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Full text of "Sous les lauriers; éloges académiques"

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Sous les Lauriers 

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DU MKME AUTEUR 

A LA MÊMB LIBRAIRIE 



Les Routes. Préface par le Comte d'Haussonville, de 
TAcadémie Française, i vol. in- 1 6. Prix . 3 fr. 50 



k£i±r 

V" E.-M. DE VOGUÉ 

De l'Académie française. 



Sous les Lauriers 



ÉLOGES ACADÉMIQUES 




PARIS 

LIBRAIRIE BLOUD ET C'^ 

7, PLACE SAINT-SULPICE, 7 

191 I 

Reproduction et tradaction interdite*. 



H 



DISCOURS 

PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE 
TENUE 

PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE 

POUR LA RÉCEPTION 

DE M. LE VICOMTE DE VOGUÉ 

LE JEUDI 6 JUIN 1889 



DESIRE NISARD 



Messieurs, 

Mes titres à votre bon accueil étaient 
modestes, je le sais. Votre Compagnie a pris 
de son épargne pour m'enrichir, le }our où elle 
m'autorisa à me parer de sa bonne renommée. 
Je l'en remercie, et s'il plaît à Dieu, je paierai 
ma dette. 

Si j'ignorais ce que vous attendez de 
vos élus, je n'aurais pour l'apprendre qu'à me 
rappeler comment les Lettres ont occupé, pas- 
sionné et ennobli la carrière studieuse que j'ai 
le devoir de retracer devant vous. Elle eut un 
début malaisé. J'étonnerai peut-être quelques 
personnes en disant que la vie de M. Nisard 
me fait penser à un conte de féûs qui serait 
par surcroît un conte moral. — 11 v avait une 



4 SOUS LES LAUKIEKS 

fois, il y a bien longtemps de cela, près de 
cent ans, six petits orphelins. Ils étaient sans 
appui et presque sans ressources. On avait 
résolu de montrer aux quatre garçons des 
métiers mécaniques ; de Tun on comptait faire 
un maréchal ferrant, d'un autre un mousse. 
Mais dans le cœur de Taîné, les bonnes fées 
avaient mis leur don, le vrai talent, celui que 
vivifie la vertu. L'enfant travailla, il s'aida, il 
aida ses frères, il voulut faire d'eux comme de 
lui-même des artisans de la pensée. Le siècle 
achève son cours, et après quatre-vingts ans, 
nous voyons encore ces rejetons d'une forte 
souche, tous honorés, tous vivants, sauf celui 
qui vient de partir. Il était depuis longtemps le 
doyen de votre Compagnie ; le second m'écoute 
peut-être, sur les bancs d'une Académie voisine 
où l'ont conduit des travaux érudits ; à un 
autre, il n'a manqué qu'un peu d'ambition pour 
recueillir la même récompense, après les mêmes 
travaux, les mêmes services dans le profes- 
sorat. — Messieurs, je pourrais n'ajouter rien 
à cet éloge. Quoi que votre regretté confrère 
ait pu écrire, ses plus belles œuvres ont été sa 
vie. les vies fraternelles dont il fut l'exemple 
et le secours. 



DESIRE NISARD 5 

Napoléon-Désiré Nisard naquit à Châ- 
lillon, dans la Côte-d'Or, le 20 mars 1806. 
Bourguignon, si l'on veut, mais Bourguignon 
d'accident ; par ses origines comme par son 
tour d'esprit, il était de pure race parisienne. 
Son père, fils d'un des principaux constructeurs 
du faubourg Saint-Martin, avait acheté une 
charge d'avocat à Chàtillon-sur-Seine. L'enfant 
commença dans le collège de cette ville des 
classes qu'il vint achever brillamment à Sainte- 
Barbe-Nicolle, après 1820. Ses succès aux con- 
cours valurent des bourses à ses frères, au 
moment où l'avenir semblait se fermer devant 
eux par la mort simultanée du père et de la 
mère, par la perte d'un patrimoine tombé entre 
des mains imprudentes. Sorti de Sainte-Barbe 
jï cette heure d'angoisses, le jeune Désiré tra- 
versa toutes les épreuves classiques des voca- 
tions contrariées : l'étude d'avoué avec ses 
grosses menaçantes, les répétitions données 
|)our vivre, les remontrances chagrines d'un 
tuteur, qui reprochait à son pupille le refus 
d'une place de commis dans les bureaux de 
M. de Chabrol. Ce tuteur, critique d'art au 
Constitutionnel^ avait des raisons particulières 
])our affirmer que la littérature ne menait pas 



6 SOUS LES LAURIEHS 

loin. 11 m'a été donné de jeter les yeux sur des 
lettres de cette époque, où M. Nisard plaidait 
pour ses espérances ; elles révèlent la dignité 
des sentiments dans une âme ferme. 

Sa bonne étoile le conduisit ù la 
porte de M. Bertin. Le puissant inventeur 
d'hommes l'enrôla dans la rédaction du Jour- 
nal des Débats, L'écrivain y fit ses premières 
armes, durant ces années finissantes de la 
Restauration. Critique, il se montra d'abord 
favorable aux témérités du romantisme. Le 
conservateur austère que vous avez connu paya 
alors un court tribut aux enthousiasmes de la 
jeunesse en littérature, à ses irritations en 
politique. Pour définir l'opinion qu'il défendait 
en cette matière, je réclame le bénéfice du 
privilège que vous venez de me conférer, et 
je vous propose un affreux néologisme : M. Ni- 
sard était bërangériste ; il pratiquait les rites de 
cette religion éclectique où Ton adorait sur le 
môme autel la gloire napoléonienne et la liberté 
révolutionnaire. Napoléon-Désiré : comme il l'a 
écrit dans la suite, ces prénoms, témoignages 
des convictions paternelles, expliquent ses pre- 
miers entraînements et son dernier attachement. 
C'est assez dire de quel côté des barricades 



DÉSIRÉ NISARD 7 

nous le trouvons en 1830. Quand on com- 
mença de s'entre-tuer pour savoir si les maxi- 
mes de M. Laffitte étaient préférables à celles de 
M. de Polignac, M. Nisard marcha au tocsin 
avec ses deux frères. En gagnant leur poste de 
combat, les trois Horaces parisiens, qui étaient 
de bons classiques, durent se réciter le « Qu'il 
mourût » du vieux Corneille. Un de leurs oncles 
les accompagnait et demeura parmi les vic- 
times. Pour eux, Févénement fut moins tragi- 
que ; ils menèrent en triomphe à l'Hôtel de 
Ville le cheval blanc de M. de Lafayette. En ce 
temps-là, la France aimait les chevaux blancs. 
Refroidi par un demi-siècle d'expé- 
rience, éclairé par d'autres révolutions où il 
s'était trouvé du côté perdant, le combattant de 
Juillet a jugé tristement son exploit de jeunesse, 
dans les dernières pages qu'il ait écrites. 11 y 
rend justice à la monarchie contre laquelle on 
avait armé son bras. Je regrette de ne pouvoir 
citer en entier le passage, qui est beau ; il est 
équitable, ajoute rais-je, si je ne me sentais ici 
un arbitre partial; j'ai été élevé dans le respect 
de nos anciens rois, par des cœurs restés fidèles 
au souvenir de leurs bienfaits. Revenant sur 
(( la prodigieuse illusion », — ce sont ces 



8 SOUS LES LAURIERS 

propres termes, — qui lui avait fait voir dans 
rexpédition d'Alger « un complot liberticide », 
M. Nisard loue ce grand dessin, d'où allaient 
sortir tant de victoires ; elles sont un peu vôtres : 
l'un de vous en a remporté plus d'une, et un 
autre les a racontées. L'écrivain achève sa 
réparation en rappelant la fière réponse de 
Charles X k l'ambassadeur d'Angleterre, qui le 
pressait, le menaçait presque : « Monsieur 
Tambassadeur, tout ce que je puis faire pour 
votre gouvernement, c'est de n'avoir pas écouté 
ce que je viens d'entendre. » — On trouverait 
peut-être, en d'autres temps, des Français qui 
hésiteraient, entre la douleur de voir une assem- 
blée dissoute par des ordonnances, et le plaisir 
d'entendre parler ainsi à l'envoyé d'un Welling- 
ton, quinze ans après un Waterloo. 

Le jeune vainqueur des Trois Jours 
alhiit être un des bénéficiaires du chassé-croisé 
qui les suivit. Si nous mettons peu d'intervalle 
entre nos révolutions, ce n'est point par incons- 
tance ; c'est dans un intérêt dhygiène pour nos 
fonctionnaires, afin qu'ils restent agiles et pré- 
servés de l'ankylose. A partir de ce moment et 
jusqu'à la lin de sa vie, nous verrons M. Nisard 
solidement converti à l'esprit conservateur. Un 



» 



DÉSIRE NISARD 9 

instant, en 1831, on put craindre qu'il ne re- 
tombât dans le péché d'opposition : quand il 
quitta le Journal des Débats^ où il s'était fait 
honorablement connaître, pour passer au 
National. Il prit ombrage, nous dit-il, du bon 
accueil fait à Victor Hugo dans la famille Berlin, 
et appréhenda d'être gêné dans l'expression de 
ses sentiments classiques. Si telle fut en effet 
la cause de la rupture, il faut croire, chose invrai- 
semblable, que le Journal des Débats a beau- 
coup changé. Aujourd'hui, j'en parle par expé- 
rience, on peut y porter une humeur singulière, 
des opinions hétérodoxes, et garder néanmoins 
ses pénales littéraires dans cette aimable et 
large maison. La séduction personnelle d'Ar- 
mand Carrel entra pour une bonne part dans 
la détermination de M. Nisard. La communauté 
des doctrines resserra entre les deux lettrés des 
liens affectueux ; elle inspira au survivant une 
des bonnes actions de son cœur, l'article recon- 
naissant qu'il fit paraître dansla/?e^;^^e des Deux 
Mondes, après la fin tragique de son ami, alors 
qu'il était déjà fonctionnaire du gouvernement 
combattu par Carrel. 

Cette mort rompit les attaches de 
l'écrivain avec le National; l'Université, qui lui 



iO sous LES LAURIKUS 

avait enlr'ouvert ses portes, le conquit tout 
entier. La situation de M. Nisard y grandit 
rapidement avec son mérite; en 1842, il était 
tout désigné aux suffrages de sa ville natale; le 
collège de Châ,tillon-sur-Seine l'envoya à la 
Chambre des représentants. Les luttes de la 
tribune ne le tentèrent pas. Politique fortuit et 
toujours surpris de l'être, il ne livra jamais son 
hme aux passions qui jettent de Téclat sur cette 
profession ; il réserva toutes ses forces pour des 
travaux plus durables et fit partie de la majorité 
docile qui s'abandonnait à la sagesse de 
M. Guizol. 

On le vit rarement parmi les familiers 
du Château. En général, le soin jaloux de son 
indépendance le tenait éloigné des salons, des 
cénacles. Il pensait que le critique doit vivre 
comme le stylite sur son pilier, et que le com- 
merce mondain lui est préjudiciable, parce 
qu'on y perd forcément quelque chose de la 
férocité professionnelle. Une seule fois, il faillit 
se faire prendre au plus engageant des pièges. 
Chateaubriand s'était mis en frais de coquetterie 
pour l'attirer à TAbbaye-au-Bois, une abbaye 
où Ton disposait de grasses prébendes. M. Ni- 
sard fléchit, il écrivit un article sur une lecture 



DÉSIRÉ NISAIU) 11 

des Mémoires cl outre- tombe. L'article était louan- 
geur, mais l'imprudent ne s'a\isa-t-il pas d'ap- 
peler René « l'illustre vieillard » ? Chateaubriand 
eût pardonné des réserves sur son œuvre ; il ne 
souffrait pas que l'on comptât les rides de son 
visage. Le jeune homme qui lui avait dit cette 
désolante vérité fut averti que ses visites ne 
seraient plus agréables. 11 échappa ainsi au 
danger d'être enrégimenté. 

Son manque d'assiduité à la cour avait 
une autre cause. L'écrivain, — ne sommes- 
nous pas tous les mêmes? — la développe avec 
une ingénuité charmante. — « Quand j'allais 
aux Tuileries, j'étais peiné de compter beau- 
coup moins que le moindre parvenu du négoce 
ou de la finance. J'avais quelque sujet de douter 
que les vraies lettres y fussent en grand hon- 
neur. Personnellement l'excellent roi Louis- 
Philippe ne me donna pas la satisfaction de 
croire qu'il ne me prenait pas pour un maître 
de forges. 11 est vrai que j'avais été nommé par 
un arrondissement métallurgique. » — C'était 
dur, en effet, pour un auteur à qui Sainte- 
Beuve reprochait malignement de faire de la 
littérature selon la Charte. Et l'on comprend 
que son grief lui ait dicté cet autre aveu : « Je 



12 SOUS LES LAURIERS 

me souviens de la monarchie parlementaire 
comme on se souvient d'une grande décep- 
tion. » La Charte ne se résumait-elle pas pour 
lui dans ce principe fîlcheux : « Le roi règne 
et ne me lit pas » ? 

11 assista pourtant avec de sincères 
regrets à la chute de cette monarchie. La liqui- 
dation de 1848 ne laissait au professeur que sa 
chaire du Collège de France, protégée par Tina- 
movibilité. H subit ce temps d'infortune avec 
une force d'àme dont il trouvait l'exemple tout 
près de lui, chez la vaillante compagne qui eut 
la peine et l'honneur de partager ses épreuves. 
On ne s'étonnera pas après cela que M. Nisard 
ait accueilli avec satisfaction l'avènement du 
régime qui lui rendait la liberté de travailler 
en paix. 11 ne fit pas le délicat sur les procédés 
d'installation ; admirateur passionné de Bour- 
daloue, il avait dû méditer la profonde parole 
du sermonnaire : « 11 y a à l'origine de tous les 
pouvoirs des choses qui font frémir. » Mon 
prédécesseur n'a jamais prétendu aux lumières 
miraculeuses qui permettent de distinguer, dans 
le long calendrier de nos révolutions, les mois 
où le peuple est un juge infaillible, les mois où 
il n'est qu'un esclave égaré. Il fut un des plus 



DESIRE NISAKD 13 

empressés, parmi les sept millions d'insurgés 
qui ratifièrent, en Décembre, la déchéance du 
gouvernement établi parles héroïques insurgés 
de Février, sur les ruines de la monarchie rele- 
vée par les glorieux insurgés de Juillet. 

Rappelé à de hautes fonctions dans 
rUniversité, le maître y rentrait avec la consé- 
cration qu'il venait de recevoir ici. Jules Janin, 
touché au vif par le manifeste de M. Nisard 
contre la littérature facile, s'était oublié un jour 
jusqu'à apostropher son adversaire en ces 
termes : « Malheureux et infortuné ! Tu seras 
de l'Institut! » La menace prophétique fulminée 
par un futur académicien contre son futur con- 
frère devait se réaliser à bref délai. Dès 1850, 
sans attendre l'achèvement du grand ouvrage 
qui désignait son auteur à un choix mérité, 
l'Académie donnait à l'historien de la littérature 
française le siège occupé depuis vingt-cinq ans 
par l'abbé de Féletz, l'ancien maître de M. Ni- 
sard au Journal des Débats. — Ces imposants 
souvenirs redoublent la timidité d'un succes- 
seur qui ne faisait que de naître, à l'heure où 
votre doyen commençait déjà son stage d'im- 
mortalité. — Inspecteur général, secrétaire du 
conseil de l'Instruction publique, professeur 



14 SOUS LES LAURIERS 

d'éloquence française à la Faculté des lettres 
en remplacement de M. Villemain, rien ne 
manquait, semblait-il, au contentement d'un 
travailleur qui aimait son travail. Il connut 
pourtant de vifs chagrins, pendant ces premières 
années du second Empire. Dévoué à la jeunesse 
qui lui était confiée, il ne savait pas flatter une 
humeur frondeuse, alors fort excitée contre le 
gouvernement. Des manifestations hostiles 
furent organisées contre le bon serviteur dont 
on interprétait mal la loyauté. Partout, son 
esprit attristé crut retrouver ces préventions. Il 
s'affligeait de la réserve montrée par les amis 
de jadis, ceux qui n'avaient pas désarmé, qui 
gardaient encore sur les lèvres le goût amer du 
pouvoir perdu. De tous les incidents de cette 
période, je n'en veux retenir qu'un, l'invention 
célèbre des deux morales; mon premier devoir 
aujourd'hui est d'examiner un malentendu dont 
M. Nisard a cruellement soufTert. 

C'était en 1853, à une soutenance de 
thèse en Sorbonne. Un empereur passait sur la 
sellette, et le plus mal famé de tous, César 
Tibère. Le candidat oclaircissait dans cette 
physionomie quelques touches trop noircies par 
Tacite. On pouvait s*en remettre a l'apprécia- 



DÉSIRÉ NISAKD 45 

tioii morale de ce candidat : il fut grand maître 
de l'Université, il est votre confrère ; son nom 
est devenu dans notre pays le synonyme des 
meilleures vertus, tant il a été noblement porté, 
sous l'habit du ministre, par le savant qui tra- 
vaille encore, sous la capote du soldat, par le 
lettré qui ne travaille plus. Le doyen de la 
Faculté, Victor Le Clerc, crut devoir réclamer 
au nom des principes. M. Nisard lui objecta 
simplement qu'on ne tranchait pas les ques- 
tions historiques avec une morale déclama- 
toire. La phrase n'était peut-être pas la plus 
prudente qu'il pût choisir, vis-à-vis d'un audi- 
toire mal disposé ; elle n'eût pas suffi cepen- 
dant à perdre un homme. Mais il s'établit aus- 
sitôt une confusion, involontaire, je veux le 
croire, entre cette saillie et la leçon que l'exa- 
minateur avait professée, Tannée d'auparavant, 
sur la morale païenne et la morale chrétienne. 
Il les distinguait, il donnait l'avantage à la 
seconde, crime irrémissible à certains yeux. 
Tous ces griefs firent balle dans un mot qui 
resta; l'irréligion et le libéralisme trouvaient 
leur compte à cette équivoque. Puissé-je l'avoir 
dissipée ! Elle a assombri jusqu'au dernier jour 
la vie d'un honnête homme, qui eût sans doute 



16 SOUS LES LAURIERS 

trouvé grâce devant les mauvais plaisants, s'il 
avait pratiqué moins strictement la morale 
qu'on l'accusait de faire plier en théorie. 

il prit eu I808 et garda pendant di\ 
ans la haute direction de l'École Normale. Je 
n'ai pas compétence pour décider si M. Nisard 
y porta l'autorité et la souplesse également 
nécessaires dans le gouvernement de cette élite ; 
je sais par de nombreux témoignages que là, 
comme dans les chaires de la Sorbonne et du 
Collège de France, il fut un excitateur d'esprits, 
un guide toujours sûr. 11 dut résigner ses fonc- 
tions, en 1867, à la suite d'un désordre qui fit 
connaître à Sainte-Beuve la douceur des applau- 
dissements juvéniles, au directeur le devoir 
ingrat de la répression. Quelques mois après, 
Napoléon IIl l'appelait au Sénat. L'ancien par- 
lementaire de 1840 n'avait pas précisément la 
nostalgie des assemblées ; il y rentra avec 
inquiétude, « augurant mal, dit-il, d'une poli- 
tique qui rétablissait, non pas le contrôle, mais 
le combat légal contre le gouvernement du 
pays ». On peut différer d'avis sur le jugement 
du sénateur ; on accordera que pour le rendre, 
récrivain avait rencontré l'expression vive et 
imagée. Pas plus au Luxembourg qu'autrefois 



DÉSIRÉ NISAKD il 

au Palais-Bourbon il n'assiégea la tribune : 
mais il m'en voudrait de ne pas rappeler qu'un 
jour, il parla. Ce fut le 4 septembre 1870. 
L'heure s'avançait, amoncelant les craintes ; 
comme il arrive dans les tempêtes, quand un 
navire fait eau, beaucoup de passagers quit- 
taient leurs places pour s'enquérir des ceintures 
de sauvetage et des chaloupes de sûreté. Entre 
quelques autres, la voix de M. Nisard s'éleva : 
a Restons sur nos sièges ; l'empereur est vaincu, 
il est prisonnier ; c'est une raison pour qu'il 
nous soit doublement sacré. » 

Cette dernière fidélité ne se démentit 
pas chez votre confrère. Enseveli sous la ruine 
commune, il n'en sortit que pour reprendre la 
plume. 11 corrigeait avec des scrupules toujours 
nouveaux ses anciens écrits ; il en préparait 
d'autres, ces Souvenirs dont je viens de lire, 
dont vous lirez bientôt les chapitres encore iné- 
dits. L'ancêtre y fait l'inventaire des jours pas- 
sés; il y explique les mobiles de sa conduite. 
Soin superflu ! Il suffit de lire cent pages du 
critique traditionnel, pour comprendre sa con- 
ception de la politique ; elle n'était qu'un des 
corollaires de sa règle intellectuelle, un des 
besoins de son entendement qui exigeait par- 



18 SOUS LES LAL'IUERS 

tout Tordre et la discipline. Dès qu'on pénètre 
dans l'esprit de M. Nisard, on croit entrer dans 
un de ces vieux hôtels Louis XIV, aujourd'hui 
bourgeoisement habités, comme disent les no- 
taires, mais où tout date du temps ; les meubles 
y sont rares, de style irréprochable, mal com- 
modes à nos habitudes relâchées; la décoration, 
d'une harmonie sévère, n'a rien concédé aux 
caprices du goût moderne ; les grandes baies 
versent une belle clarté uniforme sur les tru- 
meaux où pâlissent des grisailles élégantes. Le 
propriétaire de cette noble maison la défendit 
de son mieux contre les fantaisies variables de 
la politique ; quand il dut leur entr'ouvrir la 
porte, il les subordonna aux dogmes de sa reli- 
gion philosophique et littéraire. Je crois bien 
que s'il eût été chargé de libeller une constitu- 
tion, il aurait inscrit à Tarticle premier cette 
sentence où il s'est peint tout entier : On n'est 
pas libre en France de ne pas lire Boileau ; ne 
serait-ce point comme faisant partie de l'auto- 
rité publique qu'il a le privilège d'être contesté? » 
— Aussi j'ai hiVte de vous montrer M. Nisard 
dans son vrai chez lui, dans ses livres, dans le 
ministère public où le procureur du grand roi 
. requérait contre les déserteurs du grand siècle. 



DESIRE NISARD ^9 

Il arriva au plus fort de la bataille 
livrée par les revenants de l'époque classique 
contre les enfants terribles du romantisme. 
Avant 1830, il inclina un instant vers la nou- 
velle école ; durant les années suivantes, son 
goût réagit, par défiance de la vogue qui venait 
à ses clients de la veille. Après ces courtes et 
inévitables oscillations d'un jeune esprit, le bon 
sens de M. Nisard lui fit prendre, entre les deux 
camps, la position intermédiaire cVoii il ne 
devait plus bouger. Quand on relit aujourd'hui 
les articles de 1836 sur Victor Hugo et Lamar- 
tine, on est étonné de souscrire aussi facilement 
à bon nombre d'opinions qui parurent blas- 
phématoires. Ici, Messieurs, je ne puis me dé- 
fendre d'une réflexion. A tout hasard, on fait 
sagement de vivre longtemps. Si le malheur eût 
voulu que votre confrère vous manquât vingt 
ans plus tôt, alors qu'il était déjà au seuil de la 
vieillesse, j'imagine l'embarras du biographe 
désireux de le louer. Il y a vingt ans, les grands 
dieux du romantisme avaient la possession in- 
contestée du firmament littéraire. Leur tour 
était venu d'être classiques. A leurs adorateurs, 
à nous tous, les champions qui avaient com- 
battu contre eux en 1830 apparaissaient comme 



20 SOUS LKS LAUKIKItS 

des survivants d'un âge préliistorique, des con- 
tempteurs aveugles, reculés dans les lointains 
fabuleux, entre M. Etienne et M. Viennet. Les 
dieux sont morts. M. Nisard a vécu, et en vieil- 
lissant, il a rajeuni. Le siècle, qui tournait 
autour de cet esprit immobile, l'a rejoint à 
l'improviste. Voici que Télite de la jeune cri- 
tique reprend, en d'autres termes, et parfois 
dans les mêmes termes, les arrêts de 1836. 
L'octogénaire a recueilli le bénéfice de ce qu'il 
eut appelé une révolution du goût ; il a entendu 
des générations nouvelles témoigner avec lui ; 
il a vu nos théâtres envahis, quand on jouait 
son bien-aimé Racine, visités seulement, quand 
on représentait le drame romantique. Qui sait ? 
Avec le sentiment de la mesure dont il ne se 
départait jamais, le critique réhabilité aura 
peut-être estimé qu'on lui donnait trop raison, 
et qu'il triomphait au delà du nécessaire. Je 
me le figure modérant ceux qui rompent avec 
la religion d'Hugo, et disant : Ne le brisez pas, 
ce miroir souvent terni, mais unique à ses ins- 
tants de splendeur; il a reflété tout le siècle et 
nous y vîmes passer tous nos rêves. 

Les études sur les Poètes latins de la 
décadence semblaient retirer leur auteur de la 



DESIRE NISARD 21 

mêlée contemporaine. Ce n'était qu'un faux 
semblant. A travers les ombres de ces morts, 
il continue à pourfendre des adversaires très 
vivants. Son réquisitoire est bien dur pour ces 
stoïciens qui essayaient de faire tenir debout la 
vieille vertu, jusqu'au moment où la croix du 
Christ lui rendrait un appui solide; pour ces 
Romains de Cordoue, Sénèque et Lucain, loin- 
tains aïeux du génie espagnol. — L'ouvrage 
avait des qualités plus durables que le piquant 
de l'allusion ; il réussit par le brillant de la 
couleur historique, par des tableaux de mœurs 
habilement composés avec les indications de 
Juvénal et de Perse. M. Nisard inaugurait un 
genre qu'allaient développer d'autres évocateurs 
de la vie antique, Villemain, Ampère, Amédée 
Thierry. Il nous était réservé de le voir renou- 
veler par un ami de Cicéron, un commensal de 
la maison d'Horace. 

Pour oublier ces poètes de la déca- 
dence qu il n'aimait guère, le savant humaniste 
revenait aux vrais maîtres de l'âme romaine, il 
rédigeait ses leçons sur les Quatre grands histo- 
riens latins. A partir de 1839, il dirigea la tra- 
duction des classiques dans la collection Didot, 
Inbeur considérable, où ses frères furent ses 



22 SOUS LES LAURIERS 

plus zélés collaborateurs. Entre temps, il trou- 
vait le loisir de lier connaissance avec les 
hommes de la Béformation, et nous avons 
gagné à ce commerce d'agréables monographies 
d'Érasme, de Thomas Morus, de Mélanchton. 
Chargé d'une mission archéologique dans nos 
provinces méridionales, il en rapportait des 
récits de voyage qui renferment, à mon goût, 
quelques-unes de ses meilleures pages ; si tou- 
tefois je ne suis pas dupe de la magie des mêmes 
souvenirs, recueillis aux mêmes lieux. Enfant, 
j'ai dû aux tombeaux, aux aqueducs, aux am- 
phithéâtres de notre Gaule latine les premières 
secousses de Tàme, celles que donnent les 
visions d'un grand passé mort, dans la fête de 
la vie terrestre, dans l'énergie d'un ciel en feu ; 
depuis lors, les hasards d'une existence errante 
ont fait relever des visions pareilles sous mes 
pas, au Cotisée, à TAcropole, dans les ruines 
d'Éphèse et de Baalbeck, sous les pylônes de 
Louqsor et sous les coupoles de Samarcande ; 
j'ai admiré partout, mais je n'ai retrouvé nulle 
part l'ivresse toute neuve, l'éblouissement laissé 
dans mes yeux par les reliques de Provence, 
par les blocs romains tremblants h midi dans 
la vapeur d'or, sur le pâle horizon d'oliviers 



DESIRE NISARD 23 

d'où monte la plainte ardente des cigales. 
Tous ces travaux, qui eussent suffi à 
remplir une autre vie, n'étaient pour votre 
confrère qu'une préparation. Il dégageait les 
avenues et amassait les matériaux du monument 
auquel il a eu la fortune d'attacher son nom. 
Précis élémentaire à l'origine, V Histoire de la 
Littérature française s'étendit, reçut des retou- 
ches incessantes, et occupa M. Nisard jusqu'au 
jouroùrfnstitutlui décerna le prix qu'il réserve 
pour l'œuvre la plus propre à honorer la France. 
L'écrivain avait emprunté aux architectes de 
nos vieilles cathédrales leur méthode de con- 
struction lente et solide ; et c'est bien une cathé- 
drale que ce bénédictin a bâtie aux saints de 
son observance. Il y a mis sa mémoire à l'abri ; 
nul n'y entrera désormais sans saluer l'effigie 
du dévot fondateur, couchée sur la dalle limi- 
naire. Oh ! l'heureux et habile homme, qui a 
voué sa vie au plus beau, au plus vaste sujet, 
au plus digne de remplir une intelligence et un 
cœur î Si Thistoire de nos actes a pu s'intituler : 
Gesta Deiper Francos^ serait-ce trop ambitieux 
de nommer l'histoire de nos écrits : Scripta 
Dei per Francos? Personne, je l'espère, ne 
me taxera d'exagération. Les littératures de 



24 SOUS LES LAUKIERS 

Tantiquilé, quelque opinion qjifon professe sur 
leur prééminence, ont eu le lorlde ne nous arri- 
ver qu'à Tétat fragmentaire. Quant à nos émules 
des autres langues d'Europe, tous nous accor- 
dent, au moins dans le passé, la mission de 
donner une forme universelle aux idées et aux 
sentiments de la grande famille chrétienne. Je 
tirerai même de cette prérogative du génie 
français ma seule objection de principe au point 
de départ de M. Nisard. 

On lui en a fait bien d'autres. On lui 
a reproché d'écrire l'histoire littéraire comme 
on écrivait autrefois les chroniques, en ne te- 
nant aucun compte que des actions royales ; on 
lui a reproché de Tétudier, ce produit de la 
collaboration de toute une race, comme un 
phénomène isolé, en dehors de l'histoire sociale 
qui Texplique. en dehors des sciences qui Tin- 
fluencent, en dehors des apports étrangers qui 
l'alimentent ; on s'est plaint qu'il ne nous offrit 
pas une histoire organique, baignant de toute 
part dans la vie nationale, comme celle dont 
un Français a donné le modèle et fait le présent 
à l'Angleterre. Messieurs, c'était reprocher à 
M. Nisard d'être lui-même et non un autre. 
Critique dogmatique, soucieux avant tout de 



DÉSIRÉ NISARD 25 

nous montrer les exemples à suivre elles défauts 
à éviter, son étude a pour objet de rechercher 
ceux de nos écrivains qui ont exprimé des vé- 
rités générales dans une langue définitive ; c'est 
la formule qu'il affectionne. 

L'objection que j'eusse voulu soumettre 
à cette noble intelligence, si j'avais eu l'honneur 
et le plaisir de m'instruire à ses leçons, aurait 
porté sur la définition de l'esprit français, 
telle qu'elle est posée au début du livre. C'est, 
nous dit M. Nisard, un esprit pratique par excel- 
lence, soumettant l'imagination et la sensibilité 
au joug de la raison individuelle, et cette der- 
nière à la raison commume. L'historien le spé- 
cifie en le distinguant de tous les autres, et il 
l'adjure de se garer contre les intrusions du 
dehors. Ah ! que ces catégories sont péril- 
leuses ! Des critiques moins éclairés s'en em- 
parent, et ils nous présentent comme l'image 
de l'esprit français ce grêle squelette, si fort en 
faveur sous le nom d'esprit gaulois, qu'on 
arrive à composer avec une moitié de Rabelais, 
une moitié de Molière, avec tout Voltaire, ce 
qui est beaucoup, avec tout Béranger, ce^ qui 
est moins, (^est une des veines de notre génie, 
sans doute ; mais que fait-on de l'autre veine, 



26 SOUS LES LAURIERS 

gonflée tour à tour d'àpreté, de fougue, de pas- 
sion, de mélancolie, celle qui suscite dans 
chaque siècle un Calvin, un Pascal, un Saint- 
Simon, un Chateaubriand? Je ramasse au ha- 
sard, entre tant de noms qui gênent la théorie. 
De l'esprit français ainsi limité, combien des 
nôtres il faudrait proscrire, depuis la Chanson 
de Roland qui n'y entre pas encore, jusqu'à 
Lamartine qui n'y rentre plus du tout ? Qu'il 
serait facile de choisir un contraste embarras- 
san t, bien présent à vos mémoires, et de deman- 
der où était l'esprit français sur ces bancs quand 
M. Thiers et M. Guizot s'y rencontraient. Lais- 
sez-moi croire qu'il n'a pas de caractère dis- 
tinctif, sinon de les comprendre tous, d'être 
humain, universel, imprévu. Il n'est circonscrit 
que par les défauts individuels ; ses vertus sont 
illimitées, comme le champ du possible. On 
veut le définir, parce qu'on l'arrête à un moment 
du temps ; mais comme tout ce qui vit, il évo- 
lue sans cesse, il dépouille des formes, il en 
revêt de nouvelles ; chaque grand écrivain lui 
ajoute sa frappe personnelle. Si cet esprit devait 
jamais faiblir et manquer à sa mission, ce semit 
le jour où une idée naîtrait dans le monde 
sans qu'il la réclamât aussitôt comme son bien. 



DÉSIRE NISARD 27 

Je résiste un peu à notre guide, quand 
il me décrit d'avance la configuration générale 
de la chaîne que nous devons explorer ; mais 
avec quelle sécurité je m'abandonne à lui, dès 
que nous nous mettons en marche ! Suivant sa 
promesse, il ne s'arrête que sur les sommets 
de cette chaîne, il ne se pique pas de fouiller 
les gorges cachées et d'expliquer les formations 
souterraines. Protégé par sa raison impeccable, 
ce guide ne connaît pas le vertige ; et les gla- 
ciers ne l'effrayent pas. Libre à nous de buis- 
sonner derrière lui, d'admirer en dehors 
de son programme, à nos risques et périls; 
mais quand nous admirons sur son conseil, 
ce n'est jamais à faux. M. Nisard ne s'at- 
tarde pas au moyen âge, on sent qu'il se 
plaît médiocrement dans ce labyrinthe mys- 
térieux ; il esl pressé de monter et d'y voir 
clair. A, travers le xvi° siècle, il se hâte encore; 
ce n'est pas Ronsard qui l'y retiendra. Je sais 
bien le tort de Ronsard ; c'était déjà celui de 
Lucain. Le poète de la pléiade est jugé sur sa 
fâcheuse ressemblance ; il a fourni de cri- 
minels exemples et de mauvaises raisons à 
un plus grand coupable. Implorons un juge- 
ment plus doux pour celui dont la mort faisait 



28 SOUS LES LAURIEKS 

dire au Créateur, selon son contemporain Ber- 
taut : 

Je ne soufflai jamais au vent de mon haleine 
Tant de divinité dedans une âme humaine, 

Le critique n'est pleinement rassuré qu'en 
arrivant aux réputations vérifiées et poinçon- 
nées par Boileau. 11 va moins vite, et pourtant 
j'ai peine à suivre son pas. Je cherche des 
absents, d'Aubigné, Rotrou, ces mâles aïeux 
qui forgeaient à si grands coups Tidiome de 
Corneille. Mais quoi ! La montée est si longue ! 
Enfin, M. Nisard se repose avec délices dans 
rOlympe, sur la crête centrale où rayonne le 
génie français, durant la période de perfection 
qu'il lui assigne, entre 1660 et 1700. 

Qu'il fait bon s'y oublier avec lui! Ici, 
nul ne le contredira. J'enchérirais plutôt sur son 
hommage à Bossuet. Les étrangers prennent 
avantage sur nous d'un Dante ou d'un Shaks- 
peare; il n'est point prouvé qu'avec d'autres 
applications des mômes facultés, Bossuet nait 
pas mis plus d'invention verbale au service de 
plus d'imagination. Partout où nous mène 
M. Nisard, dans cette société immortelle, ses 
amis sont les nôtres. Si l'on diffère de sentiment 



DÉSIRÉ NISARI) 29 

avec lui, c'est par des nuances dans l'attrait. 
Chez Molière, il incline à prendre parti pour 
Philinte : j'en étais sur! Pourtant, Alceste peut 
se prévaloir d'un argument bien fort, dans le 
doute ancien où l'on est sur celui des person- 
nages du Misanthrope qui représente l'auteur. 
Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, l'homme aux rubans 
verts est aimé à première vue de toutes les 
femmes. Quand un poète, et un poète comme 
Molière, donne ce privilège à l'un de ses héros, 
ne doutons plus : c'est bien à celui-là qu'il a 
secrètement communiqué sa vie. Chez Boileau, 
si nous ne ressentons pas la tendresse passion- 
née de son fidèle lieutenant, nous nous sauvons 
par plus de respect encore. Chez Racine, il n'y 
a pas deux façons de pleurer. Racine ! alors 
même qu'on ignorerait ses œuvres, son épitaphe 
nous dirait à elle seule la beauté morale de 
cette âme et de ce temps. Comme tout le monde, 
je vais quelquefois au Panthéon, quand on y 
enterre un grand homme. Je subis le prestige 
de ces pompes éclatantes, où tout se réunit pour 
subjuguer les sens; et je pense : Voici le suprême 
de la grandeur. Après, je traverse la place où 
l'herbe pousse, j'entre à Saint-Étienne-du-Mont, 
je cherche les deux pierres obscures qui voisi- 



30 SOUS LES LAURIERS 

nent sur les piliers de la nef; j'y relis le pieux 
latin où rhumilité du chrétien demande grâce 
pour le génie de Thomme et sollicite des prières 
plutôt que des éloges. De ces deux morts qui 
ont le néant si discret, l'un est Pascal, le roi des 
épouvantes de l'esprit ; l'autre, Racine, le roi 
des enchantements du cœur. Voilà le dernier 
mot de la vraie grandeur. 

Il faut s'arrachera l'empyrée. M. I\i- 
sard ne se résout pas sans peine à descendre 
l'autre versant de la montagne. Les quarante 
années parfaites ne sont pas achevées qu'il 
sent déjà son inquiétude réveillée; il dénonce 
la piqûre du ver chez les deux premiers déca- 
dents, La Bruyère et Fénelon. Tout le long du 
xviii* siècle, à mesure que la courbe s'infléchit, 
il tient un registre en partie double et y note 
ce qu'il appelle les gains et les pertes de Tespril 
français. Le bon Rollin l'attendrit, Butfon et 
Montesquieu le rassurent, Voltaire le laisse 
perplexe, Diderot l'indigne, Rousseau le désole. 
L'abbé Prévost n'est pas nommé. Dans sa sévé- 
rité contre le genre romanesque, Thislorien 
passe sous silence Manon Lescaut, comme il 
avait fait pour la Princesse de Celves^ à l'autre 
siècle. En abordant le nôtre. M» Nisard termine 



DESIRE NISARD 31 

par un résumé succinct, où il classe les mérites 
de ses contemporains. A quelques réserves près, 
je crois qu'aujourd'hui encore, avec des vues 
dégagées par le temps, l'opinion presque una- 
nime des lettrés ratifierait Texacte justice de ce 
classement. Nulle part le critique n'a mieux 
montré la sûreté de son discernement. Et quand 
il heurterait quelques-unes de nos préférences, 
qu'il lui soit beaucoup pardonné, parce qu'il a 
vraiment aimé Musset. 

Si l'on accepte les prémisses de l'au- 
teur, et c'est la première règle d'une apprécia- 
tion littéraire, ce dernier volume est son chef- 
d'œuvre. Je ne sais pas de livre mieux composé, 
plus pressant et plus logique dans ses conclu- 
sions. En vain l'on essaie de se dérober à ce 
qu'elles ont d'extrême; cette raison inflexible 
nous ressaisit dans ses tenailles, il faut la suivre 
jusqu'au bout. Le style s'est affermi comme la 
pensée, l'expression est toujours juste, limpide; 
ceux mêmes qui trouveraient la couleur un peu 
sobre ne sauraient refuser leur admiration à 
l'élégance du dessin. Que de nuances fines et 
délicates dans le gris! On pourra tenter de 
refaire une Histoire de la Littérature française 
avec d'autres procédés; on ne ruinera pas les 



32 SOUS LES LAUUIEKS 

parties maîtresses de celles que nous devons à 
M. Nisard. Certains chapitres sont définitifs, 
ils ont épuisé leur matière. Dans ces morceaux, 
dans celui qui traite de Malherbe, par exemple, 
et qui remet dans tout son lustre le poète ma- 
gnanime dont chaque vers semble battu avec 
un fer d'épée, l'historien peut revendiquer pour 
sa prose le privilège que notre premier lyrique 
attribuait à ses rimes : 

Apollon à portes ouvertes 
Laisse indifféremment cueillir 
Les belles feuilles toujours vertes 
Qui gardent les noms de vieillir. 
Mais l'art d'en faire des couronnes 
N'est pas su de toutes personnes ; 
Et trois ou quatre seulement. 
Au nombre desquels on me range. 
Peuvent donner une louange 
Qui demeure éternellement. 

Comment se fait-il, Messieurs, qu*en 
fermant ce livre d'or de la France, après cette 
revue triomphale de nos gloires, l'esprit s'attarde 
aux suggestions d'un mauvais songe? C'est que, 
dans V Histoire de la Littérature française comme 
dans tous les écrits de M. Nisard, nous ne ces- 
sons pas d'entendre l'interrogation intérieure 
qui a inspiré ses travaux ; sommes-nous en 



DÉSIRÉ NISARD 33 

décadence ? Allons-nous subir la seule défaite 
irréparable, celle qui livrerait à d'autres notre 
maîtrise intellectuelle? Et l'historien n'a pas de 
peine à nous communiquer l'anxiété qui le 
persécute. Elle hante chacun de nous, depuis 
notre première lecture sur le déclin de la Grèce 
et de Rome, depuis le premier regard que nous 
avons jeté sur les mutations du langage et des 
idées dans notre temps. Après les affres du 
doute religieux, il n'en est pas de plus poignantes 
que celles de ce doute patriotique. On peut leur 
appliquer ce que Pascal disait des autres : « Il 
(( ne s'agit pas ici de l'intérêt léger de quelque 
(( personne étrangère; ils'agit de nous-mêmes et 
(( de notre tout. . . C'est une chose qui nous importe 
a si fort, qui nous touche si profondément, qu'il 
(( faut avoir perdu tout sentiment pour être 
(( dans l'indifférence de savoir ce qui en est. » 
— N'espérons pas nous dérober au problème ; 
il empoisonne toutes les joies de la pensée ; il 
attriste jusqu'au sourire que nous apportent les 
enfants; on ne le résout pas en constatant que 
Tarticle-Paris, même celui du libraire, se place 
encore avantageusement au dehors ; et je ne 
crois pas qu'il faille cacher nos craintes par 
fausse honte. Les plaies cachées sont mortelles, 

3 



34 sors LES LAl'HIKUS 

on n'a chance de les guérir qu'en y plongeant 
la sonde. Mais peut-être trouverons-nous des 
raisons de nous rassurer en nous penchant, 
avec iM. ]\isard, sur ce qui fut le thème constant 
de ses méditalions. 

Nourri des lettres grecques et latines, 
il cherchait de préférence les analogies de ce 
côté ; et il s'effrayait à bon droit en observant 
dans ridiome, dans la pensée, dans la poésie 
de ses contemporains, des lois de déformation 
toutes semblables à celles qu'il avait relevées 
sur la pente des déchéances antiques. Mais si 
l'histoire doit reproduire éternellement les 
mêmes dessins sur de nouveaux canevas, nous 
ne savons jamais oii il lui plaira de choisir son 
modèle. Le biographe d'Érasme était familier 
avec le xvi® siècle ; celte époque lui aura fourni 
d'autres rapprochements qui ont drt souvent le 
consoler. Des éléments multiples concoururent 
alors à une refonte totale de Tesprit humain. 
On peut les ranger sous quatre chefs princi- 
paux. Votre mémoire me devance et les énu- 
mère : la révélation de notre globe et de sa 
vraie place dans l'univers, depuis Colomb jus- 
qu'à Galilée; les grandes inventions, qui appli- 
quent l'activité de l'homme à de nouveaux 



DÉSIHK NISARI) 3b 

objets avec de nouvelles forces ; la rénovation 
radicale de la pensée et du langage, par la 
découverte des lettres, des philosophies, des 
langues de l'antiquité païenne; enfin la révo- 
lution religieuse qui émancipe le sens indi- 
viduel. Après la longue période nécessaire 
à la combinaison de ces diverses influences, 
Descartes vint, et, comme l'a montré M. Ni- 
sard dans son excellente étude sur ce grand 
bomme, il dégagea de ces matières en fusion 
ce qui allait être l'esprit moderne ; la France 
le reçut de ses mains pour l'imposer au monde. 
De l'alliage refroidi et tout prêt pour les appli- 
cations plastiques, elle tira l'incomparable 
création littéraire du siècle de Louis XIV. 

Si telle est dans ses traits essentiels, 
et autant qu'on peut l'esquisser en quelques 
lignes, la figure de la Renaissance, qui ne 
serait frappé. Messieurs, d'en retrouver dans 
les cent dernières années une image fidèle, 
bien que démesurément amplifiée ? Une fois de 
plus, l'esprit humain est refondu et dilaté par 
des acquisitions du même ordre. Non seule- 
ment l'homme a achevé la conquête superfi- 
cielle du globe, — il ne lui restait plus beau- 
coup à faire, — mais il Ta unifié, rassemblé 



3G SOUS LES LAURIERS 

dans sa main, façonné en quelque sorte à sa 
convenance ; il en a rapproché les régions 
extrêmes, changeant ainsi dans les intelli- 
gences les plus paresseuses les mesures habi- 
tuelles du temps et de Tespace, modifiant par 
là même tous les points de comparaison, et, 
par conséquence directe, toutes les idées. Les 
grandes inventions... rassurez-vous, je ne mé- 
dite pas un développement sur le métier à la 
Jacquart ; mais que sont les trouvailles de la 
Renaissance, en regard de notre mainmise sur 
les forces secrètes de la nature, en regard de 
ces mei^veilles qui réalisent les rêves de l'alchi- 
miste et du magicien ? Elles ont fait naître en 
nous une confiance illimitée dans le prodige 
toujours possible par des moyens rationnels, 
elles nous inspirent une audace royale, fondée 
sur Tespérance de vaincre la plupart des fata- 
lités matérielles dont nos devanciers étaient 
esclaves. 

Armé de ces connaissances nouvelles 
et de procédés d'expérimentation rigoureux, 
notre siècle a institué une enquête méthodique 
sur les conditions de la vie dans l'homme et 
dans le monde. 11 en est sorti de vastes sys- 
tèmes ; ils ont pénétré tous les esprits, ceux 



DÉSIRÉ NISARD â7 

même qui se croient les plus rebelles à des 
principes dont ils acceptent les applications 
quotidiennes. Je ne veux me rappeler aujour- 
d'hui qu'une seule de ces grandes synthèses, 
parce qu'elle est née chez nous, parce que 
l'homme dont elle porte le nom nous vaut le 
respect de l'Europe. D'après son système... 
mais je dis mal, sa prudence et sa modestie 
repoussent ce mot ; d'après sa théorie, les infi- 
niment petits sont les maîtres et les organisa- 
teurs incessants de l'univers ; la vie, simulta- 
nément détruite et refaite par eux, est le prix 
des batailles formidables que se livrent en nous 
ces armées invisibles. Si, comme je le crois, 
le bienfait est marque de vérité, cette doctrine 
est vraie ; elle guérit les corps en éclairant les 
intelligences ; à mesure qu'elle se dévoile, sa 
lumière rayonne une chaleur salutaire. 11 a 
bien affermi sa gloire, celui qui a su l'établir 
sur les esprits et sur les cœurs, sur l'admira- 
tion de ceux qui pensent et sur la bénédiction 
de ceux qui souffrent. Je cherchais tout à 
l'heure une définition du génie français ; elle 
est trouvée : c'est le génie qui se fait charité. 
Merci de me l'avoir donnée, Monsieur Pasteur. 
Le fait capital du xvi^ siècle, la rein- 



38 SOUS LES LAURIERS 

vention de l'antiquité, a son pendant à notre 
époque dans la substitution croissante des 
sources étrangères aux sources classiques. 
Depuis la première traduction de Shakspeare, 
depuis Tapparilion du livre de M"*' de Staël sur 
rAllemagne, jusqu'aux années où nous avons 
appris dans les originaux les littératures et les 
philosophies du reste de l'Europe, l'esprit de 
notre race a recommencé l'épreuve qu'il avait 
subie à la Renaissance. M. Nisard, qui s'in- 
quiétait de cette nouvelle mue, avait applaudi 
à l'ancienne; alors, assure-t-il, la pensée et la 
langue se retrempaient à leurs sources natu- 
relles. Passe pour la langue : mais la pensée? 
Quand l'àme du moyen âge, uniquement for- 
mée dans la Bible, s'abandonna à l'esprit grec, 
le saut fut plus hasardeux et plus brusque, de 
la Somme de saint Thomas dans la Somme de 
Rabelais, qu'il ne l'a été du monde de Voltaire 
dans le monde de Gœthe et de Hegel. — Péril- 
leuse ou non, l'expérience se poursuit et rien 
ne pourra Tarrètcr. Elle précipite une ruine 
d'où sortira l'inconnu. Pour beaucoup d'obser- 
vateurs attentifs, le latin se meurt; il va dis- 
paraître peu à peu de l'éducation du grand 
nombre, remplacé par l'élude pratique des 



DESIKÉ NISAUD 39 

idiomes étrangers. Cette discipline première 
qui façonne Tintelligenee, quelques délicats la 
demanderont seuls, dans quarante ans, aux 
maîtres de la Grèce et de Rome ; la masse active 
qui sera la nation ne recevra plus ce patri- 
moine qu'indirectement, par les héritiers de 
l'antiquité, nos écrivains du xvii® siècle. Plu- 
sieurs d'entre nous verront grandir à leur foyer 
des petits-enfants nourris d'un autre lait, qui 
nous comprendront mal et que nous ne com- 
prendrons plus. Scission douloureuse et. que 
nul n'aurait souhaitée ! mais l'histoire ne s'at- 
tarde pas à caresser nos faiblesses ; l'histoire 
broie des cœurs en marchant. Un moment 
viendra où notre langue devra apprendre à se 
maintenir sans le secours de son vieux tuteur, 
où elle devra trouver en elle-même des res- 
sources pour les accroissements et le change 
inévitables. Que de mots, trop chargés de sens 
antérieurs, ne se prêtent plus à exprimer les 
nuances actuelles de notre pensée, et perpé- 
tuent des malentendus d'où naissent les vaines 
querelles I 

Par exemple, tout le vocabulaire de 
notre Révolution. Car nous avons encore ceci 
de commun avec le xvi^ siècle, une Révolution 



40 SOUS LES LAURIEUS 

politique, sociale, — et religieuse, puisqu'elle a 
promulgué des dogmes. M. Nisard lui a consa- 
cré un ensemble d'études où il fait avec son 
habituelle sagacité la part des résultats perma- 
nents et des chimères transitoires. Cette secousse 
profonde compte pour beaucoup dans le renou- 
vellement des esprits ; mais il est permis de 
croire qu'on en a exagéré l'importance, au 
détriment des autres causes. Les diètes de 
Worms etd'Augsbourg tiennent autant de place 
dans, l'histoire du mouvement humain que les 
États généraux et la Convention. Cependant on 
balance entre les diverses manifestations de la 
Renaissance, quand il faut dater Tère moderne. 
Ainsi l'historien hésitera sur le fait qui doit 
inaugurer l'ère où nous sommes ; rien ne prouve 
qu'il choisira la prise d'un vieux donjon, plutôt 
que la mise en marche de la première chaudière 
k vapeur, la pose du premier fil télégraphique. 
Un précurseur qui n'a pas sa juste part de gloire, 
Joseph de Montgolfier, écrivait en 1785 : a Dans 
cent ans, le monde aura été changé par deux 
choses ; l'électricité et les comptes-courants. » 
Nous dirions aujourd'hui : le crédit. A quelques 
pas d'ici, nous avons invité les peuples à juger 
l'œuvre des cent ans; ils viennent admirer 



DÉSIRÉ NISARD 4t 

commentnotregrandeur,si cruellement atteinte, 
est encore soutenue par le génie des savants, 
des artistes, par Thumble et noble main de 
l'ouvrier de France. Dans ce palais du travail, 
le siècle montre sa véritable réussite, l'efTort 
superbe qui nous rend si fiers d'être ses fils ; il 
témoigne là que Montgolfier avait bien prévu. 
Où témoigne-t-il que les spéculations de Jean- 
Jacques, appliquées par ses disciples, avaient 
sagement engagé l'avenir ? — L'avenir ! il sou- 
rira peut-être de nos furieuses disputes sur les 
conséquences de la Révolution, alors que ces 
conséquences lui apparaîtront si différentes des 
espérances initiales ! Mais, quel que soit son 
jugement sur ce point particulier de l'Histoire, 
j'ai la confiance qu'il placera parmi les époques 
de renaissance, et non parmi les époques de 
déclin, celle qui amena pour l'homme et pour 
le monde d'aussi prodigieuses transformations. 
Nous attendons encore le cartésia- 
nisme qui reconstruira avec ce chaos. Nous 
n'avons jusqu'ici que le positivisme ; il tâtonne 
pour y refaire un peu d'ordre dans les ténèbres. 
De mornes et puissants ouvriers ont accompli 
dans tout le champ des connaissances, durant 
ces années intermédiaires, le travail de la herse 



42 SOUS LES LAUHIEKS 

entre les semailles et la moisson. Us ont maî- 
trisé les jeunes intelligences et réformé tous les 
jugements, en histoire, en politique, en littéra- 
ture. Je craindrais d'encourir les nobles foudres 
du spiritualisme, si je plaidais les circonstances 
atténuantes, non point pour la doctrine posi- 
tiviste, — elle n'existe pas, — mais pour Tétat 
d'esprit qui emprunte ce nom. Cependant, ce 
serait plaider pour la jeunesse, arrêtée un ins- 
tant dans cette impasse. Qui de nous connaît 
les voies cachées de la Providence, les che- 
mins détournés par où elle retire les hommes 
de l'erreur ? A côté des statues de la Victoire 
ailée, les Grecs accordaient un bas-relief à la 
Victoire aptère, une victoire sans ailes. C'est 
l'image du positivisme. 11 a réussi là où les 
armées régulières avaient échoué ; elles avaient 
attaqué de front la place révolutionnaire, idéal 
contre idéal, sans rien gagner ; le ]>ositivisme, 
qui sortait de la place dégarnie, Ta tournée, et 
il a fait brèche. Aujourd'hui, pour une minute, 
il semble triompher, sur la table rase où il a 
réduit en poudre les idoles et les dogmes, salu- 
taires ou funestes : wivit seclum in favilld. 
Interrogeons les maîtres les plus perspicaces 
des générations nouvelles : elles arrivent, indif- 



DÉSIRE NISARD 43 

féreiites à nos partis pris ; elles mettent d'ac- 
cord défenseurs et adversaires de la Révolution, 
en y voyant autre chose, en y voyant moins que 
ce qu'ils avaient vu, et c'est l'unique moyen de 
se mettre d'accord. A la piété attardée qui 
célèbre un centenaire, à la haine irréconci- 
liable qui répond par une malédiction, elles 
concèdent volontiers l'absoute ; mais bientôt, 
elles voudront plus, elles voudront un baptême. 
Bientôt, lasses de l'étape dans le vide, elles 
auront besoin de croire, d'aimer, d'agir, ce qui 
est une même chose ; elles appartiendront au 
premier qui les groupera en leur faisant sentir 
l'action d'un aimant. Ce mot dit tout, si vrai- 
ment, comme l'avançait le comte de Maistre, 
les mots ont en eux une vie mystérieuse, qui 
déborde leur acception précise. 

Pauvre jeunesse ! Comme certains por- 
traits du xvi^ siècle, elle regarde le monde avec 
des yeux tristes, des yeux où ne passent que des 
choses qui meurent. L'éclair s'y rallumera. Ne 
soyons pas trop inquiets, pour ces générations, 
de leur positivisme, de leur réalisme, de leur 
pessimisme : si elles n'en gardent que la défiance 
des formules creuses et le goût des vérités so- 
lides, ce passage dans l'ombre ne leur aura pas 



44 SULS LES LAURIERS 

nui. Qu'est-ce qu'une ombre? La preuve du 
soleil. L'âme humaine est toujours en travail 
(l'une poésie et d'une foi ; après les grands 
écroulements, l'heure revient vite où Ton en- 
tend murmurer et se répondre 

... les voix éternelles 
De ces flUes de Dieu qui s'appellent entre elles. 

Les idées, un moment rabattues à terre pour 
faciliter la besogne du triage, se relèveront de 
leur mouvement instinctif, incompressible. Sur- 
tout, il ne faut pas les tirer en arrière, quand 
elles s'apprêtent à remonter devant nous, il 
faut craindre de contrarier leur essor naturel. 
L'humanité ne revient jamais par la même 
route aux gîtes qu'elle a quittés, elle y revient 
par un détour; on ne la contraint pas à re- 
brousser chemin. Redisons à ces nouveaux 
venus une belle parole de M. Nisard : « Toute 
guerre qu'on fait au passé est une guerre civile. » 
Mais en leur demandant le respect et Tindul- 
gence pour toutes les tentatives de l'ancienne 
France, y compris les plus récentes, laissons-les 
s'orienter vers celle de demain. En vain chacun 
de nous leur oiïrirait un lit dans les tombes 
sur lesquelles nous nous querellons ; c'est un 



DESIRE NISARD 45 

berceau qu'ils cherchent. [Is vont inaugurer un 
nouveau siècle, puisqu'il est convenu que 
depuis un mois nous avons cent ans. Ils peu- 
vent, ils doivent y reconstruire, avec le grand 
travail du nôtre, un monument où le génie 
français enfermera une fois de plus les idées 
universelles, comme celui qu'avaient édifié nos 
aïeux du xvii® siècle, avec les matériaux accu- 
mulés par leurs pères du xvi^. 

Messieurs, vous m'encourageriez au 
besoin à parler de la sorte ; vos œuvres m'ont 
appris que nous devons à nos continuateurs des 
paroles d'espoir et non des menaces de déca- 
dence. Ainsi pensait le maître éminent qui m'a 
suggéré ces considérations ; il terminait toujours 
par un acte de foi les livres où il avait exposé 
ses craintes judicieuses. En m'appelant dans 
votre Compagnie, vous m'en imposez la pre- 
mière règle, le souci vigilant des aspirations de 
la jeunesse. Quoi que puissent dire vos rares 
détracteurs, vous avez l'audience delà jeunesse. 
Sure de trouver chez vous, avec la tradition du 
passé, l'intelligence des transformations néces- 
saires, elle vous écoute à plus d'un titre. Elle 
reconnaît en vous les gardiens de notre langue ; 
elle accepte la magistrature intellectuelle que 



40 SOUS LES LAURIERS 

VOUS exercez, magistrature populaire, chère à ce 
pays qui vous voit durer dans la ruine de tout. 
Enfin n'êtes-vous pas les exécuteurs testamen- 
taires de votre fondateur, les dépositaires des 
pensées du grand Cardinal? Vous rappelez à 
tous qu'il faut se retourner vers lui pour prendre 
conseil, chaque fois que la route est incertaine. 
Il trouva la patrie encore mal rassemblée, me- 
nacée sur toutes ses frontières par l'Espagnol, 
déchirée au dedans par un siècle de luttes 
civiles et religieuses, par les entreprises des 
partisans, par les prétentions des oligarchies. 
Il comprit que le seul remède aux plaies du 
passé, aux périls du dehors, c'était Tunité, pro- 
curée à tout prix. Il l'eut à un si haut degré, 
cette passion française de l'unité, qu'après 
l'avoir refaite dans le gouvernement, il la vou- 
lut faire dans le langage et vous en confia le 
soin. Fidèles à son esprit, vous avez toujours 
justifié l'excellente définition que donnait de 
vous votre premier historien, l'illustre Pellisson 
quand il appelait ceux de l'Académie : « des 
ouvriers travaillant à l'exaltation delà France. » 
Quelle devise eût mieux convenu au 
confrère que vous avez perdu ? Elle résume toute 
sa vie, dépensée à exalter la France littéraire. 



DKSIRK NISAUn 47 

Son enseignement provoque aux discussions 
cridées; en m'y abandonnant, j'ai cru rendre à 
Tesprit libéral de ses leçons l'hommage qu'il 
eût aimé. Je n'ai pas assez dit le profond res- 
pect que j'emporte d'un commerce assidu avec 
ce bon, cet honnête serviteur des Lettres. Cer- 
tain d'être votre interprète, j'en dépose le tribut 
au foyer où il a laissé tout son cœur. Le nom 
de Nisard reste en des mains laborieuses; ils se 
sont mis plusieurs pour en accroître l'éclat. Je 
devine qu'aujourd'hui leur sentiment fraternel 
et filial me demande de les oublier pour repor- 
ter tout cet éclat sur l'absent, sur l'aîné qui 
s'est enfin reposé, plein de jours et de services, 
affermi dans les espérances éternelles. A l'heure 
où l'écrivain doit jeter sur son œuvre un dernier 
regard d'épouvante, il a pu se rendre le plus 
rare et le plus enviable témoignage, celui d'avoir 
écrit des livres durables, et de n'y avoir pas 
tracé une seule ligne qui le poursuivît là-bas 
comme un remords. 



LES MÉMOIRES 



DU 



GÉNÉRAL DE MARBOT 



PA» 



M. LE VICOMTE DE VOGUE 



MEMBRE I»E L A.CADEMIE FRANÇAISE 



Lu dans la séance publique annuelle des cinq Académies 
DU 24 OCTOBRE 1891 



MARBOT 



Depuis le jour où la grande épopée 
des temps modernes s'est achevée à Sainte- 
Hélène, historiens, romanciers et poètes s'ef- 
forcent à l'envi de nous en donner l'expression 
littéraire. Les plus habiles n'y réussissent qu'à 
demi : relations ou inventions, tout nous paraît 
pauvre en regard des images que la légende 
napoléonienne évoque dans notre esprit. Nous 
goûtons comme elles le méritent les claires 
narrations de M. ïhiers, les magnifiques 
nomenclatures de Victor Hugo ; mais nos exi- 
gences sont si hautes que, pour y répondre, il 
n'est rien de tel qu'une surprise, quelque ten-- 
tative d'art très humble ou la déposition d'un 
témoin obscur. Je crains de n'avoir eu qu'une 
fois le sentiment intense et complet de ces 



52 SOUS LES LAURIERS 

réalités épiques ; il m'a été donné par quelques 
figurines de zinc, projetant leurs ombres chi- 
noises sur une toile d'un mètre. Le nombre, la 
majesté, l'émotion, tout y était. J'en demande 
pardon à la statue de Bossuet, mais les visions 
que sa parole seule eût pu rendre, si nous les 
avons trouvées quelque part, c'était au Chat 
Noir. Voici qu'un livre nous les rapporte, avec 
les récits sans prétention d'un père à ses enfants. 
Entre tant d'écrivains qui ont essayé de nous 
peindre la foulée de la France impériale sur le 
monde, un des ])remiers rangs appartiendra 
désormais au général baron de Marbot. 

Une destinée propice Ta fait acteur et 
témoin de presque toutes les grandes journées, 
depuis Marengo jusqu'à Waterloo. Fils d'un 
gentilliomme du Quercy, qui s'était donné à la 
Révolution sous la condition de ne la servir que 
dans les camps, le jeune Marbot fut d'abord 
éduqué dans un pensionnat de filles. Il reçut 
ensuite quelques rudiments des sciences à 
Sorèze, sous la férule d'un certain dom Ferlus, 
dont il dit plus de bien que je n'en saurais 
penser: ce Ferlus a produit de méchants pam- 
phlets contre un prédécesseur que nous devons 
respecter, riionnètc M. Baour-Lormian. Volon- 



MARBOT 53 

taire à dix-sept ans clans Tarmée (ritalie, offi- 
cier au bout de trois mois, Marcellin Marbot fit 
ses véritables écoles dans les horreurs du siège 
de Gênes, où il perdit son père, où il faillit 
mourir de faim et de misère. Depuis lors, pour 
le suivre, il faudrait transcrire ici la moitié des 
noms gravés sur les parois de l'Arc de Triom- 
phe. Après Austerlitz, Eylau, Friedland, nous le 
trouvons au siège de Saragosse, il y est griève- 
ment blessé; quelques semaines s'écoulent et 
nous le voyons en ligne à Eckmùhl, à Essling, 
à Wagram. On ferme un volume, on laisse 
Marbot en Portugal, combattant à Torrès Védras, 
à Fuentès de Onoro ; on ouvre le tome suivant, 
il franchit le Niémen avec la Grande Armée. 
Aide de camp de Bernadotte, d'Augereau, de 
Murât, de Lan nés, de Masséna, pourvu eniin 
d'un régiment de cavalerie, il est toujours en 
bon lieu pour tout voir, les dispositions des 
chefs et Tentour du champ de bataille. Dévoué 
à l'Empereur sans fétichisme, il l'approche 
d'assez près pour le bien connaître ; il reste 
assez loin de lui pour conserver l'indépendance 
de son jugement, pour se garder delà fascina- 
lion comme du dénigrement. 

Si bien préparé par les circonstances 



U sous LES LAURIERS 

à sa tache d'historien, il ne l'était pas moins 
par son tour d'esprit. Les Mémoires révèlent 
une raison équilibrée, attentive au détail des 
choses et capable d'en embrasser l'ensemble, 
un bon sens bourgeois dans une ame héroïque. 
Nul ne se rattache plus authentiquement à la 
lignée si française de nos anciens chroni- 
queurs, de ces hommes d'action qui aimaient 
à raconter leurs gestes, Villehardouin, Join- 
ville, Comines, Montluc. Certes, notre con- 
temporain n'a plus la fleur de naïveté des 
vieux âges ; mais on retrouve chez lui l'hu- 
meur des bons conteurs de chevauchées, la 
simplicité, l'observation sagace, Tespril qui 
s'amuse aux petites choses, le cœur qui s'émeut 
aux grandes. 

Ils sont déjà dans toutes les mémoires, 
ces tableaux d'une infinie variété où Marbot se 
montre tour à tour portraitiste, peintre d'his- 
toire, peintre de genre. Naturellement, les épi- 
sodes dramatiques sont les plus nombreux. 11 
y en a de sublimes, comme la mort de Lannes 
h Essiing, dans les bras de l'auteur, comme le 
sacrifice du 14® de ligne à Eylau. Marbot est 
allé porter à ce régiment l'ordre de se replier; 
il passe à travers des nuées de Cosaques, il 



MAUBOT 55 

parvient au sommet du monticule où les restes 
du 14^ sont formés en carré. Le chef de ba- 
taillon qui commande lui explique en quelques 
mots la situation : enveloppée par les forces 
ennemies, cette poignée d'hommes n'a aucune 
chance de rejoindre l'armée ; autant mourir 
sur place. — « Je ne vois aucun moyen de 
sauver le régiment, dit le chef de bataillon ; 
retournez vers l'Empereur, faites-lui les adieux 
du 14^ de ligne, qui a fidèlement exécuté ses 
ordres, et portez-lui l'aigle qu'il nous avait 
donnée et que nous ne pouvons plus défendre ; 
il serait trop pénible, en mourant, de la voir 
tomber aux mains des ennemis. » — Le com- 
mandant me remit alors son aigle, que les sol- 
dats, glorieux débris de cet intrépide régiment, 
saluèrent pour la dernière fois des cris de Vive 
rEmpereurl... eux qui allaient mourir pour 
lui. » — Marbot emporte l'aigle ; criblé de 
blessures, un boulet qui coupe son chapeau 
achève de lui faire perdre connaissance ; il 
tombe, toute la cavalerie de Murât lui passe 
sur le corps ; des maraudeurs le dépouillent de 
ses vêtements ; la nuit le surprend gisant sur 
la neige, tout nu, perdant son sang et se prépa- 
rant à mourir, quand un valet de chambre 



KO SQL'S LKS l.Al UIKUS 

d'Aiigereau le reconnaît par miracle et le tire 
du cimetière d'Eylaii. 

On trouvera dans le dernier volume, 
entre autres scènes pathétiques de la campagne 
de Russie, une de ces anecdotes qui prennent 
tant de relief sous la plume de Marbot. Il vient 
d'ensevelir les soldats de son régiment, tués au 
combat de Sivostchina. — « Ce pieux devoir 
accompli, je voulus faire a panser ma blessure de 
la veille, qui me causait des douleurs affreuses, 
et fus pour cela m'asseoir h l'écart sous un 
immense sapin. J'y aperçus un jeune chef de 
bataillon qui, adossé contre le tronc de l'arbre 
et soutenu par deux grenadiers, fermait péni- 
blement un petit paquet dont l'adresse était 
tracée avec du sang. C'était le sien ! Cet officier 
venait de recevoir, à l'attaque du camp russe, 
un affreux coup de baïonnette qui lui avait 
ouvert le bas-ventre, d'où s'échappaient les 
intestins... Le sang coulait toujours; le coup 
était mortel. Le malheureux blessé, qui ne 
l'ignorait pas, avait voulu, avant de succomber, 
faire ses adieux à une dame qu'il chérissait ; 
mais après avoir écrit, il ne savait à qui confier 
ce précieux dépôt, lorsque le hasard me con- 
duisit auprès de lui. Nous ne nous connaissions 



MARBOT 57 

que de vue ; néanmoins, pressé par les approches 
de la mort, il me pria d'une voix presque 
éteinte de lui rendre deux services ; et, après 
avoir fait éloigner de quelques pas les grena- 
diers, il me donna le paquet en disant, les 
larmes aux yeux : « Il y a un portrait ! » Il me 
fit promettre de le remettre secrètement en 
mains propres, si j'étais assez heureux pour 
retourner un jour à Paris ; « du reste, ajouta- 
t-il, ce n'est pas pressé, car il vaut mieux qu'on 
ne reçoive ceci que longtemps après que je ne 
serai plus... » Je promis de m'acquitter de 
cette pénible mission, ce que je ne pus exécuter 
que deux ans plus tard, en 1814... Quant à la 
seconde prière que m'adressa le jeune chef de 
bataillon, elle fut exaucée deux heures après I 
Il lui était pénible de penser que son corps 
serait déchiré par les loups, dont le pays foi- 
sonne, et il désirait que je le fisse placer à côté 
du capitaine et des cavaliers du 23®, dont il 
avait vu l'enterrement. Je m'y engageai, et ce 
malheureux officier étant mort quelque temps 
après notre entretien, je me conformai à ses 
derniers vœux. » 

Les souvenirs de Marbot ne sont pas 
toujours aussi tragiques. Ils abondent en traits 



58 SOUS LES LAURIERS 

piquants, Fenvers comique de l'épopée. Traits 
de lumière quelquefois, tant ces anecdotes bien 
choisies donnent à penser. Après le combat de 
Bregenz, le jeune aide de camp d'Augereau est 
chargé de porter à l'Empereur les drapeaux 
pris sur les Autrichiens. Il joint Napoléon au 
quartier de Brunn, il lui remet les trophées. 
Sur ces entrefaites arrive Haugwitz, l'ambassa- 
deur de Prusse, qui ignore encore Tavantage 
remporté par Augereau sur Jellachich. — « Le 
maréchal du palais Duroc, après nous avoir 
prévenus de ce que nous avions à faire, fit 
replacer en secret, dans le logement que Massy 
et moi occupions, tous les drapeaux que nous 
avions apportés de Bregenz ; puis, quelques 
heures après, lorsque l'Empereur causait dans 
son cabinet avec M. dlîaugwitz, nous renouve- 
lâmes la cérémonie de la remise des drapeaux, 
absolument de la même manière qu'elle avait 
été faite la première fois. L'Empereur, en enten- 
dant la musique dans la cour de son palais, 
feignit l'élonnement, s'avança vers les croisées 
suivi de l'ambassadeur, et voyant les trophées 
portés par les sous-officiers, il appela l'aide de 
camp de service, auquel il demanda de quoi il 
s'agissait... On nous fit entrer, et là, sans sour- 



MARBOT 59 

ciller, comme s'il ne nous avait pas encore vus, 
Napoléon reçut la lettre du maréchal Auge- 
reau, qu'on avait recachetée, et la lut, bien 
qu'il en connût le contenu depuis quatre jours. 
Puis, il nous questionna... » — Marbot entre 
dans son rôle à merveille, il appuie sur les 
détails les plus capables de faire effet sur l'en- 
voyé prussien. — « Les yeux de Napoléon étin- 
celaient et semblaient me dire : « Très bien, 
jeune homme ! » Enfin il nous congédia, et en 
sortant, nous l'entendîmes dire à l'ambassa- 
deur : « Vous le voyez, monsieur le comte, mes 
armées triomphent sur tous les points. . . L'armée 
autrichienne est anéantie, et bientôt il en sera 
de même de celle des Russes ! » — M. d'Haug- 
witz paraissait atterré. » Ce jour-là, Talma eût 
été jaloux de celui dont un pape avait dit : 
Tragediante, commediante . 

Et l'aventure de la petite modiste de 
Ratisbonne, quelle belle matière à philosopher ! 
Le général Pelet raconte dans ses Mémoires, et 
d'autres historiens affirment après lui, que nos 
troupes durent leur salut à Théroïsme d'une 
femme française. Voici comment Marbot rétablit 
les faits. Après l'assaut de Ratisbonne, où il 
entra le premier, il fut chargé de conduire une 



60 SOUS LES LAURIEHS 

colonne qui devait occuper le pont, seule ligne 
de retraite des Autrichiens. « Égaré au milieu 
de ce dédale de rues inconnues, je ne savais 
par où diriger la colonne, lorsque, tout h coup, 
une porte s'ouvre : une jeune femme, pâle, les 
yeux hagards, s'élance toute éperdue vers nous, 
en criant : « Je suis Française, sauvez-moi ! » 
C'était une marchande de modes parisienne, 
établie à Ratisbonne... En voyant cette femme, 
une idée lumineuse m'éclaira sur le parti que 
nous pouvions tirer de sa rencontre. — Vous 
savez où est le pont? lui dis-je. — Certaine- 
ment. — Eh bien ! conduisez-nous. — Mon 
grand Dieu ! au milieu des coups de fusil ! Je 
meurs de frayeur et venais vous supplier de me 
donner quelques soldats pour défendre ma 
maison, où je rentre à l'instant. — J'en suis 
bien fâché, mais vous n'y rentrerez qu'après 
m'avoir montré le pont. Que deux grenadiers 
prennent madame sou8 les bras et la fasse 
marcher en tête de la colonne. » — Ainsi fut 
fait, malgré les pleurs et les cris de la belle Fran- 
çaise... Un des grenadiers qui la soutenaient 
ayant eu le bras percé d'une balle, et le sang 
ayant rejailli sur elle, ses genoux s'affaissèrent, 
il fallut la porter. » Enfin, on arrive au pont. 



MARBOÏ 61 

Comme la pauvre femme, plus morte que vive, 
ne savait où se cacher, les grenadiers l'enlevè- 
rent par-dessus la grille d'une chapelle de la 
Vierge ; elle se blottit derrière la statue. Lannes 
ayant raconté l'histoire à TEmpereur, Napoléon 
voulut voir la modiste et lui fit en plaisantant 
des compliments sur son courage. « La foule, 
tant civile que militaire, qui entourait l'Empe- 
reur, s'étant informée du motif de cette scène, 
le fait fut légèrement dénaturé, car on repré- 
senta cette dame comme une héroïne française 
qui, de son propre mouvement, s'était exposée 
à la mort pour assurer le salut de ses compa- 
triotes. Ce fut ainsi que la chose fut racontée, 
non seulement dans l'armée, mais dans toute 
l'Allemagne. » — Comme elle est symbolique, 
la petite modiste de Ratisbonne ! Le doute où 
nous laisse sa légende, d'aucuns Tout étendu à 
toute la France, à cette France de Napoléon, 
dont on se demande encore si ce fut une 
héroïne qui de son propre mouvement boule- 
versa le monde, ou une victime passive qu'il 
traînait au feu des batailles. 

Je dois abréger ces citations. On en 
recueillerait d'aussi attachantes dans chaque 
chapitre des trois volumes. Il semble qlie ce 



62 SOUS LES LAURIERS 

texte contienne en puissance, prêtes à surgir 
sous nos yeux, les illustrations de Cliarlet, de 
Haffet, de Géricault. Tout y prend Tallure 
épique ; Marbot suit d'instinct les règles du 
genre, telles que les définit la rhétorique clas- 
sique. Comme les héros d'Homère, ses person- 
nages principaux ont des attitudes distinctives, 
des gestes et des mots coutumiers qui fixent 
leurs silhouettes. Dès que l'Empereur apparaît, 
nous le reconnaissons à sa caresse familière; 
il pince l'oreille à ses interlocuteurs. Les ani- 
maux ont leur fonction dans Tépopée, c'est 
encore une règle du genre. Il y a le chien de 
Moreau, errant après la mort de son maître ; il 
y a « le hideux baudet noir, au « poil mal- 
propre et tout hérissé », qui barre le pont de la 
Bidassoa quand Marbot se rend en Espagne : 
rencontre de funeste présage, dit-il, et qui lui 
fit mal augurer de celle guerre. Il y a surtout 
le cheval de bataille, personnage capital dans 
l'action, comme il convient à tout paladin d'un 
cycle épique. C'est Lisette, la fameuse Lisette, 
intelligente, invulnérable, |)lus légère qu'une 
biche. On sait comment elle sauva son cava- 
lier à Eylau, en mangeant le ventre et le 
visage d'un grenadier ennemi, dont elle fil 



MARBOT 63 

« une tête de mort vivante et toute rouge ». 
Le merveilleux, ce ressort nécessaire 
des Iliades, est partout dans le récit de Marbot ; 
il se confond avec le réel. Quel lecteur peut 
oublier la traversée nocturne du Danube à Molk 
et la capture des vedettes autrichiennes? Cet 
épisode seul fait pâlir les plus invraisemblables 
exploits de Porthos et de d'Artagnan. Quand 
les héros du bon Dumas, pourvu le matin d'un 
grand coup d'épée, sautent en selle et recom- 
mencent le soir même à étonner par leur 
vigueur la maréchaussée et les dames, les 
esprits terre à terre se rebiffent. Que diront-ils 
de Marbot? Il collectionne tout ce qui peut 
s'introduire dans un corps de soldat : coups de 
sabre, coups de lance, balles, biscaïens, boulets, 
flèches deBaskirs, et jusqu'à un écu d'Espagne 
vomi sur lui par un tromblon au siège de Sara- 
gosse; il passe des jours sans manger ni boire, 
des mois à trembler la fièvre ; et c'est à peine 
si on le perd de vue quelques heures dans 
l'ambulance ; le plus souvent, après un panse- 
ment sommaire, il remonte à cheval pour tra- 
verser la Russie ou l'Allemagne ; la cuisse percée, 
l'épaule fracassée, il continue de charger avec 
son régiment, on le retrouve alerte et occupé à 



64 SOUS LES LAURIERS 

l'étape du lendemain. Ce n'est pas gasconnade 
chez cet enfant du Quercy : jamais narration 
n'eut à un plus haut degré l'accent de la sincé- 
rité. D'ailleurs il relate à chaque instant les 
mêmes prodiges d'endurance chez ses cama- 
rades. C'est que les machines physiques étaient 
transformées comme les âmes, dans la Grande 
Armée. Marbot, très peu prodigue d'exclama- 
tions pompeuses, ne peut s'empôcher de s'écrier, 
à la fin d'un de ses chapitres : « Quels hommes 
et quel temps ! » Et il ajoute : « Qu'on nomme 
amour de la gloire ou folie le sentiment qui 
nous excitait, il nous dominait impérieusement, 
vl nous marchions sans regarder derrière 
nous... » 

Oui, et voilà ce qui, mieux que lout 
le reste, communique au livre un caractère 
épique : il nous donne l'impression du nombre, 
du souffle, de l'emportement universel et 
continu. 11 la donne d'autant mieux que l'auteur, 
malgré de rares qualités, n'est point un être 
d'exception, un de ces hommes qui se feraient 
entre tous une destinée à leur taille. Sa carrière 
si remplie est honorable, elle n'est pas écla- 
tante : l'Empire écroulé le laisse colonel, avan- 
cement lent et modeste pour l'un des rares 



MARBOT 65 

survivants de tant de batailles. La plupart de 
ses camarades Tavaient gagné de vitesse, géné- 
raux partis du même point à la même heure. 
A toute autre époque, Marbot n'eût été peut-être 
qu'un officier exact et méritant. S'il est prodi- 
gieux, c'est le moment qui l'a fait tel, lui et 
tant d'autres qu'il nous montre semblables à 
lui ; hommes ordinaires qui se meuvent tout 
naturellement dans l'extraordinaire. Comme 
des plaines changées en montagnes par une 
éruption plutonique, ils sont le produit d'un 
phénomène sans égal dans l'histoire : l'élan 
d'une Révolution, capté et dirigé par le génie 
d'un homme. En regardant les tableaux où 
Marbot et ses pareils passent dans un tour- 
billon d'héroïsme, on a la sensation du soulève- 
ment de poussière humaine dont parle le poète 
des ïambes : poussière si fournie que les grains 
ne se comptent plus ; on en perd, les meilleurs 
disparaissent sans faire un vide et sans laisser 
de traces. Ce brave général Morland, par 
exemple, tué en chargeant iiAusterlitz, et dont 
la perte eût été à de moindres époques un deuil 
national. — « Les médecins, n'ayant sur le 
champ de bataille ni le temps ni les ingrédients 
nécessaires pour embaumer le corps du général, 



66 SOUS LES LAUKIEKS 

renfermèrent dans un tonneau de rhum, qui 
fût transporté à Paris; mais les événements 
qui se succédèrent ayant retardé la construction 
du monument destiné au général Morland, le 
tonneau dans lequel on l'avait placé se trouvait 
encore dans l'une des salles de l'École de 
Médecine lorsque iNapoléon perdit l'Empire en 
1814. Peu de temps après, le tonneau s'étant 
brisé par vétusté, on fut très étonné de voir 
que le rhum avait fait pousser les moustaches 
du général d'une façon si extraordinaire , 
qu'elles tombaient plus bas que la ceinture. Le 
corps était parfaitement conservé, mais la 
famille fut obligée d'intenter un procès pour en 
obtenir la restitution d'un savant qui en avait 
fait un objet de curiosité... Aimez donc la 
gloire », ajoute Marbot, — et je prie nos con- 
frères de l'Académie des Sciences d'excuser ce 
langage soldatesque, — « aimez donc la gloire, 
et allez vous faire tuer, pour qu'un Olibrius de 
naturaliste vous place ensuite dans sa biblio- 
thèque, entre une corne de rhinocéros et un 
crocodile empaillé ! » 

Qu'est-ce donc quand il s'agit des 
obscurs, des anonymes, comme ce chasseur 
d'Austerlitz qui accourt vers l'Empereur, le 



MARBOT 67 

corps traversé d'une balle, et tombe raide mort 
en lui présentant l'étendard qu'il vient de 
prendre? Marbot ne nous dit point son nom, 
ni ceux de tous les soldats dont il rapporte des 
traits semblables. Les anciens Grecs et Romains, 
administraient mieux leurs richesses : il n'y a 
pas un écolier qui ne sache l'histoire du messa- 
ger de Marathon. Mais, cette fois, ils sont trop. 
Roulés pêle-mêle dans un suaire qui s'étendrait 
du Tage à la Moscova, on les confond, on les 
oublie. 

Ce trésor inépuisable de dévouement 
persiste jusqu'au bout chez les petits ; mais, à 
la fin il s'appauvrit chez les grands ; et, tout en 
haut le souffle initial s'abat. Le récit de Marbot 
traduit fidèlement les phases de la croissance 
et du déclin de l'épopée ; dans le regard de ce 
spectateur nous voyons se refléter l'aurore, le 
midi, le crépuscule. En Espagne, en Russie, il 
signale tristement les fautes, les revers, l'ombre 
descendante. 11 ne reconnaît plus ses anciens 
chefs, chez qui tout était jadis audace et 
bonheur. Masséna vieilli le déconcerte par ses 
hésitations ; Oudinot perd la confiance des 
troupes; les autres, aigris et jaloux, paralysent 
l'armée par leurs refus de s'enlr'aider. La main 



68 S;OUS LES LAUKIEUS 

puissante qui les avait lancés ne parvient plus 
à les rassembler; cette main elle-même tâtonne 
et faiblit. En 1813, avant et après Leipzig, 
Teffondrement moral est déjà complet ; Marbot 
en a et nous en donne le sentiment très vif. 
On surprend dans son livre, tel que Meisson- 
nier Ta rendu sur une admirable toile, l'affais- 
sement de l'Empereur et des maréchaux. A 
chaque faute nouvelle, cet officier expérimenté 
discerne le point par où Ton a péché ; tous les 
éléments de succès sont encore là, il montre 
comment on aurait dû les employer. Ses 
remarques sont plausibles, nous le croyons; et 
cependant, pources années comme pour d'autres 
désastres plus proches de nous, nous sentons 
qu'en réparant chaque erreur de détail, ou 
n'eût i)as refait un bonheur perdu ; la Fatalité 
pèse surtout l'ensemble de la situation, sur les 
intelligences et sur les caractères. Elle est le 
personnage tragique qui remplit de sa présence 
le dernier volume de Marbot. Les pairs de 
Charlemagne sont fourbus, usés parce qu'ils 
sont comblés. Nous les avions vus partir au 
matin pleins de vigueur et de confiance, bûche- 
rons joyeux qui sortaient, la hache à la ceinture, 
pour abattre la vieille forêt féodale sur tout le 



MARBOT 69 

sol de TEurope ; le soir est venu, la forêt est 
abattue ; les bûcherons rentrent au logis d'un 
pas traînant, enrichis, mais fatigués, courbés 
sous leur fagot de bois mort, n'aspirant plus 
qu'au repos. 

Cette détente inévitable après une 
aussi formidable tension, Marbot en ressentit 
lui-même quelques effets, beaucoup plus tard. 
Ses souvenirs s'arrêtent à Waterloo. Proscrit 
sous la Restauration, recueilli et choyé par la 
monarchie de Juillet, il fut enfin général, aide 
de camp des princes, et il fit en cette qualité 
quelques-unes des campagnes d'Algérie. Là 
comme partout, il se montra soldat exemplaire ; 
on reconnut à l'œuvre le vétéran des grandes 
guerres. Néanmoins, ce sang que le jeune chef 
d'escadron répandait jadis sans compter, le 
vieux général en savait la valeur; non certes 
qu'il le ménageât davantage ; mais il avait une 
façon de l'estimer qui caractérise le change- 
ment des temps. Je rapporterai une de ses bou- 
tades ; je la tiens d'un témoin qui garde ici et 
nous transmet la tradition vivante de ces 
gloires d'Afrique, qiionon pars magna fuit. Si 
je dis mal, il me rectifiera. C'était au col de 
Mouzaïa. Marbot reçoit sa treizième blessure ; 



70 SOUS LES LAURIERS 

on le rapporte, de fort méchante humeur; il 
grogne sur son lit de camp, enfin il éclate : 
« C'est trop bête ! Je suis le baron de Marbot, 
lieutenant général, grand officier de la Légion 
d'honneur, aide de camp du duc d'Orléans, 
pair de France ; je suis porté sur le testament 
de l'Empereur, j'ai quatre-vingt mille livres de 
rente ; et je viens me faire blesser ici par 
un pouilleux d'Arabe qui n'a pas quatre sous à 
lui ! » Là-dessus un camarade moins favorisé 
et qui attendait encore un grade s'approche du 
patient : a Marbot, je te donne dix mille francs 
de ta blessure, si tu peux me la céder... » Mar- 
bot le dévisage, de plus en plus vexé : « Dix 
mille francs ! Tu ne les as pas ! » 

Achille est vieilli, assagi, gradé, rente ; 
mais c'est encore Achille. On ne saurait trop 
honorer le glorieux serviteur du pays qui prit 
sa part de l'épopée ; on ne saurait trop le remer- 
cier de l'avoir écrite. Dans ce livre, qui sort de 
Tombre après un long oubli, il a accumulé une 
réserve d'héroïsme pour réchauffer des jours 
plus refroidis ; on le lit comme on s'approche 
du foyer, pour demander au bloc de charbon 
un peu de chaleur des soleils anciens. Et, comme 
devant le foyer, les enfants qui ( content la lecture 



MARBOT 71 

ouvrent leurs yeux charmés à cette flamme ; ils 
s'émerveillent, ils applaudissent, ils ignorent 
ce que la flamme recèle de dangers et de souf- 
frances possibles ! Les hommes mûrs méditent 
sur tout ce qui se consume, sur ce feu qui est 
à la fois principe de vie et de destruction. La 
déposition de Marbot ne réformera pas les 
jugements contraires que Ton continue de porter 
sur l'Empire et l'Empereur. A lire ces tableaux 
de misère qu'il a peints si navrants, la répulsion 
des uns s'accroîtra encore ; l'admiration des 
autres s'augmentera de tout ce que Marbot 
ajoute à la magnifique légende. Nos jugements 
sur un objet qui échappe à nos mesures ne 
seront jamais que les indices de nos humeurs 
individuelles, de la conception paisible ou 
aventureuse que chacun de nous se fait du rôle 
d'un homme ou d'une nation dans l'histoire. 
Aussi me bornerai-je à deux réflexions, 
en terminant cette notice. Marbot a écrit en 
tête de ses Mémoires : « Presque tous les 
hommes se plaignent de leur destinée. La Pro- 
vidence m'a mieux traité, et quoique ma vie 
n'ait certainement pas été exempte de tribula- 
tions, la masse de bonheur s'est trouvée infini- 
ment supérieure à celle des peines, et je recom- 



72 SOUS LES LAURIERS 

mencerais volontiers ma carrière sans y rien 
changer. Le dirai-je? J'ai toujours eu la con- 
viction que j'étais né heureux. » Quelle fut donc 
sa vie, à ce rare mortel qui ose se dire heureux? 
Nous venons de le voir, une vie de fatigues et 
de souffrances physiques, de dure discipline et 
de privations, peu et tardivement récompensée. 
Si nous n'écoutons que l'instinct animal, que 
notre amour inné du repos, de la vie facile, de 
l'indépendance, un mois de l'existence qu'il 
mena pendant quinze ans nous paraîtra le pire 
des malheurs. Et pourtant il se dit heureux! 
L'opinion commune se tromperait-elle sur les 
conditions du honheur? Faudrait-il le chercher 
dans le devoir le plus rude, dans l'abdication 
de notre liberté, dans la saine réaction qui 
suit les peines physiques ? Et ces peines seraient- 
elles largement récompensées par le divertisse- 
ment, au sens où Pascal entendait ce mot, par 
tout effort qui nous arrache à nous-mômes et 
nous conduit vers un but en dehors de nous, 
sous une direction supérieure, avec la cons- 
cience de servir? Le témoignage si net de Mar- 
bol vaut bien qu'on pose la question. 

La fortune de son livre m'en suggère 
une autre. Voici un ouvrage sans ambitions lit- 



MARBOT 73 

téraires, composé par un brave homme dont 
le nom ne disait plus rien aux générations 
nouvelles. Combien d'entre nous savaient ce 
nom, il y a trois mois? Cet ouvrage paraît, et à 
quel moment î Au moment de la grande crise 
du livre, à ce qu'on assure ; à l'heure où quinze 
cent mille volumes attendent un lecteur : vous 
savez bien, les quinze cent mille volumes, tous 
des chefs-d'œuvre naturellement, qui moisis- 
sent dans les caves des libraires ! Et ce vieil 
écrit d'un inconnu court de main en main, il 
plaît, il intéresse les esprits les plus divers, il 
fait fortune. Eh quoi ! la « littérature » ne 
serait pas ce que nous avions décidé qu'elle 
doit être, un métier fermé, un arcane pour des 
initiés habiles, l'art subtil de créer quelque 
chose avec rien ! Suffirait-il d'avoir fait de fortes 
actions et de les dire simplement pour faire 
par surcroît un beau livre ? Et la vie serait-elle 
la première qualité littéraire, celle qui peut 
suppléer toutes les autres et que toutes les 
autres ne parviennent pas à simuler? Mais 
alors, le professionnel est volé, c'est l'amateur 
qui a le plus de chances d'écrire des livres 
durables, attachants pour tous, par cela même 
qu'il écrit sa vie, au lieu de vivre pour écrire ! 



74 SOUS LES LAURIERS 

Quel défi paradoxal aux principes les plus cer- 
tains! Décidément, ce Marbot est un homme 
dangereux, il fait penser contre toutes les opi- 
nions reçues. Allons le relire à nos enfants. 



RÉPONSE AU DISCOURS 

DE 

M. PAUL BOURGET 

PRONONCÉ DANS LA SÉANCE 
DU JEUDI 13 JUIN 1895 



PAUL BOURGET 



Monsieur, 

François de La Rochefoucauld, pessi- 
miste et psychologue, disait de lui-même sans 
y croire : « J'ai une si forte application à mon 
chagrin, que souvent j'exprime assez mal ce 
que je veux dire. » Tel n'est pas votre cas; 
vous nous l'avez prouvé une fois de plus en 
décrivant les métamorphoses de votre prédé- 
cesseur ^ Combien elle vous eut plu, la figure 
originale et vivante de celui que nous appellions 
parfois « le pirate retraité ». Cette consécration 
flattait une de ses innocentes manies. C'était 
quelqu'un, l'homme de qui limage et la parole 
se gravaient dans la mémoire, pour peu qu'on 
l'eût vu une fois dans son vrai cadre : cet 
immense atelier-bibliothèque de la rue de 

1. Maxime du camp. 



i 



78 SOUS LES LAURIERS 

Rome, où sa vieillesse se rembuchait quand je 
le connus, il y a quelque quinze ans. La sur- 
dité n'était pas encore venue, mais déjà la sau- 
vagerie que cette infirmité devait accroître. Ne 
fréquentant plus le monde, inabordable toute 
la semaine, il aimait réunir chaque dimanche 
un petit cercle de jeunes gens et d'anciens 
amis ; il tirait devant eux le feu d'artifice de 
ses souvenirs. 

La vie du voyageur et du curieux était 
écrite dans cette haute galerie, garnie de la dé- 
froque des bazars d'Orient, encombrée d'armes 
et de livres bizarres, d'aquarelles et de reliques 
du romantisme. Vêtu de flanelles lâches, rou- 
lant de ce pas lourd et sûr que les marins con- 
tractent sur les planches, tordant d'une main 
sa cigarette, égrenant de l'autre le chapelet turc 
de grains d'ambre, le maître du logis déambu- 
lait devant la cheminée comme un vieux lion 
en cage. Et sa causerie se dévidait tout le jour, 
servie par la plus prodigieuse mémoire que j'aie 
rencontrée, marquant d'un trait vif les hommes 
cl les choses d'autrefois, amusante, complai- 
sante aux singularités, aux anecdotes très 
grasses. Klle allait des derniers cénacles roman- 
tiques aux papiers secrets de la Commune, les 



PAUL BOURGET 79 

plus savoureux, ceux qu'il n'avait pas pu im- 
primer. Il se vieillissait volontiers, pour donner 
plus de recul à ses souvenirs et raconter plus 
du siècle. Il retrouvait sans une hésitation les 
noms de tous les convives qui s'étaient assis 
avec lui, tel jour de 1840, à la table de tel per- 
sonnage célèbre, et les mots caractéristiques de 
chacun d'eux. 

A le voir ainsi, on se disait que l'an- 
cien volontaire de Garibaldi s'était trompé 
d'époque, et qu'il eût dû vivre au temps des 
aventuriers fameux ; on l'imaginait écumant 
l'Archipel avec ce chevalier de ïémericourt, 
crayonné par Chardin dans son Voyage en 
Perse^ ou conquérant Madagascar avec ce Bé- 
niowsky, sur lequel Maxime Du Camp voulait 
écrire une étude dont il avait assemblé les 
matériaux. Comment ce corsaire était-il tombé 
dans l'encre? Vous l'avez montré, Monsieur, en 
examinant ses premières œuvres. Feu notre 
confrère Labiche, — vous l'avez oublié quand 
vous parliez des psychologues mémorables, — 
noiks l'eût dit au besoin : les frémissements 
d'exotisme d'un Flaubert et d'un Du Camp, 
lorsqu'ils prononçaient les noms de Bagdad ou 
(le Bénarès, ces exaltations apprises de Victor 



80 SOUS LES LACUIEUS 

Hugo et des autres pères du romantisme, étaient 
d'un ordre plus luxueux sans doute, mais au 
fond exactement du même ordre que les enthou- 
siasmes appris dans Joanne par M. Perrichon, 
lorsque cet homme paisible s'aventure à Cha- 
monix. Quand Chateaubriand trouve le Missis- 
sipi, quand Bernardin trouve Tlle de France, 
quand un qui est ici trouve Tahiti et les mers 
du Sud, ce sont des émotions directes, saisis- 
santes, nées de la vue neuve d'un objet. Les 
émotions exotiques des disciples du roman- 
tisme étaient littéraires, réfractées par l'ima- 
gination d'un maître, elles ne venaient pas 
directement de l'objet. Maxime Du Camp, l'écri- 
vain consciencieux qui commençait un livre 
sur Gautier en appelant le pauvre Théo « un 
polygraphe », pourrait être défini en peu de 
mots : sous le |>ourpoint du mousquetaire, il y 
avait un grand bourgeois français, enivré 
d'abord par le romantisme, dégrisé et remis 
dans sa voie naturelle par le saint-simonisme. 
L'influence du petit groupe saint-simo- 
nien sur notre siècle fut peut-être plus durable 
cl plus puissante que celle du grand mouvement 
littéraire ; on )a découvre à l'origine de toutes 
les transformations des hommes et des choses, 



PAUL BOURGET 81 

de nos mœurs et de nos lois. Elle apparaît pré- 
pondérante dans la destinée de Maxime Du 
Camp. La doctrine qu'il reçut du Père Enfantin, 
en Egypte, avait été d'abord pour lui une occa- 
sion de marcher au bord du Nil nu pieds et 
drapé dans une tunique bleue. Mais, sous la 
tunique bleue, comme plus tard sous la che- 
mise rouge, le germe fermentait et levait. Le 
jour où l'écrivain d'imagination abdiqua sur le 
Pont-Neuf pour renaître statisticien, c'était le 
saint-simonien, fourvoyé jadis dans l'Ode à la 
locomotive, qui apercevait enfin dans les or- 
ganes de Paris un filon d'exploitation utile et 
pratique. 

Vous avez loué, on ne louera jamais 
trop ces ouvrages solides et attachants. Notre 
confrère, qui eût fait un merveilleux préfet de 
police, avait trouvé l'emploi de son tour parti- 
culier d'intelligence, combiné avec ses curio- 
sités d'action. Il a laissé le modèle achevé d'une 
grande monographie ; et sinon une histoire de 
la Commune, — il était trop près, — du moins 
des matériaux bien vérifiés pour l'historien 
physiologiste qui étudiera ce douloureux accès 
de fièvre obsidionale et alcoolique. 

Porté par son légitime succès, Maxime 



82 SOUS LES LAURIERS 

Du Camp venait prendre à TAcadémie la place 
qui lui était due. Sa vie avait réussi, au juge- 
ment de tous. Mais au sien propre? Le meilleur 
mariage de raison ne fait pas oublier la fiancée 
idéale. On ne s'y trompait pas : sous sa cau- 
serie humoristique et sous ses quintes de sauva- 
gerie se cachait la cuisson d'une plaie mal fer- 
mée. Comme tant d'autres de sa génération, il 
s'était dit au départ : « Je serai Chateaubriand, 
ou Victor Hugo. » Pour un si grand vol, les 
ailes avaient faibli. Avoir rêvé de peupler le 
monde avec des créatures vivantes et se réveiller 
collectionneur de renseignements ! On ne se 
console jamais d'une pareille déception. 

Vous imputez cette défaillance des 
facultés créatrices à une erreur de doctrine, à 
la déperdition des forces littéraires par l'action 
et par la fougue des sentiments. Voilà un vieux 
procès, et qui n'est pas jugé. Selon vous, « les 
plus grands peintres de la nature humaine 
furent tous des hommes d'une expérience courte, 
d'une destinée presque nue et plate, peu mêlés 
à la vie »; et vous citez quelques noms. Il serait 
trop facile de leur opposer la liste des créateurs 
agissants, de Sophocle à Dante, de Cervantes à 
Gœlhe. Les mémoires des hommes d'action 



PAUL BOURGET 83 

manquent de couleur, dites-vous. Et Joinville? 
Et Comines? Et Retz? Et Saint-Simon? Et les 
Mémoires d' Outre-Tombel Prenez garde de con- 
damner à la médiocrité d'expression ceux qui 
ont beaucoup agi, et ceux qui ont beaucoup 
aimé. Ah ! Monsieur, si Racine vous entendait ! 
La malignité publique est déjà trop portée à 
soupçonner dans le métier des secrets honteux : 
ne l'encouragez pas à croire que les bons cal- 
culateurs mettent leur cœur à la caisse d'épar- 
gne littéraire. Mais vous seriez bien fâché qu'on 
vous crût! Laissez-nous maintenir que chez 
Técrivain, comme chez les autres hommes, 
toute la théorie de la vie tient dans ces deux 
mouvements : sortir de soi pour aimer, rentrer 
en soi pour penser. 

Si Maxime Du Camp n'a pas réalisé 
son premier dessein, c'est, il Ta dit lui-même 
avec son parfait bon sens, qu'il n'était ni 
romancier ni poète. Le plus souvent, ces grosses 
désillusions tournent à Taigreur, elles font des 
paresseux d'abord, puis des révoltés. La robuste 
nature de notre confrère, et Ton ne saurait lui 
décerner un plus rare éloge, alla toujours se 
disciplinant, s'épurant; il mérita ainsi de pro- 
duire le plus beau de^ chefs-d'œuvre, une bonne 



84 SOUS LES LAURIERS 

action. Oh ! l'enviable fin d'un grand labeur, 
ces fécondes études sur la charité à Paris ! Leur 
précision émue n'a été égalée que par Tun de 
ceux qui vous assistent aujourd'hui : et leur 
auteur connut la plus pure joie de l'écrivain, 
le sentiment que notre plume, enchantée comme 
la baguette de la fable, fait de l'or pour la mi- 
sère qu'elle délie la bourse des riches en mouil- 
lant leurs yeux. Dieu sait combien Maxime Du 
Camp en fit tomber, de cet or, sur les souffran- 
ces qu'il décrivait. Le dernier titre de ce vail- 
lant homme grand aumônier de la charité 
parisienne, eût suffi pour justifier le haut rang 
qu'il tenait dans notre estime et qu'il garde 
dans nos regrets. 

Vous avez couru une carrière inverse 
de celle que vous venez de raconter. Monsieur. 
Parti de l'investigation philosophique, vous 
avez voulu être romancier; vous l'êtes. Votre 
nom voltige sur les lèvres des hommes, il s'at- 
tarde sur celles des femmes. Si j'avais une foi 
aussi intacte que la vôtre dans les indications 
de la race, du milieu, du moment, il ne serait 
pas difficile de tenter votre portrait intellectuel. 
Quel singulier hasard nous réunit ici pour ce 
dialogue ? Nous sortons de deux souches qui 



PAUL BOURGET 85 

ont poussé côte à côte, sur le même rocher 
cévenol, à un quart crheure de distance. Une 
transplantation vous fit naître en Picardie : mais 
toutes vos racines héréditaires plongent dans 
le granit sérieux de notre Yivarais. Vous rappe- 
lez-vous ce petit logis où vous griffonniez vos 
premiers essais, à la montée du vieux château 
dAnnonay ? Et cette maison des Gauds, où 
une légende, fausse sans doute comme la plu- 
part des légendes, veut qu'on ait retrouvé la 
primitive ébauche d'un de vos romans? Formés 
tous deux par l'atavisme du même sol, nés au 
même moment de l'histoire, soumis aux in- 
fluences du même temps et des mêmes maîtres, 
je devrais bien voir au dedans de vous. Mais 
vous l'avez dit quelque part, au risque de 
démentir vos théories: « La vie dans l'esprit, 
comme dans la nature, échappe à la défini- 
tion. » L'individu se joue des classifications où 
on veut le parquer : et vous êtes un libre indi- 
vidu. 

Ah ! laissez-moi vous féliciter d'abord 
de celte belle et consolante anomalie ! Quand 
votre nom s'est imposé au public, vous ne sor- 
tiez d'aucune des grandes écoles, vous n'appar- 
teniez à aucune corporation, à aucun syndicat. 



86 NULS LES LAIKIEHS 

Vous n'étiez porté par aucune de ces vagues 
puissantes qui amènent lentement, sûrement, 
tout ce qu'elles ont ramassé, le fétu avec le 
vaisseau de haut bord. Vous n'aviez que votre 
talent dans votre indépendance. Soyez remer- 
cié pour cet exemple. Vivez mieux, Monsieur, 
et l'on vous montrera aux embrigadés de l'ave- 
vir comme un plésiosaure, un rare spécimen 
de ce fossile en train de disparaître, l'individu. 
Vous avez défendu votre personnalité 
contre une première cause d'effacement : con- 
tre ce laminoir scolaire, qui reçoit des êtres 
variés comme les créations naturelles, qui rend 
des produits garantis pareils sur facture, ou sur 
diplôme. Le collège ! Vous y revenez sans cesse, 
dans vos livres, et toujours avec le même cri 
de haine épouvantée, a II n'en peut sortir, 
dites-vous, que des fonctionnaires ou des ré- 
fractaires. » C'est aller bien loin. L'Empereur 
nous a dotés d'une machine de précision qui 
devait broyer les caractères des petits Français, 
tuer leur esprit d'initiative, faire leurs intelli- 
gences uniformes. Que voulez-vous de mieux 
pour la paix publique, telle que la comprenait 
le grand homme auquel nous continuons 
d'obéir ? 



PAUL BOURGET 87 

Échappé à cette épreuve préliminaire, 
vous en avez trouvé d'autres devant vous : les 
difficultés habituelles au jeune conscrit du 
talent qui vient conquérir Paris. On se plaît 
quelquefois, dans ces journées d'apothéose, à 
rechercher les détails attendrissants sur les 
débuts du triomphateur, les anecdotes du temps 
de lutte qui doivent lui faire savourer, — on le 
croit, du moins, — l'écart entre son point de 
départ et son point d'arrivée. Pour moi, et dans 
votre cas, je ne vois pas cet écart. Vous êtes 
aujourd'hui aux honneurs, c'est un accident. 
Vous étiez mieux que jamais à l'honneur, et ceci 
vous est propre, durant ces années de coura- 
geuse préparation où vous frayiez vous-même 
votre route, il vous eût été possible d'en abré- 
ger les détours, avec votre plume affilée ; le 
succès facile s'offrait. Vous ne l'avez pas voulu. 
Vous avez prolongé le stage, peut-être dur, où 
vous acquériez la vaste et délicate culture qui 
donne à l'ouvrier littéraire un esprit averti et 
d'inépuisables forces de renouvellement. 

Vous aviez fait un peu de journalisme, 
au Globe, au Parlement, avant de prendre vos 
habitudes au Journal des Débats, dans cette 
bonne maison de liberté où nos pensées indé- 



88 SOUS LES LALltlEKS 

pendantes trouvèrent à la même heure un foyer 
hospitalier. Vous aviez, fait des vers, naturelle- 
ment : sage travail. Le prosateur qui a rimé, 
c'est le général qui mène au feu une armée, — 
cette rebelle armée des mots, — mieux assou- 
plie que les autres à toutes les gymnastiques, 
mieux rompue aux sévères disciplines. Plaignons 
le jeune littérateur qui n'ouvrirait pas sa fenê- 
tre sur la poésie, comme Jenny l'ouvrière sur 
sa giroflée. Dans Edel, dans les Aveux ^ et sur- 
tout dans la \ie inquiète^ nous aimons une 
jolie grâce languissante, avec le souci d'art qui 
ne vous quitte jamais. — Cette demi-louange 
vous blesse, oh ! je le sais bien! Eussions-nous 
écrit des chefs-d'œuvre, nos premiers vers sont 
toujours ce que nous avons fait de meilleur. — 
Elle vous blesse : tant mieux ! Prenez-la comme 
un défi. Vous êtes à l'heure de toutes les éner- 
gies : sortez le poète mûri qui est en vous. Si 
j'ai froissé la corde de la lyre, si elle vibre, 
retendue, pour me jeter une Hère réponse, nous 
aurons un beau poème de plus, et vous devrez 
quelques remerciements à celui qui vous aura 
défié. 

.le crois vous revoir, à ce moment de 
la veillée des armes, vers 1880, avant vos livres. 



PAUL BOUUGET 89 

Ces livres allaient trahir les possessions domi- 
natrices qui avaient fécondé votre intelligence. 
Tout d'abord, et comme la plupart d'entre nous, 
votre esprit était sous la puissance de Taine. 
Stendhal et Balzac obsédaient votre imagination . 
Votre sensibilité s'était trempée aux sources 
mystérieuses de Shelley, aux sources troubles 
de Baudelaire, au lumineux océan de Gœthe, 
l'ample modèle sur lequel vous méditiez alors 
de régler votre vie de compréhension et de 
création. Vous étiez prêt. Enfin vous frappiez 
le premier coup, qui fut un grand coup, avec 
les Essais de psychologie. Nous nous rappelons 
tous la surprise charmée du monde littéraire. 
C'était hier. Douze ans déjà ! Vos observations 
portaient sur quelques écrivains de l'autre géné- 
ration : vous vous efforciez de dégager la part 
de chacun d'eux dans la formation de Tàme 
contemporaine. 

Permettez-moi de faire bon marché, comme 
vous feriez peut-être vous-même aujourd'hui, 
de l'appareil scientifique avec lequel vous abor- 
diez l'étude de la vie morale. Dans les Essais^ 
et dans les premiers romans qui en sont la 
continuation logique, vous vous flattiez presque 
d'introduire une méthode de connaissance 



90 SOUS LES LAUIUEHS 

rigoureuse. Tout au plusuue formule, dirais-je. 
Formule, méthode ou système, ce sont là des 
tringles commodes pour suspendre, classer et 
mieux étudier un certain nombre de faits ; rien 
de plus. L'admirable méthode des sciences na- 
turelles est rigoureuse, parce qu'elle agit sur des 
éléments comptés et pondérables, parce que le 
physicien et le chimiste peuvent toujours recom- 
poser le corps qu'ils* ont décomposé. Devant les 
complications de la vie mentale, elle est désar- 
mée; qui pourra jamais se vanter de reproduire, 
dans les circonstances les plus favorables, tel 
personnage, tel événement, un talent, un 
amour? Notre impuissance à recréer le fait 
nous marque nettement les limites de notre 
pouvoir de connaissance. Il n'y a pas de mé- 
thode pour peindre un phénomène de l'esprit 
ou du cœur; il y a l'attention réfléchie, le don 
de pénétrer l'objet d'étude et de le rattacher à 
une série humaine, l'intuition, en un mot, et 
vous l'aviez. 

La psychologie telle que vous ra|)pli- 
quio/ est un art et non une science. Mais c'était 
le temps, et il n'est pas fini, où l'on confondait 
le domaine de l'art et celui de la science. Avait- 
elle, cette psychologie, toute la nouveauté que 



PAUL BOURGET 91 

lui prêtait votre enthousiasme, et le nôtre, à 
nous qui vous lisons ? Notre littérature classique 
tout entière n'est qu'une longue divination de 
Tàme ; et vous m'accordez que les plus clair- 
voyants psychologues furent les plus anciens, 
ces moines qui composaient Y Imitation et les 
autres guides spirituels. Vous abritiez votre 
droit d'auteur derrière une distinction un peu 
subtile : la différence entre le moraliste des 
siècles passés et le psychologue moderne, qui 
recherche, selon votre expression, « les lucides 
bonheurs de la curiosité ». Il ne me paraît pas 
que La Rochefoucauld cherchât davantage, ni 
La Bruyère, ni Montaigne avant eux. Mais l'avisé 
Gascon ne se pipe pas lui-même ; toute son expé- 
rience, bien loin qu'elle l'induise à construire 
une théorie de Fàme, l'amène à constater le 
dédale de contradictions qu'il voit dans cette 
insoumise. Votre distinction fût-elle toujours 
fondée, elle ne serait guère à l'honneur du 
curieux qui a remplacé le moraliste. Que diriez- 
vous d'un physiologiste qui ne rapporterait pas 
tous les progrès de ses études à l'avancement 
de la médecine? Alors même qu'il n'exerce 
point, ce savant ne peut manier les pauvres 
fibres humaines sans v chercher instinctive- 



92 SOUS LES LAURIERS 

ment des secrets pour adoucir leurs souflrances. 
C'est bien ainsi que vous sentez ; vos œuvres 
l'attestèrent de plus en plus, à mesure que vous 
vous dégagiez de la première ivresse d'analyse. 

Ce n'était pas une science neuve que 
l'on admirait dans les Essais ; on y goûtait Tin- 
terprétation rajeunie d'un thème ancien, la 
vision intelligente, une sensibilité aiguë, un 
style personnel et d'une riche complexité. Vous 
avez écrit depuis quinze ans quelques pages sur 
l'amour. Monsieur ; vous n'en avez pas donné 
qui soient plus cinglantes, plus chaudes et plus 
amères que le chapitre où vous étudiez le mora- 
liste dramatique auquel vous devez tant, 
M. Alexandre Dumas fils. Les Essais^ comme 
les Éludes et Portraits, nous rendaient quel- 
ques-unes des meilleures qualités de Taine, de 
Sainte-Beuve, fondues dans un moule qui esl 
bien le vôtre ; dès lors, votre place était mar- 
quée, ici, et partout où l'on jouit des choses de 
l'esprit. 

Ce succès ne vous contentait pas : on 
apprit que vous alliez publier des romans. Pré- 
tention intolérable ! Bien entendu, ils seraient 
mauvais, on le décrétait d'avance ; on vous 
refusait le pouvoir de simuler ces passions que 



PAUL BOURGET 93 

VOUS analysiez dans l'œuvre de vos devanciers. 
C'est une des tyrannies de notre temps, la spé- 
cialité forcée dans le travail littéraire, comme 
dans tous les autres. Le public ne permet pas à 
la maison qui lui a fourni un produit estimé 
d'en offrir un nouveau ; au lieu d'exciter l'écri- 
vain et l'artiste à développer toutes les mani- 
festations de leur talent, la foule les condamne 
à une routine commerciale dans la fabrication 
pour laquelle ils ont brevet. Vous n'avez pas 
accepté cette mutilation, vous avez pris le pré- 
jugé corps à corps, et vous l'avez vaincu. Com- 
ment ? Cruelle Enigme ! Heureux titre, puisqu'il 
a passé dans la langue courante, et qu'il y 
reste. Renan nous disait un jour, avec sa douce 
férocité, qu'il ne survivrait pas une seule page 
de notre siècle. Si vos livres doivent tomber 
sous la condamnation commune, vos précautions 
sont prises : vous êtes garé devant la postérité. 
Vous avez introduit un dicton dans l'usage. Il 
vient au bout de la plume du journaliste qui 
s'arrête devant un problème insoluble ; la chose 
lui arrive quelquefois. Ne suffit-il pas de ces 
courtes flèches pour porter un nom à travers 
les âges? Ils sont nombreux, nos concitoyens 
qui n'ont jamais lu vingt lignes de Montaigne, 



94 SOUS LES LAURIERS 

ni de Rabelais ; tous rattachent le nom du pre- 
mier à son Que sais-je ? celui du second à son 
grand peut-être, La gloire, c'est cela. Auriez- 
vous des inquiétudes sur la vitalité de votre 
dicton ? On nous dit tant qu'à très bref délai il 
n'y aura plus d'énigmes, et que nous connaî- 
trons tout ! Rassurez-vous, Monsieur, croyez-en 
Shakspeare plus que les docteurs : votre gloire 
sera de longue durée, si elle reste liée à l'exis- 
tence de cruelles énigmes entre la terre et le 
ciel, dans l'esprit de l'homme, et dans le cœur 
de la femme. 

Vous aviez gagné votre cause de roman- 
cier avec les tendres complications des amanls 
de Folkestone, qui s'aiment et se trahissent dans 
un si joli paysage d'aquarelle anglaise. Vous 
deviez la gagner à chaque nouvelle instance, avec 
ces romans qu'on s'arrachait de 1885 à 1890 : 
Vn Crime ({Amour,, André Cornéiis, Mensonges,, 
le Disciple,, Un cœur de femme,, les Pastels. Si 
j'avais à marquer une préférence, je crois bien 
qu'elle porterait sur le Disciple,, cet émouvant 
récit où un lien insoluble rattache le drame 
d'idées au drame de sentiments. Vous y posez le 
grave problème de la responsabilité de l'écri- 
vain. Que Robert Greslou ait été déterminé à 



PAUL BOURGET 95 

son crime par la philosophie d"Adrien Sixte, 
je n'en suis pas aussi persuadé que vous : ce 
cuistre empoisonné avait surtout fréquenté le 
# Julien Sorel de Rouge et Noir et le Yalmont 
des Liaisons dangereuses^ celui qu'un autre de 
vos personnages appelle « mon cher Valmont ». 
Puisque Greslou a rencontré Adrien Sixte, il a 
vu cette vénérable candeur d'enfant, et comment 
l'audace de la pensée s'alliait chez lui aux scru- 
pules de la conscience. 11 a vu le philosophe 
torturer ingénieusement son cerveau pour ré- 
soudre l'antinomie tragique de sa doctrine et de 
sa vertu, pour faire sortir la qualification morale 
de l'explication psychologique, la responsabilité 
du déterminisme. L'argumentation pouvait 
pécher : qu'importe? C'était au cœur, et non au 
système, que le disciple devait regarder Sixte ; 
s'il eût compris ce maître de droiture, il aurait 
emporté de la rue Guy-de-la-Brosse la pure et 
réconfortante leçon d'un juste, la plus efficace 
qui soit pour confirmer un jeune homme dans 
le bien. 

On préférait, on discutait telle ou telle 
pierre de votre édifice romanesque ; on n'en 
contestait plus l'existence et l'originalité. Vint 
alors la grande affaire : il fallait vous classer, 



96 SOUS LES LAURIERS 

VOUS étiqueter. C'était, affirmaient quelques 
nomenclateurs, la réaction de l'idéalisme contre 
le naturalisme. Mais quel embarras ! Vous mon- 
triez aussitôt vos diplômes : École du document 
humain. Vous vous donniez pour un élève de 
Balzac, dont on fait un réaliste parce qu'il 
décrit exactement les mobiliers, et qui est à 
mon sens un imaginatif effréné, partant un 
idéaliste. — L'élève de Balzac? c'est moi, répli- 
quait le naturalisme. Et vous avouerez que dans 
la mine, dans le cabaret même où tel autre nous 
mène, il y a plus d'idéalisme obscur que dans 
les boudoirs d'Hélène Chazel et de Suzanne 
Moraines. Finissons ces querelles de mots, nous 
tous avons joué à ce casse-tête chinois. Disons 
simplement que vous nous rapportiez le roman 
sentimental, celui que réclameront toujours les 
filles d'Eve, si elles se consultent sincèrement. 
Vous preniez, avec d'autres procédés, la place 
laissée vacante par Octave Feuillet sur les guéri- 
dons de ses lectrices. On peut d'autant mieux 
vous rapprocher de lui que l'objet de vos études 
était le même : il avait confessé la société élé- 
gante du second Empire; vous confessiez celle 
de la troisième République. Non pas toute la 
société : nous vous attendons encore^ et avec 



PAUL BOURGET 97 

espoir, à la vaste enquête de la Comédie humaine, 
à ce large coup de filet jeté par le glorieux aîné 
sur toutes les classes de la nation. Vous aviez 
circonscrit le champ de votre observation à une 
colonie dans le grand Paris, au monde de la 
richesse et du plaisir, aux étrangers et aux 
quelques intellectuels entraînés dans l'orbite de 
la comète. C'est un des attraits de vos livres, 
Fincertitude où vous tenez le lecteur sur vos 
véritables sentiments à l'égard de cette société ; 
on sent que vous la méprisez tendrement; vous 
avez pour elle les yeux de Claude Larcher pour 
Colette Rigaud, qu'il adore et brutalise. Les 
Colette pardonnent à qui les rudoie et ne peut 
secouer leurs fers. La société se complut aux 
portraits que vous faisiez d'elle. 

Sont-ils d'une ressemblance photogra- 
phique? Serviront-ils de documents à l'historien 
futur? Il y trouvera du moins la vue personnelle 
de l'un des plus fins esprits de ce temps; et 
l'historien ne saurait demander autre chose à 
l'artiste. Vous connaissez la Théorie des couleurs 
de votre Goethe ; vous savez comment il distin- 
gue entre les « couleurs psychologiques », 
innées dans Tœil du peintre, et celles qui sont 
dans la nature. Les critiques, gens très gais, 

7 



98 SOUS LES LAURIERS 

VOUS reprochaient de voir sombre, (relaient les 
années où nous étions tous pessimistes : oh ! les 
belles années, n'est-ce pas, devenues roses à 
distance? Les critiques disaient que vos héros, 
tous frères sous leurs noms changeants, avaient 
l'humeur noire comme le brouillard de la capi- 
tale où ils font blanchir leur linge. Noires aussi, 
les âmes de vos héroïnes, noires... comme leur 
fameux corset. — Les âmes de Suzanne Moraines 
et de ses sœurs ! Animulœ^ auraient dit les 
Latins, vayulœ^ hlanduhe ; de petites âmes, des 
« âmettes » I 

Ceux qui veulent garder leurs illusions 
en amour disaient que tous vos livres auraient 
pu prendre pour épigraphe l'adage classique 
sur les tristes suites de cette maladie. Ils ne 
voyaient pas que toute la leçon de votre œuvre 
est dans ce long soupir de lassitude. Ils disaient 
que vous aviez retourné le mythe païen ; ce 
n'était plus Eros qui s'enfuyait devant la cu- 
riosité de Psyché ; c'était Psyché qui se déro- 
bait devant Tindiscrétion de l'amour. Elle veut 
pour séduire du mystère, des voiles, de la cré- 
dulité ; tristement, laborieusement, vos mains 
déshabillaient Psyché. Us disaient encore... 
Mais ils lisaient^ entraînés par le torrent de 



PAUL BOURGEÏ 99 

celte sensibilité amère, par la caresse de cette 
phrase voluptueuse, par la scène forte et neuve 
que l'on rencontre toujours au nœud de vos 
drames intimes. Et si quelque moraliste s'effa- 
rouchait, votre abbé Taconet le rassurait ; il sor- 
tait de sa petite sacristie, tout au bout du roman, 
il jugeait vos paroissiennes et leurs occupations 
avec une sévérité trop peu académique pour 
qu'on en puisse citer les termes ; il vous don- 
nait, on vous donnait l'absolution, tant vous 
paraissiez contrit, avec si peu de ferme propos ! 
Vous verrez qu'il viendra ce bon abbé, nous en 
recommander quelques-unes, qu'il croira repen- 
ties, pour un prix de vertu ; elles le fonderont, 
au besoin : la fondation Marie-Madeleine. 

Cependant vos vrais admirateurs et 
vos meilleurs amis s'inquiétaient ; ils s'inquié- 
tèrent surtout devant certaine Physiologie, à 
laquelle vous nous permettrez de préférer votre 
psychologie. Ceux-là craignaient que votre 
talent ne s'endormit sur un lit d'habitude ; ils 
tremblaient au moment où vous receviez le 
grand certificat : esprit bien parisien. C'était 
mal vous connaître. Vous nourrissiez de plus 
hautes ambitions. Vous vous étiez dit de bonne 
heure qu'il faut être un esprit bien humain, 



100 sous LES LAURIERS 

étendre sa vue, chercher ses objets d'étude et 
son auditoire sur tout ce petit globe, aujour- 
d'hui ramassé dans la main de Thomme. Vous 
vous souveniez de ce qu'annonçait l'oracle de 
Weimar, il y a déjà trois quarts de siècle : 
« La littérature nationale, cela n'a plus aujour- 
d'hui grand sens; le temps de la littérature 
universelle est venu, et chacun doit travailler 
à hâter ce temps. » On put mesurer votre force 
quand on vous vit disparaître, vous arracher 
aux cajoleries du succès, expatrier votre talent 
pour le renouveler. 

Vous deviez déjà une partie de vos 
acquisitions mentales à l'Angleterre ; souvent 
vous alliez écouter comment rêvent les saules 
sur les berges de l'Isis ; témoin ces fines Sensa- 
lions (TOxford^ une des plus lumineuses opales 
de votre écrin. Désormais, c'est l'Italie qui vous 
donnera des Sensations nouvelles; et dans ces 
pages, lavées de toute l'écume que charrient 
les ruisseaux de nos villes, on sent l'aimanta- 
tion secrète qui oriente votre pensée vers 
d'autres pôles. Nul n'a parlé comme vous de 
la pieuse Ombrie ; je dirais que votre àme 
semble faite pour habiter une cellule d'Assise 
ou de Pérouse, dans le silence des cloîtres 



PAUL BOURGET 101 

OÙ l'ombre des cyprès joue sur les saints des 
fresques primitives ; je le dirais, si les mé- 
chants ne nous accusaient pas, nous autres 
écrivains, de désirer toujours une cellule... sur 
un théâtre. De Sicile, vous nous envoyez cette 
exquise élégie, la Terre promise. A Rome, vous 
réalisez enfin un projet qui vous hantait depuis 
longtemps : vous étudiez le nid d'hirondelles 
posé sur les augustes ruines, vous faites vivre 
dans un roman la société cosmopolite qui tour- 
noie sur l'Europe, s'abattant pour une saison 
dans toutes les patries de la mode, du plaisir 
et du soleil. Je me récuse pour juger Cosmopo- 
lis. J'en ai recueilli les idées et les images, 
durant les chères promenades où elles nais- 
saient. Nous allions dans Rome, les soirs, sus- 
pendant les lambeaux de votre roman aux 
palais du Corso, aux bosquets du prieuré de 
Malte, aux pâles camélias qui pleurent leurs 
blancs pétales sur la tombe de Shelley, dans 
le cimetière des Anglais. Non, je ne puis juger 
Cosmopolis. J'ai vu naître ce bel enfant ; nous 
Tavons bercé ensemble : me croirez-vous, 
Monsieur, si je dis qu'on analyse mal un être 
qu'on aime trop? 

D'Italie, vous passiez en Grèce, en 



402 SOUS LES LAURIERS 

Palestine ; et soudain, du saut le plus brusque, 
le plus déconcertant qui puisse secouer un cer- 
veau, les paquebots vous jetaient directement 
de Jérusalem et d'Athènes à New-York et à 
Chicago ; de la noble, douce beauté des siècles 
morts, à la vivante, la brutale gestation des 
siècles à venir. La méditation sur l'équilibre 
moral de nos sociétés vous avait suggéré une 
inquiétude pareille à celle qui tourmentait 
Colomb, alors qu'il méditait sur l'équilibre 
physique du globe : vous cherchiez la terre où 
notre vieux monde se prolonge et se trans- 
forme. Ce voyage fut un acte de la tragédie 
intellectuelle qui se dévelo|)pe dans votre 
esprit, comme chez la plupart des hommes de 
notre âge. Nourris de la tradition classique, 
attachés au passé par notre sensibilité artis- 
tique, nous ne vivons heureux que dans la 
poésie et Tachèvement |)arfait des choses 
mortes ; laissés à leur pente naturelle, nos 
goûts nous ramènent toujours dans un musée 
d'ilalie ou sous la colonnade du Parthénon, 
aux rives du Nil ou du Jourdain ; à qui sait 
jouir de Tart, de l'histoire, des bons livres qu'il 
tî\che d'imiter, le chaos de la vie moderne et 
démocratique parait haïssable ; tout au plus 



PAUL BOURGET 403 

offrirait-il des amusements à Fironie et à la 
curiosité du dilettante, à condition qu'il ne 
descendît jamais dans cette rude mêlée. Cepen- 
dant un écrivain de votre valeur sait qu'on ne 
crée de la vie qu'avec la vie ; il sait qu'en 
reproduisant les types de beauté fixés par nos 
devanciers, on ne fait qu'une répétition sco- 
laire, facile pour toute main adroite, payée par 
des applaudissements immédiats. Le vrai créa- 
teur doit pétrir le limon où grouillent les êtres 
à venir ; il doit tirer, de cette matière informe, 
la vie présente, les formes de beauté qu'elle 
sortira à son tour. Comme tout ce qui naît, les 
sociétés nouvelles sont enfantées dans le sang 
et la douleur, laides, pitoyables, vagissantes; 
l'artiste doit deviner les lignes harmonieuses 
contenues en puissance dans ces laideurs. 

Et ce n'était pas l'artiste seul qui 
allait chercher en Amérique des clartés pour sa 
tâche, c'était aussi le penseur, angoissé par les 
problèmes de son temps. « Je suis parti de 
France, disiez-vous, avec une inquiétude pro- 
fonde devant le problème social. » Votre ana- 
lyse aiguë a percé les mots creux au bruit des- 
quels un optimisme pharisaïque voudrait nous 
endormir. Dans un de vos premiers essais sur 



104 SOUS LES LAURIERS 

Pascal, vous déchiriez déjà, comme il les eût 
déchirés, « les splendides haillons de la parade 
sociale ». Memonfjes^ ce titre que vous donniez 
à un roman d'amour, votre pensée retendait à 
d'autres aspects de la vie contemporaine, à tous 
les mensonges continuels de la civilisation^ ainsi 
que les appelle un écrivain étranger. Vous 
savez de quel effroyable poids le fastueux édi- 
fice de notre société pèse sur Tàme humaine; 
et comment on abuse l'homme en lui disant 
que ses récentes conquêtes l'ont rendu plus 
libre, plus heureux, alors qu'il faudrait avoir 
le courage de lui dire qu'elles l'ont seulement 
armé pour une œuvre superbe de domination 
sur les forces matérielles ; œuvre d'autant plus 
grande qu'elle est j)lus pénible, qu'elle broie 
plus d'individus dans Teffort commun. 

Si Ton en croyait certains observa- 
teurs, nous nous acheminerions vers l'état 
social de l'Amérique ; vous êtes allé recon- 
naître notre image future dans le miroir 
d'outre-mer. Vous en rapportez un beau livre, 
où quelques parties de l'enquête morale sont 
supérieurement traitées. 11 témoigne à chaque 
page de la tragédie interne dont je parlais. 
Votre sensibilité vous rappelle à vos prédilec- 



PAUL BOURGET ^05 

tions natives, à la poésie du long passé dans le 
vieux monde. Votre intelligence est séduite par 
le vertige de ces énergies vierges, par cette 
activité fiévreuse de l'homme dans la royauté 
de son vouloir et l'illimité de son pouvoir. Vous 
vous penchez sur la cuve où fermentent les 
éléments de la vie nouvelle ; vous apercevez 
tout au fond le précipité qui se reforme. 
Quelle surprise! C'est la féodalité, une féoda- 
lité qu'on a pu comparer à celle de notre 
X® siècle. Ne dirait-on pas une mystification 
de rhistoire, si l'on ne savait que l'humanité 
tourne dans un cirque où reviennent perpé- 
tuellement les mômes types, à peine déguisés 
sous des oripeaux changeants? Dans la démo- 
cratie modèle que célébrait Tocqueville, une 
aristocratie toute-puissante est recréée par la 
Force-maîtresse qui gouverne le monde actuel, 
i comme la Fatalité conduisait le drame antique ; 
;»ar le dieu dollar, avec ses attributs, ses con- 
^(iquences inexorables : déformation des vieilles 
/nœurs puritaines, achat des consciences, ser- 
vitude grondante des masses ouvrières, évic- 
/ tion du libre pionnier de la prairie, absorbé 
dans l'engrenage industriel. — « Il a disparu, 
pour être remplacé par l'ouvrier de culture, et 



106 SOUS LES LAUIUEUS 

ce dernier n'est plus qu'un instrument aux 
mains de ces hommes d'affaires, que vous re- 
trouvez du haut en bas de ce vaste pays, en 
train de le pétrir sans cesse et de le repétrir. 
En haut, ils lui donnent son élégance particu- 
lière par le luxe de leurs palais, de leurs villas, 
de leurs femmes et de leurs filles. En bas, ils 
lui distribuent son pain par Tenrôlement des 
ouvriers. » 

Pourtant Toriginalité de la race per- 
siste sous les transformations sociales ; vous 
croyez à la vertu des |)rincipes et des carac- 
tères qui firent les Etats-l nis ; vous en admirez 
justement l'efficacité sur un prodigieux terrain 
d'éclosion. Mais, vous le constatez vite et avec 
tristesse, les mêmes mots ne signifient |)as les 
mêmes choses des deux côtés de l'Océan. Ceux 
dont nous faisons le plus d'étalage, démocratie, 
égalité, liberté, recouvrent-ils chez nous les 
réalités qu'ils expriment là-bas ? Vous ne le 
pensez |)as ; et l'absence de ces réalités vous 
inspire des conclusions peu confiantes sur 
l'avenir de l'ancien monde. Vous estimez que 
la démocratie et la science, bienfaisantes en 
Amérique, portent des fruits dangereux en 
Europe ; vous accusez la Révolution française, 



PAUL BOURGET 107 

qui est pour vous la grande coupable ; vous 
annoncez « le naufrage de la civilisation euro- 
péenne ». 

Oui, l'on dit beaucoup tout cela. Qu'un 
grand nombre de bons esprits se fassent au- 
jourd'hui les fossoyeurs des espérances d'hier, 
c'est matière à réfléchir longuement ; ailleurs 
que dans une séance académique, au temps 
chaud. Quelle catastrophe, ce naufrage où 
périra l'amour lui-même? Il ne restera que 
l'insidieux génie de l'espèce, conduisant à son 
but des philosophes récalcitrants, parce qu'ils 
ont éventé le piège. Notre confrère, M. Ghalle- 
mel-Lacour, a rencontré à la table d'hôte de 
Francfort un vieux sage qui établissait ce point 
très fortement. Nous en sommes encore tout 
troublés. Rassurons-nous : il y a bien long- 
temps qu'avec d'autres mots, puisqu'ils étaient 
grecs ou hébreux, les premiers poètes et les 
premiers moralistes énonçaient déjà la même 
sinistre vérité. Ils avaient découvert la parenté 
qui unit 

Les deux enfants divins, le Désir et la Mort. 

Il y a bien longtemps ; et les hommes ont per- 
sisté à faire comme s'ils ne savaient pas. La 



108 SOUS LES LAURIERS 

])reuve, c'est que la séance continue. Elle con- 
tinuera. Nous vivions du parfum d'un vase 
vide, disait le maître des acceptations sou- 
riantes; il vous dirait aujourd'hui qu'après 
nous, le monde vivra du parfum de notre vase 
brisé. 

A rapproche du grand naufrage, nous 
vous offrons un havre tranquille, Monsieur, et 
notre vieille barque. Vous verrez comme vous 
Taimerez, et de quelle forte tendresse. Non 
point pour les satisfactions de vanité qu'elle 
peut donner; mais pour la tâche qu'on y fait. 
Ce n'est pas le dictionnaire que je dis; quand 
nous en parlons, on ne veut plus nous croire : 
et l'on a presque raison. Le dictionnaire! Tout 
le monde le fait ou le défait, de nos jours. 
Nous avons une autre tâche. Nous sommes les 
gardiens d'un rêve. Du rêve le plus ancien, le 
plus constant, le plus noble de notre race : 
exercer sur le monde la maîtrise des idées et 
des belles formes. Nous ne sommes pas seuls à 
le garder ; beaucoup d'autres nous secondent : 
mais nulle part on ne le poursuit avec plus de 
désintéressement et de fidélité. Vous trouverez 
ici la vérité de la devise qui trompe sur tant 
d'autres murs où elle est gravée ; vous y trouverez 



PAUL BOURGET i09 

la liberté entière, l'égalité parfaite, et sinon la 
fraternité, — nous ne sommes pas des saints, 
— du moins une affable et courtoise confrater- 
nité. 

Venez collaborer au vieux rêve. Vous 
aussi, des réalités un moment séduisantes 
détourneront peut-être ailleurs votre jeune acti- 
vité ; vous reviendrez toujours à notre port, à 
votre œuvre. C'est le plus sur des services 
nationaux. On discute encore sur les consé- 
quences lointaines, utiles ou funestes, des 
grandes actions d'un Richelieu, d'un Louis XIV, 
d'un Napoléon. On tient pour excellentes et 
définitives ces acquisitions du patrimoine fran- 
çais, une Chimène, une Andromaque, une 
Atala, une Eugénie Grandet. Poète et roman- 
cier, donnez-leur des sœurs impérissables 
comme elles. Donnez-nous tout ce qui est en 
vous, et c'est beaucoup. 

Vous nous revenez de vos migrations 
avec une âme agrandie, profondément modi- 
fiée, disent ceux qui ne connaissent de vous que 
l'auteur. Vos amis qui connaissaient l'homme 
l'ont reconnu dans l'élargissement et Tascen- 
sion de sa pensée. La dernière et belle page de 
votre dernier livre frémit de « l'exaltation mys- 



UO sous LES LAURIERS 

térieuse •> qui s'emp.irail de vous, tandis que 
vous songiez en vue des côtes de la patrie, au 
soir tombant sur TOcéan : — « J'ouvris mon 
cœur tout entier à ce grand souffle d'espérance 
et de courage venu d'outre-mer. » — Non, ce 
souffle ne venait pas d'outre-mer : il vient de 
plus haut, et il fut toujours en vous. Comprimé 
par moments, il se dégageait à chaque émotion 
sincère ; il crevait les systèmes, les apprêts litté- 
raires, il chassait les nuages du pessimisme. 
Que de fois nous l'avions senti qui nous char- 
mait, dans l'abandon des entretiens de jeu- 
nesse I II a pris force, il vous maîtrise, il vous 
soulève. Si haut qu'il vous porte à l'avenir, il 
ravira d'aise, il n'étonnera jamais celui qui vous 
a parlé librement aujourd'hui, parce qu'il vous 
sait insatiable de perfection par la vérité. (Iher- 
chez-la, vous la trouverez. N'avez-vous pas 
d'heureuses raisons de savoir qu'en cherchant 
bien, dans tous les ordres d'idées et de senti- 
ments, on rencontre parfois la perfection? 



REPONSE AU DISCOURS 

DE 

M. GABRIEL HANOTAUX 

PRONONCli DANS LA SÉANCE 
DU 2i MARS 1898 



GABRIEL HANOTAUX 



Monsieur, 

Dans un discours fameux que vous 
rappeliez tout à l'heure, votre prédécesseur 
disait à une Assemblée : « Je reconnais votre 
juridiction ; mais vous n'ignorez pas qu'à côté 
d'elle, il y en a une autre : c'est la juridiction 
de tous ceux qui, jusque dans la passion poli- 
tique, gardent quelque souci de l'équité, de la 
vérité... » — Cette justice que les Assemblées 
refusent, vous lavez exactement rendue à 
M. Challemel-Lacour. 

Nul mieux que vous n'était qualifié 
])0ur peindre le portrait difficile d'un modèle 
qui se dérobait. Vous avez eu le très rare privi- 
lège de pénétrer dans l'intimité de cette àme 
retirée, ombrageuse^ qui semblait toujours 



H4 SOUS LES LAURIERS 

craindre qu'un coup d'État ne vînt la violenter. 
Grâce à vous, il revit et s'anime sous nos yeux, 
le visage fermé de ce dignitaire de la démo- 
cratie qui eût fait un Grand Chambellan si déco- 
ratif. Nous reconnaissons dans votre juste éloge 
l'orateur dont l'autorité s'imposait à ceux 
mômes qu'elle ne persuadait pas. Vous tou- 
chez discrètement à la sensibilité profonde de 
l'homme ; elle ne se dissimulait pas si bien 
qu'on ne la devinât parfois, qu'on ne fût tenté 
de la plaindre dans l'épreuve cachée, et de 
s'acheminer par compassion humaine vers une 
plus chaude sympathie, s'il l'eût permis. En 
retraçant le rôle du politique, vous remettez 
au point les accusations passionnées qui nous 
prévinrent jadis contre lui. 

L'équité commande de laisser dormir 
les règles habituelles du jugement, quand on 
apprécie les hommes et les choses de la Défense 
nationale. Dans la patrie transportée d'une 
fureur sacrée, ils essayaient (rorganiseï" le 
désespoir; leurs mains se convulsaient sur des 
armes brisées : qui pourrait s'étonner que 
leurs gestes fussent violents, leurs actes exces- 
sifs comme les calamités qu'ils voulaient con- 
jurer ? Il y avait trop de raisons, et trop dou- 



GABRIEL HANOTAUX 115 

loureiisement bonnes, pour excuser Tégarement 
des têtes par l'exaspération des cœurs. Les 
erreurs et les fautes de ces hommes trouvent 
leur absolution dans un résultat qu'on ne met- 
tra jamais assez en lumière : celte résistance 
folle, malheureuse et souvent maladroite, fut 
une haute inspiration de sagesse. On le procla- 
mait ici il y a quelques jours : nous sommes 
tous sur ce point du même sentiment. Le res- 
pect de l'Europe nous eût manqué si nous nous 
étions couchés après les premières blessures ; 
il est revenu à ces agonisants forcenés ; les 
satisfactions que nous avons recueillies depuis 
lors auraient peut-être indéfiniment tardé , si 
nous n'avions montré au monde qu'à vouloir 
nous déshonorer, on fait de nous des insensés 
très dangereux. 

Je retoucherai à peine Timage que 
vous avez achevée. Vous aviez longuement pra- 
tiqué votre ami ; je n'ai fait que l'entrevoir. 
Nous vîmes passer ici notre confrère, retran- 
ché dans la dignité de ses charges, qu'il pla- 
çait très haut, et de son intelligence, qu'il met- 
tait à bon droit plus haut encore. Son fauteuil 
était un peu distant, à ce foyer académique où 
nous apportons un cordial abandon. M. Challe- 



416 SOUS LES LAURIERS 

mel-Lacour y avait pourtant sa place marquée 
d'avance. Nous Tappeli^mes avec le sentiment 
très vif qu'il était bien des nôtres. Qui d'entre 
nous pouvait oublier les travaux consciencieux, 
élégants, d'une érudition solide et d'une bonne 
langue, où la jeune génération de la fin de 
l'Empire apprenait cette Allemagne encore si 
mal connue? Notre gratitude pour leur auteur 
eut autant de part, dans le choix de l'Acadé- 
mie, que l'hommage rendu à l'un des maîtres 
de l'art oratoire ; plus de part, à coup sûr, que 
le souci de resserrer le lien traditionnel entre 
la compagnie et les détenteurs des grands offices 
publics. 

Vous venez d'invoquer, Monsieur, l'al- 
liance ancienne des lettres avecl'État. Elle fut 
étroite et nécessaire, aux époques où un État 
très vigoureux, très absorbant, ramenait i\ lui et 
tenait en lulclle toutes les manifeslalions de la 
vie nationale. Elle s'est fatalement relâchée, à 
la suite des transformations historiques qui ont 
affaibli l'État, limité son rôle en théorie, sinon 
toujours dans la pratique, et renforcé les grou- 
pements particuliers avec leur vie propre, leur 
indépendance, leur esprit corporalif. Quelques 
modernes vont jusqu'à dire avec un judicieux 



GABRIEL HANOTAUX 117 

universitaire, M. le maître de conférences Ber- 
geret : « Nous n'avons point d'Etal, nous avons 
des administrations. » Ils vont bien loin. Sur 
le sol nivelé que n'ombrage plus le vieil arbre 
royal, l'individualisme du siècle a fait repa- 
raître comme une poussée de l'esprit féodal. 
Dans cette féodalité de la force intellectuelle, 
un Taine, un Renan, un Alfred de Vigny, un 
Alexandre Dumas étaient à leur manière de 
grands barons; ils dressaient leur tour sur la 
montagne, ils la maintenaient franche de toute 
mouvance. On ne voit guère ces hommes bles- 
sés à mort, comme le doux Racine, par un 
regard du Roi; à plus forte raison par un regard 
de ce personnage abstrait, l'État. Leurs com- 
pagnies littéraires écoutent aujourd'hui la pru- 
dence de Sérizay plus que l'empressement de 
Chapelain. La nôtre, durant le dernier demi- 
siècle, s'était quelque peu déprise de l'antique 
solidarité avec l'État ; elle ne s'inspirait dans 
ses choix que de son goût pour le talent. Elle 
le reconnut, supérieur aux emplois dont le pres- 
tige éphémère éblouit la foule, chez M. Challe- 
mel-Lacour; elle le reconnaît à cette heure chez 
>on successeur. 

J'aime à insister sur le mérite de notre 



118 SOUS LES LAURIERS 

regretté confrère en tant qu'écrivain. Les louanges 
qu'on lui donne de ce chef sont comme la répa- 
ration d'une inadvertance de nos aînés. Dans 
les états de service de ce lutteur, ses campagnes 
littéraires ne lui sont pas assez comptées. Qui 
dira le secret des engouements, des indiffé- 
rences du public? Avant M. Cliallemel-Lacour, 
des explorateurs de l'Allemagne philosophique 
nous avaient rapporté les doctrines des grands 
métaphysiciens d'outre-Rhin ; Kant d'abord, 
puis Hegel. On s'y intéressa, on les salua avec 
déférence ; nul ne s'avisa de plaisanter ces dieux 
étrangers. Du temps que M. Cousin adminis- 
trait la |)hilosophie française, il dit à ses élèves 
que Hegel était savoureux, et ses élèves le cru- 
rent. Il y a cependant pour les fils de Voltaire 
des lectures plus récréatives que la Phénomé- 
nologie de l'Esprit. M. Challemel-Lacour, lui, 
nous apportait le seul philosophe allemand qui 
soit vraiment divertissant, le seul dont la verve 
mordante fût appropriée à notre humeur. A 
parier d'avance pour l'acclimatation rapide d'un 
de ces génies difficiles, qui n'eût choisi Arthur 
Schoponhauer? Il a du trait, de l'imprévu, du 
cynisme ; il rhabille les vieilles sentences de 
l'Ecclésiaste avec une malice réjouissante; il 



GABRIEL HANOTAUX H9 

fustige les femmes assez fort pour se faire aimer 
d'elles. N'en est-il pas d'ailleurs de tout pessi- 
misme outré comme du genre macabre, d'où 
une veine de comique jaillit infailliblement? 
L'Hindou peut s'épouvanter, quand on lui 
montre la vie trop noire, le monde trop mau- 
vais ; le Gaulois commence à rire, cet heureux 
enfant n'y croit point. Molière le savait bien, 
lorsqu'il écrivait la comédie du Misanthrope, 
Voyez pourtant comme on eût mal parié ! Il a 
suffi de quelques plaisanteries de vaudeville 
pour créer une légende d'ennui autour des 
livres qu'on n'avait pas lus. Le nomde Schopen- 
hauer est devenu synonyme de cette lourdeur 
germanique si cruellement raillée par l'ironiste 
de Francfort. Et la renommée de M. Challemel- 
Lacour ne retira qu'un maigre bénéfice d'une 
importation froidement accueillie. 

Le pionnier ne se rebuta pas. 11 pour- 
suivait tous les filons dans la mine étrangère, 
il devançait des curiosités qui ne s'éveillèrent 
que plus tard. Je sais de lui une étude sur un 
curieux épisode de l'histoire de Russie, les 
aventures de la princesse TarakanofT; j'ai pu 
contrôler son récit aux sources, et j'en ai conçu 
un grand respect pour la probité de ce labo- 



420 SOUS LES LAURIERS 

rieux chercheur. Lo fonds était riche : il nous 
eût certainement donné une de ces œuvres capi- 
tales qui préservent un nom de l'oubli, si l'Em- 
pire eût duré dix ans de plus. 11 s'estima mieux 
servi par la destinée qui contentait ses convic- 
tions et ses ambitions, le jour où elle le fit 
préfet. 

Nul n'avait gardé un souvenir plus 
amer de l'opération de police, un peu rude, qui 
rassura un matin de décembre la société effarée. 
Nous avons peine à comprendre, aujourd'hui, 
la stupeur et le long ressentiment des hommes 
de 1848. Leur Gouvernement, — c'est un de 
vos écrits que je cite. Monsieur, — fut le Gou- 
vernement de la désillusion. Sans préparation, 
sans éducation préalable, ils avaient octroyé à 
notre peuple le suffrage universel, l'instrument 
qui devait prêter une voix irrésistible aux ins- 
tincts contrariés de ce peuple. Comment ne pas 
prévoir que cet instrument lui servirait d'abord 
h demander un chef? Quand une demande est 
aussi générale, aussi instante, celui qui doit la 
satisfaire se rencontre toujours. Selon la for le 
parole d'un penseur, l'attente crée son objet. 
Les candides novateurs de 1848 avaient brus- 
quement ouvert les vannes d'un profond réser- 



GABRIEL HANOTAUX 121 

voir ignoré : et ils s'étonnaient que Teau prît 
son cours naturel sur la pente ! Il devait y avoir 
dans leur irritation beaucoup de ce dépit que 
nous ressentons contre nous-mêmes, que nous 
tournons contre les autres, lorsque nous avons 
fait un faux calcul. 

Cette génération enflée de si beaux 
rêves crut de bonne foi que la pensée française 
allait sombrer dans le néant. Fut-elle d'aussi 
bonne foi, plus tard, lorsqu'elle soutint que le 
naufrage avait eu lieu ? Où donc avaient-elles 
fléchi, l'éloquence, la poésie, la philosophie? 
Philosophie et histoire renouvelaient leurs 
aspects, leurs méthodes, dans les intelligences 
magnifiques d'un Renan, d'un Taine, d'un 
Fustel de Coulanges. La poésie chantait de 
toute part ; elle planait avec le génie mûri de 
Victor Hugo dans la Légende des siècles; elle 
songeait avec la vieillesse pensive du Vigny des 
dernières Destinées; elle enseignait des harmo- 
nies nouvelles à Gautier, à Baudelaire, à Louis 
Bouilhet, à Leconte de Liste, à tout le jeune 
Parnasse. La foi religieuse continuait d'inspirer 
deux grands écrivains, Veuillot et Montalem- 
bert. Les voix éloquentes rivalisaient dans la 
chaire, au barreau, à la tribune relevée, avec 



i22 SOUS LES LAURIERS 

Lacordaire, Berryer, Jules Favre, Chaix d'Esl- 
Ange, Billault, Rouher, Thiers, Jules Simon. 
Notre théâtre imposait au monde les chefs- 
d'œuvre d'Augier et de Dumas. Le roman se 
frayait des voies neuves avec Flaubert et les 
Concourt, rajeunissait les anciennes avec Oclave 
Feuillet. Sainte-Beuve portait la critique à un 
degré de maîtrise qu'elle n'avait jamais atteint. 
Les sciences, toutes les sciences, prononçaient 
leur grand mouvement de conquête sur les 
secrets de la nature, de la vie et du passé histo- 
rique ; elles établissaient leur souveraineté, qui 
est proprement la caractéristique de cette 
période. Pour en marquer les progrès, je devrais 
énumérer trop de noms glorieux ; ils sont ici 
dans toutes les mémoires. 

Quand on dresse l'inventaire de ces 
années fécondes, que trouve-t-on au chapitre 
des pertes problématiques? Quelques articles 
de journaux, peut-être, la prose rentrée des 
polémistes qui n'avaient pas la dextérité d'un 
Weiss, d'un Prevost-Paradol, d'un Beulé, d'un 
Challemel-Lacour. En vérité, on s'accommo- 
derait volontiers des banqueroutes intellec- 
tuelles qui laissent de pareils bilans. Je sais 
bien, je sais trop, qu'il y a un autre compte; 



GABRIEL HANOTAUX 423 

historien et patriote, M. Challemel-Lacour ré- 
chauffait son indignation sur la page funeste, 
la dernière, pour refuser son pardon aux pages 
brillantes. Mais sur cette page même qui justi- 
fiait toutes les sévérités de son jugement, ne 
fut-il jamais inquiété par un murmure de sa 
droite conscience? Ne dit-elle jamais à ce bon 
historien que dans toute grande catastrophe les 
responsabilités sont multiples, réparties entre 
ceux qui firent le mal, ceux qui le laissèrent 
faire, ceux dont la haine vigilante empêcha 
peut-être de faire mieux ? A quoi bon l'étude 
de l'histoire et le sens du juste, si ce n'est pour 
être équitables envers les régimes que nous 
n'avons ni aimés ni servis? Il est temps de les 
briser, ces clichés du dénigrement qui flattent 
des passions vieillottes, qui faussent les pers- 
pectives déjà lointaines où la paix devrait len- 
tement descendre dans fombre malheureuse 
des tombeaux. 

Elle descendait dans fâme de M. Chal- 
lemel-Lacour, quand il vint parmi nous. Nous 
avons admiré les progrès de cette sagesse qu'on 
vit croître avec sa haute fortune. Nous le trou- 
vâmes presque trop sage, le jour où il se leva, 
à la place où vous êtes, pour juger avec quelque 



124 SOUS LES LAURIERS 

rigueur le grand fantôme léger d'Ernest Renan. 
Il avait raison, il devait avoir raison... Et pour- 
tant nous lui en voulions un peu d'avoir raison 
si haut. On ne devrait frapper l'ombre de 
Renan qu'avec des fleurs funéraires. La que- 
relle était ancienne entre ces deux intelligences 
si contrastées. Déjà, dans un discours sur les 
Universités prononcé au Sénat en 1892, cet 
esprit arrêté avait attaqué cet esprit fuyant ; ce 
fils dévoué de la Révolution française avait défié 
le plus formidable contempteur de la Révolu- 
tion. Renan faisait pis que de la combattre : il 
la négligeait, il considérait « le petit fait gau- 
lois » comme un accident nuisible, mais de 
mince importance dans la suite des annales de 
l'humanité. Le regard aigu du vieux Celte, du 
libre hérésiarque resté traditionnel en matière 
d'Iiistoire de France, gênait les a|)ôtrcs de la 
nouvelle foi. 11 les gênait, il les troublait peut- 
être. M. Challemel-Lacour lui en voulait-il 
d'avoir avivé les angoisses intimes de sa pensée 
politique? 

Je fais allusion aux inquiétudes que 
notre confrère trahit à plusieurs reprises, du- 
rant les dernières années de sa vie. Elles 
n'allaient pas jusqu'aux prophéties menaçantes 



GABRIEL HANOTAUX 125 

de quelques-uns de ses amis, de cet enfant 
terrible de Scherer, par exemple. Comme on 
pouvait l'attendre de sa manière retenue, 
M. Challemel-Lacour nuançait discrètement le 
noir qu'il broyait à part lui. « Une sorte d'ap- 
préhension... certaines alarmes... », ces mots 
et d'autres semblables revenaient à chaque 
paragraphe, dans le remerciement qu'il fit lors 
de sa réélection à la présidence du Sénat. Tout 
le discours fut interprété comme l'aveu d'un 
doute pénible, \otre peinture fidèle serrerait de 
plus près encore la ressemblance, si l'on y 
marquait sur la physionomie de l'homme d'État 
cette ombre morose du doute que les yeux pers- 
picaces virent grandir. Elle faisait penser au 
pli douloureux qui attriste le front du savant, 
quand il se penche sur le creuset où l'expé- 
rience longtemps poursuivie n'a pas réussi. 

Le philosophe trouva son refuge su- 
prême dans ce stoïcisme que vous accordez 
généreusement à toute son équipe ; nul ne le 
contestera à M. Challemel-Lacour. Sagesse, 
tolérance, modération, ces qualités chaque jour 
plus sensibles lui conciliaient jusqu'à ses adver- 
saires déclarés de jadis. Leur estime lui tenait 
lieu de la popularité que sa raison sévère ne 



426 SOUS LES LAURIEHS 

recherchait pas. Quand il nous quitta, les 
témoignages unanimes de cette estime augmen- 
tèrent nos regrets. On comprit mieux combien 
il honorait l'Académie, et pourquoi il en était 
naturellement, cet honnête homme si bien fait 
pour y maintenir les traditions de gravité, de 
haute culture, de bon langage. 

Vous aussi, Monsieur, \ous en étiez 
naturellement. Point n'était besoin qu'un par- 
rain irrésistible, ce grand Cardinal auquel nous 
n'avons rien à refuser, vous y amenât par la 
main. Je puis môme vous dire le jour où vous 
y êtes rentré. Vous aviez quatorze ans, quinze 
ans peut-être ; vous prépariez votre leçon dans 
une salle du vieux collège de Saint-Quentin, 
Collegium Bonorum Pueronun. Quand le pro- 
fesseur vous demanda d'expliquer le texte grec, 
— c'était Homère, — votre voix s'embarrassa 
soudain, toute mouillée ; vous veniez de déchif- 
frer les adieux d'Andromaque à Hector : « Hec- 
tor, tu es pour moi mon père, ma vénérable 
mère, mon frère et mon jeune époux. Prends 
pitié d'Andromaque, défends-toi du haut de 
nos tours, range l'armée près du iiguier sau- 
vage : ne rends pas orphelin ton enfant et 
Neuve ton épouse... » — Devant la majesté 



GABRIEL HANOÏAUX 127 

simple de cette ancienne douleur, le frisson du 
beau vous avait secoué, les pleurs avaient obs- 
curci vos yeux. Ce jour-là, vous naissiez à la 
vie littéraire ; cette larme vous avait voué aux 
pures émotions que rien ne remplace. Ce jour- 
là, vous entriez dans notre famille, où la com- 
munion dans la beauté est le lien supérieur de 
nos opinions dispersées. Quelles que soient les 
dissidences inévitables que des vues divergentes 
sur le bien public puissent créer entre nos 
esprits, nos cœurs se reconnaîtront toujours 
dans l'amour d'Andromaque. C'est pourquoi je 
suis heureux de vous souhaiter ici la bienvenue. 
Vous êtes sorti des environs de Saint- 
Quentin ; ou plutôt non, vous n'en êtes jamais 
sorti : vous tenez par toutes les fibres de votre 
être à cette marche picarde, si longtemps pays 
frontière, pays libre et batailleur, abrité na- 
guère encore sous les vastes forêts qui cou- 
vraient les vallées de la Somme et de l'Oise. 
C'est la brèche de notre Gaule : démantelée 
au nord, la France n'a de ce côté ni bar- 
rière de montagnes ni ceintures de mers ou de 
grands fleuves. Elle a les Picards. Derrière le 
long boulevard de ses places fortes, cette race 
de terriens endurcis arrêtait le flot des in va- 



128 SOUS LES LAURIERS 

sions, l'Anglais, l'Espagnol, l'Allemand. Race 
patriote et démocratique, où les mœurs répu- 
blicaines se ressentaient du voisinage des 
Flandres. Peu de grande noblesse ; des abbayes 
de Prémonlrés, des communautés bourgeoises 
jalouses de leurs franchises; la classe moyenne, 
gens de négoce et de judicature, tenait le haut 
du pavé Saint-Quentinois. FAle donnait à la 
France des hommes d'action, soldats ou poli- 
tiques, de tempérament révolutionnaire pour la 
plupart : Calvin et Pierre Ramus, Condorcet et 
(Uimille Desmoulins, Babœuf, le général Foy. 
— « Tous gens d'entreprise, avez-vous écrit en 
parlant d'eux, à l'esprit clair, à la main 
prompte, à la décision énergique, à l'autorité 
parfois brutale. » 

Vos biographes discerneront mal ce 
ce qu'il y a de fort et de permanent dans votre 
vocation, s'ils ne vont pas chercher vos racines 
au plus profond de cette terre « qui sue l'his- 
toire », comme vous le dites dans le livre où 
vous racontez là vie de votre parent et compa- 
triote Henri Martin. A la surface de cet ossuaire 
des anciennes guerres, les monnaies, les mé- 
dailles, les armes affleurent sous la |)ioche du 
paysan. — « Moi-même^ ajoutez- vous, suivant 



GABRIEL HANOTAUX 129 

aux champs, derrière les laboureurs, le sillon 
de la charrue, j'ai plus d'une fois ramassé, 
déterré à la pointe du couteau, des os, des 
fragments d'armures. » Vos premiers jeux vous 
égarèrent dans les immenses souterrains qui 
relient le château de Beaurevoir aux places 
avoisinantes. Les petits bergers allumaient des 
bougies dans ces ténèbres : vous livriez avec 
eux vos combats d'enfants, au fond des galeries 
où leurs pères cherchaient un refuge contre les 
archers de Bedfort, les arquebusiers de Far- 
nèse, les uhlans de Bliicher. La tour de Beau- 
revoir vous redisait la plainte de Jeanne d'Arc, 
captive dans ce donjon du Sire de Luxembourg. 
C'est au pied de la prison de Jeanne que vous 
êtes né, le 19 novembre 1853, dans une étude 
de notaire. Votre famille appartenait à cette 
bourgeoisie rurale, de pur sang picard, âpre- 
ment attachée au sol des ancêtres, fidèle gar- 
dienne de la dignité de leurs vieilles mœurs. 
On vous destinait à continuer l'office paternel. 
Vous n'avez pas trompé tout à fait l'attente de vos 
parents : vous libellez des contrats. Monsieur ; 
ils engagent de plus grands intérêts que ceux des 
laboureurs du Vermandois. Au collège des 
Bons-Enfants, où vous fîtes vos classes, on au- 

9 



130 SOUS LES LAURIERS 

gurait déjà mal de votre notariat. Vous aimiez 
trop Homère et l'histoire : l'histoire, qui allait 
vous donner de vivantes, tragiques leçons. 

Vous aviez seize ans quand la marche 
picarde fut envahie une fois de plus. L'ennemi 
se présente devant Saint-Quentin : la cité rap- 
pelle son àme vaillante de 1557, elle repousse 
cette première visite. Avide de voir et d'agir, 
vous vous échappez de la maison; les braves 
gens décrochent à THôtel de Ville les trophées 
historiques, pertuisanes et mousquets ; vous vous 
emparez d'un pistolet d'arçon : il est trop vieux, 
vous êtes trop jeune pour combattre. Mais vous 
avez vu le feu, vous avez porté votre pierre aux 
barricades qui ont tenu bon. Cependant, on 
faisait encore des bacheliers. C'est la préoccu- 
pation suprême de notre pays, aux heures mê- 
mes où il se meurt. Un train de soldats vous 
emporta, sur réquisition militaire, à la conquête 
du diplôme intempestif, devant le jury d'exa- 
men, à Douai. Au retour une épreuve inou- 
bliable vous attendait. Pardonnez-moi de vous 
rappeler un de ces souvenirs qui trempent les 
forts. Votre père venait d'expirer ; vous le con- 
duisiez au lieu de son repos. Une troupe arrêta 
le convoi, coupa le cortège: c'était la première 



GABRIEL HANOTAUX 131 

compagnie allemande qui entrait dans la ville 
et la prenait cette fois au dépourvu. Les tam- 
bours plats et sourds, les aigres fifres où sifflait 
notre peine, vous avez appris aies connaître ce 
jour-là, derrière le cercueil dont ils vous sépa- 
raient. Quelques semaines plus tard, Faidherbe 
livrait une bataille sanglante sous vos murs. 
Vous ne pouviez aider qu'à ramasser les blessés 
et les morts, le soir, dans les champs détrem- 
pés par la neige de janvier. Vous avez raconté 
comment le regard fixe d'un de ces morts vous 
retint longtemps : un officier à peine plus âgé 
que vous, saint-cyrien de la veille. Tandis que 
vous faisiez effort pour le soulever de la glaise 
boueuse où ses pieds étaient pris, ses yeux grands 
ouverts s'attachaient sur les vôtres avec une 
dernière imploration... Ah! Monsieur, voué 
n'oublierez jamais la pensée qu'il vous léguait, 
le regard de ce pauvre enfant vaincu ! 

Je vous retrouve à Paris, isolé, perdu, 
riche seulement du courage et de l'espoir de 
vos dix-huit ans. La grande Sirène vous avait 
débauché, vous aussi, de votre chère plaine 
natale. Enfin! puisqu'il est entendu que les 
plus robustes fils de la province viennent s'éta- 
blir à Paris pour le bon motif, pour y prêcher 



132 SOUS LES LAUIUERS 

de plus haut la décentralisation ! Vous n'aviez 
d'autre appui, d'autre viatique qu'une lettre 
pour Henri Martin : un parent, un lauréat du 
collège des Bons-Enfants ; son exemple vous 
stimulait, vous rêviez de refaire les mêmes éta- 
pes laborieuses, heureuses: l'histoire, la poli- 
tique, le prix Gobert, l'Académie, les Assem- 
blées. Vous les avez refaites exactement; vous 
avez rejoint, dépassé votre guide. Mais alors il 
vous paraissait si loin, si haut! Ce vénérable 
druide vous conseilla d'aller d'abord... au Con- 
servatoire, pour vous débarrasser de votre accent 
picard. Ainsi fîtes-vous : l'accent tomba de vos 
lèvres, dans votre cœur, où vous le gardez. Vous 
fréquentiez l'École de Droit : cela, c'était pour 
votre famille, afin de ne pas décourager trop 
tôt ceux qui vous attendaient sous les panon- 
ceaux, dans l'étude de Bcaurevoir. Pour vous, 
pour votre vraie vocation, vous suiviez les cours 
de l'École des Chartes. Entre tant de grandes 
sœurs qui font plus de bruit dans le monde, qui 
prétendent et promettent davantage, votre ins- 
tinct avait bien choisi l'École nationale par 
excellence, le bon séminaire où l'on garde 
l'ôme de « Douce France ». A quoi sert-il? 
demandent parfois les philistins; et ce seul 



GABRIEL HANOTAUX 133 

mot est son meilleur titre de noblesse : il sert 
à faire aimer notre passé. 

Le comte Riant se proposait alors de 
publier une vieille chronique provinciale, Les 
Histoires de ceux qui conquirent Constantinople^ 
par Robert de Clari en Amiénois. 11 vous confia 
ses manuscrits. Clari était un Picard, qui écri- 
vait dans son patois, le vôtre: ce texte vous prit 
à l'endroit sensible, vos maîtres s'étonnèrent du 
beau feu qu'il allumait en vous. Le parler accou- 
tumé de l'Amiénois vous donna Tintelligence 
et la passion du Moyen âge, des Croisades. Votre 
premier Mémoire imprimé, si je ae me trompe, 
élucide cette question controversée : Les Véni- 
tiens ont-ils trahi la Chrétienté? De méchants 
chroniqueurs accusaient la Sérénissime Répu- 
blique d'avoir pactisé avec le Mahométan 
contre ces pauvres chrétiens : vous preniez fait 
et cause pour les Vénitiens, vous les vengiez de 
cette noire calomnie. 

Dès ce moment, vous étiez en quête 
d'un grand sujet d'histoire nationale, vous le 
cherchiez dans les diverses périodes où l'acti- 
vité de notre race a débordé sur le monde. Le 
Moyen âge ne vous retint pas. Votre esprit sent 
le besoin de saisir une réalité concrète ; les 



i34 SOUS LES LAURIERS 

cottes de mailles et les heaumes du décor roman- 
tique vous dérobaient trop, disiez-vous, les 
figures réelles de nos aïeux. Le siècle de 
Louis XIV vous tenta un instant ; mais là encore, 
vous ne démêliez pas à votre gré les passions 
humaines sous le pompeux apparat qui les mas- 
quait. Un attrait invincible vous ramena au dé- 
but du xvii® siècle, à la formation de la monar- 
chie unitaire et centralisée. Des affinités secrètes 
vous attachaient à ces légistes, à ces gens 
d'Église, à ces diplomates formés par une double 
maîtrise, par la finesse florentine, par Tinflexi- 
bilité des sombres bureaucrates de TEscurial. 
Le plus grand d'entre eux, le Cardinal ministre 
qui fut l'ouvrier de la prépondérance française 
et de l'absolutisme royal, obsédait déjà votre 
imagination. Vous choisissiez pour sujet de 
thèse ÏOriginede rimliludon des Intendants^ aux 
alentoursde 1600 ; etce mémoire savant n'était, 
comme la plupart do vos travaux ultérieurs, 
qu'une des assises profondes de voire livre futur 
sur Richelieu. Ce livre, vous l'avez rêvé, conçu, 
porté pendant quinze ans ; il sera bien vrai- 
ment une grande pensée de la jeunesse réali- 
sée par Tàge mûr. 

De l'École des Charles, nous passiez à 



GABRIEL IIANOTAUX 135 

l'École des Hautes Études, non plus comme 
élève, mais comme maître de conférences. Ceux 
qui vous entendirent ont très présent le souve- 
nir de cet enseignement aisé, nourri d'érudi- 
tion, riche de faits et avare de phrases, donné 
sans pédantisme par un professeur qui se plai- 
sait à ne paraître qu'un camarade plus instruit. 
Vous preniez pied à la même époque dans le 
journalisme. Henri Martin vous avait introduit 
à la République française , Challemel-Lacour vous 
y avait reçu. Vos articles, réunis dans un volume 
à^ Etudes historiques^ roulaient sur la formation 
du pouvoir royal, sur les publications relatives 
au XVI® et au xvii® siècle : encore et toujours des 
travaux d'approche autour de ce Richelieu qui 
vous fascinait. 

Il advint par hasard que Gambetta eut 
un jour le loisir de lire les Variétés de son 
propre journal. L'article était de vous : Gam- 
betta fut charmé et s'enquit de Fauteur. Cet 
imaginatif avait la prompte intuition de tous 
les mérites, l'engouement subit avant l'oubli 
rapide. Cet ambitieux avait toujours un filet à 
la main pour pêcher les hommes chez qui il 
pressentait une force. Il vous fit venir. Je n'as- 
sistais pas à l'entretien, mais on en devine sans 



136 SOUS LES LAUUIEHS 

peine le tour. Vous vous fîtes valoir en parlant 
pertinemment du siècle que vous connaissiez à 
fond. Gambetta s'échauffa, repensa vos idées, 
improvisa brillamment sur ce qu'il apprenait 
par vous. Vous l'aviez fait concevoir avec cha- 
leur et causer avec éloquence : il vous en sut 
gré, il vous attribua vaguement, le soir venu, 
ce qu'il était content d'avoir si bien dit, il pro- 
nonça : (( Ce jeune homme est très bien ! » Et 
de ce large geste facile avec lequel il ramassait 
tous les passants qui lui avaient plu, il vous 
attira, vous offrit une place aux Affaires étran- 
gères. 

Votre ambition de travailleur la choisit 
d'abord aux Archives, d'accès très difficile en 
ce temps-là. Vous voici rajeuni de beaucoup 
d'années. Monsieur : assis comme alors à côté 
de votre ancien voisin de table dans la salle 
des Archives, de ce maître historien qui vous 
aidait de ses conseils, prodigués depuis à tant 
de disciples. Vous vous partagiez tous deux les 
dossiers que la griffe jalouse de M. Faugère ne 
défendait plus contre les ravisseurs. Albert 
Sorel vous passait les lettres de Richelieu, vous 
lui repassiez celle de Talleyrand ; votre Royauté 
et sa Révolution faisaient très bon ménage. 



GABRIEL HANOTAUX 137 

Gambetta réclama votre concours plus 
immédiat à son cabinet ; après lui, Challemel- 
Lacour et Jules Ferry vous y retinrent. Une 
seconde vocation s'éveillait en vous, ou plutôt 
la première se dédoublait : le diplomate est un 
historien qui agit et bâtit en avant, au lieu de 
reconstituer derrière lui la maison du passé. 
Vous aviez appris cet art chez les maîtres d'au- 
trefois. Vous n'étiez pas de ceux qui ont besoin 
d'entendre ce que le spirituel Rémusat disait à 
un journaliste qu'il venait de pourvoir d'une 
légation : Mon cher ministre, dans votre 
ancienne profession, vous affirmiez ce dont 
vous n'étiez pas sûr ; dans la nouvelle, il ne 
faudra même pas affirmer ce dont vous serez 
très certain. » — Vous, Monsieur, vous saviez 
le prix du silence, du doute méthodique, de la 
réflexion. Vous étiez aussi prémuni contre un 
autre écueil des diplomates improvisés : Fen- 
chantement naïf oii les jette leur grandeur inat- 
tendue, l'exploitation de cette faiblesse par des 
adversaires moins éblouis dans les places qu'ils 
occupent naturellement. M. de Saint-Cyran, un 
des intimes de Richelieu, vous avait expliqué 
pourquoi « les grands étaient peu capables de 
l'étonner » ; et vous indiquez dans une phrase 



138 SOUS LES LAURIERS 

d'un joli raccourci le premier bénéfice que le 
jeune évoque de Luçon relira de son voyage à 
Rome : « Il vit de près ce que de loin on appelle 
les grandes choses. » 

D'autre part, vous connaissiez assez 
votre temps pour savoir comment il a transformé 
les procédés de Tart classique. Nos communica- 
tions universelles et instantanées commandent 
à la vigie diplomatique une effrayante rapidité 
de décision. Dans ce cabinet où l'on attendait 
jadis les lents couriers, un réseau de fils vibre 
sans cesse et transmet à toute minute les tres- 
saillements de toute la planète. On n'imagine 
guère le Cardinal dictant au Père Joseph ses 
instructions sur l'Artois ou la V^alteline entre le 
télégraphe et le téléphone. La diplomatie offi- 
cielle rencontre aujourd'hui une terrible rivale, 
la presse ; et l'on peut se demander si ceci ne 
tuera pas cela. Il y a jusque sur les marches des 
trônes, si j'ose dire, un prurit de publicité ; on 
y fait de préférence au correspondant du grand 
journal la confidence des secrets que l'ambas- 
sadeur apprendra par cette gazette, l'ne nou- 
velle souveraine, l'opinion, dispute partout aux 
initiés la conduite des affaires d'État : dans les 
démocraties comme la nôtre, ils tenteraient 



GABRIEL HANOTAUX 139 

vainement de lutter contre le courant populaire, 
qui imprime à ces affaires une direction instinc- 
tive, sentimentale. Ce sentiment du peuple 
est souvent mieux inspiré que la raison des 
habiles ; mais il verse tout d'un bord, avec 
excès, sans défiance, il vire parfois brusque- 
ment. Le suivre en le retenant, c'est la tâche 
malaisée des gouvernements que son caprice 
fait et défait. Une seule chose n'a pas varié 
dans la pratique de votre art : si la patience 
est tout le génie, comme l'a dit ce naturaliste, 
elle est surtout le génie diplomatique. 

Vous êtes allé prendre des leçons de 
j)atience à la meilleure école, à Constantinople. 
Que je vous vois mal, Monsieur, sur ces divans 
de Thérapia où vous m'avez succédé ! Mes 
années de prime jeunesse ont fui là-bas dans 
un long rêve, bercé par l'incessant clapotis du 
Bosphore, au bord des eaux divines qui trem- 
blent dans la lumière, et persuadent douce- 
ment, à l'ombre des platanes, Toubli d'agir et 
de penser. Que faisiez-vous, actif Européen que 
vous êtes, au pays où il ne faut rien faire? Pou- 
viez-vous suivre le conseil du vieux caïdji à 
l'étranger qui descend dans son étroite embar- 
cation ? — (( Effendi, pour ne point chavirer. 



140 SOUS LES LAURIERS 

il ne faut pas bouger, il ne faut même pas pen- 
ser. » Vous m'allez mépriser de vous montrer 
une âme vraiment turque. Européen vite ins- 
truit de tout, vous ne me croiriez pas, si je 
disais que pour pénétrer les âmes ainsi faites 
des Osmanlis, pour découvrir la finesse qui 
sommeille au fond, il n'est peut-être pas inutile 
d'avoir vécu longtemps de leur vie indolente et 
contemplative. 

Vous ne vous y êtes pas attardé. Les 
électeurs de l'Aisne vous infligeaient une autre 
forme d'inaction : ils vous envoyèrent en 1886 
au Parlement. Là, comme en Turquie, je vous 
vois mal, vous qui ne savez pas perdre votre 
temps. Il ne me semble point que vous ayez 
gardé de votre passage dans ce bruit un souvenir 
idolâtre. On ne le devine pas, du moins, dans 
les sentiments que vous prêtez à votre Riche- 
lieu, aux États de 101 i. — « Sa jeunesse, atten- 
tive et encore inexpérimentée, va suivre ce 
spectacle d'intrigues stériles et d'agitations 
vaines. Il sentira naître en lui ce mépris pour 
les grandes assemblées, si naturel aux hommes 
d'action. Il achèvera son éducation politique en 
observant l'agonie de la vieille institution libé- 
rale. » — Et vous commentez sans compassion 



GABRIEL HANOTAUX 141 

le récit où Florimond Rapide nous montre 
(( ces braves gens, venus du fond de leur pro- 
vince pleins d'illusions... Ils allaient par la 
ville, inquiets, dans l'espérance d'on ne savait 
quel coup du hasard qui les aiderait et les arra- 
cherait à leur propre impuissance. » — Ce sont 
les députés de 1614 dont il est question. 

Vous êtes revenu avec soulagement à 
votre place utile, à la direction d'un de ces 
bureaux que le biographe d'Henri Martin appe- 
lait irrévérencieusement « un moulin à dé- 
pêches », avant d'y moudre lui-même. Vous y 
avez débrouillé les noirs démêlés de notre 
empire africain, de ce Nouveau Monde où les 
diplomates joueront désormais leurs plus diffi- 
ciles parties. Enfin il arriva une chose extraor- 
dinaire : un jour qu'on refaisait un Cabinet, il 
ne se rencontra ni un avocat ni un médecin 
législatif pour convoiter le portefeuille des 
Affaires étrangères : on en fut réduit à prendre 
un homme du métier. Il a duré. 

Ici, vous m'échappez, Monsieur. Je 
fus longtemps étudiant dans la Faculté où 
vous voilà docteur. J'y ai appris tout au moins 
qu'il ne convient pas de juger sur l'incident 
quotidien les desseins à longue portée du négo- 



142 SOUS LES LAUIUERS 

ciateur di[)lomiitique. Faisons crédit au temps 
qui seul découvrira et sanctionnera les vôtres. 
Cultivez notre jardin. Vous y avez vu croître 
un bel arbre dont les fleurs nous ont réjoui : 
nous vous souhaitons d'en cueillir les fruits. 
Les averses et les grêles ne vous furent point 
épargnées ; vous les laissez passer en relisant 
le Testament politique de Richelieu. — « Celui 
qui occupe cet emploi doit savoir que la condi- 
tion de ceux qui sont appelés au maniement 
des affaires publiques est beaucoup à plaindre, 
en ce que s'ils font bien, la malice du monde 
en diminue souvent la gloire, représentant 
qu'on pouvait faire mieux, quand même cela 
serait tout à fait impossible. Enfin, il doit 
savoir que ceux qui sont dans les ministères 
sont obligés d'imiter les astres qui. nonobstant 
les abois des chiens, ne laissent pas de les 
éclairer et de suivre leur cours. » — Richelieu 
est bon conseiller : imitez les astres, nou5 
n'imiterons pas les abois des chiens. 

Je vous laisse à l'hôtel du quai d'Or- 
sa\ : je vous reprends oîi vous m'appartenez, 
dans ce logis modeste et studieux où vous avez 
vécu, où vos amis vous retrouvent aux heures 
de relâche, entre les portraits, les estampes du 



GABRIEL HANOTAUX 143 

Cardinal, les belles éditions à ses armes. Sur 
tous les murs, l'image du maître idéal de la 
maison, la « tête osseuse et fine », peinte, gra- 
vée, moulée. Vous êtes allé la chercher jusque 
dans sa sépulture de la Sorbonne. Vous l'avez 
trouvé intact, ce crâne volontaire, il a duré 
plus que bon nombre de ses créations. Le mou- 
lage du masque est sous votre main, vous y 
rallumez la pensée que vous exhumiez d'autre 
part dans les papiers des Archives. Du monu- 
ment que vous lui élevez, nous n'avons que le 
portique : une scène largement construite, où 
votre science a évoqué la figure vivante de la 
France à l'aube du xvn® siècle. Tableaux pitto- 
lesques de Paris et de la province, situations 
respectives des différents ordres dans la nation, 
travail séculaire de la royauté pour absorber 
tous leurs droits, troubles laissés dans les cons- 
ciences par tant de luttes religieuses et poli- 
tiques, votre magistrale introduction nous 
montre tous ces aspects de la terre que Riche- 
lieu va pétrir. Les portraits des principaux 
acteurs sont burinés d'une pointe ferme et 
>obre, dans la manière des graveurs qui nous 
ont conservé les maigres profils de ces cava- 
liers et de ces prélats. Nulle dissonance entre 



144 SOUS LES LAUniERS 

les citations que vous faites et la narration où 
elles s'encadrent ; on reconnaît à cet accord la 
bonne qualité de votre langue, sa parfaite con- 
venance avec Tépoque et le sujet. 

La scène est prête : votre second vo- 
lume y introduit le héros qui va la remplir. — 
« Vêtu de la robe violette, coiffé du bonnet 
carré, portant le large col blanc qui convient à 
la pâleur de son teint, la main en avant, allon- 
gée et très fine, jeune, prompt, fébrile, Tévêque 
de Luçon s'avance, dans la foule des inconnus, 
du pas ferme d'un homme qui se sent parti 
pour les longs chemins. » — Le voilà secré- 
taire d'État, associé à la périlleuse fortune du 
maréchal d'Ancre. La brosse fougueuse de Mi- 
chelet avait peint le meurtre de Concini dans 
la cour du Louvre; votre dessein dramatique 
soutient la comparaison. C'est au lendemain 
de cette tragédie que vous abandonnez, provi- 
soirement, le futur Cardinal. Je ne puis repro- 
cher qu'une chose à ce commencement d'un 
beau livre : l'impatience où il laisse le lecteur 
qui en attend la suite. 

Beau livre, parce qu'il a jailli d'une 
ardente sympathie de votre esprit. Pourquoi 
donc l'aimez-vous, ce dur et pAle compagnon 



GABRIEL HANOTAUX 145 

de toute votre vie? L'homme est de ceux qui 
forcent l'admiration et n'attachent pas la ten- 
dresse. c( Le fond de son cœur était froid. 
Jamais un sentiment ne l'écarta de la ligne 
que ses calculs lui avaient tracée. Beaucoup 
l'aimèrent, il aima peu. Il n'eut jamais qu'une 
passion, celle du commandement. » — Les 
Instructions et Maximes que je me suis données 
pour me conduire à la Cour, ce bréviaire portatif 
du prêtre ambitieux, nous ouvre une âme 
toute de glace, de sécheresse et de ruse. Pour- 
quoi donc l'aimez-vous ? Je le sais : tout votre 
livre le crie. L'historien, le Picard gardien-né 
de la frontière, a reconnu chez ce Poitevin un 
sens fraternel de l'histoire nationale, une juste 
conception de la grandeur française et des 
moyens nécessaires pour l'affermir. Avec une 
émotion communicative, vous nous avez mon- 
tré le jeune Armand du Plessis s'instruisant 
au spectacle des misères communes, dans ces 
campagnes ruinées par l'anarchie de la Ligue, 
menacées par l'Espagnol, disputées par la foi 
de Genève à la protection tutélaire du vieux 
clocher. En son âme, comme en un clair mi- 
roir, vous avez vu l'âme de ce temps, telle 
qu'elle se formait à la fin de la Ligue chez les 

10 



446 SOUS LES LAURIERS 

meilleurs Français, telle qu'elle parle dans les 
admirables Lettres du cardinal d'Ossat; vous y 
avez surpris le « réveil vigoureux du sentiment 
national » qui caractérise pour vous les der- 
nières années du xvi® siècle. Vous signaliez 
déjà cette révolution d'idées, il y a vingt ans, 
dans un de vos premiers écrits sur ces matières, 
et vous la rapportiez à trois causes : « une aspi- 
ration générale vers la tranquillité, un mouve- 
ment d'honnêteté, un courant de défense na- 
tionale. » Ces besoins primordiaux du peuple 
de France, Armand du Plessis les a sentis, il 
leur a donné une volonté active; il s'est pro- 
mis de continuer et de parfaire l'œuvre répa- 
ratrice du roi Henri IV. Il vous est apparu 
grand, il l'est vraiment, parce qu'il a dégagé 
la loi fondamentale de notre histoire et qu'il y 
a rangé sa conduite. La nature elle-même nous 
a fait cette loi ; elle a situé ce pays à l'extré- 
mité de l'Europe, au point où il reçoit le choc 
de toutes les races acheminées vers l'ouest, en 
marche vers la grande mer; elle l'a comblé de 
biens charmants et enviables, objets de perpé- 
tuelle convoitise pour les voisins qui guettent 
ses divisions. 11 ne peut trouver que dans l'unité 
la sauvegarde de son indépendance. Richelieu 



GABRIEL HANOTAUX i47 

a tout s^ubordonûé à la préservation de cette 
indépendance ; aux frontières, il a voulu l'as- 
surer par la reprise des limites naturelles ; à 
l'intérieur, il en a cherché la plus sûre garan- 
tie dans l'intégrité de l'esprit français ; préfé- 
rant le certain à l'incertain, la tradition aux 
nouveautés séduisantes, il a combattu dans la 
Rochelle et dans Privas les infiltrations d'un 
esprit étranger. 

N'est-il pas allé à Textrême dans son 
implacable besoin d'unité? Quand vous expo- 
serez la suite de ses nivellements, Tapprouverez- 
vous d'avoir mis la hache au cœur de ces grands 
chênes incommodes, qui gênaient, qui soute- 
naient aussi le trône royal? Les émonder, 
c'était prudence; mais les abattre tous? Cent 
cinquante ans vont passer, et faute de ces étais 
le trône s'écroulera, entre d'inutiles courtisans, 
petits-fils domestiqués des rudes seigneurs fau- 
chés par les bourreaux du Cardinal. Il eût sans 
doute frémi, le bûcheron qui faisait ces coupes 
sombres, s'il avait pu deviner le danger pro- 
chain du vide où il élevait son roi ; s'il avait 
pu voir la plus haute tête, restée trop seule, 
trop haute, tombant à son tour sur la place de 
la Révolution. Donnerez-vous tort au poète qui 



U8 SOUS LES LAURIEUS 

fait prophétiser le vieux Nangis devant Taïeul 
de Louis XVI : 



Sire ! en des jours mauvais comme ceux où nous sommes, 
Croyez un vieux, gardez un peu de gentilshommes. 
Vous en aurez besoin peut-être à votre tour. 
Hélas! Vous gémirez peut-être quelque jour 
Que la place de Grève ait été si fêtée. 

Et plus tard, quelle déception épou- 
vantée pour le politique, s'il eût aperçu cet 
autre conséquence dernière de son plus cher 
dessein ! Sur les ruines de la vieille maison 
d'Autriche, rivale encombrante, mais alourdie, 
ralentie, empêchée par tant de frottements, un 
jeune empire surgit, plus alerte, plus mobile, 
ramassant toute l'Allemagne dans la main d'un 
autre Richelieu, portant à l'œuvre du nôtre un 
coup irréparé. Ne me prêtez pas, iMonsieur, 
des reproches ridicules; votre Cardinal a fait 
la besogne que lui marquaient les nécessités 
de son temps, il a pourvu aux périls les plus 
urgents, frappé les factieux du dedans, les 
ennemis du dehors. Mais permettez-moi de 
rappeler l'infirmité de la vue et de l'action 
humaines, l'aboutissement effrayant et déri- 
soire des plans les mieux concertés dans cet 



GABRIEL HANOTAUX 149 

inconnu où Farme victorieuse se retourne 
contre celui qui a trop vaincu. 

Vous aimez tant votre héros que vous 
ne m'accorderez peut-être pas ces réserves. 
Vous aimez l'homme et son œuvre. Tout en 
elle satisfait l'idéal de vos aspirations intimes. 
Elles éclatent dans vos jugements, dans la com- 
plicité de votre pensée avec les entreprises que 
vous racontez. Ne vous en défendez pas : votre 
livre est un perpétuel aveu. Jeté par le sort 
dans un mouvement d'idées qui a démoli toutes 
les traditions, vous êtes un affamé de tradition. 
Votre rêve visible est de reconstruire l'antique 
édifice avec des matériaux nouveaux, de rele- 
ver sur le même plan ses façades d'une noble 
et forte ordonnance, ses murailles éprouvées 
contre les assauts du dehors. Vous espérez le 
rebâtir sans fondations et sans clef de voûte. 
L'expérience est audacieuse ; nous l'observe- 
rons avec un intérêt anxieux. Vous la poursui- 
vrez en des jours obscurs; ils offriront peut- 
être plus d'une ressemblance avec ceux qui 
firent l'objet de votre longue étude. Déjà, vous 
avez entendu gronder les passions du temps 
de la Ligue ; et parmi leurs menaces discor- 
dantes, vous avez pu reconnaître le symptôme 



m sous LES LAURIEHS 

consolateur que vous discerniez en ce temps- 
là, « un vigoureux réveil du tempérament na- 
tional ». 

Ah! laissez-moi sortir une minute des 
compliments académiques! Puisque vous venez, 
jeune encore, frapper à notre porte, souffrez 
qu'il use d'un droit et qu'il s'acquitte d'un devoir 
celui qui n'est et ne veut être qu'un écrivain, 
qui vous parle au nom d'une réunion d'écrivains, 
de ces intellectuels dont on a trop médit parce 
que certains ont mésusé de ce beau titre. Souf- 
frez qu'il se fasse l'écho du vœu commun, et 
qu'il vous dise simplement, en rompant la glace 
de cette audience d'apparat : Soyez le guide qui 
entendra ce réveil du cœur de la France ! Tout 
passe et change, les formules, les régimes, les 
mots creux et les vaines clameurs dont on vous 
assourdit ailleurs. Seul, le cœur de la vraie 
France ne change pas ; il dure, à peine entamé 
parles éléments étrangers impuissants à l'adul- 
térer, fidèle aux vieux instincts de la race, à ses 
croyances, à ses amours ; tel que vous l'avez 
senti battre dans le passé, tel qu'il soupirait 
dans la plainte de Jeanne au fond de votre tour 
de Beaurevoir. La force est là. Quand on aurait 
l'appui du reste du monde, on n'aurait rien, si 



GABRIEL HANOTAUX 151 

on ne l'a pas avec soi, ce cœur toujours prêt à 
offrir le trésor de ses énergies à l'homme de 
bonne volonté qui les rassemblera dans sa pro- 
pre poitrine. Soyez un de ces hommes! L'hon- 
neur en rejaillira sur ceux qui vous ont fait ici 
crédit d'estime et d'espoir. 

Vous leur devez aussi l'achèvement de 
votre histoire. Elle vous consolera des vicissi- 
tudes de l'action publique, dans la bibliothèque 
coutumière où vous attendent les images et les 
livres de Richelieu. Vous le retrouverez chez 
nous, dans la salle où il préside à nos travaux. 
Vous y retrouverez d'autres grandeurs, offus- 
quées jadis par l'éclat de son astre, et qui l'éga- 
lent aujourd'hui, parce que leurs créations 
résistent mieux à l'usure du temps. 

Le tout- puissant ministre sort du 
Palais-Cardinal, entouré de ses gardes, envié, 
craint, adulé ; sur le parcours du carrosse, dans 
la foule où tous n'ont d'yeux que pour Monsei- 
gneur le Cardinal-Duc, qui remarque ces petites 
gens, un chétif avocat à la Table de marbre, 
Pierre Corneille ; un adolescent souffreteux qui 
va rêvant à la machine d'arithmétique. Biaise 
Pascal? Le temps passe, travaille pour eux, les 
relève ; il rétablit l'équilibre entre la grandeur 



152 SOUS LES LAURIERS 

de chair et la grandeur de l'esprit. Nous venons 
de scruter l'œuvre du ministre : elle est déjà 
caduque, méconnaissable, quelques-uns de ses 
effets lointains nous affligent, ils eussent cons- 
terné leur artisan. Les œuvres du poète et du 
penseur sont vivantes, intactes ; elles ne feront 
jamais de mal, leur rayonnement s'accroît, 
chaque jour ajoute à ces morts un peu de la vie 
qu'il retire à l'autre. Tant qu'il y aura des 
hommes, et qui parleront notre langue, le génie 
de Pascal les conduira dans l'infini. Entre son 
nom et celui de Richelieu, je vous laisse décider 
où se porterait la majorité, si Ton demandait 
par voie de plébiscite laquelle de ces deux 
gloires chacun préférerait pour soi-même. 

Nous savons ici le prix et l'utilité de 
l'hdmme d'action ; mais nous plaçons plus haut 
encore, avec le consentement général du monde 
civilisé, les maîtres de notre pensée. Comme la 
pieuse femme de Béthanie qui écoutait la voix 
divine, ils ont choisi la meilleure part. Leur 
illustre exemple soutient nos timides espéran- 
ces; il nous apprend à mettre toutes les ambi- 
tions de notre vie dans la lueur de la petite 
lampe qu'on allume d'avance, et qui veillera, 
peut-être, dans la nuit incertaine du tombeau. 



GABRIEL HANOTAUX 153 

Vous nous comprenez, Monsieur, vous 
aimez aussi ce que nous aimons. Il faut, disait 
le poète, 

Il faut dans ce bas monde aimer beaucoup de choses. 

Un âge vient, hélas! où ce précepte 
n'est plus facile à suivre. On en prend le con- 
tre-pied, on désaime beaucoup de choses. On 
range les chimères et les vanités, on quitte sans 
regret les hôtelleries de hasard, les logements 
insalubres où Ton avait erré ; mais, vous le 
verrez à l'user, on s'attache toujours davantage 
à la vieille maison de votre Cardinal, aux sou- 
venirs qu'elle conserve, aux objets qui occupent 
ici l'esprit : on s'y attache, parce qu'on y trouve 
réunis ces biens qui se font de plus en plus 
rares : une grande force de durée dans l'indé- 
pendance et le désintéressement. 



DISCOURS 

PRONONCÉ A L'INAUGURATION DU MONUMENT 
DE 

FERDINAND DE LESSEPS 

A PORT SAÏD 

LE 17 NOVEMBRE 1899 

Au nom de l'Académie Française et de l'Académie 
des Sciences 



FERDINAND DE LESSEPS 



Monseigneur \ 
Mesdames, Messieurs, 

Vous êtes venus, sur ces mers rassem- 
blées, honorer l'homme qui leur commanda de 
servir son rêve, et qui fut obéi par les mers. 
J'ai charge de lui apporter le salut fraternel de 
la grande famille qui le réclame à un double 
titre : Flnslitut de France. Au nom de l'Aca- 
démie française, au nom de l'Académie des 
Sciences, je viens commémorer notre illustre 
confrère devant la statue qui le figure, dans le 
lieu où Ferdinand de Lesseps est présent, tout 
entier, pour les siècles. Son corps périt ailleurs ; 

1. s. A. le Khédive. 



loS sous LES LAURIERS 

son ùme vit ici, sur le chantier de travail que 
sa pensée ne quitta jamais, sur le Canal où 
cette pensée obstinée s'est faite œuvre vivante. 
Pourquoi donc était-il dans nos com- 
pagnies de savants et d'écrivains, ce confrère 
actif qui ne se piquait ni de science, — parce 
qu'il devinait ce que la science étudie, — ni de 
littérature, parce qu'il écrivait sur son grand 
livre, la planète? Ferdinand de Lesseps, entre- 
preneur : ainsi le qualifient les actes commer- 
ciaux où son nom est mentionné. Réfléchis- 
sons, Messieurs, au sens premier et à la beauté 
intérieure de ce mot : pris à une certaine hau- 
teur, il définit la profession de tous les génies 
hors cadres qui ont conçu, osé, réalisé une 
entreprise extraordinaire ; il désigne à nos 
suffrages tous les poètes de la pensée ou de 
l'action, quel que soit leur outil, qui modelè- 
renl le monde sur la forme de leur rêve. Les- 
seps était des nôtres au même titre qu'un autre 
confrère, un autre entrepreneur, qui le précéda 
sur celle terre d'Egypte où il donna à l'Institut 
de France des lettres de grande naturalisation ; 
celui-là s'appelait Napoléon Bonaparte. Les- 
seps a ramassé une des idées de Bonaparte ; et 
de la graine jetée au vent du désert par ce génie 



FERDINAND DE LESSEPS 159 

prodigue, il a fait germer et croître la forêt de 
mais qui relie l'Orient à l'Occident. 

Vous savez tous, — on vous le rappe- 
lait tout à Fheure, — comment le mirage des 
mers réunies a plané sur ce désert pendant des 
milliers d'années, depuis l'aube des temps his- 
toriques ; chimère toujours tentatrice, toujours 
irréalisable pour les grands esprits, pour les 
maîtres puissants qui la caressèrent un instant 
et ne surent pas la féconder. 11 semble qu'avant 
de faire sur l'œuvre du Créateur cette retouche 
essentielle, l'esprit humain ait dû procéder 
comme la nature dans ses formations géolo- 
giques : une gestation séculaire, une lente 
accumulation de petits efforts prépare tous les 
changements durables dans la structure de 
notre globe. Laissez-moi croire, dans l'ordre 
spirituel comme dans l'ordre cosmique, à cette 
force de la tradition, à ce lien d'aide mutuelle 
entre les générations, qui fait qu'un désir ancien 
de l'humanité, longtemps inefficace, aboutit 
enfin et se réalise après qu'il a mûri dans beau- 
coup de cœurs. Désirs des vieux Pharaons, des 
conquérants romains, des Khalifes arabes, du 
conquérant français et de ses savants confrères, 
désirs de Sésostris et d'Alexandre, de César et 



160 SOUS LES LAURIERS 

de Bonaparte, il n'a pas fallu moins que toutes 
ces velléités pour forger enfin la volonté que 
nous avons vue vivre et vaincre dans la per- 
sonne de Ferdinand de Lesseps. 

Une volonté ! C'était tout Thomme. 
On a tout dit de lui quand on a prononcé ce 
mot. Concentré sur une idée juste, ce vouloir 
exclusif et passionné Ta conçue, portée, nour- 
rie, défendue et développée à toutes les périodes 
de la croissance, comme fait la mère pour le 
fruit de ses entrailles. Qu'était-ce que les tra- 
vaux du fabuleux Hercule, en comparaison des 
difficultés dont Lesseps a triomphé ? Elles 
étaient innombrables, elles paraissaient invin- 
cibles. M. Charles-Roux vient de les rappeler 
dans quelques pages émouvantes ; mais nul 
récit n'en peut donner idée à ceux qui n'ont 
pas suivi de près la genèse et la pénible enfance 
du Canal. Résistances de la matière, résis- 
tances pires de l'ignorance et des préjugés, 
appuyés sur une science trompeuse; panique 
des capitaux timides, ligues des intérêts con- 
traires ; force d'inertie des uns, oppositions vio- 
lentes des autres, rien ne fut épargnée Lesseps. 

Il allait quand même, il écartait les 
mauvais desseins des hommes comme il dé- 



FERDINAND DE LESSEPS 161 

blayait les sables de ses tranchées. Les diffi- 
cultés revenaient, le khamsin ramenait les 
sables; il ne se troublait pas, il creusait plus 
avant, tel ce Néhémias qui rebâtissait son 
temple la truelle dans une main , le bouclier 
sur l'autre. 

Elle apparut vraiment grande, la vo- 
lonté individuelle, isolée, quand elle sortit vic- 
torieuse du combat contre cette volonté faite 
peuple, l'Angleterre. On peut le proclamer 
aujourd'hui, car c'est rendre un équitable hom- 
mage à l'Angleterre : il semble que le carac- 
tère d'un homme ne reçoive la dernière trempe 
et la consécration suprême qu'après qu'il s'est 
mesuré avec les modernes héritiers de la volonté 
romaine. Lesseps a triomphé d'eux comme il 
faut toujours triompher, en ouvrant les yeux 
de ses adversaires sur leurs véritables intérêts. 
A force de courage et de raison, il a réduit et 
séduit cette énergie de la nature qui s'appelle 
dans l'histoire la nation anglaise. Si précieux 
que soient les services matériels dont la civili- 
sation est redevable à notre glorieux ami, il 
mérite mieux encore la reconnaissance dii pen- 
seur et du moraliste. Messieurs, parce qu'il a 
donné l'exemple salutaire, nécessaire entre- 

11 



162 SOUS LES LAURIERS 

tous, Texemple d'une volonté ferme toujours 
appliquée sur le mênie objet. Nul n'a mieux 
justifié la définition de Buffon : le génie, c'est 
la patience. 

Souffrez que je fasse ici une amende 
honorable. Il y a un quart de siècle, un dîner 
hebdomadaire réunissait chaque dimanche quel- 
ques Français du Caire dans le beau jardin de 
l'Ezbékieh. Des esprits distingués se rencon- 
traient là, des explorateurs qui venaient de fouil- 
ler l'Afrique, des diplomates, des artistes 
éminents comme Paul Baudry, des savants 
respectueusement groupés autour du bon maître, 
de ce Mariette-Bey dont la parole ardente évo- 
quait les dieux et les hommes de la première 
histoire. On causait, on échangeait des aperçus 
sur toutes choses... Pardonnez-moi de m'atlar- 
der avec ces ombres : je les aimais ; toules ont 
fui, déjà... Quand Lesseps était des nôtres, il 
prenait peu de part à l'entretien ; il paraissait 
absent, indifférent aux questions, aux livres qui 
nous intéressaient ; mais dès qu'un mot lui en 
fournissait l'occasion, il faisait dévier la conver- 
sation sur le Canal de Suez : problèmes afri- 
cains, histoire delà primitive Egypte, politique 
européenne^ mouvement général des idées et 



FERDINAND DE LESSEPS 163 

des affaires dans l'univers, il ramenait tout h 
sa pensée tyrannique. Ce n'était point faiblesse 
sénile : jamais l'étonnant vieillard n'avait été 
plus jeune. Un soir, en sortant de la réunion, 
quelques étourdis, — ils commençaient de vivre, 
et c'était leur excuse, — hasardèrent ces pro- 
pos que j'ose répéter: « Quel homme étrange, 
ce grand Lesseps ! Quelles lacunes dans son 
intelligence ! » 

Depuis lors, un quart de siècle a passé. 
J'ai réfléchi, j'ai vu la vie, et combien elle est 
pauvre quand elle n'est riche que d'intelligence, 
si l'on entend par là cette curiosité subtile et 
dispersée qui jouit de tout comprendre, qui 
bourdonne dans le vide, impuissante à créer. 
Que de fois j'ai rougi de notre jugement témé- 
raire, en rendant justice à l'homme qui m'avait 
montré la forme rare et supérieure de l'intelli- 
gence, celle que rien ne distrait de son opéra- 
tion créatrice ! 

Cette volonté infrangible n'était ni 
dure, ni brutale; elle savait se faire souple, insi- 
nuante, pêcheuse d'hommes. Et les hommes la 
suivaient comme un aimant; comme ils suivent 
toujours les optimistes, les grands marchands 
d'espoir. Vous vous rappelez la fine réponse 



164 SOUS LES LAURIERS 

de Goethe à Eckermann, qui lui demandait par 
quel pouvoir secret Napoléon s'attachait tant de 
dévouements : « Il donnait, dit le poète, il don- 
nait à tous les hommes la conviction qu'il les 
conduisait au but particulier que chacun d'eux 
s'était assigné. » — Ce fut aussi le secret des 
réussites de Lesseps dans son apostolat. Avec 
ses amis, ses proches, ses enfants, ce grand 
volontaire était bon jusqu'à la faiblesse. Parmi 
ses nombreux intimes, — les intimes de Les- 
seps, c'était le quart, peut-être le tiers des 
habitants du globe, — qui ne se souvient du 
modeste appartement de la rue Saint-Florentin, 
et de la cheminée légendaire où il nous mon- 
trait, après dîner, avec tant d'aimable bonho- 
mie, lajoyeuserangée de petits souliers au-dessus 
des berceaux ? Les petits souliers se sont élargis : 
ils foulent aujourd'hui les berges du canal. Les 
enfants qui dormaientdans les berceaux m'écou- 
tent parler du père aimé, avec le regret de ne 
plus le trouver dans son chalet d'Ismaïliah, 
avec l'orgueil de voir son image dressée dans 
la gloire. Ils vous diront que ce rude briseur 
d'obstacles ne froissa jamais un de leurs petits 
cœurs. Je veux oublier le léger désagrément 
dont il fut responsable ; on m'a eonté> — ce 



FERDINAND DE LESSËPS 16H 

doit être une calomnie, — qu'un jour, à l'exa- 
men de géographie, une de ses enfants répondit 
fort mal ; on la reprenait, elle s'écria : « Com- 
ment voulez-vous que je sache ma géographie? 
Papa l'a toute changée ! » 

Si exceptionnel que fût ce génie, il 
eût peut-être échoué, sans la désignation pro- 
videntielle qui le fit apparaître dans le lieu et 
dans le temps où il trouvait son emploi natu- 
rel. 

Il était adapté au lieu. L'Orient, terre 
des miracles et piédestal des immenses destins, 
l'Orient où les grandes choses semblent plus 
faciles et plus prestigieuses ; l'Egypte, qui en- 
seigne à chaque pas les œuvres colossales faites 
pour l'éternité, c'était bien le théâtre prédes- 
tiné à l'imagination prophétique, à l'action intré- 
pide et somptueuse d'un Lesseps. On peut dire 
qu'il avait l'Egypte dans le sang, puisque son 
père y avait vécu; lui-même, il y forma de 
bonne heure sa jeune pensée, il y mûrit un de 
ces dessins dont l'esprit s'effraierait partout 
ailleurs qu'au pied des Pyramides. Bossuet a 
deviné l'ancienne Egypte dans une phrase 
exacte et forte du Discours su?- r Histoire univer- 
selle'. « La température toujours uniforme du 



166 SOUS LES LAURIERS 

pays y faisait les esprits solides et constants. » 
Lesseps respira cette constance dans l'air de la 
vallée du Nil. 

Par bien des côtés, c'était un homme 
de la Bible, un contemporain des Patriarches. 
Cette parenté nous frappait, quand il nous expli- 
quait les antiques traditions par des exemples 
empruntés à ses propres aventures. A l'enten- 
dre, tout devenait clair et facile dans les pro- 
diges que rapporte l'Écriture: il avait recueilli 
la manne et fait jaillir Teau du rocher ; le pou- 
voir de Joseph, il Tavait conquis chez un nouveau 
Pharaon; les ruses de Samson, il s'en était 
servi; les Bédouins de la horde de David, il les 
domptait et les attachait à sa fortune comme le 
fils d'Isaï. 

11 avait de l'Oriental l'endurance phy- 
sique, la sobriété de vie, l'audace tranquille, 
les vues simples et intuitives, le fatalisme et les 
superstitions, la foi aveugle dans l'assistance 
supérieure qui ne manque jamais aux vaillants, 
il tenait aux pasteurs du désert par son humeur 
nomade, par le sens des grandes migrations, 
des courants qui les déterminent et des travaux 
qui les facilitent. Aux objections peureuses des 
statisticiens et des armateurs, il répondait sérieu- 



FERDINAND DE LESSEPS 167 

sèment en dressant le bilan des échanges entre 
le roi Salomon, le sultan d'Ophir et la reine de 
Saba. Je crois bien que rien ne l'étonnait ni ne 
lui déplaisait dans la vie surabondante du roi 
Salomon ! 

Battu du vent contraire et près de 
sombrer en Europe, il retrouvait des forces 
neuves en touchant sa terre de prédilection. A 
chevaucher près de lui sur cette terre, on avait 
le sentiment qu'il ne pouvait être malheureux 
qu'ailleurs. Hélas ! que n'eût-il lui-même ce 
sentiment ! La prédestination s'accuse jusque 
dans cette gigantesque effigie ; la place en était 
marquée sur le sol égyptien, et là seulement. 
Un jour, dans le recul des siècles, quelque sa- 
vant brouillera les époques et la confondra 
avec les statues des Hycsosou des rois thébains; 
il dira à ses élèves: « C'était un des souverains 
de cette race et de ce pays. » — Jamais, peut- 
être, l'archéologue ne sera tombé si juste! 

Par une contradiction heureuse et sin- 
gulière, ce revenant des jours bibliques se 
trouva merveilleusement approprié aux besoins 
de notre temps, il y a des génies qui viennent 
trop tôt ou trop tard, et périssent inutiles par 
ce défaut de concordance avec le siècle. Les 



it% sous LES LAURIERS 

uns, prophètes mal écoutés, devancent doulou- 
reusement leur époque et n'auront d'audience 
que dans les âges à venir. D'autres, attardés 
dans le passé, ofîrentvainement à leurs contem- 
porains des forces admirables qui n'ont plus 
d'emploi dans le présent. Lesseps fut par ex- 
cellence l'homme représentatif et le serviteur 
nécessaire de notre xix" siècle. Le caractère 
essentiel et le grand titre d'honneur de ce 
siècle, nous les apercevons clairement à Theure 
où il s'achève : c'est le rapprochement de toutes 
les parties du globe par les découvertes et les 
applications pratiques de la science; c'est la 
fusion des peuples et des intérêts, leur compé- 
nétration mutuelle par les courants économi- 
ques ; c'est la victoire des hommes réunis sur 
la nature, l'obstacle, l'espace. 

Lesseps eut l'intuition de ces méta- 
morphoses à l'heure où une divination du génie 
pouvait seule les pressentir; il en fut le princi- 
pal promoteur et le plus efficace artisan. Son 
œuvre est si bien liée au mouvement général 
du siècle, elle apparaît avec une telle évidence 
à la fois cause et effet de ce mouvement, que 
rhistorien ne conçoit pas le xix® siècle sans 
Tesprit de Lesseps, ou l'esprit de Lesseps hors 



FERDINAND DE LESSEPS 169 

du xix*" siècle. 11 y eut vraiment une intention 
mystérieuse dans le décret divin qui fit naître 
cet homme à Taurore, qui le conduisit presque 
au déclin de la période qu'il symbolise. Il a dis- 
paru, le siècle va mourir : ne pensez-vous pas, 
Messieurs, que ces coïncidences nous invitent à 
envelopper le siècle et son homme dans le 
même jugement ? C'était l'usage ancien dans ce 
pays d'Egypte, vous le savez, de soumettre au 
libre jugement des peuples le règne et le roi qui 
venaient de descendre, comme dit le Rituel 
d'Osiris, dans l'ombre de la Vallée de la 
Mort. 

Il fut grand et inégal, ce siècle d'où 
nous sortons. Il donna aux hommes des espé- 
rances infinies et n'en réalisa qu'une part. Il 
acquit des forces magnifiques, il n'en voulut pas 
connaître la limite. Courageux jusqu'à la témé- 
rité, il aborda plus de problèmes qu'il n'en 
pouvait résoudre. Et sur le tard, ployant sous 
la fatigue de trop d'entreprises, il languit, in- 
certain, accablé : un voile noir semble parfois 
s'épaissir sur les âmes de ses fils. Les cœurs 
chagrins oublient les œuvres qu'il édifia sur 
tant de ruines ; les cœurs meurtris l'accusent 
d'avoir détruit leurs paisibles asiles, alors que 



170 SOUS LES LAURIERS 

son ambition présomptueuse n'avait pas le pou- 
voir de leur en assurer de nouveaux. 

Est-ce du siècle que je parle, est-ce de 
Lesseps ? Je ne sais : nous avons vu qu'ils se 
confondaient si étroitement! 

Plus tard, d'une vue plus calme et plus 
lointaine, on regardera notre siècle avec plus 
d'indulgence. On appréciera mieux son immense 
labeur, cette communication de lumières et de 
services établie entre tous les hommes, les bar- 
rières naturelles aplanies et les abîmes de l'igno- 
rance comblés, le souci de grouper et de proté- 
ger les faibles, d'élever leur humble vie en y 
mettant plus de bien-être, de douceur et de 
dignité. 

Ici, je sais que je parle pour le siècle 
et pour Lesseps. 11 a toujours obéi à cette im- 
pulsion généreuse et désintéressée : activer la 
circulation, et, si je puis dire, mettre le monde 
plus à Taise ; réunir les hommes, se donner à 
eux eti les emmenant à sa suite, dans une ex- 
pansion effrénée où cet esprit ivre de mouve- 
ment croyait voir le dernier mot du progrès. 
Au plus fort de ses dernières luttes, en 1855, 
il écrivait dans une belle lettre à un de ses 
attiis : « Je veux faire une grande chose, sans 



FERDINAND DE LESSEPS 171 

arrière-pensée, sans intérêt personnel d'argent. 
C'est ce qui fait que Dieu m'a permis jusqu'à 
présent de voir clair et d'éviter les écueils; je 
serai inébranlable dans cette voie. » — Par la 
suite et dans toutes ses entreprises, heureuses 
ou malheureuses, il demeura fidèle au même 
idéal, avec la même sincérité. Nul ne me dé- 
mentira, parmi ceux qui l'ont suivi de près, qui 
ont bien vu et bien connu ce grand instinctif. 
C'est la loi du désert que les bandes de chacals 
y maraudent toujours derrière le lion en mar- 
che. Vigoureux et jeune encore, à un âge où les 
autres sont vieux, Lesseps avait tenu en échec 
ces rapaces : l'inévitable défaillance des forces 
vint enfin le surprendre dans un rêve tardif; 
il ne la sentit pas, ce fut son seul tort. Il l'a 
payé cher, nous avons vu le lion dépecé par les 
chacals. Mais jusqu'au bout, ce rêve. était le 
même, « sans arrière-pensée », comme il le 
disait, et résumé dans sa devise que nous avons 
gravée sur ce socle : Aperire terrant g entibus , 

Oui, si jamais le premier rayon du soleil 
d'Egypte doit tirer de cette statue les paroles 
qu'il arrachait, disent les anciens, au colosse de 
Memnon, les navigateurs ne recueilleront de 
l'oracle que ces mots : «Ouverture toujours plus 



172 SOUS LES LAURIERS 

large de toute la terre à toutes les nations ! Ri- 
valité féconde dans le travail ! Paix aux hommes 
de toute race dans leurs œuvres pacifiques! » 
Le siècle futur, n'en faisons pas doute, recon- 
naîtra dans ce langage ce qui fut toute Tàme, 
toute la passion et toute Faction de Lesseps, et 
il achèvera de lever respectueusement, comme 
nous venons de le faire, le voile de deuil qui 
cacha quelques instants, avant le matin de la 
pleine gloire, ce front d'airain attristé naguère, 
rasséréné aujourd'hui par la splendeur croissante 
de son bienfait. 

Séparons-nous, Messieurs, sur un autre 
acte de foi. L'humanité peut hésiter un moment 
devant les tâches rationnelles et nécessaires : 
armée du pouvoir souverain que la science lui 
a conféré, elle ne balancera pas longtemps à les 
accomplir. Le jour est prochain, peut-être, le 
jour viendra certainement où un navire passera 
au pied de celle vigie anxieuse, qui l'attend : il 
Jiura fail le tour abrégé du monde en franchis- 
sanl, dans les deux hémisphères, les deux ca- 
naux inter-océaniques. Ah! que le Dieu juste 
l'amène vite, le vaisseau consolateur qui cica- 
trisera l'ancienne blessure, le messager de la 
revanche qui apportera cette complète répara- 



FERDINAND DE LESSEPS 173 

tion I Laissez-moi faire un dernier souhait : 
puisse-t-il porter les couleurs de France, ce 
navire annonciateur de la bonne nouvelle ! Elle 
sera plus douce au vieil ami, quand les hourras 
unanimes de l'équipage le salueront, dans la 
langue maternelle, d'un nom deux fois mérité: 
du nom que notre peuple donnait à Lesseps 
durant toute ma jeunesse, de ce nom que je 
n'ai pas su désapprendre et que l'univers ne 
désapprendra pas : le grand Français! 



DISCOURS 

PRONONCÉ AUX FUNÉRAILLES 
DE 

M. LE VICOMTE 

HENRI BORNIER 

MEMBRE DE l'aGADÉMIE FRANÇAISE 

LE JEUDI 13 JANVIER 1901 



HENRI BORNIER 



Messieurs, 

Il semble que les premiers jours du 
nouveau siècle aient été donnés à la Mort. Elle 
a choisi partout de hautes victimes : elle s'est 
attardée chez nous avec une avidité cruelle : 
coup sur coup, l'historien, le poète ! Rien ne 
nous a fait prévoir ce dernier deuil. Nous avons 
appris l'âge avancé d'Henri Bornier en ap- 
prenant sa mort. Nous ne le savions pas 
vieux, ce confrère assidu, laborieux» si ro- 
buste d'esprit et si jeune de cœur. Nous 
lui donnions Tàge de sa gloire, qui lui était 
venue tard : elle avait encore son parfum de 
printemps. 

Avant la soirée qui fit son nom popu^ 

12 



178 SOUS LES LAURIERS 

laire, Bornier avait longtemps et beaucoup 
travaillé. Ouvrier probe etconsciencieux,ils'était 
cherché lui-même dans toutes les directions : il 
ne s'était pas trouvé tout entier. Eut-il le pres- 
sentiment du malheur national où il allait se 
faire reconnaître de tous comme un grand con- 
solateur, ce qui revient à dire comme un vrai 
poète? Tandis que ce malheur s'apprêtait dans 
l'ombre, avant même qu'il n'eût fondu sur nous, 
Bornier fut illuminé par une idée juste et 
soulevé par une haute ambition. 

Il y avait, à l'origine de notre histoire 
littéraire, une simple et touchante épopée que 
nos écrivains classiques n'ont jamais égalée : 
cette Chanson de Roland où la France s'aimait 
elle-même sous la figure qui la séduit le mieux, 
figure de sa gloire blessée, de son héroïsme 
malheureux. Incorrigibles idéalistes que nous 
sommes, nous préférons à tous les favoris de la 
fortune nos héros sacrifiés, Roland à Roncevaux, 
Jeanne d'Arc sur le bûcher. Bornier osa rêver 
de ressusciter en lui l'àme du vieux Théroulde ; 
il voulut ranimer sur le théâtre contemporain 
une variante de la légende consacrée par les 
siècles, et où notre race avait mis, comme dans 
un ancien reliquaire, ses trésors de vaillance. 



HENRI BORNIEK 179 

de tendresse, de pitié. Pour réussir, il lui fallait 
un collaborateur : un sentiment public tout 
pareil à celui des vaincus de Roncevaux. Il fut 
trop bien servi par noire infortune. 

Un quart de siècle n'a pas amorti les 
impressions de cette soirée. Une salle frémis- 
sante acclamait enfin notre résurrection morale, 
après la longue stupeur de la défaite. Tous les 
yeux se mouillaient de larmes, toutes les mains 
applaudissaient avec frénésie ces vers qui 
entraient profondément dans nos cœurs meur- 
tris, qui en ressortaient tout chargés de douleur, 
de courage et d'espérance. Comme le héros de 
son drame, notre poète avait fait sonner la 
cloche longtemps muette, la cloche d'argent 
dont le tintement rapportait l'espoir dans le 
palais de Charlemagne. Le lendemain, il était 
célèbre. 

N'y avait-il dans son succès qu'une 
de ces surprises fréquentes, où l'à-propos des 
allusions et d'adroites flatteries à nos passions 
font tout le mérite d'une œuvre de circons- 
tance? Non. Des générations plus calmes sont 
venues entendre la Fille de Roland ; la pièce 
garde sa forte prise sur des cœurs cicatrisés. 
Autant qu'on peut préjuger de ces choses, les 



180 SOUS LES LAURIERS 

enfants continueront d'apprendre dans nos 
écoles la chanson des épées, et les hommes 
d'applaudir sur nos théâtres le drame national 
du nouveau Théroulde. 

Il avait donné avant cette révélation 
il a donné depuis, nombre d'autres pièces, ani- 
mées du même souffle généreux : leur succès 
honorable suffirait à la réputation d'un écrivain. 
Mais je ne crois pas desservir notre confrère en 
ne retenant à cette heure que le triomphe 
durable qui portera son nom k la postérité. 
L'abbé Prévost avait écrit quatre volumes, très 
goûtés en leur temps : nous n'en connaissons 
qu'un seul, et c'est assez de celui-là pour que 
l'auteur de Manon Lescaut demeure à jamais 
dans notre Panthéon littéraire. Envions Tauteur 
de la Fille de Roland^ car il restera, lui aussi, 
le créateur inoubliable d'un chef-d'œuvre : vous 
ne disputerez pas ce nom, Messieurs, à l'œuvre 
où Tftme de loute une nation a collaboré. N'est- 
ce pas l'une des formes du génie, cet accord 
mystérieux qui fait d'une pauvre voix d'homme 
aux heures mémorables de l'histoire, la voix 
collective d'un peuple, le résonnateur de ses 
douleurs ou de ses joies? 

Henri Bornier eut un jour ce pou- 



HENRI BORNIER 181 

voir magnifique. 11 le trouva dans la noblesse, 
la chaleur, la parfaite bonté de son àme. Notre 
confrère était si bon qu'il a pu réussir et grandir 
sans rencontrer un envieux, un ennemi. Tout 
était cordial en lui, tout prévenait en sa faveur. 
Il faisait songer à un très brave homme invité 
chez Corneille, et qui aurait pris l'air de la 
maison à force de droiture naturelle et d'éléva- 
tion de sentiments. 11 chercha dans son œuvre 
rhéroïsme surhumain, il fit humainement le 
bien dans sa vie. 

Je veux rappeler sur cette tombe le 
dernier souvenir qui me reste de lui. C'était il 
y a peu de jours, dans la salle de nos séances où 
nous ne devions plus le revoir. Un malheureux 
était allé le trouver de ma part ; Bornier s'em- 
pressa à ma rencontre, s'informa de cette 
misère cachée : il me dit avec une bonhomie 
charmante comment il voulait ouvrir à l'inconnu 
sa bourse et son cœur. Tout l'homme excellent 
qui nous quitte se rassemble pour moi dans ces 
deux souvenirs : les pleurs d'émotion que sa 
voie inspirée nous arrachait, il y a vingt-cinq 
ans ; les dernières paroles où il m'entretenait 
simplement d'une action charitable, il y a quinze 
jours. C'en est assez pour justifier les regrets 



182 SOUS LES LAURIERS 

sincères qu'il nous laisse, et aussi ma ferme con- 
fiance que notre ami sera reçu dans la bonté de 
Dieu comme ses semblables étaient reçus dans 
la sienne. 



RÉPONSE AU DISCOURS 



DE 



M. EDMOND ROSTAND 

PRONONCÉ DANS LA SÉANCE DU 4 JUIN 1903 



EDMOND ROSTAND 



Monsieur, 

Est-il possible que vous débutiez au- 
jourd'hui dans la prose? C'est alors qu'en prose 
comme en vers, vos pareils à deux fois ne se 
font point connaître. Vous nous avez ravis; et 
vous devez l'être vous-même, à la façon de ce 
bon drapier, le jour où il découvrit que la prose 
c'est « comme l'on parle » Mais vous ne pour- 
riez pas ajouter avec lui : « Par ma foi! il y a 
plus de quarante ans que je dis de la prose, 
sans que j'en susse rien ». 

Votre heureuse jeunesse nous en- 
chante, elle nous ramène à nos usages du vieux 
temps : du temps où la victoire faisait des maré- 
chaux de France très jeunes, et où l'Académie 
les accueillait sitôt faits. Vous nous étiez d'ail- 



186 SOUS LES LAURIERS 

leurs désigné par d'étroites affinités avec votre 
prédécesseur. Pour remplacer et pour louer 
Henri Bornier, il eût fallu vous inventer, si 
l'applaudissement du monde ne s'était pas 
chargé de ce soin. Nous avions perdu notre 
Durandal : vous nous rapportez Joyeuse. Héroï- 
ques et jumelles comme les deux épées, deux 
lyres s'appellent et se répondent sur le théâtre 
contemporain. Deux fois, la France s'y est recon- 
nue dans l'œuvre d'un de ses fils ; sur des tons 
différents, la Fille de Roland et Cyrano lui fai- 
saient réentendre son air favori, ce même air de 
bravoure qui sonne dans l'olifant des paladins et 
rit dans le fifre des cadets de Gascogne. Deux fois, 
la France a communié dans le même transport, 
soulevée au-dessus d'elle-même, rappelée à ses 
meilleurs instincts par deux âmes furieusement 
cornéliennes. Et la plus effrénée dans le sublime 
n'était pas celle du poète tragique : je le dis à 
l'honneur du poète comique, je le forcerai d'en 
convenir tout à l'heure. 

Vous avez peint au naturel notre re- 
gretté confrère ; un portrait à la manière de 
Meissonier : un grand courage dans un petit 
homme. Je n'y ferai qu'une retouche, pour 
défendre le vigneron offensé. Mais il eût rugi, 



EDMOND ROSTAND J87 

Monsieur, si vous aviez douté devant lui de sa 
compétence en matière d'hybrides ou d'aramons. 
Et si vraiment il s'arrêtait dans son vignoble 
aux plants en bordure, c'était peut-être que ces 
longues rangées de ceps égaux lui rappelaient 
trop Tancienne fatigue des hexamètres implaca- 
blement alignés. Pour le reste, vous l'avez fait 
ressemblant : candide et bon, d'une modestie 
touchante chez un homme promu à la dignité 
de poète national ; tel que nous le voyions ap- 
paraître chaque jeudi, avec la mine et Tallure 
d'un vieux capitaine exact au rapport, amené 
par Fespoir de trouver à Tordre du jour la cita- 
tion d'un haut fait. Il ne collaborait au Diction- 
naire que pour les mots nobles. Combien il nous 
manquera, si nous arrivons jamais au mot 
gloire î Ce vocable démodé conservait pour 
Bornier tout le prestige d'antan. Il ne pensait 
pas que ce fût une rime usée, ni une creuse abs- 
traction, le salaire idéal de ces dévouements avec 
quoi l'on fonde et l'on maintient les patries. Il 
en eût proposé de plus amples définitions, il 
eût réclamé de plus abondants exemples; il 
aurait pu nous offrir le sien. Sa gloire lui était 
venue si tard qu il en gardait un foudroiement 
d'apoplexie, et comme Téblouissement craintif 



188 SOUS LES LAUHIERS 

d'un homme surpris au soir par une u\it>t: 
d'étoiles. Ne nous lassons pas de redire com- 
ment cet accident mérité lui arriva; redisons- 
le, ne fût-ce que pour réconforter dans leur 
labeur ingrat les probes travailleurs qui atten- 
dent leur récompense et sont tentés d'en déses- 
pérer. 

11 atteignait, en un temps plein d'em- 
bûches, l'âge où l'on fait des tragédies; le poète 
Ronsard illustrait les dernières années du roi 
Louis-Philippe. Une petite école, lasse du théâ- 
tre romantique, cherchait une statue à jeter 
dans les jambes de Victor Hugo. Ce beau feu 
pour le sublime raisonnable n'était qu'un feu 
de paille, une transition rapide vers la comédie 
des mœurs bourgeoises, qui allait s'emparer de 
notre scène avec Augier et Dumas fils. De Bornier 
s'imfigina, — nous sommes tous ainsi, — que 
les seuls vrais dieux seraient toujours les dieux 
à la mode au printemps de sa vingtième année. 
Comme tant d'autres, il rêva de faire dire par 
Hachel des alexandrins ordonnés et magna- 
nimes. N'étail-il pas à l'Arsenal, cette caverne 
de poètes? Bibliothèque publique : on le fait 
accroire aux provinciaux ingénus; et il n'est 
pas impossible que Tun d'eux y nillo parfois 



EDMOND ROSTAND 189 

demander les beaux livres qui sommeillent dans 
les appartements de Sully. Étonnés, réveillés 
de leur songe par les pas du visiteur, les sur- 
numéraires lui offrent des épopées, les biblio- 
thécaires des élégies ; d'un geste dédaigneux et 
magnifique, Tadministrateur lui jette... un son- 
net. Bornier, retranché de son Arsenal, y 
fourbissait des armes redoutables : glaives gré- 
co-romains, haches gauloises, francisques bar- 
bares. 

La Providence a composé notre mer- 
veilleuse histoire avec des prévisions maternelles 
pour rOdéon. Elle a réservé au drame épique 
le fourré mérovingien, et la lisière du carlovin- 
gien ; tirés giboyeux, où les chasseurs de rimes 
lèvent depuis trois siècles les mêmes farouches 
animaux, derniers représentants de la faune 
tragique : un Mérovée, un Chilpéric, une Bru- 
nehaut, une Frédégonde. Les plus intrépides 
font débusquer Pharamond. Je veux croire, 
Monsieur, que vous avez appris l'histoire de 
France dans le seul bon auteur, dans Anquetil. 
Vous les aurez dénichés sur un rayon de biblio- 
thèque provinciale, ces petits volumes vénéra- 
bles, habillés de veau fauve, maniés jadis par 
des grands-pères vêtus de soie puce. On ouvre 



190 SOUS LES LAUiKIEIRS 

le premier, on y lit la première phrase, el l'on 
tombe dans le ravissement : « Pharamond, élu 
vers l'an 420, fut le premier roi qui domina 
sur la totalité des peuples qui composaient la 
ligue ou association des Francs. S'il a été véri- 
tablement roi, si même il a existé, car on en 
doute, il demeura tranquille dans les limites 
fixées à sa nation. On croit qu'il régna huit 
ans. » — C'est tout. C'est de l'histoire selon 
Anquetil, el cela pourrait être de l'histoire selon 
Renan. Que de sens, que de bon sens, dans ce 
résumé prudent ! Et qu'il faut peu de chose aux 
gens d esprit pour montrer tout celui qu'ils ont! 
Avec ces documents sommaires, ils ont construit 
deux tragédies en cinq actes, le Pharamond de 
Cahuzac, celui de La Harpe: sans compter le 
copieux roman de La Calprenède. 

Savons-nous beaucouj) plus de la belle 
Aude et de Roland? Quelques lignes d'Eginhard 
suffirent aux premiers trouvères pour créer le 
fantôme prolifique. Nous ne sommes pas sûrs 
qu'il ait existé ; mais nous sommes très sûrs 
qu'il est immortel, plus aimable et plus néces- 
saire dans notre histoire que beaucoup de 
grands hommes avérés. Légende inépuisable, 
toujours séduisante pour des Français. On y 



EDMOND ROSTAND 191 

trouve un amour insatisfait : il n'y a peut-être 
que ceux-là qui ne meurent jamais. On y trouve 
un héros national, et malheureux ; la France 
aime ses fils triomphants, mais cette douce 
mère garde ses plus chaudes tendresses aux 
enfants qui lui firent un sacrifice inutile. On 
y trouve un traître national : personnage indis- 
pensable aux fictions de notre race inventive, 
affolée de mélodrame, et si peu habituée à la 
défaite qu'elle consent difficilement à expliquer 
ses revers par ses propres fautes. 

Bornier eut une divination de poète, 
le jour où il s'avisa de donner une fille à Ro- 
land et de la faire aimer par le fils de Ganelon. 
C'était enchérir sur les impossibilités qui sépa- 
rent Chimène de Rodrigue ; et Ton pouvait 
attendre du tragique de Lunel qu'il poussât 
l'héroïsme plus loin que Corneille. Ayant enfin 
rencontré le sujet de tout repos, il en fit une 
des pièces les mieux composées qui soient. 
Tous les ressorts de la fable y sont ingénieuse- 
ment agencés, l'intérêt rebondit à chaque péri- 
pétie; au troisième acte, quand il fait parler 
Charlemagne, voici que l'honnête ouvrier se 
transfigure, se hausse à la taille des plus 
grands ; il traduit en vers superbes des pensées 



simples et fortes. Ce n'est plus le monologue 
des empereurs du romantisme, pantins de gui- 
gnol derrière lesquels un auteur nous régale 
de son érudition, de ses diatribes politiques; 
c'est le langage d'un maître du monde, pliant 
sous le poids du globe que Dieu lui mit dans la 
main ; c'est surtout, vous l'avez bien dit, la 
noblesse morale du modeste écrivain qui sort 
enfin dans la beauté d'un vrai chef-d'œuvre. 

A l'heure où Bornier présentait timi- 
dement ce chef-d'œuvre, il y manquait la mu- 
sique d'Offenbach. Devant un Charlemagne qui 
ne chantait pas de couplets, les bons connais- 
seurs du goût public reculèrent épouvantés. La 
Fille de Roland alla rejoindre dans leurs car- 
tons des sœurs et des frères moins bien venus ; 
elle y dormit longtemps, — je vous prends une 
de vos belles images, — 

Du triste et long sommeil de la graine lancée. 

Le canon la réveilla. Ne me pressez 
pas de redire les inoubliables soirées de fé- 
vrier 1875, et comment, après la première 
stupeur de Técrasement, toutes les fiertés 
renaissantes tressaillirent, toutes les mains 
ajiplaudircnt ces vers qui outraient au plus pro- 



EDMOND ROSTAND 1^3 

fond des cœurs meurtris, qui en ressortaient 
consacrés, tout chargés de douleur, de courage 
et d'espoir. Lorsque Bornier vint s'asseoir à la 
place où vous êtes, un des nôtres, fils d'une 
vieille race lorraine, dit au poète le remercie- 
ment de la France : son témoignage demeure, 
et suffit. Pourquoi ferais-je entendre les paroles 
importunes d'un revenant? Elles troubleraient 
de nouveaux états de conscience. En ces jours 
reculés, le théâtre s'emplissait d'hommes re- 
belles à l'arrêt du destin ; on avait réduit les 
corps, non les âmes; elles ne se résignaient 
pas à désapprendre si vite des habitudes sécu- 
laires. Quand Bornier leur parlait de rétribu- 
tions meilleures, quand il appelait le « héros 
nécessaire » qui allait venir, il donnait une 
voix à l'espérance commune et quotidienne. 
Chacun prêtait l'oreille, certain que la cloche 
d'argent ne tarderait pas à tinter. Depuis lors, 
la France s'est relevée. Elle est considérée, 
enviée, de la considération et de l'envie que 
l'on porte toujours aux riches ; aimée pour sa 
bonne grâce qui n'inquiète personne; juste- 
ment admirée dans le monde de l'esprit, où 
elle règne par ses savants, ses artistes, par des 
poètes comme vous, Monsieur. Assagie dans 

13 



194 SOUS LKS LAUKIEHS 

un nouvel idéal, elle en exclut les aventures 
périlleuses ; des voix en crédit la prémunissent 
contre les folies des paladins légendaires; on 
rinstruit à préférer un autre mysticisme, celui 
que le viril président d'une grande république 
osait appeler naguère : le mysticisme malsain 
de la paix. Des peuples naïfs acclament encore, 
ailleurs, les gestes imités de Charlemagne ; 
nos jeunes sages gardent leur estime raison- 
nable pour le roi Pharamond, « qui demeurera 
tranquille dans les limites fixées à sa nation, 
si toutefois il a existé, car on en doute ». 

Laissez -moi plutôt vous rappeler 
d'autres représentations mémorables. Il \ t 
neuf ans, par un beau soir de mai, qui devait 
être un beau matin, nous étions convoqués à 
la Comédie-Française. Soirée de poètes, disait 
le programme. Nous venions d'entendre Le 
Voile du pauvre Hodenbach, mélancolique son- 
neur de ces carillons de Bruges où il écoutait 
d'avance son propre glas. Le rideau se releva 
gaîmenl sur un décor fleuri : glycines, chèvre- 
feuilles, vigne vierge ; des costumes clairs, des 
rimes légères, gazouillées par M"'' Reichenberg, 
plus ingénue que jamais ; des pères de comédie 
selon la recolle de Molière, faisant des niches 



EDMU.ND KU STAND 195 

à deuxjouvenceauxflorianesques, romanesques; 
et dans tous ces riens charmants, Fessor d'une 
fantaisie ailée, aisée : roulades de rossignols, 
arrivée d'hirondelles, montée de sève dans l'au- 
bépine en fleur... On s'enchantait : Tiens I 
tiens! du nouveau, un vrai poète! Si d'aven- 
ture vous assistiez à cette éclosion des Roma- 
nesques^ mon cher Coppée, vous vous êtes cer- 
tainement dit : (( Mais je le reconnais, cet 
inconnu couleur d'aurore qui s'en vient un brin 
de lilas aux dents : c'est mon printemps qui 
repasse ; c'est le Passant ». 

Il nous revenait trois ans après avec 
La Samaritaine. Vous alliez au puits de Jacob 
pour y lutter, comme le Patriarche, avec l'Ange. 
Votre belle audace tentait la gageure où tous 
ont échoué : paraphraser en vers, au théâtre, 
la divine simplicité des Évangiles. Un jour, en 
quittant Naplouse, je m'étais assis sur la mar- 
gelle de la citerne tarie. « Le puits est pro- 
fond », lisons-nous dans le texte sacré. Curieux 
de s'en assurer, mes moukres y jetaient des 
pierres ; lorsqu'elles atteignaient enfin les dalles 
souterraines, on eût dit de petits graviers, tant 
était grêle le son qui remontait de ces profon- 
deurs. Ainsi des plus beaux vers, quand ils 



196 SOUS LES LAUUIERS 

osent se risquer dans l'ineffable. Tandis que 
nous écoutions les vôtres, si purs, si suaves, il 
s'en fallait de peu que le miracle nous parût 
possible. Vous approchiez du modèle. Ce n'était 
pas encore, ce ne sera jamais l'Évangile ; c'était 
déjà, c'était presque le Cantique des Cantiques. 
Les Romanesques et La Samaritaine 
vous avaient classé, comme dit l'indestructible 
collégien qui persiste dans tout littérateur fran- 
çais. La Princesse lointaine n'était connue 
que des pêcheurs de perles. Il faut croire que 
les pêcheurs de lune sont plus nombreux : 
ceux-ci vous découvrirent après le coup de filet 
triomphal où vous rameniez cet astre avec 
rhomme qui en descendait. Au lendemain de 
Noël 1897, il naissait, le joyeux enfant; et 
tous chantaient son avènement. Enthousiasme 
effarant : en quelques jours, vous passiez roi 
de la scène, empereur. Messie, poète national, 
et bientôt poète mondial. Pas une discordance, 
pas une réserve dans l'acclamation : tout Paris 
avait pour Cyrano les yeux que n'eut point 
l'aveugle Hoxane. Comment ne s'esl-il pas 
trouvé quelqu'un pour orchestrer la fanfare des 
Cadets de Gascogne? Elle eût incontinent rem- 
placé Im Marseillaise dans tous les cuivres mili- 



EDMOND ROSTAND 197 

taires et civils. Les foules se ruaient à ce théâtre 
où une comédie qui s'achevait en drame déchaî- 
nait un rire mouillé de pleurs. La joie conta- 
gieuse gagnait les plus moroses, et jusqu'à ces 
confrères qui ne rient jamais devant un succès. 
Les foules se livraient bonnement à vous ; elles 
ne gâtent point leurs plaisirs par l'analyse. Les 
confrères, à demi consolés d'une réussite 
quand leur esprit de finesse en a montré les 
raisons, chaussaient leurs lunettes et dissé- 
quaient : Pourquoi ce bonheur insolent? Pour- 
quoi cette unanimité dans l'éloge? 

Pourquoi ? Parce que vous aviez fait, au 
matin de votre vie, les rencontres prédestinées 
que Bornier fit au soir de la sienne : un sujet 
où pouvaient briller toutes les facettes de votre 
fantaisie, tous les trésors de votre sensibilité ; 
une époque dans le passé, des circonstances 
dans le présent où tout servait et portait votre 
talent. Ce temps de Louis XÏH, vous en êtes par 
toutes vos prédilections ; et vous y deviez pré- 
férer ce héros baroque, modèle échappé de 
Tatelier de Callot, délices de Tabarin et de 
l'hôtel de Rambouillet, digne de vaincre à Ro- 
croy, calamiteusement noyé dans le fleuve du 
Tendre. Je serais étonné, Monsieur, si vous 



498 SOUS LES LAURIRBS 

n'aviez pas lu de bonne heure, puis adopté pour 
toujours le livre sans pareil, celui qui égaie les 
enfants, attriste les hommes, venge Tidéal 
qu'il semble bafouer : notre bien aimé Don 
Quichotle. Votre capitan lunatique finit comme 
a vécu le bon chevalier, en pourfendant tous 
les vilains fantômes. — « L'avis du médecin 
fut qu'une mélancolie secrète le tuait... Vérita- 
blement, Alonso Quixano est guéri de sa folie, 
et il se meurt. » — De même Cyrano. Ce que 
faisait pour le Cid votre grand contemporain 
de 1636, vous le faisiez pour Don Quichotte; 
vous donniez au sublime fou de Caslille une 
âme française, nos couleurs, nos humeurs, 
Taccent particulier de notre rire ; vous lui lais- 
siez ce qu'il a d'universel et d'éternellement 
humain, son rêve de justice, de beauté, son 
défi douloureux aux réalités moins belles que 
ce rêve. Castillan ou Français, vous saviez qu'il 
se ferait reconnaître en séduisant tous les 
cœurs. Pour interpréter le rôle, Thalie vous 
donne son fils chéri, comme on eût dit dans la 
chambre bleue d'Arthénice ; l'artiste au nom 
claironnant, au masque exhilarant, incarnation 
vivante du génie comique, avec tout ce qu'il 
peut exprimer d'étincelantes malices et de 



EDMOND KOSTAND 199 

hautes ironies. Pour l'applaudir, voici que le 
vent changeant des réactions littéraires vous 
amène un public désorienté, fatigué des étran- 
getés et des exotismes dont on Fabreuva : il boit 
avec ivresse cette eau claire de la fontaine fran- 
çaise que vous faites ruisseler à gros bouillons. 
Il s'applaudit lui-même dans votre 
œuvre ce public, il s'admire dans le miroir 
où il se voit ressemblant et embelli. Vous ne 
lui apportez pas une de ces nouveautés scanda- 
leuses qui soulèvent les résistances des vieilles 
écoles et provoquent aux batailles ; vous lui 
rapportez tout ce qu'il a aimé chez les aïeux, 
chez les éducateurs de sa jeunesse. Fond et 
forme, votre Cyrano est l'extrait subtil où se 
condense le résidu de nos trois grands siècles 
littéraires. Nous y retrouvons nos jolies qualités, 
nos défauts mignons : ceux-ci nous sont parfois 
plus chers que celles-là. Fond de bravoure un 
peu fanfaronne, de galanterie extravagante, de 
sensibilité avec un rien de mièvrerie ; fonds et 
tréfonds d'esprit endiablé, primesautier, avec 
son cliquetis d'antithèses, ses pointes, ses 
pirouettes, son plumet frisé par les précieuses, 
panaché de gongorisme espagnol et de concettis 
italiens. La forme ne nous plaît pas moins; 



200 sous LES LAURIERS 

elle caresse notre mémoire, elle y réveille tous 
les styles dont nous sommes imprégnés, tous 
les rythmes qui nous ont bercés; il semble 
qu'un écho nous les renvoie, adroitement fondus 
dans une seule résonance, classiques et 
romantiques pêle-mêle ; depuis Corneille, — le 
Corneille de Yllhmon comique^ — depuis 
Molière en sesjours de bonne humeur débridée 
jusqu'au Victor Hugo de Don César de Bazan. 
Bergeries de Bacan et bouffonneries de Scarron, 
odes funambulesques de Banville et fêtes 
galantes de Verlaine, tous vos devanciers sont 
vos tributaires. Si bien que des pessimistes, 
revenus de leur premier éblouissement, mani- 
festèrent une étrange inquiétude. — « Fasse le 
Ciel, murmuraient-ils, que cet extraordinaire 
début ne soit pas une fin : la fin de la longue 
f'otc donnée au monde par la France. On dirait 
un adieu dans une apothéose rétrospective : le 
bouquet du feu d'artifice où reparaissent en 
une même et dernière gerbe toutes les fusées, 
tous les serpentins, tous les soleils. » — Vous 
êtes le contraire d'un pessimiste. Monsieur; 
vous nous garantiriez au besoin qu'après nous, 
après vous, d'autres artificiers rallumeront 
d'autres soleils. 



EDMOND ROSTAND 204 

La critique était déconcertée par 
l'opulence d'une imagination créatrice qui fai- 
sait songer aux vers du vieux Malherbe : 

La mer a dans son sein moins de vagues courantes 
Qu'il n'a dans le cerveau de formes différentes. 

Imagination servie par un pouvoir prodigieux 
d'invention verbale. Savoir et retrouver beau- 
coup de mots : ce don ne fait pas tout le poète 
mais il lui est indispensable. Les dédaigneux 
disent parfois : Ce ne sont que des mots ! 
Opposons-leur Tadmirable sentence qui se prête 
à tant d'acceptions, même profanes : Au com- 
mencement était le Verbe. Laissons aux philo- 
sophes le soin de décider si la pensée précéda 
la parole ou si la parole éveilla la pensée. Pour 
quiconque étudie de près un grand lyrique — 
Victor Hugo entre tous, — cette dernière hypo- 
thèse devient une vérité d'évidence. Le vocable 
qu'il cherchait pour les besoins du mètre ou de 
la rime lui suggère des images imprévues, 
gracieuses, magnifiques. Posséder un riche 
.Jù3£âbulaire, c'est participer plus largement au 
patrimoine où les anciens hommes accumulèrent 
leurs idées, leurs sentiments. Les mots ne sont- 
ils pas des êtres vivants, animés par les joies 



202 SOUS LKS LAURIERS 

et les douleurs de nos pères! Leur murmure 
intérieur nous donne la sensation de l'innom- 
brable vie séculaire : bourdonnement des 
myriades d'insectes qui font palpiter dans la 
forêt Tardent silence d'un midi de juillet. La 
\ie des mots ! Elle ressuscitait pour nous quand 
Gaston Paris gouvernail ce peuple dont il savait 
tous les secrets. Vous avez bien sujet de le 
regretter, celui qui se faisait une fête d'être à 
vos côtés aujourd'hui : il vous aimait, Monsieur, 
et ce noble cœur n'aimait pas à demi. 

Le triomphe de Cj/rano vous condamnait 
aux dures servitudes de la célébrité. Les cri- 
tiques étudiaient les procédés de l'artiste ; les 
femmes voulaient connaître l'homme. Conten- 
tons-les. Je ne sais si la vie de Bornier se 
pourrait mettre en un roman de la Bibliothèque 
Rose ; mais jo sais qu'en le disant, vous défi- 
nissiez ma tache, bien plus que la vôtre. 

La mer elle-même devait être rose, 
telle que la colorent certains levers de soleil, 
le jour où Notre-Dame de la Garde fit une grâce 
insigne à sa bonne ville de Marseille. Vous y 
naissiez. Naître à Marseille, premier bonheur ; 
complété par un second, celui de grandir dans 



EDMOND ROSTAND 203 

une famille de poètes et de musiciens. Une 
grand mère y avait apporté cette goutte de sang 
espagnol qu'on retrouve aux origines de notre 
littérature héroïque. Deux générations de mu- 
siciens avaient fait la maison sonore et harmo- 
nieuse. Votre oncle, dilettante fervent, compo- 
sait des oratorios; votre père... vous montrait 
les mauvais exemples : il traduisait Catulle, et 
ne savait compter alors que les pieds de ses 
vers. Oh ! je peux le dire sans perdre de réputa- 
tion ces deux hommes éminents : ils se sont 
corrigés, ils marchent aujourd'hui parmi nos 
économistes et nos financiers. Leur demeure 
était accueillante aux écrivains, aux artistes. 
Vous vous rappelez Tun de ces familiers, haute 
silhouette maigre, voix fluette et spirituelle ; vous 
aussi vous avez joué sur les genoux de mon 
cher maître, Armand de Pontmartin : donnons 
ensemble un souvenir respectueux au vieil ami 
qui eût dû nous précéder dans cette compagnie. 
Votre père vous dédiait les plus aimables 
poèmes de ses Sentiers unis. Il justifiait d'avance 
mon dire : 

Souviens-toi que ta vie eut un rose matin, 

et il anticipait sur les glossaleurs futurs, lors- 



204 SOUS LKS LAURIERS 

qu'il admirait dans le gazouillement de son 
bébé 

Des mots qu'il façonne à sa guise. 
Des diminutifs inédits, 
Une petite langue exquise, 
Un vrai jargon de Paradis. 

11 ne vous initia que plus tard, j ima- 
gine, aux élégies enflammées de son Catulle, 
aux furieux appels d'amour que cet intéressant 
poitrinaire adressait à sa Lesbie. Il vous apprit 
d'abord à aimer le beau, le bien. Il n'écrit plus 
de vers; et pourtant, père et fils, vous collabo- 
rez tous deux à la même œuvre. Notre confrère 
Eugène Rostand est devenu l'apôtre de la mu- 
tualité, il a voué sa vie au développement du 
Crédit agricole, à l'amélioration des logements 
ouvriers ; l'un des premiers en France, il a eu 
celte idée féconde : faire travailler les fonds des 
Caisses d'épargne, l'argent du peuple, i\u profit 
du peuple ; employer cet argent social à cons- 
Iruire des maisons où les plus pauvres trouve- 
raient un foyer décent. Notre confrère Edmond 
[{ostand bâtit des palais spirituels où ce même 
peuple vient s'égayer honnêtement ; il puise 
dans le trésor national, dans l'épargne litté- 



EDMOND ROSTAND 205 

raire d'uD long passé, de quoi reverser sur tous 
les nobles et saines joies de Tesprit. Le père 
loge les corps, le lîls les âmes. 

On parle de vos succès au lycée de 
Marseille, puis au collège Stanislas, où le succès 
n'était pas encore un crime d'État. Je ne vous 
vois pas bien déguisé en bon élève; j'en crois 
plus volontiers ceux qui nous dépeignent un 
enfant songeur, grand chasseur de papillons, 
sujet à oublier la classe sur un lit d'herbe en 
contemplant un grillon ou une abeille. Vous 
remportiez cependant à l'Académie de Marseille 
le prix d'éloquence fondé par le maréchal de 
Yillars. Un éloge d'Honoré d'Urfé : c'était votre 
affaire ! D'Urfé, FAstrée^ déjà : Cyrano vous 
guettait sur les rives de Lignon. On prétend que 
vous avez fréquenté TÉcole de Droit. Là, je ne 
vous vois pas du tout. On vous calomnie. Vous 
étiez à côté, sous les arbres versifères du Luxem- 
bourg, à la fontaine de Médicis. Comme il est 
dit au Roman de la Bose, 

Il musa tant à la fontaine 
Qu'il ama son umbre demaine, 

et qu'il y composa son premier volume de poé- 
sies, les- Musardises . Musardises, mignardises, 



206 SOUS LES LAURIERS 

OÙ une pièce révèle déjà le poète de haut vol : 
cette poignante évocation du mort désolé dans 
sa tombe, quand la veuve qui lui apportait des 
fleurs vient moins fréquemment, ne revient 
plus. 

Oh! tourments ignorés des morts que l'on délaisse I 

Combien, si l'on venait regarder sous la pierre. 
Combien dans le linceul ne seraient plus drapés 
Et qu'on retrouverait avec les poings crispés ! 

Est-il besoin d'ajouter qu'une bonne 
moitié de ce premier volume s'intitule : le Livre 
de r Aimée ? Les vieilles fées avaient jonché votre 
berceau de petits bonheurs : voici venir la 
jeune fée, qui les métamorphose en grand bon- 
heur. Toujours comme Bornier, des comédies 
de paravent vous rapprochent d elle : première 
récompense de votre passion précoce pour le 
théâtre. La fée doit faire des vers : c'est la dot 
qu'on exige, dans cette invraisemblable maison 
de financiers oii l'on ne prise que les poètes. 
Elle en fait, de charmants: et je devine pour- 
quoi vous avez posé de bon matin votre candi- 
dature à l'Académie ; on nous fera peut-être le 
plaisir de nous rapporter des Pipeaux : vous 
voulez avoir celui de les recouronner avec nous. 



EDMOND ROSTAND 207 

Ensuite... ensuite plus rien, et tout. 
Votre biographie intime s'arrête ici, courte et 
bonne. Vous venez d'avoir vingt-cinq ans, l'âge 
où il est permis d'être législateur, même au 
Parnasse. Ensuite, c'est la notoriété, avec les 
Romanesques] c'est la gloire, avec Cyrano, avec 
r Aiglon. Car le sire de Bergerac récidivait bien- 
tôt, ayant troqué son feutre empanaché contre 
le bonnet à poil d'un grognard de l'Empire. 
Cyrano se nommait dans cet avatar Séraphin 
Flambeau ; il gardait même cœur, même esprit, 
même séduction d'héroïsme jovial. Une seconde 
fois, votre verve millionnaire nous étourdissait 
par ses prodigalités de saillies, d'images, d'in- 
ventions ingénieuses. Sous cette envolée d'ailes 
bruissantes et chatoyantes, nous pensions au 
mot de Photime, dans la Samaritaine : 

Et son geste est celui d'ouvrir une volière. 

L'Aiglon en sortait ; comme dans La 
Samaritaine, nous admirions la fîère vaillance 
qui vous pousse à tenter l'impossible. Le Roi de 
Rome, c'est le Prince lointain ; un reflet dans 
un mirage. Le cadre d'une épopée écrase cette 
pâle figure d'élégie. Les historiens, les poètes, 
sont invinciblement attirés par un sujet qui 



208 SOUS LES LAURIERS 

promet tant; ils l'attaquent, s'y désespèrent : 
de près, le sujet se dérobe. On ne crée pas un 
être vivant avec Tombre d'un géant. Ah ! si 
TAiglon était le fils de C.harlemagne, nous croi- 
rions sur voire parole à toutes les aventures 
qu'il vous plaira de lui prêter. Mais il est trop 
proche de nous : la légende ne se cristallise 
pas si vite. Elle veut le recul, la patiente colla- 
boration des siècles. Vous avez mis sur cette 
tête découronnée un diadème merveilleusement 
ciselé : il y manquait la patine du temps, créa- 
trice de notre illusion. Deux mille ans : c'est le 
moins qu'il faille à une tiare pour que nous en 
soyons vraiment coiiïés. Tout le monde n'est 
pas comme 

ce jeune homme nommé 

Mardoche, qui vivait nuit et jour enfermé. 

Il n'avait vu ni Kean, ni Bonaparte, ni 
Monsieur de Melternich. 

Des spectateurs de Y Aiglon^ vieillards 
fabuleux, avaient vu Monsieur de Metternich, 
en chair et en os ; lui, ou d'autres contemporains 
simulés sur la scène. Moi qui vous parle, le 
hasard m'a fait vivre très près du comte Pro- 
kesch-Osten. 11 fut à Constantinople le dernier 



EDMOND ROSTAND 209 

ambassadeur d'Autriche qui porta ce beau titre 
d'internonce. Il ne tarissait pas sur sa longue 
carrière en Orient, il nous contait ses souve- 
nirs : la bataille de Navarin, l'indépendance 
grecque, l'Egypte de Mehemet-Ali. Nous faisions 
des prodiges d'astuce pour l'amener à parler du 
duc de Reichstadt : rien. 11 ne semblait pas que 
cet incident eût marqué dans sa vie. Prokesch 
prit sa retraite. L'année suivante je traversais 
Paris. J'entre dans un restaurant, j'aperçois la 
belle tête de l'internonce, auréolée de cheveux 
blancs et d'une barbe vénérable de vieux pacha. 
11 dînait avec une dame de compagnie. Je vais 
lui demander ses commissions pour Constanti- 
nople. 11 se lève, met ses deux mains sur mes 
épaules, et d'une voix forte : « Mon enfant, 
vous allez revoir notre cher Bosphore : empor- 
tez-y ma bénédiction ». Vous voyez mon per- 
sonnage un peu embarrassé sous cette béné- 
diction solennelle, dans la salle d'un restaurant 
parisien. En vérité, Monsieur, puis-je l'accepter 
comme un héros mythique, un pair de la Table- 
Ronde, l'excellent homme qui me bénissait 
hier, à une petite table, chez Voisin? 

Hier... c'est-à-dire il y a trente ans. 
Vous reprenez ici vos avntitages^ vous vous 



210 SOUS LES LAURIERS 

écriez : Mais ce sont des temps préhistoriques ! 
L'imagination du poète a toute licence de les 
peupler à sa guise ! — Et vous avez raison, la 
jeunesse ayant toujours raison. Aimable fos- 
soyeuse qui marche sur les tombes en portant 
des berceaux, la jeunesse a mission de détruire 
derrière elle la vie qu'elle crée en avant. Pour 
nos arrière-neveux, lorsque Napoléon prendra 
dans la nuit les contours indistincts d'un Char- 
lemagne, vous serez peut-être le Théroulded'un 
autre Roland. Vous aurez semé la graine d'où 
sortira la fleur de la Légende. 

En croyant à des fleurs souvent on les fait naître. 

C'est la princesse lointaine qui Ta dit : elle ne 
dit rien par quoi je ne sois persuadé. Vous 
pensiez que je l'oubliais, l'enchanteresse. Non, 
Monsieur. J'oubliais Tordre naturel de vos ouvra- 
ges pour mettre à part le plus surnaturel. J'ai 
suivi la foule sur les places publiques où elle 
vous faisait cortège; ouvrez-nous un instant le 
sanctuaire où vos fidèles vont adorer Mélissinde. 

Un je ne sais quoi de secret 

Rend sa grâce unique, et bien sienne; 

Grâce de Sainte qui serait 

En môme temps Magicienne. 



EDMOND ROSTAND 211 

Ses airs sont doux et persifleurs, 
Et son charme a mille ressources ; 
Ses attitudes sont de fleurs, 
Ses intonations de sources. 

Telle en son bizarre joli 

De Française un peu Moabite, 

Mélissinde de Tripoli 

Dans un grand palais clair habite. 

Oui, c'est bien cela : toute la magie 
d'Orient, 

Le parfum voyageur des myrtes d'outre-mer, 

qui nous vient sur les flots avec cette fille de 
Bérénice ; toute la douceur de France, dans ces 
vers où il semble qu'Antiochus soupire encore 
pour la reine de Palestine : 

une odeur langoureuse et moresque. 

Témoignage le'ger par vos voiles laissé, 
Pareille à cette odeur qui lorsqu'avait passé 
Gléopâtre, devait longtemps embaumer Tarse... 

Toute la foi du moyen âge, et, comme 
on disait alors, les « enfances » d'une poésie 
naïve et subtile ; gracieux badinages qui sont 
une vérité de plus dans la peinture de vos pèle- 
rins d'amour. Où l'avez-vous entrevue, votre 



2t2 SOUS LES LAURIERS 

princesse, belle comme les lys qui fleurissent 
SOUS ses pieds, femme par toutes ses faiblesses, 
par son dévouement, par sa grandeur dans 
l'expiation et « Toubli de soi-même »? Ah ! 
commes nous les comprenons, ces matelots qui 
peinent sur les rames, bravent les tempêtes, 
souffrent faim et soif pour arriver jusqu'à la 
vision créée par leur rêve ! S'ils périssent en 
route. Dieu leur fera miséricorde aussi large 
qu'à des croisés du saint Tombeau : ils en ont 
l'assurance du frère Trophime, ce bon capelan 
de nos vieux fabliaux. 

Poème capital dans votre œuvre ; il la 
contient en germe et la résume d'avance. Jof- 
froy Rudel, Bertrand d'Allamanon, s'appelle- 
ront plus tard Cyrano, Séraphin Flambeau ; ils 
seront toujours le même homme, héroïque, 
épris d'un idéal surhumain ; ils magnifieront la 
même idée, conclusion obstinée de toutes vos 
créations symboliques : la suprême beauté se 
marie au suprême mérite dans la vertu du sacri- 
fice. Plus tard, la même exaltation chevaleres- 
que se dissimulera sous les grelots du rire ; des 
auditeurs plus nombreux vous remercieront de 
les avoir divertis. Mais lors même que le poète 
ne nous eût donné ni Cyrano ni Flambeau, les 



EDMOND ROSTAND 213 

compagnons partis sur la nef de Rudel nous 
l'auraient fait connaître dans ce qu'il y a de 
meilleur ; et nous eussions dit avec justice, nous 
aussi : 

n'ayant à souhaiter plus rien. 

Merci, Seigneur! Merci, Mélissinde! — Combien, 
Moins heureux, épuisés d'une poursuite vaine. 
Meurent sans avoir vu leur Princesse lointaine!... 

Comme vous, j'avais grande envie 
d'innover dans mon discours. Si je m'étais 
écouté, je ne vous aurais pas répondu en prose; 
pas davantage en vers ; j'aurais redit beaucoup 
des vôtres, ceux de la mélodieuse Princesse. Je 
les dis mal : j'aurais dû céder ma place à celle 
qui les dit bien. Mieux que toutes mes paroles, 
ils eussent justifié votre présence ici. Que ne 
doit-on pas à l'homme qui fit chanter son âme 
dans le sortilège de ces syllabes? 

D'aucuns vous reprochent un bonheur 
trop constant. La malignité voudrait y mordre ; 
un moment de réflexion la décourage. Pour peu 
qu'elle regarde attentivement dans votre œuvre 
elle est obligée de s'avouer cette vérité déso- 
lante : il est parfaitement juste que vous soyez 
parfaitement heureux. Vous n'avez fait que du 
bien. En louant la retenue de Bornier dans ses 



214 SOUS LES LAURIERS 

écrits, VOUS caractérisiez les vôtres : comme lui, 
vous avez prévu la rencontre de vos livres et de 
vos enfants. Mais votre honnête réserve est plus 
méritoire que la sienne : les sujets et le genre 
où vagabonde votre imaginative offrent des ten- 
tations épargnées à la tragédie. Quel singulier 
phénomène êtes-vous donc, Monsieur ? Vous 
remplissez les théâtres ; et vous dédaignez les 
ingrédients que Ton croit nécessaires à la pros- 
périté de cette industrie. S'il n'y avait que vous, 
les censeurs mourraient de faim près des cais- 
siers qui s'enrichissent. Pas une scène dans vos 
comédies dont une jeune fille puisse s'effarou- 
cher; la mère y mène de confiance ses enfants: 
ils ne recevront dans un éclat de rire que des 
leçons de courage, de beauté morale, d'humaine 
pitié. Et ce n'est pas chez vous le résultat d'une 
surveillance rigide; c'est, nous le sentons bien, 
l'effet d'une complexion saine autant que riche. 
Pareil à la voix de Mélissinde, votre talent garde 
« une intonation de source », naturellement 
pure comme le cristal. 

Revenons en terminant à l'autre sin- 
gularité, non moins rare, qui achève le paral- 
lèle entre vous et votre prédécesseur. Vous aurez 
fourni tous deux une démonstration consolante. 



EDMOND ROSTAND 245 

On dit, et les événements en font la preuve, 
qu'il est très malaisé d'émouvoir ce pays de 
France. La plupart de ceux qui le disent 
avec chagrin voudraient qu'il prît feu pour 
leurs doctrines, leurs passions, leurs intérêts. 
Ces astrologues lui promettent tous la lune, 
telle que chacun d'eux la voit dans sa lunette. 
Peines perdues; ils ont beau crier, se démener, 
la France reste sourde, indifférente ; elle ne 
veut prendre avec personne ce que les dames 
appelaient, dans la langue discrète d'autrefois, 
les derniers engagements. Pourquidoncs'émeut- 
elle ? A qui se donne-t-elle sans réserves? — 
A des poètes ; à des montreurs d'idéal qui ne 
lui promettent rien, qui lui demandent de regar- 
der en arrière les vertus des aïeux et d'y cher- 
cher des exemples d'héroïsme. Vous l'avez dit. 
Monsieur, 

On finit par aimer tout ce vers quoi l'on rame. 

Les actes héroïques sont en puissance 
dans les âmes qui vibrent à vos chants. C'est 
pourquoi vos pareils peuvent seuls prétendre à 
la vraie popularité, au pouvoir absolu sur les 
cœurs. Seuls, ils savent le secret de réveiller 
l'enthousiasme que l'on croit mort, parce qu'il 



216 SOUS LKS LAURIERS 

se glace quand on veut l'égarer sur les disputes 
de Byzance, sur les ambitions de Lilliput. 
Honorons la Poésie : cette Princesse lointaine 
ne nous trompera jamais. Sur le cercueil triom- 
phal d'Hugo, sur les théâtres où nos ovations 
allaient chercher un Bornier, un Rostand, la 
France saluait ses représentants naturels, ceux 
qu'on n'élit pas et qu'un décret d'en haut nous 
impose ; ils gardent dans leur génie, comme 
en un reliquaire, la grande image de nous- 
mêmes qu'ils dévoilent aux jours d'aflaissement, 
la radieuse figure qui fut la notre dans le passé, 
comme elle doit l'être encore dans l'avonir. 

Ce n'est pas ici que l'on prendrait 
ombrage de cette prééminence des poètes : 
nous en sommes heureux et fiers ; nous asso- 
cions dans un même remerciement le vieux 
confrère disparu, le jeune confrère à qui nous 
souhaitons la bienvenue. 



DISCOURS 

PRONONCÉ AUX FUNÉRAILLES 
DE 

M. JOSÉ-MAMA DE HEREDIA 

MEMBRE DE l'aCADÉMIE FRANÇAISE 

LE VENDREDI 6 OCTOBRE 1905 



JOSE-MARIÂ DE HEREDIÂ 



Cher José-Maria ! Déjà ! Éteint à 
jamais sous ces choses noires, le plus riche 
rayonnement de vie que j'aie connu! Est-il pos- 
sible que nous ne l'entendions plus, la lyre 
naturelle? Est-il juste que vous entriez dans 
votre repos, si je l'ose dire, comme un larron 
du bien commun, qui emporte avec lui les 
meilleurs lambeaux de notre jeunesse , les 
nobles émotions et les joies radieuses dont vous 
l'aviez embellie? Nuit soudaine sur ces chemins 
d'autrefois où vous nous conduisiez, toujours 
ensoleillé, empanaché, séduisant de bonté, de 
loyauté, de franchise. 

Pardonnez ces révoltes puériles, ré- 
bellion de l'enfant contre l'inexplicable phéno- 
mène qui lui broie le cœur. Oui, la mort vous 



220 SOUS LES LAURIERS 

a pris comme vous preniez les créatures de vos 
rêves, elle a fait son épouvantable chef-d'œuvre 
comme vous faisiez les vôtres : du même geste 
bref et souverain. Un bruissement d'ailes, un 
cri tragique, l'éclair d'une puissance qui passe : 
voilà comment vous ravissiez nos ùmes, et 
comment la mort a ravi la vôtre. 

J'apporte l'adieu de l'Académie au 
glorieux filleul que j'étais si fier d'y introduire 
il y a dix ans. 11 était notre orgueil et notre 
gaîté : le tumultueux confrère dont la chaude 
parole amusait, déridait les plus sévères. L'ins- 
tant d'après, nous regardions avec un respect 
songeur notre enfant gâté : en lui nous appa- 
raissait l'homme rare et enviable entre tous, 
le prédestiné dont on est certain qu'il possé- 
dera l'immortalité. 

Il nous était venu de loin, par des 
voies qui déconcertent tous nos pauvres efforts, 
lorsque nous voulons tracer des règles au génie, 
h sa formation, à ses divers emplois. Espagnol 
des îles Caraïbes, il est venu du Nouveau 
Monde j)Our maîtriser notre vieille langue. Le 
pouvoir qu'il prit sur elle lui fut donné par le 
hasard d'une entrée à l'École des Chartes. Là, 
il apprit à peser les mots, à connaître le titre, 



JOSÉ-MARIA DE HEREDIA 221 

le coin et la Heur de ces médailles, à en aimer 
la vertu mystérieuse. Là, il étudia les sources 
obscures de l'histoire ; et quand lui vint ensuite 
Téblouissement du visionnaire devant le drame 
universel des temps, il put le traduire en des 
miniatures véridiques et colorées comme celles 
des vieux livres d'heures. Il avait la science 
exacte avec le sentiment poétique de l'histoire. 
Lui aussi, il allait faire sa Légende de.^ siècles. 
Si l'autre est pathétique et colossale, semblable 
aux frises des temples de Pergame où combat- 
tent des personnages surhumains, celle de 
Heredia n'est ni moins belle ni moins nom- 
breuse dans le raccourci de ses figurines tana- 
gréennes ; elle modèle avec autant de relief et 
plus de justesse la vraie physionomie des pays 
et des peuples. Admirable don de divination 
chez le poète! Ses yeux charnels n'avaient 
jamais vu la Grèce, ni l'Italie; et pourtant, il 
fut Grec et Latin tour à tour, jusque dans les 
moelles. Nul n'a mieux dépeint les terres 
divines, nul ne les a senties comme lui avec 
l'àme ressuscitée de leurs anciens habitants. 
Dans les plaines de TAttique ou du Latium, à 
Rome ou à Syracuse, quand le voyageur cherche 
l'expression définitive de son émotion, ce n'est 



222 SOUS LES LAURIERS 

pas une phrase des auteurs classiques, c'est un 
vers de Heredia qui vient d'abord sur ses lèvres : 
ce vers embrasse tout le paysage, reflète toute 
la clarté du ciel, épuise l'immensité de la mer. 
La traduction de la Vëridique Histoire 
de Bernai Diaz fut son début devant un public 
restreint. Tour de force incomparable : avec un 
tact judicieux dans la prodigalité des richesses 
verbales, il écrit une langue contemporaine à 
la fois de l'original castillan du xvi® siècle et 
des lecteurs français du xix*. L'instrument est 
forgé pour les sonnets. Ils naissent lentement, 
à de longs intervalles, mûris par un travail 
chaque jour plus exigeant. Avant de se résoudre 
à les écrire, il les rugissait vingt fois dans nos 
réunions de jeunesse ; plus tard, il venait les 
réciter à nos foyers. Quelle joie, lorsqu'il en 
apportait un nouveau ! Nous les savions tous 
par cœur, nous lui arrachions la feuille où sa 
large écriture daignait enfin les buriner. Son 
indolence ne cherchait pas d'autres succès que 
les applaudissements enthousiastes d'un cercle 
d'amis. Mais le cercle s'étendait peu à peu. 
Comme ce Lamartine qu'il a magnifiquement 
loué, notre poète était célèbre avant d'être 
imprimé ; il fut fameux le lendemain du jour 



JOSÊ-MARIA DE HEREDIA 223 

OÙ nous le contraignîmes à publier le volume 
des Trophées. Un an après, l'Académie rappe- 
lait. 

(( Pour un petit livre ! » disaient ceux 
qui ne savent pas qu'on peut être très grand 
avec un seul petit livre. Et les envieux ajou- 
taient : « 11 ne pourra point parler en prose, il 
ne va proférer que de vains mots ! » Le discours 
du récipiendaire reste mémorable : autant 
d'idées que de phrases, idées justes et pro- 
fondes du clairvoyant historien qui doublait le 
poète Imaginatif. On acclama le merveilleux 
prosateur. Il se rassit, il se tut. Depuis lors, à 
l'exception d'un autre discours, rien ou presque 
rien. — Il y avait deux hommes en lui : le gai 
compagnon, primesautier , exubérant dans le 
commerce ordinaire de la vie, volcan toujours 
en éruption de pensées et d'images ; devant son 
papier, l'écrivain redevenait un fier seigneur 
espagnol, avare de ses sentiments et de ses 
mots, taciturne et stérile en apparence, tour- 
menté qu'il était par le souci d'une impossible 
perfection. On le sollicitait d'employer cette 
richesse improductive : tout au moins dans le 
grand champ de travail de notre temps, le 
journalisme. Les instances de l'amitié lui arra- 



22i SOUS LES LAURIERS 

chèrentun jour la promesse d'une collaboration 
aux Débats : il donna trois articles remar- 
quables ; puis il s'esquiva. Nous demandions à 
ce millionnaire du style la monnaie indispen- 
sable aux échanges quotidiens du journalisme : 
il n'avait sur lui que de l'or. 

Comment il le ciselait, avec quelle 
habileté suprême il y sertissait les pierres pré- 
cieuses, on Ta dit assez, on l'a presque trop 
dit, à mon sens : je crains parfois qu'en y insis- 
tant on ne veuille borner là son mérite. Ah I 
ne laissons pas dire ici, devant le mort, k 
l'heure où il passe cette porte de vérité derrière 
laquelle s'évanouissent les mensonges litté- 
raires, — ne laissons pas dire que la seule 
industrie des beaux mots lui conféra son ascen- 
dant sur nos cœurs. Si bien décorés qu'ils 
soient, les vases vides ne nous abreuvent pas : 
on les entend vite qui sonnent le creux. Tout 
au fond des coupes de beauté que ce poète nous 
offrait, une âme bouillonnait : Tàme de l'uni- 
vers, l'àme des générations qui s'y sont succédé. 

Il nous avait révélé sa conception de 
la poésie, dans son discours à l'Académie : une 
« idéalisation naturelle ou volontaire des senti- 
ments généraux », une « pudeur profonde » 



JOSÉ-MARIA DE HEREDIA 225 

des sentknents individuels chez le poète, qui 
est « d'autant plus vraiment et largement 
humain qu'il est plus impersonnel ». — A part 
quelques amusettes, quelques jeux d'imagina- 
tion, toute son œuvre baigne dans une mélan- 
colie hautaine. Sur les paysages, sur les figures 
qu'il dessine, on retrouve parfois les larmes 
discrètes de son maître Virgile ; parfois, mais 
le plus souvent, sa voix répond comme un écho 
moderne à la voix stoïque de Lucrèce. Le 
thème habituel du tercet où s'achèvent ses 
petits poèmes, c'est l'écoulement incessant de 
toutes choses, la fuite du temps meurtrier à 
travers les ruines qu'il laisse sur la terre et 
dans les cœurs. Regardez de près son livre, 
d'une composition si méditée : l'inspiration 
générale en est précisée par le choix du sonnet 
liminaire et du sonnet final, le Temple en ruine, 
le marbre brisé. Dans la conque marine, il 
reconnaît sa propre âme, devenue une prison 
sonore où gémit le refrain de la mer. Avec 
Michel-Ange, il songe que tout meurt et que le 
rêve ment. Dans ses épigrammes antiques, 
l'amour n'apparaît que frissonnant sous l'aile 
noire de la Mort. Dès qu'il chante, cet homme 
dont la causerie familière était si gaie redevient 

15 



226 SOUS LES LAURIERS 

sérieux, souvent funèbre ; comme son Espagne, 
il est sombre de cœur dans l'ardente lumière. 
Pour le pleurer aujourd'hui, il suffirait de 
dresser autour de ce cercueil quelques-uns de 
ses grands vers, longs et lugubres, comme de 
hauts cyprès. Mieux que toutes nos paroles, 
avec la rigide beauté des pleureurs de marbre 
rangés autour des tombeaux gothiques, ils mè- 
neraient le deuil de leur père qui va labourer 
des champs d'ombre. 

Mes yeux se sont fermés à la lumière heureuse. 
Et maintenant. j'habite, hélas! et pour jamais, 
I/inexorable Erèbe et la nuit ténébreuse. 

Ces nénies des anciens l'obsédaient ; 
et tout à l'heure, quand notre maternelle Église 
jettera sur lui la vieille lamentation humaine 
de ses hymnes, nous croirons entendre encore, 
parmi les proses latines, d'autres grands vers 
tristes qui semblent faits, comme ces proses, 
pour se marier éternellement aux graves san- 
glots des orgues. 

Adieu, ami. Recevez le dernier salut 
de cette Compagnie que vous aimiez^ qui vous 
aimait ; sdlut respectueux qu'elle adresse aussi 
à fceux que vous abahdonnez, à toute cette 



JOSÉ-MARIA DE HEKEDIA 227 

famille où il semble qu'on ne puisse naître ni 
entrer sans être marqué des signes contagieux 
du talent. Allez rejoindre par les ombres myr- 
teux votre grand aïeul Ronsard. Allez dormir 
dans notre terre de France. Elle vous a conquis, 
elle gardera fidèlement sa glorieuse conquête. 
Elle donnera un démenti à celui de vos poèmes 
où vous disiez qu'un vil lierre suffit à disjoindre 
un trophée. Aussi longtemps qu'il y aura une 
langue française, et que Ton fera des antho- 
logies avec les chefs-d'œuvre de cette langue, 
des hommes liront vos sonnets. Votre génie 
les exaltera, comme il fit de nous, dans les 
visions de la pure beauté ; il les touchera par 
la mâle tristesse de sa plainte sourde, berceuse 
de rimmuable sort que vous leur assignez : 
désirer, passer, mourir. 



RÉPOiNSE AU DISCOUHS 

DE 

M. MAURICE BARRÉS 

IMtONONCÊ DANS LA SÉANCE DU JEUDI 17 JANVIER 1907 



MAURICE BARRES 



Monsieur, 

Avant de vous faire accueil au nom 
de cette Compagnie, souffrez que je donne un 
moment à nos regrets ; le temps viendra trop 
vite où vous évoquerez à votre tour de chères 
ombres sur ces bancs. Je vous souhaite que ce 
ne soient point celles des filleuls que vous aurez 
eu la joie et Thonneur d'y amener. — Gaston 
Paris, Heredia, Sorel, Brunetière... La hache 
du noir bûcheron m'environne. 

C'était hier, au compte de ma mémoire : 
un homme se levait à la place où vous êtes, un 
conquérant ; grave et somptueux, autant que le 
fut jamais amiral de Castille lisant une harangue 
dans l'assemblée des Caciques. Sur ses robustes 
épaules, l'habit académique de Leconte de 



232 SOUS LES LAURIERS 

Lisle semblait un justaucorps de bataille ; à son 
flanc, notre fragile épée prenait de Tenvergure, 
c'était Testoc battu par Julian del Rey, le prince 
de la forge. Fièrement campé sur ces gradins 
pris d'assaut, le triomphateur n'y ressentait nul 
trouble de son aventure ; le grand enfant 
s'amusait de Talexandrin qu'il voulait glisser 
dans son discours, rien qu'en nommant son 
prédécesseur : Louis Charles Jean Robert de 
Mazade-Percin. 

L'ami qui l'assistait ne pouvait se dé- 
fendre d'une inquiétude. N'allait-on pas sourire 
dans la salle, aux sonneries de ce clairon tumul- 
tueux et bégayant? Combien de gens avions-nous 
vus déçus, à une première audition de ses vers, 
parlemarteleur de syllabes qui buttait sur l'hé- 
mistiche, hésitait, se cabrait devant la rime, 
comme si l'esprit cherchait encore cette rebelle, 
et soudain l'étreignait avec un rugissement de 
victoire ! L'accoutumance aidant, on raffolait de 
l'originale diction ; récités par une autre bouche, 
les sonnets nous paraissaient vidés d'une moi- 
tié de leur magnificence. Mais pour dire de la 
prose, ici, à l'Académie! 

Reportons-nous à l'époque. Ce favori 
des dieux tombaitcheznousduParnasseàlafaçon 



MAURICE BARRÉS 233 

d'un météore. Il y avait dans la jeune gloire de 
Heredia un air de défi insolent aux conditions 
de notre temps ; elle s'était faite comme se fai- 
saient les gloires des âges héroïques, avant 
Gutenberg; par communication orale, dans 
quelques cénacles d'initiés ; d'autant plus chère 
à ces enthousiastes qu'elle était leur création, 
mais trop hâtive et singulière pour le grand 
public. Français de la veille, et de la veille 
célèbre, le candidat exotique avait à peine figuré 
sur le tableau d'avancement où la presse nous 
prépare de longue main nos admirations. Parmi 
nos anciens confrères, plus d'un était pris de 
court. Le livre des Trophées^ imprimé l'année 
précédente, n'avait pas encore pénétré dans les 
studieux cabinets où l'on relit plus qu'on ne lit. 
(( Quelle gageure î disaient les récalcitrants : 
d'où nous amenez-vous cet Espagnol et son tin- 
tamarre de rimes caraïbes ? » L'ardeur de notre 
foi avait vaincu leurs résistances. Au moment 
de voter, comme je suppliais un vénérable con- 
frère d'écrire sur son bulletin le nom de José- 
Maria de Heredia, il me pria d'épeler pour lui 
un nom si surprenant. L'épreuve solennelle du 
discours donnerait-elle une revanche aux dé- 
fiants, aux sceptiques? 



234 SOUS Li:S LAURIERS 

Le récipiendaire n'avait pas parlé cinq 
minutes que j'étais pleinement rassuré. Con- 
quise par « la joyeuse émotion physique », — 
on ne dira pasmieux ni plus juste, — qui rayon- 
nait de ce foyer de vie, l'assistance écoutait avec 
ravissement le plus intelligent éloge qu'on eût 
jamais fait de Lamartine. Révélation pour beau- 
coup, cette raison intuitive qui se mariait au 
lyrisme poétique. Lorsqu'il se rassit, Heredia 
était investi, comme vous venez de l'être, Mon- 
sieur : l'applaudissement d'une élite confirmait 
le nouveau venu dans la place qu'il avait faite 
sienne par un témoignage péremptoire de son 
talent. Il ne lui manquait encore que la ratifi- 
cation, par quelques-uns de ses électeurs, du 
vote de complaisance qu'ils avaient rendu. Ils 
lurent les Trophées ; et ces bons humanistes 
reconnurent dans leur jeune confrère ce qu'ils 
estimaient le plus,* un Ancien, un Latin 
authentique, fils de Virgile, petit-fils de Lu- 
crèce. 

Vous l'avez montré dans une investi- 
gation dont il eût aimé l'exacte et sobre préci- 
sion. Combien je vous sais gré d'élargir la mince 
louange de ceux qui pensent avoir tout dit, 
quand ils le proclament un merveilleux cise- 



MAURICE BARRES 235 

leur du vers! Eh! sans doute, ce joaillier avait 
atteint la perfection de son art; je crois même 
qu'il s'abusait sur le pouvoir de cette perfection 
technique, lorsqu'il la jugeait suffisante pour 
porter sa gloire. Entendait-il lui-même dans 
son œuvre l'écho qu'elle nous renvoie d'abord, 
l'immense rumeur séculaire qui fait de ces 
petits poèmes une épopée où passent toutes les 
aspirations primordiales de l'humanité? C'est 
une question que je n'oserais pas trancher. 
Auprès de Texubérant créole, tandis qu'il nous 
réjouissait par ses saillies truculentes, on était 
tenté de sourire à le voir si puérilement 
amusé parla chasse des vocables rares, comme 
un enfant à la poursuite des beaux papillons ; 
on se demandait alors s'il n'y aurait pas une 
part de vérité dans l'idée que les anciens se 
faisaient du poète, du vates^ faible mortel 
habité par un dieu, lyre vibrante d'harmonies 
qu'elle n'a point créées, porte-voix d'un Verbe 
antérieur et supérieur à l'individu qui nous le 
transmet. 

Peut-être fallait-il faire crédit à Here- 
dia d'une mystérieuse faculté de dédoublement; 
le jovial compagnon disparaissait quand le 
poète officiait ; il revêtait alors la gravité du 



236 SOUS LES LAURIERS 

prêtre qui monte à Tautel ; sérieux, souvent 
funèbre dans son chant, et, comme son Es- 
pagne, sombre de cœur dans une ardente 
lumière. Se pourrait-il qu'elle n'eût pas été 
consciente de toute son amplitude, la pensée 
qui définissait si justement la poésie : « Une 
idéalisation naturelle ou volontaire de tous les 
sentiments généraux? » N'a-t-il point voulu 
marquer la mélancolie hautaine de ses Trophées. 
lorsque son choix délibéré les encadrait entre ce 
sonnet liminaire et ce sonnet final, le Temple en 
?'f(uies^\e Marbre ^me? Rappelons-nous aussi la 
Conque^ Tun des rares poèmes qui ne soient 
pas strictement impersonnels : comme TOcéan 
lointain continue de bruire dans le coquillage 
que sa retraite abandonna sur la grève, les 
générations disparues prolongent leur murmure 
dans IWme du poète : 

Mon âme est devenue une prison sonore; 

Et comme en tes replis pleure et soupire encore 

La plainte du refrain de l'ancienne clameur. 

Ce visionnaire s'est fait, avec une 
|)lasti(ité dont il n'y a peut-être pas d'autre 
exemple, concitoyen des hommes de tous les 
temps et de tous les pays. Citoyen de l'antique 



MAURICE BARRES 237 

Rome, d'abord, et plus tard de Fltalie renais- 
sante ; comme Sabinula l'exilée, il semble que 
le regret du sol latin Tassiège ; et c'est à peine 
s'il avait entrevu Tltalie ! Hellène, hôte familier 
et confident des laboureurs, des bergers de 
rOthrys : et il n'avait jamais vu la Grèce ! Vous 
qui l'avez parcourue, Monsieur, vous avez vite 
discerné combien fausse était la prétendue cou- 
leur locale des romantiques, combien froide et 
scolaire celle d'un Leconte de Liste. Mais si les 
vers de Heredia bruissaient dans votre mé- 
moire, sous les pins de la montagne ou parmi 
les lauriers-roses des fleuves arides, vous y avez 
certainement admiré l'accent natif qui man- 
quait à tous les autres. Il a pénétré le génie des 
peuples qui vécurent au Latium et dans TAt- 
tique ; il connaît les émois, les terreurs, les 
limites spirituelles de ces anciens hommes, et 
comment s'exprimait, tragique ou sereine, leur 
résignation devant ces limites, la conscience 
qu'ils avaient d'une décevance perpétuelle du 
Désir, artisan involontaire des œuvres de la 
Mort. 

Sa poésie omnisciente devient la trom- 
pette du jugement — tuba mirum spargens soniim 
— lorsqu'elle rassemble les siècles pour leur 



238 SOUS LES LAURIERS 

arracher un témoignage général sur Tin variable 
condition humaine. 11 ne se fût jamais rendu, 
Monsieur, à la théorie que vous professez avec 
une modestie excessive. S'il faut vous en 
croire, vous seriez ré fractaire aux émotions res- 
senties par vos devanciers des autres âges et 
vos frères des autres races ; tout sentiment vous 
laisserait froid qui ne fut point élaboré au cœur 
de votre province natale. Il n'est pas besoin de 
posséder le ton divinatoire des poètes pour pen- 
ser avec l'un d'eux que rien d'humain ne nous 
est étranger. Une plainte de Job ou de David, un 
vers de Virgile ou de Dante demeurent encore 
les plus sûrs interprètes de nos passions, de nos 
troubles, de nos détresses intimes ; j'y recon- 
nais ce qu'il y a de permanent dans ma sensi- 
bilité moderne et française ; beaucoup mieux 
que je ne la retrouve dans telle rédaction d'un 
compatriote, imprimée d'hier, à Paris, et parfois 
plus lointaine, plus étrangère pour moi que les 
imaginations d'un moraliste canaque ou d'un 
philosophe thibétain. 

Ceux-ci n'eussent point déconcerté 
notre ami. Partout il était chez lui; en Orient, 
aussi bien que dans ses Amériques ; sur la mer 
de Sicile, comme sur la mer de Bretagne. Vous 



MAURICE BARRKS 239 

ne lui accordez pas sans quelques restrictions 
le sens des grâces purement françaises : vous 
vous demandez si certaines harmonies secrètes 
de notre sol avaient toute leur résonance dans 
cette àme acclimatée. Pour faire l'épreuve, pre- 
nons le diapason au centre vital où la nationa- 
lité se réfugiait, quand les envahisseurs muti- 
laient tous les autres membres ; « la blonde 
Loire » y baigne des paysages composés selon 
notre goût, des pierres assemblées par nos 
maîtres architectes; elle adoucit dans les veines 
de ses riverains un sang subtil et généreux. Là, 
au zénith de notre ciel, apparurent les plus 
claires étoiles de notre Pléiade. Qui donc a 
mieux compris et continué ces poètes que leur 
frère venu des Antilles ? Ne retrouvons-nous 
pas leurs façons de sentir et leur langage dans 
le Discours à la louange de Du Bellay, dans les 
sonnets où nous respirons Tarome des jardins 
de Bourgueil. la douceur angevine de la belle 
Viole? 

Accoudée au balcon d'où l'on voit le chemin 
Qui va des bords de Loire aux rives d'Italie, 
Sous un pâle rameau d'olive son front plie, 
La violette en fleur se fanera demain. 



240 SOUS LES LAURIERS 

On connaît la suite ; je voudrais que Ton me 
dise en quoi cette adorable élégie est moins 
nôtre que la chanson du vanneur de blé. 

Il y aura toujours des miracles qui 
dérégleront le cours raisonnable des choses, tel 
que nos idées préconçues voudraient le fixer. 
C'en est un que le fils de don Domingo de Here- 
dia soit devenu l'égal des plus purs, des plus 
classiques poètes français . Et ce premier 
caprice n'a pas satisfait Tironie du hasard, qui 
nous en réservait un second. La prose française 
la mieux mesurée qu'une femme ait écrite 
depuis M™® de La Fayette, cette prose limpide 
comme le cristal d'une cassolette à parfums, 
— et si naturellement habile sous son air d'in- 
dolente négligence que nos pauvres rhétoriques 
semblent en comparaison des balbutiements de 
barbares, — n'en devons-nous pas l'enchante- 
ment à une petite-fille de ce même Domingo de 
Heredia ? 

Notre confrère se fit vite aimer à 
l'Académie. Il y restait lui-même : tropical, 
sonore, bon distributeur de vie chaude pour les 
cœurs qu'il gagnait, les esprits qu'il divertis- 
sait. 11 prenait feu sur le dictionnaire. 11 
rabrouait l'émondour qui osait toucher aux vo- 



MAURICE BARRES 241 

cables exotiques et pittoresques, à ceux dont 
les consonances solitaires fournissent la rime 
rare, aux lettres décoratives traquées dans les 
mots par nos réformateurs. Toutes ces jolies 
superfluités avaient en lui un bouillant défen- 
seur ; il plaidait leur cause douteuse avec son 
savoir d'ancien chartiste. Ses tempêtes nous 
égayaient. Étrange contradiction que l'on puisse 
rire de Thomme qui porte au front le signe des 
élus, et déjà l'auréole de Fimmortalité î On sait 
d'une foi certaine que celui-là durera, passera 
les siècles ; on le regarde, on se dit : Cet 
homme, ce camarade, participant de nos mi- 
sères, de nos ridicules, les multitudes futures 
le connaîtront dans l'apothéose du sérieux et 
glorieux marbre, mieux encore, dans l'image 
agrandie que se fera de lui leur respect. 

Si c'est un gage de durée pour une 
œuvre que d'être concise, universelle par son 
fond, parfaite dans sa forme, les Trophées de 
Heredia sont assurés d'une survie indestruc- 
tible. Vous m'avez fortifié dans une ancienne 
conviction en nommant La Fontaine parmi ses 
pairs. Si différents l'un de Tautre que soient 
ces poètes, comment ne pas rapprocher les 
deux petits livres qui flolterotit peut-être seuls^ 

16 



2'f2 SOUS LES LAURIERS 

après le naufrage de nos grands siècles litté- 
raires, sur Tabîme des temps à venir ? N'essayons 
pas de ruser avec les échéances fatales. La vie 
n'est qu'un féroce travail d'élimination. L'hu- 
manité s'allège en courant de tout ce qui Ten- 
combre : elle n'accepte du plus illustre passé 
d'autre legs que des résidus légers. En des jours 
lointains, très lointains je l'espère, quand 
d'autres bibliothèques auront remplacé les 
nôtres, quand des races nouvelles parleront 
d'autres langues dans un monde transformé, que 
restera-t-il de l'admirable période française? 
Des noms transmis à travers les âges et qui ne 
pourront justifier de leurs titres. Les Himalayas 
seront nivelés, peut-être avant les collines : nos 
plus prodigieux inventeurs de mots et d'images, 
un Bossuet, un Victor Hugo, auront été écrasés 
sous la masse même de leur œuvre. Comme 
ces riches de rOrient, chassés par les invasions, 
qui réalisaient en hâte leur fortune et la con- 
vertissaient en pierres précieuses , l'esprit 
français ne sauvera du commun désastre qu'une 
poignée de purs diamants. On en fera l'Antho- 
logie française. Nous ne la concevons pas sans 
quelques fables de La Fontaine, quelques 
sonnets de Heredia : dernier témoignage qui 



MAURICE BARRES 243 

résumera, pour les érudits d'alors, tout ce 
qu'auront pensé de la nature et de l'homme 
les ancêtres légendaires que nous leur 
serons. 

Nous voulons quand même le grossir, 
ce trésor périssable des belles formes ; et c'est 
pourquoi nous vous avons appelé. Monsieur. 
Vous ne nous venez pas des Indes occidentales : 
vous êtes du terroir, vous en êtes avec obstina- 
tion. Votre souche paternelle était depuis long- 
temps enracinée dans les monts d'Auvergne, 
âpre conservatoire et sûr rempart de la force 
gauloise. Notre savant confrère, M. Babelon, 
me montrait naguère avec tendresse, en son 
Cabinet des Médailles, le denier de César qui 
porte une émouvante effigie de Vercingétorix : 
elle fut frappée dans Rome, le jour même où le 
captif allait orner le triomphe de César, et 
mourir. Figure fruste et volontaire, toute 
bossuée, toute en reliefs durs comme sa mon- 
tagne : le graveur romain en a fait un type bar- 
bare, il n'a pu éteindre sur ce visage le feu 
d une àme qui ne s'est pas rendue. Est-ce une 
suggestion? Cette médaille me faisait songer au 
pathétique moulage qui nous garde les traits de 
Pascal. L'action et la pensée ont jailli avec une 



244 SOUS LES LAUKIERS 

même énergie des puys volcaniques de l'Au- 
vergne . 

Ce n'est pourtant point de ces pères 
que vous vous réclamez : entre les deux 
sources de votre vie, vous avez préféré Télégante 
et douloureuse Lorraine. Vous rapportez votre 
formation intime à cette terre maternelle. Vous 
y étiez encore petit enfant, quand passa sur vos 
champs la foulée des chevaux qui piétinaient 
la glèbe et les cœurs. Autour de vous, épou- 
vante, larmes des femmes, colères des hommes : 
la stupeur tragique des catastrophes dont Ten- 
fant voit Tombre sur le front des grandes per- 
sonnes sans comprendre. Un lent travail se 
fera plus tard dans son imagination ; l'homme 
mûr reverra dans ses veilles les apparitions 
confuses de son premier cauchemar; elles lui 
voileront parfois les plus beaux spectacles du 
monde ; sous les musiques des lagunes véni- 
tiennes ou des danseuses sévillanes, il entendra 
le bruit odieux, resté dans ses oreilles, le bruit 
du pas de ces chevaux qui faisaient pleurer sa 
mère. 

La culture universitaire vous fut 
donnée à Nancy. Nancy, une ville qu'on se 
représente dessinée sur le papier où composait 



MAURICE BARRÉS 245 

Mozart. Vos yeux reçurent dans cette noble 
capitale les leçons de goût, de discipline et 
d'harmonie décente que ses édifices insinuent 
dans 1 àme. Votre esprit y reçut les leçons du 
professeur Burdeau. Vous lui avez largement 
payé la dette du souvenir. ïl semble que ce 
maître discuté ait exercé sur son élève une forte 
et double action : action d'abord, réaction 
ensuite ; prise immmédiate d'une intelligence 
qui se ressaisit en s'émancipant et secoue avec 
un mouvement de révolte le joug de son pre- 
mier éducateur. 

Il y avait à Nancy, vers la fin du 
second Empire, un M. Raudot qui eiit son heure 
de célébrité. 11 s'était fait le promoteur d'une 
ligue de décentralisation. 11 voulait rappeler la 
vie dans les centres provinciaux, y retenir les 
énergies locales. Thèse ancienne, très sage, et 
qui procure parfois à ses apôtres le plaisir de 
réussir à Paris. Vous étiez né trop tard pour 
\ous enflammer à la prédication de M. Raudot. 
Sa ligue disparut avec l'Empire, qu'elle se 
proposait de saper, si je me souviens bien de 
ses instructives brochures. On continua de se 
déraciner sans remords. Vous suivîtes l'exemple 
commun, Monsieur; et c'est tout bénéfice pour 



246 SOUS LES LAURIERS 

les lettres françaises que vous soyez venu faire 
à notre Paris l'offrande heureuse de vos vingt 
ans. 

Le monde où vous entriez prend dt'jà 
place dans l'histoire. Il y fait une agréable 
figure. Cet épicurien de Talleyrand disait des 
années antérieures à 1789 que Ton ne connais- 
sait pas le bonheur de vivre si on ne les avait 
pas vécues. Soyons sincères, et nous en dirons 
autant de la jolie douzaine d'années qui nous 
furent douces quand il était bien porté d'être 
pessimiste, après 1880. Nous ne les proclame- 
rons pas héroïques : oh ! que non ! seulement 
indulgentes à l'humaine faiblesse et c'est quel- 
que chose. On oubliait peu à peu le grand 
désastre et les résolutions viriles qu'il avait 
d'abord suscitées ; on ne redoutait presque plus 
le danger qui nous avait tenus en haleine pen- 
dant la première décade de notre convalescence. 
Les plaies se fermaient, la richesse publique 
était reconstituée. Les divertissements de l'es- 
prit redevenaient la grande affaire dans une 
société qui n'était plus très sûre de ses passions 
politiques. Sans doute, les hommes dont c'est 
le métier de faire la république ou d'essayer de 
la défaire travaillaient de leur état. Me trompé-je 



MAURICE BARRES 247 

en croyant me souvenir qu'ils étaient alors 
moins nombreux, moins acharnés? En tout cas, 
leur zèle n'enfiévrait guère cette société pari- 
sienne, encline à la tolérance. Les gens de 
toute opinion frayaient aisément autour de la 
même table, ils y plaisantaient avec liberté sur 
tout et sur tous. Les esprits étaient divisés, 
comme ils le seront toujours ; mais il n'y avait 
pas d'ulcération dans les cœurs ; leur seule 
blessure profonde était avouable, fraternelle, 
commune à tous les Français, et déjà elle se 
cicatrisait. 

Dans notre république des lettres, 
bruyantes batailles d'idées, chaudes disputes 
d'écoles, curiosité universelle. On ensevelissait 
Hugo avec des honneurs divins : comme les 
maréchaux de Napoléon après les adieux de 
Fontainebleau, vieux et jeunesauteurss'écriaient 
en revenant du Panthéon : Ouf! Zola prolon- 
geait à son insu les procédés du romantisme 
qu'il rebaptisait naturalisme ; il groupait autour 
de lui le bataillon sacré de Médan. Maupassant 
charmait et scandalisait des lectrices que l'on 
eût peut-être étonnées, si on leur eût dit que 
ce ferme écrivain continuait notre plus pure 
tradition classique. Dumas régnait sur nos 



248 SOUS LES LAURIERS 

première scènes. Le bon philosophe Caro 
promenait dans les salons une métaphysique 
aimable. Heredia clamait dans les réunions 
intimes des sonnets que nous savions par cœur. 
Taine expliquait laborieusement les textes 
obscurs de Stéphane Mallarmé. Nous devinions 
sans trop d'angoisses de cruelles énigmes, nous 
faisions des efforts loyaux pour nous orienter 
h travers les doctrines changeantes des jeunes 
chefs d'écoles, symbolistes, décadents, déli- 
quescents. Leurs fantaisies variées ne suffisaient 
pas à notre avidité littéraire. Nous allions 
chercher des frissons nouveaux aux confins de 
l'Europe, chez le Russe et le Scandinave ; nous 
retournions au passé pour exhumer Stendhal, 
M""" Desbordes-Valmore, et, ce qui était plus 
urgent, Lamartine et Vigny. Dans les boudoirs 
où sévissaient la peluche et le bel esprit, 
Tégoïsme distingué de .Uilien Sorel faisait bon 
ménage avec la pitié Tolstoïenne. 

11 y eut un intermède plaisant. La 
France s'amouracha d'un militaire très blond. 
Les gens bien pourvus ressentirent ou feignirent 
des transes mortelles : les naïfs mal pourvus 
et quelques âmes généreuses conçurent de vives 
espérances. Pour le plus grand nombre, ce fut 



MAURICE BARRES 249 

un épisode joyeux, rythmé par d'allègres chan- 
sons, des mazarinades, comme on disait au 
temps de la Fronde : j'imagine le Paris frondeur 
de 1648 peu différent de ce qu'était le nôtre en 
1888. Servir des idoles dont on peut se moquer 
entre gens d'esprit, n'est-ce pas Fidéal pour 
des Français? Ainsi pensait votre Philippe, 
lorsqu'il allait conquérir la circonscription 
d'Arles, pour le compte d'un général dont Chin- 
choUe lui avait dit que M . Renan ne le prenait 
pas au sérieux. 

Renan était alors l'arbitre souverain 
des élégances intellectuelles : notre roi Voltaire, 
ou peu s'en fallait. Nos mondaine ne voyaient 
plus dans ce convive couronné de myrte le 
savant périlleux chargé des anciens anathèmes ; 
les ressentiments orthodoxes, vaincus par le 
plaisir d'entendre celui qui faisait sourire avant 
même qu'il n'eût parlé, consentaient la trêve 
du dîner avec le spirituel vieillard que les 
maîtresses de maison s'arrachaient. Ses propos 
de table, oracles énigmatiques, donnaient le 
mot à la mode sur les questions qu'il éclairait 
et ne résolvait jamais. Le dilettantisme coulait 
de ses lèvres sur toute la ligne des boulevards. 
Et je ne dis point que ce fût là le vin régénéra- 



250 SOUS LES LAURIERS 

leur qu'on s'était promis de boire, au lendemain 
de 1870; mais qui tiendrait rigueur à Tatticisme 
charmant d'Isocrate, lorsqu'il distrait ses audi- 
teurs de la pensée importune que Philippe de 
Macédoine est en marche ? 

Entre tant de jeunes hommes séduits 
par cette fascination, vous aviez pris une atti- 
tude d'irrespect filial qui vous autorisait à 
peindre le maître débonnaire d'une seule touche, 
et si juste que nous Ty reconnaissions tout en- 
tier : « Il dormait, et il m'approuvait déjà. » 
Certes il approuvait, il eût écrit, et pas mieux, 
votre lettre du philosophe Sénèque à l'apôtre 
Lazare sur les inconvénients que l'on risque en 
se mettant au service d'une religion nouvelle. 
Un moment, Renan put craindre que vous ne 
versiez dans l'hérésie des Manichéens. Vous 
aviez débuté dans un périodique jaune, la lienie 
contemporaine ; aux côtés de ce robuste Emile 
llennequin, mort avant d'avoir tenu ses belles 
promesses, et de tant d'autres qui sont aujour- 
d'hui des notaires rangés ou des écrivains d'un 
mérite avéré. Presque tous, vous étiez là ce 
qu'on appelle au collège des auteurs difficiles. 
Après les articles vinrent les livres : votre 
phrase ouvrit ses ailes, fines, légères, parties 



MAURICE BARRES 251 

pour les vols capricieux. Ces premiers ouvrages 
nous montraieut un homme libre, ennemi des 
lois, s'examinant sous l'œil des barbares, dans 
le jardin de Bérénice. 11 fallait beaucoup de 
méditation pour démêler dans vos idéologies, 
ainsi que vous les dénommiez, votre subtile 
doctrine ; vous la définissiez tantôt « la doc- 
trine du dédain suffisant », et tantôt « la cul- 
ture du moi » ; vous proposiez des méthodes 
pour jouir abondamment de la vie : encore 
une de ces choses que M. Jourdain fait sans le 
savoir. 

Le lecteur simpliste en concluait que 
vous aviez pris parti, tout d'un côté, dans le 
grand débat qui divise les hommes depuis qu'ils 
agissent et qu ils écrivent. Les uns tiennent, — 
ils ont tenu dans le monde chrétien durant de 
longs siècles, — pour la lutte ascétique contre 
le « moi », pour l'immolation de l'individu à la 
communauté, en un mot, pour le renoncement; 
ce (( renoncement total de la personne, sacri- 
fice volontaire des égoïsmes », où l'un de vos 
parrains cherchait naguère la meilleure défini- 
tion de la vertu. Ceux-là nous ont donné des 
saints : François d'Assise, Vincent de Paul. — 
Les autres ont observé, avec le poète latin, que 



252 SOUS LES LAURIERS 

le genre humain vit par un petit nombre d'élus ; 
avec les vigoureux Italiens de la Renaissance, 
ils déclarent licite toute action qui assure le 
triomphe du bel individu, toute volupté rare 
qui affine ses jouissances ; et cette morale, si 
(liiïérenle de celle des saints, ils la nomment du 
même mot, autrement prononcé : virlù. Ils se 
réclament d'illustres répondants : au premier 
rang, de ce surhumain Léonard, qui trouverîiit 
sans doute que Ton abuse parfois de son patro- 
nage. Ils ont de moindres garants, comme cet 
Hérault de Séchelles, disciple de Laclos, dont 
on publiait récemment une Théorie de faniôi- 
tion farcie de maximes dans ce goftt : « L'homme 
n'est grand qu'en proportion de Testime qu'il a 
pour lui-même. » S'estimait-il d'avoir bien 
pourvu la guillotine, où il monta d'ailleurs à 
son tour? 

Les artistes littéraires s'embarrassent 
peu des doctrines; dans vos livres de début, — 
et en particulier dans ce Jardin de lièrénice qui 
s'intitula d'abord : Qualls arlifex pereo, — ils 
ne virent que les délicates tailles-douces où 
vous graviez à la pointe sèche les paysages de 
notre Venise française : tamaris frissonnant 
sur le grau d'Aigues-Mortes, fantômes d'an- 



MAURICE BARRES 253 

ciens estuaires que Ton aperçoit de la tour 
Constance, étangs languissants dans la lumière 
des soirs qui meurent sur la mer. A peine les 
connaisseurs eurent-ils lu certaines pages qu'ils 
furent renseignés : un écrivain nous était né ! 
Peut-être firent-ils bon marché des aventures 
accessoires de Petite-Secousse et de Bougie- 
Rose, de leur âne et de leurs canards ; peut- 
être ne furent-ils pas touchés par les enseigne- 
ments du caniche le Velu^ confesseur et martyr, 
ni par les velléités d'action politique où Phi- 
lippe se ménageait des « parties de raquette » 
pour couper sa méditation , selon le précepte 
de son maître Simon. Au jugement de tous 
ceux qui n'avaient plus le bonheur d'être très 
jeunes, il fallait goûter dans vos inventions 
une savoureuse mixture des ingrédients à la 
mode : stendhalisme, renanisme, symbolisme, 
un soupçon de mystification, et surtout beau- 
coup de talent, la prodigalité d'un esprit ori- 
ginal qui se cherchait. Loué soit le temps de 
nos premières amusettes ! N'en médisons pas 
trop, Monsieur ; d'autres années nous l'ont fait 
regretter. 

Elles sont trop proches pour que nous 
puissions les regarder dans cette paix équitable 



254 SOUS LES LAURIERS 

(le riiisloire où j'essayais de situer leurs devan- 
cières. L'air que nous respirons est encore 
ébranlé par leurs commotions. Elles ont ulcéré 
les cœurs, déchiré le pacte de sociabilité cour- 
toise qui donnait naguère tant de charme aux 
réunions françaises. Les divergences des esprits 
animent Tentretien : celles des cœurs TétoufTent 
dans un silence défiant. Nous les avons mau- 
dites, ces années, louves lâchées sur notre 
pays par le Destin. L'historien de l'avenir leur 
sera-t-il aussi sévère? Peut-être y verra-t-il le 
sursaut providentiel d'énergies endormies dans 
la mollesse des temps plus faciles. S'il met dans 
son verdict cette indulgence qui est la plus 
haute partie de l'intelligence, peut-être dira-t-il : 
(( Ces années farouches firent apparaître, en 
les opposant violemment, les vertus foncières 
de l'Ame française : bravoure et discipline, 
entliousiasme et clairvoyance, culte de la jus- 
tice et adoration de la patrie, abnégation stoïque 
du soldat et mâle indépendance du citoyen. 
Dans l'obscurité des eaux troubles où péchaient 
quelques intrigants et quelques fripons, des 
légions de braves gens s'affrontèrent dont le 
seul tort fut de se soupçonner réciproquement, 
de ne pas comprendre qu'ils mettaient tous au 



MAURICE BARRES 255 

terrible jeu le meilleur de leurs instincts et de 
leur raison. Ces luttes civiles n'ont fait voir 
que mieux Tunité de la race, puisqu'on y 
apportait des deux parts même courage et 
même honneur. Oui, — conclura peut-être cet 
historien qui n'aura pas connu nos souffrances 
et nos regrets, — l'épreuve ne fut pas inutile, 
même aux écrivains : elle a virilisé des talents 
qui s'anémiaient dans le dilettantisme, elle a 
mûri les esprits réfléchis ». 

De nouveaux livres attestaient la matu- 
rité croissante du vôtre. Monsieur, avant même 
que la tempête ne l'eût battu. Il s'était tourné 
vers une forme d'art dont il semble que la 
faveur publique nous conseille l'emploi : vers 
le roman d'idées et d'études sociales. Insensi- 
blement, on vous voyait passer de l'analyse du 
oc moi » à celle du prochain, de la curiosité qui 
n'a d'autre objet que son plaisir à celle qui veut 
connaître pour le servir l'intérêt général. Vous 
repreniez un mot de Louis Veuillot, et il faisait 
sous votre plume une brillante fortune. « Ville 
des multitudes déracinées î » avait dit le maitre 
écrivain des Odeurs de Paris-, dans une apos- 
trophe au (( mobile amas de poussière hu- 
maine )) qui vient s'agglomérer dans ce grand 



256 SOUS LES LAUIUEKS 

campement de nomades. Vous creusiez plus 
avant le problème, vous le considériez sous ses 
divers aspects. Vos Déracinés nous font voir à 
quelle déperdition de force se condamne, à 
quelle anarchie s'expose une société qui rompt 
toutes les attaches naturelles et traditionnelles 
de ses fils. Homme ou peuple, vous pensez que 
les mieux « racines » sont aussi les plus forts. 
Belle et sage vérité I Pourquoi faut-il que la 
gênante exception vienne toujours taquiner les 
meilleures règles ? Vous nous parliez tout à 
rheure de la Normandie : je ne pouvais mem- 
pêcher de songer qu'ils furent d'exemplaires 
déracinés, ces grands Normands qu'une barque 
amenait des fiords Scandinaves et jetait sur 
toutes les cotes, toutes les mers, toutes les îles. 
Accordez-moi que s'ils n'eussent pas été de per- 
pétuels errants, quelques belles pages manque- 
raient à l'histoire du monde, et quelques élé- 
ments essentiels à la formation du type français. 
Ce qui est vrai des Normands ne l'est pas moins 
de beaucoup d'autres, depuis les Grecs migra- 
teurs jusqu'à ces essaims de Saxons, de (ier- 
mains, de Celtes irlandais qui s'amalgament 
dans le travail de la grande ruche américaine. 
Où est-il, le bon tyran, judicieux dishibuteur 



MAURICE BARRÉS 257 

de la matière humaine, qui déracinerait les 
forts et « racinerait » les faibles? Mais lequel 
de nous se dit : Je suis un faible î 

Il faut croire qu'elle était exacte et 
divinatrice, la peinture où vous analysiez le 
malaise de tant d'enfants du siècle. Beaucoup 
d'entre eux vous surent gré de les avoir si bien 
regardés. Vous les dissuadiezjadis d'écouter leurs 
anciens maîtres, car tout éducateur opprime et 
déforme le précieux « moi » du jeune homme. 
Vous n'eûtes pas la cruauté de les repousser, 
lorsqu'ils vous jetèrent ce cri de leurs cœurs 
ingénus : « Notre vrai maître, c'est vous ! » 
D'autres romans leur apprirent vers quels buts 
ils devaient tendre leurs énergies. Après avoir 
éclairé leur raison, vous stimuliez leurs pas- 
sions en clouant au pilori les figures désignées 
à leur dégoût. La satire est chez nous un genre 
littéraire d'effet très sûr, lorsque le satirique 
est homme de talent. Quand Auguste Barbier 
définit Napoléon un Corse aux cheveux plats, 
nous sentons bien que cette définition n'éclaire 
pas tout entier le vainqueur d'Arcole et d'Aus- 
lerlilz; quand Victor Hugo dénomme le prési- 
dent ïroplong nègre blanc, Cartouche ou Lace- 
naire, nous devinons qu'il nous renseigne 

17 



258 SOUS LES LAURIERS 

incomplètement sur ce jurisconsulte appliqué. 
N'importe : les beaux vers des ïambes et des 
Châtiments bourdonnent dans notre mémoire, 
leur musique entraînante couvre la faible voix 
de la raison qui proteste. Nous ne savons pas 
davantage nous disputer au père Dumas, lorsque 
le plus amusant des historiens drape à sa façon 
la reine Margot ou Marie-Antoinette. Des por- 
traits chauds et colorés, où Ton distingue du 
premier coup d'oeil le héros et le traître, à la 
bonne heure I 

Qu'elle est humble en comparaison, 
notre conception artistique du roman, image 
fidèle de la vie où tout est incertain, voilé; du 
roman qui serait la vie même, s'il savait enre- 
gistrer les rumeurs invérifiables de la foule sans 
les certifier, s'il en montrait les tragiques effets 
sans dissiper l'ombre où se dérobent les causes, 
s'il laissait planer dans l'atmosphère de la fic- 
tion ce doute qui tourmente les esprits dans 
leur appréciation de chaque fait réel ; bref, s'il 
nous communiquait l'impression que nous 
donne la vie dans son miroir quotidien, le 
journal, alors que nous nous écrions en le 
lisant : « C'est afireux ! Mais est-ce vrai? » On 
voudrait que le lecteur du roman politique put 



MAURICE BARRES 259 

toujours penser : « Tel personnage est un scé- 
lérat, à moins qu'il ne soit un innocent fausse- 
ment accusé : mon auteur me laisse entendre 
qu'il n'en sait rien ; moi non plus, ni personne, 
car c'est de la politique ; le drame que cet 
auteur me raconte n'en est pas moins poignant, 
et je m'y intéresse d'autant plus que Ténigme 
irrite ma curiosité. » 

On me répondra que certaines indi- 
gnations légitimes arrachent au romancier son 
masque d'impassibilité. Je le sais trop. Les 
mêmes spectacles odieux nous ont émus. Mon- 
sieur. L'indignation qu'ils faisaient naître pou- 
vait s'attacher à des objets différents. J'ai vu 
d'une part des accusés qui avaient peut-être 
leurs faiblesses, leurs hontes secrètes, des torts 
dont je n'avais aucun moyen de m'instruire 
sûrement : succombaient-ils sous une accusa- 
tion véridique ou sous un jugement téméraire, 
sous une calomnie grossie par la légende? Je 
n'en pouvais rien savoir. J'ai vu d'autre part la 
foule des accusateurs qui découvrait cynique- 
ment sa lâcheté ; sur les figures de ceux-là se 
manifestaient toutes les bassesses : envie, joie 
féroce d abattre un plus fort qui a dépassé le 
niveau commun, terreur de se compromettre 



260 SOUS LES LAUKIERS 

en ne hurlant pas a\ec les loups contre Tami, 
le complice d'hier. Ma plus forte répugnance a 
été pour la meute hurlante. En condamnant 
ses victimes pour des fautes problématiques, 
dont le souverain juge peut seul connaître et 
peser la gravité, je risquais de calomnier ; en 
méprisant Tignominieuse lâcheté de la foule, 
j'étais sûr de ne pas me tromper. 

Des passe-temps plus doux vous rame- 
naient à ces paysages d'idées où c'est plaisir de 
vous suivre. Venise vous a toujours attiré ; l'Es- 
pagne vous appela, et enfin la Grèce. Vous 
aviez déjà goûté le miel de l'Hvmette sur les 
lèvres d'un hellénisant révolutionnaire, Louis 
Ménard. Ce dévot de la beauté grecque rêTail 
d'une démagogie présidée par Périclès, et où le 
jeune Alcibiade serait adulé. Athènes ne vous 
séduit qu'à demi ; vous y regrettez la tour des 
Francs Que diriez- vous si vous Taviez connue, 
vénérable et dorée sous les caresses de tant de 
soleils qui l'avaient apparentée à ses voisines, 
les filles légitimes d'Athèné ? Je sais de vieux 
voyageurs qui ne voudraient pas revoir TAcro* 
pôle, mutilée par cet inepte retranchement d'un 
morceau d'histoire. Sparte a la place d'hon- 
neur dans votre itinéraire. Vous avez aimé Id 



MAURICE BARRES 264 

Morée où tout nous parle des exploits de notre 
race; et cet éblouissant Taygète, qui fît tant 
de fois battre mon cœur, lorsque au matin, 
sous le ciel clair de l'Adriatique, son front nei- 
geux venait s'inscrire dans le hublot du navire 
et m'annonçait rapproche des terres divines. 
Comme l'Espagne et l'Italie, ces terres vous ont 
dicté des symphonies originales. Chaque pays 
vous livre le plus secret de sa physionomie ; 
votre fantaisie imprévue y promène les compa- 
gnies qui embellissent votre rêve. 

Mais l'ombre d'une chère absente est 
toujours portée sur les lieux célèbres ou char- 
mants dont elle distrait votre âme. On vous 
croit à Daphûé, à Mycènes ; vous nous en par- 
liez ; et soudain vous ne les voyez plus, vous 
n'avez plus rien à nous en dire. Une associa- 
tion de pensées vous a retiré dans votre Lor- 
raine. Rien ne vous touche au vif, de ce qui 
n'est pas elle. Votre plume s'y reporte sans 
cesse, pour y décrire un ressaut de la plaine, 
une silhouette de villageois. Ainsi faisait un 
autre amoureux de la Moselle, notre vieil Au- 
sone qui lui a consacré un long poème ; on y 
retrouve quelque chose de vos sentiments, 
lorsque le poète s'en revient des régions sau- 



262 SOUS LKS LAUIUKRS 

vages qu'il a détestées, plus à TEst, et remercie 
les dieux de le rendre à la vallée bénie où l'air 
est plus tiède sur les vignes. 

Il semble qu'un scrupule d'amant 
fidèle vous retienne d'admirer ces beautés 
étrangères que vous sentez si bien : beauté 
des villes et des horizons, beauté des œuvres 
de l'esprit. Gœthe, l'idole de votre jeunesse, 
Goethe vous est devenu suspect ; il appelle de 
l'autre côté du Rhin. Son Iphigénie vous pour- 
suit en Grèce ; vous lui cédez un instant, repris 
par l'ancien charme ; et vous vous en repentez 
aussitôt, comme d'un égarement coupable. 
Dans vos livres, dans vos premières paroles 
d'aujourd'hui, perce l'appréhension constante 
d'un péril, celui que nous ferait courir un im- 
prudent commerce avec les sirènes hostiles; 
hostis^ étranger ! 

Indices très significatifs : ils font mieux 
mesurer la cloison élevée chez nous entre deux 
mondes par cette fatidique année 1870. Des 
hommes qui ne différaient par l'îVge que d'un 
petit nombre de saisons furent datés, séparés 
comme par un déluge de sang. La génération 
du lendemain a grnndi dans les ruines. Ces 
petits qui s'ouvraient à la vie n'entendaient 



MAURICE BARRES 263 

parler que d'un écroulement total. On les pré- 
munissait contre une menace toujours suspen- 
due sur leurs têtes. Autour d'eux, tous portaient 
le deuil d'une grandeur et d'une force qu'ils ne 
connaissaient que par ouï-dire. Tout étranger 
prenait à leurs yeux figure d'ennemi. Ah ! 
comme l'on comprend, quand on se reporte à 
leurs origines, que leur piété patriotique soit 
jalouse, exclusive, ombrageuse dans son souci 
de l'intégrité du patrimoine, et semblable à 
Tamour inquiet d'enfants qui veillent une 
vieille mère infirme. 

Tout autres sont les sentiments de 
leurs aînés, sortis du collège avant 1870. Ceux- 
ci ont vu l'arrogante splendeur de l'ancienne 
France : oui, si proche, et déjà ancienne. Nous 
y gémissions, c'était chose entendue, sous le 
plus affreux des gouvernements : à vingt ans, 
on a toujours un affreux gouvernement. Mal- 
gré cet inconvénient, notre seule qualité de 
Français nous conférait la prééminence sur 
tout le genre humain : pas un de nous qui n'en 
fût persuadé ; cet axiome ne se discutait pas. 
Nous ne vîmes d'abord dans le grand écroule- 
ment qu'un accident très fâcheux, mais répa- 
rable, comme tant d'autres qui l'avaient pré- 



26i SOUS LES LAURIKRS 

cédé ; la supei'be confiance de ce roi de l'univers, 
un jeune Français, ne s'abattit pas pour si peu. 
Je constate, je ne défends pas notre préjugé; 
nous Tavions sucé avec le lait, il était dans 
notre sang, dans l'air que nous respirions. Hien 
n'efface ces premières impressions. 

Elles expliquent notre indifférence 
aux périls dont s'alarme, non sans raison peut- 
être, la prudence de nos cadets. Nous ne re- 
doutons en littérature aucune influence étran- 
gère, nous souvenant que notre plus grand 
siècle littéraire fut un grand emprunteur. Cor- 
neille était l'élève des Espagnols, beaucoup de 
ses contem|)orains avaient tout appris de l'Ita- 
lie; ils firent avec ces im|)ortations le royal 
esprit français, ils lui donnèrent la suprématie 
dont l'Europe allait subir l'ascendant incon- 
testé. Nous pensons qu il faut suivre l'exemple 
bérédilaire dans un monde agrandi. Tous ses 
trésors nous tentent; nous les recevons comme 
un tribut. Ne sommes-nous pas ceux, vous le 
disiez à l'instant, qui refrappent h leur effigie 
l'or des tributaires? Vaines controverses, au 
surplus, et qui se résolvent toujours en une 
question de physiologie. Rien n'est malsain 
))our l'organisme sain : il s'assimile tous les 



MAURICE BARRÉS 265 

aliments qu'il transforme. Rien ne peut sauver 
un organisme trop débilité : le jeûne lui est 
aussi funeste que l'indigestion ; tandis que ce 
valétudinaire vit de régime, d'autres cueillent 
dans les vastes jardins de l'univers les beaux 
fruits qu'il leur abandonne, et ceux-là gran- 
dissent aux dépens du chétif. 

De même dans l'ordre économique et 
dans les rapports sociaux : notre confiance 
native dans nos forces nous fait ouvrir facile- 
ment nos portes à tous. Nous dirions volontiers 
à nos concurrents : « Venez, employez chez 
nous vos talents ; aucune lutte ne nous effraie, 
vous ne prévaudrez pas contre nou3, puisqu'un 
décret providentiel nous a imparti toutes les 
supériorités. » Présomption ingénue, je le con- 
fesse encore ; mais pli de l'âme indélébile. Ceux 
qui en sont marqués demeurent également re- 
belles à l'humble rétraction du nationalisme et 
aux folles abdications de l'internationalisme. 

Chez vous, Monsieur, l'orthodoxie 
nationale est d'autant plus stricte que vous 
êtes le gardien d'une marche frontière ; vous 
Têtes par devoir de naissance, et par le droit 
d'un talent qui a pris l'ampleur d'un drapeau 
en se déployant sur les bastions de l'Est. Un 



266 SOLS LKS LAURIERS 

(le VOS confrères avait remué nos cœurs avec la 
tragédie de ses Oberlé\ vous avez repris le cas 
de conscience pour en donner une autre solu- 
tion. Noire raison reste perplexe, comme notre 
pitié, entre ces deux plaidoyers qui rivalisent 
de noblesse morale. On aime dans le vôtre la 
grave et ferme tristesse d'un espoir discipliné 
par la patience ; on y admire l'art consommé 
de Técrivain. Mon embarras serait grand, s'il 
me fallait choisir la page qui gardera votre nom 
dans celte Anthologie dont nous avons parlé; 
peut-être me déciderais-je pour celle qui nous 
introduit aux Bastions de l'Est. Paysage d'une 
sobriété classique : je crois entendre Fénelon 
le lisant à Claude Gelée qui lui demande un 
sujet de tableau. Mais pourquoi dater un style 
où la richesse toujours accrue se fait toujours 
plus simple et plus mesurée? Il n'est d'aucun 
temps, et il est de tous les temps français. Il se 
pose sur la terre qu'il décrit cpmme la palpita- 
tion légère de la lumière sur un sillon de sep- 
tembre. 

Vos derniers ouvrages nous ont donné 
des plaisirs si complets que nous en voulons 
d'autres. Notre égoïme souhaite que vous n'en 
soyez pas trop diverti par de plus ingrates 



MAURICE BARRÉS 267 

besognes. Dans une de ses belles fables, Sha- 
kespeare nous conte l'histoire du délicieux 
Ariel, Esprit consubstantiel à Féther où il 
égrène ses chansons. Le grossier Caliban Favait 
réduit en servitude ; il lui faisait exécuter, dit 
le poète, « ses volontés exécrables et fan- 
geuses », il ne lui apprenait qu'à injurier et à 
maudire. Arrive le sage Prospéro, qui sait les 
paroles magiques; il enchaîne Caliban, délivre 
Ariel. Sous ses ordres, le Génie de l'air s'em- 
ploie aux œuvres de bonté, de beauté : il sauve 
les naufragés, protège les amours de Miranda, 
va chercher pour elle au matin la rosée des 
lointaines Bermudes. Mais cet Esprit inquiet 
subit avec peine le joug raisonnable de Pros- 
péro ; il redemande la liberté, il oublie que 
Caliban le guette et l'emprisonnera de nouveau 
dans le marécage où ce méchant monstre crou- 
pit. 11 y a grande affliction dans les régions 
supérieures, lorsque les Génies qui les enchan- 
tent retombent sous le pouvoir de Caliban. 

J'ai gardé pour la fin une prière : je 
l'adresse à tous ceux qui m'entendent : qu'ils 
lisent et relisent les Amitiés françaises. Vous 
avez écrit des livres plus vantés : permettez 
que je fasse de ce dernier le chef-d'œuvre de 



268 SOÏJS LKS LAURIERS 

mon goût. Vous vous penchez sur votre enfant; 
plus obsédant que jamais, le bruit qui vous 
épouvantait à son âge. le bruit du pas de leurs 
chevaux vous revient à Toreille et au cœur. 
Vous habitue/ cet enfant à prendre les leçons 
des morts qui règlent souverainement toutes 
nos œuvres. « Les morts ! Ils nous empoison- 
nent! » disait le jeune Ennemi des Lois. C'est 
souvent vrai. Il leur fait maintenant amende 
honorable d'un mot magnifique : « Nos Sei- 
gneurs les morts ! » Je vous envie celte belle 
expression d'une vérité qui nous met si parfai- 
tement d'accord. 

Vous enseignez à Tenfant comment 
on doit écouter les cloches... Ah! je me re- 
prends : la voici, la page qu'il faudra sauver à 
tout prix, avec le même soin que Ton mettrait 
il préserver de l'anéantissement un chapitre 
des Mémoires dOufre-Tombe. — Eli ? non ; 
mieux encore ; ces autres pages où vous parlez 
au petit Lorrain de sa voisine» Jeanne de Dom- 
rémy ; avec une tendresse sans fadeur, avec 
une intelligence du miracle qui le rend à la 
fois très prodigieux et très accessible pour ce 
jeune esprit. S'il y avait une entière sincérité 
dans ce zèle pour l'instruction de notre peuple 



MAURICE BARRES 269 

dont on fait si grand bruit, les Amitiés Fran- 
çaises seraient dans toutes nos écoles publiques. 
Fions-nous-en à la justice du temps : elles y 
prendront place ; le bien qu'elles y feront sera 
votre durable bonneur ; et ce sera le nôtre 
d'avoir inscrit sur les registres académiques un 
nom que nos petits-neveux y retrouveront, je 
l'espère, avec les sentiments qui vous maîtri- 
saient devant les noms de nos grands prédéces- 
seurs. 



DISCOURS 

PRONONCÉ A LINAUGURATION DU MONUMENT 

ÉLEVÉ A LA MÉMOIRE 

DE 

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE 

A PARIS 
LE JEUDI 17 OCTOBRE 1907 



BERNARDIN DE SAINT-PIERRE 



Messieurs, 

De nos jours, comme au temps de 
Bernardin de Saint-Pierre, il y a des hommes 
sensibles et vertueux. C'en était un assurément 
que le généreux Français qui eut ces deux 
belles inspirations : prélever une part de sa 
fortune pour éclairer la route de nos marins 
dans les dangereux parages d'Ouessant; consa- 
crer une autre part à honorer ici, dans ce 
grand laboratoire des sciences naturelles, le 
plus passionné des amants qu'ait jamais eus la 
Nature. 

Je laisserai aux donataires l'agréable 
devoir du remerciement. Je n'ai d'autre mission 
aujourd'hui que de représenter une invitée du 
Muséum , l'Académie française, dans cette 

48 



274 SOUS LES LAUHIKRS 

commc'moralion de l'écrivain qui dota noire 
langue d'un chef-d'œuvre. 

Les Etudes de la iVé/A?/;"^ avaient charmé 
des esprits préparés par Rousseau ; le dernier 
tome, publié en 1788, subjugua tous les cœurs : 
il contenait Thistoire de Paul et Virginie. 
C'était la vieille églogue de Daphnis et Chloë^ 
rajeunie, épurée par un déisme vertueux, située 
dans un paysage d'enchantement, achevée par 
une catastrophe tragique. Tout ce qu'il y avait 
de sensiblerie un peu naïve dans les disserta- 
tions scientifiques du naturaliste se transformait 
là en un sentiment tendre et vrai, convenable 
à ces deux beaux enfants; et leur infortune 
subite arrivait juste à point pour arracher des 
larmes au lecteur. Ces larmes, toute la France 
les versa, depuis la reine Marie-Antoinette 
jusqu'aux filles du peuple. 

Aujourd'hui encore, après plus de cent 
ans, la petite ouvrière de nos faubourgs pleure 
sur Virginie, abîmée dans les flots sous les 
yeux de son ami. Le couple du quartier des 
Pamplemousses a pris une vie réelle et indes- 
tructible dans l'imagination populaire. Entre 
tous les héros du monde légendaire, Paul et sa 
compagne sont ceux qui ont le plus souvent 



BERNARDIN DE SAINT-PIERRE 275 

inspiré nos peintres, nos graveurs, les décora- 
teurs du palais et de la chaumière. 

Désigné par la faveur publique pour la 
direction du Jardin du Roi, je crois bien que 
Bernardin de Saint-Pierre fut redevable de 
cette haute charge à la protection de Virginie, 
plus encore qu'à ses travaux scientifiques. Il 
connut sur le tard toutes les ivresses de la gloire. 
Il se plaignait même qu'elle lui coûtât trop 
cher : en une seule année, il paya deux mille 
francs de ports de lettres pour les sacs d'épîtres 
enthousiastes qui lui étaient adressées de toutes 
les parties de l'Europe par ses admiratrices. 
Deux d'entre elles firent davantage : elles lui 
donnèrent ce que la gloire n'apporte plus 
d'ordinaire à la vieillesse. Il avait cinquante- 
cinq ans lorsque la fille de son imprimeur. 
Félicité Didot, s'amouracha de lui. Il l'épousa ; 
de méchants biographes prétendent qu'il ne la 
rendit guère heureuse ; elle mourut après peu 
d'années. Une autre petite pensionnaire , la 
jolie Désirée de Pelleporc, vit les soixante-trois 
printemps de Bernardin à travers le prisme de 
Paul et Virginie ; nouveau mariage, très heu- 
reux cette fois. 

Après avoir rappelé ces suprêmes 



276 SOUS LES LAURIERS 

récompenses du génie, nous pourrions passer 
SOUS silence les satisfactions moins rares qu'il 
trouva dans l'Institut. Il y fut admis dès la fon- 
dation, dans la classe des sciences morales et 
politiques. Il siégeait parmi ces hommes graves, 
les Cambacérès, les Daunou, en qualité de 
réformateur du genre humain. Tout jeune, 
enflammé par la lecture du Robinson Crusoé, 
Bernardin avait nourri la chimère de fonder 
sur quelque terre vierge une république idéale, 
ramenée aux mœurs et aux vertus de la Nature, 
comme on disait alors. Il oubliait que Robinson 
était seul dans son empire, et que, lorsqu'on y 
fut deux, le second était naturellement un 
esclave. Notre réformateur se mit en tète de 
découvrir une île déserte, où les citoyens de la 
nouvelle Salente redeviendraient libres, justes, 
innocents. 11 l'alla chercher aux Antilles ; ne 
l'ayant pas rencontrée de ce côté, il s'avisa 
d'installer sa république modèle en Asie, sur 
les bords de la mer d'Aral. Son projet de colo- 
nisation amusa l'impératrice Catherine sans la 
convaincre. Rebuté à Saint-Pétersbourg, Ber- 
nardin tourna ses investigations vers l'Océan 
Indien. Là encore, il n'aborda point à cette île 
d'Utopie dont il rêvait obstinément. Il trouva 



BERNARDIN DE SAINT-PIERRE 277 

mieux : une historiette de naufrage que lui 
contèrent les gens de l'Ile de France et qui 
devait rendre son nom immortel. 

A la nouvelle organisation de l'Institut, 
en 1803, un savant de la section de mécanique, 
le citoyen Bonaparte, estima que les rêveries 
de son confrère n'avaient rien de scientifique, 
ni de moral, ni de politique. Il transporta 
M. de Saint-Pierre dans l'Académie française, 
qui renaissait sous le nom de classe des lettres. 
La postérité a jugé comme le Premier Consul. 
C'est le poète en prose qu'elle glorifie. Elle a 
vu son petit livre grandir, monter aux nues, 
comme votre cèdre sorti du chapeau de Jussieu. 
Elle sait que toute la magie descriptive des 
romantiques était en germe dans l'œuvre de 
Bernardin, continuée et amplifiée par l'imagi- 
nation de Chateaubriand. Lecteur passionné de 
Paul et Virginie^ le jeune solitaire de Combourg 
reçut de son devancier la révélation du monde 
exotique et du parti littéraire qu'on en pouvait 
tirer. Atala ne serait peut-être pas née, si 
Virginie ne lui eût fourni un modèle, un cadre, 
des couleurs déjà préparées. Chateaubriand 
emprunta même à son premier maître l'adroit 
procédé qui avait si bien réussi ; comme lui, il 



278 SOUS LES LAURIERS 

insinua la légère idylle dans un gros ouvrage 
didactique ; et comme les Études de la Nature^ 
le Génie du Christianisme prit son vol, porté par 
Taile victorieuse d'une aimable fiction. Depuis 
le grand René jusqu'à notre Pierre Loti, tous 
les écrivains du siècle qui a fait une si large 
place au pittoresque, à l'exotisme, à la couleur 
locale, — tous sans exception doivent à Bernar- 
din l'instrument qu'ils ont perfectionné. 

C'est pourquoi notre Compagnie 
réclame avec une fierté jalouse le père de Paul 
et Virginie. Elle vous rend, Messieurs du 
Muséum, l'auteur des Etudes et des Harmonies 
de la nature. 11 est bien à sa place dans l'an- 
cienne et illustre maison où il rentre. Peut-être 
ne le mettrez-vous pas sur le même rang que 
tel autre de ses contemporains, un BulTon, un 
Lamarck ; mieux que moi, vous savez que ces 
génies divinateurs ont entrevu toutes les lumières 
qui allaient éclairer les naturalistes du \\\^ siècle ; 
ils sont vos ascendants et votre grand sujet 
d'orgueil, parce qu'ils marquèrent d'avance à 
l'effigie française les théories, les vérités, les 
méthodes rationnelles qui devaient triompher 
plus tard sous des bannières étrangères. Le 
bon Saint-lMîiTc est chez vous à un autre titre ; 



BERNARDIN DE SAINT-PIERRE 279 

au titre de l'amour ; d'un amour fervent et 
candide pour la beauté, pour la bonté apparente 
de cette Nature à qui des savants mieux armés 
arrachaient ses secrets. Ils ne sont pas toujours 
aussi consolants que l'imaginait Bernardin. 

11 est à sa place dans ce jardin des 
Plantes, asile et paradis des petits enfants qui 
viennent s'y former une idée de l'univers. 
Quand ils auront épuisé tous les plaisirs qu'ils 
doivent à l'intendant de 1792, — l'admiration 
devant l'éléphant, la terreur devant le lion et 
le tigre, le rire joyeux devant les singes, — ils 
viendront jouer aux pieds du vieil homme de 
bronze qui amena pour eux la ménagerie du 
Hoi dans le jardin de la Nation. Ce maître 
indulgent leur donnera des leçons appropriées 
à leur âge. 11 leur redira que si la prune et la 
cerise sont taillées à la mesure de notre 
bouche, le melon a été formé beaucoup plus 
gros et divisé par côtes, sa destination étant de 
servir au repas de famille ; tandis que les 
dimensions de l'énorme citrouille indiquent à 
l'homme sociable qu'il la doit partager avec ses 
voisins. 

Ne sourions pas trop de ces enseigne- 
ments : il est toujours opportun d'apprendre 



280 SOUS LES LAURIERS 

aux enfants de toute condition que les heureux 
détenteurs du melon et de la citrouille ont le 
devoir de partager ces bonnes choses avec ceux 
qui n'en ont pas eu leur part. N'en déplaise à 
Bernardin, il ne semble point que la Nature ait 
très fortement inculqué cette obligation morale 
dans le cœur des petits gourmands, ni dans 
celui des grands. 

Un peu plus tard, quand ces enfants 
seront devenus les jeunes hommes et les jeunes 
filles qui promènent sous vos ombrages les 
délicieux émois d'un trouble inconnu, quand 
ils reviendront s'asseoir et parler tout bas 
devant le témoin de leurs premiers jeux, sou- 
haitons-leur de ne demander qu'à lui le livre 
confident de leurs chers secrets. Ils pourraient 
trouver dans notre littérature de pires conseil- 
lers : Bernardin de Saint-Pierre leur a légué le 
plus inoiïensif, le plus touchant bréviaire de la 
jeunesse, de'l'amour et du malheur. 



DISCOURS 

PRONONCÉ A L'INAUGURATION DU MONUMENT 

ÉLEVÉ A LA MÉMOIRE 

DE 

NICOLAS GOGOL 

A MOSCOU 
LE DIMANCHE 9 MAI 1909 



NICOLAS GOGOL 



Messieurs, 

Le Cardinal de Richelieu serait sans 
doute surpris de me voir ici : pour la première 
fois depuis sa fondation, l'Académie française 
a décidé de se faire représenter officiellement 
en pays étranger, à la commémoration solen- 
nelle d'un écrivain étranger. Mais je dis mal ; 
en envoyant son directeur actuel à Moscou, 
pour s'associer aux hommages que vous rendez 
à Nicolas Gogol, elle a voulu signifier que la 
Russie n'est plus, pour nous Français, l'étran- 
ger. 

Les autres Académies de l'Institut de 
France ont mis le même empressement à accep- 
ter vos invitations. Doyen de notre délégation, 
j'ai l'honneur de parler au nom des éminents 



284 SOUS LES LAUHIEKS 

confrères qui m'entourent ; je sais qu ils ont 
tous dans le cœur les sentiments que j'exprime 
pour nous tous. Comme les Compagnies fra- 
ternelles dont nous sommes les mandataires, 
nous estimons que nul homme, parmi ceux qui 
ont voué leur vie aux travaux de Tesprit, ne 
peut se désintéresser d'une manifestation où 
vous honorez le noble esprit qui a doté la litté- 
rature moderne d'œuvres impérissables. 

Mieux que les contemporains de Go- 
gol, nous pouvons le situer aujourd'hui à la 
haute place qui restera la sienne. Le temps l'a 
mis dans sa vraie lumière. Vous vous souvenez 
tous de cette troisième Lettre sur les Ames 
mortes où il écrivait, en répondant aux attaques 
provoquées par son livre : « L'homme russe 
s'est effrayé de voir son néant. » Aujourd'hui, 
devant le monument que vous consacrez au 
peintre de l'ancienne Russie, à l'évocateur 
d'une Russie nouvelle, on peut dire hardiment 
le contraire; l'homme russe s'enorgueillit de 
voir sa grandeur symbolisée dans ce monument. 
Il y voit le prodigieux effort d'un des maîtres de 
sa pensée ; de celui qui s'arracha le premier aux 
conventions et aux amusements du romantisme 
pour inventer un réalisme sagace, exact dans 



NICOLAS GOGOL 285 

l'étude et la description des hommes et des 
choses, épris de vérité, bienfaisant jusque dans 
ses cruautés, comme Test le miroir qui nous 
montre nos tares et nos faiblesses pour nous 
apprendre à les corriger. Il y voit Tinitiateur, 
le père indiscutable de ces admirables roman- 
ciers des années quarante, comme vous avez 
coutume de les appeler, Tourguénef, Gontcha- 
rof, Dostoïevsky; et aussi de celui qu'il faut 
saluer d'ici, en nous tournant vers Yasnaïa- 
Poliana, comme le fondateur d'un empire 
d'imagination universellement établi sur les 
deux hémisphères. 

Ces écrivains et ceux qui les continuent 
ont agrandi l'instrument créé par Gogol; ils l'ont 
perfectionné; chacun d'eux y a mis sa marque 
originale et s'en est servi pour traduire les 
idées, les sentiments de son époque ; mais tous 
ces vigoureux enfants sont sortis du Manteau 
de Gogol. Qu'il me soit permis de répéter ce 
que j'écrivais il y a un quart de siècle, ce qui 
m'apparaît encore avec la force de l'évidence. 
Ah ! cet humble manteau d'Akaky Akakiévitch ! 
C'est le manteau du prophète biblique, transmis 
aux disciples qu'il enlevait jusqu'aux cieux. Ce 
même petit tchinovnik, anatomisé comme une 



286 SOUS LES LAUIUKRS 

pièce d'amphithéâtre, objet de dérision et de 
douloureuse pitié, il posera plus d'une fois 
devant Dostoïevsky. V^ous la trouvez déjà, cette 
pitié d'où jailliront bientôt la Maison des Morts, 
Humiliés et offensés^ vous la retrouvez définie 
comme la caractéristique de Tàme populaire 
dans un passage de la àX\\hv[i^ Lettre aux krim : 
a La pitié pour la créature tombée est un trait 
bien russe : rappelle- toi le spectacle qu'oiïre 
notre peuple, quand il assiste les déportés en 
route pour la Sibérie... » et tout ce qui suit. 

Relisez dans les Ames mortes la bio- 
graphie de Tentetnikof, ce propriétaire rural 
(( lassé d'administrer des provinces distantes de 
mille verstes et où il n\a jamais mis le pied », 
qui revient s'établir sur sa terre, tout brûlant de 
grands projets, d'amour pour ses paysans, de 
zèle pour l'agronomie et les réformes, et qui, 
bientôt désillusionné, se laisse couler dans la 
torpeur finale: ne reconnaissez-vous pas en lui 
l'ancêtre et le prototype de Lavretzky, de Bé- 
zouchof, de Lévine? On le creusera k Tinfini, 
on le dessinera dans tous ses gestes, maison ne 
changera rien aux traits générateurs de l'ébauche 
jetée par Gogol. Ainsi pour beaucoup d'autres 
types essentiels du roman russe ultérieur, dont 



NICOLAS GOGOL 287 

l'œuvre de Nicolas Vassiliévitch est la source 
mère. 

Il inventa de nouvelles formes litté- 
raires parce que son esprit s'ouvrait aux nou- 
veaux besoins sociaux que ces formes allaient 
exprimer; parce que son cœur voulait ressusci- 
ter ces ce âmes mortes » dont il dévoilait la 
misère avec une ironie pathétique. On a dit 
souvent que les Récits cVun chasseur de Tour- 
guénef avaient sonné le glas du servage ; c'est 
vrai, mais ces Récits s'adressaient à des lecteurs 
déjà préparés aux rénovations prochaines par 
les réflexions que Gogol leur avait suggérées. 

Le songeur si fortement remué par 
les premiers tressaillements des choses futures 
est en même temps le poète qui donne à la 
Russie une épopée historique Tarass Boulha; 
le gai conteur qui met toute la lumière, toute 
la malice joyeuse de son Ukraine natale dans 
les Veillées d'un hameau ; le dramaturge sati- 
lique du Reviseur, Tartiste excellent dans tous 
les genres oii il s'est essayé. Et pour que rien 
ne lui manquât, pas même, hélas ! le malheur 
qui achève les grandes figures et les rend plus 
chères à notre compassion émue, Nicolas Vas- 
siliévitch a sombré dans la tragédie intime que 



288 SOUS LES LAURIERS 

VOUS connaissez: génie brisé en pleine vigueur, 
terrassé par les affres de la maladie et du trouble 
religieux qui lui font détruire une partie de son 
chef-d'œuvre; âme morte, elle aussi, du tour- 
ment de vouloir monter trop haut, et qui aban- 
donna, à la fleur de Tâge, le corps dont vous 
gardez pieusement les restes dans votre monas- 
tère de Saint-Daniel. 

Si national que fut ce génie, il ne vous 
appartient pas exclusivement. Messieurs. Tous 
vos frères des diverses familles slaves se récla- 
ment du maître commun. Je n'en veux qu'une 
preuve : un des meilleurs travaux que je con- 
naisse sur Gogol et sur son œuvre est une thèse 
en langue française, soutenue devant notre 
Université de Lyon, en l'année 1901, par une 
jeune étudiante bulgare, petite-fille de Tarchi- 
prêtre de Philippopoli ; étude magistrale par 
rintelligence du sujet et l'information littéraire 
dont elle témoigne. M"® Raina Tyrnéva payait 
ainsi sa dette de reconnaissance aux aînés qui 
avaient libéré son pays. 

En dehors du monde slave, Gogol a des 
prises sur l'humanité tout entière, autant que 
son inspirateur et son modèle, Cervantes. Vous 
savez — il Ta conté lui-même — comment, au 



NICOLAS GOGOL 289 

cours d'un voyage en Espagne, la lecture du 
Don Quichotte lui fournit le cadre où il déve- 
loppa cette idée des Ames mortes qui lui avait 
été suggérée par Pouchkine. Notre Mérimée com- 
parait Gogol aux humoristes anglais ; c'est plus 
haut qu'il faut le placer, non loin de l'immor- 
tel Cervantes. L'ironiste espagnol embauma 
dans son rire mouillé de larmes une belle 
chose qui se mourait, l'idéal chevaleresque du 
moyen âge ; avec les mêmes procédés, l'ironiste 
russe ensevelit la vieille Russie, mais pour en 
susciter une meilleure. Comme Cervantes, Gogol 
a mis dans ses peintures toutes nationales une 
connaissance de l'homme si étendue, si pro- 
fonde, que ces images localisées font vibrer les 
cœurs et réfléchir les esprits partout où il y a 
des hommes. 

C'est pourquoi nous venons aujour- 
d'hui, de l'autre extrémité de l'Europe, remer- 
cier le dispensateur d'un bienfait intellectuel 
dont nous avons notre part. C'est pourquoi le 
pays de Balzac et de Victor Hugo nous a char- 
gés de porter son plus respectueux hommage au 
pays de Nicolas Gogol : nous l'offrons à la glo- 
rieuse mémoire du précurseur qui fit rayonner 
sur toutes les terres civilisées le génie russe, ce 

19 



290 SOUS LES LAURIERS 

génie confirmé après lui par les chefs-d'œuvre 
littéraires que vous n'avez cessé de nous en- 
voyer depuis cinquante ans, comme la plus 
belle et la plus forte des armées conquérantes. 



DISCOURS 

SUR 

LES PRIX DE VERTU 

LU DANS LA SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE 
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE 

DU 18 NOVEMBRE 1909 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 



Messieurs, 

Vous avez tous présent à la mémoire 
le marchandage opiniâtre d'Abraham, quand il 
implora le pardon divin pour Sodome. — Eh 
quoi ! Seigneur, perdrez-vous le juste avec l'im- 
pie? S'il y a cinquante justes dans cette ville, 
périront-ils avec tous les autres ? Nepardonne- 
rez-vous point à cause d'eux ? — Le Seigneur 
ayant accueilli cette requête, le Patriarche se 
ravisa : — Quoique je ne sois que cendre et 
poussière, je parlerai encore à mon Seigneur ; 
s'il s'en fallait de cinq qu'il n'y eût cinquante 
justes, perdriez-vous toute la ville parce qu'il 
n'y en aurait que quarante-cinq? — Et sur un 
nouvel acquiescement, Abraham baissa l'offre : 
— S'il y a quarante justes, que ferez-vous? — 



294 SOUS LES LAURIERS 

Je ne détruirai point la ville. — Je vous prie de 
ne pas trouver mauvais que je parle encore : si 
vous trouvez dans cette ville trente justes, que 
ferez-vous? — Je ne perdrai point la ville. — 
Et si vous en trouviez vingt ? — Non plus. — 
Seigneur, ne vous fâchez pas si j'ose parler 
encore une fois : et si vous trouviez dix justes 
dans cette ville? — Je ne la perdrai point. — 
Ce fut la dernière concession de Jéhovah, sinon 
la dernière tentative d'Abraham pour obtenir 
la grâce à meilleur marché. Les dix justes ne 
se rencontrèrent point, Sodome fut extermi- 
née. 

Rassurons-nous, Messieurs : si jamais 
le châtiment des villes maudites nous menaçait, 
nous ne serions pas embarrassés de produire 
les cinquante intercesseurs qui paieraient notre 
rançon. J'en pourrais nommer aujourd'hui 
davantage, si j'avais le droit de vous retenir 
assez longtemps pour vous présenter chacun de 
ces justes authentiques. Je ne puis que les con- 
fondre tous dans la même et sincère louange, 
avec l'humble révérence qui sied à l'invité de 
hasard, introduit un instant dans la compagnie 
de personnes dont la moindre, — une igno- 
rante, peut-être, une illettrée, — vaut cent fois 



DISCOURS SLK LES PRIX DE VERTU 295 

mieux que lui et que toute sa littérature. 
Permettez du moins que je me prépare à vous 
parler de la vertu par une brève et franche 
confession : vous y reconnaîtrez sans doute les 
sentiments par lesquels ont passé la plupart 
d'entre vous. 

Qui n'a éprouvé cette gêne intime dont 
souffrent les moins délicats, lorsqu'ils enten- 
dent un politicien de carrière pérorer sur la 
tombe d'un héros? Assez semblable m'apparais- 
sait rimpudeur du profane, du pauvre faiseur 
de livres qui vient ici, dans la pompe d'une 
séance où Ton attend de lui des gentillesses 
académiques, non plus pour disserter sur des 
écrits, — à ce jeu-là on peut toujours se ris- 
quer, — mais pour se mesurer avec la vertu, 
peser des mérites transcendants, distribuer des 
couronnes à ceux dont il devrait écouter et 
méditer silencieusement les leçons. Effrayé par 
l'obligation de faire un jour ce gauche person- 
nage, j'admirais les confrères qui se tiraient 
de l'épreuve avec tant de bonne grâce ; et je 
rusais, — j'ai rusé pendant vingt ans, — pour 
détourner le calice. Notre cher et regretté Gas- 
ton Boissier avait pris son parti de mon aver- 
sion pour la vertu ; désespérant de me convertir, 



296 SOUS LES LAURIERS 

il ne m'entreprenait plus. Après lui vint un 
secrétaire perpétuel ennemi de la fraude, à la 
première inspection qu'il fit de ses registres, il 
connut mon indiscipline ; il me signifia sévère- 
ment que ce mauvais exemple n'était plus tolé- 
rable ; et le lendemain, il m'enferma, avec les 
dossiers de la vertu, dans une de nos salles de 
Commissions. 

Lieu morose : il prend jour sur la 
grande cour déserte ; rien n'amuse le regard 
dans la perspective opprimée entre des murs 
austères, jusqu'à la fontaine où se mire triste- 
ment, lorsqu'un peu d'eau s'est oubliée au 
fond de la cuve, la tête d'une Minerve sur- 
montée d'une cheminée d'usine. Dans cette 
salle nue, une longue table, recouverte d'un 
tapis qui fut vert au temps du Consulat, ployait 
sous les dossiers amoncelés : des chemises 
jaunes, toutes pareilles d'aspect, administra- 
tives et blêmes. — Je les contemplai d'abord 
aveceiïroi. Un sot préjugé me prévenait contre 
la procession monotone qui allait sortir de ces 
paperasses : lauréats classiques du type con- 
venu, pensais-je ; le sauveteur, le baigneur 
recommandé par la dame qui a cru se noyer 
dans ses bras sur une plage à la mode ; le bon 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 297 

domestique, recommandé par les maîtres éton- 
nants qui le louent d'avoir servi trente ans chez 
eux, avec des gages de famine, sans demander 
une augmentation, et qui nous somment de 
payer leur dette. — J'entr'ouvris quelques 
liasses, je me mis à lire ces feuillets épars, de 
tous les formats, de toutes les écritures, où des 
notes succinctes relataient des faits précis, élo- 
quents par eux-mêmes, et aussi par le senti- 
ment d'estime qui groupait au bas de la page 
les signatures d'une communauté villageoise. 
Après le premier quart d'heure de lecture, ce 
fut un ravissement : par quelle erreur de l'es- 
prit, par quel manque de vraie simplicité avais- 
je pu faire si longtemps le renchéri, et retarder 
ainsi l'occasion de goûter les plus salubres, les 
plus nobles émotions ? 

Ces papiers s'animaient, il en sortait 
une foule grandissante d'êtres surhumains et 
pourtant très réels ; je les voyais surgir, se mou- 
voir dans la lumière qu'ils créaient, clarté 
douce dont s'illuminait la salle tout à l'heure 
blafarde. Sur la muraille nue, une large fresque 
se composait, toute pareille à celles où les 
peintres primitifs assemblaient des personnages 
aux figures angéliques, lorsqu'ils essayaient de 



298 SOUS LKS LAURIERS 

représenter leurs candides visions du paradis. 
Et cette fresque devenait en môme temps une 
carte murale de la France, où apparaissaient 
toutes nos provinces, la plupart de nos grandes 
villes. Comme ces cartes différemment teintées 
qui nous font voir d'un coup d'œil l'apport de 
chaque région à la natalité générale, ou aux 
progrès de l'instruction, celle-ci permettait de 
calculer la répartition de la vertu sur l'ensemble 
du territoire. Plante montagnarde, si Ton en 
juge par la provenance habituelle de nos dos- 
siers; fleur plus fréquente et plus vivace près 
des sommets, dans les ùpres replis du Massif 
Central. Mais les villes n'en sont pas déshéri- 
tées ; noire Paris fournit un beau contingent, 
proportionné à la place qu'il occupe dans la vie 
nationale. 

Le peuple élu que je dénombrais dif- 
férait de celui qu'on nous montre d'habitude 
dans les assemblées, dans les réunions mon- 
daines ou populaires, dans les miroirs grossis- 
sants de la presse et du théâtre. Un trait essen- 
tiel le distinguait de la foule que j'avais laissée 
dans la rue et dont nous faisons tous partie. 
Là, si Ton surprend un lambeau de conversa- 
tion entre deux passants, on est sûr d'y relrou- 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 299 

ver ce qui occupe chacun de nous : la poursuite 
d'un intérêt ou d'un plaisir. Rien de semblable 
dans les àmes dont je forçais le secret : un 
oubli perpétuel de soi-même ; des existences, 
parfois très longues, si éperdument dévouées 
au service d'autrui, qu'elles n'ont pas connu 
un seul instant les diverses formes de la joie, 
de la distraction, du relâche, hors desquelles 
la vie nous paraît intolérable. Presque toutes 
ces créatures d'élite sont d'une condition très 
modeste et n'ont pas l'idée d'en sortir. C'est la 
volonté des fondateurs de nos prix que nous 
cherchions les lauréats parmi ceux qu'on 
appelle, par une étrange interversion des mots, 
les petits ; alors qu'il les faudrait nommer plus 
justement les grands de ce monde. Ils sont la 
force, l'honneur, la consolation de notre pays. 
Disons mieux ; pour les caractériser, il n'y a 
qu'un mot qui vaille, le même dans toutes les 
langues de la chrétienté : ce sont des saints et 
des saintes. 

Plus j'avançais dans mon dépouille- 
ment, plus j'avais l'impression de lire un sup- 
plément moderne à la Légende dorée. Beaucoup 
de ces courtes biographies trouveraient leur 
place naturelle, sans une dissonance, dans la 



300 SOUS LKS LAUKIKHS 

compilation du bon Jacques de Voragine. 
Mêmes vertus, et d'autres miracles, tout aussi 
prodigieux que ceux dont s'émerveillait l'ima- 
gination de nos aïeux. — Quand on pense au 
nombre considérable des canonisations qui 
augmentaient la phalange des bienheureux, 
durant les siècles du haut moyen âge, quand 
on le rapproche des très rares béatifications 
consenties de nos jours par Tautorité ecclésias- 
tique, on est tenté de croire que l'humanité 
s'est appauvrie en vertu tandis qu'elle s'enri- 
chissait en civilisation. Je sais maintenant qu'il 
n'en est rien. J'ai acquis cette conviction que 
j'espère vous communiquer : au début dû 
xx" siècle, dans notre pays, la matière canoni- 
sable, si j'ose dire, est aussi abondante qu'elle 
put l'être aux époques légendaires. Je n'aurai 
pas l'impertinence de rechercher pourquoi 
l'Église, dans sa prudence, est aujourd'hui si 
parcimonieuse des auréoles qu'elle prodiguait 
jadis; ce n'est pas mon alFaire. Mais je n'ai pu 
me défendre d'une idée bizarre, paradoxale, 
qiii vous fera sourire : il y a un jour chaque 
année où notre congrégation d'écrivains, la 
moins qualifiée pour un pareil office, se substi- 
tue audacieusement au pouvoir spirituel, où 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 301 

elle canonise à sa manière ceux et celles qu'un 
décret de Rome eût autrefois placés sur les 
autels. 

Oui, elles mériteraient dans tous les 
âges, ces jeunes filles, des enfants parfois, qui 
seules, sans aide, avec l'infime salaire d'une 
travailleuse aux champs ou d'une ouvrière à la 
ville, — et c'est là proprement le miracle, — 
subviennent à l'entretien d'une lourde maison- 
née, vieux parents infirmes, petits frères et 
petites sœurs ; qui continuent avec une patience 
inlassable, une totale abnégation d'elles-mêmes, 
jusqu'au jour où, la nichée qu'elles ont élevée 
s'étant envolée, leur vieillesse solitaire, privée 
de cette maternité dont elles ont supporté toutes 
les charges sans en connaître les fiertés et les 
douceurs, s'emploie à soigner les malades 
étrangers, à être encore et toujours les provi- 
dences terrestres d'un village, d'un quartier. 
C'est un des cas les plus fréquents dans nos 
dossiers ; et si quelques hommes animés du 
même esprit de famille s'y rencontrent, il faut 
bien avouer que notre sexe fait piètre figure 
devant ce magnifique débordement de la ten- 
dresse féminine. 

Écoutez la simple histoire de Lauren- 



302 SOUS LES LAURIERS 

tine Armenjon, la petite Savoyarde du Chate- 
lard, titulaire d'un prix Camille Favre. Elle est 
la huitième d'une famille de quinze enfants. 
Le dernier né disparaît subitement, enlevé par 
des bohémiens, croit-on ; la mère, à la veille 
d'accoucher, devient folle. Tandis que le père 
s'épuise sur son maigre champ, Laurentine 
prend le gouvernement de la maison, à neuf 
ans ; durant dix années, elle y suffit, elle 
soigne, habille, nourrit, élève les quatorze 
mioches, ses aînés et ses cadets ; les premiers 
sont partis, elle achève sa tâche avec les plus 
jeunes, et cette mère improvisée ne s'y dérobe 
que pour entourer de soins assidus sa propre 
mère démente. — Neuf ans, c'est aussi Tàge 
de Marie Bouillon, la fille d'un professeur de 
Saint-Servan, quand M"* Bouillon perd la vue 
en mettant au monde son cinquième enfant. 
Marie se substitue à l'aveugle, elle reçoit avec 
une tendresse maternelle deux nouveaux petits 
frères qui viennent encore alourdir son far- 
deau ; il a fallu congédier la femme de ménage, 
Marie la remplace, raccommode, repasse, 
trouve moyen de faciliter l'obtention du brevet 
d'études à un frère, à une sœur. Aujourd'hui, 
cette fille de vingt-deux ans, qui n'a d'autre 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 303 

avenir que la garde d'une aveugle et l'éduca- 
tion de ses cadets, estime qu'elle ne s'est pas 
encore assez prodiguée ; elle recueille et ins- 
truit les enfants du voisinage, laissés seuls par 
leurs parents que latelier retient. C'est d'ail- 
leurs leur sublime folie, à presque toutes : non 
contentes de faire plus que leur devoir envers 
leurs proches, elles ne savent pas se déshabi- 
tuer du sacrifice, elles en reportent les bien- 
faits sur tous les abandonnés, tous les souf- 
frants de leur voisinage. 

Telle Julie Françon, à qui nous attri- 
buons 1 500 francs sur le prix Varat-Larousse ; 
« la bonne Julie », comme l'appellent les habi- 
tants de Bourg- Argental, signataires de la péti- 
tion. Sa jeunesse s'était consacrée à soigner 
des parents infirmes, une sœur couverte de 
plaies, une nièce valétudinaire ; quand ces 
pupilles naturels manquèrent à sa soif de dé- 
vouement, elle en chercha d'autres au dehors. 
Septuagénaire aujourd'hui, elle ne s'est jamais 
lassée de veiller les malades, d'ensevelir les 
morts d'une ville où elle est la meilleure auxi- 
liaire du médecin et du curé. Telle Agathe 
Frémond, de May-sur-Evre , en Maine-et-Loire, 
qui assiste, dans une maison mise à sa dispo- 



304 SOUS LES LAUUIERS 

sition, les orphelins, les vieillards, les malades 
de toute la contrée. A Tournon, c'est Antoi- 
nette Dusser, ouvrière en impression détoiïes, 
qui, avec son salaire quotidien de trente sous, 
a élevé trois sœurs en bas âge et soutenu son 
père devenu ijnpropre au travail. Aux environs 
de Coutances, Bathilde Lécuyer, orpheline, 
assure seule l'existence de neuf frères ou 
sœurs. A Saint-Julien-Bouttières, village céve- 
nol, ils étaient neuf aussi à la charge d'une 
autre orpheline, Marie-Louise Michel. Elle a 
vingt-cinq ans à cette heure : les aînés ont 
grandi, un frère est revenu du service, s'est 
établi à la ferme ; Marie-Louise va pouvoir pen- 
ser à elle-même. Un jeune instituteur la de- 
mande en mariage ; à cette nouvelle, le dernier 
des garçons, le petit Paul, s'écrie : « Je ne 
veux pas que petite mère se marie ! Qui me 
soignerait, moi? » — Soit dit sans reproche, 
ce jeune Paul est déjî\ un bel exemplaire de 
notre égoïsme masculin en face de l'abnégation 
féminine. « Petite mère » prend le féroce en- 
fant dans ses bras, refuse la demande, sacrifie 
résolument jeunesse, avenir. 

Oh I que mes choix sont injustes ! Je 
devrais en nommer vingt autres, héroïnes pa- 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 305 

reilles qui sortent de l'ombre, dénoncées par 
le cri de la reconnaissance publique. Partout 
elles fleurissent la terre de France ; quelquefois, 
un vent de hasard l'emporte très loin, la fleur 
de France. Dans les plus lointains parages de 
l'océan Pacifique, au sud de l'archipel des Gam- 
bier, il y a un méchant îlot du nom de Manga- 
réwa. Vous savez que la lèpre ravage ces popu- 
lations de la Polynésie. Trois petites Bretonnes, 
des religieuses de Saint-Joseph de Cluny, soi- 
gnent les lépreux de Mangaréwa. On les rem- 
place souvent, il n'est pas certain que notre 
don de 1 000 francs atteigne celles pour qui on 
Ta demandé : ce n'est pas qu'elles soient lasses 
de leur exil, c'est que les remplacées sont 
mortes, ou folles, comme il est arrivé à l'une 
d'elles, pauvre fille épouvantée par l'horreur 
de ces solitudes marines; les nouvelles de la 
patrie y arrivent une fois tous les six mois, par 
une goélette à voiles qui a fait quarante jours 
de mer entre Tahiti et Mangaréwa. Je voudrais 
vous lire les lettres adressées aux vieux parents 
du Finistère par ces sentinelles perdues de la 
charité ; elles respirent le courage, la sérénité 
de l'âme. Les sœurs desservent l'hôpital, elles 
tiennent une école... elles tenaient, veu\-je 

20 



306 SOUS LES LAUHIKKS 

(lire. Les justes lois ont joué jusque sur l'îlol 
dont on aurait pu croire que nul œil adminis- 
tratif ne Ta jamais découvert dans les houles 
du Pacifique. Étant autorisées, les congréga- 
nisles françaises ont encore licence de risquer 
leur vie à la léproserie : elles ont dû vider 
Técole où elles donnaient aux petites Polyné- 
siennes un enseignement plus contagieux que 
la lèpre, paraît-il. Notre informateur croit sa- 
voir que la saine doctrine est enseignée aujour- 
d'hui par un magister expédié de Nouméa, un 
métis canaque. Cet informateur, écrivain de 
talent, n'est ni M. Forain, ni M. Abel Faivre. 

Presque tous les rapports qui nous 
signalent ces grands renoncements de la créa- 
ture humaine nous en montrent le ressort cons- 
tant : une foi religieuse 1res vive, génératrice 
d'une charité très tendre. Je relève cette indi- 
cation comme un fait qu'il faut constater, sans 
me soucier de rechercher s'il plaira aux uns, 
déplaira aux autres; je la relève comme un élé- 
ment de statistique; les sociologues en dédui- 
ront à leur gré les conclusions qu'il comporte. 
Sauf sur ce point, nous ne pouvons affirmer 
d'aucune culture spéciale qu'elle est plus qu'une 
autre favorable à l'éclosion de la vertu» La vertu 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 307 

est tantôt très ignorante, tantôt très instruite. 
Voici deux dossiers rapprochés par le hasard 
du classement alphabétique. Marie Le Gac, de 
la Roche-sur- Yon, sert depuis trente-deux ans 
des maîtres peu aisés. A la suite d'un revers de 
fortune qui les frappa, elle exigea d'eux que 
ses gages fussent réduits à vingt francs par mois. 
Avec cette bourse d'aumônes, en se privant de 
tout, la c( servante au grand cœur » aide à vivre 
une ouvrière abandonnée par son mari et les 
enfants de cette femme; elle a toujours répandu 
autour d'elle des charités abondantes, nous 
disent ses garants, elle sait y mettre une ingé- 
niosité, une délicatesse qui obligent mieux 
encore que le secours matériel. — Marie Le 
Gac ne sait pas lire. — Au contraire, Marie 
Linas, institutrice en retraite dans un hameau 
près de Cahors, a montré de bonne heure une 
rare curiosité d'esprit. A sept ans, elle faisait 
chaque jour dix kilomètres pour aller s'ins- 
truire chez les religieuses de la ville, et son 
prosélytisme y entraînait les autres enfants du 
hameau. C'était en 1848. Plus tard, employée 
aux travaux des champs, elle lisait la nuit pour 
étendre ses connaissances et continuait de faire 
la classe à ses camarades. Jusqu'en 1869, elle 



308 SOUS LES LAURIERS 

fut sans titre officiel la seule maîtresse d'école 
de la commune. A force de volonté, elle con- 
quit à cette époque le brevet, le droit d'ouvrir 
une école libre ; on lui alloua un traitement de 
cent francs. Autant dire qu'elle a instruit gra- 
tuitement, depuis soixante ans, les générations 
qui se sont succédé dans le pays où elle est un 
objet de vénération ; car Marie Linas y a sou- 
lagé autant de misères qu'elle a éclairé de 
petits cerveaux. — Ces deux Maries, la savante 
et l'ignorante, sont égales dans la vertu. 

Le rapprochement fera peut-être réflé- 
chir ceux, et ils sont nombreux, qui se mé- 
prennent sur le pouvoir moralisateur de l'ins- 
truction, sur les vraies raisons qu'il y a de la 
propager. Dans l'émouvante allocution qu'il 
adressait naguère aux enfants de son école du 
Nouvion, un des maîtres les plus autorisés de 
l'enseignement, notre confrère Krnest Lavisse, 
leur faisait entendre ces sages paroles : t La 
science ne se propose pas de nous rendre meil- 
leurs ni plus heureux. Elle n'a pas d'autre 
intention que d'accroître nos connaissances et 
nos forces; et nous, nous faisons de ses décou- 
vertes l'usage que nous voulons, ou plutôt que 
nous pouvons. » On ne saurait mieux dire. Le 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 309 

savoir, tout au moins le savoir élémentaire, est 
comparable au pain, l'aliment premier. Le pain 
entretient et augmente la vie ; nous ne savons 
quel emploi celui qui le mange fera de cette 
vie, s'il appliquera la force acquise au bien ou 
au mal, à un travail utile ou à un crime abo- 
minable. Nous devons quand même procurer à 
nos semblables le pain et le savoir ; non pas 
avec l'illusion que ces adjuvants soient par eux- 
mêmes créateurs du perfectionnement moral, 
mais simplement parce qu'ils accroissent les 
puissances vitales de l'homme, parce qu'ils 
affermissent sa rovauté dans l'univers. A lui 

cl 

de décider s'il veut être un bon ou un mauvais 
roi. 

Ainsi pensait celui qui fonda VŒuvre 
des petits mariniers^ bénéficiaire d'un prix de 
2000 francs. — Parmi mes auditeurs, plus d'un 
s'est arrêté avec complaisance, au cours d'une 
excursion en province, devant un de ces cha- 
lands trapus dont les flancs bruns luisaient au 
soleil sur le tranquille miroir d'un canal. Le 
bateau paraissait en amont de l'écluse ou glis- 
sait lentement sous les ormeaux des berges, 
halé à la cordelle par un homme, un vieux che- 
val, un petit ane. Dans la brume matinale, une 



310 SOUS LES LAURIERS 

fumée montait de la cheminée de fonte qui 
couronne la cabine peinte en vert ou en blanc ; 
devant Tétroite porte-fenêtre, des pots de géra- 
nium et de fuchsia égayaient de leurs flammes 
rouges les linges étendus au séchoir; des en- 
fants jouaient entre les piles de bois avec les 
animaux domestiques, le chien, le chat. La vie 
de la famille installée dans le rouf exigu sem- 
blait allègre et libre ; on la devinait riche dans 
sa médiocrité de toutes les histoires que peu- 
vent conter ceu\ qui ont beaucoup voyagé. C'est 
la roulotte des bohémiens aquatiques. Elle met 
une poésie discrète sur les chemins d'eau. Qui 
n'a rêvé parfois de s'asseoir à ce foyer errant, 
de goûter sur la barque lente le charme d'une 
vie indolemment promenée, d'y cacher un 
bonheur vagabond dans la fuite perpétuelle à 
travers des horizons changeants? 

Mais il y a un revers à la médaille. 
Ces jolis enfants qui s'ébattent sur le pont gran- 
dissent trop souvent comme de petits sauvages. 
Nomades, ils ne sont d'aucun ressort acadé- 
mique, ils échappent au réseau des lois sco- 
laires, ils passent devant les « sombres écoles » 
sans y atterrir. Or, la population flottante des 
rivières compte plus de î]2000 personnes, dont 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 311 

10000 enfants. On s'est ému de cette anomalie ; 
des projets de loi sont déposés au Parlement, 
les pouvoirs publics ont promis leur bienveil- 
lance. Tandis que cette bienveillance couvait 
les cartons verts où sommeillent les projets, un 
homme résolut d'agir, seul, avec des ressources 
insignifiantes. M. Fabbé Platau est le fils d'un 
instituteur du Nord : l'école paternelle s'élevait 
sur la berge du canal de la Sensée. Tout enfant, 
sa pitié s'éveilla sur l'ignorance des petits cama- 
rades qu'il voyait passer ; l'idée lui vint d'y 
remédier ; son âge mûr a réalisé cette grande 
pensée de sa jeunesse. Sous sa direction, 
V Œuvre des petits mariniers naquit à Saint- 
Quentin, il y a dix ans. Elle installe sur le 
bord des canaux, des rivières, quelques patro- 
nages, quelques écoles de fortune, parfois cam- 
pées sous la tente, qui happent les oiseaux de 
passage durant leurs arrêts, au temps des chô- 
mages. L'abbé Plateau va chercher ses pupilles 
sur le pont des embarcations où il leur donne 
au besoin ses leçons, il atteint déjà cinq cents 
bateaux. 11 a son principal établissement à 
Essonnes ; là, il guette aux portes de Paris, 
qui est, comme l'on sait, notre plus grand port 
de commerce, l'entrée et la sortie des petits 



3!2 SOLS LES LAURIERS 

mariniers. Mais son ambition est d'avoir un 
bureau central dans Paris, a Ah ! s'écriait-il un 
jour, si je pouvais seulement disposer tout de 
suite d'un billet de mille francs, en quarante- 
huit heures on verrait du nouveau à Paris! » — 
Nous lui donnons deux de ces billets, avec la 
certitude qu'il justitîera sa prédiction. 

il est d'autres marins, ceux de la haute 
mer, qui restent toujours de grands enfants 
par leur insouciance ; nul métier où les travail- 
leurs aient plus besoin d'être protégés contre 
eux-mêmes, contre tous les dangers qui les 
attendent au porL Le sage Ulysse savait déjà, 
pour l'avoir appris à ses dépens, combien les 
escales sont plus perfides que les vagues. Le 
cabaretier-placeur épie les mathurins à leur 
descente du navire, il les sature d'alcool, les 
soulage en un clin d'œil de leurs économies, 
leur procure un nouvel embarquement à des 
conditions avantageuses pour lui, désastreuses 
pour eux. M. de la Bigne de Villeneuve et ses 
auxiliaires ont fondé à Nantes une œuvre de 
défense sociale, la Maison du Marin ; elle sauve 
-ses clients du naufrage en terre ferme, elle 
leur offre un logement à bas prix, des secours 
de toute nature, des embauchages aux meil- 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 313 

leures conditions. Elle hospitalise gratuitement 
beaucoup de matelots sans ressources. Nous 
sommes heureux d'attribuer à cette œuvre utile 
les mille francs du prix Agemoglu. 

Ces rapports que je résume ne nous 
montrent pas seulement la douceur des vertus 
paisibles. Ils nous font assister à une bataille 
épique, la grande bataille des ouvriers du bien 
contre les ouvriers du mal. A les considérer 
d'ensemble, on se persuade que la lutte éter- 
nelle d'Ormuzd contre Ahriman n'est pas un 
mythe abstrait ; elle prend corps et figure à nos 
yeux dans ces liasses de papiers. Nous y voyons 
l'humanité divisée en deux camps : dans l'un, 
des hommes de bonne volonté combattent, 
comme les chevaliers errants de jadis, pour 
défendre les opprimés, pour arracher les faibles 
aux hommes de proie qui vivent dans l'autre 
camp de carnage et de rapine. A IVantes, c'était 
la Maison du Marin qui disputait les matelots 
aux griffes du mastroquet ; à Paris et ailleurs, 
ce sont les dames palronesses des diverses asso- 
ciations pour la protection de la jeune fille qui 
arrachent leurs malheureuses sœurs à ces vam- 
pires, les trafiquants de la traite des blanches. 
Ceux qui ont étudié le honteux fléau savent par 



314 SOUS LES LAURIERS 

quels artifices les bandits attirent leurs victimes 
ignorantes, comment ils les appellent au loin 
sous prétexte d'un bon placement à l'étranger 
et les prennent au piège dans leurs bouges. Les 
zélatrices des œuvres de défense organisent le 
sauvetage avec une énergie intelligente. Elles 
ne se contentent point d'ouvrir à Paris des 
maisons où elles hospitalisent la petite provin- 
ciale sans guide et sans appui ; elles ont en 
France et au dehors des correspondantes dé- 
vouées, qui vont dans les gares rechercher les 
voyageuses en perdition, qui désabusent celles 
que l'on a trompées, les recueillent, les dis- 
putent courageusement, jusque sur le bord du 
gouffre, à des adversaires qu'il ne fait pas bon 
braver. Combien de pauvres filles ont été sau- 
vées par ces anges gardiens! L'Académie les 
aidera avec deux prix égaux de i 600 francs, 
l'un décerné à une œuvre catholique, l'Asso- 
ciation pour la protection de la jeune fille, rue 
Jean-Nicot, k Paris, l'autre à une œuvre pro- 
testante, la Section parisienne de l'Union inter- 
nationale des Amies (ie la jeune fille, rue Den- 
fert-Hochereau. 

C'est encore à l'un de ces bons lul- 
teui*s, à un rédempteur d'enfants, qu'ira cette 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 315 

année notre plus gros prix, 8000 francs de la 
fondation Honoré de Sussy. M. Henri Rollet, 
avocat à la Cour de Paris, avait appris à con- 
naître dans l'exercice de sa profession Tavenir 
trop certain d'un enfant traduit en justice, 
condamné pour une légère infraction, enfermé 
dans un établissement pénitentiaire ou dans 
une maison de correction. Presque toujours, ce 
premier engagement fait du petit malheureux 
une recrue pour l'armée du crime. Ceux que 
Ton rend à des familles indignes ne tournent 
pas mieux. Il suffirait cependant de mettre le 
jeune délinquant dans un milieu sain pour 
obtenir souvent la guérison de sa tuberculose 
morale. M. Rollet s'est voué à cette belle tâche. 
Depuis bientôt vingt ans, il recueille dans son 
Patronage de renfance et de V adolescence les 
déchets sociaux qu'il transforme en honnêtes 
travailleurs. Il lui en vient de toutes les fa- 
briques de misère ; des tribunaux, autorisés par 
la loi du 19 avril 1898 à confier aux institutions 
charitables les jeunes prévenus qui ont agi sans 
discernement; et beaucoup de bons juges pro- 
noncent des non-lieux, afin d'épargner la flé- 
trissure de la prison aux mineurs qu'ils savent 
pouvoir remettre à M. Rollet. Il lui en vient du 



346 SOUS LES LAUHIERS 

ministère de l'Intérieur, dans les mêmes con- 
ditions. D'autres arrivent du commissariat de 
police : on les a ramassés grelottant dans la 
rue, sur un banc, sous un pont : la justice ne 
les a pas encore saisis, mais ils étaient fatale- 
ment destinés à ses geôles. 

Comment abriter, héberger, occuper 
cette horde chaque jour plus nombreuse? Du- 
rant plusieurs années, ce fut une odyssée tou- 
chante et lamentable. L'avocat recevait d'abord 
ses misérables clients dans un cabinet du Pa- 
lais : protestations des confrères contre cette 
cour des miracles qui s'installait chez Thémis, 
éviction des petits loqueteux malodorants, mal 
habillés. Ils se réunirent alors dans la rue autour 
de leur père adoptif : rassemblement, lazzis des 
passants ; à l'admirable apôtre qui disait, lui 
aussi : « Laissez venir à moi tous ces petits 
enfants », les agents répondaient : « Circulez 1 » 
La police le gênait? Si on demandait asile à la 
police ? M. Hollet s'avisa qu'il y avait à la Pré- 
fecture des hangars inoccupés, et un homme 
de cœur qui a tous les courages, y compris 
celui des décisions promptes. Le préfet lui con- 
céda un local : les chinoiseries administratives 
intervinrent, un architecte se fâcha contre 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 317 

rusurpateur, il fallut retourner à la rue. Le 
ministère de la Guerre prêta des tentes, on les 
dressa dans un terrain vague de la banlieue ; 
mais notre climat n'est pas propice à cette 
éducation Spartiate des enfants débilités. Quel- 
ques personnes charitables offrirent des loge- 
ments gratuits ; vous devinez ce qu'il advint 
partout : cris d'indignation chez les voisins, ligue 
des propriétaires, des locataires, des concierges 
contre ces intrus déshonorants pour l'im- 
meuble. Ils furent enfin tolérés dans une bou- 
tique aménagée pour eux en atelier, rue de 
TAncienne-Comédie ; on les apprivoise là au 
travail en leur faisant confectionner des éti- 
quettes et des bandes pour les compagnies de 
chemins de fer. Mais quel salut attendre de 
ces heures de travail, si l'on doit ensuite rendre 
les vagabonds au ruisseau, le ventre creux! 

Après vingt tentatives infructueuses, 
M. Hollet a trouvé un logement rue de Rennes, 
où il lui a été permis d'installer le dortoir et 
le réfectoire d'une quarantaine d'enfants. En- 
core a-t-il fallu percer un souterrain pour com- 
muniquer avec la rue par une entrée spéciale, 
et ménager ainsi la délicatesse des locataires 
affligés de ce voisinage. Couchés, nourris, occu- 



31h SOLS LES LALlilLKS 

pés, ces pensionnaires hasardeux restent en 
observation durant une certaine période : ceux 
qui donnent des garanties de bonne conduite 
sont pour la plupart envoyés à la campagne, 
chez des cultivateurs qui les emploient; d'autres 
répugnent à quitter la ville, on les place en 
apprentissage dans un atelier. Sans doute, leur 
bienfaiteur a la douleur de voir disparaître les 
sujets prématurément viciés, les révoltés qui 
prennent la fuite ; il doit en rendre quelques- 
uns aux maisons de correction. Mais sur les 
800 enfants qui sont passés par ses mains, plus 
des deux tiers ont été sauvés. Beaucoup s'en- 
gagent à dix-huit ans, ils serviront le pays 
qu'ils auraient terrorisé, si M. Rollet ne leur 
avait redressé le cœur et l'esprit. 

L'œuvre est coûteuse, forcément limi- 
tée, avec son budget aléatoire de 50000 francs, 
souscrits par la charité privée. La Ville n'y con- 
tribue que pour 200 francs, l'Assistance pu- 
blique pour 400; le ministère de l'Intérieur 
alloue 70 centimes par jour à l'enfant dont il 
se débarrasse en l'abandonnant au patronage. 
Pouvons-nous mieux faire que de confier la 
rente du fonds Honoré de Sussy à l'avocat qui 
met en pratique, d'une si large et si noble 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU M9 

façon, la devise dont se glorifie son ordre : 
Défenseur de l'orphelin ? 

Avec un autre de nos grands prix, 
5000 francs des revenus du legs Montyon, nous 
collaborerons à un de ces miracles dont je par- 
lais en commençant. 11 y a un demi-siècle, la 
gorge de la Devèze, sur les confins du Cantal et 
de TAveyron, passait à juste titre pour l'un 
des lieux les plus sauvages et les plus désolés 
de cette région montagneuse. Point d'habitants, 
nul chemin d'accès, sauf le sentier mal frayé 
que gravissait, un soir de l'année 1866, l'abbé 
Robert, jeune prêtre du diocèse. 11 avait chargé 
sur ses épaules un petit épileptique, enfant 
abandonné, il le portait à une chétive masure, 
perdue dans ce désert, dont il venait d'hériter. 
Bientôt, elle en abritait un second, un troisième. 
Apprenant qu'il y avait là un refuge d'où Ton 
n'était jamais chassé, les infirmes, les impo- 
tents s'y traînaient. Le Père Robert — c'est le 
nom que lui garde la vénération publique — 
s'adjoignit deux servantes volontaires ; elles 
commencèrent à bâtir sous sa direction, c'est- 
à-dire qu'elles allaient ramasser dans leurs 
besaces les pierres du ravin, pour ajouter des 
appentis à la cabane envahie. Débordé par 



320 SOUS LES LAURIERS 

l'affluence des incurables que les familles 
pauvres dirigeaient sur cet asile providentiel, 
le Père Robert se lança dans les grandes cons- 
tructions, avec l'héroïque témérité de ses pareils, 
sans autre pécule que la lettre de change per- 
pétuellement tirée par la foi sur la charité. 

Je passe à regret sur les vicissitudes, 
les efforts, les prodiges qui se succédèrent pen- 
dant quarante ans. Qu'il me suffise de vous 
montrer le présent en regard de ces humbles 
origines. Aujourd'hui, d'après les nombreux 
témoignages que nous adressent les habitants, 
les fonctionnaires du Cantal et de l'Aveyron, 
tout ce qu'il y a dans ces deux départements 
de pauvres créatures condamnées par les méde- 
cins, rebutées par leurs proches, démentes, 
paralytiques, rongées de plaies hideuses, toutes 
ces reliques vivantes, comme les appelait Tour- 
guénef, peuplent la gorge de la Devèze. Un 
vaste hospice s'élève au llauc de la montagne 
et met 450 lits à la disposition des femmes ; un 
peu plus loin, l'asile Saint-François hospitalise 
les hommes. Le vieux moulin sur le ruisseau 
est devenu l'usine de tissage qui occupe les 
pensionnaires dont les bras peuvent encore 
travailler; la houille blanche actionne cette 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 321 

usine et fournit l'éclairage électrique aux hos- 
pices. Les pierrailles d'autrefois se sont trans- 
formées en champs cultivés, en vergers qui 
assurent l'alimentation de la colonie. Quatre- 
vingts religieuses soignent les incurables, vont 
quêter au loin pour leur douloureuse fa- 
mille ; et la maison du Cantal a essaimé, elle 
compte des filiales sur plusieurs points de la 
France. 

Vous le voyez, l'homme qui a changé 
la face de ce coin de terre n'était pas seulement 
un modèle de vertu ; il était aussi le modèle des 
administrateurs intelligents, l'égal des grands 
bâtisseurs, des grands fondateurs d'ordres d'un 
autre âge. Un saint, disent de lui tous ceux qui 
l'ont connu à l'œuvre ; je peux bien risquer le 
mot, puisqu'il n'est plus. Nous n'aurons pas la 
joie d'adresser notre offrande au Père Robert : 
il s'est éteint en décembre dernier, au milieu 
de ses malades, à quatre-vingts ans passés, 
plein de jours, et des jours les mieux remplis 
qu'on puisse dénombrer dans une vie humaine. 
Nous décernons notre prix à M™® Deuillet, en 
religion sœur Marie de Nazareth, supérieure des 
hospitalières delà Devèze ; elle fut pendant ces 
quarante années la plus dévouée collaboratrice 

2t 



nz sous LES LAURIERS 

du créateur, elle ne laissera pas péricliter sa 
création. 

Combien d'autres, chez qui même zèle 
n'a pas été couronné d'un succès aussi rare, 
méritent largement les prix que nous leurdon- 
nons et mériteraient une mention singulière î 
Il faut finir, et vos rapporteurs, Messieurs, ne 
finissent jamais sans de lourds remords. Je ne 
vous ai point parlé de M'" Treshardy, la pro- 
tectrice des Pauvres vieilles de Montmartre; ni 
de W^ Van Elslande, cette jeune fille qui a 
dépensé sa petite fortune et continue de dépen- 
ser sa vie au service des vieillards, des infirmes 
qu'elle entretient dans la maison de VAve Maria, 
à Landes, Charente-Inférieure ; ni de M"' Schnei- 
der, Taveugle-née, qui a sacrifié son bien, elle 
aussi, pour construire à Yzeure, près de Moulins, 
r asile où par ses soins, depuis dix ans, 
160 jeunes aveugles des deux s«xes ont été éle- 
vés, instruits, mis en état de gagner leur vie. 
Nous comptons parmi nos lauréats plusieurs 
aveugles, soutiens d'une famille ou d'une 
œuvre. 11 faudrait la plume de leur insigne bien- 
faiteur, la divination de M. Maurice de la Size- 
ranne, pour dire avec quelle force la vision du 
bien et du beau opère dans ces Ames repliées 



DISCOURS SCR LES PRIX DE VERTU 323 

sur elles-mêmes, clairvoyantes au dedans sous 
les paupières fermées, et que rien ne vient dis- 
traire au dehors de la poursuite d'un dessein 
généreux. 

Vous me pardonnerez mes omissions, 
si vous calculez qu'une simple énumération des 
titulaires de nos prix eût suffi pour couvrir ces 
pages. Nul n'ignore que notre embarras s'ac- 
croît chaque année avec le trésor des fondations 
qui s'accumulent dans nos mains : la difficulté 
n'est pas de trou\er les actions vertueuses 
qu'on nous demande de désigner, — leur 
nombre passera toujours notre richesse, — 
mais de les louer toutes comme il conviendrait. 
Que serait-ce si nous devions en outre décerner 
cette décoration du demi-honneur qu'un spiri- 
tuel dramaturge appelait d'avance la médaille 
de Sainte-Madeleine ? Nous n'avons pas donné 
dans le piège que nous tendait innocemment 
un testateur sensible, animé des meilleures 
intentions. Avait-il bien réfléchi sur la cruauté 
de l'affreux service que nous rendrions à des 
blessées de la vie, parfaitement dignes de sym- 
pathie et de respect, en livrant leurs noms à la 
malignité publique ? Ah ! ces quelques noms 
occuperaient plus de place dans le journal, et 



324 SOUS LES LAUHIKRS 

avec plus de commentaires, que tous les noms 
réunis de nos lauréates simplement vertueuses. 
Les personnes vraiment qualifiées pour le prix 
ne le demanderaientjamaisetnous maudiraient 
de violer leur secret; chez les candidates bron- 
zées qui solliciteraient cette publicité pour les 
faiblesses de leur cœur, nous auriez trop sujet 
de soupçonner le désir d'une réclame utile à la 
continuation de leur carrière. 

M. de Montyon, qui était sensible, lui 
aussi, eût certainement jugé comme nous. Je 
m'aperçois que je n'ai pas fait l'éloge rituel de 
ce magistrat singulier jusque dans sa bienfai- 
sance. Son dernier biographe, l'auteur d'une 
étude très consciencieuse, nous dit que l'Acadé- 
mie lui trottait par la tête. Qu'avait-il besoin 
d'y siéger? Il n'y entra pas, et depuis cent ans 
il y tient la première place, la plus populaire à 
coup sûr; très justement, à cause du bien incal- 
culable qu'il a fait à ses milliers d'obligés, à 
ses imitateurs dont il a stimulé la générosité, 
et surtout à ses fidéicommissaires. Lui sommes- 
nous assez redevables, nous tous qui, pour exé- 
cuter ses volontés, nous penchons quelques 
heures, dans la petite salle du bon conseil, sur 
les dossiers où nous découvrons la figure d'un 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 325 

monde idéal, du seul monde véritable! Cette 
révélation nous secoue brusquement, nous 
arrache un instant à la frivolité de notre exis- 
tence quotidienne, au mensonge du siècle, 
comme disaient nos pères. Notre conscience 
endormie se réveille, elle compare la vanité de 
nos vies d'affaires, de plaisirs, d'ambitions, à la 
vérité de ces vies de sacrifice, consacrées tout 
entières aux plus austères devoirs : foyers 
ternes en apparence et où brûle une flamme 
céleste, tandis qu'il n'y a que cendre sous les 
dehors brillants qui nous en imposent à l'ordi- 
naire. 

Alors revient dans l'esprit, et qui pis 
est dans le cœur, le terrible problème auquel 
on n'échappe point : est-il possible qu'il n'y ait 
pas quelque part une justice tardive, aussi sûre- 
ment rémunératrice de ces longues abnéga- 
tions, de ces magnifiques services rendus à la 
communauté souffrante, qu'elle sera vengeresse 
de l'inique abus des avantages procurés à 
quelques-uns par le hasard ? Non pas la justice 
terrestre réclamée par les préparateurs du 
« Grand Soir» ; celle-là, je le crains, ne pourra 
jamais que déplacer les inégalités inséparables 
de la condition humaine, intervertir momenta- 



326 SOUS LES LAURIERS 

nément les rôles entre les bénéficiaires des 
jouissances et les victinies des indestructibles 
misères. Non, mais une justice supérieure, 
totale et définitive, qui fera payer aux égoïsmes 
intéressés la dette dont ils se sentent respon- 
sables envers les dévoûnients qui seraient stu- 
pides, si cette justice n'existait pas. Et une voix 
plus forte que toutes les arguties du raisonne- 
ment nous crie qu'ils ne sont pas stupides. S'ils 
l'étaient, rien n'aurait plus de sens ; ce serait 
trop bote d'être homme, sur une boule roulée 
au hasard par le plus méchant des singes. 

Chacun répond à l'angoissante ques- 
tion comme il sait, comme il peut, ou ne répond 
pas, et se contente de trembler. Mais il est bon 
que ce frisson passe quelquefois dans no» 
moelles et nous force à regarder dans l'abîme 
de ténèbres où une lueur éclaire le sens de la 
vie; lueur de la vertu entrevue, qui remet au 
point toutes choses et toutes gens dans la comé- 
die mondaine. Je vous ai épargné, Messieurs, 
les considérations métaphysiques sur la vertu. 
Beaucoup de philosophes ont disserté à cette 
place sur sa provenance, sa nature, ses carac- 
tères spécifiques. Elle était pour les uns un 
attribut divin visible dans l'homme , pour 



DISCOURS SUR LES PRIX DE VERTU 327 

d'autres un instinct, une habitude. Je ne m'a- 
venture pas dans les spéculations qui passent 
mon entendement. Cette vertu que je viens 
d'admirer sous tant de formes, je me borne à 
la constater comme un fait, un fait individuel 
et social. Nous ne pouvons douter qu'il soit 
bon. D'où vient-il, et comment? Si perfection- 
nées que soient les lunettes des astronomes, 
elles n'amèneront jamais devant leurs yeux cer- 
taines étoiles trop reculées dans l'infini ; ils les 
connaissent par une lumière diffuse dont ils ne 
peuvent atteindre la source. Ainsi de la vertu : 
cette lumière doit venir de très loin, de très 
haut, puisque rien ne l'explique dans le pauvre 
monde qu'elle illumine. 



TABLE DES MATIERES 



Désiré Nisard , 1 

Les Mémoires de Marbot • • • 49 

Paul Bourget 75 

Gabriel Hanotaux Hl 

Ferdinand de Lesseps 155 

Henri de Bornier 175 

Edmond Rostand 183 

José-Maria de Heredia 217 

Maurice Barrés 229 

Bernardin de Saint-Pierre 271 

Nicolas Gogol 281 

Discours sur les Prix de Vertu 291 



ÉVHEUX, IMPRIMBRIK CH. HÉafSSEY, PA.UL HBRISSEY, SUCC 



tH Vogué, Eugène Marie Melchior ^ 

294. Sous les lauriers 



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