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Full text of "Traditions et légendes de la Suisse romande"

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TRADITIONS ET LEGENDES 



N u sm loitin 



Lausanne. — Imprimerie Lucien Vincent. 



BIBLIOTHÈQUE NATIONALE 



TRADITIONS 

ET LÉGENDES 



DE LA 



SUISSE ROMANDE 



PAR 



Alexandre Daguet, Roger de Bons, Auguste Bachelln, 

Bridel , Dulex-Ansermos , Kuenlln , A. Hajeux , 

Hel. R«smy, Ph. .AOtlscher et V. Tissot. 



SECONDE EDITION 



LAUSANNE 
lUClEN VINCEST, ÉOITEBR 



PARIS 
LIBRAIRIE DE Ll SUISSE ROHllUDE 



1873 









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TRADITIONS 



ET LÉGENDES 



LES FÉES D'AÏ 



A l'époque où*nous vivons, l'on ne peut pas 
faire fortune avec un conte de fées; aussi n*esl- 
ce point une création que j'entreprends, mais 
simplement un récit de ce que la tradition 
nous a conservé ; tradition apocryphe sans nul 
doute, mais quel profit, d'ailleurs, de fouler 
aux pieds cette douce poésie et ces fleurs si 
simples et si suaves dont nos aïeux émaillaient 
l'histoire de temps déjà anciens pour eux? 






LES FÉES d'aï 



Aujourd'hui Ton croit à la revalescière, à 
Telixir digestif, à la solidité des fonds améri- 
cains, etc., etc. Laissez-moi croire aux fées 
comme y croyait ma grand'mère , et, si j'ai 
des disciples, je puis les assurer que nous ne 
serons, pour cela, ni empoisonnés, ni ruinés. 

Les fées, toutes les légendes s'accordent à le 
dire, ont habité les grottes de nos rochers bien 
longtemps avant l'apparition de l'homme dans 
nos vallées. — Quand ont-elles disparu? — 
Voilà un point très-obscur. Il paraît cependant 
certain que depuis bien longtemps nulle part 
leur présence n'a été signalée ; ma respectable 
grand'mère, même, était très peu érudite sur 
ce point, et tout ce que j'ai pu obtenir d'elle 
de plus précis^ c'est que depuis la révolution 
(la grande révolution française), fées, ser- 
vants, revenants, chetta, etc., avaient disparu 
à jamais. 

Sublime hommage rendu à la révolution in- 
tellectuelle, par une personne assez naïve pour 
en déplorer les conséquences. 

Il n'est pas probable, toutefois, que les bon- 
nes fées aient attendu la révolution, car nul 
contemporain n'était certain d'en avoir vu, et 



LES FÉES D*AÏ 3 



il paraît que depuis le commencement du siècle 
il fallait bien remonter à trois ou quatre gé- 
nérations, peut-être plus loin, pour en retrou- 
ver des traces positives. 

Les Fées d* Ai y cependant, doivent être restées 
des dernières, et jusque dans des temps rela- 
tivement assez rapprochés. 

Pour pénétrer dans la pittoresque vallée qui 
s'étend entre les deux Tours d*Aï à gauche et 
de Mayen à droite, en quittant les chalets de 
Mayen, on longe le lac de môme nom, petit, 
peu profond, et paraissant placé là unique- 
ment pour servir d'abreuvoir aux troupeaux. 
Entre le lac et la Barma (paroi verticale de la 
Tour d'Aï) il y a à peine l'espace nécessaire 
au sentier; en quelques endroits le rocher 
surplombe et l'eau, parfois assez abondante, 
qui s'égoutte des pentes gazonnées qui cou- 
ronnent la Tour, tombe en filets et en grosse 
pluie sur le sentier même que l'on est obligé 
de suivre. On retrouve là les vestiges d'un bé- 
nitier taillé dans le roc. Avant la réformation 
l'ecclésiastique desservant la chapelle de Leysin 
jouissait, sur les pâturages d'Aï et de Mayen, 
d'un droit nommé Lévi qui lui valait une cer- 



LES FÉES d'aï 



taine quantité de fromage et de séré, mais il 
devait, en échange, Tavant-dernier dimanche 
du mois d'août, se rendre près du bénitier et 
delà asperger et bénir les troupeaux. 

Lorsqu'on a dépassé le lac, la paroi verti- 
cale de la Tour d'Aï a quelques centaines de 
pieds de hauteur ; à environ 70 pieds de la 
base on aperçoit une ouverture circulaire : 
c'est le Perluis, l'entrée de la Grotte des Fées 
d'Aï. 

J'ai dit, plus haut^ que les Fées d'Aï de- 
vaient être restées des dernières et jusque 
dans des temps relativement assez rapprochés. 
Voici sur quoi je fonde cette opinion. 

Ces bonnes fées étaient ménagères et labo- 
rieuses, car elles balayaient leur grotte et s'oc- 
cupaient des ouvrages du sexe. L'on raconte 
encore à Leysin, et cela ne doit pas être si 
vieux, que dans un amas de balayures qui se 
trouvaient droit au dessous du Perluis, l'on a 
trouvé de petits dés à coudre, de mignonnes 
paires de ciseaux et des biotzes (petites rognu- 
res d'étoffe). 

Aucun mortel, cependant, n'avait eu la bar- 



LES FÉES d'aï 5 



diesse de tenter l'escalade de cette demeure 
réputée inaccessible ; une pareille témérité 
était réservée à Tincrédulité et au scepticisme 
des temps modernes. H y a peu d'années, An- 
sermoz et Matii, deux hardis vachers, voulant 
s'éclairer sur les prétendues merveilles de ce 
palais souterrain et la probabilité de richesses 
délaissées en ces lieux par les fées fugitives, 
construisirent des échelles dans la forêt d'Aï, 
les transportèrent sous le Pertuis et les juxta- 
posèrent jusqu'à une longueur de septante 
pieds. Après des efforts inouïs de tous les 
pâtres réunis et intrigués, la grande échelle 
fut dressée contre la Tour et les deux témé- 
raires s'y hasardèrent. Ils avaient assez bien 
apprécié la hauteur de l'ouverture, mais ils 
n'avaient pas tenu compte de la différence de 
longueur entre la verticale du rocher et l'obli- 
que de l'échelle ; arrivés au dernier degré ils 
purent à .peine, en s'aidant l'un l'autre, se 
cramponner à l'entrée de la Grotte ; mais vic- 
toire! après des efforts persévérants et une 
témérité sans précédents ; les deux compères 
sont dans la Grotte qu'ils explorent en tous 
sens. Cependant, 

(( D'argent point de caché. » 



6 LES FÉES d'aï 



Cette grotte est comme toutes ses sœurs, 
une excavation capricieuse, un accident de la 
nature. 

La circonstance que celte grotte a été ex- 
plorée ne doit pas, cependant, amener la dé- 
considération sur mon récit ; tout lecteur sera 
assez aimable pour tenir compte du fait que 
les fées ne sont plus là avec leurs baguettes 
enchantées, dont le pouvoir merveilleux était 
de transformer en or. albâtre, porphyre, dia- 
mant, fleurs — et que sais-je, moi? — tout ce 
qu'elles touchaient. 

« Ah ! bonne fée, enseignez-nous 
Où vous cachez votre baguette. » 

Les bonnes fées remplissaient, sur les pâtu- 
rages si justement renommés d'Aï et de Mayen, 
une mission de dévouement toute spéciale : 
celle de gardiennes des troupeaux. 

Quiconque connaît les dangers que ceux-ci 
eurent sur les enfenives (une journée d'herbe), 
d'Aï surtout, les fatigues jet les intempéries que 
subissent les boubos (vachers-gardiens) pour 
les prévenir, appréciera à sa juste valeur le 
rôle désintéressé des Fées gardiennes, car 



LES FÉES d'aï 



qu'était, en comparaison de Timmensitc du 
service, la ratioii de crème que le mailrc ar- 
mailli déposait chaque soir, dans un baquet 
irès-propre, sur le faîte du chalet, et dont les 
Fées se régalaient pendant la nuit ? 

Les vaches, mises en liberté le matin, reve- 
naient chaque soir rebondies et bien portantes ; 
jamais une place ne restait vide à Varieu (écu- 
rie). Ma'ètré, dzegners, boiibos et tortzons (hié- 
rarchie du chalet) n'avaient d'autre souci que 
de préparer et apporter le bois, traire les 
vaches et fabriquer ce fromage, le même dont 
on se régale encore si volontiers à Leysin. 
Aussi quelle bonne et douce existence que la 
saison d'Aï! — C'est probablement de cette 
époque que datent ces fauteuils en maçonnerie 
sèche ,♦ à portée du greubo (foyer) , bien rem- 
bourrés de mousse tendre, où, de nos jours, 
le maèlré seul, près d'une joyeuse flamme, a 
le droit et le loisir de sacrifier au dieu du 
sommeil ! Il y ronfle , le bon homme , tout à 
son aise , tandis que ses subalternes sont qui 
au bois, qui à la garde du troupeau. 

Douce quiétude ! C'est l'Amour qui nous l'a 
fait perdre ! 



8 LES FÉES d'aï 



Autant les méchantes fées , êtres déchus , 
étaient laides et repoussantes, autant les bon- 
nes fées étaient belles et attrayantes. Celles 
d'Aï, surtout, devaient plaire par leur simpli- 
cité. Elles portaient des robes blanches légè- 
rement rosées^ à reflets tout à fait pareils à 
ceux des neiges de nos cimes par un beau 
soleil couchant; l'étoffe en était d'un tissu fin 
et si souple que la brise la plus légère dessinait 
les formes qu'elles étaient destinées à cacher; 
leur chevelure flottante, d'un noir d'ébène^ 
était retenue par une couronne de perles et de 
fleurs toujours fraîches, qui passait sur les 
tempes pour se nouer derrière la tête ; leur 

chaussure mais jamais montagnard n'avait 

pu voir leurs pieds, et il circulait sur leur 
forme mille suppositions malicieuses , -^ leur 
chaussure, dis-je, était dissimulée par la lon- 
gueur de la robe; elles ne marchaient pas^ 
mais glissaient en rasant légèrement le sol. 
Aussi quel sentiment d'admiration elles pro- 
voquaient chez les pâtres, lorsque, le soir, par 
un beau clair de lune, elles descendaient de la 
grotte pour jouer et folâtrer sur les douces 
prairies qui enserrent le charmant lac d'Ai\ 



LES FÉES d'aï 9 



OU, pendant le jour, lorsque debout sur le 
sommet de la Chaux, elles présidaient à la 
garde des troupeaux. 

Cependant, aux yeux des montagnards, leur 
beauté n'était que relative ; brunes et diapha- 
nes, elles n'avaient pas cette blancheur du 
lait unie à ces vives couleurs de roses et à cet 
embonpoint qui , en dénotant une santé bril- 
lante, constituent, à leurs yeux, la parfaite 
beauté du sexe. Le montagnard est, encore de 
nos jours, d'une rigidité extrême sur ce point, 
et bien souvent j'ai entendu qualifier de fayon 
(petite fée) quelque charmante jeune fille 
brune. 



Les fées étaient-elles mortelles ou immor- 
telles? — Ce point délicat n'est pas encore 
bien éclairci ; cependant les écrivains les mieux 
qualifiés, dans cette spécialité de l'histoire, 
inclinent pour la mortalité, mais n'arrivant 
qu'après une suite de siècles presque indéfinie, 
après une existence qui pouvait se prolonger, 
se renouveler, se rajeunir, sujyant que l'être 
qui en jouissait en avait profité pour accom- 



dO LES FÉES d'aï 



plir, auprès de noire humanité , une mission 
de bonheur. 

La tradition nous a conservé la mémoire de 
fées qui se sont unies, par les liens du mariage, 
à de simples mortels et qui en ont eu des en- 
fants. Ainsi celle du Faï qui, devenue éperdu- 
ment amoureuse d'un jeune vaurien d'Aigle . 
l'épousa, mais finit par quitter le pays à la 
suite des chagrins que lui causèrent l'ivrogne- 
rie et les infidélités de son époux. Il en est 
même, telle qu'une de celles qui habitaient la 
Grotte du Creux-d! Enfer, près de Panex, qui 
eurent des enfants sans qu'on leur connût de 
père. Les fées, en bonnes mères, nourrissaient 
elles-mêmes leurs enfants ; mais il en résultait 
pour elles un grave inconvénient; leurs seins se 
détendaient et s'allongeaient tellement qu'elles 
étaient obligées de les passer sur leurs épaules 
pour ne pas en être incommodées en marchant. 
Voilà donc le plus gracieux ornement du beau 
sexe transformé en embarras ; mais de com- 
bien de peines ne se paient pas les douceurs 
de la maternité? 

Par un retour bizarre, les fées qui daignaient 
abaisser leurs regards sur les enfants du pays, 



LES FÉES D*AÏ 11 



recherchaient en eux les couleurs fleuries que 
la plupart des habitants de nos montagnes 
conservent aujourd'hui , et qui étaient leur 
partage absolu dans Tâge d'or dont nous 
effleurons la légende. 

Une pomme perdit Troie ; les couleurs de lait 
et de rose détruisirent à jamais le doux far- 
niente des pâtres d'Aï. 

Nérine, la plus jeune et la plus agaçante des 
fées d'Aï, remarqua parmi les pâtres le jeune 
Michel Orsiniery élevé, cette année-là, aux 
fonctions de dzegner, et en devint follement 
amoureuse. C'est qu'il n'était point nécessaire 
d'être fée pour admirer les brillantes qualités 
de Michel : structure élégante et solide , che- 
veux d'un blond parfait, teint irréprochable, 
vingt ans ! — Il fallait le voir les jours de fête 
avec sa toque en peau noire, bordée de rouge, 
de dessous laquelle s'échappait à flots une 
chevelure ondée fournissant à une queue d'une 
coudée ; avec son mancheron rayé retenant les 
manches de sa chemise près des épaules et 
laissant à nu une paire de bras rebondis, bien 
rosés , légèrement velus ; ses culottes en cha- 



12 LES FÉES d'aï 



moiserie jaune ; ses bas de lin et ses souliers 
il boucles d'argent; avec cela une figure mâle 
d'une régularité parfaite, franche et gaie. Le 
plus adroit aux jeux du palet et du porcher, 
le plus hardi à la chasse , dansant le menouci 
et la matelotte à la perfection. Avec quel entrain 
il chantait la rionda, quelle grâce dans le lai 
et quelle puissance lorsqu'il entonnait le ranz 
des vaches! Lorsqu'il huchaii (cri de joie des 
montagnards), les énergiques vibrations de sa 
voix réveillaient les échos endormis dans les 
deux Tours, et ceux-ci prenaient plaisir à se 
les redire et se les renvoyer jusqu'aux plus 
profonds et aux plus lointains. Nérine! que 
de perfections chez un simple mortel! Malheu- 
reusement, et à cause de ces perfections même^ 
tu ne fus pas la première à l'aimer. 

Salomé de Veyge, une blonde de dix-huit ans, 
un peu trop élancée et trop fluette pour le goût 
du temps , ayant dans son teint plus de lait 
que de roses, douce comme un agneau, timide 
comme un chevreuil , s'était souvent surprise 
à soupirer en contemplant Michel et à rougir 
lorsque leurs regards se rencontraient. Michel, 
de son côté, s'était senti fasciné sous ce doux 



LES FÉES d'aï 13 



regard, et Salomé, à toutes les fêtes, recevait 
son premier bouquet et sa première invitation 
à danser. 

D'un autre côté, Judith Crélaz, blonde un 
peu prononcée, à la riche carrure, prêle h 
éclater d'embonpoint, chez qui les coquelicots 
avaient remplacé les roses et bien décidément 
trop empiété sur le blanc de lait, pétulante et 
emportée, était la beauté à la mode et recevait 
les hommages de tous les bons gars de la con- 
trée. Michel se laissait entraîner au courant 
sans se sentir aucunement attiré vers elle , et 
lorsqu'il riait ou dansait avec Judith, il pensait 
à Salomé. La comparaison qu'il faisait en lui- 
même entre ces deux beautés était toujours 
à l'avantage de la dernière, et il ne pouvait pas 
s'expliquer pourquoi il ne partageait pas le 
sentiment et les goûts de tout le monde. 
Judith , cependant, avait juré de faire sa con- 
quête, et, pour y réussir, il n'était sorte de 
coquetterie qu'elle ne déployât et de mortifi- 
cations qu'elle ne fit à sa rivale, la trop blan- 
che Salomé. 



14 LES FÉES d'aï 



Le cœur de Michel en était là, lorsqu'un 
matin, à l'aube, revenant de l'affût du faisan, 
il fit la rencontre de la fée Nérine qui debout, 
le bras droit gracieusement arrondi en avant, 
souriante, paraissait disposée à lui barrer le 
passage. 

— Bonjour et bonheur au plus beau pâtre 
d'Aï, dit-elle. 

— Hommage à notre bonne fée, répondit 
Michel, en portant la main à sa toque et en 
s'inclinant respectueusement. 

— Michel, j'ai à te causer de ton bonheur ; 
trouve-toi ce soir, au crépuscule , au pied de 
la Tour, en amont de la Grotte de Châtilloii, 

— J'y serai, dit Michel. 

La fée disparut et le pâtre étonné, ravi, 
s'écriait dans son admiration : qu'elle est belle ! 

La rencontre d'un pâtre et d'une fée n'était 
pas un fait rare sur le pâturage, aussi Michel 
n'en fut que médiocrement surpris ; il poussa 
encore deux ou trois fois l'exclamation: « qu'elle 
est belle ! » puis la fraîcheur du matin, la beauté 
du paysage , la vue du lac mollement couché 
entre la Chaux et les chalets, donnèrent un 
autre cours à ses pensées. Il hucha trois fois, 



LES FÉES d'aï 15 



puis entonna le Ranz des vaches^ et les échos 
de la Tour redirent cent fois ùiuIhi por aria! 
lauba por aria , répétèrent les pAlres qui 
avaient entendu le signal de Michel, car c/élait, 
en effet, l'heure de traire les vaches, opération 
toujours très matinale en Aï. 

Michel arrivait au chalet comme les pitres 
attachaient leurs chaises à queue; {glorieux, il 
éleva un superbe faisan au-dessus do sa tète ; 
un hourrah formidable Taccueillit. 

— Déjà, dit le père A'Ulloz (peut-être le 
nom primitif de la famille Olloz , originaire 
de Leysin) le maétré d'Aï; sais-tu bien, Michel, 
que si tu continues de la sorte, tu vas exter- 
miner la race de ces magnifiques oiseaux ! 

— Ne craignez rien, ma'èiré, c'est un coq 
qui a perdu sa femelle au printemps ; aux 
couples et aux couveuses je me garde d'y tou- 
cher à cette saison. 

Peu après les campaniles et les bourdons 
(cloches et sonnettes) faisaient entendre un 
joyeux carillon ; le magnifique troupeau défilait 
sur la rive du lac, s'y désaltérait, puis s'ache- 
minait à Yenfenive où l'attendaient les gar- 
diennes du jour ayant sous leurs ordres une 



16 LES FÉES d'aï 



troupe de corneilles transformées, pour la 
journée, en doux chiens bergers. 

Cependant , ynaëtré d'UUoz a tiré de la pro- 
fonde chaudière la blanche masse de pré , et 
Ta égalisée sur les formes , les tzegners tran- 
chent pour le séré, les tortzons relavenl, ba- 
layent, et les boubos descendent à la forêt faire 
une charge de bois sec^ puis, la journée est 
à eux jusqu'à la rentrée du troupeau. 

Les vieillards s'étendent mollement sur le 
gazon , se réchauffant aux rayons bienfaisants 
du soleil , et devisant sur le temps passé ; les 
jeunes gens jouent, s'ébattent, luttent; le bain 
et la course, les jeux de force et les tours 
d'adresse sont leurs passe-temps. 

Profitez, bons pâtres, du beau temps qui 
vous reste, vos jours de bonheur sont comptés! 

Michel avait pris une part active aux jeux 
des jeunes pâtres , son palet allait chaque fois 
au but; il n'avait pas fait un tour de porcher ; 
il avait terrassé les plus forts à la lutte et tra- 
versé le lac à la nage; vainqueur, toujours 
vainqueur ; mais le pauvre garçon était à son 
tour vaincu, car l'image de Nérine était reve- 
nue , et plusieurs fois il s'était écrié : qu'elle 



LES FÉES d'aï n 



est belle! — Qui? avaient répondu les cama- 
rades. — Une femelle de grand- tétras que j'ai 
vue ce matin voler sur le pâturage de Liozon 
et s'abattre sur les rochers à'Etniex^ répondait 
Michel pour donner le change à ces jeunes 
bavards. 

Branon (diminutif d'Abram) , Tun des plus 
assidus adorateurs de Judith , ne croyait rien 
de ce que disait Michel , et pour lui « qu'elle 
est belle > allait droit à l'objet de ses amours. 
Il était jaloux, Branon ^ de la beauté, de l'a- 
dresse, de la force de Michel, et surtout de la 
préférence que Judith laissait paraître pour 
lui. 

A la fin, Michel s'éloigna du groupe et alla 
se coucher auprès d'une touffe de refalleis 
(rhododendrons) , qu'il se mit à effeuiller ma- 
chinalement. 

Qu'elle est belle ! elle n'est pas blanche 
comme Salomé, ni colorée comme Judith ; elle 
est brune, et pourtant elle est belle. 

Le pauvre garçon fit des efforts inouïs d'in- 
telligence pour s'expliquer ce phénomène ; la 
raison, il ne la trouvait pas, l'effet restait tou- 
jours le même. 



18 LES FÉES d'aï 



Il reportait sa pensée sur Salomé, sur la 
grâce de sa taille , la douceur de son regard, 
sur ce charme indéfini qui se manifestait en 
toute sa personne, et tout cela il le retrouvait 
en Nérine. Mais pourquoi n'est-elle pas blonde 
et rose? — Peut-être qu'elle ne serait pas si 
belle. 

Le troupeau était rentré , de chaque vache 
les pâtres avaient tiré un plein seilLon de lait 
couronné de blanche écume ; le derhé (branche 
sèche de sapin) flambait joyeusement dans le 
greubo, et chacun attendait que maëtré d'UUoz 
racontât quelque épisode des dernières guer- 
res; Michel s'esquiva sans rien dire. 

Maëtré d'UUoz avait toussé, craché, il allait 
commencer son récit, lorsqu'en parcourant des 
yeux son auditoire il s'écria : 

— Où donc est Michel? 

Chacun regarda autour de soi et de toutes 
les bouches sortit cette réponse : 

— Parti. 

— Mais n'a-t-il pas une commission à faire 
ce soir au village? demanda maHcieusement le 
jeune Tzerpi en s'adressant à Branon. 



LES FÉES d'aï 19 



Branon devint pourpre et ne répondit pas. 

— Il sera allé à TafFût de la femelle de 
grand-tétras qu'il a vue ce malin, dit un boubo. 

— Et qui est si belle, n'est-ce pas, Branon? 
reprit Tzerpi. 

— L'ai-je donc vue, moi? 

— Je le crois, reprit l'espiègle. 

Le respect que recommandait maëtré d'Ulloz 
empêcha l'orage d'éclater, car Branon allait se 
fâcher ; un instant après il avait aussi furtive- 
ment disparu. 

Si les deux jeunes gars ne se rencontrèrent 
pas, c'est que Branon descendit à la course au 
village, tandis que Michel avait pris le sentier 
de Châtillon , et arrivait à l'endroit où com- 
mence la pénible ascension de la Tour. 

Il était à peiae arrivé que Nérine se trouva 
debout devant lui , plus belle , plus gracieuse 
si possible que le matin. 

— Merci, Michel, d'être venu, dit-elle. 

— Que pourrions-nous refuser à nos bonnes 
fées? 

— Je crains que tu ne sois pas toujours dans 
ce même sentiment, Michel. 

— Je sais que vous ne demandez rien de 



20 LES FÉES d'aï 



nous que de bon et d'honorable ; je suis votre 
serviteur dévoué. 

— Ne t'es-tu jamais demandé ce que peut 
être le bonheur? 

— Le bonheur, c'est de posséder un bon 
pâturage et de beaux troupeaux , et d'être 
sous la protection de nos bonnes Fées d'Aï. 

— Est-ce là tout? 

— La santé de mes parents et de mes amis, 
que Dieu protège. 

— Après. 

— Une compagne aussi belle et aussi bonne 
que la Fée Nérine, dit-il, et il pensa à la blonde 
Salomé. 

— Tu peux obtenir tout cela. 

De sa baguette elle toucha une rose, de cette 
variété sans épines qu'on ne trouve que dans 
ces hautes régions, et elle fut soudain trans- 
formée en chariot ailé, léger comme l'air et 
d'une élégance inconnue de nos jours ; deux 
places, rien de plus, où Nérine et Michel s'as- 
sirent commodément ; un vol d'hirondelles des 
rochers vint s'atteler devant, et l'équipage prit 
la direction qu'indiquait la baguette de la fée. 

Les coursiers se dirigèrent d'abord au cou- 



LES FÉES d'aï 21 



chant, puis en s'élevant, contournant au nord, 
puis à l'orient en rasant de près les parois 
verticales de la Tour d'Aï, s'élevèrent contre 
celle de Mayen, et ayant ainsi pris leur hau- 
teur, revinrent au midi et déposèrent les voya- 
geurs sur le point le plus élevé de la première 
Tour. 

Il faisait déjà nuit, mais la nuit était belle; 
les cîmes des Alpes étincelaient au-dessus des 
vallées vaporeuses ou sombres, suivant qu'elles 
recevaient les rayons de la lune ; le Rhône se 
dessinait en trame blanehe et la vaste nappe 
du Léman resplendissait comme un joyau. 

Michel émerveillé, se prit à hucher; mais sa 
puissante voix, dominant cette fois les rochers, 
ne réveilla que les faibles échos de la cime de 
Mayen, et, comme l'a originalement dit un de 
nos poètes, il écouta ce grand silence. 

— Quel bonheur, Nérine , d'habiter un si 
beau pays, dit-il ; les Fées, qui voyagent beau- 
coup et commodément, en ont-elles jamais ren- 
contré un pareil? 

— Vois, et choisis celui où tu voudras vivre ; 
elle dit el lui tendit une lunette enchantée au 



22 LES FÉES d'aï 



moyen de laquelle il voyait distinctement , 
même derrière les monts. 

Michel promena l'instrument merveilleux aux 
quatre points cardinaux; il vit, dans TOberland, 
les vallées renommées des deux Simmen, de la 
Kander et du Hasli ; le pays historique de la 
Gruyère; au pied des Diablerets les charman- 
tes vallées de la Gryonne et de TA^vançon; 
derrière les Alpes du Valais les vallées d'Abon- 
dance ; les riches coteaux du Léman et les 
fertiles campagnes du plateau; plus loin en- 
core, des vallées, des rivières, des lacs. 

— Que tout cela est beau, Nérine. 

— Eh bien, quel est le coin de terre que tu 
désires habiter et le pâturage que tu préfères ? 

— Leysin et le pâturage d'Aï , dit-il sans 
hésiter. 

Nérine se mordit les lèvres, car les Fées 
étaient des femmes en ceci , c'est qu'elles 
avaient des moments de dépit, et le choix que 
faisait si résolument Michel pouvait contrarier 
ses projets. Elle n'avait pas cependant le pou- 
voir de le contraindre, et, assez bonne, elle 
n'en aurait pas même eu la volonté. 

— Quels liens t'y retiennent si fort? 



LES FÉES D'aï 23 



— Qu'en sais-je , moi ? tout ; d'ailleurs où 
rencontre-t-oii une pareille nature, et où, 
mieux qu'ici, trouve-t-on le nécessaire? Puis 
il pensa à Salomé. 

— Michel, si tu veux m'aimer, je ferai ton 
bonheur, dit la Fée. 

Il passa comme un nuage sur les yeux du 
pauvre garçon, et quand il revint de son éba- 
hissement il se trouva au pied de la Tour ; il 
gagna le chalet et son gîte , et je ne saurais 
dire comment il dormit. 

Le lendemain, tout, dans le chalet, avait re- 
pris sa marche habituelle ; seulement Branon, 
rentré pendant la nuit, parraissait très-fatigué 
et Michel était rêveur. Tzerpi fit là dessus 
quelques observations malicieuses qui exaspé- 
rèrent le premier et auxquelles Michel ne fit 
aucune attention, n'y comprenant, du reste, 
rien. 

Cependant, d'épais brouillards s'étaient con- 
densés sur la plaine : le tonnerre commençait 
à gronder dans les régions inférieures, spec- 
tacle rare, mais qui se produit quelquefois 
dans nos Alpes; puis montant toujours, l'orage 



24 LES FÉES d'aï 



atteignit les chalets et enveloppa les deux 
Tours. 

L'habitant des plaines n'a aucune idée de 
la grandeur et de la majesté d'un orage dans ces 
régions élevées, et aucune plume ne saurait 
en décrire les émouvantes impressions. Les 
brouillards diversement colorés et comme en 
furie se livrent des combats corps-à-corps ; la 
foudre éclate avec de formidables détonations 
à vos pieds, à vos côtés, sur vos têtes ; la mon- 
tagne vibre et paraît ébranlée ; les grands 
éclats sont soutenus par des roulements loin- 
tains et continus ; on dirait que les éléments 
se sont déclaré la guerre et vont s'entre-dé- 
truire. Cependant la calme renaît, Y ordre règne, 
et vous êtes étonné de voir que le plus souvent 
pas un brin d'herbe n'a été arraché ; une pluie 
bienfaisante fait entendre un joyeux bruit sur 
la toiture en bois, vous respirez à pleins pou- 
mons et avec délices un air pur, et vous ren- 
dez grâce au Créateur de toutes choses, dont le 
pouvoir se manifeste d'une façon si éclatante. 

Le montagnard reste le plus souvent impas- 
sible en présence de ces grandes scènes de la 
nature ; une peau de chèvre sur les épaules^ 



LES FÉES d'aï 25 



il court à la recherche de son troupeau pour 
l'abriter ; une fois ce devoir accompli, chacun 
prend place autour du foyer, et les gais pro- 
pos, les lazzi, les remarques malicieuses vont 
leur cours. 

Les pâtres d'Aï étaient donc à Tentour du 
greubo ; le sapin flambait et la pluie tombait 
serrée sur le toit. 

— Avez-vous souvent rencontré nos bonnes 
Fées, maëtré d'UUoz? dit Michel en affectant 
un ton d'indifférence, mais d'un accent légè- 
rement ému, qui frappa le maëtré. 

— Hum ! oui, quelquefois ; quand j'étais 
jeune surtout, dit-il en jetant sur Michel un 
regard pénétrant, que celui-ci ne put suppor- 
ter. Les bonnes Fées ont aussi leurs caprices, 
et à vingt ans, sans me vanter 

— Quoi, maëtré, dit Tzerpi, vous auriez été 
aimé des Fées ? 

— Je n'ai pas encore dit cela, mauvaise 
langue ; mais toujours est-il que la Fée Orne" 
que, la plus puissante de la Grotte, prenait 
grand plaisir à causer avec moi ; il n'y a pas 
d'été que je ne l'aie rencontrée, et à un signal 



^6 LES FÉES d'aï 



qu'elle m'a indiqué, je puis la faire venir en- 
core aujourd'hui. 

— Tiens ! ce n'est certainement pas avec un 
rappel de chouettes. 

Maëtré d'UUoz risqua de se fâcher; il posa 
sa main sur un solide gourdin et lança un 
regard terrible au jeune insolent. Heureuse- 
ment qu'aucun des pâtres ne se prit à rire et 
que l'impatiente curiosité de Michel vint don- 
ner un autre cours à ses idées. 

— Ont-elles souvent pris des pâtres pour 
maris ? 

— Pas mal ! pas mal ! Tu comprends bien 
que ces mariages-là ne se font pas bénir par 
notre vénérable chapelain et que, par consé- 
quent, on ne les connaît pas tous. Pas moins 
que de ma souvenance trois jeunes et beaux 
gars ont disparu sans jamais donner de leurs 
nouvelles; on a dit qu'ils étaient partis pour 
les lointaines guerres ; je ne l'ai jamais cru, et 
ce que je sais très bien, chaque fois qu'un 
jeune homme disparaissait, la Grotte comptait 
une fée de moins. 

— Et où vont les mariés, maëtré ? 

— Bien loin, dans le Pays des Songes. 



LES FÉES d'aï 27 



— Croyez-vous qu'ils soient heureux? 

— Qui est content vit de bonheur. 

— Elles sont très riches les Fées ? 

— Leur baguette pourvoit à tout, provisions, 
draperies, or et perles ; mais malheur à Té- 
poux infidèle ou inconstant ! les provisions re- 
deviennent pierres, les draperies toiles d'arai- 
gnées, les pièces d'or feuilles d'alisier et les 
perles baies de genièvre. 

— Elles sont bien belles! exclama Michel 
sans s'en douter. 

— Sans couleurs ! répondit le vieillard en- 
core rosé. 

Cependant Michel brûlait d'i'mpatience de 
revoir Nérine. Prétextant envers lui-même 
l'affût du faisan, un matin, bien avant l'aube, 
il avait escaladé la tour jusqu'à YOrtier; il 
s'embusqua et donna du rappel; nnearbenne de 
toute beauté plana un moment au-dessus de 
lui, puis vint s'abattre sur une roche à une 
petite portée. Michel allait ajuster, mais l'oi- 
seau avait disparu et Nérine pris sa place ; elle 
glissa jusqu'à deux pas de Michel et lui sou- 
haita bonne chasse. 



28 LES FÉES d'aï 



— Je n'enverrai jamais plus un grain de 
plomb à ces magnifiques oiseaux, puisque ainsi 
je m'exposerai à blesser une de nos bonnes 
Fées. 

— Chasse tant qu'il le plaira, Michel ; pour 
les Fées le plomb n'est pas meurtrier. 

— Mais vous, Nérine, si malin sur la Tour? 

— J'ai répondu à ton appel ; chaque fois 
que lu m'appelleras ainsi, je me présenlerai à 
toi. 

Et la Fée lui lit cadeau d'un rappel d'un 
travail exquis et d'une perfection admirable, 
puis elle disparut. 

L'aurore apparaissait sur la cime de l'Ol- 
denhorn ; rapide comme la flèche, Michel des- 
cendit la déclivité de la Tour, passa rapidement 
devant la grotte de Châtillon et, arrivé sur les 
chalets , il poussa par trois fois un yauba vi- 
goureux. 

Yauba ! répondit-on en chœur, et vile à la 
besogne. 



Depuis ce jour, Michel ne passa plus une 
veillée autour du greubo. Chaque soir, sitôt la 



LES FÉES d'aï 29 



dernière vache traite, il disparaissait. Branoa, 
inquiet, descendait lestement au village pren- 
dre sa place auprès de Judith , place que son 
rival imaginaire ne songeait nullement à lui 
disputer, et il aurait été complètement rassuré 
à cet endroit, si le malicieux Tzerpi n'eût pris 
plaisir à lui tourmenter le cerveau. 

Maëtré d'Ulloz, rapprochant les absences de 
son dzegner des pressantes questions que celui- 
ci lui avait adressées au sujet des amours des 
fées, se rappelant Texclamation poussée par 
Michel à l'endroit de leur beauté , pénétra 
l'intrigue et se promit une surveillance active 
sur ce beau et bon gars qui pourrait lui être 
enlevé. 

Mais le maëtré n'était plus assez leste pour 
espionner lui-même ; il chargea de ce soin le 
rusé Tzerpi, et sur les rapports de celui-ci, il 
n'y eut plus de doute possible. 

En effet, à chaque beau crépuscule, Michel 
escaladait la première rampe de la Tour, don- 
nait trois coups de rappel, puis un vol de cor- 
neilles suivi d'un chariot ailé monté par une 
forme blanche à la chevelure flottante, appa- 
raissait soudain, enlevait le gars et s'envolait 



30 LES FÉES d'aï 



avec, tantôt à Torient, tantôt à l'occident , ou 
au nord ou au midi. 

Tzerpi, qui était tout aussi indiscret que 
certains petits journaux que nos lecteurs con- 
naissent, rapporta fidèlement le tout au maëtré, 
puis à Branon, puis à tous les pâtres. Branon, 
ivre de joie , courut l'annoncer à Judith qui, 
de dépit, en instruisit Salomé. 

Salomé pleura, la douce enfant, mais Judith 
jura de tirer vengeance de sa nouvelle rivale. 

Me préférer une fée couleur marmite, disait- 
elle, une fée qui n'a que sa baguette ! Vienne 
la lête de la Bemeti^a , et nous verrons ! Puis 
devant son petit miroir elle s'assurait qu'elle 
était bien réellement blonde et rose et croyait 
voir un bleu limpide dans ses yeux pervers. 

Hélas ! je n'ai pas su lui plaire ! soupirait 
Salomé, et elle convenait ingénument qu'elle 
était pâle et frêle, et qu'une fée, toute basanée 
qu'elle pût être, devait l'effacer. 

Maëtré d'UUoz était vivement alarmé de la 
direction que paraissaient prendre les pen- 
chants de Michel. La perte de ce bon et aima- 
ble garçon le torturait , et il était évidemment 



LES FÉES D*AÏ 31 



perdu pour ses parents, pour ses amis, pour 
le pays, si la fée parvenait à dominer ses sen- 
timents. A supposer le cas d'une union heu- 
reuse, la fée pouvait prolonger son existence , 
nullement le rendre immortel ; mais. . . . mais. . . . 
au moindre nuage, adieu illusions, adieu bon- 
heur! Michel pouvait être abandonné, délaissé, 
sans appui, sans ressources, sur la terre étran- 
gère et mourir loin de ceux qui le chérissaient. 
D'ailleurs que manquait-il à Salomé pour lui 
procurer toute la somme possible de bonheur? 
Belle, douce et pieuse, où trouver mieux ! 

Ces réflexions que le maëtré se faisait à lui- 
même, il les communiquait à Michel, qui, 
parfois, se prenait à pleurer en pensant à tout 
ce qu'il perdrait en gagnant Nérine. Mais 
l'attrait de l'enchanteresse était irrésistible et 
rien ne contrebalançait plus l'amour de la 
fée que l'amour du sol natal. 

— Nérine et ma patrie, disait Michel. 

— Nérine et une nouvelle patrie ! insistait 
la fée. 

Nérine, cependant, se désespérait de l'obsti- 
nation de Michel, et résolut de lui proposer un 
moyen-terme. Elle le conduisit dans la grotte 



32 LES FÉES D'âÏ 



de Bryon, au levant de la Tour de Mayen, droit 
au-dessous du lac insondable de Segrais, La 
voûte se haussait devant la baguette de la fée ; 
la grotte, vivement éclairée par un essaim d'in- 
sectes lumineux, prit des proportions gran- 
dioses et fut instantanément ornée , décorée, 
embellie de tout ce que l'imagination et l'art 
d'une fée pouvaient enfanter. Douze corneilles 
changées en lutins, étaient autant de serviteurs 
attentifs et zélés. La grotte se divisait en salon, 
salle à manger, boudoirs, celliers remplis de 
provisions, et, que sais-je, moi qui n'ai rien 
vu de tout cela? probablement que le confor- 
table et le superflu s'y disputaient la préémi- 
nence. 

— Ici , Michel , pourrais-tu vivre heureux ? 

— Et mon troupeau, et mon village ! 

— Rien ne te manquera. 

— Il me manquera l'air, le soleil , la neige 
et la vue des montagnes. 

Michel avait du penchant à la poésie , et ce 
<|u'il éprouvait a été mis en vers, bien loin 
derrière lui , sans doute , par l'immortel Bé 
ranger : 



LES FÉES D*AÏ 33 



Fût-il privé de tous les biens, 
Eût-il à gémir sous un maître, 
Heureux qui meurt parmi les siens 
Aux abords sacrés qui Pont vu naître. 

Cependant, un repas splendide est servi ; la 
table est couverte des mets les plus recherchés 
^t les plus délicats ; Téchanson apporte des 
flacons poudreux encapuchonnés de cire rouge, 
jaune et verte , sur les flancs desquels on lit : 
Yvorne. Nérine mangeait et buvait. Michel 
buvait et mangeait; on causait gaîment, et 
réchanson, attentif, remplissait souvent la 
coupe du pâtre. 

Avez-vous jamais, lecteur, éprouvé l'un des 
effets que produit V Yvorne pris à la dose de 
gaîté? — Quand à moi je n'en parle qu'en rou- 
gissant ; mais il faut bien que je le dise puis- 
qu'il porta la même perturbation dans le cer- 
A^eau de Michel. 

A cette dose, l'Yvorne, bien plus qu'un bel 
habit, rend entreprenant, et gare la beauté 
qui se prend à rire de votre nuage: une joue 
y passe, peut-être deux. 

Nérine riait comme une simple mortelle et 
n'avait plus le temps d'opposer une parole à la 



34 LES FÉES d'aï 



loquacité de son convive qui parlait chasse et 
troupeaux, danse et guerre, abattait des cha- 
mois et des Lmnbards et valsait à la Berneusa. 

— Je crois que tu n'y es plus, Michel, et 
que pour deux flacons vides.... 

— Moi, tu vas voir. 

Michel se lève, d'un bras enlace la taille 
de Nérine ; ses lèvres allaient effleurer la joue 
de la fée, lorsque celle-ci, justement alarmée, 
mit la main sur sa baguette, qui heufeusement 
se trouvait à portée, et.... tout rentra dans 
l'état primitif. Fée, décors, lutins, insectes 
lumineux, tout disparut, il ne resta que la 
grotte telle qu'elle est encore aujourd'hui, 
sauf à en excepter une seule bouteille, bien 
encapuchonnée, bien étiquettée, trouvée dans 
la grotte de Bryon, il y a une vingtaine d'an- 
nées, par des pâtres curieux qui, après avoir 
débouché, flairé, prudemment goûté le con- 
tenu, arrivèrent lestement au fond. 

Michel se heurta la tête contre la voûte et 
dût ramper en sortant. 

Chaque année, l'avant-dernier dimanche du 



LES FÉES d'aï 35 



mois d'août, on célèbre sur la montagne d'Aï 
la fête de la Berneusa; c'est le pendant de la 
mi-tzautein (jm, milieu; tzautein, chaud temps 
ou été) dans les montagnes de Bex et d'OUon. 

Ces fêtes alpestres ont probablement pour 
origine commune le besoin qu'éprouvent ceicx 
(Tenbas de faire en famille une visite au trou- 
peau tout en se régalant des produits du chalet ; 
l'origine delà Berneusa, cependant, a quelque 
chose de plus spécial. 

J'ai déjà dit que le prêtre desservant la cha- 
pelle de Leysin jouissait sur les pâturages d'Aï 
et de Mayen du droit de Lévi, consistant en 
une certaine quantité de fromage et séré qu'on 
lui livrait à chaque saison; en échange, il était 
tenu de se rendre sur les dits pâturages pour 
bénir les troupeaux: le troupeau de Mayen 
lorsqu'il défilait près du bénitier existant en- 
core entre le lac et la Barma, celui d'Aï, à la 
seconde journée d'herbe qu'il prenait à Yen- 
ft'mve de la Berneusa, au sortir de laquelle 
les vaches ne peuvent passer qu'une à une. 

Cette seconde journée se prenait l'avant- 
dernier dimanche d'août; la population accom- 



36 LES FÉES d'aï 



pagnait le prêtre et la cérémonie religieuse 
était suivie d'une fête. 

D'après un ami de Leysin, auquel je dois 
ces détails, le mot berneusa serait dérivé de 
bénichon ou bénédiction , et le lévi, de drot7 
devenu usage, aurait été porté au pasteur de 
la paroisse , par des vieillards, alors enfants, 
encore vivants aujourd'hui. 

Quoi qu'il en soit, voici la fête : 

Depuis des semaines on a engagé les méné- 
triers les plus renommés de la Vallée : violons, 
clarinettes, basses; parfois fifres et cornets. 
Ceux qui se croient oubliés se rendent à la fête 
quand même, se faisant un devoir de réparer 
une étourderie ou une distraction. 

Dès deux heures du matin , la population 
entière du village s'ébranle ; il faut être bien 
éclopé ou bien âgé pour manquer la Bermusa. 
Hommes et femmes sont chargés de gâtelets, 
de cresseins, de brisselets et de merveilles; on 
est pourvu de jambons, de fromage gras et 
vieux et de barils de vin; les grands frères 
portent sur le dos leurs cadets, soutenus par 
un échevau, les mamans ont leurs nourrissons 
sur les bras. — Yen, you! avec une suite de 



LES FÉES d'aï 37 



modulations vigoureuses, s'écrient les jeunes 
garçons ; you, you ! répondent les voix argen- 
tines des jeunes filles ; puis, hommes et fem- 
mes, jeunes et vieux, répètent le joyeux you, 
you, mille fois répercuté par les échos des 
rochers. 

Le yauba des pâtres a été un peu plus 
matinal ce jour-là, aussi ont-ils fini de traire 
les vaches lorsque ceux à'embas arrivent, qui 
se placent pour voir défiler le troupeau; chacun 
reconnaît sa botzarda et sa tschaca, sa mayentze 
et son pindzon, belles et bonnes bêtes, bien 
portantes et bien soignées : Dieu les garde ! 

On entre au chalet; les provisions sont étalées 
et pendant un quart d'heure le maëtré, souriant 
et poli , est aux abois : une planche ici , un 
baquet là, on ne sait où tout déposer et ranger. 
Enfin les taillés de pur froment, entassés, for- 
ment un cylindre annelé, les brisselets et les 
merveilles rebondissent en cônes sur des 
baquets bien propres, tout a trouvé sa place, 
on déjeûne. Du lait tout frais ou encore chaud, 
couvert d'écume ; de la crème douce levée le 
matin même ; de la crème aigrie à divers 
degrés, chacun suivant son goût. On fait pas- 



38 LES FÉES d'aï 



ser un baril au maëtré qui ôte gravement le 
bouchon , se campe sur les hanches : à votre 
santé la compagnie ! à la vôtre , maëtré ! — 
il applique sur le goulot un baiser d'amour, 
et, et glou , glou ^ glou, glou, puis, tout 
essoufflé, le passe à un de ses subalternes en 
disant, du cœur: Dieu te bénisse! 

Les jeunes gens se préparent à escalader les 
Tours : les plus intrépides celle d'Aï, les moins 
aguerris celle de Mayen. Par une belle journée 
la partie est très gaie el tous reviennent en- 
thousiasmés du magnifique panorama qui s'est 
déroulé à leur vue. Pendant ce temps, ceux 
qui sont restés au chalet s'enquièrent de la 
quantité et de la qualité de Therbe, du rende- 
ment du lait; ils visitent le grenier (compar- 
timent où Ton sale le fromage) et font une 
inspection détaillée du troupeau. 

Un caractère particulier et spécial à la fête 
de la Berneusa, c'est que tout étranger y est le 
bien venu et reçoit une hospitalité cordiale et 
généreuse. Des pauvres , des mendiants s'y 
rendent de plusieurs lieues , assurés qu'ils 
sont de recevoir, pendant la journée , une 
nourriture abondante. A cet effet, les pâtres 



LES FÉES d'aï 39 



porlenl, sur la prairie au bord du lac, des 
baquets garnis de cuillers en bois, remplis 
de crème et de lait mêlé de séré, et profite qui 
veut. Ce repas, de gens la plupart affamés, est 
une scène des plus originales. Craignant d'être 
en perte, chacun se hâte en glouton; il en 
résulte des observations , des insultes , des 
éclaboussures, parfois même des coups, et les 
pâtres se voient alors dans le cas d'interposer 
leur autorité. 

Après midi s'ouvre la danse ; l'orchestre 
prend place sur une planche posée sur des 
quartiers de roc; la foule s'ébranle: vive la 
joie et le rigodon ! 

A la nuit, on descend au village pour conti- 
nuer le bal jusqu'à l'aube du lundi. 

Aujourd'hui qu'on veut des plaisirs, comme 
des rubans, à bon marché, la fête s'est ipodi- 
fiée dans ce sens que la danse de la Berneusa 
se fait à Leysin, d'où il résulte que la partie 
d'Aï a perdu son cachet primitif, et est moins 
fréquentée. Mais les contemporains se rappel- 
lent encore le temps où elle se célébrait dans 
toute sa splendeur et son originalité, comme 
au temps où le père d'UUoz remplissait les 



40 LES FÉES d'aï 



importantes fonctions de maëtré armaillù 
Depuis la scène de la grotte de Bryon , 
Michel avait fait de sérieuses réflexions des- 
quelles il concluait qu'il fallait attacher une 
faible importance à cette profusion de biens, 
à cet étalage de richesses qu'un signe pouvait 
faire disparaître ; d'ailleurs les acheter au prix 
de l'expatriation c'était les payer trop cher, et 
vivre dans une grotte, quelque splendide qu'elle 
fût, quelque amour qu'il y trouvât, était pire 
encore ; la patrie et la liberté étaient des biens 
précieux et nécessaires à son bonheur, et il 
était résolu à faire tous ses efforts pour s'en 
assurer la possession. Nérine occupait bien 
toujours une grande place dans son cœur ; il 
voulait bien la revoir, mais honteux de son 
audace, il n'avait pas osé la rappeler. 

Il en était encore là. le dimanche matin, 
jour de la fête de la Berneusa. 

L'intrigue de Michel n'était plus un secret 
pour personne ; ses camarades enviaient sa 
chance; les jeunes filles le regardaient avec 
curiosité et admiration , Judith avec jalousie 
et Salomé d'un regard doux et triste. Elle 
sourit cependant et le cœur lui battit bien 



LES FÉES d'aï 41 



fort, lorsque Michel l'invita pour la première 
danse . 

Quel entrain ! Aux sons d'une valse quelque 
peu criarde, les joyeux couples s'élancent sur 
le gazon, et maëtré d'UUoz, assis sur une 
pierre, marquait la cadence des deux pieds. 

Michel, en garçon bien élevé, fit le tour des 
danseuses , et revint à Salomé qu'il ne quitta 
plus ; ils figurèrent ensemble dans les mont- 
férines, les allemandes, les matelotes, puis 
vis-à-vis d'un ancien soldat de Hollande, dans 
un menuet qui fut fort applaudi; le maëtré 
assura qu'il n'aurait pas mieux fait de son 
temps; c'était le comble de l'éloge. 

Salomé renaissait à l'espérance et au bon- 
heur et Michel oubliait Nérine. 

— Viendras-tu ce soir danser au village? 
dit timidement la jeune fille. 

— Oui, répondit Michel, en lui prenant la 
main. 

Judith enrageait; elle était rouge comme une 
crête de coq et ses yeux ne lançaient plus que 
des regards obliques ; Branon, pourtant, faisait 
des prodiges de gentillesse, mais ne parvenait 
pas à la distraire. Deux rivales! se disait-elle,. 



42 LES FÉES d'aï 



il faudra bien que je me venge ! et, chose assez 
naturelle, elle redoutait moins la timide Salomé, 
malgré la préférence dont elle était l'objet à la 
fête, que la fée de la Grotte. Commençons tou- 
jours par celle-ci, dit-elle, nous aurons aisé- 
ment raison de l'autre; et au même instant 
elle résolut de mettre à exécution un projet 
infernal qui lui vint à l'esprit. 

Toutes les personnes qui ont parcouru nos 
Alpes ont vu la plante connue sous le nom de 
(primma) petite gentiane, dont la racine est 
un purgatif des plus violents. Il se trouve , 
parfois, des montagnards assez malicieux pour 
en frotter le baquet ou seulement la cuiller 
de leur convive , et prise à cette dose , elle 
produit son effet. Judith se promit qu'elle en 
ferait, le soir même, frotter le baquet des fées. 

(Ici, pour prévenir toute accusation de légè- 
reté, ou pis encore, je dois déclarer au lecteur 
<iue je n'invente pas, mais que je me borne 
à raconter un fait traditionnel et encore aujour- 
d'hui très populaire à Leysin, dans les légendes 
des fées.) 

Aussi, lorsque Branon demanda à Judith 



LES FÉES d'aï 43 



l'autorisation de l'accompagner pour danser 
au village, elle lui répondit vivement que oui, 
mais à une condition : 

— Tout ce que tu voudras et qui me sera 
possible. 

— Ce soir, avant que le maëtré lève la part 
des fées , tu frotteras le baquet avec la racine 
de primma. 

— Mais, c'est impossible, le maëtré s'assure 
toujours que le baquet est bien propre, et la 
seule odeur.... 

— Nigaud! le père d'Ulloz n'a pas mal joué 
du baril aujourd'hui et je suis sûre qu'il n'aura 
pas l'odorat si fin. 

— Mais.... les bonnes fées.. .. 

— C'est comme tu voudras, d'ailleurs. 

— Allons, tout pour t'étre agréable, ma 
belle Judith ! 

Et Branon se prit à rire de l'idée diabolique 
et de ses conséquences. 

Ainsi fut fait. 

La population du village partit avant le cré- 
puscule ; les jeunes pâtres l'accompagnèrent ; 
les anciens rentrèrent au chalet et firent hon- 
neur à ce qui restait d'Yvorne. Le maëtré leva. 



44 LES FÉES d'aï 



comme d'usage et de droit, la part des bonnes 
fées et ne s'aperçut pas de la farce. 

Cependant, vers le milieu de la nuit, alors 
que tous dormaient profondément, un cri 
éclatant, semblable à une note aigùe poussée 
par vingt clairons, se fit entendre au-dessus du 
chalet. Maëtré d'Ulloz, réveillé en sursaut, se 
souleva sur un coude et n'entendit plus rien 
qu'un faible écho répercuté par la Tour. 

— J'ai toujours ce cornet de Moïse aux oreil- 
les, se dit-il, il faut avouer qu'il joue crâne- 
ment bien, et qu'il accompagne admirable- 
ment le violon. On voit bien qu'il a aussi servi 
en Hollande, celui-là. Il se tourna sur l'autre 
flanc et se rendormit. 

A l'aube, le Tortzon monte sur le toit, trouve 
le baquet des bonnes fées renversé et la crème 
répandue sur les ais. 

— A vez-vous jamais entendu parler de chose 
pareille, maëtré? les bonnes fées qui ont refusé 
leur part. 

— Quoi.... comment.... qu'est-ce que c'est? 

— Voyez, maëtré. 

Le père d'UUoz examinait tout attentivement 
et se perdait en conjectures , lorsque, appro- 



LES FÉES d'aï 45 



chant le baquet pour le voir de près il sentit.... 

-- Malédiction! on a mêlé de la primma à 
la party malédiction ! 

Les jeunes gens rentrèrent. On sortit le 
troupeau comme d'habitude; mais bientôt les 
vaches se dispersèrent ; plusieurs , le même 
jour, se précipitèrent et furent perdues. Les 
gardiennes avaient à jamais quitté la Grotte et 
le pâturage. 

Les pauvres pâtres d'Aï durent remplacer 
les gardiennes , et chacun sait combien leur 
tâche est rude, de combien de fatigues et de 
perplexités ils paient journellement la jalousie 
de la brillante Judith et la légèreté de l'étourdi 
Branon. Jeux, délassements, repos, quiétude, 
se sont évanouis comme un beau rêve, et 
lorsque les boubos rentrent bien harassés, bien 
trempés, en secouant leur peau de chèvre, ils 
soupirent, ah ! du temps des bonnes fées ! 

Il n'en est point ainsi sur le pâturage de 
Mayen, et quoique, depuis bien longtemps on 
ne prélève plus la part des bonnes fées, le 
troupeau paît partout en pleine sécurité. Y res- 
terait-il encore quelque bonne gardienne? 



46 LES FÉES d'aï 



Il y a environ cinquante ans que sur les bords 
du lac d'Aï, une jeune fillette chevauchait sur 
un énorme bouc cornu ; l'animal , impatienté 
de son fardeau, voulut s'en débarrasser en se 
jetant à l'eau. 

— Tiens-toi bien aux cornes! cria le père 
désespéré, témoin de cette scène émouvante. 
Et l'animal décrivit, en nageant, un arc sur 
les eaux du lac et vint déposer l'enfant sur la 
rive. 

Mais un pâtre prétendit qu'aux Portes, sur 
la Tour, il avait vu une forme blanche tenir 
un bras étendu dans la direction suivie par le 
nageur, jusqu'à ce que l'enfant fut en sûreté. 

Maintenant , lecteur, si toutefois tu as eu la 
patience de me suivre jusqu'au bout, tu te seras 
demandé quel a pu être mon but en écrivant 
ce conte. — J'aime mon pays et j'adore ses 
légendes ; un ami de Leysin m'avait mis sur la 
voie , j'en ai consulté d'autres ; j'ai effleuré 
quelques vieux documents, et mon travail s'est 
résumé à coordonner le tout. Si tu as assez 
d'indulgence pour faire abstraction de la forme, 
tu conviendras que l'on peut s'intéresser à faire 



LES FÉES d'aï 47 



survivre ces fleurs imaginaires qui sont un 
décor intime et un des côtés poétiques de nos 
montagnes aimées, et qui, transmises de géné- 
rations en générations , avec beaucoup de 
variantes sans doute, font encore les délices 
du chalei. 

Tels ont été mes moyens ; tel a été mon but. 

On peut généralement supposer que chaque 
invention est née d'un besoin, et Ton peut être 
tout naturellement porté à se demander à quel 
besoin répondait la création tout imaginaire 
des fées. A cela je n'ai qu'une réponse à faire, 
en l'attribuant au penchant, au goût, au besoin 
du merveilleux ; je sais que nos artisans et nos 
commerçants affairés souriront à cette suppo- 
sition ; l'atelier et le comptoir donnent peu de 
prise à l'imagination : le travail et le repos ; 
l'activité et les délassements à la dérobée, voilà 
la vie. 

Mais chez les pâtres , quelle solitude , quel 
isolement du monde remuant ! Reportons-nous 
à quelques siècles en arriére, et voyons-les ne 
connaissant l'histoire que par des traditions où 
le merveilleux avait toujours la part la plus 
large ; sans nouvelles politiques et scientifiques 



48 LES FÉES d'aï 



et franchissant rarement la limite de leur vallée. 

Leurs montagnes avaient des grottes ; ils les 
ont peuplées de fées. La science géologique de 
répoque n'allait pas plus loin. 

Quand à vous, lectrices — et je sais que j'en 
m eu — je vous dois un dénouement moins 
réaliste. La mauvaise action que Branon avait 
commise, à l'instigation de Judith, resta bien 
longtemps un secret entr'eux. Judith, déses- 
pérant de l'emporter sur Salomé, par dépit, 
consentit à devenir l'épouse de son complice, 
et voulut que ce fut, — on comprend par quel 
mobile , — avant de voir passer Michel dans 
les bras de sa rivale. 

La famille Orsinier, — descendant de Michel 
et de Salomé de Veyge , — s'est perpétuée 
jusqu'à l'époque contemporaine. On parle en- 
core, à Leysin, du dernier des Orsinier, dont 
on vante l'intelligence, l'adresse et la témérité. 



Dulex-Ansermoz. 



BERTHE DE CHATELARD 



C'était en 1476. 

Peu de temps avant la célèbre bataille de 
Morat, qui illustra les Suisses, une troupe de 
soldats italiens se rendant au camp de Charles- 
le-Hardi, avaient obtenu des villes de la Tour- 
de-Peilz et de Vevey libre passage sur leur ter- 
ritoire. 

Pour les punir de cet acte auquel ils attri- 
buaient un caractère d'hostilité, les Bernois 
ordonnèrent à Zurkinden, baillif du Haut-Sim- 
menthal, de marcher contre elles et de les li- 
vrer au pillage. 

Leur ordre ne fut que trop bien exécuté. 
Zurkinden vint mettre le siège devant la Tour, 
et après plusieurs assauts, il se rendit maître 

4 



50 BERTHE DE CHATELARD 

^ — — ■—■■■■■ ..Mllf. ■■■IIMMMI .IM ■■»■»■ , ■■■ M — ■■ I ■ ■ lu ■ !■ ■ —■ 

de la place dont tous les habitants furent pas- 
sés au fil de Tépée. 

C'est de la défense de cette petite ville, dé- 
fense dans laquelle le sire de Chatelard et sa 
fille Berlhe jouèrent un rôle mémorable, que 
je vais vous faire le récit. 



I. 



La Tour-de-Peilz iTurris Peliana) fut bâtie, 
entourée de murs et fortifiée en 1239 par 
Pierre de Savoie Ce prince, qu'on surnommait 
le petit Cliarlemagne, voulant fonder une ville 
sur les confins du Chablais (dont le territoire 
s'étendait jusqu'au ruisseau de YOyomiaz qui 
formait les limites de l'Evêché de Lausanne et 
de la co-seigneurie d'Oron et de Blonay), pro- 
mit des privilèges, des pâturages, des bois et 
de grandes propriétés communales à ceux qui 
viendraient s'y établir. Ces promesses alléchè- 
rent de nombreux vassaux des environs, et 
bientôt la Tour-de-Peilz compta près de 600 
habitants. Telle est l'origine de cette ville, qui 
prit son nom du château et des tours que le 
petit Charlemagney fit construire. 



BERTHE DE CHATELARD 51 



Longtemps on a cru que celui qu'elle porte, 
tour-de-PeUz, n'est que le nom de Tour^de- 
Pierre, altéré par abréviation ou par corrup- 
tion de langage. Le nom latin Turris Peliana 
que cette ville porta dès sa fondation, donne h 
supposer que le terrain sur lequel Pierre de 
Savoie la fit bâtir s'appelait déjà Peilz. Peu 
m'importe d'ailleurs. Mon but n'est pas de faire 
une dissertation scientifique sur l'origine de 
ce nom, mais bien de retracer une des pages 
les plus ignorées de notre histoire. 

La Tour prit sous les princes de la maison 
de Savoie un accroissement rapide. Sa situa- 
tion enchanteresse, les privilèges dont jouis- 
saient ses habitants y avaient attiré une popu- 
lation nombreuse , entreprenante, héroïque 
même. Séparée de Vevey par une distance de 
quelques minutes seulement^ celte petite ville 
fut longtemps liée à sa voisine par une com- 
munauté d'intérêts qui ne pouvait être que 
favorable à l'extension des deux cités. Mais, 
dès l'invasion des Bernois, elle ne s'agrandit 
plus. Encore entièrement enfermée dans ses 
anciens murs e! fossés, la Tour a conserve ce 
cachet féodal si difficile à retrouver de nos jours 



52 BERTHE DE CHATELARD 

dans les villes les plus anciennes. Ses murail- 
les délabrées attestent aux générations moder- 
nes les assauts qu'elle eut à subir, et le vieux 
manoir du petit Charlemagne , dont le bleu 
Léman baigne la base, rappelle par son aspect 
sombre et majestueux une époque déjà bien 
éloignée de la nôtre. 

L'histoire de la Tour-de-Peilz est une histoire 
très-tourmentée, dans laquelle le siège de 1476 
n'est qu'un épisode commun quoique sanglant. 
La guerre, la peste, l'incendie y firent à diver- 
ses reprises d'épouvantables ravages. Toutefois 
on comprendra par le récit qui va suivre pour- 
quoi le souvenir du siège et de la prise de la 
Tour par les Bernois ne s'efl'aça jamais de la 
mémoire de ses habitants. Ce récit s'appuye 
sur une tradition populaire que l'esprit du 
siècle tend à faire oubHer; peu de personnes 
la connaissent et c'est pour la faire revivre 
que je m'efforcerai de lui donner la place 
qu'elle mérite. A vous, aimables lectrices, le 
soin de propager avec moi la touchante his- 
toire de Berthe de Chatelard. 



BERTHE DE CHATELARD 53 



II 



Pendant que Charles-le-Téméraire s'avançait 
sur Morat, les contrées qui bordent le lac Lé- 
man restaient presqu'entièrement dégarnies de 
troupes. 

Le sire de Gingins, seigneur du Chatelard, à 
la tête de quelques centaines de francs-archers 
de Lavaux, gardait les châteaux de Chillon, de 
la Tour-de-Peilz et la ville de Vevey. Le sire de 
Belmont, son frère, capitaine-général du Cha- 
blais vaudois, occupait les postes les plus avan- 
cés dans la plaine du Rhône, avec le petit 
nombre de vassaux et de gens d'armes du pays 
qu'il avait pu retenir sous ses drapeaux. La dé- 
fense du Haut-Chablais et du Faucigny était 
confiée au sire de Miolans, lequel commandait 
un petit corps d'armée composé des vassaux du 
comte de Genevois, seigneur de ces provinces. 
Mais, entraîné par un messager secret que lui 
avait dépêché le roi de France, Miolans aban- 
donna furtivement ses troupes et se retira en 
Dauphiné. Cette lâche défection, qui fut suivie 
de celle de la plus grande partie des milices 



54 BERTHE DE CHATELARD 

SOUS ses ordres, ouvrit la porte aux entreprises 
que les Valaisans et les Bernois préméditaient 
depuis quelque temps. 

Le 8 juin 1476, à cinq heures du matin, un 
jeune montagnard couvert de poussière et les 
vêtements en lambeaux, se présente au sire de 
Chatelard qui gardait le passage de Chillon. 

— Mon seigneur, s'écrie-t-il en apercevant 
l'héroïque baron, les Bernois descendent de 
Jaman. Entendez-vous le tocsin qui annonce 
leur approche? 

Et en efïet, les sinistres volées de la clocle 
d'alarme se répondaient d'un village au village 
voisin, d'un vallon à l'autre. Le ciel était bru- 
meux, l'atmosphère lourde ; la mort semblait 
planer sur nos riantes contrées et le lugubre 
croassement des corbeaux se mêlait seul aux 
vibrations du tocsin. 

Aussitôt Pierre de Chatelard donne à ses 
troupes l'ordre de se replier en toute hâte sur 
la Tour. Quant à lui, monté sur un rapide cour- 
sier, il franchit en moins d'une heure la dis- 
tance qui sépare Chillon de la petite ville. Son 
premier soin est d'organiser les moyens de dé- 
fense dont il dispose ; il fait rassembler les 



BERTHE DE CHATELARD 55 



habitants de la Tour, leur annonce la fatale 
nouvelle et leur fait jurer de combaltre jus- 
qu'au dernier pour le salut de la ville. Quand 
tout est. prêt, lorsque les francs-archers ont 
relevé derrière eux les ponls-levis de la jilace 
et que chacun est à son poste de combat, le 
sire de Ghatelard pense alors à sa fille, à sa 
chère Berthe. Il court au château pour le sup- 
plier de demeurer tranquille en sa demeure et 
de ne point abandonner le donjon, derrière 
les murailles duquel il va laisser ce qu'il a de 
plus cher en ce monde. 



111 



A l'époque où se passaient les événements 
dont j'ai à vous entretenir, le château de la 
Tour était une véritable forteresse, d'un abord 
d'autant plus difficile que, comme on le sait, 
la ville était elle-même entourée de murs et de 
fossés capables d'arrêter les premiers efforts de 
l'assiégeant. 

Ses tours couronnées de nombreux créneaux, 
ses hautes murailles percées de meurtrières et 
de mâchicoulis donnaient au manoir des sei- 



56 BERTHE DE CHATELARD 

gneurs de la Tour un aspect formidable et ma- 
jestueux. C'était bien là une demeure digne du 
petit Charlemagne , une demeure selon les 
goûts du chevaleresque Pierre de Savoie, à 
qui nous devons aussi Tindestructible forte- 
resse de Chillon. 

Lorsque le sire de Chatelard se présenta 
devant les fossés du manoir, deux hommes 
d'armes préposés à la garde de la porte abais- 
saient le pont-levis. De loin ils avaient reconnu 
leur seigneur à son palefroi noir comme du 
jais, à son armure étincelante, aux plumes 
rouges et blanches qui surmontaient le cimier 
de son casque. Il pénétra donc au triple galop 
de son coursier dans la vaste cour du château 
où de nombreux archers et varlels s'entrete- 
naient de la fatale nouvelle que le sire leur 
maître venait d'apporter. 

— Hola ! s'écria Pierre de Gingins, qu'on 
me trouve messire Hildebrand, mon major- 
dome. 

Aux maies accents de la voix du baron, plu- 
sieurs officiers accoururent. L'un d'eux, auquel 
le sire de Chatelard avait confié le commande- 
ment de la garnison du château, s'approchant 



BERTHE DE CHATELARD 57 



de son chef, lui demanda quels ordres il avait 
à donner. 

— Battez-vous conrinie des lions et mourez 
plutôt que de vous rendre ! 

Telle fut la réponse de Pierre. 

L'officier s'éloigna et bientôt toutes les meur- 
trières, tous les créneaux du donjon furent 
pourvus de moyens de défense dont pouvait 
disposer la petite mais vaillante Iroupe à la 
garde de laquelle il était confié. 

Le sire de Cliatelard, toujours à cheval, exa- 
minait d'un œil morne les préparatifs de ses 
hommes d'armes. Les plis de son front haut 
et fier, et l'amer sourire qui ridait ses lèvres 
laissaient deviner la sombre pensée du baron. 
En voyant son regard distrait et fixe, la pâleur 
et la contraction de ses traits, on eût dit qu'un 
sinistre pressentiment s'était emparé de son 
àme. 

Pendant qu'il contemplait ainsi la scène un 
peu confuse dont les défenseurs du château lui 
donnaient le spectacle , messire Hildrebrand 
s'était approché. 

Jamais encolure et face de majordome ne 
répondirent mieux à l'idée que l'on s'est faite 



58 BERTHE DE CHATELARB 



de ces dignes intendants de la noblesse du 
moyen âge. Messire Hildebrand courbait litté- 
ralement le dos sous le poids de sa graisse. De 
nombreuses et copieuses libations avaient en- 
luminé ses traits , dont les teintes violacées 
pouvaient, sous l'empire d'une violente émo- 
tion , passer au brun foncé (sans doute par 
analogie aux vases dans lesquels il puisait ses 
couleurs). Sa taille un peu au-dessous de la 
moyenne rappelait par les proportions exagé- 
rées de sa circonférence celle du monstrueux 
professeur de Bacchus. En 1475, messire Hil- 
debrand avait rempli à la satisfaction y^énérale 
des habitants de Vevey et de la Tour, le su- 
perbe rôle de Silène, dans la procession allé- 
gorique des vignerons du pays. 

Lorsqu'il se présenta devant Pierre de Gin- 
gins, la face de messire Hildebrand avail revêtu 
les couleurs les plus prononcées, signe du 
trouble d'esprit dans lequel l'arrivée inatten- 
due de son maître l'avait plongé. H était affreu- 
sement brun. Ses jambes semblaient vouloir se 
dérober sous le corps titubant qu'elles avaient 
à porter. Il était à peine sept heures du matin 
et le majordome était déjà ivre. 



BERTHE DE CHATELARD 50 



— Ah! çà, messire Hildebrand, lui dit le 
baron qui s'étail aperçu de l'état dans lequel 
se trouvait son intendant, vous n*en (inirez 
donc jamais avec Tivrognerie. Eh bien ! aujour- 
d'hui même vous en recevrez une juste puni- 
tion. Les Bernois approchent; s*il nous arri- 
vait malheur, vous seriez pendu, messire! Je 
voulais vous confier une mission, mais vous 
n'êtes pas même en état de m'entendre. Allez- 
vous-en et que je ne vous revoie pas devant 
mes yeux ! 

— Mon seigneur! voulut balbutier le ma- 
jordome. 

— Allez-vous-en, ivrogne ! 

Et tout en prononçant ces derniers mots, le 
sire de Chatelard descendit de cheval, en re- 
mit la bride à un jeune page que Berthe en- 
voyait aux informations, puis il s'achemina vers 
le corps-de-logis où l'attendait sa fille. 

— Les Bernois... les Bernois... se répétait 

à lui-même messire Hildebrand, qui de brun 

avait passé au noir d'ivoire en entendant la 

mercuriale de son maître et la sinistre menace 

dont elle était accor^oagnée. Misérables gre- 

dins... arrivez seulei^^nt... nous vous exter- 
ne 



60 BERTHE DE CHATELARD 



minerons jusqu'au dernier.... Pendu, allons 
donc, mon seigneur n'y pense pas... est-ce que 
Ton pend un personnage tel que moi? Gredins ! 
venir me déranger au milieu d'occupations si 
sérieuses... Que va devenir ce précieux vin du 
Crêt que je mets en futaille ?... Les misérables, 
n'auraient-ils pas pu renvoyer à demain leur 
attaque absurde ! 

Ces dernières paroles résonnèrent sous les 
voûtes de la grande cave du château. Messire 
Hildebrand y était redescendu pour attendre, 
en face du tonneau contenant le précieux vin 
du Crêt, les événements de la journée. 



IV. 



Berthe, la blonde enfant du sire de Chate- 
lard, était agenouillée devant l'image du Christ 
au moment où son père pénétra dans la petite 
chapelle octogone de la tour de l'Est. 

Berthe avait vingt ans. Ses traits, sans être 
d'une beauté irréprochable, possédaient dans 
leurs lignes gracieuses et délicates une qualité 
supérieure : l'attrait, ce^]Hivsi\t irrésistible qui 



BERTHE DE CHATELARD 61 

charme les yeux et fixe les cœurs. Une taille 
svelte, des pieds et des mains mignons ache- 
vaient de donner à toute sa personne cette dis- 
tinction suprême que la noblesse de race a su 
conserver pendant bien des siècles mais qu'elle 
semble perdre de nos jours. 

A la voir ainsi agenouillée, le front appuyé 
sur son prie-Dieu, les mains jointes sur sa poi- 
trine, les cheveux retombant sur ses blanches 
épaules, on eût cru se trouver en présence de 
l'ange protecteur du manoir. 

Lorsque Berthe eût fini sa prière , elle se 
tourna lentement du côté de la porte au seuil 
de laquelle le sire de Chatelard attendait. De- 
bout, la main sur son cœur palpitant, celui-ci 
contemplait d'un œil attendri cette fille chérie 
à qui peut-être il venait faire ses derniers 
adieux. Son regard disait bien des choses sans 
doute, car Berthe ne l'eut pas plutôt analysé 
que, se jetant dans les bras du noble baron, 
elle s'écria : 

— iMon père^ qu'avez-vous, que se passe- 
t-il? 

— Rien de bien grave je l'espère, mon en- 
fant, répondit-il d'une voix mal assurée. Les 



62 BERTHE DE CHATELARD 



Bernois sont en marche sur la Tour, dontZur- 
kinden leur chef a Tordre de s'emparer. Mais 
je compte lui prouver aujourd'hui même qu'il 
ne suffit pas d'en avoir reçu l'ordre de mes- 
sieurs les Suisses, et qu'il faut compter avant 
tout avec Pierre de Gingins et ses valeureux 
gens-d'armes. 

— Les Bernois! Oh! mon Dieu, protégez- 
nous! 

— Chère Berthe, je n'ai point de temps à 
perdre; déjà la trompe des montagnards du 
Simmenthal ébranle les échos de notre vieux 
castel. Entends-tu ces sons guerriers que nous 
apporte le vent de la montagne? Je vais te 
quitter, mon enfant ; jure-moi de demeurer 
ici jusqu'à mon retour et de ne point exposer 
ta vie qui m'est si chère. Appelle sur nous et 
sur nos armes, par tes prières, les bénédic- 
tions du Tout-Puissant. Adieu, ma fille, adieu 
ma Berthe bien-aimée. Au revoir! 

Et se détachant de l'étreinte passionnée par 
laquelle son enfant cherchait à le retenir, 
Pierre de Gingins courut à son palefroi, l'en- 
fourcha d'un trait, rabattit la visière de son 



BEHTHE DE CHATELARD 6S 



casque et s'éloigna du château do|it le pont- 
levis fut aussitôt relevé. 

Berflie s'était affaissée sur le plancher de la 
chapelle. Elle était évanouie. Le page qu'elle 
avait envoyé aux informations revint sur ces 
entrefaites, et trouvant sa maîtresse sans con- 
naissance, il lui prodigua des soins qui la ra- 
nimèrent bientôt. 

— Cours, Adalbert, s'écria-t-elle en revenant 
à la vie, cours me quérir une armure complète 
de chevalier ; dans une demi-heure il faut que 
je sois prête à rejoindre mon père ! Allons, va 
donc, ne m'entends-tu pas? 

— Mais, noble damoiselle, vous n'y songez 
pas ; pour vous une armure? 

— N'êtes-vous plus, Adalbert, le page obéis- 
sant et dévoué de Berthe de Chatelard ? 

— Sans doute, noble damoiselle, mais... 

— Allez donc, je vous l'ordonne. 

Et le fier regard de la jeune fille disait assez 
qu'elle voulait être obéie sur le champ. 

L'arsenal du château contenait des armures 
de toutes les tailles et de toutes les dimensions.' 
Le page Adalbert eut bientôt trouvé ce qu'il 
fallait à sa maîtresse ; mais ce ne fut pas sans 



64 BERTHE DE CHATELARD 

pousser de profonds soupirs qu'il lui aida à en- 
dosser le lourd harnais de chevalier. Il voulut 
hasarder encore quelques timides observa- 
tions ; un regard de Berthe lui cloua la lan- 
gue. 

Qu'elle était belle à voir dans son étince- 
lante armure ! Ses veux lançaient des éclairs ; 
ses jolies mains jouaient avec une longue 
épée à deux tranchants comme Teussent fait 
celles du plus valeureux soldat. Après en avoir 
essayé la trempe, Berthe rengaina l'arme re- 
doutable qui devait lui servir à abattre plus 
d'un assiégeant. Puis, le page Adalbert alla 
préparer un cheval pour sa maîtresse. Mais il 
ne trouva pas le coursier qu'elle montait d'ha- 
bitude, messire Hildebrand ayant sur lui la 
clef des écuries particulières de son seigneur. 
Il fallut donc se mettre à la recherche du ma- 
jordome. Fort heureusement chacun connais- 
sait au château le lieu où il aimait à se retirer 
loin des hommes et des tracas dç ce monde. 
Adalbert descendit à la cave où il trouva le 
digne intendant étendu sous le tonneau 3e vin 
du Crêt et dormant d'un profond sommeil. 

Le jeune page fit de vains efforts pour sou- 



BERTHE DE CHATELARD 65 

lever le corps de Tivrogne et s^emparer do la 
clef dont il avait besoin. Désespérant d'en venir 
à bout, il approcha ses lèvres de Toreilln du 
majordome et se mit à crier : 

— Au feu ! au feu ! 

Sa ruse eût tout le succès qu'il en avait es- 
péré. Messire Hildebrand s'éveilla et fut bien- 
tôt debout; la peur Tavait dégrisé. 

— Où est le feu, demanda-t-il d'une voix 
chevrotante ? 

— Venez voir, lui répondit Adalbert qui s'é- 
loignait déjà, tenant à la main l'objet de ses 
recherches. 

Hildebrand gravitaussi rapidement que le lui 
permettait son énorme corpulence, l'escalier de 
la grande cave. Ix)rsqu'il arriva dans la cour, 
Berthe de Chatelard, fièrement campée sur un 
petit cheval de race arabe, donnait aux hom- 
mes d'armes préposés à la garde de la porte du 
château, l'ordre de relever la herse qui en dé- 
fendait l'entrée et d'abaisser le pont-levis. A la 
vue de la jeune fille ainsi accoutrée, le major- 
dome poussa un grand cri. 

— En croirai-je mes yeux, grommela-t-il 
d'une voix sourde ! C'est bien vous, ma noble 



66 BERTHE DE GHATELARD 



damoiselle, qui allez en cet équipage courir 
les dangereuses aventures du combat? Par 
Saint-Jacques, voilà une folie que je ne saurais 
autoriser. 

— Arriére messire, s'écria Berlhe en bran- 
dissant son épée , arrière ou sinon je vous 
écrase sous les pieds de mon cheval ! 

Et joignant le geste à la menace, elle fit ca- 
brer sa monture. Hildebrand qui avait voulu 
la saisir par le mors se jeta précipitamment de 
côté et laissa passer l'héroïque écuyère, qui 
franchit d'un trait la porte du château et se 
dirigea bride abattue vers les remparts de la 
Tour. 

Les Bernois livraient leur premier assaut à 
la place, lorsque Berlhe rejoignit son père. 
Divisés en trois colonnes de cinq ou six cents 
hommes chacune, les assiégeants venaient jus- 
que sous le feu des bombardes et des couleu- 
vrines des remparts jeter dans le fossé d'en- 
ceinte les fascines dont ils s'étaient pourvus. 
Bientôt trois ponts furent ainsi établis ; le pre- 
mier à l'angle nord-est de la ville, le second 
en face de la porte principale qui est aujour- 



BERTHE DE CHATELARD 67 



cl'hui le passage sous l'église, et le troisième à 
l'angle nord-ouest. 

Zurkinden commandait en personne la troupe 
qui devait s'emparer de la porte principale. 
Ce que voyant, Pierre de Gingins fît appeler 
au poste qu'il considérait comme le plus me- 
nacé les meilleurs archers de la garnison. 
Bientôt cette troupe d'élite fit pleuvoir sur 
l'assiégeant une telle grêle de traits, que le 
plus grand désordre se mit dans la colonne de 
Zurkinden, qui dut battre en retraite et re- 
prendre position à environ cinq cents pas de 
l'enceinte. 

Le sire de Chatelard se félicitait déjà de ce 
premier succès, lorsqu'il vit les rangs des Ber- 
nois s'ouvrir et livrer passage à deux bombar- 
des. Pierre de Gingins avait espéré qu'ils 
n'auraient pu franchir la montagne avec de 
l'artillerie; mais son espoir fut cruellement 
déçu à la vue des formidables engins de siège 
dont disposait l'ennemi. Il comprit que la Tour 
était perdue et qu'il ne lui restait plus qu'à 
vendre chèi'ement sa vie, car il ne voulait pas 
survivre à une défaite. 

— Chevalier, dit-il en s'adressant à Berlhe 



68 BERTHE DE CHATELARD 



qui avait rabattu la visière do son casque et se 
tenait l'épée en main aux côtés du baron, cou- 
rez au réduit de Test et ramenez-moi cinquante 
archers. 

— J'y vais, mon seigneur, répondit-elle de 
sa voix la plus mâle. 

Mais les accents de cette voix allèrent au 
cœur du sire de Chatelard qui regardait déjà 
d'un œil étonné ce chevalier inconnu porinnt 
les armes et les couleurs de sa maison. 

— Qui êtes vous, s'écria-t-il en le rappe- 
lant? 

Pour toute réponse, Rertho souleva la vi- 
sière de son casque. Ses traits étaient resplen- 
dissants ; l'ardeur guerrière de la jeune fille 
leur donnait une beauté divine. On eût cru 
voir, en la contemplant, Bellone, déesse de la 
guerre. 

— Herlhe ! ma fille ! 

- Oui, monseigneur: Berthe veut combat- 
tre et mourir à vos côtés. 

Une larme perla sous les cils grisonnants du 
Jjaron. 

— Noble enfant, qu'il soit fait selon ta vo- 



BERTHE DE CHATELARI) 09 



lonté. Mais promots-moi que les Hernois ne le 
prendront pas... 

— Vivante ! Je vous le jure, mon seijj^neur. 
Berthe de Chatelard saura restei* di^ne de ses 
aïeux et de son père. 

Puis, tournant bride, elle courut exécuter 
Tordre qui lui avait été donné. 

Pendant ce temps, Zurkinden canonnait à 
outrance les réduits fortifiés qui flanquaient la 
porte principale. Son plan d'attaque était habi- 
lement conçu. En forçant la défense de la place 
à se concentrer sur un seul point, il l'obligeait 
à s'aflaiblir du côté de l'est et de l'ouest, où 
le baillif bernois porta bientôt toute son acti- 
vité et ses meilleures troupes. Par une feinte 
qui devait lui assurer la victoire il fit donner, 
dès que la brèche eut été ouverte, plusieurs 
assauts successifs à la partie des reny)arls la 
plus rapprochée de la porte. Entre chacun de 
ces assauts, l'artillerie reprenait sa tâche dé- 
vastatrice. 

Après quelques heures de cette sanglante et 
terrible lutte, Pierre de Gingins, grièvement 
blessé par un éclat de pierre, avait perdu la 
moitié de son monde. La lassitude et l'abatte- 



70 BERTHE DE CHATELARD 

ment commençaient à exercer sur le petit nom- 
bre d'archers qui lui restaient leur pernicieuse 
influence. Aussi, voyant Tennemi prêt à livrer 
un dernier assaut aux remparts démantelés sur 
lesquels il s'était jusque-là héroïquement main- 
tenu, Pierre ordonna-t-il à sa fille de lui qué- 
rir tous les hommes d'armes que ses lieutenants 
pourraient distraire des postes qu'ils avaient 
à défendre. 

Cet ordre le perdit. 

Zurkinden fit avancer contre la porte princi- 
pale une colonne d'environ trois cents hommes 
qui, franchissant avec impétuosité le fossé et 
les glacis, vinrent se précipiter sur ses vaillants 
défenseurs et engagèrent avec eux une épou- 
vantable mêlée, dans laquelle Pierre de Gin- 
gins et .sa fille firent des prodiges de valeur. 
Berthe était entourée d'un monceau de cada- 
vres qu'elle avait abattus de sa propre main. 
Sa cuirasse bosselée, son casque à moitié brisé 
attestaient le courage surnaturel dont elle avait 
fait preuve durant ce terrible combat.* La co- 
lonne bernoise, réduite à deux cents hommes 
fut rejotée dans le fossé ; mais son ardeur n'é- 



BERTHE DE CHATELARD 71 

tait point éteinte. Dix fois encore elle revint à 
la charge ; dix fois elle fut repoussée. 

Pendant que, par ses audacieuses entreprises, 
cette petite troupe s'emparait de toute Tatlen- 
tion de Pierre, Zurkinden avait fait ûler vers 
les réduits de Test et de Touesl ce qu'il lui res- 
tait d'hommes disponibles. S'élant, lui-même, 
mis à la tête de la colonne qui attaquait la 
partie orientale des remparts, il parvint, après 
quelques assauts, à pénétrer dans la place et 
à refouler devant lui les forces, de beaucoup 
inférieures aux siennes, qui lui barraient le 
passage. 

Berthe fut la première à s'apercevoir de ce 
funeste échec ; au moment où elle le signalait 
à son père, les Bernois emportaient le réduit 
occidental. 

La garnison allait être prise entre deux feux ; 
il était temps de songer à battre en retraite. 
Le sire de Chatelard donnait l'ordre à ses hom- 
mes d'armes de se replier sur le manoir et de 
disputer le terrain jusqu'à ce que les habitants 
se fussent tous réfugiés dans le château, lors- 
qu'une balle ennemie vint le frapper au défaut 
de la cuirasse et le renverser à terre. Le sang 



72 BERTHE DE CHATELARD 



jaillit à flots de la blessure du malheureux ba- 
ron ; il était mort foudroyé. 

A cette vue, Berthe, jusque-là si l'orte, si 
héroïque en face du danger, Berthe la vaillante 
s'évanouit. Le spectacle douloureux de cette 
mort avait brisé ses forces en déchirant son 
cœur. Elle serait tombée inerte à côté du cada- 
vre de son père, si quelques archers témoins 
de ce lugubre événement, ne l'eussent reçue 
dans leurs bras. Ils remportèrent au manoir. 
Quant aux derniers défenseurs de la Tour, ils 
trouvèrent une mort glorieuse en disputant 
pouce par pouce le terrain qui avait été confié 
à leur garde et à leur vaillance. 

Zurkinden, maître de la ville, somma la gar- 
nison du château de se rendre, promettant 
d'épargner les habitants qui s'y étaient réfugiés 
et offrant aux hommes d'armes du sire de Cha- 
telard des conditions acceptables. Comme il 
menaçait, en cas de résistance, d'exterminer 
tout ce qui se trouverait dans le manoir, l'ot- 
ficier commandant la garnison crut devoir met- 
tre bas les armes et livrer le château de la 
Tour à l'heureux vainqueur. Celui-ci ne tint 
pas ses promesses. Lorsque ses gens se furent 



BERTHK DE CHA'I'ELARD 73 

emparés de l'antique demeure du petit Charle- 
itiagne, ils y mtrenl toul ;'i feu et à sati^. Les 
vieillards, les femmes, les enfants furent im- 
pitoyablement massacrés et plus de trois cents 
personnes trouvèrent la mort dans cette affreuse 
circonstance. 



Pendant que s'accomplissaient les scènes de 
carnage el de désolation dont la malheureuse 
ville de la Tour était le théâtre, Berthe, en- 
tourée de quelques fidèles serviteurs qui lui 
prodiguaient leurs soins, revenait à la vie. On 
l'avait transportée dans la petite chapelle de la 
tour de l'est, dont les portes doublement bar- 
ricadées pouvaient résister assez longtemps aux 
efforts de l'ennemi. Le page Adalhert, inquiet 
pour le sort de sa maîtresse, demeurait som- 
bre et silencieux à côté d'elle ; quatre ou cinq 
archers allaient et venaient de la chapelle à la 
plateforme supérieure de la tour, suivant d'un 
œil épouvanté les événements du dehors, se 
communiquant leurs craintes et ne sachant  
quoi se résoudre pour leur salut commu 



74 • BERTHE DE CHATELARD 

Tout à coup des cris sauvages s'élèvent de 
la cour du château ; une horde bernoise s'é- 
lance à l'assaut de la tour de l'est, au haut de 
laquelle un des lieutenants de Zurkinden vient 
d'apercevoir la vedette chargée de surveiller les 
mouvements de l'ennemi. 

A ces cris , Berthe se lève précipitamment, 
demande ses armes et veut s'élancer au de- 
hors. Les larmes qui jaillissaient de ses yeux 
ont tari ; un feu sombre et menaçant anime 
ses regards. 

— Mon père, s'écrie-t-elle, je vais te rejoin- 
dre ; m ais auparavant ta mort sera vengée \ A 
moi fidèles serviteurs, et puisqu'il nous faut 
mourir, mourons en braves. 

Electrisés par les paroles de leur héroïque 
maîtresse, six archers allaient ouvrir la porte 
de la chapelle et fondre sur les assaillants, 
lorsque le page Adalbert jusque-là silencieux 
s'écria d'une voix ferme : 

— Au nom du ciel arrêtez! Votre résolution 
est impie ; car tant qu'il nous reste un moyen 
d'échapper aux Bernois, se livrer à leurs coups 
serait un véritable suicide. Noble damoiselle, 



BERTHE DE CHATELARD 75 



réfléchissez, je vous en conjure, à ce danger 
suprême. 

— Et quel moyen avisez-vous, Adalbert, lui 
demanda Berthe, que les paroles du jeune page 
avaient rappelée à ses devoirs de chrétienne ? 

— Le voici, répondit-il, en montrant au- 
dessous de la fenêtre méridionale de la cha- 
pelle un de ces bateaux à fond plat dont les 
habitants de la Tour se servent pour transpor- 
ter leurs foins d'une rive à l'autre. 

Aussitôt une échelle de cordes fut organisée 
et les six archers, accompagnés de Berthe et du 
page Adalbert, descendirent dans Tembarcalion. 
Au moment où ils s'éloignaient de la côte, les 
Bernois brisant à coups de bélier les portes de 
la chapelle, se précipitaient dans la tour qu'ils 
trouvèrent abandonnée. La sortie des fugitifs 
avait laissé quelques traces; aussi les eut-on 
bientôt découverts. Ils furent vigoureusement 
poursuivis, mais la nuit étant survenue ils par- 
vinrent à dérouter les recherches de leurs en- 
nemis. 

C'étaient les seuls êtres vivants qui échap- 
paient à ce désastre. 

La Tour et Vevey furent pillées et incendiées. 



76 BERTHE DE CHATELARD 



Les habitants de cette dernière ville s'étaient 
enfui avant l'arrivée des Bernois; quelques re- 
tardataires seuls ^trouvèrent la mort sur le pont 
Saint-Antoine où ils furent saisis par une co- 
lonne de pillards. 

Cette sanglante campagne laissa de si horri- 
bles souvenirs dans la mémoire des habitants 
de Vevey et de la Tour qui avaient fui en Sa- 
voie , que pendant plusieurs années ils n'osè- 
rent point revenir chez eux et que ces deux 
villes restèrent désertes jusque vers l'an 1481. 

Berthe de Chatelard s'était réfugiée au châ- 
teau de Saint-Pol, appartenant aux sires de 
Blonay, où elle mourut inconsolable de la perte 
de son père. 



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-►>•«- 



LÉGENDES DES ORMONTS 



Les habitants des Ormonts tirent probable- 
leur origine de Chàteau-d*Œx; ils mènent une 
existence presque nomade ; car au lieu d'un 
domaine bien arrondi, ils ne possèdent que des 
parcelles de terre, dispersées çà et là, et pour 
consommer le fourrage récolté, les familles se 
voient obligées de changer de séjour avec leur 
bétail jusqu'à sept, huit fois Tannée; aussi 
peut-on compter près de vingt mille bâtiments 
sur un espace fort peu étendu. Au milieu de 
Tété, une partie de la population se rend sur 
les alpages communs, et là, les bergers, avec 
leurs habitudes simples et modestes vivent sou- 
vent fort resserrés dans des chalets étroits et 
incommodes. En parcourant ces lieux, Fonren- 



78 LÉGENDES DES ORMONTS 

contre à chaque instant des familles dans leurs 
émigrations passagères ; fréquemment c'est une 
mère portant un berceau sur la tête, un grand 
vase à lait (boglié) sur les épaules, un tricotage 
à la main , et qui n'en gravit pas moins, avec 
la légèreté d'un chamois et d'un pas sûr et 
ferme, les sentiers les plus dangereux. 

Ces peuplades montagnardes ont perpétuelle- 
ment à lutter avec les éléments ; ce sont les ava- 
lanches, les éboulements, les ruisseaux et les 
torrents, les hivers longs et rigoureux, les 
brouillards épais et fréquents , les ondées au 
miHeu d'un été déjà trop court, qui viennent 
sans cesse assaillir les pâtres ; mais ils sont 
endurcis par leurs pénibles travaux et se con- 
tentent, pour toute arme, d'opposer à leurs re- 
doutables ennemis leur patience, leur courage 
et leur activité infatigable. 

Leur nourriture consiste en fromage, petit-lait, 
pommes de terre et en viandes salées. Une ou 
deux fois l'an ils cuisent un pain grossier qu'ils 
suspendent à leurs cheminées pour le conserver 
plus facilement ; ce pain devient aussi dur que 
la pierre ; pour s'en servir, on le brise à coup 
de hache, on le plonge émietté dans le babeurre 



LÉGENDES DES ORMONTS 79 



tiède, et les bergers, le cœur toujours gai et 
content, mangent ce biscuit noir avec plus de 
plaisir et d'appétit que le citadin blasé n'en 
éprouve à goûter ses petits pains mollets et sa 
crème exquise. — Leurs troupeaux de moutons 
leur fournissent la laine dont ils font un drap 
grossier, généralement teint en bleu, et de ce 
drap ils confectionnent des vêlements pour les 
deux sexes, car dans leur costume les femmes 
ne se distinguent des hommes que par un cha- 
peau de feutre noir et rond qu'elles mettent 
sur leurs bonnets. — L'industrie de ces mon- 
tagnards se borne à la culture alpestre, aux 
soins à donner au beurre et au fromage, à leurs 
prairies et à l'élève de leur bétail ; ils ne sèment 
que du froment d'été, de l'orge et des légumi- 
neuses , et plantent des pommes de terre et 
quelques potagères dans leurs petits jardins. 
Ils manient la hache avec dextérité, on peut le 
voir à leurs habitations qui sont fort bien cons- 
truites ; du reste, les métiers de première né- 
cessité sont seuls exercés chez eux, tels que 
ceux de forgerons, de tisserands, de tailleurs, 
et de cordonniers ; ils ont encore d'excellents 
armuriers. Les habitants des Ormonts sont de 



80 LÉGENDES DES ORMONTS 

hardis chasseurs de chamois el de parfaits ti- 
reurs. 

Un jeune pâtre, dit une légende locale, quit- 
tait souvent les troupeaux qui lui étaient con- 
fiés pour aller sur les pointes de rocher et les 
crêtes voisines épier le gibier et se livrer f'i sa 
passion favorite pour la chasse. Ses parents lui 
faisaient des remontrances; mais il n'écoutait 
ni leurs prières, ni leurs reproches. Il mépri- 
sait les dangers imminents qui le menaçaient 
dans ses courses vagabondes par les rochers et 
les abîmes souvent enveloppés de nuages. Un 
soir que le crépuscule commençait à se répan- 
dre, il était à l'affût, au milieu de précipices 
terribles. Un orage épouvantable s'éleva; le 
tonnerre roulait sans interruption, des éclairs 
éblouissants venaient seuls de temps en temps 
illuminer ces lieux remplis d'une ténébreuse 
horreur; des torrents de pluie, accompagnés 
de grêlons, tombaient du ciel et joignaient leurs 
bruits sinistres aux éclats tumultueux de la 
tempête. Le jeune berger, n'ayant plus pour 
guides que les hurlements de la rafale qui sif- 
flait du fond des gouffres affreux quitta le sen- 
tier connu et s'égara. Trempé jusqu'aux os, 



LÉGENDES DES ORMONTS 81 

tourmenté d'une faim dévorante, tremblant de 
froid, il se tenait tout épuisé sur Tarrête d*un 
rocher, et, dans son épouvante, croyait à cha- 
que instant que sa dernière heure allait sonner 
Un horrible fracas ébranle soudain jusqu'à leur 
base ces forts des Alpes qui, depuis des siècles, 
bravent les éléments destructeurs, puis tout-à- 
coup le Génie de la montagne, comme emporté 
à travers l'espace par un tourbillon de feu, ap- 
paraît devant le pâtre tout transi d'eflroi. Le 
hideux fantôme vient ricaner sous ses yeux et 
semble vouloir tantôt l'avaler, tantôt le préci- 
piter dans les profondeurs de l'abîme, puis 
d'une voix formidable plus forte que celle du 
tonnerre : Téméraire, s'écrie-t-il, qui t'a per- 
mis de donner ainsi la chasse à mes troupeaux? 
De qui tiens-tu le droit et la puissance de me 
ravir mon bien ? Est-ce que je viens attaquer et 
tourmenter les bestiaux de ton père? Eh bien, 
pourquoi poursuivre mes paisibles chamois de 
tes criminelles fureurs? Je veux bien te par- 
donner encore cette fois, mais n'apparais plus 
en ces lieux, sinon.... et sans achever, le Génie 
menaçant disparaît et avec lui s'évanouit l'ou- 
ragan terrible comme balayé par les vents. Le 

6 



82 LÉGENDES DES ORMONTS 



jeune pâtre semble se réveiller d'un songe af- 
freux, il saisit son fusil, puis parvient à retrou- 
ver le sentier difficile et escarpé qui conduit 
vers sa demeure, et sans regarder en arrière, 
il se dirige vers son chalet aussi rapidement 
que ses forces le lui permettent. De ce jour, il 
ne quitta plus ses troupeaux, et les chamois 
purent désormais paître en liberté sur les hau- 
teurs aériennes jusqu'à ce que la neige les fit 
descendre et chercher un asile dans les forêts 
des régions inférieures. 

Sur ces Alpes, le peuple parle un patois dif- 
férent du patois romand ordinaire ; il aime à 
raconter ses légendes dans lesquelles il croit voir 
revivre Tâge d'or et : 

Toujours plaint le présent et vante le passé. 

Autrefois, disent les pâtres, les vaches étaient 
d'une grandeur extraordinaire, elles donnaient 
tant de lait que, pour les traire, il fallait des 
étangs, car les plus gros vases de bois ne suf- 
fisaient pas. Or, ce n'était pas chose aisée d'é- 
crémer le lait dans de pareils réservoirs ; un 
garçon devait le faire dans une petite barque. 
Un jour qu'un beau berger s'acquittait de ces 
fonctions, un coup de vent fit chavirer sa frêle 



LÉGENDES DES ORMONTS 83 



nacelle et le pauvre jeune homme fut noyé. Les 
garçons et les jeunes filles se couvrirent aussi- 
tôt de leurs vêtements de deuil et cherchèrent 
longtemps en vain le corps de l'infortuné pour 
lui rendre les derniers devoirs. Ce ne fut qu'a- 
près quelques jours que l'on découvrit le ber- 
ger dans une baratte d'une hauteur démesurée, 
il nageait dans des flots de crème écumante. 
On transporta son cadavre dans une vaste grotte 
dont les abeilles diligentes avaient tapissé les 
parois de rayons de miel aussi vastes que l'é- 
taient les anciennes portes de Lausanne dans 
ces temps heureux où les évêques y régnaient 
en souverains indépendants comme comtes et 
princes du St-Empire. 

Les habitants des Alpes sont en général ani- 
més d'une grande curiosité naturelle, les ha- 
bitants des Ormonts ne le sont pas moins ; mais 
quand vous leur parlez, vous êtes surpris de 
leur bon sens et de leurs saillies. Ils sont du 
reste d'un caractère doux, poli^ prévenant et 
hospitalier ; d'autre part, ils sont très-inhabiles, 
presque violents, quand leurs passions sont ex- 
citées et mettent à nu les vices et les vertus de 
ce peuple encore rude et peu civilisé. Dans la 



84 LÉGENDES DES ORMONTS 

guerre, leur courage va jusqu'à la témérité, 
mais ils sont d'une fidélité à toute épreuve. 
Leurs cérémonies funèbres présentent quelques 
particularités assez intéressantes. L'un des pa- 
rents du défunt prononce un discours sur les 
bords de la fosse, et s' adressant aux personnes 
présentes, il les remercie de la part qu'elles 
ont prise au deuil de la famille, de cette mar- 
que d'amitié et d'attention donnée par leur 
présence aux mânes du mort. Le corps du dé- 
funt a été transporté au cimetière sur un traî- 
neau attelé d'un bon cheval, il ne serait point 
permis d'employer à ce service une jument 
pendant la gestation. Les femmes, vêtues de 
noir et enveloppées d'un voile blanc, assistent 
aux funérailles, souvent même nourrissent leurs 
enfants sur les bords de la tombe, où la vie et 
la mort semblent se tendre la main, où une 
génération disparaît pour faire place à l'autre. 
Les ruines du château d'Aigremont qui rap- 
pelle YAspermont des Grisons, sont situées sur 
la rive droite de la Grande-Eau y torrent im- 
pétueux qui descend; des montagnes en sortant 
des glaciers. Plus bas. Ton voit la Rmisetlaz 
jaillir en bondissant d'un sombre ravin et se 



LÉGENDES DES ORMONTS 85 

perdre ensuite dans la rivière principale. C'est 
de là que Ton peut apercevoir encore au-dessus 
des rochers le château dans son état de déca- 
dence et de décrépitude. Il semble jeter de ces 
hauteurs un coup-d'œil plein de tristesse sur 
les changements que trois siècles ont amenés, 
semblable à ces gens égoïstes qui se prennent 
à regretter l'âge de fer, l'âge où régnait le 
droit du plus fort, dans l'espoir sans doute d'y 
jouer le rôle des tyrans de celte époque et de 
traiter leurs semblables comme de vils esclaves. 
Heureusement que leurs souhaits insensés sont 
du même domaine que les trésors immenses 
enfouis dans les caves et les voûtes de l'ancien 
château de Sauerberg, D'énormes chaudrons, 
tels que ceux employés à la fromagerie, y sont 
encore conservés remplis de pièces d'or, au 
dire des gens d'alentour. Le Sire de Pontvert, 
couvert de son armure complète , laissant, à 
travers la visière de son casque, jaillir du fond 
de leur orbite creux le feu de ses prunelles 
ardentes, semblables aux feux-follets dansant 
sur le marais au milieu delà nuit obscure, oui, 
lui-même est là assis dans un fauteuil, il compte 
sans relâche ses trésors inépuisables et ses 



86 LÉGENDES DES ORMONTS 



fauves ducats. Un bouc noir, aux longues cor- 
nes, fait bonne garde à rentrée, prêt à enfon- 
cer la pointe d'une forte lance dans le corps 
du téméraire qui oserait tenter de pénétrer par 
la ruse ou la violence dans les antres secrets 
du rocher dont il défend l'accès. Chaque fois, 
la veille des Quatre-Temps, l'on entend vers 
minuit retentir un bruit de chaînes affreux, 
puis un tumulte, un vacarme épouvantable, 
des gémissements et des hurlements comme si 
tous les esprits de la montagne, les lutins, les 
goblins , les gnomes et les dragons y tenaient 

leur assemblée La terre tremble et gronde 

sourdement Le voyageur effaré voit des 

formes aériennes sur les créneaux du vienx 
manoir, des femmes revêtues d'habits noirs et 
et d'un voile blanc, forment leurs rondes tour- 
noyantes sur les murailles en ruine et font en- 
tendre des accents trisles et mélancoliques à 
peine intelligibles, semblables aux sons de la 
harpe éolienne ; bientôt ce bruit est étouffé par 
le fracas du torrent qui roule ses eaux mugis- 
santes, ou bien il est emporté sur les ailes du 
fôhn jusqu'aux glaciers des Diablerets où d'au- 
tres esprits ont établi leur demeure au milieu 
des neiges éternelles de l'hiver. A. M. 



LE PETIT FORGERON DE VALLORBES 



Parmi les ouvriers des forges de Vallorbes, 
était un garçon de 18 ans, nommé Donat. Il 
élait beau, robuste, adroit, hardi jusqu'à la 
témérité ; mais aussi il passait pour être plein 
de jactance et de présomption, et incapable de 
garder un secret. Pour vous dire en quel temps 
il vivait, c'est si ancien que la date en est per- 
due; mais peu importe. Au-dessus de Vallor- 
bes , dans les escarpemenls du Jura , s'ouvre 
une grande caverne^ dans laquelle personne 
n'osait entrer, parce qu'on la disait habitée 
par des Fées, qui ne laissaient pas pénétrer 
impunément dans leur demeure souterraine : 
l'une d'elle se faisait voir de loin chaque di- 
ifnanche des Rameaux, menant en laisse une 



88 LE PETIT FORGERON DE VALLORBES 



brebis blanche comme la neige, si Tannée de- 
vait être abondante, ou une chèvre noire comme 
un corbeau, si l'année devait être frappée de 
mauvaises récoltes et par conséquent de disette. 
Une autre, ou peut-être la même, venait en ité 
se baigner à minuit dans le beau bassin de la 
source de l'Orbe, sous la garde de deux loups 
qui écartaient les curieux. En hiver, quand les 
ouvriers s'étaient retirés , elles entraient dans 
les forges pour se chauffer, et un coq vigilant 
annonçait par son chant, une heure d'avance, 
le retour des forgerons, pour qu'elles eussent 
le temps de s'échapper. On convenait que ces 
dames étaient belles, grandes et bien faites, 
que leur habillement se composait d'une robe 
blanche qui traînait jusqu'à terre et qui cachait 
toujours leurs pieds, que leur chevelure épaisse 
et longue flottait sur leurs vêtements et leur 
servait comme de manteau : leur voix était har- 
monieuse et douce, au dire de ceux qui pré- 
tendaint les avoir eptendues chanter. Donat 
ayant soigneusement recueilli toutes ces tradi- 
tions, résolut de pénétrer dans la caverne, à 
travers les halliers serrés qui en dérobaient 
l'entrée. Un dimanche matin sans communiquer 



LE PETIT FORGERON DE VALLORBES 89 

à personne sa tentative, il gravit les rochers, il 
perce une lisière de ronces et de buissons, et 
et entre dans la caverne , qu'il trouve déserte 
sombre : il la parcourt en tout sens, et il al- 
lait en sortir, quand il aperçoit une fente dans 
le rocher, assez large pour qu'on pût y 
passer en s'aidant des pieds et des mains ; il 
s'y gUsse et arrive au second étage de cette sin- 
gulière grotte. Là il trouve dans un coin un lit 
de mousse et de fougère ; il en profite pour se 
reposer, et ne tarde pas à s'endormir. A son 
réveil , la caverne est éclairée : à ses côtés , il 
voit une belle dame enveloppée de sa longue 
chevelure blonde et suivie de deux mignonnes 
levrettes. La Fée, qui l'avait regardé à loisir 
pendant son sommeil, lui tend gracieusement 
sa blanche main, et lui dit d'une voix qui allait 
au cœur : « Donat! tu me plais: veux-tu rester 
avec moi? je te rendrai heureux pendant un 
siècle : je te donnerai la connaissance des mé- 
taux précieux, des herbes qui rendent la santé, 
et de plusieurs secrets mystérieux. Tu seras 
reçu dans la compagnie de mes sœurs des grot- 
tes de Montcherand, qui bientôt partageront 
avec moi le soin de t'instruire, de t'amuser et 



90 LE PETIT FORGERON DE VALLORBES 

de te dédommager de ce que tu laisses sur 
terre. » Le jeune forgeron accepte avec joie et 
reconnaissance la proposition : « mais, dit la 
dame, je mets une condition nécessaire à no- 
tre pacte, c'est que tu ne me verras que quand 
il me plaira de paraitre à tes yeux ; si je me 
retire dans quelque autre partie de ma demeure, 
tu ne chercheras point à y pénétrer ; car si tu 
le faisais, je t'abandonnerais pour toujours, et 
tu aurais à t'en repentir toute ta vie. Tiens, 
voilà deux bourses; chaque jour que je serai 
contente de toi, je mettrai dans l'une une pièce 
d'or et dans l'autre une perle. » Donat fui en- 
chanté de cette promesse, et pendant quinze 
jours, il reçut chaque soir la perle et la pièce 
d'or. Quand on entendait la cloche de midi de 
l'église de Vallorbes, un caveau fermé s'ouvrait 
et Donat y dînait avec la belle dame , qui le 
servait, sans qu'il parût jamais aucun domes- 
tique. La table était abondante et délicate : 
truites de l'Orbe, chevreuil du Jura, gibier de 
Pétra-Félix crème de la dent de Vaulion, miel 
de l'Abbaye du Lac, vin d'Arbois, fruits des 
montagnes et de la plaine ; rien n'y manquait. 
Quelquefois la belle dame, pour l'amuser, lai 



LE PETIT FORGERON DE VALLORBES 91 



racontait des histoires souterraines; d'autres 
fois elle lui chantait des ballades en patois de 
Vallorbes et de Romainmôlier ; puis elle se re- 
tirait par une porte placée à l'un des angles 
cle la salle à manger : mais il ne devait pas la 
suivre. Peu à peu, Donat trouva le temps long; 
la solitude dans laquelle il restait isolé quand 
la Fée s'éloignait, lui devint ennuyeuse. Son 
imagination lui persuade que ces souterrains 
doivent offrir des scènes plus extraordinaires 
que celles dont il est témoin , et sa curiosité 
rengage à se glisser furtivement dans les lieux 
qui lui sont interdits. Après le dîner du sei- 
zième jour, où la Fée avait été encore plus ai- 
mable qu'à l'ordinaire, elle sortit selon sa cou^ 
tume , et entra dans un cabinet voisin pour y 
faire sa méridienne ; mais, soit à dessein, soit 
par mégarde, elle n'en ferma pas entièrement 
la porte. Quant Donat la crut endormie, il 
s'approcha sur la pointe du pied de la porte 
entr'ouverte, la poussa très-légèrement et vit 
la Fée sommeillant sur un beau lit de ve- 
lours ponceau. Sa longue robe était un peu 
relevée, et il remarqua, à sa grande sur- 
prise, qu'elle avait le pied sans talon, préci- 
sément comme une patte d'oie; il se retirait 



92 LE PETIT FORGERON DE VALLORBES 

tout doucement, lorsqu'une des levrettes cachée 
sous le lit de sa maîtresse se mit à japper : la 
Fée se réveille, voit Donat et lui crie: «Ar- 
rête, malheureux! J'étais contente de toi jus- 
qu'à ce moment ; à la fin de ce premier mois 
d'épreuve, j'avais le dessein de te prendre pour 
mon époux, et de partager avec toi ma puis- 
sance, mes secrets et mes richesses. Pars in- 
cessamment ; retourne à la suie de ta forge ^ 
comme je ne reprends pas ce que j'ai donné, 
emporte tes deux bourses ; oublie tout ce que 
tu as vu et entendu dans ma grotte, et si jamais 
lu le révèles à qui que ce soit, ton châtiment 
suivra de près. » La dame disparaît ; toutes le& 
lumières s'éteignent. Donat, resté seul dans les 
ténèbres, cherche en tâtonnant et trouve enfin 
la scissure par laquelle il était monté du pre- 
mier étage au second. En passant sous le por- 
tique taillé dans le roc, il entend une voix qui crie : 
«Donat! silence ou punition» Rentré dans les 
forges, où l'on ne savait ce qu'il était devenu, 
on l'interroge sur son absence ; il raconte tout 
ce qui lui est arrivé, parle des trésors de la 
Fèe, de ses bontés pour lui, de ses promesses 
de mariage, non sans se moquer de ses pieds 



LE PETIT FORGERON DE VALLORBES 93 



en patte d*oie, et ajouter des circonstances et 
des détails par lesquels son amour-propre com- 
promettait l'exacte vérité. Les forgerons rient 
de lui; les uns l'appellent visionnaire; les au- 
tres le qualifient de menteur; plusieurs lui de- 
mandent des preuves de ce qu'il avance si har- 
diment... a Eh bien ! je vais vous en donner, » 
et il tire ses deux bourses ; mais quel est son 
étonnement et sa confusion! celle qui renfer- 
mait des pièces d'or n'a plus que des feuilles 
d'alizier ; celle où il avait mis les perles ne 
contient que des baies de genévier. Alors Do- 
uât , honteux et désespéré , prend le parti de 
quitter le pays, et dès lors on n'en a plus en- 
tendu parler dans les forges de Vallorbes. La 
Fée voyant sa demeure découverte et le secret 
de ses pattes d'oie divulgué, alla chercher une 
autre demeure ; mais en souvenir de son sé- 
jour, son nom est resté à la caverne ; de nos 
jours encore on l'appelle la grotte aux Fées, et 
l'on y conduit les voyageurs, qui en admirent 
la sombre étendue et l'informe architecture ; la 
plupart ne visitent que le plain-pied ; peu ont 
le courage de monter par la fente étroite qui 
débouche dans l'étage supérieur. 



LES SERPENTS 



DE LA VALLÉE DE YlèGE 



Un fait curieux est qu'aux deux extrémités 
de la vallée de Viège, c'est-à-dire à Zermatt et 
à Saas, on ne trouve point de serpents. Les 
derniers que Ton rencontre dans la vallée oc- 
cidentale se voient à Hohen Steg, en deçà de 
Zermatt, dans la vallée de Saas, sur le flanc 
oriental de la montagne et du côté du couchant, 
près du Biderbach. 

A Saas, on fit l'essai d'amener des serpents 
au-delà de ces limites, mais ces tentatives de- 
meurèrent sans résultats, car les reptiles péri- 
rent immédiatement, comme des poissons hors 
de l'eau ou bien ils s'enfuirent dans la direction 
d'où ils étaient venus. 



96 LES SERPENTS 



Il est difficile d'assigner une cause à ce 
phénomène : en tous cas, elle n'est pas connue. 
Les cours d'eau qui descendent des glaciers voi- 
sins ont insensiblement élevé le fond ■ de la 
vallée, en y déposant un limon qui est partout 
de la même nature. Le climat est aussi partout 
le même et dans bien des localités de la Suisse, 
où la température est plus âpre, on trouve des 
serpents. 

Dans les deux vallées, les habitants se savent 
à l'abri de ces bêles malfaisantes et jamais un 
rare spécimen de celles-ci n'a été vu sans pro- 
duire une grande sensation. Nous en trouvons 
la preuve dans la légende qui court parmi les 
alpicoles de cette partie du canton. 

D'après cette légende, les serpents ont été 
anéantis et chassés par des écoliers voyageurs, 
c'est-à-dire par des voyageurs pauvres qui, bien 
que fort instruits , vivaient cependant de la 
générosité du public. 

On ne dit pas comment ces animaux perni- 
cieux ont été détruits par eux à Zermatt. L'é- 
colier voyageur doit avoir joué de la flûte et 
eux, séduits par ces mélodies , suivirent en 
masse le musicien. Arrivé à Hohen, il les fit 



DE LA VALLÉE DE VIÊGE 97 

glisser dans un trou profond sur lequel il 
plaça une grosse pierre. On appelle encore cet 
endroit le trou aux serpents et on le montre , 
sous ce nom, aux touristes. 

A Saas, on raconte qu'un écolier voyageur 
avait proposé aux habitants de la vallée de les 
débarrasser des serpents à condition qu'on lui 
donnerait un vêtement complet. Quelques-uns 
acquiescèrent et fournirent les bardes deman- 
dées. D'autres se refusèrent à tout apport, aussi 
les premiers furent-ils délivrés des reptiles 
tandis que les seconds en ont encore. Le char- 
meur de serpents doit avoir grimpé, près de 
la limite de la commune, sur un bloc de ro- 
cher, et, un livre à la main , avoir prié avec 
dévotion. Puis il adressa aux spectateurs de 
cette scène la recommandation expresse de le 
tuer immédiatement si trois serpents blancs 
apparaissaient, car il eût immanquablement 
péri sous leurs morsures et il préférait mourir 
de la main de ses semblables. Bientôt une my- 
riade de serpents de toutes les couleurs , pré- 
cédés par deux des reptiles annoncés , vinrent 
en rampant s'entasser autour de la pierre où 
priait l'écolier. 

7 



98 LES SERPENTS 



Les spectateurs étaient en proie à une émo- 
tion indicible. L'angoisse étreignait toutes les 
gorges. Heureusement le troisième serpent 
blanc ne vint pas. 

Les rangs des reptiles s'éclaircirent promp- 
tement et tous les assaillants périrent sous les 
anathèmes de l'étudiant qui disparut le lende- 
main, sans qu'on ait jamais entendu parler de 
lui. 



LA PIERRE MEURTRIÈRE 



Dans l'alpe Stuffel, vallée de Viège, sur la 
hauteur, à l'endroit où les arbres ne croissent 
plus, on remarque, au milieu de magnificfues 
pâturages, une pierre que, dans la contrée, on 
appelle la pierre du meurtre. Voici la légende 
qui s'y rattache; 

Trois petits bergers faisaient un jour paître 
leurs troupeaux sur ce point. Vers l'heure de 
midi, comme les vaches, fatiguées de paître , 
étaient couchées sous les arbres de la forêt, 
occupées à ruminer, les enfants étaient assis 
sur l'herbe, à l'ombre d'un sapin. Chacun de 
ces bambins s'amusait pour lui seul, sans appe- 
ler ses camarades à partager son jeu. 



100 LA PIERRE MEURTRIÈRE 

Le premier de ces enfants, couché au milieu 
d'une touffe de rhododendrons , creusait dans 
le gazon de petits trous, pour le chemin des 
âmes. 

Une excavation pratiquée dans le sol repré- 
sente ce bas monde. De petits escaliers indi- 
quent le chemin du ciel ; d'autres marches, qui 
descendent dans le sol, sont la voie du purga- 
toire et de l'enfer. Le travail achevé, on jette 
en l'air le couteau , comme au jeu de hasard 
on jette un dé et d'après la façon dont il tombe, 
l'âme monte vers le paradis ou descend vers 
l'abime. Les enfants des montagnes aiment 
beaucoup ce jeu, mais ils s'en amusent loin 
des yeux de la maman qui n'aime pas à voir 
badiner sur un sujet aussi grave. 

Le second enfant racommodait sa chaussure 
qui offrait de nombreuses solutions de conti- 
nuité, tandis que le troisième — une fillette — 
tricotait un bas. 

Le cordonnier-amateur rompit tout-à-coup 
le silence et dit à ses compagnons en leur mon- 
trant un bloc de rocher qui menaçait le théâ- 
tre de leurs jeux. Si cette grosse pierre se 
détachait subitement du sol et qu'elle roulât 



LA PIERRE MEURTRIÈRE 101 

sur nous, que ferions-nous? L'autre bambin 
répondit : Je me sauve, car je ne suis pas en- 
core en purgatoire. L'interpellateur répondit : 
moi je remets mon soulier et je me sauve. La 
fillette pensa: moi, je me recommande à mon 
ange gardien. 

Au même instant, la pierre se détacha et 
roula sur le groupe d'enfants. Elle broya les 
deux garçons. La jeune fille seule échappa 
comme par miracle. 



LE SIWIBODEN 



Le Siwiboden est situé au nord de la vallée 
de Saas, sur le revers oriental de la montagne ; 
comme il forme une arête saillante, on l'aper- 
çoit de très loin. A cette hauteur, le bois ne 
croît plus. Les glaciers ont autrefois couvert 
toute cette partie du pays. On peut s'en con- 
vaincre en examinant de plus près les rochers 
qui sont partout polis par le frottement. Non 
loin de là, au contraire, on retrouve la roche 
rugueuse, avec des arêtes aiguës et tranchan- 
tes. 

On raconte bien des choses étranges sur le 
Siwiboden. D'après la tradition, un éboulement 
doit y avoir enseveli une ville d'où sortait une 
troupe de chevaliers qui allaient souper dans 



404 LE SIWIBODEN 



un bourg voisin. Celte localité se nomme encore 
Repas des Chevaliers. 

Il est fort possible que ces hauteurs aient 
été habitées autrefois, lorsqu'après la période 
glaciaire, le climat s'adoucit, bien que le fond 
des vallées fût encore sous l'eau. On a retrouvé 
à Stalden des actes anciens, attestant qu'à Fin- 
nelen, à une lieue au nord de Siwiboden, il y 
avait un couvent de femmes au milieu d'une 
plantation de pommiers. Aujourd'hui, les ver- 
gers fournissent à peine une récolte de foin et 
les sapins seuls ombragent les prairies. 

La tradition raconte qu'autrefois un homme 
rencontra sur le Siwiboden une femme belle 
et magnifiquement vêtue qui lui dit que, de son 
vivant, elle avait habité la ville et possédé des 
trésors immenses. Après sa mort, elle avait été 
condamnée à veiller à la conservation de ces 
valeurs jusqu'à ce qu'un homme voulût bien 
les accepter. S'il se sentait disposé à s'en char- 
ger, il n'avait qu'à en témoigner le désir et à 
lui donner un baiser. Mais pour le recevoir, la 
femme devait changer de forme. Notre monta- 
gnard promît tout ce qu'on voulut. La magi- 
cienne s'éloigna, assurant qu'elle ne serait pas 



LE SIWIBODEN 105 



longtemps sans revenir et que , du reste , elle 
ne lui ferait aucun mal. 

Bientôt apparût un serpent gigantesque qui 
faisait trembler le sol sous ses écailles étince- 
lantes. L'homme frémit, eu déplorant sa pro- 
messe, car il ne se sentait plus la force de la 
tenir. En effet, le serpent s'étant approché de 
lui, éleva sa tête hideuse jusqu'à la hauteur de 
la bouche du montagnard, mais celui-ci n'y 
déposa pas le baiser promis. La femme ne fut 
point délivrée et ses trésors restèrent enfouis 
pour toujours. Le villageois, au comble de l'é- 
pouvante, revint auprès des siens. Quelques 
jours après, il chaussa des souliers de papier 
et partit pour Rome d'où il n'est pas encore 
revenu. 



I» » 



l 



LA MESSE A ALETSCH 



Aletsch, pâturage du mont Naters, est borné 
au sud par l'immense glacier d' Aletsch, et par 
des rochers escarpés. Le voyageur qui se rend 
de l'hôtel de Bell-Alp à TEggishorn, passe sur 
ce pâturage avant d'atteindre le glacier. 

Pour arriver à Talpe d' Aletsch, on traverse 
l'Aletschbort où se trouve l'hôtel de ce nom. 
L'on y a une vue splendide sur cette mer de 
glace, la plus considérable de la Suisse. Les 
piétons sûrs d'eux-mêmes peuvent venir direc- 
tement d'en bas, en côtoyant celle-ci. L'ascen- 
sion de la pointe d' Aletsch et la descente de 
l'autre côté rendent cette course longue et pé- 
nible. Quand, à l'entrée de l'hiver, le foin ra- 
rtiassé a été consommé par le bétail, si une 



408 LA MESSE A ALETSCH 

forte neige vient à tomber subitement, bêtes et 
gens se trouvent soudain enfermés là-haut et ce 
n'est pas sans peine qu'ils parviennent à redes- 
cendre dans la plaine. 

La tradition raconte qu'autrefois vivaient à 
Aletsch un père de famille, sa femme et ses en- 
fants, n'ayant aucune relation avec le reste du 
genre humain. Ces braves gens, ne pouvant 
venir à l'office paroissial à Naters, vu la distance 
et les difficultés du trajet, ne paraissaient ja- 
mais à l'église . 

Le curé de Naters voyait naturellement de 
mauvais œil cette absence de toute une famille. 
Il fit dire au père de venir au moins une fois 
l'an aux offices paroissiaux, afin que la petite 
colonie ne fut pas sans secours religieux. L'al- 
picole répondit au porteur de la sommation 
que la chose n'était pas nécessaire, car il avait, 
chaque dimanche, la messe à Aletsch aussi bien 
qu'à Naters. 

Le curé ne se tint pas pour battu. Par un 
beau dimanche d'été, il partit avant l'aube avec 
son sacristain et arriva à Aletsch vers l'heure 
du service divin, ainsi qu'il le désirait. 11 f appa 
à la porte du chalet : à sa grande surprise, il 



LA MESSE A ALETSGH 109 

n'y trouva que les plus petits enfants du mon- 
tagnard. Il apprit que leurs parents étaient à 
la messe. Etonné, le pasteur demanda à quelle 
paroisse ils étaient allés. 11 lui fut répondu 
qu'ils étaient près du chalet, autour d'une 
grande pierre. 

Le curé s'empressa d'aller à la recherche 
de ses ouailles et trouva en effet le père, la 
mère et deux enfants agenouillés et priant avec 
dévotion. Il leur adressa amicalement la parole, 
mais le chef de la famille lui fit signe de se 
taire, car un ange était là disant la messe, à 
l'autel de pierre. Le curé se contint, fasciné 
qu'il était par la dévotion des assistants. 

Bientôt la messe de l'ange fut achevée et 
toute la famille salua alors le curé avec beau- 
coup d'affabilité. Le bon pasteur, saisi par cette 
scène étrange, avait complètement oublié la 
semonce et les remontrances que pendant la 
route il avait préparées pour ses paroissiens. 
Les paroles sévères expirèrent sur ses lèvres. Il 
invita cependant le père à venir au moins une 
fois à la messe àNaters, car il eut été heureux 
de voir dans son église un chrétien aussi pieux. 
Celui-ci, en bon catholique, le promit et il fut 



idO LA MESSE A ALETSCH 



convenu à l'amiable que, le dimanche suivant, 
il irait à la messe à Naters. 

Heureux, mais surtout étonné, le curé re-^ 
descendit dans la plaine et attendit avec impa- 
tience que les huit jours fussent écoulés. Le 
samedi soir , il recommanda au marguiller 
d'avoir l'œil sur le montagnard, pendant toute 
la durée de l'office, de façon à pouvoir lui rap- 
porter ensuite de quelle manière il se compor- 
terait. En entrant dans l'église, le montagnard 
éclata de rire : il fit de même à l'élévation et 
à la fin de la messe. Cette explosion d'hilarité 
fit sensation, comme on le pense bien, et le 
marguiller ne manqua pas d'en faire rapport 
au curé qui naturellement fit appeler, après 
la messe, cet étrange paroissien, pour lui de- 
mander ce qui avait ainsi provoqué cette gaîté 
si insolite en semblable lieu et en pareille cir- 
constance. 

Le montagnard répondit qu'il n'avait pu con- 
tenir un premier éclat de rire en voyant à la 
porte de l'église une jeune fille qui demandait 
l'aumône. Une bonne mère lui ayant donné un 
fichu en passant, elle en avait conçu un tel or-^ . 
gueil qu'aucune jeune femme n'en a jamais 
éprouvé un pareil. 



LA MESSE A ALETSCH ill 

Vers le milieu de la messe, le montagnard 
remarqua le diable en personne qui, tantôt sur 
une épaule du célébrant, tantôt sur l'autre, es- 
sayait de lui glisser un mot dans l'oreille. Mais 
au moment de l'élévation de l'hostie, le pauvre 
Lucifer avait roulé le long du dos du célébrant 
en faisant des contorsions si effroyables que 
c'était à en mourir de rire et il était tombé à 
terre. 

A la fin de la messe, il vit Sa'an, caché der- 
rière l'autel sculpté, regardant par une des ou- 
vertures pratiquées dans le retable et inscrivant 
ensuite sur un parchemin toutes les distractions 
des assistants, toutes les fautes dont chacun 
d'eux s'était rendu coupable pendant le service 
divin. Le parchemin était déjà complètement 
couvert de ses hiéroglyphes et Satan avait en- 
core, paraît-il, bien des choses à y inscrire. 
Après s'être assuré qu'il n'y avait plus place 
pour la moindre adjonction, Satan prit entre 
ses dents l'un des coins du parchemin et le tira 
de toutes ses forces pour l'allonger, mais ses 
dents, quelqu'aiguës qu'elles fussent, ne par- 
vinrent pas à s'enfoncer dans cette peau sèche 
et ratatinée. Il alla trapper de ses cornes si 



dd2 LA MESSE A ALETSCH 



violemment contre la muraille voisine qu'il 
resta sans connaissance sur le sol, et n'y avait- 
il pas là matière à rire ? 

Le curé ne trouva aucun reproche à adresser 
à cet étrange fidèle et lui laissa reprendre le 
chemin d'Aletsch. 



LA MÈRE DÉNATURÉE 



Dans un petit hameau de la montagne, sur 
le flanc méridional du Triftjoch, vallée de Saas, 
vivait autrefois, à ce que raconte la tradition, 
une veuve qui habitait avec sa petite fille une 
maison isolée. La mère avait coutume de sortir 
chaque soir et de s'en aller passer joyeusement 
la veillée chez quelque voisin dont le foyer hos- 
pitalier réunissait, autour d'un grand feu et 
dans une douce causerie, tous les montagnards 
des alentours. Elle n'emmenait jamais sa fille 
avec elle, se contentant de la mettre au lit et 
de fermer la porte de la maison à double 
tour. L'enfant ainsi abandonnée se plaignait 
souvent à sa mère de la solitude dans laquelle 
on la laissait et lui disait qu'elle n'était pas à 
l'aise quand elle était ainsi seule au logis, au 

8 



114 LA MÈRE DÉNATURÉE 



milieu de Tobscurité. Mais ses supplications 
demeurèrent sans résultat, et les sorties et les 
absences de la mère continuèrent comme par 
le passé. Un soir, la fillette s'écria : « Oh ! ma- 
man, je t'en supplie, ne me laisse pas seule à 
la maison, car un homme y vient qui veut 
m'emporter. » La mère fut insensible à la 
prière de son enfant. 

Le lendemain, comme elle allait de nouveau 
être laissée seule, la fillette dit à sa mère : 
(( Donne-moi au moins de Teau bénite, de 
façon que mon ange gardien me protège pen- 
dant ton absence. » Mais cette femme dénatu- 
rée se mit à rire et en sortant comme d'habi- 
tude, elle repoussa si violemment la porte que 
toute la maison en trembla. La punition ne se 
fît pas attendre : quand la mère revint de la 
veillée, la couchette était vide et l'on ne put 
jamais retrouver les traces de l'enfant, à l'ex- 
ception toutefois du soulier de son pied gauche 
que Ton découvrit sur les bords du Trittjoch. 



LA CUVE A MULLER 



Dans la cave de la commune de Tœrbel, il y 
a une vieille cuve à vin. Au milieu du fond de 
ce vase, on remarque une bonde que Ton di- 
rait placée là pour que l'on puisse tirer secrè- 
tement du vin. L'auteur de ces lignes a vu la 
cuve et la bonde, ainsi que la pierre ronde à 
côté du pilier qui soutient le plafond de la cave, 
pierre sur laquelle le président de la commune 
a l'habitude de se placer quand il préside le 
Conseil municipal. 

A Noël et à la Fête-Dieu, pendant que les 
villageois sont assemblés dans la maison com- 
munale et y vident quelques brocs de vin, le 
Conseil s'assemble dans la cave et la séance 
s'ouvre par quelques rasades. Quand des éclats 



Ii6 LA CUVE A MULLER 

de voix annoncent que, dans la pièce supé- 
rieure, l'assemblée commence à s'égayer, le 
président clôt alors cette séance souterraine et 
va, avec ses collègues, rejoindre les électeurs. 
Mais pour faire cette ascension et pour porter 
à son comble la gaîté de l'assemblée, chaque 
conseiller s'arme d'un broc de vin. 

La grande pierre dont nous avons parlé plus 
haut a un grand prestige aux yeux de la com- 
mune et personne, saufle président du Conseil, 
ne peut s'y asseoir. 

La cuve a le nom de cuve à Muller et on la 
désigne ainsi en souvenir d'un président qui 
portait ce nom. Quand celui-ci voulait tirer du 
vin pour la commune, il n'employait pas le ro- 
binet ordinaire, mais un petit robinet peu ap- 
parent. Il était du reste d'une probité admirable 
et il fut longtemps président; mais un jour 
vint où il paya son tribut à la faiblesse hu- 
maine. Comme il avait présidé à une grande 
distribution de vivres à ses administrés, il re- 
marqua, après que chacun eût reçu sa part, 
qu'il lui restait un double broc devin et deux 
pains. Dans l'impossibilité de répartir cet ex- 
cédant entre tous, il prit le parti, sur l'instiga- 



LA CUVE A MULLER ii7 



tion de Satan, de le garder pour lui, n'ayant 
du reste aucune indemnité pour ses peines et 
ses sueurs. 

Quelques années après, le président mourut, 
mais son âme ne trouva pas le repos dans l'é- 
ternité à cause de l'abus de confiance qu'il avait 
commis et elle attendit l'occasion de réparer le 
tort fait. 

Un soir d'été, un villageois de Tœrbel se 
trouvait dans les champs à une heure tardive, 
à cause des irrigations. Il aperçut tout-à-coup 
sur le sentier un inconnu qui le précédait. Là 
où le canal et le sentier se croisent , l'inconnu 
s'arrêta et d'une voix caverneuse, pria le villa- 
geois de lui donner quelques instants, car il 
avait une communication à lui faire. Celui-ci 
répondit qu'il n'avait pas le temps de l'écouter 
parce qu'il devait veiller à ce que l'eau ne nuisît 
pas aux propriétés et il continua son travail. 
L'inconnu s'éloigna et entra au village par le 
sentier du four banal. Quand le villageois , sa 
besogne faite, regagna le hameau, il trouva 
de nouveau le mystérieux personnage qui lui 
dit : « Ne peux-tu maintenant me donner quel- 
ques instants, car l'irrigation ici se fait d'elle- 



118 LA CUVE A MULLER 



même et si tu ne m'écoutes pas, il t' arrivera ce 
qui est arrivé au curé Tammaten. — Cet ecclé- 
siastique avait, à ce qu'on raconte, été accosté 
par un inconnu auquel il répondit qu'il ne se 
laissait donner d^s ordres par personne. L'in- 
connu s'éloigna en grommelant entre ses dents 
qu'il le trouverait bien hors des limites de sa 
paroisse. Et, en effet, le curé étant à Glyss, 
où il était venu en procession avec ses parois- 
siens, fut trouvé mort dans son lit, au pres- 
bytère où il avait passé la nuit. Les registres 
de l'état civil mentionnent cette fin sjibite. 

Notre villageois, tremblant d'émotion, s'ar- 
rêta alors et écouta ce que l'inconnu avait à 
lui dire. Ce dernier était le président MuUer 
lui-même qui revenait sur cette terre pour 
dire à son fils que, vu la soustraction commise, 
il devait en retour donner à chaque électeur 
un broc de vin et deux pains. 

Le fils MuUer, à l'ouïe de cette étrange com- 
munication, déclara qu'il était prêt à rendre à 
la commune les vivres soustraits, mais non pas 
à en donner l'équivalent à chaque électeur. 

Quelque temps après, comme MuUer était 
dans sa maison à travailler avec les gens de la 



LA CUVE A MULLER 119 



famille, on entendit frapper violemment à la 
porte. Muller frissonna, mais n'osant aller lui- 
même voir qui était là, il envoya sa fillette, 
âgée de six ans, répondre à ce visiteur. Celle-ci 
obéit, mais elle revint aussitôt, plus morte que 
vive, en criant : Ah ! mon Dieu, il y a là grand- 
papa qui demande à le parler ! 

— Retourne vite auprès de lui , répondit 
Muller, et dis-lui qu'il sera fait selon ses dé- 
sirs. 

Le lendemain, la distribution demandée par 
cette pauvre âme fut faite et dès lors le père- 
grand ne vint plus frapper à la porte de son 
fils. Son âme avait trouvé le repos. (*) 

Roger de Bons. 



* Les six légendes valaisannes qui précèdent sont tra- 
duites de Tallemand et ont M. le chanoine Ruppen pour 
auteur. 



LE DRAGON DE NATERS 



Naters est un petit village situé au pied du 
Simplon. Son nom paraît dériver du mot alle- 
mand qui signifie une vipère. On raconte à ce 
sujet la légende qu'on va lire. 

Disons d'abord quelques mots du village ac- 
tuel de Naters. Il fait un triangle avec la ville 
de Brigue et le village de Gliss. Comme la par- 
tie orientale du pays, il a été souvent ravagé par 
les inondations. Le climat y est si chaud que 
le raisin y mûrit parfaitement. Les ruines des 
châteaux de Weingarten (vigne) et de Supersaxo 
émergent des massifs de verdure qui enceignent 
la rustique bourgade. Celle-ci semble dormir 
au soleil ; et cependant un jour, une scène af- 
freuse s'y est passée et une foule immense a 
couvert, pour y assister, les pentes des mon- 
tagnes voisines. 



122 LE DRAGON DE NATERS 

Tout près du village actuel de Naters, s'ou- 
vre, dans le flanc du rocher, une caverne noire 
et profonde. Quelques lianes tapissent de leurs 
tiges verdoyantes les alentours de cette exca- 
vation. Là, dans un temps fort éloigné de nous, 
se tenait un dragon. L'horrible bête vivait de 
rapines et de chair humaine; chaque jour, elle 
dévorait ou une pièce de bétail ou un berger 
du voisinage. En vain avait-on essayé de tous 
les moyens imaginables pour s'en débarrasser ; 
en vain les plus habiles chasseurs, réunis en 
cohortes, l'avaient-ils assaillie : elle avait ré- 
sisté à leurs attaques et les javelots, les dards 
avaient glissé sur ses écailles sans lui causer 
le moindre mal. La situation était intolérable ; 
les campagnards des environs n'osaient plus 
sortir de leurs cabanes pour aller travailler 
dans les champs ou poursuivre le gibier. 

Sur ces entrefaites, un forgeron fort habile 
dans son métier et qui trempait Tacier mieux 
que ne le firent plus tard les armuriers de To- 
lède, commit un crime qui lui valut sa condam- 
nation à mort. A la veille de l'exécution , il fit 
appeler dans son cachot le magistrat qui l'avait 
jugé et lui déclara que, si on voulait lui pro- 



LE DRAGON DE NATERS 123 



mettre la vie sauve, au cas où il réussirait dans 
son entreprise, il s'oflrait à attaquer le dragon 
et à mettre un terme à ses rapines Grandes fu- 
rent la surprise et la joie de tout le monde à 
la nouvelle de cette proposition. On rédigea un 
écrit en due forme portant que si le forgeron 
tuait le dragon (pleine et entière liberté lui 
étant laissée sur le choix des moyens), il lui 
serait fait grâce de la vie et on lui donnerait 
même, en toute propriété, les alentours de la 
caverne. 

Le forgeron demanda au magistrat une barre 
d'acier et il s'en fit une épée pouvant rivaliser 
avec les plus célèbres. Il la trempa dans les 
eaux glacées du Rhône. Puis quand il eut fini, 
quand son arme lui parut irréprochable, il fit 
annoncer, au son de la trompe, dans tous les 
hameaux voisins, qu'à tel jour il irait attaquer 
le monstre dans sa retraite. Il régla ses comp- 
tes, fit son testament, adressa à ses parents les 
adieux les plus solennels, comme s'il ne devait 
plus les revoir, et passa la dernière nuit en 
prières dans l'église de Naters. 

Quand le jour parut, il accomplit ses devoirs 
religieux, reçût les sacrements, comme un 



124 LE DRAGON DE NATERS 

homme qui va mourir, puis s'etant armé de 
pied en cape, il prit son épée à la main et s'a- 
chemina vers la caverne du dragon. Le mons- 
tre, replié sur lui-même, était tapi dans son 
antre. La vue de Taudacieux le fil sortir; d'un 
bond, il s'élança et les spectateurs n'oublièrent 
jamais le hurlement qui s'échappa de sa gorge 
enflammée. Le forgeron, inébranlable dans sa 
résolution, leva son arme et quand elle re- 
tomba, on vit un filet de sang noir jaillir de 
la poitrine du dragon. La bête se tordit pen- 
dant quelques instants sous l'étreinte de la dou- 
leur, puis recommença la lutte. Dire ce qu'elle 
fut serait impossible. Pendant plus d'une heure, 
pas un cri ne s'éleva de toutes ces bouches qui 
étaient là béantes. A chaque instant, le glaive 
impitoyable faisait une profonde entaille dans la 
croupe du monstre . 

La chance semblait se prononcer pour le 
forgeron qui, couvert de bave et de sang, le vi- 
sage animé par l'ardeur de la lutte, paraissait 
sûr de la victoire. Le dragon, à l'aide de ses 
ailes, s'éleva un peu au-dessus de son adver- 
saire, l'inonda et l'aveugla de son sang, puis 
se précipita sur lui de tout son poids. Un cri 



LE DRAGON DE NATERS 125 

de terreur partit de la foule. Chacun croyait le 
forgeron terrassé. Mais l'épée flamboya de nou- 
veau et une aile du monstre, tranchée d'un 
seul coup, tomba dans la poussière. Le forge- 
ron s'avança alors vers le dragon pour en finir ; 
à mesure qu'il s'en approchait, celui-ci retirait 
lentement la tête qui se trouva bientôt comme 
cachée sous son corps gigantesque. Tout-à-coup 
un sifflement aigu retentit ; la tête reparut et 
fondit sur le forgeron qui, cette fois, ne put 
supporter le choc et fut renversé. Le dragon 
s'enroula autour de lui, cherchant à l'étouffer 
sous les étreintes de ses anneaux , mais le forge- 
ron leva le bras et frappa encore de son glaive. 
Enfin le calme se fit : les deux combattants 
étaient épuisés. On s'en approcha en tremblant 
et on constata avec bonheur que l'homme, 
quoique évanoui, était vivant et que le dragon 
était mort. Son corps n'était plus qu'une plaie 
par où la vie avait fui. Le forgeron fut ranimé 
et on le porta en triomphe au village qui, en 
souvenir de ce combat à jamais mémorable, 
fut appelé Naters (Natter, vipère). 

Roger de Bons. 



LE CHATEAU DE GRUYÈRE 



La cour de Gruyère, celte cour qui unissait 
la simplicité des mœurs pastorales à la pompe 
des usages chevaleresques, a eu ses bouffons 
pendant plusieurs siècles : le dernier s'appelait 
Girard Chalama ; il vivait sous le comte Pierre 
V, dont il était maître d'hôtel, et il mourut à 
son service. Doué d'une mémoire prodigieuse 
et d'une imagination proportionnée, il avait 
rassemblé toutes les traditions du pays, tous 
les récits des vieillards, tous les contes supers- 
titieux des bergers, et il était devenu le livre 
vivant de la contrée. Il s'était choisi, parmi les 
hommes les plus gais et les plus spirituels de 
la Gruyère, un conseil avec lequel il délibérait 
gravement sur des bagatelles : ce conseil, qui 
ne s'assemblait que les jours des grandes fêtes. 



>' 



128 LE CHATEAU DE GRUYÈRE 

après le banquet d'usage , connaissait du car- 
naval, des mascarades, des charivaris, des jeux 
militaires, et principalement de celui qui se 
nommait le siège du château d* amour : les tours 
des pages, les couleurs des demoiselles du châ- 
teau, les maris qui se laissent battre par leurs 
femmes, et la composition des coq-à-Vâne, 
étaient aussi de son ressort. Le comte, par la 
permission du président, avait voix et séance 
dans ce burlesque sénat, pourvu qu'il y parût 
sans éperons. La cause de cette singulière 
clause était celle-ci : quand Pierre V épousa 
Catherine de la Tour, il demanda à Chalama 
ce qu'il pensait de son mariage ; le malin bouf- 
fon lui répondit : Si j'étais que mon seigneur, 
j'aimerais mieux garder ma belle maîtresse que 
de prendre une laide femme ; sur quoi le 
comte, outré de son impertinence, lui déchira 
les jambes avec ses éperons. 

A la fin des repas que le comte donnait dans 
la grande salle de sa résidence , quand le vin 
commençait à réchauffer les convives assis sur 
des bancs de pierre, le long d'un mur de vingt 
pieds d'épaisseur, Girard Chalama entrait avec 
ses habits de fol, tenant sa marotte à la main, 



LE CHATEAU DE GRUYÈRE 129 

et portant un grand bonnet orné de plumes de 
paon : il se chargeait d'instruire et d'amuser 
rassemblée, et, mêlant toujours le vrai avec le 
faux, les traits les plus ridicules aux récits les 
plus sérieux, il conservait et altérait tout à la 
fois l'histoire du pays. 

Tantôt il racontait comment dans des temps 
reculés, où les Vandales et les Huns ravageaient 
rUchtland, un de leurs chefs, las de carnage et 
chargé de butin, quitta le gros de l'armée, 
s'établit dans les Alpes avec ses compagnons 
d'armes à l'entrée d'une vallée déserte, et bâ- 
tit un château tort sur une colline, auquel il 
donna le nom de Gruyère^ d'une grue qu'il 
avait tuée et qu'il portait sur sa bannière; 
comment ses nombreux descendants , remon- 
tant le long de la Sarine de vallons en vallons, 
défrichaient des forêts, fondaient des hameaux, 
attiraient des colons, construisaient des cha- 
lets, et poussaient leurs domaines et leurs 
troupeaux jusqu'au pied des glaciers du Sa- 
netsch ; comment cette noble famille, enrichie 
par la vie agricole et pastorale, se divisa en 
plusieurs branches, dont l'aînée garda le châ- 
teau et le nom de Gruyère ^ et les cadettes éle- 

9 



130 LE CHATEAU DE GRUYÈRE 

vèrent successivement les tours de Trême, de 
Corbière, de Montsalvens, d'Œx, du Vanel, de 
Bellegarde et d'Aigremont ; comment au temps 
des croisades, Hugues et Turnius, après avoir 
doté de leurs biens le cloître de Rougemont^ 
et avoir rassemblé parmi leurs vassaux cent 
beaux soldats pour la conquête du St-Sépulcre, 
les jeunes montagnardes vinrent fermer les 
portes du château et baisser les ponts, afin 
d'empêcher leur départ, se mirent à pleurer 
quand elles entendirent le banneret, armé de 
toutes pièces, crier à la tête de la troupe : 
Marche Gruyère ! il s'agit d'aller; reviendra 
qui pourra, et s'informèrent naïvement, si 
cette mer qu'il fallait traverser pour aborder 
en Terre-Sainte, était bien aussi grande que ce 
lac le long duquel elles passaient pour aller 
en pèlerinage à Notre-Dame de Lausanne ? 

Tantôt Chalama récitait les dangers de la 
chasse de Tours et du bouquetin, les témé- 
raires trouvés morts au fond des précipices du 
Olden et du Moléson, les bergers égarés pen- 
dant trois jours, sans pouvoir reconnaître le 
sentier de leur chalet. Il ne manquait pas d'a- 
jouter, que l'esprit de la montagne se vengeait 



LE CHATEAU DE GRUYÈRE 131 

tôt OU tard par quelques mauvais tour de ceux 
qui tuaient les chamois de son Alpe ; que des 
fées emportaient dans leurs Ctivernes souter- 
raines les jeunes vachers qui abandonnaient 
le soin de leur troupeau pour chercher des 
nids de perdrix blanches; et que des gnomes 
effrayants écartaient les hommes avides de la 
mine d'or du Rubli et de la grotte des cris- 
taux du Dunghel ; sans oublier le fameux cor- 
beau porté dans les armoiries des seigneurs 
de Corbières, corbeau assez poli pour laisser 
tomber de son bec un anneau d'argent , cha- 
que fois qu'il devait naître un fils dans la 
noble famille, et un anneau d'or quand c'était 
une fille. 

Quelquefois, dans les fêtes du carnaval, il 
rappelait le combat d'honneur entre les Gruyè- 
riens habitant au-dessus du pas de la Tine, et 
leurs compatriotes habitant en-dessous ;* le 
choix d'un champion dans chaque bannière; 
la longue lutte des quatre tenants dans la 
grande cour; et la victoire restée indécise, 
parce que les champions de Gruyère et de 
Saanen se renversèrent tour à tour, tandis que 
ceux de la Tour d'Œx et de Monsalvens ne pu- 



132 LE CHATEAU DE GRUYÈRE 

rent jamais se terrasser, tant les forces de ces 
rivaux se trouvèrent égales. Puis il disait la 
grande coquille , qui , par un dimanche soir, 
commença avec sept personnes sur le préau 
du château, et finit le mardi matin avec plus 
de 700 sur la grande place de Gessenay ; à la 
tête de laquelle coquille dansa par toute la 
basse et haute Gruyère, le comte Rodolphe, 
qui de temps en temps se faisait relever par 
un de ses écuyers, et suivait à cheval ce bal 
ambulant. Puis encore la fêle de Sainte Made- 
leine de Saxima, quand le comte Antoine 
campa avec toute sa cour sur un grand rocher 
en face du lac d'Arnon, régala deux jours et 
deux nuits tous les armaillers de Gessenay, des 
Ormonts et de Château-d'Œx ; fit rôtir vingt 
chamois, cent arbennes, et mille livres de fro- 
mage; fut chassé par un épouvantable orage 
qui renversa ses tentes et déchira ses banniè- 
res, et risqua lui-même de se noyer au retour 
dans les eaux de la Torneresse débordée. 

Chalama aimait surtout à peindre les anciens 
comtes, donnant des pâturages, des armes et 
des privilèges aux nouveaux venus ; rendant la 
justice à la porte des chalets élevés, ou sous 



LE CHATEAU DE GRUYÈRE 133 

les grands platanes des vallons; empêchant 
par leur courage, et à l'aide de leurs preux 
chevaliers, toute invasion élraHgère dans leurs 
domaines montueux; tour à tour dotant de 
pauvres bergères, et recevant des présents de 
leurs communes pour doter leurs sœurs ou 
leurs filles ; ne refusant ni d'être parrains d'en- 
fants indigents, ni d'être tuteurs d'orphelins 
délaissés; vivant avec leurs sujets comme un 
père avec sa famille; toujours les premiers 
dans les festins populaires et dans les combats 
pour la bonne patrie gruyérienne ; toujours 
fidèles aux vertus héréditaires de leur ar tique 
maison, dévotion, aumône, hospitalité et cour- 
toisie. 

Quand il s'agissait de partir pour quelque 
expédition, le troubadour des Alpes chantait, 
accompagné d'un fifre, des romances militaires 
en patois du pays, dans lesquelles il avait in- 
séré tous les exploits, vrais ou faux, des an- 
ciens comtes et de leurs hommes d'armes, de- 
puis le défi d'un guerrier mécréant, dont Tur- 
nius surtout vainqueur près de Jérusalem, 
jusqu'au combat de Sothau, récemment arrivé ; 
c'était le siège du château de Rue par le comte 



134 LE CHATEAU DE GRUYÈRE 

Rodolphe, qui délivra une belle étrangère, pri- 
sonnière depuis cinq ans ; c'était la captivité 
de Pierre, son petit-fils, rendant les éclats de 
son épée, sur un monceau de Savoisiens occis 
de sa main devant Chilien ; c'était la rencontre 
du Loubeck'Stads, sur les bords de la Simme, 
où les Gruyériens auraient pris la grande ban- 
nière de Berne, si le banneret Wendschats ne 
l'avait jetée à ses soldats qui fuyaient, et ne 
s'était fait tuer pour retarder la poursuite des 
vainqueurs. Il chantait enfin Clarimbord et 
Ulrich Bras-de-Fer, ces deux vaillants bergers 
de Villars-sous-Mont, qui , lorsque les Bernois 
et les Fribourgeois réunis, après avoir brûlé 
le château d'Everdes, pillé la Tour-de-Trème 
et emporté le pont d'Ogo , marchaient sur 
Gruyère, accoururent avec leurs grands espa- 
dons, arrêtèrent les ennemis à l'entrée d'une 
forêt de chênes, dégagèrent le comte prêt à 
tomber entre leurs mains, et lui donnèrent le 
temps de rassembler ses soldats dispersés : 
mais comme son imagination gigantesque bro- 
dait toujours la toile des événements, Chalama 
ne manquait pas d'ajouter que les bras de ces 
deux braves, engourdis de fatigue, étaient tel- 



LE CHATEAU DE GRUYÈRE 135 

lement agglutinés à leurs lourdes épées par 
le sang dont elles étaient trempées, qu'il fallut 
employer de l'eau chaude pour les détacher. 
Témoin des conquêtes que faisaient Berne et 
Fribourg, il avait coutume de dire, par allu- 
sion aux armes de ces deux villes , qu'il crai- 
gnait que tôt ou tard Vours ne fit cuire la grue 
dans le chaudron; prédiction justifiée par l'é- 
vénement, lorsqu'on 1556, à la banqueroute 
du dernier comte Michel, ses Etats furent par- 
tagés entre Berne et Fribourg, à qui ils étaient 
hypothéqués pour de fortes sommes. 

Chalama mourut en 1349 : il institua le 
comte Pierre pour son héritier, lui léga ses 
dettes, son masque, son bonnet et sa marotte ; 
€t ordonna par son testament que du peu qu'il 
laissait, il serait donné à son meilleur ami, An- 
selme d'Aragno, curé de Gruyère, une vache 
noire, ou, s'il le préférait, quinze sols lausan- 
nois, qui en étaient alors le prix. 

On dit que les chansons, les fabliaux et les 
autres productions de Chalama, dans le genre 
de celles des trouvères provençaux et des min- 
nesiagers de Souabe, se gardaient avec soin 
dans les archives de Gruyère ; et que ce curieux 



136 LE CHATEAU DE GRUYÈRE 

recueil, bien propre k faire connaître les 
mœurs de ce siècle et de ce pays , fut consumé 
en 1493, avec une partie du château, par un 
incendie attribué à Claudine de Seissel, qui 
administrait le comté pendant la minorité de 
son fils François . 



■^OtOÎO*- 



LES CYGNES DU LAC NOIR 



I 



Dans la chaîne des Alpes de la Gruyère, le 
Kaiseregg est une montagne reine ; elle lève sa 
cime orgueilleuse bien aju-dessus des monts 
d'alentour qui s'inclinent à ses côtés dans une 
attitude de courtisans. C'est elle qui, la pre- 
mière, reçoit le salut doré du jour, et la der- 
nière, ses doux baisers d'adieu. 

Au pied du Kaiseregg sommeille le plus joli 
lac qu'on puisse imaginer. C'est un de ces 
bijoux dont Dieu n'a orné que les Alpes suis- 



d38 LES CYGNES DU LAC NOIR 

ses. On l'appelle le Lac Noir, et cependant ses 
6aux sont si pures, si calmes, que, de loin, 
, lorsque les rayons d'un soleil d'été l'éclairent, 
on le prendrait pour le bouclier perdu de quel- 
que guerrier. 

Les bords du Lac Noir n'ont aucune de ces 
beautés si communes dans les Alpes , d'uu 
aspect saisissant et sauvage : ils ont quelque 
<5hose de paisible et d'idyllique ; ils n'épouvan- 
tent ni n'étonnent : ils font rêver. 

D'un côté , s'étendent des pâturages qui 
grimpent jusqu'au sommet de hautes monta- 
gnes ; de l'autre , se déroulent des prairies 
-agréablement émaillées de fleurs, pittoresque- 
ment coupées de bosquets et mouchetées de 
petits bois. 

Dans les pâturages bondissent de belles gé- 
nisses blanches, à l'œil vif, aux formes muscu- 
leuses; au-dessus des buissons voltigent, 
comme des amoureux qui ont pris la clef des 
champs, le papillon du lutin et la coquette de- 
moiselle ; sur la mousse des bais trottent des 
écureuils, et sautillent, en gazouillant et en 
sifflant, des pivoines, des grives et des merles. 

De nombreux chalets s'étagent sur le ver- 



Ir 



LES CYGNES DU LAC NOIR 139 

sant ombragé des montagnes qui entourent le 
lac. Aussitôt que la neige a disparu, ces habi- 
tations se peuplent comme des ruches; les 
pâtres viennent s'y installer avec leur famille , 
€i leurs troupeaux, se dirigeant en longues ca- 
ravanes vers la cime de Talpe, réveillent de 
leurs clarines les échos endormis depuis Tar- 
rivée de l'hiver. 

La solitude s'anime ; elle chante comme si 
Dieu promenait ses doigts sur le clavier de la 
nature. 



II 



Un matin, près de la fontaine d'un des cha- 
lets qu'on aperçoit sur le versant nord du 
Kaiseregg, un jeune enfant était assis. 

Il tenait un bouquet d'œillets sauvages et 
s'amusait, après les avoir détachés de leur tige, 
à les jeter l'un après l'autre dans le bassin 
limpide. 



140 LES CYGNES DU LAC NOIR 

Il était tout occupé à les voir surnager, lors- 
qu'un papillon magnifique, — un papillon 
vraiment rare, — aux ailes de pourpre, mar- 
brées de légères veines violettes, se posa sur 
une des fleurs et la mit en mouvement. 

On eut dit d'une mignonne barque de satin 
rose appartenant à quelque esprit de la mon- 
tagne. Les ailes de Tmsecte ressemblaient à 
deux petites voiles brodées de paillettes et de 
perles. On ne pouvait rien voir de plus gra- 
cieux et de plus beau. 

Tout à coup un léger souffle agita la sur- 
face transparent de la fontaine et fit chavirer la 
charmante embarcation. Le papillon, qui était 
sur ses gardes, monta joyeusement dans Tazur 
au moment où l'œillet descendit sous l'eau. 

Un instant, l'insecte resta indécis sur la 
route qu'il allait suivre. Enfin , il voleta, en 
vrai flâneur, s'arrétant tantôt sur une rose des 
Alpes, tantôt exécutant mille tours de gymnas- 
tique qui se surpassaient en hardiesse et en 
grâce. C'était un papillon très-original et qui 
avait des idées comme n'en ont pas tous les 
papillons. 

L'enfant le poursuivait en riant aux éclats; 



LES CYGNES DU LAC NOIR 141 



jamais il n'avait rencontré lépidoptère si capri- 
cieux et si fou . 

Il suivit l'insecte volage qui allait tantôt en 
droite ligne, tantôt en zigzags, jusqu'à ce 
qu'enfin il arriva sur les rives du lac, où il 
disparut. 

L'enfant pensa pleurer de regret. 11 erra de çà 
et là, tout désolé, et alors seulement il éprouva 
de la fatigue . 

Un sapin s'élevait en face de lui. 11 se coucha 
à son ombre et s'endormit profondément. 



m 



Il y avait une heure qu'il sommeillait; sous 
le charme d'un rêve délicieux, il voyait de 
doux visages, pleins de sourires, se pencher 
sur lui . 

Son ange gardien agitait ses ailes pour rafraî- 
chir l'air qu'il lespirait, et trois autres anges 
lui présentaient des bouquets si brillants qu'ils 
semblaient faits de pierreries. 



V 



142 LES CYGNES DU LAC NOIR 

Son rêve s'épanouissait comme une fleur 
merveilleuse : il se croyait transporté au Ciel. 

Des colombes arrivaient pour lisser ses che- 
veux de leur bec d'ivoire, lorsqu'un bruit, par- 
tant du sein des roseaux , le réveilla subite- 
ment. 

11 se frotta les paupières, regarda de toutes 
parts et ne découvrit rien^ si ce n'est quel- 
ques poutres flottantes, liées entre elles, — 
une espèce de radeau, que le vent poussait de 
son côté. 

Mais, chose singulière, le bruit croissait ,^ 
les roseaux s'agitaient, se courbaient et gémis- 
saient avec eff'ort, et, dans l'eau, on entendait 
des clapotements et des battements d'ailes. 

La frayeur de l'enfant augmentait à chaque^ 
seconde; il allait prendre la fuite, quand trois- 
cygnes, blancs comme la' neige, sortirent du 
milieu des joncs. Le cou gracieusement arqué,, 
ils s'avancèrent vers l'enfant, qui demeura im- 
mobile d'étonnement et d'admiration. 

Il fouilla dans ses poches, en retira une poi- 
gnée de miettes de pain et la jeta aux oiseaux. 
Après avoir mangé, ceux-ci continuèrent à se: 
promener familièrement près du rivage. 



LES CYGNES DU LAC NOIR 145 

Le jeune garçon les suivait d'un œil d'en- 
vie. Plus il les regardait, plus son désir d'en 
posséder au moins un grandissait. 11 était pen- 
ché sur la surface du lac, d'un bras se retenant 
à un saule, de l'autre appelant les cygnes. 

Les trois oiseaux auxquels la perspective do* 
quitter leur tranquille domaine souriait peu^ 
s'éloignèrent hors de portée. 

L'enfant voulut les poursuivre à l'aide du 
radeau arrêté près de lui. Avec l'insouciance de 
son âge, il s'élança sur les poutres mal jointes 
et se servit de ses mains comme de petites ra- 
mes. Le radeau vogua avec une certaine rapi- 
dité, mais pas assez vite toutefois pour attein- 
dre les cignes qui se dirigeaient vers la rive 
opposée. 

Une lassitude accablante s'empara de tout 
son corps dès qu'il eut atteint le milieu du lac. 
Ses mouvements se ralentirent; bientôt il n'eut 
plus la force de ramer. Il mesura la distance 
qui le séparait du bord, et pâlit de frayeur: les 
arbres de la rive étaient devenus si petits, si 
petits qu'ils ne ressemblaient plus qu'à des 
points d'exclamation. 



-144 LES CYGNES DU LAC NOIR 

Cependant les cygnes avaient rebroussé che- 
min; ils s'étaient rassemblés autour du radeau 
immobile , et regardaient l'enfant comme s'ils 
comprenaient son effroi et cherchaient à le ras- 
surer. 

L'un deux avança la tête si près de lui, qu'ou- 
bliant le danger, le jeune garçon étendit le 
bras pour le saisir ; mais l'oiseau se retira 
adroitement, plongea , et l'enfant , ne ren- 
contrant que le vide, disparut dans les mysté- 
rieuses profondeurs des ondes bleues. 



IV 



En recouvrant ses sens, quelle ne fut pas sa 
surprise de se voir couché dans un lit de ve- 
lours, aux coussins ornés de dentelles? — Il 
était enveloppé de couvertures de soie et se 
trouvait dans le boudoir d'un de ces magnifi- 
ques châteaux de fée, comme il en avait vague- 
ment entrevu une fois en rêve. 



LES CYGNES DU LAC NOIR 145 

Trois jeunes filles veillaient à ses côtés. Leur 
visage était blanc comme le lys et leurs yeux 
noirs comme la nuit. Elles étaient vêtues de 
tuniques de lin plus éblouissantes que le man- 
teau de plumes de la colombe, et leur com- 
mune ressemblance était telle, qu'on les con- 
fondait sans cesse entre elles : les mêmes traits, 
la même jeunesse, la même grâce, la même 
candeur les faisaient paraître également belles, 
également jeunes, également bonnes. 

Ensemble elles dirent à l'enfant ébahi, et 
leurs trois voix ne formèrent qu'une voix : 

— Sais-tu, cher petit, qui t'a conduit auprès 
de nous? 

— Hélas! non, belles dames, répondit-il en 
hésitant ; je poursuivais des cygnes sur le Lac 
Noir; je suis tombé à l'eau, et je n'ai plus sou- 
venance de ce qui s'est passé. 

— Veux-tu demeurer dans notre compagnie? 
Nous te raconterons des histoires, nous te don- 
nerons une biche et des perroquets pour t'a- 
muser, un cheval, grand comme un mouton, 
qui te promènera dans notre parc, le long des 
treilles chargées de grappes d'or et des haies 
couvertes d'oranges parfumées. Mais avant de 

10 



146 LES CYGNES DU LAC NOIR 

prendre une résolution, réfléchis ; car si tu 
restes plus de trois jours avec nous, tu ne 
pourras plus respirer l'air de la terre : il te 
tuera. 

— Où est le joli petit cheval? s'écria Tenfant 
ravi, ne pensant déjà plus aux avertissements 
des jeunes filles. 

— Il t'attend à l'écurie, répondirent-elles 
en riant. 

— Je reste... je reste ici, fit l'enfant en bat- 
tant des mains. 

Et il sauta sur ses jambes, prit une des trois 
sœurs par le bras et la pria de le conduire au- 
près du petit cheval. 

On lui fit traverser plusieurs appartements 
qui luttaient tous entre eux de splendeur et de 
richesse. 

Partout ce n'était que tapisseries de brocart, 
tableaux d'un art admirable, vases de porce- 
laine de Chine d'une hauteur extraordinaire , 
sophas en peaux d'oiseaux marins, meubles en 
bois de senteur, fauteuils sculptés à jour, tapis 
de plumes de colibri, perles grosses comme 
des noix, et diamants comme des œufs de pi- 



LES CYGNES DU LAC NOIR 147 

geons. Et l'air qu'on respirait était embaumé 
comme l'haleine d'une prairie eh fleurs. 

A l'extrémité d'un corridor vitré, qui n'é- 
tait autre chose qu'une serre où croissaient 
des fruits de toute espèce, des bananes, des 
dattes, des cerises aussi brillantes que des ru- 
bis, se trouvait l'écurie en marbre du cheval. 
Il était confié aux soins de douze palefreniers 
en livrée, qui étendaient sous lui une litière 
d'herbes odoriférantes et lui ofl'raient, sur un 
plateau d'argent, des bourgeons d'orangers et 
de néfliers, et dans des jarres de cristal de la 
fleur de farine mélangée à une eau obtenue 
par la pression de certaines plantes rares. 

Un écuyer plaça sur son dos une selle de 
cuir finement ouvragée, et mit Tenfant dessus. 

Le cheval partit au trot, en hennissant de 
joie, et les jeunes filles suivirent le coursier et 
le cavalier avec un doux sourire : l'enfant 
paraissait si heureux ! 

Il traversa des bois de dattiers et d'amandiers, 
des allées ombreuses, pleines d'ailes et de fleurs, 
de parfums et de chansons. Il chevaucha ainsi 
pendant une heure. 



448 LES CYGNES DU LAC NOIR 

Celte heure, pour lui, passa rapide comme 
une minute. 

A son retour, il dit aux trois sœurs : 

— Beaux anges, où est le bon Dieu? Je ne 
Tai pas encore rencontré. 

Le pauvre enfant se croyait en Paradis. 



Le parc qui entourait le château avait plu- 
sieurs centaines de lieues d'étendue. Il était 
surtout remarquable par l'éclat et la variété 
de ses paysages. Ses arbres touffus tempéraient 
la chaleur du soleil et tamisaient agréablement 
la lumière. Mille ruisseaux, qui murmuraient 
agréablement dans leur lit bordé de mousse, 
ou chantaient joyeusement en descendant de 
légers monticules, y entretenaient en tout 
temps une bienfaisante fraîcheur. Des troupeaux 
de biches et de daims y couraient d'un air fa- 
milier, et les oiseaux rares qu'on y rencontrait 
ne fuyaient pas à votre approche. 



LES CYGNES DU LAC NOIR 149 

Les semaines, les mois se succédaient, et 
Tenfant, frappé chaque jour par quelque en- 
chantement nouveau, ne pensait plus à la terre 
et à ceux qu'il y avait laissés. 

Cependant, au bout d'une année, un désir 
infini de revoir le chalet de ses parents s'em- 
para de son cœur. Il ne trouvait plus plaisir à 
rien. Tout ce qui le charmait auparavant 
le rendait triste , et souvent il se cachait der- 
rière les bosquets pour donner libre cours à 
ses larmes. 

A l'approche des jeunes filles , il prenait la 
fuite, ou, essuyant ses yeux à la hâte, il feignait 
de dormir. Mais ses paupières rougies et en- 
flées le trahissaient. On l'interrogeait. Il répon- 
dait d'une manière évasive, sans même effleu- 
rer le motif de son chagrin. N'avait-il pas 
promis aux trois sœurs de ne jamais les quit- 
ter? 

Un jour qu'il s'était levé de grand matin 
et qu'il avait erré pendant plusieurs heures 
sous les voûtes verdoyantes du parc, il se cou- 
cha au pied d'une colline. 

L'isolement où il se trouvait, le silence dont 



150 LES CYGNES DU LAC NOIR 

il était environné , tout cela augmenta si fort 
sa tristesse qu'il fondit en larmes. 

L'air était chaud, les oiseaux s'étaient assou- 
pis sous la feuillée ; il ne put se soustraire aux 
influences de cette atmosphère pesante et céda 
aux entraînements du sommeil. 

L'ange des rêves le toucha du bout de sa ba- 
guette, et il vit en songe l'image des lieux qu'il 
avait quittés. Son père et sa mère, assis au 
seuil du chalet pleuraient et semblaient l'at- 
tendre Les génisses bariolées qui venaient lui 
lécher le visage et les mains, les agneaux qui 
accouraient manger dans sa bouche , les che- 
vreaux qui gambadaient à sa vue ; tons les 
animeaux qui lui étaient chers, il les enten- 
dait pousser des gémissements sourds, des bêle- 
ments plaintifs, comme si eux aussi regret- 
taient son absence. 

11 vit encore les têtes altières de ses monta- 
gnes, les pâturages émaillés de rhododendrons 
et de gentianes, la verdure sombre des hauts 
sapins ; il entendit les grondements du torrent, 
les causeries des ruisseaux, le chant des pâtres, 
le gai carillon des clochettes que dominait en 



LES CYGNES DU LAC NOIR 151 



€6 moment la voix aérienne de Tangelus, sonné 
à la chapelle du lac Noir. 

La cloche acheva ses tintements, et, Toreille 
encore pleine de son harmonie, l'enfant se ré- 
veilla en sursaut, appelant sa mère d'une voix 
étouffée. 

Nul écho ne lui répondit. 

Il promena un regard effaré autour de lui, 
reconnut l'endroit où il était, et se prit à pleu- 
rer amèrement en cachant son visage dans 
l'herbe. 

Tout à coup il crut entendre prononcer son 
nom. 

Il se leva et se retourna. 

Une vieille femme ridée, aux yeux creux, au 
menton pointu et au nez recourbé, marchant à 
Taide d'un pieu, s'avançait vers lui. 

L'enfant frissonna. Il voulut s'élancer dans 
un fourré, mais ses jambes lui refusèrent tout 
service. 

— Charmant enfant, glapit la vieille, tu t'en- 
nuies beaucoup ici, n'est-ce pas la vérité? 
Ecoule : Je suis riche, j'ai des possessions 
immenses et deux belles filles qui sont le por- 
trait de leur mère. Si tu me donnes ta parole 



-152 LES CYGNES DU LAC NOIR 

d'en épouser une lorsque lu seras en âge de te 
marier, eh bien ! je te ramènerai sur cette terre 
que tu regrettes, auprès de tes parents dé- 
solés. 

— Jamais! jamais! s'écria l'enfant. Plutôt 
mourir. Retires-toi, tu m'épouvantes. Penses- 
tu que je sois assez ingrat pour abandonner 
ainsi mes bienfaitrices? 

A mesure qu'il parlait, la repoussante appa- 
rition se rappetissait. 

Elle s'évanouit en un tourbillon de poussière 
blanche, et une des trois sœurs se trouva de- 
vant lui. 

— Puisque tu n'es pas parjure à ta promesse^ 
dit-elle, que tes aspirations et tes secrets désirs 
soient satisfaits! Demain, tu reverras le chalet 
paternel. 

A ces mots , l'enfant bondit de joie. Toute- 
fois la pensée de quitter pour jamais les jeunes 
jSUes qui l'avaient entouré de tant de soins et 
d'affection refroidit un peu la gaîté de cet 
élan ; il tomba dans une vague rêverie. 11 au- 
rait voulu rester, et cependant il désirait 
partir. 



LES CYGNES DU LAC NOIR 153 

Lorsqu'il fut couché, les trois sœurs s'ap- 
prochèrent de lui sur la pointe des pieds et 
déposèrent chacune un doux baiser sur son 
front. 

Il s'endormit sous cette chaste caresse. 



VI 



Le lendemain, il se réveilla au bruit de mille 
chansons; le soleil brillait, splendide, dans le 
ciel bleu, et ses rayons ruisselaient sur la terre 
comme une ardente pluie de feu. 

L'enfant était étendu sur le gazon, à l'ombre 
du sapin sous lequel il s'était assoupi, il y avait 
une année et deux mois à pareil jour. 

Trois cygnes se suivaient dans les roseaux 
du lac. Il leur jeta des mûres sauvages cueil- 
lies dans les buissons voisins ; les oiseaux levè- 
rent gracieusement la tête, vinrent à lui, incli- 
nèrent leur cou immaculé comme pour le sa- 
luer, puis disparurent sous l'otide, et un 
papillon, qui semblait sortir de l'eau, prit son 
vol vers les montagnes. 



154 LES CYGNES DU LAC NOIR 

L'enfant se mit aussitôt à sa poursuite, mais 
<lemi-heure après, le papillon disparut à son 
tour, et le jeune garçon se trouva, sans le sa- 
voir, devant le chalet de ses parents. Les bon- 
nes gens faillirent mourir de bonheur en re- 
voyant leur fils ; ils ne pouvaient ni ne vou- 
laient croire aux merveilles qu'il leur racontait. 



VII 



Trois mois se sont écoulés depuis le retour 
<iu cher enfant; Tété touche à sa fin, l'au- 
tomne a déjà soufflé sur les gazons, et les ga- 
zons jaunissent. On parle d'émigrer sous peu 
<]e la montagne dans la plaine. 

A cette nouvelle, l'enfant qui se rend chaque 
jour sur les bords du lac, dans l'espoir de ren- 
contrer les cygnes disparus, erre tristement 
sous le poids d'un chagrin indicible. 

Le souvenir du château des trois sœurs le 
poursuit sans paix ni trêve , et la perspective 
Jes sombres journées qu'il va passer au vil- 



LES CYGNES DU LAC NOIR 155 

lage, le plonge dans une mortelle langueur. 
Ses pensées l'emportent vers un autre monde. 

Ses joues, autrefois fraîches comme des ro- 
^es, sont flasques et sans couleurs ; ses regards 
paraissent voilés. 

La veille du départ est arrivée. Une der- 
nière fois, il veut aller contempler le lac et 
s'assurer que les cygnes ne sont point revenus. 

Il court, sans reprendre haleine, par le sen- 
tier le plus droit; mais, épuisé par cet effort, 
il s'affaisse doucement sur le rivage, murmure 
quelques mots et meurt. 

Les cygnes du lac, dit-on, reparurent à son 
suprême appel, et, pendant la nuit, ils lui 
creusèrent une fosse et l'ensevelirent. 

El l'été, au coucher du soleil, on les entend 
encore pleurer l'enfant qui les aimait. 

V. TlSSOT. 



•K«4» 



GÉDÉON WALDVOGEL 



ou L'OISEAU DES BOIS O 



(Récit d'an sonneur de St-Nicolas) 



Mon ami Gédéon-Barnabé Waldvogel , Dieu 
le mette en gloire, ne fut grand ni par les ta- 
lents ni par la naissance. Il n'appartenait ni à 
la noblesse comme Gorpastour, ni au patriciat 
comme ma cousine Mayosse, la mère aux treize 
chats, ni même à la petite bourgeoisie comme 
le trompette Geissmayer. Gédéon Waldvogel 
était tout simplement un Hinterscess ou domi- 
cilié, et exerçait le métier de ramoneur. Fi ! le 
vilain état, diront les uns. Oh! quelle figure 

* Le récit qu'on va lire, à commencer par le nom du 
héros fF'aldvogel qui, en français, veut dire : Oiseau des bois, 
est historique dans presque tout son contenu et il n'y a pas 
encore debienlongues années qu'un ramoneur de Fnbourg 
en accusait un autre d'avoir donné la mort au pauvre 
Waldvogel. Il fut cité en justice où il dut se rétracter et 
payer des dommages-intérêts. (Note de l'auteur.) 



158 GÉDÉON WALDVOGEL 

emmachurée, diront d'autres. L'échelle, le ba- 
lai, la raclette, l'habit de suie, quel bel équi- 
page ! Oh ! le laid ami que vous avez là, Mon- 
sieur le sonneur ! 

Laid oui, mais bon ; son état il ne l'avait 
pas choisi. Il venait d'atteindre sa sixième an- 
née. Un raatin^ son père le fait quérir sur la 
place des Rames , où il jouait avec de petite 
polissons du quartier de la Neuve-Ville. On lui 
met un habit de toile , on lui met un bonnet 
noir sur les yeux et les oreilles, une raclette 
en main, un balais sous le bras, on dressa une 
échelle devant une cheminée , et son père le 
prenant par le bras, lui dit : « Gédéon, tu vois 
ce grand trou noir , tu vas monter l«V-haut et 
nettoyer çà, au contentement des gens. Puis, 
tu redescendras, tendras la main et me porte- 
ras dix cruches^ pour lesquelles tu recevras à 
dîner. Est-ce clair ? 

Clair ! oui, aurait fait ou pensé un des ga- 
mins de ce siècle de lumière ; en tout cas plus 
clair en bas qu'en haut. 

Mais la jeunesse de ce temps-là craignait 
Dieu, les bras et la verge. Pour celle-là, le père 
Waldvogel ne la ménageait pas. Le pauvre petit 



ou l'oiseau des bois 15^ 

donc , après avoir dit ses patenôtres , et bien 
prié sjint Gédéon, vainqueur des Gabaonites , 
se lança courageusement à travers les brouil- 
lards du foyer et les horreurs de la suie, au 
risque de se crever les yeux, de se rompre les^ 
côtes et de se casser bras et jambes. Ce jour fut 
décisif pour la vocation de Waldvogel ; depuis 
ce moment jusqu'à sa mort il ne fit plus que 
deux choses : ramoner et prier. Je me trompe, 
il allait quelquefois à la chasse du menu bois^ 
et des branches sèches pour sa chère Maïsson. 

Maïsson ! que Dieu la mette en gloire avec 
Gédéon ; c'était la sœur du ramoneur. Elle par- 
tageait sa misère, faisait son café du matin et 
du soir, ses pommes de terre du dîner. Dans 
la chambre de Waldvogel , on remarquait un 
second grabat ; là couchait un ami malheureux,, 
un pauvre aveugle, Bionda, 

Qui ne se rappelle bien ce .petit homme à 
figure piémontaise , habit rouge tuile, adossé 
tout le jour au parapet du Court-Chemin, où il 
jouait modestement du violon , devant une 
image treillissée de la Vierge, ayant à ses pieds 
une corbeille remphe de bons dieux, de mado- 
nes et d'angelets encadrés. Physionomie rési-^ 



d60 GÉDÉON WALDVOGEL 

gnée, profondément triste, ne demandant rien, 
recevant tout avec une reconnaissance mélan- 
colique, souffrant toujours, ne se plaignant 
jamais. — Bionda avait été riche, son aisance 
de négociant avait péri dans une faillite, qui, 
en lui enlevant la fortune, lui avait laissé l'hon- 
neur, mais un honneur revêtu d'indigence et 
d'infortune. Pauvre, c'est déjà tant; pauvre et 
aveugle, c'est presque trop ! Waldvogel était un 
joyeux pauvre, lui ; comme Sancho Pança, « nu 
il était venu au monde, ne voyait pas grand mal 
à s'en retourner de même, » et portait gaîment 
ses guenilles. Dans la forêt bûcheron nant, et 
dans la cheminée ramonant, le bon Gédéon 
chantait toujours. 

Il chantait de vieux noëls, les chansons du 
métier et le bon Dieu des bonnes gens. J'ai re- 
tenu une de ces chansons, malheureusement 
c'est la plus courte! 

Petits enfants, quand je ramone, 

N'ayez pas peur, (bis.) 

Car si bien noire est ma personne 

Blanc est mon cœur. {bis.) 



ou l'oiseau des bois 161 

Petits enfants, quand je ramone. 

D*un bras puissant (&>«•) 

Loin que mon racloir vous étonne, 

Chantez galment. {bis,) 

Car, où rOiseau des Bois ramone, 

Au nom de Dieu, (bis,) 

On n'a vu sourciller personne 

Au glas du feu. (bis,) 

Un ramoneur pour les enfants est un épou- 
vantail. Les mères de famille elles-mêmes, ces 
éducatrices de l'enfance, dont Tun des soucis 
devrait être de bannir toute crainte supersti- 
tieuse dans ces candides novices de la vie, sem- 
blent au contraire prendre à tâche de rendre 
odieuse une honorable classe de citoyens, en 
se servant des ramoneurs en guise de croque- 
mitainer, de bobé (*). A la simple vue d'un 
homme noir portant balai sous le bras et Té- 
chelle en bandoulière, les plus petits moutards, 
interrompent leurs jeux , poussent des cris 
épouvantables et cherchent un refuge sous le 
tablier et jusque sous le jupon maternel : Ma- 
ma^ mama ! moneu, moneu ! Ce spectacle et ces 
cris déchiraient l'âme tendre de Waldvogel. Il 



(*) C'est le nom populaire, à Fribourg, de croquemi- 
taine. 

11 



162 GÉDÉON WALDVOGEL 

aimait tant les enfants, et les enfants fuyaient 
à son approche comme à celle d'un loup. 

Pour la première fois de sa vie, Waldvogel 
s'avisa d'un stratagème. Il n'entrait plus jamais 
dans une maison sans avoir empoché quelques 
images qu'il distribuait au peuple enfantin. De 
sorte qu'en très-peu de temps , loin de conti- 
nuer d'être un objet de terreur, Waldvogel se 
vit bientôt chéri des marmousets de tout âge et 
de toute condition. 

Petits garçons en robes, élèves de la pri- 
maire, élèves des frères, jusqu'aux principis- 
tesÇ) enfin, toute la gent lilliputienne, du plus 
loin qu'ils l'apercevaient, se mettaient à crier • 
Waldvogel, Waldvogel, des images, des ima- 
ges! Et le pauvre Waldvogel^ accablé de sa 
popularité, ne savait comment suffire à toutes 
les commandes. Il rentrait chez lui, poursuivi 
et exténué. Sur le seuil de la maison, il enten- 
dait encore ces mots : Waldvogel, des images ! 
Il l'a dit depuis à mon grand-père Hans Wil- 
helm : le jour où il parvint à rendre les ramo- 



* Nom qu'on donnait chez les Jésuites aux élèves de la 
classe inférieure du Gymnase. 



ou l'oiseau des bois 163 

neurs populaires parmi l'enfance et à dissiper 
un absurde préjugé qui les reléguait au rang 
des épouvantails de la société fut le plus beau 
de sa vie. Ce jour-là fut fêté chez Sylvestre ('), 
par tous les ramoneurs et Waldvogel , fou de 
plaisir , fut porté en triomphe à la maison sur 
les épaules de ses confrères qui n'étaient guère 
moins gris que lui. 

Ce fut là le premier et l'unique excès de 
Waldvogel. Sobre par principe autant que par 
nécessité, jamais, à moins qu'on ne payât pour 
lui, il ne franchit le seuil d'un cabaret. Les 
dimanches et les fêtes sont pour un grand 
nombre d'artisans une occasion de dépenser et 
de boire : Waldvogel passait ces saints jours à 
l'éghse. Quand vous entriez à Noire-Dame ou à 
l'église des Cordeliers, si la porte s'ouvrait 
avec peine, qu'un homme se levât pour vous 
laisser passer, homme qui était venu le pre- 
mier, mais qui, par humilité, se tenait avec les 
publicains, près du bénitier, c'était notre Oi- 
seau des bois, machuré , chétif, oublieux de 



* Débit de vin qui formait l'angle actuel de l'hôtel des 
Merciers. 



164 GÉDÉON WALDVOGEL 

tout ce qui Tenvironnail, les bras en croix, 
abîmé dans sa prière. 

Quelle joie pour notre ami, aux grandes so- 
lennités, quand, dans le sanctuaire étincelant 
de mille cierges, devant l'autel rayonnant d'or, 
de verdure et de fleurs, les prêtres couverts de 
chapes et de dalmatiques richement brodées, 
célébraient les saints mystères en présence 
d'un immense concours de fidèles! Vêpres, com- 
plies, sermon , litanies , bénédiction , salut , 
Waldvogel suivait tous les exercices, toutes les 
cérémonies de l'église. Rarement il sortait 
avant le moment de la clôture des grilles et 
l'ordre du sacristain. Alors encore, il s'agenouil- 
lait sous le porche pour prier ces saints et cette 
bonne Vierge qui lui donnaient la force de sup- 
porter sa misère. N'ôte^ pas les cérémonies re- 
ligieuses au peuple, c'est son spectacle à lui et 
sa consolation ! 

Ainsi vivait le naïf et pieux Waldvogel, priant 
et ramonant, lorsqu'un jour d'automne la fan- 
taisie lui prit d'aller bûcheronner dans le 
bois des Pilettes, à quelques minutes de la 
ville. 

Gomme si elle eût eu quelque fâcheux près- 



ou l'oiseau des bois 165 

sentiment, la pauvre Maïsson ne paraissait pas 
satisfaite de l'excursion projetée. Tant que Gé- 
déon fut occupé à préparer son accoutrement 
de bûcheron, elle put se contenir ; mais quand, 
la corde autour des reins et la hache au poing, 
elle le vit sur le point de sortir de leur ré- 
duit : 

— Gédéon, dit-elle, où vas-tu? 

— Maïsson, où va-t-on avec la hache et la 
corde ? 

— En quel endroit? 

— Dans le bois des Pilettes. 

— Tu ferais mieux de rester, tu as une che- 
minée à ramoner en TAuge. 

— La veuve Stritt m'en a parlé hier. J'irai 
après-dîner, l'hiver vient, il te faut des broui- 
tilles, Maïsson. 

— Il fait un épais brouillard, Gédéon. 

— Un bon feu chasse les brouillards, Maïs- 
son, et pour allumer le foyer, il faut des bû- 
chettes. 

— Eh bien va, à la garde de Dieu ! 

Et Maïsson soupira en disant ces mots. 



i 



166 GÈDÉON WALDVOGEL 

Au même instant, le chat miaula, le bois de 
lit fit entendre un soupir profond comme une 
âme en peine, et le Pédagogue chrétien^ livre 
de lecture de la famille, tomba du poêle sur le 
plancher. Mais Waldvogel était parti et gravis- 
sait d'un pas rapide la montueuse rue des Hô- 
pitaux-derrière. 

Arrivé sous la voûte des Ursulines, il ren- 
contre un conseiller communal qui lui avait 
toujours témoigné de la bienveillance et dont 
il ramonait la cheminée deux fois par an. 

— Waldvogel , avant d'aller au bois, viens 
partager une chopine avec moi. 

— Monsieur le conseiller, vous êtes trop bon. 
Mais il est bientôt huit heures. J'ai bien du 
travail devant moi jusqu'à midi. 

— Waldvogel, quand on a bu un petit coup, 
on travaille avec plus de courage. 

— Grand'merci, monsieur le conseiller. Pour 
aujourd'hui, pas possible, une autre fois. 

Et l'enragé Waldvogel, de s'éloigner d'un 
pas plus rapide encore, de traverser les Places 
presqu'à la course, d'enfiler la rue de Romont, 



ou L*OISEAU DES BOIS 467 

de franchir la porte et d'enjamber le sentier 
qui conduit aux Fillettes. 

Il entra dans le bois des Fillettes 



Midi sonna , Maïsson et Bionda mangèrent 
seuls leurs pommes de terre; Maïsson se 
promettant de bien gronder le retardataire. 
On couvrit sa portion sur la table. Une heure, 
deux heures, quatre heures sonnèrent, la por- 
tion attendait encore couverte sur la table. 
Maïsson commençait à s'inquiéter vivement. 
La nuit couvrit tout de ses voiles. Waldvogel 
ne revenait point. Maïsson et Bionda s'inquié- 
tèrent tout de bon. On se mit en campagne, on 
chercha toute la nuit, on chercha tout le len- 
demain, le surlendemain, on fouilla en tous 
sens le taillis des Filettes. On ne trouva Wald- 
vogel ni vivant ni mort; on ne trouva ni son 
chapeau, ni sa hache, ni sa corde, ni son faix 
de bois, ni quoi que ce soit qui eût appartenu 
au pauvre ramoneur. 

Quelques jours après, on entendait sur le 
marché, en passant près des maraîchères, se 



168 GÉDÉON WALDVOGEL 

glisser à l'oreille ces mots mystérieux : « Savez- 
vous où est Waldvogel?...— On dit qu'un ra- 
moneur étranger, un de ses confrères, l'a tué 
par jalousie de métier. — Vous n'y êtes pas; 
je sais la chose, moi ; je la tiens d'un gen- 
darme qui la tient de la bouche même de la 
fille de l'huissier du tribunal criminel : « Un 
seigneur de Fribourg, qui chassait au bois des 
Pilettes 5 a pris le noir Waldvogel pour une 
pièce de gibier, a tiré sur le pauvre hère et a 
jeté son corps dans la Sarine... » 

Mais une nuit que Maïsson pleurait accoudée 
devant la fenêtre de papier de leur réduit, qui 
regardait vers la Sarine, une voix d'une céleste 
mélodie fit entendre ces paroles : 

$i vous cherchez l'Oiseau des Bois, 
Ne cherchez pas au cimetière ; 
Ne le cherchez pas sur la terre, 
Si vous cherchez l'Oiseau des Bois. 

J'ai vu, rayonnant de lumière, 
Sillonner l'air, l'Oiseau des Bois, 
Ne le cherchez plus sur la terre, 
Il est ailleurs, l'Oiseau des Bois. 

Maïsson ouvrit le vasistas : l'air était calme^ 
les étoiles brillaient au firmament, la Sarine 



ou l'oiseau des bois 169" 

roulait comme d'ordinaire ses mugissantes 
eaux ; la voix s'était éloignée, mais, du côté du 
Botzet, elle crut encore distinguer les derniers 
sons de la voix consolatrice : 



Ne le cherchez plus sur la terre, 
Il est au Ciel TOiseau des Bois. 



Alexandre Daguet. 



LE TALON DE LA SORCIÈRE 



Le Départ. 

Elles étaient hautes et larges les salles des 
châteaux d'Arconciel et d'IUens. Les immenses 
cheminées où brûlaient des arbres entiers ou- 
vraient béantes leurs gueules enflammées. Elles 
coloraient d'une teinte pourpre des corps 
d'hommes couchés pêle-mêle sur les dalles au 
milieu des meubles renversés et brisés, et fai- 
saient étinceler l'acier poli des armures. Çà et 
là des tronçons d'épées, des débris de vaisselle 
el de verres, des coupes d'argent, des casques 
^t des gantelets encombraient le sol. Pas d'au- 
tres bruits que les ronflements des hommes 
ivres et les pétillements de l'âtre. 

L'orgie avait tué l'orgie. 

C'était le jour où Jehan de la Baume Mon- 
trével, seigneur de Valufrin, prenait pour fem- 



172 LE TALON DE LA SORCIÈRE 

me Jehanne de la Tour et ajoutait à ses vastes 
domaines les seigneuries d'IUens et d'Arçon- 
ciel. 

Jehanne de la Tour avait les yeux bleus et 
les joues vermeilles. Mais lorsque Jehan delà 
Baume lui glissa au doigt son anneau de ma- 
riée, ses yeux se ternirent et ses joues devin- 
rent pâles. 

— Par la malemort, comme vous voilà mar- 
rie et déconfite! exclama l'époux; quelle émo- 
tion vous ard? Cessez de geindre. Ne vous sou- 
rit-il point de quitter vos castels froids comme 
glace , où les épées se rouillent au fourreau ^ 
pour habiter d'oresenavant le beau pays de 
France? Du haut des échafauds vous assisterez 
à nos tournois et passes-d'armes, et distribuerez, 
à nos preux les récompenses et les couronnes. 

— Monseigneur et maître , répondit triste- 
ment Jehanne, s'efforçant de sourire, je vous 
suivrai où que vous alliez. N'est-ce pas le com- 
mandement de notre sainte Église? 

» » 
Comme les premiers rayons du soleil do- 
raient les tourelles élancées du donjon d'il- 



LE TALON DE LA SORCIÈRE 173 

leris, les fanfares retentirent bruyantes et folles, 
les ponts-levis s'abattirent en grinçant sur les 
bords des fossés , et une cavalcade brillante, 
escortée d'archers au panache éclatant, descen- 
dit dans le vallon. 

Les nuées blanches du matin couvraient la 
campagne que marginaient à l'horizon les fo- 
rêts de hêtres et de sapins. De cette blancheur 
se détachaient ici et là le vol étrange des cor- 
beaux et les silhouettes des arbres fruitiers, 
tordus et noueux, inclinés vers la terre comme 
pour lui demander un reste de chaleur. Triste 
paysage, lugubre et nu, zébré de blanc et de 
noir. Rien de plus triste, si ce n'est la face pâle 
et souffreteuse, et dans cette face, rougis par 
les larmes, les yeux de Jehanne, dame de Va- 
lufrin. 

Elle s'avançait la première , montée sur sa 
mule rousse, les bras ballants, sans songer, 
malgré la bise, à garantir son visage des mor- 
sures du froid. Un rosaire où la nacre et la 
topaze mariaient leur couleur, frappait en gré- 
sillant les housses cramoisies de la haquenée. 
Jehanne priait. 

Jehan de la Baume, à la barbe plus rouge 



174 LE TALON DE LA SORCIÈRE 

que le cuir de sa chaussure, la suivait en main- 
tenant au pas de la mule celui de son coursier. 
C'était un homme tout d'une venue, qui aurait 
fait peur au coin d'un bois. Autour de lui mu- 
guetaient et gracieusaient pages et écuyers y 
s'éclafîant de rire , la joue encore enluminée 
des libatioDis de la veille. 

— Par la malemort ! s'écria soudain le sei^ 
gneur Jehan , n'était la souillure dont je cou- 
vrirais mon espade, j'occirais cette femme. 

La mule qui portait Jehanne, par un violent 
écart, s'était jetée dans le fossé qui bordait le 
chemin. Une chose noire, un chaperon laissant 
échapper en désordre de longues filasses de 
cheveux, des bras et un sein nus, un être im- 
monde se démenait au milieu de la route : la 
sorcière. De sa bouche qui, d'une oreille à l'au- 
tre, étalait une rangée de dents hideuse et 
ébréchée, s'échappait, avec des hurlements ,^ 
un fouillis de paroles incohérentes. Son bras 
armé d'une gaule, menaçait Jehanne que la 
frayeur avait évanouie. Son œil injecté de sang 
avait ce flamboyant regard des illuminés qui 
fait reculer et songer aux apparitions. 



LE TALON DE LA SORCIÈRE 175- 

Jehan releva Jehanne défaillante. Les écuyers 
et les pages se signèrent par trois fois. Les 
moines brandillèrent leurs rosaires. Puis toutfr 
la troupe piqua des deux et disparut au détour 
du chemin. Les archers jetèrent là leurs armes 
et revinrent sur leurs pas semer l'épouvante 
parmi les gens des deux châteaux. 



La Sorcière. 



Le lendemain de ce jour, il y avait un jeune- 
homme accoudé sur le parapet du pont de^ 
Sainte-Apolline , à mi-chemin d'IUens et de 
Fribourg. Il regardait les eaux de la Glane 
couler sous l'arche unique et bouillonner au 
contact des galets de la rive. Le désespoir avait 
creusé son sillon entre ses deux sourcils et 
glissé un sourire plein d'amertume entre ses 
deux lèvres serrées. 

Une main se posa sur son épaule : son attou- 
chement était glacé. L'écuyer Uldarich fit le 
mouvement d'une personne qui n'aime pas à 
être dérangée. 



176 LE TALON DE LA SORCIÈRE 

La main lâcha prise et une voix enrouée, que 
réloignement rendait de moins en moins dis- 
tincte, articula ces mots : 

— Jehanne n'a voulu mie de ton âme et tu 
suides la bailler au diable; s'il te bette, je 
veux te l'acheter et te la payerai en beaux 
4cus brillants au soleil. Viens ci, mignon et 
pauvre cœur : je te donnerai soûlas et ri- 
chesse... Jehanne n'a voulu mie de ton âme. 
Viens-ci, mon fiancé. Nous danserons le branle 
^t la sarabande sur les fougères, minuit son- 
nant... Mes couronnes et mes doublons, le so- 
leil ne les fond, et l'eau bénite ne les mute en 
feuilles sèches... Et tu viendras en beau pays 
de France où tu bresteras le Barbe-rousse et 
le frapperas d'estoc en combat singulier. A 
Jehanne, le cœur lui traverseras d'une bonne 
lame et détruiras toute sa séquelle... Viens-ci, 
mon fiancé... 

Une sueur froide baigna le front de l'écuyer. 
Il s'éloigna dans la direction qu'avait prise la 
voix. Bien loin devant lui scintillait une flamme 
bleuâtre à l'intérieur de la forêt. Une puissance 
secrète entraînait irrésistiblement Uldarich; 
sur son passage, les ronces retiraient leurs 



LE TALON DE LA SORCIÈRE 177 



dards aigus, les racines des hêtres se tordaient 
comme des nœuds de serpenteaux, leurs bran- 
ches se relevaient et se nouaient au-dessus de 
sa tête. Le gazon desséché criait sous ses pas, 
et son cri lui traversait l'âme comme celui d'un 
damné. Il lui semblait marcher sur le pâle lin- 
ceul de Lazare. 

Puis la nuit se fit, gigantesque, intense. La 
flamme bleue avait disparu. Il fut envahi par 
toutes les horreurs de l'obscurité. Et l'effroi 
succéda au désespoir. Il le sentait sur sa poi- 
trine comme une large ventouse. 

Il s'arrêta. Un poignet d'acier s'abattit sur 
son bras et mordait dans ses chairs. Ce fut une 
lutte horrible, et l'enlacement froid de la vipère. 

Affolé de terreur, les cheveux hérissés, il 
cherchait à échapper à l'étreinte de son adver- 
saire Mais ses nerfs épuisés demeurèrent in- 
sensibles à l'élan que voulait leur imprimer sa 
volonté. Ce n'était plus qu'une chair inerte. 
Toute la vie s'était réfugiée dans son regard 
où brillait la lugubre lueur des épouvante- 
ments. 

Comme si le ciel et la terre voulaient ui^ir 
par un triple hyménée leurs colères à celle qui 

12 



178 LE TALON DE LA SORCIÈRE 

bruissait sourdement dans la poitrine de cet 
homme renversé, les fauves éclairs dessinèrent 
à l'horizon leurs pentagi^mmes cabalistiques, 
les sapins de la forêt de Glane gémirent d'une 
immense plainte et le tonnerre hurla de sa 
grande voix. 

Dans cette lumière intermittente de l'orage, 
Uldarich distingua la frêle et longue stature 
de la sorcière. Elle était accroupie sur une 
grosse et large pierre, comme une Pythonisse 
sur son trépied, mais une Pythonisse repous- 
sante de laideur et d'étrangeté. Deux trous 
noirs et profonds sous un crâne proéminent» 
ne laissaient plus deviner ses yeux. Une main 
enfoncée dans l'énorme rictus que formait sa 
bouche, elle retenait de l'autre le poing crispé 
de l'écuyer. 

Uldarich, sous cette pression, éprouvait une 
souffrance aiguë. Les doigts s'appliquaient dans 
sa chair comme autant de sangsues. Son sang 
affluait vers ces suçoirs et semblait disparaître 
dans l'entrelacement furieux des poignets. De 
longs frissons sillonnaient son corps et ajou- 
taient encore à l'horreur de ce vampirisme. 



LE TALON DE LA SORCIÈRE 179 

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— Que veux-tu de moi? s'écria-t-il d'une 
voix haletante. 

La goule lui répondit, et sa parole parcou- 
rait une gamme hideuse de notes rauques et 
échevelées : 

— Nous chanterons ensemble les litanies de 
Satan, mon bel amoureux. Cette pierre est un 
autel. 

Et ce fut un chorus délirant, un enchevêtre- 
ment de blasphèmes et de tendresses, un mons- 
trueux désaccord d'harmonies et de hurlements. 
La folie cerclait le front du jeune homme 
comme une onglée violente ; sa voix avait des 
ricanements farouches et des expressions sou- 
daines de haine et de colère. Dans tout son 
être bouillonnait la fièvre de Tensorcellement. 
Il subissait la fascination de l'horrible fée, il 
l'acceptait maintenant sans s'en rendre compte. 
Il y avait comme un trait d'union entre le 
squelette et cette jeune chair : la haine. L'idée 
de la fureur les enveloppait du même nimbe, 
lugubre anneau de leurs fiançailles. 

Quand les glapissements et les huées eurent 
assez tordu leurs gosiers, le silence se plaça 



180 LE TALON DE LA SORCIÈRE 

entre eux. Ce fut un long recueillement, quel- 
que chose comme la méditation du blasphème. 
Lorsqu'Uldarich en sortit , un tressaillement 
parcourut ses membres. Des ruines de sa mé- 
moire était sortie une pensée ardente qui lui 
troua le cœur d'une large plaie. Elle prit un 
corps et dansa dans les rayons érubescents de 
son regard. 

Mystérieuse incubation : sous le feu qui jail- 
lissait des prunelles dilatées de Técuyer , le 
spectre grandissait; sa chevelure jetait un éclat 
igné ; sa barbe dardait des flammes fauves ; un 
long rire sillonnait la grosse face couperosée 
du seigneur de Baume. 

Pénétrant cette pensée, la goule attirait jus- 
que sous son haleine la tête de son compagnon. 

— Ores, dit-elle en rognonnant, tu as Satan 
pour maître et seigneur. N'y aura peste ni mal 
qui te porte nuisance. Tu mettras à sac Jehan 
de Montrével et le deflferas comme vile bête. 
Veux-tu ? 

Un flot d'amertume trempait le jeune homme 
de ses brunes ombres. Mais de celte nuit se 
détachait la blancheur du lys, la pâle joue de 
Jehanne. 



LE TALON DE LA SORCIÈRE 181 

— Courage et vertu me fault. Je ne pourrai 
mie, dit-il. 

— Et tu cueilleras , acheva la sorcière , la 
fleur d'amour que tu as semée piéça au cœur 
de Jehanne. Et lors lui arracheras l'àme, car 
elle t'a trahi et s'est vendue. Va, mon fiancé, 
en pays de France. Je te ceindrai les reins de 
la corde d'un supplicié. Et Satan te donnera 
courage et force. 

Le ciel flambait, les nuées se festonnaient 
de bandes pourprées. Les sapins s'entrecho- 
quaient avec des piaillements lamentables. 

En proie à un revirement subit, où le dégoût 
le saisissait à la gorge, c'est à peine si Ulda- 
rich, entre deux étranglements, put exprimer 
la révolte de sa volonté. 

— Jamais? répéta la vieille en se dressant 
de toute sa hauteur. Et le feu du ciel la mon- 
trait dans sa maigreur hideuse. — Adonc, ne 
sais-tu que tu es chose mienne ? Si c'était mon 
vouloir, tu ramperais sous mon talon, pauvre 
larve que je briserais comme entre enclume 
et marteau. Tu es à Satan tout ton benoit 
saoul, dès cestui moment onquel pensais à te 



182 LE TALON DE LA SORCIÈRE 



noyer en la rivière. Ains, viens donc ci, que je 
te marque le signe de conquête. 

Uldarich recula. Mais, avec la souplesse du 
tigre, la femme bondit et, l'étreignant à Té- 
toufîer, plaça sa bouche sur son front. La suc- 
cion y amena un flot de sang. 

— Je t'ai donné le baiser des épousailles, dit 
la sorcière avec un ricanement victorieux; tu 
les festoieras chaque soir en buvant le vin de 
France, ambroisie, clairet ou hypocras blanc. 
Tu boiras à grands traits, vidant les hanaps 
comme aux jours de grande liesse. Le vin, le 
gentil vin ! 

— Sur mon âme damnée qui est tienne, je 
te le jure, hurla Técuyer qui tomba anéanti. 






Une acre odeur de soufre rappela la vie «dans 
ce corps évanoui. Le jeune homme se leva. 
L'aurore glissait ses premiers rayons au tra- 
vers des sapins. C'était le jour avec ses bour- 
donnements, ses bruits d'ailes et ses cris 
qui allaient et revenaient d'un nid à un 
autre. 



LE TALON DE LA SORCIÈRE 183 

Il avait bu toutes les horreurs et ce fut 
presque en souriant qu'il promena son regard 
sur la scène qui l'entourait. 

Un amas difforme de chairs ensanglantées 
reposait sur la pierre. Une de ses faces portait 
l'empreinte d'une chaussure moulée dans le 
granit par un bizaire effet de la foudre Q. 

— La sorcière a trépassé , se dit en lui- 
même Uldarich. Et il porta la main à son front, 
comme pour en chasser un souvenir. Il y res- 
sentit une douleur cuisante. 



Le Grime. 



Les étincelles jaillissaient des pavés du che- 
min. Sous l'éperon de son cavalier, le cheval, 
l'œil en feu, les narines frémissantes, avait l'al- 
lure' du cheval de Lénore. Si un passant attardé 



* Il y a quelques années, cette pierre se voyait encore 
dans le chemin creux qui conduisait de Fribourg au pont 
de Sainte-Apolline, avant que la nouvelle route et le pont 
de la Glane fussent construits. Sur une des faces de cette 
pierre ,« une excavation simulait assez bien l'empreinte 
d'un talon. Les gens du pays l'appelaient : Le talon de la 
4orcière. 



184 LE TALON DE LA SORCIÈRE 

l'eût VU ainsi le poil au vent s'avancer par 
bonds énormes, il se fût jeté dans le fossé de 
la route, tremblant, éperdu, la têle dans les 
mains. Et il eût raconté à sa famille conster- 
née : le mauvais esprit a passé ce soir avec sa 
meute près du moulin de Glane. Que Dieu 
veille sur nous et sur nos moissons. 

Cela dura six jours ainsi. Six jours de course 
échevelée à travers prés et forêts, par monts, 
par vaux, presque sans relâche. C'est à peine 
si Uldarich accordait un moment de repos à sa 
monture qui, haletante, les flancs humides de 
sang et de sueur, menaçait de s'abattre à cha- 
que instant. 



* 



Bruit, chant et joie, au château de Valu- 
frin! Dans la grande salle, au plafond mar- 
queté d'armoiries , le seigneur tient table ou- 
verte. — Les vins ruisselaient. Les pages ap- 
portaient sur des. plateaux les gibiers les plus 
succulents. Sous les feux croisés d'une cause- 
rie ardente, la folle gaieté agitait ses crécelles 
et de longs rires escaladaient les fumets eni- 
vrants qui s'échappaient des viandes et de» 



LE TALON DE LA SORCIÈRE 48S 

brouets. Les chevaliers s'entretenaient d'ar- 
mes et d'amour et souvent les guimpes plus 
fines que fleur de lys avaient peine à cacher 
la rougeur qui envahissait le col des châte- 
laines. 

Les jongleurs et les ménétriers entraient 
dans la salle , les plumes de paon dont leurs 
bérets étaient ornés se balançaient en cadence; 
ils chantaient des lais, des ballades et des bac- 
chanales. 

Puis aux chansons succédèrent les danses. 
Les cercles se formèrent sous la conduite 
de Jehan et de Jehanne. Et toute cette jeu- 
nesse , qu'emportait la folie des vingt ans, 
s'engagea dans le branle au milieu des éclats^ 
de rire : 



Valet qui aime par amour, 
N'aime pas fille d'un seignour, 

Cheminez fillettes, 

Cheminez toujours. 

N'aime pas fille d'un seignour. 
J'en aimai une par amour. 

Cheminez fillettes, 

Cheminez toujours. 



486 LE TALON DE LA SORCIÈRE 

Les pages et les varlets semaient d'éclats 
<le rire les paroles de cette ronde villageoise 
et jetaient de malicieux regards à leur sei- 
gneur. 

Cette joie pesait comme un cauchemar sur 
la poitrine de Vécuyer Uldarich. Il se tenait à 
récart. Les cris et les chants éveillaient dan^ 
son cœur des échos de tristesse ; il pensa s'op- 
poser à cet envahissement en noyant son ma- 
laise dans le vin épargné par les convives. Les 
rasades suivirent les rasades, mais quand l'i- 
vresse vint, elle ne lui apporta pas ses assou- 
pissements et ses somnolences. Elle arriva avec 
le hideux cortège des vieilles haines. Elle fit 
défiler toute une théorie de fantômes aux con- 
torsions étranges et menaçantes sous les yeux 
du jeune homme, qui s'injectèrent de sang. 
De frénétiques envies illuminèrent son cer- 
veau, et la pensée du crime attacha à son front 
son diadème sombre. La morsure de la sor- 
cière en était le joyau. 

Les lustres s'éteignirent. Les invités s'éclip- 
sèrent. Dans l'obscurité , Uldarich vit passer 
Jehan et Jehanne les bras enlacés. Les bottes 
du seigneur de la Baume faisaient crier, en le 



LE TALON DE LA SORCIÈRE 487 

heurtant, le drap d'or dont était revêtue la 
nouvelle mariée. 

Ce n'était plus la soif du vin qui le prenait 
au gosier. Il avait au cœur, maintenant, la soif 
du sang. L'un avait engendré l'autre. La sor- 
cière avait prévu cela. 

Ph. Aebischer. 



■■•I 



LE DUC DE ZiEHRINGEN 



ET LE CHARBONNIER 



Fribourg n'existait pas encore et le château 
des ducs de Zsehringen, grande masse noire, 
flanquée d'une grosse tour ceinte de fossés et 
d'un pont-levis , était la seule habitation en 
pierre qu'on trouvât dans la contrée sauvage 
de l'Uechtland. Quelques chaumières de pê- 
cheurs, de charbonniers, de bûcherons se 
voyaient clairsemées çà et là sur les rives de 
la Sarine, couvertes de broussailles. 

Le duc de Zaehringen, Berchthold IV, était 
allé à la chasse dans les joux noires qui sépa- 
rent Tavel de Dirlaret. Au retour, il fut surpris 
il la fois par la nuit et par un violent orage , 
^t se trouva tout à coup séparé des hommes 
de sa suite. 



490 LE DUC DE Z^HRINGEN 

Harassé de fatigue, il alla frapper à la mai- 
son d'un charbonnier où il voyait de la lu- 
mière. Le maître du logis , pauvre comme le 
charbonnier Alexandre qui devint évêque de 
Verceil, mais hospitalier comme on Tétait alors, 
ouvrit sa porte à TétraageF sabs crainte des 
brigands et lui offrit un escabeau près du foyer^ 
une part au souper, qui se composait de pain 
et de fromage et un coin pour se reposer dans^ 
Tunique chambre de la cabane. Le charbonnier, 
sans doute, ne reconnut point le duc de Zaehrin- 
gen qui, pour courir le renard ou le loup, 
n'avait pas mis sa bonne cuirasse, ni son man-^ 
teau fourré d'hermine, ni son pourpoint de 
cour avec broderies d'or et le chapeau à plumes. 

Pour le duc, il ne jugea point à propos de 
dire à son hôte qui il était. Il se chauffa tran- 
quillement, parla du mauvais temps , mangea 
comme Taurait fait un charbonnier affamé, et,, 
quand on lui eut montré sa couche improvisée, 
il s'y jeta sans regarder autour de lui, et tout 
habillé, comme un homme content de dormir 
et habitué à l'oreiller des camps , charbonnier,, 
charbonnière et petits charbonniers ronflant 
autour de lui ! 



ET LE CHARBONNIER 191 

Le lendemain, quand le duc ouvrit les yeux,, 
tous ses compagnons avaient disparu, et il fai- 
sait grand jour, autant du moins que permet- 
tait de le voir la fenêtre en papier qui éclairait 
la chambre de son hôte. 

Le prince ouvre le vasistas et promène sa 
vue sur la campagne environnante. Le ciel était 
serein, les arbres et les prés verdoyaient, les 
mésanges et les hirondelles chantaient jusque 
sur le toit de la cabane. La Sarine, si tortueuse 
la veille, murmurait presque comme un ruis- 
seau. En levant les yeux, Berchthold put aper- 
cevoir son manoir , dont la tour gigantesque 
reflétait vivement les rayons d'un soleil avancé^ 
dans sa carrière. 

Le rocher qui portait le château, et où cou- 
rent aujourd'hui les maisons de la Grand'rue,. 
brillait d'un éclat extraordinaire par la réver- 
bération de la lumière sur le taillis qui cou- 
ronnait sa crête. La beauté et la fraîcheur de 
la matinée, le repos dont il venait de jouir 
après l'exercice salutaire de la veille et la vue 
grandiose et gracieuse en même temps qui se 
déroulait à son regard réveillèrent dans l'es- 



492 LE DUC DE Z^HRINGEN 

prit du prince les pensées les plus riantes et 
les plus généreuses. 

Depuis longtemps il méditait la fondation 
d'une ville qui tiendrait en bride les cent ba- 
rons remuants de la Bourgogne : il n'était ar- 
rêté dans l'exécution de son plan que par la 
difficulté de trouver un emplacement convena- 
ble. En ce moment, et pendant qu'il contem- 
plait avec enthousiasme ce paysage, une inspi- 
ration traversa son esprit comme un éclair. 
« Pourquoi, s'écria Berchthold , ne construi- 
rais-je pas ma cité sur le rocher qui porte mon 
manoir? Par Saladin ! je ne la bâtirai pas autre 
part ! Le rempart commencera à mon castel et 
suivra le long de ce rocher à pic jusqu'à l'an- 
gle que forme du côté de la prairie de la Sa- 
rine , rabaissement du rocher; de là, une se- 
conde muraille contournera le rocher vis-à-vis 
le détour que forme la Sarine en s'avançant 
vers Loyes Q. 

Mes bourgeois, je les veux libres et toujours 

* C'était le nom français de Laupen, nom qui s'est perdu 
après l'occupation bernoise et la germanisation de cette 
petite ville qui figura un moment au nombre des villes li- 
bres et impériales de la haute Allemagne, 



ET LE CHARBONNIER 493 



armés, ils habiteront une ville franche ! Je lui 
octroierai une charte comme de longtemps il 
ne s'en est point octroyé. Mais à mes libres 
bourgeois il faut une bannière ! Oui , quelles 
couleurs donnerai-je à ma ville franche? 

En s'interrogeant amsi, Berchthold fît un 
mouvement et jeta involontairement les yeux 
sur son costume qu'il n'avait pas encore ho- 
noré d'un regard. 

Quelle fut sa surprise et son envie de rire à 
gorge déployée , en voyant son pourpoint et 
son haut-de-chausses tout noirs, tout couverts 
de suie d'un côté, et tout blancs, tout enfari- 
nés de l'autre. 

Il s'approche de sa couche ; le charbonnier 
ou la charbonnière n'avait rien trouvé de mieux 
pour composer un lit à leur hôte que d'ajuster 
deux sacs de charbon qu'ils avaient recouverts 
d'un sac de farine. Le côté que le prince avait 
appuyé sur le sac à charbon était noir, l'autre 
côté, qu'avait légèrement effleuré le sac de fa- 
rine, s'était naturellement revêtu d'une couche 
blanche. 

Le savoir-faire de ses hôtes dérida complète- 
ment le prince : « Par Saladm, dit-il, (c'était 

13 



494 LE DUC DE ZiEHRINGEN 

un jurement usité parmi les princes depuis la 
croisade), ma franche ville de Fribourg n'aura 
pas d'autres couleurs que celles du lit du char- 
bonnier. » 

La véridique chronique d'où nous tirons ce 
fait s'arrête ici fort mal à propos selon nous, et 
ne dit point, comme elle le devrait, quelle ré- 
compense le duc accorda à ses hôtes ; s'il agran- 
dit la maisonnette hospitalière ou la dota d'un 
petit fonds de terre ; s'il témoigna sa recon- 
naissance en pièces d'or, ou si peut-être il leur 
donna quelque office parmi les gens du châ- 
teau. Mais bien sûr qu'un prince si généreux 
ne laissa point sans marque aucune de grati- 
tude, des gens qui l'avaient hébergé simple- 
ment, mais avec tant de bonne grâce et de 
cordialité. 

Alexandre Daguet. 



LE CAVALIER VERT 



Au milieu des montagnes qui ferment d'une 
double ligne parallèle, à l'est et à l'ouest, celte 
belle vallée de la haute Gruyère, dans la chaîne 
orientale, à deux petites lieues de Grandvillard 
en s' élevant vers la gauche, est un bassin cir- 
culaire qui ne s'ouvre qu'à l'ouest sur la val- 
lée, entouré qu'il est, de tous les autres côtés, 
de hautes montagnes couvertes jusqu'à leur 
sommet des plus gras pâturages ou se termi- 
nant en roches escarpées. Parmi les premières, 
vous avez les Merla et le gros Serman à gau- 
che ; en face ce ne sont plus que cimes rocail- 
leuses ou vanil en langage du pays, la crête des 
Mortais et le Vanil iioir à leur extrémité méri- 
dionale. Le bassin lui-même est un des gradins 
de ces sommités ardues, c'est déjà une partie 



196 LE CAVALIER VERT 

supérieure de la base majestueuse sur laquelle 
sont assis les Mortais , Branleire et Foliéran , 
ces géants de nos alpes fribourgeoises et leurs 
cîmes les plus élevées. 

Au point où je vous ai amené, le terrain est 
plat, sauf quelques monticules formés par d'an- 
ciens éboulements et des quartiers de rocs qui 
ont roulé des hauteurs voisines. A voir ces 
masses coniques à demi-penchées, on dirait Je 
vieilles colonnes tombées en ruines. Ici, non 
loin d'une nappe d'eau profonde, du plus beau 
vert de mer, qui porte avec un peu de préten- 
tion le nom de lac de Coudry, nom charmant 
que partage avec elle la cascade pittoresque qui 
lui porte ses ondes écumantes ; au milieu des 
pâturages les plus frais, où paissent de nom- 
breux troupeaux, est le Plan des danses. C'est 
un vaste emplacement en demi-lune et parfaite- 
ment plat, un peu plus bas que le niveau du 
grand bassin des Baoudès. 

C'est ici que la tradition a placé notre lé- 
gende. 

Dans un temps bien éloigné du nôtre, il y a 
au moins six cents ans de cela (mais il est plus 
sûr de ne jamais préciser ces époques), là au 



LE CAVALIER VERT 497 

lieu des quatre chalets qui forment Testivage 
des Baoudès, on voyait de nombreuses habita- 
tions ; car alors , à deux lieues plus bas, la 
plaine était déserte, et la paroisse de Grandvil- 
lard existait ici au milieu de ce bassin pittores- 
que. Pour charmer ses loisirs, la jeunesse de 
la contrée dansait et s'ébattait joyeusement 
tous les jours de fête sur les pelouses fleuries. 
Aussi bien, que voulez-vous qu'elle fît? On lisait 
peu alors, on aurait envoyé au diable tous les 
journaux quotidiens qui auraient troublé la 
quiétude et la douce monotonie des jours qui 
se succédaient avec la plus heureuse uniformité. 
Cependant il parait que l'âge d'or n'existait 
plus : avec lui s'étaient envolées l'innocence et 
les vertus primitives. Déjà le curé voyait des 
inconvénients dans cette promiscuité des sexes, 
et des abus se glisser jusque dans la coraulCy de 
tout temps si chère au Gruérien. Que si vous 
voulez savoir ce qu'était la coraule, allez le de- 
mander à Uhland, qui a si bien dépeint les cer- 
cles enivrants de cette danse rapide, aux char- 
mes de laquelle le comte de Gruyère se laissa 
entraîner jusqu'à y perdre sa couronne. C'était 
une coraule , cette danse-monstre qui durait 



198 LE CAVALIER VERT 

une journée entière et dont la chaîne s'étendait, 
dit-on, sur plus de trois lieues de chemin. 

C'est encore la coraule que l'on danse sur la 
croupe de nos montagnes les plus élevées, à 
certains jours de l'année. Puis, à la plaine 
aussi, dans ces réjouissances générales et à la 
bénichon^ c'est la coraule que l'on danserait 
toujours si la polka ne venait pas détrôner nos 
danses nationales. Mais revenons à nos mou- 
tons ou à nos bergers. Donc, ceux-ci se livraient 
depuis bien des siècles au divertissement de la 
danse en compagnie de leurs bergères, malgré 
les avertissements de Monsieur le Curé. Il avait 
beau faire et beau dire. Si tous les dimanches, 
à l'office du matin, allumé d'un saint zèle , il 
montait en chaire pour déclamer contre la danse 
et les réunions dangereuses , tous les diman- 
ches aussi sitôt vêpres terminées, jeunes ten- 
drons se donnaient rendez-vous au Plan des 
danses, où les doux sons des instruments fai- 
saient taire avec les derniers échos de la voix 
du bon pasteur, les derniers scrupules des 
consciences les plus alarmées. Le crépuscule 
du soir, quelquefois même les ténèbres seules 
de la nuit mettaient un terme à la danse. 



LE CAVALIER VERT 499 

Un événement imprévu devait la terminer 
d'une autre manière. 

Un jour de grande fête, par une de ces bel- 
les soirées d'été qui embellissent encore le 
paysage en lui donnant ses tons les plus chauds, 
les teintes les plus transparentes , les derniers 
rayons du soleil qui venait de disparaître der- 
rière le Moléson doraient les cimes de Mor- 
tais, et la danse était loin de finir, à en juger 
par l'animation des couples joyeux et par les 
rondes interminables qui se chantaient en 
chœur à l'unisson des instruments. 

Jamais plus d'entrain et de gaieté ; car, le 
lendemain, des noces devaient se célébrer au 
village, et l'on anticipait quelque peu ^ur les 
réjouissances du jour suivant. Mais voici qu'au 
plus fort d'une valse qui venait de succéder à 
la coraule, une lueur blafarde soudaine comme 
un éclair se projette sur la foule assemblée, la 
foudre gronde au-dessus des têtes et va éveiller 
les échos des rochers, tandis que l'aigle des 
Alpes fait entendre des cris sinistres. 

Au même instant, un cavalier tout habillé de 
vert, monté sur un cheval noir comme le jais, 
apparaît et caracole au milieu des danseurs 



200 LE CAVALIER VERT 

Stupéfaits, sur chacun desquels il arrête en pas- 
sant un regard ironique ; puis se plaçant sur 
le monticule qui servait d'estrade aux méné- 
triers, il enfonce ses éperons dans les flancs 
écumeux de son coursier, saute d'un bond par- 
dessus les couples immobiles et franchit au ga- 
lop les rochers de la cascade, en laissant après 
lui une odeur nauséabonde de soufre et de bi- 
tume. Un éclair marque sur la montagne la 
trace de ses pas ; — puis un second coup de 
tonnerre, et le cavalier vert disparaît derrière 
le Vanil-noir, Depuis lors, plus jamais on ne 
dansa au Plan des danses^ et comme si le lieu 
devait attester à la postérité la plus reculée le 
passage d'un être maudit, le sol, jadis couvert 
de l'herbe la plus tendre, ne produit plus que 
des plantes malfaisantes, telle que les patien- 
ces, le chardon et l'ellébore. 

H. RiEMY. 



LE PAS DU MOINE 



La première fois que j'eus Vhonneur de figu- 
rer sur la liste des élèves du collège de Fri- 
bourg , en Suisse, j'avais pour condisciple un 
de ces gros et bons enfants de la Gruyère, rose 
et doux comme une nonne, mais paresseux 
comme un vieux chanoine. C'était le hasard 
qui me l'avait donné. A onze ans, le sentiment 
des sympathies et des antipathies n'est guère 
développé ; on n'a pas encore vu le monde par 
derrière, et l'on ne suppose pas tant de bosses 
au dos des gens qui semblent se tenir le plus 
droit ; on se lie d'amitié à la première ren- 
contre. 

Lorsque notre professeur entra dans la salle, 
nous étions encore éparpillés comme des mou- 
tons que ne surveille pas l'œil du berger. 



1Î02 LE PAS DU MOINE 

« Messieurs , à vos bancs ! » nous cria-t-il, en 
frappant son pupitre avec sa clé. 

Nous n'avions pas encore de place, c'était le 
jour de la rentrée; chacun s'assit où il put. Je 
me mis au bout d'un banc : à ma gauche, s'é- 
levait une grande fenêtre contre laquelle les 
mouches volaient étourdiment en se cognant, ce 
qui devint aussitôt un spectacle fort divertis- 
sant pour moi; à ma droite, s'étalait, les coudes 
en triangle, le gros Gruérien dont les joues 
fraîches et vermeilles avaient l'éclat d'une tu- 
lipe épanouie; ses yeux étaient bleus comme 
des pervenches, double marque de timidité et 
de douceur. 

A la récréation de dix heures, je me tournai 
vers lui et lui demandai, sur un ton pédagogi- 
que et grave, s'il savait les déclinaisons latines. 
Il me répondit que son oncle les lui avait ap- 
prises. 

— Eh bien, fis-je , nous allons voir : com- 
ment frajypemundus fait-il au datif? 

— Frappemundo^ murmura-t-il d'une voix 
hésitante, comme s'il* pressentait une mystifi- 
cation. 



LE PAS DU MOINE 203 



— Ah ! frappe mon dos. . , il a dit frappe mon 
dos! m'écriai-je en le montrant aux autres élè- 
ves, et immédiatement une volée de coups de 
poings des plus distingués fit gémir ses épau- 
les. Heureusement qu'elles étaient larges et so- 
lides ! 

Je crus néanmoins qu'il allait se fâcher, mais, 
à notre vive surprise, il se prit à rire aux 
éclats. 

Dès ce moment nous fûmes amis. 

On l'avait mis en pension à la rue de Lau- 
sanne, chez la veuve d'un maître de musique. 

Un vieux piano à queue, boitant sur ses six 
jambes, avait été relégué au fond de sa cham- 
bre, et chaque soir, il m'invitait à venir érein- 
ter le pauvre instrument qui poussait des sou- 
pirs à fendre l'àme. 

La fille de sa propriétaire était assez gentille, 
malgré son petit nez en trompette et son œil 
gauche qui narguait son œil droit; aussi l'in- 
vitions-nous chaque dimanche à nos concerts, 
et toujours nous finissions par nous disputer 
l'honneur de battre un entrechat avec elle. Elle 
valsait comme une allemande. 



204 LE PAS DU MOINE 



A cette époque, — que mon âge serve d'ex- 
cuse à mon péché ! — piqué par la tarentule 
de la poésie, je me sentais le diable au corps 
pour aligner de petits vers sur de larges feuil- 
les de papier. Je décochais des épigrammes à 
mes professeurs qui me répondaient par des 
pensums; j'adressais des sonnets amoureux à 
la lune, qui ne me répondait pas du tout. Mon 
condisciple, — le gros Gruérien , — était le 
confident des épanchemenls de ma muse. J'a- 
vais trouvé en lui une nature facilement im- 
pressionnable, et ce qui me flattait à un haut 
degré, une admiration inébranlable pour toutes 
les platitudes qu'enfantait ma jeune imagina- 
tion. Il me portait aux nues : on eut dit qu'il 
était à mes gages. Pour lui prouver ma recon- 
naissance, j'inscrivais en grosses lettres entre- 
lacées de fleurs, son nom en tête de mes balla- 
des, et je lui prêtais mes madrigaux avec les- 
quels il enveloppait les tablettes de chocolat 
qu'il offrait à la fille de sa maîtresse de pension, 
car cette aimable sylphide avait une inclination 
des plus prononcées pour les produits de la 
maison Suchard. 

Au bout de six mois de cet intéressant com- 



LE PAS DU MOINE 205 

merce, nous étions aussi inséparables que les 
frères-siamois de Tanliquité, Castor et Pollux. 

Laurent, — ce n'est pas son nom, mais per- 
mettez-moi de l'appeler ainsi , — Laurent 
avait un brave et digne oncle, curé à Cemiat. 
Si vous n'avez jamais fait une excursion dans 
cette verte et pittoresque Gruyère que les tou- 
ristes commencent à apprécier, vous n'aurez 
jamais entendu prononcer ce nom. Cemiat est 
un pauvre petit village à trois ou quatre lieues 
de Bulle. Ses lourdes maisons de bois, adossées 
à la montagne, semblent se tenir à quatre pour 
ne pas dégringoler au fond de la vallée. On n'y 
rencontre pas même une auberge. Les gendar- 
mes de Bulle, qui sont de fins limiers, vous di- 
ront cependant que cela n'empêche pas les 
habitants de boire quand ils ont soif , ce qui 
leur arrive malheureusement un peu trop sou- 
vent. Aussi ne se passe-t-il pas de semaine 
sans qu'ils se fassent pincer dans quelque débit 
clandestin. Et comme ils ne sont pas assez ri- 
ches pour payer l'amende , le préfet de Bulle 
les flanque tous à la fois en prison. 

Chaque été, Laurent allait passer les vacan- 
ces chez son oncle , à Cemiat. Il ne manquait 



206 LE PAS DU MOINE 



jamais, en quittant Fribourg, de m'arracher le 
serment de venir le voir. Je partais d'habitude 
vers la fin du mois d'août. Les chemins de fer 
étaient encore inconnus en Suisse, et m'eussent- 
ils sifflé, je vous avoue qu'ils auraient perdu 
leur temps; je m'en serais moqué. Mon jarret 
était de fer et je me sentais si heureux de 
cheminer librement, le sac au dos, le bâton à 
la main et la pipe aux lèvres, sous ce beau so- 
leil du bon Dieu qui me caressait de ses chauds 
rayons! Je respirais à pleins poumons les sen- 
teurs balsamiques des foins coupés, je m'éten- 
dais, après chaque étape, à l'ombre rafraîchis- 
sante des grands arbres qui bordaient la route, 
et là je m'enivrais du murmure des sources, 
des bruissements harmonieux des feuilles, des 
chansons des oiseaux. Ah ! le bon temps, où l'on 
savait voyager en rêvant ! 

Mon ami venait à ma rencontre jusqu'à BuUe^ 
chef-lieu de la Gruyère, petite ville ravissante. 

Le chemin qui conduit de Bulle à Cerniat est 
rude et fatigant. Tantôt il s'enfonce dans des 
gorges profondes, tantôt il gravit des pentes rapi- 
des et pierreuses, ravagées par les torrents. Ce 
n'est que le soir que nous arrivions au village. 



LE PAS DU MOINE 207 



Eclairée par les feux mourants du jour, la 
flèche de l'église élincelail comme une aigrette 
de diamant et les légers tourbillons de fumée, 
montant des cheminées de bois des maisons^ 
se coloraient de teintes dorées qui vous met- 
tait en gaieté et en appétit comme le fumet 
d'un ragoût de choix. 

La première maison du village qui se pré- 
sentait de ce côté était la cure. J'ai encore de* 
vaut les yeux cette modeste et charmante habi- 
tation, aux murs blanchis à la chaux, aux 
volets verts, au toit de tuiles rouges qui la coif- 
fait comme une calotte de cardinal ; je vois son 
jardinet où s'épanouissaient des parterres de 
capucines et de pensées doubles, où crois- 
saient de véritables buissons de géranium, et 
des choux pommelés d'une beauté qui aurait 
fait pâmer tous les horticulteurs du monde , y 
compris l'illustre M. Carrier. La première fois 
que j'arrivai à Cerniat, l'oncle de Laurent était 
assis près d'une fenêtre ouverte du rez-de- 
chaussée : des besicles à monture de laiton à 
cheval sur le nez, un livre relié en gros cuir 
noir dans les mains , il lisait en agitant ses 
bonnes grosses lèvres rouges comme des pom- 



5208 LE PAS DU MOINE 

mes d'amour. Au-dessus de sa tête , un char- 
donneret gazouillait dans sa cage, et du banc 
du jardin un jeune chat regardait l'oiseau d'un 
air fripon. Le soleil couchant éclairait ce ra- 
vissant tableau et faisait admirablement res- 
sortir la tête du vieillard qu'il touchait en co- 
loriste expert et délicat. 

Quant aux traits distinctifs de l'excellent curé, 
les voilà tels que me les donne ma mémoire : 
des mèches de cheveux d'un gris argenté en- 
cadraient sa figure un peu longue ; ses yeux 
bleus avaient une expression de douceur évan- 
gélique qui vous charmait de prime abord ; 
son nez régulier, aux ailes bien détachées, in- 
diquait une rare énergie qu'accentuait son 
menton vigoureusement modelé. Quant à ses 
lèvres, elles étaient pleines de bonté et n'a- 
vaient jamais prononcé une parole amère. Si 
sa soutane montrait la corde et si ses chaus- 
sures étaient d'une forme gothique, l'avarice 
n'y était pour rien, car c'était avec un traite- 
ment de sept cents francs que l'oncle de Lau- 
rent devait trouver moyen de nouer les deux 
bouts. Il y avait des années où il fallait forte- 
ment tirer la corde, je vous en réponds, mais 



LE PAS DU MOINE 2()9 



la Providence était là qui finissait par tout ar- 
ranger. Et les malades recevaient quand même 
des secours et les pauvres avaient matin et soir 
leur morceau de pain à mettre sous la dent. 
Ah ! le bon curé ! Toutes les infortunes publi- 
ques ou cachées de la paroisse, c'était pour 
ainsi dire lui seul qui les soulageait. Aussi, 
vous auriez dû voir quel respect on avait pour 
sa vieille soutane rapiécée. Les femmes qui le 
rencontraient se mettaient à genoux devant 
lui comme si c'était l'évêque du diocèse en 
personne, avec sa mitre d'or, sa crosse, son 
grand manteau violet et ses bas de soie rouge, 
qui passait. Les hommes le saluaient en ôtant 
respectueusement leur bonnet de laine et en 
lui tirant des révérences jusqu'à terre. Les en- 
fants, poussant des cris de joie , venaient en 
gambadant lui baiser les mains. Quand il se 
rendait dans un village voisin, oh! alors c'était 
une fête ! on lui offrait du vin chaud, des bei- 
gnets^ des corbeilles de beurre, des fromages 
entiers, et puis on le ramenait chez lui en 
char, comme en triomphe. 

Si , par la pluie ou l'orage , il chevauchait 
dans la montagne, monté sur la vieille jument 

14 



210 LE PAS DU MOINE 

poussive du syndic , allant ainsi porter le via- 
tique à quelque mourant, les portes des mai- 
sons et des chalets s'ouvraient comme par en- 
chantement à son approche, les ménagères lui 
présentaient du lait ou du café fumant, et les 
montagnards, sanglant leurs longues guêtres de 
cuir, prenaient leur chapelet de grains de 
buis et marchaient à sa suite, en récitant tout 
haut des Pater et des Ave. 

Nous occupions, Laurent et moi , le second 
étage de la cure , composé d'une chambre et 
d'un cabinet. On avait un coup-d'œil splendide 
sur les Alpes de la Gruyère qui se dressaient 
devant vous^ comme pour se faire admirer. Le 
Moiéson, d'un côté, élevait majestueusement 
dans le ciel bleuâtre son immense coupole 
de granit; de l'autre, la dent de Brenlaire se 
recourbait en hameçon ; ses flancs déchirés et 
nus faisaient un singulier contraste avec les 
montagnes verdoyantes qui l'entouraient. Par 
un temps clair, on apercevait une multitude 
de villages éparpillés sur les collines, à l'ombre 
de forêts d'arbres fruitiers. FA à vingt pas, la 
petite église de Cerniat dressait en l'air, comme 



LE PAS DU MOINE 211 



un doigt garni d'un dé d'argent, son clocher 
recouvert de feuilles de tôle. Chère église! Que 
de prières ferventes ses saints de bois grossiè- 
rement sculptés et horriblement barbouillés de 
jaune et de vert, ont entendues ! Que de sermons 
paternels ont retenti sous ses voûtes décorées 
d'un pauvre chemin de la croix sortant des 
imageries d'Epinal I Quand sa vieille cloche se 
mettait en branle et que ses notes volaient aux 
quatre coins de la vallée, les montagnards pre- 
naient vite de l'eau bénite et arrivaient pieu- 
sement, en longue file, le bonnet blanc dressé 
sur la tête et leur gros paroissien à tranches 
rouges sous le bras. Vrai Dieu, le dimanche ma- 
tin, c'était un touchant spectacle ! 

L'ameublement de la grande chambre était 
des plus bizarres. Il rappelait ces laboratoires 
d'alchimistes dont les romanciers nous ont 
donné tant de fois les mêmes descriptions. Sur 
les tables, on voyait pêle-mêle des cornues, <les 
creusets, des bocaux d'esprit de vin avec des 
reptiles pendus par la queue, des mâchoires 
d'animaux, des plantes à demi-desséchées, etc. 
A une des parois était cloué un hibou, les ailes 
déployées, les serres encore menaçantes ; au- 



212 LE PAS DU MOINE 

dessous de lui s'allignaient un fusil et une hal- 
lebarde; de vieux bouquins reliés en parchemin 
et sentant le moisi, baillaient d'ennui à terre. 
Ce bric-à-bric demi-scientifique m'agaçait au 
plus haut degré, car j'ai toujours mis les na- 
turalistes sur le même pied que les bouchers : 
ils écorchent la nature. Aussi, le matin, je 
sautais d'un bond , de mon lit à la croisée, où 
je m'habillais. 

En contemplant les fleurs du jardin fraîche- 
ment épanouies, toutes pailletées de rosée et 
exhalant un parfum virginal, en suivant du re- 
gard le vol azuré des papillons, les zigzags gra- 
cieux de la demoiselle , en apercevant parmi 
les pierres du chemin la tète éveillée d'un lé- 
zard donnant le bonjour au soleil, en voyant 
les oiseaux gracieusement perchés au bout des 
branches, je me demandais comment il peut y 
avoir des savants assez imbéciles pour préférer 
à la fleur éclose la fleur flétrie, la nature morte, 
défigurée par l'agonie, à la nature vivante et 
radieuse. De sourdes indignations bouillon- 
naient en moi. Cependant je me contenais, et 
ce n'était que par un silence étudié que je mon- 
trais à mon ami ma répulsion pour ce qui fai- 



LE PAS DU MOINE 213 

sait son plaisir et sa passion. Le brave garçon 
cherchait alors tous les moyens imaginables 
pour me retenir dans sa salle de carnage; il 
essayait de m'intéresser à des expériences cu- 
rieuses sur les cuisses des grenouilles^ il allait 
jusqu'à me proposer d'embaumer des lézards. 
Je lui répondais en prenant mon chapeau et la 
porte. 

Trop bon ami pour me laisser seul, Laurent 
me rejoignait bientôt dans le verger où j'avais 
l'habitude d'aller, après déjeuner, me régaler 
de prunes. Il m'armait alors de son fusil et 
m'embusquait derrière un buisson ; mais dès 
qu'il m'avait tourné le dos, je tirais de ma po- 
che un volume de Lamartine et je m'étendais 
de mon long dans l'herbe, à l'ombre des fraî- 
ches draperies de feuillage. Et là je m'enivrais 
follement de poésie, de solitude, de parfums 
de fleurs et de chants d'oiseaux, tandis que lui, 
chargé de sa boîte de ferblanc peinte en vert et 
d'un filet à papillons, se livrait tout entier à ses 
féroces instincts. 

L'après-midi, nous allions à la pêche, ou man- 
ger de la crème dans un chalet voisin. A huit 
heures, le souper nous réunissait avec le brave 



214 LE PAS DU MOINE 

curé autour d'une table copieusement chargée 
de laitage, de toraes de chèvre, de confitures, 
de beignets, etc. 

La servante du curé était un cordon bleu 
numéro un. A trois lieues à la ronde, j'ai en- 
tendu des estomacs reconnaissants chanter ses 
louanges. Personne comme elle ne savait cuire 
un gigot à point, préparer une salade et faire 
le gâteau à la sauce ; mais c'était sa manière 
de fabriquer les beignets qui avait entouré 
son simple bonnet de tulle d'une auréole de 
gloire. Ces beignets , vous auriez dû les voir! 
ils étaient légers comme du papier, cassants 
comme de la cire, fondants comme du miel 
et jaunes comme de l'or. On aurait commis des 
bassesses pour en manger. Quand, vers la fin 
du repas, elle en apportait un pile sur un large 
plat fleuronné, c'était vraiment un spectacle 
solennel. Elle se tenait droite comme un grand 
cierge d'autel, son œil était brillant, ses lèvres 
se relevaient vers le nez dans un mouvement 
d'orgueil. On l'encensait de compliments : elle 
les savourait avec la modestie d'une religieuse. 

Après souper, nous causions à bâtons rom- 
pus^ nous lisions les journaux; le bon curé, 



LE V\S DV MOINE 215 

qui avait beaucoup voyagé, nous racontait 
quelquefois ses aventures qu'il savait émailler 
de réflexions spirituelles el piquantes. Les 
charmantes soirées que j'ai passées à l'écouter! 
Que j'étais bien dans mon fauteuil de cuir, la 
tête renversée et les pieds sur un tabouret! Au 
dehors on entendait le carillon des cloches sus- 
pendues au cou des troupeaux rentrant aux 
chalets : ce bruit vague, harmonieux, caressait 
doucement l'oreille et éveillait dans le cœur de 
calmes et poétiques pensées. Bientôt tout tom- 
bait dans un calme profond, el la voix un peu 
grosse de notre hôte troublait seule le religieux 
silence de notre solitude. Comme les heures 
passaient vite ! Et comme je me sens attendri 
à tous ces chers souvenirs I 

Un soir que la domestique était sortie, on 
frappa trois coups discrets à la porte de la 
cure. 

Laurent alla ouvrir. 

Il revint accompagné d'une vieille femme, 
déguenillée et boiteuse, portant une besace en 
bandoulière. 

— Ah ! c'est Marietta-ès-Piens, s'écria le bon 



216 LE PAS DU MOINE 

curé en se laissant retomber d'une seule pièce 
au fond de son fauteuil. 

— Bon vêpre, la compagnie^ fit la petite 
vieille avec une révérence fort honnête. 

— Vous venez réclamer votre quinzaine de 
croûtons de pain... 

— Oui, monsieur le curé ^ avec votre per- 
mission. 

— La domestique est sortie, mais elle ne 
tardera pas à rentrer ; en attendant, asseyez- 
vous sur cette chaise, Laurent vous donnera un 
verre de vin. 

Marietta-ès-Piens (Marietta - aux - bas) était 
une pauvre mendiante ambulante , ainsi sur- 
nommée parce qu'on ne l'avait jamais vue sans 
un bas commencé en mains : elle marchait ea 
tricotant , elle causait en tricotant ; on préten- 
dait même qu'elle tricotait pendant son som- 
meil, tellement elle en avait l'habitude. 

On ne connaissait guère ses antécédents dans 
la contrée. Elle était apparue aux seuils des por- 
tes, un matin d'automne, comme un oiseau de 
passage. Les récoltes avaient été abondantes, on 
lui fit largement l'aumône, et la pauvre vieille,, 
trouvant des cœurs compatissants, alla fixer sa 



LE PAS DU MOINE 247 

résidence dans une cabane abandonnée au pied 
de la montagne. Le syndic et les gendarmes fer* 
mèrent les yeux, car elle était brave et n'aurait 
pas volé une pomme. Elle n'importunait pas 
non plus les gens de ses demandes, elle pas- 
sait à jour fixé , et puis, les longues veillées 
d'hiver, on était content de l'avoir, car elle ra- 
contait si bien les vieilles histoires et les légen- 
des du pays. 

— Eh bien, Marietta, lui dit le curé en ou- 
vrant sa tabatière et en lui offrant une prise,., 
n'avez-vous rien à nous conter? Voici deux 
jeunes auditeurs qui vous entendront avec au- 
tant d'intérêt que de plaisir. 

Elle huma lentement la pincée de tabac hu- 
mide qu'elle avait prise dans la tabatière de 
corne du curé, s'essuya le nez du revers de son 
tablier, puis, dirigeant sur moi ses petits yeux^ 
gris, brillants comme ceux d'une chouette dans 
les ténèbres, elle commença de la sorte, d'une- 
voix flûtée qui vous chatouillait le tympan :. 



« Est-ce que ces messieurs sont allés aux 



218 LE PAS DU MOINE 

Hautes-Combes? Non. Alors je leur conseille 
d'y aller vilement pendant que le baromètre est 
au beau, car, passé la saint Mathieu ,1e ciel 
prend un drôle d'air et le soleil joue à cache- 
cache avec les nuages. Ce n'est pas bien loin, 
les Hautes-Combes ; comme qui dirait d'ici 
à Bulle. Çà vaut la course, ne serait-ce que 
pour voir le troupeau de vaches à Jean Bu- 
gnon, qui est superbe, à preuve que les 
gazettes l'ont déclaré le tout premier du can- 
ton. ' 

» Et puis, des Hautes-Combes la vue est sans 
pareille ; on en reste tout saisi d'émerveille- 
ment. Droit au-dessous de vous, à une profon- 
deur qui vous brouille les yeux, on aperçoit le 
lac Noir, étendu comme une grosse tache d'en- 
cre au milieu de prairies d'un vert éblouis- 
sant. L'hôtel des Bains, avec sa façade blanche, 
est si petit, si petit, qu'on le cacherait sous son 
bonnet. A droite et à gauche se dressent de 
fières montagnes où l'on fait de la crème qui 
ressemble à du mortier, tellement elle est 
épaisse. 

» Avancez-vous jusqu'au bord du précipice 
qui laisse tomber dans le lac sa paroi de rocher, 



LE PAS DU MOINE 219 



et VOUS découvrirez, près d'un buisson d'aubé- 
pine rose, l'empreinte d'un pied parfaitement 
dessinée sur la pierre. 

» Cet endroit s'appelle le Pas du Moine, 
» Si vous êtes curieux d'en savoir le pour- 
quoi, je vais vous le dire, attendu que je tiens 
la chose d'un vieux montagnard, et que ce n'est 
point là une de ces histoires de rien du tout, 
ramassées le long des chemins. 
— Racontez, racontez, fimes-nous en chœur 
Laurent remplit de nouveau le verre de la 
mendiante, le bon curé joignit avec une douce 
componction ses deux mains grassouillettes sur 
le promontoire arrondi de son abdomen , et 
le chat, qui rôdait sous la table, vint se cou- 
cher sur mes genoux. 

Marietta dévida son peloton de laine, et, tri- 
cotant d'un mouvement fiévreux, elle nous 
fit le récit suivant : 



» Il peut y avoir cinq ou six cents ans de ça, 
— je ne suis pas sûre que la ville de Bulle fût 
bâtie — les Hautes-Combes , qui avaient été 
jusque-là le pâturage le plus fertile de la 



220 LE PAS DU MOINE 

Gruyère^ devinrent soudainement le rendez- 
vous de tous les serpents du pays, petits et 
grands, inoffensifs et venimeux. On les voyait 
s'y rendre en procession, de telle sorte que ce 
beau pâturage n'était plus tenable. Ces mé- 
chantes bêtes se glissaient dans les chalets , 
mangeaient la crème, enlevaient le pain, s'at- 
taquaient au beurre et n'épargnaient même pas 
le fromage. Il leur arrivait aussi de s'enrouler 
comme des cordes autour du cou des vaches et 
de les étrangler. 

» Une terreur dont vouç ne pouvez vous 
faire idée s'empara de tous les pâtres ; ils 
criaient, juraient, sacraient ; et puis ils tuaient 
les serpents à coups de pierres et de bâtons, 
mais rien n'y faisait, car ceux-ci se multipliaient 
à vue d'œil. Le plus simple eût été de mettre 
le feu à ces lieux maudits ; cependant l'herbe 
était si haute et si bien dorée par le soleil, que 
c'eût été vraiment dommage. 

» Heureusement qu'il y avait sur une mon- 
tagne voisine un vieux armailli à tète chauve et 
au dos voûté, lequel était homme de grande 
expérience , s' entendant quasiment comme un 
devin pour tirer les gens d'embarras. C'était 



LE PAS DU MOINE 221 

lui qu'on appelait pour guérir les vaches ma- 
lades, ou celles qui s'étaient fait quelque acci- 
dent ; il était connu à vingt lieues à la ronde 
sous le nom du vieux Claude. 

» Or, il vint à l'esprit d'un des pâtres des 
Hautes-Combes, après bien des jours d'inquié- 
tudes et de souffrances, d*aller le consulter. 

» Le vieux Claude l'écouta en fumant sa pipe 
devant le foyer, sans laisser voir le moindre 
étonnement ; puis, quand le pâtre eût achevé 
ses dires , il ôta gravement sa pipe de sa bou- 
che, croisa les bras, et fixant avec sévérité son 
interlocuteur, il s'écria non sans rudesse : 

» — Il y en a parmi vous, aux Hautes-Com- 
bes, qui sont de vilains merles, n'assistant ni à la 
messe, ne respectant ni les lois du dimanche, 
offensant Dieu les sept jours de la semaine, en 
actions et en paroles. Quoi donc de surprenant 
que le diable soit au milieu de vous? Il trouve 
la place belle là où on a chassé Dieu ; aussi 
m'est avis que le seul moyen de vous racheter, 
vous et vos biens, c'est de faire pénitence, puis 
promesse à Jésus, notre Sauveur, de vous cor- 
riger et de suivre fidèlement sa voie. 



222 LE PAS DU MOINE 

» Le pâtre tenait la tête honteusement baissée 
et ne répliquait mot. 

)) Claude se leva, comme pour le congédier, 
et lui dit, mais cette fois avec un certain ton de 
pitié : 

» — Le pardon du pêcheur repentant est 
écrit dans TEvangile ; donc, Dieu ne saurait vous 
refuser rémission et miséricorde, si vous Tim- 

* 

plorez au pied de ses saints autels ; m'est avis 
que vous devez vilement descendre tous en- 
semble au couvent de la Valsainte, où vous vous 
confesserez et prierez les révérends Pères de 
venir exorciser vos pâturages et vos chalets qui 
sont devenus la demeure des mauvais esprits 
de Tenfer. 

)) Ayant parlé de la sorte , le vieux Claude 
prit un charbon ardent entre le pouce et l'in- 
dex, ralluma sa pipe , et sortit à la recherche 
de ses vaches, en s'enveloppant d'un nuage de 
fumée. 

» Le pâtre des Hautes-Combes demeura tout 
saisi de ces paroles ;il cacha son front dans ses 
mains, puis, sous le poids du remords, il fit 
l'examen de sa conscience. 11 découvrit de gros 
péchés dans sa vie passée, non cependant qu'il 



LE PAS DU MOINE 223 

en ait commis beaucoup, mais plutôt laissé 
commettre par ceux qu'il avait charge de sur- 
veiller : ses valets étaient ivrognes et joueurs, 
sans respect pour la religion et sans vergogne 
de leur mauvaise conduite. Il résolut de les 
chasser. Et se levant là-dessus , il reprit son 
bâton, et, celte fois-ci, se mit en route en se 
signant. 

» Les autres pâtres Tattendaient avec mal 
repos et souci dans son propre chalet, qui était 
le plus grand dfes Hautes-Combes ; à sa vue, ils 
s'élancèrent au devant de lui, malgré les ser- 
pents qui sifflaient sur leurs pas, et Técoutè- 
rent^ avec recueillement et sincère repentance, 
repéter les sages avisements du vieux Claude. 

» Pendant son absence, comme c'est toujours 
le fait des méchants cœurs et des mauvaises 
consciences au milieu du danger , tous ses 
valets avaient pris leurs paquets et la clé des 
champs. Ils lui épargnaient ainsi, sans trop s'en 
douter^ la peine de les chasser avec accompa- 
gnement de gros mots. 

» On convint de se rendre, sans tarder , au 
couvent de la Valsainte. 

» Comme la nuit était arrivée , les quatre 



^224 LE PAS DU MOINE 

propriétaires des chalets des Hautes-Combes , 
qui s'étaient mis en prière, s'armèrent de leurs 
bâtons ferrés et partirent. On eût dit que les 
serpents avaient soupçon de leur projet, attendu 
-qu'ils formaient des groupes menaçants sur 
leur passage et sifflaient d'une manière tout à 
fait sinistre. Les dispersant au moyen de leurs 
longs bâtons , les pâtres n'échappèrent pas 
moins miraculeusement à une mort presque 
certaine. 

» Ils n'arrivèrent pas au couvent avant mi- 
nuit ; or, comme c'est justement l'heure où les 
-Chartreux se rassemblent à l'église pour chan- 
ter leurs cantiques, ils s'agenouillèrent hum- 
blement sur leur passage, et au moment où les 
révérends Pères, la tête perdue dans leur ca- 
puchon de laine blanche, le chapelet suspendu 
à leurs mains jointes, défilèrent silencieuse- 
ment deux à deux, semblables à des morts sor- 
tant de leur cercueil, les pâtres s'écrièrent, en 
se frappant la poitrine avec contrition : 

» — Nous avons péché contre Dieu et contre 
les hommes, et Dieu nous a punis, car un ter- 
rible fléau dévaste nos pâturages et nos chalets ; 
nous confessons publiquement nos fautes et 



LE PAS DU MOINE 225 

VOUS en demandons Tabsolution, en sollicitant 
des pouvoirs divins qui vous ont été conférés, 
la destruction des maléfices qui nous entourent, 
au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ , mort 
en croix pour les pécheurs. Amen. 

» Les religieux avaient passé sans lever les 
yeux et sans répondre, parce que les règles 
de l'ordre leur défendent de parler ; mais le 
prieur, qui a la parole pour tous, touché à la 
vue d'une si profonde et si sincère repentance, 
s'approcha des pâtres, puis, les ayant interro- 
gés, leur donna l'absolution, les bénit et leur 
fit promesse de les accompagner aux Hautes- 
Combes. A cet effets il se rendit au chœur, où 
il annonça son départ à la communauté, en 
recommandant aux Pères de rester en prières 
jusqu'à VAngelm du matin, pour demander 
encore à Dieu la rémission des péchés de ses 
enfants repentants. 

» Il alla ensuite à la sacristie prendre son 
étole et une croix sainte ornée de reliques ; 
puis, après avoir partagé avec les montagnards 
une cruche de vin et une miche de pain, il 
partit en leur compagnie ; et ceux-ci se sentant 



15 



226 LE PAS DU MOINE 

grand soûlas au cœur, marchèrent d'un pas 
allègre et léger. 

» La lune, à son plein quartier, dorée et 
ronde comme un rayon de miel, éclairait la 
vallée et les montagnes ; on n'entendait que le 
bruit de la chute des torrents, et bien loin, 
bien loin, sur un petit monticule, un hibou qui 
criait, d'une voix triste et monotone : « hou 
hou, hou hou ! » 

» Sans donner attention aux criaillements de 
cet oiseau de mauvaise apparition , les pâtres 
et le prieur allaient droit devant eux, coupant 
au plus court. 

» Comme ils atteignaient le sommet de la 
montagne, la lune s'était presque éteinte, et 
l'étoile du matin, qui avait pris sa place, pâlit 
à son tour devant les premières lueurs de 
l'aube ; c'était le matin, attendu que le coq de 
bruyère sonnait le réveil , que les merles sif- 
flotaient et les perdrix sortaient de leur cachette 
buissonnière. Bientôt les clochettes des trou- 
peaux se répandant dans les pâturages, rem- 
phrent l'air de mille sons joyeux, car les vaches 
de montagne ont une manière à elles de faire 
de la musique, et souvent, c'est plus beau 



LE PAS DU MOINE 227 



que l'orgue joué le dimanche à l'église par M. 
le régent. 

» Toutefois, à mesure que le prieur et les 
pâtres approchaient des Hautes-Combes, l'ani- 
mation matinale diminuait : on eut dit qu'on 
s'avançait vers le désert. Le pâturage maudit 
fût soudainement en vue : il était recouvert 
d'une herbe haute et drue comme du chanvre, 
mais on n'y apercevait pas plus de vaches que 
sur la rivière ; et puis, au-dessus du toit des 
chalets qui se dressaient ça et là, pas un seul 
petit tourbillon de fumée ! C'était si mort que 
ça faisait mal à voir et vous glaçait le sang. Le 
prieur en fut mêmement tout saisi. 

j) Cependant, il avait entonné une sainte lita- 
nie à laquelle les pâtres donnaient les répons, et 
il marchait avec grande résolution , les yeux 
levés vers le ciel, où il puisait la force et d'où 
il attendait le secours. 

» Tout à coup des sifflements aigus se firent 
entendre ; le religieux et les pâtres s'arrêtèrent 
comme frappés d'épouvantemenl. 

» — Ils sont tous là-bas, au bord de cette 
mare, dit un des armaillis, attendu qu'ils ont 
l'habitude d'y aller boire avant de se répandre 



228 LE PAS DU MOINE 

dans le pâturage à la recherche de leurs pau- 
vres victimes. 

» Le prieur mit sa main sur ses yeux, 
en guise de visière , car le soleil brillait d'un 
vif éclat , et il distingua, à trois cents pas, un 
tas de serpents qui s'enlaçaient et s'embrouil- 
laient comme un fourré de ronces dégarnies 
de feuilles. 

» — Restez ici et priez votre chapelet, dit-il 
aux pâtres qui n'avaient pas l'air rassuré du 
lout. Puis il passa son élole autour de son cou, 
et, élevant dans les airs sa croix garnie de re- 
liques miraculeuses, il s'avança semblable au 
Christ marchant au milieu des flots menaçants. 
Les serpents, à sa vue, redoublèrent leurs sif- 
flements, puis, s' ébranlant comme une muraille 
vivante, ils vinrent à sa rencontre ; lui , sans 
s'effrayer, se mit à genoux et, faisant un grand 
signe de croix, il s'écria hautement : « Seigneur 
Jésus, vous qui avez donné à vos apôtres le 
pouvoir de chasser les démons, d'arrêter les 
fleuves et de détourner le feu du ciel, exaucez 
ma prière et purifiez ce pâturage des animaux 
malfaisants qui l'infestent. » Ayant prononcé 
ces mots, il éleva de nouveau sa croix sainte, 



LE PAS DU MOINE 229 

et devant cet emblème de la puissance divine, 
les serpents se rétrécirent comme des fétus de 
paille qui brûlent, et puis ils reculèrent lente- 
ment, lentement, pareils à un amas de vase 
qui glisse et retombe du rivage dans la profon- 
deur des eaux. Et alors le soleil devint tout noir 
et de gros nuages s'entassèrent sur le sommet 
des montagnes environnantes ; puis les éclairs 
brillèrent, le tonnerre éclata et un vent d'une 
force extraordinaire souffla, balayant devant lui 
les horribles animaux qui roulaient dans les 
herbes avec le fracas d'une avalanche. 

» Le prieur de la Valsainte s'était levé pour 
reprendre sa marche. Les pâtres n'osaient bou- 
ger, ils retenaient leur souffle et étaient pâles 
comme des morts. 

» Les serpents étaient arrivés au bord des 
rochers qui entourent le lac Noir ; en face de 
l'abîme qui leur coupait la retraite, ils se re- 
plièrent sur eux-mêmes et formèrent une im- 
mense pelotte toute garnie de dards. 

» Pour lors, le religieux continuant d'avan- 
cer, s'arrêta à dix pas, et puis il étendit son 
bras armé de la croix et dit : « Soyez dispersés, 
animaux maudits ! » Aussitôt un éclair tel qu'on 



230 LE PAS DU MOINE 

n'en avait jamais vu, enveloppa la montagne de 
lueurs rouges, un coup de tonnerre qui fit 
sonner les cloches de la Valsai n te, ébranla 
le ciel et la terre, et la foudre, se détachant 
des nues, frappa les serpents comnie d'une 
épée de feu et les précipita dans les bas-fonds 
du lac. Et c'est à leur chute que l'on attribue le 
sombre aspect de ses eaux, qui lui a valu dès 
ce jour le nom de lac Noir, 

» Le bon religieux appela les montagnards, 
car l'orage s'était subitement dissipé et le soleil 
rayonnait et les gouttes de pluie pendillaient 
au bout des herbes , de même que de belles 
perles fines. 

» Pleurant de joie, les pâtres baisèrent les 
pans de la longue robe blanche du saint homme; 
et puis, pour lui exprimer leur reconnaissance, 
ils firent vœu d'offrir chaque année, sur l'au- 
tel de saint Michel-Archange, vainqueur du 
démon, un fromage gras de leur estivage. 

» C'est alors que, pour perpétuer le souvenir 
du miracle et de ce vœu, le prieur de la Val- 
sainte frappa de son pied droit le rocher, qui 
garda l'empreinte de sa sandale, et fut appelé 



LE PAS DU MOINE 231 

depuis, dans la contrée entière, le Pas du 
Moine. 

» Jamais les serpents n'ont reparu aux Hau- 
les-Combes, attendu que les pâtres sont de- 
meurés, de père en fils, fidèles à leur promesse 
de mener une vie plus chrétienne et de donner 
le bon exemple. » 



Comme Marietta achevait son récit, la domes- 
tique entra. 

La vieille mendiante finit son verre, nous 
tira une belle révérence, et passa à la cuisine, 
où elle trouva , proprement arrangés dans un 
petit panier qui lui était destiné, une douzaine 
d'œufs, une miche de pain de six livres et une 
bouteille de vin. 

C'était le prix de son récit — payé par le 
caissier et l'économe de la cure — mon ami 
Laurent. 

V. TiSSOT. 



LÉGENDES ALPESTRES 



L'été était très-pluvieux, néanmoins la fan- 
taisie de parcourir les belles montagnes du can- 
ton de Fribourg me travaillait de plus en plus. 
Aussi quel joyeux réveil et quel épanouisse- 
ment dans ma paisible cellule lorsque le baro- 
mètre m'annonça le retour des journées enso- 
leillées. Je bouclai mon sac de voyage , saisis 
mon bâton de montagne et me trouvai en 
moins de rien au sommet de la rampe rapide 
de Bourguillon, au pied de la tour dont cette 
colline est surmontée. Je comparais à la 
trompe d'un éléphant gigantesque le chemin 
que je venais de parcourir, qui descend en se 
tordant entre des rochers perpendiculaires et va 



^234 LÉGENDES ALPESTRES 

plonger par des cavités profondes jusqu'à la 
rive de la Sarine. Depuis la tour, vous voyez 
à votre gauche la chaîne bleue du Jura qui s'é- 
tend jusqu'au Chasserai. Au premier plan, la 
€ité libne dctB^rthold IV, avee se&^reanparts,ses 
églises, ses couvents, ses portes, ses tours, ses 
ponts, ses édifices, ses rues, ses prés, ses jar- 
dins ; le tout dans le plus grand pêle-mêle et 
disposé en amphithéâtre. Le collège des Jé- 
suites semble dominer la ville comme un 
«apitoie , ainsi que la tour gothique créne- 
lée de r église collégiale de Saint-Nicolas. Plus 
loin, on découvre les jolies villas de la Poya, de 
Granfey, de Villars-les- Joncs. Plus près, la 
sombre vallée du Gotteron et encore la Sarine 
-et ses méandres au milieu des hautes roches. 

Puisant dans cette vue superbe un courage 
nouveau , je suivis un frais sentier, bordé de 
délicieux ombrages où les oiseaux chantaient 
et gazouillaient à leur aise. Ce fut ainsi que 
j'atteignis l'église de Bourguillon. Je m'assis 
sur une pierre tumulaire du cimetière et écri- 
vis quelques notes dans mon carnet de voyage. 

Quelques heures plus tard, j'arrivai à Eck, et, 
de ce lieu, passant à travers des coteaux émail- 



LÉGENDES ALPESTRES 235 

lés de verdure, je faisais mon entrée dans le 
village de Planfayon, où je me reposai. Pour 
cette fois, mon baromètre avait dit vrai. Un 
soleil bienveillant avait dissipé nuages et brouil- 
lards; il éclairait le ciel et la terre de sa 
chaude lumière. A peine remis de mes fatigues, 
je parcourus le village et TAlmend, découpé en 
assert, et dont on avait ainsi sagement aug- 
menté la production. 

Le soir, lorsque le soleil n'éclairait plus qu'un 
versant de la vallée, je me transportai sur une 
petite élévation de terrain nommée la Plascha, 
en face du village. De l'ouest au nord, je voyais 
une série de collines superposées , parsemées 
de hameaux, de chaumières, de forêts, de 
prairies et de champs. A gauche coule le Dû- 
tischbach, qui traverse la plaine qu'il fertilise 
et se jette dans la Singine à Sensenmatt. De 
ce côté, une échappée permet au regard de s'a- 
bimer dans l'azur infini des cieux. A l'est l'on 
voit le Guggershorn. Au pied de la montagne, 
le village de Guggisberg , dont la blanche et 
charmante église était dorée par les derniers 
rayons du couchant, tandis que les ombres 
envahissaient la vallée. Mon admiration me 



236 LÉGENDES ALPESTRES 

retint jusqu'à la nuit devant ce spectacle. Je 
regagnai Tauberge, où retentissaient les chants 
et les bruyants propos des buveurs. Le vacarme 
était étourdissant. J'y échappai en me retran- 
chant dans une chambre voisine avec un de 
mes amis et quelques connaissances. Notre 
causerie aborda une foule de sujets et les lé- 
gendes populaires ne furent pas oubliées. L'un 
de nous raconta la suivante : 

— C'était au temps jadis, et je crois même 
vers la fin du xvii® siècle. Un fantôme horrible 
parcourait les routes et sentiers, de Bourguil- 
Ion à Hohen-Stein, où l'on traverse la Warme- 
Sense, l'un des affluents de la Sarine ; le fan- 
tôme paraissait se plaire particulièrement à 
Planfayon. 

Le laissant-on en paix, il ne faisait aucun 
mal. Mais grand dam survenait à qui osait l'in- 
quiéter. On avait surnommé ce fantôme le 
Nachthund (le chien nocturne), parce qu'il pre- 
nait la forme d'un chien, ou Gassentœtscher (le 
pataugeur). 

Il arriva à de jeunes espiègles et coureurs 
de nuit de sortir de l'hôtellerie en chantant et 
hurlant. Aussi , lorsqu'ils passèrent devant la 



LÉGENDES ALPESTRES 237 

fontaine du village, ils aperçurent ranimai-fan- 
tôme. De loin, ils lui crièrent : 

— Holà hé ! Gassentœtscher, as-tu encore 
soif? 

Aussitôt un chien rouge comme le feu leur 
barra le chemin. 

— Héhé ! ajoutèrent-ils, laisse-nous avan- 
cer. 

Mais le chien dirigeait vers eux sa langue 
flamboyante, aussi longue qu'un pieu. 

Effrayés, ils voulurent prendre un autre che- 
min. Mais voici qu'un bœuf gigantesque leur 
apparaît encore et les terrifie par ses mugisse- 
ments et la lueur étrange queprojelaient ses yeux 
énormes. En proie à toutes les angoisses de la 
peur, les jeunes gens revinrent sur leurs pas. 
Alors un nouveau fantôme, aussi grand qu'un 
grenier, se dresse devant eux. La terreur dis- 
sipa enfin les fumées du vin ; ils réussirent à 
s'échapper par une petite ruelle et regagnè- 
rent l'auberge où ils frappèrent en tremblant, 
demandant un gîte pour la nuit. On peut s'i- 
maginer que le sommeil ne vint pas de si tôt 
mettre un terme à leurs poignantes émotions. 



238 LÉGENDES ALPESTRES 

Une autre fois, continua le conteur, un jeune 
homme, pris de vin, parcourait vers minuit le 
chemin qui conduit de Pianfayon à Plasselle, 
Au Ried, il frappa à la fenêtre d'une jeune fille 
à qui il voulait faire sa cour. Mais sur le tas 
de bois se trouvait un gros chien qui l'empê- 
chait d'atteindre la croisée. Notre gars rejette 
violemment l'animal de côté. Le chien poussa 
des aboiements terribles, cracha du feu contre 
son ennemi, si bien que celui-ci se sauva aussi 
rapidement que ses jambes le lui permirent- 
Mais Gassentœtscher, peu paresseux de sa na- 
ture, monta sur les épaules du jeune homme 
et, lui caressant le menton et les joues de ses 
deux pattes velues, rendit sa marche effrayante 
et pénible. Le gars fut obligé de porter ainsi le 
monstre pendant une demi-heure, jusqu'à ce 
que celui-ci le quitta devant une croix. 

Depuis cette époque , les coureurs de nuit 
restèrent à la maison. Aucune jeune fille n'o- 
sait, après YAngeliis, ouvrir sa fenêtre dans la 
crainte du Gassentœtscher . 

On raconte que, près de Bourguillon, un brave 
moine exorcisa, un jour, et loucha de son cha 
pelet le Gassentœtscher, qu'alors le fantôme se 



LÉGENDES ALPESTRES 23& 

changea en une chèvre noire , ensuite en un 
spectre blanc, qu'il s'enfonça et disparut dana 
le cimetière, et que depuis on n'en avait plus 
entendu parler. 

— C'est grand dommage, m'écriai-je. Ld 
Gassentœtscher était un excellent garde de nuit. 
Les gendarmes nous coûtent plus cher. 

Nous nous séparâmes et je dormis, quant à 
moi, mon meilleur somme. Les exploits du 
Gassentœtscher m'avaient plus amusé qu'ef- 
frayé. 



Le lendemain, je quittai Planfayon de bonne 
heure. J'étais accompagné d'un guide. Il m'en- 
tretint le long de la route , des récits légen- 
daires qu'il avait entendu répéter pendant les^ 
veillées de l'hiver. Je transcrirai quelques-una 
de ces récils. 

Joseph Offener, de Kloster (le hameau que 
vous voyez là-bas , fut berger de l'estivage de 
la Bircherra, de 1746 à 4764. Vers le milieu 
d'une nuit, comme il sommeillait sur son foin^ 
il entendit un grand bruit de cloches qui lui 
fit croire à l'arrivée d'un troupeau se dirigeant 



240 LÉGENDES ALPESTRES 

vers son chalet. Etonné de la hardiesse de ceux 
qui pouvaient entreprendre un tel voyage à 
pareille heure, d'autant plus qu'un seul chemin 
conduisait à travers cet estivage, il se leva, 
revêtit sa vareuse et se plaça à une lucarne. Il 
s'avança pour mieux voir et appuya une de ses 
jambes sur le toit. Au même moment, 60 va- 
ches et trois hommes débouchèrent de l'avenue, 
ils étaient noirs comme des corbeaux et passè- 
rent avec un bruit formidable. Le bruit alla se 
perdre dans le Ganterisch, d'où le pâtre crût 
encore l'entendre. Au lever du jour, il remar- 
qua que la jambe qu'il avait placée en dehors 
du toit était noire et enflée; elle lui causait une 
vive douleur, tan jis qu'il ne souffrait aucune- 
ment de l'autre. 



Une autre fois, Joseph Offener se rendait à 
la montagne avec son fils. Chemin faisant, une 
querelle s'éleva entre eux au sujet de leur esti- 
vage. Leur différend n'était point encore 
aplani lorsqu'ils arrivèrent, chassant devant 
eux leurs chèvres, à Gutmanshaus, — localité 
que nous n'atteindrons que dans une heure. 



LÉGENDES ALPESTRES 241 

Le père dit au fils : t Je ne céderai pas et tu 
n'y penses pas davantage. Nous allons donc 
changer de conversation pour mettre un terme 
à tout ceci. » Le père Offener sortit alors un 
chapelet de sa poche et commença la prière. 
Ils cheminèrent ainsi jusqu'à la Bircherra ré- 
citant des patenôtres et des Ave , ce dont ne 
furent pas peu étonnés les habitants du Guggis- 
berg qui les rencontrèrent. 



Christian Roth, de Niedergarten, se trouvait 
un jour à Ruffenen avant que les gens de l'en- 
droit fussent réveillés. 

Il entendit une voix qui lu i sembla partir du 
ruisseau de Ruffenen, en amont de la chute. Le 
bruit grandissait et son éloignement diminuait 
de plus en plus. Christian s'avança de quelques 
pas. La voix se rapprocha encore. Il vit enfin, 
au milieu des clartés indécises de l'aube, fort 
près de lui, une vieille fée, ridée et déguenil- 
lée. Elle chantait : 

16 



242 LÉGENDES ALPESTRES 

3Seft unb §o|en. Vestes et culottes, 

^nopf unb ^ofcTî, Boutons et roses. 

©piel unb ^OTten, Jeux et cartes. 

^Tout unb Slubcn, Herbes et raves, 

^aibfd^i unb Suben, Filles et garçons. 

dio% unb 3'lmber, Chevaux et génisses. 

SSeib unb ^inbcr. Femmes et enfants. 

Qûfy^itt unb i^dnbel. Poules et coqs, 

©aie unb Sdnbel, Sacs et attaches. 

@ibt fx(^ jufammen. Tout se range ensemble. 

3Stc §erm unb ®amcn. Comme messieurs et da- 
mes. 

Lorsque Christian Roth eut traversé le pont 
jeté en cet endroit sur le ruisseau, la vieille 
fée, chantonnant et grommelant toujours, se 
glissa sous l'arche et se dirigea vers la Sin- 
gine. Elle sautilla quelque temps au-dessus de 
la rivière et atteignit les premières montagnes 
du Guggisberg. 

A Schwarzburgera, la sorcière avait si bien 
ensorcelé les armaillis qu'au mois de mai il 
leur était impossible de faire ni beurre, ni fro- 
mage, ni serrac. Mais les habitants surent met- 
tre un terme h ces enchantements. Ils appe- 
laient l'exorciste Brunacher. Celui-ci eut re- 
cours à son grimoire et obligea la fée de 
paraître immédiatement et d'enlever le charme 



LÉGENDES ALPESTRES 243 

qu'elle avait placé sous le seuil de la laiterie. 
Les armaillis dès lors s'occupèrent sans en- 
combre de la fabrication du beurre , du fro- 
mage et du serrac; ce dont ils se réjouirent 
grandement. 

Pendant que maître Brunacher adressait ses 
sommations à la sorcière , comme un huissier 
qui assignerait à comparaître devant un bailli, 
— un homme de Planfayon la vit passer par 
Ruffenen , couverte de sueur et tremblant de 
crainte ; elle n'osait parler à personne et, sans 
ôter ni bas ni souliers, elle traversa la Singine 
d'un seul bond. 

C'était une des dernières années du siècle 
passé. Les vaches quittaient la Geisalp. Un 
jeune gars, beau et de bonne tournure, nommé 
Pierre Neuhaus , de Menzisberg , vint à Tell- 
moos, près de Planfayon. Il y rencontra une 
femme fort laide ; elle avait les yeux noirs, le 
visage et les mains d'un rouge de cuivre. Le 
pâtre salua la femme, qui s'approcha de lui. 
Elle fit la louange de sa beauté et de sa bonne 
tournure ; elle lui parla d'une foule de choses 
et lui donna enfin trois belles pommes. Les 



244 LÉGENDES ALPESTRES 



fruits en automne , çà n'est pas de refus ; les 
garçons vachers en sont même très-friands. 
Pierre Neuhaus, les accepta, les mangea et fut 
tellement ensorcelé qu'il en devint fou à lier. 
On se vit obligé de l'enfermer dans une étroite 
cellule, où on lui passait sa nourriture à tra- 
vers un petit guichet. Dans sa fureur, le gars 
brisait très souvent son écuelle. La mort com- 
patissante vint enfin le délivrer de ses souf- 
frances. 

Près de Gutmannshaus^ un versant de la 
montagne s'allonge en plateau. Une partie de 
cette plaine forme prairie ; l'autre a été mise 
en labours. Au milieu de cette prairie, un 
même toit couvre une jolie habitation avec 
grange et écurie. C'est là que se trouve le con- 
fluent de la Singine du lac Domène et de la 
Singine du Gantrisch. On dit qu'autrefois — 
et cette croyance est très plausible — les gens 
du Simmenthal se rendaient souvent aux foi- 
res et marchés de Fribourg et qu'à leur pas- 
sage au confluent des deux torrents ils de- 
mandaient un gîte à un brave homme de l'en- 
droit, qui leur donnait l'hospitalité pour la 



LÉGENDES ALPESTRES 245 

nuit sans qu'ils eussent besoin de délier les 
cordons de leur bourse. La maison s'appela 
dès lors la maison de l'Homme-Bon (Gutmanns- 
haus). 



Plus loin, la vallée s'élargit. La Singine^u 
lac Domène (ou lac Noir) coule paisiblement 
au milieu des rochers qui l'encaissent et passe 
aux pieds de la modeste chapelle du Rœhrli. 
Le lac vous apparaît enfin avec ses rives pitto- 
resques qui lui font une couronne dont les 
pointes des montagnes sont les fleurons. A 
gauche, le Stierenberg, la Spitzfluh qu'une dé- 
chirure sépare de l'Ahornberg. Au centre, les 
cimes du mont Recardé. A droite, Chésallé-Eck 
et le Thoszisrain auquel s'appuient plusieurs 
estivages. A la oase de ces dernières sommités, 
dans un fouillis de verdure , la maison des 
bains reflétant dans les ondes ses blanches mu- 
railles. Le son des clarines , le chant de l'ar- 
mailli, la fumée s' échappant en spirales du toit 
des chalets , animaient ce charmant paysage. 



246 LÉGENDES ALPESTRES 

Il y a bien longtemps (c'est ainsi que com- 
mença ma conteuse), les patres s'assemblèrent 
un soir au chalet nommé Grulenhaus et y jouè- 
rent. 

Ils avaient envoyé un simple, mais robuste 
gars à Planfayon, pour y chercher le vin qui 
devait être l'enjeu. Pendant son absence , ils 
résolurent de l'effrayer, à son retour. Comme 
le moment de son arrivée approchait, l'un des 
plus hardis armaillis s'aflubla d'une peau de 
vache et se rendit ainsi vêtu à la Holzersfluhe, 
où devait passer le commissionnaire. 

Celui-ci , peu après, arriva au Grutenhaus , 
déposa son fardeau et alla tranquillement se 
reposer sur la pierre du foyer. 

— N'as-tu vu aucun spectre, lui demanda- 
t-on ; n'as-tu pas eu peur ? 

— Eh oui ! j'en ai vu un , mais je l'ai tué, 
répondit-il. 

Ce n'était que trop vrai. 

Aussi , depuis ce malheureux badinage , un 
fantôme apparaît-il dans la localité, surtout 
lorsque le temps change, ou que la neige tombe 
à une époque inusitée. 



LÉGENDES ALPESTRES 247 

Dans le siècle passé, Henri Ncuhaus de 
Grundberg, Tun des ayants-droit de la Geisalp, 
cherchait ses chevaux qu'il avait laissé paître 
pendant la nuit et ne pouvant parvenir à les 
trouver, il dut se réfugier au chalet de Schœ- 
nenboden où il fit du feu pour se sécher pen- 
dant qu'il mangeait le peu de vivres qu'il avait 
emporté. Un petit vieux, en costume de vacher, 
sortit tout-à-coup d'un coin du chalet, suspen- 
dit le chaudron, y versa le lait , le mit sur le 
feu, remua le liquide à l'aide d'un bâton, n'ou- 
blia aucun des soins que demande la fabrica- 
tion du fromage et , sans jdire mot , s'éclipsa 
avec tous ses ustensiles dès qu'il eut terminé 
sa besogne. Lorsque la nuit, qui avait paru 
très-longue au pâtre effrayé, se dissipa devant 
l'aurore, Neuhaus se leva, rentra chez lui, où 
il trouva ses chevaux hennissant près de son 
habitation. 

Il y a cinquante ans environ qu'une famille de 
mendiants passa la nuit au chalet de Schœnen- 
boden, car ces vagabonds préfèrent encore au 
travail les longues courses dans la montagne. 
Le lendemain, comme le temps était pluvieux. 



248 LÉGENDES ALPESTRES 

les mendiants restèrent au chalet jusqu'à midi, 
au grand mécontentement des armaillis , peu 
satisfaits de cet encombrement. Le ciel cepen- 
dant s'éclaircit et la bande se mit en route. Le 
soir, un des vachers remarqua que plusieurs 
vaches n'étaient point venues à la trayée et 
partit à leur recherche. Chemin faisant , des 
pleurs d'enfant frappèrent son oreille et il se 
dirigea du côté d'où lui paraissaient venir ces 
cris , supposant que les vagabonds campaient 
sous les sapins , ou avaient abandonné un de 
leurs enfants, se confiant en la charité des 
pâtres. Mais il ne put rien découvrir, les gé- 
missements s'éloignant à mesure qu'il avançait. 
Comme il avait cependant retrouvé ses vaches, 
il les ramena au chalet et raconta son aven- 
ture à l'un des armaillis , en lui disant l'im- 
pression qu'il en avait reçue. 

— S'il en est ainsi, répondit celui-ci, il faut 
s'attendre à quelque malheur demain, ou déjà 
cette nuit. 

Le jour suivant, un lourd manteau de neige 
couvrait le sol et les pâtres durent abandonner 
la gîte et emmener leurs troupeaux. 



LÉGENDES ALPESTRES 249 

La jeune fille avait à peine achevé ce récit, 
que son père, Guillaume Schaefer, connu aussi 
sous le nom de Schinders-Willi , entra dans le 
chalet. Après m'avoir salué comme on salue 
une vieille connaissance : ^ 

— Eh bien ! s'écria-t-il , si cela vous fait 
plaisir, je vous raconterai aussi un de nos con- 
tes montagnards. 

Entre 1740 et 1750, Nicolas Blanchard, 
grand-père des frères Blanchard qui habitent 
actuellement Tavel, soignait les chevaux à Ebe- 
nen-Ganterisch. Une jeune fille , Anne-Marie 
Ruedo, de Planfayon , soignait également les 
chevaux au chalet voisin , appelé le Neuen- 
Ganterischberg. Tous deux avaient grand més- 
aise et ennui , surtout quand la nuit était ve- 
nue ; car les nuits étaient longues et froides. 
Blanchard allait donc souvent, le soir, chez sa 
voisine , fumer quelques pipes et faire cau- 
sette. 

Pendant une de ces visites, comme ils s'en- 
tretenaient tous deux auprès de Tâlre , sans 
nullement songer à mal, ils aperçurent Tun et 
l'autre — sans se l'avouer, car chacun pensait 
être seul à remarquer l'apparition — ils aper- 



^50 LÉGENDES ALPESTRES 

-curent, au-dessus de Tescalier, un petit homme 
couché sur une solive d'où il les épiait. C'était 
au milieu de la nuit , et Blanchard , selon sa 
<;outume, allait prendre congé de la jeune 
fille. Celle-ci l'empêcha de partir et le pria de 
rester, ajoutant que s'il ne le faisait pas, elle 
«'en irait aussi avec lui, parce qu'elle n'osait 
demeurer là toute seule. Blanchard céda à ses 
instances et resta jusqu'au grand jour, car 
alors le petit homme avait disparu. Les hen- 
nissements joyeux de ses chevaux accueillirent 
sa rentrée au chalet. 

Plus tard seulement , Anne-Marie et Nicolas 
se firent part de leur frayeur commune. 



Jean Verro (qui mourut à Riedgarten en 
4718), était, depuis plusieurs années , maître 
vacher à la Hintere-Seeveid, près du lac Noir. 
Il lui arriva de rester au chalet après le départ 
du troupeau pour soigner les fromages. 

Un soir, comme il avait longtemps fumé 
près du foyer, il se coucha sur le foin qu'il 
avait répandu à terre et se disposait au som- 
meil lorsqu'un petit homme se détacha tout 



LÉGENDES ALPESTRES 251 



d'un coup d'une solive et vint se reposer der- 
rière le pâtre, sur le lit de foin. La frayeur 
empêcha Verro de dormir ; ils demeurèrent 
ainsi côte à côte et sans dire mot pendant toute 
la nuit. Le petit homme disparut au matin. 
Depuis, Jean Verro ne vit plus cet être 
mystérieux ; mais il entendait de temps en 
temps partir de la solive ou de Tétable, un bruit 
dont il s'expliquait la cause. 



Je remerciai Schaefer et lui fis quelques ca- 
deaux comme j'en avais l'habitude lorsqu'il me 
racontait les merveilleux récits des légendes 
alpestres. Je lui apportais des cartes, des plu- 
mes, du papier, des livres utiles, car Guillaume 
Schœfer était l'écrivain public des localités en- 
vironnantes. 

F. KUENLIN. 



■••«a 



LE 



DERNIER DES VILLAZ 



I 



Il y a peu de lignes de chemins de fer qui , 
sur un parcours aussi restreint, offrent une 
telle diversité de points de vue que la ligne de 
Lausanne à Berne. Après avoir gravi les vigno- 
bles ensoleillés de Lavaux, que le Léman reflète 
dans ses flots, et traversé le viaduc de la Pau- 
dèze, la locomotive pénètre dans le sein de la 
montagne et en ressort pour se trouver en face 
d'une mise en scène toute nouvelle : des prai- 
ries plantureuses et riantes, ombragées d'ar- 



254 LE DERNIER DES VILLAZ 

bres fruitiers, parsemées de belles fermes, se 
déroulent à droite et à gauche ; le Jura se des- 
sine à l'horizon, et les sapins étendent leurs 
vertes draperies sur le faîte des collines. Bien- 
tôt le château d'Oron se montre aux regards , 
avec ses hautes murailles et son air hautain. 
Pfus loin, c'est Rue, charmante petite ville qui 
épanouit ses blanches maisons sur un monti- 
cule. Voici Romont, avec sa tour qui ressem- 
ble à un point d'exclamation, ses remparts 
troués comme une vieille cuirasse de guerre, 
et ses peupliers au feuillage d'émeraude. Dix 
minutes après avoir quilté cette station, le 
train s'arrête de nouveau, et les conducteurs 
courent le long des wagons en criant avec cette 
intonation qui leur est particuUère : « Villaz- 
St-Pierre! » 

Si, à ce moment, vous mettez la tête à la 
portière , vous aurez devant vous un grand et 
beau village , dont l'église presque neuve 
dresse sa flèche étincelante dans le ciel bleu. 
Les maisons , aux toits de tuiles rouges, sont 
solides et spacieuses ; elles se groupent très- 
pittoresquemeni à l'ombre de pommiers et de 
noyers touflus, et devant chacune d'elle s'étend 



LE DERNIER DES VILLAZ 255- 

un jardin embaumé qui ressemble à une im-^ 
mense corbeille de fleurs. La plupart des fenê- 
tres ont conservé leurs petites vitres losangées 
de plomb, mais quand, par un jour de prin- 
temps ou d'été, elles sont ouvertes au soleil, il 
s'en échappe un parfum de tranquillité et de 
bien-être qui vous charme et vous séduit. Vous 
voudriez descendre h cette petite station et lais- 
ser couler le reste de votre vie au milieu de 
ces braves villageois qui rentrent chez eux, la 
pioche ou la faux sur l'épaule et la chanson à 
la bouche. 

Ceux que frappe le gracieux aspect de ce vil- 
lage ne se doutent pas qu'il y a cinq ou six siè- 
cles son emplacement, comn.e le reste de la 
contrée, était couvert d'épaisses forêts^ et qu'à 
trois lieues à la ronde, on ne rencontrait qu'une 
seule et unique habitation : le château des sei- 
gneurs de Villaz. 

Il était vraiment superbe, ce vieux manoir 
s'élevant sur la croupe de la colline, avec ses 
hautes murailles sévères et intactes, ses girouet- 
tes criardes, ses poivrières aiguës, son préau 
ombragé, sa terrasse fleurie ; il dominait ma- 
jestueusement les chênes et les sapins séculai- 



1 



256 LE DERNIER DES VILLAZ 

res qui Tentouraient, et du sommet de ses tou- 
relles, où nichaient les oiseaux de proie, on 
pouvait établir des signaux avec le manoir des 
comtes de Romont, perché à une heure de dis- 
tance, sur un verdoyant mamelon. 

Entouré de fossés profonds, mis en commu- 
nication avec les bords de la Glane par un sou- 
terrain secret , le château de Villaz était une 
des plus fortes positions du pays. Cependant 
jamais garnison ne dormit sous son toit, jamais 
armée ne campa dans ses environs. Son pont- 
levis ne s'abaissait que devant des vassaux do- 
ciles et exacts à payer leurs redevances. 11 faut 
dire aussi que, paresseux par nature, les sei- 
gneurs de Villaz ne cherchèrent guère l'éclat 
des armes. Ni remuants ni ambitieux, ils n'é- 
veillaient pas les susceptibilités de leurs voi- 
sins plus puissants ou plus faibles, et vivaient 
de la sorte en bonne harmonie avec tous. 

Rodolphe de Villaz contrastait cependant avec 
les membres de sa famille qui l'avaient précédé; 
d'un caractère tapageur et décidé, il mettait 
quelquefois le château sens dessus dessous, au 
grand chagrin de sa mère, que son inconduite 
avait quasi rendu folle, et au scandale des 



LE DERNIER DES VILLAZ 257 



anciens serviteurs, qui n'avaient de leur vie 
assisté à pareilles scènes. 

Les seigneurs des alentours se donnaient 
rendez-vous chez Rodolphe comme en un lieu 
de réjouissances et de plaisirs. On organisait de 
grandes parties de chasse , et lorsqu'on en re- 
venait chargé de gibier de toute espèce, on 
mettait la broche devant le feu, on s'installait 
dans les larges fauteuils de bois sculpté, on 
festoyait, l'orgie se prolongeait jusqu'au matin. 

Au nombre des hôtes les plus assidus du châ- 
teau, figurait le comte de Romont. C'était un 
intrépide chasseur ; il arrivait avec sa meute 
composée d'une vingtaine de chiens, ses pi- 
queurs, ses veneurs ; de temps à autre sa fille 
l'accompagnait. 

Marguerite était belle comme le jour ; sem- 
blable à la fleur dont elle portait le nom, elle 
rayonnait du printemps de ses dix-huit ans. 
Autant elle était modeste et douce sous le toit 
paternel, soit qu'elle s'agenouillât à côté de sa 
mère pour prier à la chapelle, soit qu'elle prît 
part aux travaux ou aux récréatives causeries 
de la veillée, — autant elle était fière et hardie 
dès qu'elle se sentait emportée à travers l'es- 

17 



258 LE DERNIER DES VILLAZ 

pace par son cheval blanc. C'est alors qu'il 
fallait la voir pour l'admirer dans toute sa 
beauté. Ses yeux noirs brillaient, vifs comme 
l'éclair, ses lèvres entr' ouvertes découvraient 
deux rangées de dents perlées ; et sur son cou, 
contrastant avec la pure blancheur de sa peau, 
flottaient librement ses longs cheveux couleur 
de jais. De ses mains petites et nerveuses, elle 
retenait les rênes daîis un mouvement élégant 
et montrait le bout d'un pied mignon sous sa 
longue robe soulevée dans sa course. 

Elle passait pour une chasseresse habile et 
intrépide. Son père, qui l'aimait à la folie, l'a- 
vait, dès l'âge le plus tendre, emmenée avec 
lui dans les chasses, l'habituant ainsi à la fati- 
gue et au mépris du danger. Son sangfroid et 
son courage faisaient l'admiration de ceux qui 
la connaissaient. 

Rodolphe de Villaz avait pour ainsi dire suivi 
le développement des grâces de la jeune fille. 
Alors qu'elle était encore enfant, il avait l'ha- 
bitude de lui porter des fleurs ou des nids d'oi- 
seaux ; maintenant qu'elle était grande, Rodol- 
phe lui tendait l'étrier, caracolait à ses côtés, 



LE DERNIER DES VILLAZ 259 

et recueillait le gibier palpitant que sa flèche 
avait atteint. 

Marguerite causait peu, elle avait le carac- 
tère sauvage de la nature où Dieu avait placé son 
berceau. Auprès d'elle , Rodolphe perdait son 
altitude tapageuse et provoquante ; il se sentait 
embarrassé et timide ; il rougissait parfois en 
lui répondant ; sa verve, qui en faisait le boute- 
en-train des réunions , était comme tarie et il 
avait des moments de profonde tristesse, sans 
qu'il put en découvrir la cause. Celte jeune 
femme d'une beauté pure et radieuse exerçait 
sur lui un pouvoir mystérieux et fascinateur. 

Il ne la voyait que rarement ; mais le jour 
où cela arrivait, son sommeil était agité 
et peuplé de rêves extraordinaires. Et le lende- 
main, en se promenant sur la terrasse solitaire 
de son château, à Tair frais du matin, salué 
par le chant des oiseaux, il penchait mélancoli- 
quement la tête ; il lui semblait que quelque 
chose manquait à son cœur, qu'il était seul au 
milieu de cette fête universelle d'amour. Il allait 
alors s'asseoir sous une charmille, et là, s'en- 
fonçant dans sa rêverie, il s'imaginait entendre 
le frôlement d'une robe entre les branches, et 



260 LE DERNIER DES VILLAZ 

le pas argentin de Marguerite sur le sable de 
l'allée : la jeune fille s'avançait en souriant, 
grande, belle, flexible, le front hautain, Tœil 
noir et profond, la bouche demi-close, comme 
une statue grecque descendue de son piédes- 
tal. 

Rodolphe tendait les bras vers la blanche vi- 
sion. Hélas! à ce moment, il revenait à lui en 
sursaut, et la décevante réalitée le plongeait 
dans un état de torpeur, jusqu'à ce que ses 
amis l'entraînassent de nouveau dans le tour- 
billon des plaisirs ou d'une chasse effrénée. Au 
retour, on le forçait à boire , et pour un mo- 
ment le vin le retrempait ; il y retrouvait son 
insouciance et sa gaieté. 

Mais la réaction n'était que plus violente. A 
travers Iqs vapeurs dont son esprit était encore 
enveloppé, la figure dédaigneuse de Marguerite 
lui apparaissait; bientôt la jeune fille lui tour- 
nait le dos et s'éloignait d'un air indifférent. 
Alors il maudissait ses dérèglements , il se 
frappait la tête et jurait de changer de con- 
duite. 

Un matin du mois d'août, Rodolphe fut tiré 
de son sommeil de meilleure heure que de cou- 



LE DERNIER DES VILLAZ 261 

lume : il avait oublié de fermer les rideaux de 
son lit, le soleil donnait en plein sur sa figure 
et réblouissait de ses rayons. Au dehors, on en- 
tendait les oiseaux gazouiller et siffler. Il s'ha- 
billa et descendit dans le jardin. Le sommet 
des arbres était baigné d'une lumière blonde, 
les giroflées humides de rosée ressemblaient à 
ces fleurs de pierreries qu'on ne découvre que 
dans le pays des fées ; les taillis étaient pleins 
de frissons; des roucoulements langoureux sor- 
taient du sanctuaire de la forêt. Rodolphe alla, 
tout pensif, s'asseoir sous la charmille dont il 
avait fait sa retraite favorite. Il appuya son 
front dans sa main, un soupir s'échappa de sa 
poitrine, et ses yeux, chargés de réflexions et 
de tristesse, ne virent plus le spectacle matinal 
qui se déroulait d'une façon si charmante de- 
vant lui. Son esprit flottait dans le monde des 
rêves et des extases ; il avait évoqué l'image qui 
le poursuivait nuit et jour. 

Des cris déchirants Je rappelèrent tout à coup 
à lui. Il se leva brusquement, comme mu par 
un ressort, et écouta. 

On l'appelait. 

Il s'élança dans la direction d'où partait la 



262 LE DERNIER DES VILLAZ 

voix et rencontra , sur le seuil de la porte de 
la terrasse, une des gardiennes de sa mère^ le 
visage en pleurs, les traits bouleversés; elle 
lui dit que la châtelaine se mourait. 

Rodolphe courut auprès de sa mère, qu'il 
trouva dans un état de surexcitation étrange. 
Elle était debout, appuyée contre son lit, les 
cheveux épars, enveloppée dans une couverture 
qui cachait mal ses jambes nues ; ses yeux éga- 
rés roulaient sinistrement dans leurs orbites : 
elle était effrayante. Dès qu'elle aperçut son 
fils, elle eut un mouvement de répulsion. Ce- 
lui-ci s'arrêta, hésitant, au milieu de la cham- 
bre. Elle étendit vers lui son bras décharné et 
tremblant, et s'écria d'une voix sifflante : 

— Va t'en ! Va t'en ! 

Comme il ne bougeait pas et la regardait 
d'un air suppliant et atterré, elle se tourna 
vers ses servantes, et tordant ses mains dans 
un geste de supplication, elle continua d'un ton 
qui trahissait un véritable effroi : 

— Ne le laissez pas approcher, je vous en 
supplie... Il me fait peur... 

Les deux femmes restèrent muettes et immo- 
biles; des larmes sillonnaient leurs joues. 



LE DERNIER DES VILLAZ 263 



La vieille châtelaine poussa alors un cri dé- 
chirant et s'affaissa sur elle-même. Rodolphe 
se précipita pour la relever, mais au moment 
où il voulut la saisir, elle rassembla toutes ses 
forces, se jeta en arrière et parvint à se hisser 
seule sur son lit. 

Ce suprême effort l'avait épuisée. Sa respi- 
ration était pénible et saccadée , ses membres 
avaient des soubresauts nerveux, ses yeux étaient 
horriblement dilatés. 

Rodolphe se pencha vers elle ; il avait des 
torts vis-à-vis de sa mère, il le savait, il voulait 
lui en demander pardon ; mais il eut à peine 
ouvert la bouche, que la moribonde poussa des 
exclamations lamentables et appela ses gardien- 
nes à son secours. Elle s'imaginait que son fils 
voulait la tuer. 

— Ah! méchant démon, s' écriait-elle^ pour- 
quoi viens-tu me tourmenter ainsi? Oh ! maudit, 
maudit sois-tu! — Eloignez-le... voyez, il ne 
part pas! Oh! délivrez-moi de sa présence... 
je frissonne, j'ai peur. Il a le cœur si mau- 
vais... l'âme si noire... Je vousle dis, il finira 
misérablement, parce qu'il a misérablement 
commencé. . . Oh ! va t'en ! va t'en ! 



264 LE DERNIER DES VILLAZ 

Rodolphe, accablé par ces injonctions cruel- 
les, se retira dans le fond de la chambre. L'a- 
gonisante, en proie à une fièvre violente, pour- 
suivit ses cris; au bout de quelques minutes, 
ils se changèrent en sourds gémissements. 
Elle se tournait et se retournait sur sa couche 
comme pour chercher une position moins dou- 
loureuse et plus tranquille ; une sueur froide — 
la sueur de la mort — perlait à son front. 

Le prêtre qu'on avait envoyé chercher ne 
pouvait être là que vers le soir; une des gar- 
diennes avait détaché de la paroi un crucifix 
orné de saintes reliques ; elle le mit entre les 
mains de la mourante. 

— Mon Dieu, ayez pitié de moi, murmura la 
vieille châtelaine ; et comme si une lueur d'en 
haut traversait les ténèbres de son esprit, elle 
appliqua ses lèvres livides sur la croix de bois. 

Elle eut un instant de calme^ sa respiration 
semblait moins oppressée et son regard s'apai- 
sait. 

Rodolphe voulut s'approcher d'elle ; elle en- 
tendit son pas et fixa sur lui son œil menaçant; 
puis, refoulant sa couverture, elle poussa un 



LE DERNIER DES VILLAZ 265 

râlement étouffé , ferma les paupières et ex- 
pira. 

Rodolphe, témoin de cette scène, faillit s'é- 
vanouir. Il se laissa choir dans un fauteuil et 
ne sortit de son immobilité qu'aux premières 
lueurs de l'aube. 

La morte était déjà ensevelie; son corps se 
dessinait en lignes grêles sous le linceul et 
quatre cierges jaunes brûlaient autour du lit. 
Les serviteurs du château et le prêtre étaient 
agenouillés sur le plancher. A la vue de ce 
spectacle, si triste et si solennel à la fois, Ro- 
dolphe, anéanti, sanglotla comme un enfant. 

Trois jours plus tard, on enterrait la dernière 
châtelaine de Villaz. 



II 



Rodolphe était désormais seul. Bien qu'il 
négligeât sa mère au point de laisser passer des 
semaines sans aller la voir, sa mort avait creusé 
un vide immense autour de lui. Il éprouvait 
des sensations pareilles à celles d'un voya-- 



"266 LE DERNIER DES VILLAZ 

geur perdu au milieu du désert : il ne savait 
de quel côté s'orienter. Sa vie se déroulait sans 
but devant lui ; il lui était impossible de rester 
longtemps en place; il avait des impatiences 
fébriles ; le désespoir se glissait lentement dans 
son cœur tourmenté de remords. Durant la 
journée, il errait dans le château comme une 
âme en peine, indifférent aux choses extérieu- 
res. Le soir, il gravissait les escaliers de la plus 
haute tourelle, comme s'il eût voulu se rap- 
procher du ciel. Là, appuyé sur un créneau, il 
contemplait d'un œil rêveur le soleil qui se cou- 
chait dans un horizon de pourpre, les vapeurs 
dorées qui montaient des vallées, les arbres des 
collines qui s'estompaient graduellement, le châ- 
teau de Romont, mis en relief par ces effluves 
<l'irradiation, et dont les girouettes neuves étin- 
celaient comme des aigrettes de diamant. La 
magnificence de ce spectacle imposait silence à 
tous les êtres de la création. On n'entendait pas 
«n gazouillement, pas un cri, pas un bruit de 
pas. Seul, Rodolphe était étranger à cette sainte 
paix. Son âme était pleine d'agitations secrètes 
«dont il ne pouvait établir raisonnablement la 
cause. La nuit le surprenait souvent sur cette 



LE DERNIER DES VILLAZ 267 

tourelle, abîmé dans une rêverie profonde, et 
l'œil obstinément fixé sur une petite lumière 
•qui illuminait une fenêtre du donjon de Ro- 
monl. Rodolphe savait cependant que cette lu- 
mière ne s'échappait pas de la chambre de 
Marguerite : en compagnie de ses parents, la 
jeune fille était partie pour le manoir de Paie- 
xieux quelques jours avant la mort de la châte- 
laine de Villaz. Il ignorait par quelle main était 
allumée cette lumière, mais il l'aimait. Cette 
mystérieuse flamme rouge, perçant les ténèbres 
<;omme une étoile, lui était devenue sympathi- 
que au milieu de sa solitude. Il la comparait 
tantôt à un œil protecteur ouvert sur lui , 
tantôt à une âme souffrante qui revenait des 
mondes inconnus pleurer aux lieux qu'elle 
avait habités. 

Vers minuit, la lumière disparaissait. Rodol- 
phe, le front chargé de tristesse, descendait alors 
<ians sa chambre et se jetait tout habillé sur 
son lit. Son sommeil était agité ; il lui semblait 
que les paroles de malédiction de sa mère gron- 
daient à ses oreilles. 

Le soleil le trouvait toujours debout, mais il 
ne chassait plus. Et du moment que ses amis 



268 LE DERNIER DES VILLAZ 

ne pouvaient décemment venir festoyer à son 
château plongé dans le deuil, ils se tenaient à 
l'écart. Quelquefois seulement , pour exprimer 
à Rodolphe la part qu'ils prenaient à sa dou- 
leur, ils envoyaient des messagers chercher de 
ses nouvelles. 

Des mois se passèrent de la sorte. 

Un soir que Rodolphe avait prolongé sa pro- 
menade jusqu'aux bords de la Glane, il rencon- 
tra une pauvre femme qui se jeta à ses pieds et 
lui raconta qu'un ours avait dévoré le plus 
jeune dç ses enfants. 

— Vous êtes un chasseur si hardi, lui dit- 
elle, je vous en supplie, délivrez-nous de cet 
animal, tuez-le; je tremble pour mes autres 
fils. 

Rodolphe consola de son mieux la malheu- 
reuse mère et lui promit de dissiper ses crain- 
tes. 

Il se leva à trois heures du matin, sortit sans 
prévenir personne, et, suivant exactement les 
indications données, il alla s'embusquer à l'en- 
trée d'une clairière. Pour armes, il n'avait qu'un 
poignard et un épieu. La lune, une lune pâle 
et fréquemment voilée, — était suspendue 



LE DERNIER DES VILLAZ 269 

comme une lampe mortuaire au-dessus de la 
chaîne du Moléson. Au milieu de Tobscurité 
vague, on distinguait à peine les objets ; si les 
sentiers n'avaient pas été familiers au jeilne 
chasseur, il se serait sans doute perdu cent fois 
avant d'arriver à cet endroit. 

Il était là depuis deux heures , immobile 
comme les arbres qui l'entouraient. Il désespé- 
rait d'apercevoir l'animal, lorsque tout à coup 
il entendit un bruit lointain de feuilles sèches 
foulées, auquel se mêlaient des gémissements 
plaintifs. Le bruit se rapprochait, on eût dit 
que la main d'un bûcheron brisait des bran- 
ches mortes. Rodolphe porta les yeux sur sa 
ceinture pour s'assurer que son poignard y était 
encore, puis, se blottissant derrière le tronc 
d'un chêne colossal, il serra convulsivement son 
épieu. 

Contre son attente, le bruit resta station- 
naire. 

Rodolphe se coucha à plat ventre et rampa 
dans la direction d'où partaient les gémisse- 
ments. 

Il ne tarda pas à distinguer à travers les 
broussailles la silhouette noire d'un ours énor- 



270 LE DERNIER DES VILLAZ 

me, accroupi au pied d'un sapin et dévorant un 
jeune chevreuil. 

En un clin d'œil il fut derrière lui, se re- 
dressa d'un bond, et avant même que Tours 
soupçonnât sa présence, il lui asséna un vie- 
lent coup d'épieu sur la tête. 

L'animal poussa un hurlement qui fit trem- 
bler la forêt. 

Les yeux injectés de sang, la mâchoire écu- 
mante, il se retourna, furieux et menaçant» 
Sans s'intimider, le jeune chasseur lui présenta 
la pointe de son arme garnie de fer ; il l'excita 
en le piquant aux naseaux ; l'ours se leva alors 
sur ses pattes de derrière, et Rodolphe, sans 
perdre une seconde, saisit son poignard qu'il 
lui plongea dans le cœur. 

Mortellement atteint, le dangereux animal 
voulut s'élancer sur son adversaire et l'étoufifer 
dans une suprême étreinte, mais comptant sans 
l'épieu que Rodolphe tenait en arrêt comme une 
lance, il s'y empala. 

Son agonie fut longue et terrible. Il remplis- 
sait l'air de ses hurlements déchirants, ses yeux 
étaient rouges comme deux flammes, des flots 
de sang jaillissaient de ses blessures, il labou- 



LE DERNIER DES VILLAZ 271 

rait le sol de ses pattes puissantes, aux griffes 
hérissées. Enfin ses membres se raidirent, il 
poussa un dernier râlement et ne bougea plus. 

Rodolphe, qui avait assisté impassible à cette 
agonie, assis sur un tronc , s'approcha de l'a- 
nimal, retira son poignard de sa poitrine et 
lui coupa la tête, qu'il emporta comme un tro- 
phée. Pour ne pas retourner au château par le^ 
même chemin, il descendit la pente boisée de la 
colline et déboucha dans la vallée, un peu au 
delà de Romont. 

En chasseur expérimenté, Rodolphe avait 
pris quelques vivres avec lui. Midi n'était pa&^ 
loin, le soleil était au zénith et la chaleur de- 
venait accablante ; il alla s'étendre à l'ombre 
des oseraies qui longent les bords de la Glane 
et entama son frugal repas. 

Comme il l'achevait, un galop de chevaux re- 
tentit à ses oreilles. 

Il tourna la tête et aperçut une file de cava- 
liers dont le costume lui était connu : ils por- 
taient des chapeaux de feutre à l'aile relevée et 
ornée d'une plume noire, des pourpoints de 
soie violets avec des crevés blancs et des hauts 
de chausses jaunes. 



272 LE DERNIER DES VILLAZ 

C'étaient les gens de la maison de Romont. 

Le comte, sa femme et sa fille marchaient en 
tête de cette cavalcade brillante. 

A l'aspect de Marguerite, Rodolphe, en proie 
à une vive émotion, tressaillit. Couché derrière 
un vieux saule dont les branches formaient une 
espèce de tente de verdure, il se souleva sur 
ses deux mains et regarda de tous ses yeux sans 
être vu. 

L'absence avait encore embelli la jeune fille, 
et sous ce magnifique soleil, son front blanc 
et pur avait des reflets de diamant. Sa figure 
était sereine comme un lever d'aurore. Sa 
taille, dont une robe d'une grande richesse 
faisait ressortir les charmes, avait des inflexions 
ravissantes. Ses grands yeux noirs, qu'elle pro- 
menait à droite et à gauche, étaient pleins de 
candeur. 

Dans un ravissement qui approchait de l'ex- 
tase, Rodolphe la contemplait en retenant son 
souffle. 11 se demandait s'il n'était point le 
jouet de quelque apparition céleste. 

Le cortège disparut derrière un rideau 
d'arbres, mais il se remontra bientôt, lorsqu'il 
gravit le monticule au haut duquel s'élève le 



LE DERNIER DES VILLAZ 273 

^i^—*— ^^M^— ^— '■■ ■■■■^■» !■■■ ■ iii ■■■—■■ ■ Mil ■— ^— ^»^— I m I I 

château de Romont. Et jusqu'à son arrivée aux 
portes du manoir, Marguerite fut suivie des 
regards de Rodolphe, au fond desquels palpitait 
toute son âme. 

Ce soir là, le jeune seigneur de Villaz rentra 
chez lui en proie à un trouble étrange. 

Il ne ferma pas les paupières de la nuit. La 
vue de la fille du comte avait ravivé le feu qui 
couvait sous la cendre, et ce feu allumait en lui 
les éclairs de ce grand orage : l'amour. 



III 



La terre s'épanouissait au rayonnement du 
ciel ; gonflée de sève, on eût dit qu'elle se sou- 
levait sous les chaudes caresses de la lumière. 
Son haleine était chargée de parfums ; et il y 
avait quelque chose de langoureux dans le mur- 
mure des sources, le bruissement des taillis et 
le chant des oiseaux. Les arbres qui, le matin, 
se dressaient vigoureux et fiers, laissaient main- 
tenant retomber, dans l'air bleuâtre et tendre, 
leurs rameaux fatigués. La température était 
tiède ; on touchait à la fin du mois d'août. 

18 



274 LE DERNIER DES VILLAZ 

Un cavalier suivait l'étroite chaussée qui tra- 
versait déjà à cette époque la vallée de la Glane 
dans toute sa longueur. 

Tous deux , l'homme et la bête , semblaient 
subir l'influence de l'accablement général qui 
régnait. 

Le cheval allait au pas, l'oreille basse, aspi- 
rant fortement des naseaux. Quant au cavalier, 
en proie à de vives préoccupations , il laissait 
flotter ses rênçs et ne paraissait pas plus s'a- 
percevoir de l'allure paresseuse de sa bête que 
de la beauté du paysage qui l'entourait. 

C'était un jeune homme d'une trentaine d'an- 
nées, très-élégamment vêtu. Il était coiffe d'une 
toque de velours noir, galonnée d'or et sur- 
montée de deux plumes, rouge et blanche Un 
pourpoint de couleur claire serrait scrupuleu- 
sement sa taille élancée, et de vastes chausses 
à taillardes flottaient autour de ses jambes. Il 
portait à la ceinture un poignard dont le man- 
che était richement orné de perles et de pierre- 
ries; sa longue épée, à poignée ciselée, battait 
les flancs de son cheval. La ligure du cavalier 
s'harmonisait parfaitement avec ce noble cos- 
tume : il avait la peau fine, le teint pale ; seu- 



LE DERNIER DES VILLAZ 275 

leriient, ses yeux brillaient parfois d'éclairs fau- 
ves et l'expression tourmentée de sa bouche 
révélait des passions violentes. Quand il se dé- 
couvrait, on remarquait aussi deux rides paral- 
lèles qui partageaient son front, trace de cha- 
grins ou de remords. 

A un des nombreux détours de la chaussée, 
il fut apostrophé par une voix sonore et joviale: 

— Holà! mon gentil seigneur , il me semble 
que vous dormez ! Il est vrai que du traint di nt 
va votre monture, cela n'est pas dangereux. 

A cette exclamation, suivie d'un gros éclat de 
rire, le jeune cavalier leva la tête en sursaut, 
comme un homme qui se réveille, et vit, à 
quatre pas, monté sur un petit âne, un révérend 
ecclésiastique , la tête ombragée d'un tricorne 
démesuré, la bedaine en avant et les jambes per- 
dues dans des bottes qui lui montaient jusqu'aux 
genoux. 

— Ah ! révérend prieur, quelle rencontre 
imprévue! s'écria Rodolphe de Villaz. 

— Et la vôtre, donc! 

— Je vais trouver le comte. 

— 11 y a une semaine qu'il est de retour; 
avant- hier, il a visité notre couvent avec sa 



276 LE DERNIER DES VILLAZ 



fille Marguerite... une douce et pure enfant. 

Ce nom de Marguerite fit légèrement rougir 
Rodolphe. Le prieur de la Fille-Dieu ne remar- 
qua pas rémotion de son interlocuteur et pour- 
suivit : 

— On dit, mon cher Rodolphe, que vous de- 
venez sombre, taciturne, depuis que votre deuil 
éloigne de votre château vos anciens compa- 
gnons de plaisir. Allons! allons! du courage... 
J'irai vous voir sous peu... Si votre âme est 
malade, vous savez que Dieu m'a donné le secret 
de la guérir. 

— Merci, révérend père. Vous serez tou- 
jours le bienvenu chez moi; quant à vos re- 
mèdes... 

— Malheureux ! Vous douteriez de leur effi- 
cacité? Auriez-vous déjà perdu la foi qui forti- 
fie et qui sauve? 

— Je ne dis pas cela, mon révérend père, 
mais je sens que le cœur de l'homme est bien 
fragile... et que le mien pourrait se briser ce 
soir, ajouta-t-il en baissant la voix. 

— Mon fils. Dieu est tout puissant, il ne per- 
mettra pas que vous soyez frappé de la cécité 



LE DERNIER DES VILLAZ 277 

du mal. Tournez vos regards vers lui. Je prierai 
pour vous. 

— Oh! merci, répondit sourdement Ro- 
dolphe. 

Il piqua des deux. Son cheval partit au j>a- 
lop. Peu d'instants après, le couvent de la 
Fille-Dieu, dont il venait de rencontrer le 
prieur, se montra à ses regards, avec ses vastes 
murs d'enceinte, le joli clocher de son église 
et sa petite chapelle tournée vers la chaussée 
comme un refuge toujours ouvert au pêcheur. 
Cet antique monastère, encore dehout de nos 
jours, doit son existence à trois pieuses damoi- 
selles, filles d'un seigneur de la contrée, qui s'é- 
taient réunies dans une commune pensée de so- 
litude et de prière. En 1268, l'évêque Jean de 
Cossonay, visitant son diocèse, érigea la maison 
en couvent de l'ordre de Cîteaux, et le prit sous 
sa protection. 

Rodolphe promena un œil distrait sur la verte 
pelouse qui entoure le monastère et sur la char- 
mante plantation de peupliers qui l'ombrage 
comme un grand rideau mouvant 

Sa monture avait jrepris le pas; le chemin^ 
semblable à un immense serpent, montait en 



278 LE DERNIER DES VILLAZ 

zigzags jusqu'au château de Romont qui se 
dressait en ce moment dans toute sa majesté 
au sommet de son haut mamelon. 

Le soir approchait, et le soleil couchant pro- 
jetait sur ses remparts et sur sa façade des 
teintes mordorées si brillantes, que son aspect 
avait quelque chose de féerique. 

Pas un bruit, pas un souffle ne troublait le 
suprême silence dans lequel la vallée était plon- 
gée. Rodolphe, mollement balancé par l'amble 
de son cheval, laissait aller son cœur à des pen- 
sées plus douces. Il se voyait déjà au seuil du 
château de Romont, il entendait les chiens jap- 
per de joie en le reconnaissant; le comte pas- 
sait son bras sous le sien et le conduisait au- 
près de sa fille, qui lui tendait la main en sou- 
riant. Et son âme tressaillait d'un frisson de 
bonheur, il se sentait déjà comme transporté 
loin de la terre ^ dans des régions lumineuses 
et éthérées ! Cependant, à mesure qu'il appro- 
chait du château^ ce beau rêve s'évanouissait. 
Nouvel Icare, il retombait lentement de son 
escalade céleste. 

Mais pourquoi donc son cœur, qui s'épa- 
nouissait il y a un instant, se resserrait-il tout 



LE DERNIER DES VILLAZ 279 

angoissé? Pourquoi cette inquiétude qui se re- 
flétait sur sa figure? Il avait repris les rênes 
de son cheval, et, comme s'il craignait d'arriver 
trop tôt, il les serrait convulsivement dans sa 
main. 

Des considérations auxquelles il n'avait pas 
songé, la difl'érence de rang, l'inégalité de nais- 
sance, et plus encore celle de l'âge, — se pré- 
sentaient maintenant à son esprit et ébran- 
laient la résolution qui le poussait au château. 

Elle était grave, en eflet, cette résolution, 
car iV ne s'agissait rien moins pour Rodol- 
phe que de demander Marguerite en mariage. 
Il y avait si longtemps qu'il aimait la jeune 
comtesse et qu'il soupirait secrètement après 
elle ! La solitude dans laquelle ses amis l'avaient 
laissé à la suite de la mort de sa mère , avait 
offert un nouvel aliment à ce désir, il avait 
grandi et s'était développé au point d'être son 
unique pensée, sa seule préoccupation. 

On sait que le hasard avait mis Rodolphe sur 
le passage du comte de Romont revenant de 
Palézieux avec une suite nombreuse. Caché der- 
rière les buissons, il s'était enivré de la vue de 
Marguerite que l'absence avait encore embellie. 



280 LE DERNIER DES VILLAZ 

La jeune fille avait passé devant ses yeux comme 
une vision séraphique, dans l'épanouissement 
de sa jeunesse et de sa grâce virginale. 

Depuis ce jour, Rodolphe ne dormait plus et 
ne mangeait plus ; toute sa vie était concentrée 
dans un de ces désirs aigus et brûlants, qui ne 
laissent ni paix ni trêve, qui ne connaissent ni 
barrières ni bornes , et qui se font jour à la 
manière des bombes, — en éclatant. 



IV 



Le comte venait de se lever de table ; suivi 
de son chapelain, il était monté à l'étage supé- 
rieur du château où se trouve ce magnifique 
salon que l'on montre encore aujourd'hui, et 
dont le plafond, divisé en nombreux caissons, 
est orné de différentes armoiries de la maison 
de Romont et des branches alliées. En ce temps- 
là. des portraits qui ont disparu, se dressaient 
sur des tentures brodées réprésentant des scè- 
nes tirées de la Bible. L'ameublement, quoique 
simple, était de bon goût et d'un grand prix : 



LE DERNIER DES VILLAZ 281 

on remarquait surtout une haute armoire en 
ébène plaquée en ivoire et deux bahuts sculp- 
tés avec un art merveilleux. Les fauteuils et les 
escabeaux avaient aussi été fouillés par l'outil 
d'un artiste habile ; leur dos^ travaillé à jour, 
représentait des couronnes, des fleurs, des bran- 
ches chargées de fruits ou des oiseaux qui se 
becquetaient au bord d'un nid. 

Le comte et le chapelain s'étaient gravement 
assis à une petite table sur laquelle se dressait 
un jeu d'échecs. Le chapelain, qui avait étendu 
sur ses genoux son mouchoir à carreaux^ tira 
une grosse tabatière de sa poche et la présenta 
au comte, qui y puisa sans façon. Us se mirent 
alors à étudier, sans mot dire, leur position 
respective dans la partie engagée. Peu après, 
Marguerite et sa mère firent leur entrée. Gomme 
elles s'asseyaient derrière les joueurs pour sui- 
vre leur stratégie , un valet à cheveux blancs 
vint annoncer le seigneur Rodolphe de Villaz. 

Il entra, la figure légèrement pâle ; sa dé- 
marche hésitante trahissait l'agitation à laquelle 
il était en proie, car son cœur battait avec vio- 
lence. Le comte courut au devant de lui et 
pressa avec effusion ses mains dans les sien- 



282 LE DERNIER DES VILLAZ 

nés ; la comtesse raccueillit avec une mater- 
nelle bienveillance et Marguerite répondit à son 
salut par un sourire charmant. Rodolphe la 
regarda d'un air presque ahuri, tellement elle 
était éblouissante dans sa robe de velours vert, 
sous l'éclat pourpré et ondoyant des chandelles 
-de résine. 

— Nous nous préparions à aller vous voir, 
^it le comte à Rodolphe , après les premières 
banalités de l'entrée en matière. Voilà six mois 
que nous ne nous sommes vus, mon cher ami. 
Oue d'événements se sont passés depuis lors! 
Une morte a été transportée hors de votre châ- 
leau, et une vivante va bientôt sortir du mien. 
Spectacles presque aussi douloureux l'un que 
l'autre. Mais que voulez-vous? c'est la loi de 
la vie. Nous forgeons nous-mêmes notre chaî- 
ne, et nous n'avons pas même l'esprit d'en al- 
léger le poids : un jour nous en faisons les 
anneaux avec de l'or, un autre jour avec du 
plomb ou du fer. — Vous connaissez sans doute 
Aymon de Palézieux; c'est un chevalier qui a 
le cœur haut, un homme sans peur et sans re- 
proche. C'est lui que j'ai choisi pour mon gen- 



LE DERNIER DES VILLAZ 283 

dre : le mariage de Marguerite a été décidé 
pendant notre séjour dans sa famille. 

Rodolphe ne soufflait plus; ces dernières 
paroles entrèrent dans son cœur comme des 
pointes de poignard. Il roula des yeux égarés 
autour de lui : il ne voyait plus rien que des 
cercles enflammés qui dansaient en Tair; pour 
ne pas tomber, il dut se retenir au dos de son 
escabeau. 

— Comme vous voilà pâle! s'écria la comtesse. 
Vous sentez-vous mal ? 

Ces mots le rappelèrent à lui ; il se secoua, 
et, par un eff'ort surhumain, surmontant son 
émotion et sa douleur, il répondit d'une voix 
lente et grave : 

— Je souffre, en effet, beaucoup, mais ma 
souffrance est toute morale, j'ai l'âme oppres- 
sée de sombres pressentiments , ma résolution 
m'effraie, car je ne suis pas seulement à la 
veille d'un long et périlleux voyage, mais j'en 
suis sur le chemin. Je pars pour Rome. C'est 
le vœu que j'ai fait après la mort de ma pauvre 
mère, et le temps de l'accomplir est venu. 

— Et vous partez ainsi, seul, sans amis, sans 
escorte? demanda vivement le comte. 



284 LE DERNIER DES VILLAZ 



— Oh ! non ; nous serons en nombre suffi- 
sant. Je dois aller rejoindre cette nuit quel- 
ques pèlerins qui m'attendent à Moudon ; nous 
en trouverons encore en passant à Lausanne. 

— Voilà un voyage auquel je ne m'attendais 
certes pas, dit la comtesse. Abandonner votre 
château, courir des dangers inutiles et nom- 
breux.... 

— Aussi, j'ignore si Dieu me réserve la joie 
de revoir jamais ceux que je quitte. 

Il se leva de son siège; une sueur froide 
humectait ses tempes. 

— Cher comte, adieu, et vous comtesse, 
puisse le Ciel vous préparer encore de longs 
jours! 

Il leur serra la main, puis, se tournant vers 
Marguerite, il lui demanda la permission de 
baiser la sienne Elle la lui tendit avec une 
grâce naïve et charmante; il la baisa comme 
on baise la main d'une morte bien-aimée , en 
tremblant et en sentant tout son sang se gla- 
cer. Le chapelain s'avança à son tour vers Ro- 
dolphe et voulut le charger de pieux achats de 
reliques, mais le jeune homme, hors de lui, 
ne l'écouta pas et se précipita dans l'escalier. 



LE DERNIER DES VILLAZ 285 

'Son cheval était dans la cour , broutant sous 
les arbres. Il sauta en selle et enfonça avec 
rage ses éperons dans ses flancs; le sang jaillit 
^t la pauvre bêle, subissant pour la première 
fois un aussi cruel traitement, traversa le pont- 
levis avec la rapidité de l'éclair ; arrivée au 
pied du monticule, elle coupa à travers champs, 
<5ourut droit devant elle, sans suivre de chemin. 
Rodolphe ne savait plus ce qu'il faisait, ses 
yeux grands ouverts ne voyaient plus rien dans 
leur fixité effrayante; il se sentait meurtri 
<îomme un homme tombé du sommet d'une 
tour. Et l'on sait combien elle était haute , la 
:sie»ne, la tour de ses rêves ! Il lui semblait que 
:sa cervelle ballottait dans son crâne ; des lar- 
mes brûlantes inondaient ses joues , des san- 
glots déchiraient sa poitrine ; il avait lâché les 
rênes, et de ses mains défaillantes il essayait de 
se cramponner à la crinière de son cheval. Ce- 
lui-ci ne ralentissait pas son élan; il continuait, 
chassé par la peur, sa course vertigineuse et 
folle ; une grande haie se présenta , il sauta 
par dessus ; plus loin, il rencontra un torrent, 
il le franchit d'un bond. 11 escaladait les pentes 
et trouait les buissons. A le voir ainsi, à la 



286 LE DERNIER DES VILLAZ 

■■il III - - I 

clarté douteuse d'une lune que masquaient de 
fréquents nuages , on eut dit un cheval fabu- 
leux, volant dans les profondeurs silencieuses 
de la nuit. Du fond des taillis, les loups le re- 
gardaient passer avec stupeur , la patte levée 
et la gueule ou ver te. Les chouettes et les hiboux^ 
à son approche, suspendaient leurs cris lugu- 
bres. Il avait descendu et gravi plusieurs col- 
lines ; son cheval continuait à galoper : il allait 
même si vite qu'il ne projetait sur le sol qu'une 
ombre vague et insaisissable. Au bout d'une 
heure, il déboucha dans une plaine maréca- 
geuse entrecoupée de flaques et de fondrières,, 
couvertes de massifs rabougris de genévriers , 
aux branches grêles et armées de pointes ai- 
guës. Il traversa miraculeusement cette lande 
ordinairement fatale au voyageur, et arriva en 
face d'un bois de sapins très-épais qui se dres- 
sait devant lui, pareil à une immense muraille 
toute noire. Comme s'il eût voulu s'y assom- 
mer, il piqua des deux et lança son cheval en 
avant, mais au moment où il franchit la lisière 
du bois , la terre se déroba sous les pieds de^ 
sa monture et l'un portant l'autre, ils culbutè- 
rent dans un fossé profond. 



LE DERNIER DES VILLAZ 287 

Rodolphe, étourdi par une chute aussi inat- 
tendue, fut quelques minutes avant de repren- 
dre ses sens. 

Lorsque la mémoire lui revint, avant même 
qu'il eût le temps de repasser les faits qui 
avaient marqué cette triste soirée, une voix 
retentit au-dessus de sa tête et demanda qui 
était là. 

— De grâce, répondit Rodolphe, hâtez-vous 
de me secourir, vite, vite, j'étouffe. Ma jambe 
est prise sous mon cheval. 

L*inconnu se pencha sur le bord de la fosse,, 
déroula une corde et la lui tendit. 

— Saisissez cette corde, passez-la autour de 
votre ceinture et tenez-vous ferme. 

Rodolphe suivit exactement ces indications. 

— J'y suis, dit-il lorsqu'il eut fini. 
L'inconnu tira de toutes ses forces : un crr 

de joie retentit, et bientôt apparut aux pâles 
lueurs de la lune la tête échevelée du jeune- 
homme , puis ses épaules et enfin son corps^ 
tout entier. 

— Vous êtes seul, lui dit d'un air méfiant le* 
petit homme trapu qui l'avait délivré. 

— Je suis seul ; mon cheval, qui serait mieux 



288 LE DERNIER DES VILLAZ 

à récurie, est en train de mourir au fond de ce 
maudit trou. Pauvre bête! soupira Rodolphe 
en se penchant sur le bord de la fosse comme 
pour lui envoyer un dernier adieu. 

— Avez-vous beaucoup d'argent sur vous , 
seigneur chevalier? insinua d'un ton cauteleux 
le vilain petit homme. Votre escarcelle, je le 
vois, ne s'est pas détachée dans votre chute. 

En prononçant ce mot d'argent, les yeux de 
l'inconnu étaient devenus phosphorescents ; il 
frottait ses mains crochues et rôdait sinistre- 
ment autour de Rodolphe, assis par terre, 
épuisé d'émotions et de fatigue. 

— De l'argent? répondit le jeune homme 
comme s'il parlait dans un songe, de l'argent? 
Tu en veux? Oui, j'en ai, mon escarcelle en 

est pleine il y en a suffisamment pour te 

payer le service que tu viens de me rendre. 

— Dites la vie que je vous ai sauvée. 

— Si tu veux. Ah! j'ai soif.. 

— Suivez-moi, je vous donnerai à boire... 
Votre épée est bien lourde, je la porterai. 

— Me prends-tu pour un assassin ou un 
traître? dit Rodolphe en le fixant. 

— Non, seigneur chevalier... Seulement il 



LE DERNIER DES VILLAZ 289 

^e peut que je m'oublie, je pourrais vous faire 
mes confidences , et alors vous comprendrez 
vque pour moi « prudence est mère de sûreté. » 

Le jeune homme déboucla la courroie à la- 
quelle était suspendue son épée et remit à Tin- 
-connu l'arme unique qu'il portait. 

Il voulut se lever, mais ses jambes meurtries 
s'étaient enflées et refusaient tout service. Le 
petit homme l'aida. Il était d'une force d'Her- 
•cule et porta pour ainsi dire Rodolphe en le 
rsoutenant sous les deux bras. 

— Je suis tout mouillé, s'écria Rodolphe en 
passant sa main dans ses cheveux. Il y a de l'eau 
•dans cette fosse. 

— Pas une goulle... Vous avez une blessure 
à la tête... Vous saignez... Nous verrons ça 
tout à l'heure. 

Il entraîna le blessé dans un fourré épais; 
pas un rayon de lune ne glissait jusque-là : 
l'obscurité était complète. 

Rodolphe se demandait s'il n'était pas la 
proie d'un cauchemar horrible. 

Tout à coup son guide s'arrêta, lança un coup 
de pied devant lui, et une lourde porte de bois 
roula en criant sur ses gonds. 

19 



290 LE DERNIER DES VILLAZ 

— Entrez, fit l'inconnu en poussant Rodolphe 
le premier. 

Il verrouilla la porte derrière lui , puis, 
rassemblant un amas de mousse éparse dans 
un coin de la cabane , il en fit pour son hôte 
une couche improvisée. 

— Etes-vous bien? 

— On pourrait être plus mal... Je souffre 
d'une soif dévorante et je tremble de froid... 

L'inconnu jeta des branches sèches sur le 
brasier à demi -éteint et une belle flamme 
rouge , pétillante, lança de vives et joyeuses 
clartés. Il prit ensuite une jarre de bois remplie 
d'eau et la présenta aux lèvres du blessé qui but 
avidement. 

— Ah ! merci, dit Rodolphe d'une voix moins 
sourde. 

— Maintenant, ajouta le petit homme, exa- 
minons la blessure qui vous fait souffrir. 

Il amena doucement la tête de Rodolphe vers 
lui, sépara avec soin les mèches de ses cheveux 
tout gluants de sang et mit à découvert un large 
trou, affreux à voir. 

— La blessure est profonde, murmura Tin- 
connu. C'est étrange qu'elle n'ait pas produit 



LE DERNIER DES VILLAZ 291 

un évanouissement complet. Seigneur cheva- 
lier, dit-il en élevant le ton, vous pouvez vous 
vanter d'avoir la tète dure. Par bonheur que 
j'ai là des plantes dont l'application donne tou- 
jours des résultats merveilleux. 

En achevant ces mots, le petit homme, qui 
s'était agenouillé près du blessé, se releva et 
alla choisir des feuilles étendues sur une plan- 
che. A la lueur de la flamme , Rodolphe put 
enfin examiner le lieu où il se trouvait. Ce lieu 
n'avait rien de rassurant : c'était une mauvaise 
et pauvre cabane, ouverte au vent et à la pluie ; 
les poutres en étaient disjointes et le plafond 
tendu de toiles d'araignées. Autour de l'âtre 
étaient rangés des troncs d'arbre en guise d'es- 
cabeaux ; dans une encoignure se dressaient 
des armes, des épieux garnis de fer, des lances ; 
des loques pendaient, accrochées à une che- 
ville : on eût dit les dépouilles de quelque vic- 
time. Le maître de ce triste réduit, occupé à 
trier ses feuilles médicinales, présentait sa 
figure de profil , et le feu du foyer l' éclai- 
rait de ses rouges reflets : il avait l'air d'un 
personnage singulièrement sinistre avec ses 
cheveux noirs et crépus qui recouvraient sa tête 



292 LE DERNIER DES VILLAZ 

comme d'un casque laineux , ses sourcils en 
broussailles sous lesquels se cachaient deux yeux 
étincelants de méchancelé, son nez recourbé en 
bec d'oiseau de proie, sa bouche qui mordait 
ses oreilles et son menton terminé en forme 
de sabot. Ses doigts longs et maigres , aux 
frétillements de serpent, n'avaient jamais tou- 
ché un instrument de labour. Ce n'était pas non 
plus un soldat fugitif; il n'y avait rien de martial 
dans cette face cauteleuse et perfide ; ce dos 
souple n'était pas fait pour porter la massue 
ou la hallebarde : il devait avoir l'habitude de 
se plier comme celui d'un animal rampant. 

Rodolphe le regardait avec un secret senti- 
ment de terreur. Le mystère qui planait sur 
cet homme étrange l'intriguait vivement. 

L'inconnu revint vers lui. 

Comme il pansait sa blessure, le jeune hom- 
me, prenant un biais, lui dit : 

— Que je vous suis reconnaissant de vos 
bons soins ! Je souffrirais cependant si ma pré- 
sence ici dérangeait quelqu'un... 

— Je suis seul. 

— Ah! .. 

— C'est le moyen de n'être pas trahi. 



LE DERNIER DES VILLAZ 293 

— Vous VOUS cachez donc? 

— Si les gens d'armes du comte de Romont 
connaissaient ma retraite, ils en hurleraient de 
joie; et, pour que je ne leur échappe pas, ils 
mettraient le feu aux quatre coins de la forêt. 

— Ce que vous me dites là m'étonne. Vous 
n'avez pas la physionomie et les allures d'un 
grand criminel. 

— Est-il nécessaire d'être coupable pour être 
en butte aux injustices des hommes? Pourquoi 
le boucher égorge-t-il l'agneau? Parce que c'est 
un agneau. Pourquoi sommes-nous proscrits, 
traqués comme des bêtes fauves, nous autres ? 
C'est parce que nous ne sommes pas chrétiens. 
Voilà notre crime. 

— Vous êtes Juif, dit Rodolphe en éprouvant 
une répulsion involontaire. 

— Je l'avoue, et n'en rougis pas. Ce n'est 
pas vous qui me vendrez. Votre vie est d'ail- 
leurs entre mes mains ; mais soyez sans crainte, 
bien qu'on prétende que nous buvons le sang 
humain, je n'ai nulle envie de goûter le vôtre. 
En voici la preuve. 

En même temps, il appliqua sur la blessure 



294 LE DERNIER DES VILLAZ 

de Rodolphe une poignée de feuilles humectées 
et presque réduites en pâte. 

— Cela me fait du bien, soupira le jeune 
homme. 

Après une pause, il reprit : 

— Ma reconnaissance envers vous sera éter- 
nelle. Si seulement je pouvais vous être utile! 

— M'être utile ! qui est assez puissant pour 
Têtre dans ce pays maudit? Vous seriez le comte 
en personne que vos généreuses intentions res- 
teraient sans effet. Notre vue seule ameute la 
populace des villes, et dans les campagnes on 
nous traque comme des animaux carnassiers. 
Au nombre de quatre ou cinq familles , nous 
nous étions établis au pied du monticule que 
couronne le château de Romont ; nous avions 
payé nos maisons, nous vivions des profits d'un 
petit commerce avec les villages environnants. 
Eh bien ! une nuit (pendant que nous étions 
endormis dans la paix du Seigneur), nous fu- 
mes brusquement réveillés par le pétillement 
de nos habitations en flammes. Forcés de nous 
sauver au milieu des ténèbres, des mains in- 
connu es nous frappaient par derrière ; et le len- 
demain on relevait une vingtaine de cadavres dont 



LE DERNIER DES VILLAZ 295 

la moitié étaient des femmes et des enfants. 
Quant à ceux qui échappèrent à ce massacre, 
sans ressources , sans armes , ils devinrent la 
proie des ours et des loups, ou périrent de 
faim. Les plus robustes ont seuls survécu. 
Je suis du nombre. Il y a quatre ans que 
cette cabane me sert de refuge^ et j'y resterai 
tant que je n'aurai pas accompli le serment 
que j'ai fait sur le cadavre mutilé de mon 
père. 

— Il a donc aussi été tué? 

— Horriblement massacré. Je lui avais dit 
de prendre les devants, car je voulais arracher 
notre fortune à l'incendie. Cette fortune n'était 
pas grande et facile à emporter : elle consistait 
en un sac rempli de sequins. Je rentrai par 
les fenêtres dans la maison en flammes, et, 
au milieu des tourbillons d'une épaisse fumée, 
je parvins jusqu'au bahut où était enfermé notre 
petit trésor. Mettre le sac sur mon épaule et 
m^élancer de la croisée sur le chemin, ce fut 
l'affaire d'un clin d'oeil. Sans même regarder 
derrière moi, je courus à travers champs , 
fuyant comme un voleur. Au moment où je 
rejoignais mon père , qui m'attendait sur les 



296 LE DERNIER DES VILLAZ 

bords de la Glane, quatre hommes en guenilIes^ 
sortirent des buissons et tombèrent sur nous 
à coups d'épieux. Nous n'avions pas même un 
bâton pour nous défendre. Mon père, le pre^ 
mier atteint , roula sur l'herbe , le crâne fra- 
cassé. Et avant que j'eusse le temps de pous- 
ser un cri, je reçus un coup si violent que je 
laissai échapper mon sac. J'aurais aussi été 
massacré, si je n'avais eu recours à un ingé- 
nieux stratagème : en cet endroit les bords de^ 
la Glane sont escarpés, je feignis d'être mor- 
tellement blessé et me laissai rouler dans la 
rivière. Je suis bon nageur, je plongeai, et 
ressortis de l'eau quelques toises plus bas,, 
dans une anse entourée de broussailles épais- 
ses. Les assassins ne se donnèrent pas la 
peine de chercher mon cadavre. N'avaient-ils^ 
pas tout ce qu'ils voulaient? Le trésor du Juif F 
Lorsque je m'aperçus que les lueurs de l'in- 
cendie s'étaient éteintes dans le ciel, je remon- 
tai le cours Je la rivière jusqu'à la place où 
mon père était tombé. La nuit était obscure. 
Je distinguai cependant quelque chose de blanc 
qui gisait dans l'herbe. Je m'en approchai à 
tâtons ; c'était son cadavre , que les brigands 



LE DERNIER DES VILLAZ 297 

avaient dépouillé et qui était là, tout nu, pour 
mieux aiguiser l'appétit des loups. A cette vue,^ 
grinçant des dents, m'arrachant les cheveux, 
pleurant de rage, je jurai de ne pas m'éloigner 
de ce pays sans avoir vengé sa mort. Puis, ayant 
enveloppé son corps dans des branches et des 
roseaux, je le descendis doucement, au moyen 
de lourdes pierres, dans les profondeurs sablon- 
neuses de la rivière... Ah! chiens! triples 
chiens! ajouta en matière de péroraison le 
petit homme hors de lui, et ses yeux brillaient 
comme des escarboucles, ses membres trem- 
blaient d'un mouvement convulsif. 

Tout à coup l'épée de Rodolphe frappa ses 
regards ; comme fasciné par l'éclat de l'acier, 
il la saisit et la brandissant au-dessus de la tête 
du blessé, il s'écria : 

— Je devrais commencer ce soir, puisque 
Dieu envoie une victime à ma vengeance. Voilà 
quatre ans que je suis altéré de sang. J'en ai 
déjà bu, il est vrai, mais j'ai encore soif. 

Rodolphe fixait sur lui un œil impassible; 
on voyait qu'il lui était indifférent de vivre ou 
de mourir. En face de cette résignation et de 
ce calme, le Juif s'apaisa ; jetant Tépée dans 



298 LE DERNIER DES VILLAZ 

un coin, il répéta d'une voix lente et solennelle 
ce commandement de la loi judaïque : 

— Tu ne tueras point l'ennemi qui repose 
sous ta tente. 

Il fit deux ou trois tours dans la cabane, puis 
s'arrêtant devant Rodolphe, il reprit : 

— Dormez en paix, vous devez avoir besoin 
de repos. Ma haine n'est pas tournée contre 
vous ; je ne vous connais pas. Si vous êtes 
tombé dans une des fosses dont j'ai entouré 
ma retraite par mesure de prudence^ croyez 
que j'en suis sincèrement peiné. Ma vengeance 
est ambitieuse, elle vise haut, et elle vise de- 
puis trop longtemps pour manquer son but 
quand elle frappera. La main maudite qui a 
porté l'incendie dans nos maisons m'est con- 
nue : le comte de Romont a une fille, et il lui 
fallait une dot ! 

Ces mots rappelèrent à Rodolphe toutes les 
péripéties de la soirée. Il sentit que son cœur 
saignait plus que jamais du coup que lui avait 
porté la nouvelle si inattendue des fiançailles 
de Marguerite. 

Sous le poids d'un accablement général^ ses 
paupières se refermèrent, et il vit alors celle 



LE DERNIER DES VILLAZ 299 



qu'il aimait passer devant ses yeux , fière de 
sa riche robe d'épousée, heureuse et souriante 
sous sa belle couronne de fleurs. Le jeune sire 
de Palézieux la conduisait par la main à l'au- 
tel : il avait Tair d'un triomphateur. Quand le 
prêtre leva la main pour bénir cette union, les 
cheveux de Rodolphe se hérissèrent, il se dé- 
battit sur sa couche et agita son poing en 
criant : 

— Attendez ! Ce n'est pas lui, c'est moi qui 
dois l'épouser... 

Son hallucination continua. La bénédiction 
nuptiale fut donnée malgré ses cris^ et les 
jeunes fiancés s'en retournèrent jeunes époux. 
Il crut distinguer sur leurs lèvres un sourire 
moqueur à son adresse ; ses traits se crispè- 
rent , il se dressa sur sa couche et voulut les 
poursuivre, mais au premier pas qu'il fit, il 
chancela et retomba de son long , comme un 
homme ivre. 

Le Juif avait assisté à cette scène sans y rien 
comprendre. Assis près du foyer, sur un tronc, 
dans une attitude méditative, il ne se déran- 
gea même pas. 

Une sueur froide inondait le corps de Ro- 



300 LE DERNIER DES VILLAZ 

dolphe, sa respiration était haletante; il était 
en proie à une fièvre terrible. Enfin, attiré par 
ses gémissements, le petit homme s'approcha 
de lui, lui tâta le pouls, secoua la tête et éten- 
dit sur lui, pour le couvrir, le paquet de loques 
suspendu à la paroi. 

Ce ne fut que vers le matin qu'un peu de 
calme revint dans l'esprit délirant du ma- 
lade. Il avait souvent prononcé, dans ses phra- 
ses incohérentes, les mots de vengeance et de 
mort. 

Se tournant avec effort vers celui qui le soi- 
gnait^ il rouvrit toutà coup les yeux, et attachant 
sur lui ses pupilles dilatées, il lui dit d'une voix 
rauque et sombre : 

— Le feu de la haine brûle dans mes veines, 
ah ! mon Dieu, quelle soutfrance atroce ! Répon- 
dez, voulez-vous me venger en même temps 
que vous vous vengerez ? La moitié de ma for- 
tune est à vous. 

— La moitié de votre fortune, répéta le Juif 
en saccadant chaque syllabe. Il en vaut la peine 
comme il n'en vaut peut-être pas la peine, 
car j'attends encore, seigneur chevalier, que 



LE DERNIER DES VILLAZ 301 

VOUS m'ayez fait l'honneur de m'apprendre qui 
vous êtes. 

— Qui je suis? Vous ne l'avez pas deviné? 
Si vous avez des oreilles, mon nom a dû sou- 
vent y résonner; je suis le seigneur Rodolphe 
de Villaz. 

— Monseigneur, je vous salue, dit le Juif en 
s'inclinant profondément ; puis il reprit : 

— Alors ce serait donc la moitié de votre 
fortune qui consiste...? 

— En meubles, immeubles et argent comp- 
tant. Total : cent mille écus; la moitié, cin- 
quante mille. 

— Et pour ça je devrais vous venger... 

— Du comte de Romont. 

— Oh ! celui-là , je le connais ! Et je le 
guette. Mais quel moyen désirez-vous que j'em- 
ploie ? 

— Peu m'importe, pourvu que je sois vengé. 

— J'accepte, dit froidement le Juif. Comme 
on ne sait ce qui peut arriver, permettez que 
je rédige un acte de donation de votre part , 
au bas duquel vous apposerez votre cachet. 

— Faites, murmura Rodolphe, livide comme 
un mort. 



302 LE DERNIER DES VILLAZ 



Le Juif tira d'une cachette une boîte de fer 
dans laquelle il prit un lambeau de parchemin 
et ce qu'il fallait pour écrire. A mesure qu'il 
allongeait une ligne, l'expression de sa figure de- 
venait plus diabolique. Lorsqu'il eut fini, il lut 
l'acte à Rodolphe qui l'entendit à peine ; puis 
il détacha son sceau pour le mettre au bas du 
titre, en guise de signature, comme c'était 
alors l'usage. Rodolphe le laissa faire. Ses 
paupières s'étaient fermées , il était à demi 
assoupi. Après de nombreuses allées et venues 
dans les recoins les plus sombres de la cabane, 
le Juif revint auprès de lui : 

— Monseigneur, dit-il, je vous abandonne : 
vous avez à votre portée du pain et de l'eau. 
Demain, dans la nuit, je serai de retour ; j'es- 
père que je vous apporterai la nouvelle que 
vous êtes vengé. Vous vous lèverez alors, car 
je veux que vous assistiez aussi à mon feu de 
joie. 

Ayant dit ces mots , le petit homme s'arma 
d'un gros bâton et s'esquiva comme un fan- 
tôme. 



LE DERNIER DES VILLAZ 303 



La nuit tombait. Le ciel avait été couvert 
toute la journée, il n'y avait pas de coucher de 
soleil , et les bois, les montagnes se fondaient 
dans une teinte uniforme et grisâtre, triste à 
voir. Le château de Romont, debout sur sa 
colline, semblait s'être endormi avant l'heure 
accoutumée. Personne ne gravissait le chemin 
tortueux qui y conduit, pas une âme ne sortait 
de ses portes, et, sur les remparts, les soldats 
du comte étaient invisibles. 

Les corbeaux seuls sillonnaient l'air en jetant 
des cris éperdus auxquels les grenouilles, ca- 
chées dans les roseaux, semblaient répondre 
par de plaintifs coassements. L'ombre devenait 
de plus en plus intense, et le silence augmen- 
tait avec elle. On n'entendait aucun bruit. 

Tout à coup, le son d'une petite cloche, qui 
éparpillait dans la nuit ses notes doucement 
argentines, troubla cette paix solennelle. 



304 LE DERNIER DES VILLAZ 

C'était V Angélus qu'on sonnait à la chapelle 
du château de Romont. 

La cloche eut à peine achevé sa pieuse mé- 
lodie, qu'un moine, le capuchon relevé sur la 
tête, la figure masquée par une barbe épaisse, 
les reins ceints d'une courroie à laquelle était 
«uspendu un chapelet , se présenta à la porte 
du château. 

A sa vue, les gardes s'empressèrent de bais- 
ser le pont-levis et se retirèrent discrètement 
pour lui livrer passage. Abîmé , semblait-il, 
dans des méditations profondes, le rehgieux 
passa sans lever les yeux. 

Le château devait lui être familier, car il 
«ntra sans adresser la parole à personne. Le 
majordome l'ayant aperçu roula jusqu'à lui 
«on ventre énorme et essaya une révérence 
qui le fit craquer; il introduisit le moine dans 
la salle de réception, et lui servit à boire et à 
manger. 

11 lui demanda s'il tenait à voir le comte en- 
<îore dans la soirée. 

— Non, répondit l'inconnu, je lui présenle- 
rai mes hommages demain, après avoir dit la 
messe. Je suis très-faligué ; j'arrive de Lausanne. 



LE DERNIER DES VILLAZ 305 

Le majordome alluma une chandelle de ré- 
sine et conduisit le religieux dans la chambre 
destinée aux gens d'église, qui demandaient 
l'hospitalité du comte. 

Dés qu'il en eut franchi le seuil , le moine 
s'agenouilla sur le prie-Dieu dressé devant une 
petite statue de la Vierge, grossièrement sculp- 
tée dans une racine de buis. 

Le majordome se retira doucement. 

L'homme qui priait tendit l'oreille. 

Comme il n'entendait plus rien, il se leva en 
poussant un soupir de satisfaction, éteignit la 
chandelle de résine, et s'approcha de la fenê- 
tre. 

La vue donnait sur la campagne : l'œil dis- 
tinguait encore vaguement les méandres nom- 
breux que la Glane trace à travers les taillis et 
les forêts. Quelques étoiles brillaient dans le 
ciel comme des clous d'or sur un velours 
noir. 

Le religieux ouvrit le guichet de la fenêtre 
et avança avec précaution sa tête encapuchon- 
née. Il regarda adroite et à gauche : tout était 
plongé dans le plus grand silence, pas une 
branche d'arbre ne bougeait, pas un cri de 

20 



306 LE DERNIER DES VILLAZ 

sentinelle ne frappait l'air : on se fût cru dans 
un château abandonné. Et ce qui prêtait d'au- 
tant plus à l'illusion, c'était la voix triste et 
saccadée d'un chat-huant perché sur une tou- 
relle voisine. 

Lorsque le moine referma le guichet, un 
sourire diabolique effleurait ses lèvres minces 
et pâles. 

Il poussa le verrou de la porte, écouta en- 
core, et un rire guttural contracta sa hideuse 
figure. 

Il s'approcha de son lit en murmurant une 
phrase inintelHgible, puis d'un tour de main il 
abaissa son capuchon et enleva la fausse barbe 
qui masquait la moitié de son visage. 

En voyant ses dents pointues comme celles 
d'un loup, qu'un rictus sinistre découvrait à 
demi, son nez crochu et effilé comme une lame 
de couteau, on eût reconnu tout d'abord le 
petit Juif qui, la nuit précédente, soignait avec 
tant d'empressement le seigneur Rodolphe de 
Villaz. 

Une joie féroce illuminait ses traits; il pa- 
raissait déjà savourer le bonheur que lui pré- 
parait une vengeance longtemps méditée. 



LE DERNIER DES "VILLAZ 307 



En sortant de sa cabane cachée au fond des 
bois, le Juif ne s'étaitpas directement rendu au 
château de Romont. Il y serait arrivé de jour et 
ses plans auraient pu être dérangés. Il avait dé- 
couvert dans les rochers qui encaissent la Glane 
une espèce de caverne dont l'accès difficile était 
une garantie de sécurité. Pour y parvenir, il 
s'attachait à une corde roulée autour d'un ar- 
bre, et se laissait glisser le long d'une paroi 
presque perpendiculaire. C'est dans cette cavité 
profonde et divisée en plusieurs compartiments 
qu'il déposait le fruit de ses vols et de ses ra- 
pines. 

Deux heures après avoir quitté Rodolphe, il 
pénétrait donc dans cette retraite, où il déjeuna, 
car il y avait là des corbeilles de viandes fu- 
mées et des outres pleines de vin. 

Des vêtements de toutes formes et de toutes 
couleurs, les uns neufs, les autres déchirés et 
tachés de sang, étaient entassés pêle-mêle et 
formaient une garde-robe variée. 

Il les avait étalés devant lui. 

Et après quelques secondes de réflexion , il 
avait choisi l'accoutrement sous lequel nous 
l'avons vu pénétrer dans le château de Romont. 



308 LE DERNIER DES VILLAZ 



Sans se déshabiller, le Juif s'était étendu 
sur son lit. Il ne dormit cependant pas, ses 
paupières restèrent grand'ouvertes. 



M 



Le chat-huant redoublait ses cris de mauvais 
augure. 

Il pouvait être dix heures. 

Tout-à-coup, un pétillement d'étincelles re- 
tentit dans la nuit ; les sentinelles, réveilléesen 
sursaut, se précipitèrent hors des casemates où 
elles avaient Thabitude de se réfugier pendant 
les soirées trop fraîches, et aussitôt les cris de : 
au feu! au feu! s'élevèrent de toutes parts. 

L'aile droite du château de Romont brûlait. 
Les flammes s'échappaient avec une violence 
înouie, comme d'un cratère, et projetaient sur 
le ciel de longues traînées sanglantes. 

C'était un spectacle magnifique et etTrayanl à 
la fois. 



LE DERNIER DES VILLAZ 309 



Les sons du cor se mêlaient aux appels et 
aux cris. En quelques minutes, tous les habi- 
tants du manoir se trouvèrent dans la cour : les 
femmes échevelées pressant leurs enfants con- 
tre leur sein, Marguerite et sa mère, se soute- 
nant TuneTautre, enveloppées dans leur mante, 
et ouvrant des yeux pleins d'effarement; le cha- 
pelain élaitaussi là, la tête découverte, les pieds 
nus, consolant la châtelaine et sa fille éplorée, 
le gros majordome fou de terreur et pâle comme 
la mort. 

Le comte, une hache à la main, s'élança à 
la tête de ses gens d'armes. Au milieu du tu- 
multe et de la confusion générale, on parvint 
cependant à former une chaîne ; bientôt les ba- 
quets d'eau passèrent de mains en mains, et 
arrivèrent par des échelles aux hommes hardis 
qui avaient grimpé sur le toit. 

Heureusement qu'il n'y avait pas de vent ; 
bientôt le feu diminua; des tourbillons de fu- 
mée noire remplacèrent les flammes rouges. 

Mais au moment où l'on se croyait complète- 
ment maître de l'incendie, une voix perçante, 
parlant du côté opposé, répéta ce cri lugubre : 
au feu ! au feu ! 



310 LE DERNIER DES VILLAZ 

Cette foule d'hommes d'armes, de varlets, de 
femmes eut un nouveau tressaillement d'effroi; 
une mortelle angoisse se peignit sur tous ces 
visages qui interrogeaient anxieusement le ciel. 

On voyait de petites flammèches traverser 
Tair comme des papillons de feu. 

— C'est la chapelle qui brûle ! s'écria le cha- 
pelain hors de lui. mon Dieu qui êtes au 
ciel, venez à notre secours ! 

Et, disant cette prière, il tomba à genoux, 
les mains jointes. , 

Avant que les échelles fussent placées, le clo- 
cher entier flambait; on eut dit un immense 
jet de feu retombant en pluie d'étincelles. 

Il fallait préserver le château qui était adja- 
cent ; quelques hommes montèrent sur son toit. 
Comme ils se retenaient aux saillies d'une lu- 
carne, le plus gros, se tournant soudain vers 
un de ses compagnons, lui dit à l'oreille : 

— Je ne sais si je rêve, mais il me semble 
apercevoir là-bas, derrière la quatrième che- 
minée, quelqu'un qui se cache. 

— Tu as raison, répondit-il, je distingue 
une tête... une grosse tète... 

— Si c'était l'envoyé de Satan qui a secoué 



LE DERNIER DES VILLAZ 311 



sur nous les flammes de Tenfer ! Tu diras ce 
que lu voudras, Jacquelin, mais des incendies 
qui éclatent ainsi l'un après Tautre, c'est bien 
singulier. Il y a quelque chose là-dessous. Moi, 
je dis qu'il faut qu'on ait mis le feu... 

— Jésus! Marie!... tu pourrais bien ne pas 
te tromper... car depuis quelque temps il se 
passe des choses étranges dans la contrée.. Il 
Y a une semaine, on a trouvé au coin des bois 
de la Battiaz le cadavre du bailli de Bionnens... 
On lui avait coupé la langue... 

— Et sais-tu que toutes les vaches qui sont 
allées boire vendredi à la source de la Che- 
nelle ont péri le lendemain? L'eau avait été 
empoisonnée. 

— Regarde, s'écria toul-à-coup le gros 
homme d'une voix tremblante, la tête s'avance, 
elle est surmontée d'une longue corne poin- 
tue... Je te dis que c'est le diable... 

Jacquelin se signa. Retenant son souffle, il 
saisit brusquement son compagnon par le bras, 
et l'entraîna avec lui Sa figure était blême, 
ses yeux hagards, son front baigné d'une sueur 
froide, ses dents claquaient. 

Ils redescendirent dans la cour. 



312 LE DERNIER DES VILLAZ 



.lacquelin, faisant un eflbrt, articula pénible- 
ment ces mots : 

— Il faut avertir le comte. 

— Le voilà justement là-bas. 

Les deux hommes coururent à lui et lui ra- 
contèrent ce qu'ils avaient vu. Le comte appela 
le capitaine de ses gardes, lui ordonna de pos- 
ter des sentinelles aux quatre coins du châ- 
teau, et le pria de monter avec lui sur le toit. 

L'incendie avait redoublé d'intensité, le clo- 
cher, manquant de support, s'était effondré avec 
fracas ; la chapelle n'était plus qu'un immense 
brasier ; les yeux étaient éblouis par la lueur 
des flammes et les oreilles assourdies par le 
bruit des murs qui croulaient. 

Le comte, avec sa petite escorte, apparut 
bientôt à l'extrémité du toit. Si Jacquelin et 
son compagnon avaient réellement découvert 
un homme qui se cachait, la retraite du fuyard 
était coupée, car la cheminée derrière laquelle 
il était blotti , se trouvait maintenant en- 
tre le comte et la chapelle à demi consumée. 

Ce dernier déploya ses hommes de front, et 
s'avança avec une prudence qui fut bientôt 
justifiée. 



LE DERNIER DES VILLAZ 313 



11 marchait seul sur le faîte. 

Lorsqu'il approcha de la cheminée signalée 
par Jacquelin, il s'arrêta comme averti par un 
pressentiment, et au même moment, un petit 
homme trapu, portant un costume de reli- 
gieux, le capuchon baissé sur la tête, bondit 
sur lui , une épée au poing. 

Le comte eut assez de présence d'esprit pour 
se jeter en 'arrière; d'un coup do hache, il 
brisa en deux la lame d'acier qui allait le 
transpercer. 

Le faux moine poussa un rugissement de 
rage, ouvrit sa tunique et montra une ceinture 
garnie de poignards. Mais avant qu'il eut le 
temps d'en prendre un, le capitaine des gardes, 
les quatre hommes et le comte lui-même se 
déployèrent en cercle autour de lui. 

Il vit le danger et y échappa par une habile 
et prompte volte-face. 

Ce fut alors, sur le toit du château, une vé- 
ritable chasse à l'homme, chasse périlleuse et à 
outrance, que les gens qui remplissaient la 
cour suivaient avec une anxiété fébrile. 

Le gros majordome criait : 

— C'est le moine qui est venu me deman- 



314 LE DERNIER DES VILLAZ 

<ler riiospitalité ce soir. Ah! je le reconnais 
bien ! 

Jacquelin soufflait aux oreilles des femmes 
4oules tremblantes : 

— C'est messire Satanas, si vous ne Tavez 
jamais rencontré, regardez-le. 

Le malheureux courait en zigzags sur les tui- 
les glissantes; ses persécuteurs, lancés sur ses 
pas, trébuchaient et risquaient de se préci- 
piter dans les fossés ou dans la cour du châ- 
teau. 

Ainsi traqué par cette meute humaine, le 
malheureux arriva à l'autre extrémité du toit. 
Force lui fut de s'arrêter : devant lui, la façade 
tombait perpendiculaire et la chapelle embra- 
sée ouvrait son gouffre de feu ; derrière lui, 
s'avançaient le comte et ses hommes. 

Que faire? Son œil injecté de sang aperce- 
vait de toutes parts la mort. 

Il se prit à trembler, et si grande fut son 
épouvante, qu'il s' agenouilla et joignit les 
mains. 

Ceux qui le poursuivaient s'étaient arrêtés à 
<[uelques pas. 

— Je suis innocent, s'écria-t-il... Ayez pitié 



k 



LE DERNIER DES VILLAZ 315 

de moi, noble comte... Je suis riche... S'il 
TOUS faut de Targent, eh bien ! je vous en don- 
nerai... Si ça vous fait plaisir, je bâtirai une 
chapelle neuve., oui, une belle chapelle avec 
4ine lampe d'or et des chandeliers d'argent... 

— Fais ta prière, répondit froidement le 
<5omte. Tes minutes sont comptées. Tu vas 
mourir. 

— Mourir ! Par le Dieu d'Israël, vous croyez 
que je me laisserai assassiner comme un chien? 
Oh! non... A nous deux, s'il vous reste une 
étincelle de courage... Me reconnaissez-vous? 
continua-t-il après s'être levé d'un bond, je 
suis Samuel!... le petit Juif dont vous avez in- 
cendié la maison et fait tuer le père... L'heure 
delà vengeance a sonné... Ce feu-là est pour 
les miens un feu de joie... 

11 arracha sa fausse barbe et rejeta son ca- 
puchon sur la nuque. 

— Le Juif! mort au Juif! Sus à l'incen- 
diaire ! crièrent les varlets et les hommes d'ar- 
mes qui, de la cour, suivaient les péripéties de 
ce drame. 

Le comte le regardait avec un sourire cruel. 
Il voyait qu'il était impossible au Juif de s'é- 



316 LE DERNIER DES VILLAZ 

chapper, et il jouissait de ses contorsions, de 
sa terreur, de sa rage impuissante et du faux 
air de bravoure qu'il cherchait à se donner. 

Enfin, excité par les injures qu'il continuait 
.de vomir, le comte s'avança vers lui en criant 
d'une voix terrible : 

— Tu oublies à qui tu parles et qui tu es, 
brigand ! 

Et il fit tournoyer sa hache au-dessus du crâne 
hérissé de l'incendiaire qui se blottit à la ma- 
nière des chats-tigres, tenant son poignard dans 
sa main crispée,prêt à bondir sur son adversaire. 

Le comte recula prudemment de trois ou 
quatre pas, puis levant son arme en l'air, il 
visa la tête du Juif, et lui lança sa hache qui 
alla en sifflant s'enfoncer dans son crâne. 

Le sang jaillit avec la cervelle, et l'incen- 
diaire, poussant un gémissement déchirant, 
étendit les bras et tomba à la renverse. 

Son corps tourbillonna dans le vide et dispa- 
rut dans le brasier de la chapelle. 

— 11 n'est plus, dit le comte en se penchant 
au bord du toit. 

Un murmure de joie courut parmi les gens 
du château. 



LE DERNIER DES VILLAZ 317 



Vil 



Nous avons laissé Rodolphe de Villaz pro- 
fondément endormi dans la cabane du Juif, au 
fond de la forêt. A l'arrivée de la nuit, il se ré- 
veilla cependant, approcha de ses lèvres brû- 
lantes la jarre d'eau qui était à ses côtés, et se 
demanda avec surprise où il était. En portant 
la main à son front entouré d'un bandeau hu- 
mide, la mémoire lui revint : il se rappela sa 
€Ourse effrénée à travers champs et vallées, sa 
chute dans la fosse, et il crut entrevoir, éclai- 
rées par les fantastiques lueurs du foyer, la fi- 
gure sombre et hypocrite de celui qui l'avait re- 
cueilli dans sa cabane. 

Et, comme mû par un ressort, il se leva sur 
son céans en appelant le Juif. 

Sa voix resta sans écho. 

— Il est donc parti ! s'écria Rodolphe avec un 
mouvement de désespoir. Puis il reprit avec 
anuoisse : 



318 LE DERNIER DES VILLAZ 



— Il est parti et je Tai chargé de ma ven-^ 
geance ! Oh ! mon Dieu, pardonnez-moi ! Je ne 
savais pas ce quejefaisais... J'avais le délire... 

Et il appela de nouveau. 
Même silence. 

Alors, dans un violent accès de désespoir, il 
froissa ses vêtements et fondit en pleurs. 

— A quoi bon me lamenter, se dit-il lorsque 
son cœur n'eut plus de larmes ? Cela ne sert à 
rien. J'ai le triste pressentiment qu'un crime 
va se commettre cette nuit... Ce Juif a une fi- 
gure de damné... Mais peut-être n'est-il pas 
encore très-loin... Ah! si je pouvais le rap- 
peler... 

En disant ces mots, Rodolphe fit un effort 
surhumain et parvint à se dresser sur ses jam- 
bes enflées et raidies Une obscurité complète 
l'entourait. 11 trouva cependant en tâtonnant la 
porte de la cabane, ramassa un pieu contre le- 
quel son pied avait heurté, et suivit l'unique 
sentier qui courait devant lui, entre deux parois 
de broussailles. 

De temps à autre il poussait un cri qui re- 
tentissait jusque dans les profondeurs de la 
forêt. 



LE DERNIER DES VILLAZ 31^ 

I » ■ I 11 ■■^-^■B . ■ ■ Il 1^ 

Il s'arrêtait, tendait l'oreille, mais ne perce^ 
vait pas d'autre bruit que celui que faisait sur 
les sapins les oiseaux subitement réveillés. Au 
bout de quelques minutes tout retombait dans 
le silence, et Rodolphe, la tête baissée sur la 
poitrine, le cœur serré, reprenait sa marche 
douloureuse. 

^Parvenu à la lisière du bois, il sentit que ses 
forces l'abandonnaienl. Il alla en chancelant 
s'asseoir au pied d'un chêne. 

La fatigue, la faiblesse, les émotions poi- 
gnantes qu'il éprouvait, produisirent bientôt 
chez lui une espèce d'assoupissement. Ses pau- 
pières se fermèrent, ses traits se détendirent; 
sans même sans douter, il dormit paisiblement 
quelques heures. 

Quand il rouvrit les yeux, quelle fut sa sur- 
prise et son effroi en voyant le ciel tout illuminé 
de lueurs rouges et sanglantes ! Il se leva pour 
découvrir la cause d'un phénomène aussi inat- 
tendu : à une distance de cinq ou six lieues, il 
aperçut, au sommet d'une colline, un vaste in- 
cendie. 

On eut dit un volcan en pleine éruption. 



320 LE DERNIER DES VILLAZ 



Rodolphe ne savait pas où il était, mais rem- 
brasement du ciel lui permit bientôt de recon- 
naître les lieux qui Tenlouraient ; il jeta ses re- 
gards à droite et à gauche, et poussa une ex- 
clamation déchirante. 11 avait reconnu la plaine 
de la Glane ; le château qui brûlait sur la hau- 
teur, était le château de Romonl! 

Il se souvint alors que le Juif lui avait parlé 
de feu de joie... C'était lui, il n'en pouvait dou- 
ter, qui était l'auteur de cette action infâme. 

Se tordant de douleur et de désespoir, Ro- 
dolphe leva vers Dieu des mains suppliantes, 
et une prière, dans laquelle passa toute son 
âme, sortit de ses lèvres. 

L'incendie semblait redoubler d'intensité, el 
son imagination malade lui montra la douce fi- 
gure de Marguerite se débattant dans un tour- 
billon de flammes ; oubliant sa blessure et sa 
faiblesse, Rodolphe essaya de se diriger du côté 
du château, mais arrivé au bas du monticule, 
il s'arrêta hors d'haleine : ses jambes fléchis- 
saient sous lui comme des roseaux. Il s'affaissa 
lourdement sur le sol. C'est en vain qu'il essaya 
d'appeler : son gosier n'articulait que des sons 
rauques et sourds. 



LE DERNIER DES VILLAZ 32i 



Là-bas, sur la colline, des colonnes de feu 
continuaient de monter dans le ciel ; l'obscu- 
rité et la distance rendaient plus effrayant ce 
spectacle. Rodolphe ferma les yeux pour s'y 
soustraire. Vain effort! L'incendie brûlait ses 
paupières, et lout-à-coup il se figura qu'il se 
propageait dans la campagne, que les hautes 
herbes brûlaient à leur tour, que le feu dévo- 
rait les buissons, les arbres et les forêts. Il se 
leva, épouvanté; il s'imagina être au milieu 
d'une fournaise! 

Poussant un cri lamentable, il secoua sa che- 
velure et ses vêtements qu'il croyait couverts 
d'étincelles, puis sans savoir où il allait, il s'a- 
vança en chancelant et en boitant, droit devant 
lui, en criant : au feu! au feu! 

Il ne put marcher bien loin, malgré les forces 
qui lui étaient subitement revenues dans l'état 
de surexcitation extraordinaire où il était. 

Le soir, des bûcherons le trouvèrent étendu 
dans un fossé ; ils s'approchèrent de lui , mais 
il se jeta dans un inextricable fourré, en pous- 
sant de nouveau d'une voix déchirante les cris 
de : Art feu! au feu! 



21 



322 LE DERNIER DES VILLAZ 

A dater de ce jour, on ne sut pas ce qu'était 
devenu Rodolphe de Villaz ; les gens de son 
château, à qui il avait dit qu'il partait pour 
Rome, n'eurent plus jamais de ses nouvelles. 
Seulement, cinq ou six années plus tard, le ta- 
bellion de Bulle vint prendre possession de la 
terre des seigneurs de Villaz, au nom du cou- 
vent de la Part-Dieu, auquel Rodolphe avait 
légué toute sa fortune. 

Ce fait donne à supposer que le dernier des- 
cendant de cette illustre famille avait pris 
l'habit monacal et s'était endormi enfin dars la 
paix du Seigneur. 

V. TlSSOT. 



LA VUIVRA 



Les bûcherons et les métayers connaissent 
seuls, peut-être, dans notre pays, le passage 
qui conduit du plateau de la Brévine par 
Bémont et la glacière de Monlézy à Saint- 
Sulpice ; il est vrai que ce point du Jura neu- 
châtelois ne diffère en rien des autres parties 
de cette chaîne de montagnes, il est peut-être 
même plus monotone, donc moins fréquenté ; 
— ce sont des crêtes arrondies couvertes de 
forêts de sapins, des clairières, ou essertées, au 
travers desquelles l'œil retrouve avec plaisir 
les notes plus fraîches de buissons qui crois- 
sent follement sur un sol où l'ombre des arbres 
n'arrête pas leur essor; puis, au sortir de la 



324 LA VUIVRA 



forêt , les pâturages limités ici par des murs de 
pierres sèches amoncelées d'une manière primi- 
tive, là par des barrières de bois enchevêtrées 
les unes dans les autres ; la gentiane jaune élève 
fièrement sa tige droite et fleurie au-dessus de 
l'herbe fine. 

Les lignes ondoyantes de ces terrains sont 
coupées par les pointes hérissées de bouquets 
de sapins, la même configuration se remarque 
aussi loin que la vue peut s'étendre. De rares 
maisons basses, couvertes en bardeaux, appa- 
raissent çà et là, le soleil et le ciel bleu peuvent 
à peine jeter un peu de gaîté sur cet ensemble 
qui n'éveille dans l'àme ni la rêverie char- 
mante inséparable des vallées alpestres , ni 
l'admiration fébrile qui nous saisit dans les 
gorges où rugit un torrent descendu d'un gla- 
cier. 

Que le ciel se voile, l'air devient froid, 
même dans les mois d'été, le paysage s'attriste, 
mais sans grandeur, sans charme aucun, un 
ennui plombé vous enserre et si nous mar- 
chons plus rapidement, c'est pour nous sous- 
traire au plus tôt à ce site qui n'excite en nous 
ni effroi ni tendresse , mais en descendant le 



LA VUIVRA 325 



versant du midi nous retrouvons la forêt, la 
forêt consolante, a-t-on dit, moins de lumière 
encore que tout à Theure , mais plus de mys- 
tère. 

Le sentier court dans les sapins énormes, un 
peu plus bas voici les chênes, plus bas encore 
nous trouvons les hêtres, tous ces robustes ar- 
bres s'épanouissent ici à l'aise et leurs bran- 
ches serrées enlacées les unes dans les autres, 
nous dérobent l'aspect de la gorge qui se ré- 
trécit sans que nous nous en doutions, elle 
prend même ici un aspect plus sévère, nous 
sommes dans la Combe à la Vuivra. 

Vers Tan 4350, un grand serpent à tête de 
dragon vint s'arrêter en cet endroit d'où il do- 
minait le chemin de la vallée , au-dessus de 
Saint-Sulpice, il y demeura plusieurs années 
et prélevait force rançons sanglantes parmi les 
voyageurs et les bestiaux, si bien que personne 
n'osait plus passer par là ni hanter le voisi- 
nage; les villages et les maisons d'alentour 
voyaient disparaître leurs habitants, et il n'y 
avait plus de vaches pour le lait, ni de bœufs 
pour le labourage, l'industrie et le trafic de la 
vallée s'arrêtèrent comme s'arrête un torrent 



326 LA VUIVRA 



quand la sécheresse en a tari la source. Tous 
étaient dans la terreur et les larmes, les priè- 
res à la Vierge et aux saints ne pouvaient con- 
jurer la bête malfaisante, le découragement 
était partout. 

Mais il se trouva un homme de Saint-Sul- 
pice, nommé Sulpy Reymond, qui, se souvenant 
du proverbe : « Aide-toi et le ciel t'aidera, » 
résolut de combattre le monstre et d'en délivrer 
son pays ; connaissant ses habitudes et le lieu 
de son gîte, il pensa que c'était là qu'il en au- 
rait le plus facilement raison alors qu'il y re- 
viendrait gorgé de chair et de sang. 

Sulpy Reymond construisit une caisse assez 
grande pour s'y blottir, y adapta des verres, 
en manière de fenêtres, de façon à pouvoir re- 
garder au dehors, la munit de petites roues , 
et approvisionné de vivres, armé d'un arc et de 
flèches, de piques et de sa hache de bûcheron, 
il poussa sa machine devant lui par les prés, 
les rocailles et les buissons, prêt à se blottir 
dans sa cachette au moindre danger. 

Il arriva sans encombre dans la gorge qui 
servait de retraite à l'animal, les abords étaient 
couverts d'ossements, les roches maculées de 



LA VUIVRA 327 



sang , les arbres et les buissons du voisinage 
avaient péri dans cette atmosphère de corrup- 
tion, les herbes et les plantes sur lesquelles le 
monstre avait passé étaient desséchées et son 
odeur empuantie faisait tomber les oiseaux du 
ciel qui se hasardaient au-dessus de cette en- 
ceinte. 

Sulpy Reymond attendit longtemps, mais 
vers le soir, un bruit étrange se fit entendre, 
les pierres descendaient les pentes en roulant, 
les branches des broussailles craquaient en s'a- 
baissant sous une lourde masse , puis se rele- 
vaient en fouettant Tair et demeuraient fris- 
sonnantes commes si elles eussent été agitées 
par la peur. 

C'était la vuivra qui rentrait dans son antre; 
le monstre cheminait péniblement, tout son 
corps était ramassé en énormes spirales qui 
montaient et descendaient lentement, sa tête 
droite et fière avait une manière d'oreilles 
pointues qu'on eût prises pour des cornes, ses 
yeux tournaient dans leurs orbites comme s'ils 
eussent épié, et son haleine sortait de temps en 
temps en jets clairs de ses narines, on la voyait 
dans l'air froid et humide du soir. 



328 LA VUIVRA 



Sulpy eut peur, son corps trembla, mais 
domptant son effroi, il murmura une prière, 
et, soulevant le couvercle de sa caisse, il banda 
lentement son arc, une flèche déchira l'air, l'a- 
nimal se détendit comme un ressort longtemps 
comprimé, la flèche avait touché son but. 

Un second trait , puis un troisième avaient 
atteint l'animal avant qu'il eût pu reconnaître 
d'où ils lui arrivaient, mais ayant aperçu un 
homme, il se redressa, siffla horriblement et vint 
droit à lui, épouvantable de rage et de douleur 
et teignant les rochers de son sang, son corps 
était hérissé de flèches au moment où il arriva 
près de la caisse où l'habile archer venait de se 
blottir. La vuivra enserra cette masse carrée 
de ses anneaux, voulut l'écraser, mais à cha- 
que mouvement les flèches entraient dans leur 
plaie et un sang noir en jaillissait, alors le 
monstre se tordit sur lui-même, frappant la 
terre et les arbres de sa queue, exhalant sa 
rage par ses naseaux écumants ; la vague de 
l'Océan qui se brise contre les rochers n'est 
pas plus terrible ; et à chaque contorsion, la 
vie s'échappait goutte à goutte, le monstre s'af- 
faissa sur lui-même, quelques soubresauts l'a- 



LA VUIVRA 32^ 



gitaient encore, comme la houle agite Tonde 
après l'orage. 

Sulpy Reymond sortit alors, armé de sa ha* 
che, dont il acheva l'animal , puis il brisa sa 
cage de bois, abattit les arbres du voisinage , 
en fit un monceau, y mit le feu et consuma la 
vuivra. 

Sulpy revint au village, où on comprend qu'il 
fut reçu comme un libérateur , mais quelque 
temps après, il tomba malade et mourut , 
comme dit la chronique, « à cause de la grande 
puanteur et poison que portait cette mons- 
trueuse bête, nonobstant tout le soin et pré-^ 
voyance qu'on avait employé pour l'en garan- 
tir et préserver avant et après l'entreprise. » 

Telle est l'histoire qu'on raconte encore dans 
les villages du Val-de-Travers ; aujourd'hui le 
chemin de fer passe non loin de là et son sif- 
flet retentit dans la Combe à la Vuivra, qui ne 
recèle plus de serpents ni de dragons, mais oit 
Je passant n'aime pas à s'attarder. 

Un serpent a-t-il pu jadis habiter ce pays et 
vivre à l'ombre froide des sapins, la science le 
conteste, ce monstre, terreur de la contrée, 
n'était-il peut-être pomt un hardi pillard 
comme il y en eut tant au moyen âge? D'autres^ 



'330 LA VUIVRA 



•que Sulpy Reyraond Font-ils vu, ne Ta-t-il point 
brûlé pour que personne ne pût constater 
quelle bête malfaisante il avait terrassé. Quoi- 
qu'il en soit , serpent ou pillard, l'archer de 
Saint-Su Ipice délivra son pays d'un fléau ; la 
chronique que nous citions plus haut contient 
ce qui suit : 

« Le comte Loys de Neufchastel, pour ré- 
compenser le dit Sulpice d'avoir délivré le pays 
de cet horrible serpent auquel on donnait le 
nom de la \uivra, affranchit les enfants de ce 
dit Reymond et tous ses descendants de la main 
morte, comme aussi toutes ses terres de cens 
6t dixmes et même sa maison, tellement que 
dès lors on n'y put saisir aucun prisonnier, es- 
tant pour cet affranchissement devenue maison 
de refuge, où un criminel pouvait être vingt- 
quatre heures sans qu'on put le saisir. Le 
comte lui accorda encore le droit de pouvoir 
pendre l'enseigne et être exempt du tavernage, 
pendant qu'il tiendrait hôtellerie, et il l'affran- 
chit de l'émine de la porte ; savoir de l'émine 
•que les habitants du Vauxtravers paient pour 
^tre exempts de garder la porte du château de 
Môtiers. » A. Bachelin. 



LA DAME DE VALLANGIN 



En Tété de Tan 1536, avait moult souffert 
de la maie saison , le vasselage de dame Yo- 
lande, baronne de Vallangin. Au lieu de soleil 
fécondant et de chaleurs souliaictées , le ciel 
n'avait octroyé à terre que grêle et orage , et 
partout épis avaient été vindés ou feutres cou- 
pés. Et jà, en l'année précédente et en celle 
de devant, encore moult faibles avaient été les 
récoltes. Ains gémissaient et perdaient courage 
les laboureurs du vasselage, et voyaient labeurs 
inutiles et bestiaux sans pâture, et granges sans 
gerbes grenues , et épouses sans joie en leur 
maisons. Et cependant dame Yolande menait 



332 LA DAME DE VALLANGIN 

grasse vie en son caslel, et recevait de même 
tous droits et redevances. 

Or, avait dame Yolande soixante et dix-neuf 
années d'âge, et elle était veuve du baron de 
Vallangin, et survivait à siens fils defuncts en 
leur jeunesse, et n'avait pour ses biens d'hé- 
ritiers directs. Ceux de son vasselage l'aimaient 
et révéraient, mais était vive et entêtée la bonne 
dame, et l'aimant, ils la craignaient de même. 
Un pourtant fut plus hardi que les autres : ce 
fut Pierre, dit Bonne-Tête^ et il prononça bel- 
les paroles parmi les bergers rassemblés, et il 
dit : « Un chacun doit à son seigneur tribut et 
hommage, et à son curé grasse dîme. Suis bon 
vassal et bon chrétien, et ai toujours fait chose 
ordonnée en cela et vous ai engagés à ci faire. 
Ains ai rempli ma foy, et aussi avez fait tous. 
Point n'avons mérité le grand courroux du ciel 
qui, par deux estes, et encore en plus celuy- 
cy, a tout mis à ruine en nos terres. Or, ne 
peut dame Yolande nous demander ce que le 
bon Dieu ne baille ; et, mis à monceau tout 
ensemble , avons juste assez récolté , en 
grains et en fruits, pour lui payer tribut et 
hommage comme à notre dame et maîtresse ; 



LA DAME DE VALLANGIN 333 

•et pour semer de rechef sur nos terres plus 
rien, pour nourrir femmes et enfants plus 
rien, et en l'an qui va suivre en lequel terre 
peut-être sera bonne et beau soleil d'esté, pour 
payer dame Yolande, comme rien n'aurons eu 
pour semence, plus rien. Or, mien avis est que 
notre dame et maîtresse ne peut vouloir telles 
choses. Le noble sire de Vallangin, son seigneur 
et maître et à nous , grandement avait aug- 
menté toutes redevances en ce fief, et onques 
n'avons demandé depuis qu'elles soyent rabat- 
tues. Mais, mien avis est qu'il faut le faire, et 
aller trouver dame Yolande. » 

Et se tut la Bonne-Tête, et personne alla à 
rencontre de ce qu'il venait d'ouïr ; car c'é- 
taient choses bien sues; mais point ne s'offrait 
aucun pour aller trouver dame Yolande, et un 
chacun à part soi disait : « Moult elle est entê- 
tée et vive, et aime encore, toute vieille, bonne 
chose et grasse abondance, et ne voudra se dé- 
partir mie. » Et voulait Wilhem, le borgne, de- 
mander rien , si ce n'est pour cette présente 
année ; et craignait les cousins qui étaient héri- 
tiers de la vieille châtelaine : « Or, vous avez 
raison, dit Pierre Bonne-Tête, mais si notre 



334 LA DAME DE VALLANGIN 

dame actuelle ne nous vient en aide et ne nous 
ôte des charges, point ne le feront lesdits cou- 
sins, et à tout jamais serons pauvres et gueux. 
Mais toujours, voilà plusieurs années , avons 
prié Dieu que la dame Yolande eût des jours 
encore assez pour nous octroyer allégement 
en nos redevances et tributs, et si point ne de- 
mandons par cette circonstance, point n'e» 
trouverons après de meilleure pour la prier et 
fléchir. » 

Et dirent encore tous que Bonne-Tête avait 
raison, mais ne parlayent point de qui irait 
trouver dame Yolande, car les uns craignaieni 
et d'autres ne savaient ce que faudrait dire La^ 
bonne châtelaine n'aimait guère Bonne-Tête, et 
lui craignait son déplaisir, et cela restait là. 
Lors advança Hans, le petit berger, le plus 
pauvre en le village, et craintif en tout, voire 
devant table couverte de laquelle il avait tou- 
jours ains maigre part. Et pour cette fois le 
rouge estait sur sa face et il avait un project en 
tête, et il dit : « Si tel est votre bon plaisir,, 
mes maîtres, irai moi trouver dame Yolande,, 
et lui deviserai votre demande. » Et tous es- 
taient ébahis et d'aucuns souriaient et d'autres- 



LA DAME DE VALLANGIN 33S 

pensaient que ils seraient lors exempts d'aller 
eux-mêmes : « Et, dit encore Hans, si vous me 
promettez de me bailler en Tannée qui va sui- 
vre, Dieu vous la fasse bonne, les plus riches, 
une vache avec son veau, et d'autres un bélier, 
et d'autres une brebis, si ferai comme vous 
l'ai dit et obtiendrai de dame Yolande. » Et 
tous consentirent enfm, et Hans sauta de joie. 
Mais d'aucuns branlaient le chef et se disaient: 
« Le goujat recevra au château bonne fessée, 
et nous, sommes mal prins. » 

Mais pas un ne savait ce que avait en tête le^ 
pauvre Hans, car il était moult discret dans son 
amour si tendre pour Joletle, la petite orphe- 
line du village, qui servait chaque jour dame 
Yolande et que bien elle chérissait. Et après 
ce, Hans alla la trouver, et tous deux ils sautè- 
rent de joie et personne ne les voyait et ils pri- 
rent baiser bien tendre. 

Or, le lendemain , dame Yolande estait dans- 
son grand fauteuil à bras, et tricotait, et pour- 
tant la vue lui manquait presque tout entière ; 
et estait ce jour là plus gaie par un beau so-^ 
leil et fredonnait gay refrain d'autrefois. Et elle 
se souvint peut-être de quelque chose qui moult 



336 LA DAME DE VALLANGIN 

la réjouit, car elle en laissa cheoir et laine et 
aiguilles, et cria : « Jolette ! Jolette ! » Puis 
ajouta : « Aurais eu là un assidu cavalier , 
empressé à me le ramasser jadis. » Sur quoi 
la bonne dame devait plutôt regretter le temps 
où ses yeux y voyaient encore avec verres de 
lunettes, mais ains est fait le cœur de la femme. 
Mais moult fut surprise Yolande alors que 
Hans ramassa la laine et les aiguilles , et assez 
gauchement les lui présenta. Tout aussitôt 
suite, elle sentit que ce n'était Jolette, qui 
d'ailleurs aurait devisé; puis levant la tête et 
grandement ouvrant ce qui lui restait de vue, 
elle dit : « Quel es-tu? » Et Hans balbutia et 
disait : « C'est Jolette... dame châtelaine... 
c'est Jolette. . . ; » et elle l'interrompit en disant : 
« Veux-tu me tromper? Quel es-tu...? » Mais 
heureusement Jolette entra et apaisa la ba- 
ronne, et lui expliqua comme quoi c'était Hans 
le petit berger. Et à la manière dont elle dit : 
« C'est Hans, bonne dame, » Yolande sourit et 
demanda ce que voulaient tous deux. Alors con- 
tinua Jolette, lui expliquant à la place de Hans, 
comme quoi était tombé gi'êle et pluie au lieu 
de beau soleil et de bonnes chaleurs, et comme 



LA DAME DE VALLANGIN 337 

quoi ses vassaux ne pouvaient ce jour payer 
leurs redevances. 

Colère fut d'abord la châtelaine et dil que les 
vilains la croyaient vieille et non plus bonne à 
se défendre, et qu'elle appellerait ses cousins ; 
mais elle fut apaisée encore à la voix de Jo- 
lette , et celle-cy lors lui redit comme quoi le 
feu baron de Vallangin avait de son vivant dou- 
blé les redevances, et finit par lui dire comme 
quoi Hans avait offert de venir à elle et enfin 
pourquoi. Puis se mettant à genoux et joignant 
les deux mains devant la châtelaine comme de- 
vaut une reine, elle lui dit que Hans voulait 
bien la servir avec elle, et qu'il était honnête. 
Et la bonne dame renvoya Hans. 
« Puis dit à Jolette, à heure de relevée d'aller 
dire à Hans qu'il s'en vienne, et la châtelaine, 
qui le reçut cette fois dans le salon où étaient 
moult beaux pourctraits de ses ancêtres, lui 
dit : c( Va reporter à mes vassaux que j'ôte les 
droits imposés en dernier lieu par feu le baron 
de Vallangin sur les terres que pourrai par- 
courir à pied à l'en tour de mon château, et ce 
l'espace d'une journée. Et Hans et Jolette sau- 
taient de joie, et sachant la baronne quasiment 

22 



338 LA DAME DE VALLANGIN 



aveugle des yeux , ils se prirent leurs mains, 
mais elle les devina et ne dit rien davantage. 

Mais quand eut reporté aux vassaux la ré- 
ponse de leur dame , tous se rirent du petit 
berger, et demandaient si Yolande avait ra- 
jeuni ; d'aucuns trouvaient mal que tant riche 
dame se rit de leur misère; et Hans, tout at- 
trapé, ne savait que répondre, car R avait bien 
vu au château que la châtelaine avait soixante- 
dix-neuf ans d'âge et n'allait mie bien vile. 

Or, dame Yolande avait commandé qu'on 
l'éveillât dès la pointe du jour et, de prévoyance, 
avait placé dans un panier fruit et pain de fro- 
ment et une fiole de vin, el elle dit le matin à 
Jolette, en riant : « Je pars pour mon voyage.» 
Mais la fillette avait pensé aussi, sans que Hans 
lui dit, que la dame ne marchait guère, et jâ ne 
se réjoyeait non plus davantage. 

Et pourtant les vassaux de dame Yolande 
estaient réunis à la porte du château, et ils la 
virent, empressée^ se mettre en route dès la 
pointe du jour. Et elle tenait Jolette d'un bras, 
et sur la porte lui commanda d'appeler Hans, 
qui se cachait presque ; et lui venu, dame 
châtelaine lui prinl Tautre bras, et ainsi se 



LA DAME DE VALLANGIN 339 

mirent tous trois en chemin. Et à l'heure du 
déjeuner ils avaient déjà fait une lieue, et les 
paysans qui suivaient étaient tous ébahis, et 
commençaient à sauter et crier en Thonneur de 
leur dame et maîtresse. Et celle-cy s'arrêta un 
instant pour manger et prendre un peu de vin, 
et repartit de rechef. Et le cortège allait se 
grossissant, et tous criaient en son honneur, et 
Hans et Jolette ne\se sentaient mie d'aise, et 
la brave dame trouvait des jambes et avait le 
cœur moult réjoui. 

Elle chemina tout le jour et n'arrêta en plus 
que pour déjeuner, ni pour dîner, m pour col- 
lationner, et c'était une vraie procession, et un 
chacun était ébahi de joie, et la nouvelle se 
répandant par renommée, on venait des lieux 
voisins pour suivre et bénir dame Yolande, et 
semblait alors qu'elle allait faire route bien 
longue , et vassaux ne croyaient mie qu'elle 
s'arrêtât, d'aucuns catholiques l'honoraient déjà 
en pensée comme une sainte. 

Or, la brave dame fit cinq lieues, puis se re- 
posa au soir , et dit : « Voyez tous ce que de 
force l'âge m'a laissée, et aussi que je veux être 
votre bonne dame et maîtresse. Toute la terre 



340 LA DAME DE VALLANGIN 

que j'ai parcourue sera libre de redevances à 
tout jamais ; en scellerai la charte ; c'est la 
moitié en plus que ce que demandiez. Mais je 
veux que chacun en ce fief y trouve avantage 
et proucfit. » 

Et chacun sauta, trépigna, serra la main à 
son voisin, et cria, en jetant son bonnet : 
« Vive dame Yolande ! » Lors, pour tout con- 
clure, la baronne prit en son panier une croix 
d'or et la passa au cou de Jolette et mit sa main 
en celle de Hans. Mais tant de bruit faisaient 
les vassaux, que point n'entendit ce qu'elle ' 
leur parla. 

Puis la brave dame dit qu'il fallait aller 
quérir son char pour qu'elle s'en retournât. 
Mais point ne voulurent ses vassaux, et la por- 
tèrent en triomphe, car ils firent un brancard 
d'arbres et de leurs vêtements un siège des- 
sus. Et devant la baronne ainsi portée , mar- 
chaient Hans, Jolette, toujours unis parla main 
et aussi de cœur, et qui bientôt le furent plus 
encore. 



FIN 



TABLE DKS MATIÈRES 



PACKS 

Les Fées d'Aï 1 

Berthe de Châtelard 49 

Légendes des Orûionts '^1 

Le petit forgeron de Vallorbes ^7 

Les serpents de la vallée de Viège 95 

La pierre meurtrière , 99 

Le Siwiboden 103 

La messe à Aletsch. 107 

La mère dénaturée 113 

La cuve à MuUer 115 

Le dragon de Naters 121 

Le château de Gruyères 127 

Les cygnes du Lac Noir 137 

Gédéon Waldvogel 157 

Le talon de la sorcière 171 

Le duc de Ziehringen 189 

Le cavalier vert, 19i 

Le pas du moine 201 

Légendes alpestres 233 

Le dernier des Villaz 253 

La Vuivra, 323 

La dame de Vallangin. 331