n'ont pourtant pas sa maîtrise; et sans doute 
est-ce pour cette raison que sa grande pensée cesse 
d^organiser et d*unifier toute la pensée chrétienne*. 
Clément d'Alexandrie (après "i"2i5) et Origène 
(-]- 254) font, comme saint Irénée, une grande place 
à la tradition, attaquent la fausse gnose, et placent 
la foi, comme lui, à la base de cette vraie gnose 
qu'ils veulent construire. Mais le symbole ecclésias- 
tique n'est plus, pour eux comme pour lui, pour 
Clément surtout, le guide qu'il faut étroitement 
suivre et le cadre que |doit remplir la spéculation. 
Bien qu'ils aient parfois des mots durs à l'endroit 
de la philosophie et des sciences, ils subissent leui 

I. Sa grande pensée, à savoir que la réalité de la rëdemp* 
tion requiert absolument i'kumanitë réelle ei la réelle 
divinité de Jésus, n'est pas souvent clairement aperçue ni 
dignement appréciée par eux. Ils exagèrent la distinction 
des personnes divines, au point de paraître ruiner leur 
unité ; ils exagèrent, dans la question de la pénitence, 
l'attitude rigoriste qui était sans doute celle de saint Irénée ; 
ils développent, au moins Tertullien, Teschatologie milléna- 
riste de l'évêque de Lyon et sa théorie de la corporéité de 
rame, mais aussi, il faut le reconnaître, sa théorie des pro- 
phéties messianiques et sa théorie de la règle de foi. Ter- 
tullien ne s'écarte d'Irénée que lorsqu'il réintroduit le su- 
bordinatianisme dans le concept de la Trinité. Saint Hippo-t 
lyte s'en écarte aussi dans les Philosophoumena, — bien 
qu'il y développe l'idée irénéenne de l'origine païenne et 
philosophique de la Gnose — : il ne ramène pas les erreurs 
gnostiques à quelques principes fondamentaux qui seraient 
la négation du Christianisme. — A cet égard, Origène reste 
beaucoup plus près de saint Irénée. Cf. Denys : la Philoso' 
phie éC Origène^ p. 704-705 (1884, Paris). 

SAINT IRÉNÉE. U 

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182 CLÉMENT D'ALEXANDRIE. 

prestige et raillent ceux qui en ont peur*. Bien 
qu'ils admettent Tégalité foncière de tous les chré- 
tiens que le baptême a régénérés, ils distinguent, en 
fait) des chrétiens parfaits les petits enfants, vy^Tuioty 
qui n'ont pas su faire fructifier par la pensée et 
Tétude le don divin qu'ils ont reçu : le Christ est 
pour eux le Révélateur très bon, plutôt que le Ré- 
dempteur qui rachète et donne Dieu. L'Incarnation 
n'est plus le centre de leur pensée, comme elle est 
le centre de la pensée d'Irénée*. 

1. Clëment écrit quelque part [VI. Strom. gS] : ce II y a 
des personnes qui font cette objection : A quoi sert de 
savoir les causes qui expliquent le mouYement du soleil 
ou des autres astres ou d*avoir étudié la géométrie, la 
dialectique ou les autres sciences? » (De Faje : Clément 
d'Alexandrie^ p. 127). Ne vise-t-il pas saint Irénée qui ne 
croit pas qu'on puisse « donner la cause des crues du 
Nil », et c( du flux de l'Océan » [II, a8, a (8o5)], et qui 
prêche le respect du mystère. Cf. supra, p. 98-100. 

2. C'est ce que leur reproche, à la fin du ni* siècle, un. 
ardent disciple de saint Irénée, mort peut-être martyr, saint 
Méthode, évêque d'Olympe. Pas plus qu'Irénée, il n'est un 
ennemi de Platon et de la philosophie; il attaque néan- 
moins Orlgène^, parce qu'il veut que la spéculation se tienne 
plus près de la règle de foi; parce qu'il veut une foi unique, 
ï, la fois ecclésiastique et scientifique, la même pour les 
foules et pour l'élite; parce qu'Origène méprise le corps, 
créature de Dieu, pourtant, et qui. aura part à l'incorrupti- 
bilité et à la vie éternelle ; parce qu'il ne met pas au pre- 
mier plan, enfin, la doctrine du second Adam. Cf., 
Bonwetsch : Die Théologie des Methodius von Olympus [Ber- 
lin. Weidmann, 1903]. 

* Origène est pourtant beaucoup plus prèji d'Irénée que Clément 
d'Alexandrie. 



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ATHANASE. 183 

Cette phase du développement de la pensée 
chrétienne fut sans doute salutaire parce que cette 
pensée put alors s'imprégner d'Hellénisme et que, 
par là, rhéritage de THellénisme fut assuré au 
Christianisme. Il fallait seulement qu'un second 
Irénée parût qui raffermît sur son centre cette 
pensée enrichie, et un peu embarrassée de ses 
richesses nouvelles : le second Irénée fut Âtha- 
nase. Avec saint Athanase (•j-373), Jésus-Christ 
Homme-Dieu redevient le centre auquel se rap- 
portent les grandes lignes de la religion chré- 
tienne : la Trinité, la création, la chute. Il ne 
se lasse pas de montrer aux Ariens que la néga- 
tion de la divinité du Christ annihile l'œuvre 
de la Rédemption, puisque Dieu seul peut refor- 
mer en nous l'image primitive détruite par le 
péché et nous faire enfants de Dieu. « C'est pour 
notre salut que le Verbe s'est manifesté dans un 
corps humain » ; « il ne se serait pas fait homme, 
si le besoin des hommes ne l'y avait forcé » : la 
justice de Dieu exigeait que le péché fût expié ; 
la bonté de Dieu demandait que son œuvre, 
l'homme, ne pérît pas. Le Verbe de Dieu s'est donc 
fait homme : homme, il apaise la justice de Dieu, 
il paye la rançon du péché en souffrant dans son 
corps, en même temps qu'il dépose dans l'humanité 
un germe d'incorruptibilité; Dieu, il contente la 
bonté de Dieu, il sauve l'homme en reformant en 
lui sa propre image, en lui manifestant le Père, en 
le déifiant. « Le Verbe s'est fait homme pour que 



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184 SAINT IRÉNÉE, SAINT PAUL 

nous fussions déifiés, A'jto^ yàp £vr,v9p(J>7U7ja"ev ha 
7|[jieï<; OewTtolYiOwjjiev*. 9 

On peut mesurer maintenant Timportance de 
saint Irénée*. Pour l'apprécier tout entière, il faut 
pourtant ajouter encore un mot. S'il est le premier 
des théologiens catholiques, saint Irénée est le 
dernier élève des propres disciples des Apôtres : il 
a recueilli les derniers échos de leur enseignement 
direct et il a conservé leur esprit ; son œuvre est 
Tanneau d'or qui unit à la révélation biblique la 
théologie chrétienne. L'attente du retour glorieux 
du Seigneur est aussi vive et impatiente chez lui 
que chez les Douze ^ et c'est des deux grandes doc- 
trines où s'est exprimée leur foi que procède toute 
sa pensée. La doctrine paulinienne du second 
Adam et la doctrine johannique du Verbe fait 
chair et de TEsprit de Dieu, ne se sont jamais 
plus étroitement associées et plus intimement con- 
fondues que dans l'âme et dans l'esprit de saint 
Irénée. Bien habile qui démêlera exactement la 

I. Dictionnaire de TUéologie catholique (igoS), I, 3, 169. A 
côté d'Athanase, il faut citer parmi les théologiens qu'a 
influencés saint Irénée, Marcel d'Ancyre : cf. appendice IV. 

a. Peut-être le relief de Tidée de Tlncarnation s'est-il 
trop atténué dans les grandes synthèses scolastiques, et 
déjà dans la synthèse d'Augustin, Sur saint Anselme et son 
Cur Deus Homo^ cf. Avenir du Christianisme^ I, 5o3-5o4. 

3. C'est pourquoi il est radicalement hostile au Gnosti- 
cisme et secrètement sympathique au Montanisme : le Mon- 
tanisme procède de la grande espérance des premiers chré. 
tiens, le Gnosticisme, issu de l'Hellénisme, l'a complète- 
ment oubliée. 



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ET SAINT JEAN. 185 

part de Tune et de l'autre S qui trouvera une idée 
qui ne dérive de l'une ou de l'autre. Quoi d'éton- 
nant si l'élève assidu des deux grands écrivains 
bibliques, si l'héritier et le continuateur de leur 
pensée a sauvé l'œuvre des Apôtres, vengé l'origi- 
nalité méconnue du Christianisme, renversé la 
théologie gnostique, fondé la théologie chrétienne 
et affermi la naissante christianisation du monde ? 

I. A Trai dire, on a Timpression que saint Irënée est 
plus près de saint Jean que de saint Paul. Son paulinisme 
ne dérive pas, semble-t-il, de la conscience de son péché, 
douloureuse et aiguë]; il se ramène à la théorie du nouvel 
Adam, et cette théorie le séduit surtout parce quelle soude 
solidement les deux moitiés de la Bible, et donc ruine le Gnosti- 
cisme^ Au contraire, le courant propre de la pensée iré- 
néenne la porte naturellement en pleine doctrine johan- 
nique : l'identité de Jésus de Nazareth et du Verbe éternel 
(IV, 5, 2, 984*985), la déification de Thomme par TEsprit de 
Jésus et du Père (III, 17, 3-4i 93o-93i), la [stricte solida- 
rité de Faction morale et de la foi religieuse (IV, 6, 5, 989), 
la hante valeur du corps créé par Dieu et revêtu par le 
Verbe (passim), autant d'idées proprement johanniques et 
qui semblent propres à saint Irénée. Si son origine asiatique 
ne nous était pas attestée par les textes, la physionomie de 
sa doctrine nous conduirait à la conjecturer. [Cf. III, 4> i y 
855; 10, 3, 875; II, 879-891; IV, aa, i, 1046 et 38, i, 
iio5-iio6; V, 18, a, 1173.] 

On ne peut rien dire de précis sur les rapports de la 
théologie d'Irénée et des traditions romaines. Irénée parait 
les très bien connaître; il a peut-être été plusieurs fois à 
Rome; son livre est peut-être — on est tenté de dire sans 
doute — un écho de renseignement donné par Téglise 
romaine à la seconde moitié du 11" siècle. Mais il serait 
téméraire de rien affirmer. 



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\ 



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APPENDICES 



NOTE BIBLIOGRAPHIQUE 

Tous les manuscrits grecs du grand traité de saint 
Irénée ont disparu. D'après M. Harnack*, M. Zaha 
s'est trompé en prétendant' qu'ils existaient encore au 
xvi« siècle : au xvii® siècle, h Constantinople, on n'en 
connaissait aucun, car Meletius Syrigus, dans sa réfu- 
tation de Cyrillus Lucaris, retraduisait Irénée de latin 
en grec. 

Les manuscrits de la traduction latine ont été étu- 
diés par M. Loofs', dont voici les conclusions en 
bref. On connaît 19 manuscrits : 

1. Cod. Vaticanus Ërasmi; sans doute le Vatic. 188. 

2. Cod. Hirsaugiensis, cité une fois par Erasme. 

3. Cod. III Ërasmi ; peut-être TArundelianus s. ns. 6. 

4. Cod. Vaticanus de Latinius ; peut-être le Vatic. 187. 

5. Cod. Vaticanus Feuardentii; peut-être le Vatic. 
187 ou 188. 

6. Cod. Arundelianus 87 [AJ. 

7. Cod. Vossianus [Leidensis. V. 33 ou 63] [V]. 

8. Cod. Merceri I [M] J . , 

9. Cod. Merceri II [|jl] ) '^ ^* 

1. Harnack : Geschichte der altchristlichen Lilteratur,,,, 
I. Die Uberlieferung,,, (1893), p. a65, 

2. Zeitschrift fur Kirchengeschichte, II, p. a88 sq. 

3. Die Handschriften der lateinischen Vebersetzung des Jrenàus 
(Kirchengesclùcluliche StudienH» Reutergewidmet^ 1888, p. i). 



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188 LES MANUSCRITS. 

Berolinensis, Phill 1669 [C]. 
Ottobonîanus ii54 [0|]. 
Ottobonianus 7 5a [O,]. 
Vaticanus 187 [Y^]. 
Vaticanus 188 [V,]. 

perdus les manuscrits suivants 
Carthusîanus. 
Laureshamensis I. 
Laureshamensis If. 
Corbeiensis. 
Rothomagensis. 



10. Cod. 

11. Cod. 
la. Cod. 
i3. Cod. 
14. Cod. 

On croit 
i5. Cod. 

16. Cod. 

17. Cod. 

18. Cod. 

19. Cod. 

La parenté de ces manuscrits est représentée par 
Loofs dans l'arbre généalogique que voici : 

[D] 



[•^J 



I 

<(Laare8hamensis)> 



■£. 






I 






M 



1 
i 



I 



Nous citerons les éditions les plus importantes. 
L'édition princeps est l'œuvre d'Erasme (Bâle, i5a6). 
« C'est le bénédictin Massuet (f 1716) qui a incontesta- 
blement le mieux mérité de saint Irénée et son édition 



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ÉDITIONS ET ÉTUDES. 189 

(Paris, 1710) (réimprimée, Venise, 1734) a servi de base 
à toutes les éditions subséquentes. Elle est reproduite 
dans Migne p. g. vu (1857); on y trouve, outre les 
notes courantes, des dissertations préliminaires d'un 
grand prix sur les hérétiques qu'Irénée passe en revue 
dans le premier livre, sur leurs actes, leurs écrits et 
leurs doctrines, — sur la vie de saint Irénée, ses 
gestes et ses écrits, — sur la doctrine de saint Iré- 
née ». L'édition d'Harvey (Cambridge, 1857), aujour- 
d'hui la plus utile de toutes, n'a que ce double avan- 
tage qu'elle a pu mettre à profit les Philosophownena et 
qu'elle donne des fragments syriaques et arméniens de 
découverte récente. A. Papadopulos-Kerameus a publié 
quelques nouveaux fragments de l'original grec dans 
les 'AvaXexTût eepoaoXufjuTtxTiç ffTayuoXoyiaç. tome I, Saint 
Pétersbourg, 1891, p. 387-389* ». 

Les études sur saint Irénée sont relativement peu 
nombreuses. Les dissertations de Massuet, Touvrage . 
de Mgr Freppel : Saint Irénée et V éloquence chrétienne 
dans la Gaule pendant les deux premiers siècles (Paris, 
Bray, 1861, 488 pages. — 3« édition, 1886) sont tou- 
jours à consulter. On trouve dans Ueberwegs : Grun- 
driss der Geschichte der Philosophie. Zweiter Theil 
(8** édition, revue par Max Heinze. Berlin, Mittler, 1898) 
un utile aperçu de la philosophie d'Irénée. — Mais 
Tétude de beaucoup la meilleure dont on dispose au- 
jourd'hui est celle qu'a consacrée M. Harnack au grand 
évêque de Lyon dans son Lehrbuch der Dogmenges- 
chichte, Erster Band, p. 464-547 et passim. (Freiburg 
im Brisgau. Mohr. 1888. Zweite Auflage). — Les polé- 
miques actuelles soulevées par la question johannique 

I. O. Bardenhewer, trad. Godet et Verschaffel : Les Pères 
de VÉgtise (Paris. Bloud). I (1898), p. aii-!iia. — On sait 
que rAcadémie des Sciences de Berlin a entrepris de réé- 
diter tous les Pères grecs. 

11. 

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190 LE LIVRE D'iRÉNÉE 

ramènent Tattention sur saint Irënëe; et, comme le 
témoignage de celui-ci est très explicite, comme il 
attribue très formellement le quatrième Evangile à 
Yapôtre saint Jean (cf. supra, p. 58 et i02-io3), on 
constate de divers côtés une tendance à déprécier la 
valeur de ce témoignage en dépréciant son auteur*. 



II 

LE LIBER « ÀD VERSUS YÀLENTINIÀNOS » DE TERTULLIEIT 

On admet en général que Tertullien a écrit son Liber 
adpersus Falentinianos^ après qu'il eut adhéré au Mon- 
tanisme. On reconnaît unanimement qu'il n'a guère 
fait que reproduire saint Irénée, en s'inspirant aussi de 
saint Justin, de Miltiade et d'un certain Proculus. 

Voici deux passages qui permettent de se rendre 
compte du fait. 

IRENÉE TERTULLIEN 

Est quidem ante omnes Est, inquit, ante omnia 

Proarche, proanennœtos, et Proarche, inexcogitabile et 

inenarrabiliset innomînabiiis, inenarrabile et innominabile 

quam ego monotetem toco. quod ego nomino monoteta. 

Cum hacmonotete estvirtus, Cum hac erat alia virtus, 

quam et ipsam voco henote- quam et ipsam appello heno- 

tem. Haec henotes et mono- teta. Monotes et henotes, id 

tes, cum sint unum, émise- estsolitasetunitas, cumunum 

mot, cum nihil emiscrint, essent, protulerunt, non pro- 

principium omnium, nœton, ferentes, initium omnium in- 

et agenneton et aoreton quam tellectuale, innascibile, invi- 

archem sermo monada vocat. sibile quod sermo monada vo- 

Cum hac monade est rirtus, cavit. Huic adest consubstan- 

eiusdem substantiae ei, quam tiva virtus quam appellat unio . 

I . Cf. Labourt : De la valeur du témoignage de saint Irénée 
dans la question johannine [Revue Biblique^ 1B98, p. 58]. 
a. Migne. Patrologie Latine, a, 535-594. 



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ET LE LIVRE DE TERTULLIEN. 191 

eteam voco hen. Hae autem Hae igitur \irtutes, solasit, 

Tirtutes, id est, monotes, et singularitas, unitas, udîo, cœ- 

henotes, et moDas, et hen, tera prolationes i£onum pro- 

emiserunt reliquas emissiones pagarunt*. 
iEonum*. 

• ••••• 

Alîi rursus ipsorum pri- Primo enim constituunt 

mam et archegonon octona- Proarchen, secundo Aaeniiœ- 

tionem fais nominibus nomi- ton, tertio Arrheton, quarto 

naverunt:primumProarcfaen, Aoraton. Ex Proarche itaque 

deinde Anennœton, tertiam processisse primo et quinto 

autem Arrfaeton et quartam loco Arcfaen : ex Anennoeto, 

Aoraton. Et de prima quidem secundo et sexto loco Acata- 

Proarche emissum esse primo lepton; ex Arrheto, tertio et 

et quinto loco Archen, ex septimo loco Anonomaston; 

Anennoeto secundo et sexto ex invisibili, quarto et octavo 

loco Acatalepton, et de Ar- loco Agenneton*. 
rheto tertio et septimo loco 
Anonomaston, de Aorato au- 
tem quarto et octavo loco 
Agenneton'. 

Les mêmes fautes de traduction se retrouvent chez 
Tertullien et dans le texte latin d'Irénée^ : il est pro- 
bable que Tertullien avait sous les yeux l'ouvrage de 
saint Irénée dans la traduction latine qui nous est par- 
venue. 

III 

LES FRAGMENTS DE PFAFF 

En 1715, le professeur protestant de ïubingen 
C. M. Pfaff publia, d'après un manuscrit de Turin dis- 

I. I, II, 3 (566). — Cf. Massuet. P. g. 7, txSa. 
a. 37 (P. L. a, Sgi-Sga). — Massuet, loco citato, 

3. I, II, 5 (567-568). — Massuet, loco citato. 

4. 35 (P. L. 2, 590). — Massuet, loco citato, 

5. Massuet, 233-234. 



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192 LES FRAGMENTS DE PFAFF. 

paru, qui contenait des chaînes^ quatre fragments de 
saint Irénée entourés d'un très savant commentaire, 
sancti Irenaei episcopi Lugdunensis Fragmenta anecdaia 
quae ex bibliotheca Taurinensi eruit,,,, (171 5, sec. éd. 
1743)*. Ces fragments rappelaient très bien les idées 
et la manière d'Irénée. On s'est aperçu que ces textes 
dont on n'avait ni un manuscrit ni une attestation an- 
cienne étaient un habile pastiche d'Irénée, auquel Pfaff 
avait prêté ses propres théories*. 

IV 

SAINT laÉNÉE ET MÀBGEL d'aNCYRE 

Comme Irénée, Marcel d'Ancyre envisage l'économie 
du salut d'un point de vue essentiellement historique ; 
il lie très étroitement l'incarnation de Dieu et la déifi- 
cation de l'homme ; il en vient même à détruire la 
personnalité du Fils et à ressusciter le Sabellianisme. 
— Contre Zahn [Marcellus wn Ancyra. Gotha, 1867), 
M. Loofs prétend [Die Trinitàtslehre MarcelVs von An^ 
cyra.,.. Sitzungsb. d. K. A. d. Wiss. Berlin, 1902, I, 
764, sq.) que Marcel ne dépend pas directement d'Iré- 
née, lequel affirme la coétemité du Père et du Fils; 
Irénée et Marcel dépendent d'une source commune 
qu'Irénée combine avec les idées des Apologistes. — 
N'est-ce pas plutôt Marcel qui combine avec les idées 
d'Irénée les théories de Praxeas ? 

I. Reproduit dans Migne. P. g. 7, 1 248-1 257. 

a, Funk : Kirchengesckichtliehe Abhandlungen und Untersu- 
ikungen (Paderborn. Schôningh). II (1899), p. 198-208. — 
fiarnack : Die Pfa/f*scken /rendus fragmente als Fdlschungen 
Pfaffs (Leipzig, 1900), d'après Batiffol : La littérature grecque 
(chrétienne). (Paris, Lecofire, 1901}, p. 106. 



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INDEX DES PRINCIPAUX NOMS PROPRES 



Alexandre le Phrygien (saint), 

16-17. 
Alexandrie, 26-27, 33-34. 
Ange de lahvë, a4- 
Anges (les), 29, 3i-34, 4i> 4^, 

86-87, 89-90, 126, i32, i55, 

160. 
Anselme (saint), 184. 
Antéchrist, 77, 147. 
Antitactes, 38. 
Antonin, 6, 12, 27. 
Apulée, 22. 
Aristote, 65, 161. 
Athanase (saint), i83. 
Attale de Pergame (saint), 

14-17- 
Autun (inscription d'), 5i. 

B 

Baptême, 141-14^* i4^* 
Basilide, 33-34, 35, 37, 79, 
91-92, ii3. 



Béatitude, i49* 
Blandine (sainte), i4-i7* 



Calliste (saint), 179-180. 

Carpocrate, 38. 

Celse, 4^* 

Cérinthe, 3o-3i, 58. 

Cicéron, 21, 22. 

Clément (saint), 10, 3i, 4^f 

102, 117. 
Clément d'Alexandrie, 57, 64, 

66, iio, 120, 181-182. 
Clémentines (Homélies), 3i. 
Colossiens (épître aux), 4o. 



Docétîsme, 23, 33, 34* 
Duchesne (Mgr), 8, 36, 41, 
5i, 53, 55, 170, 171. 

£ 

Ébionites Esséniens, 3i, io3. 
Écritures (les saintes), 8-9, 



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194 



SAINT IRÉNÉE. 



a4-a5, 27, 3o-3r, 34-35,38, 
4o-43, 61, 6a-64, 67, 75-77, 
93, loi-iia, i55, 180. 

Ëlcésaïtes, 3i. 

Eleuthère, 49 1 57, 77, 

Encratites, 38. 

Enfer, 149. 

Éons, 29. Cf. Gnose. 

Épictète, 2i-ai. 

Epicurisme, aa, 65, 83^ 161. 

Épiphane (saint), 80. 

Esprit-Saint, 8, a4i 3i, 3a, 
36, 37, 48, 5o, 100, III, 
ii4, 117, 118, i32, i34, 
i38-i39, 141-14^1 143,154- 
159, 163-164. 

Essëniens, 3o. 

Eucharistie, i44-i46, i48. 



Paye (de), 36, 81, iio, 17a. 
Freppel (Mgr), 85, 89, 9a, 
189. 



Gnose, 28-93. et passim^ et 

169-176. 
Gnose juive, a9. 
Gnose judéo-chrétienne, 3o. 
Gnose chrétienne, 3a-39. 
Gnose chrétienne (réfutation 

de la), 40-45, 67, 69, 72-93. 

98-100, io5-iia, 119, laa, 

146-149. 

H 

Harnack, 11, 39, 53, Sg, 60, 
96, 187, 189-190, 19a. 



Hégésippe, 44, 57, 71, 78, 

79» iï3. 
Hénoch (Pseudo-), 160. 
Héracléon, 38, 170, 174, 

175-176. 
Hermas, 11,44-45, 102. 
Hippdyte (saint), 35,49, ^i* 

8a, i58, 171-172, 174, 177- 

180, 181. 
Homère, 64, 90. 



Ignace (saint), 41-42, 117. 
Isis, 23, 173. 



Jean (saint), 10, 36, 38, 42- 
43, 57-59, 102, io3, io5, 
111-112, ii3, ii5, 126-128, 
i3o, i3ï, 139, i4o, iSa, 
i58, 184-185, 190. 

Jésus-Christ, 6, 8, 9, 11, 24, 
29-34, 35, 37, 39, 40-43, 
45, 48, 5i, 61, 08, 91, 100, 
101-112, 117, 118, 119, 
i2i-i5o, 154-159, 179- 
180, 181, 183-184. 

Justin (saint), 11, 12, 44, 65, 
79-80, io5, 119, 123, 147, 
i56, 161, 164-165, 190. 



Luc (saint), 9, 102, io3, iii- 

112, 162. 
Lyon, 2, 14-17, 47-55, 72, 

82. 



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INDEX DES PRINCIPAUX NOMS PROPRES. 195 



M 

Marc (saint), 9, loa, io3, 

iii-iia. 
Marc-Aurèle, i, 5, la, i4, 16, 

ai, aa. 
Marcel d*Ancyre, 184. 
Marcion, 89, 44f 58, 67, 86, 

io3, 104, io5-iia, 170-171. 
Marciis, y 5, 78, 8a, 93. 
Marie (la Vierge), ia8-i3o, 

i3a, i3^. 
Massuet, loa, 116, 189, 191. 
Matthieu (saint), 9, 3o, loa, 

io3, iii-iia. 
Ma tu rus (saint), i4-i5. 
Mëliton, 44, 65. 
Mënandre d*Antioche, 3a, 80. 
Messianisme, a4-a6, 107. 
Méthode d^Olympe (saint), 

i8a. 
Millënarisme, 146-147. 
Mithra, a3, a8, 173. 
Moïse, 3i, 33, 68, 76, loi, 

103,107,109,119, i54, 171, 

176. 
Montanisme, la, 48-49, ^^^* 

î47, 149, 184. 



N 



Nicolaïtes, 3o. 



O 

Ophites, 38, 78, 79, I7i-i7a, 

174. 
Origène, 67, 174, 176, 181- 

i8a. 



Papias, 43-44» 6o-6i, 6a, 67, 

ii3, i3o. 
Pascale (controverse), 53-55. 

96. 
Paul (saint), 8-9, 10, 3o, 36, 

39, 40-41» 56, 68, 76, 96, 

loa, io5-iia, ii3,ii5, 116, 

ia4-ia8, i33, 139, 14a, 

166, 184.185. 
Pénitence (la), 145. 
Pfaff, 19a. 

Philon, a7-a8, 29, io3, 108. 
Pierre (saint), 8, 9, 33, 34, 

56, loa, io3, ii3, ii4, 116, 

117, ia3. 
Platon, 65, 83, 161, i63, i8a. 

Cf. Valentin. 
Platonisme (Néo-), 173-174. 
Plolin, 173, 174. 
Plutarque, aa, 
Polycarpe (saint), i3, 53-55, 

56,57-59, 67,68, 116, 175. 
Polycrate (saint), 54-56. 
Pothin (saint), i5, 49t 60, 
Presbytres (les), 4^, 57-61, 

68. 
Ptolémée, 38, 75, 79, 8a, 170. 
Pythagore, 65, 83 

R 

Religion hellénique, a3. 
Rome, a-3, 8, 10, 114-117, 
i43-i44i 179-180, i85. 



Sanctus de Vienne (saint), 
14-17. 



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1 



196 



SAINT IRÉNÉE. 



Satan, i6o. 

Saturnin (ou Satornil), 33, 

35. 
Scepticisme, aa, 66. 
Schmidt (Cari), 8i. 
Sénèque, aa. 
Septante (les), 17, 67, io3- 

104. 
Serviteur de lahvë, 25-a6, 

107. 
Sévériens, 38, 44. 
Sextus Empiricus, 66. 
Simon le Magicien, 3a-33, 

34, 35, 37, 67, 79-80. 
Stoïcisme, ai,aa, 65, 161. 



Tertullien, 48, 49» io5, lao, 
145, 147, i56, i6a, 169, 
177-180, 181, 190-191. 

Théodotion, 77, 104. 

Théophile, 44, 65, 66. 



Valentin de Rome, 35-38, 66, 

67, 71-93, io3, io5-io6, 

III, ii3, 170. 

Verbe (le). Cf. Jésus-ChrisC 

Victor (saint), 54-55, 96, 179» 

180. 



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TABLE DES MATIÈRES 



PBÉFACE, — Importance de saint Irënëe. .«•••• i 
INTRODUCTION 

J£ MOHDB HOBIAIK ET LE MOKDE CHRETIEir 
▲U SBGOirD 8IECXB DE NOTRE ERE 

Marc-Aurèle» ••«•.. • i 

I. Le monde romain au second siècle, — L*empire, Rome, 
Tempereur, les citoyens, les esclaves. — Les Anto« 
nins. •••«•••• •..•••• t 

II. Le monde chrétien au second siècle, — L'œuvre de 
Jësus-Chrîst, des Apôtres (saint Pierre et saint Paul). 
-^ Les païens se convertissent; le problème moral 
(Pasteur d'Hermas), le problème philosophique 
(saint Justin), le problème eschatologique (Mon- 
tanus) • « 6 

III. Rapports de VEmpire avec V Église : il Tignore (les 
Apologies) ou la persécute (les martyrs de Lyon). • la 

CHAPITRE I 

LA CHBISTIAKISATIOir DU MONDE BOBIAIN 
ONOSTICISME OU CHBISTIANISBfB 

Comment le Christianisme a-t-il conquis le monde ro* 
main? • 19 



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198 TABLE DES MATIÈRES. 

I. Ia révolution religieuse prépare Vœuvre chrétienne : 
transformation du Paganisme, dëveloppement du 
Judaïsme, apparition d'un syncrétisme judéo-païen. 19 

II. Naissance et progrès du Gnosticisme, combinaison de 
la religion révélée avec la religion hellénique. — 
La gnose juive (Esséniens, etc.). La gnose judéo- 
chrétienne (Cérinthe, etc...). — La gnose chré- 
tienne : Simon de Samarie, Basiiide d'Alexandrie; 
Valentin de Rome et Marcion; leur importance . . a8 

III. Lutte du Cliristianisme contre le Gnosticisme — Saint 
Paul : Epitre aux Colossiens. — Saint Ignace : ses 
épitres ; saint Jean : la quatrième Evangile. Les 
presbytre^ et les évéques : Papias; Apollinaire, 
Méliton, Théophile ; Hégésippe. — Les philo- 
sophes : Castor et saint Justin. — Progrès persis- 
tants du Gnosticisme : Hermas 4o 



CHAPITRE II 

LA PERSOirNALITÉ DE SAINT IRÉnÉE 

J. Situation ecclésiastique de saint Irénée, — La mission 
d'Irénée, prêtre de Lyon, auprès du pape Eleu- 
thère. Irénée évêque de Lyon; ferveur de ses 
ouailles (rinscription d'Autun), jeunesse de son 
église, son importance. — Intervention d*Irénée 
auprès du pape Victor, lors de la controverse pas- 
cale. La mort dTrénée et le déclin de Péglise lyon- 
naise 47 

II. Origine asiatique de saint Irénée, — L'Asie chré- 
tienne. — Les maîtres dTrénée : saint Polycarpe, 
le disciple indirect des Apôtres, les autres pres- 
bytres ; le livre de Papias 56 

IIL V esprit et le cœur de saint Irénée. — Sa culture bi- 
blique : la méthode allégorique. jSa culture hellé- 
nique : ses lectures, son tour d'esprit positif» Son 
âme : ardeur de sa foi, son sentiment de la respon- 
sabilité, sa charité 6a 



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TABLE DES MATIÈRES. 199 

CHAPITRE m 

LA POLiMIQUB DE SAUTT IREnés 

I. Lt$ origines du traité de saint Irénée, — Progrès des 
Gnostiques. — Irënëe veut dëvoiler leurs doctrines. 
Le plan primitif de l'ouvrage; double transforma- 
tion : ordre et plan des trois derniers livres. — Les 
sources dlrénëe : traités gnostiques; Hëgésippe; 
saint Justin; la source du traite perdu de saint 
Hippolyte 71 

II. La réfutation du Gnosticisme par saint Irénée, — In- 
fluence de Ptolémëe et de Marcus en Gaule. La dia- 
lectique d*lrënëe. Dessin gënëral de son argumen- 
tation : dualisme ou panthéisme ; faiblesse du dua- 
lisme juge du point de vue rationnel; faiblesse du 
panthéisme jugé du point de vue moral. — Le dé- 
tail de Targumentation d'Irénëe : le dilemme ; 
aisance et souplesse 3a 

CHAPITRE IV 

JJL DOCTRUnS DE SAIITT IRinÉB 
A. La méthode. 

Les ouvrages perdus de saint Irénée; reconstitution 
de sa doctrine. — La Méthode 95 

I. Théorie du mystère. Dieu est infini, Thomme fini. — 

Les limites actuelles de notre science 98 

II. Théorie de V Écriture : a les paroles du Christ ». 
Description extérieure de la Bible irénéenne : sa 
constitution (le Pasteur; TEpitre aux Hébreux), son 
texte (la lettre d'Aristée et le iv* livre d'Esdras) : 
les versions de Théodotion et d'Aquila; les cita- 
tions bibliques d'Irénée. — Histoire de la Bible 
d'après Irénée, conçue contre Marcion : rapport de 



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200 TABLE DES MATIÈRES. 

PAncien au Nouveau Testament (prophétie et his- 
toire : ridée du développemeat dans saint Irénée) ; 
rapport de saint Paul à Jésus (authenticité des 
quatre Évangiles) lo^ 

III. Théorie de la Tradition. — Prestige de l'idée de 
tradition dès avant Irénée. Le principe de la tradi- 
tion : antériorité et supériorité de renseignement 
oral. — Le recours à la tradition : FËglise, les 
églbes principales, Téglise romaine. - La valeur de 
la tradition : Tuliité de foi maintenue, l'assistance 
de l'Esprit manifestée lia 

Caractère de cette méthode : très faihle place de la 
philosophie. Pourquoi? La philosophie apparaît à 
Irénée solidaire de la Gnose 119 



CHAPITRE V 

LA DOGTBIirB DE SklST IBénEE 

B. Le Dieu- Homme 

Le symbole ecclésiastique cadre et fondement de la 
doctrine. • lai 

I. L"* Incarnation de Dieu : Jésus docteur, Jésus rédemp- • 
teur, Jésus déificateur. Le second Adani. — La 
nature humaine du Christ, la nature divine de Jé- 
sus; l'unité de l'Homme-Dieu. ......... i!i3 

II. La Déification de lliomme : la vie vertueuse, la déli- 
vrance du péché d'Adam, l'adoption divine par le 
Verbe (la ressemblance) et par l'Esprit (le pneuma), 
— Nécessité du don divin : la grâce. Rôle de 
l'Église : unique canal de la grâce. Valeur de l'Eu* 
charistie : sacrifice parfait et aliment qui donne la 

vie éternelle i34 

La fin de thomme : la chair est capable de la vie éter- 
nelle. L'erreur du millénarisme et le dogme de la 
résurrection des corps 146 



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TABLE DES MATIÈRES. 201 

CHAPITRJE VI 

LA DOCTfilKE DE SAINT IRÉnÉE 

C. Dieu et V Homme, 

I. Dieu» — Les sources de notre connaissance de Dieu, 
et ses limites. L'Absolu; pensée pure, immuable; 
tout-puissant; prescience,' providence : Dieu per- 
sonnel. — Unitë et Trinité : a les mains de Dieu », 
le Verbe et la Sagesse, le Fils et TEsprit. — Rôle 
personnel de chacune des trois personnes. — La 
Trinité, objet direct de la foi d*Irénée i5i 

II. L* Homme, roi de la création. — Dualisme essentiel 
de la nature humaine : âme et corps; le pneuma 
n*est pas un élément constitutif de notre nature. — 
Réalité du libre arbitre, prouvée par les peines et 
les récompenses, les ordres et les défenses, Tidée 
même de la vie éternelle. — Pourquoi Dieu n'a pas, 
dès la création, donné à Thomme la vie divine par- 
faite . . i59 

CONCLUSION 

J.A PLACE DE SAINT IKEVàE DANS l'hISTOIRE CHRÉTIENNE 

I. Saint Jrénie a tué le Gnosticisme, Crise du Gnosticisme 
à la fin du second siècle : transformation et déclin. 

— Grande part de saint Irénée dans ces événements. 169 

II, Saint Irénée a fondé la théologie chrétienne, — Il en 
marque le point de départ (le symbole), les sources 
(Bible et Tradition), le centre (Incarnation). — Son 
influence immédiate : saint Hippolyte, Tertuliien, 
saint Victor, saint Zéphyrin et saint Calliste. — Les 



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^ 



202 TABLE DES MATIÈRES. 



limites et le renouveau de son influence : Clément 

d'Alexandrie, saint Athanase 176 

Saint Irënée, saint Paul et saint Jean 184 

Appbvdices 187 

IiTDSX des principaux noms propres ...•...• 19^ 



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