Skip to main content

Full text of "Soeur Anne"

See other formats


Digitized by the Internet Archive 

in 2010 witii funding from 

University of Toronto 



littp://www.arcliive.org/details/soeuranne3v4kock 



liJ 



SOEUR ANNE. ' 



TOME iir. 



c. 

l 



IMPRiniERIE SE JUDENME , 

Rwo du Rempart des Moines , 19. 



SŒUR ANNE, 



CHFPAUI. DE KOCK. 



Plaisir» d'amour ne durent qu'un niomenl, 
Chagrins d'amour durent toute la vie! 



TOME TROISIEME, 



,ao^. 






SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. 

HACMAN, CATTOIR ET COMP. 
1837. 



SOEUR ANNE. 



CHAFITHi: PHICMIEH, 



Plaisirs d'airiour ne durent qu'un moment, chagrins d'a- 
mour durent toute la vie. 



Pourquoi l'amour d'un mois ne ressemble-t-il 
plus à celui d'un jour? pourquoi celui d'un 
an est-il bien moins vif que celui d'un mois ? 
pourquoi jouissons-nous avec indifférence de 
ce que nous possédons en toute commodité, et 
pourquoi quelquefois ne jouissons-nous plus 
du tout, quand nous avons ce que nous dési- 
rions si ardemment ? C'est que tout passe dans 
ce monde où nous ne sommes nous-mêmes que 
passagers ! c'est que les hommes avides de plai- 
sirs en clierchent toujours de nouveaux , et 
in. 1 



SOEUR 



que, pour beaucoup d'enlr'eux, l'amour n'est 
qu'une distraction. Cependant tous me direz 
peut-êlre : Je suis marié depuis trois ans , et 
j'aime ma femme comme le premier jour ; mon 
amant m'adore depuis six mois, et il est plus 
amoureux que jamais : je le veux bien! d'ail- 
leurs il y a toujours quelques exceptions, et 
chacun peut les invoquer en sa faveur ; ensuite 
je ne vous dis pas que l'amour s'envole : j'en- 
tends seulement qu'il change de nuance, et, 
malheureusement, les dernières n'ont pas 
l'éclat, le brillant, le charme de sa couleur pri- 
mitive. 

Sans doute Frédéric aime toujours la jolie 
muette; cependant voilà trois semaines qu'il 
vit avec elle dans le bois , et cela commence à 
lui sembler un peu monotone ; mais le défaut 
des amans est de trop s'enivrer de voluptés dans 
les premiers jours de leur bonheur. Ils font 
comme ces gourmands qui se mettent à table 

I avec un grand appétit, et qui, pour avoir mangé 
trop vite, étouffent avant d'être à la moitié du 
repas. 

Sœur Anne n'éprouve point cet ennui ; elle 



ANns. 



est prés de Frédéric plus heureuse , plus ai- 
mante que jamais. Mais , en général , les 
femmes aiment mieux que les hommes , et 
d'ailleurs la pauvre orpheline n'est pas une 
femme ordinaire. Frédéric est pour elle le 
monde, l'uniTers. Depuis qu'elle le connaît, 
son ame s'est élevée , son esprit s'est formé ; 
elle a appris à penser, à réfléchir, à former des 
désirs , à craindre , à espérer : mille sensations 
nouvelles ont fait battre son cœur. Avant de 
connaître l'amour , son existence n'était qu'un 
rêve , mais Frédéric l'a réveillée. 

Lorsqu'elle s'aperçoit qu'il est triste, préoc- 
cupé, elle redouble de soins , de caresses ; elle 

court, l'entraîne dans le bois ; elle disparaît 

un moment à ses yeux et se cache derrière un 
buisson ou un bouquet d'arbres ; puis, se mon- 
trant tout-à-coup , elle se précipite dans ses 
bras , et sa grâce enfantine ajoute encore à la 
douce expression de ses traits. 

Dès que la nuit vient , ils rentrent dans le 
jardin de la cabane. Sœur Anne, vive, légère, 
apprête en un moment leur repas du soir, qu'ils 
prennent dès que la vieille Marguerite est cou- 



-♦ SOECR 

chée. La jeune muette cueille des fruits , ap- 
porte du laitage, du pain bis, puis se place près 
de Frédéric, s'assied tout contre lui, et sa main 
lui présente ce qu'elle trouve de plus beau^ ce 
qu'elle croit le meilleur. Quand son amant 
parle, elle l'écoute avec délices; on voit que 
les accens de Frédéric vibrent jusqu'à son cœur. 
Une fois il a chanté une tendre romance, et la 
jeune fille, immobile, attentive, craignait de 
perdre un son; puis lui a fait signe de la redire 
encore. Depuis ce temps, son plus grandplaisir 
est de l'entendre. Frédéric a la voix douce 
et flexible; elle passerait tout le jour à l'é- 
couter. 

C'est ainsi que sœur Anne cherche à capti- 
ver celui qu'elle aime. Ce n'est point là le ma- 
nège d'une coquette... c'est de l'amour tout 
simplement!... et ce n'est que cela; tandis 
que dans tout ce que fait la coquette il n'en 
entre pas un pauvre petit grain ! 

Pourquoi donc, imbécillesque noussommes, 
nous laissons-nous prendre dans les filets de 
l'une , et ne payons-nous que de froideur l'a- 
mour sincère de l'autre? c'est que la coquette 



ANNE. ^ 

sait nous tenir en haleine : nous Yoit-elle bien 
épris, elle fait la cruelle; sommes-nous un peu 
froids, elle nous ranime par quelques sujets 
de jalousie ; paraissons-nous trop confians, sa 
raillerie éveille nos craintes ; sommes-nous re- 
butés et prêts à nous éloigner , elle devient 
tendre, sensible, passionnée, et d'un mot nous 
ramène à ses genoux. Ces cbangemens conti- 
nuels ne laissent pas au cœur le temps de se 
refroidir... J'allais encore nous comparer aux 
gourmands chez lesquels la variété des mets 
aiguillonne l'appélit , mais je m'arrête 5 on 
croirait que j'ai étudié l'art d'aimer dans le 
Cuisiiiier Royal. 

Depuis quelques jours Frédéric a déjà fait 
de petites promenades dans les environs. Sœur 
Anne s'en alarme d'abord, mais il revient bien- 
tôt , et ses craintes se dissipent. Frédéric com- 
mence à songer à l'avenir, à son père. Que di- 
rait le comte de Montreville s'il savait que son 
fils vit au milieu des bois avec une jeune villa- 
geoise?... Cette pensée vient souvent troubler 
le repos de Frédéric^ et plus le temps s'écoule, 
plus elle se présente à son esprit. 



6 



SOEL'R 



Quelquefois il se dit : u Si mon père voyait 
» cette charmante fille il lui serait impossible 
)) de ne pas l'aimer!... » Mais , parce qu'il 
l'aimerait, la donnerait-il pour épouse à son 
fils ?... Non, ce n'est pas présumable 5 le comte 
de 3Iontreville n'est nullement romanesque : 
il est fier , il aime les richesses , l'opulence , 
parce qu'il sait que l'argent ajoute toujours à 
la considération; il ne faut donc pas espérer 
qu'il laissera son fils épouser une \illageoise 
qui n'a rien. 

On pourrait , il est Trai , se passer de son 
consentement 5 mais il faudrait alors renoncer 
à sa fortune, travailler pour vivre, faire usage 
de ses talens 5 mais de toute façon il faudrait 
toujours quitter le bois, car Frédéric commence 
à sentir que cela n'aurait pas îe sens commun 
de fuir le monde à vingt-et-un ans , que les 
hommes sont faits pour la société, et que, parce 
qu'on a unejolie femme, ce n'est pas une raison 
pour s'enterrer avec elle dans le fond d'une 
fortt. 

De jour en jour ces raisons prennent plus 
de force ; c'est surtout lorsqu'il n'est pas avec 



ANNE. 



îiir Anne qu'il se livre à ses pensées, et ses 
(sences deviennent chaque jour plus longues. 
\ pauvre petite en gémit : elle compte les 
inutes qu'elle passe loin de son amant : elle 
)urt dans la vallée pour le voir arriver , elle 
d fait une petite moue bien triste lorqu'il a 
Lé long-temps éloigné 5 mais elle éprouve tant 
e plaisir à le revoir, que son chagrin passe 
ien vite... elle oublie toutes ses inquiétudes 
)rqu'elle le presse contre son cœur. 

Un mois s'est écoulé. Dubourg et Ménard 
le sont pas revenus s'informer de Frédéric , 
:t cela l'étonné beaucoup. Il ne sait pas comme 
lous que ses deux compagnons de voyage 
îtaient alors établis chez leur ami Chamberlin ^ 
jui préparait cette surprise en artifice , qui lui 
ît voir ce que vous savez bien , et ce qu'il 
ae savait pas , et ce qu'il ne sut pas même 
après . à ce qu'on prétend 5 parce que sa femme 
lui persuada qu'il n'y avait vu que du feu. 

Frédéric ne comprend rien à l'indifférence 
de ses deux amis , et surtout à celle de Ménard ; 
il se dit : « 11 leur sera arrivé de nouveau 
)) quelqu'événement ; Dubourg aura encore 



SOEUR 



)) fait quelque sottise J'ai eu tort de lui con- 

» fier tout l'argent que je possédais. )) Le ré- 
sultat de ces réflexions est toujours qu'il faut 
aller à Grenoble savoir ce qu'y font ces mes- 
sieurs. Mais aller les trouver après avoir dit à 
Dubourg qu'on ne voulait plus quitter le bois, 
qu'on fuyait pour jamais un monde faux et per- 
vers , dont tous les plaisirs ne valaient pas la 
tranquillité d'une chaumière... Ah ! c'était 
fort embarrassant, et voilà pourquoi Frédéric 
ne pouvait se décider à aller à la ville; car un 
homme aime souvent mieux persévérer dans 
une sottise que de convenir qu'il a eu tort. 

Cependant l'oisiveté accablait Frédéric ; avec 
la meilleure volonlé du monde , on ne peut pas 
parler pendant vingt-quatre heures à une jolie 
femme; et la pauvre petite n'est déjà plus aussi 
heureuse parce qu'elle s'aperçoit que son doux 
ami est triste et soupire souvent. Enfin , un 
beau soir, Frédéric, qui n'y tient plus, dit à sa 
compagne : «Demain, dès le point du jour, 
)) je partirai pour aller à Grenoble savoir des 
» nouvelles de mes amis. » 

La petite , comme frappée d'un coup inat- 



tendu, reste un moment immobile; puis sa 
poitrine se gonfle, et deux ruisseaux de larmes 
s'échappent de ses yeux. Ses bras désignent le 
chemin de la \ille, puis elle les reporte sur 
elle, et semble dire : Et moi?... tu vas donc 
me quitter? Pour retenir son amant, la jeune 
fille ne peut employer ces mots si doux , si 
tendres, ces prières auxquelles il est si difficile 
de résister. Mais que ses gestes sont expressifs, 
que ses yeux sont éloquens!... il suffit de les 
regarder pour comprendre toute sa pensée. 

« Je reviendrai, lui dit Frédéric, ... je te 
)) le promets ; je reviendrai, et je n'en aimerai 
» jamais d'autre que toi. » 

Ces mots ont déjà adouci le chagrin de sœur 
Anne; car elle ne met point en doute les pro- 
messes de son amant. Sou venez- vous , mesda- 
mes, que sœur Anne ne connaît pas le monde ; 
connaissance bien pénible quelquefois! puis- 
quelle apprend à renoncer aux illusions du 
cœur. 

La soirée s'est écoulée tristement; car, tout 
en ne doutant pas qu'il reviendra bientôt, l'i- 
dée du départ de son ami est cruelle pour cetlj 
m. 2 



1 SOELR 

^mc brûlante qui goûlait en aimant un bon- 
heur qu'elle noyait devoir durer jusqu'à la fin 
de sa Tie. Frédéiic fait tout ce qu'il peut pour 
la consoler; mais en donnant de nouvelles 
preuves d'amour , un homme se fait aimer en- 
core davantage... Est-ce donc là le moyen 
d'adoucir le moment d'une .réparation? c'est 
cependant celui que l'on emploie ordinaire- 
ment. 

Le jour s'est levé bien sombre aux regards 
de la jeune orpheline... Peut-il être beau la 
jour qui va nous séparer de tout ce que nous 
aimons!... Frédéric gravit une montagne qui 
mène sur la route, tenant dans les siennes la 
main tremblante de la pauvre petite. Amvé là, 
après avoir renouvelé ses promesses, après 
avoir fait les plus tendres adieux, il s'éloigne 
enfin , et disparait aux regards de son amie. 

Quel poids est venu se placer sur le cœur de 
la jeune fille... elle ne voit plus Frédéric, ce- 
pendant elle reste toujours là... ses yeux cher- 
chent encore Tout-à-coup elle les reporte 

autour d'elle... un gémissement lui échappe, 
elle tombeà genoux au pied d'un vieux chêne. . . 



ANKE. î 1 

elle le baise avec respect... Pauvre pelife!..- 
elle est à l'endroit où sa mère est morte en ve- 
nant attendre son père!... elle a reconnu la 
place... et. joignant ses mains avec ferveur, 
elle implore le ciel. . . elle se recommande à sa 
mère. 

Sœur Anne allait plusieurs fois dans l'année 
s'asseoir et prier sous le vieux chêne où la mal- 
heureuse Giotihie avait expiré; maisjamais elle 
ne s'y était rendue avec Frédéric Ce jour-là , 
ils avaient pris par cette montagne qui condui- 
sait au chemin de la ville ; sœur Anne, toute à 
sa douleur, ne l'avait pas remarqué. 

Pauvre petite, quel sinistre pressentiment 
oppresse ton cœur ; tu songes à ta mère , et 
tu te dis : Serai-je donc malheureuse comme 
elle!... 

Il faut regagner la cabane , la vieille Mar- 
guerite peut avoir besoin de ses soins. Sœur 
Anne quitte lentement la montagne, plusieurs 
foisellesoupire en contemplant le vieuxchêne... 
C'est là qu'il s'est séparé d'elle !.... comme sa 
mère , c'est là que chaque jour elle viendra at- 
tendre son retour. 



1 2 SOKlft 

Elle a revu sa chaumière, ses bois, ses chè- 
vres j elle a repris ses habitudes, ses travaux 
accoutumés. Mais tout est changé à ses yeux : 
le bois lui paraît triste; partout elle éprouve de 
l'ennui. Son jardin n'a plus de charme, sa de- 
meure lui semlde un désert... Frédéric embel- 
lissait tout! et Frédéric n'est plus là!... Avant 
de le connaître, ses regards s'arrêtaient avec 
plaisir sur ce qu'elle voit maintenant avec in- 
différence, et cependant ces objets n'ont point 
changé... mais elle a perdu la paix , le repos , 
elle ne peut plus rien voir comme autrefois. 

Frédéric n'a pas dit combien de jours il se- 
rait absent; la petite espère le revoir bientôt; 
elle ignore qu'il vient de trouver son père à 
Grenoble , et que le comte de Montreville em- 
mène en ce moment son fils à Paris. 

Chaque jour sœur Anne se rend sur la mon- 
tagne avec ses chèvres, et à chaque instant ses 
regards se tournent vers la route de la ville; 
elle y cherche Frédéric comme la pauvre Glo- 
lilde y cherchait son époux. Avec une baguette, 
elle s'amuse à tracer sur la terre le nom de son 
amant; c'est là tout ce qu'il lui a appris ; mais, 



ANNE. 13 

devant lui , elle s'est exercée si souTcnt à tra- 
cer ce mot, qu'elle est parvenue à l'écrire lisi- 
blement. 

Plusieurs jours se sont écoulés, et Frédéric 
ne revient pas. Sœur Anne espère toujours , 
parce qu'elle ne peut croire que son amant 
manque à sa promesse , et tous les matins, en 
se rendant sur la montagne elle se dit : « Au- 
)) jourd'hui sans doute je la redescendrai avec 
» lui. )) Vain espoir, il faut encore revenir 
seule à sa chaumière, il faut regagner sans lui 
cette demeure , dont le repos a fui depuis que 
l'amour y est entré. 

Un sentiment nouveau doit cependant faire 
diversion à ses peines. Sœur Anne porte dans 
son sein un gage de son amour pour Frédéric. 
Elle est enceinte , et n'a pas encore cherché à 
se rendre compte du changement qu'elle re- 
marque en elle. Dans sa simplicité elle n'a pas 
songé qu'elle pouvait être mère 5 mais cette 
pensée vient enfin frapper son esprit. Alors une 
joie nouvelle s'empare de son cœur... elle se 
livre avec ivresse à cette espérance. Elle aurait 
un enfant... un enfant de Frédéric!... il lui 



lA SOEUR 

semble qu'ill'aimerait encore davantage. Cette 
idée la transporte. . . Etre mère ! quel bonheur! ... 
et quel plaisir de pouvoir annoncer cela à Fré- 
déric. La jeune fille court, saute dans le bois; 
dans son délire elle fait mille folies. .. elle se re- 
garde dans l'eau du ruisseau, elle se mire dans 
la fontaine... elle est déjà fière d'être mère, elle 
voudrait que l'on put s'en apercevoir en la re- 
gardant. 

Pauvre petite , dont toutes les actions prou- 
vent la candeur, jouis avec délire du nouveau 
sentiment qui naît dans ton ame... Celui-là, 
du moins, ne s'affaiblira pas. 

Mais le temps se passe; Frédéric ne revient 
pas. Sœur Anne a la certitude d'être mère, et 
elle ne peut annoncer ce bonheur à son amant; 
il faut donc toujours que la peine se mêle au 
plaisir ! celui de la jeune fille est empoisonné 
par l'inquiétude qu'elle éprouve en ne voyant 
par revenir l'être qu'elle adore; et chaque jour 
le vieux chêne est de nouveau témoin de ses 
soupirs et desespleurs. 



AKNE. 15 



CHAPITRE II. 



La crosse bête. 



Nous avons laissé Dubourg courant à travers 
champs, pour échapper à M. Floridor, au pu- 
blic et aux pommes de terre crues dont Phèdre 
avait reçu un échantillon; n'oublions pas que 
dans la promptitude de sa fuite il n'avait pas 
eu le temps de changer de costume, que sa tête 
était toujours enterrée sous l'énorme perruque 
à la Louis XIV, qui descendait en grosses bou- 
cles sur son cou et sur ses épaules, et qu'il avait 
le corps enveloppé dans le manteau recouvert 
en poil de lapin. 

Dubourg courait depuis une heure , traver- 
sant les routes _, sautant les fossés , marchant 
dans les blés, dans les terres labourées, fran- 



16 SOELR 

chissant les haies, et tout cela sans trop savoir 
où il était ni ce qu'il faisait, car on doit se rap- 
peler que c'est au milieu de la soirée qu'il s'est 
mis en course 5 par conséquent il était nuit, et 
comme il pleuvait , la lune n'éclairait pas sa 
fuite. 

Dubourg s'arrête enfin, il écoute... et n'en- 
tend rien qui lui indique que l'on coure sur ses 
traces. Le plus profond silence règne autour de 
lui, il cherche à se reconnaitre, à s'orienter, à 
savoir où il est ; il ne craint plus d'être attrapé, 
et il sent qu'il a besoin de se reposer. On est 
alors en automne, les soirées commencent à 
devenir fraîches , et notre coureur ne se soucie 
pas de passer la nuit en plein champ, exposé 
à recevoir la pluie sur le dos ; à la vérité sa 
perruque lui tient lieu de chapeau et son man- 
teau vaut mieux qu'un parapluie, mais, à la 
longue, ces objets seront trempés et il se trou- 
vera fort mal à son aise , il faut donc chercher 
un abri. 

Il sent (ju'il marche dans des plants de lé- 
gumes , il avance... une haie assez, haute lui 
barre le passage..», mais le manteau protecteur 



ANME. 17 

le garantit des piqûres, il enjambe... s'accro- 
che un peu , laisse quelques poils de lapin et 
deux boucles de sa perruque après le taillis, et 
se trouve enfin de l'aulre côté sans savoir s'il y 
sera mieux. Cependant plusieurs arbres, des 
pots de fleurs , du treillage, lui font présumer 
qu'il est dans un jardin. 11 marclie toujours, 
les mains en avant, et sent enfin un pan de 
mur.. . puis se trouve sous un toit , puis se sent 
arrêté par des bottes de paille et de foin : il est 
sous un hangar qui sert sans doute à mettre le 
fourrage. 

« Parbleu , se dit Dubourg , j'ai trouvé ce 
» qu'il me faut pour passer la nuit... je suis ici 
» à l'abri de la pluie... étendons-nous sur ces 
» bottes de paille, entoitillons-nous dans mon 
» manteau , et dormons ! . . . Demain nous pen- 
)) serons à nos afl'aires. » 

Dubourg est bientôt couché. Il se trouve fort 
bien sous le hangar , il bénit le hasard qui lui a 
f«it trouver cet asile et s'endort profondément. 

Le hangar sous lequel Dubourg est couché 
se trouve efîectivement au bout d'un jardin , 
mais ce jardin tient à une petite maisonnette 



18 SOEUR 

assez gentille, habitée par un cultivateur nommé 
Bertrand, lequel a épousé il y a sept ans une 
jolie villageoise de son hameau , femme bien 
fraîche , bien alerte , qu'on n'appelait que la 
belle Claudine, el à laquelle M. Bertrand a déjà 
fait deux gros enfans j Claudine espère qu'il ne 
s'en tiendra pas là. 

Aux champs on se lève de bon malin. Au 
point du jour, Fanfan et Marie, ce sont les 
deux enfans du cultivateur, dont l'un a cinq ans 
et l'autre quatre, après avoir mangé la soupe 
au lait , descendent suivant leur habitude , 
jouer et courir dans le jardin. En courant ils 
approchent du hangar , et que voient-ils sur la 
paille?.. . Figurez-vous Azor dans la Belle et la 
Bête , et vous aurez une idée de Dubourg^ dont 
la figure était entièrement cachée par une pro- 
fusion de boucles d'un chàlain-roux , qui re- 
tombaieni jusque sur sa poitrine, tandis que 
tout son corps était couvert du manteau , ({ui , 
s'il ne jouait pas le tigre, jouait au moins un 
autre animal; jugez alors de la frayeur de ces 
enfans en apercevant cette énorme masse. 

La petite Marie laisse tomber une tartine de 



ANNE. 



19 



beurre qu'elle tenait à la main , le petit garçon 
ouvre une grande bouche , qu'il ne peut plus 
refermer , parce que la frayeur l'a presque pé 
irifié. « Ah ! ah ! mon frère, vois-tu?)) dit enfin 
Marie, en se serrant contre lui, et lui montrant 
l'objet couché sur la paille, u Oh! oh! que 
)) c'est vilain !,.» dit Fanfan en passant derrière 
sa sœur ; puis les deuxenfans se sauvent vers la 
maison poussant de grands cris, qui ne réveil- 
lent pas Dubourg, parce que les fatigues delà 
veillelui ont procuré un sommeil très-profond. 
Bertrand venait d'embrasser sa Claudine, 
et il allait partir pour travailler à son champ , 
lorsque les deux enfans reviennent avec des fi- 
gures bouleversées et jetant de grands cris. 
a Quoi que vous avez, donc? dit le papa , par- 

» lez donc, polissons » Les enfans étaient 

si troublés , qu'il ne pouvaient s'exprimer. En- 
fin chacun crie en même temps : « Là-bas... 
» sous la remise... une grosse bête toute poi- 
)) lue... sur la paille... une tête noire... du 
» crin rouge... c'est pus grand que not'bouri- 
» que.... oh! que c'est vilain!... 

)) — Comprends-tu queuqT]e chose à tout 



20 SOEDR 

)) çà? dit Bertrand à sa femme. — Ils ont parlé 
)) de grosse bêle, not'homme. — Morgue ! ig- 
)) nia ({lie nous dans la maison... par où donc 
» qu'aile serait entrée... c'est peut-être le tau- 
» reau du voisin Ger\ais , ou bien l'âne de dame 
» Catherine... — Non, papa,... non, c'est 
)) tout gris, tout rouge... oh! c'est effrayant... 
» — Diable, queuque çà veut donc dire? 

)) — Çà a-t-il une queue? demande Claudine. 
)) — Dam, maman , je n'en savons rien, la bête 
» a l'air de dormir, et nous nous sommessau- 
)> vés bien vite. — Faut aller voirc'que c'est, 
)) not'homme.... — Oui... oui... Faut aller 
» voir... )) 

Mais Bertrand, qui n'est pas courageux, 
éprouve déjà un léger tremblement , et va , par 
prudence , chercher son fusil , qui est chargé 
avec du sel. Claudine prend un balai , les en- 
fans des bâtons, et ils se dirigent vers le han- 
gar. Les enfans marchent devant, parce que, 
tout en avant peur , à cet âge on aime ce qui 
est extraordinaire, et le moindre événement 
est un plai.sir. M. Bertrand marche à côté de sa 
femme, qui le pousse pour le faire avancer. 



ANNE. 21 

Plus ils approchent du hangar , plus ils Tont 
doucement , on a surtout recommandé aux en- 
fans de ne point faire de bruit , parce qu'il vaut 
mieux voir la bêle endormie qu'éveillée. 

Les voilà enfin près du petit bâtiment , et les 
enfans disent d'une voix altérée : « Tenez... 
» voyez-vous là-bas... » Bertrand et Claudine 
tendent le cou... ils aperçoivent l'objet effra- 
yant, ils n'osent plus avancer, le mari pâlit et 
se glisse près de sa femme qui fait signe aux 
enfans de ne pas approcher. 

« Allons chercher du secours, dit enfin Ber- 
)) trand d'une voix entrecoupée. — Si tu lirais 
)) dessus, not'homme... — Oui ! mon fusil qui 
)) n'est chargé que de sel ! çà ne la tuerait pas, 
)) mais çàla réveillerait, elle serait furieuse et 
)) sauterait sur nous... — Ah ! t'as raison ! faut 
» pas tirer. . . courons bien vite dans le village. . . 
)) Venez, mes enfans... Mon Dieu! pourvu 
» qu'elle ne s'éveille pas ! . . . » 

Bertrand est déjà en avant, il court comme 
si la bé te le poursuivait. Il se rend au village, 
qui n'est qu'à une portée de fusil de sa maison, 
et il estbientôt rejoint par Claudine. Tous deux 



22 



SOEUR 



vont conter partout ce qu'ils ont trouvé dans 
leur jardin. Comme la peur grossit les objets, 
la bête qu'ils on vue est , disent-ils ^ de la gros- 
seur d'un taureau; et comme en passant de bou- 
che en bouche les événemens vont toujours en 
augmentant, parce que chacun enchérit sur ce 
qu'il a entendu , de taureau la bête devient un 
chameau , de chameau elle se change en lion, 
de lion en éléphant , et on irait plus loin en- 
core si on connaissait un plus gros animal. 

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a une 
béte extraordinaire dans le jardin de Bertrand, 
et en un moment cette nouvelle a mis tout le 
village en émoi. On se rassemble, on se con- 
sulte, les femmes vont chercher leurs maris 
aux champs ; les mères font rentrer les petits 
enfans, en leur défendant de sortir. On se rend 
chez le maire , qui est un bon paysan comme 
ses administrés, et qui déclare ne pas se con- 
naître en bêles plus que les autres habitans de 
sa commune. Mais il y a dans l'endroit un nommé 
Lalouche, qui a été à Paris commis de barrière, 
et qui fait le bel esprit, le malin, le goguenard 
et le savant. On va trouver Latouche, qui cher- 



ANNE. 23 

cliait alors un procédé pour faire des confitures 
sans sucre, et on lui apprend l'événement qui 
met tout le village en l'air. 

Latouche écoute d'un air grave , il se passe 
la main sur le menton, se fait plusieurs fois ré- 
péter les moindres détails, parait réfléchir long- 
temps, et s'écrie enfin : « Il faut aller voir ce 
)) que c'est. » 

Tout le monde répète : « C'est juste, il a 
)) bien raison , allons voir cette bête. — Quand 
)) je l'aurai vue, dit Latouche, je vous dirai 
» sur-le-champ ce que c'est, et de quel règne 
» est l'animal; je dois m'y connaître, j'avais 
)) étudié pour être herboriste, et j'ai un cousin 
» qui a été sous-portier à Paris au Muséum 
)) d'Histoire naturelle. » 

On se dispose à se rendre chez Bertrand. 
Chacun s'arme de ce qu'il trouve, les femmes 
même prennent ou des pioches ou des râteaux, 
parce que la bêle peut être dangereuse . Le maire 
se joint aux habitans, et Latouche , qui est le 
seul de l'endroit qui ait un fusil en état, car 
celui de Bertrand ne peut supporter que du sel , 
Latouche se charge de diriger l'ordre, la mar- 



che et toules les opérations qui vont avoir lieu. 

On quitte le village; hommes, femmes, gar- 
çons et filles s'uvancent en dissertant sur cet 
événement. Mais plus on approche de la de- 
meure de Bertrand , moins on a envie de cau- 
ser, et Ijientôlj parsui'e de la terreur que l'on 
éprouve, le silence devient général. On avance 
en colonne [)lus serrée, et chacun cherche à 
puiser du courage dans les regards de son voi- 
sin ou de sa voisine. 

Latouclic marche en avant, son fusil sur Té- 
paule,et faisant ses dispositions comme s'il s'a- 
gissait d'aller surprendre un poste d'ennemis. 
Comme on approche de la haie du jardin , Ber- 
trand jette un cri et se cache derrière une 
grosse pierre en s'écriant : « La voilà!.... » 
Aussitôt tous les paysans font un mouvement 
rétrograde , et Latouche se précipite dans le 
centre du bataillon; mais enfin, n'entendant 
aucun bruit; on se rapproche, on cherche 
l'objet qui a effrayé Bertrand... C'était un chat 
rouge qui venait de passer par-dessous la haie. 

a Morbleu, Bertrand, )) (Ut alors Latouche, 
en se hâtant de sortir du centre , « savez-vous 



» que vous êtes terriblemenl poltron ! ... et que 
)) c'est honteux , à votre âge , de montrer si 
)) peu de cœur ! — Ah ! çà, c'est vrai, dit Clau- 
w dine, il n'est pas ferme du tout, et c'est ce 
» que je lui reproche souvent. — Pousser un 
» cri!... répandre l'alarme pour un chat!... 
)) — Dam, monsieur Latouche.... j'voyais s'glis- 
)) ser queuque chose... et j 'croyais... — Peut- 
» être est-ce aussi pour une bagatelle qu'il met 
» tout le village sens dessus dessous , et qu'il 
» m'a dérangé de l'expérience chimique que 
)) je cherchais. — Oh que non!... çà n'est pas 
)) une bagatelle !... vous verrez bientôt que çà 
» en vaut la peine. .. nous v'ià tout prés du han- 
» gar... voulez-vous passer par cette petite 
)) porte , vous y serez tout d'suite? — Non pas... 
» entrons par la maison, afin d'examiner l'ani- 
» mal de loin, d'abord. » 

On suit l'avis de Latouche : on entre dans la 
maison de Bertrand , puis on se rend dans le 
jardin. En approchant du hangar, les plus cou- 
rageux pâlissent , plusieurs femmes n'osent 
plus avancer, et Latouche, qui ressemble à ces 
gens qui chantent pour cacher leur frayeur , 



20 



SOEUR 



donne des ordres de prudence de côté et d'au- 
tre, mais trouve moyen de ne plus rester en 
avant. 

« La voilà.... la voilà! )) disent bientôt quel- 
ques villageois, et du doigt ils montrent aux 
autres Dubourg qui est toujours dans la même 
position , parce qu'il dort profondément. La 
terreur se peint sur tous les visages , mais la 
curiosité s'y joint; chacun allonge le cou ou 
se penche , ou s'appuie sur ses voisins. Latou- 
che a sur-le-champ ordonné une halte, et de 
touscôléson entend ces mots : « Ah! que c'est 
» vilain!... ah! que c'est laid!... ah! queu 
» tête ! . . . ah ! queu corps ! . . . on ne lui yoit pas 
» d'yeux, disent les uns; ni de pattes, disent 
)) les autres... Chut!... — Chut!.. ditLatouche, 
» ne parlezpastant, vous pourriez l'éveiller!... 
» attendez que j'examine... Mes enfans, avez- 
» vous entendu parler de la fameuse bêle qui 
» désola le Gévaudan?... — Non, non, disent 
» les villageois. — Eh bien! celle-ci m'a l'air 
» de lui ressembler beaucoup.. . on ne lui voit 
» pas les pieds, parce qu'à l'instar des Turcs, 
)) ce monstre les aura croisés sous lui... quant 



ANNE. 27 

» à ses yeux... ils sont ^ourjiés" vers la paille, 
)) ce qui est fort heureux pour nous , car les 
» yeux de ces animaux-la lancent souvent un 
» Tenin mortel. Plus je considère ce poil et 
)) cette crinière... oui... c'est un lion marin qui 
)) nous sera Tenu par la Normandie... — Un 
» lion marin, répétent^les paysans; est-ce mé- 
» chant?— Ah ! parbleu! cela mange un homme 
» comme une huîlre!.. — Ah! mon Dieu!.. 
)) comment faire!... comment le prendre?... 
» —Mais, dit Claudine , il est peut-être mort. . . 
)) depuis ce matin il n'a pas changé de posi- 
)) tion...— Mort... ma foi... qui est-ce qui veut 
)) s'en assurer ?. .— Si vous lui tiriez vot' coup 
» de fusil, dit le maire. — Tirer dessus... c'est 
)) beaucoup risquer... souvent la balle glisse sur 
)) la peau de ces animaux...— Visez dans l'o- 
)) reille... — Il faudrait lavoir pour cela. — 
)) N'importe, dit le maire, il faut que nous 
» saisissions cet animal mort ou vif; ajustez-le 
)) bien, tirez, et nous allons, moi et les plus 
» braves , vous faire un rempart avec nos pio- 
)) ches;; et morgue, si la bête s'avance, nous la 
)) recevrons bien . » 



28 SOEBR 

Le discours du maire ranime le courage des 
villageois; ils forment un ligne en levant leurs 
pioches, et sont prêts à frapper. Latouche, 
quoiqu'il ne s'en soucie guère , se décide à ti- 
rer. Il se place derrière la ligne , passant le ca- 
non de son fusil entre deux paysans. Il ajuste. .. 
il vise pendant cinq minutes... il lâche la dé- 
tente enfin... et le fusil rate; ce qui est fort 
heureux pour Dubourg , qui ne sait pas à quel 
danger il vient d'échapper. 

Le maire se désole , Latouche ne veut plus 
recommencer , les paysans sont toujours im- 
mobiles... lorsque tout-à-coup notre dormeur 
fait un mouvement, et se retourne en pous- 
sant un bâillement que l'on prend pour un ru- 
gissement. Aussitôt les plus braves lâchent 
leurs armes et reculent. On se foule , on se 
presse, on n'écoute plus que sa frayeur. Dans 
ce désordre , chacun pousse son voisin ou sa 
voisine pour se fraver un passage; les garçons 
loml)eut sur les filles , les femmes entraînent 
les hommes; Latouche grimpe sur un arbre; le 
maire est renversé par Bertrand; les plus lestes 
sautent par-dessus la haie , les plus lourds glis- 



ANNE. 29 

sent en voulant courir. Claudine a fait la cul- 
bule, ainbi que plusieurs de ses voisines; et, 
dans ce désordre, ces dames et ces demoiselles ont 
fait voir bien des choses qu'elles n'avaient pas 
l'habitude de montrer au soleil; mais alors per- 
sonne n'y a fait attention , et les objets les plus 
séduisans n'arrêtent point les fuyards , parce 
que dans les grands événemens on ne s'occupe 
point de pareilles bagatelles. 

Cependant Dubourg s'est éveillé entière- 
ment; il se frotte les yeux, et commence par 
se débarrasser de sa perruque qui lui empêche 
de voir clair, puis ôle soii manteau qui l'é— 
touffe. Il se lève, car il entend des cris, des 
plaintes, des mots qu'il ne comprend pas, en- 
fin un tapage dont il est bien loin île soupçon- 
ner la cause. Il quitte le hangar ; il s'avance.. . 
et reste saisi du tableau qui s'offre à ses re- 
gards : il y avait de quoi être étonné ; cepen- 
dant , comme parmi ce désordre , cette ba- 
garre, il aperçoit des choses fort agréables , il 
avance toujours en disant : « Je ne sais pas 
)) quelle mouche a piqué ces gens-là. mais 
)) voilà un pays où l'on a une singulière ma- 



)) nière de rece\oii' les voyageurs; on doit y 
» faire bien \îte connaissance. » 

Le plus hardi de la bande villageoise, n'en- 
tendant plus les rugissemens de l'animal , a , 
petit à petit j tourné la tête... il aperçoit la 
figure d' Kibourg, qui dans ce moment ne 
regardait pas une figure ; et les traits de l'é- 
tranger n'avaient rien d'effrayant lorsqu'ils 
étaient débarrassés de la maudite perruque. 

(( Ehben.queuquec'estdoncque c't'homme- 
» là, dit le paysan, et d'où sort-il? » A ces 
mots cbacun retourne la tête , et on regarde 
Dubourg qui , après avoir galemment rabaissé 
la jupe de Claudine , et aidé la villageoise à se 
relever, répond au maire qui lui répète cette 
question : 

« Je suis un pauvre diable, honnête homme 
)) du reste, qui , cette nuit me trouvant surpris 
» par l'orage , et ne sachant où porter mes pas, 
)) ai pris la hberté de me coucher sur ces bottes 
» de paille , où j'ai dormi tout d'un somme 
» jusqu'à ce moment; ce qui, j'espère, n'a fait 
» tort à personne. 

)) — Vous avez couché sous ce hangar? cfit 



ANWE. «31 

» le maire. — Sans doute. — Et vous n'avez pas 
)) été mangé parla grosse bète? dit Bertrand. 
» — Quelle grosse bête?. . . — Pardi , c'te bête 
» à poils... à crins rouges, qu'était couchée 
» là... )) 

Dubourg se retourne , il voit sa \ '^rruque et 
son manteau; il devine le sujet de^ia frayeur 
des paysans, et cède à une envie de rire qu'il 
est quelques momens sans pouvoir réprimer. 
Les villageois, qui entendent rire, commencent 
à ne plus avoir peur; les fuyards s'arrêtent, les 
plus éloignés se rapprochent, les femmes se re- 
lèvent et rajustent leur toilette; tout le monde 
regarde Dubourg; on attend une explication : 
il retourne sous le hangar , prend d'une main 
son manteau , de l'autre sa perruque , et reve- 
nant au milieu des villageois : <( Mes amis , 
)) leur dit-il, tenez, voici la bête qui vous a 
» sans doute effrayés... Je la livre à votre co- 
» 1ère. )) 

En achevant ces mots , il jette sur le gazon 
la perruque et le manteau , et les paysans s'ap- 
prochent, touchent ces objets, et se mettent à 
rire avec Dubourg en disant : « Quoi, c'était 



Sa soEur. 

» çà!... ah! mon Dieu ! que nous étions donc 
)) bêtes!... » 

Alors Lalouche descend du poirier sur lequel 
il était grimpé , et s'écrie : a Je vous ayais bien 
» dit quecetimbécille de Bertrand, quiestpol- 
» tron comme un lièvre , nous ferait une his- 
» toire en l'air, et prendrait une noisette pour 
» un bœuf!... voyez si je me suis trompé. 

» — Morguiennc, dit Bertrand, i'm'scmble 
)) que c'te noisette là vous a aussi fait une rude 
» peur! car vous êtes monté sur not' poirier 
)) plus vite qu'un chat, et vous avez renversé 
)) Claudine en courant. — Taisez-vous,)) dit La- 
touche, que la réponse de Bertrand arendu 
rouge comme un coq. « Taisez-vous , bélître , 
» je ne montais sur l'arbre qu'afin de mieux 
» viser sur le prétendu animal. — Et vous aviez 
» jelé vol' fusil à terre. — Par inadvertance , 
)) sans doute ! 

» — Allons, allons, dit Dubourg, c'est moi 
)) qui suis cause de tout ce désordre! vérita- 
» blement sous ce manteau et cette perruque 
» on pouvait de loin être effrayé; les gens les 
)) plus braves ne se soucient pas toujours de se 



)) battre contre une bête féroce, et certes, il faut 
)) que M. La louche soit bien courageux pour 
)) avoir osé tirer sur moi. » 

Ce discours adroit flatte tout le monde. La- 
touche reprend sa belle humeur, et dit aux vil- 
lageois : « Cet étranger s'exprime fort bien , 
» c'est à coup sûr un savant. » Dans la dispo- 
sition où il avait mis les esprits, il ne tenait 
qu'à Dubourg de se donner encore pour un ba- 
ron; mais, depuis sa rencontre chez, M. Cham- 
berlin, il ne se soucie plus de faire le seigneur: 
et quand le maire lui demande d'où il vient 
dans un costume aussi singulier, il forge à 
l'instant une histoire de voleurs qui l'ont atta- 
qué, pillé , ont éloufie ses cris avec cette per- 
ruque, et l'avaient enveloppé dans le manteau, 
probablement pour l'emporter dans leur ca- 
verne, lorsqu'un bruit de chevaux les ayant ef- 
frayés, ils se sont sauvés, et l'ont laissé ainsi 
au milieu des champs. 

Ce récit intéresse vivement les villageois en 
faveur de Dubourg , qu'ils trouvent fort aima- 
ble depuis qu'ils n'en ont plus peur. Le maire 
dresse un procès-verbal , et La louche s'écrie : 



34 SOEER 

)) Il y a long-temDS que je dis qu'il y a des vo- 
)) leurs dans les environs !... on m'a volé deux 
» poules il y a huit jours, et cela ne s'est pas 
» fait tout seul. Il faut faire une battue géné- 
j> raie , mes enfans; je me mettrai à votre tête. 
» et vous savez comme je sais faire mes dis- 
» positions. Nous la commencerons iramédia- 
» tement après celle que feront les gendarmes, 
)) d'après le procès- verbal de M. le maire. )) 

En attendant la battue générale , on s'oc- 
cupe de Dubourg qui doit avoir besoin de se 
restaurer. C'est à qui le logera , le nourrira et 
le traitera ; chaque villageois lui offre de bon 
cœur une veste pour remplacer son manteau, 
et sa maison pour s'y reposer quelques jours. 
Dubourg donne la préférence à Bertrand, parce 
qu'il n'a pas oublié certaines choses qui lui ont 
donné dans l'œil lorqu'il a aidé Claudine à se 
relever. La femme de Bertrand paraît trés-flattée 
de cet honneur 5 elle fait la révérence à l'é- 
tranger, et en lui faisant la révérence, elle sou- 
rit , et ce sourire disait bien des choses. Après 
tout ce que Dubourg avait étéà mêmede voir,iI 
était très-glorieux del'emportersurses voisines. 



ANNE. 35 

Le maire . comme chef de l'endroit , a Ta- 
vantage d'offrir une bonne grosse veste de laine 
en remplacement de l'habit que les voleurs ont 
pris à Dubourg. En récompense il s'adjuge le 
fameux manteau , dont il compte se faire une 
couverture pour l'hiver ; et M. Latouche ob- 
tient la perruque , qu'il a bien méritée pour la 
conduite qu'il a tenue dans celte affaire. 

Chacun est retourné à ses travaux , les uns 
regagnent leurs champs , les autres leurs chau- 
mières. Bertrand, qui a un grand carré de 
terrain à labourer, va à son ouvrage, en re- 
commandant à sa femme d'avoir bien soin du 
monsieur, en attendant son retour. Claudine 
le promet et elle tient parole. La villageoise est 
active , obligeante , elle a fort à cœur de prou- 
ver à l'étranger qu'il a bien fait de lui donner 
la préférence, et elle n'épargne rien pour qu'il 
soit content ; de son côté, Dubourg veut effacer 
l'impression terrible que son apparition a faite 
dans le village , et nous savons que Dubourg a 
un grand talent pour se faire bien venir des da- 
mes ; aussi , lorsque le soir Bertrand revient des 
champs , sa femme court au-devant de lui en 



36 SOELR 

(lisant : « Ah! jarni, iiot'liomme , que nous 
)) étions donc betes d'avoir peur de c'monsieur, 
» il est fait comme tout le monde , vois-tu , et- 
» il a de l'esprit plus gros que toi! » 

Dubourg est fort bien traité par les villa- 
geois, et il trouve très-commode dépasser quel- 
que temps au milieu de ces bonnes gens, qui 
veulent, par leurs soins, lui faire oublier sa 
mésavenure. Il paie son écot en contant le soir 
des histoires à la veillée. Pour les paysans , c'est 
un trésor qu'un homme qui parle pendant des 
heures entières de choses intéressantes, ef- 
frayantes, et par conséquent amusantes. Du- 
bourg e-t ce trésor-la, et quand M. Latouche 
est présent a ces récits , il y mêle quelques mots 
de latin: alors celui-ci, qui ne le comprend 
pas, se retourne vers les villageois en disant : 
a Tout cela est vrai, mes enfans, il vient de 
)) nous le jurer en allemand. » 

Mais au bout de quinze jours Dubourg, las 
de conter le soir des histoires aux paysans , et 
le matin des fleurettes à leurs femmes , songe a 
quitter le village afin de savoir des nouvelles 
de ses compagnons. Il a toujours intacts, dans sa 



ANNE. «J/ 

poche j les cent francs qu'il a gagnés en faisant 
Hippolyte ; avec cela il peut se mettre en route 
sans être obligé de se déguiser en grosse bête. 
Malgré tout ce que peut faire Claudine pour le 
retenir encore , il est décidé à partir. Il remer- 
cie le maire j Latouche et tous les hiabitans de 
l'endroit de l'accueil qu'il a reçu chez eux. Il 
remercie plus particulièrement Bertrand , et 
surtout sa femme 5 puis , tenant à la main un 
gros bâton noueux , qui s'accorde avec sa veste , 
et un grand chapeau rabattu , qui remplace sa 
perruque, il se met en route , en se disant : 
)) Ceux qui m'ont vu faire le seigneur ne me 
» reconnaîtront pas , c'est précisément ce que 
)) je désire. )) 

Cependant Dubourg juge prudent de ne 
point passer par Voreppe , où il pourrait ren- 
contrer M. Floridor , ou quelqu'un faisant par- 
tie de sa troupe. Il ne veut pas non plus traver- 
ser Grenoble , où M. Durosey pourrait encore 
l'attendre , et les yeux d'un créancier sont dif- 
ficiles à tromper. C'est du côté (leVizille qu'il se 
dirige, c'est là qu'il espère trouver encore Fré- 
déric j ou du moins apprendre de ses nouvelles. 



Il marche gaiement, chantant tout le long 
du chemin , et mangeant sur l'herbe des pro- 
visions dont Claudine a rempli ses poches , car 

les femmes pensent à tout Dubourg bénit 

la prévoyance de madame Bertrand et se dit : 
« Gomment pourrais-je m attrister, quandj'ai 
)) eu cent fois la preuve que des êtres aimables 
» s'intéressaient à mon sort. Buvons à la santé 
)) de Claudine , de madame Chambertin , de 
)) Goton, de la petite Delphine... et de tant 
» d'autres, qui m'ont fait passer des heures 
» agréables et qui me laisseront de si doux sou- 
)) Tcnirs. » 

n boit de l'eau d'un ruisseau , mais il s'ac- 
commode de tout , d'ailleurs il a de l'argent et 
pourrait avoir du vin, c'est une raison pour que 
l'eau lui semble moins mauvaise. A la fin du 
jour il approche de Viz-ille et se dit : (( Si M. le 
)) comte a appris, par Ménard, les amourettes 
)) de Frédéric , il aura été le chercher dans le 
» bois, et je ne l'y trouverai plus, mais j'y trou- 
)) verai la jolie blonde, et elle me dira ce qui 
» est arrivé. » 

Dubourg ne sait |)asque la pauvre petite ne 



ANNE. 



S9 



peut rien lui dire, il traverse la vallée, entre 
dans le bois ; cherche , appelle , ne rencontre 
personne, et aperçoit enfin la chaumière. Il 

entre.... le jardin est désert il pénètre dans 

la maisonnette.... il ne trouve que la vieille 
Marguerite qui sommeille dans son grand fau- 
teuil. 

Dubourg quitte la cabane, étonné de ne 
point voir la jeune fille, il craint que l'histoire 
qu'il a forgée à Ménard ne se soit trouvée vraie, 
et que Frédéric n'ait emmené sa petite. Il va 
se rendre au villnge pour tâcher de savoir des 
nouvelles de sœur Anne , lorsqu'en traversant 
un sentier du bois il l'aperçoit qui regagne len- 
tement sa demeure. 

La démarche de la jeune fille est si triste^ 
sur tous ses traits se peint une douleur si pro- 
fonde , que Dubourg en est attendri. Il la con- 
temple quelques instans et se dit : « Pauvre 
» petite, il est paru... et ne t'a pas emmenée ! 
» ne vaudrait-il pas mieux pour toi qu'il ne fût 
» jamais venu ! » 

Dans ce moment sœur Anne entend marcher 
près d'elle, elle aperçoit quelqu'un.... elle 



40 SOEUR 

court avec la promptitude de l'éclair... Arri- 
Tée devant Dubourg, elle s'arrête; ses traits, 
qu'animait l'espérance, reprennent de nouveau 
tous les signes de la douleur , elle secoue tris- 
tement la tête : ce n'est pas lui!... 

Mais Dubourg parle... elle reconnaît sa 
voix... elle le regarde avec plus d'attention, 
et bientôt la joie vient encore ranimer son 
cœur. C'est un ami de Frédéiic, c'est celui qui 
est venu une fois le chercher^ et sans doute il 
lui annonce son retour. Elle s'approche de lui, 
ses yeux l'interrogent , elle attend avec impa- 
tience qu'il s'explique, et Dubourg étonné lui 
demande alors ce qu'est devenu Frédéric. 

Le nom de Frédéric la fait tressaillir... elle 
indique la route qu'il a prise. .. compte sur ses 
doigts les jours qui se sont écoulés depuis son 
départ et semble lui demander si lue le ramène 
pas. 

Ces signes font enfin comprendre à Dubourg 
le triste état de sœur Anne , et il ne cherche 
plus qu'à la consoler, mais pour elle il n'y a 
point de consolation , point de bonheur sans 
Frédéric. 



ANNE. 4 1 

« Pauvre fille, dit Duboing , il avait bien 
» raison de m'assurer qu'elle ne ressemblait à 
» aucune de celles qu'il a connues ! . . . Mais la 
)) laisser dans ce bois... ali ! c'est fort mal ! 
» tant de grâces , de charmes, vivre dans une 
)) cabane, c'est un meurtre!... J'ai vraiment 
» envie de l'emmener à Paiis. . . 

« — Pourquoi ne l'avez- vous pas suivi? lui 
» dit-il ; qui vous retient dans ce bois ? Venez 
» avec moi , mon enfant, nous retrouverons 
)) Frédéric 5 ou si nous ne le trouvons pas , il y 
» en a mille autres qui seront trop heureux de 
» le remplacer. » 

Sœur Anne le regarde avec étonnement ; elle 
semble ne pas le comprendre; mais lorqu'il fait 
un geste pour l'emmener, elle s'éloigne vive- 
ment de lui, et, désignant sa cabane, lui fait 
entendre qu'il y a là quelqu'un qu'elle ne peut 
pas quitter. Ah! sans Marguerite, avec quel 
empressement elle suivrait Dubourg ! car elle 
croit qu'il la conduirait sur-le-champ dans les 
bras de son amant. Mais abandonner celle qui 
a [jris soin de son enfance, qui lui a tenu lieu 
de mère, l'abandonner alors que la pauvre 



•42 SOEUIl 

femme , accablée par l'âge, a le plus besoin de 
son secours ! une telle pensée n'entre pas dans 
Famé de la jeune muette , l'ingratitude est un 
vice éf ranger à son cœur. 

<( Allons, lui dit Dubourg, restez donc dans 
» ce bois , pauvre petite , et puissiez-vous y 
» relrouYcr la paix et le bonheur... » 

Les yeux de sœur Anne l'inlerrogent de nou- 
veau. «Oui, oui, lui dit-il, il reviendra 

» vous le re verrez.... je n'en doute pas sé- 

)) chez vos pleurs.... Bientôt sans doute il vien- 
)) dra vous consoler.» 

Ces mots font briller un ravon d'espérance 
sur la figure paie et mélancolique de la jeune 
muette. Elle sourit à Dubourg,qui vient de 
lui faire cette promesj^e, puis lui adressanta\ec 
sa tête un dernier signe d'adieu, elle le quitte 
pour retourner prés de Margueiite. 

Alors Dubourg sort du bois, et malgré son 
insouciance il ne chante plus en traversant la 
vallée et en regagnant la route. lia le cœur 
serré del'image de cette inforLunée , à laquelle 
il a donné un espoirqu'il pense ne devoir point 
se réaliser. Jamais il n'avait été ému à cepoint ; 



ANNE. 43 

pendant plusieurs lieues encore il penseàsœur 
Anne , et répète : «Pauvre fille, c'était bien la 
)) peine!...» 

Mais enfin le souvenir de sa situation le ra- 
mène à son humeiu' naturelle. Il donne à un 
fripier sa veste et son chapeau, et avec" quel- 
ques écus se rhabille plus convenablement , 
puis se dispose à prendre la route de Lyon , 
d'où il compte revenir à Pe.ris, c'est là qu'il es- 
père retrouver ses deux compagnons de 
voyage. 



u 



CHAFITRS III. 



Illusion du cœur. — Inconstance et fide'lité. 



La chaise de poste qui emmenait Frédéric à 
Paris allait comme le vent. Le comte de 
Montie ville voulait se hâter d'arracher son fils 
à ses souvenirs , et paraissait impatient d'ar- 
river. 

La route se faisait assez silencieusement : 
Frédéric ne pensait qu'à sœur Anne : son 
père rêvait au moyen de rendre son fils rai- 
sonnable , et Ménard songeait à tous les men- 
songes que lui avait débités le faux baron po- 
lonais. 

Cependant le comte n'adresse plus un seul 
reproche à Frédéric, il parait avoir oublié tous 



ANNE. 45 

ses sujels de mécontentement; etMénard, qui 
craint toujours les regards sévères de M. de 
Montreville , parce qu'il sent bien que sa con- 
duite n'a pas été exemplaire , commence à res- 
pirer plus librement , et à se permettre de le- 
ver le nez. 

On arrive à Paris. Avant que M. Ménardne 
prenne congé du comte , Frédéric trouve l'oc- 
casion de lui parler en particulier, et lui de- 
mande des nouvelles de Dubourg. Ménard garde 
un moment le silence. Il se pince les lèvres 
comme quelqu'un qui ne sait pas s'il doit se 
fâcher ; enfin il répond d'un air qu'il veut ren- 
dre malin. «C'est de M. le baron de Potoski 
» que vous désirez avoir des nouvelles? — Du 
)) baron, de Dubourg , nommez-le comme vous 
)) voudrez.... — Ma foi , Monsieur, je pourrais 
))le nommer un peu impertinent pour tous les 
» contes qu'il m'a débités... se dire palatin.... 
)) — Allons, mon cher Ménard, oubliez tout 
)) cela.. . . — Et sa tabatière du roi de Prusse ! . . . 
» — C'était une plaisanterie. . . — Ah ! c'est sur- 
)) tout ce tokey de la cave de Tékély sur lequel 
)) je comptais... — Songez que j'ai eu autant de 
nu 5 



46 sonjR 

» loris que lui en l'aulonsaiilà vous tromper... 
» — C'est ce qui me ferme la bouche, mon- 
)) sieur le comte; d'ailleurs , sans son élourde- 
» ne et sa passion pour le jeu , ce serait un 
)) homme de mérite. Il est instruit, il connaît 
)) ses classiques.... — Mais enfin qu'est-il de- 

» venu? où l'avez -vous laissé... Je Tai laissé 

)) faisant Uippolyte et venant me chercher pour 
» entrer en scène. » 

Frédéric ne comprenant rien à cela, Ménard 
lui explique les aventures de la petite ville , 
dont tout autre que le jeune comte aurait ri ; 
mais celui-ci entend seulement que Dubonrg 
est resté dans un grand embarras, et ne pré- 
voit pas quand il pourra le revoir, ce qui le 
chagrine beaucoup, car il voudrait envoyer 
Dubourg près de sœur Anne pour calmer les 
inquiétudes de la jeune fille et lui donner de 
ses nouvelles. 

Le comte deMontrevillc a congédié M. Mé- 
nard , en lui donnant une somme raisonnable, 
non pas pour la manière dont il a veillé sur son 
fils pendant son voyage , mais pour le temps 
(ju'il a perdu. Ménard va dire adieu à son cher 



ANNE. -i i 

élève, en se recommandnnt à sou souvenir, 
clans !e cas où il voudrait plus îanl recommen- 
cer ses voyages autour du monde. 

Plusieurs jours se sont écoulés depuis que 
Frédéric est de retour à Taris. Le souvenir de 
la jeune muette est sans cesse présent à sa pen- 
sée. Il se la représente dans le bois , attendant 
soii retour, guetiant son arrivée, et désolée de 
son abandon. Chaque instant augmente ses 
tourmens et son désir de revoir sœur Anne. 
Mais comment faire? il n'ose plus quitter son 
père ; il est sans argent , et pour la première 
fois, l'intendant lui en a refusé par ordre de 
M. le comte, qui craint que son fils ne s'en 
serve pour recommencer ses voyages , et ne se 
soucie plus de le laisser partir. 

Chaque jour Frédéric fait les projets les plus 
extravagans ; il veut partir à pied , courir re- 
joindre sa jeune amie, puis se cacher avec elle 
dans le fond d'une forêt.... Mais sœur Anne 
ne peut pas quitter Marguerite ; il faudra donc 
rester dans le bois, et là, son père le retrouvera 
facilement, car Ménard lui a tout conté. 

Comment donc faire?... écrire... hélas! la 



48 SOKLR 

pauvre petite ne sait pas lire... elbnesaitvicn. . . 
qu'aimer!... et c'est bien peu dans le siècle où 
nous sommes ! 

Frédciic ne va que rarement dans le monde 
où il se déplaît. En vain lajolie petite madame 
Dernange a recommencé ses agaceries , il n'y 
fait plus attention; et celle-ci , piquée de son 
indifférence , emploie toutes les ressources de 
la coquetterie pour le ramener à ses genoux ; 
mais Frédéric n'est pas sa dupe ; il a aimé vé- 
ritablement. Il reconnaît la légèreté de tous 
cessenlimens d'amour-propre, de ces caprices 
des sens que l'on prend pour de l'amour, tant 
que l'on n'a pas connu le véritable. 

Le comte traite son fils avec froideur, mais 
ne lui parle jamais de tout ce qui a rapport à 
ses aventures dans le Daupliiné. Il éviteau con- 
traire d'aborder ce sujet; el lorsque Frédéric , 
voulant pressentir les sentimens de son père , 
se hasarde à dire quelques mots sur son séjour 
à Grenoble , sur les environs de celte ville . et 
sur le joli village de Vieille , un regard sévère 
du comte lui ferme la bouche et ne lui permet 
pas de continuer. 



ANNE. 



49 



Frédéric a déjà couru vingt fois dans les di- 
vers logemens que Dubourg a habités à Paris, 
mais dans aucun on ne l'a revu. Il va voir Mé- 
nard et le charge de faire son possible pour 
rencontrer Dubourg qui est peut-être revenu 
et n'ose pas se présenter chez lui de crainte d'ê- 
tre aperçu pat M. de Montrcville. «Et si je le 
» découvre ! ditMénard. — Vous me l'enverrez 
» sur-le-champ. — Vous l'envoyer! je nVen 
» garderai bien !... Peste ! M. le comte votre 
» père ne l'a pas bien traité quand il l'a aperçu 
» en Hippolyte... Il est vrai que le costume lui 
» allait mal. — Vous lui direz de m'écrire ; ne 
» peut il me voir dehors s'il craint de venir à 
<o l'hôtel?... Suis-je donc gardé à vue... Ah ! 
» M. Ménard... je n'y puis plus tenir... Chaque 
» jour augmente mon supplice!., il fout que 
)) je la revoie , il faut au moins que j'aie de ses 
)) nouvelles... — Des nouvelles! de qui? — 
» De celle que j'adore , de celle... que j'ai été 
)) forcé d'abandonner pour vous suivre... — 
)) Ah! j'entends... de la petite du bois. M. Du- 
)) bourg m'avait dit que vous l'aviez mise dans 
» ses meubles , que vous étiez parti avec elle. 

5. 



50 SOEUR 

)) — Plût à Dieu que je Teasse fait ! mainle- 
))nanl je serais près d'elle. Ah! mon cher 
)) M.Méiiard.. si tous étiez un autre homme.. . 
)) Mais vous êtes bon, sensible , tous m'aimez, 
)) et tous me rendriez la Tie si tous consentiez 
)) à aller lui dire que je l'adore plus queja- 
»mais!... — J'en suis bien fâché, monsieur 
» le comte , mais je n'irai pas lui dire cela , ni 
» autre chose. Je ne servirai pas ime passion 
» que monsieur TO Ire père désaToue , il n'a déjà 
» que trop à se plaindre de ma négligence. Je 
)) TOUS aime infiniment, et c'est pour cela que 
)) je ne tous aiderai point à continuer une liai- 
» son coupable qui ne tous mènerait à rien. 
» Monsieur Totre père sait bien ce qu'il fait ; 
)) il était temps qu'il arriTat... nous ne faisions 
)) tous que des sotlises;moi le premier. Sa pré- 
» sence a rétabli l'équilibre. . . 11 tous a aiTaché 
» à la tentation ; cela tous afflige , et cepen- 
» dant c'est ce qu'il pouTait faire de mieux. 
» Qui hene amathene castigat, experto crede 
)) Roherto. » 

Frédéric rentre chez lui pour penser à sœur 
Anne, pour chercher un moyen de la rcToir. 



ANWE. 



S'il savait qu'elle va être mère, s'il savait qu'elle 
porte dans son sein un gage de sonamour, rien 
alors ne pourrait le retenir à Paris. Il parti- 
rait , il braverait la colère de son père. Mais il 
ignore cette circonstance, et il reste , en disant 
tous les jours : « Je partirai. » 

Le comte fait prier son fils de venir le trou- 
ver, et Frédéric se présente devant son père , 
le front toujours chargé d'ennui. « On ne vous 
» voit plus dans le monde , lui dit le comte, vos 
» voyages vous auraient-ils donc rendu misaii- 
)) thrope?» 

Frédéric se tait: c'est ce que l'on a de mieux 
à faire lorsqu'on ne sait que dire. «Je désire 
)) que vous m'accompagniez ce soir, reprend le 
)) comte : je vais chez, un de mes anciens frères 
» d'armes, le général de Valmont. Après un 
» long séjour dans ses terres , il vierit passer 
» quelque temps à Paris; il désire vous voir; je 
)) veux vous présenter à lui. » 

Frédéric s'incline et. se dispose à suivre son 
père. Il lui a entendu quelquefois parler de ce 
M. de Valmont , avec lequel il a fait la guerre, 
et qui doit être à peu près de son âge. Il ne 



52 SOEUR 

voit rien d'élonnanl à ce que son père Teuille 
le présenter à son ancien ami. 

On part. Le comte de Montreville est plus 
aimable avec son fils ^ et celui-ci s'efforce de 
paraître moins triste. La voiture s'arrête devant 
la demeure de l'ancien général. Le comte et 
son fils se font annoncer, et M. de Valmont 
vient au-devant d'eux. Au premier abord , sa 
figure prévient en sa faveur. Le général a de 
la rondeur dans les manières ; ses traits respi- 
rentla franchise et la gaieté. Il court embrasser 
son ancien ami; il tend la main à Frédéric , la 
lui seiTe avec cordialité et paraît charmé dele 
voir. 

Après les premiers complimens , le général 
engage ces messieurs à passer avec lui dans ime 
pièce voisine. « Tu m'as montré ta famille , 
)) dit-iî au comte, il faut , à mon tour, que je 
)) te montre la mienne. Cela t'étonne peut- 
))être.... que moi, vieux garçon, j'aie aussi 
» de la famille.... elle ne me tient pas de si 
» près , à la vérité , mais ne m'en est pas moins 
» chère. » 

En disant ces mots, le général fait entrer 



ANNE. 5 S 

le comte et son fils dans une autre pièce , où 
une jeune personne était assise devant un 
piano. 

A l'entrée des étrangers , elle se lève vive- 
ment : (( Constance , lui dit le général , c'est 
» mon ami .le comte de Monlreville et son fils; 
» Messieurs, je vous présente ma nièce... ma 
)) fille.... car je l'aime autant que si j'étais son 
» père. )) 

Constance fait aux deux étrangers une révé- 
rence pleine de grâce. Frédéric la regarde 

il ne peut faire autrement que de la trouver 
charmante. Quant au comte , un sourire de 
contentement perce dans ses traits. Je crois 
que le malin vieillard avait déjà entendu par- 
ler de mademoiselle Constance , et qu'en con- 
duisant son fils chez, le général , il avait son 
projet. 

Constance est d'une taille élégante; son abord 
a quelque chose de doux , de modeste qui pré- 
vient en sa faveur. Elle est blonde, et son teint 
est légèrement coloré. Ses grands yeux bleus, 
qu'embellissent de longs cils noirs , ont un 
charme dont on ne peut se rendre compte, sa 



55 



SOEUR 



physionomie esl aimable et franche ; chacun 
de ses mouvemens est gracieux , et Constance 
n'a pas l'air de s'en douter. Bien loin de clier- 
cher à briller, elle semble \ouloir se dérober 
à l'admiration qu'elle fait naître. 

Les deux Tieux amis se sont mis sur le cha- 
pitre de leurs guerres, de leurs aventures de 
jeunesse, et, à soixante ans, on a de quoi 
causer long-temps sur ce chapitre-là .11 faut donc 
que Frédéric entretienne la nièce du général , 
et quoique l'on ait le cœur triste, on n'aime 
pas à ennuyer une jolie femme , on fût alors 
quelque effort pour oublier un instant son clia- 
grin, afin de ne point paraître trop maussade. 
C'est ce tjue notre jeune homme tache de faire 
en causant avec mademoiselle Conslance qui 
cause fort agréablement , et, sans montrer la 
moindre prétention, laisse voir un esprit juste, 
cultivé , un grand amour pour les arts, et une 
candeur, une modestie , qui répandent un 
charme de plus sur tout ce qu'elle dit. Ce n'est 
point une jeune demoiselle qui sait tout, dis- 
cute et tranche sur tout, comme nous en avons 
tant, que l'on a la bonté d'appeler de petits 



ANNE. 55 

prodiges, parce qu'elles babillent pendant deux 
lieuresavec une assurance surprenante j et qu'il 
est d'usage de trouvercharmanttoutceque dé- 
bite une jolie bouche , quand bien même cela 
n'aurait pas le sens commun. 

Dieu vous garde des prodiges, lecteur, sur- 
tout en fait de femmes ! il n'y a rien de si bon 
que le simple , le modeste , le naturel : c'est 
toujours à cela qu'il faut retourner. Ces quali- 
tés n'excluent point l'esprit et les connaissan- 
ces, mais elles y ajoutent un vernis de douceur, 
de modestie, qui leur donne un attrait de 
plus , et que l'on ne trouve jamais chez les 
autres. 

Les jeunes gens parlaient peinture , musi- 
que, campagne : toul-à-coup le général dit à 
sa nièce : « Chante-nous quelque chose , Con- 
» stance.... Mets-toi devant ton piano et fais- 
» toi entendre ; j'aime que l'on chante, moi , et 
)) cela amusera ce jeune homme. )) 

Constance ne se fait pas prier ; elle se met 
aupianoet chante en s'accompagnant fort bien: 
sa voix est douce et pleine d'expression ; elle 
n'a pas une grande étendue, mais Constance 



)6 



SOEIR 



chante avec tant de goût qu'on ne se lasse pas 
de l'écouter. Frédéric l'écoute avec beaiicou|i 
de plai^i^ : il n'a pas encore entendu de voix 
qui lui ait plu autant. Constance chante plu 
sieurs morceaux , jusqu'à ce que son oncle hii 
dise : « C'est bien , c'est très-bien ; tues obéis- 
» santé , et tu n'as pas fait toutes ces petites fa- 
» çons d'usage pour chanter. Ah ! morbleu ! 
» c'est que je n'aime pas les simagrées, moi. » 

Le comlc et son fils unissent leurs éloges, e1 
remercient Constance qui reçoit leurs compli- 
mens en rougissant. Mais il y a déjà près de 
deux heures qu'ils sont chez le général : le 
comte fait ses adieux : «J'irai te voir, lui dit 
» son ami : je viens d'acheter dans les environs 
» une petite maison de campagne pour made- 
)) moiselle,quime fait enrageravec ses champs 
» et SCS oiseaux. J'espère quetu y viendras avec 
» ton fils avant que la saison soit plus avan- 
» cée. )) 

Le comte le promet , et remonte en voiture 
avec Frédéric , auquel il se garde bien de par 
1er de la nièce du général. La vue de Cons 
tance devait faire plus ([ue tous les discours 



ANISE. S7 

d'un père. Frédéric ne dit rien non plus : il 
songe de nouveauàla pauvre muette du bois,.. 
Depuis deux heures il l'avait presque oubliée.... 

Deux heures! Ce n'est rien encore ; mais 

sœur Anne ne rou])lie pas une minute. 

Trois jours après cette visite, le général vient 
avec sa nièce dîner chez le comte de Montre- 
ville qui a chez lui nue nombreuse réunion. 
En apprenant qu'il va se trouver avec made- 
moiselle de Valmont, Frédéric éprouve une 
certaine émot^n qu'il attribue à la contrariété 
d'être obligé de cacher encore sa tristesse. En 
était-ce bien la véritable cause? 

Le général est, comme à son ordinaire, gai, 
franc et sans façon: sa nièce esttoujoursjolie, 
aimable et sans prétention. Dans une grande 
réunion , il est plus facile d'être seul qu'en pe- 
tit comité , et Frédéric revient toujours se pla- 
cer auprès de Gonstance.il pense quec'estsim- 
plement par politesse , et qu'il doit des soins 
particuliers à la nièce du général ; mais il ne 
peut se dissimuler que Constance est, de toute 
la société , celle qui lui plairait le plus, si l'on 
pouvait encore lui plaire. Avec elle on peut 

6 



58 



80EVR 



causer sans chercher ce que l'on va dire. Cène 
sont point de fades épigrammes , des phrases 
banales qu'il entend sortir de sa bouche. Cons- 
tance n'est pas exclusivement occupée de la 
toilette des autres femmes; elle ne les passe pas 
en revue pour les critiquer l'une après l'autre; 
ce qui est ordinairement le fond de la conver- 
sation d'une jeune femme. Avec elle il se sent 
plus libre, plus à son aise; il lui semble qu'il 
la connaît déjà de[)uis longtemps ; elle sourit 
si agréablement lorsqu'il va se placer à côté 
d'elle ; sa voix a quelque chose de si tendre , 
ses yeux sont si doux, qu'il est bien naturel 
de préférer sa conversation à toutes les autres; 
lors même qu'il ne lui dit rien , il éprouve en- 
core un charme secret. Frédéric, quoiqu'il s'ef- 
force de surmonter sa tristesse, conserve au- 
près de Constance une mélancolie qui ne lui 
va pas mal , et les femmes se laissent souvent 
séduire par ces airs-là. Lorsqu'il est rêveur, 
Constance le regarde avec intérêt; ses veux 
semblentluidire : «Vous avez des chagrins?..» 
Et en lui parlant, sa voix est encore plus douce, 
ses manières plus affectueuses : on dirait que , 



ANNE. 59 

sans les connaître , elle prend part à ses pei- 
nes , ou qu'elle cherche à les lui faire oublier. 
Plusieurs demoiselles ont fait briller leur ta- 
lent et leur voix en s accompagnant de la harpe 
ou du piano ;mais Frédéric n'a entendu que ma - 
demoiselle de Valmont. Elle n'a chanté qu'une 
romance , mais elle l'a chantée si bien ! En 
l'écoutant, Frédéric la considère plus attentive- 
ment qu'il n a encore osé le faire. Soit mi effet 
du hasard, soit une illusion du cœur, il trouve 
dans les traits de Constance beaucoup de res- 
semblance avec ceux de sœur Anne,... la 
même douceur , la même expression , et si la 
pauvre orpheline pouvait parler, sans doute elle 
aurait une voix aussi tendre, aussi expressive. 
Frédéric , en écoutant Constance , se persuade 
qu'il entend sœur Anne, et ses yeux se mouil- 
lent de peurs. Plein de cette idée , et trouvant 
à chaque instant de nouveaux rapports dans les 
traits, il ne perd plus de vue mademoiselle de 
Valmont. Elle a cessé de chanter , et Frédéric 
est de nouveau près d'elle , et ses regards , qu'il 
attache sur elle , ont un feu , une expression 
nouvelle. Constance s'en aperçoit 5 elle baisse 



60 SOEUR 

les yeux; un vif incarnat vient colorer ses joues; 
mais si Frédéric , en la regardant aussi tendre- 
ment 5 croit toujours voir la petite muette , 
ii'aurait-il pas dû au moins prévenir mademoi- 
selle de Valmont du véritable objet qui l'oc- 
cupe ? et Constance n est-elle pas en droit de 
croire que le fils du comte de Montreville ne la 
voit pas avec indifférence? 

La soirée a passé bien rapidement pour Fré- 
déric. Le général et sa nièce sont partis , en an- 
nonçant qu'ils se rendraient le lendemain à leur 
campagne , où le général déclare qu'il attend 
avec impatience le comte et son fils. 

Lorsque Constance est éloignée , Frédéric se 
trouve de nouveau seul au milieu de la société ; 
et aussitôt qu'il peut disparaître , il se hâte de 
regagner son appartement pour penser... à 
Constance? Oh ! non , non; à sœur Anne; c'est 
toujours la pauvre petite qui l'occupe; mais est- 
ce sa faute , si parfois le souvenir de mademoi- 
selle de Valmont se mêle à celui de la jeune 
muette ? Cela vient de la ressemblance qui existe 
entre elles. Un cœur aimant retrouve par- 
tout celle qu'il adore... Il la revoit où elle n'est 



ANNE. 



61 



pas... il l'aime dans une autre, qui lui rappelle 
son image... voilà pourquoi il ne faut pas plus 
se fier aux gens sentimentals qu'aux étourdis. 

Plusieursjours se sont écoulés ; Frédéric n'a 
point de nouvelle de Dubourg, qui , probable- 
ment, n'est pas encore de retour à Paris. Le 
jeune comte est toujours triste et pensif, mais 
sa mélancolie a quelque chose de doux. Le sou- 
venir de sœur Anne le fait souvent soupirer... 
Il désire vivement la revoir , mais il ne forme 
plus de ces projets extravagans , qui , dans les 
premiersjoursde son arrivée à Paris, lui sem- 
blaient si faciles à exécuter. Il voudrait faire le 
bonheur de sœur Anne , assurer à jamais son 
repos, sa félicité; mais il songe à l'avenir, et il 
est plus que jamais certain que son père ne con- 
sentirait pas à la lui donner pour femme. Il 
se dit quelquefois : «Que ferions-nous?.... quelle 
» serait la suite de cette liaison?... on ne peut 
j) pas vivre toujours dans un bois. L'homme est 
)) fait pour la société , et sœur Anne ne peut y 
)) être présentée... elle ignore tout ce qu'il est 
» indispensable de savoir. » 

Pauvre petite ! pourquoi n'a-t-il pas fait tou- 

6. 



62 SOEUR 

tes ces réflexions , lorqu'il t'a vue pour la pre- 
mière fois sur les bords du ruisseau?.. Mais 
alors tu lui serablais charmante, telle que tu 
étais ; ton ignorance te rendait mille fois plus 
piquante à ses yeux, et maintenant.... hom !.... 
Je le répète , les hommes si sensibles ne valent 
pas mieux que les autres. 

Un matin , le comte propose à son fils de 
partir pour la campagne du général ; Frédéric 
est toujours aux ordres de son père, mais il se 
hâte de donner un peu plus de soin à sa toilette. 
Quoique l'on ne cherche pas à plaire, on ne 
veut pas faire peur. Le comte remarque les 
moindres actions de son fils, et il éprouve une 
secrète satisfaction ; mais il ne la laisse point 
paraître , et ne lui parle pas plus de mademoi- 
selle de Valmont que de toute autre personne. 

La maison de campagne du général est dans 
les environs de Montmorenci; les voyageurs y 
arrivent vers midi. En descendant de voiture, 
Frédéric éprouve un battement de cœur, qu'il 
attribue au plaisir de revoir une femme dont 
les traits lui rappellent celle qu'il aime. Il est en 
effetbienémUjCt en entrant dans la maison, ses 



yeux cherchent mademoiselle de Valmont... 
Mais il ne voit que le général , qui leur fait l'ac- 
cueil le plus aimable. « Vous resterez quelques 
)) jours ici , dit-il , je vous tiens , et je ne vous 
» laisserai pas partir de sitôt. Nous causerons, 
» nous rirons , nous chasserons , nous ferons la 
» partie... ma nièce nous fera delà musique, 
)) enfin , nous passerons le temps le plus gaie- 
■f> ment que nous pourrons. )) 

Frédéric cherchait des yeux cette nièce qu'il 
ne voyait pas; et, comme le général venait déjà 
de citer à son père une de leurs campagnes , et 
que cela pouvait le mener loin, il se hasarda 
à demander de ses nouvelles. 

u Elle est sans doute dans le jardin , » dit 
le général, « à sa volière ou à ses fleurs , ou à 

)) son bel véder Allez, allez, jeune homme, 

» cherchez-la, corbleu, c'est votre affaire; à 
» votre âge, une jolie figure m'aurait fait cou- 
» rir depuis Paris jusqu'ici. » 

Frédéric profite de la permission ; il descend 
dans un jardin qui paraît fort beau, et s'avance 
au hasard , cherchant des yeux mademoiselle 
Constance. Il a passé près de la volière, elle 



6-4 SOEUR 

n'y est point : il s'enfonce dans une allée de til- 
leuls, au bout de laquelle le terrain s'élève et 
conduit par un chemin tournant à une espèce 
de plate-forme , d'où l'on découvre au loin un 
charmant paysage. C'est sans doute ce que le 
général appelle le belvéder , car Constance y 
est assise 5 et , tenant sur ses genoux un carton 
de dessin , s'occupe à esquisser une vue de la 
belle vallée que l'on aperçoit de cet endroit. 
Elle ne voit pas venir Frédéric , parce qu'elle 
tourne le dos au chemin qui mène au belvé- 
der j et le jeune homme s'est approché et pen- 
ché au-dessus de son épaule , sans qu'elle ait 
été distraite de son occupation. 

(( Vous avez donc tous les talens, » lui dit- 
il. Constance lève la tête, l'aperçoit, et un sen- 
timent de plaisir se peint dans ses yeux , tandis 
que son sein palpite avec plus de force. Elle 
veut aussitôt quitter son dessin. 

« Continuez, de grâce, dit Frédéric ; je ne 
)) viens point interrompre vos études... Je désire 
)) plutôt les partager ; d'ailleurs, monsieur vo- 
B tre oncle veut que nous restions quelques 
> jours ici ; il ne faut donc pas que notre pré- 



ANNE. 65 

)) sence change en rien vos habitudes... — 
» Et... nous ferez-vous en effet le plaisir de 
)) rester quelque temps ? dit Constance d'une 
» voix énnue, — Mais sans doute... Je pense 
» bien que mon père n'aura pas refusé son an- 
)) cien ami... Il se trouve trop bien avec lui. — 
» Je crains, Monsieur, que vous, qui n'avez 
)) pas le même motif pour vous plaire en ces 
)) lieux, ne regrettiez bientôt les plaisirs de 
» Paris... Ici nous ne recevons que peu de 
)) monde . . . Vous allez vous ennuyer ... — Vo us 
» me jugez bien mal, si vous croyez que je 
» puis m'ennuyer près de vous... — Ah! par- 
» don... Je dis cela... par crainte; mais au faitj 
)) si vous aimez les champs , la musique , le 
B dessin et la lecture , vous devez aussi vous 
» plaire à la campagne. » 

Frédéric ne répond rien ; il regarde attenti- 
vement Constance, et son cœur est oppressé par 
mille sentimens divers ; il revoit dans ses traits 
une image toujours aimée... Il se transporte 
en idée dans le petit bois, au bord du ruisseau; 
une teinte de tristesse obscurcit son front ; un 
profond soupir s'échappe de son sein. Ce n'est 



66 SOEUR 

qu'au bout de quelques minutes que , parais- 
sant .'orlir d'un rêve, il répond à Constance : 
« Oui, j'aime beaucoup la campagne. » 

La jeune [)ersonne le regarde ayec étonne- 
raent et sourit; puis, \oyant qu'il n'en dit pas 
davantage, elle reprend son dessin et veut con- 
tinuer son paysage, mais la présence de Frédé- 
ric lui cause une sorte d'embarras. Sa main 
tremble en conduisant son crayon , et elle ne 
sait plus ce qu'elle fait. 

Frédéric continue de la regarder en silence; 
il admire sa grâce, son maintien , son air à la 
fois aimable et décent. Il se dit : « Si sœur 
» Anne eût reçu de l'éducation , elle serait 
» comme elle : elle aurait sa tournure, ses ta- 
» lens ; elle s'exprimerait aussi bien ; )) et il 
commence à trouver que, loin de nuire aux 
grâces , aux attraits d'une femme , l'éducation 
leur donne un charme de plus. 

La conversation languit entre lesdeux jeunes 
gens, car Frédéric retombe souvent dans ses 
rêveries; malgré cela le temps passe vite, il 
semble qu'ils se trouvent bien l'un auprès de 
l'autre, et que cela leur suffit. Pour Frédéric , 



ANNE. 07 

il passerait Tolontiers toute la journée à regar- 
der Constance et à faire des comparaisons. La 
jeune personne s'aperçoit qu'il la considère sans 
cesse; mais les yeux de Frédéric sont si doux , 
il y a dans leur expression quelque cliose de si 
tendre et de si touchant, qu'une femme ne peut 
pas se fâcher d'être regardée ainsi. 

L'arrivée des deux vieux amis arrache les 
jeunes gens à cette situation , dans laquelle ils 
se plaisaient sansse l'ayouer à eux-mêmes. Le 
général montre au comte toutes les beautés de 
son jardin , et le belvéder en est une. Le comte 
en parait fort satisfait, car, en y montant, il 
a remarqué certain trouble , certaiile émotion 
qui ne contribuent pas peu à lui plaire dans le 
belvéder. Le général ne voit pas tout cela : il 
n'est pas observateur comme son ami. 

« Ma nièce, dit le général, voilà deux hôtes 
)) qui nous arrivent : tâche de faire si bien les 
)) honneurs, qu'ils ne songent pas de long- 
)) temps à quitter cette maison. — Je ferai de 
)) mon mieux, dit Constance en rougissant. — 
» Mademoiselle , dit le comte, il suffit de vous 
)) y voir pour y être déjà retenu. » Frédéric 



68 SOEUR 

ne dit rien , mais il regarde Constance, qui , 
tout en remerciant le comte, a jeté sur lui un 
regard furtif, comme pour s^assurer s'il pensait 
de même. 

Après le dîner , deux Toisins viennent chez 
le général. L'un est un grand joueur de billard 
qui ne dormirait point s'il n'avait pas fait sa 
partie ; l'autre , un peu plus jeune et qui a 
servi, n'épargne pas non plus ses ré<3its de 
campagnes qu'il entremêle de galanteries et de 
complimens à mademoiselle de Valmont. 

Frédéric laisse ces messieurs jouer au billard 
pour rester auprès de Constance et l'entendre 
chanter ou toucher du piano. « Ne vous gênez 
)) pas pour me tenir compagnie, lui dit-elle; 
» songez que nous ne sommes pas à Paris. — 
» A moins que cela ne vous déplaise, répond 
)) Frédéric, je préfère rester auprès de vous. )) 

Constance sourit , et il est facile de voir que 
cela ne lui déplait pas. 

A la campagne , et surtout chez le général, 
règne la plus aimable liberté. Dans la journée 
chacun se livre à ce qui lui plaît; souvent le 
comte et son ami vont faire des promenades 



ANNE. 69 

dans les environs. Frédéric reste avec Cons- 
tance : c'est dans le jardin qu'ils passent en- 
semble une partie des journées, (c II faut pro- 
)) fiter des demi ers beaux jours, dit Constance^. 
)) l'hiver arrive et je viens dire adieu à mes ar- 
)) bres , à mes fleurs , à mes oiseaux. Mais je 
)) les reverrai ; cet adieu n'est pas éternel. — 
)) Vousne retournerez donc pas habiter la terre 
» de votre oncle? — Oh ! non : cette maison 
)) me plaît davantage; il l'a achetée pour moi, 
)) et il me permettra d'y passer sept mois de 
)) l'année. L'hiver, nous reviendrons à Paris. 
)) Mon oncle est si boni II fait tout ce que je 
)) veux, car il m'aime tant I... — Et qui pourrait 
» ne pas vous... )) 

Frédéric n'achève pas; il s'arrête, comme 
fâché de ce qu'il allait dire , et Constance sur- 
prise , baisse les yeux et se tait ; mais elle com- 
mence à s'accoutumer aux bizarreries du jeune 
homme. Parfois, lorsqu'il reste long-temps au- 
près d'elle sans rien dire, et qu'il parait triste 
et chagrin, elle est tentée de lui demander ce 
qui l'afflige, mais elle n'ose; elle se tait et sou- 
pire aussi , sans savoir pourquoi, La mélanco- 

7 



70 SOEUR 

lie est un mal qui se gagne entre deux jeunes 
gens de sexe différent. Souvent ces heures de 
bilence sont plus dangereuses qu'une conversa- 
tion dont la galanterie ferait les frais. 

Cependant, chaque jour une intimité plus 
tendre s établit entre Frédéric et Constance : à 
peine huitjour^ se sont écoulés, et il ne règne 
plus entre eux celte réserve, ce ton de galan- 
terie et de société qui n'est jamais le ton de l'a- 
mitié ni de l'amour. Le comte parle de retour- 
ner à Paris, et Frédéric s'étonne de n'y avoir 
pas songé : ces huit jours ont passé si vile... Eu 
y réfléchissant, il est presque fâché contre lui; 
il a des remords d'avoir eu du plaisir... Mais les 
remords ne viennent jamais qu'après. Puis il 
se dit : «Non,jen'aipointoubliésœur Anne... 
» C'est toujours elle que je vois dans Con- 
» tance... C'est à elle que je pense en regar- 
» dant les traits si doux de mademoiselle de 
» Valmont; c'est près d'elle que je crois être, 
» lorsqu'assisprèsde Constance, j'éprouve une 
)) émotion délicieuse. )) 

Et c'est probablement en songeant encore à 
sœur Anne, que, la veille du jour où il doit 



AM^E. 71 

retourner à Paris avec son père , Frédéric , as- 
sis dans le jardin près de Constance , a pris sa 
main et l'a tenue long-temps dans les siennes. 
Cette main, Constance ne la retire pas... Elle 
baisse les yeux; elle paraît vivement émue. 
Frédéric garde le silence, mais il presse sa main 
bien tendrement 5 et , sans y penser peut-être, 
l'aimable fille lui rend ce signe de tendresse. 

Le jeune homme éprouve alors un trouble 
nouveau : il abandonne la main qu'il tenait... 
ïl s'éloigne vivement de Constance qui lève la 
tête, et voyant son agitation , lui sourit avec ce 
charme qui retient, qui entraine; puis lui dit : 
« Vous partez donc demain ! » 

Frédéric se rapproche et balbutie : « Il le 

» fout... J'ainaisdùparlirpîus tôt, peut-être 

)) Et cependant Ah ! oui, c'est elle... C'est 

)) toujours elle que je vois... Je voudrais sans 
» cesse rester auprès devons... J'y suis si bien!.. 
)) Ah ! pardonnez , Mademoiselle. . . Je ne sais 
» où j'en suis... » 

Constance ne comprend pas trop ce discours- 
là , mais les amans ne savent pas toujours ce 
qu'ils disent ou le disent souvent fort mal , et 



72 SOEUR 

elle pardonne -volonliers, parce qu'elle inter- 
prète tout cela suivant son cœur qui lui dit que 
Frédéric l'adore, et ces choses-là paraissent 
toujours bien exprimées, car, en amour, les 
yeux parlent autant que la voix. 

Le comte emmène son fils à Paris , et jamais 
un mot touchant Constance. Ah ! monsieur le 
comte , TOUS avez votre tactique , et vous savez 
bien ce que vous faites. A peine quelques jours 
se sont écoulés, et Frédéric dit que l'on de- 
vrait profiter des derniers beaux temps pour 
aller à la campagne du général, car il brûle 
de revoir Constance... afin de penser à sœur 
Anne. 



ANNE. 



7g 



CHAPITRE IV. 



Lunel, Dubourg et Madelon. 



Nous avons laissé Dubourg se disposer à pren- 
dre la route de Paris. Mais cette fois , il ne 
voyage plus en seigneur polonais 5 il va modes- 
tement à pied j une canne à la main , qu'il ba- 
lance comme s'il ne faisait qu'une simple pro- 
menade. Il n'a point de paquet à porter , parce 
qu'il a sur lui toute sa garde-robe , ce qu'il 
trouve beaucoup plus commode quand on 
voyage à pied. Il aperçoit ces lieux qui l'ont vu 
naguère si brillant , si noble , si magnifique. Il 
passe près de la maison de M. Chambertin, et 
salue cette demeure hospitalière , en donnant 

7. 



71 



SOECR 



un soupir... à la maîtresse du logis? non pas, 
mais au vieux pomard de sa cave. 

Cependant il passe vite, car il craint encore 
la rencontre de ce maudit Durosey, dont la 
présence semble avoir causé tous ses malheurs. 
En débouchant un petit sentier qui même à la 
grande route, Dubourg se trouve presque nez à 
nez avec le vieux Lunel , qui retournait chez 
son maitre, conduisant un âne chargé de diffé- 
rens objets qu'il venait d'acheter à Grenoble. 
Dubourg se hâte d'enfoncer son chapeau sur 
ses yeux et de marcher la télé baissée , ne se 
souciant pas d'être reconnu par le jockey de 
M. Chamberlin. Mais en avançant , il va se je- 
ter contre l'âne qu'il manque renverser. « Tu ne 
(( vois donc pas clair , imbécille , » dit Lunel ; 
(( la roule est assez large et il vient se jeter sur 
» cet âne... )) 

Au mot imbécille , Dubourg , qui n'a jamais 
aimé le vieux jockey , lequel pendant son sé- 
jour chez M. Chambertin ne l'a servi qu'avec 
humeur, cherchant toujours à lui faire des 
méchancetés , ainsi qu'à Ménard ; Dubourg qui 
n'a pas oublié les coups de fouet que monsieur 



ANNE. 75 

l'homme de confiance a distribués à ses deux pe- 
tits Polonais, se retourne brusquement et appli- 
que trois coups de son bâton noueux sur les fes- 
ses de Lunel. Celui-ci se retourne en criant : 
« Au secours ! au voleur! ...» Et comme le mou- 
vement que Dubourg vient de faire a relevé son 
chapeau , le domestique reconnaît ses traits et 
crie déplus belle : C'est ce méchant palatin qui 
(( doit quatre cents francs à son traiteur... C'est 
» ce faux baron qui faisait voir des chandelles 
» romaines à madame et des croissans à mon- 
» sieur... Peste, il n'est pas si pimpant main- 
)) tenant!... 

)) — Te tairas-tu , drôle ! » dit Dubourg en 
levant de nouveau sa canne sur Lunel. — Pour- 
« quoi me battez-vous? — • Je ne fais que te 
» rendre ce que tu as donné à mes gens : il y a 
)) long-temps que je te devais cela. — Vos 
» gens... vos gens;... ils étaient gentils... C'est 
» là mon pourboire , parce que mon maître vous 
» a hébergé pendant un mois , avec votre savant 
)) qui mangeait comme six. — Si j'ai fait à ton 
» maître l'honneur de loger chez lui , de quoi 
» te mêles-tu , faquin , d'y trouver à redire ? 



76 SOEUR 

» — Oui.... il est joli l'honneur que vous lui 
)) avez. fait... — Prends garde que je ne recom- 
)) menée... » 

Dubourg tenait encore sa canne levée. Le 
vieux jockey se décide à filer doux. Il se tait et 
cherche des yeux son âne pour continuer son 
chemin 5 mais l'animal a disparu pendant la 
dispute de ces messieurs 5 il s'est enfoncé dans 
le fourré qui borde la route et on ne le voit plus. 

«Ah! mon Dieu!... mon âne!.. Où est mon 
)) âne? » crie Lunel en regardant de tous cotés 
avec inquiétude. « — Ma foi , je n'en sais rien. 
» Cherche ton âne, je continue mon voyage. 
» Tu feras bien des complimens de ma part à 
» ta maîtresse , et tu diras à ton maître que si 
» jamais il vient me voir à Paris, je lui ferai 
)) une petite réception en artifice. » 

Lunel n'écoute pas Dubourg; il court à droite 
et à gauche de la route en appelant : « Made- 
» Ion... Eh! Madelon... n II s'enfonce dans un 
sentier couvert. Dubourg le perd de vue et se 
remet en marche en riant de cette rencontre. 
Il y a près d'une demi-heure qu'il a quitté Lu- 
nel, et il est alors au bout d'un chemin qui 



ANNE. 77 

donne dans une plaine , lorsqii'en sortant du 
sentier, il aperçoit, à une \ingtaine de pas de 
lui , Madelon qui marchait au petit trot , avec 
son fardeau sur le dos , suivant librement les 
chemins qui lui plaisaient , et s'arrêtant de 
temps à autre, pour manger un chardon ou 
quelques ronces sauvages. 

«Parbleu! voilà une aventure singulière , )> 
dit Dubourg en s approchant , « cet animal me 
)) serait-il envoyé par la Providence ! prenons- 
» garde pourtant, la justice pourrait trouver 
» mauvais quejereçusse des cadeaux de laPro- 
)) vidence. Cependant, je n'ai point détourné 
» cette ânesse de sa route... Est-ce ma faute si 
)) elle a quitté son maître? Commençons, mal- 
» gré cela , par tâcher de la lui rendre. » 

Dubourg retourne de quelques pas dans le 
bois qu'il vient de quitter, et se met à appeler 
de toute sa force : «Lunel!... holà! Lunel!.... 
» voici votre bourique... » 

Personne ne répond. Dubourg appelle inuti- 
lement. Las enfin de crier, il retourne vers 
l'âne en se disant : (( Il me semble que j'ai fait 
» tout ce que j'ai pu , et ma conscience com- 



SOEUR 



» mence à être plus calme. Je ne puis pas le- 
» tourner de près d'une demi-lieue... Je n'ai 
)) pas envie de me présenter de nouveau chez 
» mon ami Chambeilin... qui n'est plus mon 
)) ami. Voyons, cependant , ce que porle celte 
)) ânesse;.... mais il n'est pas probable que ce 
)) soient des objets bien précieux. » 

Dubourg commence l'inventaire des deux 
paniers qui sont recouverts d'une grosse toile 
grise. Dans l'un il trouve deux seringues, l'une 
à mécanique , étiquetée : Pour Madame; la 
seconde sans mécanique : Pour Monsieur ; 
plus, une grande boite contenant plusieurs fio- 
les et (i'aulres petites boîtes de carton. « Oh ! 
» oh ! c'est une boutique d'apothicaire que j'ai 
)) trouvée là , dit Dubourg; mais voici un grand 
)) papier... Ah ! c'est le mémoireacquitlé; cela 
» va medonner connaissance de^i objets ; lisons: 
)) Fourni par Dardanus, apothicaire à Grenoble: 
)) pour madame Ghambertin. — Ah! voyons un 
)) peu. — De l'opiat pour les dents , pommade 
» pour les gencives , trois pots de rouge super- 
» fin , pâte d'amande liquide, huile de Macassar 
» pour teindre les cheveux, pommade d'oursin 



ANNE. 79 

» pour les empêcher de tomber, extrait de phi- 
)) locomepour les conserver, essence de Vénus 
» pour adoucir la peau , rouge au vinaigre 
» pour le soir, bleu végétal pour se faire des 
)) veines. 

)) Ah ! mon Dieu ! dit Dubourgens'interrom- 
» pant , c'est fort heureux qne je n'aie pas 
» trouvé ce mémoire-là un jour plus tôt 5 car 
» cela m'aurait ôté le courage de dire de jolies 
» choses à madame Ghambertin. Poursuivons: 
)) des pastilles laxatives , des pilules émollien- 
» tes, des tablettes adoucissantes. — Diable! 
)) il paraît que madame est bien échauffée ! — 
» Deux livres de chocolat de santé. — Ah! ceci 
» est meilleur. Voyons monsieur maintenant : 
» Trois cents pois à cautère. — Ah ! le coquin; 
» c'est cela qu'il a le teint si frais. — Trois 
» bouteilles d'eau de Barèges, pommadepour les 
)) cors, onguent pour les clous, pastilles auca- 
»chou, menthe, conserve d'ache, pilules as- 
» tringentes, tablettes toniques. Il paraît que 

)) monsieur est relâché. C'est tout Voyons 

» l'autre panier. » 

Il trouve d'abord un carton contenant une 



80 SOEUR 

perruque parfaitement frisée et bouclée, que 
madame met , sans doute , les jours où elle n'a 
pas le temps de préparer ses cheveux. Plus , 
une tête de bois destinée à supporter la perru- 
(|ue lorsqu'elle ne sert point. Enfin , une paire 
de bottes à l'écuyère et des gants de daim. 

. «Ma foi, je ne retournerai pas à AUevard 
» pour des seringues et des pilules, )) dit Du- 
bourg après avoir terminé son inventaire, 
(( monsieur et madame se passeront quelques 
«jours des objets qu'ils attendent... Je prends 

)) possession quoique je ne sache pas trop 

)) ce que je ferai de toutes ces drogues.... Eh 
)) mais ! quelle idée... Parbleu, voilà unmoyen 
)) d'utiliser cette boutique et de voyager sans 
» toucher à ma bourse , qui n'est pas considé- 
)) rable ! et qui sait , si je ne yais pas faire ma 
)) fortune... Allons , le sort en est jeté; j'ai été 
» baron , palatin, comédien, j'ai fait même la 
)) bete sans m'en douter 5 je ferai bien le char- 
» latan : c'est le métier le plus facile, le rôle le 
)) plus aisé à jouer, pour peu que l'on ait de 
a Tesprit , de l'audace et du babil, et j'ai tout 
» cela... Me voici donc charlatan.,. Eh î qui ne 



ANNE. 81 

» l'esl pas dans le monde ! chacun le fait à sa 
» manière. Les gens en place avec les sollici- 
» leurs, les spéculateurs avec les capitalistes , 
» les fripons avec les sots; leshommes à bonnes 
» fortunes avec les femmes , les coquettes avec 
» leurs amans , les débiteurs avec leurs créan- 
» ciers, les auteurs avec les acteurs, leslibrai- 
)) res avec les lecteurs , et les marchands avec 
)) tout le monde. Moi , je suis de ceux quigué- 
)) rissent tous les maux , qui les préviennent , 
» qui les devinent; enfin, je suis un second Ca- 
» gliostro ; j'ai la pharmacopée universelle ; je 
)) n'ai point de compère, j'agis sans fraude; j'ai 
)) trouvé mille secrets, dont un seul suffirait 
» pour faire la fortune d'unhomme, et jevends 
» des pilules pour deux sous, parce que je suis 
» philanthrope.)) 

Bien décidé à cette nouvelle folie , Dubourg 
entre avec son âne dans un taillis épais. Là, il 
commence par ôter ses bottes cie palatin, qui 
étaient fort usées, et les jette dans le bois ; il 
met à la place les grandes bottes à l'écuvère 
qui lui montent jusqu'à moitié de la cuisse, 
afin que, dans le marchand d'onguent on ne 
m. 8 



82 SOECR 

reconnaisse pas le baron Potoski; ilenfoncesur 
sa tète là perruque blonde bouclée deslinée à 
madame Charabertin, après aToir eu soin de 
nouer les cheveux de derrière et d'en former 
une queue a la prussienne 5 ilse barbouille les 
joues, le front et le menton derougesuperfin, 
puis* montant sur la croupe de Madelon , et 
avant devant lui les deux paniers qui conte- 
naient sa boutique ambulante, il se remet en 
route, aiguillonnant son coursier avec sa canne 
qui lui sert de lioussine. 

La mine singulière de Dubourg , sa figure 
ombragée de belles boucles blondes , cette lon- 
gue queue ({iii tombait sur son dos, ses grandes 
bottes qu'il tenait en arrière , parce que les pa- 
niers le gênaient beaucoup-, enfiii , sa pose ma- 
jestueuse sur son âne attiraient les regards de 
tous les villageois. Ils s'appelaient l'un l'autre 
pour le voir. Les pavsans se mettaientsur leur 
porte ou à leurs fenêtres pour le regarder pas- 
ser, et quelques petits garçons le suivaient quel- 
quefois par derrière. Dubourg saluait à droite 
et à gauche d'un air de bienveillance, en criant 
à haute voix : « Mes enfans, avez-vous quel- 



ASKE. 83 

«quesmaux, quelques douleurs de pieds ou 
» d'oreille, fai'es-Yoïis de m-iuvnis rêves , souf- 

)) frez-vousen dormant a\ez-Yous reçu des 

» coups, êtes-\ous aveugles, borgnes, sourds, 
«muets, paralytiques, approchez... saisissez 
» l'occasion î je suis le grand réparateur , le 
)) grand guérisseur, le grand opérateur.... Hà- 
)) tez-vous de profiler de mon passage dans ce 
)) pavs • je n'y reviendrai que dans trente ans ; 
» et il est probable que je ne vous y retrouverai 
» pas tous. Venez , mes amis , je guéris tout , je 
)) fais tout.... même des enfans, quand on les 
» commande d'avance. 11 n'y a que les dents que 
» je n'arrache pas ; mais je donne une eau qui 
» les fait tomber, et ceta revient au même. )) 

Les paysans sont généralement crédules 5 à 
ce discours, quelques-uns approchaient deDu- 
bourg, et, après avoir ôté respectueusement 
leur chapeau , ou fait une révérence , ils al- 
laient lui conter leurs maux. Quand l'assem- 
blée était nombreuse , Dubourg tirait de son 
panier sa seringue à mécanique qu'il avait rem- 
plie avec de l'eau de Barèges ; puis il seringuaif 
au loin, et les villageois étaient obligés de se 



8-4 SOEUR 

boucher le nez; mais ils restai-nt, parce que 
la se lingue merveilleuse jouaill'air : Avec les 
jeux dans le village , et que Dubourg disait : 
a Mes enfans , cette seringue magique me vient 
» de la sultane favorite du Soudan d'Egypte. 
)) Elle joue trois cents airs. Mais, comme elle a 
)) des caprices , aujourd'hui elle jouera tou- 
» jours le même. Cette eau merveilleuse qui en 
» sort... et qui ne sent pas l'essence de rose, 
» est un remède prompt et souverain pour les 
» femmes qui ont des coliques. Je donne quel- 
» quefois moi-même de ces remèdes , mais il 
» faut que je choisisse les personnes , car celte 
)) seringue-là ne va pas à toutes les figures. » 

Après ce discours, Dubourg écoulant les 
plaintes de chacun , fouillait dans sa pharma- 
cie, distribuant des drogues au hasard, mais 
les Tendant avec assurance, en promettant 
qu'on en éprouverait bientôt les effets. Il don- 
nait à une nourrice de la pâle d'amande li- 
quide ; à un fiévreux , des pastilles de cachou ; 
pour un rhume , des boulettes qu'il avait faites 
avec l'onguent destiné aux cors; pour un asthme, 
de l'huile de Macassar; pour une fluxion, de 



ANNE. 85 

la pommade d'oursin; et pour les maux d'es- 
tomac, du rouge auTinaigre. 

Après (îette belle équipée , il piquait Made- 
lon et se hâtait de s'éloigner de ses malades. 
En effet, à peine élait-il à une demi-lieue, que 
les pauvres gens éprouvaient les effets de ses 
remèdes. Les uns se tenaient le ventre , les au- 
tres avaient des nausées ; ceux-ci éprouvaient 
un violent mal de tête , ceux-là ne pouvaient 
supporter le goût de la drogue qu'ils avaient 
avalée; et quelques-uns couraient après le 
charlatan qu'ils trailaient de filou. Mais celui- 
ci ne les attendait pas. Heureusement que , 
par prudence, il ne distribuait ses remèdes 
qu'en très-petite quantité, ce qui empêchait 
qu'ils n'eussent des suites graves. 

Dubourg avait soin de ne guérir personne 
dans les endroits où il s'arrêtait pour manger 
ou pour coucher. Après avoir fait ainsi une 
quarantaine de lieues en quinze jours, parce 
que le grand guérisseur , s'arrêtant pour fairfe 
son commerce , et sa monture n'allant qu'au 
très-petit trot , il ne pouvait pas avancer fort 
vite; Dubourg se trouve devant une ferme 

8. 



86 SOECK 

considérable. 11 y avait long-temps qu'il n'avait 
rien vendu, car, plus il approchait de la ca- 
pitale, etmoins il trouvait de gens crédules. Sa 
fortune ne s'était pas augmentée. 11 mangeait 
régulièrement le soir ce qu'il avait gagné dans 
la journée; et, quand la recelte était bonne, 
il faisait grande chère, satisfait de ne point tou- 
cher à sa bourse de réserve. 

L'aspect de la ferme engage Dubourg à s'ar- 
rêter. N'ayant ni trompette, ni cor de chasse, 
il se sert , pour s'annoncer , de sa seringue à 
mécanique, et s'accompagne en battant la me- 
sure avec sa canne sur la tête à perruque. Les 
habitans de la ferme arrivent. Parmi les per- 
sonnes qui accourent, Dubourg remarque une 
jeune fille rose, fraîche, à l'œil mutin, au pied 
mignon, dont il a grande envie de devenir le 
médecin. 

Quelques grosses filles de basse-cour se font 
donner des onguens pour la fièvre et les maux 
d'aventure. Quelquespaysans reçoivent des pas- 
tilles de menthe et de cachou pour le mal de 
dents ; mais tous regardent avec ét.onnement 
celte seringue merveilleuse qui fait de la mu- 



AÎNNE. 87 

sique , et la tête à perruque qui parle quand il 
fait de l'orage, à ce qu'assure l'opérateur. 

La jolie paysanne est la fille du fermier, qui 
est alors absent. Auprès d'elle est sa tante, 
bonne Tieille qui croit aux rêves, aux cartes, 
à la magie, aux revenans, aux talismans et aux 
sorciers. Elle s'est empressée de venir consulter 
Dubourg , parce que depuis trois jours elle 
s'endort sur le dos et se réveille sur le ventre, 
ce qui lui semble fort extraordinaire. « Je vais 
» vous donner quelque chose qui vous empê- 
» chera de changer de position , » dit notre 
charlatan à la vieille, tout en lorgnant la jeune, 
c( ce sont des pastilles qui me viennent d'un 
)) habitant de la côte de Guinée , qui dormait 
» quelquefois huit jours de suite sur l'oreille 
» gauche. Mais en n'en prenant que modéré- 
)) ment , on passe une nuit délicieuse , et on 
)) fait des rêves charmans ! . . des rêves divins ! . . 
)) des rêves de quinze ans... C'est si agréable 
)> qu'on ne voudrait plus se réveiller. Enfin , 
» ma chère dame, quand on a pris de cela, on 
» est certain de rêver de, telle personne que 
)) l'on veut: il ne faut pour cela que faire le 



88 



SOEDR 



» lour de son vase de nuit avant do se coucher. 

)) — Ah ! mon cher Monsieur, dit la vieille, 
» donnez-moi vite de ces précieuses pastilles.. . 
» j en mangerai tous les soirs ! . . . dès cette nuit 
)) je veux rôver do mon premier mari... qui 
» était bien aimable, et pas ivrogne comme 
)) le second. .. Je ferai le tour du pot, Monsieur, 
» je n'y manquerai pas!... » 

Dubourg donne à la vieille une boite de pi- 
lules Jaxatives qu'elle reçoit avec reconnais- 
sance, puis il demande à la jeune villageoise 
ce qu'il peut faire pour elle. 

« Dam! Monsieur, dit la jolie fille, c'est 
)) qu'il y a huit jours, en dansant avec ïho- 
» mas , je suis tombée, je me suis foulé le poi- 
T> gnet , et je ne m'en sers pas encore aussi bien 
)) que de coutume; auriez-vous quelque chose 
)) qui me fit passer cela tout de suite ? — Si j'ai 
j> quelque chose, ma belle enfant, est-ce que 
)) je n'ai pas tout, moi ! ... en un quart-d'heure 
)) je vous aurai fait passer votre douleur... il 
» n'v paraitra plus ; je n'ai qu'à vous Irotter 
)) avec une certaine pommade; mais il faut 
» aussi que je dise des paroles magiques, et je 



A^m. 89 

» ne puis les prononcer devant témoin, cela 
)) détruirait le charme. Conduisez-moi donc 
» dans votre chambre , ou dans tout autre lieu 
» où nous serons seuls, et j'opérerai. 

)> — Ma tante, faut-il? demande la fille du 
» fermier. — Comment donc , s'il le faut ! ré- 
)) pond la bonne femme, mais sur-le-champ, 
» profite de la bonne volonté de ce grand 
)) homme, et laisse-toi frotter. )) 

La jeune fille ne fait plus de difficulté. Elle 
prie Dubourg de la suivre. Celui-ci attache son 
àne et toute sa boutique à la porte de la ferme 
et suit lestement la jolie fermière, qui le mène 
dans sa chambrette dont elle pousse la porte 
sur elle , s'abandonnant avec confiance à la 
science du sorcier, qui paraissait pi us comique 
qu'effrayant. 

De son côté, la tante, pressée de jouir de 
l'efîet des pastilles , et n'ayant pas la patience 
d'attendre la nuit pour rêver à son premier 
mari , était aussi rentrée chez elle , et , après 
avoir avalé une pilule et fait la cérémonie or- 
donnée , venait de se mettre sur son lit , atten- 
dant avec impatience l'effet du charme, qui ne 



90 sot DR 

s'aiinoucait pas précisément par des prodiges. 

Pendant que ces dames font usage des spé- 
cifiques de Dubourg , le fermier rentre chez 
lui. Il commence par s'informer à qui appar- 
tient cette bourrique qui est à sa porte . On lui ré- 
pond que c'est la monture du grand guérisseur 
qui \ient d'arriver. Le fermier demande ce que 
c'est que le grand guérisseur; les valets de 
ferme disent qu'ils n'en savent rien , mais que 
c'est probablement un sorcier, parce qu'il a 
des cheveux bouclés comme une femme, une 
grande queue, des bottes immenses, une serin- 
gue qui fait danser , et une tête de bois (jui 
parle quand il fait de l'orage. 

Mais le fermier était de ces hommes qui ont 
le malheur de ne pas croire aux sorciers ^ aux 
charmes , et à la magie ; qui veulent voir par 
leurs yeux , entendre par leurs oreilles , et qui 
ne peuvent pas se mettre dans la tête qu'une 
poule noire fait venir le diable, et qu'on lit dans 
l'avenir avec le foie d'un mouton , du marc de 
café ou du plomb jeté bouillant dans de l'eau. 
Ces liommes-lîi sont la perte des sciences oc- 



ANNE, 



91 



Celui-ci, impatienté du récit des paysans, 
demande où est passé ce grand guérisseur. On 
lui dit qu'on l'a tu entrer dans l'intérieur de la 
maison avec la tante et la demoiselle. Le fer- 
mier se hâte de courir à la chambre de la 
\ieille qu'il trouve couchée , et attendant tou- 
jours le songe délicieux qui n'arrivait pas. 

« Ah! mon frère! que failes-vous? dit-elle 
» au fermier. Vous venez me troubler... me 
)) déranger... Le rêve venait !... j'apercevais 
)) déjà mon premier mari... Nous allions cueil- 
)) lir la noisette ensemble.... Allez- vous -en, 
» vous empêcheriez l'eifet de la pilule que j'ai 
» prise... et que je dois à cet homme surpre- 
)) nant qui vient d'arriver. 

» — Morbleu! dit le fermier, aurez- vous 
« bientôt fini vos contes et vos sottises?.. Et 
» où est-il ce sorcier?... il me vole mes lapins, 
)) peut-être! 

)) — Quelle pensée !., . il est avec votre fille, 
» dans sa chambre , il prononce des paroles 
» pour guérir sa main. . . 

B — Enfermé avec ma fille! dit le fermier , 
» morgue! nous allons voir çà... » et il court 



y2 SOEUR 

à la chambre de la petite sans écouter ce que 
dit la Tieille. D'un coup de pied , le fermier 
ouvre la porte , et sans doute il n'est pas satis- 
fait de la manière dont le grand guérisseur 
guérit sa fille, car, saisissant un balai, il com- 
mence la conversation par lui en appliquer 
plusieurs coups. 

Dubourg n'a pas le temps de se reconnaître, 
il crie et se sauve; la jeune fille pleure; le 
père jure, et toute la maison est aux abois. 

Notre charlatan qui voit les valets s'armer 
de gourdins , à l'exemple de leur maitre , ne 
s'occupe plus que de son salut ; il fuit de la 
ferme , y abandonnant son àne, ses seringues 
et tous ses remèdes ; ce qui fut fort heureux 
pour les malades qui se trouvaient sur la route 
qu'il avait encore à parcourir. 



ARNE. 93 



CHAPITRE V. 



L'amour est toujours le plusforl< 



Dubourg est enfin arrivé à Paris. Il n'a mis 
qu'un mois et quelques jours pour faire à peu 
près cent Tingt lieues 5 mais ce n'est pas trop , 
lorsqu'en route on a fait des cures merveilleuses. 
En fuyant de la ferme , où son dernier prodige 
a été si mal récompensé, il a eu soin de jeter au 
loin vsa perruque blonde à grande queue , qui 
faisait courir après lui tous les petits pollissons. 
Il arrive dans la capitale un peu sale , un peu 
crotté , un peu défait , mais il arrive enfin , et 
se hâte de se rendre à son dernier logement, 
qui ne lui appartient plus , mais où il a laissé 
une culotte entre les mainsde sa portière, bonne 

9 



94 SOEUR 

femme, qui aime assez les mauvais sujets, parce 
qu'en général ils sont plus généreux que les 
gens raisonnables. 

Avec sa culotte, la portière lui remetun gros 
paquet cacheté, et Dubourg le prend en trem- 
blant , car il croit que c'est un paquet d'assi- 
gnations ou de sentences 5 quant aux saisies il 
ne les craint pas. 

Il brise le cachet, il lit une lettre... la joie 
se peint sur sa figure... bientôt cependant, il 
fait des grimaces comme s'il voulait pleurer, 
mais n'en pouvant venir à bout , il se décide à 
y renoncer. « Ma chère madame Benoit, dit-il 
» à sa portière, vous m'avez souvent entendu 
» parler de ma respectable tante de Bretagne... 
» qui m'envoyait quelquefois de l'argent? — 

» Oui, Monsieur. — Eh bien! elle est morte 

» madame Benoit... cette femme respectable 
» n'est plus !.. . — Ah! mon Dieu, quel mal- 
» heur!... — Certainement... mais je suis son 
)) unique héritier... ce n'est pas une grande 
)) fortune, mais c'est de quoi vivre honnête- 
» ment, surtout quand on est philosophe et 
» sage... — Et de quoi est-elle morte? Mon- 



ANNE. 95 

» sieur? — Ah ! quant à cela , je vous le dirai 
» une autre fois. On m'allend en Bretagne et 
» je Tais partir sur-le-champ... — Monsieur, 
» pendant votre absence , votre ami , monsieur 
» Frédéric, a en vové plusieurs fois vous deman- 
» der. — Je le verrai à mon retour, ma succes- 
» sion me réclame, c'est le plus pressé, il faut 
)) s'occuper de ses affaires avant de songer à 
)) celles des autres... Adieu, madame Benoit... 
)) adieu, tenez, je vous fait présent de cette 
» culotte pour la nouvelle que vous A-enez de 
)) me donner,. . vous en ferez un spencer pour 
» votre fille. Quant à moi, je pars tel que je 
» suis arrivé, si ce n'est que cette fois je n'irai 
» pas à pied. 

Dubourg court aux diligences , il avait en- 
core assez d'argent pour payer sa place ; à la 
vérilé il ne lui restait plus que cent sous pour 
vivre en route , mais il se met à ]a diète en se 
promettant de s'en dédommager bientôt. 

La vieille tante avait laissé tout son bien à 
son neveu , qu'elle croyait marié et père de fa- 
mille. Ce bien lui donnait à peu près seize cents 
livres de rente. Avec cela on ne fait pas le ba- 



96 SOEUR 

ron , mais ou peut vivre modestement , quand 
on est rangé et économe. Ce ne sont pas les 
qualités de Diibourg , mais , ainsi que tous les 
hommes , il se promet de se coriger et de ne 
point hypothéquer son revenu. 

a Monsieur , lui dit l'homme de loi chargé 
» des affaires de la succession , madame votre 
)) tante m'a engagé à vous recommander de 
» faire bon ménage, d'être fidèle à votre femme 
» et de bien élever vos petits jumeaux. — Soyez 
» tranquille, monsieur, dit Dubourg, jerem- 
)) plirai slrictemerit les intentions de cette chère 
» tante. . . Je vis avec ma femme comme un 
» tourtereau, et mes jumeaux s'aiment déjà 
» comme Castor et Pollux. » 

Dubourg fait vendre les effets et le mobilier 
de la défunte , afin de se trouver en argent 
comptant. Tous cessoms le retiennent prés de 
deux mois en Bretagne , et ce n'est qu'au bout 
de ce temps qu'il revientà Paris, habillé de noir 
depuis la tête jusqu'aux pieds. Pour y marquer 
son retour à la sagesse , il commence par payer ses 
créanciers, et tâche de conserver cet air raison- 



ANNE. 97 

nable et cette démarche posée qu'il a prise de- 
puis qu'il a hérité. 

11 pensait à Frédéric et ne savait s'il voulait 
lui écrire ou se présenter chez lui , lorsqu'un 
soir , en entrant dans un café , il aperçoit M. Mé- 
nard assis de vaut une partie de domino , et 
fort occupé à juger les coups. Dubourg lui 
frappe légèrement sur le bras : M. Ménard se 
retourne j il reconnaît son compagnon de 
voyage , et est indécis sur la mine qu'il doit lui 
faire. 

(( C'est ce cher M. Ménard que j'ai le plaisii- 
)) de voir , dit Dubourg en souriant. — Lui- 
)) même.... M. le... M. Du... ma foi! je ne sais 
» pas trop comment je dois vous nommer main- 
)) tenant; » et le précepteur sourit ^ enchanté 
de l'épigrammc qu'il vient de lancer. « Eh 
» quoi! M. Ménard, aurions-nous delà rancune? 
)) — Vraiment on en aurai ta moins, monsieur, 
» après toutes les histoires que vous m'avez fai- 
)) tes.., aussi désormais si jamais je vous crois... 
» — Allons , M. Ménard , laissons le fiel aux 
» âmes noires , et qu'on ne dise point de nous : 
)) Nec ipsa mors odium illoruin interne cinum 

9. 



98 SOEUR 

» extinxit! — Oui. . . je sais bien que tous êtes 
» instruit, » dit le précepteur en se radoucis- 
sant, (( — mais ce château de Krapach !... et puis 
» me faire jouer la comédie ! . . . — Vous accep- 
)) terez bien la demi-tasse et le petit verre de 
» liqueur des îles... — Allons, puisque vous 
» le Youlez... » 

Et le précepteur se dit, en suivant Dubourg 
à une table : « Ce diable d'homme a une logi- 
» que qui vous séduit.... qui vous entraine, 
)) il est impossible de rester fâché avec lui. 

)) D'où venez-vous? dit-il à Dubourg , il y a 
» long-temps que mon élève vous cherche dans 
» Paris et désire vous voir. — J'arrive de mon 
•h pa>s, de Bretagne. — Ah! vous êtes de la 
» Bret?sne! je ne m'étonne plus si vous en 
)) fourriez toujours dans vos descriptions de la 
» Pologne: et puis ce laitage et ce beurre que 
» vous me vantiez sans cesse... — Ah ! excel- 
)) lent M. Ménard !.. — Etqu'avez-vous fait en 
» Bretagne? — Je viens d'hériter de ma tante , 
■fi qui me laisse une petite fortune fort jolie... 
)) — Je gage que ce n'est pas vrai 1... — Ah ! 
» monsieur Ménard?... ne voyez-vous pas que 



A!VNE. 99 

)) je suis en deuil? — Gela ne prouve rien; 
» vous vous mettiez bien en seigneur polonais ^ 
» quand je vous donnais le bras dans les rues de 
)) Lyon... Ab! quand je songe à cela... — 
» Songez-vous aussi aux repas délicieux que je 
)) vous ai fait faire? — Sans doute. . . Oli ! vous 
» commandez parfaitement un diner... Mais 
)) ce pauvre M. Chambertin!... lui faire croire 
)) qu'il reçoit un personnage illustre!... — 
» Ecoutez donc, M. Ménard , il me semble que 
)) j'en vaux bien un autre... — Et se faire 
» donner des fêles, des feux d'artifice!... des 
)) dîners superbes. — Où vous remplissiez aussi 
)) fort bien votre place. — J'y allais de bonne 
)) foi, j'étais votre compère sans m'en douter. 
» Savez-vous que vous me compromettiez... et 
)) c'est fort mal... — Un léger veire de punch... 
)) qu'en diles-vous?... — Oh! je craindrais... 
)) — On le fera bien doux. . — Allons. . . puis- 
» qu'il sera doux.. . — Garçon , du punch. — 
» Gar enfin , mon ami, je n'ai plus votre âge , 
)) et les folies que l'on pardonne à la jeunesse 
» ne s'excusent point dans lage mùr . . . — Vous 
» parlez comme Gicéron... cependant je vous 



100 SOECR 

» répondrai que Caton apprenait à danser à 
» soixante ans. — En ètes-vous bien sur? — 
)) Je ne Tai pas vu, mais nos folies ont été très- 
» raisonnables.... Buvons donc. — Je sais bien 
)) qu'après tout, cela ne faisait de mal à per- 
» sonne. .. Il est bon le punch... il est très-bon.. 
» Pourtant, quand tous m'avez fait courir à 
» travers les champs pour ce soi-disant Turc. 
» — Ah! ma foi, je vous avouerai que c'était 
» un créancier, et ces gens-là ne sont-ils pas 
)) des Turcs pour leurs pauvres débiteurs ?.. 
)) Buvons.. — Il est certain que les créanciers.. 
» Tenez, mon cher Dubourg, vous avez tout 
)) ce qu'il faut pour faire un charmant sujet , 
» vous connaissez les bons auteurs, vous con- 
» naissez l'histoire , croyez-moi, rangez-vous.. 
» devenez sage... — Je ic suis... oh! c'est 
)) fini!... plus de jeu, plus de folies... plus 
» d'excès de table... Mais nous ne buvons pas... 
» — A votre santé, mon cher ami. — Plus de 
)) contes en l'air ! plus de mensonges. . . — Oh ! 
)) oui , plus de mensonges surtout , parce que 
B celaôte la confiance. . . et puis c'est que j'avais 
» l'air d'un imbécille, moi... — Oh ! pas tout- 



ANNE. 



101 



)) à- fait. — Vous ayezlà une bien belle pierre 
» en cachet... — C'est une émeraude qui a 
)) été portée par Ali-Pacha. — C'est magnifi- 
» que!... — Encore un verre... — Ce bra^e 
» Dubourg!... mon ami, je suis bien content 
n d'avoir renoué connaissance avec vous. » 

La liqueur et le punch ont beaucoup atten- 
dri M. Ménard, qui ne quitte Dubourg qu'en le 
nommant son tendre ami, et en lui assurant 
qu'il peut aller à Thôlel, que M. le comte de 
Montreville ne lui en veut plus et le recevra 
fort bien. 

Le lendemain de cette rencontre Dubourg se 
rend en effet chez Frédéric, qui revenait de 
chez le général. C'était auprès de mademoiselle 
de Yalmont qu'il passait toutsonlemps. IN'ayant 
plus besoin d'être accompagné par son père 
pour se rendre chez le général , qui le traite 
comme son fils , Frédéric profite de cette li- 
berté. Chaque jour il se trouve à lui-même un 
prétexte pour aller voir Constance , car il veut 
se faire illusion , s'excuser à ses propres yeux , 
il veut se persuader que l'amour n'est pour rien 
dans ce sentiment qui l'entraîne près delà nièce 



102 SOEUR 

du général. Il pense encore à sœur Anne, mais 
ce n'est pins avec celte ardeur, avec cette ten- 
dresse d'autrefois, et voilà ce qu'il ne veut pas 
s'avouer 5 peut-être, s'il la revoyait, éprouve- 
rait-il encore une douceur extrême à la presser 
dans ses bras. Mais ce n'est pas elle qu'il voit, 
c'est Constance!... Constance, qui, chaque 
jour, est pour lui plus tendre, plus aimable, 
plus sensible; qui éprouve tant de plaisir à le 
voir et ne cherche pns à le cacher; déjà il règne 
entre eux une intimité plus tendre. Lorsque ma- 
demoiselle de Valmont est plusieurs jours sans 
voir Frédéric, elle lui fait d'aimablesreproches , 
elle lui avoue qu'elle s'est ennuyée de son ab- 
sence, et elle dit cela avec une candeur, une ex- 
pression si vraie , que Frédéric en est vivement 
touché. Jamais cependant il nelui a dit un mot 
d'amour, mais est-il toujoursnécessairedeparler 
poursefaire comprendre, et, à la placedeCon- 
stance, quelle femme ne se croirait pas aimée! 
En apercevant Dubourg, Frédéric fait un 
mouvement de surprise. Un observateur y re- 
marquerait même de l'embarras. « Me voilà , 
» dit Dubourg; je ne suisque depuis huit jours 



AWNE. 103 

» à Paris. — Oui... j'ai pensé que tu étais ab- 
)) sent... Mais pourquoi ce deuil?. . — Ah! mon 
» ami , ma pauvre tante. . . elle n'est plus!. . . )) 
Ici, Dubourg tire son mouclioii et se mouche 
quatre ou cinq fois de suite. « Allons, Dubourg, 
» finis donc de te moucher; tu sais bien que tu 
» ne pleureras pas. — C'est égal... c'était une 
)) femmebien respectable. . elle m'a laissé seize 
)) cents livres de rente. . . — C'est quelque chose, 
» mais tâche de ne point les jouer. — Oh! que 
)) dis-tu là ! . .. l'écarté me fait l'effet d'une mé- 
)) decine; mais toi, apprends-moi donc des 
» nouvelles de tes amours... Sais-tu bien que 
» je ne te trouve pas trop mauvaise mine pour 
)) un amant malheureux. — Mais je... Depuis 
» que mon père est venu brusquement me 
» chercher àGrenoble, où jem'étais rendu pour 
)) avoir de vos nouvelles... je n'ai pu revoir 
» cette pauvre petite... Nous sommes partis si 
» précipitamment ! . . Depuis ce temps il me 
)) quitte à peine... Ecrire... qui lui lirait mes 
)) lettres?... nous ne pouvons employer ce 
» moyen... et je ne sais comment avoir de ses 
» nouvelles. — Alors c'est moi qui vais t'en don- 



lU» SOEUR 

» lier... — Tu l'as Tue? — Oui. Oh! il y a déjà 
» long-temps... c'était environ quinze jours 
» après ton départ... — Eh bien! que faisait- 
)) elle?... où était-elle?... — Où elle était?... 
» toujours dans son bois, revenant du chemin 
)) par où , sans doute , elle comptait te voir ar- 
)) riverj ce qu'elle faisait? elle pleurait... C'est, 
)) je crois, maintenantson unique ressource. — 
» Elle pleurait!... — Oui, etj'avoue qu'elle m'a 
)) fait de la peine. — Pauvre petite !... mais en- 
» fin tu lui as parlé; elle l'a vu... apprends- 
)) moi donc... — Elle m'a vu; elle m'a même 
» reconnu , quoiqu'elle ne m'eût aperçu qu'une 
)) seule fois. Tu ne m'avais pas dit qu'elle était 
» muette 5 mais j'ai bien vite compris ses si- 
)) gnes. Elle me comptait les jours de ton ab- 
)) sence, me demandait si tu reviendrais bien- 
» tôt... Je lui ai dit que oui. — Ah!... tu as bien 
» fait... — Oui, mais il y a près de trois mois de 
)) cela. — C'est vrai... mais je n'ai pas pu... — 
» Enfin je l'ai quittée après lui avoir donné de 
)) l'espérance... je ne pouvais lui donner que 
)) cela ; mais depuis trois mois elle doit s'être 
» évanouie. )) 



AKNE. 105 

Dubourg ne dit plus rien, et Frédéric reste 
pendant quelques minutes triste et rêveur. Au 
bout d'un moment il s'adresse à son ami : « Si 
)) tu savais, Dubourg, quelle chose surprenante 
)) m'est arrivée !... — Si tu me la disais , je la 
» saurais. — C'est vraiment inconcevable.. . c'est 
)) un coup du sort... en arrivant à Paris, j'ai re- 
» trouvé sœur Anne... — Tu l'astrouvéeici? — 
)) Oui, je l'ai revue... dans une autre femme, 
» dans la nièce du général Valmont, un ancien 
» camarade de mon père. Ah ! mon ami, c'est 
» une chose étonnante... jamais ressemblance 
)) plus parfaite ne s'est offerte à mes regards. 
» — Ah !.. . je commence à comprendre. — Si 
» tu voyais Constance, . . c'est le nom de la nièce 
)) du général , tu serais aussi surpris que je l'ai 
)) été.... non pas sur-le-champ... mais en la 
)) considérant bi en . . . — Ah ! tu as été surp ris à la 
» longue ? — Ce sont ses yeux... leur douceur , 
)) leur expression. Ceux de Constance sont 
» pourtant un peu plus foncés. La même cou- 
)) leur de cheveux ... un front aussi noble, aussi 
» gracieux; le même teint.... Cependant Con- 
» stance est moins pâle que sœur Anne. La 

10 



106 



SOEUR 



» même expression clans les traits... — Je m'é- 
» tonne que la nièce d'un général ait tous les 
» traits d'une pauvre chévrière. — Sans doute il 
» y a cette différence qui lient à la situation , 
» à l'éducation... aux usages du monde. D'a- 
» bord Constance est beaucoup plus grande 5 
» elle est d'une taille charmante : elle est fort 
)) bien faite. . . mais sœur Anne aussi. Constance 
)) a cette grâce... cette tournure que Ton ne 
» peut pas prendre en vivant au fond d'un bois. 
» — Ah î tu trouves cela maintenant. — Enfin 
» elle î une voix charmante, une voixenchan- 
)) teresse, qui pénètre jusqu'au fond du cœur. 
)) Eh bien! mon ami, quand je l'écoute, je me 
» persuade que la pauvre orpheline n'est plus 
» muette; jemefigurequeje l'entends; sa voix, 
» j'en suis certain, aurait la même douceur, le 
» même charme.... Aussi je suis tout ému, 
» quand j'entends cette voix-là ... — Je ne sais 
» pas si cette émotion-là ferait grand plaisir à 
)) sœur Anne. — Ah! il est impossible de ne pas 
» l'éprouver... Dis-moi, n'est-ce pas bien sin- 
» gulier une telle ressemblance?.. — Fort sin- 
» gulier sans doute ; je crois cependant qu'elle 



ANNE. 



107 



» ne serait pas aussi frappante à mes yeux. Je 
)) ne m'étonne plus si tu laisses la petite dans 
)) son bois... Tu la retrouves ici , tu la vois, tu 
» l'entends , jouissance que tu n'avais pas au- 
» prés d'elle. Tu peux tous les jours la con- 
)) templer à ton aise ; elle a ici des grâces , des 
)> talens qu'elle n'avait pas là-bas... C'est fort 
» commode... je t'en fais mon compliment... 
)) Je conçois que tu n'as plus besoin de t'occu- 
» per de celle qui est loin d'ici, dans sa cabane 
» ou sur la montagne à regarder si elle te verra 
)) venir , puisque lu la retrouves , sans le dé- 
» ranger, plus belle et plus séduisante en ces 
» lieux. » 

Il régnait dans le ton de Dubourg une iromCj 
un accent de reproche qui faisait baisser les 
yeux à Frédéric. 

(( Non, dit-il avec embarras, non... je n'a- 
)) bandonnerai pas sœur Anne... Certainement 
» j'irai la voir, la trouver... je ne l'ai pas ou- 
)) bliée, puisque j'y pense tous les jours. Est-ce 
)) ma faute si je retrouve tous ses traits dans 
» ceux d'une autre? n'est-ce pas , au contraire, 
» une preuve que je pense sans cesse à elle? 



108 SOEUR 

» Mais, en vérité, c'est surprenant; mademoi- 
» selle (le Valmont lui ressemble si bien . . . mal- 
» gré de légères différences... elle est si douce, 
)) si bonne!... sa voix me cause tant de trou- 
» ble... Ah! je voudrais que tu visses Con- 
)) stance!... » 

Dubourg ne répond rien , et pendant quel- 
ques instans les deux amis gardent le silence. 
Dubourg le rompt enfin. 

(1 Tiens, Frédéric, je t'avoue que je suis fà- 
» ché d avoir revu cette petite. . . de l'avoir vue 
» pleurant et l'attendant. — Pourquoi donc? — 
» Ah! pourquoi!... C'est que je crois la voir 
» encore , et que, malgré mon insouciance, je 
» sens. . . que çà me fait de la peine. Je ne suis 
)) qu'un étourdi , un coureur, un mauvais su- 
)) jet même!.... mais enfin, j'aime mieux ma 
)) manière d'aimer que toutes les tiennes. Avec 
» tes beaux sentimens , qui ne doivent jamais 
)) finir, et qui finissent tout comme les autres, 
)) tu em paumes les jeunes cœurs, les femmes 
» aimantes... qui se laissent toucher par tes 
» soupirs , tes grands sentimens ; elles se don- 
)) nent à toi, puis après... pleurent, se déso- 



AKIVE. 109 

» lent de ton inconstance. Ma foi, je ne con- 
» nais que des femmes galantes, des grisettes 
» ou des coquettes ^ qui ne valent pas mieux ; 
» du moins c'est beaucoup plus gai. Elles me 
)) trompent , je les trompe , nous nous trom- 
)) pons!... c'est convenu, c'est reçu! mais pour 
)) cela on ne se désole pas; nous ne pleurons que 
» pour rire, et quand on se fâche tout à fait , 
» on n'en est pas plus triste. Je conviens que 
» ces dames ne sont pas de première Vertu ! mais 
)) pour une amourette, un caprice, faut il donc 
» chercher cette fleur de sentiment, ces cœurs 
» novices qui ne connaissent l'amour que par 
» les romans romantiques , dans lesquels l'a- 
)) mour est peint d'une manière fort séduisante 
» peut-être, mais très-peu ressemblante. Non, 
)) je crois, au contraire, qu'il y a delà barbarie 
)) à vouloir se faire aimer tout à fait , à cher- 
)) cher à inspirer une grande passion, pour lais- 
» ser ensuite celle que l'on a séduite perdre 
» ses plus beaux jours dans les larmes et le dé- 
» sespoir. 

» —Pourquoi me dis-tu cela? J'aime tou- 
» jours sœur Anne ; je ne lui suis point infi- 

10. 



no soErR 

» dèle... Est-ce ma faute si mon père m'a ra- 
» mené brusquement à Paris; si, depuis ce 
)) temps, il m'a été impossible de m'absenter?. . 
)) Certainement je lareverrai, je ne l'abandon- 
B nerai pas... elle m'est toujours chère... — 
)) Allons, Frédéric, ne me dis donc pas de ces 
» choses-là... Voudrais-tu me faire accroire 
)) que j'ai le nezaqnilin? Va , je suis un \ieux 
» routier qui ne s'y trompe pas ; d'ailleurs, j'ai 
)) peut-être lu dans ton cœur mieux que toi. 
» Tu n'aimes plus sœur Anne , ou du moins , 
» tun'enesplusamoureux, parce que tu brûles 
)) maintenant pour cette charmante Con- 
)) stance. . . qui est en tout le portrait de la pau- 
» Yie muette, si ce n'est qu'elle est plus grande, 
» plus forte, qu'elle a les yeux plus foncés et 
)) un autre teint. — Non , Dubourg, non; oh ! je 
)) te jure que je ne suis pas amoureux de Con- 
» stance... Je l'aime... comme un frère... mais 
» jamais un mot d'amour n'est sorti de ma bou- 
)) che!... — Eh bien! je te réponds que cela ne 
» tardera pas. Oh ! tu as beau lever les yeux au 
^> ciel , je te dis que tu aimes mademoiselle 
» Constance. . . Je ne t'en fais pas un crime !.. 



ANNE. 111 

)) c'est tout naturel ! celte jeune personne est 
)) jolie, elle te plait, rien de mieux. Mais ce 
)) dont je te blâme, c'est d'avoir été courir dans 
» le fond d'un bois, pour y chercher cette pau- 
)) Yie petite, qui n'a aucune connaissance du 
» monde , des hommes , et qui s'est laissé sé- 
» duire et a cru tout ce que tu lui as juré, parce 
)) qu'on ne lui jurait jamais rien. Ce qui est 
» mal , c'est de lui avoir inspiré un sentiment 
)) exalté, qui fera son malheur , parce que dans 
» son bois elle n'a rien qui puisse l'en distraire. 
)) Encore , si , cédant à l'occasion , tu l'avais 

» trompée et quittée sur-le-champ la dou- 

)) leur eût été forte , mais eût moins duré : elle 
)) n'aurait pas eu le temps de t'aimer autant j 
» maisilfauttoujoursquetu outres les choses!... 
» Tu abandonnes tout pour vivre dans le bois, 
» pour ne te point séparer d'elle. . . Pendant six 
)) semaines, tu ne la quittespas un seul instant; 
» tu manges des noisettes, tu couches sur 
» l'herbe, tu vivrais de racines, s'il le fallait, 
)) pour lui parler d'amour. Comment diable 
» veux-tu que cela ne loi tourne pas la tête!... 
)) La petite ne peut plus se passer de ta pré- 



112 SOECR 

)) sence... elle ne vit plus, ne respire plus que 
)) pour toi ; elle se figure que ce genre de yie 
)) durera toujours!... et c'est alors que... crac!... 
)) monsieur part; bien le bonsoir, c'est fini. 
)) Pleure 5 désole-toi!... je ne le verrai pas. 
» 3Iais je l'ai vue , moi , ce dont je suis trés- 
» facile... car je crois la voir encore... pâle, 
» échevelée, marchant sans regarder, écoutant 
» sans entendre, et tout occupée d'un seul ob- 
)) jet , tourner à chaque minute ses yeux bai- 
» gnés de pleurs vers la route par laquelle il 
» est parti , et rentrer ainsi dans sa chaumière 
» pour pleurer encore; puis en faire autant le 
» lendemain, et toujours!.... sans avoir même 
)) la dernière consolation des malheureux, qui 
» est de pouvoir se plaindre et verser ses cha- 
» grins dans le sein d'un ami. Voilà ce dont tu 
)) es cause. . . Ce n'est pas le plus beau chapitre 
» de ton histoire ; voilà ce que tu aurais évité, 
)) en ne te laissant point aller à tes idées ro- 
» manesques, ou en n'adressant tes hommages 
)) quà une femme du monde. » 

Frédéric ne répond rien ; il parait réfléchir 
profondément. « Mon ami, » lui dit Dubourg 



en lui prenant la main , « je l'ai dit ce que je 
» pinsais, tu aurais tort de t'en fàclier. D'ail- 
» leurs, tout ce que l'on dit à un amoureux ne 
» rempéche pas de n'en foire qu'à sa tête. . . Je 
)) sais aussi que tu ne peux pas épouser sœur 
» Anne.... Parbleu! s'il fallait épouser toutes 
)) les belles que l'on a aimées, moi, j'aurais au- 
)) tant de femmes que le grand Salomon. Je ie 
» dis seulement que cela m'a fait de la peine 
» de... mais ne parlons plus décela; je n'en 
)) suis pas moins ton ami; dispose de moi quand 
» tn voudras. Adieu, je vais dincr à trente-deux 
)) sous, parce que, lorsque l'on n'a que seize 
)> cents livres de rente , et qu'on vent le.^con- 
» server, on ne va pas chez Beauvilliers. » 

Dubourg est parti depuis long-temps, et 
Frédéric est toujours enseveli dansses réflexions. 
Malgré lui, Dubourg l'a éclairé sur l'état de 
son cœur, et quoiqu'il veuille encore chercher 
à se faire illusion , il sent bien qu'il n'est plus 
pour la jeune muette cet amant tendre , pas- 
sionné, fidèle, qui voulait tout sacrifier pour 
passer ses jours auprès d'elle. 

On a delà peine à convenir de ses torts avec 



11 4 SUEUR 

soi-même , et alors même qu'rîn se les avoue, 
on trouve en même temps quchjue raison pour 
colorer sa conduite, et on se dit : « Je ne pou- 
» vais pas faire autrement. )) C'est surtout en 
amour que l'on raisonne ainsi, et le dernier 
sentiment étant toujours le plus fort, ne doit 
pas tarder à vaincre l'ancien. 

Frédéric, cherchant tous les moyens de ré- 
parer sa faute , se dit : J'irai revoir sœur Anne, 
je ne la laisbcrai point passer sa vie dans une 
misérable cabane, éloignée de toute société. 
Je lui achèterai une jolie maisonnette avec un 
beau jardin, des vaches, des troupeaux; je 
réunirai dans cette demeure tout ce qui pourra 
l'occuper agréablement et embellir sa vie. Je 
lui donnerai une villageoise de son âge, qui la 
servira et dont la présence la distraira. Elle ha- 
bitera cet asile avec la vieille Marguerite , et 
là, du moins, rien ne lui manquera; la vue 
des habitans des environs, du monde, des tra- 
vaux champêtres, les soins qui l'occuperont, 
chasseront sa mélancolie , j'irai la voir quel- 
quefois et elle sera heureuse. 

Heureuse ! sans Frédéric ! . . . non. sœur Anne 



ANNE. 115 

ne peut l'être... L'aisance, la richesse même 
ne la dédommagerait pas de la perte de son 
amom': car sœur Anne n'a pas été élevée à 
Paris; elle ne conccTrait pas que l'on pût pré- 
férer aux jouissances du cœur des diamans et 
des cachemires , ui réparer une faute avec de 
l'or. Il y a cinq mois, Frédéric ne l'aurait pas 
conçu non plus; mais comme il comprend fort 
bien cela maintenant, il est naturel qu'il croie 
que sœur Arme pense de même : on juge le 
cœur des autres par le sien. 

Pendant plusieursjours^ Frédéric, tourmenté 
par ce que lui a dit Dubourg, a sans cesse l'i- 
mage de la jeune muette devant les yeux; même 
auprès de Constance, sa mélancolie, qui s'était 
d'abord dissipée, semble plus que jamais l'ac- 
cabler. Le général est de retour à Paris avec sa 
nièce. Chaque jour Frédéric peut voir Con- 
stance ; mais ce n'est qu'en tremblant qu'il se 
rend près d'elle. Mademoiselle de Yalmont , 
étonnée de sa tristesse, n'ose cependant lui en 
demander les motifs; mais en se fixant sur cenx 
de Frédéric, ses yeux parlent pour elle et lais- 
sent voir toute la part qu'elle prend à son cha- 



1 16 SOEIR 

grin secret, et souvent le désir qu'elle aurait 
d'en connaître la cause. 

Voulant sortir d'inquiétude et avoir des nou- 
velles de sœur Anne^ Frédéric a plusieurs fois 
su j. plié Dubourg de se rendre à Vizille , afin de 
voir la jeune orpheline et de tâcher de la con- 
soler. Mais, sur cet article, Dubourg s'est mon- 
tré inébranlable. (( Je n'irai point, dit-il, je 
» l'ai vue une fois, c'est bien assez. Je ne me 
» soucie pas de la revoir encore , pour avoir 
» ensuite des idées tristes pendant six semai- 
n nés!... moi, qui ne savais pas ce que c'é- 
» tait. D'ailleurs, ma présence ne la console- 
y> rait pas; elle ne croirait plus ce que je pourrais 
» lui dire, parce que je lui ai déjà menti; 
» mon voyage ne servirait donc à rien , et ne 
)) changerait aucunement sa situation. » 

Ne pouvant faire consentir Dubourg à se 
rendre près de la jeune muette, Frédéric se dé- 
cide à demander à son père la permission de 
s'absenter quin/e jours. Ce n'est pas sans avoir 
hésité long-temps qu'il se résout à faire celte 
démarche; mais le remords se fait sentir, il 
est sans cesse tourmente par le souvenir de la 



ANNE. f]l 

pauvre petite ; il se persuade qu'il sera plus 
calme , plus tranquille après l'avoir revue. 

Depuis quelque temps le comte traitait son 
fils avec la plus tendre amitié 5 persuadé qu'il 
a entièrement oublié l'objet qui l'avait séduit 
dans son séjour en Dauphiné , et ne doutant pas 
de son amour pour mademoiselle de Valmont, 
le comte n'a plus avec Frédéric ce ton sévère 
d'autrefois ; il espère voir bientôt s'accomplir 
le plan qu'il a formé;, et pour lequel il est cer- 
tain d'avance du consentement du général j 
c'est donc avec une vive surprise qu'il entend 
son fils lui demander la permission de s'éloi- 
gner pendant quelques jours. 

Le front du comte de Montreville redevient 
sombre et sévère , et Frédéric , habitué à trem- 
bler devant son père , attand avec anxiété ce 
qu'il va lui répondre. 

a Où voulez-vous aller? » dit le comte, 
après un moment de silence. Frédéric va bal- 
butier quelque prétexte^ le comte ne lui en 
donne pas le temps. « Ne cherchez pas de dé- 
)) tours;jene lesaime point. Vous songez encore 
)) à une femme qui vous a occupé pendant vo- 
ni. 1 1 



1 ] 8 SOEUR 

» tre voyage, et pour laquelle, je le sais, vous avez 
» fait mille folies. Je l'avoue, je vous croyais de- 
» venu raisonnable ; je croyais que depuislong- 
7) temps le souvenir de celte amourette était sorti 
» de votre esprit; je ne dis pas de votre cœur, 
)) car le cœur n'est pour rien dans ces sortes de 
» liaisons. — Ah ! mon père î . . si vous connais- 
)) siez celle... — Finissons, Monsieur. Vous 
» n'avez pas , sans doute , le projet d'épouser 
)) voire conquête?... Cependant _, il estpossible 
» que vous ayez des torts à réparer... Je ne con- 
» nais pas cette fille... Peut-être êtes-vous plus 
» coupable que je ne le pense ; peut-être celle 
» que vous avez séduite , égarée , se trouve , par 
» votre faute, méprisée, abandonnée, et vit 
» maintenant dans la misère. Si avec de l'or on 
» peut réparer son malheur, croyez. Monsieur, 
» que je ne l'épargnerai pas, mais c'est moi, et 
» non pas vous, qui me chargerai de ce soin. 
» — Vous, mon père! — Oui^ Monsieur, moi- 
)) même, et je saurai m'en acquitter mieux que 
» tout autre. Vous ne quitterez donc point Pa- 
)) ris maintenant... D'ailleurs, » re|)rend le 
comte après un moment de réflexion , d'ail - 



ANNE. 119 

» leurs... votre présence est indispensable ici. 
» Le général compte marier sa nièce avec un 
^) jeune colonel qu'il attend... et qui arrivera 
» sans cloute avant peu. . . 

y' —Le général marie sa nièce?... » dit 
Frédéric, et déjà tous ses traits ont pris une au- 
tre expression : la tristesse , la mélancolie, ont 
fait place à un trouble violent, à une inquié- 
tude jalouse qui se manifeste par des regards 
^enflammés, et ne lui permet pas de rester en 
place. Sa voix est altérée , et en questionnant 
son père , il semble déjà attendre de sa réponse 
la vie ou la mort. 

« Oui , » dit le comte avec indifférence, et 
feignant de ne point s'apercevoir de l'élat de 
Frédéric 5 « oui , le général marie sa nièce • je 
)) ne vois rien là de surprenant. — Et... et ce 
» colonel va arriver!... Le connaissez-vous, 
» mon père?... il est jeune? dit-on s'il est 
» bien?., mademoiselle de Valmont l'aime sans 
)) doute? —Vous ne pensez pas que jesois dans la 
)) confidence de mademoiselle de Valmont. Elle 
)) a dû voir le colonel dans le moiide... oui, 
» je crois que c'est un jeune homme de vingt- 



120 SOLLR 

» huit à trente ans. — Joli îraïc ;n ?. . . . — Oli ! 
» joli ou laid ! .... un homme d'honneur n'cst-il 
» pas toujours bien? — Et ce mariage est ar- 
» rèlé? — Il parait que oui. — Et medemoi- 
)) selle Constance ne m'en a jamais parlé !... 
n — Pourquoi donc vous auraiL-elle appris d'a- 
» Tance ce dont une demoiselle bien née ne 
» parle jamais? — Ah!., en effet., je n'avais au- 
)) cun droit... je ne devais pas savoir... cepen- 
» dant j'aurais cru.... — D'ailleurs il est possi- 
» ble que le général n'ait pas encore fait part 
» a sa nièce de ses projets. — Et c'est pour cela 
)) qu'il faut que je reste à Paris? — Sans doute, 
» en pareille circonstance il y a mille détails de 
)) fêtes, de toilettes, d'emplettes; le général, 
)) habitué à la vie des camps , ne s'entend pas à 
)) tout cela.... un garçon a besoin de conseil.... 
)) il a compté sur vous pour l'aider. — Ah ! c'est 
)) fort aimable de sa part.... je suis bien flatté 
» de ce qu'il me trouve bon pour cela. — Ainsi 
)) donc, Frédéric , je vous le répète, ne songez 
» point maintenant à vous absenter. )) 

Cetterecommandation était devenueinutile. 
Le comte est parti pour aller voir son ancien 



ANNE. ]!21 

ami , avec lequel il veut causer en secret , et 
Frédéric , long-temps après le départ de son 
père, est encore comme anéanti de ce qu'il 
yient d'entendre. Pauvre sœur Anne!.... ton 
souvenir s'est évanoui. 

Pâle, agité , respirant à peine, Frédéric va 
et vient dan.^ son appartement, s'asseyant quel- 
ques minutes , se levant ensuite brusquement, 
soupirant, et fermant ses mains avec une force 
convulsive. C'est dans cet état que le trouve 
Dubourg , qui venait lui dire adieu, parce que 
Frédéric lui avait appris son projet, et qui, 
effrayé de le voir ainsi , s'arrête pour le consi- 
dérer. 

«Qu'as-tu donc, Frédéric?... que diable 
)) t'est-il arrivé?. .. tu as la figure toute renver- 
» sée — Ha çà, voyons, parleras-tu au lieu de 
» te promener comme un fou et de frapper 
)) sur les meubles. .. — Qui l'aurait cru ! . . . qui 
)) l'aurait pensé ! dit Frédéric en se jetant dans 
» un fauteuil. Ah! les femmes! les femmes !... 
» — Ha ! il est question de femmes, cela com- 
)) mence à me rassurer ! — Avec une figure si 
» franche, avec des yeux si doux. .. cacher tant 

n. 



122 SOEUR 

» de perfidie!... car c'est une perfidie!,., elle 
» devait me dire qu'elle en aimait un autre... 
» m'accueillirsibien. paraître si contente lors- 
)) qu'elle me voyait... Oh! c'est affreux... — Il 
)) n'y a pas de doute que c'est affreux. De qui 
» parles-tu? — De mademoiselle de Valmont... 
)) de cette Constance... si belle!... si jolie!... 
)) — Ah! oui, qui ressemble tant à sœur Anne! 
» — Hé bien , mon ami, croirais-tu qu'elle \a 
)) se marier... épouser un jeune colonel, ([ue 
)) je ne connais pas... qu'elle aime... cela va 
» sans dire... que je n'ai jamais vu , et qui va 
» arriver ces jours-ci pour l'épouser ! — Made- 
» moiselle de Valmont se marie? — Oui , Du- 
» bourg. — Hé bien , qu'est ce que cela te fait? 
» tu ne l'aimes pas ! tu n'en es point amou- 
» reux!... Jamais un mot de galanterie n'est 
» sorti de ta bouche! tu es pour elle un frère, 
)) un ami... Tu m'as dit tout cela il n'y a pas 
)) un mois. — Non certainement je ne l'aime 
» pas... mais il est de ces égards, de ces mar- 
)) ques de confiance que l'on se doit, et quand 
)) on voit quelqu'un tous les jours... — Ah! tu 
)) la vois tous les jours?... — Elle pouvait me 



ANNE. 123 

)) faire entendre... melaisseiMoir... Ah! Gon- 
» stance ! je ne l'aurais jamais cru. — Ha çà, tu 
)) ne pars donc plus pour le Dauphiné... dis 
)) donc... Frédéric, Frédéric!... » 

Mais celui-ci est déjà bien loin , il court 
comme un fou auprès de mademoiselle de Val- 
mont. Dubourg alors quitte l'hôtel en se di- 
sant : « Cela lui va bien d'accuser les femmes 
» de perfidie!... Ah! les hommes! les hom- 
)) mes!... Allons diner. Je ne sais pas comment 
» cela se fait, je suis déjà endetté avec mon 
)) traiteur et nous ne sommes qu'au milieu du 
)) mois!... » 

Frédéric est arrivé chezle général sans avoir 
formé aucun projet, sans savoir ce qu'il veut 
dire, ni ce qu'il veut faire. Il entre dans l'hôtel 
où l'on est habitué à le voir, il traverse rapide- 
ment plusieurs pièces, il pénètre dans le salon 
où se tient habituellement Constance... Elle y 
est en effet, assise devant son piano. En la 
voyant occupée et calme comme à son ordi 
naire, Frédéric reste un moment immobile à 
la contempler. 

Constance a retourné la tête en entendant 



]^A SOEIR 

entrer quelqu'un. Elle sourit lorsqu'elle re- 
connaît Frédéric, dont le désordre ne l'a pas 
encore frappée. « C'est vous, Monsieur, lui 
» dit-elle, tant mieux; tous êtes bon musicien, 
» vous allez m'aider à déchiffrer ce morceau. )) 

Le jeune homme ne répond pas. Il continue 
à regarder Constance, qui, habituée à son hu- 
meur bizarre, et souvent taciturne, ne remar- 
que pas d'abord son trouble; mais s'apercevant 
qu'il reste toujours loin d'elle, elle se retourne 
de nouveau, et l'émotion de Frédéric ne lui 
échappe pas. 

(( Qu'ayez-vous donc , Monsieur? lui de- 
» mande-t-elle avec intérêt, vous semblez bien 
» agité. — Oh î je n'ai rien, Mademoiselle ! que 
» pourrais-J€ avoir? — Mais je l'ignore... vous 
)) n'avez pas l'habitude de me conter vos 
)) peines. )) 

En ce moment un léger accent de reproche 
perçait dans le ton de Constance. Frédéric va 
s'asseoir près d'elle, il semble vouloir lire dans 
ses yeux, jamais il ne l'a regardée ainsi, et 
Constance, étonnée, se sent rougir et baisse 
ses beaux yeux, (c Vous craignez que je ne de- 



» vine ce qui se passe dans Totre cœur! » dit 
enfin Frédéric en affectant un ton d ironie pour 
cacher sa douleur. « — Moi, Monsieur, je ne 
» sais en vérité ce que vous voulez dire... je 
» ne vous comprends pas.... Pourquoi crain- 
» drais-je de laisser lire dans ma pensée?... Je 
» ne me trouve pas coupable. . . si je le suis, ce 
» n'est pas vous qui devriez me le reprocher... 
)) — Oh! sans doute!... vous êtes entièrement 
)) libre de vos sentimens, Mademoiselle... je 
» sais que je n'ai aucun droit sur votre cœur... 
)) — Mon Dieu, qu'avez-vous donc, M. Frédé- 
» rie?., vraiment vous m'inquiétez... votre 
)) trouble n'est pas naturel... — Ce que j'ai... 
» Ah! Constance, vous en aimez un autre, et 
)) vous me le demandez! » 

Medemoiselle de Valmont reste muette, sai- 
sie; jamais Frédéric ne l'avait appelée ainsi, 
et ces mots : « Vous en aimez un autre, » 
n'est-ce pas dire : « Vous ne devriez aimer que 
» moi. » Une émotion délicieuse vient de pas- 
ser jusqu'au fond du cœur de Constance, il 
palpite avec plus de force; l'expression du plai- 
sir , du bonheur brille dans ses yeux , et sa voix 



126 SOEUR 

est encore plus tendre en s'adressant à Fré- 
déric . 

(( J'en aime un autre... mon Dieu! mais 
» qu'est-ce qu'il veut donc dire ! . . . Frédéric , 
)) expliquez-vous... je ne vous comprends 
» pas. » 

L'aimable fille n'avait compris qu'une chose, 
c'est que le jeune homme ne voulait point 
qu'elle en aimât un autre, et cela avait suffi 
pour lui faire entendre qu'elle était aimée. De- 
puis long-temps elle espérait bien avoir inspiré 
à Frédéric les plus doux sentimens; mais ce- 
pendant il ne lui disait jamais un mot à ce su- 
jet, rien qui voulût dire : « Je vous aime, » 
et lors même que tout le fait deviner , on vent 
encore s'entendre dire cela. 

Frédéric garde de nouveau le silence, de 
longs soupirs s'échappent de sa poitrine et il ne 
dit rien. 

« Parlercz-vous, Monsieur? dit Constance, 
)) qu'avez-vous aujourd'hui qui vous trouble 
)) à ce point? qu'ai-je fait pour mériter vos 
» reproches? Expliquez-vous tout à fait... je 



ANNE. 127 

» le veux, en tendez- vous, Monsieur? je le 
)) veux. » 

La voix de Constance avait une expression 
si tendre en prononçant ces mots , que Frédé- 
ric ne put s'empêcher de la regarder de nou- 
veau, et sans doute les yeux de mademoiselle 
de Valmont éiaient d'accord avec sa voix, car 
il reste quelques minutes à les regarder avec 
délices , lout-à-coup il s'écrie de nouveau : 
<c Que je suis malheureux!... 

)) — Vous, malheureux! Frédéric et 

)) pourquoi.... — Vous allez vous marier.... — 
)) Je vais me marier!... en voilà la première 
» nouvelle. — Oh ! vous voudriez en vain me le 
)) cacher; je sais tout, Mademoiselle... je sais 
» que votre prétendu arrive dans quelques 
)) jours.... que c'est un colonel... et que vous 
» l'aimez... — Que dites- vous?... un colonel... 
)) et je l'aime... Ah! par exemple, c'est un peu 
)) fort... Et quel est le nom de ce colonel que 
» je vais épouser ?.o. — Son nom... Ah! ma foi, 
» j'ai oublié de le demander... Mais, à coup 
» sur, vous savez fort Lien qui je veux dire... 
» Soutiendrez-vous que vous ne connaissez pas 



128 SOEUR 

» un colonel. . . — Il en est venu plusieurs che7. 
)) mon oncle... mais... — Ah! il en est venu 
» plusieurs... vous en convenez maintenant... 
» — Et qui vous a dit, Monsieur , que j'allais 
)) me marier ?. . . — Quelqu'un qui en est cer- 
» tain; mon père, qui le sait de votre oncle. — 
» De mon oncle... mais je n'y comprends rien. 
» — Vous feignez de ne pas me comprendre!.. 
» Mais , sans doute , tous attendez avec impa- 
)) tience l'arriTce de votre futur époux. » 

Constance semble réfléchir quelque temps ; 
puis elle reprend d'un air qu'elle s'efforce de 
rendre bien froid : « Vraiment , Monsieur , je 
» suis bien étonnée de ce que vous venez de me 
» dire; mais enfin... s'il était vrai que je me 
)) mariasse. .. en quoi cela pourrait-il vous tou- 
)) cher?... Je crois que cela ne peut que vous 
)) être fort indifférent. — Ah!., vous pensez 
)) cela... Oh !.. vous avez bien raison , Made- 
» moiselle;... certainement, cela ne peut rien 
)) me faire... — Eh bien , Monsieur, pourquoi 
» donc alors me faire toutes ces questions?... 
» — Pourquoi?... Ah! Constance, vous vous 
» mariez donc?... et ce colonel... vous l'ai- 



ANNE. 129 

)) mez?.. — Et. . si j'aimais quelqu'un... est-ce 
)) que cela yous ferait de la peine?.. )) 

Constance veut le pousser à bout; elle veut 
le forcer d'avouer ses sentimens. Frédéric ne 
peut plus se contenir... Son cœur ne peut plus 
garder son secret. « Oui , s'écrie-t-il , je vous 
» aime... je vous adore... Je mourrai, si vous 
» êtes à un autre!.. 

)) — Il m'aime!.. Ah! c'est bien heureux que 
» l'on vous ait arraché cela !.. J'ai cru qu'il ne 
» le dirait jamais. )) 

Et l'aimable fille tendait sa main à Frédéric, 
et celui-ci était tombé à ses genoux et couvrait 
celte main de baisers, pendant que Constance 
lui disait avec tendresse : « Ah ! Frédéric, moi 
)) aussi je vous aime.. . Je n'aimerai jamais que 
)) vous!.. Mon ami, pourquoi donc ne me l'a- 
)) voir pas fait plus tôt cet aveu qui me rend si 
» heureuse et que j'attendais depuis si long- 
» temps!.. Mon oncle me chérit 5 il ne voudra 
» point faire mon malheur. S'il est vrai qu'il 
)) ail formé pour moi quelque projet de ma- 
» riage... ce dont je n'ai jamais entendu par- 
)> 1er, il faudra qu'il y renonce ; car je lui di- 

12 



1 30 soECi; 

» rai que je ne veux épouser que vous... que 
)) vous seul pouvez obtenir mon cœur et ma 
», maiîi, et il y consentira , j'en suis certaine... 
)) Il vous aime aussi , Frédéric , et qui ne vous 
» aimerait pas ! . . Vous le voyez : vous avez tort 
)) d'être triste... mélancolique... de me cacher 
» vos peines... Mon ami, depuis long-temps 
)) j'avais lu dans votre cœur, ne deviez-vous 
» pas aussi lire dans le mien ! » 

Frédéric ne répond que pai des sermens d'a- 
mour; sa tête n'est plus à lui; l'aveu de Con- 
stance a troublé sa raison ; ce n'est pas sans 
peine que mademoiselle de Valmont parvient 
à le calmer ; et il ne la quitte qu'après avoir 
reçu de nouveau le serment qu'elle ne sera 
jamais à un autre. 

Frédéric quitte l'hôtel du général dans une 
situation d'esprit bien différente de celle avec 
laquelle il y est entré. La certitude d'être aimé 
de Constance a en un moment changé toutes 
ses résolutions : dans son délire , sœur Anne 
est entièrement oubliée ; il n'éprouve même 
plus de remords. Semblable à ces malades 
qui , dans le jdus fort de la fièvre , ne sentent 



ANNE. 131 

point leur douleur, Frédéric s'écrie à chaque 
instant : « Dubourg avait bien raison ; j'aime 
» Constance... je l'adore!., je ne puis plus 
» aimer qu'elle. )) 

Deux jours après cette déclaration , le comte 
de MontreTille , bien certain que son fils ne 
songe plus à s'éloigner de Constance, part dans 
une de ses voitures pour le Dauphiné, accom- 
pagné d'un seul domestique et d'un postillon. 



m 



CHAPITRE VI. 



Mort de Marguerite. — Sœur Anne quitte sa chaumière. 



Retournons dans le bois près de la jeune 
muette que nous avons laissée attendant 
Frédéric, et que nous lelrouvons l'attendant 
encore. 

Mais les arbres ont dépouillé leur parure j 
les cbamps n'offrent plus à l'œil le doux aspect 
de la végétation 5 plus de gazon dans la vallée; 
plus de verdure sur les bords du ruisseau. Les 
feuilles sont tombées, et les pas du villageois 
ont retenti sur ce qui, quelques jours plus tôt, 
ombrageait sa tête et embellissait son jardin. 
Il a foulé aux pieds le beau feuillage du prin- 



AN>E. l'33 

temps, que Fapproche d une aulre saison vient 
de faire mourir... Ainsi tout passe et se suc- 
cède. . . Un autre feuillage renaîtra pour retom- 
ber à son tour ; et cet homme qui le foule à ses 
pieds doit aussi reîourner dans ia poussière, sur 
laquelle marcheront d'autres générations. Il se 
croit quelque chose, parce que sa course a été 
plus longue ; mais quand les siècles aurout dis- 
persé sa cendre, qu'aura-t-il laissé de plus que 
ces feuilles que le vent chasse devant lui ? 

L'automne dispose à la mélancolie ; il fait 
rêver, réfléchir, non pas le citadin que les soins 
de sa fortune ou de ses plaisirs retiennent dans 
le tourbillon du monde , mais l'homme des 
champs qui peut contempler chaque jour le 
changement qui s'opère dans loule la nature., 
Il ne voit pas sans émotion ces bois dont les 
arbres noirs et apauvris semblent porter le deuil 
du printemps; s'ilparcomt une route qu'om- 
brageait un épais feuillage, s'il cherche ces 
bosquets sous lesquels il s'est reposé de la cha- 
leur du jour, il ne voit plus que des branches 
sèches que souvent la main du pauvre a brisées. 
La forêt , éclaircie dans son dôme, est moins 

n. 



SOEUR 



sombre qu'en été, et laisse pénétrer de toutes 
parts les rayons du jour. Mais cette clarté, loin 
de l'embellir , lui ôle tout son charme ; on re- 
grette ses sentiers sombres et mystérieux , sous 
lesquels il est si doux de se promener dans la 
saison des amours. 

En Toyant l'approche des frimas , en con- 
templant les effets de l'hiver, l'homme, tou- 
jours bercé par l'espérance, se dit : « Le prin- 
» temps renaîtra , je reverrai mes ombrages , 
» mes gazons et mes bosquets, » Le printemps 
renaît. . . mais bien des hommes ne le reverront 
plus ! 

Sœur Anne n'a remarqué le changement de 
saison, que parce qu'il lui fait sentir la longueur 
du temps qui s'est écoulé depuis que Frédéric 
l'a quittée. La pauvre petite nepeutpluscomp- 
ter les jours, lenombre en est trop considérable. 
Cependant, l'espoir n'a pas entièrement fui de 
son cœur; elle ne peut croire que son amant 
veuille l'abandonner pour jamais ^ quelquefois 
elle s'imagine que Frédéric a cessé de vivre ; 
c'est alors que le désespoir le plus sombre s'em- 
pare de son ame. . . Lorsque cette pensée s'ofirc 



ANNE. 135 

à son esprit , la \ie ne lui semble plus qu'un 
long supplice... Pourrait-elle exister encore, 
si l'espérance de revoir son ami ne la soutenait 
plus!.. Souvent elle voudrait mourir... Mais 
elle va être mère, ce souvenir la rattache à 
l'existence ; quelque chose lui dit qu'elle doit 
vivre pour son enfant. 

Depuis fort long-temps la jeune orpheHne 
n'est point allée au village. Un vieux pâtre , 
qui passe par le bois , a l'habitude de déposer 
tous les jours , au pied d'un arbre, le pain bis 
nécessaire aux habitantes de la cabane 5 et , en 
échange, il trouve toujours une grande cruche 
pleine de lait. Ce pain, du laitage, des œufs, 
composent , en hiver , toute la nourriture des 
pauvres femmes. Lorsque sœur Anne a terminé 
les apprêts de leur repas et donné à sa vieille 
compagne tout ce qui lui est nécessaire, elle 
prend avec ses chèvres le chemin de la monta- 
gne , et va s'asseoir au pied de l'arbre de sa 
mère. Malgré le froid qui commence à être vif, 
la jeune fille ne manque pas un jour à se ren- 
dre à cette place. Couverte d'un mauvais man- 
teau de laine, à demi-usé, elle brave la rigueur 



136 SOEUK 

de la saison, elle s'entortille dans ce vêtement 
qui ne la garanlii qu'à peine; ses chèvres, qui 
ne trouvent plus rien à brouter sur la monta- 
gne, viennent se coucher aux pieds de sœur 
Anne , dont les traits, amaigris par son état 
et ses souffrances , n'offrent que trop fidè- 
lement l'image de la pauvreté et delà douleur. 

Plus d'une fois la neige, en tombant à gros 
flocons, a formé sur toute sa personne un man- 
teau de glace, et permet à peine de distinguer 
sur la terre le corps de la jeune fille, qui se dé- 
pouille alors elle-même pour couvrir ses pau- 
vres compagnes. Le voyageur qui passerait sur 
la montagne , ne verrait sortir de ce groupe 
couvert de neige, que la tête de la petite muette, 
toujours tournée vers la route de la ville. Mais 
insensible au froid , elle ne sent pas que tout 
son corps frémit , que ses dents claquent avec 
force , que ses membres se raidissent 5 elle ne 
sent pas ses douleurs physiques ; un seul sen- 
timent l'absorbe.. . Le mal qu'il lui fait ne laisse 
plus de sensation pour les autres. 

Quand la nuit ne permet plus de voir sur la 
roule, elle se relève, elle se regarde... étonnée 



A^N£. 137 

de se voir presqu'enseveîie sous la neige. Elle 
secoue son manteau, caresse ses chèvres et re- 
descend lejitément la montagne. Elie retourne 
tenir compagnie à la vieille Marguerite, puis 
ya se jeter sur sa couche solitaire... Elle n'y 
trouve plus l'amour , elle n'y trouve pas même 
le repos ; depuis long-temps elle n'en goûte 
plus... Le souvenir de son amant est là... Il est 
partout pour sœur Anne... Si du moins elle 
pouvait se plaindre, l'appeler... l'implorer en- 
core.. . Il lui semble que ses accens arriveraient 
jusqu'à lui. Pauvre fille ! le ciel t'a ôté cet or- 
gane si précieux. Des larmes î toujours des lar- 
mes!.., voilà tout ce qui te reste. 

Mais de jour en jour sœur Anne voit s'affai- 
blir la vieille Marguerite. Depuis long- temps 
la bonne femme ne sort plus de la cabane; à 
peine si elle peut encore gagner son grand fau- 
teuil. Marguerite a soixante-seize ans 5 sa vie 
a été active , laborieuse , sa vieillesse est tran- 
quille 5 exempte d'infirmités , la bonne femme 
n'a point de souffrance ; l'âge seul abat ses for- 
ces qui à chaque instant diminuent; elle s'é- 
teint comme une lampe, après avoir jeté une 



138 SOEUR 

douce clarté 5 elle n'a point brillé , mais elle a 
été utile, ce qui est préférable. 

L'insluut marqué par la nature approche : 
Marguerite ne doit point revoir un autre prin- 
temps. Sœur Anne redouble de soins prés de sa 
mère adoptive; s'apercevant de l'affaiblisse- 
ment de ses facultés , elle renonce à se rendre 
sur la montagne afin de ne plus la quitter. Ce 
sacrifice était le plus grand qu'elle pût lui faire. 
La bonne Marguerite, touchée de son attache- 
ment, sourit à sa fille adoptive et l'appelle en- 
core sa chère enfant... Mais un matin, quand 
sœur Anne^ suivant son habitude, se rend près 
du lit de sa mère pour voir comment elle a 
passé la nuit, Marguerite ne lui répond plus.... 
elle ne lui tend plus sa main tremblante ! ... ses 
yeux sont fermés, ils nedoiventplus se rouvrir. 
Sœur Anne , eifrayée, s'empare des mains de 
la bonne vieille cette main est froide, ina- 
nimée... En vain elle cherche à la réchauffer 
dans les siennes ! . . . Elle dépose un baiser sur 
le front de Marguerite... mais un sourire n'est 
plus sa récompense. 

La jeune fille reste anéantie devant le lit de 



sa compagne, elle contemple les traits vénéra- 
bles de celle qui a pris soin de son enfance... 
de sa seule amie, qui vient aussi de lui être en- 
levée ! . . . Marguerite semble dormir 5 la séné- 
rité de sa figure annonce celle de son ame à 
ses derniers momens. Sœur Anne, placée de- 
vant ce lit sur lequel elle appuie une de ses 
mains , ne peut se lasser de regarder sa mère 
adoptive... Sa douleur est calme , mais elle 
n'en est pas moins profonde 5 ses yeux ne trou- 
vent plus de larmes, mais leur expression n'en 
est que plus déchirante ! . . . 

Sœur Anne a passé une partie de la journée 
devant les restes inanimés de la bonne femme; 
ce n'est pas sans peine qu'elle parvient à s'en 
éloigner; mais elle sait qu'il faut rendre à 
Marguerite les derniers devoirs, la conduire à 
son dernier asile, et seule, sans secours, la jeune 
fille en serait incapable. Il faut donc qu'elle 
aille au village où elle n'a point paru depuis 
bien long-temps. 

Elle quitte sa chaumière, elle sort du bois et 
se rend à Vizille. Sur son passage elle salue, 
comme à son ordinaire, les villageoises qu'elle 



140 SOEUR 

connait; mais elle ne conçoit pas pourquoi les 
paysannes détournent la tête ou la regardent 
avec mépris. Loin de s'arrêter, comme c'était 
leur coutume, pour dire bonjour à sœur Anne, 
elles s'éloignent d'elle, et semblent vouloir évi- 
ter sa rencontre 5 les jeunes gens la regardent 
en sonnant et d'un air moqueur ; quelques-uns 
causent entr'eux en se la montrant du doigt, 
et sur aucune de ces figures elle ne retrouve ces 
marques de l'intérêt que l'on avait l'habitude 
de lui témoigner. 

(( Qu'ont-ils donc?... » se dit la pauvre or- 
pheline 5 a tout le monde semble me fuir... 
)) est-ce parce que je suis plus malheureuse... 
» parce que j'ai pjerdu ma mère , parce que 
» Frédéric m'a abandonnée ?. . . » 

Elle ne songe pas qu'elle porte le témoignage 
de sa faiblesse 5 ce gage d'amour, dont elle est 
fière, n'est aux yeux des paysans qu'une preuve 
de sa honte. Au village on est plus sévère qu'à 
la ville : on v fait grand cas de l'innocence , 
parce que c'est souvent l'unique trésor que l'on 
V possède. Les liâbitans de Viz-ille avaient sur 
ce chapitre des principes austères; une fille 



ANIVE. 141 

qui avait commis une faute devenait l'objet du 
mépris général tant que son séducteur ne la ré- 
parait pas en face des autels. Peut-être au- 
raient-ils dû se montrer plus indulgens pour la 
jeune muette , qui , vivant au fond des bois , 
ignorait que l'on était coupable en cédant à 
son cœur; mais les paysans ne raisonnent point, 
ils agissent par habitude, et souvent macbina- 
lemcnt. Ils avaient témoigné beaucoup d'in- 
térêt à sœur Anne tant qu'elle avait été aussi 
innocente que malheureuse ; maintenant 
qu'elle porte des preuves de sa faiblesse, ils la 
repoussent sans s'informer si elle n'est pas plus 
malheureuse encore qu'auparavant. 

La jeune muette est arrivée dans le village , 
ne comprenant rien à la conduite fies habitans, 
ne devinant pas pourquoi les jeunes filles fuient 
son approche sans daigner répondre à ses signes, 
ni pourquoi leurs parens la regardent d'un air 
sévère et méprisant. 

Elle frappe à la porte d'une maisonnette 
dont les propriétaires étaient des amis de Mar- 
guerite. La villageoise qui lui ouvre fait un 
mouvement de surprise en la regardant, puis 

la 



1-42 soEuii 

la renvoie de sa maison. Sœur Anne Ycut. in- 
sister , et cherche à lui faire comprendre la 
perte qu'elle vient de faire ; mais, sans daigner 
remarquer ses signes , on la repousse dans la 
rue, où la regardent plusieurs habitans qui s'y 
sont rassemblés. 

« Osez-vous bien venir au village dans cet 
)) état? lui dit un vieux paysan. Vous montrer 
)) parmi nous... vouloir entrer dans nos mai- 
» sons! Vous portez les preuves de votre honte... 
» Il fallait la cacher dans le fond de vos bois. 

)) Et vous venez vous présenter à nos filles 

» Est-ce pour qu'elles admirent votre belle 
)) conduite?... Est-ce pour leur donner un si 

)) bel exemple?... Allez, fille de Clotilde 

)> vous devriez mourir de honte ! . . . Retournez 
» dans votre chaumière... fuyez avec votre sé- 
» ducteur , mais ne venez plus vous mêler 
)) parmi nos femmes et nos enfans. » 

Sœur Anne ne conçoit pas comment on peut 
être coupable pour avoir connu l'amour. Elle 
regarde les habitans du village avec surprise ; 
elle joint vers eux ses mains suppliantes; elle 
cherche à leur faire entendre que ce n'est pas 



pour elle qu'elle vient les implorer ; mais les 
villageois ne veulent point la comprendre; ils 
la repoussent, la fuient en rentrant dans leur 
maison ; quelques-uns l'accompagnent jus- 
qu'au bout du village , et , là , ne la quittent 
qu'après lui avoir ordonné de ne plus y rentrer. 
La pauvre petite suffoque; les sanglots l'é- 
touffent : être traitée de la sorte pour avoir 
aimé Frédéric... Cette pensée soutient cepen- 
dant son courage : c'est pour lui qu'elle souffre 
ces humiliations; elle supporterait tout plutôt 
que de ne plus l'aimer. Elle regagne en pleu- 
rant sa chaumière. Il est nuit. La plus profonde 
solitude régne dans sa demeure désormais l'a- 
sile du silence. Elle est maintenant entièrement 
seule sur la terre. Inaccessible à de vaines ter- 
reurs , à ces craintes puériles que de grands 
génies éprouvent quelquefois près de l'image 
de la mort , sœur Anne retourne près du lit 
sur lequel repose Marguerite, et, se jetant à 
deux genoux devant cette couche funèbre, elle 
tend encore ses bras vers sa protectrice , et 
semble lui dire : « Vous ne m'auriez pas re- 
» poussée, ô ma mère ! si plus coupable encore 



1 14 SOEIH 

» je rn'élais présentée dovaiil vous!... Vous 
» auriez eu pitié de moi. Votre grand âge , 
)) votre vue affaiblie ne vous ont point permis 
)) de vous apercevoir de mon état ; mais vous 
» m'auriez pardonné... et ils viennent de me 
)) chasser ! . . . Est-ce donc en accablant les 
)) malheureux , qu'on leur ouvre une voie au 
» repentir ! » 

Sœur Anne passe toute la nuit auprès du lit 
de Marguerite. Elle prie du fond du cœur pour 
celle qui lui a leim lieu de parente 5 elle la 
supplie de la protéger encore; et, pendant celte 
triste nuit , l'image de Frédéric ne vint point 
troubler sa pieuse occupation. 

Le lendemain au point du jour, sœur Anne 
va dans le bois attendre le passage du vieux 
pâtre qui échange du pain contre son lait. Le 
villageois ne tarde pas à venir. C'est un homme 
d'une soixantaine d'années , mais encore fort 
et robuste, qui a passé une partie de sa vie dans 
les forêts , et , comme sœur Arme, est à peu 
près étranger à tout ce qui se fait au village , 
qui est le monde pour un habitant des bois. La 
jeune fille le prend par la main et semble le 



supplier de la suivre dans sa chaumière. Le 
vieux pâtre se laisse conduire. Elle le mène 
devant Marguerite. Le vieux berger hoche la 
tête sans paraître ému : l'hafjitude d'une vie 
sauvage rend quelquefois indifFércnf sur les 
malheurs d'aulrui. Cependant sœur Arme lui 
fait des signes supphans qu'il est impossible de 
ne pas comprendre, le vieux pâtre consent à lui 
rendre le service qu'elle lui demande. 

La jeune muette le conduit dans h jardin , 
devant le figuier sotis lequel Marguerite aimait 
à s'asseoir; elle lui indique du doigt la te;re : 
c'est là qu'elle veut que sa mère adoptive re- 
pose. Le vieux paire a bientôt creusé la tombe, 
puis il y transporte les restes de la bonne vieille,' 
et les recouvrede terre. Sœifr Anne plante une 
croix sur cette place... C'est le seul monument 
qu'elle puisse élever à îa mémoire de sa bien- 
faitrice; mais elle viendra souvent l'arroser de 
ses pleurs. Et combien de mausolées magni- 
fiques sur lesquels on n'a jamais versé une 
larme ! 

Le vieux pâtre s'es! éloigné : sœur Anne est 
de nouveau seule... et pour jamais!... Ellesent 



146 SOEUR 

alors plus Yivemeiil encore la perte qu'elle a 
faite. Marguerite parlait peu 5 depuis quelque 
temps elle sommeillait sanscesse; mais elle était 
là, et la pauvre petite ne se sentait point aban- 
donnée de tout le monde. Un seul être pourrait 
la consoler... mais il ne re\dent pas, et chaque 
jour détruit le peu d'espérance qui la soutenait 
encore. Sœur Anne n'aurait pas la force de 
supporter ses peines, si elle ne sentait que bien- 
tôt le ciel lui donnera quelqu'un pour les adou- 
cir. . . Les mouvemens de son sein lui annoncent 
l'existence de cet être qui va doubler la sienne. 
Pour lui elle a déjà bien souffert ! On la fuit , 
on la méprise; elle ne trouverait plus dans le 
Tillage ni secours ni protection ; mais sa vue 
seule lui fera oublier tous ses tourmens : n'est-il 
pas juste que ce soit dans la cause de nos pei- 
nes que nous en trouvions aussi le dédomma- 
gement. 

Cependant les jours en s'écoulant ont changé 
en un doux souvenir de reconnaissance la vive 
douleur que sœur Anne éprouvait de la perte 
de Marguerite 5 mais le temps , qui calme les 
regrets de l'amitié, n'adoucit point la douleur 



ANIVE. 1-47 

d'une amante. Le souvenir de Frédéric est plus 
que jamais présent à sa pensée; elle n'a plus 
rien qui puisse l'en distraire. Elle ne voit plus 
personne ; et si les mouvemens de son sein lui 
rappellent qu'elle sera mère, n'est-ce pas en- 
core pour lui faire désirer la présence du père 
de son enfant? 

Pendant le temps que Frédéric a passé avec 
sœur Anne, il lui parlait quelquefois du monde, 
de son père, et souvent de Paris, lieu de sa 
naissance. Dans le cours de la journée, lorsqu'ils 
étaient assistons deux sur les bords du ruisseau, 
il se plaisait à faire à la jeune fille le tableau 
de la grande ville , à lui décrire une partie de 
ces plaisirs , de ces spectacles , de ces prome- 
nades brillantes qui en font un séjour enchanté. 
La pauvre petite ne comprenait pas toujours ce 
qu'il lui disait, mais elle l'écoutait en ouvrant 
de grands yeux ^ elle témoignait son étonne- 
mentpar des mouvemens naïfs, par des signes 
de surprise fort bizarres , et cela amusait Fré- 
déric , qui était souvent obligé de conter pour 
la satisfaire , car on ne fait pas continuellement 
l'amour... il y a des personnes qui disent que 



148 .'•OLL'H 

c'est bien doniriiu^c , elles oublient que ce que 
l'on peut faire sans cesse finil, pas n'avoir plus 
de prix. 

Ce que Frédéric disait s'est gravé dans la 
mémoire de sœur Anne. Giiaque jour elle y 
pense davantage et se dit : « 11 est sans douie 
)) dans cette grande ville , dans ce Paris , dont 
» il m'entretenait si souvent et où il est né. 
V Peut-être son père l'empêche-t-il de venir me 

» retrouver Mais si je pouvais aller le rejoin- 

)) dre... si je pouvais me jeter dans ses bras... 
» Oh ! je suis bien sûre qu'il serait content de 
)) me revoir. . . alors il me garderait près de 
» lui... je ne le quitterais plus... et je serais 
)) bien heureuse!... mais comment faire pour 
)) trouver ce Paris... » 

Chaque jour le désir d'aller chercher son 
amant prend plus de force dans cette ame ai- 
mante 5 qui ne peut pas se persuader que Fré- 
déric l'ait oubliée et qui croit que s'il ne revient 
pas la trouver c'est parce qu'on le retient loin 
d'elle. Depuis que Marguerite est morte , sœurr 
Anne n'a plus de raison pour rester dans le 
bois. Dans l'état où elle est, et privée d'un or- 



gane .si nécessaire, siuis doute sa chauraièr(3 
(levail lui [)araître préiorable juix dangers, aux 
peines, aux fatigues ([ui seront son partage dans 
le voyage qu'elle veut entreprendre; mais une 
femme qui aime bien ne voit ni les dangers ni 
la peine., elle brave tout, souleuue par l'espoir 
de revoir l'objel de sa tendresse, sœur Anne, 
étrangère au monde, ne pouvant parler et por- 
tant dans son sein le fruit de ses amours, se 
décide à quitter son asile pour aller chercher 
son amant; elle bravera tous les périls, suppor- 
tera la misère , les privations de toule espèce, 
et dût-elle employer pkk^ieurs années dans ses 
recherches, il lui semblera que chaque pas la 
rapprochera de son amant. 

Sa résolution est prise, elle ne soiige plus 
qu'à l'exécuter, mais elle ne voudr.ïit point 
laisser à l'abandon sa cabane et le tombciiu de 
Marguerite. C'est encore aux vieux pâtre qu'elle 
va s'adresser : elle le conduit un matin dans sa 
demeure , lui montre un petit paquet qui con- 
lientses vctemens, et qu'elle place sur son dos, 
en lui indiquant qu'elle va se meltre en voyage, 
puis, le faisant asseoir dans la chaumière, seni- 



150 SOEUR 

ble lui dire : « Elle est à vous . restez ici.... je 
» ne vous recommande que le figuier qui om- 
)) brage la tombe de ma mère et ces pauvres 
)) anirraiix qui furent si long-temps ma seule 
)) compagnie. >> 

Le vieux berger la comprend aisément, mais, 
quoique la chaumière soit à ses yeux un palais, 
et que, par l'abandon que lui en fait sœur Anne, 
il se trouve plus riche qu'il ne l'a jamais été , il 
cherche à détourner lu jeune fille d'un projet 
qui lui semble insensé. 

)) Où voulez-vous aller, mon enfant? lui dit- 
)) il , vous quittez votre maison dans l'état où 
)) vous êtes... dans deux mois peut-être vous 
)) serez mère , et vous allez vous mettre en 
)) voyage!... Vous, pauvre muette!... qui vous 
» rece^Ta , qui vous aidera. . comment deman- 
» dcrez-vous votre chemin?.. Allons, ma pe- 
)) tite, vous allez faire une folie... Du moins 
» attendez encore quelque temps. )> 

Sœur Anne a pris son parti , rien ne peut 
plus l'en détourner ; elle secoue la tête en re- 
gardant le vieux berger, puis, levant les yeux 



AWNE. 151 

au ciel, semble lui dire : « Dieu me conduira, 
)) il prendra pitié de moi. )) 

Le Tieux pâtre veut la retenir encore. (( Et 
» de l'argent! lui dit-il, ma petite, il en faut 
» dans le monde, je sais cela, moi, quoique je 
» n'y aie guère vécu . . . Dam , je n*en ai pas , et 
)) je ne puis rien tous donner de voire chau- 
» mière et de tout ce qui est dedans... et pour- 
)) tant tout cela vaudrait de l'argent!... )> 

Sœur Anne sourit , puis , sortant de son sein 
un petit sac de toile bise, en tire quatre pièces 
d'or , qu'elle montre au vieux berger : c'était 
le trésor de Marguerite. Quelque temps avant 
de mourir , la bonne vieille avait ordonné à la 
jeune muette de fouiller sous sa couchette, 
dans un coin de la chaumière. Celle-ci avait 
trouvé le petit sac, bien roulé et bien ficelé, et 
Marguerite lui avait dit : «Prends cela, ma fille, 
» c'est pour toi, c'est le fruit de mes longues 
)) épargnes et de soixante années de travail... 
)) C'est à toi que je l'ai toujours destiné, cetré- 
)) sor pourra te servir à acheter un plus nom- 
)) breux troupeau. » 

A la vue des quatre pièces d'or , le vieux 



152 SOECR 

pâtre ne la retient plus, car il croit aussi qu'a- 
vec cela on peut faire le tour du monde. 
<( Allez donc, lui dit-il, mon enfant; je garde- 
)> rai voire chaumière; quand vous voudrez y 
» revenir, song^'z qu'elle est toujours à vous. » 

Sœur Anne lui sourit tristement, puis, je- 
tant un dernier legaid sur sa demeure, elle en 
yort en tep.ant d'une main son léger paquet, 
et de l'autre un bâton , sur lequel elle s'appuie 
en marchant. En traversant le jardin elle salue 
la tombe de Marguerite... Ses chèvres courent 
auprès d'elle, et semblent, suivant leur cou- 
tume, attendre qu'elle les conduisesur la mon- 
tagne. Sœur Anne les caresse en pleurant, elles 
étaient devenues ses seules amies , et quelque 
chose lui dit tout bas : a Tu ne les reverras 
» plus! » 

En traversant le bois, que de souvenirs vien- 
nent agiter son cœur ! Voilà la place où ils s'as- 
se\ aient souvent; voilà le ruisseau près duquel 
elle l'a vu pour la première fois... où il lui a 
dit qu'il l'aimait. Ces lieux sont encore animés 
de sa présence... Ce n'est pas sans effort qu'elle 
se décide à les quitter! Mais pour soutenir son 



AWNE. 153 

courage elle se dit : « Je vais le retrouver... et 
» peut-être y reviendrons-nous ensemble. . . )) 
Elle gravit la montagne... et se prosterne 
devant l'arbre où périt Clotilde. Là, elle prie 
sa mère pour que, du haut des cieux, elle veille 
sur elle.... pour qu'elle la guide dans son 
voyage. Ensuite elle descend la montagne du 
côté de la ville. Elle marche dans la route 
qu'il a suivie... elle voudrait y retrouver l'em- 
preinte de ses pas. 



in. ^ 14 



1S4 SOEUR 



CHAPITRC VU. 



Voyage de sœur Anne. — La forêt. 



Depuis le point du jour la jeune muette est 
en route. Le temps est froid , mais beau; une 
forte geléea séché les chemins, tari les ruisseaux 
et arrêté les torrens. Les r-^ ont devenus 

déserts j les yiHageois n *»rsent qu'à la 

hâte, empressés de re;^,ir^^'^> t-ijurs chaumières 
et de s'asseoir devant le foyer où pétillent les 
bourrées qu'ils ont rapportées de la forêt. La 
vue d'un feu ardent égaie les longues soirées de 
l'hiver , et le pauvre mendiant qui passe dans 
un village s'arrête et regarde d'un œil d'envie 
celle flamme qui brille à la croisée d'une chau- 
mière, trop heureux lorsque, sur la grande 



ANNE. 



155 



place, il trouve à se réchauffer devant quelques 
bottes de paille auxquelles d'autres malheureux 
Ont mis le feu. 

Il n'y a que quatre heures que sœur Anne est 
en marche , et déjà ses yeux sont frappés de la 
nouveauté des objets qu'elle aperçoit. N'ayant 
jamais vu que sa chaumière, son bois et le vil- 
lage de yizille . elle s'arrête avec étonnement 
devant une forge, devant un moulin, prés 
d'une maison de campagne qui lui semble un 
château : tout est neuf pour elle; mais com- 
raerst se dirigera-t-elle dans ce monde qui lui 
parait si grand, comment pourra-t-elle trouver 
cette ville qu'elle ne peut pas nommer, dont 
elle ignore>g!>Afj!^|iiÇ.Ja roule?... Quelquefois ces 
pensées abatitiîvij-^^,! gourage, elle s'arrête, re- 
garde tristemei ■ '^^j^'elle. . . puis elle songe 
à Frédéric, et se remet en roule. 

Vers le milieu de la juurnée elle arrive dans 
un hameau , elle frappe à la porte d'une mai- 
son de paysan, on lui ouvre : elle voit une 
jeune femme allaitant un de ses enfans, tandis 
que quatre autres marmots jouent autour d'elb 
et qu'une bonne vieille entretient le feu en y 



156 SOLLR 

mettant quelques branches sèches qu'elle vient 
de ramasser dans le bois. 

« Quevoulez-vous, brave femme? » lui de- 
mande la jeune mère. Sœur Anne contemple 
le tableau qui vient de s'offrir à sa vue , et ne 
peut détourner ses regards de l'enfanl pendu au 
sein de sa mère; un rayon de joie vient ranimer 
sa physionomie , on voit qu'elle se dit en ce 
moment : « Et moi aussi je nourrirai mon en- 
» fantj je recevrai ses caresses, je le porterai sur 
)) mon sein! 

)) — Dites donc ce que vous demandez, » dit 
la vieille sans se détourner de devant son feu. 
(( — Ah ! ma mère, » reprend la jeune femme, 
a voyez donc comme elle est pâle... comme 
» elle paraît souffrante!... Si jeune, près d'ê- 
)) tre mère , vovager ainsi par le froid qu'il 
» fait. . . Vous allez rejoindre votre maii , sans 
» doute?... » 

Sœur Anne soupire... Puis voyant que l'on 
attend sa réponse, elle indique qu elle ne peut 
pas parler. 

(( Ah ! mon Dieu , ma ''mère , elle est 
)) muette.. Pauvre jeune femme.. — Muette! 



AIVINE . 1 57 

» s'écrie la vieille... Quoi! ma chère, vous 
» ne pouvez pas parler?. . . Que je vous plains , 
T> ma pauvre enfant... muette!., seriez-vous 
)) sourde aussi?» 

Les gestes de sœur Anne indiquent qu'elle 
les entend parfaitement. « Ah ! c'est bien heu- 
» reux, vraiment, )) reprend la vieille en s'ap- 
prochant de la jeune voyageuse, tandis que 
chaque enfant regarde sœur Anne avec curio- 
sité, croyant qu'une muette n'est pas un être 
comme un autre. 

» C'est donc par accident que vous êtes 

)) muette, ma petite; y a-t-il long-temps 

» Est-ce par une maladie. . . Gela peut-il se se 
» guérir?... — Ma mère, dit la jeune femme, 
)) donnons d'abord à cette pauvre femme tout 
» ce dont elle a besoin ; faites-la reposer , ra- 
» fraîchir., vous la questionnerez ensuite. » 

On s'empresse de faire asseoir sœur Anne de- 
vant le feu; un enfant lui prend son paquet, un 
autre son bâton ; la vieille mère lui apporte à 
manger, car la jeune femme ne peut pas quit- 
ter l'enfant qu'elle nourrit. Sœur Anne, vive- 
ment émue des soins que l'on a pour elle^ en 



158 SOE[R 

témoigne sa reconnaissance par des gestes si 
touchans.quc leshabiians de la maisonnette en 
sont tout attendris, « Ce n'est donc pas pailoiit 
)) comme à mon village,» pense lajeunevova- 
geuse ; « ici , loin de me chasser , de me repous- 
» ser , ils me font du bien... me traitent 
» comme leur enfant... Le monde n'est donc 
)) pas si méchant!... d 

Cette réception ranime le courage de la jeune 
fille: mais elle ne peut satisfaire à toutes les 
questions de la grand'mère. Les Tillageoises 
croient , d'après ses signes , qu'elle va retrouver 
son mari, a II est sans doute à la ville? » lui 
dit la vieille. Sœur Anne fait un signe affirma- 
tif j et comme la ville la plus proche est Greno- 
ble , les paysannes pensent que c'est là qu'elle 
se rend. 

Après être restée plusieurs heures sous ce 
toit hospitalier, sœur Anne veut se remettre en 
route ; mais auparavant elle sort de son petit sac 
une de ses pièces d'or qu'elle présente à la, 
jeune femme. 

({ Gardez. , gardez, ma chère , lui dit celle- 
)) ci; nous ne voulons rien pour ce que nous. 



» avons fait. Vous êtes si à plaindre d'être pri- 
)) vée de la parole , que vous mériteriez d'être 
» accueillie et logée partout pour rien; mais, 
» malheureusement, tout le monde ne pense 
)) pas de même ; il y a des cœurs durs , iiisensi- 
)) blés... Vous allez à la ville ; là ^ voire argent 
)) Yous sera nécessaire , on ne vous l'y refusera 
)) pas. » 

Sœur Anne témoigne à la jeune femme toute 
sa reconnaissance. Elle l'embrasse tendrement 
ainsi que son nourrisson , puis sort de la mai- 
sonnette , et on lui indique la route de Greno- 
ble, où l'on présume qu'elle se rend. 

La jeune voyageuse ne ya pas vite : sa grosr- 
sesse , son peu d'habitude de la marche , le pa- 
quet de hardes qu'elle porte , la forcent à s'ar- 
rêter souvent. Alors elle s'assied sur un arbre 
renversé , sur une pierre ou sur le bord d'un 
fossé. Là , elle attend que ses forces soient re- 
venues pour se remettre en chemin. 

Quelquefois , pendant qu'elle se repose, des 
voyageurs passent devant elle. Les gens envoi 
ture ne la regardent pas ; quelques hommes à 
cheval lui jettent un regard; mais les piétons 



160 SOEUR 

s'arrêtent et lui adressent quelques mots. 
Gomme ils ne reçoivent pas de réponse ^ ils s'é- 
loignent, les uns en la croyant stupide , les au- 
tres en la traitant d'impertinente , parce qu'elle 
ne daigne pas leur parler. Sœur Anne regarde 
les passa ns d'un air de surprise ; elle sourit au 
paysan qui lui propose de monter sur son che- 
val . et baisse les yeux lorsqu'un autre se fâche 
de ce qu'elle ne lui répond pas 5 les plus cu- 
rieux font comme les autres : ils finissent par 
la laisser là. 

Vers la fin du jour , sœur Anne , qui a suivi 
exctement la route qu'on lui a indiquée , se 
trouve devant Grenoble. La vue d'une grande 
ville lui cause une nouvelle surprise , qui aug- 
mente à chaque pas qu elle fait dans ces rues 
où elle voit du monde mis bien plus élégam- 
ment que dans son village. Tout l'étonné, tout 
l'embarrasse , elle ne marche qu'en tremblant. 
Ces grandes maisons, ces boutiques, ce mou- 
vement de gens qni vont et viennent , ce bruit 
continuel, l'air singulier avec lequel on la re- 
garde, tout augmente sa confusion. Pauvre 
fille! que serait-ce donc si tu étais à Paris!... 



A?iNE. 161 

Mais il est nuit , il faut chercher un asile. 
Sœur Anne n'ose entrer nulle part , toutes ces 
maisons lui paraissent trop belles , elle craint 
qu^on neyeuilIepasTy recevoir. Pendant long- 
temps elle erreà Taventure dans ces rues qu'elle 
ne connaît pas 5 mais la fatigue l'accable, elle 
se décide à frapper quelque part. La pauvre 
petite ne sait pas ce que c'est qu'une auberge ; 
elle croit que partout, en payant, on lui don- 
nera à coucher. 

Elle frappe à la porte d'une maison assez mo- 
deste. On lui ouvre, elle entre en tremblant. 
(( Que demandez-vous? )) lui crie un vieux 
tailleur qui sert de portier. La jeune fille le re- 
garde tristement , et lui fait des signes pour se 
faire entendre 5 mais le portier, sans remarquer 
ces signes , se contente de répéter sa question. 
Ne recevant pas de réponse, il se lève avec co- 
lère, court à sœur Anne, la prend par le bras 
et la met à la porte en disant : « Ah ! tu ne 
)) veux pas dire où tu vas. . . mais on n'entre pas 
)) comme çà ici , ma petite . » 

Cette réception n'était pas encourageante , 
la pauvre orpheline est encore dans la rue, des 



162 SOEUR 

lannes sont prés de s'échapper de ses yeux; elle 
rappelle son courage et va frapper ailleurs. 
Là, on la traite de mendiante , et on ne la re- 
çoit pas davantage. Elle n'y tient plus , ses 
sanglots rétoujffent : elle va s'asseoir et pleurer 
sur un banc de pierre, placé devant une porte; 
mais Wentôt cette porte s'ouvre ; un vieux cou- 
ple en manchon , en pelisse et en douillette , 
ensort suivi d'un domcstiquequi porte un falot, 
en passant ils ordonnent à sœur Anne de quitter 
le banc qui tient à leur maison , en la traitant 
de fainéante, de mendiante, de paresseuse, et 
la menaçant, si elle ne s'éloigne pas, delà faire 
mettre en prison. Sœur Anne se lève en trem- 
blant, et va traîner plus loin sa fatigue et sa dou- 
leur; et les vieux époux s'éloignent enchantés 
de ce ({u'ils viennent de faire, en se promettant 
de se plaindre de l'audace des malheureux , 
dans le cercle où ils vont passer la soirée. 

La jeune fille, accablée de fatigue , peut à 
peine se soutenir, et ne sait plus où porter ses 
pas. La conduite que l'on lient avec elle , lui 
donne une bien triste idée du séjour des villes. 
Il faut cependant qu'elle trouve un abri pour 



la nuit. Elle aperçoit une maison qui lui sem- 
ble plus éclairée j la grande porte est ouYerte; 
plusieurs personnes vont et viennent. Elle prend 
dans sa main une de ses pièces d'or , et n'ose 
entrer qu'en la présentant. Cette fois elle s'est 
bien adressée : c'est dans une auberge qu'elle 
vient d'entrer, et la vue de la pièce d'or lui 
fait avoir un accueil favorable. 

Quand l'hôtesse s'aperçoit que la jeune voya- 
geuse ne peut pas lui répondre, elle pense de- 
voir parler pour deux; et, tout en la condui- 
sant dans une petite chambre où est un lit, lui 
vante les agrémens de sa maison , la manière 
dont son auberge est tenue; lui demande d'où 
elle vient, où elle va, et s'interrompt bientôt 
pour s'écrier : « Ah! mon Dieu, que je suis 
)) bête !... je vous demande cela comme si vous 
» pouviez me répondre. » Puis elle recom- 
mence ses questions le moment d'après , en 
disant : « Mais c'est cruel!... Je ne comprends 
)) pas vos signes , je ne les comprends pas du 
» tout. .. C'est égal, mon enfant, vous serez ser- 
)) vie à la minute... Ah! si mon neveu était 
» ici!... lui qui sait les mathématiques, 



164 SOEDB 

)) comme il m'aurait bien Tîte expliqué vos 
)) signes ! . . . Mais il est parti ; le pauvre gar- 
» çon ! ... 11 est employé maintenant au télé- 
» graphe de Lyon . » 

Enfin l'hôtesse a quitté sœur Anne, et celle- 
ci, après avoir fait un léger repas, peutse livrer 
au repos dont elle a tant besoin. Dors . pauvre 
fille, et puissent des songes heureux te faire un 
moment oublier tes souffrances ! 

Gomme sœur Anne a entendu plusieurs fois 
son hôtesse lui répéter : Vous êtes dans la meil- 
leure auberge de Grenoble , elle sait mainte- 
nant le nom de la ville dans laquelle elle se 
trouve, et se rappelle que Frédéric a aussi pro- 
noncé ce nom devant elle. Ce souvenir la dé- 
termine à ne point quitter cette ville sans l'y 
avoir cherché ; et le lendemain matin , après 
être parvenue à faire comprendre à son hôtesse 
qu'elle veut encore passer ce jour à Grenoble, 
elle sort de l'auberge et se met en route pour 
visiter cette ville qui lui parait immense. 

Sœur Anne, tout en marchant, regardecha- 
que maison , chaque fenêtre. Si Frédéric était 
là, elle pense qu'il la verrait passer, qu'il lap- 



AIVNE. 163 

pellerait ou courrait après elle. Quelquefois 
elle s'arrête croyant reconnaître sa tournure... 
mais elle s'aperçoit bientôt de son erreur. Elle 
passe ainsi la journée entière, et ne revient à 
l'auberge que lorsque la nuit ne permet plus 
de distinguer devant soi. 

« Vous avez parcouru notre ville, » lui dit 
l'hôtesse, « elle est fort jolie , ma foi... fort 

)) jolie , notre ville de Grenoble Mais 

)) cela n'est pas aussi grand que Lyon, et Lyon 
)) lui-même n'approche pas de Paris. )) 

Au nom de Paris , la jeune voyageuse fait 
un mouvement de joie, et serrant fortement le 
bras de l'hôtesse, lui indique que c'est là qu'elle 
veut aller. Mais celle-ci ne la comprend pas 
bien, u Vous allez à Lyon, je gage, lui dit-elle, 
)) ce n'est pas fort loin ; quinze bonnes lieues , 
» pas davantage 5 il est certain que dans votre 
» état, vous ne pouvez pas aller vite. Cepen- 
» dant en trois ou quatre jours au plus , vous 
)) pouvez être arrivée, )) 

Sœur Anne remonte tristement dans sa cham- 
bre; comment pourra-t-elle trouver le chemin 
de Paris , si elle ne peut faire comprendre que 

15 



166 soErn 

c'est là qu'elle veut aller? Cette pensée la dé- 
sespère. . . mais elle a supplié sa mère de la gui- 
der dans son voyage; elle prie de nouveau, et 
l'espérance renaît dans son amej sans elle que 
resterait-il aux malheureux! 

Le lendemain , la jeune fille se prépare à 
quitter l'auberge \ l'hAtesse lui présente un mé- 
moire auquc' la pauvre petite ne peut rien 
comprendre ; mais elle donne une pièce d'or , 
et il ne lui revient que peu de chose. Les ha— 
bitans des villes font payer chaque révérence , 

chaque politesse! On avait été très-poli 

avec sœur Anne ; aussi son séjour à l'auberge 
lui coûta un peu cher. 

On lui a indiqué le chemin de Lyon , et la 
voilà de nouveau en route, son petit paquet et 
son bâton à la main. Mais de Grenoble à Lyon 
ne peut-elle point s'égarer dans ces sentiers 
montasjneux et couverts de bois... Elle s'en 
remet a la Providence du soin de la conduire. 
Elle marche une partie du jour, etlesoir, épui- 
sée de fatigue , quoique n'ayant fait que très 
peu de chemin, elle entre dans une ferme où 
l'on consent à lu coucher dans une grange. 



ANNE. 167 

Mais pourvu qu'elle puisse passer la nuit à 
l'abri du froid, elle dormira sur la paille comme 
sur le duvet 5 la marche lui procure enfin quel- 
ques heures de sommeil. 

Son séjour dans la ferme n'a pas du moins 
épuisé sa bourse, que la ieune voyageuse com- 
mence à sentir la nécessité de iMnasrer ; car 
c'est presque le seul talisman pour se faire 
donner un asile. Ils sont rares les gens hospi- 
taliers !... Les plus humains croient faire beau- 
coup pour le pauvre voyageur, en lui donnant 
une légère aumône et un morceau de pain !... 
mais ils ne le reçoivent point sous leur toit. 11 
est bien loin, ce temps où l'on se trouvait ho- 
noré de donner asile à un étranger , sans s'in- 
former quel était son rang et sa fortune ; où 
l'on partageait avec lui son feu , son repas et 
son lit! Autres temps , autres soins!... Nous 
sommes devenus trés-fiers,nous ne voulons plus 
rien partager. En revanche , nous avons de 
bons amis qui viennent manger notre soupe , 
boire notre vin, quelquefois même en conter à 
notre femme, et qui, en sortant de notre mai- 
son, vont dire raille méchancetés de nous;.... 



168 SOECR 

mais c'est par excès d'attachement, et decrainte 
que nous n'ayons d'aulres amis qu'eux. 

Vers le milieu de la seconde journée qui suit 
son départ de Grenoble, sœur Anne, tout oc- 
cupée de ses souvenirs, n'a point remarqué 
qu'elle s'écartait de la roule qu'on lui avait in- 
diquée. Ce n'est que lorsqu'elle sent le besoin 
(le se reposer qu'elle porte ses regards autour 
d'elle , et cherche le village dont , d'après les 
indications qu'on lui a données le matin, elle 
ne devrai l plus être éloignée. 

Le site où elle se trouve est âpre et désert- 
aucune maison ne s'offre à sa vue. Elle monte 
sur une éminence, et ne découvre devant elle 
qu'une immense foret de sapins. Sur sa gauche, 
un torrent , qui roule quelques glaçons , va se 
perdre dans un ravin profond et tortueux ; à sa 
droite , une montagne aride, des rochers, mais 
point d'habitation. 

La jeune fille commence à craindre de s'ê- 
tre égarée; elle reste quelques momens indécise 
sur le parti qu'elle prendra ; mais à droite et à 
gauche, les chemins paraissent trop mauvais, 
elle ne veut point retourner sur ses pas, et se 



A^>E. 169 

décide à suivre la route qui mène à la forêt. 
Après avoir marché encore une demi-beure , 
elle se trouve devant ces superbes sapins, que 
le temps n'a point courbés , et dont les bran- 
ches, quoique dépouillées de leur parure, sem- 
blent encore s'élever avec fierté vers la nue , et 
braver les vents et les frimas. 

Une route assez belle est percée dans la fo- 
ret , sœur Anne n'hésite point à s'y engager. 
Elle espère que ce chemin, dans lequel on 
trouve la trace des voilures et des chevaux, la 
conduira au village ou à la ville prochaine. 
Elle surmonte sa fatigue, afin de faire en sorte 
d'arriver avant la nuit... Elle s'avance dans 
cette route , où elle n'aperçoit personne , 
et qui , bordée de chaque côté par la forêt , a 
quelque chose de sombre qui attriste lame du 
voyageur. 

La pauvre muette , dont les yeux cherchent 
la fin de celte longue route , n'aperçoit que les 
sombres sapins, et rien qui annonce l'approche 
d'un village. Son cœur se serre , la nuit com- 
mence à couvrir la terre de ses ombres, déjà 
l'œil ne peut plus percer sous ces sentiers qui 

15. 



170 80EUR 

secroisent adroite et àgauche, et bientôt sœur 
Anne, dont les forces trahissent le courage, 
sent qu'il lui est impossible d'aller plus loin. 

Il faut donc se décider à passer la nuit dans 
la forêt^ ce n'est point la peur qui fait palpiter 
le cœur delà pauvre voyageuse, elle ne sait pas 
ce que c'est que des voleurs, il n'y en a jamais 
eu dans son bois. Mais par le froid qu'il fait, 
et dans sa situation , passer toute la nuit dans 
une forêt!... sans abri pour attendre le jour!... 
Il le faut, cependant. Elle va s'asseoir au pied 
d'un gros arbre : elle a toujours soin, en quit- 
tant une ville ou un hameau , de se munir de 
quelques provisions. Elle mange du pain et des 
noix sèches, puis s'entortillanl de son mieux 
dans ses vêtemens , et posant sa tête sur son 
paquet de hardcs, elle attend le sommeil, que 
la fatigue qu'elle a éprouvée dans cette journée 
ne tarde pas à lui procurer. 

Il est minuit quand la jeune fille rouvre les 
yeux , et la lune , qui brille au-dessus de la 
route sur le bord de laquelle elle s'est endor- 
mie _, éclaire le tableau singulier qui l'attend à 
son réveil. 



A^!V!!:. 171 

Quatrehorames entourent sœur Anne : tous 
quatre , vêtus comme de misérables bûcherons, 
en Testes et en larges pantalons , que soutien- 
nent de fortes ceintures , ont de grands cha- 
peaux, dont quelques-uns sont rabattus, tan- 
dis que les autres , relevés par-devant , laissent 
voir des figures qui n'annoncent ni la douceur 
ni Thumanité. Leurs cheveux, flottant sans or- 
dre, et leurs barbes longues, ajoutent à l'ex- 
pression sinistre de leurs traits ; chacun d'eux 
tient à la main un fusil , sur lequel il s'appuie, 
tandis que dans sa ceinture est passé un cou- 
teau de chasse et une paire de pistolets. 

Deux de ces hommes sont courbés vers sœur 
Anne; un autre , à genoux, tient une lanterne 
sourde, qu'il approche du visage de la jeune 
fille , tandis que le quatrième , tout en la re- 
gardant aussi, semble prêter l'oreille pour s'as- 
surer si tout est tranquille sur la route. 

La vue de ces quatre figures , occupées à la 
considérer, cause à sœur Anne un saisissement 
involontaire ; et , quoiqu'ignorant la grandeur 
du péril qui la menace , elle éprouve un effroi 
dont elle ne peut se rendre compte, et referme 



172 SOELR 

les yeux pour éviter les regards attachés sur 
elle. 

« Que diable avons- nous trouvé là ! » dit 
l'un des voleurs penché vers sœur Anne , « je 
)) crains bien que ce ne soit pas grand' chose de 
)) bon... je ne sais pas même si c'est la peine 
» de nous ariêler... — Eh pourquoi donc pas? 
» dit celui qui tient la lanterne, cela vaut tou- 

» jours mieux que rien Tiens, vois-tu, 

» Pierre, elle a un paquet sous sa tête... — 
j> Quelques misérables hardes. .. ne vois-tu pas 
)) que c'est une femme qui travaille aux 
» champs... — Ha çà , est-elle morte ou dort- 
» elle? dit un troisième.... Voyons, Leroux, 
» pousse-la donc un peu... Est-ce que nous 
)) passerons la nuit à regarder celte malheu- 
» reuse?... — Mort de ma vie! il me semble 
» que nous n'avons rien de mieux à faire , car 
» la route est bien tranquille ; n'est-il pas vrai, 
» Jacques? » 

Jacques était celui qui, un peu plus éloigné, 
semblait avoir l'oreille au guet. A ces mots de 
ses camarades, il se rapproche du groupe qui 
entoure la jeune fille en disant : u Malédic- 



AISA'E. 173 

)) tion ! la nuit sera encore mauvaise ! 

)) — Pas tant, )) dit Leroux qui considère 
toujours la jeune fille, « morbleu! elle est jolie 
f) cette femme ! . . . » 

C'est en ce moment que sœur Anne rouvre 
les yeux et se décide à implorer la pitié des 
hommes qui l'entourent et dont elle n'a point 
compris le langage , ne soupçonnant pas leur 
profession. 

({ Tenez, regardez, s'écrie Leroux, la voilà 
)) qui s'éveille... elle a de beaux yeux vrai- 

» ment Je suis curieux de savoir ce qu'elle 

» va dire... » 

Sœur Anne promène ses regards supplians 
sur ceux qui l'entourent, et, joignant les mains 
vers eux, semble implorer leur pitié. 

(( Oh! ne crains rien, dit Pierre , nous ne te 
» ferons pas de mal !.. . mais d'où viens-tu? où 
» vas-tu? pourquoi t'avises-tu de coucher dans 
» notre forêt? » 

La jeune fille, qui prend les voleurs pour des 
bûcherons , tâche de leur faire comprendre 
qu'elle s'est égarée. « Gomment , mille morts ! 
» c'est une femme et elle ne veut pas parler, 



80 EUR 



)) s'écrie Jacques, qu'est-cequecelaveutdire?... 
)) Est-ce la peur qui le rend muelle? Allons , 
» parle donc, morbleu!... » 

Sœur Anne se lève et fait de nouveaux signes 
pour faire comprendre qu'elle ne parle pas. 
a Quel diable de femme est-ce la ! » s'écrie 
Pierre, tandis que Leroux approcliant toujours 
sa lanterne delà petite, dit en poussant un gros 
rire : « Oh! oh! camarades!... muette ou non, 
» la poule a trouvé son coq , et l'œuf ne tardera 
)) pas à tomber. » 

Cette plaisanterie est accueillie par un rire 
féroce des trois autres voleurs; et tous quatre 
ne cessent point de contempler la jeune uuette 
qui, ne devinant pas la cause de leur gaieté, 
mais ne pouvant soutenir leurs regards, baisse 
timidement les yeux vers la terre et reste 
tremblante au milieu d'eux. 

a Allons , laissons cette femme , reprend 
)) Pierre , c'est une pauvre sourde-muette... il 
» ne faut pas nous en embarrasser... — Une 
» sourde, )) répond Leroux, dont les jeux bril- 
lent d'une expression effrayante, « c'est un vrai 
)) trésor qu'une femme comme cela... celle-ci 



ANNE. 178 

» est jolie . . . elle me plaît ... j'en ferai ma com- 
» pagne dès qu'elle se sera débarrassée de son 
» fardeau . . . — Allons , Leroux , tu Yeux rire. . . 
» — Eh non, mille tonnerres!... une sourde- 
)) muette , songez donc que c'est précieux dans 
» notre état. » 

Sœur Anne, toute tremblante, n'entend pas 
bien la conservation des voleurs 5 mais remar- 
quant leur indécision et craignant qu'ils ne 
veuillent point lui accorder un asile, dont elle 
sent quelle a plus besoin que jamais, car le 
froid a engourdi tous ses membres, elle lire son 
trésor de son sein. Elle sait que la vue de l'ar- 
gent aplanit toujours toutes les difficultés, elle 
tire une pièce de son petit sac et la présente, 
d'un air suppliant , à l'un des voleurs. 

«Oh!... elle a de l'argent... et elle nous 
» l'offre... c'est fort bien , c'est fort bien, par- 
» bleu; donne... donne, la fille... » En disant 
ces m^ots , Pierre s'empare de la bourse que te- 
nait sœur Anne, qui demeure interdite en se 
voyant arracher son trésor , tandis que les vo- 
leurs comptent avec avidité ce qu'il y a dans le 
petit sac. 



176 SOEUR 

« Trois pièces d'or, ma foi!... » s'écrie Jac- 
ques, et la figure des brigands exprime une 
joie féroce, a G'esl plus que nous n'avons ga- 
)) gné depuis cinq jours!... — Quand je vous 
» disais que la trouvaille n'était pas mauvaise, 
» reprend Leroux. Allons, camarades, emme- 
» nous celé femme dans notre retraite et allons 
» nous réjouir!... » 

En disant ces mots , le voleur prend sœur 
Anne par le bras et Tentraine vers le milieu de 
la forêt; Jacques se charge du paquet, Pierre 
le suit, et Franck, le quatrième brigand, pre- 
nant la lanterne des mains de Leroux , va en 
avant pour éclairer la marche de ses compa- 
gnons. 

La jeune fille avançait sans résistance au 
milieu des voleure; ne devinant point l'horreur 
de sa situation , elle pensait qu'ils la condui- 
saient à leur demeure près de leurs femmes et 
de leurs enfans. Cependant, les traits farouches 
de ces quatre hommes , leurs manières brus- 
ques et hardies, les armes qu'ils portaient et la 
singularité de leurs discours , inspiraient à la 
pauvre petite une terreur dont elle n'était pas 



A?îNE. 177 

maîtresse. Souvent, pour se rassurer , elle je- 
tait sur eux un regard timide, espérant trouver 
sur leurs figures l'expression de la compassion 
et de la pitié ; mais lorsqu'elle levait les yeux, 
elle rencontrait aussitôt ceux de Leroux atta- 
chés sur elle et brillant d'nne ardeur grossière. 
Les traits de cet homme ajoutaient encore l'ef- 
froi que ses manières causaient à la jeune fille : 
ses cheveux était crépus et de la couleur de 
son nom , que ses compagnons lui avait donné 
à cause de cela; ses yeux, d'un gris pâle, rou- 
laient avec une vivacité élonnante dans leur 
orbite; sa bouche, sur laquelle errait toujours 
un sourire féroce , était surmontée d'épaisses 
moustaches de la couleur de ses cheveux , et 
une large cicatrice, qui prenait au-dessus du 
nez et descendait jusqu'au bas de l'oreille gau- 
che, achevait de donner à sa figure quelque 
chose d'effrayant. Cet homme, un bras passé 
autour du corps de la jeune muette , la sou- 
tenait en la faisant marcher dans les sentiers 
de la forêt, tandis que les autres bandits, par 
leur air et leurs discours , augmentaient à cha- 
que instant la frayeur de sœur Anne. 



178 SOEUR 

Les voleurshabitaient une misérable cabane, 
située dans le fourré de ia forêt; ils y passaient, 
le jour, pour de pauvres bûcherons, ayant soin 
alors de cacher leurs armes dans un caveau 
qu'ils avaient creusé sous leur retraite. Mais la 
nuit ils s'armaient jusqu'aux dents , et se ren- 
daient sur la route, où ils attaquaient lesvoya 
geurs, lorsqu'ils se croyaient en nombre suf- 
fisant. 

Sœur Anne est surprise du chemin qu'il faut 
faire pour arrivera l'habitation de ces hommes, 
et plus encore des sentiers, à peine praticables, 
dans lesquels il faut passer. Enfin, après plus 
d'une heure de marche, on la fait descendre 
dans un fond et marcher entre d'épaisses brous- 
sailles. Bientôt on dislingue une petite lumière 
qui sort d'une cabane , et les Toleurs sifflant à 
plusieurs reprises, une femme ne tarde pas à 
leur ouvrir la porte. 

La vue d'un être de son sexe a un moment 
rassuré sœur Anne ; mais lorsqu'elle regarde 
celle qui vient de paraître sur le seuil de la ca- 
bane, elle sent s'évanouir son espoir. L'aspect 
de la compagne des vokurs ne devait pas , en 



ANIVE. 179 

effet, ramener le calme dans l'ame du malheu- 
reux Toyageiir : cette femme, d'une taille éle- 
vée , était d'une maigreur effrayante, et ses 
traits , fortement prononcés , avaient une ex- 
pression de cruauté froide et calme qui semblait 
annoncer la plus complète insensibilité ; son 
teint était livide; un fichu rouge couvrait sa 
tête et quelques lambeaux de vêtemens ca- 
chaient à peine son corps décharné. 

(( C'est nous.... nous voilà, Christine . )) 
crient les voleurs en approchant de la cabane, 
« nous avons fait une prise, nous t'amenons 
)) une compagne avec laquelle tu ne te dispu- 
» teras pas!...» 

A ces mots , Christine faisant quelques pas 
dans la forêt et arrachant la lanterne des mains 
de Franck, va la mettre devant la figure de 
sœur Anne , et après l'avoir examinée atten- 
tivement pendant quelques minutes, dit d'une 
voix sombre : « Qu'est-ce que c'est que cela ?. . . 
» — Une femme, tu le vois bien. . . mais une 
)) femme rare !.... une sourde-muette. — 
)) Sourde-muette!... belle trouvaille, ma foi?... 
» et que voulez- vous faire de cela?... — Çà 



180 SOEIR 

» ne te regarde pas. » dit Leroux d'une voix 
(jui retentit dans les échos de la forêt , « c'est 

)) pour moi que j'ai pris celte femme elle 

» me plaît, elle me convient comme cela. Ne 
)) t'avise pas de la regarder de travers , ou je 
» t'accroche au plus haut snpin de la foret! » 

Christine ne paraît pas effrayée de cette me- 
nace, elle continue à regarder la jeune fille , 
et s'aperce vaut de son état, un sourire ironique 
vient animer ses traits et elle murmure entre 
ses dents : « Tu seras sûr au moins d'avoir un 
» enfant. » 

Un soufflet , qui fait reculer de trois pas la 
compagne des voleurs, est la seule réponse de 
Leroux à cette remarque de la hideuse Chris- 
tine 5 celle-ci se rapproche d'un air menaçant; 
mais Pierre se met entre eux : « Allons, en- 
» fans , dit-il, c'est assez jouer comme cela , 
)) il ne faut pas que la nouvelle venue mette 
)) le désoidre ici !... En avant, Christine, et 
)> songe à nous donner vivement à souper, 
» nous avons faim comme des loups. » 

Pendant cette altercation entre les voleurs 
et leur compagne, l'infortunée muette éprouve 



ANNE.. 181 

un sentiment de frayeur, un effroi jusqu'alors 
étranger à son cœur : la vue de cette femme , 
le propos de ces hommes, dont elle commence 
à deviner la férocité; l'aspect de cette horrible 
retraite , tout se réunit pour lui donner une 
idée des dangers qui l'environnent 5 mais que 
fera-t-elle? que deviendra-t-elle? elle vou- 
drait bien, maintenant, être loin de cette de- 
meure, quitte à supporter dans la forêt toute 
la rigueur du froid. Mais il n'y a plus moyen 
de s'éloigner, et on ne lui rend pas son tré.sor ; 
on lui a pris son argent et ses hardes ; n'est-ce 
que pour un moment?.... elle n'ose l'espérer , 
et à chaque instant elle a quelque nouveau 
sujet de terreur. 

Tout son corps frissonne , ses dents se cho- 
quent, ses genoux se dérol^entscus elle. <( Voyei, 
» dit Leroux en la soutenant , cette mégère a 
» fait peur à ma jolie voyageuse... Allons , 
» rassure-toi, ma petite , et entrons nous 
» chauffer. )) 

Les voleurs entrent dans la chaumière qui 
est divisée endeux parties : la première est celle 
où se tiennent habituellement les habitans de 

16. 



182 SOEUR 

cet horrible séjour; c'est là qu'ils mangeut et 
qu'ils se reposent sur des bottes de paille jetées 
dans un coin. Une cheminée dans laquelle est 
allumé un grand feu, échauffe cette pièce, qui 
est la plus grande et la plus belle de la cabane. 
Celle d'à côté , qui n'a pas de cheminée , mais 
seulement une croisée donnant sur la forêt , sert 
de chambre à Christine, et on y dépose les 
provisions ainsi quelebois quialimentele foyer. 
En entrant dans cette demeure sale et noircie 
par la fumée, à l'aspect de cette paille étalée 
dans un coin, de ces armes pendues le long des 
murs, de ce feu qui éclaire cette pièce, et de- 
vant lequel sont disposés plusieurs quartiers 
de viande qui rôtissent pour le souper des vo- 
leurs , sœur Anne n'a plus la force d'avancer , 
et Leroux la porte devant le feu, en lui disant : 
(( Remets-toi , réchauffe-toi , et le souper te 
» redonnera des forces. . . — Imbécille , qui 
» lui parle comme si elle pouvait l'entendre , 
» dit Jacques. — C'est vrai , mais on oublie 
» toujours cela... — Et comment savez-vous 
)) qu'elle est sourde? dit Franck ; elle fait sem- 
» blant peut-être... Elle pourrait n'être que 



AMVE. 183 

)) muette... — Alors il faudrait qu'on lui eût 
» coupé la langue , dit Leroux ; mais il est 
» bien facile de voir qu'elle l'a tout entière ; 
» et puisqu'elle ne peut pas parler, c'estparce 
» qu'elle est sourde. Ah ! vous ne comprenez 
)) pas çà, vous autres; mais, moi, qui ai voyagé, 
» je suis moins bête que vous, et je sais que 
» les sourds-muets ne sont muets que parce 
» qu'ils n'entendent pas. D'ailleurs examinez 
» cette femme... Il est bien facile de voir 
» qu'elle n'entend rien de ce que nous disons. )) 
Depuis son entrée dans la chaumière, sœur 
Anne , abattue par la terreur , les souffrances 
et la fatigue, semblait en effet insensible à tout 
ce qui se passait autour d'elle. Cependant elle 
entendait fort bien la conversation des brigands; 
mais en apprenant qu'ils la croient sourde, un 
secret pressentiment l'engage à ne pas détruire 
leur erreur. Persuadés qu'elle ne peut les en- 
tendre, ils ne se gêneront pas pour parler de- 
vant elîe de leurs projets, de leurs desseins ; 
elle saura ce qu'elle doit craindre ou espérer, 
et peut-être, sans le vouloir , lui fourniront-ils 
l'occasion de s'échapper. Cet espoir soutient le 



184 soKuri 

couragede la jeune fille, et elle lâche de cacher 
lemolion que lui causent les (jiscoursdes voleurs. 

Les brigands ont (juilté leurs armes, et, en 
attendant que le souper soit prêt , ils s'entre- 
tiennent de leurs hauts fai's. La pau\Te petite 
voit avec horreur qu'elle est au milieu de 
scélérats capables de tous les crimes. Mais c'est 
dans l'excès même de son désespoir qu'elle 
puise son courage 5 et, connaissant enfin l'éten- 
due des périls qui la menacent , elle sent que 
ce n'est que par la ruse et l'adresse qu'elle 
pourra s'y soustraire. Si la mort ne frappait 
qu'elle , elle ne la redouterait pas; mais elle 
veut sauver fexistence de l'être qu'elle porte 
<lans son sein; l'amour maternel a produit des 
actes d'héroïsme : c'est encore ce sentimeïf^ 
qui soutient sœur Anne et lui donne la force 
de supporter son affreuse situation. 

Christine dresse une table au milieu de la 
chambre , eLla couvre de viande , de veires et 
de bouteilles; les voleurs s'asseyent autour et 
se mettent à souper en se livrant à leur brutale 
joie. Sœur Anne reste assie devant le feu, Le- 
roux place devant elle du vin . du pain et de la 



viande rôlie; ello le rcmeicie dïui geste de 
lète 5 et b'effoi ce de manger un peu , pour re- 
prendre des forces et cacher sa terreur. 

u Vous voyez bien cette femme-là, » dit 
Leroux à ses camarades , « eh bien ! je gage 
)) qu'elle est douce comme un agneau., j'en 
)) ferai tout ce que je voudrai!... — Ne le fie 
» pas à la mine, » dit Christine en s'asseyant 
auprès des voleurs; « avec ces airs-là on enjôle 

» les hommes mais les figures sont trom- 

» penses... — La tienne ne l'est pas, car tu as 
» bien l'air de la sœur de Lucifer !... » 

Celle plaisanterie fait lire tous ces messieurs; 
ils remplissent leurs verres et les vident rapi- 
dement; plus ils boivent, plus ils parlent; 
l'horrible Christine leur lient tête; Leroux 
seul , occupé de sœur Anne , conserve un peu 
plus de sang-froid. 

(( D'où pouvait venir cette femme ? dit l'un 
» des voleurs; elle n'a pas l'air de travailler 
» aux champs... — Parbleu, c'est quelque 
» fille que l'on aura séduite î.'^son amant l'a 
» quittée, et elle court le monde pour le 
)) retrouver c'est l'histoire de toutes les 



186 



SOEUR 



)) demoiselles qui écoutent les galans ! » 

Sœur Anne essuie des larmes qui vont cou- 
ler de ses yeux , car son cœur lui dit que cet 
homme ne s'est pas trompé. 

(( Morgue , dit Christine, si j'avais une fille 
» et qu'elle eût le malheur de faire un faux 
» pas., je l'étranglerais de mes mains!... — 
» Voyez-vous cà ! dit Jacques 5 c'est dommage 
» que tu n'aies point d'enfans , ils auraient été 
» beaux ! 

n — Que cette femme soit ce qu'elle vou- 
)) dra, dit Leroux, elle ne sortira plus d'ici... 
» et loi, Christine, ne va pas lui manquer, ou 
» rappelle-toi ce que je t'ai promis ! — Je me 
» moque bien de ta mijaurée.-, tiens, lu ferais 
» bien mieux de tâcher de la consoler... on 
)) dirait qu'elle pleure maintenant... donne- 
» lui donc un baiser. 

» — Et nous donc! disent les autres voleurs, 
» échauffés par les fumées du vin ; nous la 
)) consolerons aussi... allons embrasser cette 
» jolie m nette , il faut l'égayer un peu. » 

En disant ces mots, les trois camarades de 
Leroux se sont levés pour aller vers sœur Anne ; 
mais celui-ci se plaçant entre eux et elle , e 



ANNE. 1B7 

prenant un pistolet de chaque main , arrête ses 
compagnons , en leur criant d'une voix formi- 
dable : (( N'approchez pas , corbleu, ou je vous 
» tue ! . .. cette femme est à moi , c'est moi qui 
» l'ai trouvée sur la route, lorsque vous pas- 
» siez comme des imbécilles sans l'apercevoir ; 
» c'est moi qui ai voulu l'amener ici , j'ai dé- 
» cîaré que j'en ferais ma femme, et, mort de 
» ma vie ! le premier qui la toucherait mourrait 
» de ma main. » 

Ces mois arrêtent les voleurs, ils connais- 
sent leur compagnon , ils savent que l'efFel sui- 
vra de prés la menace , et se contentent de rire 
de la jalousie de Leroux, tandis que sœur 
Anne, que cette scène a glacée d'effroi, se re- 
cule dans le coin de la salle et se jette à genoux 
devant les voleurs. 

Leroux va près d'elle , tâche de la tranquil- 
liser ; mais , de crainte de nouvelle entreprise 
de la part (le ses camarades, il la fait passer dans 
l'autre pièce, et, lui montrant un mauvais gra- 
bat , lui fait signe de s'y reposer , puis sort en 
refermant la porte sur elle. 

Sœur Anne est seule dans cette petite pièce. 



1 88 SOEUR 

où il n'y a pas de lumière : mais la cloison , 
mal jointe, laisse percer celle tle la pièce voi- 
sine et permet de distinguer auprès de soi. La 
jeune fdle, qui a feint de se coucher sur le gra- 
bat, se relève bientôt, et, prêtant une oreille 
attentive, écoute ce que disent les voleurs; ils 
continuent de boire et de chanter. Si pendant 
ce temps elle pouvait s'échapper!... Elle tâ- 
tonne autour d'elle.... elle sent une fenêtre.... 
elle doit donner sur la forêt, et la pièce est au 
niveau du sol, il sera donc facile de se sauver 
par là... Mais bientôt sa main louche de forls 
barreaux qui s'opposent à son passage.... Pau- 
vre petite! elle éprouve un déchirement plus 
cruel que toutes les souffrances qu'elle a en- 
durées jusqu'alors. Au moment de croire re- 
couvrer sa liberté , perdre cette dernière espé- 
rance... ne plus entrevoir le moyen de sortir 
de cet affreux repaire, c'est mourir une seconde 
fois!.... Elle tombe anéantie sur la couchette, 
et tâche d'étouffer dans ses mains les gémisse- 
mens qui s'échappent de son sein. 

Fm DU TROISIÈME VOLUME. 



TABLE 



DES CHAPITRES CONTENUS BANS CE VOLUME. 



Chap. I. Plaisirs d'amour ne durent qu'un mo- 
ment , chagrins d'amour durent toute 
la vie. 1 

IL La grosse bête. 15 

IIL Illusion du cœur. — Inconstance et 

fidélité. 44 

IV. Lunel, DubourgetMadelon. 73 

V. L'amour est toujours le plus fort. 93 

VI. Mort de Marguerite. — Sœur Anne quitte 

sa chaumière. 132 

VII. Voyage de sœur Anne. — La forêt. 154 



TIM DE lA TABIE. 



III. 17 



SOEUR ANNE. 



TOME IV. 



* 



IMPKIMSKIE DE JUDEKNE, 

Roo du Rempart des Moine» , 19. 



SOEUR ANNE, 



CH. FAUIi Di: KOCK. 



Plaisirs d'amour ne durent qu'un moment, 
Chagrins d'ainuur durent toute la vie' 



TOME QUATRIEME, 



SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE, ETC. 

HAUMAN, CATTOIR ET COMP. 



1837. 



SOEUR ANNE. 



CHAPITRE PREMIEEl. 



L'étranger. 



La nuit se passe ainsi , les Yoleurs se sont 
endormis devant le feu, et, heureusement pour 
sœur Anne, leur infâme compagne en a fait 
autant, et n'est point venue reprendre sa place 
sur la couchette où la jeune fille passe la nuit, 
l'oreille au guet, frémissant au moindre bruit 
qui se fait dans la chambre voisine et priant le 
Ciel de lui envoyer des libérateurs. 

Au point du jour les voleurs s'éveillent , ils 
se hâtent de cacher leurs armes , puis se ren- 
dent dans la forêt pour y travailler comme les 
bûcherons. Avant de s'éloigner, Leroux va voir 

IV. 1 



SOEUR 



sœur Anne, il lui sourit, lui passe la main sous 
le menton , et murmure entre ses dents : « Ce 
» soir, ma belle , je te dirai deux mots. » Il 
faut que l'infortunée reçoive ces horribles ca- 
resses !.. . Ce n'est pas sans effort qu'elle retient 
son indignation ; mais il est parti , il suit ses 
compagnons en recommandant à Christine de 
Teiller sur la jeune femme. 

Quand sœur Anne est seule avec la compa- 
gne des Toleurs , il faut qu'elle supporte l'hu- 
meur de celte mégère , qui , jalouse de sa pré- 
sence , cherche à s'en venger en accablant la 
jeune fille de mauvais trailemens , trop sûre 
que celle-ci ne pourra pas s'en plaindre. Elle 
se rit de ses larmes , de ses prières , et la pauvre 
petite sent qu'il faudra mourir si elle ne peut 
bientôt se sauver de cet horrible séjour. 

A la nuit, les quatre brigands reviennent, 
ils mangent un morceau, puis reprennent leurs 
armes, Leroux seul ne les imite pas. « Eh 
» bien , est-ce que tu ne te prépares pas à venir 
» en course avec nous? » lui disent ses com- 
pagnons. « — Non, non... pas encore... j'irai 
» vous rejoindre... mais ce soir je suis bien aise 



» (le dire deux mots à ma petite muette. )) 
En disant cela, un affieux sourire brillait 
dans les yeux du bandit, qui les reportait à 
chaque minute sur sœur Anne. 

a Ah! bon, j'entends! dit Pierre; nous te 
» passons cela pour aujourd'hui, mais il ne faut 
» pas que l'amour fasse oublier le devoir.— Et 
)) s'il passait quelque bonne chaise de poste, dit 
)) Jacques, nous ne serions pas en état d'atta- 
» quer...— Bah!... il ne va pas justement tous 
)) en Tenir ce soir ; d'ailleurs je tous dis que je 
)) vous rejoindrai!... — Bon, bon, nous nous 
» passerons bien de lui, dit Franck, et s'il 
)) vient quelque bonne prise ce sera pour nous 
» et il n'en aura rien. — C'est trop juste, ca- 
)) ma rades. » 

Les Toleurs s'éloignent, regardant en riant la 
jeune muette, qui ne deTine pas encore le dan- 
ger qui la menace, ni ce que signifie le sourire 
des brigands. Cependant, envoyant que Leroux 
ne suitpas ses compagnons, elle se sent frémir et 
ses yeux se portent sur Christine , comme si elle 
espérait un appui dans cette femme, mais celle- 
ci, après l'avoir regardée aussi d'un air moqueur 



SOECR 



ainsi que Leroux, rentre dans la seconde pièce, 
dont elle ferme avec force la porte sur elle. 

Sœur Anne a fait un mouvement pour sui- 
vre la compagnedes voleurs; mais,lorsqu'elleea 
voit l'impossibilité, elle retombe sur la paille sur 
laquelle elle élait assise, un tremblement con- 
vulsif l'agile... elle est seule avec le brigand. 

Leroux s'assied devant la cheminée , dont il 
attise le feu, puis il allume une pipe, et fume 
pendant quelques momens, ne s'interrompant 
que pour boire et pour regarder sœur Anne. 
Celle-ci est tremblante dans le coin de la pièce 
où elle est assise , afin d'être le plus loin possi- 
ble du voleur, qui jette sur elle des regards en- 
flammés, ens'écriantde tempsà autre : « Fort 
)) bien, mille tonnerres !... des yeux superbes.... 

j> de belle dents elle sera mieux encore dans 

)) quelques mois, mais c'est égal... Et ces ni- 
» gauds, qui ne voyaient pas cela... Oh! oh! 

» je ne vous la céderai pas, camarades! 

)) nous n'avons pas souvent de tellesprises... » 

Ces paroles ajoutent à l'effroi de la pauvre 
muette; il redouble encore lorsque Leroux, qui 
n'est pas resté uniquement pour fumer et boire, 



lui fait signe de s'approcher de lui , elle feint 
de ne pas le comprendre et baisse les yeux. 

Alors le voleur se lève et s'avance vers elle La 

jeune fille respire à peine!... Le brigand se 
jette près d'elle sur la paille 5 elle veut se lever 
et s'éloioner de lui... mais il la redent avec 
force , en passant son bras autour de sa taille , 
et appicclie de sa tête son horrible figure. . . La 
pauvre petite met sa main devant ses yeux pour 
ne point voir ceux du bandit. 

« Eh, eh! on dirait qu'elle tremble, » dit 
Leroux en laissant échapper quelques éclats 
d'une joie féroce , « yraiment _, ma chère , il ne 
)) te va pas de faire la cruelle. . . on voit bien que 
)) tu ne l'as pas toujours été !.. . )) 

En disant ces mois, il s'approche davantage^ 
voulant prendre un baiser sur les lèvres de la 
jeune fille; mais celle-ci, retrouvant son cou- 
rage, le repousse avec force, et, profitant de 
sa surprise , se lève vivement et va se placer 
à l'autre bout de la chambre , mettant devant 
elle la table sur laquelle soupentles voleurs. 

Leroux la regarde avec étonnement, mais il 
se contente de sourire de nouveau en disant : 



6 SOELR 

« Ah ! tu fais la méchante!... c'est vraiment 
» drôle ! . . Est-ceque tu penserais me résister ? » 

Le voleur se lève , marche vers sœur Anne, 
d'un coup de pied envoie la table à l'autre bout 
de la chambre; puis saisissant la jeune muette, 
qui se débat en vain, il l'enlève dans ses bras 
et la reporte sur la paille qu'elle vient de quit- 
ter. Sœur Anne rassemble tout son courage , 
toutes ses forces pour résister au brigand qui 
veut triompher d'elle, et qui, après avoir ri de 
la défense qu'elle lui oppose, devient enfin fu- 
rieux de la résistance opiniâtre qu'il trouve 
dans cette jeune femme. Cette lutte horrible 
dure depuis long-temps, mais l'infortunée sent 
ses forces diminuer... Les larmes, les sanglots 
l'étoufFent, elle va devenir la proie du scélérat 
qui la presse... lorsque toul-à-coup on frappe 
à coups redoublés à la porte de la cabane. 

(( Au diable ceux qui viennent maintenant! 
» s'écrie le voleur; les camarades le font exprès; 
)) mais je ne leur ouvrirai pas. » 

Dans ce moment une voix é trangère se fait en- 
tendre et prononce cesmots : « Ouvrez,de grâce. 
» Sauvez-moi, vous serez bien récompensés... » 



ANNE. 



Cette voix n'est pas celle d'aucun des com- 
pagnons de Leroux. Le voleur demeure inter- 
dit. Il écoute avec effroi, tandis que sœur Anne 
se jette à genoux et remercie le ciel qui vient 
de la sauver. 

Christine sort vivement de l'autre pièce et 
court à Leroux d'un air inquiet : « On frappe, 
» entends-tu! c'est une voix étrangère... — Eh 
» oui! morbleu , je l'entends bien. .. Ya regar- 
» der par la fenêtre , tâche de voir si c'est un 
» homme seul. )) Christine va et revient bien- 
tôt en disant : « Oui , il est seul. — En ce cas , 
» ouvrons, dit Leroux; mais de la prudence en 
» attendant le retour de nos amis. » 

Après avoir replacé la table au milieu de la 
chambre , Leroux reprend sa pipe , va s'asseoir 
devant le feu , et Christine ouvre la porte de la 
masure à la personne qui vient de frapper. 

L'étranger qui entre dans la chaumière est 
un homme âgé, dont la mise annonce l'aisance 
et les manières un rang distingué; mais il est 
sans chapeau , ses vêtem'ens sont en désordre ^ 
et la pâleur de son visage annonce l'effroi qui 
l'agite ; il se précipite dans l'intérieur de la ca- 



bane et ne semble respirer que lorsqu'il en voit 
la porte se refermer sur lui. 

« Pardon... pardon, braves gens, » dit-il en 
s'adressant à Leroux et à Christine , « je vous 
» ai dérangés, j'ai troublé votre repos sans 
)) doute!... mais en m'accprdant un asile vous 
)) me sauvez la vie. 

)) — Comment donc cela , Monsieur? dit 
» Leroux d'un air d'intérêt. — Je viens d'être 
)) attaqué, mes amis... là-bas sur la route qui 
» traverse la forêt 5 j'étais dans ma voiture avec 
» mon domestique, le postillon fouettait les 
)) chevaux. . . Tout-à-coup des brigrands sortent 
» de la forêt, et, s'élançant à la tête des che- 
)) vaux, tirent, à bout portant, sur le postillon ; 
» le malheureux est tombé mort!... La voiture 
» s'arrête, ils m'en font descendre, ainsi que 
)) mon domestique, et l'im des voleurs y monte 
» pour la visiter; c'est pendant ce temps que, 
)) profitant d'un moment où ces misérables 
» n'avaient pas les yeux sur moi , je me suis 
)) enfoncé dans la forêt , choisissant toujours 
)) les sentiers les plus épais... enfin je suis 



» parvenu jusqu'ici 5 la lumière que j'ai vue 
» m'a guidé et j'ai frappé à votre porte... 

» — Vous avez fort Lien fait , Monsieur , » 
dit Leroux en regardant Christine d'un air si- 
gnificatif. «Asseyez-vous là devant le feu;re- 
)) metlez-vous , chauffez-vous. . . 

» — Ah! vous êtes trop bon , » dit le voya- 
geur en allant s'asseoir devant la cheminée , 
)) mais mon malheureux domestique ! . . qu'en 
)) auront-ils fait ! . sera-t-il donc aussi leur vic- 
» time ?... — Oh ! ce n'est pas présumable !... 
)) Après l'avoir Yolé, ils l'auront laissé libre... 
» Ils n'ont tué le postillon que pour le forcer à 
)) s'arrêter... Oh! je connais cela... on vole si 
» souvent dans cette maudite forêt!... — Je 
» n'aurais pas dû prendre celte route... ce n'é- 
» tait pas mon chemin!... Mais j'ai voulu con- 
» naître ce pays !... — Et ces coquins, vous 
» ont-ils volé , vous , Monsieur? — Non , grâce 
)) au ciel; ils allaient le faire, sans doute, 
)) quand je me suis sauvé. .. J'ai du moins con- 
)) serve mon porte-feuille et ma bourse... — 
» C'est , ma foi , fort heureux , » dit Leroux en 
regardant de nouveau Christine. «Allons, Mon- 



10 



.SOEUR 



» sieur, il faut prendre Totrc parti et tâcher d'ou- 
» blier cet ëTénement... Nous tous traiterons 
)) de notre mieux, car il ne faut pas songer à 
)) sortir d'ici avant le jour ; ce serait fort im- 
» prudent !.. — Ce n'est pas non plus mon in- 
» tention, e\. si vous me permettez de rester... 
)) — Gomment donc! mais avec grand plai- 
» sir!... Allons, Christine, alerte _, prépare le 
)) souper de notre hôte. » 

Pendant toute cette conversation , sœur 
Anne n'a pas cessé d'examiner l'étranger, dont 
la figure , quoique sévère , lui inspire de Fin- 
térêt et du respect. Elle frémit en songeant 
que cet homme n'a échappé à un péril que 
pour tomber dans un autre. Connaissant main- 
tenant toute la scélératesse des habilans de la 
masure , elle tremble pour les jours du voya- 
geur; et ses regards, constamment attachés 
sur lui, semblent vouloir lin faire connaître les 
dangers qui l'environnent. 

Mais l'étranger n'a pas encore vu la jeune 
fille qui est assise à terre dans un coin de la 
chambre; à peine remis de l'émotion qu'il 
vient d'éprouver , il se rapproche du feu et ne 



an:se. 1 l 

Jette que rarement quelques regards autour tle 
lui. 

(( C'est vraiment fort heureux que les voleurs 
)) ne vous aient pas poursuivi , » dit Leroux en 
offrant au voyageur un verre de vin. « — Mais 
ce qui , je crois , m'a sauvé, c'est que dans ce 
(( moment^j'ai entendu un grand bruit de che- 
»vaux... — Ah! vous avez entendu un bruit 
» de chevaux? » demande Leroux avec inquié- 
tude, u — Oui... je l'ai cru, du moins... J'é- 
» tais si troublé... C'étaient peut-être d'autres 
» brigrands ou la maréchaussée qui doit être à 
» leur poursuite... — Mais... en effets cela 
» pourrait bien être... — J'ai fait la guerre 
)) autrefois, mais j'avoue que je n'aime' pas la 
)) rencontre des voleurs : contre de tels miséra- 
j> blés la valeur est souvent inutile... D'ail- 
» leurs, je n'avais pas d'armes sur moi... — 
» Ah! vous n'avez pas d'armes?... — Non , 
)) mes pistolets étaient dans la voiture, mais ils 
)) ne m'ont pas laissé le temps de les pren- 
» pre...» 

Leroux paraît réfléchir. Depuis que l'étran- 
ger lui a dit qu'il avait cru entendre sur la 



12 



SOEDR 



route un grand bruit de chevaux , il n'est plus 
aussi tranquille. 

« Vous êtes bûcheron, sans doute, dit le 
)) voyageur. — Oui, Monsieur, je suis hù- 
» cheron... et Toilà ma femme, » dit Leroux 
en montrant Christine qui dressait le souper 
sur la table. « — Et vous n'avez pas peur, au 
)) milieu de cette forêt? — Ah ! de quoi vou- 
)) lez-vousquenous ayons peur, nous autres ! . . . 
» — Nous ne sommes pas assez riches pour 
)) tenter les voleurs !... Allons, Christine, dé- 
)) pêche-toi... Monsieur aura besoin de se re- 
» poser quand il aura soupe. — Oh ! ne la 
» pressez pas tant. » 

L'étranger, qui est plus calme , commence 
à regarder avec plus d'attention autour de lui , 
et, en examinant la pièce où il est^ il aper- 
çoit enfin sœur Anne, assise sur untas depaille, 
et dont les veux sont fixés sur les siens avec 
une expression qui ne permettaitpasde nepoint 
la remarquer. 

Le voyageur, surpris, considère quelque 
temps avec intérêt les traits pâles et flétris de 



ANNE. 1^ 



la jeune muette , et semble étonné de la façon 
singulière dont elle le regarde. 

(( Quelle est cette jeune fille?» dit-il en s'a- 
dressant à Christine - « je ne l'avais pas encore 
» aperçue. —Cà ! . . , oli ! cen'estpas grand'chose. 
répondla grande femme d'un ton sec . «—Est-ce 
» que ce n'est pas votre enfant?— Non, Mon- 
)) sieur , dit Leroux , c'est une malheureuse 
)) sourde-muette que j'ai tromée dans la fo- 
» rêt j et que nous avons recueillie par charité... 
» elle est sur le point d'être mère... j'en ai eu 
» pitié. — Cela vous fait honneur, Monsieur ; 
» cette infortunée! si jeune!... avec des traits 
» si doux. .. vous n'avez pu savoir d'où elle ve- 
T) naitjui le nom de ses parens ?... — Que 
» diable voulez- vous qu'on sache d'une femme 
» muette et sourde ! . . . Au reste , peu m'im- 
)) porte ! elle est aussi , je crois , presque im- 
» bécille, mais je la garderai ici. )) 

En entendant ces mots, sœur Anne se lève 
et s'avance doucement vers l'étranger, qu'elle 
regarde toujours avec un air d'intérêt mêlé de 
compassion. « Eh bien ! que fait-elle donc ? 
)) dit Leroux , la pauvre fille a vraiment perdu 

2. 



14 SOECR 

)) la raison. Allons, Christine, fais-la rentrer 
)) dans l'autre chambre , il est temps qu'elle 
» aille se reposer. » 

Christine pousse rudement la petite muette 
pour la faire aller dans la seconde pièce. Ce 
n'est qu'à regret que sœur Anne se décide à 
s'éloigner... elle ne voudrait pas perdre de vue 
ce voyageur auquel elle porte le plus vif inté- 
rêt, mais il faut obéir. Elle marche lentement 
vers l'autrepièce en regardant toujours l'étran- 
ger, qui semble ému de son attention à le con- 
sidérer, et la suit des yeux jusqu'à ce que la 
porte de la chambre du fond se referme sur 
elle. 

Christine est entrée avec sœur Anne dans la 
seconde chambre ; elle regarde à la croisée , 
et semble inquiète de ne point voir revenir les 
voleurs. La jeune muette s'est jetée sur la cou- 
chette , non pour chercher le repos , mais pour 
rêver au moyen de sauver l'étranger en l'aver- 
tissant du danger qu'il court s'il reste dans la 
cabane. Mais comment pourra-t-elle s'appro- 
cher et se faire comprendre?... Dans ce mo- 
ment Leroux vient aussi dans la chambre dont 



ANNE. , 15 

il ferme la porte sur lui avec précaution, puis 
il s'approche de Christine, et, grâce à l'idée 
qu'ils ont que sœur Anne ne peut les entendre, 
celle-ci est bientôt au fait de leurs projets. 

«Eh bien! tu ne les entends pas venir, dit 
)> Leroux. — Non , je n'entends rien... — C'est 
» bien singulier, depuis le temps que cet homme 
» est arrivé , que peuvent-ils faire encore dans 
» la forêt? Je ne suis pas tranquille... ce voya- 
» geura parlé de chevaux , de maréchaussée... 

» si nos amis étaient arrêtés... — Diable ! 

» nous auraient-ils vendus?... — Ecoute, 
)) quand cet étranger aura soupe et dormira , 
» je sortirai pour tâcher de savoir des nouvelles. 
)) Si les camarades sont dans la forêt, je sais 
» où je les trouverai. S'ils sont pris ou partis , 
)) nous profiterons du sommeil de l'étranger 
)) pour nous en défaire , et, avec ce qu'il a sur 
» lui , nous ne ferons pas mal de nous mettre 
» aussi à l'abri du danger en quittant la forêt. 
)) — C'est bien pensé; fais souper cet homme , 
)) qu'il s'endorme , puis à ton retour nous agi- 
» rons... en attendant, je vais me jeter sur le 
)) lit et me reposer un peu. — Oui, oui, sois 



16 SOEUR 

» tranquille , je l'éveillerai quand j'aurai be- 
» soin de toi. » 

Leroux Ta rejoindre le voyageur , et la hi- 
deuse Christine se jette sur la couchette à côté 
de sœur Anne. Il faut que celle-ci sente au- 
près d'elle cette femme qui calcule un meur- 
tre arec la froideur la plus révoltante; mais la 
pauvre petite ne bouge pas, elle a entendu 
toute la conversation de ces monstres , elle n'a 
pas perdu un mot de leurs projets et elle es- 
père encore sauver l'étranger : une seule pen- 
sée l'agite, c'est la crainte que les trois autres 
voleurs ne reviennent , car alors tout serait 
perdu, il faudrait voir périr le malheureux 
voyageur ou mourir avec lui. 

A peine Christine est-elle sur le lit , qu'un 
ronflement prolongé annonce son sommeil. 
Sœur Anne se lève alors doucement, s'éloigne 
de la couchette et va appliquer ses yeux contre 
une fente de la cloison par où elle peut voir 
dans l'autre pièce. 

L'étranger soupe tranquillement , Leroux 
tâche de lui tenir compagnie ; mais à chaque 
instant , il écoute avec inquiétude s'il n'en- 



ANNE. ^' 



tend pas de bruit dans la forêt, et paraît dési- 
rer que le Toyageur veuille bientôt se reposer. 
Sœur Anne peut à son aise considérer les traits 
du vieillard, et plus elle le regarde, plus elle 
éprouve pour lui un sentiment d'intérêt, d'at- 
tachement qui ne semble pas naître seulement 
de la situation dans laquelle il se trouve. Au 
moindre bruit causé par le vent qui agite les 
arbres ou fait tomber les branches sèches , la 
jeune fille éprouve une terreur mortelle , 
croyant voir revenir les trois brigands , tandis 
qu'au contraire la joie se peint alors dans les 
regards de Leroux, qui court écouter à la porte , 
espérant entendre ses compagnons. 

(( Attendriez-vous du monde ? lui dit l'é- 
)) tranger. — Non, Monsieur, non, personne... 
» c'est la crainte des voleurs qui me faitécou- 
)) ter ainsi... mais je commence à croire qu'ils 
)) ne vous ont pas poursuivi et vous pourrez 
» dormir tranquillement. — Jevaisme reposer 
» jusqu'au point du jour, alors vous voudrez 
» bien me servir de guide pour trouver le pro- 
)) chain village. —Oui , Monsieur, avec grand 
)) plaisir... mais dormez à votre aise, le jour 



18 SOEUR 

» est encore éloigné. .. Voilà le seul lit que je 
)) puisse vous offrir, c'est de la paille fraîche..- 
>> Je suis fàclié de ne pouvoir vous coucher 
)) mieux que cela , mais nous sommes si pau- 
» vres!... — Oh ! je serai fort bien, ne vous 
)) inquiétez nullement de moi. » 

En disant cela l'étranger va s'étendre sur la 
paille où il cherche le repos , et Leroux reste 
devant le feu , tournant la tête de temps à au- 
tre j pour regarder si le voyageur s'endort. La 
jeune muette , l'œil toujours fixé contre l'ou- 
verture de la cloison , ne perd de vue ni l'é- 
tranger ni le voleur, et prie le ciel pour que 
Christine ne s'éveille pas. 

Enfin le voyageur paraît sommeiller, et Le- 
roux se lève pour aller prendre ses armes dans 
le caveau, dont l'ouverlure est ferméeparune 
planche et masquée par un monceau depaille, 
Sœur Anne frémit... Si le voleur allait sur-le- 
champ assassiner le vieillard,.. Mais non, après 
avoir refermé le caveau , il sort doucement de 
la masure en murmurant : « Allons au rendez- 
)) vous ordinaire, et, s'ils n'y sont pas, reve- 
» nons vite ici.» 



1Q 
ANNE. 



Leroux ouTre doucement la porte de la ca- 
bane et disparait. Le moment d'agir est arrivé: 
la jeune muette rassemble tout son courage et 
sort de la cbambre en marchant avec précau- 
tion , de crainte d'éveiller Christine, puis en 
referme la porte à double tour, afin de l'empê- 
cher de sortir, dans le cas où elle s'éveillerait. 
La flamme qui brille encore dans l'âtre éclaire 
seule la chambre où dort le voyageur. Sœur 
Anne va près de lui et lui prend le bras qu elle 
serre avec force. Le vieillard s'éveille... il TOit 
avec étonnement cette jeune fille penchée vers 
lui , et dont tous les traits expriment la plus 
affreuse anxiété ; il va parler. .. elle pose vive- 
ment un doigt sur sa bouche, et regardant au- 
tour d'elle avec terreur, ses regards lui recom- 
mandent le plus profond silence... L'étranger 
se lève et attend avec inquiétude l'explication 
de cette scène mystérieuse. 

Sœur Anne court au caveau. . . Elle parvient 
à en soulever l'ouYcrture , prend dans l'âtre un 
morceau de bois enflammé dont elle se sert pour 
l'éclairer, puis, faisant signe au voyageur d'ap- 
procher, lui fait voir dans l'intérieur du caveau 



20 SOEGR 

des armes, des vêtemens de toute espèce, et le 
sang dont ils sont couyerls atteste comment les 
Yoleurs s'en sont emparés. 

Le voyageur frémit : « Grand Dieu! dit-il, 
» suis-je donc dans le repaire des brigands ! ... » 
La jeune fillte fait un signe affirmatif , puis 
court vers la paille, et lui indique que pendant 
son sommeil on doit revenir pour l'assassiner. 

L'étranger s'empare aussitôt d'une paire de 
pistolets qu'il trouve à l'entrée du caveau : 
(( Du moins , dit-il , je vendrai chèrement ma 
» vie... Mais toi, pauvre femme... comment 
» vas-tu faire?... » 

Sœur Anne ne lui laisse pas le temps d'ache- 
Ter : elle court ouvrir la porte de la cabane, et 
lui indique qu'il faut se liàler de fuir et qu'elle 
l'accompagnera. L'étranger la prend par la 
main... ils sortent de la masure... En ce mo- 
ment la compagne des voleurs, qui a entendu 
du bruit , se lève et veut sortir de sa chambre ; 
se voyant enfermée , elle crie , appelle Leroux, 
court vers la fenêtre qui donne sur la forêt, et 
aperçoit l'étranger et la jeune fille qui passent 
alors devant elle. 



ANWE. 



21 



«Malédiction!... ils Tont fuir... » s'écrie 
Christine, en s'efforçant d'ébranler les barreaux 
de la fenêtre. Le vieillard dirige sur elle un de 
ses pistolets ; mais sœur Anne l'arrête en lui 
faisant comprendre que le bruit de cette arme 
attirerait les voleurs. L'étranger sent qu'elle a 
raison ; ils fuient, et, laissant l'horrible femme 
les accabler d'imprécations, ils sont bientôt 
éloignés de la demeure des brigands. 

Après avoir erré pendant près d'une heure 
dans les détours de la forêt, tremblans, au 
moindre bruit, de rencontrer Leroux et ses 
compagnons , les fugitifs dislinguent les pas 
de plusieurs chevaux... Ce ne peut être que la 
maréchaussée envoyée à la recherche des bri- 
gands. L'étranger et la jeune fille se dirigent du 
côté d'où part le bruit.. Bientôt un homme 
passe près d'eux en fuyant : c'est Leroux que 
poursuit un cavalier. Un autre homme à che- 
val accourt et s'écrie en voyant l'étranger : 
« Voilà mon maître!... Grâce au ciel, les co- 
j> quins ne l'ont pas tué. )) Le voyageur indi- 
que aux gardes la retraite des brigands , puis , 
montant sur un cheval que lui amène son do- 



22 SOECR 

meslique, prend en croupe la jeune femmequi l'a 
sauvé, et ils s'éloignent au grand trot de la forôt. 

Pendant la route l'étranger ne cesse de re- 
mercier sa libératrice qui rend grâce au ciel de 
ce qu'elle n'est plus au pouvoir des voleurs. 

Le domestique apprend à son maître que , 
quelques momens après sa fuite dans la forêt, 
la maréchaussée a paru. Les brigands n'ont 
plus songé qu'à se sauver; mais, atteints bien- 
tôt, deux sont morts en se défendant. Alors 
prenant les deux chevaux que les voleurs 
avaient déjà dételés de la chaise , le domesti- 
que était monté sur l'un et s'était joint aux 
gardes qui battaient la forêt pour tâcher de re- 
trouver son maître. 

Le péril passé est bientôt oublié. On arrive 
à un bourg assez considérable, et les voyageurs 
frappent à une ferme où l'on s'empresse de les 
recevoir et de leur prodiguer tous les soins. 
C'est surtout la jeune muette qui a besoin de 
prompts secours. La situation affreuse dans la- 
quelle elle s'est trouvée depuis deux jours , le 
danger auquel elle vient d'échapper, l'effort 
décourage qu'elle vient de faire dans cette nuit 



ANNE. â l 

sur le général des yeux supplians et déjà pleins 
de larmes. 

« Allons, allons, calme-toi, morbleu, ^^ dit 

le général en prenant la main de sa nièce 

» te voilà déjà aux champs, comme si je devais 
» faire ton malheur : est-ce que tu ne veux pas 
» te marier?... — Mais... je ne dis pas cela , 
» mon oncle. — Alors, pourquoi donc cet ef- 
)) froi en apprenant que je songe à te donner 
)) un mari? — Mais.... c'est que... je veux... 
)) je ne voudrais pas. . . — Tu veux ? tu ne vou- 
)) drais pas!... Hom! les femmes ne peuvent 
)) jamais parler clairement... Pourquoi ne pas 
)) me dire tout de suite que tu ne veux épouser 
» que Frédéric? — Ah! mon oncle... vous sa- 
)) vez.. — 11 faudrait que je fusse aveugle pour 
)) ne pas voir cela ; et ce beau monsieur qui s'a- 
» vise d'aimer ma nièce... et qui soupire, qui 
» se désole au lieu de venir tout bonnement me 
D demander sa main... — Ah! mon cher on- 

» cle vous voudrez donc bien ?... — Par- 

» bleu , est-ce que j'ai l'habitude ne pas vou- 
» loir ce qui teplait.... — Mais ce mariage 
)) avec ce colonel?.. — C'est un conte inventé 



32 SOEUR 

)) par mon \ieil ami, je ne sais pas trop pour- 
» quoi 5 mais enfin il est \enu me trouver et 
» m'a supplié de le laisser dire cela : il a bien 
» fallu le laisser agir, quoique je ne com- 
» prenne rien à tous ces mystères , et qu'il me 
» semble que lorsque deux jeunes gens s'ai- 
» ment el se conviennent, il n'y a pas besoin 
» de marches et de contremarches pour les ma- 
» rier. jN'importe, Monlreville a sa tactique, 
» dont il ne veut pas s'écarter. Ne va pas dire 
» cela à Frédéric surtout , car son père m'en 
» voudrait; mais à son retour, qui doit être 
)) prochain, je mels fin à ces mensonges, et je 
» t'unis à ton amant qui finirait par se rendre 
» malade à force de soupirer. » 

Constance embrasse son oncle et le quitte , 
encore embellie par la certitude du bonheur. 
Bientôt Frédéric revient près d'elle et s'informe 
avec inquiétude de ce que lui a dit le général. 

Constance tache de dissimuler sa joie : la 
femme qui aime le plus n'est pas fâchée quel- 
quefois d'inquiéter un peu son amant, car dans 
les tourmens qu'il éprouve elle voit de nou- 
velles preuves de son aniour. 



ANNE. 23 

terrible ; tous ces événemens ont accablé l'in- 
fortiinée qui n'est plus en état de se soutenir. 
On la porte dans un bon lit, les habitans de la 
ferme apprenant la situation dans laquelle se 
trouvait cette jeune femme et ce qu'elle a fait 
pour sauver le voyageur, lui témoignent le 
plus tendre intérêt, et l'étranger ne se livre au 
repos que lorsqu'il est certain que rien ne 
manque à sa libératrice. 

Le lendemain on a ramené la voiture trou- 
vée sur la route : l'étranger pourrait partir , 
mais sœur Anne est en proie à une fièvre ardente; 
il ne veut pas s'éloigner sans être rassuré sur 
son existence. Le meilleur médecin des envi- 
rons est mandé : l'inconnu prodigue l'or pour 
que la jeune muette ait tous les secours que ré- 
clame son état. 11 passe une partie de la jour- 
née dans sa chambre, il joint ses soins à ceux 
des habitans de la ferme. 

Sœur Anne voit tout ce que l'étranger fait 
pour elle, et son cœur en est vivement touché. 
Malgré le malqui l'accable, elle s'empare d'une 
des mains du voyageur et la presse avec re- 
connaissance. 



24 SOEUR 

u Pauvre femme , dit l'élranger vivement 
)) ému, je ne vous quitterai pas que je ne sois 
» tranquille sur vos jours... J'aurais voulu 
» vous emmener dans ma voiture et vous con- 
» duire à votre destination... Quepuis-je faire 
)) pour vous?... Vous m'entendez, je le vois 
)) bien; vous n'êtes privée que de la parole; 
» mais savez- vous écrire? » La jeune muette 
fait un signe négatif, puis, tout-a-coup, un 
souvenir semble la ranimer; elle fait un mou- 
vement avec la main , comme si elle voulait 
tracer des caractères. Le vieillard lui présente 
une plume, du papier... elle ne peut s'en servir; 
il lui donne un morceau de craie; se soulevant 
alors de son lit , elle se penche sur une table 
placée auprès, et parvient, non sans effort, à 
tracer avec la craie le nom de Frédéric , puis , 
désignant ce nom en secouant tristement la 
tcte, ses yeux semblent dire : Voilà tout ce 
que je sais... 

Le voyageur paraît vivement surpris en li- 
^>ant le nom que la jeune femme vient de tra- 
cer sur le bois. Il semble réfléchir quelques 
momens, ses yeux se reportent sur sœur Anne 



ANNE. ^*^ 



avec plus d'intérêt.... mais la jeune muette y 
trouve moins de douceur et une expression de 
sévérité qu'elle ne peut définir. 

«Et votre nom, dit l'étranger, ne savez- 
» vous pas l'écrire? » Sœur Anne fait un si- 
gne de tête , et trace de nouveau le nom de 

Frédéric. 

Le voyageur paraît fortement préoccupé tout 

le reste de la journée; lorsqu'il regarde la jeune 
fille, il tombe dans de profondes rêveries. Pen- 
dant cinq jours l'état de sœur Anne laisse crain- 
dre pour sa vie , et l'étranger ne quitte point la 
ferme. Au bout de ce temps un mieux sensible 
se déclare , le médecin répond des jours de la. 
malade, mais il annonce que, pendant long- 
temps, sa faiblesse devant être extrême, il y 
aurait de l'imprudence à elle à quitter la ferme 
avant le moment qui doit la rendre mère. 

En apprenant cela , les yeux de sœur Anne 
se remplissent de larmes; elle craint d'être à 
charge aux bonnes gens qui l'ont reçue; mais 
l'étranger s'empresse de la consoler. « J'ai 
)) pourvu à tout, )) lui dit-il, (( attendez en ces 
» lieux le rétablissement de votre santé: et, si 

3. 



26 SOEUR 

» rien ne vous appelle ailleurs , restez avec les 
)) habitans de celte ferme... ils vous aiment j 
)) ici, vous serez heureuse. '> 

Sœur Anne secoue tristement la tête , puis 
indique qu'il faut qu'elle aille bien loin. L'é- 
tranger, qui a déjà donné vingt-cinq louis aux 
villageois pour tous les soins qu'ils prendront 
de la jeune femme, met encore une bourse 
remplie d'or dans les mains de sa libératrice... 
Celle-ci veut la refuser, et ne sait comment lui 
témoigner sa reconnaissance. 

« Vous ne me devez rien, mon enfant, » 
lui dit le vieillard , « songez que vous m'avez 
)) sauvé la vie , et que , tant que je vivrai , c'est 
» moi qui voub devrai de la reconnaissance. 
» Tenez, prenez aussi ce papier; il renferme 
» mon nom et mon adresse. Si jamais vous êtes 
)) dans le malheur, faites-le moi savoir, et 
» comptez toujours sur ma protection. )) 

Sœur Anne prend le papier, qu'elle serre 
précieusement dans la bourse que l'étranger 
vient de lui donner. Celui-ci , après l'avoir en- 
core regardée avec attendrissement, dépose un 
baiser sur son front, puis, se dérobant aux té- 



ANNE. 27 

moignages de sa reconnaissance, monte en 
voiture et s'éloigne , après avoir laissé dans la 
ferme des marques de sa générosité. 

L'étranger est parti : sœur Anne en est long- 
temps attristée... Son cœur volait vers cet in- 
connu 5 déjà elle réunissait dans son ame son 
image à celle de Frédéric ; mais la tendre ami- 
tié qu'elle sentait pour l'un, ne nuisait en rien 
à lamour qu'elle éprouvait pour l'autre. 



28 



SOEUR 



CHAFIXRZ II. 



Le mariage se fait. 



Frédéric ne passe plus un jour sans voir 
Constance ; depuis que les deux amans se sont 
aTOué réciproquement leur amour, à chaque 
instant ce sentiment semble augmenter encore. 
Mademoiselle de Valmonl aime avec cet aban- 
don d'un cœur qui ne cherche plus à cacher 
ce qu'il éprouve. Elle est fiére de l'amourqu'elle 
inspire à Frédéric , et met tout son bonheur à 
le partager. 

Frédéric, plus ardent, plus impétueux, cède 
au sentiment qui l'entraîne, mais, en aimant, 
il ne doit pas être aussi heureux ; il a besoin 



ANNE. 29 

de s'étourdir... de repousser des souvenirs qui 
troublent son bonheur : semblable à ces gens 
qui ne regardent plus en arrière de crainte d'y 
trouver des sujets d'effroi , Frédéric cliasse les 
pensées qui le reportent à une époque encore 
récente. Il veut ne s'occuper que de Constance; 
il seut bien que désormais elle doit l'emporter 
sur toute autre : à quoi donc serviraient quel- 
ques soupirs qui ne consoleront pas celle qu'il 
abandonne?... On se dit cela, mais malgré soi, 
dans le sein du bonheur même , il existe au 
fond de l'ame quelque chose qui nous reproche 
le mal que nous avons fait.... à moins cepen- 
dant que nous n'ayons pas d'ame, et il y a 
beaucoup de gens chez lesquels on en cher- 
cherait en vain. 

Le comte de Montre vil le est absent depuis 
quinze jours. Frédéric ignore le but du voyage 
de son père ; mais il n'a plus envie de profiter 
de son absence pour partir de son côté. Pour- 
rait-il maintenant quitter Constance un seul 
jour? Quoiqu'elle l'ait rassuré sur le mariage 
dont on lui a fait peur , Frédéric n'est pas en- 
core tranquille ; il supplie son amie de ques- 



30 SOEUR 

lionner sou oncle à ce sujet. Constauce n'ose 
parler de cela au général; mais vaincue par les 
sollicitations de Frédéric , elle se décide enfin 
à le questionner , et un matin va en rougissant 
le trouver dans son cabinet. 

« Mon oncle... on m'a dit que vous aviez 
X» des projets sur moi , » dit Constance en bais- 
sant les yeux. Le général la regarde en sou- 
riant, puis tâche , pour lui répondre , de pren- 
dre un Ion sérieux , mais cela ne va pas à sa 
physionomie : « Qui vous a dit , Mademoiselle , 
)) que j'avais des projets sur vous! — Mon on- 
)) cle... c'est M. Frédéric, qui le sait de son 
» père. — Ah ! diable , M. Frédéric s'occupe 
» de cela... et quels sont donc ces projets, Ma- 
» demoiselle? — Mon oncle , vous devez le sa- 
)) voir mieux que moi... — Ah ! c'est vrai, tu 
» as raison. Eh bien! oui, j'ai des projets. — 
» Pour mon établissement, mon oncle? de - 
» mande Constance en tremblant. — Oui, 
» pour te marier enfin. 

» — Me marier!... Il serait possible! 

» Ah! mon oncle... )) Et l'aimable fille lève 



ANNE. âS 

« Eh bien î dit Frédéric avec impatience , 
)) vous ne me répondez pas ? Vous avez cepen- 
» daat parlé à votre oncle au sujet de ce ma- 
» liage... Est-il vrai qu'il en ait conçu le pro- 
» jet?... — Mais oui, il songe à me marier... 
» — J'avais donc raison , » s'écrie le jeune 
homme en faisant un bond qui fit trembler 
Constance; « il y pense ; on m'avait dit la vé- 
» rite... Mais on ne vous ravira pas à mon 
)) amour... — Mon ami... calmez- vous... — 
)) Que je me calme quand on veut vous ma- 
)) rier !... Constance , si votre oncle est un ty- 
» ran , je vous enlève. .. Nous fuyons ensemble 
» au boutdu monde!... auboutde l'univers !... 
» VouSj vous seule suffirez à mon bonheur !... 
» Ce soir, si vous y consentez, nous partirons... 
)) Comment, Mademoiselle, vous riez en voyant 
» mon désespoir... — Ah! Frédéric, quelle 
)) mauvaise tète vous avez ! — Ah ! Mademoi- 
» selle veut me donner maintenant des leçons 
)) de sagesse... 11 me semble que ce mariage 
)) ne vous afflige pas beaucoup... C'est donc 
» comme cela que vous m'aimez?... — Mé- 
)) chant ! . . . quel reproche ! ... Ah ! mon ami 
IV. 4 



J4 SOEDR 

» parce que mon amour est plus tranquille 
)) (|ue le \ôtre, ne croyez pas qu'il ait moins 
» de force. — Mais ce mariage que projette vo- 
» Ire oncle? — Et si c'était avec vous, Mon- 
» sieur, qu'il songeât à me marier... — Atcc 
» moi!...)) 

Tous les traits de Frédéric s'animent d'une 
expression nouvelle , et Constance pose un 
doigt sur sa bouche en lui disant : « Chut!... 
)) silence , mon ami ! mon oncle m'avait bien 
)) défendu de parler... mais puis-je vous voir 
)) long-lemps de la peine!... — Quoi, Cons- 
» tance, il se pourrait... Ah! quel bonheur ! 

)) votre oncle est le meilleur des hommes ! 

)> ah! laisse/.-moi aller me jeter à ses pieds... 
» — Nonpasvraiment ! ..pour qu'il me gronde. 
)) Mais je ne pourrai donc jamais vous rendre 
» raisonnable... Asseyez-vous là , Monsieur, 
» auprès de moi.... — Mais enfin quand donc 
» pourrai-je lui dire que je vous aime? — Au 
» retour de votre père... il ne tardera pas sans 
)) doute. Savez- vous s'il est allé loin?... — 
)) Mais... non... je ne crois pas... je ne suis pas 
» cerlaiu... — Eh bien, mon ami, vous voilà 



ANNE. 



)) tout pensif... — Moi! non, je vous jure. Tant 
)) que nous n'avons pas clé certains de notre bon- 
)) heur, je vous ai pardonné ces airs rêveurs , 
» ces momens de tristesse qui vous prennent 
)) quelquefois auprès de moi; mais songez bien, 
» Monsieur, que je ne veux plusces mines-la... 
» Mon ami , vous n'avez pas de chagrin , pas 
)) de peines secrètes que vous ne puissiez con- 
)) fiera Constance, n'est-il pas vrai? — Nonsans 
)) doute! — Promettez-moi que vous me direz 
)) tout... tout absokunent, que j'aurai votre 
» confiance entière... Est-ce que deux époux 
)) doivent se cacher quelque chose... — Oui , 
*> ma chère Constance , je vous le promets , je 
)) vous dirai toutes mes pensées.» 

Frédéric ment un peu en ce moment, mais 
ce mensonge est excusable, et dans cet instant 
une confidence entière ne causerait pas un 
grand plaisir à Constance qui est persuadée 
que sonamantne songe qu'à elle, et qui, mal- 
gré son air calme , sa douceur et sa confiance , 
aime trop éperduement Fiédéric pour ne pas 
être susceptible de jalousie, sentiment qui , 



36 



SOEUR 



chez les femmes, est presque toujours adhé- 
rent à l'amour. 

Le comte de Montreville revient à Paris 
après une absence de près d'un mois. En toute 
autre circonstance Frédéric aurait été surpris 
de la longueur d'un voyage qui pouvait être 
terminé en quinze jours , mais prés de Cons- 
tance il ne s'est pas occupé de cela. Cepen- 
dant, en revoyant son père, tous les souvenirs 
du Dauphiné reviennent à son esprit, il de- 
meure embarrassé devant lui, il voudrait et 
n'ose le questionner. 

De son côté, le comte ne parait paslemême 
({u'avunt son départ : comme s'il était forte- 
ment préoccupé d'un événement récent , il 
est souvent rêveur, pensif, et, en regardant 
son fils, semble aussi craindre et désirer une 
explication. Enfin Frédéric se hasarde le pre- 
mier à questionner son père, et, contre son at- 
tente, celui-ci, en lui répondant, n'a plus ce 
ton sévère , cet air fi oid qu'il prenait autrefois 
en abordant ce sujet. 

a Vous avez été en Dauphiné, dit Frédéric, 
» vous avez été a Vizille?.., — Oui, dit le 



i 



ANNE. 37 

» comte , j'ai parcouru les environs de ce vil- 
)) lage. . . le bois dans lequel vous avez séjourné 
» si long-temps. . . — Et. ,. vous avez vu cette.. . 
» jeunefille? — Non Je ne l'ai pas vue, depuis 
)) quelques jours elle avait quitté sa chaumière, 
» qu'un vieux pâtre seul habitait. — Quoi! 
» sœurAnne n'est plus dans sa retraite. . .sepour- 

» rait-ill... et Marguerite — La vieille 

)) femme est morte depuis plusieurs mois. — 
» Sœur Anne est partie... pau\Te petite... que 
)) peut-elle être devenue... dans sa situation , 
)) comment pourra-t-elle se conduire , se faire 
)) comprendre... Ah! malheureuse... — Que 
» voulez- vous dire?» s'écrie le comte en fixant 
sur son fils des yeux où se peignait l'expression 
du plus vif intérêt , « quelle est donc la situa- 
)) tion de celte jeune fille?... qui la rend tant 
» à plaindre?... répondez, Frédéric? — Mon 
» père, sœur Anne depuis l'âge de sept ans a 
)) perdu l'usage de la parole; un événement 
» affreux, une frayeur épouvantable ont ôté à 
)) cette pauvre petite la possibilité de se faire 
)) entendre. 

» Grand Dieu ! » dit le comte . vivement 



■ÔO SOEUR 

frappé lie ce t[u'il vient d'apprenilre , « c'est 
)) elle!.., je lavais deviné !... » 

Mais Frédéric n'a pas entendu les derniers 
mots que son père vient de prononcer. Il est 
tout occupé de sœur Anne, qu'il croit voir er- 
rante, sans secours, sans abri, au milieu des 
bois , des campagnes; repoussée dans la plupart 
des auberges , et partout en proie a la misère 
et au malheur. Il songe que tout cela est son 
ouvrage, que s'il n'avait pas cherché a inspirer 
à cette jeune fille une passion violente, elle 
aurait vécu tranquille daus le fond de sa retraite, 
ne désirant point les plaisirs qu'elle ne con- 
naissait pas, et ne se créant |)ointun bonheur, 
uneexistencedifférente. Dans ce momentlesre 
mords accablent Frédéric , et il se reproche vi- 
vement sa conduite avec une femme dont il a 
cessé d'être amoureux, mais qui lui est toujoins 
chère. 

Depuis long-temps le comte et son fils sont 
plongés dans leurs réflexions Le comte rompt 
enfin le silence en s'adressant à Frédéric d'une 
voix émue : 

«Rassurez-vous sur ic sort de cette jeune 



» fille... je i'ai letrouvée... — Vous l'avez re- 
)) trouvée, mon père, sepouirail-il?... — Oui, 
)) dans une ferme , aux environs de Grenoble. 
)) Je l'y ai laissée... et j'ai fait en sorte de la 
)) mettre a l'abri de la misère... — Mais com- 
)) ment, vous ne pouviez la connaître... — Son 
» malheur, sa jeunesse... elle m'intéressait 
» vivement... quelque chose me disait quec'é- 
» tait la personne que je cherchais , je n'en 
» doute plus depuis que vous m'avez ditqu'elle 
)) est muette. Je vous le répète, ne vous in 
)) quiétezplus deson avenir, je l'ai laissée chez 
)) de bonnes gens, qui l'aiment, et oùellesera 
)) bien; j'aurai soin d'ailleurs de veiller sur son 
)) sort. )) 

Le comte se garde bien de dire à son fils son 
aventure dans la forêt et tout ce qu'il doit a 
sœur Anne ; en apprenant qu'elle lui a sauvé la 
vie, il craint que Frédéric ne sente se rallu- 
mer pour elle son premier amour, il ne veut 
pas surtout que Frédéric sache que la jeune 
muette est sur le point d'être mère , cette con- 
naissance pourrait déranger les projets qu'il a 
formés. Enfin le comte , quoiqu'il s'intéresse 



40 SOEDB 

maintenant à sœur Anne, et se promette d'as- 
surer son existence et celle de son enfant, n'en 
désire pas moins voir s'accomplir le mariage 
de son fils avec la nièce de son vieil ami , et , 
pour cela , juge très-nécessaire de cacher tout 
ce qui a rapporta la pauvre orpheline. 

En arrivant à Paris il a expressément défendu 
à son domestique de parler de l'aventure de la 
forêt et de la jeune femme qu'ils ont laissée à 
la ferme. 

L'assurance que son père vient de lui donner 
que sœur Anne était entourée de bonnes gens et 
désormais à l'abri du besoin, a calmé le chagrin 
de Frédéric. En amour les remords ne durent 
guère, et le sentiment nouveau est toujours là 
pour chasser les souvenirs de l'ancien. C'est 
auprès de Constance que le jeune homme va 
oublier entièrement la pauvre fille des bois, 
c'est en faisant de nouveaux sermens d'amour 
qu'il perd le souvenir de ceux qu'il a faits à une 
autre. 

Le retour du comte de Montreville doit ame- 
ner le prochain mariage des jeunes gens. Fré- 
déric le désire , Constance l'espère, et le gêné- 



ANNE. 41 

rai le veut , parce qu'il trouve qu'il ne faut pas 
laisser les amans soupirer trop long-temps. 

Tout le monde est d'accord , quel obstacle 
pourrait retarder le bonheur des deux amans? 
Le mariage est arrêté. Le général se fait une 
fête de danser à la noce de sa nièce , quoiqu'il 
n'ait jamais dansé de sa vie; le comte ne désire 
pas moins saluer Constance du doux nom de 
fille, et les amans... Ah! vous savez bien ce 
qu'ils désirent , cela se devine , mais cela ne se 
dit pas. 

Tout occupé de son prochain bonheur, 
Frédéric n'a plus que bien rarement de ces 
souvenirs qui donnaient à ses traits une expres- 
sion de tristesse; quand par hasard il lui échappe 
un soupir, un regard de Constance éloigne aus- 
sitôt ces pensées données à d'a?itres temps. Ma- 
demoiselle de Valmont est si aimable, l'appro- 
che du bonheur la rend si belle j qu'il est 
impossible de ne point l'adorer. 

Enfin est arrivé ce jour qui doit unir Frédéric 
et Constance. Le comte de Montreville est tel- 
lement satisfait qu'il permet à son fils d'inviter 
à son mariage toutes les personnes qu'il dési- 



42 SOEUR 

rera. Frédéric ne î^e connaît point de meilleur 
ami que ])ubourg, qui , au milieu de sci» fo- 
lies, lui a souvent donné des preuves d'un vé- 
ritable attachement. D'ailleurs , depuis que 
Dubourg a hérité de sa tante, il est devenu 
beaucoup plus raisonnable. A la vérité il est 
toujours gêné vers le milieu du mois, mais il 
n'a pas hypothéqué son revenu et a remplacé 
l'écarté par le domino, jeu où l'on s'échauffe 
beaucoup moins. 

Ménard n'est pas non plus oublié , le bon 
homme aime tendrement Frédéric; il a été un 
peu trop indulgent dans le voyage, mais le 
comte a pardonné cela, et d'ailleurs le précep- 
teur a toujours eu les meilleures intentions. 
Quant à son penchant pour la tal)le, dans le 
monde cela passe souvent pour une qualité. 

Constance est parée avec goût et élégance, 
mais on ne peut s'occuper de j-a toilette en voyant 
ses grâces et sa beauté, car le bonheur qui 
embellit tout, ajoute encore aux charmes d'une 
jolie figure. Les hommes ne peuvent que l'ad- 
mirer; quant aux femmes, elles voient d'un 
coup-d'œil toutes les parties du costume, et 



ANNE. 



43 



pourraieni, au besoin, nous dire comment est 
placée chaque épingle, et combien de plis la 
robe fait par derrière et par devant^ notre pers- 
picacité n'ira jamais jusque-là. 

Frédéric est rayonnant d'amour, il ne perd 
pas Constance de vue , c'est le plus sûr moyen 
de n'avoir aucun fâcheux souvenir. Frédéric est 
fort bien aussi, sa figure est noble et douce , et 
si les hommes admirent Constance , les dames 
ne la plaignent pas d'épouser Frédéric. 

Le général et le comte éprouvent la satis- 
faction la plus vive d'unir leurs enfans. Dans 
sa joie, M. de Valmont est plus gai , plus ex- 
pansif que le comte de Monire ville; mais celui- 
ci sourit à tout le monde, et, pour la première 
fois, il a embrassé tendrement son fils. 

M. Ménard s'est habilié avec soin , et con- 
serve une tenue Irès-sévère jusqu'au moment 
du diner. Quant àDubourg, enchanté d'être au 
mariage de son ami, et voulant se mettre dans 
les bonnes grâces du comte , il prend toute la 
journée une mine tellement raisonnable, qu'il 
a l'air d'avoir le sjyleen, et s'étudie à se donner 
une démarche si posée, qu'on croirait qu'il a 



44 SOEUB 

soixante ans. Toutes les fois que le comte se 
trouve près de lui, il parle des faux plaisirs du 
monde, du bonheur de la retraite et des jouis- 
sances qui attendent le juste après sa mort. 
Cela deyicnt si fort, que le général dit à Fré- 
déric : 

« Quel diable d'homme que ton Dubourg! 
)) Est-ce qu'il passe son temps dans les cime- 
» tières? Je me suis approché de lui une fois ou 
)) deux pour causer , il m'a cité cinq ou six 
» passages des Nuits d'Young , et du Pelit- 
)) Carême de Massillonj yoilà un jeune homme 
)) bien gai pour une noce ! » 

Frédéric va près de Dubourg et l'engage à se 
laisser aller à son caractère habituel 5 mais ce- 
lui-ci est persuadé que sa conversation, son air 
et sa tenue enchantent M. de Montreville, et il 
n'y a pas moyen de le faire sourciller. 

Un diner magnifique est préparé dans l'hôtel 
du comte, d où les jeunes mariés doivent par- 
tir le soir pour retourner à l'hôtel du général , 
dans lequel ils vont habiter. Le général étant 
souvent en voyage, n'a besoin que d'un petit 



ANNE. 45 

appartement, et cède aux nouveaux époux les 
trois quarts de sa maison. 

Les mariages , dans la haute société , n'ont 
point la gaieté des noces bourgeoises; c'est ce 
qui dédommage la classe bourgeoise de ne pas 
être de la haute société. Cependant une gaieté 
douce préside au repas. M. Ménard s'en donne 
comme à la table de M. Chamberlin 5 mais 
Dubourg ne mange pas ; il refuse de presque 
tous les mets , parce qu'il présume que c'est 
beaucoup plus comme il faut. Impossible de 
lui faire accepter im verre de Champagne ni 
de liqueurs : «Je n'en prends jamais, )) ré- 
pond-il avec un flegme imperturbable. Le 
comte de Montreville le regarde avec élonne- 
ment, tandis que Ménard , qui est près de lui, 
lui dit à chaque instant : « Vous en preniez 
)) cependant... je vous en ai vu prendre assez 
)) souvent!. ..dites donc que vous êtes malade, 
» à la bonne heure. 

)) — Ton ami est terriblement sobre! » dit 
le général à Frédéric, « c'est un anachorète 
» que tu nous as amené. » 

Après ie repas, la danse remjdit la soirée. 

5 



4b SOEUR 

Los nouveaux époux se livrent à ce plaisir qui 
donne la patience d'en attendre d'autres; aussi 
la danse est-elle toujours nécessaire pour ter- 
miner gaiement une noce. 

Mais Dubourg ne danse pas ; il se contente 
de se promener avec raideur dans les salons , 
tenant sa tête comme s'il avait un torticolis, 
et ne s'arrêtant jamais auprès d'une table d'é- 
carté. 

« Vous ne joue/, pas, M. Dubourg? » lui dit 
le comte d'un air riant. « — Non, M. le comte, 
» j'ai entièrement renoncé à ces jeux d'argent, 
» je n'aime plus que les échecs: c'est le jeu des 
)) gens raisonnables, le seul qui me convienne. 
» — Vous ne dansez pas? — Jamais; je n'aime 
)) que le menuet , danse noble et posée. C'est 
)) bien dommage qu'on ne le danse plus.... — 
» Diable, 31. Dubourg, vous êtes donc bien 
» changé; vous éliez un peu étourdi autre- 
» fois!... — Ah! M. le comte, autre temps, 
» autres soins; avec les années on devient sage. 
» — Les années?. . . mais il n'v a pas encore un 
» an que vous faisiez Hippolyte et que vous 
)) vouliez faire jouer Thésée à ce pauvre Mé- 



Ai\NE. 



47 



)) iiaid. — Ah ! M. le comte, depuis ce temps 
)) il s'est fait en moi une bien grande révolu- 
)) tion. Je n'anne plus quel'élude. ., la science... 
)) ah! la science surtout!., car, comme dit 
» Caton : Siîie doctîmâ vita est quasi mortis 
)) imago. )) 

Le comte s'éloigne de Dubourg en souriant, 
et celui-ci est persuadé ({u'il est fort satisfait de 
lui. Cette journée est passée 5 Ménard a rega- 
gné son petit logement , en repassant dans sa 
mémoire tous les morceaux délicats qu'il a 
mangés . Dubourg n'est pas plus tôt hors de l'hô- 
tel, qu'il saute et court comme un écolier qui 
n'est plus sous les yeux de son maitre; Frédéric 
et Constance sont heureux!.... des témoins im- 
portuns ne sont plus là pour contraindre les 
élans de leur tendresse... car le monde pèse 
aux amans ! et c'est avec impatience qu'ils at- 
tendent le mystère et la solitude. Frédéric peut 
enfin emmener sa femme; le premier jour des 
noces, un époux est un amant qui enlève sa 
maîtresse. 



48 SOELR 



CHAPITRE III. 



Sœur Anne est mère. — Long séjour à la ferme. 



Sœur Anne est toujours dans la ferme où l'a 
laissée le comte de Montreville , car nous sa- 
vons maintenant que l'étranger qu'elle a sauvé 
de la chaumière des voleurs n'était autre que le 
père de Frédéric , qui revenait de Vieille , où 
il avait été s'informer du sort de la jeune fille 
que son fils avait abandonnée. Mais le comte 
n'avait trouvé dans le bois que le vieux pdtre, 
et celui-ci ignorait de quel côté sœur Anne 
avait porté ses pas en quittant sa cabane. A tou- 
tes les questions qu'on lui adressait, il ne pou- 
vait que répondre : « Elle est [jartie, elle a 



ANNE. 



49 



» voulu s'en aller , je ne sais où elle est allée ! . .. 

En s'éloignant du bois , le comte avait par- 
couru les environs de Grenoble , et c'était en 
retournant à Lyon que sa voiture avait été arrê- 
tée dans la forêt. 

Sœur Anne, malgré le désir qu'elle a de 
continuer son voyage , sent bien qu^elle n'est 
plus en état de se mettre en route ; le moment 
approche où elle va être mère , où elle pourra 
presser contre son cœur le fruit de ses amours. 
Cette pensée adoucit un peu ses tourmens; 
l'espoir de voir son enfant la distrait quelque- 
fois de ses peines, et, dans la ferme, chacun 
cherche à lui rendre la tranquillité , à ramener 
le sourire sur ses lèvres. Les habitans de cette 
demeure sont de braves gens qui portent à la 
jeune muette le plus vif intérêt. Sans en être 
récompensés, ils auraient montré pour elle le 
même attachement; mais l'or ne nuit jamais, 
et la somme que le comte de Monlreville leur 
a donnée, en les engageant à continuer de 
garder sœur Anne , est, pour eux, considé- 
rable. 

La jeune femme , qui sent bien devoir pro- 



30 SOEUR 

longer son séjour chez eux , leur présente la 
bourse que lui a remise le vieux monsieur quel- 
ques moraens avant de s'éloigner , mais les vil- 
lageois ne veulent plus rien accepter. « Gar- 
» dez cet or, lui dit la fermière, gardez-le, mon 
» enfant; cet homme respectable que vous avez 
» sauvé des brigands , a pourvu à tout , il nous 
» a trop pavés même ! . .. nous n'avions pas be- 
)) soin de cela pour vous rendre service ; vous 
» êtes si douce, si gentille et si malheureuse !.. 
» pauvre petite femme !.. ah ! je devine en par- 
» lie voire situation!... quelque séducteur 
» aura abusé de votre inexpérience, de votre 
» innocence!... il vous a trompée, puis vous a 
» laissée là!... Voilà l'histoire de toutes les 
» jeunes filles qui n'ont point de parens pour 
» les garantir des pièges de tous ces beaux mes- 
)) sieurs... Ne pleurez pas, mon enfant!... je 
» suis bien loin de vous condamner!... vous 
ï> êtes moins coupable que toute autre ! . . . mais 
)) c'est celui qui vous a quittée qui mériterait 
)) d'être puni... Dans la situation où vous êtes , 
» vous abandonner... ah! il faut qu'il ait 1< 
» cœur bien dur!... » 



ANNE. 31 

En entendant ces mots, sœur Anne fait un 
mouvement précipité comme pour empêcher la 
fermière d'en dire davantage; elle pose un 
doigt sur sa bouche, et, secouant la tête avec 
force , semble démentir ce que la villageoise 
vient de dire. 

« Allons , dit la fermière , elle ne veut pas 
» que l'on dise du mal de lui ! . . . elle l'aime 
» encore!... voilà bien les femmes! toujours 
» prêtes à excuser celui qui leur a fait le plus 
» de mal ! Mais ne vous inquiétez plus de votre 
)) sort, mon enfant ; restez avec nous , nous vous 
)) chérirons comme notre fille , nous aurons 
)) bien soin de vous: ici vous êtes pour jamais à 
» l'abri de la misère. « 

Sœur Anne presse tendrement la main de la 
fermière, mais ses yeux ne lui font pas une pro 
messe que son cœur n'a pas l'intention de tenir. 
Frédéric régne toujours au fond de ce cœur 
brûlant, et l'espoir de le retrouver n'abandonne 
pas la jeune fille. 

Peu de temps après le départ de l'étranger , 
sœur Anne , se rappelant qu'il lui a remis un 
papier , le prend dans la bourse où elle l'a serré 



52 SOEUR 

et le présente à la fermière , impatiente de sa- 
voir ce qu'il contient 5 la villageoise lit : Le 
comte de Montreville , rue de Provence , à Pa- 
ris. Le papier ne contenait pas autre chose , et ^ 
sœur Anne ne se doute pas que c'est le nom du 
père de Frédéric , car il n'a jamais, devant elle , 
prononcé le nom de sa famille ; mais elle en- 
tend avec joie nommer Paris ; elle tâche de faire 
comprendre à la fermière que c'est là qu'elle 
veut se rendre , et replace avec soin le papier 
dans sa bourse. « C'est l'adresse de cet étranger, 
» dit la fermière , oh ! cet homme-là ne res- 
» semble pas à tout le monde ! .. . il est recon- 
)) naissant ; il n'oubliera jamais le service que 
)) vous lui avez rendu , et je suis certaine que , 
» si vous alliez à Paris , il vous y recevrait bien; 
)) mais qu'iriez-vous faire dans celte grande 
» ville?... Croyez-moi, ma clière enfant, res- 
)) tez avec nous , vous serez plus heureuse. » 

Sœur Anne est charmée de posséder ce pa- 
pier sur lequel est le nom de la ville où elle 
compte se rendre un jour; avec ce billet elle 
pourra se faire comprendre , et rend grâce au 
ciel de celte circonstance qui lui permettra de 



trouver ce Paris dans lequel elle espère trouvei 
aussi son amant. 

Après deux mois de séjour dans la ferme, 
sœur Anne met aumonde un fils... Avecquellc 
ivresse elle contemple son enfant; avec quels 
transports elle entend ses premiers cris ! Il faut 
être mère pour comprendre les jouissances que 
ce moment procure. Déjà dans les traits de son 
enfant elle croit retrouver ceux de Frédéric ; à 
chaque instant elle le considère, le couvre de bai- 
sers, son fils ne la quitte plus ; malgré sa faiblesse, 
c'est elle qui le nourrit. Les villageois n'ont 
point cherché à s'opposer au désir qu'elle a té- 
moigné d'allaiter son fils; car pour une mère , 
c'est une source de jouissances sans cesse re- 
naissantes, et sœur Anne semble les goûter 
plus vivement qu'une autre. Elle est si heu- 
reuse , sifière lorsqu'elle tient son enfant sur 
sonsein, que ce bonheur la distrait de ses peines. 
Elle n'oublie pas Frédéric , mais son ame n'est 
plus en proie à une sombre tristesse, la vue de 
son enfant ramène souvent le sourire sur seslé- 
T'res , elle sent que, pour son fils, une mère peut 
tout supporter. 



54 SOEUR 

Quelquessemaines après son accouchemenlj 
sœur Anne lémoigue le désir de se remettre en 
voyage; mais les habitans de la ferme s'oppo- 
sent à son projet, ce Y pensez-vous?» lui dit la 
fermière , « \ous mettre en route en nourris- 
)) sant votre enfant! Songez que ce n'est plus 
)) votre vie seulement , c'est la sienne que vous 
» exposeriez. Croyez-vous en cherchant de 
)) nouveau des fatigues , des dangers , pouvoir 
)) offrir à ce pauvre petit un sein dans lequel il 
» puiserait la vie? Non, Madame, non, cela 
» est impossible ; bientôt cet enfant perdrait la 
» santé, l'existence, si vous persistiez dans vo- 
)) tre projet. » 

Compromettre l'existence de son fils !.. . cette 
idée fait frémir la jeune muette. Il n'est pas de 
sacrifice qu'elle ne fasse pour son enfant; c'en 
est un bien grand pour elle de suspendre son 
voyage , mais ce que vient de dire la fermière 
la décide sur-le-champ à rester à la ferme, jus- 
qu'à ce ([ue son fils ne puisse plus se ressentir 
des peines qu'éprouvera sa mère. 

(( Allons, allons, vous resterez. » dit la fer- 
mière, qui lit dans les yeux de sœur A une qu'elle 






ANNE. S5 

ne résiste pas. (( C'est bien, mon enfant^ vous 
» êtes raisonnable. Dans un an... dans dix-huit 
» mois , si YOtre fils est assez fort... alors, nous 
» verrons ; mais jusque-là , il ne faut pointson- 
)) ger à voyager. » 

Sœur Anne a pris son parti, et, tout enson- 
geant encore à Frédéric , elle ne s'occupe plus 
que de son enfant. Pour prix de ses soins, elle voit 
son fils acquérir chaque jour de nouvelles for- 
ces; sur ses joues brille la santé , sur ses lèvres, 
un doux sourire , et déjà ses petits bras sem- 
blent entourer avec reconnaissance celle qui 
lui donna lejour. 

En traçant devant les villageois le nom de 
Frédéric , sœur Anne estparvenueàfaire com- 
prendre que c'est ce nom qu'elle veut que l'on 
donne à son fils. Les villageois n'appellent plus 
l'enfant autrement ; et la jeune mère éprouve 
un sentiment de plaisir toujours nouveau cha- 
que fois (pie ce nom frappe son oreille; com- 
bien son bonheur sera plus grand encore lors- 
que son enfant y répondra! 

La jeune muette est depuis six mois chez les 
bons fermiers, lorsqu'un jour un courrier ap- 



56 SOEUR 

porte à la ferme un paquet, contenant \ingt- 
cinq louis et un billeldu comte de Montreville, 
adressé aux villageois. Dans sa lettre il recom- 
mande de nouveau la jeune femme à leurs 
soins, en les prévenant que tous les six mois il 
leur enverra pour elle une pareille somme. 

La fermière se hâte d'af)prendreàsœurAnne 
ce que fait pour elle le comte de Montreville, 
et les yeux de la jeune mère se remplissent des 
larmes de la reconnaissance. «Quel brave 
» homme ! ^) dit la villageoise. . . «Ah ! j'étais bien 
» sûre qu'il ne vous oublierait pas ! . . . Morgue, 
» je vous le répète, si plus tard il vous prend 
» encore l'envie d'aller à Paris , c'est chez ce 
» comte-là qu'il faudra vous rendre tout de 
» suite!... Dame , mon enfant, c'est qu'un 
» comte, c'est un seigneur!... un homme puis- 
)) sant!... Celui-là est bien riche, à ce qu'il pa- 
» raît , et si votre séducteur est dans Paris , il 
j> vous le fera retrouver ben vite, et peut-être 
» ben que, par les bons conseils qu'il lui don- 
)) ncra, il l'engagera à ne plus vous quitter.» 

Sœur Anne témoigne qu'elle pense comme 
la fermière, et qu'elle fera tout ce qu'elle vient 



ANNE. 57 

de dire. Elle la force ensuite à acceplei la 
somme envoyée par le comte, et selrouveplus 
heureuse en pensant qu'elle n'est point à 
charge aux bonnes gens qui lui portent tant 
d'intérêt. 

Le temps s'écoule. Sœur Anne idolâtre son 
fils. Il lui tient lieu de tout ce qu'elle a perdu j 
elle revoit en lui ce frère qu'elle chérissait, et 
dont la mort lui a causé une révolution si fu- 
neste ; elle revoit Frédéric , ce sont ses traits que 
son fils lui offre. Elle étudie les moindres désirs 
de son enfant, elle épie son regard, son sou- 
rire^ et, dans ces soins si touchans, trouve 
moins long le temps qui s'est écoulé depuis 
qu'elle n'a revu son amant , et celui qui doit 
se passer encore avant qu'elle se rapproche de 
lui. 

Le petit Frédéric promet d'avoir la beauté, 
la douceur de celle dont il tient lejour • déjà 
il balbutie ce nom si doux à l'oreille d'une 
mère, et sœur Anne sent alors combien il est 
nécessaire qu'elle ne prive pas son enfant des 
soins qu'on lui prodigue à la ferme. Si son fils 
ne connaissait qu'elle , le pauvre enfant ne 

6 



58 SOEUR 

parlerait pas ; car la Toix est aussi un art dans 
lequel il faut un maître. 

Le comte fait parvenir un second euToi d'ar- 
gent à l'époque qu'il a désignée. Son messager 
s'informe toujours de la situation de la jeune 
muette, de la santé de son enfant, et engage 
sœur Anne à ne point quitter la ferme où elle 
goûte une existence tranquille, où elle peut 
prodiguer tous ses soins à son fils. 

Mais sœur Anne n'a point renoncé au désir 
de se rendre à Paris. Malgré les remontrances 
de la fermière, elle veut tout tenter pour re- 
trouver Frédéric. L'amour qu'elle sent pour 
son fils ne diminue pas ses regrets d'être éloi- 
gnée de son amant; il semble au contraire 
qu'en considérant son enfant, dont elle ad- 
mire la beauté, elle éprouve un plus vif désir 
de l'offrir à son père. «S'il le voyait! pense- 

» t-elle, pourrait-il ne pas l'aimer Non, 

)) il ne songerait plus alors à se séparer de 
» moi. » 

Le petit Fiédéric a vingt mois. Depuis long- 
temps il ne puise plus sa nourriture dans le 
sein de sa mère. Il commence a essayer ses 



ANNE. 



59 



premiers pas ; chaque jour sa marche estmoins 
chanceianle • sœur Anne le guide, le soutient. 
Elle remarque l'augmentation de ses forces , 
de ses facultés. Semblable au jardinier qui 
considère les changemens qu'une nuit a ap- 
portés dans ses jeunes plantes , une mère yoit 
chaque jour avec délices ceux qui annoncent 
les progrés de son enfant. 

Tranquille sur la santé de son fils , à Fabri 
du besoin par la somme que le comte lui adon- 
née à son départ j et ne doutant pas d'ailleurs , 
qu'en arrivant à Paris, elle trouvera en lui un 
protecteur et un ami , sœur Anne est résolue 
à entreprendre ce voyage, et un matin , elle 
présente à la fermière le papier que lui a laissé 
le comte... C'était annoncer qu'elle voulait 
partir. 

Les habitans de la ferme essayent encore de 
la faire changer de résolution ; mais cette fois 
sœur Anne est inébranlable j elle veut partir, 
elle veut aller à Paris ; son cœur lui dit qu'elle 
y trouvera Frédéric. 

« Pourquoi emmener votre enfant? )) lui 
dit la fermière ; « laissez-le avec nous , vous sa- 



60 SOEUR 

)) vez combien nousTaimons. » Mais sœur Anne 
ne comprend pas qn'unemcre puisse se séparer 
une seule minute de son fils; elle serre le sien 
contre son sein, el fait signe qu'elle ne lequit- 
tera jamais. «Du moins^ dit la fermière, puis- 
)) que vous voulez absolument aller à Paris , 
)) vous ne voyagerez plus à pied comme inie 
)) mendiante. Je vais, avec ma carriole, vous 
)) conduire jusqu'à Lvon , et là , je vous embar- 
» querai dans une diligence qui vous conduira 
)) avec votre enfant à votre destination. En ar- 
» rivant , vous montrerez l'adresse que vous 
» avez , on vous conduira chez ce M. de Mon- 
» treville : cet homme-là ne vous abandonnera 
» pas!... Et (juand vous voudrez revenir près 
)) de nous , il saura vous en procurer les 
)) moyens. )> 

Sœur Anne témoigne à la bonne fermière 
toute la reconnaissance que lui inspirent ses 
bontés. Le voyage étant décidé, on s'occupe 
des préparatifs : les villageois ont acheté à la 
jeune femme du linge, des habillemens et tout 
ce qu'il faut à son fils; ils veulent encore lui 
offrir de l'argent : mais la boui-se que possède 



ANIVE. Q[ 

sœur Anne contient cinquante louis; cette 
somme lui parait énorme! et bien plus que suf- 
fisante pour exister à Paris, lors même que le 
comte de xMontreville ne l'y protégerait pas ; 
elle ne veut rien prendre de plus ; et les véte- 
mens qui la couvrent lui semblent magnifiques 
en comparaison de ceux qu'elle portait dans 
son bois. Son cœur éprouye uil sentiment de 
joie, lorsqu'elle considère son costume simple, 
mais de bon goût, qui est celui d'une jeune 
fermière du Dauphiné. « 11 me trouvera plus 
)) belle, se di.^ait-elle; peut-être m'aimera-t-il ' 
)) davantage!...» 

Tous les apprêts sont terminés : la fermière 
a fait atteler son cheval a sa carriole, dans la- 
quelle elle se place prés de sœur Anne , qui 
tient son fils sur ses genoux. On part de grand 
matm, et le soir même on arrive à Lyon. La 
fermière y arrête une place pour la jeune mère, 
dans une diligence qui part le lendemain pour 
Paris; elle la recommande au conducteur, afin 
qu'il veille sur elle pendant le voyage. 

Le moment du départ est arrivé : ce n'est 
pas sans répandre des larmes, que la bonne 

6. 



62 SOEUR 

fermière se sépare de la jeune muette et du petit 
Frédéric. « Vous avez voulu nous quitter, mon 
)) enfant , » dit-elle à sœur Anne, « je crains 
» bien que vous n'ayez eu tort!.. Vous allez 
» dans une ville immense!.. On n'y aura pas 
)) pour vous la même amitié que dans notre 
)) village ! . . . Mais ne nous oubliez pas. . . Failes- 
ï) nous donner de vosnouvelles par ce monsieur 
» de Montreville qui paraît vous aimer beau- 
» coup; et, si quelque jour vous étiez malheu- 
» reuse, ab! revenez bien vite chez nous, vous 
)) ysereztoujoursreçue comme notre enfant. » 
Sœur Anne embrasse tendrement la bonne 
fermière, puis monte avec son fils dans la voi- 
ture qui doit la conduire à Paris. 



63 



CUAPîT^lE IV. 



La diligence. — Sœur Anne à Paris. 



Une jeune femme qui, jusqu'à Tâge de seize 
ans , n'est point sortie de sa chaumière 5 qui , 
par sa situation, est plus que toute autre étran- 
gère au monde et à ses usages^ doit éprouver 
mille sensations nouvelles en se voyant, pour la 
première fois, entourée de personnes étran- 
gères, dans ces maisons roulantes qui vous em- 
portent à travers les villes et les champs. 

Telle est la situation de sœur Anne , qui n'a 
encore que dix-huit ans et demi , lorsqu'elle 
part pour Paris avec son fils, âgé de vingt-et-un 
mois. Assise dans le fond de la voiture, tenant 
son enfant sur ses genoux , elle n'ose lever les 



6-4 SOEl'R 

yeux sur les personnes qui voyagent avec elle , 
et mugit lorsqu'elle s'aperçoit qu'on l'examine 
Sa jeunesse, sa beauté, son amour pour son 
fils, (levaient la rendre intéressante aux yeux 
de toute personne sensible. Mais on trouve peu 
de sensibilité dans une diligence; les gens qui 
entourent sœur Anne n'en paraissent pas abon- 
daramentpourvus. Asagaucheestun marchand 
qui ne cesse de parler de ses aflfaires avec un 
autre négociant placé en face de lui. Le cours 
de la Bourse, le prix du sucre, du café , de la 
cochenille, les opérations qui ont eu lieu aux 
dernières foires occupent tellement ces mes- 
sieurs, qu'ils ne trouvent pas même le tempsde 
demander excuse à leurs voisines , lorsqu'en 
gesticulant, ils leur mettent leur coude dans 
les côtes, ou leur tabatière sous le nez. A sa 
droite, notre jeune mère a un monsieur d'une 
quarantaine d'années , au regard oblique, à la 
mine sèche et longue , qui parle peu , mais 
semble écouler et chercher à connaître ses voi- 
sins. En face, est une dame de cinquante ans, 
en vieille robe de soie t.tcliéc, coiffée d'un mau- 
vais chapeau de velonrs,s«r lequel se balancent 



ANNE. 60 

(les plumes qui ressemblent à des arêtes, el 
dont le visage enluminé est suichargéde rouge, 
de mouches et de tabac. Celte dame, avant que 
la voiture ait roulé dix minutes, a déjà appris 
à ses voisins qu'après avoir fait les ingénues à 
Strasbourg, les princesses à Caen^ les amou- 
reuses à Sainl-Malo, les bergères à Quimper , 
les reinns à Nanies, les mères-nobles à JNoisy- 
le-Sec, et les jeunes-premières à Troyes , elle 
va remplir l'emploi des grandes coquettes au 
théâtre des Funambules à Paris, d'où elle compte 
obtenir incessamment, pour la Comédie-Fran- 
çaise, un ordre de début qu'elle sollicite depuis 
trente-six ans. 

Enfin, auprès de la débutante est un gros 
monsieur qui dort presque toujours , et ne se 
réveille que pour dire : « Aye! nous allons 
» tomber!... J'ai cru que nous versions!.. » 
voisin extrêmement aimable en diligence. 

Pendant les premiers raomens du voyage , 
sœur Anne n'entendqu'un bruit confus de mots 
auxquels elle ne comprend rien; les marchands 
mêlant leur indigo et leur cochenille aux aven- 
tures arrivées à la grande-coquette, qui ne s'ar 



66 



soEin 



rête que pour priser et dire à ^oii voisin le dor- 
meur : (( Prenez donc garde, Monsieur... vous 
» vous jetez sur moi... Ayez donc les égards 
)) dus à mon sexe!... — Aye! nous allons tom- 
» ber. .. » dit alors le gros monsieur en se frot- 
tant les yeux. 

Après s'êlre occupé de soi, on finit toujours 
par s'occuper des autres : le monsieur au re- 
gard louche a déjà fait compliment à sœur 
Anne de la beauté de son fils, et cela lui a valu 
un doux sourire de la jeune muette, car on est 
certain de plaire à une mère en donnant des 
éloges à son entant. 

La dame au vieux chapeau considère à son 
tour sœur Anne, et dit : « Elle est fort bien , 
» cette petite dame. . . figure très-intéressante... 
» C'est justement le costume queje portais dans 
» Annetteet Luhin,^n mil-sept-cent-quatre- 
» vingt-douze, comme cela m'allait!.... Il fau- 
» dra que je rejoue ce rôle-là aux Funam- 
)> bules. » 

Les deux marchands jettent un coup-d'œil 
sur sœur Anne; mais comme le petit Frédéric 
tient dans ses mains un morceau de sucre, 



AISNE. 67 

cela les ramène nécessairement sur les varia- 
tions que yienl d eprouTer celte denrée. 

« L'enfant est gentil , dit la comédienne ; il 
)) a déjà de l'expression dans les traits... S'il 
)) était à moi, je le mettrais au théâtre. . . Dans 
» untm, il pourrait faire le petit Joas ^Atha- 
» lie , et , dans deux, il saurait faire les grands 
» écarts de Polichinelle vampire. Ah! voilà 
)> comme on élève les enfans maintenant ! C'est 
)) superbe!... Tous ceux qui résistent sont, à 
» douze ans, des Forioso! » 

Sœur Anne ne sait pas ce que c'est que Fo- 
rioso et le petit Joas , mais elle voit que l'on 
considère son enfant , et son cœur éprouve ce 
sentiment de plaisir et de fierté si naturel chez 
une mère. Cependant, bientôt les questions 
s'adressent à elle. 

« Vous allez à Paris , dit la comédienne, 
)) est-ce pour le faire vacciner?... L'a-t-il été 
» dans votre endroit?... Qu'aîlez-vous faire à 
)) Paris?.. Votre mari vousa-t-il devancée?.. » 

A toutes ces questions, la dame ne recevant 
aucune réponse, commence à prendre de l'hu- 
meur et à trouver fort insolente la conduite de 



la jeune femme. « Est-ce «{ue vous ne m'en- 
» tendez pas, Madame^ )) reprenil-elle d'un 
ton ironique. « Quand je \ous adresse la pa- 
» rôle, il me semble que vous pouvez bien me 
» faire l'honneur de me répondre. » 

Sœur Anne fait un signe de tête négatif en 
baissant tristement les yeux. <« Eh bien!... 
» qu'est-ce à dire ! . . . » s'écrie la vieille débu- 
tante; a je crois qu'elle ose me signifier qu'elle 
» ne veut pas me répondre !... Apprenez , pe- 
)) lite mijaurée, que je saurai bien vous faire 
)) parler ! . . . et que Primerose Bérénice de 
» Follencourt n'est pas faite pour souffrir une 
» insulte!... Je me suis battue plus d'une fois 
» en scène... J'ai fait des rôles d'homme, et je 
» sais tirer l'épée, entendez- vous, petite imper- 
» tinente!... )> 

Sœur Anne, effrayée du ton de* la vieille 
dame et des regards courroucés qu'elle lui 
lance , jette sur son voism de droite un coup- 
d'œil suppliant, et celui-ci, qui la considère 
avec curiosité , dit à la comédienne : 

a Madame, vous avez tort de vous fâcher... 
» — Qu'est-ce a dire! j'ai tort... — Sans 



)) doute , le silence de cette jeune femme n'est 
» pas naturel... Depuis qu'elle est en voiture 
» elle n'a pas dit un seul mot, même à son en- 
)) faut... je crois qu'elle est muette... — 
» Muette ! . . . une femme muette ! . . . c'est im- 
)) possible, Monsieur. ))„ 

Mais sœur Anne s'empresse de faire signe 
que c'est la vérité; aussitôt la vieille actrice 
pousse un cri d'étonneraent si fort que son 
voisin se réveille. « Elle est muette!... se 
)> pourrait-il!.. Monsieur, entendez- vous... elle 
» est muette!... — Aye!... j'ai bien cru que 
» nous versions!... — Ah ! quel homme insup- 
)) portable vous êtes!... 11 me donnera des at- 
» taques de nerfs avec ses versemens... Pauvre 
» ange... chère mignonne... vous êtes muette, 
» ma bonne amie... Ah! que je vous plains ! que 
)) vous devez souffrir!... J'aimerais mieux être 
» sourde et aveugle. Pauvre petite! qu'elle est 
» intéressante !.. que de grâces ! . . . ne pas pou- 
» voir parler!.... Et comment cela vous est-il 
» arrivé , mon enfant ? )) 

Sœur Anne, presqu'aussi étonnée de l'ami- 
tié que lui témoigne la comédienne qu'elïela 
IV. 7 



70 



SOECR 



été de sa colère , tire de son sein sa bourse , en 
sort le papier qu'elle porte toujours sur elle, et 
le présente à son voisin qui lit bas et se contente 
de dire : « C'est l'adresse de la maison où elle 
)) va. — Sans doute pour être nourrice sur 
)) lieu... Ah! qu'elle ferait bien mieux de 
)) jouer la pantomime.. La jolie tête! comme 
)) elle serait bien dans Fhilomèle et Térée! » 

Le voisin de sœur Anne ne répond plus à la 
vieille actrice ; il semble préoccupé depuis 
qu'il a vu la bourse pleine d'or que la jeune 
mère a tirée de son sein ])our montrer l'adresse 
du comte. Depuis ce moment il redouble d'at- 
tentions , de prévenances avec sœur Anne ; il 
caresse le petit Frédéric , et pousse la galante- 
rie jusqu'à lui acheter du sucre d'orge et du 
pain d'épice à la première station. Sœur Anne, 
dont le cœur simple et pur ne voit que des 
amis et des protecteurs, ne remarque pas la 
fausseté qui règne dans les regards de son voi- 
sin , et se sent au contraire disposée à lui accor- 
der toute sa confiance. Pauvre petite!... Que 
vas-tu faire à Paris... 

Le second jour du voyage, le monsieur lou- 



AMME. 71 

che (lit à sœur Anne : « Je connais beancoup 
)) à Paris ]e comte de Plonlreville chez lequel 
)) TOUS allez... c'est un de mes amis. Si vous le 
» désirez , je vous conduirai moi-même chez 
)) lui. » 

La jeune muette marque au monsieur 
qu'elle accepte avec reconnaissance, et la 
\ieille actrice qui s'aperçoit que sœur Anne 
sourit à son voisin, se pince leslèvres en la re- 
gardant d'un air dédaigneux-, puis murmure 
entre ses dents : a Cela va bien... en voiture on 
» fait vile connaissance. )) Voilà comme on 
suppose toujours le mal , surtout quand on a 
fait mal toute sa vie. Quant à sœur Anne , elle 
regarde la comédienne avec étonnement : elle 
ne conçoit rien à une femme qui , en moins de 
vingt-quatre heures, lui a montré de la colère, 
de l'amitié et du dédain. 

Enfin la diligence est entrée dans la grande 
ville : sœur Anne est éblouie , étourdie de tout 
ce qu'elle aperçoit; elle se croit dans un monde 
nouveau , car étant arrivée à Lyon le soir et re- 
partie le lendemain de bon matin , elle n'a pas 
vu cette ville dont la grandeur, la richesse et 



72 SOM'R 

la population auraient pu lui donner une idée 
de Paris. 

Le monsieur sec et louche , qui est toujours 
aux petits soins pour la jeune muette et son 
fils , les fait descendre de la diligence , et , pen- 
dant que la grande coquette des Funambules 
arrange son chapeau et ses plumes un peu 
froissées par la voiture , pendant que les deux 
marchands courent à la Bourse , et que le gros 
monsieur s'éloigne en disant : « Tiens, nous 
)) n'aTons pas versé., c'est drôle : je croyaisque 
)) nous verserions.... » l'homme obligeant fait 
venir un fiacre; on y place les paquets de 
sœur Anne; elle y monte avec son enfant , et 
le monsieur y monte avec elle. 

L'inconnu a parlé au cocher : il dit à la jeune 
voyageuse : « Nous allons chez M. le comte de 
2) Monlreville ; je suis enchanté de vous con- 
)) duire moi-même dans sa maison, car dans ce 
» Paris où vous êtes étrangère , vous pourriez 
)) vous trouver foit embarrassée , ne pouvant 
)) vous faire entendre. )> 

Sœur Anne remercie le monsieur; la pauvre 
petite ne se doute pas qu'elle est tombée entre 



ANNE. 



les mains d'un intrigant, d'un misérable escroc 
qui, après avoir fait dans toutes les grandes 
villes de petites gentillesses qui l'ont forcé à 
fuir, revient à Paris dans l'espoir qu'une ab- 
sence de huit ans l'aura fait oublier de ses an- 
ciennes dupes, et qu'il pourra en faire de nou- 
velles. Mais il était impossible que la jeune 
muette ne donnât pas dans le premier piège 
qu'on voudrait lui tendre. Douce, confiante, 
étrangère à la ruse, elle ne soupçonnait jamais 
le mal. Son aventure de la forêt lui aurait fait 
craindre des voleurs dans un bois, mais elle ne 
pouvait lui apprendre à se défier de ceux que 
l'on rencontre dans le monde, et qu'il est beau- 
coup plus difficile de reconnaître, parce qu'ils 
s'y couvrent du masque de la probité, ce qui 
les rend souvent plus dangereux que ceux qui 
nous attaquent sur les grands chemins. 

Le fiacœ qui conduisait les voyageurs s'ar- 
rête devant une belle maison. Le monsieur 
s'empresse de descendre endisantà sœur Anne : 
« Attendez un moment : voilà l'hôtel du comte, 
» mais il faut s'assurer s'il y est maintenant; » 
et aussitôt il entre dans la maison; puis revient 



74 SOEUR 

au bout do quelques minutes d'un air contra- 
rié : a Ma chère dame, ce que je craignais est 
)) arrivé : le comte de Montreville est à la cam- 
)) pagnej il ne reviendra que dans deux jours. » 

La figure de la jeune fille semble dire : que 

vais-je faire pendant ce temps? où vais-je 

aller? « Tranquillisez- vous , reprend l'homme 
» obligeant 5 je ne veux pas vous laisser dans 
» l'embarras; je vais vous conduire dans une 
» honnête maison où l'on aura bien soin de 
» vous. Deux jours sont bientôt passés; alors 
)) vous reviendrez chez M. le comte. » 

Sœur Anne lui témoigne de nouveau sa gra- 
titude; elie est touchée de toutes les peines que 
Ton se donne pour elle, sans cependant en être 
surprise : elle se figure que c'est ainsi que tout 
le monde agit dans les grandes villes. Le fiacre 
repart. Le mouvement de la voiture plait au 
petit Frédéric; il rit, il saute sur les genoux de 
sa mère, et celle-ci, en apercevant ces grandes 
maisons, ces boutiques et ce monde qui se 
croise, laisse' voir tout l'étonnement qu'elle 
éprouve. « Oh! vous verrez bien autre chose 
» encore, dit le monsieur; vous serez surprise 



ANNE. 75 

)) de mille manières différentes.... ce voyage 
» TOUS sera très-profitable. » 

Le fiacre s'est arrêlé devant une méchante 
maison garnie du faubourg Saint- Jacques , et 
sœur Anne en y entrant trouve que cet honnête 
asile est bien triste et bien sale ; mais elle se 
laisse conduire par le monsieur qui fait porter 
sonpaquet dans une chambrequ'on vient de leur 
donner, et qui reste bientôt seul avec la jeune 
mère et son enfant. « Avant de vous quitter, 
)) dit-il à sœur Anne, je dois vous prévenir qu'il 
» y a une petite formalité à remplir : quand 
» on Tient loger dans un hôtel à Paris, il faut 
» déclarer ce que l'on a d'argent sur soi... 
B C'est la police qui veut que cela se fasse 
)) ainsi , afin qu'il ne se perde jamais rien dans 
» la ville; parce que si vous déclarez aujourd'hui 
)) avoir quarante louis, et qu'il vous en soit volé 
)) un demain , alors on va compter les bourses 
» de tous les habitans de la capitale , et celui 
» qui a un louis de trop est le Toleur. Hein ! que 
)) dites-Tous de cela? C'est bien iuTcnté, n'est- 
» ce pas ? » 

Sœur Anne ne comprend pas trop ce que ce 



76 SOEUR 

monsieur vient de lui dire 5 elle le regarde 
comme pour en attendre une autre explication, 
et il reprend : « Voulez- vous aller compter 
)) avec la maîtresse de la maison , ou voulez- 
)) vous que j'y aille pour vous... çà vaudra 
» mieux; donnez-moi votre bourse, casera 
» plus tôt fait. » 

La pauvre petite tire sa bourse de son sein , 
et le monsieur obligeant la prend en disant : 
(( Ne vous impatientez pas; je vais compter ce 
)) qu'il y a dedans. » Puis il sort et donne en 
bas une pièce d'or à la maîtresse de la maison 
en lui disant : « Voilà pour payer la dépense 
» de cettejeune femme qui est muette. » Après 
cela , le fripon s'éloigne en se flattant que ce 
dernier procédé est fort délicat ; puis il va au 
Palais-Royal, où trouvant d'autres fri[)ons de 
sa force, il perd bientôt l'or qu'il vient de voler 
à une infortunée ; puis , ne trouvant plus de 
dupes qui lui donnent leur bourse , il en esca- 
mote une dans la poche d'un gros milord j puis 
le milord , s'en étant aperçu, fait arrêter le 
coquin; puis on le conduit à la Préfecture, 
puis à Bicêtre, puis aux galères, où il s'exerce 



ANNE. 



77 



encore à voler ses camarades... mais laissons- 
le là. 

Sœur Anne attendait toujours le retour de 
ce monsieur qui venait de sortir avec sa bourse; 
la pauvre petite n'avait aucun soupçon, elle ne 
concevait nulle inquiétude, et jouait tranquil- 
lement avec son fils, jetant quelquefois un re- 
gard par la croisée, puis se retirant tout ef- 
frayée, parce que la chambre était au troisième, 
et que la jeune muette ne s'était jamais trouvée 
si élevée au-dessus des passans. 

Cependant le monsieur ne revenait point et 
sœur Anne s'étonnait de sa longue absence, 
lorsque la maîtresse du logis vient la trouver. 

La jeune mère lui tend la main pour ravoir 
sa bourse , mais la dame se contente de lui de- 
mander ce qu'il faut lui servir. « J'aurai grand 
» soin de vous, ajoute-t-elle; ce monsieur , en 
» partant , a payé pour votre loyer et toute la 
» dépense que vous pourrez faire pendant les 
» deux jours qu'il m'a dit que vous passeriez 
)) chez moi. » 

Ce monsieur est parti. Un affreux pressenti- 
ment vient enfin éclairer sœur Anne; elle tâche 



78 SOECR 

de se faire comprendre... elle tend sans cesse la 
raain en faisant signe comme si elle comptait 
de l'argent, u Je vous dis que je suis payée, dit 
» l'hôlesse, je ne vous demande rien, mon en- 
)) faut, et je vais tous montera dîner. » 

Sœur Anne resle anéantie; ce n'est pas seu- 
lementsonorqu'elle regrette, elle n'en connaît 
pas encore toute la valeur; mais dans sa bourse 
était l'adresse du comte de Montreville , et le 
misérable l'a emportée avec tout ce qu'elle pos- 
sédait. Que deviendra-t-elle?.. comment pourra- 
t-elle maintenant trouver la maison de son pro- 
tecteur! 

Pendant la journétî, la jeune femme conserve 
encore quelque espérance : elle se flatte que 
l'inconnu reviendra ; mais la nuit est venue, et 
l'homme obligeant n'a point reparu. Sœur 
Anne pleure en pressant son fils sur son sein; 
ce n'est plus pour elle seule qu'elle tremble, et 
sa peine n'en est que f)lus vive. Déjà elle voit 
son enfant privé du nécessaire , manquant de 
nourriture, elle frémit! elle entrevoit toute 
l'horreur de leur situation, et se repenl main- 
tenant d'avoir quitté la ferme, car la pensée 



A7SNE. 79 

que son fils soufFiira aussi abat tout son cou- 
rage. 

Elle passe encore dans sa chambre le second 
jour de son arrivée à Paris; le misérable ({ui l'a 
dépouillée lui a dit que le comte était absent 
pour deux jours, elle attend donc au lendemain 
pour chercher monsieur de Montreville. Elle 
se flatte qu'elle reconnailra la maison devant 
laquelle le fiacre s'est arrêté. La pauvre petite 
croit se retrouver dans cette ville immense où 
elle vient peur la première fois!... elle ignore 
que le fripon qui l'a volée a fait arrêter la voi- 
ture devant un hôtel qui n'était point celui du 
comte. 

Le lendemain elle prend son fils sur son bras, 
et de l'autre le paquet qui contient ses effets , 
puis quitte sa demeure, où l'hôtesse ne cherche 
pas à la retenir , parce qu'on n'a payé la dé- 
pense que pour deux jours. Sœur Anne se re- 
commande à la Providence et tâche de ranimer 
son courage en s 'aventurant dans cette ville 
qu'elle ne connaît pas. A chaque moment les 
voitures l'efi'raient , les chevaux lui font peur, 
les cris des marchands à éventaires l'étourdis- 



80 .«OECB 

sent , la vue de tout ce monde qui va , vient, se 
croise, et souvent la presse brusquement, la 
trouble à tel point qu'elle ne sait plus où elle 
en est. La pauvre petite entre sous une porte 
cochère et se met à pleurer. La portière de la 
maison lui demande le motif de son chagrin , 
mais sœur Anne ne peut que verser des larmes, 
alors la portière s'éloigne de mauvaise humeur 
en disant : « C'est bien la peine de s'apitoyer 
» sur le sort de gens qui ne veulent pas vous 
» dire ce qu'ils ont. » 

La jeune fille, après avoir long-temps pleuré, 
se remet en route, mais elle a marché quatre 
heures et n'en est pas plus avancée, elle voit 
toujours des rues , des maisons, des boutiques, 
mais elle ne sait de quel côlé se diriger et fait 
souvent beaucoup de chemin pour revenir au 
point d'où elle est partie. Et cette maison du 
comte comment la reconnaître!... elle com- 
mence à croire que cela n'est pas possible. La 
fatigue l'accable , car elle porte toujours son 
enfant sur ses bras... bienlôt le besoin se fait 
sentir et vient augmenter l'horreur de sa situa- 
tion. 



ANNE. 81 

Elle s'assied sur un banc de pierre , les gens 
jui passent jettent un regard sur elle... mais 
ils continuent leur chemin^ ils s'arrêteraient si, 
au lieu d'une femme qui pleure sur son enfant, 
ils voyaient un chatsebatlreavecpolichinelle. 

Heureusement que l'on est alors dans le mi- 
lieu de l'été , le temps est superbe, et l'appro- 
che de la nuit ne force point à quitter la pro- 
menade. La jeune mueite est entrée dans la 
boutique d'un pâtissier; elle donne des gâteaux 
à son enfant, puis présente tristement un de ses 
effets en paiement; mais on le lui rend en la 
regardant avec pitié et surprise, car la mise de 
sœur Anne n'annonçant pas la misère, on ne 
conçoit pas qu'elle se trou\e sans argent. 

Elle a essayé de se remettre en route , mais 
la nuit redouble ses alarmes, et, malgré les ré- 
verbères qui éclairent les rues , le bruit des 
chevaux lui semble encore plus effrayant; elle 
tremble à chaque moment d'être renversée avec 
son fils par ces voitures qui souvent l'entou- 
rent de tous côtés, elle prend de nouveau le 
parti d'aller s'asseoir sur un banc. 

Sœur Anne se trouve alors dans la rue Mont- 

8 



SOEUR 



marlre, plusieurs fois dans la journée elle a 
passé par la rue de Provence et devant l'hôtel 
de M. de Montreville, mais la pauvre petite 
ne le connaît pas ; il lui serait maintenant im- 
possible de retrouver sa demeure, elle est prête 
à se livrer au désespoir, mais elle presse son 
fils contre son cœur et en le couvrant de bai- 
sers tâche de reprendre des forces. L'enfant lui 
sourit et joue avec ses cheveux, il est dans l'âge 
où l'on ne connaît point le malheur quand on 
est dans les bras de sa mère. 

La soirée s avance , déjà les boutiques se fer- 
ment, les piétons sont moins nombreux, les 
voitures mettent de plus longs intervalles à se 
succéder. Sœur Anne lève les yeux et regarde 
autour d'elle avec un peu plus d'assurance. Où 
demandera-t-elle une retraite pour la nuit?... 
ellese trouve perdue au milieu de ces habita- 
tions, elle n'ose s'adresser nulle part!... Sou 
regard suppliants'attachesur les personnes qui 
passent devant elle... quelques hommes s'ar- 
rêtent pour la considérer. « Elle est jolie ! » 
disent-ils, mais elle leur présente son enfant, 
et ils s'éloignent aussitôt. « Grand Dieu ! pense 



ANNE. 8B 

» l'infortunée, les habilans de Paris n'aiment 
» donc pas les enfans... ils s'en vont bien vile 
» dès que je leur montre le mien. « 

Sur les minuit des soldats passent dans la 
rue, ils s'approchent, elle frissonne... L'un 
d'eux s'avance en lui disant : (( Allons, allons, 
)) que faites-vous là avec votre enfant? rentrez 
» chez vous , ou je vous emmène au corps-de- 
)) garde. » 

Le ton dur de l'homme qui vient de lui par- 
ler la fait trembler , elle se lève précipitam- 
ment et s'éloigne en serrant son enfant dans 
ses bras. Mais , à peine a-t-elle fait cent pas, 
qu'elle s'aperçoit qu'elle a oublié sur le banc de 
pierre lepaquet quicontientses efl'ets, elle court 

aussitôt pour le chercher elle retrouve la 

place où elle était assise , mais hélas ! déjà ses 
effets n'y sont plus... malheureuse! c'était sa 
dernière ressource ! 

Elle ne trouve point de larmes pour ce der- 
nier malheur, un poids énorme semble arrêté 
sur sa poitrine, elle s'éloigne avec son enfant, 
elle n'ose plus penser... Elle marche plus vi- 
vement et sans savoir où elle va. . . elle serre son 



84 



SOEUR 



fils avec plus de force, tous ses membres sont 

agités par une contraction nerveuse elle a 

presque perdu le sentiment de ses maux. Elle 
vient de descendre la rue Montmartre , elle ar- 
rive au boulevard... des arbres frappent sa vue, 
son cœur se dilate... La pauvre petite se croit 
sortie de cette ville où le sort la poursuit, elle 
se croit de nouveau près de ses champs , de ses 
bois, et, courant précipitamment vers le pre- 
mier arbre qui se présente, elle se serre tout 
conlre, le touche avec ivresse et ses larmes se 
font un passage. 

Elle s'assied enfin sous le feuillage dont l'as- 
pect vient de ranimer son cœur, elle couvre 
son enfant avec le tablier qu'elle porte , et se 
décide à attendre le jour en cet endroit. 

Le jour estrevenu sans que la jeune muette 
ait goûté un moment de repos , elle songe au 
sort qui l'attend, elle voit qu'il faudra implo- 
rer la charité publique pour elle et son fils. 
Seule, elle attendrait la mort, mais pour son 
enfant, elle peut tout supporter. Après avoir 
été si bien dans la ferme , entourée de gens qui 
l'aimaient, qui chérissaient son fils, être ré- 



ANNE. 85 

duite à demander son pain ! . . . Combien elle 
se répent d'avoir quitté ce séjour tranquille ! 
c'est surtout en regardant son enfant qu'elle 
s'accuse : « Pauvre petit , pense-t-elle , tout ce 
» que tu souffriras sera mon ouvrage ! . . . Mais 
)> suis-je donc si coupable d'avoir voulu te ren- 
5) dre ton pèrel... Ah! si du moins je pouvais 
)) retrouver cet asyle ! si je pouvais revoir ces 
)) bons villageois, qui me traitaient comme 
)) leur fille! Je sens qu'il faut renoncer à l'es- 
» poirde revoir Frédéric!... mais si ma douleur 
» m. ôte la vie , que deviendra mon fils dans 
)) cette ville immense!...» 

La pauvre mère pleure en considérant le 
petit Frédéric qui dort encore. Quelques pay- 
sans qui vont au marché lui offrent en passant 
du pain, des fruits; une laitière lui fait boire de 
son lait ainsi qu'à son enfant ; tous les cœurs 
ne sont pas insensibles ; les Parisiens même don- 
nent volontiers aux pauvres , et s'ils ne le font 
pas plus souvent, c'est qu'ils craignent de s'at- 
trister devant un malheureux. 

Pendant une partie de lajournée, sœur Anne 
parcourt encore la ville pour tâcher de trouver 

8. 



SOEUR 



la demeure de son protecteur j souvent elle voit 
passer des hommes qui ont la tournure, la mise 
de Frédéric , alors elle se hâte , elle double le 
pas pour les atteindre , et lorsqu'elle est prés 
d'eux elle reconnaît son erreur; les uns la re- 
gardent avec élonnement , les autres en rica- 
nant. . . elle s'éloigne toute honteuse et le cœur 
brisé. « Mon Dieu! se dit-elle , je ne pourrai 
» donc jamais le rencontrer !...)) 

Vers la fin de la journée les provisions qu'on 
lui a données le matin sont épuisées , il faut 
tendre la main et implorer la pitié des passans. 
Sœur Anne a besoin de regarder son fils pour 
trouver la force de demander du pain. Si du 
moins ceux qui font le bien le faisaient avec 
grâce, les infortunés seraient moins à plaindre, 
mais c'est d'un air dur ou dédaigneux , c'est 
presque en les grondant que bien des gens 
donnent aux malheureux. « Hélas, » pense 
sœur Anne en versant des larmes, « pourquoi 
» donc me font-ils un crime d'être pauvre ! » 

Il lui tarde de quitter Paris , les habitans 
des campagnes lui semblent plus humains , 
plus doux ; auprès d'eux elle se sent moins hon- 



ANNE. o7 



teuse. Mais quel chemin prendre pour retrou- 
yer la ferme hospitalière , il faut donc s'en 
remettre à la Providence, qui, jusqu'à présent, 
ne lui a pas été favorable. Pauvre petite ! 
puisse-t-elle te guider enfin vers le terme de 
tes maux! 

Ignorant le chemin qu elle doit prendre , 
mais voulant absolument sortir de la ville , 
sœur Anne se décide à suivre un homme qui 
marche à côté d'une petite carriole recouverte 
en toile. En effet, cet homme ne tarde pas à 
prendre un faubourg, puis à sortir par une des 
barrières de la ville. En suivant toujours la car- 
riole, qui ne va qu'au pas, la jeune mère se 
trouve enfin dans la campagne , elle respire 
plus librement, elle embrasse son fils, et, im- 
plorant pour lui le secours du ciel, elle se di- 
rige vers un village pour y demander l'hospi- 
talité. 



88 



CHAPITRE V. 



Le hasard les rapproche. 



Frédéric aime toujours sa femme, peut-être 
avec moins d'emportement, de délire que dans 
le premier mois de leur union ; mais la facilité 
qu'un mari a d'être avec sa compagne , n'a 
point éteint son amour; car, chaque jour il 
découvre en Constance de nouvelles qualités , 
de nouvelles vertus. Les charmes de la figure 
séduisent^ mais ne suffisent pas pour enchaîner; 
heureux l'époux qui trouve dans sa femme des 
attraits sur lesquels le temps ne peut rien î 

Constance paraissait susceptible d'un seul 
défaut , bien cruel lorsqu'on ne sait pas s'en 
rendre maitre , mais qu'elle renfermait avec 



soin dans son sein. Elle était jalouse • l'excès 
de son amour pour Frédéric lui faisait quelque- 
fois concevoir de secrètes alarmes. Lorsqu'il 
était rêveur , pensif, Constance devenait in- 
quiète , et mille craintes s'élevaient dans son 
esprit. Qui pouvait occuper son époux, l'attris- 
ter, le faire soupirer... car il soupirait encore 
quelquefois. Avant leur mariage elle attribuait 
à son amour pour elle la mélancolie qui sou- 
vent obscurcissait le front de Frédéric... Mais 
maintenant qu'ils sont unis, maintenant qu'ils 
peuvent se livrer à toute leur tendresse , que 
rien ne trouble leur bonheur, pourquoi Frédé- 
ric soupire-t-il encore ? pourquoi est-il quel- 
quefois rêveur? Voilà ce que se dit Constance ; 
mais l'aimable femme se garde bien de laisser 
voir ce qu'elle éprouve à son époux 5 elle serait 
désolée de faire paraître le moindre soupçon. 
Quoique jalouse, elle ne tourmentera pas son 
mari 5 elle sera toujours aussi tendre , aussi 
douce, aussi aimante, et, si elle souffre, elle le 
cachera avec soin, afin de ne pas affliger celui 
qu'elle aime plus que la vie. 

La mort du général vient au bout d'un an 



90 SOEUR 

troubler leur bonheur. Monsieur de Valmont 
étail aimé de tous ceux qui l'entouraient, et 
tendrement chéri de sa nièce, à laquelle il avait 
tenu lieu de père. L'amour de son époux put 
seul adoucir le chagrin de Constance, vivement 
affligée de la perle de son oncle. M. de Mon- 
treville mêla ses regrets à ses larmes, il perdait 
un véiilable ami; mais dans la vieillesse on 
montre souvent plus de courage qu'au prin- 
temps de la vie pour supporter la mort de ceux 
que l'on aimait. Est-ce l'âge qui rend égoïste? 
Est-ce que le cœur , devenu insensible aux 
feux de l'amour, se ferme aux transports de 
l'amitié? ou ne serait-ce pas plutôt l'idée que 
la séparation doit être moins longue et qu'on 
rejoindra bientôt ceux que l'on a perdus ? 

Constance était uniquehéritiéredeson oncle; 
le général était fort riche et possédait plusieurs 
fermes et différentes terres que Frédéric voulait 
connaître. Il avait formé le projet de faire une 
tournée da.is ses nouvelles propriétés, et Cons- 
tance devait rester à Paris , afin de ne point 
laisser seul M. de Montrcville , attristé de la 
perte de son ami. Mais comment quitter sa 



ANNE. 91 

femme avant que sa douleur soit moins vive? 
Le voyage n'était point pressé, Frédéric le re- 
mettait de mois en mois , et Constance , qui 
n'avait pas encore quitté son mari un seul 
jour, ne pouvait se décider à le laisser partir. 

Quelque temps après la mort du général , 
Frédéricapprenantque M. Ménard, tourmenté 
souvent parla goutte, n'a plus d'élèves et n'est 
point heureux , se rend chez son ancien pré- 
cepteur et lui propose de venir habiter avec 
lui. a J'ai besoin, lui dit-il, d'un homme sage, 
» habile , qui veuille bien prendre connais- 
» sance de mes affaires, surveiller les comptes 
» de mes régisseurs , se charger de correspon- 
» dre avec eux. Mon cher Ménard, soyez cet 
» homme-la. Songez bien que ce n'est pas 
)) comme intendant, mais comme ami, que je 
» Yous demande chez moi 5 et si le ciel me 
» donne des enfans, vous serez auprès d'eux ce 
» que vous étiez prés de leur père.» 

Ménard accepte avec reconnaissance , et 
bientôt il est installé chez Frédéric où Cons- 
tance lui témoigne beaucoup d'égards et d'a- 
mitié; elle aime l'ancien précepteur parce qu'il 



92 SOEtR 

chérit son mari; et Ménard, vivement touché 
des attentions que la jeune femme a pour lui . 
s'écrie souvent en lui baisant la main avec res- 
pect : «Ah ! Madamô, laites donc des enfans ! . . . 
» je serai leur précepteur , et ils seront aussi 
» gentils que monsieur votre époux, qui est 
» mon élève et qui me fait honneur. » 

A cela Constance sourit... elle ne demande- 
rait sans doute pas mieux : mais on n'a pas tou- 
jours tout ce qu'on désire. 

Dubourg n'a pas non plus abandonné son 
ami. Frédéric lui a dit : « Viens chez moi 
)) quand tu voudras 5 ton appartement sera 
» toujours prêt. » Dubourg profite de cette 
permission , non pour aller loger chez Fré- 
déric, à Paris, mais pour habiter quelquefois 
sa maison de campagne. C'est surtout vers la 
dernière moitié du trimestre que l'on voit plus 
souvent Dubourg , qui touche ses rentes par 
quartier , mais ne peut jamais parvenir à en 
faire durer un plus de six semaines ; alors il va 
manger chez Frédéric, s'il est à Paris, ou pren- 
dre l'air à sa campagne, en lui disant : «Grâce 
» à toi , mon ami , avec mes seize cents livres 



ANNE. 93 

» de renie jo vis comme si j'en avais le double > 

)) je dépense mon revenu en six mdis, et c'est 

)) toi qui fais les frais de l'autre moitié de 

» l'année. » 

Le caraclère gai de Dubourg plaît aussi à 
Constance, et Frédéric voit toujours avec plaisir 
venir son ami ; car il sait bien que cet arai-la 
ne dira jamais à sa femme un mot qu'elle ne 
doit pas entendre, et que, malgré ses principes 
légers, il ne la regardera que comme une sœur. 
On peut passer quelques travers à celui qui 
respecte l'amitié. Il y a tant d'amis sincères , 
vertueux, délicats, qui se font un jeu débrouiller 
les ménages. 

Lorsque Dubourg et Ménard se trouvent réu- 
nis chez Frédéric , ce qui arrive toujours aux 
fins de trimestres, l'ancien précepteur ne man- 
que pas de faire l'éloge du ménage qu'il a sous 
les yeux : « C'est Orphée et Eurydice , c'est 
» Deucalion et Pyrrha , c'est Philémon et 
» Baucis... Pyrame et Thysbé!... — Oui , 
» morbleu, dit Dubourg. Frédéric a une femme 
» charmante, une femme qui a toutes les qua- 



94 SOEDR 

)) lités , un trésor enfin... Ce serait bien le 

)) diable s'il n'était pas content ! — Sans 

» doute!.... mais si je n'avais pas donné à 

)> mon élève d'excellens principes de sagesse 

» et de morale , peut-être , tout en aimant sa 

)) femme, ne serait-il pas aussi rangé. Le czar 

» Pierre-le-Grand adorait Catherine, ce qui 

j) ne l'empêchait pas d'avoir des maîtresses; 

» nombre de princes ont eu des concubines, 

)) et j'ai connu de très-bons maris qui cou- 

» chaientavec leurs servantes, probablement 

» par esprit de propriété. — Mon cher mon- 

» sieur 3Iénard, ne vantez pas si haut la sagesse 

)) de Frédéric !.... s'il n'avait eu que vous pour 

» se conduire... — Vous l'auriez mieuy guidé, 

» peut-être , témoin quand vous avez voyagé 

» avec nous en baron Poloski !... — Allons , 

» chut, monsieur Ménard, que ce voyage soit 

)) oublié, nous n'avons pas été plus sages l'un 

)) que l'autre. J'espère que devant madame de 

» Monlreville vous n'avez jamais parlé de la 

» petite aventure du bois... de cette passion 

» de Frédéric... — Oh ! pour qui me prenez- 

» vous?. . . je sais très-bien que ce serait main- 



ANNE. 



95 



)) tenant maladroit... no7i est hic locus , et 
» cependant madame de Montreville ne pour- 
» rait s'en fâcher ; tout ce qui s'est fait avant 
» le mariage ne la regarde pas ; elle a trop 
» d'esprit pour ne pas rire des petites folies 
» que son inari a pu faire élant garçon. — 
)) Malgré son esprit, il y a des choses qu'une 
» femme n'apprend jamais avec plaisir 5 il faut 
» toujours éviter de dire ce qui peut lui faire 
)) croire qu'une autre a possédé comme elle 
)) le cœur de son mari. Quoiqu'on épousant 
» lui jeune homme, une femme sache fort bien 
» qu'il a déjà connu l'amour, elle se persuade 
» qu'il n'a jamais aimé personne autant qu'elle ; 
)) elle veut êlre celle ijui lui a fait connaître 
)) le sentiment le plus vif, et ce serait l'affliger 
» que de lui ôter cette illusion. — Je com- 
» prends très-bien : c'est comme un cuisinier 
)) auquel on veut bien laisser croire qu'on n'a 
» jamais mangé un meilleur macaroni. — 
)) C'est cela même. Oh! vous êtes étonnant 
» pour les comparaisons. D'ailleurs je crois la 
)) jeune femme susceptible de devenir jalouse ; 
» elle aime son mari à un tel point!... — Au 



yo SOEUR 

)) fait, je crois que yous avez raison. J'ai re- 

» marqué qu'un jour elle paraissait moins 

» gaie qu'à l'oidinairc. . je présume que c'est 

)) parce que son mari s'amusait depuis un quart 

» d'heure à caresser un chat... — Que le diable 

)) vous emporte avec vos chats ! . . . soupçonner 

» Constance d'une telle sottise ! — Comment 

» sottise? mais il y a des hommes qui préle- 

» rent leur chien à leur femme, comme il y a 

» des femmes qui aiment mieux leur serin que 

)) leur mari. . . ce n'est pas pour mon élève que 

)) je dis cela, mais... — Mais madame de Mon- 

)) treville vous a-t-elle demandé quelquefois , 

)) comme à moi , si Frédéric avait toujours eu 

» des momens de tristesse... de mélancolie?... 

» — Ah ! oui, oui, je me souviens que l'autre 

» soir encore elle m'a dit tout bas : Frédéric 

» soupire, lui connaissez-vous quelque cha 

)) grin?... en devinez-vous le motif? — Eh 

» bien ! que lui avez-vous répondu? — Par- 

» bleu ! je lui ai répondu : Madame , c'est qu'il 

» a sans doute une mauvaise digestion, et alors 

)) la respiration est gênée ; cela m'arrive sou- 

» vent. Depuis ce temps^à elle ne m'a plus 



ANNE. 97 

)) questionné sur ce sujet. — J'en suis bien 
» persuadé. » 

Quoique Frédéric soit heureux , il n'a pas 
oublié la jeune muette du i)ois, et c'est son 
souvenir qui le jette quelquefois dans de pro- 
fondes rêveries. Il voudrait connaître le sort 
de sœur Anne , mais il n'ose en parler à son 
père. Le comte lui a dit qu'il veillait sur elle ^ 
et Frédéric sait qu'il peut se fier à sa parole ; 
mais ne point savoir où elle est , ce qu'elle fait, 
ne point savoir si elle l'aime toujours... L'in- 
grat ose en douter, car il a bien fait tout ce 
qu'il fallait pour cela! Cependant, plus son 
amour pour Constance devient calme, paisi- 
ble , plus le souvenir de sœur Anne se présente 
fréquemment à sa pensée 5 un sourire , une ca- 
resse'de sa femme lui fait aisément oublier la 
jeune muette... mais plus tard son image re- 
vientt^eiicore... il semble que le cœur de 
l'homme ait toujours besoin de souvenirs ou 
d'espérances. 

Depuis près de deux ans Frédéric est l'époux 
de Constance; leur seul chagrin est de n'avoir 
point d'enfant. Frédéric désirerait un fils, Cons 

9. 



98 SOEUR 

tance voudrait offrir à son époux un gage de sa 
tendresse , et M. Ménard souhaite ardemment 
qu'il lui arrive de petits élèves. 

Le comte de Montreville n'habite point avec 
ses enfans , mais il vient souvent chez eux ; il 
a toujours pour domestique celui qui l'accom- 
gnait lorsqu'il fut attaqué dans la forêt , et au- 
quel il a défendu de parler de cette aventure. 
Mais un soir, en causant avec les gens de l'of- 
fice , le valet oublie la défense de son maître, 
et, comme chacun conle une histoire de vo- 
leurs , il ne manque pas de parler des périls 
qu'il a courus ainsi que M. le comte, qui a été 
sauvé, comme par miracle, par une jeune 
femme muette. Le valet de Frédéric est pré- 
sent lorsqu'on raconte cette histoire j le lende- 
main, en habillant son maître , il lui demande 
si ce qu'a dit Dumont est vrai, parce qu'il 
croit que Dumont est un menteur, et que ja- 
mais M. le comte n'a dit avoir été attaqué par 
des voleurs, et sauvé par une jeune femme 
muette. 

Ces derniers mots attirent l'attention de Fré- 
déric : un secret pressentiment lui dit qu'il s'a- 



ANPïE. 99 

git de sœur Anne , il ne répond rien à son va- 
let, et se hâte de se rendre à l'hôtel de son 
père. Le comte est absent, mais Dumont y est; 
Frédéric peut lui parler seul, c'est justement 
ce qu'il voulait. Aux premières questions, Du- 
mont rougit , il se rappelle la défense du comte, 
mais il n'y a plus moyen de se taire. D'ailleurs , 
en disant tout au fils de son maître , il ne croit 
pas commettre une bien grande faute , et ne 
conçoit pas pourquoi M. de Montreville a voulu 
faire un mystère de cette aventure. 

Frédéric se fait dépeindre la jeune fille que 
son père a conduite à la ferme; dés les pre- 
miers mots , il ne doute pas que ce ne soit sœur 
Anne. Il demande mille détails à Dumont; ce- 
lui-ci dit tout ce qu'il sait. «Crois-tu qu'elle sera 
(( restée dans la ferme? » demande Frédéric. 
— «Oh oui, Monsieur... elle était trop souf- 
» frante pour continuer son voyage. . . Et puis , 
)) j'oubliais de vous dire qu'elle était sur le 
)) point de devenir mère. . . — Que dis-tu ? 
)) Dumont... cette jeune fille... — Fille ou 
)) femme , je n'en sais rien , mais je vous ré- 
)) ponds qu'elle était enceinte. » 



100 • SOEDR 

Sœur Anne aurait un enfant!... Frédéric 
comprend maintenant pourquoi son père agit 
avec tant de mystère. Il s'informe exactement 
du nom du village, delà position de la ferme 
dans laquelle on a laissé la jeune muette, puis, 
donnant une bourse à Duniont, il lui recom- 
mande, à son tour, le plus grand secret sur 
cette aventure et sur leur entretien. Dumont 
promet de ije plus parler, et se perd en conjec- 
tures sur la conduite du père et du fils. 

Depuis que Frédéric sait que sœur Anne l'a 
rendu père, il ne goûte plus un moment de re- 
pos. Gelte idée le poursuit sans cesse , il brûle 
du dc^ir de voir son enfant. Ses rêveries sont 
plus fréquentes, plus souvent son front est 
chargé de nuages , et Constance Tentend sou- 
pirer. La jeune femme n'ose questionner son 
époux ; mais en secret' elle souffre et se tour- 
mente; elle se flattait d'occuper seule Frédéric, 
de remplir son ame, d'être l'unique objet de 
toutes ses pensées; mais elle est près de lui, elle 
presse sa main dans la sienne... ce n'est pas elle 
qui peut le faire soupirer. 
, Quand i-l lui écliappe de demander à Frédé- 



A.MSE. 101 

rie ca qu'il a, celui-ci s'efForçanl de se remet- 
tre, la [!re:;se coulre son cœur eu lui disant : 
(( Que veux-lu que je désire encore!... » Mais 
alors même Constance trouve dans son sourire 
quelque cbosede triste, il ne lui semble pas en- 
tièrement heureux. 

Frédéric annonce à sa femme qu'il va entre- 
prendre ce Yoyage qu'il diftere depuis long- 
temps , mais qui devient indispensable ; Con- 
.staiice se flattait que Ménard le lerait à sa place; 
Frédéric même en avait parlé, mais il a changé 
de résolution et paraît décidé àparlir. Constance 
n'o-e le retenir encore, ni lui proposer de rac- 
compagner ; elle craint de lui être importune, 
elle craint de le contrarier dans la moindre 
chose : et d'ailleurs , si Frédéric avait eu envie 
qu'elle vînt avec lui, il n'aurait eu qu'un mot 
à dire, elle aurait tout quitté pour le suivre; 
mais ce mol, il ne l'a pas dit ! . . . Constance gé- 
mit en secret, mais elle ne montre à son époux 
qu'un front calme et des traits rians. 

Frédéric l'a tendrement embrassée; il lui a 
promis de lia 1er son retour et d'être auprès d'elle 
dans un mois. Constance tâche de prendre cou- 



102 SOEIR 

rage, et Frédéric est parti en la recommandant 
à Ménard et à Duhourg 5 mais Constance n'a 
pas besoin de distraction; quoique éloigné, 
Frédéric sera toujours prés d'elle. 

On est au mois d'août, dans cette belle sai- 
son de l'année, où l'on respire avec douceur 
l'air plus vif des campagnes; Constance veut 
passer dans sa maison , située près de Montmo- 
rency , tout le temps de l'absence de son mari. 
Là, plus tranquille qu'à Paris, il lui semble 
qu'elle sera plus libre de pensera lui, de comp- 
ter les instans qui doivent encore s'écouler avant 
son retour. M. de Montreville va voir sa bru à 
sa campagne. Mais à l'âge du comte on a des 
habitudes, les distractions deviennent uu be- 
soin. Le comte aime Paris , où il a un grand 
nombre de connaissances, et dont la vie animée 
a toujours flatté ses penchans. Après une se- 
maine de séjour à la campagne, il revient dans 
sa ville favorite se livrer à ses plaisirs arcou- 
tumés. 

Constance reste seule avec M. Ménard et les 
domestiques. On est encore au commencement 
du trimestre, et DuboUrg n'est pas à la cam- 



ANNE. 108 

pagne ; mais Constance n'éprouve pas un mo- 
ment d'ennui; quand le cœur est bien occupé, 
la lêle n'est jamais vide; le \ieux précepteur lui 
lient fidèle compagnie; il lui parle de l'histoire 
grecque et romaine, cite ses auteurs latins, 
s'enfonce quelquefois dans l'histoire ancienne; 
il n'est pas certain que tout cela amuse beau- 
coup Constance; mais lorsque M. Ménard a fini 
de parler, elle lui fait un sourire si aimable 
que le précepteur est toujours content. 

Vers la fin de la journée, Constance se ren- 
dait au belvéder : c'était son endroit fayori ; 
c'était là que Frédéric et elle ayaient com- 
mencé à s'entendre, c'était là qu'elle avait 
éprouvé les premières impressions de l'amour. 
Depuis ce temps le belvéder était souvent visité, 
elle y venait attendre le retour de son époux. 
Constance, assise sur cette éminence, dominait 
dans la vallée , et voyait dans la campagne qui 
environnait les murs de son jardin. 

Un beau soir, en promenant ses regards sur 
le chemin qui passe devantsa maison. Constance 
aperçoit une jeune femme assise au pied d'un 
arbre, et tenant un enfant en bas âge dans ses 



104 SOEUR 

bras; celle infortunée, qui parait dans la plus 
affreuse misère, considère avec douleur son 
enfantj et, tout en le couvrant de baisers, sem- 
ble livrée au plus violent désespoir. Constance 
se sent vivement émue. Dans ce moment, 
M. Ménard monte au bclvéder. « Tenez, lui 
)) dit-elle, regardez donc celle pauvre femme.,. 
)) comme elle embrasse son enfant. .. Mais elle 
» semble bien affligée... La voyez-vous?... — 
)) Dans l'instant , Madame, dit Ménard, je cher- 
» che mes lunettes... où diable les ai-je four- 
)) rées?» 

Dans ce moment , la pauvre femme lève les 
yeux, et, apercevant Constance, son regard de- 
vient si expressif, si suppliant, qu'il est impos- 
sible de ne pas le comprendre. « Ah!... elle 
» pleure! s'écrie Constance... Attendez... al 
)) tendez, pauvre femme... je descends... » 

Constancequitteprécipitammentlebelvéder, 
tandis que Ménard regarde de tous côtés, en 
cherchant ses lunettes. 

A quelques pasde là, une petite porte donne 
sur la campagne; Constance l'ouvre et se trouve 
bientôt près de l'inforlunée qu'elle veut secou- 



ANNE. 105 

rir. En approchant de la pauvre femme, elle 
se sent encore plus touchée , car tous les traits 
de la mendiante annoncent la souffrance et le 
désespoir 5 mais c'est surlout pour son enfant 
qu'elle implore la pitié de Constance. En la 
voyant, elle le lui présente, et de grosses larmes 
coulent de ses yeux rougis par le malheur. 

«Pauvre petit, dit Constance, qu'il est 
)) pâle... maigre... Mais les jolis traits!., » Et 
elle prend l'enfant dans ses bras, en disant à la 
mère : « Venez, je vais vous donner de quoi 
» vous remettre. . . Suivez-moi. » 

L'infortunée fait quelques pas, mais elle re- 
tombe bientôt... Elle n'a plus la force de mar- 
cher. (( Grand Dieu! dit Constance, dans quel 
)) état est cette malheureuse mère ! ... Monsieur 
)) Ménard, venez donc m'aider à la conduire 
» jusqu'à la maison... 

)) — Me voici... me voici, Madame... Elles 
» étaient dans la poche de mon gilet , )) dit 
Ménard en arrivant. « Oh ! oh ! voilà une per- 
» sonne qui semble avoir besoin d'auxiliaire... 
» — Soulenez-la... aidons-la à marcher... Pau- 
» vre femme ! qu'elle me fait de peine ! Mon 
IV. 10 



106 SOECR 

)) Dieu ! est-il possible qu'il y ait des gens aussi 
» malheureux!... — Très-possible, cerlaine- 
)) ment, madame; mais il faudrait savoir coi/5« 
» causarum. » 

Avec l'aide de Ménard et de Constance, qui, 
tout en tenant l'enfant, soutient encore la mère, 
la pauvre femme panient à arriver jusqu'à la 
maison. Là, Constances'empressedelui donner 
tout ce qu'elle croit pouvoir lui faire du bien, 
ainsi qu'à son enfant; et pendant que la pau- 
vre mendiante reprend des forces, elle la con- 
sidère avec intérêt. « Voyez donc, dit-elle à 
)) M. Ménard, elle est toute jeune encore... et 
)) déjà si à plaindre... Ses traits sont doux... 
)) touchans... Pauvre mère... d'où donc venez- 
» vous?.. Que comptez-vous faire mainte- 
» nant? )) 

A cesquestions, l'infortunée nerépond rien... 
On en devine la cause : c'était sœur Anne et 
son fils que Constance venait de secourir. 

Depuis dix jours que la jeune muette était 
sortie de Paris, elle errait au hasard dans la 
campagne. Forcée de chercher sans cesse un 
asile et du pain , souvent rebutée , souvent se 



ANNE. 107 

privant de iiourriliire pour en conserver à son 
fils, sœur Anne senlait chaque jour s'affaiblir 
ses forces et son courage; le désespoir s'emparait 
de son esprit... il minait toutes ses facultés _, et 
l'infortunée attendait la mort en embrassant 
son enfant, lorsque le hasard, qui l'avait con- 
duite devant la demeure de madame de Mon- 
treville, permit que ceile-ci î'aperçùt et volât 
ù son secours. 

Constance, étonnée de ne point recevoir de 
réponse à ses questions , venait de les renouve- 
ler. . . lorsque sœur Anne , portant sa main sur 
ses lèvres, et secouant tristement la tête, fit 
comprendre sa cruelle situation. 

« ciel!... elle ne peut pas parler... Pau- 
)) vre femme!... Et seule, avec son enfrjit, 
» sans argent... sans guide... sans pouvoir 
» même demander sa roule... Ah ! c'est trop !... 
» c'est trop de peine à la fois. » 

Et Consiance, se penchant vers sœur Anne, 
laisse couler des larmes que lui arrache la vue 
de son infortune , tandis que la jeune muette, 
touchée d'une pitié à laquelle elle n'est plus 
accoutumée, prend la main de sa bienfaiirice, 



108 



SOLLR 



la couTre de baisers . et la presse sur son cœur, 
a Ma foi j )) dit Ménard en tirant son mou- 
choir j car le bon précepteur n'avait pu \oir 
sans attendrissement ce tableau 5 «ma foi... 
)) je conyiens que la position était critique... 
» D'ailleurs la langue est fort nécessaire dans 
)) tout le cours de la ^ie, et quiconque n'a point 
» de langue, ou ne peut pas s'en servir, est 
» comme un renard sans queue, un papillon 
» sans ailes, ou un poisson sans nageoires. » 
Constance continue à donner tous ses soins à 
sœur Anne et à son fils; l'enfant rit déjà dans 
ses bras; il est dans l'âge heureux où le chagrin 
passe devant un gâteau ou un jouet; Constance 
ne peut se lasser de l'embrasser, a Tenez, dit- 
» elle à M. 3Iénard, regardez donc comme il 
» me sourit... — Je le crois bien; vous luidon- 
)) nez (les bonbons. On prend les hommes avec 
)) des paroles sucrées, et les enfans a^ec du su- 
» cre sans paroles. Les enfans montrent en cela 
» plus (îe sagesse que les hommes. — Les jolis 
)) traits, les beaux yeux... Je ne sais si c'est une 
» illusion, mais il me semble qu'il a les yeux 
» de mon mari.— De mon élève?... Oh ! il me 



ANNE. 109 

)) parait difficile que des yeux de deux ans res- 
» semblent à des yeux de yingt-trois. — Pauvre 
» petit, je sens que je l'aime /léjà... Que je 
» serais heureuse d'en avoir un comme cela !... 
)) — Cela viendra , Madame : Sara avait qua- 
rt ti e-vingt-dix ans , lorsqu'elle donna le jour à 
» Isaac. Vous avez encore du temps devant 
» vous. )) 

Sœur Anne éprouvait une bien douce jouis- 
sance en voyant Constance caresser son fils. 
Madame de Montreville ne pouvait se lasser de 
le considérer, car elle trouvait dans ses traits 
quelque rapport avec ceux de son époux. 
M. Ménard regardait sœur Anne avec commi- 
sération 5 il était bien loin de se douter que cette 
pauvre mendiante était cette jeune filie qu'il 
avait aperçue dans le bois de \ izille, assise au- 
près de Frédéric. Comment aurait-il pu la re- 
connaître?.,, il ne l'avait vue qu'un moment , 
et alors elle était rayonnante de plaisir et d'a- 
mour, alors ses traits charmans n'étaient point 
flétris par les larmes et la douleur- la fatigue 
d'une route pénible , des souffrances sans cesse 
renaissantes , n'avaient point encore rendu sa 

10. 



1 10 SOELR 

démarche chancela rite. Enfin, Ménard n'avail 
jamais su que la jeune fille était muette; il ne 
pouvait donc, en ce moment,soupçonner(|u'eile 
était devant lui. 

a Savez-vous écrire, pauvre femme? » dit 
Constance à sœur Anne. Celle-ci lui fait signe 
que non. «Quel dommage!... J'aurais voulu 
» savoir le nom de ce joli enfant ! . . . » 

La jeune muette regarde vivement autour 
d'elle. On l'a conduite dans une salle basse qui 
donne sur le jardin. Elle en sort en faisant signe 
à Constance de la suivre. Elle casse une bran- 
che au premier buisson, puis se penchant vers 
la terre, elle trace sur le sable, qui couvre les 
allées du jardin, le nom de son enfant. 

a Frédéric ! » s'écrie Constance en lisant le 
nom que sœur Anne vient de tracer. « Quoi ! 
)) votre enfant se nomme Frédéric?... Ah ! je 
» sens qu'il m'en sera encore plus cher. . . Fré- 
» déric !... mais c'est justement le nom de 
)) mon mari... Qu'en dites-vous, M. Ménard, 
)) n'est-ce pas singulier? 

)) — Je n'y vois rien de fort extraordinaire , 
» dit le précepteur. Comme il y a une grande 



ANNE. 1 l 1 

)) quaiilité de Martin , de Pierre et de Paul, il 
» peut se trouver aussi beaucoup de Frédéric. 
» Je ne connais que le nom de Thésaurochry- 
» sotiicochrysides , inventé pat* Plante , qui 
» ne soit pas devenu commun. .. Aussi, si j'a- 
» vais eu nw fils, je ne l'aurais pas nommé 
» autrement, quoique le nom ne soit pas très- 
)) coulant. >) 

Constance a pris de nouveau le petit garçon 
dans ses bras. Elle l'appelle Frédéric, et l'en- 
fant, répondant à ce nom qu'on lui donnait à 
la ferme, balbutie le mot de îiicmian, et semble 
chercher des yeux les bons villageois qui l'ap- 
pelaient ainsi. 

« Je veux absolument que most maii voie 
)> cet aimable enfant, » dit Constance 5 puis 
après avoir réfléchi quelque temps , elle s'ap- 
proche de sœur Anne et lui prend la main, 
suivant attentivement ses moindres signes, afin 
de comprendre ses réponses. 

^ Où alliez-vous avec votre enfant?... Elle 
» n'en sait rien !.. . Malheureuse femme! vous 
)) n'avez donc plus ni père ni mère?... Ils sont 
» morts!... Et le père de cet enfant, votre 



112 SOEIK 

)) mari, pourquoi n' est-il pas avec vous?... 

)) Elle pleure!... Pauvre petite! il Ta aban- 

)) donnée!... Abandonner un si joli enfant... 

)) une femme si intéressante! si infortunée ! 

» Ah! c'est affreux !... Il faut avoir un cœur 

» bien dur î... Mais consolex-vous, séchez vos 

» larmes, je ne vous abandonnerai pas, moi... 

» Oui, j'y suis résolue, je veux prendre soin 

)) de vous, de votre enfant. Vous ne me quit- 

» tercz plus. Vous logerez près de moi ; je vous 

» occuperai à des ouvrages d'aiguille, je vous 

)) apprendrai à travailler; je ferai élever votre 

» fils sous vos yeux. Mon mari est bon, sensible, 

» généreux ; oh ! je suis bien cerluine qu'il 

» ne me blâmera pas de ce que je'fais. Il vous 

» aimera aussi, et vous finirez vos jours avec 

j> nous. Entendez-vous , pauvre mère : ne 

» pleurez plus... ne tremblez plus pour votre 

» enfant. . . Désormais la misère ne vous attein- 

» dra pas ! ... Eh bien ! . . . voyez donc , M. Mé- 

)) nard, elle se jette à mes pieds, elle me baise 

» la main!... comme si j'étais un Dieu!... 

)) A quoi donc servirait la richesse , si l'on ne 

)) savait pas faire un peu de bien? 



ANt>E. 113 

)) — Madame , faire la charité est un des 
» préceptes de l'Evangile; malheureusement 
» tout le monde ne le met pas en pratique 
)) comme vous !... 

)) — Mais il est temps de s'occuper de loger 
» cetîe jeune femme, » (iit Constance, en ra- 
menantsœur Anne vers la maison. ((Après toutes 
« les fatigues qu'elle a endurées, elle doit 
» avoir besoin de repos. Où la ferons-nous 
» coucher?... Ah ! ce petit corps de-logis qui 
)) touche à la serre dans le jardin. Mon mari 
» voulait en faire un cabinet d'éludé, mais il 
)) travaillera dans son appartement. Oui , c'est 
» cela ; M. Ménard , veuillez donner des or- 
» dres... Qu'on y porte un lit, tout ce qu'il 
» faut pour ce soir ; demain je le ferai arranger 
)) entièrement. Là , elle sera tranquille , elle 
» aura son fils auprès d'elle , et _, dès le matin , 
)) eile pourra le promener dans le jardin. » 

M. Ménard est allé dire aux domestiques de 
préparer un logement dans le pavillon du jar- 
din. Pendant ce temps , Constance reste avec 
sœur Anne, c^iii ne sait comment lui témoigner 
toute sa reconnaissance , et dont les traits sem- 



m 8OEU1; 

blent déjà moins aballus. Constance, en l'exa- 
minant, la trouve à chaque instant plus uitéres- 
sante- lajeunemuette n'a rien de ces mendiantes 
quisemblentYouloirarracher , à force de plain- 
tes ou d'importunilés, quelques secoursqu'elles 
reçoivent avec insensibililé. Sœur Aune est 
douce, craintive; elle est étonnée de l'intérêt 
qu'elle inspire; on lit dans ses yeux la reconnais- 
sance qu'elle en éprouve; et il règnedanssonair, 
dans toute sa personne , quelque clio^e qui , 
malgré sa misère, semble annoncer qu'elle nest 
point née dans les dernières classes de la so- 
ciété. 

« Plus je la regarde , dit Constance, [dus je 
» m'étonne que l'on ail pu l'abandonner... Ses 
» traits sont délicats , ses yeux doux et pleins 
)) de charmes... Comme elle sera bien sous 
)) d'autres vêtemens... Et toi , cher petit, oh! 
» je veux avoir bien soin de toi. » 

Ménard vient annoncer que tout est disposé 
dans le pavillon du jardin pour y recevoir la 
pauvre femme et son ûh. Constance prend 
sœur Anne sous le bras ; elle la conduit au pa- 
villon , regarde si rien, ne lui manque pour la 



ANNE. 115 

nuit , et la quitte en l'engageant à se Imer au 
repos et à ne plus se chagriner. 

Sœur Anne presse sa main sur son cœur , et 
Constance s'éloigne tout émue, en disant à 
Ménard : « Ali ! maintenant , je trouverai 
)) moins longue l'absence de Frédéric! Je sens 
» que le meilleur moyen de se distraire de ses 
» peines , est de soulager celles des autres. » 



116 



CHAPITRE VI. 



Arrivée de Dubourg. — L'orage se forme. 



Sœur Anne, en s'éveillant le lendemain ma- 
lin , craint un moment que tout ce qu'elle Toit 
ne soit qu'une illusion. Après avoir souffert ce 
que la misère a de plus affreux 5 après avoir 
erré si long-lemps et souvent sans oblenir un 
asile pour reposer sa tète et celle de son fils • 
après avoir éprouvé tout ce que peut ressentir 
une mère qui trem])le à chaque instant pour 
les jours de son enfant , se trouver dans un sé- 
jour élégant, commode, couchée dans un bon 
lit, rassurée sur son sort à venir; au lieu du 
froid dédain de la pitié, recevoir les soins tou- 



ANNE. *•' 



chans (l'une femme généreuse, qui double le 
bien qu elle fait parla grâce qu'elle y met- c'est 
passer subitement dans une situation si diffé- 
rente , que le cœur ému craint de se livrer au 
senliment d'un bonlieur auquel il ne peut croire 

encore. 

Sœur Anne embrasse son fils, puis elle se 
lève et le conduit dans le jardin qui entoure le 
corps-de-logis où elle loge. Quel délicieux sé- 
jour ! . . . quel bonheur de l'habiter, d'y soutenir 
les premiers pas de son enfant. Le petit Frédé- 
ric court déjà seul dans les allées de lilas et 
de roses-, lorsqu'il chancelle, un sable épais 
amortit sa chute, et l'enfant attend en souriant 
que sa mère vienne l'aider à courir de nou- 
veau. 

Constance est éveillée de bon malin : toute 
la nuit elle a pensé à la jeune muette et à son 
fils; le bien qu'elle vent leur faire neluipermet 
pas de goûter de repos, car le plaisir a aussi 
son insomnie -, et les femmes mettent, dans tout 
ce qu'elles Tculent faire, plus de sentiment que 
les hommes. Si pour une parure, un objet fri- 
vole, elles paraissent quelquefois fort préoccu- 

11 



118 SOEUR 

pées, que d'ame, que de sensibilité ne mettent- 
elles point dans une bonne action ! 

Madame de Moiitre\ille se hâte de descendre 
au jardin 5 elle veut aller voir sa protégée. Elle 
trouve sœur Anne et son fils sous un bosquet de 
chèvrefeuille. L'enfant joue aux pieds de sa 
mère, qui, en voyant Constance, vole au de- 
vant d'elle et s'em pare d'une de ses mains qu'elle 
tient long-temps sur son cœur. 

(( Déjà levée; » dit Constance en embrassant 
le petitFrétIéric, « comment avez-vous passé la 
» nuit?.... Bien... Tant mieux.... Après tant 
)) de fatigues , vous avez besoin de beaucoup 
» de repos. Ce pauvre petit!... il me sourit... 
)) on dirait déjà qu'il me reconnaît. Mais je ne 
» veux pas que vous gardiez ces vêtemens; ve- 
)) nez, venez avec moi, je vais vous donner mie 
» de mes robes... Elle vous ira ; nous sommes 
)) à peu près de la même taille. . . Oh î je n'en- 
)) tends pas qu'on me refuse ; songez qu'il faut 
)) m'obéir ou je me fâcherai. » 

Constance emmène sœur Anne et son fils 
dans son appartement. Là, elle cherche dans ses 
robes les plus simples, et force sa protégée à s'en 



AINÎVE. 119 

revêtir. Sous ce nouveau coslumc, la jeune 
muette semble prendre des grâces nouvelles, et 
sa timidité , son embarras n'ont rien de cette 
gaucherie que tant de gens laissent percer sous 
des vêlemens ([ui ne sont pas fjiits pour eux. 

(( Elle est charmante! » dit Constance, qui 
appelle sa femme de chambre et lui fait arran- 
ger bien simplement, mais avec goût, les che- 
veux de la jeune femme. (( Comme elle est bien 
)) ainsi!... Et dans quelques jours, lorsqu'elle 
)) sera entièrement remise de ses fatigues, lors- 
» que son teint sera un peu plus animé, elle sera 
» mieux encore. Allons , venez tous voir, et ne 
)) baissez pas les yeux. . . Est-ce qu'il faut être 
)) honteuse, parce qu'on est jolie? )) 

Constance conduit sœur Anne devant une 
psyché. La jeune muette s'y regarde en hésitant 
d'abord; mais bientôt elle se rassure un peu, 
elle sourit; un doux sentiment de plaisir colore 
son visage : une femme peut-elle être insensible 
à ce qui l'embellil? Sœur Anne, après s'être 
regardée quelques minutes, va se jeter aux ge- 
noux de madame de Montre ville. 

a Oh ! je n'entends plus que l'on se mette à 



1:20 sotUR 

)) mes genoux , » dit Constance en la relevant; 
« je désire que l'on m'aime et que l'on soit 
)) heureuse : voilà tout. Quant à votre fils, je 
» veux qu'il soiLbeau aussi, et j'enverrai cher- 
)) cher à Paris tout ce qu'il faut pour lui. » 

M. Ménard, que le souvenir de la pauvre 
mendiante n'a [)oint empêché de dormir comme 
à son ordinaire , descend enfin , et resle tout 
surpris en apercevant sœur Anne si différente 
de la veille. 

« Eh bien, M. Ménard, comment la trou vez- 
» vous? )) lui dit Constance. « — Ma foi, Ma- 
» dame^ je la trouve si bien , que je ne la re- 
)) connais pas. — C'est que sous ses autres habits 
» vous n'aviez vu que son malheur, sans re- 
» marquer la délicatesse de ses traits. — Il est 
» certain que le malheur enlaidit considérable- 
» ment. D'ailleurs, en tout, l'élégance ajoute 
» aux charmes. On ne dîne pas si bien quand la 
» nappe est malpropre, et le vin le plus ordi- 
» naire semble meilleur dans un veiTcà patte. » 

Toute la journée Constance est occupée de 
ce qu'elle veut faire pour ^œur Anne. L'appar- 
tement du premier , dans le pavillon , est ar- 



kmE. 121 

rangé et orné de tout ce qui [)eiil le rendre 
encore plusagréable. Par les ordres de madame 
de Montre\'ille, on y porte un joli berceau que 
l'on place auprès du lit de la jeune mère. Les 
croisées sont garnies de caisses de fleurs. « Elle 
» ne peut avoir d'autres plaisirs, dit Constance, 
» les livres, la musique, lui sont étrangers 5 la 
» pauvre petite ne sait encore rien faire, il faut 
)) bien l'entourer de ce qui lui plaît. )) 

Pour tant de bienfaits , Sœur Anne ne sait 
comment peindre sa reconnaissance. Constance 
s'amuse de l'étonnement que chaque chose 
nouvelle fait éprouver à la jeune muette. C'est 
surtout en entendant, pour la première fois, 
les sons du piano , auxquels Constance mêle sa 
douce voix, que sœur Anne éprouve un charme, 
un plaisir qui va jusqu'aux larmes. Le pouvoir 
de la musique est vivement senti par cette ame 
brûhnte qui ne sait pas cacher ses sensations. 

En regardant coudre, broder, sœur Anne 
soupire et laisse voir le chagrin qu'elle ressent 
de n'en savoir pas faire autant. Mais Constance 
se charge de lui montrer 5 et la muette a un si 
grand désir de se rendre utile , qu'en fort peu 

11. 



122 SOEUR 

de temps, elle fait tout ce qu'elle voit faire. 

Huit jours se sont écoulés depuis que Con- 
stance a recueilli chez, elle sœur Anne et son 
iils, et chaque instant semble augmenter encore 
l'attachement qu'elle leur porte. L'enfant a 
bien vile aimé Constance, qui le comble de 
caresses ; et sœur Anne , toujours douce, atten- 
tive, reconnaissante, prouve à madame de Mon- 
Ireville qu'elle a bien placé ses bienfaits. 

Un matin, pendant que la jeune muette pro- 
menait son fils dans les jardins, Dubourg arrive 
à la maison de campagne de son ami; on était 
alors à plus de la moilié du trimestre ; et Con- 
stance, qui connaissait un peu, par son mari, 
les habitudes de Dubourg, s'étonnait de ne 
point le voir arriver. 

(( Soyez le bien-venu , » lui dit madame de 
Monlreville ; « vous aviez promis à mon mari 
)) de venir me voir pendant son absence : mais 
)) je commençais à être fâchée contre vous. — 
» Madame, dit Dubourg en souriant, je ne 
» suis pas (le ces amis qui ont la prétention de 
)) faire oublier les maris ; mais si je puis vous 
» distraire un peu, me voici tout à vous jus- 



)) qu'au trimestre prochain, et toute Tannée, 
» si je vous étais bon à quelque chose. — Oh ! 
)) vous verrez du nouveau ici... j'ai quelqu'un 
» avec moi... Pendant l'absence de Frédéric, 
» j'ai fait une connaissance !.. — Vraiment ! je 
)) suis bien sûr que celle-là sera aussi du goût 
)) de votre mari. — Mais je l'espère bien. 

» — Mon cher Dubourg , dit Ménard , Ma- 
» dame ne vous dit pas qu'elle a recueilli, pris 
» chez elle une pauvre femme et son fils; elle 
)) ne se vante pas du bien qu'elle fait. — Allons, 
» taisez-vous, monsieur Ménard, est-ce que 
)) cette jeune femme ne mérite pas tout ce que 
» j'ai fait pour elle? Pouvais-je mieux placer 
» mes bienfaits? — Je conviens qu'elle apprend 
)) parfaitement à tiavailler... Je compte inces- 
)) sammenl lui apprendre à lire.. . — Vous ver- 
» rez, Dubourg, comme elle est jolie, comme 
» elle est intéressante... Et son fils, un enfant 
)) de deux ans qui est charmant!... — Ah! elle 
» a un fils!... — Oui, et je suis sûre que vous 
)) trouverez, comme moi, qu'il ressemble... 
» Mais je veux que vous le disiez vous-même; 
)) je cours la chercher... » 



124 SOELR 

Constance est déjà dans le jardin. « L'aima- 
)) ble femme! dit Dubourg, que Frédéric doit 
» se trouver heureux ! . . . et cependant le Toilà 
)) déjà qui voyage ! . . . — Mon cher Dubourg, les 
» affaires vont avant tout... Une prise, s'il vous 
)) plait.. . Mon élève a hérité, par sa femme, de 
)) terres , de fermes. .. il faut bien connaître ses 
» propriétés. — Et pourquoi ne pas emmener sa 
» femme avec lui? pensez- vous qu'elle n'aurait 
» pas été bien aise d'accompagner son mari? 
» — Je ne dis pas, mais... il est bon... vous le 
» prenez toujours au même endroit? — Hom !.. . 
)) pourvu que ce voyage ne cache pas quelque 
» projet... Je sais que Frédéric serait désolé de 
)) causer la moindre peine à sa femme, mais je 
» sais aussi que ces hommes si sentimentals 
» prennent feu en entendant un soupir!... — 
» Je vous dis que mon élève visite ses biens... 
» que diable ! ... Et le domino , commençons- 
)) nous à être fort? — Beaucoup plus que vous, 
» qui ne devinez jamais où est le double six. 
» Mais allons rejoindre madame de Montre- 
n ville, je suis curieux de voir cette femme dont 
)) elle prend soin. — C'est une femme avec la- 



AN.\E. 125 

» quelle il serait difficile de ne point s'accorder, 
)) car une querelle ne peut naître qu'à l'issue 
» d'une discussion; or, quand il n'y a point de 
)) discussion il ne peut pas naître de querelle , 
» et il ne peut pas se former de discussion, puis- 
» que... » 

Mais Dubourg n'écoute plus Ménard , il est 
déjà dans le jardin , il aperçoit de loin madame 
de Montreville, tenant un enfant dans ses bras, 
et près d'elle une jeune femme vêtue d'une sim- 
ple robe blanche et coiffée en cheveux 5 il s'a- 
yance... celte jeune femme l'aperçoit... elle 
court, elle Tole au-devant de lui, s'est empa- 
rée de son bras, elle le regarde avec anxiété.. . 
etDubourg reste stupéfoit, car il vient de re- 
connaître sœur Anne. 

a Mon Dieu!... qu'a-t-elle donc? » dit 
Constance en s'ap{)rochant de Dubourg , qui 
ne revient pas de sa surprise en retrouvant la 
jeune muette sous un costume si différent, et 
prés de Constance, qui tient son enfont dans 
ses bras; « quel effet voire présence vient de 
» produire sur elle!... voyez donc comme elle 
» vous regarde... elle semble vous question- 



126 SOEL'R 

» ner... comme ses yeux vous interrogent... 
» vous connaissez donc cette pauvre petite?... 

)) — Mais... non... je... ah!... si, si. ..je 
)) l'ai vue autrefois... mais elle est si différente 
)) d'alors; ce costume... cet enfant... ma foi_, 
)) je ne la reconnaissais pas!... » 

Dubourg est troublé , embarrassé , il ne sait 
ce qu'il doit dire , et sœur Anne lui tient tou- 
jours le bras , et ses yeux le supplient de lui par- 
ler. 

a Comment? vous la connaissez , » dit Cons- 
tance avec surprise, «mais que vous veut-elle 
)) donc maintenant ?... ne pouvez-TOus devi- 
» ncr ce qui paraît tant l'intéresser? — Oh!.. 
» pardonnez-moi. . . je commence à compren- 
)) dre J'ai connu l'amant de cette pauvre fille... 
» et elle me demande de ses nouvelles... — 
» Mais répondez-lui donc bien vite alors... 
)) voyez... ses yeux sont pleins de larmes... — 
» Ma foi... je n'ai rien de bon à lui dire... son 
» séducteur est passé en pays étranger.... sans 
» doute elle ne le reverra jamais... 

» Je ne sais ce qu'il est devenu!... » dit Du- 
bourg en s'adressant à sœur Anne , ainsi que 



ANNE. 127 

« VOUS, je ne Tai pas revu., ainsi, ma chère en- 
» fant , il faut tacher de l'oublier ! . . . 

Sœur Anne, qui prêtait la plus grande at- 
tention à chaque mot de Dubourg, laisse re- 
tomber sa tête sur son sein, lorsqu'il a fini de 
parler ; puis donnant un libre cours à ses lar- 
mes, va s'asseoir sous un bosquet , où elle se 
livre à toute sa douleur. 

«Pauvre femme, dit Constance, hélas! elle 
» aime toujours celui qui l'a abandonnée... qui 
» donc a pu abuser de son innocence?... — 
» Madame... c'est... un jeune peintre... il 
)) voyageait alors... pour son instruction... En 
» cherchant des sites il a rencontré sœur Anne , 
)) car c'est ainsi qu'elle se nomme... Elle est, 
» je crois, fille de paysans... cependant je ne 
)) vous l'affirmerai pas , je ne connais point sa 
» famille; enfin mon ami l'a vue... il en est 
» devenu amoureux... Ces peintres ont l'ima- 
» ginalion exaltée... et il parait qu'il en est 
)) résulté un enfant... voilà tout ce que je sais, 
» car je n'ai vu cette jeune fille qu'une fois en 
» me promenant avec mon ami. 



128 SOEDR 

)) — Il est bien coupable à mes yeux!... 
)) Vous autres , Messieurs vous traitez cela lé- 
» gèrement!... séduire une femme, la quitter 
» ensuite, ce ne sont pour tous que des étour- 
» deries de jeunesse, dont souvent même vous 
» vous vantez ! . . . — Oh ! Madame , je puis me 
)) flatter de n'avoir jamais séduit personne! — 
)) Je parie en général! mais je suis bien certaine 
» que mon Frédéric n'a point imité l'exemple 
» de tant d'étourdis!.... il Obt trop sensible, 
» trop aimant pour chercher à abuser un jeune 

» cœur ! Voyez quelles suites terribles peu- 

)) vent avoir de tels éga remens. Celte pauvre 
)) petite , se voyant grosse , aura abandonné ses 
» parens , fui le lieu de sa naissance. Sans res- 
» source , et privée de cet organe si nécessaire 
j> dans le monde , elle courait au hasard dans 
» la campagne , dans la ville!... en proie aux 
)) horreurs du besoin ! . . . L'infortunée ! com- 
» bien elle a dii souffrir ! . . . ah ! si vous l'aviez 
» vue, lorsque je l'ai recueillie, elle vous au- 
» rait fait peine!... mais désormais elle a 
)) trouvé une amie , je ne l'abandonnerai point , 
)) et, si je ne puis la rendre entièrement au bon- 



ANNE. 129 

» heur, auprès de moi du moins elle n'aura 
» plus à craindre la misère. )) 

Dubourg ne répond rien , la vue de sœur 
Anne lui donne tropà penser. «Voire présence 
)) a renouvelé son chagrin, en lui rappelant son 
)) séducteur, dit Constance; éloignez- vous un 
» moment, je vais tâcher de la consoler, quoi- 
» que je sache bien que pour de telles peines 
» il n'v a point de consolation. Si Frédéric 
» m'oubliait! pourrais-je encore goûter un ins- 
» tant de bonheur!... mais du moins elle a un 
» fils, et ses caresses adouciront sa douleur. » 

Constance va porter le petit Frédéric sur les 
genoux de sa mère , et , pendant ce temps , Du- 
bourg retourne vivement dans la maison où il 
cherche Méuard , qui ne sait que penser en 
voyant la mine effarée de son compagnon de 
voyage. 

«Tout est perdu, M. Ménard, » s'écrie 
Dubourg eu s'arrêtant devant le précepteur. 
« — Comment... qu'est-ce qui est perdu? est-ce 
)) encore hi berline du roi Stanislas ou la ta- 
» balière du roi de Pruss»;? Vous savez bien que 
)) je ne donne plus là dedans. — Eh ! laissons là 



130 SOEUR 

» toutes ces folies... l'événement est fort sérieux, 
» il s'agit du bonheur , du repos de Frédéric et 
» de sa femme... — Je gage que ce n'est pas 
)) Trai, il vient encore me faire un conte pour 
» m'attraper, mais noit me ludit amabilis 
» insania! ... — Voulez-vous m'écouter, M. Mé- 
» nard ! morbleu ! comment un homme de votre 
)) âge n'a-t-il pas su prévenir un tel événement? 
» — Qu'est-ce a dire, mon âge... M. Dubourg, 
)) je vous prie de vous expliquer. — Quoi! vous 
» laissez madame de Montreville recevoir, loger 
)) chez elle... — Qui donc? — Eh morbleu ! celle 
» pour qui Frédéric a fait mille folies , celle 
» qui lui avait tourné la tête, près de laquelle 
)) il a vécu six semaines dans un bois — cette 
» jeune fille qu'il adorait... qu'il aime peut-être 
» encore !... cai le cœur de l'homme est inde- 
» finissable ! . . . enfin sœur Anne, la pelile 
)) muette du bois, la jeune fille de Yiziîle, c'est 
)) elle que madame de Monlreville loge dans 
» sa maison. — Ah! mon Dieu!... que ra'appre- 
» nez-vous là? — Comment, vous ne l'aviez 
» pas reconnue! — Reconnue !... une femme 
» que j'avais aperçue une seule minute et de 



ANKE. 



m 



)) loin... Je ne regarde pas les jeunes filles 
» comme tous, Monsieur, et pouvais-je me 
j> douter... savais-je qu'elle était muette? me 
» l'avait-on dit? mais on ne me dit rien, et 
» puis on\'eutquejedeTine!... que jesache!... 
» Ces jeunes gens sont inconcevables! pensez- 
» vous que je saurais le latin si on ne me l'a- 
)) \aitpas moîitié? — Eh bien, vous le savez 
» maintenant...— Parbleu! on m'a assez battu 
)) pour cela!... Dieu! que de coups de règles 
» pour YEpito?ne, et combien de /Je/^5^^«^ pour 
» les Fables de Phèdre!...— Par grâce, M. Mé- 
)) nard , c'est de sœur Anne que je vous parle, 
» c'est elle qui est ici, près de la femme de Fré- 
» délie... — J'entends bien! j'entends très- 
» bien ! . . . —Quand Frédéric reviendra , elle le 
)) veira... son trouble, les larmes, les caresses 
» de cette jeune fille découvriront la vérilé... 
)) songez-vous alors à ce qu'éprouvera madame 
» de Montreville, envoyant un époux qu'elle 
)) adore et qu'elle croit un modèle de fidélité, 
)) en le voyant retrouver dans sa maison une 
» maîtresse, un enfant... un enfant surtout!... 
» —Oui, oui, je songea tout cela!— Eh bien. 



132 .SOEUR 

» parle/,... que faut-il faire?... — Je n'en sais 
» rien ! — Il est impossible de laisser sœur Anne 
)) habiter sous le même toit que Frédéric... — 
» Sans doule... c'est fort embarrassant I mais 
» elle était si malheureuse!... — Pensez-vous 
» que je veuille l'abandonner ! Ah ! je n'ai que 
)) seize cents li\Tes de renies, mais je les lui 
» donnerais de bon cœur pour que sa présence 
)) ne troublât point le repos des deux jeunes 
» époux. Oui, je travaillerai s'il le faut, ou je 
» passerai chez Frédéric mes trimestres entiers; 
» mais cette jeune femme et son enfant seront 
» à l'abri du besoin. — C'e.^t très-bien, mon cher 
» Dubourg, et si je possédais quelque chose... 
» mais je n'ai que mes vieux classiques qui ne 
)) lui seraient d'aucune utilité puisqu'elle ne 
» saitpaslire. — Mais comment parvenir main- 
» tenant à faire quitter cette maison à sœur 
» Anne... — Voilà ce qui sera fort difficile : 
» madame de Montreville aime déjà beaucoup 
» la jeune muette; elle est siutout folle de son 
)) enfant... elle trouve qu'il ressemble à mon 
)) élève... eh! mais, au fait, je conçois d'où 
» vient cette ressemblance... — Je nesais qu'in- 



^33 



, veiller :... o^u nnagiaei !... Quand veYienl 
, Frédéric?...-Ï)ans huit jours; nous avons le 
» temps!...- iclemps!...ali!cesliuitjours 
, seront bien vite écoulés..... et s'il trouve sœur 
)) Anne ici'... — Il me semble pourtant que 
)) nous pourrions défendre à la petite de par- 
)) 1er -Eh! je sais bien qu'elle ne parlera pas, 
)> mais sesge.tes, l'expression de ses traits en 
, diront assez.-Ehbien je vousjureque tres- 
)) souventjen'vcomprends rien du tout. » 

Dubourg met son esprit à la torture pour 
trouver le moyen d'éloigner sœur Anne et son 
fils- M. Ménard reste les yeux fixés sur sa taba- 
tière et fait semblant de chercher aussi, quoi- 
qu'il ne songe alors qu'à un pâté de lièvre ar- 
rivé la veille de Paris , et qu'on doit entamer 
au dîner. 

Constance revient avec la jeune muette et 
son enfant îles traits de sœur Anne annoncent 
la douleur, mais elle est plus calme , plus resi- 
gnée; en revoyant Dubourg elle sourit triste- 
ment, et lui présenteson fils qu'il regarde avec 
intérêt, effrayé de la ressemblance qu'il remar- 
que déjà enlre ses traits et ceux de son père. 

n. 



13-4 SOEIJK 

« Ne le trouvez-YOus pas charmant? dil Gon- 
)) slance. — Oui, Madame, » répond Dubourg 
en embrassant l'enfant, « je le trouve fort gen- 
» til. — Ressemble-t-il à son père?... — Beau- 
)) coup. — El vous ne trouvez pas qu'il a dans le 
j> regard quelque chose de mon mari. — Oh! 
» pas du tout!.. — C'est singulier, cela m'avait 
)) frappée. Il se nomme Frédéric aussi, ce cher 
)) petit 5 je crois que je l'en aime davantage. » 

Constance prend l'enfant dans ses bras; sœur 
Anne la regarde avec attendrissement, et Du- 
bourg détourne les yeux pour cacher les sensa- 
tions que ce tableau lui fait éprouver. 

Pendant le reste de la journée, Dubourg se 
creuse la tête pour savoir comment il pourra 
faire sortir sœur Anne de chez madame de 
Montreville, mais il ne peut s'arrêter à aucun 
projet. Comment emmener la jeune femme 
loin d'une demeure où on lui prodigue les soins 
les plus touclians, où son fils est comblé de ca- 
resses? Sœur Anne, bien loin d'y consentir, ne 
Terrait dans ce dessein qu'une affreuse ingra- 
titude^ et son cœur aimant et reconnaissant est 
incapable d'en concevoir la pensée. Lui ap- 



AnNE. 135 

prendre que le mari de Constance est son sé- 
ducteur, ce ne serait pas encore le moyen de 
la faire consentir à s'éloigner; le désir de revoir 
Frédéric l'emporterait dans son ame sur toute 
autre considération. Elle se croit unie à son 
amant parles sermens qu'ils ont faits, pour- 
rait-elle concevoir qu'une autre femme a des 
droits, sinon plus justes, du moins plus sacrés 
que les siens? 

Dubourg n'ose donc risquer ce moyen, et il 
se tourmente en vain pour en trouver un autre. 
Puis il va à Ménard et lui dit : « Eh bien ! 
» avez-AOus imaginé un expédient pour engager 
» sœur Anne à quitter cette maison? )) Et Mé- 
nard après avoir pris du tabac et réfléchi pen- 
dant cinq minutes, emmène Dubourg dans un 
coin et lui répond à voix basse : « Je ne trouve 
)) rien du tout. » 

En causant avec Constance, Dubourg tâche 
de l'engager à envoyer la jeune muette et son 
fils demeurer dans une de ses terres éloignée 
de Paris; mais madame de Monlreville repousse 
avec force cette idée : « Pourquoi donc , dit- 
» elle, me priverais-je de la société de cette 



1 36 SOEUR 

» jeune renicne , de la vue de son fils , que 
)) j'aime comme b'il m'appartenait? Loin de 
» moi, aurait-on pour celte infortunée tous ces 
)) soins qui adoucissent sa situation!.,. INon, 
» je ne m'en séparerai jamais ; chaque jour je 
» sens que je m'y attache davantage- si vous 
» saviez- combien elle e^t reconnaissante de ce 
»' que je fais pour elle!... Ah! j'ai lu dans le 
)) fond de son ame ! je n'ai point mal placé mes 
» bienfaits^ et je suis certaine que Frédéiic ne 
» me blâmera pas. 

» — Ma foi 5 se dit Dubourg , j'ai fait tout ce 
)) que j'ai pu!... et quand je me donnerais la 
B migraine pour séparer ces deux femmes, je 
» crois que je n'y parviendrais pas; laissons 
)) donc aller les choses et attendons les événe- 
» mens. Tout ce que je pourrai faire, ce sera de 
» prévenir Frédéric quand il reviendra. )) 

Le soir du jour où Dubourg est arrivé, ma- 
dame de Monireville lui dit : « Je veux vous 
» rendre témoin du plaisir que la musique fait 
i> épiouvcr à cette jeune infortunée; lorsqu'elle 
)) m'entend chanter et toucher du piano, il 
» semble toujours qu'elle va parler. . . » 



Constance preml sœur Anne par la main et 
la fait asseoir auprès tle son piano; la jeune 
muette est plus triste qu'à l'ordinaire; la [)ré- 
sencedeDubourg arenouvelétous ses chagrins, 
cependant elle sourit à sa bienfaitrice et fait 
tous ses efforts pour paraître moins affligée. 

Déjà Constance a joué plusieurs morceaux 
lorsqu'elle s'arrête en disant : « Mais je ne lui 
» ai pas encore chanté cette jolie romance que 
» mon mari aime tant!... » 

Constance prélude à sa romance; Dubourg 
fait peu d'attention à la musique , il songe tou- 
jours auhasard singulier qui a réuni sœur Anne 
et l'épouse de Frédéric; M. Ménard est assis 
dans un coin du salon, où il fait tout ce qu'il 
peut pour comprendre la mesure, et le petit 
Frédéric joue aux pieds de sa mère qui écoute 
attenlivement sa bienfaitrice. 

A peine Constance a-t-ele dit les premiers 
mots de la romance, que sœur Anne éprouve 
un trouble ({ui semble s'accroître à chaque ins- 
tant; elle se penche vers madame de Montre- 
ville , elle écoute , mais elle respire à peine ; 
tout son corps frémit, toutes ses facultés sont 



absorbées par un puissant souvenir... et Cons- 
tance n'a pas encore achevé son couplet, 
qu'une pâleur mortelle se répand sur tous les 
traits de la jeune muette; elle pousse un gémis- 
sement plaintif et perd connaissance. 

Occupée de sa musique, Constance n'avait 
pas remarqué le trouble de sœur Anne; mais 
au gémissement qu'elle vient de pousser elle a 
volé vers elle. « Grand Dieu! qu'a-t-elle donc? 
» elle perd connaissance! « s'écrie madame de 
Montreville, tandis que Dubourg se hâte d'al- 
ler soutenir la jeune femme et que M. Ménard 
court chercher des sels et appeler du monde. 

« Concevez-vous ce qu'elle [)eut avoir?.. 
» elle m'écoulait avec plaisir, et lout-à-coup 
» elle s'évanouit... — Madame, » dit Dubourg 
qui veut profiter de cette circonstance , u ne 
» vous êtes-vous pas aperçue que cette jeune 
» femme n'a pas la tête à elle , et qu'il y a des 
)) niomens...^ où elle semble en délire? — Mais. 
» non, je n'ai jamais vu cela. Depuis qu'elle 
» est ici elle a toujours été fort raisonnable, et 
)) sa mélancolie me semble très-naturelle.... 
)) Pauvre petite. ... elle ne rouvre pas les yeux.. 



ANNE. 139 

» — Oh ! cela ne sera rien. . . L'émotion qu'elle 
» a éprouvée ce matin en me voyant est , sans 
)) doute, la cause de cet évanouissement. — Je 
» le pense aussi. » 

Ménard revient armé d'une douzaine de fla- 
cons. Pendant long-lemps tous les soins sont 
inutiles , sœur Anne ne recouvre point ses sens , 
et Constance se désespère; enfin un long soupir 
annonce que la jeune muetie re\ient à la vie, 
et bientôt elle ouvre les yeux. Son premier re- 
gard est pour son fils : trop jeune encore pour 
avoir connu le danger de sa mère, il n'a pas in- 
terrompu ses jeux. Sœur Anne le prend, l'em- 
brasse, puis . regardant tous ceux qui l'entou- 
rent^ semble les remercier de leurs soins. 

K Venez vous reposer, lui dit madame de 
» Montreville, cette journée a renouvelé toutes 
)) vospeines;vousavezbesoinde les oublier dans 
» le sommeil. » 

Mais, au lieu de suivre Constance, sœur Anne 
lui prend la main , et la reconduit devant le 
piano en lui faisant signe de s'y asseoir. « Non , 
» demain , dit Constance , la musique vous 
)) émeut trop... vous m'entendrez demain. )) 



140 SOEUR 

Sœur Anne joint ses mains vers elle, et ses 
regards sont tellemcnl expressifs , ils deman- 
dent avec tant de force ce qu'elle désire, que 
Constance n'a plus le courage de lui refuser; 
elle se remet au piano , et Ménard dit tout bas: 
« Cette femme-là aime passionnément la mu- 
» sique , on aurait bien dû lui apprendre à 
» solfier. » 

Constance commence un air ; sœur Anne 
l'arrête, et . secouant \ivementla tête, sem- 
ble lui dire : ce n'est pas cela. Madame de 
Montre\ille en joue un autre , et la jeune 
muette n'est pas encore satisfaite. Enfin Cons- 
tance se rappelle qu'elle chantait une romance 
lorsqu'elle s'est interrompue' elle la chante de 
nouTeau; et à peine a-t-elle commencé que le 
trouble de sœur Anne^ l'attention qu'elle lui 
prête , annoncent que c'est bien cela qu'elle 
désirait entendre. 

a YoyeAdonc comme cetteromance Tagile, 
» dit Constance, c'est celle que Frédéric ai- 
» niait tant... » 

Conslance n'a pas achevé ces mots , que la 
jeune femme lui prend la main, la lui serre 



AIVNE. 141 

avec force, et lui fait un signe affirma tif. Mais 
madame de Montreville ne la comprend pas , 
elle regarde Dubourg, qui lui dil tout bas: «Je 
» vous assure qu'elle a des momens où elle ne 
» sait plus ce qu'elle fait... Partout elle croit 
)) voir son amant, l'amour lui tourne la tète.» 

Le trouble de sœur Anne est un peu calméj 
les larmes se sont fait un passage. Elle pleure , 
mais elle parait soulagée. Constance la regarde 
avec attendrissement , en répétant souvent j 

«Pauvre petite ! qu'il est coupable celui 

» qui t'a abandonnée ! ... » 

Pendant quelques momens, tous ceux qui 
entourent sœur Anne gardent le silence. Con- 
stance , pour calmer la douleur de la muette , 
a recours à son moyen ordinaire : elle va pren- 
dre le petit Frédéric , et le porte dans les bras 
de sa mère-, celle-ci regarde sa bienfaitrice 
ayec reconnaissance , et , après avoir couvert 
son fils de baisers , se lève et se dispose à rega- 
gner son logement. 

Constance veut absolument la reconduire 
jusqu'au jardin 5 là, elle la quitte en l'enga- 
geant de nouveau à prendre courage. « Vos 
IV. 18 



142 SOEUR 

» peines finiront, lui dil-elle , j'en ai l'cspé- 
)) rance... Oui, voire séducteur reviendra à 
» des sentimens plus dignes de l'homme que 
)) TOUS aimez : il ne peut vous avoir enlière- 
» ment oubliée. Dubourg n'est peut-être pas 
» bien informé... séchez vos larmes, un jour 
» vous le revenez; et comment pouirait-il vous 
)) quitter encore lorsque vous mettrez ce cher 
» enfant dans ses bras !... » 

Ces douces paroles pénètrent jusqu'au fond 
du cœur de sœur Anne, elle se livre au doux 
espoir que Constance vient de lui faire entre- 
voir, et la quitte moins malheureuse. Madame 
de Montreville regagne lentement son appar- 
tement ; la vue des peines de celle qu'elle a 
sauvée de la misère lui fait éprouver une 
tristesse involontaire ; Frédéric n'est pas là 
pour la distraire , pour lui faire tout oublier ; 
jamais elle n'a été aussi long-temps séparée de 
lui, et cette absence entrelient aussi sa mélan- 
colie. 

M. Ménard s'est retiré en disantà Dubourg : 
« Voici une journée qui a été fort orageuse. 
» — Ah ! répond celui-ci, je redoute de bien 



ANNE. 



U3 



» plus terribles orages!... si cette jeune femme 
)) s'est évanouie rien qu'en entendant cette ro- 
f> mance que lui chantait Frédéric , que de- 

)) viendra-t-elle lorsqu'elle le reverra et 

» lorsqu'elle apprendra qu'il est l'époux d'une 
)) autre !... Ah! M. Ménartl, celte idée m'oc- 
» cupe sans cesse !... — Je le crois bien ! cela 
)) m'a ôté l'appétit, à moi! — Sachons de parer 
^> àcetevénemcnt. — Parons-le, je ne demande 
)) pas mieux. — Songez qu'il y va du repos, 
» du bonheur, et même de l'honneur de votre 
)) élève, et que ses fautes rejailliront sur vous. 
» — Permettez : une faute de syntaxe ou de 
» vers latins, à la bonne heure; mais je ne lui 
^) ai pas enseigné à séduire les jeunes filles ; 
» ce sont plutôt vos mauvais conseils qui l'ont 
» perverti. — Monsieur Ménard !... — Mon- 
» sieur Dubourg ! — Allons nous coucher. — 
» Recté dicis.y) 



SGEIR 



CHAPITRE VII. 



Retour de Frédéric. — Constance et sœur Anne. 



Depuis dix jours que Dubourg habite chez 
madame de Montreville; il cherche sans cesse 
comment il pourra prévenir Teffet que pro- 
duira sur sœur Anne la vue de Frédéric ; il 
voit chaque jour s'augmenter l'attachement de 
Constance pour sa protégée , et la reconnais- 
sance de la pauvre mère pour sa bienfaitrice. 
Les séparer lui semble plus difficile que jamais; 
Constance répète souvent qu'elle ne pourrait 
plus se passer de sœur Anne et de son fils , et 
la jeune muette semble , auprès d'elle , sentir 
moins vivement sescliagrins. 

On attend Frédéric ^ déjà même il devrait 



ANNE. 



145 



être de retour; Constance s'inquiète de ce re- 
tard : elle a perdu une partie de sa gaieté , 
souvent des pleurs mouillent ses paupières ; 
alors c'est sœur Anne qui s'efforce de la con- 
soler, de lui faire comprendre que son mari 
reviendra bientôt, « S'il nem'aimait plus, )) dit 
quelquefois madame de Montre\ille. Mais la 
jeune muette la prend par la main, la conduit 
devant une glace, et semble lui dire : « regar- 

)) dez-vous... peut-on ne pas tous aimer? 

)) — Hélas! )) lui répond Constance, « on vous 
» a bien oubliée ! et vous êtes aussi jolie que 
» moi ! ... » 

Le comte de Monlreville qui devait revenir 
passer quelques jours à la campagne, est re- 
tenu à Paris par la goutte. Dubourg n'en est 
pas fâché 5 il ne voudrait pas qu'il fût témoin 
de la reconnaissance qu'il redoute 5 il ne sait 
pas que le comte connaît aussi sœur Anne. 

Enfin Constance reçoit une lettre de son 
mari ; il lui marque que des affaires imprévues 
ont retardé son retour ; mais qu'il va faire en 
sorte de les terminer promptement. La lettre 
de Frédéric est tendre , expansive ; il paraît 

13. 



14G SOELR 

toujours amoureux. Cependant Constance n'est 
pas satisfaite : rester aussi long-temps éloigné 
d'elle lui semble déjà annoncer moins d'a- 
mour. Frédéric n'est pas là , elle peut pleurer; 
devant lui, elle cacherait ses larmes. C'est tou- 
jours à sœur Anne qu'elle va confier ses peines; 
c'est dans son sein qu'elle verse des pleurs et 
trouve des consolations. 

Dubourg voit dans ce retard quelques jours 
de gagnés, et dit à Ménard . « Tâchons d'em- 
)) ployercetempsà prévenir l'entrevue des deux 
» amans. — Prévenons-la, c'est mon avis. — 
)) 3Iais voilà dix jours que je cherche , et je ne 
)) trouve rien. — 31a foi, je suis plus heureux 
» que vous , avant-hier j'ai trouvé quelque 

)) chose — Eh! parlez donc vite en ce 

« cas — C'est ma recette pour faire du 

)) punch aulaitj que je croyais avoir perdue.)) 

En quittant sa femme , Frédéric s'est rendu 
à la ferme pour s'informer du sort de sœur 
Anne et de son fils, qu'il brûle d'embrasser. 
Mais en arrivant chez les bons villageois, il ap- 
prend que, depuis long-temps , la jeune muette 



ANNE. 1-47 

est partie pour Paris avec son enfant. Frédéric 
ne sait plus que penser, et ce qui le déses- 
pèrCj c'est qu'un messager de son père ne larde 
pas à arriver, apportant, comme de coutume, 
de l'argent et divers objets pour celle que le 
comte nomme sa libératrice; ce qui prouve qu'il 
ne sait pas que sœur Anne a quitté la ferme , 
et que celle-ci n'a point trouvé à Paris la de- 
meure de son protecteur. 

Frédéric est désolé; les habitans de laferme 
partagent son chagrin. Ils se repentent d'avoir 
laissé^ partir sœur Anne: mais comment au- 
raient-ils pu s'opposer à son dessein ? Qu'est- 
elle devenue, que fait-elle dans Paris, sans 
amis, sans protecteur? S'ils savaient que l'in- 
fortunée a été indignement dépouillée de ce 
qu'elle possédait, leur douleur serait bien plus 
grande encore. 

Frédéric ne reste qu'un jour à la ferme ; il 
repart pour Paris, et tout le long de la route , 
tâche d'obtenir des renseignemens qui puis- 
sent le mettre sur les traces de sœur Anne. 
Arrivé à Paris , il ne descend pas à son hôtel; 
il veut que son retour soit un mystère , afin de 



148 SOEUR 

le cacher à sa femme, et pour avoir le temps 
de faire des perquisitions sur la jeune muette 
et son fils. Pendant plus de huit jours il par- 
court cette ville immense , courant dans les 
quartiers les plus déserts , les plus populeux , 
montant souvent dans des mansardes, et par- 
tout s'informant si l'on a vu une jeune femme 
muetle avec un enfant. Mais ses recherches 
sont infructueuses; il ne recueille aucun in- 
dice qui le mette sur les traces de sœur Anne. 
Le cœur ulcéré, il se décide enfin à retourner 
près de Constance ; il est bien loin de penser 
que c'estlàqu'il doit trouver ceux qu'il cherche 
depuis si long-temps. 

Tous les jours Dubourg va se mettre en em- 
buscade sur une route , et place M. Ménard en 
vedette sur une autre, afin de l'avertir s'il voyait 
arriver Frédéric. Comme il n'y a que ces deux 
chemins pour venir à la maison de campagne , 
il se croit certain de ne pas le manquer. Mais 
un matin, M. Ménard, qui a emporté Horace 
avec lui , ne voit pas , en lisant une ode , que 
celui qu'il guette, vient de passer , et Frédéric 
arrive chez lui, et entre précipitamment dans 



AiMNE. 149 

l'appartement de Constance , qui, seule alors, 
pensait à son mari. 

Elle lève les yeux, pousse un cri de joie et 
vole dans ses bras. Toutes les peines de l'absence 
sont déjà oubliées sur le sein de son époux. 
Frédéric répond avec tendresse à ces marques 
d'amour. Après les premiers momens donnés au 
plaisir de se revoir, Constance lui dit : (( Pen- 
)) dant ton absence, j'ai recueilli dans cette 
)) maison une infortunée... Oh! j'espère que 
» tu l'aimeras comme moi!... — Tout ce que tu 
)) fais est bien , ma chère Constance , ton cœur 
» ne saurait t'égarér ; je suis certain d'avance 
» que tu as bien placé tes bienfaits. — Ah ! c'est 
» une jeune femme si intéressante ! . . . une vic- 
» time de l'amour; et, nous autres, nous com- 
)) pâtissons toujours à ces peines-là ! . . . Son sé- 
B ducteur l'a abandonnée avec un enfant 
» charmant.. . dont je suis folle.. Il se nomme 
» Frédéric comme toi... Mais qu'as-tu donc, 
» mon ami? tu pâlis... tu trembles... 

)) — Alî!.,. lafatigue, peut-être... l'empres- 
)) sèment que j'ai mis à revenir... » 

Frédéric s'assied , car il chancelle : ce que 



ISO SOEUR 

vient de dire Constance lui cause une émolion 
dont il n'est pas maître. Il regarde en frémissant 
autour delui. « Et cette femme... cet enfant... 
» où sont-ils? )) demande-t-il d'une voix trem- 
blante. 

« Elle loge dans le pavillon du jardin... Mais 
» je l'aperçois... Venez, venez vite, mon 
» amie, » dit Constance en courint au-devant 
de sœur Anne qui s'avançait avec son fils. 
« Mon mari est revenu ; ah ! que je suis heu- 
» reuse!... Maintenant, rien ne manque à mon 
» bonheur. » 

Constance prend lajeunemuette parla main, 
l'entraîne dans l'appartement où son époux est 
encore. En apercevant Frédéric, sœur Anne 
pousse un cri déchirant; elle court, se préci- 
pite dans ses bras, et s'évanouit en lui mon- 
trant son fils. 

Frédéric soutient d'une main sœur Anne , 
dont la tête inanimée est appuyée sur sa poi- 
trine; de l'autre, il se couvre les yeux et semble 
craindre de regarder autour de lui. Son fils est 
à ses pieds; il lient encore la main de sa mère; 



AISNE. 



151 



et Constance, surprise, tremblante, s'est arrê- 
tée devant eux. 

En un instant , mille sensations différentes 
paraissent agiter l'épouse de Frédéric. Elle 
change de couleur, ses yeux expriment la sur- 
prise, l'inquiétude; elle frémit et semble vou- 
loir repousser la pensée que son cœur vient de 
concevoir. Mais ses regards, tour à tour fixés 
sur sœur Anne et son époux , cherchent à s'as- 
surer de la vérité. Son premier mouvement est 
de courir à sœur Anne, et de la retirer des bras 
de Frédéric. 

« Qu'a-t-elle donc ! . . . que signifie l'état où 
» l'a mise votre vue? » balbutie Constance 
en regardant Frédéric. « Mon ami, répondez 
» donc, connaissez-vous cette jeune femme? » 

Frédéric n'a pas la force de répondre ni de 
regarder Constance. Mais il aperçoit son fils , 
et , le prenant dans ses bras , il le couvre de 
baisers; alors un coup afi'reux vient frapper le 
cœur de Constance : toute la vérité s'est dévoi- 
lée à ses yeux. 

Dubourg arrive , suivi de Ménard ; en aper- 
cevant Frédéric il devine tout ce qui vient d'ar- 



15^ SOEOB 

river , et court sur-le-champ porter secours à 
sœur Anne.ens'écriant : <( Encore évanouie!... 
» Quelque accès de délire, je gage!... Oh! je 
)) vous l'ai dit , cette infortunée a des momens 
» où elle perd la raison. » 

Constance ne répond rien. Elle abandonne 
sœur Anne aux soins de Dubourg et de Mé- 
nard, et se rapproche de son mari qui lient tou- 
jours l'enfant dans ses bras. 

« Il e.->t charmant... n'est-ce pas?... » dit- 
elle d'une voix entrecoupée et les yeux toujours 
attachés sur son époux. Frédéric garde le si- 
lence, Constance prend l'enfant et l'arrache 
brusquement de ses bras: mais bientôt se re- 
pentant de ce mouvement, dont elle n'a pas été 
maîtresse, elle couvre l'enfant de baisers, en 
s'écriant avec douleur : (( Pauvre petit, ah ! tu 
» n'es pas coupable, toi!... » 

Dubourg et Ménard ont emporté sœur Anne 
dans le pavillon ; Frédéric et Constance sont 
restés seuls avec l'enfant. Frédéric a les regards 
baissés vers la terre , et semble craindre de ren- 
contrer ceux de Constance, qui s'est assise à 
quelque distance de lui, et a pris sur ses genoux 



ANNE. 15B 

lepetit Frédéric. Elle tâche de retenir ses larmes, 
mais elle n'a plus la force de parler. Pendant 
quelques momens , ils ne rompent point le si- 
lence. Enfin Frédéric lève les yeux, il aperçoit 
sa femme caressant le fils de sœur Anne... A 
eette vue , il est sur le point de se jeter aux 
pieds de Constance, et de lui tout avouer... 
Mais Dubourg revient précipitamment. 

(( Allons!... j'espère que ce ne sera rien, » 
dit-il en regardant Frédéric , et en lui faisant 
«igné de ne point se trahir. « Cette jeune muette 
)) a des accès de délire ; alors elle croit voir 
» par tout son amant. . . Oh ! j'avais déjà conseillé 
)) plusieurs fois à madame de ne point la gar- 
)) der auprès d'elle. 

» — En effet, » balbutie Frédéric en cher- 
chant à se remettre , « je ne conçois rien à tout 
)) ce qui s'est passé... Mais j'ai été tellement 
)) ému de l'état de cette infortunée. .. que je ne 
» pensais même pas à ce que je faisais. . . » 

Constance ne dit rien; elle se contente de re- 
garder Dubourg et son époux. « Je vais lui ra- 
» mener son fils , » dit Dubourg en s'avançant 
pour prendre l'enfant. « Laissez, » dit Cons- 

14 



1 54 SOECR 

lance, (( Frédéric se chargera de ce soin... » 

Fiédéric se trouble , il ne peut supporter les 
regards de sa femme. En vain Dubourg lui dit 
tout bas : « Allons, morbleu! delà tête, ici... 
Songe que c'est pour son bonheur qu'il faut la 
tromper ! » 

En ce moment , M. Ménard accourt tout ef- 
faré. (( Elle a repris ses sens , » dit-il bas à Du- 
bourg. « Mais il n'y a pas moyen de la faire 
» rester tranquille dans sa chambre!... C'est 
» un diable!... Elle veut absolument le voir... 
» Elfe court éperdue dans le jardin... — Eh| 
)) pourquoi l'avez-vous quittée?... » 

Dubourg sort aussitôt de l'appartement, 
a Qu'est-ce donc, dit Conslimce, serait-elle 
)) plus mal?.... — Non, Madame, » répond Mé- 
nard , qui ne sait plus ce qu'il faut dire ni faire, 

€ mais je crains la tête... les femmes... l'a- 

» mour... quidfeinina possitî ... 

» — Je vais la secourir, dit Constance, je 
» vais lui ramener son fils... peut-être que sa 
)) vue... Ne venez-vous pas avec moi, Frédé- 
» rie 5 ne voulez-vous pas joindre vos soins aux 
» miens pour calmer cette infortunée ? » 



Fréilélic hésite, il ne sait ce qu'il doit faire; 
il brûle de revoir sœur Anne, dont l'état affreux 
a brisé son cœur; mais en la voyant il craint 
de se trahir. En ce moment des cris se font en- 
tendre : c'est sœur Anne qui traverse le jardin; 
lesdomesliques et Dubourg courent après elle; 
les gens de la maison, en voyant son agitation, 
en l'apercevant courant les cheveux épars dans 
les allées du jardin , ne doutent point qu'elle 
n'ait perdu la raison , et Dubourg les fortifie 
dans cette idée, qui peut empêcher qu'ils ne 
devinent la vérité. 

Mais sœur Anne vient d'apercevoir Frédéric 
à travers une des croisées du rez-de-chaussée; 
aussitôt elle court, elle pénètre dans l'apparte- 
ment, puis, aussi prompte que la pensée, s'é- 
lance dans les bras de Frédéric, repousse Cons- 
tance qui était prés de lui, et, la regardant 
d'un air à la fois inquiet et jaloux, semble lui 
dire : a C'est moi seule qui ai le droit d'être à 
» celte place. » 

Tous les valets se sont arrêtés à la porte de 
l'appartement pour considérer ce tableau. Cons- 
tance éprouve un affreux serrement de cœur en 



156 



SOEUR 



voyant sœur Anne dans les bras de son mari; 
cependant elle conserve assez de force pour s'a- 
vancer vers ses gens, et leur dire d'une voix 
tremblante : « Eloignex-vous , mes amis; celle 
» infortunée n'a pas la tête à elle... mais nous 
» saurons la calmer... » 

Les valets s'éloignent. Ménard est allé cher- 
cher Dubourg auquel il a toujours recours dans 
les momens difficiles; sœur Anne reste seule 
avec son fils , entre Frédéric et Constance. 

La jeune muette semble vouloir s'attacher à 
Frédéric, qui n'a pas le courage de la repous- 
ser; elle lui sourit, elle prend ses mains qu'elle 
pose sur son cœur... puis lui présente son fils. 
Mais en même temps ses regards inquiets se re- 
portent sur Constance qui, assise à quelques 
pas , cache sa tête dans ses mains . ne pouvant 
supporter ce tableau ; mais les pleurs l'étouf- 
fent, elles se font enfin un passage, elle san- 
glotte... sœur Anne frémit.., La douleur de 
Constance semble la toucher vivement. Frédé- 
ric ne peut plus se contenir; il court se jeter 
aux genoux de Constance , mais, sans le regar- 
der , elle le repousse doucement : « Allez , al- 



ANNE. 1S7 

» lez, lui (lit-elle, cette infortunée a plus de 
^> droits à votre amour... cet enfant est votre 
» fils... Consolez-la de tout ce qu'elle a souffert 
)) depuis que vous l'avez abandonnée. . . Je sais 
» maintenant toute la vérité... Non, elle n'a 
» point perdu la raison... elle a retrouvé son 
)) séducteur... le père de son enfant. )) 

Frédéric est attéré. Pâle, tremblant, il reste 
aux genoux de Constance , et sœur Anne , les 
yeux fixés sur lui, parait attendre ce qu'il va 
dire. Mais Frédéric a saisi une main de Cons- 
tance, illa couvre de larmes etdebaisers; à cette 
vue, un gémissement plaintif échappe à la 
jeune muette et elle tombe de nouveau sans 
connaissance sur le parrpiet. 

Constance s'empresse de lui porter secours. 
« Eloignez- vous, dit-elle à Frédéric, votre vue 
» lui fait trop de mal... Ah ! vous pouvez me 
)) la confier, je ne serai pas pour elle différente 
» d'autrefois... » 

Frédéric ne répond rien , il sort éperdu 5 il 
rencontre Dubourg et Ménardqui accouraient : 
a La feinte est inutile , leur dit-il , Constance a 
» deviné la vérité... elle sait tout!... — Puis- 



158 



SOEL'R 



» qu'elle sait tout , dit Ménard , il ne faut plus 
» rien lui cacher. )) 

Constance prodigue à sœur Anne les soins 
les plus empressés. La jeune rauelle rouvre en- 
fin les yeux ; en apercevant l'épouse de Frédé- 
ric, son premier mouvement est. delà repous- 
ser; puis, portant ses regards autour d'elle, c'est 
Frédéric qu'elle veut apercevoir. Constance lui 
présente son fils , qui tend vers elle ses petits 
bras. Sœur Anne parait émue de la conduite de 
Constance ; elle la regarde avec moins à*^ jalou- 
sie, mais tout son corps frissonne; ses dents se cho- 
quent avec violence, ses yeux se ferment de nou- 
veau , une pâleur effrayante couvre son visage. 

Constance la fait transporter dans le pavil- 
lon. On la met au lit; une fièvre ardente la 
consume, un délire réel s'est emparé de ses 
sens ; elle porte autour d'elle des regards in- 
quiets, elle ne reconnaît pi us personne, elle re- 
pousse même son fils. 

« Pauvre petite! ah! je ne t'abandonnerai 
)) pas !....» dit Constance, et elle passe toute 
la journée assise auprès du lit de sœur Anne; ce 
n'est que sur le soir , que la voyant un peu plus 



ANNE. 159 

calme , elle se décide à la quitter ; mais elle 
laisse auprès d'elle des domestiques assidus, 
et se promet bien de revenir souvent s'informer 
de son état. 

Constance rentre dans son appartement où 
Frédéric l'attendait. Mais combien ce jour qui 
les réunit est différent de ceux qu'ils passaient 
ensemble autrefois! Constance garde le silence, 
mille sentimens l'agitent ; son sein palpite avec 
violence, mais elle tâche de cacher tout ce 
qu elle souffre et de paraître calme devant son 
époux. Frédéric, ainsi qu'un criminel qui at- 
tend son arrêt, est immobile près de sa femme , 
dont la bonté lui fait plus vivement sentir ses 
torts. Il s'approche d'elle enfin, et, n'osant lui 
parler , se jette à ses genoux. 

« Que faites-vous? )) lui dit Constance avec 
douceur, « mon ami , pourquoi vous mettre à 
» mes genoux ? vous n'êtes point coupable en- 
» vers moi! Ah ! c'est aux genoux de celle que 
» vous avez trahie, abandonnée, qu'ilserait plus 
)) juste de vous précipiter. Je n'ai pas le droit 
)) de me plaindre; votre faute n'est que trop 
)) commune à bien des hommes. Vous avez 



160 



SOECR 



)) connu celte infortunée avant de vous marier , 
)) elle est deyenue mère... Mais dans le monde 
» on ne Terrait dans Totre conduite rien que de 
)) fort naturel ! Bien loin de vous blâmer , on 
» vous approuverait peut-être d'avoir oublié 
)) une femme qui ne pouvait pas être votre 
)) épouse. Cependant, je l'avoue, je ne vous ju- 
» geais pas semblable a ces étourdis qui se font 
)) un mérite des larmes qu'ils font répandre. 
» Combien votre fautea eu des suites funestes!.. 
» Si vous saviez tout ce que cette infortunée a 
)) souffert! Enproie à ce que la misère a de 
» plus affreux, elle allait péiir de besoin quand 
)) je l'ai secourue; périr.,, avec voire fils — 
» Ah ! Frédéric ! sentez- vous à quels remords 
» vous auriez été livré... Vous pleurez... Ah! 
)) mon ami, laissez couler vas larmes, j'aime- 
» rais mieux perdre voire cœur , que de le 
)) croire capable d'insensibilité. 

^> Ecoutez-moi : vous avez retrouvé la mère 
)) de votre enfant, vous ne devez plus l'aban- 
» donner. Si vous vous eu rapportezàmoi,j'as- 
)) surerai son sort. Ellehabitera dans une mai- 
)) son que je lui achèterai dans quelque riante 



ANNE. 161 

» campagne; rien ne lui manquera. Son fils 
)) est charmant... j'aurais youIu lui servir de 
» mère; mais il serait affreux de la séparer de 
)) son enfant. 11 recevra près d'elle une bonne 
)) éducation. Lorsqu'il sera grand , vous serez 
» l'arbitre de son sort, et croyez bien que je ne 
» trouverai jamais que vous faites trop pour 
» lui. Voilà ce que je vousproposede faire pour 
» celle que vous avez aimée... Mais... il est 
» possible que ce plan ne vous convienne pas.. 
» Peut-être... en revoyant cette infortunée, 
» avez-vous senti renaître l'amour qu'elle vous 
» inspira autrefois. . . peut-être l'aimez- vous en- 
V core... Ah! Frédéric! je vous en conjure, 
» soyez sincère!... laissez-moi lire au fond de 
» votre cœur ; pour vous rendre heureux , il 
)) n'est point de sacrifice dont je ne sois capa- 
» ble. Oui, mon ami, je saurai tout supporter.. 
)) excepté la vue de vos regrets pour une autre. 
» Si vous l'aimez... si elle vous plait encore.., 
)) je partirai , j'irai m'ensevelir au fond d'une 
» de nos terres... vous ne me verrez plus et 
)) vous serez libre de garder auprès de vous la 
)) mère de votre enfant. » 

15 



162 SOECR 

Constance ne put retenir davantage les 
pleurs qui la suffoquaient. Elle avait fait un 
long effort sur elle-même, mais tout son cou- 
rage venait de l'abandonner en proposant à 
Frédéric de se séparer de lui. 

« Moi te (juitter ! » lui dit-il en la serrant 
dans ses bras j u ah ! Constance , peux-tu croire 
)) que j'aie cessé un moment de t'aimer!... 
» ]\ou, je le le jure, toi seule possèdes mon 
)) cœur. Je sens tous mes torts ; je veux assurer 
» le repos de sœur Anne , je le dois 5 en la re- 
» voyant , pouvais-je ne pas éprouver une vive 
)) émotion... Et cet enfant, oui je l'aime, je veux 
)) faire son bonheur , et tu ne saurais m'en blâ- 
)) mer. J'approuve tous tes plans, tous tes pro- 
)) jets; je connais la bonté de ton cœur, la no- 
» blesse de ton ame. Ah ! combien peu de 
» femmes se conduiraient comme toi ! agis , 
)) ordonne-, que sœur Anne s'éloigne, qu'elle 
» parte dès demain... 

» — Demain!.... oh! non, mon ami 3 l'in- 
» fortunée est malade!., bien malade!., elle 
» ne quittera ces lieux que lorsqu'elle sera en- 
)) tièrement rétablie. Tant qu'elle sera ici... lu 



)> éviteras de la voir; ta présence ne peut que 
» lui faire du mal... Tune la verras pas ^ pro- 
» mets-le moi : c'est le seul sacrifice que je te 
» demande. — Ah ! je ferai tout ce que tu m'or- 
)) donneras. — Quand elle sera rétablie, alors je 
» la conduirai moi-même dans sa nouvelle de- 
» meure, et je ne la quitterai qu'après être cer- 
)) taine que rien ne lui manquera. )) 

Frédéric presse tendrement Constance dans 
ses bras; sa bonté la lui rend encore plus chère. 
Une femme ne devrait jamais employer que de 
telles armes : les reproches , les plaintes éloi- 
gnent un mari : la douceur, l'indulgence finis- 
sent toujours par ramener un cœur. 

Dans les bras de son époux , Constance re- 
trouve le bonheur; il lui jure qu'il n'aime 
qu'elle , et elle croit à ses sermons : pourrait- 
elle vivre sans son amour? 

Le lendemain, de grand matin. Constance 
se rend au pavillon du jardin, et Frédéric va 
apprendre à Dubourg et à Ménard la noble 
conduite desa femme. « Elle ne ressemble pas 
» à beaucoup d'autres, dit Dubourg, conserve- 
» la précieusement ! tu ne saurais trop l'aimer ! .. 



IQA 



SOECR 



)) c'est un véritable trésor que tu possèdes. — Il 
» est certain, dit Ménard, que la conduite de 
» madame de Montreville est digne d'une hé- 
» roîne de Plutarque, et après celle de Guné- 
)) gonde 5 femme de l'empereur Henri II , qui 
» mania un fer ardent pour prouver sa chasteté, 
» je ne connais rien de plus beau dans l'his- 
» toire. » 

Sœur Anne est toujours dans un état alar- 
mant, elle ne reconnaît personne, mais l'in- 
fortunée semble à chaque instant chercher 
quelqu'un et lui tenthe les bras. Constance 
veille à ce qu'il ne lui manque rien, elle-même 
conduit près d'elle un médecin, et place à côté 
de la malade une vieille domestique qui ne la 
([uitle pas un moment. Constance prend en- 
suite le petit Frédéric sur ses bras et va le por- 
ter dans ceux de son époux. 

« Aime-le bien, lui dit-elle, c'est en faisant 
)) le bonheur del'enfantque tu répareras le mal 
)) que tu as fait à la mère. Ah! je sens que je 
)) l'aime aussi comme s'il était mon fds. Dés 
)) que je l'ai vu , un secret pressentiment sem- 
)) blait me dire qu'il t'appartenait, et bien loin 



AJ»NE. 165 

)) de le moins aimer, celte idée me le faisait 
» chérir encore davantage. » 

Frédéric embrasse son fils, qui souvent passe 
près de lui une grande partie du temps, car le 
pauvre petilnereçoitplusde caresses desa mère, 
qui est toujours en proie à un violent délire, 
et, pendant près de quinze jours, aux portes du 
tombeau. Pendant ce temps Constance passe 
des journées et souvent des nuits entières dans 
le pavillon; ne s'en rapportant à personne pour 
les soins qu'il faut prodiguer à la jeune malade, 
c'est elle qui la yeille, qui la soutient dans les 
momens les plus cruels de son délire, elle sur- 
monte la fatigue , elle ne sent pas ses peines , 
elle ne s'occupe que de sœur Anne ; en vain 
Frédéric la supplie chaque jour de ménager sa 
santé, de prendre du repos. «Laisse-moi laveil- 
.) 1er , dit Constance 5 en lui prodiguant mes 
)) soins il me semble que je répare une partie 
)) du mal que tu lui as fait. » 

Frédéric n'a pas un moment de tranquillité 
tant qu'il sait sœur Anne en danger,- il brûle du 
désir de la revoir encore , mais il a promis à sa 
femme de ne plus se trouver en sa présence; et 

15. 



166 SOEIR 

comment manquer à sa promesse après tout ce 
que Constance fait pour lui. Souvent il s'ap- 
proche du pavillon où habile l'infortunée , il 
attend avec impatience que quelqu'un en sorte 
pour lui demander des nouvelles de sœur Anne; 
mais lorsque c'est Constance qui vient à lui, il 
cache une partie de ce qu'il éprouve , il craint 
de lui laisser voir tout l'intérêt qu'il prend à la 
jeune muette. 

Grâce aux soins assidus de l'épouse de Fré- 
déric, la jeune malade revient à la vie, son dé- 
lire cesse , elle reconnaît son enfant , elle le 
presse de nouveau sur son cœur et ne veut plus 
s'en séparer. Lorsque, pour la première fois, 
elle^revoit Constance, tout son corps frissonne; 
mais bientôt , paraissant revenir à la raison , 
elle s'empare d'une main de sa bienfaitrice et 
la couvre de baisers et de pleurs , elle semble 
vouloir lui demander pardon du mal qu'elle 
lui a fait. 

« Infortunée ! » dit Constance, en lui serrant 
tendrement la main , « ah! je serai toujours la 
)) même pour vous, c'est à moi de tâcher de 
)) réparer vos malheurs... je suis votre amie... 



ANNE. 167 

)) voire enfant est le mien, désormais son sort 
)) et le Tôlre sont assurés... ah! ne me refusez 
» point, c'est une dette que l'on acquitte! to- 
» tre fils est charmant. . . sonhonheur vous fera 
)) un jour oublier vos peines; du courage... 
» vous pouvez encore être heureuse. » 

Sœur Anne soupire et ses regards semblent 
dire le contraire ; Constance elle-même ne 
pensait pas qu'il fût possible d'oublier Frédéric, 
mais pour consoler les autres il est bien permis 
de mentir un peu. La jeune muette promène 
un moment ses yeux dans la chambre ; mais 
bientôt les ramenant sur sa bienfaitrice^ elle 
paraît résignée et semble lui dire : ce Je ferai 
)) ce que vous ordonnerez. )) 

Madame de Montreville apprend à son époux 
que sœur Anne est sauvée, mais la convales- 
cence doit être longue 5 le médecin a dit que 
la malade serait long-temps avant de pouvoir 
voyager , mais que le voisinage du jardin qui 
entoure sa demeure lui serait favorable pour es- 
sayer doucement le retour de ses forces. 

Frédéric apprend avec joie que sa victime 
renaît à la vie ; chaque jour le désir de la re- 



168 SOECR 

voir, ne fût-ce qu'un moment, le tourmente 
davantage; un autre s'y joint encore : pendant 
que la jeune muette était bien mal, on lui ame- 
nait son fils et il passait une partie de la jour- 
née avec lui. Il s'est habitué à le voir, il a connu 
les douceurs de l'amour paternel , et ce senti- 
ment n'est pas de ceux que le temps ou l'absence 
affaiblit. Frédéric, qui n'ose laisser connaître 
à sa femme le désir qu'il éprouve de voir encore 
sœur Anne, ne craint pas de lui demander son 
fils. 

(( Mon ami , lui dit Constance, il foit main- 
)) tenant la seule consolation de sa mère , vou- 
» driez-vous l'en priver?... plus tard, lorsque 
» le temps aura un peu calmé ses peines, je ne 
)) doute pas qu'elle ne consente à vous l'envoyer 
» quelquefois , mais en ce moment elle a be- 
» soin de l'avoir sans cesse auprès d'elle. » 

Frédéric se tait, il tâche de dissimuler ce 
qu'il éprouve, car Constance le regarde et sem- 
ble vouloir lire dans le fond de sa pensée. 

Sœur Anne recouvre lentement ses forces , 
ce n'est qu'au bout de plusieurs jours que, sou- 
tenue par le bras de Constance , elle descend 



ANNE. 169 

dans le jardin avec son fils. Tout en conduisant 
la jeune convalescente, Constance jette autour 
d'elle des regards inquiets 5 elle craint d'aper- 
cevoir Frédéric , mais elle lui a dit que t^œur 
Anne irait prendre l'air hors du pavillon , et 
c'est lui recommander de ne point s'offrir à sa 
vue. Frédéric sait aussi que sa présence ne peut 
que produire une sensation dangereuse pour la 
convalescente, et il reste enfermé dans son ap- 
partement. 

Sœur Anne est plus calme , mais celte tran- 
quillité semble plutôt la suite d'un profond 
abattement que d'une entière résignation 5 elle 
ne regarde plus autour d'elle , ses \eux sont 
constamment baissés vers la terre, elle ne les 
reporte que sur son fils 5 elle ne pleure plus , 
mais l'expression de ses traits annonce les souf- 
frances de son amej cependant ses forces re- 
viennent, bientôt elle est en état de sortir seule 
avec son enfant pour se promener autour du 
pavillon. 

Encore quelques jours et madame de Mon- 
treville doit partir avec sœut Anne et son fils 
pour la terre dans laquelle elle veut les inslal- 



170 SOELR 

1er. Frédéric approuve le projel de sa femme , 
mais il brûle du désir de revoir celle qu'il a 
tant aimée et qu'il n'est pas bien sûr de ne point 
aimer encore. 

Il sait que tous les malins , au point du jour, 
sœur Anne va avec son fils s'asseoir dans un 
berceau peu éloigné du pavillon. Un malin il 
se lève , pendant le sommeil de Constance; le 
jour ne va pas larder à paraître , il ne peut ré- 
sister au désir de revoir la jeune muette et son 
fils; il ne lui parlera pas , il ne se montrera pas 
à ses yeux, mais il la verra encore une fois. 
C'est le lendemain qu'elle doit partir, ce jour 
est donc le dernier qui lui reste pour satisfaire 
le débir qui le tourmente. 

Frédéric s'est habillé sans bruit , il s'appro- 
che du lit où repose Constance, elle parait agi- 
tée, mais ses yeux sont fermés, elle dort, il 
veut profiter de ce moment; il se hâte, il sort 
doucement de la maison... il est dans les jar- 
dins. L'aurore commence à peine à dissiper les 
brouillards de la nuit, tout repose encore... il 
marche précipitamment vers le berceau favori 
de sœur Anne... son cœur bat avec force... il 



ANNE. 171 

lui semble être encore à ces momens de son 
premier amour, lorsqu'arrivant dans le bois de 
Vizille, ses yeux cherchaient la jeune muelle 
sur les bords du ruisseau où ils se donnaient 
rendez-vous. 

Elle n'est pas encore dans le berceau, elle ne 
doit point s'y rendre avant un quart-d'heure au 
moins , il s'assied sur le banc où elle a l'habitude 
de se placer , de là on aperçoit le pavillon dans 
lequel elle repose avec son fils, Frédéric a les 
yeux fixés sur cet en droit... son cœur est plein. .. 
son ame renait à ces émotions si douces qu'il 
éprouvait en contemplant la misérable chau- 
mière de Marguerite... Dans ce moment il oublie 
tout ce qui s'est passé depuis ce temps, il attend 
avecimpalience qu'elle sorte... qu'elle se mon- 
tre... il lui semble qu'il va la voir encore, 
accourant vers lui, en conduisant son trou- 
peau. 

Le temps passe bien vite dans de tels souve- 
nirs ! Tout-à-coup la porte du pavillon s'en- 

tr'ouvre... un enfant parait c'est son fils : 

Frédéric est sur le point de courir l'embrasser, 
mais il se rappelle la promesse qu'il a faite à 



172 SOELK 

Constance. S'il s'approchait du pavillon il se- 
rait vu de sœur Anne (jui ne peut être éloi- 
gnée de son enfant j il faut au contraire éviter 
ses regards. Il passe derrière le bosquet , et là, 
caché par une épaisse charmille, il attend en 
tremblant qu'elle paraisse. 

A peine a-t-il quitté le berceau, que la jeune 
muette sort du pavillon, et prend son fils par 
la main. Frédéric ne la perd pas de vue • elle 
est vêtue d'une simple robe blanche, ses che- 
veux noués sans apprêts retombent sur son 
front oùse peignent la tristesse et la souffrance. 
Elle sourit cependant en regardant son enfant, 
puis s'arrête, jette un regard dans le jardin, et 
soupire profondément. 

Frédéiic ne peut se lasser de la contem- 
pler ; ce nouveau costume sous lequel il peut 
la regarder à son aise ( car en présence de sa 
femme il n'a point osé l'examiner), lui semble 
augmenter ses grâces et l'embellir encore. Elle 
s'avance de son côté... elle vient dans le ber- 
ceau... il respire à peine... elle s'assied sur le 

banc... la voilà tout près de lui quelques 

branches de feuillage les séparent, mais il en- 



ANÎVE. 173 

Iciid ses soupirs, il peut compler les baltemens 

(le son cœur. . . Gomme elle paraît triste ! 

hélas! qui la consolera maintenant? c'est lui 
qui cause ses peines , et il ne peut plus les faire 
cesser. L'enfant passe ses petits bras autour du 
cou do sa mère, il semble , par ses caresses , 
vouloir déjà dissiper ses ennuis ; elle le serre 
sur son sein, et cependant ses larmes coulent 
encore... Frédéric n'est plus maître de lui... il 
entend ses sanglots... il oublie sa promesse , 
il ne voit plus que les pleurs de sœur Ann<i 
qui retombent sur son cœur. H écarte brus- 
quement les branches qui le séparaient d'elle.. , 
il est à ses pieds, et embrasse ses genoux en 
s'écriant : « Pardonne-moi ! ... « 

En voyant Frédéric, sœur Anne a fait un 
mouYcment pour se lever etfuir, maisellen'en 
a pas eu la force 5 elle retombe sur le banc , 
elle veut détourner les yeux, un pouvoir invin- 
cible la force de les reporter sur son amant. 
Il est à ses genoux , il est suppliant, elle n'a 
pas le courage de le repousser ; elle met son 
fds dans ses bras... bientôt elle-même presse 
Frédéric sur son cœ'ur... En ce moment un cri 
IV. 16 



174 



SOEUR 



part à peu de distance. Frédéric, troublé , ef- 
IVavé , sort du bosquet, regarde de tous côtés... 
Il ne voit personne, il revient vers sœur Anne. . . 
mais déjà elle a pris avec son fils le chemin du 
pavillon ; il veut la retenir encore... elle s'é- 
chappe de ses bras; ses yeux lui adressent un 
doux adieu ; elle vient de goûter un moment de 
bonheur, mais elle ne veut pas se rendre cou- 
pable envers sa bienfaitrice, en restant plus 
long-temps auprès de Frédéric. 

Sœur Anne et son filssont rentrés dans leur 
demeure : Frédéric est seul dans les jardins; il 
est encore tout érnu du plaisir qu'il a éprouvé 
en revoyant son amie, mais ce plaisir estmôlé 
d'inquiétude : ce cri qu'il a entendu le tour- 
mente. Il parcourt le jardin, il cherche de tous 
côtés , et ne rencontre personne. Il se persuade 
qu'il s'est trompé , ou que la voix partait de 
la campagne. Un moment il songe à sa femme; 
si Constance l'avait aperçu... mais il rejette 
cette idée, Constance dormait lorsqu'il a quitté 
son appartement. Il retourne vers la maison. 
Les domestiques se lèvent, Dubourg et Mé- 
nard dfticendent dans les jardins. Frédéric n'ose 



ANNE. 1 75 

se leiidrc auprès de sa femme, ilalletul l'heure 
du déjeûner pour la revoie. 

Frédéric se promène avec ses amis; mais il 
csl pensif, inquiet. « Te chagrinerais-tu du 
|)rochain départ de sœur Anne? » lui dit Du- 
i)ourg; ({ mon ami, il est indispensable. Un 
» homme ne peut pas demeurer sous le même 
)) toit avec sa femme et sa maîtresse , lors 
)) même que cette dernière ne lui est plus 
)) rien ; car la femme doit toujours craindre 
)) les rencontres, lesaccidens, les reconnais- 
)) sances... Et pour peu qu'elle aime son mari, 
» elle nedort pas tranquille. — Certainement, 
» dit Ménard, on ne peut [)as vivre avec la 
» chèvre et le loup. C'est comme si vous met- 
» liez dans la même cage un serin et unpier- 
» rot; ils finiront toujours par se battre. Ce n'est 
» pas pour Madame de Montreviile queje dis 
)> cela !... C'est un ajige de douccfu".., Etcer- 
» les, l'autre petite femme ne lui dira jamais 
)) un mot plus haut que l'autre!... Mais enfin!... 
» Naturam expellas fur va , ta7nen usque re- 
)) curret. D'ailleurs, un philosophe grec a dit; 
» Voutei-vous avoir l'enfer sur terre? logez 



176 SOLLR 

)) avec \olrc femme et voire ni;jîUesse. — Eh ! 
» Monsieur Méiiard ! bien loin d'en avoir la 
» pensée, je voudrais déjà que celte inforlu- 
» née fùl loin de ces lieux ! . .. Je sens trop qu'il 

)) ne faul pas compler sur ses résolutions ! 

)) — Iln'yaqu'une chose au mondesur laquelle 
» on peut compter: c'est une indigestion quand 
» on va se baigner en sortant de table. » 

L'heure du déjeuner est venue : Gonslanc e 
parait ; ciie va , comme à l'ordinaire, embras- 
ser son mari. (( Je m'étais trompé, elle ne sait 
rien, )> se dit Frédéric. Cependant il croit re- 
marquer que sa femme est pâle, que ses yeux 
sont rouges et gonflés, que sa main tremble 
dans lasienne. 11 s'informe avec empressement 
de sa santé. « Je n'ai rien, répond Constance; 
)) je ne suis point malade... je nesoulFrepas.» 
Mais le ton de sa voix semble démentir ses 
paroles. 

La journée s'écoule. Frédéric voit avec sur- 
prise que Constance ne fait aucun préparatif 
pour son départ et celui de sœur Anne. Il se 
hasarde enfin à lui en parler. 

(( J'ai change d'avis , )) (]it Constance en 



ANNE. 177 

s'efforçaiit de cacher son émotion , « je ne 
)) vois pas pourquoi cette jeune femme quit- 
)) terait cette maison... elle est si bien avec 
» nous.... Sa présence ne peut vous déplaire... 
)) Son absence j au conliaire, pourrait vous 
)) causer trop de regrets. . . — Que dites-vous ! » 
s'écrie Frédéric. 

Mais Constance poursuit d'un ton froid, et 
sans avoir l'air de remarquer le trouble de son 
mari : u Non, elle ne partira pas. Cela est inu- 
» lile, maintenant... » 

En disant ces mots , Constance s'éloigne et 
va s'enfermer dans son appartement. Frédéric 
ne sait que penser de cette nouvelle résolution 
de sa femme • et le soir, par ordre de madame 
de Montreville, sa femme de chambre va an- 
noncer à sœur Anne qu'elle continuera à ha- 
biter le pavillon , et qu'il n'est plus question 
de départ. 

La jeune muette apprend avec étonnement 
cette nouvelle 5 mais , en secret^ son cœur ne 
peutêlre indifférent au bonheur de rester prés 
<le Frédéric. Elle s'étonne cependant que celle 
qui lui a prodigué tant de soins, ne soit pas 

16. 



178 SOEUR 

\cinie lui expliquer le inolif de ce change 
menl. Mais plusieurs jours se pa.s^enl, el elle 
ne voit pas madame de Montixîville. Onalou- 
jours les mêmes allenlions pour sœur Anne 
et son fds; mais sa bienfaitrice ne revient plus 
visiter les habilans du pavillon. 

Constance passe tout son temps dans son 
appartement. Elle nWresse pas un reproche à 
Frédéric , mais ses traits sont al>attus; on voit 
qu'elle souffre et qu'elle fait tous ses efforts 
pour le cacher. Frédéric n'ose la (juestionner; 
ou, quand il le fait, elle lui répond toujours 
avecdouceur : «Je n'ai rien. 

» — Morbleu, ditDubourg, tout ceci n'est 
)) pas naturel!... Cette jeune femme a un fonds 
)) de trisles.^e... Elle veut que l'autre reste... 
» Je n'y comp remis rien ! . . . — Ni moi non plus, 
» dit Ménard ; mais je pense comme vous, que 
» cela cache quelque mystère. Tertullien dit 
)) que le diable n'a point autant de malice que 
» la femme, et je suis de l'avis de Tertullien.» 



170 



-iS 



CHAPITBS VIII ET Dl^RiaiSEI. 

Catastrophe. 

Sœur Anne et son lîls habitent lonjours le 
pavillon du jardin. La jeune muette n'en 8ort 
que rarement, et ce n'est que pour se [)rome- 
ner dans les allées qui l'entourent. Elle n'ap- 
proche plus de la maison; ellecraintde rencon- 
trer encore Fréiléric , quoique son cœur brûle 
toujours pour lui des mêmes feux. 

Mais l'époux de Constance n'ose plus appro- 
cher du pavillon ; la conduite de sa femme , 
depuis le jour oùil a pressé la jeune muette dans 
ses bras , ne lui laisse plus douter (jue ce ne soit 
elle qui ait poussé ce cri , dont il a cherché en 
vain l'auteur. Si Constance l'a vu aux pieds de 
sœur Anne, que doit-elle penser de ses pro- 
messes? Sans doute, maintenant elle ne se 
Croit jdus aimée uniquement. Souvent il est 



180 soEun 

tenté de se jeter à ses pieds, de lui assurer qu'il 
l'adore toujours; mais il faudra donc avouer 
qu'il a manqué à sa parole , et si sa femme ne 
le savait pas?... Dans cette incertitude , Frédé- 
ric se tait , espérant , à force de soins , chasser 
les soupçous jaloux qui dévorent en secret 
Constance. 

Madame de Montreville ne sort point de la 
maison; elle ne va plus au jardin. Ses traits 
sont abattus , ses joues décolorées ; vainement 
elle tâche de sourire ; la tristesse qui la mine 
perce dans toutes ses actions. Elle est toujours 
aussi douce, aussi bonne; elle paraît sensible 
aux attentions de son mari ; s'apercevant qu'il 
ne va plus au jardin , souvent elle l'engage à 
s'y promener. « Pourquoi veux-tu que je le 
» quitte? lui dit Frédéric; puis-je être mieux 
» ailleurs qu'auprès de toi? » 

Constance lui serre tendrement la main , et 
se détourne pour cacher une larme. Elle a sans 
cesse devant les yeux la scène du bosquet ; elle 
voit toujours son mari pressant sœur Anne con- 
tre son sein : elle ne croit plus posséder sa ten- 
dresse, et se persuade qu'il est malheureux de no 



AiNR£. 181 

[)hi8 voir la jemic niuelle , mais que c'est pour 
son repos qu'il se sacrifie. Celte pensée cruelle 
livre son cœur à mille toumens d'autant plus 
pénibles qu'elle s'efforce de les cacher. 

(( Cela ne peut cependant pas rester comme 
)) cela, )) dit souvent Dubourg à Frédéric. 
(( Ta femme change à vue d'œil ; la pauvre 
)) muetle est d'une Iristese à fendre le cœur... 
)) Morbleu ! si ces deux femmes restent ensem- 
)) ble, elles ne tarderont pas à périr de consomp- 
)) lion. — Que puis-je faire? le sort de sœur 
)) Anne n'est-il pas entièrement enlre les mains 
)) de Constance? Lorsque je vais pour lui enpar- 
» ler,ellemefermelabouche,ou déclare de non' 
j> veau qu'elle ne veut plus l'éloigner. — C'est 
» en effet fort embarrassant, dit Ménard, et si 
» j'étais à la place de mon élève, je sais bien ce 
)) que je ferais ! . — Que feriez-vous ? s'écrie Du- 
)) bourg. — Parbleu! je ferais comme lui, je 
» ne saurais à quoi m'arrêter. » 

Un événement fort simple devait tout chan- 
ger dans la demeure de Frédéric : un matin, 
le comte de Montreville , que la goutte a enfin 
quitté, arrivée la maison de campagne de sou fils. 



182 SOEOR 

Dubourg, qiioi([u'il ncsache pas que le comte 
connaisse sœur Anne , est salisfuit de son ani- 
\'ée j parce qu'il ne doute pas que sa présence 
ne force Frédéric à prendre un parti. Celui-ci 
est vivement troublé en voyant son père, avec 
lequel il n'a encore eu aucune explication. Lui 
dira-t-il la vérité? lui apprcndra-t-il que la 
jeune muette habite sa maison?.. Mais avant 
qu'il se soit trouvé seul avec le comte , Cons- 
tance lui fait [)romeltre (ju'il ne parelra pas à 
sonpèie de sœur Anne; car elle croit que le 
comte ignore la faute de son fils, etellene veut 
pas qu'il en soit instruit. 

De son côté , le comte de 3Ionlreville est de- 
puis long-temps inqiîiet du sort de la jeune 
femme qui lui a sauvé la vie. Son dernier mes- 
sager lui a aj)pris qu'elle a quille la ferme pou» 
se rendre à Paris; le comte, ne la voyant point, 
la fail inutilement cliercber dans cette ville, il 
ne conçoit pas ce qu'elle peut être devenue. 

En arrivant chez son fils, le comte est frappé 
de la tristesse et de l'abatlement de Constance ; 
il s'informe avec intérêt de la cause de ce chan- 
gement; la jeune femme veut en vain lui don- 



ANNE. ]m 

lier le change, en prétextant une indisposition; 
le vieillard est observateur, il s'aperçoit qu'on 
lui cache un mystère, et se promet de le dé- 
couvrir. Son fils est embarrassé près de lui , 
M. Ménard l'évite comme s'il craignait de re- 
cevoir encore quelque réprimande, Dubourg 
seul parait charmé de son arrivée, tout semble 
annoncer qu'il se passe dans la maison quelque 
chose d'extraordinaire. 

Comme Constance sait que M. deMonlreville 
a l'habitude, lorsqu'il vient à Montmorency, 
d'aller souvent lire dans le pavillon du jardin, 
elle se hâte de lui apprendre qu'elle y a logé 
une jeune femme et son fils dont elle prend 
soin. Le comte n'en demande pas davanlage ; 
il est loin de se douter que cette jeune femme 
est celle qu'il cherche aussi depuis long-temps. 
Ce n'est pas chez son fils qu'il croit la retrouver. 

Le lendemain de son arrivée^ le comte , sui- 
vant son habitude , se lève de grand malin et 
se dirige vers le pavillon du jardin; ce n'est que 
lorsqu'il est près d'y entrer, que, se rappelant 
ce que Constance lui a dit la veille, il s'éloigne 
et va diriger sa promenade d'un autre côté. 



18-i SOKUR 

Mais à peine a-l-il fait quelques pas, qu'un 
enfant sort du pavillon et court vers lui; bien- 
tôt une autre personne s'est emparée d'une de 
ses mains qu'elle presse contre son cœur... Le 
comte de Montreville ne peut revenir desa sur- 
prise en se retrouvant entre la jeune muette et 
son fils. 

Sœur Anne avait aperçu de sa fenêtre le 
comte se dirigeant vers le pavillon , elle l'avait 
sur-le-champ reconnu ; les traits de son protec- 
teur étaient gravés dans sa mémoire, elle avait 
couru sur ses pas au moment où il allait s'é- 
loigner. 

La jeune muette témoigne au comte tout le 
plaisir qu'elle éprouve à le revoir ; celui-ci est 
long-temps à pouvoir se remettre de son éton- 
nement : u Vous ici, lui dit-il enfin, et qui 
» TOUS y a reçue ! Savez-vous chez qui vous 

)) êtes? Savez-vous que la jeune femme qui 

» TOUS a donné asile est l'épouse de Frédéric, 
» de votre séducteur ? « 

Sœur Anne lui témoigne qu'elle le sait, 
qu'elle a vu Frédéric et que c'est Constance qui 
veut qu'elle habite ce pavillon. 



ANNE, 185 

Chaque iiislantrcdouble la surprisedu comte. 
Ne pouvant obtenir de la jeune muette tous les 
éclaircissemens qu'il désire, il brûle de voir 
son fils, a Rentrez dans ce pavillon, dit-il à 
)) sœur Anne, vous ne tarderez pas à le quit- 
)) ter... vous n'y êtes restée que trop long- 
)) temps. Allez, pauvre enfant, je vousrever- 
)) rai bientôt. » 

Sœur Anne obéit; elle rentre avec son fils, 
que le comte ne peut s'empêcher d'embrasser 
tendrement. 

Frédéric redoutait ce qui venait d'arriver; il 
tremblait que son père ne rencontrât sœur 
Anne, et se disposait à aller lui dire la vérité , 
lorsque le comte parut devant lui; son front sé- 
vère lui annonce qu'il n'est plus temps de le 
prévenir. 

(( Je viens de voir la personne qui loge dans 
)) le pavillon du jardin, » dit le comte en re- 
gardant son fils attentivement; « je ne m'étonne 
» plus de la tristesse, du changement que j'ai 
)) remarqué dans toutes les manières de votre 
D épouse. Malheureux ! voiià donc la récom- 
» pense de tant d'amour !.. de tant de vertus !... 

17 



186 SOEUR 

)) Vous souffrez que celle que vous avez séduite 
» loge sous le même toit que votre femme ? 

» — Je ne suis point coupable, » répond 
Frédéric 5 et il raconte à son père comment , 
pendant son absence , sa femme a recueilli la 
jeune muette et son enfant; comme elle s'est 
attachée à cette infortunée, et tout ce qui s'est 
passé à son retour. 

Le comte écoute en silence le récit de Fré- 
déric 5 « ainsi donc , lui dit-il, votre femme 
)) sait tout !... elle n'ignore point que vous êtes 
)> le séducteur de cette jeune fille, le père de 
» son enfant... et elle veut qu'elle continue 
)) d'habiter votre maison ?. . . — D'abord, son in- 
» ten lion était de l'éloigner... de la conduire 
» elle-même , avec son fils , dans une de nos 
» terres, où rien ne lui aurait panqué; le jour 
» du départ était fixé... je ne sais ce qui a pu la 
)) faire changer de résolution... elle ne veut 

)) plus que sœur Anne s'éloigne — Et vous 

» n'en devinez pas le motif. . . Mon fils , cette 
» conduite est trop extraordinaire pour ne pas 
» être la suite de quelque raison secrète.... Il 
)) n'est pas dans la nature qu'une femme qui 



ArVÎVK. 187 

» aime, (jui adore son mari, veuille garder au- 
» près d'elle sa rivale , ou du moins celle qu'il 
» a aimée, qu'il peut aimer encore. Mais Cons- 
)) lance a une ame capable de tout, sacrifier 5 elle 
)) s'immolerait à votre bonheur!.. Devez-vous 
» le souffrir? Ne vovez-vous pas le changement 
» qui s'opère eu elle ! elle vous cache ses larmes, 
)) mais elle ne peut vous cacher sa pâleur, la 
» souffrance qui altère ses traits charmans ; à 
» chaque instant de la journée elle pense que 
» vous êtes sous le même toit que la mère de 
» votre fils, que vous pouvez la voir, lui par- 
)) 1er... — Ah! mon père! jamais, je vous le 
» jure... — Je veux bien vous croirej mais la 
» position de votre femme est cruelle. Dès de- 
)) main, elle aura cessé.... dès demain, votre 
» victime ne sera plus sous vos yeux. — Quoi !.. 
» mon père. . . — Blâmeriez-vous ma résolution? 
)) — Moi ! oh ! bien loin de la. . . Non , je sens 
)) toutce que je vous dois... je n'ai pas besoin de 
» vous recommander cette infortunée... et... 
)) mon fils. .. — Non , Monsieur , je sais ce que 
)) je dois faire... les intentions bienfaisantes de 
)) votre épouse seront remplies... et d'ailleurs, 



183 SOEUR 

)) pensez-vous que celle jeune femme me soit 
» indifférente, que son fils n'ait aucun droit 
)) sur mon ame.... Parce qu'il n'éprouve plus 
)) les passions brûlantes do la jeunesse, crovez- 
)) vous mon cœur glacé pour tous Jes senti- 
» mens... Laissez-moi rendre la paix, le repos 
» à votre épouse... rendez-lni, s'ilse peut, le 
)) bonheur, en redoublant près d'elle desoins 
» et d'amour... C'est ainsi, Frédéric, que vous 
)) pourrez effacer votre faute, et me payer de 
» tout ce que je veux faire pour sœur Anne et 
» son fils. )) 

Frédéric mouille de pleurs la main de son 
père. Le comte le quitte pour se rendre près de 
Constance ; il ne lui dit pas un mot concernant 
la jeune muette ; mais en la regardant, il l'ad- 
mire et sent qu'il la chérit encore davantage. 
Constance ne sait à quoi attribuer ces marques 
d'amitié que le comte, ordinairement si l'roid, 
se plaît à lui prodiguer : elle n'en devine pas 
la cause. Elle croit que le père de Frédéric 
ignore la faute de son fils. 

Le comte a envoyé son domestique à Paris ; 
il lui a donné ses ordres pour que le lendc- 



A^iVE. 189 

main, au point du jour, une voilure et de bons 
chevaux soient à la porte du jardin. Lui-même 
doit emmener sœur Anne; ilsoreml au pavillon 
pour lui apprendre ce qu'il a résolu. 

Ces fréquentes allées et venues font présumer 
à Dubourg que le comte a quelques projets. 
« Nous aurons du changement dans la maison, 
)) dit-il à Ménard; puisse-t-il ramener le l)on- 
» heur, le plaisir en ces lieux!... — Il est 
» certain que depuis quelque temps , on n'est 
» pas très-gai, ditMénard; madame la com- 
)) tasse soupire, mon élève est pensif, la jeune 
» muette ne dit rien ; vous même, mon cher 
» Dubourg, je ne vous reconnais plus. — Eh ! 
)) comment voulez-vous que je sois gai lorsque 
» je vois souffrir ceux que j'aime; malgré ma 
)) philosophie, je ne suis point indifférent aux 
)) peines de mes amis. — C'est comme moi , 
» je m'en occupe toute la journée. — Oui, 
» mais cela ne vous ôte pas l'appétit. — Vou- 
» lez-vous que je me rende malade pour les 
» égayer ?. .. — Vous n'en prenez pas le che 
)) min!.., — Vousdeveiiezcommeune boule!... 
)) — Cet imbécillc de cuisinier nous donne 

17. 



190 SOEUR 

» tous les jours du beefteak, comment voulez 

7> VOUS qu'on n'engraisse pas ?.. . — Je compte 

» beaucoup sur l'arrivée du père de Frédéric, 

)) il a été au pavillon , il a vu sœur Anne , 

» cela va changer, j'en suis certain... — Ah! 

» vous croyez que nous n'aurons plus de beef- 

)) teak? — Vraiment, M. Ménard, vous n'étiez 

)) pas né pour vivre en France ; il vous fallait 

» aller habiter en Suisse, où l'on mange toute 

)) la journée. — Monsieur, je suis né pour vivre, 

» n'importe où ; et quand vous faisiez le baron 

» Potoski , vous saviez fort bien faire sauter 

)) notre caisse a vec vos dîners de trois services. . . 

» et je ne dirai pas de vous : Quantum mur- 

» tatus ah illo, parce queje vous ai remarqué 

» hier à table Monsieur a mangé tout le 

)) thon , et je n'en ai plus trouvé quand j'ai 

)) voulu y revenir. — Le thon est très-lourd , 

)) M. Ménard, cela ne vous vaut rien. — Mon- 

» sieur, je vous prie de ne plus vous mêler de 

)) ma santé et de me laisser du thon à la pre- 

» mière occasion. Vous verrez qu'à mon âge 

» je ne pourrai pas me donner une indigestion 

)) si çà me fait plaisir. » 



AMSE. 191 

Pendant que , dans la maison , chacun se i 
livre à ses conjectures , le comte traverse le 
jardin, et entre dans le pavillon. Sœur Anne \ 
habite le premier étage, il est déjà nuit lorsque \ 
M. de Montreville se dispose à lui apprendre j 
ce qu'il veut faire. Il s'arrête un moment 
avant de monter auprès de la jeune femme 
qui lui a sauvé la vie. « Pauvre enfant, se dit- ! 
r> il , je vais l'affliger!... il faut Téloigner de 
» Frédéric. . l'en séparer pour toujours. . . mais | 
)) c'est un devoir que je dois remplir , et son | 
» ame est trop pure pour ne point sentir qu'il | 
)) faut rendre le repos , la vie à celle qui l'a i 
)) sauvée , ainsi que son fils, des horreurs du 
» besoin, et qui s'est plue à la combler de j 
)) bienfaits. )) ' 

Le vieillard pénètre dans l'appartement de j 
la jeune muette ; à la vue du comte , sœur j 
Anne se lève et court au-devant de lui ; on lit j 
dans ses yeux le respect, l'amour qu'elle ressent i 
pour lui. M. de Montreville en est attendri ; il 
la considère quelques minutes en silence; mais ; 
il sent qu'il doit se hâter de l'inslruire afin | 
qu'elle soit prêle le lendemain au point du jour. \ 



I SOEUR 

! Mon enfant, lui dit-il, je vous l'ai dit ce 
natin , vous ne pouvez , vous ne devez pas 
ester plus long-temps en ces lieux, votre 
)résence y serait mortelle pour cellle qui 
'ous y a reçue 5 Constance chérit son époux, 
oudriez-vous lui ravir à jamais le repos , 
e bonheur. . . Elle cache les tourmens qu'elle 
éprouve- mais j'ai lu dans le fond de son 
;œur. . . Vous ne voudriez pas conduire au 
ombeau celle qui vous a conservé votre 
ils ! » 

JœurAnne, par un geste expressif, an- 
ice qu'elle est prête à se sacrifier pour 
istance. 

ï Eh bien! reprend le comte, il faut partir, 
Ifaut fuir ces lieux... les fuir dès demain, 
lu point du jour... sans voir votre bienfai- 
rice... Je me charge de lui témoigner tout 
le que votre cœur vous inspire pour elle. . . 
rous ne devez revoir personne de cette raai- 
on, cela est inutile • il en est une surtout..* 
nais je n'ai pas besoin de vous faire sentir 
[u'il faut , au contraire , éviter avec soin de 
a rencontrer... )) 



Sœur Anne est altérée par ce discours. Partir 
si brusquement , sans y êlre préparée ; s'éloi- 
gner sans le voir, et pour jamais... Elle sent 
son courage l'abandonner , deux ruisseaux de 
larmes coulent de ses yeux. 

Le comte s'approche d'elle, il lui prend la 
main : « Pauvre petite , lui dit-il , ce départ 
)) subit vous afflige.. . mais il le faut; dans une 
» semblable position, chaque instant de retard 
» est un crime. Je vous arrache de ces lieux. , . 
)) mais j'ai le droit d'être sévère... Du courage , 
)) pauvre enfant... c'est le père de Frédéric, 
)> que vous avez sauvé du fer des brigands , 
)> c'est lui qui vous demande de vous sacri- 
» fier encore pour le repos de son fils. » 

(^es mots font sur la jeune mère tout l'effet 
que le comte en attendait; en apprenant qu'il 
est le père de son amant, elle tombe à ses ge- 
noux , et ses mains élevées vers lui semblent 
implorer son pardon. 1 

« Il élevez- vous... relevez-vous, » dit le 
comte en déposant un baiser sur son front; « in-i 
)) fortunée!... ah! que ne puis-je vous rendre 
» le bonheur ! . . . du moins une existence aisée 



19-4 SOEUR 

)) sera désormais voire partage, elle sort devo- 
» tre fils est assuré. Je vais vous conduire dans 
» une ferme que je vous donne; une jolie 
)) maisonnette en dépend, vousv demeurerez, 
» je vous entourerai de gens fidèles qui vous 
)) aimeront tendrement. Là, vous élèverez vo- 
» tre fils, j'irai souvent partager votre retraite, 
)) et, avant peu, je l'espère, le calme, la paix 
» seront rentrés dans votre cœur. 

Sœur Anne écoute le comte, elle est prête à 
lui obéir; elle n'espèreplus goûter le bonheur, 
mais elle semble lui dire : « Disposez de moi, 
» je suis prêle à suivre vos moindres volontés. 

a Ainsidonc a demain! dit le comte; au point 
» du jour je viendrai vous prendre, je veux que 
» nous partions avant que personne soit levé 
» dans la maison ; une bonne voiture nousat 
» tendra à la porte du jardin. Faites tous vos 
)) préparatifs pour vous et votre fils... ils ne 
)) sauraient être longs, vous trouverez dans vo- 
» tre nouvelle demeure tout ce dontvousaurez 
)) besoin. Au revoir , chère enfant, du cou- 

)) rage au point du jour je serai près de 

» vous.» 



ANNE. 195 

Le comte est éloigné, sœur Anne est seule... 
son fiîs dort, il est nuit, et c'est la dernière 
ffu'elle doit passer auprès de Frédéric... il faut 
partir... le fuir pour toujours. Celle pensée 
l'accable... elle est immobile sur une chaise 
prèsduberceau de son enfant... une seulepen- 
sée l'occupe. .. il faut s'éloigner de celui qu'elle 
désirait tant retrouver, de celui qu'elle idolâ- 
tre^ qui , dans le bos([uet, a paru l'aimer en- 
core Il faut le fuir, mais le repos, la vie 

de sa bienfaitrice exigent ce terrrible sacri- 
fice. 

Les dernières heures qui lui restent à passer 
dans la maison semblent s'écouler avec plus 
de rapidité ! Toute à ses pensées, elle ne s'est 
pas encore occupée desapprêls deson départ!... 
Minuit sonne à l'horloge du village et la jeune 
muette est encore sur sa chaise, prés du ber- 
ceau de son fils, dans la siluation où le comte 
l'a laissée. 

Le triste son delà cloche la lire de sa rêverie, 
elle se lève, fail un léger paquet de quelques 
bardes; ses apprêts sont bientôt terminés; il 
reste encore plusieursheures de nuit. Cherche 



96 SOEUR 

a-l-elle le repos?.. . non , elle sailquc ce se- 
ait en vain !... Mais quelle pensée fait battre 

on cœur?... tout dort dans la maison si 

lie profitait de ces derniers instants qui lui 
estent pour se rapprocher de lui; elle ne veut 
)as le voir, elle sait que ce serait manquer à la 
>romesse qu'elle a faite au comte et à ce qu'elle 
loit à sa bienfaitrice. Mais sans que Frédéric 
e sache elle peut aller lui dire un dernier 
dieu , elle sait où sont les fenêtres de son ap- 
)artement, elle verra le séjour où il repose... 
1 lui semble qu'elle partira moins malheu- 
euse, et que, dans son sommeil, Frédéric 
îutendra ses adieux. 

Sœur Anne ne balance plus : elle place sur 
m siège les paquets qu'elle vient de faire, puis 
DOse dans la cheminée la lumière qui éclaire 
ion appartement. Son fils dort d'un sommeil 
3rofond. elle le regarde... elle verse des larmes 
sur son berceau , elle pense qu'elle va bientôt 
l'éloigner de son père. 

Aucun bruit ne se fait entendre, elle sort 
doucement du jiavillon , la nuit est obscure.. . 
mais elle connaît le jardin , ses pieds effleurent 



ANNE. 



197 



à peine la terre. Semblable à une ombre légère 
elle fuit rapidement dans les allées qu'il lui faut 
parcourir, elle est enfin devant la maison. C'est 
sur ladioile, au premier, qu'est l'appartement 
de Frédéric, elle se meta genoux devant ses 
fenêtres... elle tend ses bras vers lui.. . elle lui 
adresse ses derniers adieux ! . . . 

Baignée de larmes, soutenant sa tête sur une 
de ses mains, mais ne pouvant détourner les 
yeux du séjour où elle sait qu'il habite , sœur 
x\nne se livre à son désespoir, à son amour, à 
ses regrets... depuis long-temps elle est sortie 
du pavillon... letemps s'écoule... elle ne peut 
s'arracher de cette place... il faut pourtant la 
quitter. 

L'infortunée fait un dernier effort... elle se 
lève... elle s'éloigne le cœur brisé... elle mar- 
che en chancelant dans les allées , elle peut à 
peine étouffer ses sanglots... Tout-à-coup une 
lueur très-vive brille dans lejardin, sœur Anne 
lève les yeux... elle ne conçoit pas d'où peut 
provenir cette clarté... elle s'avance... la lu- 
mière devient plus éclatante. . . l'obscurité delà 
nuit a fait place aune effrayante clarté... c'est 

18 



98 SOEUR 

3 feu dont les flammes éclairent les détours 
u jardin. A cette idée, saisie d'une terreur 
lattendue, sœurAnnene marche plus... elle 

ouït elle Tole vers le payiHon les 

iammes sortent en tourbillons des fenêtres du 
reraier. 

Un cri affreux s'échappe du sein de la jeune 
1ère , elle ne voit plus que son fils qu elle a 
dssé dans cet appartement , son fils que les 
animes vont dévorer ! . . . 

Dans son désespoir elle a retrouvé ses for- 
es... elle est au pavillon, une fumée épaisse 
împlil l'escalier. . . une mère ne connaît aucun 

anger, illui faut son enfant... elle monte 

Ile cherche... elle ne trouve plus la porte que 
i fumée lui dérobe et que ses mains tremblan- 
îs demandent en vain... enfin la flamme la 

uide elle pénètre dans l'appartement 

Dul est en feu Un paquet de bardes avait 

Dulé jusques à la lumière, la flamme s'était 
ipidement communiquée à tous les objets, 
œur Anne court au berceau que le feu allait 

tteindre... elle tient son enfant elle veut 

artir... elle ne voit plus par quel côté il faut 



ANNE. 199 

se diriger... déjà les flammes l'enlourént... ses 
jambes sont meurtries... elle veut appeler, 
elle se sent mourir... en ce moment sa Toix , 
cédant à un nouvel effort de la nature, a rompu 

les liens qui l'encliaînaient L'infortnnée 

tombe en prononçant distinctement : « Frédé- 
)) rie , viens sauver ton fils !... » 

Mais les flammes du pavillon ont été aper- 
çues par les habitans de la maison , dont plu- 
sieurs ne pouvaient trouver le repos. Frédéric, 
effrayé, sort de son apartement en appelant 
detous côtés. Chacun se lève, se hâte : «le feu 
)) est au pavillon , » tel est le cri général. On y 
court, mais Frédéric a devancé tout le monde ; 
il a bravé la mort pour pénétrer jusqu'à sœur 
Anne, il entre dans l'appartement peu d'ins- 
tans après qu'elle a perdu connaissance; d'un 
bras il Tenlève , de l'autre il tient son fils... 
il traverse les flammes... il est dans le jardin... 
il les a sauvés tous deux. 

A la nouvelle du danger, tout le monde a 
suivi Frédéric. Constance n'a pas été la dernière 
à voler sur les pas de son époux. C'est elle qui 
reçoit sœur Anne dans ses bras, qui lui prodi- 



200 SOEUR 

511e tous les secours , et la fait transporter éva- 
nouie dans son appartement. Tout le monde 
entoure la jeune mère dont le corps porte les 
empreintes du feu : mais son fils n'a point souf- 
fert , et on attend avec impatience qu'elle rou- 
sre les yeux pour le lui présenter. 
Enfin un soupir s'échappe (lésa poitrine... 

;es yeux renaissent à la lumière Constance 

ui présente son enfant... «Mon fils!...» s'écrie 
œur Anne en couvrant l'enfant de baisers. 

Ces mots ont jelé tous les habitnns dans la 

)lu.^ grande surprise, ils écoutent encore , ils 

cgardent So^ur Anne, ils doutent s'ils ont 

)ien entendu... 

(( mon Dieu!... dit la jeune mère, ce 

n'est point un songe... vous m'arez rendu la 

parole... Ah! Frédéric! je pourrai donc te 

dire combien je t'aimais , . . combien j e l'aime 

encore... Ah! 3Iadame, pardonnez-moi... 

mais je sens que je ne jouirai pas long-temps 

de cet organe qui m'est rendu... tout ce que 

j'ai souffert aujourd'hui a éteint mes forces... 

je vais mourir... mais mon fils est sauvé... 

ah !.. . ne me plaignez pas ! . . . » 



APiNE. 



201 



L'infortunée a foit un grand effort pour 
prononcer ces mots ; ses yeux s'éteignent , sa 
main se glace , déjà une pâleur effrayante 
couvre son visage. Frédéric est tombé à genoux 
devant elle; il baigne de ses larmes la main 
qu'elle lui abandonne. Le comte est abimé 
dans sa douleur; Constance cherche, en lui 
montrant son fils, à la rappeler à la vie. Chacun 
prend part à cette scène déchirante , et celui 
qui n'avait jamais versé de pleurs, Dubourg , 
en soutenant la tète de sœur Anne, ne peut 
retenir ses sanglots. 

« Pourquoi me pleurer?...» dit sœur Anne 
en faisant un dernier effort; u je ne pouvais 
)) être heureuse... mais je meurs plus Iran- 
)) quille... Gardez mon fils... Madame... il est 
)) si bien dans vos bras. .. vous serez sa mère. . . 
» Adieu, Frédéric... et vous... son père... Ah! 
» pardonnez-moi de l'avoir tant aimé!... » 

Sœur Anne jetle un dernier regard sur 
Constance qui presse le ])elit Frédéric dans ses 
bras , et ferme les yeux en souriant à son fils. 

FO DU QUATRIÈ3IE ET DERNIER VOLUME. 



TABLE 



DES CHAPITRES CONTENUS DA.NS CE VOLUME. 



Chap. I. L'étranger. 1 

IL Le mariage se fait. 28 
IIL Sœur Anne est mère. — Long sdjour à 

la ferme. 48 

IV. La diligence. — Sœur Anne à Paris. 63 

V. Le hasard les rapproche. , 88 

VL Arrivée de Dnbourg. — L'orage se forme. 116 

VIL Retour de Frédéric. — Constance et sœur 

Anne. 144 

VIII. Catastrophe. 179 



FIN DE LA TABLE. 



f 



PQ Kock, Charles Paul de 

2318 Soeur Anne 

S6 

1837 

t. 3-4 

PLEASE DO NOT REMOVE 
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET 




«a 



^^w