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Full text of "Oeuvres complètes de Shakespeare"

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LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET f, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77, A PARIS 



NOUVELLE PUBLICATION 



ŒUVRES COMPLÈTES 



SHAKESPEARE 

TRADUITES 

PAR EMILE MONTÉGUT 
TRÈS-RICHEMENT ILLUSTRÉES 

ET PUBLIÉES 

PAR LIVRAISONS A 10 CENTIMES 

El par fascicule à &0 centimes contenant 5 livraisons réunies sous une couverture imprimée 

L'OUVRAGE COMPLET FORMERA ENVIRON. 200 LIVRAISONS 

Il paraîtra une ou deux livraisons par semaine 



Shakespeare est un de ces génies qui appartiennent à riiumanité tout entière. Ils 
(ranchissent lès limites d'idiome et de nationalité. Il faut que leur œuvre soit lue dans 
tous les pays et, dans chaque pays, par le plus grand nombre possible de lecteurs. 

C'est sous l'empire de cette idée qu'est pubHée la présente édition. 

La traduction est due à l'auteur de remarquables travaux sur Shakespeare, à M. Emile 
Montégut, qui a le double avantage d'être un écrivain de grand talent daiis sa langue 
inalernelle en même temps qu'un des honnnc's connaissant le mieux en France la langue 
et le génie anglais. 

Les illustrations, empruntées à l'Angleterre, ont fait rinimcnse succès de l'édition qui 
se j)ublie à Londres en ce moment. Elles sont exécutées avec ime vive intelligence du génie 
shakespearien, et plus l'édition avance, plus on s'efforce de leur donner de perfection. 

Le prix et le mode de publication mettent l'édition française à la portée des bourses 
les plus modestes. 




( 

PERSONNAGES DU DRAME. 



ALONZO , roi de Naples. 

SÉBASTIEN , son frère. 

PROSPERO, le duc légitime de Milan. 

ANTONIO, son frère, le duc usurpateur de Mila 

FERDINAND, fils du roi de Naples, 

GONZALO, un honnête vieux conseiller. 

ADRIEN, 1 ,. . 

FRANCISCO, 1 ^"S"^"-"^- 

CALIBAN, esclave sauvage et difforme. 

TRINCULO, bouffon. 

STEPHANO, sommelier ivrogne. 

Un capitaine de navire. 

Un maître d'équipage. 

Matelots. 

MIRANDA, fille de Prospero. 

ARIEL, esprit de l'Air. 

Ikis, 

CÉRÈS, 

JusoH, \ Esprits. 

Nymphes, l 

MoiSSONHEUKS , 

Autres esprits au service de Prospero. 
ScÈME. — Un vaisseau en mer, puis une île inhabitée. 



LA TEMPETE. 



ACTE PREMIER. 



SCENE PREMIERE. 

Un -vaisseaii en mer. Une tempête avec tonnerre et éclairs. 

Entrent stucessivei)iciit le Capitaine du havirk 
tt le Maître d'équipage. 

Le capitaine. — Maître? 

Le maître d'équipage. — Me voici , capitaine ; 
qu'y a-t-il ? 

Le capitaine. — Très-bien ; parlez aux matelots 
et manœuvrez vivement, ou nous allons échouer. 
Dépêchons! dépêchons! {Il sort.) 

{Entrent les inatelnts.') 

Le MAÎTRE d'équipage .^ — En avant, mes agneaux ! 
vivement, vivement, mes agneaux ! hardi, hardi ! 
ferlez le hunier ! attention au sifflet du capitaine ! 
Tu peux souffler jusqu'à extinction de ton vent, 
tempête, pourvu que nous ayons assez de champ. 

Entrent ALONZO, FERDINAND, ANTONIO, 
SÉBASTIEN , GONZALO et autres. 

Alonzo. — Mon brave maître, faites bien tous 
vos efforts. Ou est le capitaine ? Allons, montrez- 
vous des hommes. 

Le maître d'équipage. — Pour le moment , je 
vous en prie, restez en bas. 

Antonio. — Où est le capitaine, maître ? 

Le maître d'équipage. — Ne l'entendez-vous 
pas? vous embarrassez notre manœuvre. Kestez 
dans vos cabines, vous assistez la tempête. 

Gonzalo. — Voyons, mon brave, un peu de 
patience ! 



Le maître d'équipage. — Lorsque la mer en 
aura. Décampez donc! Quel souci, je vous le 
demande, cette meute rugissante de la tempête 
a-t-elle du nom de roi? A vos cabineb, et silence ! 
Ne nous troublez pas. 

GoNZAi.o. — Sans doute ; cependant rappelle- 
toi qui tu as à bord. 

Le maître d'équipage. — Personne que j'aime 
plus que moi-même. Vous êtes un conseiller, 
n'est-ce pas? Eh bien, si vous pouvez ordonner 
le silence à ces éléments et faire le calme sur 
l'heure, nous ne toucherons pas an cordage de 
plus. Usez de voire autorité, et si vous ne le 
pouvez pas, rendez grâces a Dieu d'avoir vécu si 
longtemps, et allez dans votre cabine vous tenir 
prêt à recevoir la mauvaise chance de notre si- 
tuation, si c'est celle-là qui se présente. — Cou- 
rage, mes braves enfants ! — Tirez-vous de notre 
chemin, vous dis-je. {Il sort.) 

GoNZALo. — La présence de ce gaillard-là me 
rassure beaucoup. Je ne lui vois pas du tout les 
signes de la noyade; toute sa personne au con- 
traire parle expressivement de la potence. Tiens 
ferme pour sa pendaison, bonne fatalité 1 Fais de 
la corde de sa destinée notre cable de salut, car le 
riô're nous est d'un médiocre secours. S'il n'est 
pas né pour la potence, nous sommes en mauvaise 
pabse. 

{Gonzalo et les autres seigneurs sortent.) 
{Rentre le maître d' équipage .) 

Le maître d'équipage. — Abaissez le mât de 
hune! vivement! plus bas, plus bas! essayons de 
n)ettre à la cape sous la grande voile. [Cris dans 
l' intérieur du navire.) La peste soit de ces hur- 



LA TEMPKTE. 




Quel 



le demande, cette 



lements ! ils sont plus forts que la tempête et la 
manœuvre. 

{Rentrent Sébastien, Antonio et Gonzalo.') 

Comment, c'est encore vous! que venez-vous 
faire ici? Faut-il envoyer tout promener et nous 
laisser noyer ? Tenez-vous absolument à couler 
bas? 

Sébastien. — La peste te serre la gorge, chien 
braillard, blasphémateur, brute sans égards! 

Le maître d'équipage. — Manœuvrez vous- 
même, alors I 

Antonio. — Une potence pour toi, chien har- 
gneux ; une potence! fils de catin, insolent ciiard, 
nous avons moins peur d'être noyés que toi. 

GoNzALO. — Je me porte garant qu'il ne se 
noiera pas, le vaisseau ne fût-il pas plus solide 
qu'une coquille de noix et fùt-il plus ouvert que 
la plus effondrée des catins. 

Le maître d'équipage. — Serrez le vent I ferme, 



ente rugissante a-t-elle du nom de roi ^ 

(Act. I, se. I.) 

ferme! relevez deux des basses voiles, et reve- 
nons en pleine mer. Au large, au large ! 
{Rentrent les matelots trempés par la tempête.) 

Les matelots. — Tout est perdu ! en prières ! 
en prières ! tout est perdu ! {Ils sortent.) 

Le siaÎtbe d'équipage. — Eh quoi! va-t-il donc 
falloir que nos bouches se glacent ? 

GoNZALO. — Le roi et le prince sont en prières ; 
allons nous joindre à eux, car notre situation est 
la même que la leur. 

Sébastien. — Je suis à bout de ma patience. 

Antonio. — Nous sommes tout simplement 
filoutés de nos existences par des ivrognes. Ce 
coquin là-bas à la large gueule! puisses-tu te 
noyer et flotter roulé pitr dix marées! 

GoNZALO. — Et malgré tout, cependant, il sera 
pendu, quoiqu'il n'y ait pas une goutte d'eau qui 
ne jure le contraire et qui ne s'ouvre aussi grande 
qu'elle peut pour l'engloutir. 



LA TEMPKTE. 



[Bruit confus de voix à F intérieur du navire.) 

Miséricorde ! nous sombrons ! nous sombrons ! 

Adieu ma femme et mes enfants, adieu mon frère. 

Nous sombrons ! nous sombrons ! nous sombrons ! 

(^Sort le maure d'éijuipage.) 

Antonio. — Allons tous mourir avec le roi. 

(// sort.) 
Sébastien. — Allons prendre congé de lui. 

[Il sort.) 
GoNZALO. — Je donnerais bien tout à l'heure 
mille lieues de mer pour un acre de terre stérile, 
grande bruyère, genèls sombres ou n'importe quoi 
de semblable. La volonté d'en haut soit faite, 
mais j'aimerais beaucoup mieux, mourir d'une 
mort sèche. {Il sort.) 

SCÈNE II. 

L'île. — Devant la gratte de Prospère. 

Entrent PROSPERO et MIRANDA. 

MiRANDA. — Si c'est par la puissance de votre 
art, mon père bien-aimé, que les vagues furieuses 
poussent de tels rugissements, apaisez-les. Il 
semble que le ciel verserait à torrents la poix 
empestée, si la mer montant jusqu'à sa joue 
n'allait éteindre ses feux. Ohl comme j'ai souffert 
avec ceux que je voyais souffrir ! Un brave vais- 
seau, qui sans doute contenait dans ses flancs 
quelques nobles créatures, brisé tout entier, mis 
en pièces! Oh! leurs cris sont venus frapper 
contre mon propre cœur ! Pauvres êtres ! Ils ont 
péri. Si j'avais été quelque divinité puissante, 
j'aurais enfoncé la mer dans la terre , avant de 
lui laisser engloutir ainsi ce beau navire et sa 
cargaison d'âmes. 

Prospero. — Rassérène-toi ; plus d'angoisse : 
dis à ton cœur compatissant qu'il n'est arrivé au- 
cun malheur. 

MiRANDA. — Ojour lamentable! 

Prospero. — Aucun malheur, te dis-je. .le n'ai 
rien fait que par sollicitude pour toi, pour loi, 
ma chérie, pour loi , ma fille , qui ignores qui tu 
es, ignorant d'oii je sors et si je suis quelqu'un de 
supérieur à Prospero, le possesseur d'une tout à 
fait pauvre grotte, ton père et rien de plus haut. 

MiRANDA. — Le souci d'en savoir davantage ne 
s'est jamais mêlé à mes pensées. 

Prospero. — Il est temps que je t'informe mieux. 
Préle-moi le secours de tamainet débarrasse-moi 



de mon vêtement magique. Là, très-bien. (// 
dépose S'a robe à terre.) Repose ici, mon art. — 
Allons, essuie tes yeux, console-toi. Ce naufrage, 
dont l'affreux spectacle a remué en toi la vertu 
même de la compassion , je l'ai, grâce aux me- 
sures que mon art me permettait de prendre, si 
prudemment dirigé, qu'il n'en a pas coûté la perte 

d'une âme Que dis-je? qu'il n'en a pas coûté 

même un cheveu à une seule des créatures de ce 
vaisseau, dont tu as entendu les cris, que tu as 
vues sombrer.' Assieds-toi, car lu dois mainte- 
nant en savoir davantage. 

MiRANDA. — Vous avez souvent commencé à 
m'apprendre qui je suis, mais toujours vous vous 
êtes arrêté et m'avez abandonnée à de vaines con- 
jectures , en disant pour conclusion : attendons, 
pas encore. 

Prosphbo. — L'heure est maintenant venue. La 
minute présente même t'ordonne d'ouvrir l'o- 
reille; obéis et sois attentive. Peux-tu le rappe- 
ler une époque antérieure à celle où nous som- 
mes venus habiter cette grotte? je ne crois pas, 
car tu n'avais pas alors trois ans pleins. 

MiRANDA. — Certainement, seigneur, je le puis. 

Prospero. — Qu'est-ce qui t'en fait souvenir? 
Est-ce une autre maison ou une autre personne? 
Retrace-moi l'image de quelqu'une des choses qui 
sont restées dans ta mémoire. 

MiRANDA. — Cela est bien lointain, et plutôt 
comme un songe que comme une léalité que ma 
mémoire puisse garantir. W'avais-je pas alors 
quatre ou cinq femmes pour prendre soin de moi? 

Prospero. — Tout autant, Miianda, et même 
davantage. Mais comment se fait-il que cette par- 
ticularité vive dans ton esprit?Que vois-tu encore 
dans ce ténébreux lointain du passé, pai- delà cet 
abîme du temps? Puisque lu te souviens de choses 
antérieures à ton arrivée dans cette île, tu dois le 
rappeler comment tu y es venue ? 

MiRANDA. — Cependant non; cela, je ne le puis 
pas. 

Prospero. — Il y a douze ans, Miranda, douze 
ans, ton père était alors le duc de Milan et un 
bien puissant prince. 

MiRANDA. — Seigneur, n'êtes-vous pas mon 
père? 

Prospero. — Ta mère était un modèle de vertu 
et elle m'avait dit que tu étais ma fille; ton père 
était duc de Milan, et son unique héritière, une 
princesse — pas moins née que cela. 

MiRANDA. — cieux ! Quel mauvais jeu avons- 



ACTE I, SCÈNE II- 



nous donc eu qui nous ait forcés de partir de là- 
bas ? Ou bien au contraire , cela fut-il pour nous 
une heureuse fortune ? 

Prospeko. — L'un et l'autre, lun et l'autre, 
ma fille. Par mauvais jeu, comme tu le dis, nous 
fûmes cliassés de là-bas, mais par heureuse for- 
tune nous fûmes poussés jusques ici. 

MiKANDA. — Oh! le cœur me saigne en songeant 
aux souffrances que je vous ai causées et dont je 
n'ai pas gardé le souvenir. Mais s'il vous plaît, 
continuez. 

Pkospf.bo. — Mon frère et ton oncle qui se nom- 
mait Antonio, — je t'en prie, remarque bien ceci ; 
qu'un frère puisse éti'e aussi perfide : lui que j'ai- 
mais, après toi, plus que tout au monde, et à qui 
j'avais confié le gouvernement de mon Étal. — A 
cette époque , parmi toutes les seigneuries la 
mienne était la première, et parmi les ducs Pros- 
pero était le premier — le premier et réputé tel 
par la dignité et sans égal dans les arts libéraux. 
Comme ces arts faisaient l'objet de mon entière 
application , je me déchargeai sur mon frère des 
soins du gouvernement et je devins progressive- 
ment étranger à mon État, perdu, enfoui comme 
je l'étais dans mes études secrètes. Ton fourbe 
d'oncle me suis-tu bien? 

MiRANDA. — Avec la plus grande attention , 
seigneur. 

Prospero. — Une fois qu'il sut en perfection 
comment on accorde des faveurs et comment on 
les refuse, quels on doit faire avancer et quels 
faire reculer pour avoir dépassé leur rang, il créa 
à nouveau toutes mes créatures, je veux dire par 
là qu'il les remplaça ou qu'il en fit d'autres 
hommes. Tenant à la fois la clef des fonctionnaires 
et des fonctions , il monta tous les coeurs de mes 
sujets au diapason qui plaisait à son oreille , tant 
et si bien qu'il fut alors le lierre qui cachait mon 
tronc princier et suçait la sève de ma verdure 
pour alimenter la sienne. — Tune mécoutes pas? 

AIiRANDA. - — Mon bon seigneur, je vous écoute. 

Prospero. — Suis-moi bien , je t'en prie. En 
négligeant ainsi toutes les poursuites mondaines, 
tout entier dévoué au recueillement solitaire et 
au perfectionnement de mon esprit dans des 
études qui, sauf ce défaut d'être si abstraites, dé- 
passaient en ■Caleur tout ce qu'estime le vulgaire, 
j'éveillai dans mon hypocrite de ft-ère une mau- 
vaise nature , et ma confiance , comme une forte 
mère, engendra de lui une fourberie par contraste 
aussi grande qu'elle-même, et c'était en vérité une 



confiance sans limites, une foi sans mesure. Quand 
il eut été mis ainsi en possession non-seulement 
des ressources de mon revenu, mais de tout ce que 
mon pouvoir avait droit d'exiger, alors pareil à 
un homme qui a fait de sa mémoire une telle pé- 
cheresse contre la vérité qu'il finit par croire à 
son propre mensonge à force de le l'épéler, il en 
vint à s'imaginer qu'il était en efiet le duc, par le 
fait même de la substitution de sa personne à la 
mienne et de cette représentation extérieure de 
la royauté avec la plénitude de ses prérogatives. 
Par cette raison, son ambition croissant m'en- 
tends-tu ? 

MiRAHDA. — Votre récit, seigTieur, guérirait la 
surdité. 

Prospeko. — Pour supprimer toute différence 
entre le personnage qu'il joue et celui pour le 
compte de qui il le joue , il faut qu'il devienne 
le duc de Milan lui-même. Pour moi, pauvre 
homme, ma bibliothèque était un duché assez 
vaste; il me juge désormais incapable de toute 
royauté temporelle ; il se ligue — si âpre était son 
désir de régner — avec le roi de Naples, s'engage 
à lui payer un tribut annuel , soumet sa cou- 
ronne ducale à la couronne royale, et courbe le 
duché, jusqu'alors indompté — hélas ! pauvre Mi- 
lan ! — sous le plus ignoble vasselage. 

MiRANDA. — Oh ! grands dieux! 

Prospeko. — Remarque bien ce traité et ses con- 
séquences, et dis-moi s'il est possible que ce fût 
là un frère. 

MiKANDA. — Je pécherais, si j'avais sur ma 
grand'mère une autre opinion que respectueuse; 
des entrailles vertueuses ont porté de mauvais fils. 

Prospero. — D'abord le traité. Le roi de Na- 
ples, mon ennemi invétéré, accueille les proposi- 
tions de mon frère, lesquelles étaient qu'en retour 
des promesses précédemment énoncées, c'est-à- 
dire de l'hommage et d'un tribut, fort de je ne 
sais quelle somme, lui, le roi de Naples, s'engage- 
rait à extirper du duché moi et les miens et à 
conférer à mon frère le beau Milan avec tous ses 
titres et dignités. En conséquence, une armée de 
traîtres fut levée, et au beau milieu d'une nuit 
marquée pour l'exécution du pacte, Antonio lui 
ouvrit les portes de Milan, d'où les agents du 
crime nous arrachèrent, au plus épais des té- 
nèbres, moi et toi tout en larmes. 

MiKAKDA. — Hélas, quelle pitié ! Moi qui ne 
me rappelle plus comment je pleurais alors, voilà 
que je me sens prête maintenant à pleurer de nou- 



LA TEMPETE. 



veau. Votre récit est pour mes yeux une invita- 
tion aux larmes. 

Prospero. — Ecoute encore un peu et je vais 
t'amener à l'affaire qui nous intéresse aujour- 
d'hui et sans laquelle ce récit serait fort intempestif. 

MiEAT«DA. — Mais pourquoi ne nous firent-ils 
pas périr à ce moment-là ? 

Prospero. — Bien demandé, mademoiselle. 
Chérie, ils n'osèrent pas, si affectueux était 
l'amour que mon peuple me portait, et aussi 
parce qu'ils voulurent éviter d'imprimer à cette 
affaire une telle marque de sang. C'est de plus 
belles couleurs qu'ils essayèrent de peindre leur 
affreuse entreprise. Bref, ils nous traînèrent pré- 
cipitamment à bord d'une baïque et nous trans- 
portèrent à quelques lieues en mer, jusqu'à un 
point où ils tenaient prête une carcasse pourrie de 
bateau sans agrès, cordages, voiles ni mats, et 
que les rats eux-mêmes avaient instinctivement 
désertée. C'est là qu'ils nous déposèrent pour san- 
gloter de compagnie avec la mer qui mugissait 
autour de nous, pour soupirer de compagnie avec 
les vents dont la compassion, nous renvoyant nos 
soupirs, nous mesura le péril avec tendresse. 
■ MiRANDA. — Hélas! Quel embarras je dus être 
alors pour vous ! 

Pkospf.eo. — Oh ! tu fus un chérubin qui me 
protégea. Pendant que, gémissant sous mon far- 
deau, je mêlais à la mer des larmes qui n'étaient 
que sel, toi, tu souriais, animée par une force 
qui venait du ciel, et ce spectacle suscita en moi 
une énergie patiente assez forte pour résister à 
tout ce qui pourrait advenir. 

MiRANDA. • — Comment arrivâmes-nous à terre? 

Prospero. — Par la protection de la divine 
Providence. Nous avions quelques vivres et un peu 
d'eau fraîche qu'un noble napolitain, Gonzalo, qui 
avait été chargé de diriger en chef cette affaire, 
nous donna par un bon mouvement de charité, 
ainsi que de riches vêtements, du linge, des 
étoffes, des objets de première nécessité, qui par 
la suite nous ont été fort utiles; de plus, sachant 
combien j'aimais mes livres, sa libéralité me gra- 
tifia d'un certain nombre de volumes que j'estime 
au-dessus de mon duché. 

MiHANDA. — Que je voudrais voir quelque jour 
cet homme ! 

Prospeho. — Maintenant je me lève; toi, reste 
assise et écoute la fin de nos tribulations mari- 
times. Nous arrivâmes dans cette île; et ici, 
moi ton maître d'école, je t'ai élevée comme ne 



peuvent l'être d'autres princesses qui ont plus 
d'heures à dépenser en vains passe-temps et 
des précepteurs moins pleins de sollicitude, 

MiRANDA. — Que le ciel vous en récompense! 
et maintenant, seigneur, je vous en prie — car 
j'en ai encore l'âme toute troublée — votre motif 
pour soulever cette tempête? 

Prospero. — Voici tout ce que tu dois en sa- 
voir. Par un hasard fort étrange, la généreuse 
fortune, aujourd'hui ma chère dame protectrice, 
a conduit mes ennemis sur ce livage, et, grâce à 
ma prescience, je découvre que mon zénith est 
dominé par une étoile propice dont je doism'eni- 
presser de courtiser l'influence, faute de quoi, 
mes chances heureuses iront toujours en décrois- 
sant. Cesse ici tes questions ; je te vois une incli- 
nation au sommeil : c'est un engourdissement sa- 
lutaire. Cède-lui, je sais que tu ne peux pas 
résister. [Miramla s'endort.) 

Viens ici, mon serviteur, viens; je suis prêt 
maintenant. Approche, mon Ariel, viens. 

Entre ARIEL. 

Ariel. — Salut, maître puissant! sage sei- 
gneur, salut! me voici tout prêt à répondre au bon 
plaisir de ta volonté, qu'il s'agisse de nager, de 
plonger dans le feu ou de chevaucher les nuages 
onduleux; soumets à tes ordres souverains Ai'iel 
et toutes ses aptitudes. 

Prospero. — Esprit, as-tu exécuté sans rien 
omettre la tempête que je t'avais ordonnée? 

Ariel. — De point en point. J'ai abordé le 
vaisseau du roi, et tour à tour, sur la proue, 
sur les flancs du navire, sur le pont, dans chaque 
cabine, j'ai flamboyé, objet d'épouvante. Quelque- 
fois je me divisais et je brûlais en plusieurs en- 
droits à la fois; sur le grand mat, sur les vergues, 
sur le beaupré, je brillais en flammes séparées; 
puis, me rejoignant, je me fondais en une seule 
flamme. Les éclairs de Jupiter, précurseurs des 
redoutables grondements de tonnerie, ne sont 
pas plus rapides, plus prompts à fcir devant la 
vue. Le feu et les explosions du soufre rugissant 
semblaient assiéger le tout-puissant Neptune et 
faire trembler ses vagues audacieuses , plus en- 
core, ébranler jusqu'à son trident ledouté. 

Prospero. — Mon brave Esprit, s'en est-il trouvé 
un assez ferme, assez intrépide pour que ce va- 
carme n'ait pas démonté sa raison? 

Ariel. — Pas un seul qui n'ait été saisi d'un 
délire insensé et qui n'ait représenté quelqu'une 



ACTE I, SCENE II. 




des expressions du désespoir. Tous, à l'excep- 
tion des matelots, ont plongé dans l'onde écii- 
mante et quitté le vaisseau qu'à ce moment j'en- 
veloppais tout entier de ma flamme. Le fils du 
roi, Ferdinand, les cheveux dressés de terreur, 

— mieux vaudrait dire des joncs que des cheveux, 

— fut le premier à s'élancer en criant: L'enfer 
est vide et tous les diables sont ici ! 

Prospebo. — Bravo ! c'est bien là mon esprit ! 
Mais tout cela ne se passait-il pas près du livage? 

Ariel. — Tout contre, mon maître. 

Prospero. — Mais sont-ils sains et saufs, Ariel? 

Akibl. — Pas un cheveu de moins à leur tête; 
pas une tache sur leurs vêtements qui les soute- 
naient au-dessus de Tonde et qui sont plus frais 
qu'auparavant. Ainsi que tu me l'as ordonné, je 
les ai ensuite dispersés par groupes dans les di- 
verses parties de l'ile. Quant au fils du roi, je l'ai 
débarqué à part et je l'ai laissé dans un coin 
écarté de l'ile, rafraîchissant l'air de ses soupirs 
et assis les bras tristement croisés : comme cela. 



Prospero. — Dis-moi aussi ce que tu as fait du 
vaisseau du roi, des marins et du reste de la 
Hotte. 

Artel. — Le vaisseau du roi est à l'abri, as- 
suré coatre tout péril. Il est caché dans cette 
baie profonde où une fois tu m'appelas à minuit 
pour aller te chercher de la rosée des Bermudes 
éternellement orageuses. Les matelots sont tous 
couchés épars sous les écoutilles; je les ai quittés 
endormis par un charme que j'ai ajouté à leurs 
fatigues. Quant au reste des navires que j'avais 
dispersés, ils se sont ralliés et maintenant ils vo- 
guent sur les eaux de la Méditerranée et s'en re- 
tournent tristement à Naples avec la conviction 
qu'ils ont vu sombrer le vaisseau du roi et périr 
son auguste personne. 

Prospero. — Ariel, ta mission a été exactement 
accomplie , mais il nous reste encore autre chose 
à faire. A quel moment du jour sommes-nous? 

Ariel. — Nous avons passé le milieu. 

Prospero. — De deux sabliers au moins. Il 



— 2 



10 



LA TEMPETE. 



nous faut précieusement employer le temps qui 
nous reste jusqu'à la sixième heure. 

Arikl. — Faut-il encore travailler? Puisque tu 
me donnes tant de fatigue, laisse-moi te rappeler 
cette promesse que tu n'as pas encore tenue. 

Prospeko. — Qu'est-ce à dire, boudeur fantas- 
que? Qu'est-ce que tu as à me demander? 

Arif.l. — Ma liberté. 

Prospkro. — A\ant que le temps en soit arrivé? 
assez. 

Akiel. — Souviens-toi, je t'en prie, que je t'ai 
loyalement servi, que je ne l'ai pas dit de men- 
songes ni fait de bévues, que je t'ai obéi de bon 
cœur sans jamais être ni récalcitrant ni grognon. 
Tu m'avais promis de me rabattre sur mon temps 
une année pleine. 

PaosPERO. — As-tu donc oublié de quel tour- 
ment je té délivrai jadis? 

Arikl. — Won. 

Prospeko. — Tu l'as oublié et tu crois faire 
beaucoup paice que tu foules le limon de l'abime 
salé, parce que tu cours sur l'apre vent du Koi-d, 
et que tu t'emploies à mon service dans les veines 
de la terre lorsqu'elle est durcie par la gelée. 

Ariel. — Je ne pense pas ainsi, seigneur. 

Prospero. — Tu mens, être malicieux. As-tu 
donc oublié l'immonde sorcière Sycorax que 
l'âge et les passions méchantes avaient courbée en 
cerceau? l'as-tu donc oubliée? 

Arikl. — Non, seigneur. 

Prospeko. — Tu l'as oubliée. Où était-elle 
née, dis-moi? parle. 

Ariel. — A Alger, seigneur. 

Prospero. — Oui, n'est-ce pas? il me faut te 
rappeler une fois par mois ce que tu as été, puis- 
que tu l'oublies. Cette maudite sorcière Sycorax 
fût, comme tu le sais, bannie d'Alger pour des 
méfaits nombreux et des sortilèges capables d'é- 
pouvanter l'ouïe humaine; cependant elle avait 
fait une action pour laquelle on voulut épargner 
sa vie. Cela n'est-il pas vrai? 

Ariel. — Oui, seigneur. 

Prospero. — Cette sorcière à l'œil chassieux 
fut conduite ici enceinte et y fut abandonnée par 
les matelots. Toi, mon esclave, ainsi que tu me 
l'as raconté toi-même, tu étais alors son servi- 
teur ; mais comme tu étais un esprit trop délicat 
pour exécuter ses volontés exécrables et fan- 
geu.ses, tu te refusas aux plus importants de ses 
ordres, et alors, dans l'accès d'une rage impla- 
cable, elle t'enferma avec l'aide de plus puis- 



sants ministres dans l'intérieur d'un pin entre les 
étroites cloisons duquel tu restas cruellement 
emprisonné pendant douze années ; et lorsque, 
durant cet intervalle, elle mourut, ce fut là qu'elle 
le laissa exhalant des gémissements aussi pré- 
cipités que les tic tac de la roue d'un moulin qui 
tourne rapidement. Alors cette île — si j'en ex- 
cepte le fils qu'elle y avait mis bas, un petit 
monstre tout rousseau, vrai produit de sorcière 
— n'était honorée de la présence d'aucune créa- 
ture humaine. 

Ariel. — Oui, Caliban, son (ils. 

Prospero. — C'est précisément ce que je dis, 
être borné; lui-même, ce Caliban que je tiens 
maintenant à mon service. Tu sais fort bien dans 
quels tourments je te trouvai; tes gémissements 
faisaient hurler les loups et pénétraient de com- 
passion les entrailles des ours éttrnellement fu- 
rieux. C'était un supphce à infliger aux damnés, 
et Sycorax n'était plus là pour défaire son ou- 
vrage. Ce fut mon an., lorsqu'après mon arri- 
vée je t'entendis, qui força le pin à s'ouvrir et le 
])ermil d'en échapper. 

Ariel. — Je te reinercie, maître. 

Prospfko. — Si tu murmures encore, je fen- 
drai un chêne et je te chevillerai dans ses en- 
trailles noueuses jusqu'à ce que tu y aies passé 
douze hivers à hurler. 

Ariel. — Pardon, maître; je me conformerai 
à tes ordres et j'accomplirai de bonne grâce mes 
fonctions d'esprit. 

Prospero — Fais ainsi, et dans deux jours je 
t'affranchis. 

Ariel. — Voilà bien mon noble maître ! Que 
faut-il faire ? dis-moi, quoi? que faut-il faire? 

Pkospebo. — Va prendre la (igure d'une nym- 
phe de la Mer; invisible à tous les yeux, ne sois 
soumis qu'à ta vue et à la mienne. Va revêtir 
cette forme et reviens ici sous cette métamor- 
phose. Va, et fais diligence. {Jrrel sort.)"R.évei\h- 
toi, cher cœur, réveille-toi; tu as bien dormi, 
réveille-toi. 

MiRANDA, se réveillant. — L'étrangeté de votre 
histoire a mis en moi de l'accablement. 

Prospero. — Secoue cette torpeur. Viens, 
nous irons voir Caliban, notre esclave, qui n'a 
jamais à nous répondre une bonne parole. 

MiRANDA. — Seigneur, c'est un méchant; je 
n'aime pas à arrêter sur lui mes yeux. 

Prospero. — Oui , mais tel qu'il est, nous ne 
pouvons nous en passer. Il fait notre feu, il apporte 



ACTE I, SCENE II. 



M 



notre bois et nous rend bien des services utiles. 
— Hé! esclave! Caliban ! Hé, fange! réponds. 

Caliban, de l'intérieur de la grotte. — Il Y a 
assez de bois ici. 

Prospero. — Sors, te dis-je, tu as autre chose 
à faire. Arrive donc, tortue! Eh bien, quand te 
décideras-tu ? {Rentre Ariel sous la forme d'une 
nymphe des Enujc.) Charmante apparition! mon 
gracieux Ariel , j'ai à te dire un mot à l'oreille. 
(// lui parle bas.) 

Ariel. — Seigneur, cela sei'a fait. 

{U sort.) 

Prospero. — Allons, esclave venimeux, fabri- 
qué par le diable lui-même à ta méchante mère, 
viens ici. 

Entre CALIBAN. 

Caliean. — Qu'une rosée aussi malfaisante 
qu'en ait jamais ramassé ma mère sur un maré- 
cage peinicieux, avec une plume de corbeau, 
tombe sur vous deux ! Qu'un vent du sud-ouest 
souffle sur vous deux et vous couvre de pustules ! 

Pkospeko. — Sache bien que cela te vaudra 
cette nuit des crampes et des points de côté qui te 
couperont le souffle ! Li's farfadets, pendant ces 
heures plus profondément nocturnes où ils peu- 
vent travailler, s'exerceront sur toi. Tu seras 
criblé de piqûres aussi serrées que les cellules 
d'un ravon de miel, et plus cuisantes que si elles 
étaient faites par les aiguillons des abeilles. 

Caliran. — U faut que je mange mon dîner. 
Cette île que tu me prends est à moi de par Sy- 
corax, ma mère. Dans les premiers temps de ton 
arrivée tu me faisais bon accueil, tu me donnais 
de petites tapes d'amitié, tu me faisais boire de 
l'eau avec du jus de baie, tu m'apprenais com- 
ment il faut nommer la grosse lumière qui brûle 
pendant le jour et aussi la petite lumière qui 
brûle pendant la nuit ; et alors moi je t'aimai et 
je te montrai toutes les ressources de l'ile, les 
ruisseaux d'eau fraîche, les creux d'eau salée, 
les places stériles et les places fertiles. Que je sois 
maudit pour l'avoir fait ! que tous les charmes 
de Sycorax, crapauds, escarbots, chauves-sou- 
ris, s'abattent sur vous! car je compose à moi 
seul tous vos sujets, moi qui étais d'abord mon 
propre roi, et vous me donnez pour chenil un 
creux de ce dur rocher, pendant que vous me 
retenez le reste de l'île. 

Prospero. ■:— Triple menteur d'esclave, que 
les coups peuvent émouvoir mais non la bonté, 
je t'ai traité, tout ordure que tu sois, avec une 



sollicitude tout humaine et je t'ai logé dans ma 
propre cellule jusqu'au jour où tu tentas de 
violer l'honneur de mon enfant. 

Caxiban. — O ho ! ô ho ! si cela avait pu se 
faire ! tu m'en empêchas , autrement j'aurais 
peuplé l'île de petits Calibans. 

Prospk.ro. — Esclave abhorré sur qui aucun 
bien ne peut faire empreinte, être capable de 
tout mal, j'eus pitié de toi, je m'imposai la fati- 
gue de te faire parler, je t'enseignai à toute heure 
une chose ou une autre; alors que tu ne savais 
pas, sauvage, démêler ta propre pensée et que 
tu jappais dt-s cris inarticulés comme la plus brute 
des créatures, je pourvus tes sentiments obscurs 
d'expressions qui les rendirent intelligibles; mais 
ta vile essence, quoique tu t'instruisisses, avait en 
elle ces éléments vicieux dont de bonnes natures 
ne pouvaient supporter le contact, et c'est pour- 
quoi tu fus justement confiné dans ce rocher, toi 
qui avais mérité plus qu'une prison. 

Caliban. — 'l'^ous m'avez appris à parler, et 
le profit que j'en retire est de savoir commert 
maudire. La peste rouge vous tue pour m'avoir 
appris votre langage ! 

Prospero. — Hors d'ici, graine de sorcière. 
Va nous chercher du bois et sois prompt, si tu 
m'en crois, à venir exécuter tes autres besognes. 
Tu hausses les épaules, sac à méchancetés ! si tu 
montres de la négligence ou de la mauvaise vo- 
lonté à faire ce que je te commande, je te rouerai 
dé crampes épouvantables, je remplirai tes os de 
douleurs, je te ferai rugir de telle sorte que les 
bètes trembleront au tintamarre de les cris 

Caliban. — Non, non, je t'en prie. (J part.) 
Il faut que j'obéisse : son art est d'une telle puis- 
sance qu'il pourrait l'emporter même sur Sete- 
bos , le Dieu de ma mère, et le réduire en vas- 
selage. (Il sort.) 

Prospero. — Allons, esclave, hors d'ici. 
{Rentre Ariel invisible, jouant de la musique 
et chantant ; Ferdinand le suit.) 

Ariel, chantant : 

Venez sur ces sables jaunes 
Et puis prenez-vous les mains; 

Lorsque vous vous serez salués et baisés, 
— Les vagues turbulentes se taisent. — 
Dansez cà et là de vos pieds agiles. 

Et vous, doux esprits, accompagnez du refrain. 
Ecoutez ! Ecoutez ! 
P^oix éparses dans Ir lointain: 
Baoôo, vaono ! 



LA TEMPETE. 



Les chiens de garde aboient. 
Foix éparses : Baoôo, vaoôo ! 

Ecoulez ! écoutez ! j'entends 
Le chant aigu de chante-clair le fanfaron, 

Qui crie cock a doudle a douou. 
Ferdinanh. — D'où cette musique peut-elle 
venir, de l'air ou de la terre? Voilà qu'elle ne ré- 
sonne plus. Pour sûr elle doit s'adresser à quelque 
divinité de l'île. Assis sur un des bancs de sable 
de la plage, je pleurais encore le naufrage du roi 
mon père, lorsque cette musique glissant sur les 
eaux est venue jusqu'à moi, calmant à la fois par 
ses douces mélodies leur furie et ma douleur. 
C'est de là que je l'ai suivie, ou pour mieux dire 
c'est de là qu'elle m'a traîné après elle. Mais elle 
s'est évanouie; non, elle recommence. 

Abiel chante : 
Sous les eaux, à cinq brasses profondes, ton père est 
couché : 

Ses os en corail sont changés; 
Ce qui était ses yeux perles est devenu; 

Rien de lui ne s'anéantira, 
Mais tout subira une transformation marine 
En quelque chose de riche et de merveilleux. 
Les Nymphes de la Mer incessamment sonnent son 
glas. 

Refrain. Ding-dong, 
Ecoutez, je les entends; ding-dong ! sonne. 
Ferdinand. — Cette chanson mentionne mon 
père naufragé; ce n'est pas là œuvre mortelle ni 
des sons que puisse réclamer la terre. — J'en- 
tends maintenant la mélodie au-dessus de moi. 

Peospero, à Miranda. — Relève les rideaux fran- 
gés de tes yeux et dis-moi ce que tu vois là-bas. 
MiHANDA. — Qu'est ce? Un esprit? Bon Dieu, 
comme cet élre regarde tout autour de lui ! Sur 
ma foi, seigneur, cela porte une noble forme; 
mais c'est un esprit. 

PnospERo. — Non, petite fille; cela mange, dort 
et possède les mêmes sens que nous, les mêmes. 
Ce galant que tu vois se trouvait dans le naufrage, 
et n'était qu'il est quelque peu flétri par le cha- 
grin, qui est le chancre de la beauté, tu pourrais 
l'appeler un beau jeune homme. Il a ])erdu ses 
compagnons et il erre çà et là pour les retrouver. 
WiiiAN'DA. — Je jjourrais bien l'appeler une 
chose divine, car, parmi les choses de la nature, 
je n'en vis jamais d'aussi noble. 

PnospEiio, àpnrt. — L'affaire marche, je le vois, 
au gré d« mes résolutions. Esprit, mon rare Es- 
prit, pour ce fait, je t'affranchirai dans deux jours. 



Ferdinand. — A coup sur voici la déesse que 
cette musique accompagne... Accordez à ma 
prière d'apprendre si vous habitez sur le sol de 
cette île et d'obtenir quelques utiles informations 
sur la manière dont je dois m'y conduire. Mais 
la première de mes requêtes est celle-ci, que je 
vous adresse pourtant la dernière : O vous, mer- 
veille! étes-vous ou non une jeune fille? 

Miranda. — Une merveille, non, seigneur; mais 
une jeune fille, certainement. 

Ferdinand. — O ciel, mon langage! Je serais 
le premier de ceux qui s'expriment dans cette lan- 
gue, si j'étais encore dans le pays où elle se parle. 
Prospeko. — Comment le premier, et que se- 
rais-tu si le roi de Naples t'entendait? 

Ferdinand. — Ce que je suis maintenant , 
un pauvre être qui s'étonne de t'entendre par- 
ler du roi de Naples. Hélas ! il m'entend tout à 
l'heure, et c'est parce qu'il m'entend que je 
pleure. C'est moi qui suis maintenant le roi de 
Naples, moi qui de mes yeux, oii depuis n'a plus 
reflué la marée des larmes, ai contemplé le nau - 
frage du roi mon père. 

Miranda. — Hélas! miséricorde! 
Ferdinand. — Oui, son naufrage, et en même 
temps celui de tous ses gentilshommes ; le duc 
de Milan et son noble fils, tous deux ensemble. 

Prospero, à part. — Le duc de Milan et sa 
plus noble fille pourraient te démentir, si cela 
était à propos en ce moment. — A première vue 
ils ont échangé leurs regards. — Mon délicat Ariel, 
cela te vaudra ta liberté. [A Ferdinand.) Un mot, 
mon bon monsieur ; je crains que vous ne vous 
soyez fait quelque tort par vos paroles; un mot. 
Miranda, à part. — Pourquoi mon père lui 
parle-t-il si peu doucement? Voilà le troisième 
homme que j'aie jamais vu et le premier pour qui 
j'aie soupiré. Puisse la pitié pousser mon père 
à incliner du côté de mon penchant ! 

Ferdinand. — O si vous éles une vierge et si 
vos affections ne sont pas encore engagées, je 
vous ferai reine de Naples. 

Prospero. — Doucement, monsieur ! Encore un 
mot. — Ils sont au pouvoir l'un de l'autie, mais 
il faut embarrasser la marche rapide de celte af- 
fection, de peur qu'une trop facile victoire ne 
fasse paraître son prix trop léger. — {A Ferdi- 
nand.) Encore un mot. Je te somme de me sui- 
vre. Tu usurpes un nom qui ne t'appartient pas, 
et c'est comme espion que tu t'es introduit dans 
cette-île, alin de me l'arracher à moi, son souverain. 



LA TEMPETE. 



Ferdinand. — Non, aussi vrai que je suis un 
homme. 

MiRANDA. — Rien de mal ne peut habiter dans 
un tel temple. Si le mauvais esprit a une si belle 
demeure, les esprits du bien s'efforceront de s'y 
loger avec lui. 

PfiosPERO. — Suis-moi. {A Miranda.) Ne parle 
pas en sa faveur, c'est un traître. {A Ferdinand.) 
Viens. Je vais unir par une même chaîne ton cou 
et tes pieds; l'eau de mer sera ta boisson, et tu 
auras pour nourriture des coquillages de ruis- 
seaux, des racines desséchées et les cosses qui 
sont l'enveloppe du gland. Suis-moi. 

Ferdinand. — Non; avant de subir un tel trai- 
tement j'attendrai que mon ennemi ait plus de 
puissance. {Il tire son épée et reste immobile par 
enchantement.) 

Miranda. — O mon cher père, ne l'irritez pas 
par une trop imprudente épreuve, car il est fier 
et n'est point timide. 

Prospero. — Eh bien! Qu'est-ce à dire.' Mon 
pied va-t-il me faire la leçon? Relève ton épée, 
traître qui fais mine de vouloir frapper, mais qui 
n'oses pas, tellement le sentiment de ta culpabi- 
lité obsède ta conscience. Cesse de te mettre en 
garde, car avec cette verge je puis te désarmer 
et- faire tomber ton épée à terre. 

Miranda. — Je vous en supplie, mon père 

Prospero. — Arrière, ne t'accroche pas ainsi 
à mes vêtements. 

Miranda. — Seigneur, ayez pitié ! Je serai sa 
caution. 

Prospero. — Silence ! Un mot de plus et tu 
t'attires mon déplaisir, pour ne pas dire ma 
haine. Quoi! te voilà plaidant pour un impos- 
teur ? Silence ! Tu crois qu'il n'y a pas d'autres 



figures comme la sienne parce que tu n'as vu que 
lui et Caliban. Petite folle ! C'est un Cahban pour 
la plupart des hommes qui sont des anges com- 
parés à lui ! 

Miranda. — Mes affections sont alors bien 
humbles, car je n'ai pas l'ambition de voir un 
lionime plus parfait. 

Prospero, à Feidinand. — Marchons, obéis. 
Tes nerfs ont repris, dirait-on, la faiblesse de 
l'enfance ; ils n'ont aucune vigueur. 

Ferdinand. — Bien faibles ils sont en efiFet; 
mes esprits sont tous paralysés, comme dans un 
rêve. La perte de mon père, la fatigue que 
j'éprouve, le naufrage de tous mes amis, les me- 
naces même de cet homme auquel je suis soumis, 
ne sont pour moi que de légères souffrances, si 
je puis seulement, de ma prison, contempler une 
fois par jour cette jeune fille. Que la liberté s'em- 
pare de toutes les autres parties de la terre; pour 
moi une telle prison est un assez vaste espace. 

Prospero, à part. — Cela va bien. — [A Ferdi- 
nand.) Marchons. — {A part.) Tu as bien tra- 
vaillé, mon gentil Ariel. — {A Ferdinand.) Suis- 
moi. — [A Ariel.) Écoute ce que tu as encore 
à faire. 

Miranda. — Ayez courage. Mon père a meil- 
leur cœur que ses paroles ne pourraient le faire 
supposer, seigneur. Ce qu'il vient de faire est tout 
à fait inaccoutumé. 

Prospero, à Ariel. — Tu seras libre comme 
les vents des montagnes; mais alors exécute mes 
ordres exactement et de point en point, 

Ariel. — Jusqu'à un iota. 

Prospero, à Ferdinand. — Allons, suis-moi. — 
{A Miranda.) Ne me parle pas en sa faveur. 
{Ils sortent.) 



ACTE II, SCENE I. 



ACTE II. 



SCENE PREMIERE. 

Une autre partie de l'île. 

Entrent ALONZO , SÉBASTIEN , ANTONIO , 
GONZALO, ADRIEN, FRANCISCO et autres. 

GoNZALo. — Je Yous en prie, sire, soyez gai; vous 
avez, comme nous tous d'ailleurs, une vraie cause 
de joie, car notre salut compense largement nos 
pertes. Notre sujet de tristesse est d'occurrence 
ordinaire ; chaque jour la femme de quelque ma- 
telot, les patrons de quelque navire marchand, le 
marchand lui-même ont juste le même prétexte de 
chagrin que nous; mais quant au miracle, — 
j'appelle ainsi le hasard d'avoir échappé sains et 
saufs, — sur des millions d'hommes il n'y en a 
qu'un bien petit nombre qui pourraient en ra- 
conter un pareil. En conséquence, mon noble 
maître, mettez sagement en balance nos motifs 
de chagrin et nos motifs de satisfaction. 

Alonzo. — Paix, je t'en prie. 

Sébastien. — Il reçoit les consolations comme 
de la soupe froide. 

Aktonio. — L'homme aux consolations ne le 
lâchera pas comme cela. 

Sébastien. — Regardez, il est en train de re- 
monter la montre de son esprit; tout à l'heure elle 
va sonner. 

GonzALo. — Sii'e 

Sébastien. — Comptez : une 

GoNZALO. — Lorsque tout chagrin cpai se pré- 
sente est ainsi hébergé, il apporte à son hôte 

Sébastien. — Un dollar. 

GoNZALo. — Une douleur, oui, en vérité, c'est 
ce qu'il apporte. Vous avez parlé plus juste que 
vous n'en aviez dessein. 

Sébastien. — Et vous, vous l'avez pris plus sa- 
gement que je n'en avais envie. 

GoNZALo. — C'est pourquoi, monseigneur.... 

Antonio. — Fi ! quel prodigue il est de sa 
langue ! 

Alonzo. — Je t'en conjure, épargne-moi. 

GoKZALo. — Bien, j'ai fini, mais cependant 



Mais cependant il continuera à 
Lequel 



Sébastien. 
parler. 

Antonio. — ■ Un bon pari à gagner, 
chantera le premier, de lui ou d'Adrien? 

Sébastien. — Ce sera le vieux coq. 

Antonio. — Ce sera le cochet. 

Sébastien. — C'est dit. L'enjeu? 

Antonio. — Un éclat de rire. 

Sébastien. • — Tenu. 

Adrien. — Quoique cette île semble déserte.... 

Sébastien. — Ah ! ah ! ah ! (^ Jntnnio.) Vous 
voilà payé. 

Adkien, continuant. — Inhabitable et presque 
inaccessible 

Sébastien. — Cependant 

Adrien. — Cependant 

Antonio. — Voilà un cependant qu'il ne pou- 
vait manquer. 

Adrien. — Le cHmat est tiède, et je dirais vo- 
lontiers modéré par la nature avec une subtile et 
délicate tempérance. 

Antonio. — Tempérance était en effet une dé- 
licate demoiselle. 

Sébastien. — Oui, et subtile aussi, comme il l'a 
très doctement énoncé. 

Adrien. — L'air souffle autour de nous avec 
une fraîcheur extrême 

Sébastien. — Comme s'il avait des poumons, et 
pourris encore. 

Antonio. — Ou comme s'il avait pris ses par- 
fums dans un marais. 

Goszalo. — Ici se trouvent toutes choses avan- 
tageuses à la vie 

Antonio. — Exact, sauf les moyens de vivre. 

Sébastien. — De cela, il n'y en a pas ou il n'y 
en a guère. 

GoNZALo. — Comme l'herbe pousse drue ! 
comme elle semble pleine de sève ! comme elle 
est verte ! 

Antonio. — En réalité, le sol est couleur d'herbe 
brûlée. 

Sébastien. — Avec une pointe de vert. 
Antonio. — Il ne se trompe pas de beaucoup. 



16 



LA TEMPÊTE. 



Sébastien. — Non, il ne fait que se méprendre 
du tout au tout. 

GoNZALo. — Mais la merveille de tout ceci, ce 
qui dépasse presque toute croyance.... 

SÉBASTIEN. — Comme tant d'autres merveilles 
attestées. 

GoNzALO. — C'est que nos vêtements, trempés 
comme ils l'ont été par la mer, conservent néan- 
moins leur fraîcheur et leur lustre, et qu'ils ont 
été plutôt teints derechef que ternis par l'eau 
salée. 

Antonio. — Si une de ses poches pouvait par- 
ler, ne dirait-elle pas qu'il ment? 

SÉBASTIEN. — Certes, ou bien elle empocherait 
très-faussement son allégation. 

GoNZALO. — H me; semble que nos vêtements 
sont maintenant aussi frais que le jour où nous les 
avons mis pour la première fois en Afrique, au 
mariage de la fille du roi, la belle Claribel, avec 
le roi de Tunis. 

Sébastien. — Oui, un joli mariage, et suivi d'un 
bien heureux retour. 

Adrien. — Jamais Tunis ne fut encore honorée 
d'un modèle de perfection pareil à sa reine. 

GoNZALO. — Non, depuis l'époque de la veuve 
Didon. 

Antonio. — La veuve ? bren pour elle. Com- 
ment cette veuve vient-elle là? la veuve Didon! 

Sébastien. — Eh bien, quoi? Quand bien même 
il aurait dit aussi le veuf Énée, après? Bon Dieu I 
comme vous prenez cela ! 

Adrien. — La veuve Didon, dites-vous? Vous 
m'y faites penser ': elle était de Carthage, et non 
de Tunis. 

GoNZALO. — Cette Tunis, monsieur, fut autre- 
fois Carthage. 

Adrien. — Carthage ! 

GoNZALo. — Carthage, je vous assure. 

Antonio. — Sa langue l'emporte sur la harpe 
miraculeuse. 

Sébastien. — Oui, elle vient d'élever les mu- 
railles et les maisons en même temps. 

Antonio. — Quelle chose impossible va-t-il 
rendre aisée maintenant? 

Sébastien. — Je suis persuadé qu'il va mettre 
cette ile dans sa poche, l'emporter chez lui et la 
donner à son fils en guise de jiomme. 

Antonio. — Et qu'il en sèmera les pépins dans 
la mer pour faire pousser d'autres îles. 

Alonzo. — Eh ! qu'y a-t-il ? 

Antonio. — Il se réveille au bon moment. 



GoNZALO à Alonzn, — Sire, nous disions que 
nos vêtements semblent aussi frais que le jour où 
nous assistions au mariage de votre fille, qui est 
maintenant la reine de Tunis. 

Antonio. — Et la plus accomplie qu'on y ait 
jamais vue. 

Sébastien. — Exceptez, je vous en prie, la 
veuve Didon. 

Antonio. — Ah ! la veuve Didon ! oui, oui, la 
veuve Didon ! 

GoNZALO. — N'est-il pas vrai, sire, que mon 
pourpoint est aussi frais que le premier jour où je 
l'ai mis? j'entends d'une certaine manière.... 

Antonio. — Voilà une lerlaine. manière ç;^'^ est 
allé pécher loin. 

GoNZALO. — Lorsque je le portai au mariage de 
votre fille. 

Alonzo. — Vous gorgez mon oreille de paroles 
dont mon âme n'a pas appétit. Plût au ciel que je 
n'eusse jamais marié ma fille là-bà?, car en reve- 
nant j'ai perdu mon fils, et, si j'en crois mon pres- 
sentiment, elle aussi, reléguée comme elle l'est 
maintenant si loin de l'Italie, je ne la reverrai 
jamais. O toi ! mon héritier de Naples et de Milan, 
de c[uel poisson monstrueux auras-tu fait la nour- 
riture ? 

Francisco. — Sire, il se peut qu'il vive. Je l'ai 
vu dompter sous lui les vagues et chevaucher sur 
leur dos; il foulait les eaux dont il repoussait à 
droite et à gauche les attaques ennemies, et étrei- 
gnait les plus grosses des lames qui venaient à sa 
rencontre; il élevait sa tête hardie au-dessus des 
flots révoltés, et de ses bras vaillants il ramait à 
coups vigoureux vers le rivage qui se penchait sur 
sa base minée par les ondes comme s'il se fût in- 
cliné avec déférence pour le secourir. Je ne doute 
pas qu'il ne soit arrivé à terre. 

Alonzo. — Non, non, il n'est plus. 

SÉBASTIEN. — Sire, c'est vous-même que vous 
devez remercier pour cette perte, vous qui n'avez 
pas voulu honorer notre Europe de votre fille, 
mais qui avez préféré aller l'égarer aux bras d'un 
Africain, où elle est à tout le moins bannie loin de 
vos yeux, qui ont bien sujet de verser des larmes 
de regret. 

Alonzo. — Paix, je t'en prie. 

Sébastien. — Nous nous sommes tous agenouil- 
lés devant vous, nous vous avons importuné de 
supplications de toute sorte ; et cette belle âme 
elle-même, partagée entre l'aversion et l'obéis- 
sance, hésita longtemps avant de décider quel côté 



ACTE II, SCENE I. 



17 




Trinculo. s'il tonnait 



il a déjà fait, je 



tète. (Acte II, i 



de la bascule elle ferait pencher. Nous avons 
perdu votre fils, et pour toujours je le crains; Mi- 
lan et Naples vont avoir, par le fait de cette aven- 
ture, plus de veuves que nous ne leur ramenons 
de consolateurs ; la faute en est à vous. 

Ai.oNzo. — Et aussi à moi la plus clière des 
pertes. 

GoNZALO. — Monseigneur Sébastien, les vérités 
que vous exprimez manquent quelque peu de cha- 
rité et d'opportunité. Vous avivez la plaie alors que 
vous devriez lui appliquer un emplâtre. 

Sébastien. — Voilà qui est parfait. 

AhtoiNio. — Et très-chirurgical. 

GoNZALo. — Sire, il fait mauvais temps en nous 
quand vous êtes assombri de nuages. 

Sébastien. — Mauvais temps ! 

Antonio. — Très-mauvais. 

GoNZALO. — Si j'étais chargé de la culture de 
cette ile. Monseigneur — 

Antonio. — Il y sèmerait de la graine d'ortie. 



Sébastien. — Ou de la patience, ou des mauves. 

GoNZAio. — Et si j'étais le roi, qu'est-ce que je 
ferais ? 

Sébastien. — Vous éviteriez de vous enivrer, 
faute de vin. 

Gonzalo. — J'établirais dans ma république 
toutes choses au rebours des méthodes habituelles, 
car je n'y admettrais aucun genre de trafic; aucun 
nom de magistrat; les lettres y seraient incon- 
nues; de richesse, de pauvreté, d'usage de ser- 
vice, point; pas de contrats, de successions, de 
bornes, de terres encloses, de champs labourés ni 
de vignobles; nul usage de métal, de blé, de vin 
ou d'huile ; tous les hommes seraient oisifs, tous, 
et toutes les femmes aussi, mais de plus innocentes 
et pures. Pas de souveraineté.... 

Sébastien. — Cependant il voudrait en être le 
roi. 

Antonio. — La fin de sa république en oublie 
le commencement. 



3 



I — 3 



18 



LA TEBIPETE. 



GoNZALo. — La nature pioduii-ait toutes choses 
en commun sans sueur et sans efforts. Je voudrais 
qu'on n'y connût ni la trahison ni la félonie, et 
qu'on n'y fit usage ni d'épée, ni de pique, ni de 
couteau, ni de fusil, ni d'aucune arme quelcon- 
que; mais la nature, par sa propre bonté féconde, 
produirait tout à foison, tout en abondance pour 
nourrir mon peuple innocent. 

Sébastien. — Et pas de mariage parmi vos su- 
jets? 

Antonio. — Non, mon cher ; tous fainéants : 
des souillons et des coquins. 

GoNZALO. — Sire, je voudrais gouverner avec 
une telle perfection que l'âge d'or serait dé- 
passé. 

Sébastien. — Dieu protège Sa Majesté ! 

Antonio. — ■ Vive Gonzalo ! 

Alonzo. — Assez, je t'en prie; tes paroles ne 
me disent rien. 

Gonzalo. — J'en crois aisément Votre Altesse, 
et ce que j'en ai fait n'était c[ue pour donner une 
occasion de gaieté à ces gentilshommes qui ont la 
rate si sensible et si prompte à mettre en mouve- 
ment qu'ils sont toujours prêts à rire de rien. 

Antonio. — C'est de vous que nous avons ri. 

Gonzalo. — De moi qui, dans ce genre de folie 
joyeuse, ne suis rien en comparaison de vous ; 
par conséquent, vous pouvez continuer et rire en- 
core de rien. 

Antonio. — Quel coup il avait porté là ! 

Sébastien. — S'il n'était pas tombé tout à plat! 

Gonzalo. — Vous êtes des gentilshommes du 
plus beau feu ; vous seriez capables de décrocher 
la lune de sa sphère si elle y restait cinq semaines 
sans changer. 

(Entre Ariel invisible et jouant une musique 
solennelle.^ 

Sébastien. — Nous l'enlèverions comme vous 
dites, et puis nous irions faire une battue aux 
flambeaux. 

Antonio. — Voyons, mon bon seigneur, ne vous 
fâchez pas. 

Gonzalo. — Oh! non, je vous en donne ma pa- 
role ; ]e n'irai pas compromettre ma gravité si lé- 
gèrement. Vous plaît-il de rire de moi jusqu'à 
m'endormir? Je me sens vraiment alourdi. 

Antonio. — Allez dormir, et tâchez de nous en- 
tendre. 

ÇTous s'endorment, excepté Alonzo, Sébastien 
et Antonio.) 

AxoNzo. — Quoi! tous si vite endormis! Je sens 



que mes yeux ont une inclination à se fermer ; je 
serais heureux qu'en même temps ils pussent avec 
eux fermer aussi mes pensées. 

Sébastien. — Je vous en prie, sire, ne repous- 
sez pas les avances de l'assoupissement ; c'est bien 
rarement que le sommeil visite la douleur, et lors- 
qu'il le fait c'est toujours comme consolateur qu'il 
se présente. 

Antonio. — Nous deux, sire, nous garderons 
votre personne et veillerons à votre sûi'eté pen- 
dant que vous prendrez votre repos. 

Alonzo. — Je vous remercie. Je me sens une 
étonnante inclination au sommeil. 

(^Alonzo s^endort. Ariel sort.) 

Sébastien. — Quelle étrange torpeur s'est em- 
parée d'eux tous ! 

Antonio. — Cela tient à la nature du climat. 

Sébastien. — Mais si c'est là la raison, pour- 
quoi nos paupières n'ont-elles pas ressenti l'action 
de cette influence ? Je ne me sens nullement dis- 
posé au sommeil. 

Antonio.^- Ni moi, mes esprits sont fort éveil- 
lés. Ils se sont tous, au même moment, laissés 
glisser à terre, comme s'ils s'étaient donné le mot. 
Ils se sont tous abattus, comme si un même coup 
de foudre les avait frappés. Quelle bonne fortune, 
Sébastien, quelle bonne fortune I Mais chut ! Et 
cependant il me semble que je lis sur ton visage 
ce que tu voudrais être. L'occasion présente t'ap- 
pelle, et mon imagination échauffée par elle voit 
une couronne descendre sur ta tête. 

Sébastien. — Mais quoi donc, es-tu bien éveillé? 

Antonio. — Ne m'entendez-vous pas parler? 

Sébastien. — Je t'entends, et certainement c'est 
un langage d'homme endormi, et c'est en rêve que 
tu as parlé. Qu'est-ce que tu as dit? C'est un 
étrange repos que de dormir ainsi les yeux tout 
grands ouverts ! Se tenir debout, parler, marcher, 
et cependant être si profondément endormi ! 

Antonio. — C'est toi, noble Sébastien, cjui lais- 
ses ta fortune dormir, ou plutôt mourir ; c'est toi 
qui tout éveillé fermes les yeux. 

SÉBASTIEN. — Tu ronfles d'une manière intelli- 
gible ; il y a du sens dans tes ronflements. 

Antonio. — Je suis plus sérieux que je n'ai 
coutume, et vous aussi vous allez le devenii' si vous 
me prêtez attention ; ni'écouter, c'est vous faire le 
triple de vous-même. 

SÉBASTIEN. — Oui, mais je suis une eau stag- 
nante. 

Antonio. — Je vous apprendrai à couler. 



ACTE II, SCENE I. 



19 



SÉBASTIEN. — Fais cela, car une paresse hérédi- 
taire m'enseigne à refluer. 

Antonio. — Oh ! si vous saviez combien vous 
cliérissez ce projet au moment même où vous le 
raillez ! combien, plus vous cherchez à le dépouiller 
et plus vous le parez ! Les hommes de reflux tou- 
chent bien souvent tout près du fond par leurs 
craintes et leur indolence même. 

Sébastien. — Je t'en prie, explique-toi mieux ; la 
fixité de ton regard, l'expression rigide de tes traits 
proclament une pensée qui veut sortir de toi et 
dont raccouchement te coûte de douloureux efforts. 

Antonio. — Bl'y voici, seigneur. Quoique ce 
gentilhomme à la faible mémoire, qui, une fois en- 
terré, en laissera chez les autres moins encore 
qu'il n'en a lui-même, ait presque persuadé au roi 
— car c'est l'homme de la persuasion, et il n'a pas 
d'autre emploi que persuader — que son fils est 
vivant, il est tout aussi impossible qu'il ne se soit 
pas no)'é qa'il l'est à ce dormeur-là de nager en ce 
moment. 

Sébastien. — Je n'ai pas d'espoir qu'il se soit 
sauvé. 

Antonio. — Oh ! dans ce pas d'espoir quel 
grand espoir il y a pour vous! Comme ce qui d'un 
côté s'appelle pas d'espoir conduit d'un autre à 
une espérance si haute que l'œil de l'ambition ne 
peut monter une ligne au-dessus et qu'il doute 
plutôt que la portée de son regard soit assez forte 
pour l'atteindre ! Bl'accordez-vous que Ferdinand 
se soit noyé ? 

Sébastien. — Il n'est plus. 

Antonio. — Eh bien ! dites-moi, quel est après 
lui le plus proche héritier du trône de Naples? 

Sébastien. — Claribel. 

Antonio. — Celle qui est maintenant reine de 
Tunis ? Celle qui habite à dix lieues plus loin que 
ne pourrait atteindre un homme qui voyagerait 
toute sa vie ? Celle qui ne peut recevoir de nou- 
velles de Naples (à moins que le soleil ne serve de 
courrier, car l'homme de la lune irait trop lente- 
ment) avant que les mentons nouveau-nés aient 
eu le temps de devenir rudes et bons pour le ra- 
soir? Celle grâces à qui nous avons été engloutis 
par la mer, sauf quelques-uns qui ont été rejetés 
sur le rivage? Mais ceux-là sont désignés par ce 
coup de la destinée à exécuter un acte dont ce qui 
est passé n'est que le prologue et dont la suite 
nous est confiée, à vous et à moi. 

Sébastien. — Qu'est-ce que cet amas de bali- 
vernes, et qu'entendez- vous dire? Il est très-vrai 



que la fille de mon frère est reine de Tunis; il est 
vrai qu'elle est également héritière de Naples , et 
qu'entre les deux régions il y a une certaine 
distance. 

Antonio. — Une distance dont chaque coudée 
semble crier : « Comment cette Claribel fera-t-elle 
pour nous mesurer jamais à reculons de Tunis jus- 
qu'à Naples? Reste à Tunis, et que Sébastien s'é- 
veille. 3> Si cette torpeur qui vient de les saisir 
était la mort, eh bien ! mais ils vaudraient tout 
autant qu'ils valent maintenant. Il y a quelqu'un 
qui pourrait gouverner Naples tout aussi bien que 
celai qui dort là; il se trouverait des seigneurs 
capables d'un bavardage aussi intarissable et aussi 
oiseux que Gonzalo; moi-même |e pourrais faire 
un choucas aussi profondément jacassier. Oh ! 
que ne portez- vous la même àme que moi ! Quelle 
aubaine serait ce sommeil pour votre élévation ! 
Me comprenez-vous ? 

Sébastien. — Il me semble que oui. 

Antonio. — Et avec quel degré de satisfaction 
votre cœur accueille-t-il cette bonne fortune? 

Sébastien. — Je me rappelle que vous avez 
supplanté votre frère Prospero. 

Antonio. — C'est vrai; et voyez comme mes 
habits me vont bien ; ils ont bien meilleure façon 
qu'autrefois. Les serviteurs de mon frère étaient 
alors mes compagnons , ils sont maintenant mes 
sujets. 

Sébastien. — Mais votre conscience? 

Antonio. — La conscience, seigneur, où cela 
loge-t-il? Si c'était une engelure au talon, cela 
pourrait me retenir dans mes pantoufles , mais je 
ne sens pas cette di^dnité-là au dedans de moi. Il 
y aurait entre moi et Milan vingt consciences, 
qu'elles auraient le temps de se cristalliser en 
sucre candi et de se fondre ensuite avant de me 
gêner. Là repose votre frère, qui ne vaudrait pas 
mieux que la terre sur laquelle il est étendu , s'il 
était ce qu'il paraît être en ce moment , je veux 
dire mort ; avec trois pouces de ce fer obéissant, 
je puis le mettre au lit pour l'éternité , pendant 
que vous-même , à mon exemple, vous pourriez 
faire tourner de l'œil pour jamais à ce vieux croû- 
ton, à ce sire Prudence qui désormais ne serait 
plus là pour censurer notre conduite. Quant aux 
autres, ils accepteront nos inspirations comme un 
chat boit du lait; et horloges obéissantes, ils son- 
neront l'heure pour n'importe quelle entreprise 
que nous dirons indispensable à tel ou tel moment. 

Sébastien. — Ta conduite passée, cher ami, me 



LA TEMPETE. 



servira d'exemple ; par les mêmes moyens que tu 
as acquis Milan, j'entrerai en possession de Na- 
ples. Tire ton épée, un seul coup t'affranchira du 
tribut que tu payes, et moi le roi, je t'aimerai. 

Antonio. — Dégainons ensemble , et lorsque je 
lèverai ma main, que la vôtre fasse de même pour 
s'abattre sur Gonzalo. 

Sébastikn. — Oh! un mot seulement. {Ils par- 
lent à CécartJ) 

(Musir/ue. — Rentre Ariel invisible.) 
Ariel. — Mon maître , par son art, a découvert 
le péril qui vous menace , vous son ami , et il 
m'envoie ici pour vous sauver la vie , car autre- 
ment son pi-ojet meurt. 

{Il chante clans V oreille de Gonzaln.) 
Pendant qu'ici étendus vous ronflez , 
La conspiration aux yeux ouverts 
Guette son moment; 
Si de la vie vous avez souci, 
Secouez ce sommeil et alerte ! 
Debout ! debout ! 
Antonio.* — Maintenant soyons prompts tous 
les deux à la fois. 

Gonzalo. — Bons anges, sauvez le roi 1 {Ils s'é- 
veiilcnt.) Eh bien! qu'y a-t-il? — Ehl éveillez- 
vous ! — Pourquoi vos épées sont-elles tirées? Que 
signifient ces regards sinistres ? 

Alonzo, s'' éveillant. — Qu'y a-t-il? 
Sébastien. — Nous étions là à veiller sur votre 
repos, quand, à l'instant même, nous avons en- 
tendu éclater un sourd tonnerre de mugissements ; 
on aurait dit des taui-eaux, ou plutôt des lions. 
Est-ce que ce n'est pas ce qui vous a éveillés? 
Mon oreille en a ressenti un choc terrible. 
Ai-ONzo. — Je n'ai rien entendu. 
Antonio. — Oh! c'était un vacarme à effrayer 
même l'oi-eille d'un monstre , à faire trembler la 
terre ! assurément c'étaient les rugissements de 
tout un troupeau de lions. 

Alonzo. — Avez-vous entendu ce bruit, Gon- 
zalo? 

Gonzalo. — Sur mon honneur, sire, j'ai en- 
tendu un bourdonnement, et fort étrange vrai- 
ment, lequel m'a réveillé. Je vous ai secoué et j'ai 
crié; et comme mes yeux s'ouvraient, j'ai vu leurs 
épées hors du fourreau. Il y a eu un bruit, c'est la 
vérité. Nous ferons sagement de nous tenir sur 
nos gardes ou bien de quitter cette place ; tirons 
nos épées. 

Alonzo. — Partons d'ici et remettons-nous à la 
recherche de mon pauvre fils. 



Gonzalo. — Le ciel le garde de ces bêtes sau- 
vages, car à coup sûr il est dans l'île. 

Alonzo. — Marchons. {Ils sortent.) 

Ariel. — Prospero, mon seigneur, sera instruit 
de ce que j'ai fait; ainsi, roi, va en toute sécurité 
à la recherche de ton fils. 

(// sort.) 

SCÈNE II. 

Une autre partie de l'Ile. 

Entre CALIBAN, avec un fardeau de bois. 
On entend un bruit de tonnerre. 

Caliban. — Que toutes les vapeurs empestées 
que le soleil pompe des marais, des mares et des 
terres plates tombent sur Prospero et fassent de 
lui petit à petit une seule et même plaie ! Ses es- 
prits m'entendent, et cependant je ne puis me te- 
nir de le maudire ; mais à moins qu'il ne le leur or- 
donne, ils ne viendront pas me pincer, m'effrayer 
de leurs apparitions de diablotins , me faire choir 
dans les bourbiers , ni m' égarer la nuit sous la 
forme d'une flamme trompeuse. Pour le plus pe- 
tit rien, il les lâche après moi; quelquefois ce sont 
des singes qui me font des grimaces, me pour- 
suivent de leurs cris et puis après cela me mor- 
dent; d'autres fois ce sont des hérissons qui se 
roulent en boule sur mon chemin, où mes pieds 
nus rencontrent leurs piquants lorsqu'ils veulent 
se poser à ten-e ; d'autres fois encore je suis en- 
touré de serpents qui sifflent contre moi à me 
rendre fou. Ah ! justement voilà un de ses esprits 
qui vient me tourmenter pour ma lenteur à porter 
le bois; je vais m' étendre à plat; peut-être qu'il 
ne me remarquera pas. 

Entre TRINCULO. 

Trinculo. — Pas un buisson , pas un arbrisseau 
pour se mettre à couvert du temps, et voilà une 
autre tempête qui se brasse. Je l'entends qui 
piaule dans le vent, et il y a là-bas certain nuage 
noir, ce gros là-bas, qui ressemble à une sale outre 
qui va répandre sa liqueur. S'il tonnait comme 
il a déjà fait, je ne sais pas où je pourrais cacher 
ma tête ; ce nuage, là-bas, ne peut manquer de 
tomber à pleins seaux. {Aiiercevant Caliban.) 
Eh! qu'y a-t-il là? Un homme ou un poisson? Cela 
est-il mort, ou bien cela vit-il? C'est un poisson, il 
sent comme un poisson, une vieille odeur de 
rance qui est tout à fait comme celle du poisson. 



LA TEMPETE. 



une manière dS merluche qui ne serait pas des 
plus fraîches. Si j'étais en Angleterre, comme 
j'y étais autrefois, et si j'y avais seulement ce 
poisson peint, il n'y aurait pas un imbécile les 
jours de foire qui ne me donnât pour le voir une 
pièce d'argent. Dans ce pays, ce monstre enrichi- 
rait son homme : toute bète étrange y enrichit son 
homme. Ils ne donneraient pas un denier pour se- 
courir un mendiant estropié, mais ils vont en don- 
ner dix pour voir un Indien mort. Tiens, il a des 
jambes comme un homme et ses nageoires sont 
comme des bras ! Il est chaud, sur ma parole. Je 
lâche maintenant ma première opinion, je lui 
donne tout à fait congé ; cette chose n'est pas un 
poisson , c'est un insulaire que le tonnerre aura 
frappé tantôt. {Bruit de tonnerre.) Hélas ! voilà la 
tempête revenue. Ce que j'ai de mieux à faire est 
de me fourrer sous son gaban ; il n'y a pas 
d'autre abri par ici. I.e malheur vous accouple un 
homme à de drôles de camarades de lit. Je vais 
me fourrer là-dessous jusqu'à ce que l'orage ait 
fini de pisser. 

Entre Sl'EPHANO chantant^ une bouteille 

h la main. 
Stephano : 

Je n'irai plus en mer, en mer , 
A terre, ici, je mourrai; 
c'est un refrain lamentable à porter un homme en 
terre; mais voilà ma consolation. {Il boit.) 
Le patron, le fauberteur, le maître d'équipage et 
moi, 
Le canonnier et son second. 
Nous aimions Mail, Meg, et Marianne et Margot, 
Mais aucun de nous ne se souciait de Katy, 
Car elle avait une langue qui piquait comme une 
aiguille ; 
Elle criait à un matelot : Va te faire pendre ; 
Elle n'aimait pas l'odeur du goudron ni de la poix. 
Mais un tailleur pouvait la gratter où cela lui dé- 
mangeait. 
Allons, enfants, en mer et qu'elle aille se faire 

pendre. 
C'est encore une chanson misérable; mais voilà 
ma consolation. 

(// boit.) 
Caliban. — Ne me tourmente pas. Oh ! 
Stephano. — Qu'est-ce qu'il y a? Avons-nous 
des diables ici ? Est-ce pour nous jouer des tours 
que vous vous déguisez, en sauvages et en hommes 
de l'Inde , eh ? Je n"ai pas échappé à la noyade 
pour avoir peur maintenant de vos quatre jambes, 



car il a été dit : « L'homme le plus solidement 
bâti qui ait jamais marché sur quatre jambes 
ne lui fera pas céder le terrain, ■> et cela sera 
dit encore tant que Stephano respirera par les 
narines. 

Caliban. — L'esprit me tourmente. Oh! 

Stephano. — C'est quelque monstre à quatre 
pattes de l'île qui aura, j'imagine, attrapé les 
lièvres. Où diable peut-il avoir appris notre lan- 
gage ? Ne serait-ce c[u'en cette considération , je 
vais lui donner quelques secours. Si je puis le 
guérir, l'apprivoiser et l'emmener à Naples avec 
moi, il fera un présent digne du plus grand em- 
pereur qui ait jamais marché dans du cuir de 
vache. 

Caliban. — Ne me tourmente pas, je t'en prie ; 
je porterai mon bois plus vite. 

Stephano. — Il est tout à l'heure dans son 
accès, car ce qu'il dit n'est pas très-sage. Je 
vais lui faire goûter de ma bouteille; s'il n'a pas 
encore bu de vin , cela est capable de lui enlever 
son accès. Si je parviens à le guérir et à l'appri- 
voiser, je ne saurais trop le soigner, car il fera 
rentrer son maître dans ses dépenses, et lar- 
gement. 

Caliban. — Tu ne me fais pas encore beaucoup 
de mal, mais tu m'en feras tout à l'heure, je le 
reconnais à ton tremblement , voilà Prospero qui 
agit sur toi. 

Stephano. — Avancez, ouvrez la bouche ; voilà 
qui va vous délier la langue, chat, ouvrez votre 
bouche, voilà qui va secouer vos tremblements, 
et cela rondement, c'est moi qui vous le dis. Vous 
ne pouvez pas dire qui est votre ami ; ouvrez en- 
core vos mâchoires. 

Trinculo. — Il me semble reconnaître cette 

voix; on dirait que c'est celle Mais il est noyé, 

et ces étres-ci sont des diables. Oh ! défendez-moi! 

Stephano. — Quatre jambes et deux voix ! Un 
monstre tout à fait précieux ! Sa voix de devant 
sans doute est faite pour dire du bien de son ami, 
sa voix de derrière pour médire et tenir de sales 
propos. Je le guérirai s'il ne faut pour cela que 
tout le vin qui est dans ma bouteille. Avance 

ici Amen. Je vais faire boire un peu ton autre 

bouche. 

TiUNCuLo. — Stephano ! 

Stephano. — Est-ce ton autre bouche qui m'ap- 
pelle? Miséricorde ! c'est un diable et non pas 
un monstre. Je vais le laisser là ; je n'ai pas de 
longue cuiller, moi. 



ACTE II, SCENE II. 



23 



Trinculo. — Stéphane, si tu es Stéphane, tou- 
che-moi et parle-moi ; car- je suis Trinculo , n'aie 
pas peur, ton bon ami Trinculo. 

Stephano. — Si tu es Trinculo, sors de là-des- 
sous. Je vais te tirer par les plus courtes jambes, 
car si dans ce tas de jambes, il y a celles de Trin- 
culo, ce sont les plus courtes. Tu es bien Trinculo 
lui-même en vérité. Comment diable as-tu fait 
pour servir de siège à ce veau de lune ? Est-ce 
que par hasard il peut peter des Trinculos? 

Trinculo. — Je l'avais cru tué par un coup de 
tonnerre, mais n'es-tu pas noyé, Stephano? J'es- 
père maintenant que tu n'es pas noyé. L'orage 
est-il passé ? Je me suis caché sous le gaban du 
veau de lune mort par crainte de l'orage. Oh 
Stephano ! deux Napolitains de sauvés. 

Stephano. — Je t'en prie , ne tourne ■ pas 
comme cela autour de moi; mon estomac n'est 
pas ferme. 

Caliban. — Voilà de bien beaux êtres, s'ils ne 
sont pas des esprits. Celui-là est un brave dieu et 
il possède une liqueur céleste ; je vais me mettre 
à genoux devant lui. 

Stephano , a Trinculo. — Comment t'es-tu 
échappé ? comment es-tu venu ici ? Jure-moi sur 
cette bouteille de me dire comment tu es venu 
ici. Moi, je me suis échappé sur une pipe de vin 
des Canaries que les matelots avaient jetée par- 
dessus bord. C'est la vérité, je le jure sur cette 
bouteille, que j'ai faite de mes mains avec de l'é- 
corce d'arbre depuis que j'ai abordé à terre. 

Caliban. — Et moi je veux jurer sur cette bou- 
teille d'être ton fidèle sujet, car cette liqueur n'est 
pas de la terre. 

Stephano. — Allons, voyons, jure et raconte 
comment tu t'es sauvé. 

Tkinculo. — En nageant jusqu'à terre comme 
un canard, mon bon ; je puis nager comme un 
canard, je le jure. 

Stephano. — Ici, baise le livre. Si tu peux 
nager comme un canard , en revanche, tu es fait 
comme une oie. 

TniNcm.o. — Stephano, est-ce que tu as en- 
core de ce vin ? 

Stephano. — La pipe entière, mon bonhomme. 
Ma cave est dans un rocher près du rivage ; c'est 
là que j'ai caché mon vin. Eh bien ! veau de 
lune, comment ça va-t-il maintenant? Comment 
se porte ta fièvre ? 

Caliban. — Est-ce que tu n'es pas tombé du 
ciel? 



Stephano. • — De la lune, je t'assure. C'est moi 
qui étais dans le temps l'homme de la lune. 

Caliban. — Je t'y ai vu et je t'adore. Ma maî- 
tresse t'avait montré à moi, avec ton chien et ton 
fagot. 

Stephano. — Arrive; jure-moi ce que tu dis là. 
Baise le livre. Je vais tout à l'heure renouveler 
son contenu, jure. 

Trinculo. — Par cette bonne lumière , voilà un 
monstre d'une pauvre tète ! Moi, avoir peur de 
lui ! Un monstre tout à fait borné ! Uhnmme de la 
lune! Un pauvre monstre crédule ! Bien aspiré, 
monstre, sur ma parole. 

Caliban. — Je te montrerai jusqu'au plus petit 
bout de terre fertile de l'île et je baiserai ton pied. 
Je t'en prie, sois mon dieu. 

Trinculo. — Par cette lumière 1 un monstre 
ivrogne et tout à fait perfide; lorsque son dieu 
dormira, il lui volera sa bouteille. 

Caliban. — Je baiserai ton pied et je jurerai 
d'être ton sujet. 

Stephano. — Avance, alors ; à genoux et jure. 

Trinculo. — Ce monstre à tête de chien me 
fera crever de rire. Un tout à fait méprisable 
monstre. Je me sentirais une fantaisie de le 
battre 

Stephano. — Allons, bois. 

Trinculo, continuant sa phrase. — N'était que 
le pauvre monstre est ivre. Un abominable monstre ! 

Caliban. — Je te montrerai les meilleures 
sources ; je te cueillerai des baies ; j'irai pour toi 
à la pèche et je te procurerai tout le bois qu'il te 
faudra. La peste tombe sur le tyran que je sers. 
Je ne lui porterai plus de fagots; mais c'est toi 
que je suivrai désormais, homme merveilleux. 

Trinculo. — Un bien misérable monstre. Ap- 
peler merveilleux un pauvre ivrogne ! 

Caliban. — Je t'en prie, laisse-moi te conduire 
où poussent les fruits sauvages ; avec mes longs 
ongles je te déterrerai des noix de terre ; je te 
montrerai un nid de geai et je t'apprendrai à 
prendre au piège le leste marmouset; je te con- 
duirai dans les fourrés de noisetiers, et quelquefois 
j'irai dénicher pour toi de jeunes mouettes du 
rocher. Veux-tu venir avec moi ? 

Stephano.- — • Ouvre la marche, je te prie, sans 
parler davantage. Trinculo, comme le roi et tout 
le reste de notre équipage se sont noyés, c'est 
nous qui héritons de cette île. {A Caliban.) Avance, 
toi, porte ma bouteille. Nous la remplirons tobt 
à l'heure, camarade Trinculo. 



LA TEMPETE. 



Caliban , chantant d'une vnix ivre. — Adieu , 
maître ! adieu ! adieu ! 

Trinculo. — Quel braillard de monstre ! quel 
ivrogne de monstre ! 
Caliban, chantant: 

Je ne ferai plus de barrages pour les poissons. 
Je n'entretiendrai plus de bois le feu 
A ta sommation ; 



Plus de frottage de vaisselle , plus de lavage de 
plats; 
Ban, Ban, Ca-Caliban 
Aun nouveau maître ; cherche unautredomestique. 
Liberté ! Ohé j ohé ! liberté ! 
Liberté ! ohé i liberté ! 
Stephano. — Oh le brave monstre ! Allons, ou- 
vre la marche. {Ils sortent.) 



ACTE III. 



SCÈNE PREMERE. 

Devant lu grotte de Prospero. 

Entre FERDINAND, portant une bûche. 

Ferdinand. — Il y a certains jeux qui sont fati- 
gants, mais dont le charme compense la fatigue ; 
il y a certains genres d'abaissement qu'on peut 
supporter avec noblesse, et de très-pauvres élé- 
ments sortent souvent de magnifiques résultats. 
Cette misérable tâche que je remplis devrait 
m'ètre aussi lourde qu'odieuse ; mais la maîtresse 
que je sers vivifie ce qui est stérile et transforme 
en plaisirs mes fatigues. Oh ! elle est dix fois plus 
aimable que son père n'est bourru, et c'est un 
vrai fagot d'épines. Il me faut, pour obéir à une 
dure injonction, transporter et mettre en pile plu- 
sieurs milliers de ces bûches. Ma douce inaitresse 
pleure quand elle me voit travailler et dit que si 
vil ouvrage n'eut jamais semblable ouvrier. Je 
m'oublie; mais ces douces pensées, qui me ren- 
dent plus légers mes travaux, font aussi que le 
moment où je travaille le moins est celui où je 
suis le ])his occu])é. 

Entrent MIRANDA , pu/s PROSPERO , ijui se 
tient caché à quelque distance. 

Miranda. — Hélas! je vous en prie, ne tra- 
vaillez pas SI fort. Je voudrais que le tonnerre eût 
brûlé ces bûches qu'il vous est enjoint d'em- 
piler. Je vous en prie , jiosez celle-là et reposez- 



vous ; lorsqu'elle brûlera elle pleurera pour vous 
avoir fatigué. Mon père est enfoncé dans l'étude; 
je vous en conjure, reposez-vous; il en a pour 
trois heures avant de sortir. 

Ferdinand. — O très-chère maîtresse, le soleil 
se couchera avant que j'aie achevé la tâche que 
je dois m'efforcer d'accomplir. 

Miranda. — Si vous voulez vous asseoir, je 
porterai vos bûches pendant ce temps-là. Je vous 
en prie, donnez-moi celle-là, je vais la joindre à 
la pile. 

Ferdinand. — Non, précieuse créature. J'ai- 
merais mieux rompre mes nerfs, briser mes reins, 
que de vous laisser subir un tel déshonneur pen- 
dant que je serais assis à ne rien faire. 

Miranda. — Cette besogne me conviendrait 
aussi bien qu'à vous, et je l'accomplirais beau- 
coup plus aisément , car mon cœur m'y porte et 
le vôtre y réjiugne. 

Prospero, à part. — Pauvre papillon, tu as 
pris le poison, cette visite le prouve. 

Miranda. — Vous avez l'air fatigué. 

Ferdinand. — Non, noble maîtresse. C'est une 
fraîche matinée pour moi que votre présence aux 
heures de la nuit. Je vous prie , dites-moi, afin 
que je ]]uisse surtout le placer dans mes ))rières, 
quel est votre nom ? 

Miranda. — Miranda. O mon père, en le disant 
je viens de désobéir à vos ordres. 

Ferdinand. — O Miranda admirée, véritable- 
ment le faite de l'admiration, égale atout ce qu'il 
y a de plus précieux au monde I Mes yeux ont en- 



26 



LA TEMPÊTE. 



veloppé bien des dames de leurs plus affectueux 
regards, et bien des fois la musique dé lears 
langues a su rendre captive mon oreille trop 
prompte. Pour diverses vertus j'ai aimé diverses 
femmes, mais jamais avec une ame entière ; car 
toujours quelque défaut se querellait en elles avec 
les plus nobles qualités et leur faisait échec ; mais 
vous si parfaite , si incomparable, vous êtes for- 
mée avec ce qu'il y a de meilleur dans cliaque 
créature. 

MiRANDA. — Te ne connais personne de mon 
sexe, je ne me rappelle aucun visage de femme, 
excepté le mien, que mon miroir m'a fait con- 
naître ; et de ceux que je puis appeler hommes, 
je n'en ai pas vu d'autres que vous, mon bon ami, 
et mon cher père. Comment sont les visages hu- 
mains ailleurs qu'ici, je ne le sais pas; mais par 
ma modestie, ce joyau de mon douaire, je ne 
souhaite pas d'autre compagnon que vous, et 
mon imagination serait impuissante à me créer 
une figure, en dehors de vous, que je puisse 
aimer. Mais je babille un peu trop follement et 
j'oublie ainsi les leçons de mon père. 

Ferdinand. — Par ma condition,, je suis prince, 
Miranda , et aussi , je le crois bien (plaise à Dieu 
que non !) , roi ; c'est vous dire que je ne serais 
pas plus d'humeur à supporter cet esclavage 
de porteur de bois qu'à permettre à la mouche 
à viande de venir piquer ma lèvre. Écoutez 
parler mon âme : dès l'instant où je vous vis, 
mon cœur s'envola pour s'attacher à votre ser- 
vice ; c'est là qu'il réside pour m' enchaîner à cet 
esclavage, et c'est pour l'amour de vous que je 
suis un si patient bûcheron. 

Miranda. —M'aimez-vous? 

Ferdinand. — O ciel! ô terre! soyez témoins 
de mes paroles! Couronnez, si je dis vrai, mes 
déclarations d'un dénoùment favorable, et si je 
n'exprime que de faux semblants, que tout le 
bonheur qui m'est réservé soit par vous converti 
en infortune. Oui, je vous aime, je vous révère, 
je vous honore au delà de toute chose au monde. 

Miranda. — Je suis une folle de pleurer de ce 
qui me rend joyeuse. 

Prospero, à part. — Noble rencontre de deux 
rares affections ! Que le ciel fasse pleuvoir sa 
grâce sur le sentiment qui vient de naître entre 
eux. 

Fkriiinand. — Pourquoi pleurez-vous? 

Miranda. — A cause de mon faible mérite qui 
me retient d'offrir ce que je désire donner, et 



encore davantage de prendre ce dont je mourrais 
d'être privée. Mais ceci est pur enfantillage, el 
plus mon affection cherche à se cacher, plus dé- 
mesurée elle se montre. Arrière, artificieuse ti- 
midité ; sois mon inspiratrice, simple et sainte 
innocence. Je suis votre femme, si vous voulez 
m'épouser; sinon, je moun-ai votre suivante; 
vous pouvez me refuser pour compagne, mais je 
serai votre servante, que vous le veuilhez ou non. 

Ferdinand. — Dites ma maîtresse chérie , et 
moi toujours aussi humble que je le suis main- 
tenant. 

Miranda. — Mon mari alors? 

FERDiNAis'D. — Oui, et avec un cœur aussi dé- 
sireux que l'esclavage fut jamais désireux de ki 
liberté ; voici ma main. 

Miranda. — Et voici la mienne, avec mon cœur 
dedans; et maintenant adieu pour une demi- 
heure. 

Ferdinand. — Mille et mille tendres choses. 
{Ils sortent.) 

Prospero. — Je ne puis être aussi joyeux qu'ils 
le sont, eux qui éprouvent en même temps les 
ravissements de la surprise; mais ma satisfaction 
ne peut être plus grande. Je vais retourner à mon 
livre, car j'ai encore à accomplir, avant l'heure 
du souper, plusieurs choses qui regardent cette 
affaire. (// sort.) 

SCÈNE IL 

Une autre partie de l'île. 

Entrent CALIBAN avec une hnateille, STEPHANO 
et TRINCULO. 

Stephano. — Laisse-moi tranquille ; lorsque le 
baril sera à sec nous boirons de l'eau ; pas une 
goutte auparavant. Par conséquent, tenons ferme, 
et à l'abordage. Domestique monstre, bois à ma 
santé. 

Trinculo. — Domestique monstre! C'est l'île 
de la folie ! Ils disent qu'elle n'a que cinq habi- 
tants ; nous voilà trois ; si les deux autres ont des 
caboches comme les nôtres, l'État trébuche. 

Stephano. — Bois, domestique monstre, puis- 
que je te l'ordonne. Tu as presque les yeux dans 
la tête, vraiment. 

Trinculo. — Et oîi ponrrait-il bien les avoir? 
Ce serait, ma foi, un joli monstre, s'il les avait à 
la queue. 

Stephano. — Mon domestique monstre a noyé 



ACTE III, SCENE II. 



sa langue dans le vin. Quant à moi , la mer ne 
peut me noyer, j'ai nagé trente-cinq lieues en 
long et en large, en avant et en arrière, avant 
de pouvoir toucher ia teire , vrai comme il fait 
jour. Tu seras mon lieutenant, monstre, ou bien 
mon enseigne. 

Trinculo. — Votre lieutenant, si vous voulez ; 
il ne vaut rien pour enseigne. 

Stephano. — Nous ne prendrons pas la course, 
monsieur le monstre? 

Trinculo. — Non, ni le pas non plus; mais 
vous vous coucherez comme des chiens et vous ne 
direz pas un mot non plus. 

Stkphano. — Veau de lune, parle donc une fois 
dans ta vie, si tu es un bon veau de lune. 

Caliban. — Comment se porte Ton Honneur? 
Laisse-moi lécher ton soulier ; je ne veux pas le 
servir, lui, il n'est pas vaillant. 

Trinculo. — Tu mens, ô monstre très-ignorant, 
je me sens en état de bousculer un constable. 
Mais , dis-moi donc , poisson débauché , est-ce 
qu'un homme qui a bu autant de vin que moi au- 
jourd'hui a jamais été un lâche? Vas-tu nous con- 
ter un monstrueux mensonge , moitié poisson et 
moitié monstre ? 

Calibas. • — Oh ! comme il se moque de moi ! 
Vas-tu le laisser faire, monseigneur? 

Trinculo. — Monseigneur, dit-il. Se peut-il 
qu'un monstre soit aussi naïf? 

Caliban. — Oh! oh! il recommence. Blords-le 
à mort, je t'en prie. 

Stephano. — Trinculo, tâchez d'avoir une bonne 
langue dans votre bouche; si vous vous mutinez, 
le premier arbre.... Le pauvre monstre est mon 
sujet, et il ne sera pas dit qu'on l'insultera. 

Caliban. — Je remercie mon noble seigneur. 
Lui plairait-il d'écouter de nouveau la proposition 
que je lui avais faite ? 

Stephano. —Mais oui, vraiment; mets-toi à 
genoux et répète-la. Je me tiendrai debout et 
ainsi fera Trinculo. 

Entre ARIEL, invisible. 

Caliban. — Comme je te l'ai déjà dit, je suis 
soumis à un tyran ; un sorcier qui par les ruses 
de son art m'a volé cette lie. 

Ariel. — Tu mens. 

Caliban, à Trinculo. — C'est toi qui mens, mau- 
vais farceur de singe. Je voudrais qu'il plût à mon 
vaillant maître de t'exterminer. Je ne mens pas. 

Stephano. — Trinculo, si vous l'interrompez 



encore dans son histoire , par ce poignet , je vais 
déloger quelques-unes de vos dents. 

Trinculo. ■ — Biais quoi donc? je n'ai rien dit. 

Stephano. — Motus alors, et plus une parole. 
{A Caliban.) Continue. 

Caliban. — Je dis que par sorcellerie, il a pris 
cette île, et c'est à moi qu'il l'a prise. S'il plaît à 
Ta Grandeur de tirer sur lui vengeance de cette 
fraude, car je sais que tu es courageux, mais cet 
étre-là ne l'est pas 

Stephano. — Cela est très-certain. 

Caliban. — Tu seras maître de File et je te ser- 
virai. 

Stephano. — Mais comment s'y prendre pour 
exécuter ce projet? Peux-tu me conduire vers 
l'individu en question ? 

Caliban. — Certes , certes , monseigneur. Je te 
le livrerai endormi , et alors tu pourras lui en- 
foncer un clou dans la tête. 

Ariel. — Tu mens, tu ne le peux pas. 

Caliban, à Trinculo. — Quel nigaud que cet ar- 
lequin-là! Paillasse rogneux! J'en supplie Ta 
Grandeur, donne-lui des coups et retire-lui sa 
bouteille ; quand il ne l'aura plus, il ne pourra 
boire rien que de l'eau salée, car je ne lui mon- 
trerai pas les sources vives. 

Stephano. — Trinculo, ne joue pas davantage 
avec le danger. Interromps encore une fois le 
monstre, je mets ma clémence à la porte et je 
t'aplatis comme un hareng sec. 

Trincolo. — Quoi ! qu'ai-je fait ? Je n'ai rien 
fait. Je vais m'en aller plus loin. 

Stephano. — N'as-tu pas dit qu'il mentait? 

Ariel. — Tu mens. 

Stephano. — Ah ! je mens ? Tiens, attrape (// 
le frappe) ; si cela est de ton goût , donne-moi le 
démenti une seconde fois. 

Trinculo. — Je n'ai pas donné de démenti. 
Vous avez perdu l'esprit et aussi les oreilles. Mau- 
dite soit votre bouteille ! Voilà ce que peuvent 
le vin et la griserie. Que la peste tombe sur votre 
monstre et que le diable vous emporte les doigts ! 

Caliban. — Ha ! ha ! ha ! 

Stephano. — Blaintenant, continue ton histoire. 
— Tiens-toi à dislance, je t'en prie. 

Caliban. ■ — Bats-le comme plâtre ; et puis, dans 
un petit moment, je le battrai moi aussi. 

Stephano. — Tiens-toi à distance. Voyons, con- 
tinue. 

Caliban. — Eh bien! comme je te l'ai dit, c'est 
son habitude de dormir dans l'après-midi. A ce 



28 



LA TEMPETE. 



moment, tu pourras, après que tu auras enlevé ses 
livres, lui casser la tête, ou bien lui écraser le crâne 
avec une bûche, ou bien l'éventrer avec un pieu, 
ou bien lui couj)er le cou avec ton couteau. Sou- 
viens-toi de t'emparer d'abord de ses livres, car 
sans eux il n'est qu'un sot comme moi, et il n'a 
plus un seul esprit à ses ordres; ils le détestent 
tous d'une baine aussi enracinée que la mienne. 
Ne brûle que ses livres; il a de beaux ustensiles, 
— c'est comme cela qu'il les appelle, — dont il se 
propose d'orner sa maison quand il en aura une. 
Mais ce qui est bien plus à considérer , c'est la 
beauté de sa fille ; lui-mèine il l'ajjpelle une non 
pareille. Je n'ai jamais vu d'autres femmes qu'elle 
et Sycorax ma mère; mais elle surpasse autant 
Sycorax que ce qui est très-grand surpasse ce qui 
est très-jjetit. 

Stephano. — Est-ce donc une aussi belle fille 
que tu le dis ? 

Caliban. — Oui, certes, monseigneur; elle 
conviendra très-bien à ton lit, je te le garantis, et 
elle te donnera de beaux enfants. 

Stephano. — Monstre, je tuerai cet liomnie ; sa 
fille et moi nous serons roi et reine; — Dieu pro- 
tège nos gracieuses altesses! — et Trinculo el toi- 
même vous serez vice-rois. Goûtes-tu ce projet, 
Trinculo? 

Trpkculo. — Il est excellent. 

Stiiphani. — Donne-moi ta main. Je suis fâché 
de t'avoir battu; mais tant que tu vivras, ■veille 
à avoir une bonne langue dans la bouche. 

Caliban. — D'ici à une demi-hem-e il sera en- 
dormi, voudras-tu l'exterminer alors? 

Stephano. — Oui , sur mon honneur. 

Akikl. — Je vais rapporter cela à mon maître. 

Caliban. — Tu me rends tout joyeux; je me 
sens ivre de plaisir. Amusons-nous; voulez-vous 
que nous reprenions la chanson où chacun chante 
à son tour, que vous m'appreniez tout à l'heure ? 

Stéphano. — Je ferai droit à ta demande, 
monstre, toute, espèce de droit. Allons, Trinculo, 
chantons. {Il cliante.) 
Bafouons-les et dévoilons-l''s; dévoilons-les et 

bafouons-les. 
La pensée est libi'e.... 

Caliban. — Ce n'est pas l'air. 

[Aricl joue Ceiir sur un chalumeau et un 
tambourin.') 

Stephano. — Qu'est-ce que cet écho? 

TiiiNcuLo. — C'est l'air de notre chanson joué 
par la figure de personne. 



Stephano. — Si tu es un homme, montre-toi 
sous ton vrai visaj^e ; si tu es un diable, montre- 
toi comme il te plaira. 

Tbinculo. — Oh ! pardonnez-moi mes péchés. 

Stephano. — Celui qui meurt paye toutes ses 
dettes. Jeté défie. Miséricorde 1 

Caliban. — Est-ce que tu as peur ? 

Stephano. — Moi, monstre, non. 

Caliban. ■ — ]N'ai« pas peur ; l'île est pleine de 
bruits, de sons et de doux airs qui donnent du 
plaisir et ne font pas de mal. Quelquefois mes 
oreilles vont bourdonner des accords de mille 
bruyants instruments ; d'autres fois ce sont des voix 
si douces, que s'il m'arrive de m'éveiller après un 
long sommeil, elles vont me faiie dormir encore, 
et alors si je rêve, il me semble voir les nuages 
s'ouvrir et me montrer des richesses prêtes à 
pleuvoir sur moi, si bien que si je m'éveillais sur 
ces entrefaites je pleurerais du désir de rêver 
encore. 

Stephano. — Voilà un beau royaume pour moi ; 
un royaume où j'aurai ma musique pour rien ! 

Caliban. — Lorsque Prospero sera massacré. 

Stephano. — Il le sera dans un moment; je 
garde bonne note de ton histoire. 

Teinculo. — Voilà le son qui s'éloigne, sui- 
vons-le, et ensuite faisons notre affaire. 

Stephano. — Marche devant, monstre, nous te 
suivrons. Je voudrais bien voir ce tambourineur! 
il a bonne main. 

Trinculo. — Vas-tu venir ? Je te suis , Ste- 
phano. [Us sortent). 



SCENE JII. 

Vne autre partie de l'île. 

Entrent ALONZO, SÉBASTIEN. ANTONIO, 
GONZALO, ADRIEN, FRANCISCO et d'autees. 

GoNZALo. — - Par Notre-Dame ! sire, je ne puis 
aller plus avant. Mes vieux os sont i'atigués. C'est 
dans un vrai labyrinthe que nous avons tourné, à 
travers toute sorte d'allées droites et de méan- 
dres. Daignez souffrir que je me repose; j'en ai 
absolument besoin. 

Alonzo. — Vieux gentilhomme, je ne puis te 
blAmer, étant moi-même accablé par la fatigue 
jusqu'à l'hébétement; assieds-toi donc et rejiose- 
toi. Ici même je veux congédier mon espoir et ne 
pas lui conserver plus longtemps auprès de moi 



ACTE III, SCENE III. 



29 




Ferdinand. M'est-il permis de croire sans témérité que ce sont là des esprits ? 
Prospero. Des esprits que pur mon art j'ai api>elés de leurs frontières pour exécuter 



fantaisies de l'heure présente. 
(Acte IV.) 



son o£Ëce de flatteur. II est noyé, celui à la dé- 
couverte de qui nous nous égarons ainsi, et la 
nier se raille de nos inutiles recherches sur terre. 
Soit; qu'il aille en paLx. 

Antonio, à voix basse, à Sébastien. — Je suis on 
ne peut plus ravi qu'il ait ainsi complètement aban- 
donné toute espérance ; mais n'allez pas, pour 
une première rebuffade de la fortune, abandonner 
le dessein que nous avions résolu d'accomplir. 

Sébastien, h voix basse, àJntonio. — A la pre- 
mière occasion favorable nous mènerons l'aff'aire 
à fond. 

Antonio, h voix basse, à Sébastien. — Que ce 
soit cette nuit, car maintenant ils sont fatigués 
par la marche, et ils n'auront ni la volonté ni le 
pouvoir d'être aussi vigilants que lorsqu'ils sont 
reposés. 



Sébastien, à voix basse, à Antonio. - — Oui, cette 
nuit même; plus un mot. 

{Une muii<iue étrange et solennelle se fait 
entendre.') 
Antonio. — Quelle harmonie est-ce là ? Mes 
bons amis, écoutez! 

GoNzALo. — Une musique merveilleusement 
douce ! 

{Entre Prospero invisible au-dessus de la scène. 
Entrent diverses figures bizarres apportant 
une table de banquet. Les apparitions dan- 
sent tout autour de la table en faisant des sa- 
luts gracieux, invitent le roi à manger et se 
retirent.) 
Alonzo. — Envoyez-nous vos bons anges gar- 
diens, ô cieux ! Quels étaient les êtres que nous 
venons de voir ? 



30 



LA TEMPETE. 



Sébastien. — Une représentation de marion- 
nettes vivantes. Maintenant je croirai qu'il y a des 
licornes, qu'il est en Arabie un arbre qui sert de 
trône au phénix, et qu'à cette heure même un 
phénix règne sur ses rameaux. 

Antonio. — Je croirai l'-un et l'autre désormais, 
et lorsqu'il se présentera quelque chose qui ne 
rencontre pas de créance, elle n'aura qu'à ve- 
nir me trouver et je jurerai qu'elle est vraie. Les 
voyageurs ne mentent jamais, quoi qu'en disent 
les imbéciles sédentaires, qui rejettent leurs as- 
sertions. 

GoNZAi.o. — Voudrait-on me croire, si je rappor- 
tais à Naples ce que nous venons de voir ? si je 
disais que j'ai vu de tels insulaires (car incontes- 
tablement ces êtres appartiennent à la population 
de l'ile), qui, malgré leurs formes monstrueuses, 
ont cependant — fait remarquable 1 — des ma- 
nières plus gracieuses qu'on n'en pourrait trouver 
chez beaucoup de gens de notre l'ace, pour ne pas 
dire chez tous sans exception ? 

Prospeko, a part. — Honnête seigneur, tu as 
dit vrai; car quelques-uns des hommes ici pré- 
sents sont pires que des diables. 

Alonzo. — Mon imagination ne peut se lasser 
de songer à ces formes, à ces gestes, à ces 
sons qui, dépourvus du secours de la parole, 
composent cependant un si expressif langage 
muet. 

Prospeko, à part. — Retardez vos éloges jus- 
qu'au départ. 

Francisco. — Ils se sont évanouis d'une manière 
étrange. 

Sébastien. — Peu importe, puisqu'ils nous ont 
laissé en s'en allant les mets de leur banquet, car 
nous avons bon appétit. Vous plairait-il de goûter 
à ce qui est devant nous? 

Alonzo. — Moi, non. 

GoNZALO. — En vérité, sire, vous n'avez rien à 
craindre. Lorsque nous étions enfants, qui aurait 
voulu croire qu'il y avait des montagnards pour- 
vus de fanons comme les taureaux, avec des po- 
ches de chair suspendues à leur cou? ou encore 
qu'il existait des hommes qui avaient la tête dans 
la poitrine , merveilles dont pourtant se porte 
garant aujourd'hui n'importe quel assuré à cinq 
pour un au retour de ses voyages ? 

AtONzo. — Je m'assoirai à cette table et je 
prendrai ce repas, dût-il être pour moi le der- 
nier. Eh! qu'importe? puisque je sens que le 
meilleur de ma vie est passé. Mon frère, monsei- 



gneur le duc , asseyez - vous et faites comme 
nous. 

(Tonnerre et éclairs. Entre Ariel sous la figure 
d'une harpie ; il bat la table de ses ailes, et, 
par un adroit artifice, le banquet disparait.) 
Abiel. — Vous êtes ici trois criminels que la 
destinée, qui est chargée de gouverner ce bas- 
monde et tout ce qu'il renferme, a contraint la 
mer, à la faim insatiable, de vomir dans cette île 
où l'homme n'habite pas, vous indignes désormais 
de vivre parmi les hommes. Je vous ai rendus 
fous.... {Voyant Alonzo , Sébastien et les autres 
mettre Vépée a la main.') C'est avec une valeur 
semblable à la vôtre que les hommes se pendent 
et se noient. Insensés ! Moi et mes compagnons 
nous sommes les ministres de la destinée; la ma- 
tière dont vos épées sont forgées pourrait tout 
aussi bien blesser les vents à la voix sifflante ou 
poignarder de coups dérisoires le» eaux qui tou- 
jours se referment sur elles-mêmes, que diminuer 
mes ailes d'un seul brin de duvet ; mes compa- 
gnons, les autres ministres de la destinée, sont 
comme moi invulnérables. Mais vos épées eussent- 
elles le pouvoir de nous blesser, que vous éprouve- 
riez maintenant qu'elles sont trop lourdes pour vos 
forces et que vous ne pourriez les soulever. Rap- 
pelez-vous, — car c'est là l'objet du message dont 
je suis chargé pour vous, — rappelez-vous que 
vous trois, vous avez chassé de Milan le bon Pros- 
pero, et que vous l'avez exposé sur la mer — 
qui vous a payé le salaire de ce crime — lui et 
son enfant innocent. Pour cette indigne action, les 
puissances divines, qui peuvent retarder leur ven- 
geance, mais qui n'oublient pas, ont soulevé 
contre votre repos les mers et les rivages et 
toutes les créatures vivantes. Elles t'ont privé de 
ton fils, toi, Alonzo, et elles proclament par ma 
voix qu'une ruine lentement incessante, pire que 
tout genre de mort qui frappe en une seule fois, 
vous suivra pas à jjas, vous et toutes vos entre- 
prises. Rien, si ce n'est le repentir du cœur et 
une vie désormais pure, ne peut vous préserver 
contre leurs colères, qui sans cela vont tomber 
sur vos têtes dans cette île désolée. 

{Ariel s'évanouit dans un éclat de tonnerre; 
puis, aux accords dune douce musique, en- 
trent les fantômes, qui dansent avec des gri- 
maces et des mines moqueuses, et enlèvent la 
table.) 
PnospERO, à part, à Ariel. — Tu as excellem- 
ment joué ce personnage de harpie, mon Ariel ; 



ACTE m, SCENE III. 



il avait vraiment une grâce d'oiseau dévorant ; 
dans ce que tu avais à dire, tu n'as rien omis de 
mes instructions, et mes ministres subalternes ont 
aussi rempli leurs rôles avec une réalité voisine de 
la vie et une singulière exactitude. Mes charmes 
puissants opèrent, et ces hommes, mes ennemis, 
sont tous pris dans les lacs de leur délire ; ils sont 
maintenant en mon pouvoir, et je les abandonne 
à leur fièvre pour aller visiter le jeune Ferdinand, 
qu'ils supposent noyé, et ma fille, ma bien-aimée 
et la sienne. (// sort.) 

GoNZAto. — Au nom de tout ce qu'il y a de 
sacré, sire, d'où vient que vous restez ainsi plongé 
dans cette étrange stupeur? 

Aloszo. — Oh ! c'est monstrueux, monstrueux ! 
Il m'a semblé que les vagues parlaient et me ra- 
contaient cela, que les vents me chantaient cela, 
et que le tonnerre, cet orgue profond et terrible, 
prononçant le nom de Prospero, proclamait mon 



péché de sa voix de basse. Ainsi fnon fils a pour 
lit le limon de la mer ! oh ! j'irai le chercher 
plus avant que n'a jamais pénétré la sonde, et 
je me coucherai avec lui dans la vase. 

(// sort.) 

Sébastien. — Un seul démon à la fois, et je 
battrai toutes leurs légions. 

Antonio. — Je serai ton second. {Sébastien et 
Antonio sortent.) 

GoNZALO. — Tous trois sont désespérés , leur 
faute énorme, comme un poison destiné à n'agir 
que longtemps après avoir été pris, commence 
maintenant à mordre sur leurs âmes. Je vous en 
prie, vous qui avez des jambes plus souples que 
les miennes, suivez-les bien vite et prévenez-les 
contre les accidents où peut les entraîner le dé- 
sordre de leurs esprits. 

Adrien. — Je vous en prie, suivez-nous. 
(//,v sortent.) 



ACTE IV. 



SCÈNE UNIQUE. 

Devant la grotte de Prospero. 

Entrent PROSPERO , FERDINAND 

et WIRANDA. 

Prospero. — Si je vous ai trop sévèrement 
puni, la compensation que vous recevez répare 
mon offense , car je vous ai donné une des fibres 
de ma propre vie, ou pour mieux dire [e vous 
ai donné celle pour qui seule je vis. Une fois en- 
core je la remets entre tes mains , tous les tour- 
ments que je t'ai imposés n'ont eu pour but que 
de mettre à l'essai ton amour, et tu as merveil- 
leusement supporté l'épreuve. Ici, à la face du 
ciel, je ratifie le riche présent que je te fais. O 
Ferdinand, ne souris pas de moi pour les éloges 
que je lui donne, car tu reconnaîtras qu'elle bat 
toutes les louanges et les laisse boitant derrière 
elle. 



Ferdinand. — Je le croirais contre la parole 
d'un oracle. 

Prospero. — Ainsi donc , reçois ma fille à la 
fois comme un présent de ma main et comme ton 
propre bien dignement acheté par toi ; cependant 
si tu romps son nœud virginal avant que toutes les 
cérémonies saintes soient accomplies selon toutes 
les formalités du rite consacré, aucune rosée du 
ciel ne tombera sur cette union pour la faire 
grandir, mais la haine stérile, le dédain aux ai- 
gres regards, la discorde sèmeront votre couche 
de ronces si odieuses que vous la prendrez tous 
deux en horreur; ainsi, prenez bien garde à la 
manière dont les lampes de l'hymen vous éclai- 
reront. 

Ferdinand. — Aussi vrai que j'espère d«s jours 
paisibles, une belle postérité et une longue vie, 
dans un amour pareil à celui que j'éprouve au- 
jourd'hui, l'antre le plus obscur, la place la plus 
favorable , la tentation la plus violente que notre 
plus mauvais génie puisse me présenter ou me sug- 



32 



I^A TEMPETE. 



gérer, ne pourront jamais, corrompant mon 
honneur et l'amollissant en luxure, me- porter 
à dépouiller de la volupté de ses vives impa- 
tiences ce jour de la célébration nuptiale, où je 
penserai que les chevaux de Phœbus se sont four- 
bus, ou que la nuit reste enchaînée en bas. 

Prospero. — Noblement parlé. Assieds-toi et 
cause avec elle; elle est tienne maintenant. Eh, 
Ariel! mon ingénieux serviteur ! Ariel ! 

Entre ARIEL, invisible. 

Ariel. — Que veut mon puissant maître? Me 
voici. 

Pbospf.ro. — Vous avez, toi et tes petits com- 
pagnons , accompli votre dernière tâche d'une 
manière digne de tout éloge, et je veux vous em- 
ployer dans un artifice du même genre. Va, et 
amène ici tout ce petit peuple sur lequel je t'ai 
donné pouvoir; excite-le à nous donner une re- 
présentation animée, car je veux montrer à ce 
jeune couple quelques-uns des divertissements de 
mon art ; c'est ma promesse, et ils en attendent 
de moi l'accomplissement. 

Aktel. — Tout de suite. 

Pkospeeo. — Oui, le temps d'un clin d'œil. 

Ariel : 
Avant que vous ayez pu dire : Va et viens. 
Respiré deux fois et crié . Bien ! bien ! 
Chacun d'eux accourant sur la pointe de ses pieds 

agiles, 
Sera ici présent avec sa grimace et sa moue. 
M'aimez-vous, maître ? Non ? 

Prospero. — Tendrement, mon délicat Ariel. 
N'approche pas avant que tu m'entendes ap- 
peler. 

Ariel. — Bien, je comprends. 

(7/ snrt.) 

Prospero , n Ferdinanef. — Songe à ne pas 
mentir. Ne lâche pas trop la bride à tes caresses ; 
les serments les plus forts sont serments de paille 
lorsque le feu se met dans le sang. Sois plus ré- 
servé, ou autrement bonne nuit à votre vœu de 
continence. 

Ffrdinano. — Je vous le garantis, seigneur; la 
blanche et froide neige virginale que je presse 
sur mon cœur abat l'ardeur de mon sang. 

Prospero. — Bien. Maintenant, mon Ariel, ar- 
rive. Amène un renfort d'acteurs supplémen- 
taires; il en vaut mieux quelques-uns de trop que 
de manquer d'un seul. Apparais, et vivement. 



Quant à vous deux, langue nouée, yeux ouverts ; 
gardez le silence. 

{Une douce musique se fait entendre.) 

UNE MASC.4RADE. 
Entre IRIS. 

Cérès, dame prodigue en bienfaits, quitte tes 
riches plaines 

De froment, de seigle, d'orge, de vesce, d'avoine 
et de pois; 

Tes montagnes verdoyantes, où les moutons brou- 
tent le gazon. 

Et tes pâturages plats où ils sont parqués sous le 
chaume. 

Tes rives aux bords ornés de pivoines et de lis, 

Que l'humide Avril fait jaillir à ton commande- 
ment. 

Pour composer de chastes couronnes aux froides 
nymphes ; et tes fourrés de genêts. 

Dont l'ombre est aimée du jeune homme éconduit 

Lorsqu'il est délaissé par sa maîtresse; tes vignes 
enlacées aux échalas. 

Et tes plages marines stériles et hérissées de ro- 
chers, 

Où tu vas respirer l'air. La reine du ciel. 

Dont je suis l'arc humide et la messagère, 

Te commande d'abandonner tous ces séjours et 
de venir 

Sur cette pelouse, à cette place même, prendre 
part aux divertissements 

De sa grâce souveraine. Ses paons arrivent à 
grands coups d'aile; 

Approche, riche Céi'ès, pour la recevoir. 

Entre CÉRÈS. 

Cérès. — Salut, messagère aux multiples cou- 
leurs , qui jamais 

Ne désobéis à l'épouse de Jupiter; 

Qui de tes ailes de safran sur mes fleurs 

Secoues des rosées suaves et des ondées rafraî- 
chissantes , 

Qui de chacun des bouts de ton écharpe bleue 
couronnes 

Mes terrains boisés et mes plateaux dépouillés 
d'arbrisseaux ; 

Riche écharpe de ma terre orgueilleuse, pour- 
quoi ta reine 

M'a-t-elle ici mandé, sur ce tapis au court gazon ? 

Iris. — Pour célébrer un contrat de véritable 
amour, 

Et conférer libéralement une dotation 



34 



LA TEMPETE. 



A ces amants bienheureux. 

Cérès. — Mais dis-moi, si tu le sais, arc céleste, 

Vénus et son fils accompagnent-ils aujourd'hui la 

reine ? 
• Depuis qu'ils ont organisé le complot par lequel 

le ténébreux Pluton 
S'empara de ma (ille, j'ai juré d'éviter 
La scandaleuse société de la mère et de son 

aveugle fils. 
Iris. — N'aie aucune crainte de sa présence. J'ai 

rencontré Sa Divinité 
Fendant les nuages, en route vers Paphos, et son 

fils 
Emporté avec elle dans son char attelé de co- 
lombes. Ils s'imaginaient avoir jeté 
Quelques charmes lascifs sur ce jeune homme et 

cette jeune fille, 
Qui ont fait vœu de n'accomplir aucun des rites 

du lit nuptial 
Avant que les flambeaux de l'hymen soient al- 
lumés. Riais leur esj5oir a été vain : 
La chaude maltresse de Mars s'en est retournée; 
Son intraitable garnement de fils a brisé ses 

flèches ; 
Il jure qu'il n'en lancera plus, mais qu'il jouera 

désorniîiis avec les moineaux. 
Et qu'il ne veut plus être qu'un enfant et rien 

qu'un enfaiit. 
Cérès. — La plus haute des reines, 
La grande Junon s'avance; je la reconnais à sa 

démarche. 

Entre JUNON. 

JijNON. — Comment se porte ma généreus sœur? 
Venez avec moi 

Bénir ces époux , afin qu'ils puissent vivre pros- 
pères 

Et honorés dans leur postérité. 

CHANT. 

Junon. — Honneurs, richesses, heureux mariage! 

Bonheur de longue durée et de constant accrois- 
sement ! 

Que loutes les heures soient pour vous des heures 
de joie ! 

Ainsi Junon chante sur vous ses bénédictions. 

CÉRÈS. — A vous les richesses de la terre, l'a- 
bondance à foison, 

Les granges et les greniers toujours pleins. 

Les vignes chargées de bouquets de grappes 
pressées, 



Les plantes courbées sous leur riche fardeau. 
Que le printemps vous accompagne jusqu'au plus 

avant de l'année. 
Jusqu'à la fin même de la moisson ! 
Que la pénurie et le besoin s'écartent de vous ! 
Telles sont pour vous les bénédictions de Cérès. 

Ferdinand. — Voilà un spectale tout à fait ma- 
jestueux et d'une magique harmonie. M'est-il 
permis de croire sans témérité que ce sont là des 
esprits? 

Prospero. — Des esprits que par mon art j'ai 
appelés de leurs frontières pour exécuter mes fan- 
taisies de l'heure présente. 

Ferdinand. — Oh! laissez-moi vivre ici tou- 
jours; un père et une femme si rares, si extra- 
ordinaires , font de ce lieu un paradis. 

{Junon et Cérès se parlent bas et envoient Iris 
faire un message.) 
Iris. — Nymphes des ruisseaux aux cours si- 
nueux appelées Naïades, 
Aux couronnes de joncs , aux regards toujours 

innocents, 
Quittf z vos demeures onduleuses et venez sur la 

verte terre. 
Venez répondre à l'invitation que vous recevez : 

Junon l'ordonne. 
Venez, nymphes pudiques , et aidez-nous à cé- 
lébrer 
Une alliance de véritable amour : ne vous faites 
pas trop attendre. 

{Entrent plusieurs nymphes.) 
Vous, moissonneurs brûlés du soleil et qu'Août 

accable, 
Sortez de vos sillons et livrez-vous à la joie ; 
Faites jour de fête; mettez vos chapeaux de paille 

de seigle, 
Et unissez-vous, par groupes, à ces fraîclies 

nymphes 
Dans une danse rustique. 

{Entrent plusieurs laboureurs dans le costume de 
leur condition; ils s'unissent aux nymphes 
dans une danse gracieuse, vers la fin de In- 
quelle Prospero tressaille subitement et parle ; 
après quoi, au milieu d un bruit étrange, 
sourd et confus, les fantômes s'évanouissent 
lentement et comme à contre-cœur.) 
Prosi'ero, à part. — J'avais oublié l'ignoble 
conspiration de la brute Caliban et de ses asso- 
ciés contre ma vie ; le moment où ils doivent met- 
tre leur projet à exécution est presque arrivé. 
{Aux esprits.) Bien joué; retirez-vous; assez. 



ACTE IV. 



33 



Ferdinand. — Voilà qui est étrange ! Votre père 
est en proie à quelque émotion qui l'agite forte- 
ment. 

MiEANDA. — Jamais, jusqu'à ce jour, je ne lui 
avais vu une colère qui le mît si fort hors de 
lui. 

Prostero. — Votre visage, mon fils, porte une 
expression d'émoi, comme si vous étiez eftVayé ; 
rassurez-vous, seigneur. Nos divertissements sont 
maintenant finis. Ces êtres, nos acteurs, comme 
je vous l'ai dit précédemment, étaient tous des es- 
prits ; ils se sont fondus en air,»en air subtil ; et 
pareils à l'édifice sans base de cette vision, les 
tours coiffées de nuages, les palais somptueux, les 
temples solennels, le grand globe lui-même et 
tout ce qu'il contient se dissoudront un jour sans 
laisser plus de trace derrière eux que n'en a laissé 
en s'évanouissant ce vaporeux spectacle. Nous 
sommes faits de la même étoffe que les rêves, et 
notre pauvre petite vie est environnée de som- 
meil. Seigneur, je suis un peu chagiin; excusez 
ma faiblesse; mon vieux cerveau est troublé. 
N'ayez pas d'inquiétude de ce malaise : retirez- 
vous dans ma cellule, s'il vous plait, et reposez- 
vous. Je vais faire un tour ou deux pour calmer 
mon àme agitée. 

Ferdinand et Miranda. — Nous vous souhai- 
tons le calme. 

pRosPERO. — Arrive avec la rapridité d'une pen- 
sée, {a Ferdinand et Miranda.) Je vous remer- 
cie. Ariel, viens! 

Arifx. — Me voici tout proche de tes pen- 
sées. Quel est ton plaisir? 

Prospero. — Esprit, il faut nous préparer à faire 
face à Caliban. 

Aeiei.. — Oui, mon maître ; lorsque j'ai intro- 
duit Cérès , j'ai pensé à t'en parler ; mais je n'ai 
pas osé, de peur de t'irriter. 

Prospero. — Dis-moi encore, ofi as-tu laissé 
ces goujats? 

Arifx. — Je vous l'ai dit, seigneur; ils étaient 
tellement échauffés par l'ivresse qu'ils en étaient 
cramoisis, si pleins de valeur qu'ils frappaient l'air 
pour leur avoir soufflé à la figure, et battaient la 
terre pour leur avoir baisé les pieds, et cepen- 
dant au milieu de tout cela ne perdant jamais de 
vue leur projet. Alors j'ai battu mon tambourin, 
et aussitôt, pareils à des poulains sauvages, ils ont 
dressé les oreilles, écarquillé les paupières et re- 
levé le nez comme pour flairer la musique; j'ai 
tellement charmé leurs oreilles que je les ai fait 



courir comme des veaux après mon tambourî- 
nement , à travers les ronces aux dents aiguës, 
les fougères aux dards effilés, les ajoncs piquants 
et les épines qui pénétraient dans leurs jambes 
mal assurées : à la fin je les ai laissés barbo- 
tant dans le petit étang au manteau de boue qui 
est par derrière votre grotte, et s'enfonçant jus- 
qu'au menton en se démenant pour retirer leurs 
pieds englués par la vase puante du lac. 

Prospero. — Fort bien joué, mon oiseau. Garde 
encore ta forme invisible , va me chercher dans 
ma demeure et apporte ici tout ce que tu y trou- 
veras d'oripeaux ; ce sera le leurre qui prendra 
ces voleurs. 

Ariel. — J'y vais, j'y vais. (// snrt.) 

Prospero. — Un démon, un démon de nais- 
sance sur la nature duquel l'éducation ne peut 
mordre , avec qui toutes les peines que j'avais 
prises par humanité sont perdues, tout à fait, tout 
à fait perdues ; et de même que son corps devient 
toujours plus difforme avec les années, ainsi son 
àme se gangrène toujours davantage. Je vais leur 
infliger une correction à tous jusqu'à les faire 
rugir. 

{Entre Ariel., chargé de hardes brillantes.') 

Approche ; range-les sur cette corde. 

(Prospero et Ariel restent invisibles. Entrent 
Caliban, Stephano et Trinculo, tous mouillés.) 

Caliban. Je vous en prie, marchez doucement ! 
que la taupe aveugle ne puisse entendre un pied 
se poser. Nous sommes maintenant près de sa 
grotte. 

Stephano. — Monstre, votre lutin, que vous di- 
siez un lutin inoffensif, ne s'est guère mieux con- 
duit avec nous qu'un jean-fouti'e. 

Trinculo. — Monstre, je sens le pissat de che- 
val des pieds à la tête, ce dont mon nez est en 
grande indignation. 

Stephano. — Et le mien aussi. Entendez-vous, 
monstre? Si j'arrive à vous prendre en grippe, 
voyez- vous 

Trincdlo. — Tu n'es plus qu'un monstre 
fichu. 

Caliban. — Mon bon seigneur, conserve-moi 
encore ta faveur. Aie patience, car le butin que 
je vais te faire obtenir compensera bien cette 
mésaventure ; ainsi parle doucement : tout est 
encore silencieux comme s'il était minuit. 

Trinculo. — Oui, mais avoir perdu nos bou- 
teilles dans la mare 

Stephano. — Il n'y a pas seulement à cela de 



30 



LA TEMPETE. 



la honte et du déshonneur, monstre : il y a une 
perte immense. 

Trinculo. — Cela m'est plus sensible que mon 
barbotage dans la mare, et cependant tout cela 
vient du fait de votre lutin inoffensif, monstre. 

Stephano. — Je veux aller chercher mes bou- 
teilles, dussé-je pour ma peine enfoncer jusqu'aux 
oreilles. 

Caliban. — Je t'en prie, mon roi, sois calme. 
Vois-tu bien ici ? c'est la bouche de la grotte. Pas 
de bruit et entre. Commets cet excellent méfait 
qui doit faire cette île tienne pour toujours, et 
moi, ton Caliban, pour toujours aussi ton lèche- 
pieds. 

Stephano. — Donne-moi ta main; je com- 
mence à me sentir des idées sanguinaires. 

Trinculo. — O mi Slephnnn! ô Pair ! 6 digne 
Stephano ! regarde quelle magnifique garde-robe 
pour toi ! 

Caliban. — Laisse donc tout cela, fou, ce n'est 
que du rebut. 

Trinculo. — Oh! oh! monstre, nous nous 
connaissons donc en friperie ? O roi Stephano ! 

Stephano. — Lâche cette robe, Trinculo; par 
mon poing! j'aurai cette robe. 

Trinculo. — Ta Grâce l'aura. 

Caliban. — Que 1 hydropisie noie cet imbécile! 
Que prétendez-vous faire en vous amusant à de 
pareilles défroques ? Marchons donc et accomplis- 
sons d'abord le meurtre. S'il s'éveille, il va cou- 
vrir nos peaux de noirs de la tète aux pieds. Ah ! 
il nous arrangera d'une drôle de façon! 

Stephano. — Monstre , tenez-vous tranquille. 
Madame la Corde, n'est-ce pas là mon pourpoint? 
Maintenant voilà le pourpoint sous la ligne; vous 
êtes capable d'en perdre vos cheveux, pourpoint, 
et de devenir un pourpoint chauve. 

Trinculo. — Faites, faites , n'en déplaise à 
Votre Grâce, nous volons à la ligne et au niveau. 

Stephano. — Je te remercie de ce bon mot; 



voilà un vêtement pour ta peine. Tant que je serai 
roi de cette île, l'esprit ne restera jamais sans 
récompense. Voler à la ligne et au cordeau! Voilà 
ce qui s'appelle bien se fendre d'un bon mot. 
Encore un autre habit pour ce bon mot. 

Trinculo. — Monstre, avance; mets un peu de 
glu à tes doigts, et en route avec le reste. 

Caliban. — Je ne veux rien de tout cela. Nous 
perdrons notre temps et nous serons changés en 
harnaches ou en singes avec de vilains fronts 
tout bas. 

Stïphano. — Monstre, prêtez vos doigts ; aidez- 
nous à emporter tout cela , là où j'ai placé ma 
barrique de vin, ou je vous mets à la porte de 
mon royaume. Allons! emportez ceci. 

Trinculo. — Et ceci ? 

Stbephano. — Oui, et encore ceci. 

{Un entend vn bruit de chasseurs. Entrent 
divers esprits .mus la forme de limiers qui 
donnent la chasse au.Tc conspirateurs sur 
l'excitation de Prospero et d' Artel.) 

Prospero. — Eh! Montagne ., eh ! 

Ariel. — Argent, suis par là, Argent! 

Prospero. — Furie, Furie, ici! Tyran, ici! 
écoute, écoute ! 

(Caliban, Stephano et Trinculo sont chassés 
de la scène.") 

Va, ordonne à mes lutins de tordre leurs arti- 
culations dans des convulsions cruelles , de rac- 
courcir leurs muscles par des crampes invétérées, 
et de les couvrir de meurtrissures, de manière à 
leur faire un corps plus tacheté que la fourrure 
du léopard ou du chat sauvage des montagnes. 

Ariel. — Ecoute! ils rugissent. 

Prospero. — Qu'on leur donne une chasse à 
fond de train. A cette heure tous mes ennemis 
sont à ma merci ; bientôt tous mes travaux seront 
finis et tu jouiras de l'air, ton élément, en pleine 
liberté. Suis-moi, et sers-moi encore un peu de 
temps. [Ils sortent.) 



ACTE V. 



37 




chantant. Sur le dos de la chauve-souris je 
A la fin de Tété gaiement. 



(Acte V.) 



ACTE V. 



SCÈNE UNIQUE. 

Devant la grotte de Prospère. 

Entrent PROSPERO fétu de sa robe magique 
et ARIEL. 

Prosfbho. — Maintenant mon projet commence 
ù prendre forme et figure ; mes charmes ne se 
rompent pas, mes esprits obéissent , et le temps 
avance en droite ligne avec le dénoûment qu'il 
apporte. Où en est le jour? 

Ariel. — Près de la .sixième heure, l'heure à 



laquelle, monseigneur, vous avez dit que nous 
cesserions nos travaux. 

Pkospero. — Oui, c'est ce que j'ai dit lorsque 
j'ai commencé à soulever la tempête. Dis-moi, 
mon Esprit, en quel état sont le roi et ses compa- 
gnons ? 

Ariel. — Parqués ensemble, de la manière 
dont vous m'en aviez donné l'ordre, et précisé- 
ment dans le même état où vous les avez laissés: 
tous prisonniers dans le bosquet de tilleuls qui 
protège votre grotte contre les intempéries du 
temps; ils n'en peuvent sortir avant que vous 
les délivriez. Le roi, son frère et le vôtre, cort:- 



38 



LA TEMPETE. 



nuent tons trois à délirer; les autres, pleins de 
chagrin et d'effroi, se lamentent sur leur malheur, 
mais surtout, maître, celui que vous avez 
nommé le bon vieux seigneur Gonzalo ; ses larmes 
coulent le long de sa barbe comme les pluies d'hi- 
ver s'égoiittent d'un toit de paille. Vos charmes 
les travaillent si violemment , que si vous les 
voyiez maintenant, votre cœur en serait touché. 

Prospero. — Crois-tu, Esprit? 

Ariel. — Le mien le serait, si j'appartenais à 
la race humaine. 

Prospero. — Et le mien aussi le sera. Eh quoi! 
toi qui n'es rien que de l'air, tu éprouverais un 
frisson de pitié, une émotion pour leurs peines ; 
et moi qui suis de leur espèce, moi qui sens aussi 
vivement, moi qui suis passion comme eux , je ne 
serais pas plus tendrement touché que toi? 
Quoique je sois blessé au vif par l'énormité de 
leurs offenses, cependant je prends paiti contre 
ma colère avec ma raison plus noble. Il est plus 
beau d'agir par vertu que par vengeance; du 
moment qu'ils se repentent, l'unique but de 
mon projet est atteint et ne réclame pas de moi 
un froncement de sourcil de plus. Va, délivie- 
les , Ariel. Je vais rompre mes charmes , les rap- 
peler à leur bon sens, et ils vont redevenir eux- 
mêmes. 

Ariel. — Je vais les chercher, seigneur. 
(// sort.) 

Prospero. — Vous, Elfes des collines, des ruis- 
seaux, des lacs dormants et des bosquets; et vous, 
qui de vos pieds qui ne font pas d'empreintes, 
courez après Neptune lorsqu'il se retire, et fuyez 
devant lui lorsqu'il remonte ; et, vous petits êtres 
nains, qui au clair de lune tracez en dansant ces 
cercles qui laissent l'herbe amère et que la brebis 
ne broute pas ; et vous, dont le passe-temps est 
de faire naître à minuit les champignons, et qui 
vous plaisez à entendre le solennel couvre-feu : 
vous êtes des maîtres bien faibles ; et cependant, 
grâce à votre aide, j'ai pu dans tout l'éclat de son 
midi obscurcir le soleil, évoquer les vents à la 
rage séditieuse, et déchaîner la guerre rugissante 
entre la verte mer et la voûte azurée , allumer le 
tonnerre aux grondements redoutables, et déca- 
piter avec la propre foudre de .lupiter le chêne 
orgueilleux qui lui est cher, faire trembler les 
promontoires sur leurs bases massives, et retour- 
ner par leurs racines le cèdre et le pin, ordonner 
aux tombeaux de réveiller leurs dormeurs , d'ou- 
vrir leurs portes et de les laisser sortir. Oui, voilà, 



grâce à votre aide, jusqu'où mon art a pu porter 
sa puissance. Mais j'abjure ici cette impérieuse 
magie , et lorsque je vous aurai ordonné — ce que 
je fais en ce moment — un peu de.musique céleste 
pour opérer sur les sens de ces hommes le but que 
je poursuis, but que ce charme aérien est destiné 
à me faire atteindre , je briserai ma baguette de 
commandement, je l'enfouirai à plusieurs toises 
sous la terre ; et plus avant que n'est encore des- 
cendue la sonde, je plongerai mon livre sous les 
eaux. [Musique solennelle.) 

{Rentre Jriel. Après lui viennent Alonzo faisant 
des gestes frénétiques et suivi par Gonzalo; 
Sébastien et Antonio , da?is le même état 
que le roi, et suivis d'Adrien et de Francisco. 
Ils entrent tous dans le cercle tracé par Pros- 
pero , et y demeurent enchantés . Prospero , 
après les avoir observés, reprend la parole.) 
Prospero. — Qu'une musique solennelle, la 
meilleure médecine pour une imagination en dés- 
ordre, guérisse ton cerveau maintenant sans puis- 
sance, cuit dans ton crâne parle feu du délire ! — 
Demeurez là tranquilles, car un charme vous en- 
chaîne. — Vertueux Gonzalo, mes yeux que la vue 
des tiens rappelle à l'humaine sympathie, lais- 
sent tomber des larmes sœurs de celles que tu 
verses. — L'enchantement se dissipe avec rapi- 
dité; et de même que le jour se glisse furtivement 
par-dessous la nuit fondant par degrés ses ténè- 
bi'es, ainsi leurs facultés s'éveillant commencent 
à chasser les vapeurs de l'ignorance qui enve- 
loppent les clartés de leur raison. — O bon 
Gonzalo, mon vrai sauveur, fidèle serviteur du 
maître que tu suis, à mon retour je te rendrai tes 
bienfaits à la fois en paroles et en actes. — Tu as 
agi bien cruellement envers moi et envers ma 
fille, Alonzo. Ton frère fut un des promoteurs de 
Ion crime ; — tu en pâtis maintenant, Sébastien! 
— Vous, ma chair et mon sang, vous, mon fi'ère, 
qui pour faire en votre âme la place plus grande 
à l'ambition en avez expulsé le remords et la na- 
ture ; vous qui avec Sébastien (dont les tortures 
intérieures sont portées au comble pour cette ten- 
tation) avez voulu tuer votre roi: je te pardonne, 
tout dénaturé que tu sois. .. — Leur entendement 
commence à bouillonner, et sa marée montante 
couvrira bientôt de son flot la plage de leur 
raison, maintenant encore infecte et limoneuse. 
Pas ua qui m'ait encore regardé ou qui me re- 
connaisse ! Ariel, va me chercher le chapeau et 
la rapière qui sont dans ma grotte. {Ariel sort.) 



ACTE V. 



39 



Je Miis changer d'habillement et me présenter tel 
(|iie j'étais autrefois comme duc de Milan. Vive- 
ment, mon Esprit; avant peu tu seras libre. 

ARIEL remit: en chantant et aide PROSPERO 
à s'habiller. 
Ariel. 

Là où suce l'abeille, je suce aussi; 

Mon lit est la clochette d'une primevère; 

C'est là que je me couche quand les hiboux 
crient. 

Sur le dos de la chauve-souris je m'envoie 

A la fin de Tété gaiement. 

Gaiement, gaiement je vivrai maintenant 

Sous la fleur qui pend à la branche. 

Prospeuo. — Oui, voilà bien mon exquis Ariel! 
Tu me manqueras , et cependant tu auras ta li- 
berté; oui, oui, oui. Rends-toi au vaisseau du roi, 
invisible comme tu es : tu y trouveras les ma- 
telots endormis sous les écoutilles ; réveille le ca- 
pitaine et le maître d'équipage et pousse-les de- 
vant toi jusqu'ici ; immédiatement, je t'en prie. 

Ariel. — Je bois l'air devant moi et je reviens 
avant que ton pouls ait battu deux fois. 

(// sort.) 

GoNzALo. — Toutes les causes de trouble, de 
tourment, d'étonnement, d'effioi sont réunies ici. 
Puisse quelque pouvoir divin nous guider hors de 
cette terrible contrée ! 

Prospero. — Regarde, seigneur roi , voici de- 
vant toi Prospero , le duc spolié de Milan. Pour 
mieux t'assurer que c'est bien un prince vivant 
qui te parle, je t'embrasse, et je souhaite, à toi 
et à ceux qui t'accompagnent, une cordiale bien- 
venue. 

Alonzo. — Si tu es ou non Prospero, ou bien 
si tu es quelque fantasmagorie magique destinée à 
m'abuser comme je l'ai été récemment, je ne le 
sais pas. Ton pouls bat comme celui d'un être de 
chair et de sang, et depuis que je t'ai vu, je sens 
diminuer l'affliction de mon esprit, dans laquelle, 
je le crains bien, j'ai été plongé et retenu par un 
accès de folie. Tout cela — si ce n'est pas une 
illusion — fait augurer à notre impatiente cu- 
riosité une bien étrange histoire. Je résigne ton 
duché et je sollicite le pardon de mes torts. Mais 
comment Prospero est-il vivant et se trouve-t-il 
ici? 

Prospero, à finnzalo. — D'abord, noble ami, 
laisse-moi embrasser ta vieillesse, dont l'honneur 
ne peut être ni mesuré ni limité. 



GoNzALO. Tout cela est-il ou n'est-il pas? Je 
n'oserais affirmer ni l'un ni l'autre. 

Prospkro. — Vous vous ressentez encore de 
quelques-unes des illusions de cette île qui ne 
vous laissent pas le pouvoir de croire aux choses 
évidentes. La bienvenue à vous tous, mes amis. 
[A part, à Jntnnin et à Sébastien.) Quant à vous, 
ma paire de seigneurs, si j'en avais envie, je 
pourrais vous valoir les regards menaçants de 
Son Altesse et vous montrer sous vos figures de 
traîtres : pour le moment, je ne ferai pas de ré- 
vélations. 

Sérastien, à part. — Le diable parle par sa 
bouche. 

Prospero. — Non. — Pour vous, ti'ès-détestable 
seigneur, que je ne puis appeler frère sans m'in- 

fecter la bouche je te pardonne ta faute la plus 

insigne ; je te les pardonne toutes, et je te réclame 
mon duché que tu es, je le sais, contraint de me 
rendre. 

Alonzo. — Si tu es Prospero, donne-nous des 
détails sur ta délivrance. Comment nous as-tu 
rencontrés ici, nous C[ui, il y a trois heures, avons 
fait naufrage sur ce rivage, oii j'ai perdu — oh ! 
combien poignant est ce souvenir ! — mon cher 
fils Ferdinand ? 

Pkospeeo. — J'en suis désolé, sire. 

Alonzo. — Irréparable est la perte ; et la pa- 
tience dit qu'elle n'a pas pour un tel malheur de 
remèdes efficaces. 

Prospero. — Je croirais plutôt que vous n'avez 
pas bien cVierché son appui, car sa douce faveur 
me prête son assistance souveraine pour suppor- 
ter une perte semblable et me permet de goûter 
le bonheur du repos. 

Alonzo. — Vous, une perte semblable ? 

Prospero. — Oui, sire, aussi gr;mde pour moi, 
aussi récente, et contre une perte aussi cruelle 
j'ai des ressources beaucoup plus faibles que les 
consolations qui peuvent répondre à l'appel de 
votre douleui', car j'ai perdu ma fille. 

Alonzo. — Une fille! G ciel, que ne sont-ils 
vivants, et tous deux à Naples, roi et reine! Pour 
qu'ils y fussent, je consentirais à être moi-même 
enseveli sous la vase de cette couche limoneuse où 
mon fils gît étendu. Quand donc avez- vous perdu 
votre fille? 

Prospero. — Dans cette dernière tempête. — Je 
vois que ces seigneurs sont tellement stupéfaits 
de cette rencontre c[u'ils en dévorent leur raison 
et ont peine à croiie que leurs yeux soient des 



40 



LA TEMPETE. 



ministres de vérité et que leurs paroles soient un 
souffle naturel ; mais à quelque degré que vous 
ayez été poussés hors de vos sens, tenez pour cer- 
tain que je suis Prospero, ce duc même qui fut 
chassé de Milan, et qui, sur ce même rivage où 
vous avez fait naufrage, aborda par un hasard 
bien étrange pour devenir le roi de cette île. N'en 
parlons pas davantage pour le moment ; car c'est 
une chronique à raconter lentement, journée après 
journée, et non pas une anecdote de déjeuner, ni 
un récit qui convienne à cette première entrevue. 
Sire, soyez le bienvenu. Cette grotte est ma cour; 
j'y aipeude suivants, et au dehors pas un sujet. Je 
vous en prie, jetez un regard dans son intérieur. 
Puisque vous m'avez rendu mon duché, je veux 
vous en remercier par quelque chose d'aussi pré- 
cieux, ou tout au moins vous montrer une merveille 
dont vous serez aussi content que je le suis de 
mon duché. 

[Ventrée de la grotte s'élargit, et laisse voir 
Ferdinand et Miranda jouant aux échecs.) 

MiKANDA. — Mon doux seigneur, vous me tri- 
chez. 

Ferdinand. — Non, mon bien cher amour, je 
ne le ferais pas jjour le monde entier. 

MiKANDA. — Oui, et vous me disputeriez par 
tricherie une vingtaine de royaumes, que je di- 
rais que vous jouez franc jeu. 

AïoNzo. — Si c'est encore une des fantasma- 
gories de File, j'aurai perdu deux fois un fils 
chéri. 

Sébas!'ii;x. — Un miracle fort extraordinaire ! 

FiinDi>AîiD. — Bien que les mers menacent, 
elles sont compatissantes ; je les ai maudites sans 
sujet. [Il si: jette aux ge/ioux d'yilonzo ) 

Ai.oNzo. — Que toutes les bénédictions d'un 
père rempli de joie enveloppent ta personne 
tout entière! Relève-toi, et dis-nous comment tu 
es venu ici. 

MiKANDA. — O merveille ! Que de superbes 
créatures de tous côtés ! Comme le genre humain 
est beaul Oh! l'excellent nouveau monde qui 
contient un tel ])eup!e ! 

Prospero. — Oui, il est nouveau pour toi. 

Alonzo. — Quelle est cette jeune fdle avec la- 
quelle vous étiez à jouer? Votre plus ancienne 
intimité ne peut dater de ])lus de trois heures. 
Est-ce la déesse qui, après nous avoir séparés, 
nous a fait ensuite retrouver ainsi? 

Ferdisand. — Sire, elle est mortelle, mais ime 
immortelle Providence me l'a donnée. Je l'ai 



choisie alors que je ne pouvais prendre le conseil 
de mon père et que je croyais même ne plus en 
avoir. Elle est fille de ce fameux duc de Milan 
dont j'ai si souvent entendu parler, mais que je 
n'avais jamais vu jusqu'à ce jour ; de lui j'ai reçu 
une seconde fois la vie, et cette dame me donne 
ainsi un second pèi'e. 

Alonzo. — Et moi je suis le sien. Mais quel 
étrange étonnement cela va produire de me voir 
solliciter le pardon de mon enfant ! 

Prospero. — Arrêtez, sire ; pourquoi donc 
ferions-nous porter à notre mémoire le souvenir 
pénible d'une affliction qui est déjà loin de nous? 

GoNZALO. — Je pleurais au dedans de moi- 
même, sans quoi j'aurais déjà parlé. Abaissez vos 
regards sur cette scène, ô Dieux ! et faites des- 
cendre sur les fronts de ce couple une couronne 
bénie , car c'est vous qui avez tracé le chemin 
qui nous a conduits ici. 

Alonzo. — Je réponds Jmen, Gonzalo. 

GoNZALo. — Ainsi donc, Milan a été chassé de 
Milan pour que sa postérité donnât des rois à 
Naples ? Oh ! réjouissez-vous d'une joie plus 
qu'ordinaire et inscrivez ceci en lettres d'or sur 
des colonnes impérissables : «t Dans un même 
voyage, Claribel a trouvé un époux à Tunis, et son 
frère Ferdinand une femme là où lui-même s'était 
perdu ; dans une île misérable, Prospero a re- 
trouvé son duché, et nous tous, tant cjue nous 
sommes, nous avons retrouvé nos individus alors 
qu'aucun de nous n'était son propre maître. » 

Alonzo (« Ferdinand et h Miranda). — Don- 
nez-moi vos mains, et s'il est quelqu'un qui ne 
vous souhaite pas le bonheur, que le chagrin et 
la tristesse s'établissent à demeure dans le cœur 
de celui-là ! 

GoNZAr.o. — Ainsi soit-il, Amen. 

{Rentre Ariel avec le capitaine du navireet le 
mattre d^é inipage qui le suivent dans un état 
d'ébah i s sèment. ) 

Gonzalo , continuant, — Oh ! regardez, sire, 
regardez, voici encore des nôtres. Je l'avais bien 
prédit que s'il y avait une potence à terre, ce 
gaillard-là ne se noierait pas. Eh quoi, monsieur 
blasphème, vous qui crachiez si bien par-dessus 
bord vos imprécations impies, plus un juron main- 
tenant que vous voilà débarqué ? N'as-tu donc 
plus de langue à terre'/ Et quelles nouvelles? 

JjE Maître d'équipage. — La pi'emière et la 
meilleure c'est que nous avons retrouvé sains et 
saufs notre roi et les personnes de sa suite ; la 



LIBRAIRIE DE L. HAGHEHE ET G'^ BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77, A PARIS 



NOUVELLE PUBLICATION 



Bibliothèque des merveilles 

DIRIGÉE PAR M. EDOUARD GHARTON 

ENVIRON 100 VOLUMES ILLUSTRÉS DE NOMBREUSES GRAVURES 
Pris de cliactite volnnie broclié : 2 francs» ^ 

La reliura en percaline se paye en sus, avec tranches jaspées, 75 cent.; avec tranches dorées, 1 fr. 



5US appelons « merveilles » ce qu'il y a de plus admirable dans la nature, 
It3 les sciences, dans l'industrie, dans les arts, dans l'histoire, dans l'homme, 
lî3 tout ce qui est Jdigne de notre intérêt en dehors de nous et en nous- 
me. 

•puis les métamorphoses de la petite graine en fleur ou de la chenille en pa- 
li n jusqu'aux, évolutions sublimes désastres, combien de beautés à contempler, 
i mirer, à essayer de comprendre dans l'immense panorama de la nature ! 

îpuis les premières observations de quelques hommes de génie dans l'anti- 
jté, les Aristote et les ArchJmède, jusqu'aux prodigieuses découverte?, nées 
ti sous nos yeux, et l'honneur de notre siècle, applications de la vapeur, de 
é:tricité, ou de la chimie, que d'admirables éclairs de l'intelligence humaine, 
ude conquêtes glorieuses sur l'ignorance primitive de notre espèce! Qui pour- 
a' sans être pénétré de respect et saisi d'admiration, entrer dans ce cercle des 
c ices qui va s'élargissant de siècle en siècle ? 

:ns l'industrie, comment ne pas admirer tant de nombreux témoignages de la 
u=ance humaine en lutte avec la nature, soit qu'on la suive cherchant l'or, le 
îila houille dans les entrailles de la terre, soit qu'on la contemple à l'œuvre 
a ces fournaises éblouissantes, dans ces ruches laborieuses, usines et fabriques^ 
ùmit çt jour, des essaims d'hommes font suIdît à la matière les transformations 
éssaires à l'accroissement de notre bien-être, de nos forces, et au perfection- 
e3nt de nos moyens d'action. 

1 quelles merveilles que ces chefs-d'œuvre des arts, peinture, sculpture, ar- 
iictiire, musique ou poésie, dont les inspirations variées sont pour nous l'in- 
iBsable source de surprises si charmantes et de si doux rapprochements! 
i'\\ serait à plaindre celui qui, au milieu de tant de merveilles, se sentirait 
'à et impuissant à admirer! 

kdmiration pour tout ce qui a une véritable grandeur est la plus noble de nos 
iCtés et aussi la plus heureuse, car c'est celle qui a le plus de sujets de se 
itlfaire, sans mélange d'ameriume,^ d'envie, ou d'aucun des sentiments qui 
basent ou allèrent la dignité de noire nature. 

In 'y a que deux sortes d'états de l'âme où. l'on puisse concevoir qu'il ne se 
•<ye point de place pour radmiration: une ignorance extrême comparable à 
ai des êtres inférieurs à l'homme, qui, quelle que soiL l'intelligence qu'on 
;i|le leur donner, très-probablement n'admirent guère; ou l'orgueil d'un 
ïrit aride, qui se condamne volontairement à l'indifférence, à l'impossibilité, 
olinant sans doute que n'être surpris de rien est une marque de supériorité, et 
aae point résister à l'enthousiasme est une ifaiblesse. 

Ijssons-nous aller, simplement, naturellement, aux délicieux enchantements 
uiayonnentde toutes ces magnificences de l'univers, de toutes ces beautés et 
3 tus ces progrès de la civilisation, qui nous font aimer le don de la vie, nous 
;At à supporter nos épreuves, nous consolent de nos misères, et nous inspirent 



Ja confiance qu'un jour l'étincelle sacrée qui est en nous deviendra Ûamme et 
notre petitesse grandeur. 

Et ainsi entraînés, élevés par notre admiration, cédons k l'attrait et au charme 
qui ne sauraient manquer de faire naître en nous le goût et la volonté de nous 
instruire. Quoi de plus simple que d'aspirer à étudier et à connaître ce que nous 
admirons! Et ne craignons pas que l'étude et la connaissance affaiblissent en nous 
le don et le bonheur d'admirer. Il y a aussi une admiration, dit Joubert, qui est 
« fille du savoir. » 
. Loin de nous assurément la pensée de critiquer l'emploi de méthodes plus sévères 
pour répandre et populariser les connaissances utiles à tous les hommes. Mais 
n'esL-ce pas au moment où, grâce à l'accroissement rapide des écoles et des cours 
pubhcs, un grand nombre de nouvelles intelligences s'entr'ouvreut à la curiosité 
d'apprendre, qu'il est opportun et utile rie montrer les pentes agréables et faciles 
qui conduisentauxpremières études des sciences etdes ans? La raison suffirabien 
pour enseigner ensuite que des efforts plus sérieux deviendront nécessaires lors- 
que le goût, une fois né, aura communiqué aux esprits la persévérance et l'énergie 
d'application sans lesquelles, en effet, on ne saurait s'approprier une instruction 
solide et suffisamment complète. 

Voilà le but que nous nous proposons d'atteindre par cette série d'ouvrages dont 
nous avons commencéla publication; voilà ce que veut exprimer, annoncer et con- 
seiller notre titre; voilà la conviction etl'espérance que partagent les professeurs, 
les savants, les littérateurs qui se sont groupés autour de nous, animés qu'ils sont 
ainsi que nous, du désir de se>'onder l'heureux mouvement qui porte aujourd'hui 
toutes les cbsses de la société vers l'instruction. 

A peine est-il utile d'ajouter que celui qui écrit ces lignes et qu'on a bien voulu 
charger de la direction de cette encyclopédie nouvelle, ne négligera rien de ce que 
lui a enseigné l'expérience et de ce que lui commande son dévouement à la grande 
cause de l'int-tructiou, pour rendre la Bibliothèque des merveilles aussi digne qu'il 
lui sera possible de l'estime publique. Chacun de ses petits volumes, d'un prix peu 
élevé, étant imprimé à quelques milliers d'exemplaires seulement pour chaque édi- 
tion, il sera facile de les tenir incessament au courant de tous les progrès des 
sciences et des arts. C'est ce qu'on ne peut pas faire aisément dans les volumi- 
neuses encyclopédies, stéréotypées ounon, dont les articles, enchaînés en quelque 
sorte les uns aux autres, ne sauraieut être modifiés ou renouvelés qu'à de très- 
longs intervalles. Les lacunes, presque inévitables, seront de mêrae cumblées sans 
aucune difficulté dès qu'on le jugera utile. De nos jours l'esprit humain va vite : 
il faut le suivre d'un pas agile; le service -que doivent rendre ces lecueils encyclo- 
pédiques est de résu lier, pour le plus grand nombre des lecteurs, la science du 
passé, ce qu'y ajoute le présent, et d'ouvrir aussi quelque perspective de ce qu'il 
est permis d'entrevoir dans l'avenir. 

1" janvier 1866. Edouard GHARTON. 



OUVRAGES DÉJÀ PUBLIÉS : 

e.jfert>eiHes cé/esfes, par M. Camille FL\MMAmos, auteur de la PÎMro7i(e des | Les Merveilles- de l'atmosphère (les météores), par MM. Ztocher et Mar- 

ipides ; COLLÉ ; 

t0étamo>-phoses des insectes, par M. Girard, vice-président de la Société Les îlerveilles de l'archileclure, par M. André Lefebvke ; 

'ntomologie ; £»s Merveilles de l'art naval, par M. Re.'IARd, bibliothécaire du Dép6t des cartes 

eiferi'eiites dti monde invisible, par M. W. de Fonvielle ; I et plans du ministère de la marine. 



OUVRAGES SOUS PRESSE OU EN PREPARATION : 



Éruptions volcaniques et les tremblements de terre, par MM. ZuncnER et 

RGOLLÉ; 

sc&nsions célèbres aux iilus hautes montagnes du globe, par les mêmes ; 

terveilles de la.chaleur, par M. le professeur Gàzin ; 
« terreilles des piages de la France, par M. A. Landrin; 
9i (emeilles de l'aérostation, par M. Camille Flammakion ; 
ei éclairs et le Tonnerre^ par M. W. de Fonvielle ; 

n [erveîUes de la verrerie, par M. Sauzay, conservateur du musée Sauvageot, 
Wjouvrc ; 

merveilles souterraines, par M. A. Badin ; 
'•'^' veilles de la végétation, par M. F. Marion ; 



Les Merveilles de l'optique, par M. F. Marion ; 

Les Merveilles de la cérami'^ue (première pariie : Orient), \ivtr M. A. Jacquemart, 

auteur de l'histoire de la Porcelaine ; 
Les Merveille'i des rttines et des tombeaux, par M. Michel Masson ; 
Les MerO':illes du corps humain, par M. le docteur I.e Pileur ; 
Les Merveilles de la vie dss plantes, par M. Bocquillon, professeur de botanique 

au Ivcée Napoléon ; 
Les Merveilles de rinstinct des animaux, par M. Ernest RIenault ; 
Les Merveilles de l'hydraulique, par M. de Bize; 
Les Merveilles de l'électricité, par Mi Baille; 
Les Merveilles des fleuves et des ruisseaux, par M. Millet. 



LIBEAIKIE DE L. HACHETTE ET G'^ BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77, A PARIS 



LES 



GRANDS ÉCRIVAINS 



DE LA FRANCE 



NOUVELLES ÉDITIONS 

Publiées sous la direction de il. AD. BECilVIER, membre de l'Institut 

«UR LES MAÎ^USCRITS, LES COPIES LES PLUS ADTHENTIOUES ET LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS 
avec variantes, notes, notices., lexique des mots et locutions remarquables, portraits, fac-similé, etc. 

ENVIRON 200 VOLUMES IN-8°, A 7 FR. 50 C. LE VOLUME 

(150 exemplaires numérotés sont tirés sur grand raisin vélin collé. Prix de chaque volume : 20 fr.) 



Depuis longtemps déjà on a publié aVec une religieuse exactitude, en y appli- 
quant les procédés de la plus sévère critique, en remontant aux sources les plus 
sûres, en fouillant toutes les biblioilaèques et collationtiant tous les mannscrils, 
non-seulement les chefs-d'œuvre des grands génies de la Grèce et de Rome^ 
mais les ouvrages, quels qu'ils soient, de l'antiquité', qui sont parvenus jusqu'à 
nous. A ce mérite fondamental, delà pureté du texte, constitué à l'aide de tous 
les documents, de toutes les ressources que le temps a épargnés, on a joint un 
riche appareil de secours de tout genre : variantes, commentaires, labiés et 
lexiques, tout ce qui peut éclairer chaque auteur en particulier et l'histoire de 
la langue en général. En voyant cette louable sollicitude dont les langues an- 
ciennes sont l'objet, on peut s'étonner que jusqu'ici, à part quelques mémorables 
exceptions, les écrits de nos grands écrivains n'aient pas été jugés dignes de ce 
même respect attentif et scrupuleux, et qu'on ne les ait pas entourés de tous les 
secours propres à en facilier, à en féconder l'étude. Réparer cette omission, tel 
est le but que nous nous proposons. 

Pour la pureté, l'intégrité parfaite.'.l'authenticité du texte, aucun soin ne nous 
parait superflu, aucun scrupule trop minutieux. Les écrivains du dix-septième 
siècle, et c'est parles plus éminents d'entre eux que nous avons commencé notre 
publication, sont déjà pour nous des anciens. Leur langue est assez voisine de la 
nôtre pour que nous l'entendions presque toujours et l'admirions sans effort. 
Mais déjà elle diSRre trop de celle qui se parle ets'éciit aujourd'hui ; le peuple, et 
plus encore peut-être la société polie, l'ont trop désapprise pour qu'on puisse en- 
core dire que nous la sachions par l'usage. Pour la reproduire sans altération, il 
ne suffit point que l'éditeur s'en rapporte à sa pratique quotidienne, à son instinct 
du langage : il faut, au contraire, qu'il se défie d'autant plus de lui-même, que les 
nombreuses analogies, mêlées aux différences de la langue d'à présent et de 
celle d'alors, le placent sur une pente glissante et l'exposent sans cesse à la ten- 
tation d'effacer ces dernières. C'est peut-être là la cause principale des altérations 
qu'a subies le texte do nos grands écrivains. C'est contre elle surtout que nous 
nous tenons en garde. En ce qui touche l'œuvre même des auteurs, le fond comme 
la forme de leurs écrits, notre devise est : Respect absolu et sévère fidélité. 

Quant à la seconde partie de la tâche, aux notes, aux secours, aux moyens 
d'étude qui accompagnent le texte des auteurs, deux mots peuvent résumer nos 
intentions et la nature du travail ; Utilité pratique et sobriété. D'une part, rien 
n'est omis de ce qui peut aider à mieux comprendre et connaître l'auteur, rien d'e 
ce qui peut en faciliter l'étude, et permettre d'en tirer parti, soit pour les re- 
cherches historiques et littéraires, soit pour dresser ce que nous pouvons appeler 
la statistique de notre langue, et pour en montrer les variations, en dégager la 
grammaire, la constitution véritable, de tout ce que les grammairiens y ont cru 
voir ou introduit d'arbitraire et d'artificiel. 

pour que la collection ait de l'unité, que toutes les parties de ce vaste ensemble 



soient conçues et exécutées sur un même plan, que l'esprit de l'entreprise ( 
partout et constamment le même, nous avons demandé à M. Ad. Régnier, meni 
de l'Institut, et obtenu de lui, qu'il se chargeât de la diriger. 

Nous ne nous arrêterons pas longuement ici aux détails du plan qui a. 
adopté,' et nous ne ferons qu'indiquer en peu de mots les divers secours el avi 
tages qu'offrent ces éditions nouvelles des grands écrivains de la France, 

Leur principal mérite, nous le répétons, est la fidélité du texte, quireprftc 
les meilleures éditions données par l'auteur, ou, quand l'auteur n'a pas lui-nlé 
édité ses œuvres, est pris aux sources les plus authentiques et les plus dignes 
confiance. 

Au texte adopté ou ainsi constitué, enjoint les variantes, foutes sans except 
pour les écrivains principaux ; pour les autres, un choix sera fait avec gofll 

Au bas des pages sont placées des notes explicatives qui éclaircisseot toûi 
qui peut arrêter un lecteur d'un esprit cultivé. 

Après la pureté et l'intelligence du texte, c'est l'histoire de la langue qui s 
le grand intérêt de la collection. Nous marcherons dans la voie que nous a ouvt 
l'Académie française en proposant pour sujets de prix un lexique de Molière et 
lexique de Corneille. A chaque auteur sera joint un relevé, par ordre alpfali 
tique, des mots, des tours et des locutions qui lui sont propres, soit à lui-méi 
soit à son époque, et en outre de tout ce qui peut servir à éclairer le vrai sens 
l'origine de nos idiotismes les plus remarquables. La réunion de ces lexiques 1 
mera un tableau fidèle des variations de la langue littéraire et du bon usi 
et chacun d'eux en particulier montrera, par la comparaison avec la langue ' 
nous parlons et écrivons aujourd'hui, l'empreinte qu'ont laissée sur noire idii 
les divers génies qui l'ont illustré. 

Des tables analytiques exactes et complètes, contenant les noms propres^el 
plus les noms communs relatifs à des usages, des institutions, etc., faciliter 
les recherches. 

Des notices biographi<iues aideront à mieux apprécier les écrits de chaque 
teur, en les plaçant dans leur vrai jour et à leur vrai moment. 

Outre cela, en tête de chaque ouvrage de pro.se 0U''de poésie, de la plupatl. 
moins, de rapides sommaires en feront l'histoire, et, s'il y a lieu, pour les pW 
de théâtre, par exemple, la suivront jusqu'à nos jours. 

Des notices bibliographiques et critiques,, composées avec le plus^ grand |< 
indiqueront, pour chaque auteur, les manuscrits et autographes existant dsM 
bibliothèques publiques ou privées, les copies authentiques, et les éditions divan 
surtout celles qui ont élé publiées par l'auteur, ou de son vivant, ou peu de tej 
après sa mort. 

Enfin, nous joindrons au texte des portraits, des fac-similé, et, quand il J 
lieu, des gravures diverses. 



OUVRAGES EN VENTE ET EN PREPARATION : 



EN VENTE : 

Corneille (P.): UEuvres, nouvelle édition !revue par M. Cli. Marty-Laveaux.- 

Tomes I à X. L'édition formera 12 vol. Prix de chaque vol. 7 fr. 50 c. 

Malherbe : OEuore», nouv. cdit. revue par M. Ludovic Lalane. 5 vol. etalbum 

(les quatre premiers volumes sont on vente). 37 fr. 50 c. 

Prix de chaque volume séparément, 7 fr. 50 c.L'album séparément, 5 fr. 

Racine (Jean) : OEuvres, nouv. éd. revue par M. Paul Mesnard. L'édiilon formera 

7 vol. Les tomes i et II sont en veute. Prix de chaque vol. 7 fr. 50 c. 

Sévigné (Mme de) : Lettres de Mme de Siviçjné, de sa famille et 'de ses amis, 

recueillies et onnotées par M. Monmerqué, membre de l'Institut. Tomes I à XI. 

L'édition former» lîvol. Prix de chaque volume. 7 fr. 50 c. 



EN PRÉPARATOIN : 

Molière, parM.Ë. Soulié. 
Boileau, par M. Caboche. 
La Brnyere : OEuvres, nouv. édition, revue par M. G. Servois, L'édition foro 

3 vol. Le tome I est en vente. Prix de chaque volume. 7 fr. .' 

La Fontaine, par M. Julien* Girard. 
La Roobefoacaold, par M. D. L. Gilbert. 
Regnard, par M. V. Fournel. 
Retz (Hém. du cardinal de), par M. Sommer. 

MM. les souscripteurs recevront gratuitement avec le dernier volume 

chaque auteur pour lequel ils auront souscrit, les portraits, carieF, vue», 

si mile qui pourront être joints à ses œuvres. 



1 222.') — Imprimerie générale île Gh. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris. 



ACTE V. 



41 




AliONzo , montrant Caliban. Vo 
Prospero. ïl est aussi difforme 



la créature la plus éti-ange que j'; 
ins ses mœurs que dans sa personr 



(Acte V.) 



seconde c'est que notre vaisseau, que nous tenions 
pour coulé il n'y a pas plus de trois heures, est 
aussi solidement joint, se tient aussi bien à flot, 
est aussi parfaitement gréé que le premier jour où 
nous avons mis à la mer. 

AniEL, h part, à Prospero. — Seigneur, tout 
cela je l'ai fait depuis mon dernier- départ. 

Pkospero, à part, h Ariel. — Mon adroit Es- 
prit ! 

Alonzo. — Tous ces événements ne sont pas 
naturels; ils vont croissant toujours en étrangeté. 
Dites-nous, comment étes-vous venus ici? 

Le maître d'équipage. — Sire, si je croyais que 
nous sommes bien éveillés, je ferais effort pour 
vous le dire. Nous étions plongés dans un som- 
meil de mort et — comment cela s'est-il fait, je 
n'en sais rien — tous fourrés sous les écoutilles, 
lorsqu'il n'y a qu'un instant nous avons été ré- 



veillés par des bruits étranges et divers, rugis- 
sements , cris de détresse , hurlements , clique- 
tis de chaînes et autres variétés de vacarmes toutes 
horribles ; immédiatement nous nous trouvons en 
liberté et nous voyons en parfaite assiette notre 
brave, royal, excellent vaisseau, et notre capitaine 
sautant de joie en le regardant ; puis , en un 
rien de temps, plaise à Votre Altesse, nous nous 
sommes trouvés séparés des autres et nous avons 
été comme poussés jusqu'ici en nous frottant 
les yeux. 

Arifx, h part, à Prospero. — Cela a-t-il été 
bien exécuté? 

Prospero, à part, a Ariel. — Admirablement. 
La diligence même. Tu seras libre. 

Alonzo. — Voilà le plus étrange labyrinthe que 
jamais homme ait parcouru ; il y a en jeu dans 
toute cette affaire une puissance d'action qui sur- 



42 



LA TEMPETE. 



passe celle que posséda jamais la nature : il faut 
que quelque oracle éclaire notre intelligence. 

Prospeuo. — Sire, mon suzerain , ne fatiguez 
pas votre esprit à tourner et à retourner Fétran- 
geté de cette aventure ; lorsque nous serons libres 
de choisir une heure de loisir (ce qui sera bien- 
tôt), alors, seuls en tête-à-tête, je vous donnerai 
l'explication, qui vous semblera très-simple, de 
chacun de ces événements . Jusque-là , gardez 
votre esprit en joie et jugez pour le mieux de 
toute chose. {A part, h Jriel.) Viens ici, Esprit; 
mets en liberté Caliban et ses compagnons; délie 
le charme. {Ariel snrl.) Comment va maintenant 
mon gracieux seigneur? Il vous manque encore 
quelques gens de votre suite, certains drôles gro- 
tesques que vous ne vous rappelez pas. 

Rentre ARIEL , poussant devant lui CALIBAN , 
STEPHAKO et TRINCULO, revêtus des dé- 
froques quils ont volées. 

Stephano. — Que chacun travaille pour tous 
les autres , et que personne ne se préoccupe de 
lui-même, car il n'y a ici-bas que hasards. Corra- 
gio ! faux brave de monstre , cnrragin ! 

Trinculo. — Si les espions que je porte dans 
ma tête ne sont pas menteurs , voici un superbe 
spectacle. 

Caliban. — Sêtebos ! les admirables esprits 
que voilà ! Comme mon maître est beau ! J'ai peur 
qu'il ne me châtie. 

Sébastien. — Ha ! ha ! Qu'est-ce que ces es- 
pèces-là, monseigneur Antonio? Suffirait-il d'ar- 
gent pour les acquérir? 

Antonio. — 'irès-probablement ; l'un d'eux est 
un vrai poisson, et sans aucun doute bon pour le 
marché. 

Pbospero. — Remarquez seulement les ori- 
peaux de ces hommes, messeigneurs, et dites-moi 
s'ils sont honnêtes gens. Ce drôle difforme eut 
pour mère une sorcière si puissante, qu'elle pou- 
vait commander à la lune, faire à volonté le flux 
et le reflux, et agir dans la sphère de son empire 
contre et malgré son jiouvoir. Ces trois hommes 
m'ont volé, et ce demi-diable (car c'est un diable 
bâtard) avait comploté avec eux de m'enlever la 
vie. Vous devez reconnaître comme vôtres deux 
de ces drôles ; quant à ce produit des ténèbres, je 
le reconnais comme mien. 

Caliban. — .Te serai pincé à mort. 

Ai-oNzo. — N'es-tu pas Stephano, mon ivrogne 
de sommelier? 



SEBASTIEN. — Il est ivre en ce moment même ; 
où a-t-il pu se procurer du vin? 

Alonzo. — Et Trinculo, qui ne tient pas debout 
et qui est tout prêt à tomber! où donc ont-ils 
trouvé la grande liqueur qui les a ainsi dorés ? 
Comment as-tu fait pour te mettre à pareille sauce ? 

Trinculo. — J'ai été mis à cette sauce depuis 
que je ne vous ai vu, et j'ai bien peur qu'elle ne 
me sorte plus des os. Je ne craindrai phis les pi- 
qûres des mouches. 

Sébastien. — Eh bien, Stephano, qu'y a-t-il 
donc ? 

Stephano. — Oh ! ne me touchez pas, je ne suis 
pas Stephano, je ne suis qu'une crampe. 

Prospero. — Vous vouUez être le roi de l'île, 
coquin ? 

Stephano. — J'aurais été un roi fort sensible, 
alors. 

Alonzo, montrant Caliban. — Voici la créature 
la plus étrange que j'aie encore vue. 

Prospero. — Il est aussi difforme dans ses 
moeurs que dans sa personne. Drôle, rendez vous 
dans ma grotte , prenez avec vous vos com- 
pagnons, et si vous voulez obtenir mon pardon, 
arrangez-la avec soin. 

Caliban. — Oui, je le ferai, et désormais je 
serai plus sage et je m'efforcerai d'obtenir ma 
grâce. Quel triple-double âne j'étais de prendre 
cet ivroyne pour un dieu et d'adorer cet absurde 
imbécile ! 

Prospf.ro. — Allons, pars! Hors d'ici. 

Alonzo. — Hors d'ici et allez remettre vos dé- 
froques où vous les avez trouvées. 

Sébastien. — Ou plutôt volées. 

{Caliban, Stephano et Trinculo sortent.) 

Pbospebo. — Sire, j'invite Votre Altesse et sa 
suite à entrer dans ma pauvre grotte, où vous 
prendrez votre repos pour cette seule nuit, dont 
j'emploierai une partie à des récits qui, je n'en 
doute pas, la feront passer rapidement. Ils vous 
diront l'histoire de ma vie et les incidents parti- 
culiers qui se sont succédé depuis mon arrivée 
dans l'île, puis le matin venu, je vous condui- 
rai à votre vaisseau, et nous ferons route pour 
Naples, où j'espère voii- célébrer le mariage de 
nos chers bien-aimés; de là je me retirerai dans 
mon Milan, où, sur trois de mes pensées, il y en 
aura une pour ma tombe. 

Alonzo. — Il me tarde d'entendre l'histoire de 
votre vie, qui doit singulièrement captiver l'oreille 
de qui l'écoute. 



ACTE V. 



43 



PnospERO. — Je vous raconterai tout, et je vous 
promets des eaux calmes, des brises propices et 
des voiles si rapides que votre navire aura bien 
vite rattrapé et laissé loin derrière lui votre 
flotte royale. {A part, à Ariel.)M.on Ariel, mon 



petit oiseau, c'est à toi qu'en revient la charge ; 
après cela, retourne aux éléments, sois libre et 
porte-toi bien! — Je vous en prie, veuillez ap- 
procher. 

(Ils sorte lit.) 



EPILOGUE RECITE PAR PROSPERO. 

Maintenant tous mes charmes sont détruits : 

Je n'ai plus d'autre force que la mienne propre, 

Et elle est bien faible; aussi, est-il vrai qu'en ce moment, 

Vous pouvez à volonté me retenir ici 

Ou me renvoyer à Naples. Ne permettez pas. 

Maintenant que j'ai recouvré mon duché 

Et pardonné au traître, que vos propres enchantements 

Me retiennent à leur tour dans cette île déserte ; 

Mais délivrez-moi de mes chaînes 

Avec l'aide de vos mains bienfaisantes. 

Il faut que le souffle favorable de vos lèvres 

Gonfle mes voiles , ou bien mon projet est manqué , 

Et ce projet était de vous plaire. Maintenant je n'ai plus 

D'esprit pour exécuter, d'art pour enchanter. 

Et ma fin dernière sera le désespoir, 

A moins que je ne sois secouru par la prière. 

Qui pénètre si avant qu'elle emporte d'assaut 

La miséricorde divine elle-même et délie de toutes les fautes. 

Comme vous voudriez obtenir le pardon pour vos péchés , 

Permettez à votre indulgence de m'accorder la liberté. 




PERSONNAGES. 



I.E DUC DE MILAN, père de SILVIA. 

VALENTIN, 1 , , ,., 

• [ les deux gentilshommes de Vérone. 

PRO I EK j ) 

ANTONIO, père de PROTÉE. 

THURIO, rival ridicule de VALENTIN. 

EGLAMOUR, auxiliaire de SILVIA dans son éva- 
sion. 

SPEED, valet de VALENTIN. 

LANCE, valet de PROTEE. 

PANTHINO, valet d'ANTONIO. 

L'hôtelier, chez lequel JULIA loge à Milan. 

Basdits de grand chemin. 

SILVIA, fille du DUC DE MILAN, aimée de 
VALENTIN. 

JULIA , dame de Vérone , aimée de PROTEE. 

LUCETTA, suivante de JULIA. 

Domestiques , Musiciens. 

ScÉSE. — Tantôt à Vérone , tantôt à Milan , tantôt 
sur la frontière de Mautoue. 



LES 



DEUX GENTILSHOMMES 



DE VÉRONE. 



ACTE PREMIER. 



SCENE PREMIERE. 

Une place publique de Vérone. 

Entrent VALENTIiV et PROTÉE. 

Valentin. — Renonce à me persuader, mon 
bien cher Protée; les jeunes gens qui restent au 
logis gardent toujours l'esprit pot au feu. Si l'af- 
fection n'enchaînait pas tes tendres années aux 
doux regards d'une maîtresse honorée, je t'en- 
gagerais à m'accompagner pour aller visiter 
les merveilles du monde , plutôt que d'user 
ta jeunesse à traîner au logis des jours mono- 
tones dans une inertie stérile. Mais puisque tu 
aimes, continue d'aimer, et tâche de t'en liien 
trouver , comme je désire m'en bien trouver 
moi-même lorsque je me mettrai à aimer à mon 
tour. 

Protée. — Tu veux donc partir ! eh bien ! mon 
douxValentin, adieu! pense à ton Protée lorsqu'il 
t'arrivera 'V voir dans tes voyages quelque chose 
de rare et de digne de remarque; souhaite- 
moi pour associé de ton bonheur , lorsque tu 
rencontreras quelque bonne fortune , et 'dans tes 
heures de danger, si jamais le danger vient s'at- 



taquer à toi, recommande tes peines à mes pieuses 
prières , car je serai ton intercesseur fidèle , 
Valentin. 

Vai,f.ktin. — Et tu prieras pour mon succès 
dans un livre d'amour? 

Frotée. — .Te plierai pour toi dans un certain 
livre que j'aime. 

Valentin. — C'est-.'i-dire dans quelque creuse 
histoire de profond amour; comment, par exem- 
ple, le jeune Léandre traversa l'Hellespont. 

Protée. — C'est une profonde histoire d'un 
amour plus profond encore, car Léandre était 
plongé dans l'amour jusque par-dessus les se- 
melles. 

Valentin. — Cela est incontestable, car vous 
qui n avez jamais traversé l'Hellespont, vous avez 
cependant de l'amour jusque par-dessus les 
bottes. 

Protée. — Par-dessus les bottes ! vovons , ne 
me mets pas les bottes. 

Valentin. - Oh ! non, je n'en ferai rien, car 
cela ne te botte pas. 

Protée. — Quoi donc ? 

Valentin. — L'état d'amoureux , cù il faut 

acheter le mépris par les gémissements, de pau- 

; VI es regards bien timides par des soupirs à fendre 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



le cœur, la joie d'une minute passagère par vingt 
nuits de veilles, de fatigues et de soucis, où 
vainqueur, la conquête peut vous êti'e funeste, où 
vaincu, vous ne gagnez rien qu'un cruel labeur, 
et où de quelque manière que la chance tourne, 
l'unique résultat est une folie acquise au prix de la 
raison, ou bien une raison vaincue par une folie. 

Protée. — ■ Ainsi, s'il faut s'en rapporter à votre 
jugement, je suis fou. 

Valentin. — Ainsi, s'il faut s'en rapporter à 
votre jugement, j'ai bien peur que vous ne le de- 
veniez. 

Protée. — C'est l'amour que vous critiquez; je 
ne suis pas l'amour. 

Valentin. — L'amour est votre maître, car il 
vous maîtrise, et celui qui est ainsi subjugué par 
un fou ne peut pas, il me semble, être réputé sage. 

PiiOTÉE. — Cependant les écrivains nous disent 
que c'est dans les plus doux boutons de la fleur 
que le ver rongeur aime à se loger, et que c'est 
de même dans les plus beaux esprits que l'amour 
rongeur habite de préférence. 

Valentin. — Et les écrivains nous disent aussi 
que de même que le bouton le plus précoce est 
rongé par le ver avant qu'il soit éclos, ainsi le 
jeune et tendre esprit infecté de folie par l'amour 
se dessèche encore en bourgeon, et perd dès son 
printemps même, sa verdure et toutes les belles 
promesses de ses futures espérances. Mais pour- 
quoi perdre mon temps à te conseiller, toi qui es 
tout entier la proie de désirs passionnés? Une 
fois encore adieu I Mon père est sur le port , at- 
tendant que j'arrive pour me voir embarquer. 

Protée. — Je vais t'accompagner jusque-là, 
Valentin. 

Valentin. — Non, mon doux Protée, disons- 
nous adieu maintenant. Que tes lettres viennent à 
Milan m'apporter des nouvelles de ta personne, de 
tes succès en amour et de tous les événements qui 
se passeront en l'absence de ton ami, et de mon 
côté mes lettres iront rendre aux tiennes leur visite. 

Pbotée. — Que tous les bonheurs pleuvent sur 
toi à Milan! 

Valentin. — Que le même souhait se réalise 
ici pour toi, et maintenant adieu I (// surt.) 

Protée, spuI. — Il court après l'honneur et 
moi après l'amour ; il quitte ses amis pour les 
rendre plus liers de lui; moi je quitte mes 
amis, je me quitte moi-même et toute chose 
au monde pour l'amour. C'est toi, Julia, qui m'as 
ainsi métamorphosé, qui me fais négliger mes 



études, perdre mon temps, combattre les bons 
conseils, estimer le monde néant, c'est toi qui 
affaiblis mon esprit par les rêveries et enfièvres 
mon cœur de préoccupations inquiètes. 

Entre SPEED. 

Speed. — Messire Protée , Dieu vous garde ! 
avez-vous vu mon maître? 

Protée. — Il vient de partir à l'instant afin de 
s'embarquer pour Milan. 

Speed. — Alors il y a vingt contre un à parier 
qu'il est déjà à bord du vaisseau, et moi je me suis 
conduit comme un mai sot animal en le perdant. 

Protée. — En effet, la bète s'égare fort souvent 
quand le berger est absent. 

Speed. — Vous concluez donc que mon maître 
est un berger et moi un mouton? 

Protée. — Précisément. 

Speed. — Eh bien ! mais alors mes cornes sont 
aussi ses cornes, soit que je veille, soit que je 
dorme. 

Protée. — Réponse niaise et tout à fait digne 
d'un mouton. 

Speed. — Preuve nouvelle que je suis un mouton. 

Protée. — Oui, et ton maître un berger. 

Speed. — Je puis nier cette conclusion par un 
raisonnement. 

Protée. — Il faudra qu'il me mette bien à court 
si je ne maintiens pas ladite conclusion par un 
autre argument. 

Speed. — Le berger cherche le mouton et non 
pas le mouton le berger ; or, je cherche mon maî- 
tre et mon maître ne me cherche pas ; donc je ne 
suis pas un mouton. 

Protée. — Le mouton suit le berger pour le 
fourrage, et le berger ne suit pas le mouton pour 
sa nourriture ; toi, tu suis ton maître pour des 
gages, et ton maître ne te suit pas pour des gages ; 
donc tu es un mouton. 

Speed. — Un autre argument de même force et 
je vais crier : Bée h. 

Protée. • — • Mais tâche un peu de m'écouter 
maintenant. As-tu remis ma lettre à Julia? 

Speed. — Oui, Monsieur. Moi, mouton tondu, 
je lui ai donné votre lettre à elle, brebis en den- 
telles; et elle, brebis en dentelles, ne m'a rien 
donné pour ma peine, à moi mouton tondu. 

Protée. — Ah ! que de moutons ! je crains que 
le pâturage ne soit trop petit pour eux. 

Speeii. — Si le terrain est trop encombré, vous 
ne feriez pas mal de la mettre à la longe. 



50 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



Peotée. — Non, en cela tu te trompes, c'est 
toi qu'on devrait mettre à la chaîne. 

Speed. — Une chaîne ! Ah ! Monsieur, un moin- 
dre bijou sera une récompense suffisante pour le 
port de \otre lettre. 

Pbotée. — Tu t'abuses, j'entends par chaîne 
une attache, 

Speed. — Une corde alors , déroulez-la et dé- 
roulez-la encore, elle sera trois fois trop courte 
pour mesurer les pas qu'il m'a fallu faire vers 
votre maîtresse avec votre lettre. 

Protée. — Mais qu'a-t-elle dit? {Speed fait un 
signe de tête.) A-t-elle fait signe ainsi? 

Speed. — Ouais. 

Pkotée. — Cygne, oie! quoi, tout cela fait une 
béte. 

Speed. — Vous vous trompez. Monsieur; je dis 
qu'elle a fait signe ; vous me demandez si elle a 
fait signe, et je vous réponds ouais. 

Protée. — Et tout cela mis ensemble fait une 
bête. 

Speed. — Eh bien, puisque vous avez pris la 
peine de mettre tout cela ensemble, gardez-le 
pour votre peine. 

PaoTÉE. — Non, non, cela vous servira de ré- 
compense pour avoir porté ma lettre. 

Speed. — Fort bien, je vois qu'il faut que j'en 
empoche avec vous. 

Protée. — Quoi, Monsieur? qu'est-ce qu'il faut 
que vous empochiez ? 

Speed. — Parbleu, Monsieur, des lettres, puis- 
que je n'ai rien que celles du mot de bète pour 
ma peine. 

Protée. — Malepeste ! comme vous avez l'esprit 
vif! 

Speed. — Et cependant tout vif qu'il est il ne 
peut parvenir à attraper à la course votre lambine 
de bourse. 

Protée. — Allons, allons; parle vite et nette- 
ment. Qu'a-t-elle dit? 

Speed. — Ouvrez votre bourse, afin cjue l'ar- 
gent et le message soient remis en même temps. 

Protée. — Bien, Monsieur : voici pour votre 
peine. {Il lui donne de C argent.) Qu'a-t-elle dit? 

Speed. — Vraiment, Monsieur, je crois que 
vous la gagnerez difficilement. 

Protée. — Quoi ! t'en a-t-elle autant laissé 
voir? 

Speed. — Monsieur, elle ne m'a rien laissé voir, 
rien du tout , )ias même un ducat pour lui avoir 
remis votre lettre; et puisqu'elle a été si dure pour 



moi lorsque je lui portais votre âme, je crains fort 
qu'elle ne vous montre la même dureté lorsque 
vous la lui ouvrirez. Ne lui donnez pas d'autres 
gages que des pierres, car elle est aussi dure que 
l'acier. 

Protée — Quoi ! elle n'a rien dit? 

Speed. — Rien, pas même : Prenez ceci pour 
votre peine. — Pour me témoigner votre bonté, 
— grâces vous en soient i-endues — vous m'avez 
donné six deniers, en retour desquels je vous en- 
gage à porter désormais vos lettres vous-même, 
et là-dessus, Monsieur, je vais aller vous recom- 
mander au souvenir de mon maître. 

Protée. — File , file , va-t'en préserver du 
naufrage votre vaisseau, cjui ne peut somljrer tant 
qu'il t'aura à bord, car une mort plus sèche t'est 
réservée à terre. {Speed sort.) Je vais me procu- 
rer un meillem- messager ; je crains que ma Julia 
ne dédaigne mes lettres, les recevant d'un aussi 
méprisable courrier. {Il sort.) 



SCENE II. 

Vérone. — Le jardin de la maison de Julia 



Entrent JULIA et LUCETTA. 

JtiLiA. — Mais, dis-moi, Lucetta, maintenant 
que nous sommes seules, me conseillerais-tu de 
tomber amoureuse ? 

Lucetta. — Oui, JMadame , pourvu que vous 
ne trébuchiez pas étourdiment. 

Julia. — De toute cette belle affluence de gen- 
tilshommes qui viennent chaque jour causer avec 
moi, quel est à ton avis le plus digne d'amour ? 

Lucetta. — Veuillez me répéter leurs noms, et 
je vous dirai mon opinion selon mon humble et 
simple bon sens. 

Julia. — Que penses-tu du beau seigneur Egla- 
mour ? 

Lucetta. — Que c'est un charmant causeur, 
un chevalier élégant et soigné ; mais si j'étais à 
votre place, je ne l'accepterais jamais pour amou- 
reux. 

Julia. — Que penses-tu du riche Mercatio ? 

Lucetta. — De ses richesses, beaucoup de 
bien; de sa personne, couci-couçà. 

Julia. — Que penses-tu du gracieux Protée? 

LucKTTA. — Seigneur ! Seigneur ! Ah ! comme 
la folie nous gouverne ! 



ACTE I, SCENE II. 



51 



JiiLiA. — Eh bien! quoi? Qu'y a-t-il? Que 
signifient ces exclamations à propos de ce nom ? 
LucETTA. — Pardon, chère Madame, mais 
c'est le comble de l'audace à moi, indigne créa- 
ture que je suis, de me permettre de juger ainsi 
d'aimables gentilshommes. 

JuLiA. — Pourquoi ne pas donner ton avis sur 
Protée aussi bien que sur les autres ? 

Lbcetta. — Voici pourquoi : entre beaucoup 
qui sont bien, il est selon moi le mieux. 

JuLiA. — Votre raison pour penser ainsi ? 

LucETTA. — Je n'en ai pas d'autre qu'une rai- 
son de femme. Je le trouve ainsi parce que je le 
trouve ainsi. 

JuLiA. — Et tu voudrais me voir jeter mon 
amour sur lui? 

LocETTA. • — Oui, si vous pensez qu'il ne serait 
pas mal placé. 

JuLiA. — Cependant il est, de tous, celui cjuj 
m'a le moins ému. 

LucETTA. — Cependant il est, je crois, de tous, 
celui qui vous aime le mieux. 

JuLiA. — Son peu d'instances montre son peu 
d'amour. 

LucETTA. — Oh ! ils aiment peu, ceux qui lais- 
sent voir leur amour aux autres. 

JuLiA. — Je voudrais connaître ses sentiments. 

Lhcetta. — Jetez les yeux sur cette lettre. 
Madame. {Elle lui donne une lettre.) 

JuLiA , lisant. — - «. J Julia. x De la part de 
qui? 

LucETTA. — Son contenu vous le dira. 

JuLiA. — Dis, dis, qui te l'a remise? 

LucETTA. — Le page du seigneur Valentin, en- 
voyé, je crois, par Protée. Il aurait voulu vous la 
remettre à vous-même, mais je me suis trouvée 
sur son chemin, et je l'ai reçue en votre nom. 
Pardonnez ma faute, je vous prie. 

JuLiA. — Sur ma pudeur , vous êtes une admi- 
rable entremetteuse ! Quoi ! osez-vous bien ac- 
cueillir ainsi des messages de galanterie , et pré- 
parer en cachette des pièges à ma jeunesse? C'est 
là un joli métier, je vous assure, et vous êtes tout 
à fait digne de l'exercer. Reprenez cette lettre et 
tâchez de la faire retourner à son auteur, ou bien 
ne vous présentez jamais plus devant mes yeux. 

LucETTA. — Plaider pour l'amour mérite un 
meilleur salaire que la haine. 

JuLiA. — Voulez-vous bien partir ? 

LucETTA. — Oui, afin de vous laisser réfléchir. 
{Elle sort.) 



Julia, seule. — Et cependant je voudrais bien 
avoir parcouru cette lettre. Il serait honteux 
maintenant de la rappeler et de l'inviter à une 
faute pour laquelle je Tai grondée. Quelle sotte ! 
Elle sait que je suis une fille et elle ne trouve pas un 
moyen de me contraindre à lire cette lettre 1 Car 
les filles par pudeur disent toujours non , alors 
même qu'elles veulent que celui qui les presse com- 
prenne o^w. ri! fi! Quel désordonné que ce fol 
amour, qui comme un enfant malade égratigne sa 
nourrice, et tout aussitôt après vient repentant 
baiser la verge ! Avec quelle brutalité j'ai chassé 
Lucetta, alors que je grillais d'envie qu'elle 
restât! Avec quelle colère je me suis étudiée à 
froncer le sourcil, tandis qu'une joie intérieure 
forçait mon cœur à sourire ! Ma pénitence sera 
de rappeler Lucetta et de lui demander la rémis- 
sion de ma folie passée. Eh ! Lucetta ! 
{Lucetta rentre.) 

Lucetta. — Que désire Madame ? 

Julia. — Est-il bientôt l'heure du dîner ? 

Lucetta. — Je voudrais qu'elle fût déjà venue ; 
au moins vous pourriez faire passer votre colère 
sur les plats et non plus sur votre suivante. 

Julia. — Qu'est-ce donc que vous ramassez là 
si délicatement ? 

Lucetta. — Rien . 

Julia. — Pourquoi vous êtes-vous baissée alors ? 

Lucetta. — Pour ramasser un papier que j'a- 
vais laissé tomber. 

Julia. — Et ce papier n'est rien? 

Lucetta. — Rien qui me concerne. 

Julia. — Alors, laissez-le chercher à ceux 
qu'il concerne. 

Lucetta. — Madame , il ne laissera rien à 
chercher à ceux qu'il concerne, à moins qu'il 
n'ait un faux interprète . 

Julia. — Quelqu'un de vos amoureux vous a 
écrit une lettre en vers? 

Lucetta. — Pour que je puisse les chanter en 
mesure, donnez-moi la note, Madame ; Votre 
Grâce s'entend à choisir le ton. 

Julia. — Aussi mal c[ue possible pour de sem- 
blables bagatelles. L'air qui leur convient le mieux 
est celui de Léger d'amour. 

Lucetta. — Ils ont trop de poids pour un air 
si léger. 

Julia. — Trop de poids? Alors ils sont chargés 
de quelque refrain ? 

Lucetta. — Oui, et d'un refrain qui serait mé- 
lodieux si vous le chantiez. 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



.luLU. — Et pourquoi ne le chantez-vous pas 
vous-même ? 

LucBTTA. — Je ne peux pas monter si haut. 

JuLii. — Voyons votre chant. {Prenant la 
lettre.) Eh bien , mignonne ! 

LucETTA. — Conservez ce ton et vous viendrez 
à bout de chanter la chanson tout entière ; et 
pourtant, je ne sais pas pourquoi, je n'aime pas 
ce ton-là. 

JuLiA. — Vous ne l'aimez pas? 

LucETTA. — Non, Madame, vous prenez le ton 
trop haut. 

JuLiA. — Et vous, mignonne, vous prenez le 
ton trop impertinent. 

Ldcetta. — Bon 1 voilà maintenant que vous 
le prenez trop bas ; vous détruisez l'accord par de 
trop brusques variations. Il ne vous a manqué 
que de prendre un ton moyen pour exécuter 
votre chanson. 

JuLiA. — Le ton moyen est impossible à garder 
avec votre basse hors de mesure. 

LucETTA. — Mais, vraiment, je faisais la partie 
de basse pour Protée. 

JuLiA. — J'en ai assez de ce bavardage. Voici 
ma réponse à toutes ces importanités. {Elle dé- 
chire la lettre.) Allez-vous-en, et laissez les mor- 
ceaux à terre. Vous voudriez peut-être les ra- 
masser pour me faire entrer en colère? 

LucETTA. — Elle fait semblant d'être offensée, 
mais elle serait charmée qu'une seconde lettre 
vînt renouveler son courroux. 

{Elle sort.) 

JuLiA. — Plût au ciel que je fusse courroucée 
contre celle-là même ! Oh ! mains haïssables , 
comment avez-vous pu déchirer des paroles si 
tendres! O guêpes injurieuses, après vous être 
nourries d'un si doux miel, comment avez-vous 
pu tuer avec vos aiguillons les abeilles qui 
l'avaient fait ! En réparation je vais baiser tous 
ces morceaux de papier chacun à leur tour. Voyez ! 
celui-ci porte écrit : « Tendre Jutia. » Oh ! plutôt 
cruelle Jutia! Vois, en punition de ton ingratitude, 
je jette ton nom contre ces dures pierres , et je 
marche avec mépris sur ton dédain. Sur celui-là, 
on lit : I Protée, blessé d'amour. » Pauvre nom 
blessé! mon sein sera ta couche jusqu'à ce que ta 
blessure soit entièrement guérie, et je sonde ainsi 
sa profondeur avec un baiser de souveraine affec- 
tion. Deux fois, trois fois, ce nom de Protée se 
trouve écrit ; soyez calmes, bons vents, n'empor- 
tez pas un seul mot jusqu'à ce que j'aie retrouvé 



chaque lettre de cette lettre , excepté celles qui 
forment mon propre nom; pour celles-là, qu'un 
tourbillon les emporte sur le sommet effrayant 
d'un roc escarpé et sauvage, et de là les préci- 
pite dans la mer en courroux. Las! voici dans une 
seule ligne son nom deux fois écrit : « Protée le 
pauvre délaissé, Protée le passionné à la douce 
Julia. » Ces derniers mots, je vais les déchirer; 
et cependant je n'en ferai rien , puisque si gen- 
timent il les a accouplés aux expressions gémis- 
santes qui accompagnent son nom. Je vais unir 
ainsi nos deux noms l'un contre l'autre ; bien, 
maintenant embrassez-vous , enlacez-vous, dispu- 
tez-vous, faites tout ce que vous voudrez. 
{Rentre Lucetta.) 

LrcETTA. — Madame, le dîner est servi et votre 
père attend. 

JuLiA. — Bien, partons. 

Lucetta. — Quoi? est-ce que nous allons lais- 
ser là ces morceaux de papier pour faire des 
cancans à tout venant? 

Julia. — S'ils vous inspirent tant de sollici- 
tude, le mieux est de les relever. 

Lucetta. — J'ai été déjà relevée moi-même pour 
les avoir laissés tomber ; cependant , je ne veux 
pas les laisser là exposés à prendre froid. 

Julia. — Je vois que vous avez pour ces pau- 
vres restes une piété de bout de mois. 

Lucetta. — Bien, bien, Madame, dites ce qu'il 
vous semble voir; moi aussi je vois ce que je 
vois, quoique vous imaginiez que je suis myope. 

Julia. — Allons, allons, vous plairait-il de me 
suivre ? 

SCÈNE m. 

Vérone. ■ — Un appartement dans la maison d'Antonio. 

Entrent ANTONIO et PANTHINO. 

Antonio. — Dites-moi, Panthino, qu'est-ce 
donc que ce langage sévère que mon frère vous a 
tenu dans le cloître ? 

Panthino. — C'était à propos de son neveu 
Protée, votre fils. 

Antonio. — Eh bien! qu'en disait-il? 

Panthino. — Il s'étonnait que Votre Seigneurie 
lui permit de dépenser sa jeunesse au logis, tan- 
dis que d'autres pères de moindre état envoient 
leurs fils pousser leur chemin dans le monde, les 
uns aux armées, pour y tenter la fortune mili- 
taire ; d'autres à la découverte d'îles lointaines ; 



ACTE I, SCtTSE III. 



53 




JuLiA. Je voudrais connaître ses sentiments. 
LucETTA. Jetez les yeux sur cette lettre. Madame. 



(Acte I , se. II.)' 



54 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



d'autres encore aux universités savantes. Il disait 
que votre fils Protée était égal à n'importe la- 
quelle de ces carrières , et même à toutes, et il 
m'a recommandé de vous solliciter de ne pas le 
laisser davantage perdre son temps au logis, car 
ce serait plus tard pour lui une grande infério- 
rité que de n'avoir pas voyagé dans sa jeunesse. 

AwTONio. — Tu n'as pas besoin de me presser 
beaucoup à propos d'un sujet qui depuis un mois 
ne me sort pas de la tête. J'ai sérieusement ré- 
fléchi qu'il perdait son temps, et qu'il ne serait 
jamais un homme accompli sans la connaissance 
et l'usage du monde. L'expérience s'acquiert par 
la pratique des choses et se perfectionne par le 
cours rapide des années ; mais alors , dis-moi , où 
vaudrait-il mieux l'envoyer? 

Panthino. — Je pense que 'V^otre Seigneurie 
n'ignore pas que son compagnon, le jeune Va- 
lentin , est attaché au service de l'empereur dans 
sa cour royale. 

Antonio. — Je le sais parfaitement. 

Panthino. — Je crois que c'est là que Votre 
Seigneurie ferait bien de l'envoyer ; là, il prati- 
querait les joutes et les tournois, entendrait de 
beaux discours , converserait avec des gentils- 
hommes et serait à portée de tous les exercices qui 
conviennent à sa jeunesse et à sa noble naissance. 

Antonio. — Je goûte ton opinion ; tu m'as fort 
bien conseillé, et la mise à exécution de tes avis 
te fera voir combien ils m'agréent. Je vais sans le 
moindre retard le dépêcher à la cour de l'em- 
pereur. 

Panthino. — Demain, si cela vous convient, 
car don Alphonso et d'autres gentilshommes de 
renom doivent partir pour aller saluer l'empereur 
et mettre leurs services à sa disposition. 

Antonio. — Très-bonne compagnie ; Protée 
partira avec eux, et — mais justement le voilà 
fort à propos. Nous allons lui annoncer cette 
résolution. 

Entre PROTÉE. 

Protée. — Doux amours! douces lignes! douce 
vie ! Voici la marque de sa main, agent de son 
cœur; voici son serment d'amour, gage de son 
honneur. Oh! si nos pères voulaient approuver 
notre amour et sceller notre bonheur de leur 
consentement ! O céleste Julia ! 

Antonio. — Qu'est-ce donc? Quelle est cette 
lettre que vous lisez? 

PiioiÉE, — Plaise à Votre Seigneurie, c'est un 
mot ou deux de souvenir que m'envoie Va- 



lentin, et qu'il m'a fait parvenir par un ami qui 
vient de le quitter. 

Antonio. — Passez-moi cette lettre, que je voie 
les nouvelles qu'elle contient. 

Protée. — Elle ne contient aucune nouvelle, 
seigneur; Valentin m'écrit simplement pour me 
dire combien il vit heureux, combien adoré, et 
journellement honoré par l'empereur de marques 
de faveur, et pour m' exprimer le désir de me voir 
auprès de lui, associé à sa fortune. 

Anionio. — Et dans quelles dispositions ce 
souhait vous laisse-t-il ? 

Protée. — Mais dans les dispositions de quel- 
qu'un qui n'a d'autre volonté que celle de Votre 
Seigneurie, et qui ne dépend pas du désir d'un ami. 

Antonio. — Ma volonté s'accorde passable- 
ment bien avecj son désir. Ne va pas t'étonner de 
ma brusque décision; ce que je veux, je le veux, 
et c'est tout. J'ai résolu que tu irais passer quel- 
que temps avec Valentin à la cour de l'empereur; 
tu recevras de moi exactement la même pension 
qu'il reçoit des siens. Tiens- toi prêt à partir de- 
main matin , ne t'excuse pas , mes ordres sont 
péremptoires. 

Protée. — Monseigneur, je ne puis avoir fait 
mes préparatifs en si peu de temps; veuillez dif- 
férer mon départ d'un jour ou deux. 

Antonio. — N'aie aucune crainte, les choses 
dont tu auras besoin te suivront de près ; plus de 
retard ; tu partiras demain. Marchons, Panthino; 
vous allez vous employer à presser les préparatifs 
de son voyage. 

{^Antonio et Panthino sortent.'^ 

Protée, seul. — Ainsi, en évitant le feu par 
crainte de me brûler, je me suis jeté dans la 
mer, où je me suis noyé. Je n'ai pas osé montrer 
à mon père la lettre de Julia de peur qu'il ne mît 
obstacle à mon amour, et le plus grand de tous 
les obstacles, c'est ma propre excuse qui lui a 
fourni le moyen de l'élever. Oh ! comme le prin- 
temps d'amour ressemble à la splendeur incertaine 
d'un jour d'avril, qui découvre maintenant toute la 
beauté du soleil et que tout à l'heure un nuage en 
passant va dissiper ! 

{^Rentre Panthinn.') 

Panthino. — Messire Protée, votre père vous 
demande. 11 est très-pressé; par conséquent, allez 
vite, je vous en prie. 

Protée. — C'est bien, j'y cours; mon cœur 
obéit, et cependant il répond non mille fois. 
{Ils sortent.) 



ACTE II, SCÈNE I. 



ACTE II. 



SCENE PREMIÈRE. 

IVIilan. — Vn appartement dans le palais du duc. 

Entrent VALENTIN et SPEED. 

Speed. — Monsievu', votre gant. 

Valentin. — Il n'est pas à mol ; j'ai mis les 
miens. 

Speed. — Il doit être cependant à vous, car 
c'est mi gant dépareillé qui cherche son autre 
moitié. 

Valentin. — Ah ! laisse-moi voir ; oui, donne- 
le-moi; il m'appartient. O doux ornement qui 
pare une chose divine ! Ah ! Silvia ! SUvia ! 

Speed, appelant. — Madame Silvia! l\Iadame 
Silvia! 

"Vaxentin. — Eh bien ! faquin, qu'est-ce que 
ces manières ? 

Speed. — Oh ! Slonsieur, elle est hors de la 
portée de ma voix. 

'Valentin. — Biais qui vous a donc commandé 
de l'appeler, îMonsieur? 

Speed. — Votre Honneur elle-même, Monsieur, 
ou je me suis trompé. 

Valentin. — Fort bien, vous aurez toujours 
trop de hâte. 

Speed. — Et cependant vous m'avez grondé 
tout récemment pour mon trop de lenteur. 

Valentin. — Assez, Monsieur ; dites-moi, con- 
naissez-vous Madame Silvia? 

Speed. — Celle qui est aimée de Votre Hon- 
nem'? 

Valentin. — Comment savez-vous donc que je 
suis amoureux? 

Speed. — Parbleu, par les signes particuliers 
que voici : vous avez appris, à l'exemple de Mes- 
sire Protée, à croiser vos bras comme un mé- 
content ; à vous délecter d'un chant d'amour 
comme un rouge-gorge ; à vous promener seul 
comme quelqu'un qui a la peste ; à soupirer comme 
un écolier qui a perdu son A B C ; à pleurer 
comme une fillette qui vient d'enterrer sa grand'- 



maman ; à jeûner comme un homme c[ui est à la 
diète ; à veiller comme un homme qui a peur des 
voleurs ; à parler d'une voix pleurnicheuse comme 
un mendiant à la Toussaint. Auparavant, vous 
aviez coutume, lorsque vous riiez, d'éclater comme 
un coq, et lorsque vous vous promeniez, de marcher 
comme un lion ; si vous jeûniez c'était immé- 
diatement après dîner, et si vous aviez l'air triste 
c'était toujours faute d'argent. Mais il a suffi d'une 
maîtresse pour vous métamorphoser si complète- 
ment que, lorsque je vous regarde, c'est à peine 
si je reconnais mon maître. 

Valentin. — Est-ce qu'on remarque en moi 
tous ces signes? 

Speed. — On les remarque tous en dehors de 
vous. 

Valentin. — En dehors de moi ! c'est impos- 
sible, s 

Speed. — En dehors de vous, et cela est très- 
certain, car vous êtes si simple qu'en dehors de 
vous personne ne saurait l'être autant ; mais 
ces folies vous dominent tant au dedans qu'elles 
vous mettent en dehors de vous, et qu'elles tr;ms- 
paraissent au travers de vous comme l'urine dans 
une fiole ; si bien que toute personne qui vous 
voit possède l'œil d'un médecin pour désigner 
votre maladie. 

Valentin. — Mais, dis-moi, connais-tu Madame 
Silvia ? 

Speed. — Celle que vous regardez toujours 
ainsi à souper? 

Valentin. — Ah ! tu en as fait la remarque? 
Elle-même précisément. 

Speed. — Non, Monsieur, je ne la connais pas. 

Valentin. — Comment ! tû la connais pour me 
l'avoir vu regarder, et cependant tu ne la connais 
pas? 

Speed. — N'a-t-elle pas l'air très-commun , 
Monsieur? 

Valentin. — • Mais non, mon garçon; elle est 
moins belle encore qu'elle n'est distinguée. 

Speed. — Quant à cela. Monsieur, je le sais 
parfaitement. 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



Valentin. — Quoi! qu'est-ce que tu sais ? 

Speed. — Qu'elle n'est pas aussi belle que dis- 
tinguée — de \ous. 

Valentin. — Je veux dire que sa beauté est 
exquise et sa distinction infinie. 

Speed. — C'est que l'une est en peinture et que 
l'autre est sans prix. 

Valentin. — Comment en peinture? Comment 
sans prix? 

Speed. — Parbleu, Monsieur, elle se peint tel- 
lement pour se faire belle que pour tout homme sa 
beauté est sans prix. 

Valentin. — Eh bien! quel cas faites-vous donc 
de moi ? J'estime à un très-haut prix sa beauté. 

Speed. — Vous ne ^a^ez pas revue depuis 
qu'elle est défigurée ? 

Valentin. — Depuis quand est-elle défigurée? 

Speed. — Depuis que vous l'aimez. 

Valentin. — Je l'ai aimée dès le premier mo- 
ment où je l'ai vue et je la trouve toujours belle. 

Speed. — Si vous l'aimez, vous ne pouvez la 
voir. 

Valentin. — Pourquoi? 

Speed. — Parce que l'amour est aveugle. Oh ! 
pourquoi n'avez-vous pas mes yeux, ou pourquoi 
^vos yeux n'ont-ils plus la clairvoyance qu'ils 
avaient autrefois , alors que vous plaisantiez 
Messire Protée parce qu'il allait sans jarre- 
tières ! 

Valentin. — Eh bien ! qu'est-ce que je verrais 
maintenant si j'avais encore cette clairvoyance? 

Speed. — Votre présente folie et l'extrême 
laideur de votre maîtresse , car si Protée , étant 
amoureux , n'y voyait pas assez pour attacher 
ses chausses, vous, qui êtes maintenant dans le 
même état, vous n'y voyez pas assez pour mettre 
les vôtres. 

Valentin. — Il me semble, alors, mon garçon, 
que vous êtes amoureux, car, hier matin, vous 
n'y avez pas vu assez clair pour essuyer mes sou- 
liers. 

Speed. — C'est vrai, Blonsieur, j'étais amou- 
reux de mon lit ; je vous remercie de m' avoir 
bousculé pour mon amour ; cela m'a donné plus 
de hardiesse pour vous relancer sur les vôtres. 

Valentin. — Bref, je lui parle une grande af- 
fection. 

Speed. — Je voudrais que vous la lui eussiez 
remise; de cette façon vous seriez débarrassé de 
votre affection. 

Valentin. — Hier au soir elle m'a commandé 



d'écrire quelques vers pour une personne qu'elle 
aime. 

Spekd. — Et les avez-vous écrits ? 

Valentin. — Oui. 

Speed. — Et les vers ne sont-ils pas quelque 
peu boiteux? 

Valentin. — Non, mon garçon; ils sont aussi 
droits qu'il m'a été possible de les faire. — Si- 
lence ; elle vient. 

Entre SILVIA. 

Speed, à part. — Oh ! l'excellente pièce ! Oh ! 
l'admirable marionnette ! Mon maître va mainte- 
nant lui souffler les paroles de son rôle. 

Valentin. — Madame et maîtresse, mille bon- 
jours. 

Speed, à part. — • Eh ! donnez-vous une bonne 
nuit, cela vaudra un million de révérences. 

Silvia. — Messire Valentin et serviteur, je 
vous en présente deux mille. 

Speed, à part. — C'est lui qui devrait payer 
l'intérêt et c'est elle qui le paye. 

Valentin. — Ainsi que vous me l'avez ordonné, 
j'ai écrit voti-e lettre pour cet ami secret que vous 
ne nommez pas, tâche que j'aurais eu beaucoup 
de répugnance à accomplir, n'était mon obéis- 
sance à Votre Seigneurie. .(// lui donne une lettre.) 

SiLviA. — Je vous remercie, gentil serviteur. 
Voilà qui est très-spirituellement fait. 

Valentin. — Excusez-moi, Madame; cela est 
bien imparfait, car ignorant à quelle personne 
cette lettre doit aller, j'ai écrit à l'aventure et 
sans beaucoup de précision. 

Silvia. — Peut-être trouvez-vous que c'est 
beaucoup de peine? 

Valentin. — Non, Madame ; si cela peut vous 
obliger, vous n'avez qu'à commander pour que je 
vous en écrive mille fois autant : et cependant.... 

Silvia. — Une jolie période ! Bien, j'en devine 
la suite ; et cependant je ne la dirai pas, — et ce- 
pendant je ne m'en soucie point, — et cependant 
reprenez ce pa])ier, — et cependant je vous re- 
mercie, ne voulant pas désormais vous importuner 
davantage . 

Speed, à part. — Et cependant vous recom- 
mencerez, et cependant, encore un autre cepen- 
dant. 

Valentin. — Que veut dire Votre Grâce ? Est-ce 
que cette lettre ne vous plaît pas ? 

Silvia. — Mais si! mais si! Les vers sont très- 
bien tournés ; mais puisque vous les avez écrits 



38 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE. 



à contre-cœur, .reprenez-les, — allons, reprenez- 
les. {Elle lui rend la lettre.) 

Valen'tin. ^ Madame, ils sont pour\ous. 
SiLviA. ^ Oui, oui ; vous i.'s avez écrits ii ma 
requête, Monsieur; mais je n'en veux pas; ils sont 
pour vous : je les aurais voulus plus attendrissants. 
Valentin. — S'il platt à Votre Grâce, j'en écri- 
rai une autre. 

SiLViA. — Et lorsque vous l'aurez écrite, reli- 
sez-la par amour pour moi ; si elle vous plaît, 
tant mieux ; si elle ne vous plaît pas, eh bien, 
tant mieux encore . 

Valentin. — Si elle me plaît, Madame ! Quoi 
alors? 

SiLViA. — Eh bien, si elle vous plaît, gardez-la 
pour votre peine; et là-dessus, bonjour, mon ser- 
viteur. {Elle sort.) 

Speed. — Oh! adresse inaperçue, impénétrable, 
invisible , à peu près comme un nez sur un 
visage ou une girouette sur un clocher. Mon maî- 
tre la sollicite et c'est elle qui enseigne à son solli- 
citeur, qui est son protégé, à devenir son protec- 
teur. Oh ! l'excellent artifice 1 En a-l-on jamais 
connu de plus fort 1 Mon maître pris pour secré- 
taire, et qui s'écrit à lui-même. 

Valentin. — Eh bien, B'Ionsieur, sur quoi donc 
êtes-vous là à raisonner avec vous-même ? 

Speed. — Ne vous en déplaise, je cherchais des 
rimes,- c'est vous qui avez la raison. 

Valentin. — La raison! Pour faire quoi? 
Speed. — Pour être l'orateur de Madame Silvia. 
Valentin. — Auprès de qui ? 
Speed. — Auprès de vous-même. Parbleu, elle 
vous fait la cour par métaphore. 
Valentin. — Quelle métaphore ? 
Speed. — Par une lettre, devrais-je dire. 
Valentin. — Comment donc cela ? elle ne m'a 
pas écrit. 

Speed. — Quel besoin en a-r-elle, puisqu'elle 
vous a fait écrire à vous-même ? Comment , vous 
n'apercevez pas la ruse ? 

Valentin. — Non, ne le crois pas. 
Speed. — En effet, je ne vous crois pas. Mon- 
sieur. Mais n'avez -vous pas aperçu l'aveu 
qu'elle vous a adressé ? 

Valentin. — Elle ne m'a rien adressé , si ce 
n'est une parole de mauvaise humeur. 

Speed. — Comment donc ! elle vous a donné 
une lettre. 

Valentin. — C'est la lettre que j'ai écrite pour 
son ami. 



Speed. — Et cette lettre, elle l'a remise à son 
adresse, voilà tout. 

Valentin. — Je voudrais bien qu'il n'y eût 
rien de pire. 

Speed. — .Te vous garantis que les choses sont 
en aussi bon état que je le dis. « Car souvent 
vous lui avez écrit, et elle, par modestie ou bien 
encore faute de loisir, n'a pas pu vous répondre ; 
peut-être aussi, craignant que quelque messager 
ne découvrît ses sentiments , elle a enseigné à 
l'objet de ses amours lui-même à écrire à son 
amant. » Tout ce que je récite là est textuel, 
car c'est dans un texte imprimé que je l'ai trouvé. 
Mais à quoi rêvez-vous, Monsieur? 11 est l'heure 
du dîner. 

Valentin. — J'ai dîné. 

Speed. — Parfait; mais écoutez. Monsieur : 
quoique le caméléon Amour puisse se nourrir d'air, 
moi je me nourris de viandes et je mangerais vo- 
lontiers un morceau. Oh ! ne soyez pas comme 
votre maîtresse ; laissez-vous attendrir , laissez- 
vous attendrir ! {Ils sortent.) 



SCENE II. 



Vérone. — Le jardin de la 

Entrent PROTÉE et JULIA. 

Protée. — Prenez patience, ma charmante 
Julia. 

JuLiA. — 11 le faut bien, lorsqu'il n'y a pas de 
remède . 

Protée. — Aussitôt qu'il me sera possible, j'ef- 
fectuerai mon retour. 

Julia. — Si votre cœur ne tourne pas, votre 
retour sera bien plus prompt. Gardez ce souve- 
nir pour l'amour de Julia. {Elle lui donne un 
anneau.) 

Protée. — Allons, nous allons faire un échange, 
prenez celui-ci. (// lui donne à son tour un an- 
neau.) 

Julia. ■ — Et scellons ce contrat d'un baiser 
sacré. 

Protée. — Voici ma main comme promesse de 
ma loyale constance, et si jamais il arrive qu'une 
iieure dans la journée me surprenne à ne pas 
soupirer pour l'amour de toi, Julia, puisse l'heure 
suivante m'apporter quelque événement malheu- 
reux en punition de cet oulsli de mon amour 1 Mon 
père m'attend; ne me réponds plus. Voici l'heure 



ACTE II, SCÈNE H. 



dé la marée, une tout autre marée que celle de 
tes larmes, cette marée qui me retiendrait plus 
longtemps que je ne dois. Julia, adieu! {Julia 
sort.) Quoi ! partie sans me dire une parole ? Oui, 
le véritable amour est ainsi, il ne peut parler, car 
la sincérité a pour le faire resplendir des actions 
mcilleiu-es que des paroles. 

Entre PANTHINO. 

Panthino. — Seigneur Protée , on vous at- 
tend. 

Protée. — Marche, j'y vais, j'y vais. Hélas! 
la séparation frappe de mutisme les pauvres 
amants. {Ils sortent.) 



SCENE HT. 

Vérone. — Une rue. 

Entre LANCE , conduisant un chien. 

Laxce. — Vrai, je n'aurai pas fini de pleurer 
avant une heure ; toute la race des Lance a ce 
défaut. J'ai reçu ma proportion comme l'enfant 
prodige, et je vais avec le seigneur Protée à la 
cour impériale. Je crois que Crab, mon chien, 
est bien le chien le plus insensible qui existe ; ma 
mère pleurait, mon père se lamentait, ma sœur 
sanglotait, notre servante hurlait, notre chat se 
tordait les pattes, et toute notre maison était sens 
dessus dessous, et ce matin, aux entrailles cruelles, 
n'a pas versé une seule larme. C'est une pierre, un 
vrai caillou, et qui n'a pas plus de pitié qu'un 
chien. Un juif aurait pleuré en voyant nos adieux; 
c'est au point que ma grand'mère , qui n'a pas 
d'yeux, pleurait, voyez-vous, de notre séparation, 
à s'en rendre aveugle. Je m'en vais vous montrer 
la scène. Ce soulier est mon père; — non, c'est le 
soulier gauche qui est mon père ; ■ — non, non, 
ce soulier gauche est ma mère ; — mais non, cela 
ne va pas comme ça non plus ; — oui, c'est bien 
ça, c'est bien ça , — - c'est le soulier qui a la plus 
mauvaise semelle. Donc, ce soulier qui a un trou 
est ma mère, et l'autre est mon père. C'est cela 
même, morbleu ! Maintenant, Monsieur, ce bâton 
est ma sœur; car, voyez-vous, elle est aussi 
blanche qu'un lis et aussi fluette qu'une verge; ce 
chapeau est Nan, notre servante; je suis le chien; 
non, le chien est lui-même, et je suis le chien. Oh! 
oh! je suis le chien, et le chien est moi ; oui, c'est 
cela, c'est cela. Maintenant, je m'approche de 



mon père : « Père, votre bénédiction. » Mainte- 
nant le soulier ne doit pas dire un mot, tant il 
pleure. Maintenant j'embrasse mon père; bien, 
voilà qu'il pleure à flots. Maintenant, je vais vers 
ma mère. Oh! si elle pouvait parler! Mais, non : 
muette comme une souche. Bien, je l'embrasse; 
là, ça v est. Tenez, voilà exactement le soupir que 
ma mère tire de sa poitrine. Maintenant je vais à 
ma sœur; remarquez le.gémissement qu'elle pousse. 
Maintenant, pendant tout ce temps, le chien ne 
verse pas une larme et ne dit pas un mot ; mais 
voyez comme j'abats la poussière avec mes larmes. 

Entre PANTHINO. 

Panthino. — Vite, vite, -Lance, à bord. Ton 
maître est embarqué et il te faut prendre tes 
jambes à ton cou pour' le rattraper. Eh bien, 
qu'est-ce qu'il va? Pourquoi pleures-tu, bon- 
homme? Dépêche-toi donc, àne, tu vas perdre la 
marée si tu tardes plus longtemps. 

Lance. — Il importe assez peu que \ amarré 
soit perdu; car c'est le plus insensible amarré 
qu'un homme ait jamais amarré. 

Panthino. — Qu'est-ce que c'est que cette 
marée insensible? 

Lance. — Parbleu , celui qui est amarré ici, 
Crab, mon chien. 

Panthino. — Allons donc, nigaud, je veux dire 
que tu perdras le flot, et en perdant le flot, tu 
perdras ton voyage, et en perdant ton voyage, tu 
perdras ton maître, et en perdant ton maître, tu 

perdras ton service, et en perdant ton service 

Eh bien, pourquoi veux-tu m'interrompre ? 

Lance. — De peur que tu ne perdes ta langue. 

Panthino. — Comment pourrais-je perdre ma 
langue ? 

Lance. — Dans ton histoire. 

Panthino. — Dans ta mâchoire! 

Lance. — Moi perdre la marée, et le voyage, 
et le maître, et le service, et l'amarré, allons 
donc ! Sais-tu bien, mon bonhomme, que si la ri- 
vière était à sec, je serais capable de la renouveler 
avec mes larmes, et que si les vents s'abattaient, 
je pourrais pousser le bateau avec mes soupirs. 

Panthino. — Allons, allons, en route, mon 
brave ; on m'a envoyé t' appeler. 

Lance. — Monsieur, appelez-moi comme vous 
voudrez. 

Panthino. — Veux-tu venir? 

Lance. — Bien, je pars. 

(Ils sortent.) 



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LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



SCENE IV. 

Milan. — Un appartement clans le palais du duc. 

Entrent SILVIA, VALENTIN, THURIO 
et SPEED. 

SiLviA. — Serviteur ! 

Valentin. — Blaîtresse? 

Speed. — Maître, le seigneur Thurio fronce le 
sourcil en vous regardant. 

Valentin. — Oui , mon garçon , c'est par 
amour. 

Speed. — Pas pour vous, toujours. 

Valentin. — Pour ma maîtresse, alors. 

Speed. — Vous feriez bien de le battre. 

SiLviA. — Serviteur, vous êtes triste. 

Valentin. — En effet, Madame, je le parais. 

Thuhio. — Paraissez-vous ce que vous n'êtes 
pas? 

Valentin. — Peut-être. 

Thurio. — C'est ce que font les contrefac- 
teurs. 

Valentin. — C'est ce que vous faites. 

Thurio. — Qu'est-ce que je parais que je ne 
sois pas? 

Valentin. — Sage. 

Thurio. — Quelle preuve avez-vous que je sois 
le contraire ? 

Valentin. — Votre folie. 

Thurio. — Et où trouvez-vous ma folie' 

Valentin. — Je la trouve sous votre pourpoint. 

Thurio. — Mon pourpoint est un doublet. 

Valentin. — Eh bien, alors, je doublerai votre 
folie. 

Thurio. — Qu'est-ce à dire ? 

SiLviA. — Comment, vous voilà en colère, Mes- 
sire Thurio! Allez- vous changer de couleur? 

Valentin. — Uonnez-lui-en la permission , 
Madame, c'est une manière de caméléon. 

Thurio. — Un caméléon qui aurait beaucoup 
plus envie d'aspirer votre sang que de respirer 
dans votre air. 

Valentin. — Vous avez dit. Monsieur? 

Thurio. — Oui, Monsieur, dit et fait aussi, pour 
cette fois. 

Valentin. — Cela, je le sais parfaitement. 
Monsieur ; vous finissez toujours avant de com- 
mencer. 

Silvia. — Voilà une belle volée de paroles , 
Messieurs, et vivement envoyée et rendue. 



Valentin. — C'est la vérité, Madame ; nous en 
remercions le prêteur. 

Silvia. — Quel est celui-là, serviteur ? 

Valentin . — Vous-même, Madame ; car vous avez 
prêté le feu. Messire Thurio emprunte son esprit 
aux regards de Votre Grâce, et il dépense gracieu- 
sement ce qu'il emprunte en votre compagnie. 

Thurio. — Monsieur, si vous vous avisez de 
mesurer vos dépenses de paroles sur les miennes, 
je ferai faire banqueroute à votre esprit. 

Valentin. — Je sais cela parfaitement, Mon- 
sieur ; vous avez mi trésor de paroles , mais pas 
d'autre monnaie , j'imagine, pour paver vos do- 
mestiques, car il paraît à leurs livrées râpées 
qu'ils doivent vivre de paroles sèches. 

Silvia. — Assez, Messieurs, assez; voici mon 
[jère. 

Entre LE DUC. 

Le duc. — Eh bien , ma fille Silvia, vous voilà 
vigoureusement assiégée. — Messire Valentin, 
votre père est en bonne santé. Que diriez-vous 
d'une lettre venant de vos amis et vous portant 
force bonnes nouvelles ? 

A'alentin. — Monseigneur, je serai reconnais- 
sant envers tout messager porteur de bonnes nou- 
velles de Vérone. 

Le duc. — Connaissez-vous don Antonio, votre 
compatriote? 

Valentin. — Oui, Monseigneur ; je le connais 
pour être un gentilhomme honorable, fort estimé, 
et qui n'est pas inégal à sa bonne réputation. 

Le duc, — N'a-t-il pas un fils? 

Valentin. — Oui , mon bon Seigneur, un fils 
sur qui peuvent justement se porter l'honneur et 
la considération d'un tel père. 

Le duc — Vous le connaissez bien ? 

Valentin. — Je le connais comme moi-même; 
car nous sommes liés depuis notre enfance et nous 
avons passé toutes nos heures ensemble. Moi, je 
n'étais qu'un profond paresseux, laissant perdre 
avec les précieux bienfaits du temps l'occasion de 
revêtir ma jeunesse d'une perfection divine ; mais 
le seigneur Protée — car tel est son nom — a su 
faire bon usage de son temps et en tirer noble- 
ment profit. Il est jeune d'années, mais vieux 
d'expérience; son visage est sans rides, mais son 
jugement est mûr; et en un mot — car toutes les 
louanges que je lui donne restent en arrière de 
son mérite — accompli au jih^'sique comme au 
moral, il est doué de tous les agréments qui dé- 
corent un gentilhomme. 



ACTE II, SCENE IV. 







SitviA. Assez, Messieurs, assez; voie: 

Le duc. — Malepeste, Monsieur ! s'il répond au 
bien que vous en dites, il n'est pas moins digne 
d'être l'amant d'une impératrice que propre à 
être le conseiller d'un empereur. Eh bien, Mon- 
sieur, ce gentilhomme vient de m'arriver avec 
des recommandations de personnes puissantes ; il 
a l'intention de passer quelque temps ici. Je pense 
que ces nouvelles ne vous contrarient pas. 

Valentin. - Si j'avais pu souhaiter quelqu'un, 
c'eût été lui. 

Le duc. — Faites-lui donc l'accueil qui con- 
vient à son mérite. C'est à vous que je parle, Sil- 
via, et à vous, Messire Thurio , car pour Valen- 
tin, je n'ai pas besoin de lui faire de telles 
recommandations. Je vais vous l'envoyer immé- 
diatement. (// snrt.) 

Valentin. — J'ai déjà parlé de ce gentilhomme 
à Votre Grâce; c'est celui qui serait venu avec moi 



Qon jïère. (Acte II, se. iv.) 

si sa maîtresse n'avait enchaîné ses yeux dans la 
pris(jn de cristal de ses regards. 

SiLViA. — Elle leur a sans doute rendula liberté, 
sur quelque autre garantie de fidélité. 

Valextin. — Je suis bien sûr qu'elle les tient 
encore prisonniers. 

SiLviA. — Alors il doit être aveugle, et étant 
aveugle, comment a-t-il pu trouver son chemin 
pour venir vous chercher ? 

Valentin. — L'Amour a vingt paires d'yeux, 
Madame. 

Thupjo. — On dit que l'Amour n'a pas d'yeux 
du tout. 

Valektin. — Oui , pour voir des amants 
comme vous, Thurio : devant des objets vulgaires 
l'Amour baisse la vue. 

SiLviA. — Finissez, finissez; voici le gentil- 
homme. 



LES DEUX GENTILSHOBIMES DE VERONE. 



Entre PROTEE. 

Valentin. — Soyez le bienvenu , mon cher 
Protéè. — Maîtresse, je vous en prie, confirmez- 
lui sa bienvenue par quelque faveur particu- 
lière. 

SiLviA. — Si c'est le gentilhomme dont vous dé- 
siriez si souvent apprendre des nouvelles, son mé- 
rite lui est une sûre garantie de bon accueil. 

Valentin. — C'est lui, maîtresse; douce dame, 
accordez-lui d'entrer avec moi au service de Vo- 
tre Grâce. 

SiLviA. — Une maîtresse trop humble pour un 
si éminent serviteur ! 

Protée. — Non, douce dame; mais un servi- 
teur trop bas pour mériter un regard d'une aussi 
noble maîtresse. 

Valentin. — Laissez là toute cette escrime de 
modestie; douce dame, admettez-le au rang de 
vos serviteurs. 

Protée. — Je tirerai toute ma fierté de mon 
devoir, et de rien autre chose. 

SiLviA. — Et le devoir n'a jamais été frustré 
de sa récompense. Serviteur, soyez le bienvenu 
auprès d'une indigne maîtresse. 

Protée. — Tout autre que vous qui dirait une 
telle chose risquerait sa vie. 

SiLViA. — Tout autre qui dirait c|ue vous êtes 
le bienvenu ? 

Protée. — Non, que vous êtes indigne. 
{Entre un domestique.) 

Le domestique. — Madame, Monseigneur votre 
père désirerait vous parler. 

SiLviA. — Je suis à ses ordres. {Le domestique 
sort.) Allons, Messire Thurio, venez avec moi. 
Une fois encore, mon nouveau serviteur, soyez le 
bienvenu. Je vous laisse causer des affaires de 
votre pays. Lorsque vous aurez fini, je compte 
entendre parler de vous. 

Protée. — Nous irons tous les deux nous 
mettre aux ordres de Votre Grâce. 

{Sortent Silvia et TImrio.) 

Valentiîj. — Maintenant, dites-moi, comment 
vont tous ceux que vous venez de laisser là-bas ? 

Protée. — Vos parents vont bien et vous en- 
voient tous leurs compliments. 

Valentin. — Et les vôtres? 

Protée. — Je les ai tous laissés en bonne santé. 

Valentin. — Comment se porte votre dame ? 
Et vos amours? prospèrent-ils ? 

Protée. — Mes confidences amoureuses vous 



ennuyaient d'habitude ; je sais que vous ne prenez 
pas plaisir aux entretiens d'amour. 

Valektin. — Oui, arai Protée ; mais ma vie est 
bien changée maintenant. J'ai bien fait pénitence 
pour mes mépris de l'Amour ; son impérieuse 
royauté me les a fait payer par des jeûnes rigou- 
reux, des gémissements de repentance, des larmes 
pendant la nuit , des soupirs d'angoisse pen- 
dant le jour. Pour se venger de mes mépris, 
l'Amour a chassé le sommeil de mes yeux asser- 
vis, dont il a fait les gardiens des souffrances de 
mon propre coeur. O mon gracieux Protée , 
l'Amour est un maître puissant ! Il m'a rendu 
humble à ce point que je confesse qu'il n'est pas 
de malheur comparable à ses châtiments et qu'il 
n'est pas de joie sur terre qui vaille l'honneur 
d'être à son service. Maintenant, plus de causerie, 
si ce n'est sur l'amour ; maintenant, avec ce mot 
tout sec amour, je puis déjeunei', dîner, souper 
et dormir. 

Protée. — Assez ; je lis votre bonne aventure . 
dans vos yeux. N'était-ce pas là l'idole que vous 
adorez ? 

Valentik. — Elle-même. N'est-ce pas que c'est 
un ange du ciel ? 

Protée. — Non, mais c'est un modèle de 
beauté terrestre. 

Valentix. — Dites divine. 

Protée. — • Je ne veux pas la flatter. 

Valektin. — Oh! flattez-moi, car l'amour 
adore les louanges. 

Protée. — Lorsque j'étais malade, vous me 
faisiez avaler des pilules amères ; je veux vous en 
administrer de pareilles. 

Valentin. — Accordez-moi au moins la vérité 
sur elle. Si elle n'est pas divine, avouez au moins 
qu'elle est une principauté souveraine de toutes 
les créatures de la terre. 

Protée. — Ma maîtresse exceptée. 

Valentin. — Cher ami, pas d'exception. Ton 
exception feiait à mon amour une injure excep- 
tionnelle. 

PnoTÉE. — N'ai-jc pas raison de préférer la 
mienne? 

Valentin. — Oui, et je veux t'aider à justifier 
ta préférence. Ta maîtresse sera investie de ce 
grand honneur de porter la queue de ma dame, 
de peur que la vile terre n'ait la chance de voler 
un baiser à son vêtement, et que deVenant or- 
gueilleuse d'une si haute faveur, elle ne dédaigne 
de faire pousser les fleurs embaumées de l'été et 



ACTE II, SCENE IV. 



63 



rie nous condamne à perpétuité aux rigueurs de 
l'hiver. 

Protée. — Qu'est-ce à dire, Valentin? Qu'est-ce 
que toutes ces vantardises ? 

" Valentin. — Pardonnez-moi, Protée; toutes 
mes paroles ne peuvent rien pour vanter celle 
dont la perfection met à néant toutes les autres 
perfections; elle est seule de son espèce. 

Pkotee. — Eh bien! laissez-la seule. 

Valentin. — Pas pour le monde entier. Elle 
est à moi, ami, et la possession d'un tel joyau me 
fait ausai. riche qae le seraient vingt océans dont 
les sables seraient des perles, les flots du nectar, 
et les rochers de l'or pur. Pardonne-moi de ne 
pas songer à toi ; mais, tu le vois, mon amour me 
fait extravaguer. Mon stupide rival, auquel son 
père porte affection, uniquement à cause de ses 
immenses richesses, est sorti avec elle ; il me faut 
aller les rejoindre, car l'amour, tu le sais, est 
plein de jalousie. 

Pkotée. — Mais vous aime-t-elle ? 

Valentin. — Oui, et nous sommes fiancés; il y 
a mieux : nous avons fixé l'heure de notre ma- 
riage ainsi que le plan secret de notre évasion : 
escalade par sa fenêtre, échelle de corde, tous 
les moyens sont arrêtés et décidés pour mon 
bonheur. Viens avec moi dans ma chambre, mon 
bon Protée; tu m'aideras de tes conseils dans cette 
•affaire. 

Protée. — Allez devant; je vais vous retrouver 
tout à l'heure ; il faut que je me rende au port 
pour faire débarquer quelques bagages dont j'ai 
un besoin absolu, puis j'irai vous rejoindre im- 
médiatement. 

Valentin. — Vous dépècherez-vous ? 

Pkotée. — Oui. 

[Valentin et Speed sortent.') 

Pkotée, seul. — De même qu'une chaleur éteint 
une autre chaleur et qu'un clou en chasse un au- 
tre, ainsi le souvenir de mon ancien amour est 
-entièrement effacé par un objet plus nouveau. 
Est-ce sa beauté ou l'éloge de Valentin, est-ce 
sa vraie perfection ou ma menteuse duplicité qui 
font ainsi déraisonner ma raison ? Elle est belle, 

mais elle est belle aussi Julia que j'aime que 

j'aimais, car maintenant mon amour s'est fondu, 
pareil à une image de cire placée près du feu, 
qui ne porte plus la ressemblance de la chose 
qu'elle était. Il me semble que mon zèle pour 
Valentin s'est refroidi et que je ne l'aime plus 
-comme autrefois. C'est que j'aime trop sa dame. 



beaucoup trop, et voilà pourquoi je l'aime si peu, 
lui. Que sera donc ma passion quand je la con- 
naîtrai mieux, puisque sans la connaître j'ai pu 
commencer à l'aimer ! Ce n'est pourtant encore 
que le portrait d'elle-même que j'ai contemplé, et 
il a suffi pour éblouir l'œil de ma raison; mais 
lorsque je contemplerai la réalité de ses perfec- 
tions, il. n'y a pas de raison pour que je ne de- 
vienne pas aveugle. Je vais tenir en bride, si je 
le puis, mon amour qui s'égare; sinon,j'userai de 
mon adresse pour la conquérir. [Il sort.) 



SCENE V. 



Entrent SPEED et LANCE. 

Speed. — Lance, parole d'honneur, tu es le 
bienvenu à Milan. 

Lance. — Ne te parjure pas ainsi, mon tourte- 
reau , car je ne suis pas le bienvenu. Je suis tou- 
jours d'avis qu'un homme n'est jamais perdu 
avant d'être pendu , et qu'il n'est jamais le bien- 
venu quelque part avant qu'on ait tiré cer^ 
tains canons et que l'hôtesse ait dit : « Soyez le 
bienvenu. » 

Speed. — Viens çà, tête de fou; je vais te 
mener tout droit au cabaret, où , pour un canon 
de dix sous, tu auras dix mille souhaits de bien- 
venue. Mais , dis-moi , flandrin , comment ton 
maître s'est-il séparé de Madame Julia ? 

Lance. — Parbleu, après s'être pris à bras-le- 
corps pour tout de bon, ils se sont sépares en 
bonne humeur, satisfaits l'un de l'autre. 

Speed. — Mais l'épousera-t-elle? 

Lance. — Non. 

Speed. — Comment, non ? Et lui, l'épousera- 
t-il? 

Lance. — Pas davantage. 

Speed. — Comment donc ? Est-ce qu'ils ont 
rompu ? 

I.ANCE. — Rompu, non; à eux deux ils sont 
unis comme un seul poisson. 

Speed. — Oui; mais en quelle position sont 
leurs afi'aires? 

Lance. — Parbleu , lorsque la position est 
bonne pour lui, elle est bonne pour elle aussi. 

Speed. — Quel âne tu fais ! Je ne parviens pas 
à supposer ce que tu veux dire. 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



Lance. — Quel imbécile tu es de ne pas le pou- 
voir ! Mon bâton le supposei-ait, lui ! 

Speed. — Ce que tu veux dire? 

Lance. — Oui, et ce que je veux faire aussi. 
Regarde, je n'ai qu'à me pencher et je vais le lui 
faire supposer. 

Speed. — Tu poses sur lui, c'est la vérité. 

Lance. — Eh bien ! poser sur ou supposer, 
n'est-ce pas la même chose ? 

Speed. — Dis-moi vrai : y aura-t-il un mariage? 

Lance. — Demande à mon chien. S'il dit oui, le 
mariage se fera; s'il dit non, il ne se fera pas. S'il 
remue sa queue sans rien dire, le mariage se fera. 

Speed. — La conclusion de tout cela, c'est que 
le mariage se fera. 

FRANCE. — Tu n'obtiendras jamais ce secret de 
moi que par parabole. 

Speed. — Cela m'est bien égal, pourvu que je 
l'obtienne ainsi ; mais. Lance, que dis-tu de mon 
maître, qui est devenu un remarquable amoureux? 

Lance. — Je ne l'ai jamais connu autrement. 

Speed. — Autrement que quoi? 

Lance. — Qu'un homme à moues remarquables, 
comme tu viens de le dire fort bien. 

Speed. — Mais, fils de catin, tu ne m'as pas 
entendu. 

Lance. — Eh ! animal, ce n'est pas de toi que 
j'entendais parler, c'est de ton maître. 

Speed. — Je te dis que mon maître est devenu 
un amoureux très-chaud. 

Lance. — Et je te dis, moi, que cela m'est égal 
que l'amour l'échaude. Viens, si tu veux, avec 
moi, à la boutique à bière ; sinon je t'appelle 
Hébreu, Juif et indigne du nom de chrétien. 

Speed. — Pourquoi cela? 

Lance. — Parce que tu n'as pas assez de cha- 
rité pour suivre un chrétien dans sa bière. Veux- 
tu venir ? 

Speed. — A ton service. {Ils sortent.) 

SCÈNE VI. 

Milan. — Un appartement dans le palais du duc. 

Entre PROTÉE. 

PnoTÉE. — Abandonner ma Julia, c'est être 
parjure; aimer la belle Silvia, c'est être parjure ; 
trahir mon ami, c'est être encore plus parjure, et 
cependant le pouvoir qui m'imposa mon premier 
serment est le même qui me provoque à ce triple 
parjure. Amour m'ordonne de jurer et Amour 



m'ordonne de me parjurer. Oh ! Amour, doux 
tentateur, si tu as fait le péché, enseigne à 
ton sujet induit en tentation à l'excuser! J'ai 
d'abord adoré une étincelante étoile, mais main- 
tenant j'adore un soleil céleste. Les vœux irré- 
fléchis peuvent être rompus par la réflexion, et il 
manque d'esprit, celui qui manque d'une volonté 
assez résolue pour persuader à son esprit d'échan- 
ger l'inférieur contre le meilleur. Fi, fi, langue irré- 
vérencieuse! Oser appeler inférieure celle dont tu 
as si souvent affirmé la souveraineté par vingt mille 
serments tirés du plus profond de mon âme ! Je ne 
puis cesser d'aimer, et c'est cependant ce que je 
fais ; mais , dans mon cas particulier, je cesse 
d'aimer là où je devrais continuer à aimer. Je 
perds Julia et je perds Valentin. Pour les garder, 
il faut que je me perde moi-même; si, au con- 
traire, je les perds, je me gagne moi-même en 
échange de Valentin, et en échange de Julia je 
gagne Silvia. Je me suis plus cher à moi-même 
qu'un ami, car l'amour de soi est ce qui nous 
est le plus précieux, et Silvia — j'en prends à té- 
moin le ciel qui l'a faite si belle — réduit Julia à 
la condition d'Ethiopienne hâlée. J'oublierai que 
Julia est vivante en me rappelant que mon amour 
pour elle est mort; et quant à Valentin, je le tien- 
drai pour ennemi, puisque j'espère retrouver dans 
Silvia une amitié plus douce que la sienne. Je ne 
puis être constant envers moi-même sans user de 
quelque trahison envers Valentin. Cette nuit, il se 
dispose à escalader, au moyen d'une échelle de 
corde, la fenêtre de la céleste Silvia, et moi, son 
rival, qu'il a mis dans le secret, je dois être son 
auxiliaire. Je m'en vais immédiatement donner 
avis de leur pi'ojet de déguisement et de fuite au 
père de Silvia, qui, dans sa fureur, bannira Va- 
lentin, car il a l'intention de donner sa fille à 
Thurio ; mais Valentin une fois parti , j'entra- 
verai par quelque adroite ruse les gauches mouve- 
ments de ce lourdaud de Thurio. Amour, comme 
tu m'as prêté ton esprit pour tracer la route de 
mon dessein, prête- moi tes ailes pour arriver 
rapidement à son terme. [1/ s rt.) 

SCÈNE VII. 

Vérone. — Un appartement dans la maison de Julia. 

Entrent JULIA et LUCETTA. 

Julia. — Conseille-moi, Lucetta ; assiste-moi, 
ma bonne fille ; je t'en conjure, par ta plus tendre 



ACTE II, SCENE VII. 



65 




Speed. Dis-moi vrai : y aura-t-il un mariage? 
Lance. Demande à mon chien. S'il dit oui , le ma 
quene sans rien dire , le mariage se fera. 

amitié, toi qui es la tablette où toutes mes pen- 
sées sont lisiblement inscrites et gravées , fais- 
moi la leçon et suggère-moi quelque bon moyen 
qui me permette avec honneur d'aller rejoindre 
mon bien-aimé Protée. 

LucETTA. — Hélas ! La route est longue et fati- 
gante. 

JuLiA. — Un pèlerin vraiment pieux ne se fati- 
gue pas de mesurer des royaumes avec ses faibles 
pieds ; combien moins encore se fatiguera-t-elle, 
celle qui a pour voler les ailes de l'amour, sur- 
tout lorsque ces ailes doivent la diriger vers un 
si cher objet et de perfections aussi divines que 
Messire Protée ! 

LucETTA. — Il vaudrait mieux patienter jus- 
qu'au retour de Protée. 

JuLiA. — Oh ! ne sais-tu pas que ses regards 



fera ; s'il dit non , le mariage 



se fera pas. S'il remue 
(.A.cte II, se. V.) 



sont l'aliment de mon âme ? Plains-moi pour la 
disette où je dépéris, soupirant depuis si long- 
temps après cette nourriture. Si tu connaissais les 
émotions intimes de l'amour, tu saurais qu'autant 
vaudrait allumer du feu avec de la neige que 
chercher à éteindie le feu de l'amour avec des 
paroles. 

LucETTA. — Je ne cherche pas à éteindre le feu 
ardent de votre amour, mais à en modérer l'ex- 
trême violence, de crainte qu'il ne brûle au delà 
des bornes de la raison. 

JuLiA. — Plus tu essayes de le contenir et plus 
il brûle. Le courant qui glisse avec un doux mur- 
mure, tu le sais bien, lorsqu'il est arrêté, 
bouillonne avec une colère impatiente , mais, 
lorsque son cours naturel n'est pas empêché, il 
rend une délicieuse musique en passant sur les 



66 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE. 



cailloux éniaillés, et donne un doux baiser à tous 
les roseaux qu'il rencontre dans son pèlerinage ; 
c'est ainsi, en s'amusant à mille capricieux re- 
tards , que par mille détours sinueux il s'achemine 
vers le tumultueux Océan. Laisse-moi donc aller 
et n'empêche pas mon cours ; je serai patiente 
comme un doux ruisseau et je saurai trouver un 
plaisir dans la fatigue de chacun de mes pas jusqu'à 
ce que le dernier m'ait enfin conduite près de mon 
amour; là je me reposerai alors, comme après 
bien des tourmentes une âme bienheureuse se 
repose dans les champs Élysées. 

LucETTA. — Mais sous quel costume voyagerez- 
vous ? 

JuLiA. — Je ne voyagerai pas avec des habits 
de femme, car je veux éviter les agi'essions gros- 
sières des hommes entreprenants. Bonne Lucetta, 
procure-moi un costume qui puisse convenir à un 
page de bonne naissance. 

Lucetta. — Il faut alors que Votre Seigneurie 
coupe ses cheveux. 

JuLiA. — Non, ma fille, je les attacherai par 
des cordons de soie en vingt nœuds vainqueurs, 
de l'originalité la plus capricieuse. La fantaisie va 
bien à tmjeune homme même plus âgé que je n'en 
aurai l'air. 

LncETTA. — De quelle manière ferai-je vos 
culottes, madame ? 

JuLiA. — C'est à peu près comme si tu di- 
sais : <c Dites-moi, mon bon monsieur, de quelle 
largeur voulez- vous votre jupon? ». Fais-les de 
la façon qui te plaira le mieux, Lucetta. 

Lucetta. — Il vous les faut nécessairement 
avec une languette, madame. 

JuLiA. — Fi, fi, Lucetta! cela serait tout à 
lait malséant. 

Lucetta. — Un haut-de-chausses ne vaut pas 
une épingle s'il n'a pas de languette où l'on 
puisse attacher des épingles. 

.IuLiA. — Lucetta , choisis ce qui paraîtra à 
ton amitié le plus convenable et le plus élé- 



gant. Mais, dis-moi, ma fille, qu'est-ce que le 
monde pensera de moi pour avoir entrepris un 
voyage aussi, aventureux ? Je crains fort qu'il 
ne fasse médire de moi. 

Lucetta. — Si telle est votre crainte, restez 
au logis et ne partez pas. 

JuLiA. — Oh ! pour cela, non. 

Lucetta. — Alors, ne vous souciez pas de la 
calomnie et partez. Si , à votre arrivée, Piotée 
se montre heureux de votre voyage, il importe 
bien peu qu'il déplaise à tel ou tel quand vous 
serez partie ; mais je redoute fort que Protée 
n'en soit pas enchanté. 

JuLiA. — C'est là la moindre de mes craintes, 
Lucetta ; des serments par milliers, des larmes 
par flots, des preuves d'amour à l'infini , me 
garantissent un tendre accueil auprès de mon 
Protée. 

Lucetta. — Toutes ces démonstrations sont aux 
ordres des hommes infidèles. 

JuLiA. — Hommes vils, ceux qui les emploient 
à si vile fin ! Mais des étoiles plus loyales ont 
présidé à la naissance de Protée : ses paroles sont 
des chaînes, ses serments sont des oracles, son 
amour est sincère, ses pensées sans tache, ses 
larmes de véridiques messagères de son cœur, 
son cœur aussi éloigné de la fraude que le ciel 
l'est de la terre. 

Lucetta. — Plaise à Dieu qu'il se montre tel 
que vous le décrivez, à votre arrivée ! 

JuLiA. — Ecoute, si tu m'aimes, ne lui fais pas 
l'injure de soupçonner sa loyauté, mais aime-le 
si tu veux mériter nion amitié. Viens immédia- 
tement avec moi dans ma chambre prendre note 
des objets qui me sont nécessaires pour exé- 
cuter ce voyage si désiré. Je mets à ta disposition 
tout ce qui m'appartient, mes biens, mes terres, 
ma réputation , et je ne te demande en retour 
que de m'expédier d'ici. Viens, ne me réponds 
pas, et à notre affaire immédiatement. Ces re- 
tards m'impatientent. (Elles sortent.) 



ACTE III, SCÈNE I. 



67 



ACTE III. 



SCENE PREMIERE. 

Milita. — Une anticluimbre duns le palais du duc. 

Entrent LE DUC , THURIO et PROTÉE. 

Le nue. — Seigneur Thurio , laissez-nous seuls 
un instant, je vous prie; nous avons à nous 
entretenir de quelques affaires secrètes. [Thurin 
sort.) Maintenant, dites-moi, Protée , ce que vous 
me voulez. 

Protée. — Mon gracieux seigneur, ce que je 
vais vous révéler, les lois de l'amitié m'ordonnent 
de le cacher; mais lorsque je repasse dans ma 
pensée toutes les gi-acieuses faveurs que j'ai re- 
çues de vous, tout indigne que je suis, le senti- 
ment du devoir m'aiguillonne à vous découvrir ce 
que nul autre mobile au monde n'aurait le pouvoir 
de m'arraclier. Sachez donc, noble prince, que le 
seigneur Valentin, mon ami, se propose, cette 
nuit, d'enlever votre fille ; j'ai été pris, moi en 
personne, pour confident du complot. Je sais que 
vous avez résolu de donner votre aimable fille à 
Thurio, qu'elle déteste, et si elle vous était ainsi 
enlevée, ce serait pour votre vieillesse une cruelle 
affliction. Aussi, par respect de mon devoir, j'ai 
préféré entraver mon ami dans l'exécution de son 
projet, plutôt que de laisser, en me taisant, s'en- 
tasser sur votre tête une montagne de chagrins 
qui, si vous n'étiez averti, vous pousseraient pré- 
maturément dans la tombe. 

Le duc. — Protée, je te remercie de ton hon- 
nête sollicitude ; en retour, dispose, de moi tant 
que je vivrai. Moi-même, je m'étais très-souvent 
aperçu de leur amour, alors qu'ils me croyaient 
le plus profondément endormi, et, plus d'une fois, 
j'ai eu l'intention d'interdire à Valentin et la so- 
ciété de ma fille et le séjour de ma cour ; mais, 
craignant que mes soupçons jaloux , m'induisant 
en erreur, ne me portassent à lui faire préjudice 
à tort, — je me suis mis en garde jusqu'ici contre 
les jugements téméraires , — je lui ai fait bon 
visage, afin d'arriver à découvrir ce que tu viens 



de me révéler toi-même. Pour bien te prouver 
jusqu'où allaient mes craintes, sache que, con- 
naissant la prise que la séduction a sur la tendre 
jeunesse, j'ai placé sa chambre à coucher tout au 
haut d'unTe tour dont j'ai toujours gardé la clef 
sur moi et d'où Silvia ne peut être enlevée. 

Protée. — Apprenez, noble seigneur, qu'ils 
ont adopté un plan qui lui permettra d'escalader 
la chambre à coucher de votre fille, et de la des- 
cendre par une échelle de corde. Cette échelle, 
le jeune amant est en ce moment même allé la 
chercher, et il va tout à l'heure passer par ici en 
la portant; vous pouvez, s'il vous plaît, l'arrêter 
au passage. Mais , mon bon seigneur, mettez-y 
assez d'adresse pour que ma révélation ne soit 
pas soupçonnée, car c'est par amour pour vous et 
non par haine pour mon ami que je vous ai dé- 
couvert ce projet. 

Le duc. — Sur mon honneur, il ne saura jamais 
que j'ai reçu de toi la moindre lumière sur cette 
affaire. 

Protée. — Adieu , monseigneur, voici venir 
Valentin. {IL sort.) 

Entre VALENTIN. 

Le duc. — Messire Valentin, où allez-vous si 
vite? 

Valentin. — Avec le plaisir de Votre Grâce, 
il y a im messager qui attend mes lettres pour 
mes amis, et je cours les lui remettre. 

Le duc. — Sont-elles de grande importance? 

Valentin. — Leur teneur se compose entière- 
ment des nouvelles de ma santé et du bonheur 
dont je jouis à votre cour. 

Le duc — Oh! bien alors, rien ne presse; 
reste un peu avec moi, j'ai à t'entretenir de quel- 
ques affaires qui me touchent de près et dont je 
veux te faire confident. Tu n'ignores pas que )'ai 
désiré marier ma fille ù mon ami, messire Thurio? 

Valentin. — Je le sais parfaitement , monsei- 
gneur, et assurément ce serait là une alliance riche 
et honorable; en outre, le gentilhomme en question 
est plein de vertu, de générosité, de noblesse et de 



68 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



toutes les qualités qui peuvent sourire à une 
femme pareille à votre aimable fille. Votre Grâce 
ne peut-elle l'amener à le regarder d'un bon œil? 

Le duc. Non, je t'assure , elle est maussade, 
revéche, d'humeur chagrine, orgueilleuse, dés- 
obéissante, entêtée, sans souci de ses devoirs ; elle 
oublie toujours qu'elle est ma fille et ne me re- 
doute pas plus que si je n'étais pas son père, et 
s'il faut le le dire, son intraitable caractère, en 
me donnant à réfléchir , a éteint en moi tout 
amour pour elle. J'espérais autrefois que mes der- 
niers jours s'écouleraient entourés des soins de sa 
tendresse filiale, mais aujourd'hui je me suis ré- 
solu à prendre femme et à l'abandonner à qui la 
voudra. Puisqu'elle n'a de considération ni pour 
moi, ni pour mes biens, que sa beauté lui serve 
de dot. 

Valentin. — Qu'est-ce que Votre Grâce désire 
que je fasse en cette affaire? 

Le duc. — Messire, il y a ici à Milan une dame 
que j'aime ; mais elle est timide et réservée, et ne 
fait aucun cas de ma vieille éloquence. Je voudrais 
que tu me servisses de précepteur — car depuis 
bien longtemps j'ai oublié le métier de galant, et 
d'ailleurs les modes de la galanterie sont changées 
aujourd'hui — et que tu m'enseignasses comment 
je dois m'y prendre pour être favorablement re- 
gardé du soleil de ses yeux. 

Valentin. — Gagnez-la avec des présents si 
elle n'a pas égard aux paroles. Souvent des bijoux 
muets avec leur silencieux langage, mieux que les 
plus vives paroles touchent le cœur des femmes. 

IjE duc. — Mais elle a dédaigné un présent que 
je lui ai envoyé. 

Valentin. — Souvent une femme dédaigne ce 
qui lui plaît davantage : envoyez-en un second et 
tenez bon, car le dédain, au début, rend plus fort 
l'amour qui lui succède. Si elle fronce le sourcil, 
cela ne voudra pas dire qu'elle vous hait, c'est 
qu'elle ^eut vous rendre plus amoureux encore; 
si elle gronde, ce n'est pas qu'elle veuille vous 
congédier, car ces toquées deviennent tout à fait 
folles quand on les laisse seules. Quoi qu'elle 
dise, n'abandonnez pas la partie, et n'allez pas 
croire que par allez-vous-en elle veut dire ne re- 
venez pas. Louez, flattez, vantez, exaltez leurs 
grâces, et quelque noires qu'elles soient, dites- 
leur qu'elles ont des figures d'anges. Tout homme 
qui possède une langue, et qui avec cette langue 
ne peut parvenir à gagner une femme, n'est pas 
un homme, je le déclare. 



Le duc. — Mais celle dont je parle est promise 
par ses parents à un jeune gentilhomme de mé- 
rite, et si sévèrement surveillée, qu'aucun homme 
ne peut avoir accès auprès d'elle pendant le 
jour. 

Valentin. — Eh bien alors, j'essayerais de 
l'approcher de nuit. 

Le duc. — Oui, mais les portes sont verrouil- 
lées, et les clefs cachées en lieu sûr^ si bien que 
personne ne peut pénétrer près d'elle la nuit. 

Valentin. — Qu'est-ce qui empêche d'entrer 
par la fenêtre ? 

Le duc. — Sa chambre est tout en haut, très- 
loin du sol, et la muraille offre si peu de prise 
qu'on ne peut l'escalader sans péril évident pour 
sa vie. 

Valentin. — Une éclielle de corde habilement 
faite, avec deux crochets pour l'attacher, suffi- 
rait pour escalader la tour d'une autre Héro, si 
un hardi Léandre voulait tenter l'aventure. 

IjE duc. — Eh bien , par le sang qui te fait 
gentilhomme , daigne m'apprendre où je pourrai 
trouver une échelle de ce genre. 

Valentin. — Quand voudriez-vous vous en 
servir? dites-le-moi, seigneur, s'il vous plaît. 

Le duc. — Cette nuit même, car l'amour est 
comme un enfant qui aspire impatiemment à tout 
ce qui est à portée de son atteinte. 

Valentin. — A sept heures, ce soir, vous aurez 
votre échelle. 

Le duc. — Mais, écoute-moi bien, je yeux aller 
la trouver seul; quelle est pour moi la meilleure 
manière de tiansporter cette échelle ? 

Valentin. — Elle sera d'un poids si léger, 
monseigneur, que vous pourrez 'la transporter 
sous un manteau d'une longueur raisonnable. 

IjE duc. — Un manteau de la longueur du tien 
pourrait-il faire l'affaire? 

Valentin. — Oui, mon bon seigneur. 

Le duc — Ijaisse-moi voir ton manteau, alors ; 
je m'en procurerai un d'une égale longueur. 

Valentin. — N'importe quel manteau fera l'af- 
faire, monseigneur. 

Le duc. — Comment vais-je m'y prendre pour 
porter un manteau ? je t'en prie, laisse-moi essayer 
ton manteau. (Il prend le manteau de Valentin.) 
Qu'est-ce que cette lettre ? qu'y a-t-il là ? «; ^ Sil- 
vin.... » Eh! voici justement l'objet nécessaire à 
mon entreprise!... J'aurai l'audace pour une fois 
de rompre le cachet. [Il lit.) 

o Mes pensées trouvent un asile la nuit auprès 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



de ma Silvia; ce sont mes esclaves, à moi, et je 
leur permets de s'envoler vers elle. Oh! si leur 
maître pouvait aller et venir aussi légèrement, 
lui-même irait se loger là où insensibles elles se 
nichent ! Mes pensées, qui sont mes hérauts, re- 
posent sur ton chaste sein, tandis que moi, leur 
roi, qui les introduis près de toi, je maudis la fa- 
veur qui leur permet de jouir d'une telle faveur , 
parce que je voudrais pour moi-même l'heureuse 
fortune de mes serviteurs; je me maudis moi- 
même, de ce que c'est moi-même qui les envoie 
habiter là où leur seigneur voudrait habiter. » 

Et qu'y a-t-il là encore? «. Silvia, cette nuit 
je t'affranchirai. » C'est bien cela, et voilà l'échelle 
qui doit servir à l'entreprise. — Eh quoi, Phaé- 
ton, ^- car tu n'es que le fils de JVlérops, — 
aspires-tu donc à guider le char céleste et à 
incendier le monde par ton audacieuse folie? 
As-tu donc la prétention d'atteindre les étoiles 
parce qu'elles brillent au-dessus de toi? Va 
donc, vil intrus ! esclave outrecuidant ! va por- 
ter à tes égales les caresses de tes sourires, et 
attribue à ma modération seule et non à une 
exacte balance entre ton châtiment et ta faute 
le privilège que je te laisse de partir d'ici. Sois- 
moi reconnaissant de cette indulgence plus que 
de toutes les faveurs trop nombreuses que je t'ai 
prodiguées; mais si tu traînes sur mon territoire 
plus de temps que n'en exige de toi l'empres- 
sement le plus actif à quitter ma cour royale, 
par le ciel ma colère ira bien au delà de l'amour 
que j'ai pu porter jamais à ma fille ou à toi- 
même. Pars! je ne veux pas écouter tes vaines 
excuses ; mais si tu tiens à ta vie, fais diligence. 
(// son.) 

Valentin. — Et pourquoi pas la mort plutôt 
qu'une vivante torture ? mourir, c'est être banni 
de moi-même, et Silvia est moi-même ; banni 
d'elle, c'est moi banni de moi, mortel bannisse- 
ment! Quelle lumière est encore lumière, si Silvia 
ne m'est plus visible ? Quelle joie est encore joie, 
si Silvia ne m'est plus présente? A moins que me 
figurer qu'elle est présente ne me soit une joie, et 
que de l'ombre de ses perfections je ne me fasse une 
lumière ! Est-ce qu'il y a pour moi une iimsique 
dans le chant du rossignol, si Silvia nest pas près 
de moi pendant la nuit ? et si je ne puis pas con- 
templer Silvia pendant le jour, est-ce que le jour 
a pour moi une clarté? Elle est mon essence, et je 
cesse d'être , si je ne suis réchauffé , illuminé , 
caressé, conservé vivant par sa radieuse influence. 



Ce n'est pas fuir la mort que de fuir mon arrêt 
de mort ; si je m'attarde ici, je ne fais qu'attendre 
la mort; mais en fuyant d'ici, c'est loin de la 
vie que je fuis. 

Entrent PROTÉE et LANCE. 

Protée. — Cours, mon garçon, cours, cours et 
découvre-le. 

Lance. • — Arrête ! arrête! 

Pkotée. — Que vois-tu donc? 

Lance. — Le gibier que nous chassons , il 
n'y a pas un poil sur sa tête qui ne soit à un 
Valentin. 

Pbotée. — Valentin ? 

Valentin. — Non. 

Protée. ■ — Qui donc alors ? son esprit ? 

Valentin. — Pas davantage. 

Protée. — Quoi alors? 

Valentin. — Rien. 

Lance. — Est-ce que rien peut parler? maître, 
faut-il frapper? 

Protée. — Qui veux-tu frapper? 

Lance. — Rien. 

Protée. — Manant, tiens-toi tranquille. 

Lance. — Mais, monsieur, je ne frapperai 
rien; je vous en prie.... 

Pkotée. — Tiens-toi tranquille, je te dis, fa- 
quin Ami Valentin, un mot. 

Valentin. — Mes oreilles sont pleines et ne 
peuvent plus donner de place aux bonnes nou- 
velles , tant elles en ont recueilli de mauvaises. 

Protée. — Alors j'ensevelirai les miennes dans 
un silence muet, car elles sont déplaisantes, mal- 
'sonnantes et mauvaises. 

Valentin. — Silvia est morte? 

Protée. — Non, Valentin. 

Valentin. — Un non- Valentin, en effet, pour 
Silvia puisqu'elle lui est interdite ! M'a-t-elle 
renié ? 

Protée. — Non, Valentin. 

Valentin. — Il n' y a plus de Valentin si Silvia 
l'a renié ! Quelles nouvelles vouliez-vous me 
donner ? 

Lance. ■ — Monsieur, il y a une proclamation 
qui dit que vous êtes évanoui. 

Pbotée. — Que tu es banni , — -oh ! les voilà 
ces nouvelles • — banni de cette ville, de Silvia; 
de moi, ton ami ! 

Valentin. — Oh ! je me suis déjà tant repu de 
cette infortune que 1 excès va tout à l'heure me 
soulever le cceui*. Silvia sait-elle que je suis banni? 



ACTE III, SCENE I. 



Photke. — Oui, oui, et pour faire casser cet 
arrêt — qui, n'étant pas révoqué, conserve 
toute sa force — elle a offert toute une mer de 
ces perles liquides que les hommes appellent des 
larmes et les a versées aux pieds insensibles de 
son père. En même temps qu'elle versait ces lar- 
mes, elle s'est elle-même humblement prosternée 
à genoux, tordant ses mains, dont la blancheur 
était si bien d'accord avec sa douleur, qu'on eût 
dit que le chagrin venait de les pâlir exprès pour 
cette occasion. Mais ni ses genoux courbés , ni 
ses chastes mains levées au ciel , ni ses tristes 
soupirs, ni ses profonds gémissements, ni le tor- 
rent argenté de ses larmes n'ont pu émouvoir son 
père impitoyable et lui arracher autre chose que 
ces paroles : i Si Valentin est pris, il mourra. » 
Bien plus, cette intercession pour obtenir ta 
grâce l'a tellement mis hors de lui qu'il l'a consi- 
gnée dans une étroite prison avec des menaces 
terribles de l'y laisser toujours. 

Valentin. — Assez, à moins que le premier 
mot que tu vas prononcer n'ait une puissance 
mortelle sur ma vie. S'il en est ainsi, murmure-le 
à mon oreille comme l'antienne finale de ma 
douleur éternelle. 

Pkotée. — Cesse de te lamenter sur ce qui est 
irrémédiable, et cherche un remède à ce qui te 
fait te lamenter. Le temps est le père et le nour- 
licier de tout bien. Si tu restes, tu ne pourras pas 
voir ta bien-aimée, et rester, c'est en outre abréger 
ta vie. L'espoir est le bâton de l'amoureux ; pars 
d'ici appuyé sur lui, et sache l'employer conti'e les 
pensées de désespoir. Si ta personne doit être ab- 
sente d'ici, tes lettres au moins pourront y venir ; 
adresse-les-moi et je les déposerai dans le sein 
à la blancheur de lait de ta bien-aimée. Mais ce 
n'est pas le moment des récriminations ; viens, 
je vais t'accompagner jusqu'au delà des portes 
de la ville, et avant de nous séparer, nous confé- 
rerons amplement de tout ce qui concerne tes 
affaires d'amour. Pour l'amour de Silvia, si ce n'est 
pour l'amour de toi-même, considère le danger 
où tu es et viens avec moi. 

Valentin. — Lance, je t'en prie, si tu vois 
mon valet, dis-lui de se hâter et de me rejoindre 
à la porte du Nord. 

Pkotée. — Va, faquin, et tâche de le trouver. 
Marchons, Valentin. 

Valentin. — Oh! ma chère Silvia! Malheu- 
reux Valentin I 

(Valentin et Protée sortent.) 



Lance, seul. — Je ne suis qu'un imbécile , 
voyez-vous, et cependant j'ai assez d'esprit pour 
soupçonner que mon maître est une manière de 
coquin , et c'est pour le mieux, s'il n'est coquin 
que d'une seule manière. Personne au monde ne 
sait encore que je suis amoureux, et cependant je 
suis amoureux; mais un attelage de chevaux ne 
m'arracherait pas ce secret, ni quelle est la per- 
sonne que j'aime non plus ; et cependant c'est une 
femme ; mais quelle est cette femme , je ne le 
dirai pas, et cependant c'est une fille d'étable ; et 
cependant ce n'est pas une fille, car elle a fait 
parler d'elle; et cependant c'est la fille d'é- 
table de son maître, car elle le sert pour des 
gages. Elle a plus de qualités qu'un épagneul, ce 
qui est beaucoup pour une simple chrétienne. (// 
tire un papier de -sa poche.) Voici le chataloge de 
ses qualités. {Il lit.) Iniprimi.s, elle peut clwr- 
clier et rapporter. Eh bien ! mais un cheval n'en 
ferait pas davantage , même un cheval ne peut pas 
aller chercher, il ne peut que porter; donc elle 
vaut mieux qu'une rosse. Item, elle peut traite; 
une aimable vertu, savez-vous, chez une fille 
qui a les mains propres. 

Entre SPEED. 

Speed. — Eh bien, seigneur Lance, quelles nou- 
velles de Votre Grandeur? 

Lance. — Ma grande heure! Suis-je donc une 
horloge ? 

Speed. — Allons, bon, voilà encore votre vieux 
défaut; jouer sur les mots. Quelles nouvelles sur 
ce papier? 

Lancr. — Les nouvelles les plus noires dont 
on ait jamais entendu parler. 

Speed. — Noires? Comment ça, mon bon? 

Lance. — Parbleu, noires comme de l'encre. 

Speed. — Laisse-moi les lire. 

Lance. — Fi de toi, lourdaud ! tu ne sais pas 
lire. 

Speed. — ïu mens, je sais lire. 

Lance. — Je vais te mettre à l'essai. Réponds- 
moi à ceci : Qui t'a mis au monde ? 

Speed. — Parbleu, le fils de mon grand-père. 

Lance. ■ — O le musard illettré! c'était le fils 
de ta grand'mère; voilà qui prouve que tu ne sais 
pas lire. 

Speed. — Voyons, imbécile, voyons ; fais-moi 
essayer sur ton papiei'. 

Lance. — Voilà, et que saint Nicolas te vienne 
en aide. 



72 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



Speed, lisant. — Item, elle peut traire. 

Lancf. — Oui, cela, elle le peut. 

Speed. — Item, elle peut brasser de la bonne aie. 

Lance. — Et de là vient le dicton : Bénédic- 
tion sur votre cœur, vous brassez de la bonne aie. 

Speed. — Item, elle peut sarcir. 

Lance. — C'est comme si l'on disait : Peut- 
elle ça, si...? 

Speed. — Item, elle peut tricoter. 

Lance. — Comment un homme pourrait-il 
craindre d'être à bas avec une fille qui peut lui 
tricoter des bas? 

Speed. — hem, elle peut laver et écurer. 

Lance. — Une vertu toute spéciale; car alors 
elle n'a pas besoin qu'on la lave et qu'on l'écure. 

Speed. — Item, elle peut filer. 

Lance. — Je puis donc laisser le monde rouler 
sur ses roues, puisque son rouet peut la nourrir. 

Speed. — Item, elle a un grand nombre de 
vertus innommées. 

Lance. — Autant vaut dire des vertus bâtardes, 
c'est-à-dire qui ne connaissent pas leurs pères, et 
qui par conséquent n'ont pas de nom. 

Speld. — Suit le catalogue de ses vices. 

Lance. — Sur les talons mêmes de ses vertus. 

Speed. — Item, on ne doit pas f embrasser à 
jeun à cause de son haleine. 

Lance. — Bon, c'est un défaut qu'on peut cor- 
riger avec un déjeuner. Continue. 

Speed. — Item, elle a la bouche friande. 

Lance. — Voilà qui fait réparation pour sa 
mauvaise haleine. 

Speed. — Item, elle parle en dormant. 

Lanck. — Cela importe peu si elle ne dort pas 
en parlant. 

Speed. — Item, elle parle lentement. 

Lance. — Oh! le scélérat qui a mis cela au 
nombre de ses vices ! Parler lentement, chez une 
femme, est pure vertu. Efface-moi cela, je t'en 
prie, et raets-le en tête de ses vertus. 

Speed. — Item, elle est orgueilleuse. 

Lance. — Efface-moi encore cela , c'est l'hé- 
ritage d'Eve et on ne peut pas le lui retirer. 

Speed. — Item, elle n^a pas de dents. 

Lance. — Cela m'est encore égal, attendu que 
j'aime la croûte, moi. 

Speed. — Item, elle est hargneuse. 

Lance. — Bien ; le correctif de ce défaut est 
qu'elle n'a pas de dents pour mordre. 

Speed. — Item, sa bouche fera souvent Véloge 
du vin. 



Lance. — Si le vin est bon, elle aura raison 
d'en faire l'éloge, et si elle ne le fait pas, je le 
ferai, moi , car les bonnes choses veulent être 
louées. 

Speed. — Item, elle est trop libérale. 

Lance. — Ce ne peut pas être de sa langue, 
puisqu'il est écrit qu'elle a la parole lente ; ça ne 
sera pas de sa bourse, car je la tiendrai fermée ; 
maintenant , elle peut être libérale d'une autre 
chose, mais je ne puis l'empêcher. Bien ; con- 
tinue. 

Speed. — Item, elle a plus de cheveux que 
rfesprit, plus de défauts que de cheveu.r^ et plus 
dJargcnt que de défauts. 

Lance. — Arrête un peu; je la prends; deux 
ou trois fois, en écoutant ce dernier article, je 
l'ai prise et je l'ai lâchée ; répète encore. 

Speed . — Item , elle a plus de cheveux que 
d'esprit. 

Lance. — Plus de cheveux que d'esprit. Cela 
doit être nécessairement; je m'en vais le prou- 
ver. Le couvercle de la salière cache le sel, et 
c'est pourquoi il est plus que le sel ; les cheveux, 
qui couvrent l'esprit, sont plus que l'esprit, car 
le plus grand cache le moindre. Qu'est-ce qui 
vient ensuite ? 

Speed. — Plus de défauts que de chexeux. 

Lance. — Cela, c'est monstrueux. Oh! que je 
voudrais que cela n'y fût pas I 

Speed. — Et plus d'argent que de défauts. 

Lance. — Voilà un mot qui fait paraître les 
défauts tout gracieux. Bien, je la prendrai; et 
si le mariage se fait, ce qui n'est pas impos- 
sible.... 

Speed. — Eh bien alors, quoi? 

Lance. — Eh bien , alors , je te dirai que ton 
maître t'attend à la porte du Nord. 

Speed. — Moi! 

Lance. — Mais oui, toi-même Qui diable es-tu 
donc? Il en a attendu de plus huppés que toi. 

Speed. — Et je dois aller le rejoindre. 

Lance. — Aller 1 courir plutôt, car tu es resté 
si longtemps qu'aller tout simplement ne te suf- 
fira pas. 

Speed. — Que ne le disais-tu plus tôt? La peste 
soit de tes lettres d'amour! {Il sort.) 

Lance. — Il va être fouaillé d'importance pour 
avoir lu ma lettre. Un goujat sans manières qui 
se fourre dans les secrets d'autrui! Je vais le 
suivre; cela me divertira de lui voir a])pHquer une 
correction. {Il sort.) 



ACTE III, SCÈNE II. 



73 




SCENE II. 

Miliin, — Un appartement dans le palais du duc. 

Entrent LE DUC et THURIO. 

Le duc. — Maintenant que Valentin est banni 
de sa vue, ne doutez pas, messire Thurio, qu'elle 
ne finisse par vous aimer. 

Thurio. — Depuis son exil, elle n a fait que me 
mépriser encore davantage, fuir ma compagnie, 
me prodiguer ses railleries ; si bien que je dés- 
espère complètement de me la rendre favorable. 

Le duc. — Cette faible impression d'amour est 
une figure découpée dans la glace; une heure de 
chaleur lui fait perdre sa forme et la dissout 
en eau. Quelques jours suffiront pour fondre la 



edoutent tant. 

(Acte IV, se. i.) 

glace de ses dispositions et pour effacer le sou- 
venir de l'indigne Valentin. 

Entre PROTÉE. 

I K DUC. — Eh bien, messire Protée, votre com- 
patriote a-t-il obéi, en s'éloignant, à notre or- 
donnance ? 

Proték. — H est parti, mon bon seigneur. 

Le DUC. — Ma fille prend son exil avec chagrin. 

Protée. — Un peu de temps. Monseigneur, 
suffira pour tuer ce chagrin. 

Leduc — Je le crois; mais Thurio ne pense 
pas ainsi. Protée, la bonne opinion que j'ai de 
toi — car tu m'as donné quelques marques de réel 
mérite — me donne assez de confiance pour dé- 
sirer conférer avec toi. 

Proték. — Puissé-je ne plus vivre en posses- 



10 



I — 10 



74 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



sion de vos grâces, dès l'instant où je manque- 
rais de loyauté envers Votre Grâce. 

Le duc. — Tu sais combien une union entre 
ma fille et messire Thurio était dans mes désirs? 

Protée. — Je sais, Monseigneur. 

Lf. duc. — Et je présume aussi que tu n'ignores 
pas combien elle est opposée à mes désirs ? 

Pkotée. — Elle y était opposée , Monseigneur, 
quand Valentin était ici. 

Le duc — Oui, et elle persévère dans son ob- 
stination avec perversité. Que pourrions-nous 
bien imaginer pour faire oublier à cette demoi- 
selle l'amour de Valentin et lui inspirer l'amour 
de messire Thurio? 

Protée. — Le meilleur moyen est de diffamer 
Valentin en l'accusant de fausseté, de lâcheté, 
et de basse origine , trois choses que les femmes 
ont en haine profonde. 

Le duc. — Oui , mais elle pensera que c'est la 
haine qui fait parler ainsi. 

Protée. — Sans doute, si c'est son ennemi qui 
publie l'accusation; aussi faut-il qu'elle soil expri- 
mée avec des circonstances vraisemblables par 
quelqu'un que Silvia tienne pour l'ami de Va- 
lentin . 

Le duc. — Eh bien ! il faut vous charger de 
l'entreprise. 

Protée. — Cela, Monseigneur, je rougirais de 
le faire; c'est là un vilain métier pour un gentil- 
homme, surtout s'il faut l'exercer contre son 
meilleur ami. 

Le duc. — Puisque dans la situation où il est 
maintenant vos éloges ne pourraient lui servir, 
vos calomnies ne peuvent davantage lui nuire; 
c'est donc une action indifférente à laquelle vous 
êtes sollicité par votre ami. 

Protée. — Vous me décidez, Monseigneur. Elle ne 
continuera pas longtemps à l'aimer, s'il suffit pour 
cela de dire tout ce qu'il est possible de dire à son 
désavantage. Mais à supposer que cette manœuvre 
réussisse à la guérir de son amour pour Valentin, 
il ne s'ensuit pas qu'elle aimera messire Thurio. 

Thurio. — Aussi, quand vous découdrez de son 
cœur l'amour de Valentin , de peur qu'il ne s'ef- 
file et ne soit plus bon à rien, ayez bien soin de 
le recoudre sur le fonds d'étoffe de ma personne, 
ce que vous pouvez faire en me vantant autant 
que vous déprécierez messire Valentin. 

Le duc — Protée , nous nous confions à vous 
dans cette affaire, parce que nous savons, sur le 
rapport de Valentin même, que vous êtes déjà un 



ferme desservant d'amour et que vous ne pouvez 
sitôt apostasier et changer d'inclination. Sur-cette 
garantie, vous aurez accès auprès de Silvia pour 
conférer avec elle tout à votre aise . Elle est mo- 
rose, languissante, mélancolique, et sera charmée 
de vous voir par amour pour votre ami; vous en 
profiterez pour l'amener doucement par vos dis- 
cours à haïr le jeune Valentin et à aimer mon ami. 

Protée. — Tout ce que je pourrai faire, je le 
ferai ; mais vous, messire Thurio, vous n'êtes pas 
assez adroit; vous devriez disposer des gluaux 
pour prendre ses désirs ; par exemple, de beaux 
sonnets plaintifs, dontlesvers habilement composés 
seraient surchargés d'assurances de dévouement. 

Le duc — Oui, grande est la force de la di- 
vine poésie. 

Protée. — Dites-lui que sur l'autel de sa beauté 
vous sacrifiez vos larmes, vos soupirs, votre cœur. 
Écrivez jusqu'à ce que votre encrier soit à sec, et 
alors faites de l'encre avec vos larmes , et com- 
posez quelques vers touchants propres à lui don- 
ner la preuve de la sincérité des sentiments que 
vous lui exprimerez ; car c'est avec les nerfs du 
poëte même qu'était tendue cette lyre d'Orphée 
dont l'incomparable musique pouvait attendrir les 
pierres et le fer, dompter les tigres et faire aban- 
donner les profondeurs insondables où ils habi- 
tent aux énormes léviathans pour les faire danser 
sur le rivage. Faites suivre ces élégies lamenta- 
blement éplorées d'une visite nocturne sous la 
fenêtre de votre dame avec une bande mélodieuse 
de musiciens; faites accompagner par leurs nstru- 
ments quelque couplet mélancolique; l'austère 
silence de la nuit s'accordera merveilleusement 
avec le caractère de ces plaintives effusions. C'est 
ainsi, et seulement ainsi que vous triompherez. 

Le duc — Voilà un plan qui démontre en toi 
l'expérience de l'amour. 

Thurio. — Je mettrai tes avis à exécution cette 
nuit même; en conséquence, Protée, mon doux 
conseiller, allons immédiatement dans la ville 
pour réunir un certain nombre d'habiles musi- 
ciens. J'ai un sonnet qui sera tout à fait propre 
à ouvrir la campagne amoureuse dont tu viens 
de me tracer le plan. 

Le duc. — A l'œuvre, gentilshommes. 

Protée. — Nous tiendrons compagnie à Votre 
Grâce jusques après souper, et puis nous arrête- 
rons la marche que nous avons à suivre. 

Lk duc. — A l'œuvre tout de suite; je vous 
excuserai. {Ils sortent.') 



ACTE IV, SCENE 1. 



75 



ACTE IV. 



SCENE PREMIERE. 

La frontière de Mantoue. — Une forêt. 
Entrent plusieurs bandits. 

Premier bandit. — Compagnons, tenons ferme : 
je vois un voyageur. 

Deuxième bandit. — Quand même il y en 
aurait dix, ne reculons pas, mais courons-leur 
sus, et à bas! 

Entrent VALENTIN et SPEED. 

Troisième bandit. — Arrêtez, Monsieur, et 
jetez-nous tout ce que vous avez sur vous, sinon 
nous allons vous faire asseoir et vous dévaliser 
nous-mêmes. 

Speed. — Monsieur, nous sommes perdus; ce 
sont là les bandits que tous les voyageurs re- 
doutent tant. 

Valentin. — Mes amis 

Premier bandit. — Non, Monsieur ; nous sommes 
vos ennemis. 

Second bandit. — Paix ! nous devons l'écouter. 

Troisième bandit. — Oui, par ma barbe, nous 
devons l'écouter, car c'est un gaillard bien taillé. 

Valentin. — Sachez donc que j'ai peu de bien 
à perdre. Je suis un homme persécuté par le 
malheur ; toutes mes richesses se composent de 
ces pauvres habits ; si vous m'en dépouillez, vous 
aurez pris la totalité de ce que je possède. 

Second bandit. — Où allez-vous? 

Valentin. — • A Vérone. 

Premier bandit. — D'où venez-vous.!* 

Valentin. — De Milan. 

Troisième bandit. — Y avez-vous séjourné 
longtemps ? 

Valentin. — Seize mois environ, et j'y serais 
resté bien davantage, si je n'avais été traversé 
par la fortune aux voies perverses. 

Premier bandit. — Quoi! vous avez été banni 
de Milan ? 

Valentin. — Oui. 



Second bandit. — Pour quel délit? 
Valentin. — Pour un délit qu'il me coûte 
beaucoup maintenant de rappeler. J'ai tué un 
homme dont la mort me cause de grands repen- 
tirs, bien que je l'aie défait bravement en duel, 
sans avantage déloyal ou basse trahison. 

Premier bandit. — Bahl ne vous en repentez 
jamais, si les choses se sont passées ainsi. Mais 
est-ce pour une aussi petite faute que vous avez 
été banni? 

Valentin. — Pour cela même, et je me suis 

tenu pour fort heureux de ma condamnation. 

Second bandit. — Possédez-vous les langues? 

Valentin. — Ma jeunesse 'voyageuse m'a fort 

heureusement pourvu de cette instruction, sans 

quoi je me fusse trouvé souvent fort embarrassé. 

Troisième bandit. — Par la tonsure du gros 

moine de Robin Hood, ce compagnon serait un 

roi excellent pour notre bande aventureuse. 

Premier bandit. — Nous l'aurons. — Mes- 
sieurs, un mot. 

Speed. — Maître, entrez dans leur bande : c'est 
une honorable espèce de voleurs. 
Valentin. — Paix, faquin ! 
Second bandit. — Répondez à cette question : 
Avez-vous cpielque appui sur lequel vous puissiez 
compter ? 

Valentin. — Rien, que les chances de ma for- 
tune. 

Troisième bandit. — Sachez alors que quelques- 
uns d'entre nous sont des gentilshommes que la fou- 
gue d'une jeunesse sans freina jetés hors de la com- 
pagnie des gens comme il faut Moi, qui vous parle, 
je fus banni de Vérone pour avoir tenté d'enlever 
une dame, une héritière proche parente du duc. 
Second bandit. — Et moi, de Mantoue, pour le 
meurtre d'un gentilhomme, que dans un accès 
de colère je frappai au cœur. 

Premier bandit. — Et moi, pour quelques pec- 
cadilles de même genre que celles-là. — Mais 
venons au fait, — car, si nous citons nos fautes, 
c'est pour vous donner les raisons qui expliquent 
notre manière de vivre irrégulière. — Considé- 



76 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



lant que vous êtes un bel homme, bien tourné, 
linguiste, s'il faut en croire vos paroles, et doué de 
toutes les perfections qui font de vous un homme 
tel que notre profession en réclame.... 

Second bandit. — Et par -dessus tout, à dire 
vrai, par la raison que vous êtes proscrit, nous 
voulons bien traiter avec vous. Vous plairait il 
d'être notre chef, et, faisant de nécessité vertu, 
de vivre avec nous dans cette solitude? 

Troisièbie bandit. — Qu'en dis-tu ? Veux-tu 
faire partie de notre bande? Dis oui, et tu seras 
notre capitaine à tous; nous te rendrons hom- 
mage, tu nous commanderas, et nous t'aimerons 
comme notre chef et notre roi. 

Premier bandit. — Mais si tu fais fi de notre 
courtoisie, tu es un homme mort. 

Second bandit. — Tu ne vivras point pour 
aller te vanter de ce que nous t'avons offert. 

Valentih. — J'accepte vos propositions et je 
consens à vivre avec vous, pourvu que vous ne 
commettiez pas d'outrages envers les femmes 
sans défense et les pauvres voyageurs. 

Troisièhe bandit. — Non, nous méprisons de 
semblables pratiques, comme lâches et viles. 
Allons, viens avec nous; nous allons te mener 
dans notre caverne, et te montrer tous les tré.sors 
que nous y avons amassés et que nous mettons 
comme nous-mêmes à ta disposition. 

[Ils sortent.') 

SCÈNE II. 

Milan. — La cour du duc. 
Entre PROTÉE. 

Protée. — J'ai été déjà fourbe envers Valen- 
tin , et maintenant il faut que je sois aussi déloyal 
envers Thurio Le prétexte de parler en sa faveur 
m'a fourni le moyen de présenter mon propre 
amour ; mais Silvia est trop belle, trop sincère, 
trop sainte, pour se laisser corrompre par mes 
offres indignes. Lorsque je proteste de la sincérité 
de mon amour pour elle, elle nie jette au nez 
ma fausseté envers mon ami; lorsque j'offre mes 
vœux à sa beauté, elle in'in\ito à me rappeler 
combien j'ai été parjure en rompant ma foi en- 
vers Julia, que j'aimais ; et cependant, malgré 
tous ses brusques sarcasmes, dont le moindre 
suffirait pour éteindre l'espérance d'un amant, 
plus elle méprise mon amour et plus il grandit, 



et, semblable à un épagneul, plus il se blottit 
contre elle. Mais voici TImrio; il nous faut main- 
tenant nous rapprocher de sa fenêtre et réjouir 
ses oreilles d'une sérénade. 

Entrent THURIO e' les musiciens. 

Thurio. — Eh bien! messire Protée, vous vous 
êtes donc insinué ici avant nous? 

Protée — Oui, aimable Thurio; car vous sa- 
vez que l'amour s'insinue humblement là où il ne 
peut entrer tout droit. 

Thurio. — Oui; mais j'espère. Monsieur, que 
vous n'aimez pas ici. 

Pbotée. — Pardon, Monsieur, car sans cela je 
II'}' serais pas. 

Thurio — Qui aimez-vous ? Silvia ? 

Protée. — Oui, Silvia, — pour votre compte. 

Thurio. — Portez mes remerciments au vôtre. 
— Maintenant, Messieurs, accordez vos instru- 
ments et allons-y rondement. 

Entrent à quelque distance des personnages pré- 
cédents UN HOTELIER et JULIA en habits de 
page. 

L'hôtelier. — Qu'est-ce donc, mon jeune 
hôte? il me semble que vous avez de Vélancolie. 
Pourquoi cela, je vous prie? 

Julia. • — Parbleu, mon hôte, parce que je n'ai 
pas de raison d'être gai. 

L'hôtelier, — Venez, nous allons vous ren- 
dre gai; je vais vous conduire à un endroit où 
vous entendrez de la musique et où vous verrez 
ce gentilhomme d(mt vous m'avez parlé. 

Julia. — Mais l'entendrai-je parler? 

L'hôtelier. — Oui, vous l'entendrez. 

Julia. — Ce sera ma vraie musique. [La mu- 
sique joue.) 

L'hôtelier. — Écoutez ! Ecoutez ! 

Julia. — Est-ce qu'il est dans cette société? 

L'hôtelier. — Oui ; mais silence , écoutons- 
les. 

CHANSON. 

Quelle est Silvia? Quelle est-elle, 

Pour que tous nos bergers la vantent à l'envi ? 

Elle est sainte, belle et sage. 

Et de telles gr.'ices le ciel l'orna 

Afin qu'elle fût admirée. 

Kst-elle bimne autant que belle? 
Car la bonté vit bien avec la beauté 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



L'amour s'est adressé à ses yeux 
Pour y trouver le remède à sa cécité. 
Et l'y ayant trouvé, il s'y est logé. 

Que nos chants disent donc à Silvia 
Que Silvia est parfaite ; 
Elle surpasse toutes les créatures 
Qui habitent cette triste terre. 
Allons lui porter nos guirlandes. 

L'hôtelier. — Eh bien ! qu'y a-t-il donc ? 
Vous voilà plus triste encore que tout à l'heure ! 
Que veut dire cela, jeune homme? La musique ne 
vous plait donc pas ? 

JuLiA. — Vous vous trompez; c'est le musicien 
qui ne me plaît pas. 

L'hôtelier. — Et pourquoi cela , mon joli 
garçon ? 

JuLiA. — Il joue faux, mon petit père. 

L'hôtelier. — Comment cela? Ses cordes ne 
sont pas d'accord ? 

JuLiA. — Non , et cependant il joue si faux 
qu'il fait grincer les cordes même de mon cœur. 

L'hôtelier. — Vous avez l'oreille délicate. 

Jui.iA. — Oui, et je voudrais être sourde. Cette 
musique me pèse sur le cœur. 

L'hôtelier. — Je m'aperçois que vous n'aimez 
pas la musique. 

JuLiA. — Pas du tout, quand elle est si discor- 
dante. 

L'hôtelier. — Ecoutez ! quel beau changement 
de musique ! 

JuLiA. — Oui, c'est dans ce changement qu'est 
a souffrance. 

L'hôtelier. — Vous voudriez qu'ils jouassent 
toujours une seule chose ? 

JuLiA. — Je voudrais que le même homme 
jou'it toujours la même chose. Mais, dites-moi, 
hôtelier, ce messire Protée dont nous parlons 
rend-il souvent visite à cette dame ? 

L'hôtelier. — Je vous dirai ce que m'en a dit 
Lance, son valet — qu'ill'aimaithors de toute me- 
sure et de tout compte. 

JuLiA. Où est Lance? 

L'hôtelier. — 11 est allé chercher son chien, 
que, sur l'ordre de son maître, il doit conduire 
pour le remettre en présent à la dame. 

JuLiA. — Silence ! écartons-nous. La compa- 
gnie se sépare. 

Protée. — Messire Thurio, soyez sans crainte ; 
Je plaiderai si bien en votre faveur que vous serez 
forcé d'avouer que ma rouerie n'a pas sa pareille. 



Thurio. — Ofi nous retrouverons-nous? 
Protée. — A la fontaine Saint-Grégoire. 
Thurio. — Adieu. 

(Sortent Thurio et les musiciens.) 

SILVIA parait à sa fenêtre. 

Protée. — Madame, je souhaite le bonsoir à 
Votre Seigneurie. 

Silvia. — Je vous remercie de votre musique. 
Messieurs. Qui vient de parler ? 

Protée. — Un homme. Madame, dont vous 
apprendriez bien vite à distinguer la voix si vous 
connaissiez la pure sincérité de son cœur. 

Silvia. — Messire Protée, je crois? 

Protée. — Messire Protée et votre serviteur, 
gracieuse dame. 

Silvia. — Quel est votre désir ? 

Protée. — De pouvoir accomplir les vôtres. 

Silvia. — Votre souhait est exaucé ; mon désir 
est que vous alliez immédiatement vous mettre au 
lit chez vous. Homme artificieux, parjure, fourbe, 
déloyal ! Me crois-tu donc assez sotte, assez vaine, 
pour être séduite par tes flatteries , toi dont les 
serments en ont tant trompé ? Va-t'en, va-t'en 
faire à ton amour les réparations que tu lui dois. . 
Pour moi, je jure par cette pâle reine de la nuit, 
que je suis si loin de vouloir accéder à ta requête, 
que je te méprise pour tes coupables poursuites, 
et que tout à l'heure je vais me gronder moi- 
même pour le temps que je perds maintenant à 
te parler. 

Protée. — J'avoue, douce bien-aimée, que 
j'aimais une dame; mais elle est morte. 

JuLiA, à part. '■ — Cela se trouverait faux si je 
voulais parler ; car je suis sûre qu'elle n'est pas 
enterrée. 

Silvia. — Supposons qu'elle le soit ; mais 
Valentin, ton ami, est vivant; Valentin, auquel 
je suis fiancée, ainsi que tu en es témoin, et n'as- 
tu pas honte de l'outrager par les importunités 
dont tu me poursuis ? 

Protée. — J'entends dire aussi que Valentin 
est mort. 

Silvia. — Tu peux me supposer morte aussi ; 
car, sois-en sûr, mon amour est enseveli dans sa 
tombe. 

Protée. — Douce dame, laissez-moi le tirer de 
terre. 

Silvia. — Va-t'en au sépulcre de ta dame et 
évoque son amour, ou, au moins, ensevelis ton 
amour avec le sien. 



ACTE IV, SCENE II. 



JuLiA , à part. — Il n'entend pas cela. 

Pkotée. — Madame, puisque votre cœm- est si 
dur pour moi, accordez au moins votre portrait 
à mon amour, ce portrait qui est suspendu dans 
votre chambre ; je lui parlerai, je lui adresserai 
mes soupirs et mes larmes ; car, puisque la réalité 
de votre parfaite personne appartient à un autre, 
je ne suis qu'une ombre, et à votre ombre je con- 
sacrerai un amour réel. 

JuLiA, à part. — Si vous en possédiez la réa- 
lité, vous la tromperiez assurément et vous en 
feriez une ombre comme moi-même. 

SiLviA. — J'ai le plus grand dégoût à être 
votre idole. Monsieur; mais, comme le culte des 
ombres et l'adoration des formes mensongères 
s'accordent parfaitement avec votre fausseté, en- 
voyez chez moi demain matin, et je remettrai ce 
portrait, et là-dessus, bon sommeil. 

Protée. — Oui, un sommeil à peu près pareil 
à celui des malheureux qui attendent leur exécu- 
tion pour le lendemain matin. 

[Protée sort et Silvia se retire de sa 
fenêtre.^ 

JuLiA. — Partons-nous, hôtelier? 

L'hôtelier. — Sur ma foi , j'étais complète- 
ment endormi. 

JuLiA. — Dites-moi, s'il vous plaît : où 1 oge 
messire Protée ? 

L'hôtelier. — Chez moi, parbleu. Ma parole, 
je crois qu'il est presque jour, 

JuLiA. — Non. Mais c'est bien en tout cas la 
nuit la plus longue et la plus accablante que j'aie 
jamais passée. {Ils sortent.) 



SCÈNE III. 

Encore la coar du palais ducal. 

Entre ÉGLAMOUR. 

Églasiouk. — 'V^oici l'heure où Madame Silvia 
m'a prié de venir prendre ses instructions. Elle 
a quelque affaire importante dans laquelle elle 
veut m' employer. Madame ! Madame ! 

SILVIA reparaît h sa fenêtre. 

Silvia. — Qui m'appelle ? 
Egiamobr. — Votre serviteur et votre ami, qui 
attend les ordres de Votre Seigneurie. 



Silvia. — Messire Églamour, mille bon- 
jours. 

Eglamour. — Je vous en souhaite autant à 
vous-même, noble dame. Conformément aux or- 
dres de Votre Seigneurie, me voici venu de bon 
matin pour savoir quel service votre bon plaisir 
désire m'ordonner. 

Silvia. — O Eglamour, tu es un gentilhomme 
— ne crois pas que je te flatte, je te jure que telle 
n'est pas mon intention — vaillant, sage, accom- 
pli, en un mot. Tu n'ignores pas quel affectueux 
bon vouloir je portais à Valentin, le proscrit, ni 
comment mon père voudrait me forcer à épouser 
le vaniteux Thurio, que j'abhorre de toute mon 
âme. Toi-même, tu as aimé, et je t'ai entendu 
dire que le chagrin ne pénétra jamais aussi avant 
dans ton cœur que le jour où mourut ta dame, 
ton véritable amour, sur la tombe de laquelle tu 
fis vœu de parfaite chasteté. Messire Eglamour, 
je voudrais rejoindre Valentin à Mantoue, où 
j'apprends qu'il s'est retiré, et comme les routes 
sont dangereuses, je désire l'honneur de ta com- 
pagnie, ayant pleine confiance dans ta foi et dans 
ton honneur. Ne m'objecte pas la colère de mon 
père, Eglamour, mais pense à ma douleur, — la 
douleur d'une dame ! — et combien il est juste 
que je prenne la fuite pour me préserver d'une 
de ces unions impies que le ciel et la fortune ne 
manquent jamais de récompenser par toutes 
sortes de fléaux. Je te conjure, du plus profond 
d'un cœur aussi plein de chagrin que la mer est 
pleine de sable, de venir avec moi et de m'accor- 
der la protection de ta compagnie ; sinon de 
cacher ce que je t'ai dit, afin que je puisse me 
risquer à partir seule. 

Eglamour. — Madame, je compatis profondé- 
ment à vos douleurs, et sachant combien vertueuse 
en est la cause, je consens à partir avec vous, 
car je me soucie aussi médiocrement de ce qui 
peut m'arriver, que je désire ardemment tout 
ce qui peut vous rendre heureuse. Quand par- 
tons-nous ? 

Silvia. — Ce soir. 

Eglamour. — Où nous rencontrerons-nous? 

Silvia. — A la cellule du père Patrick, où j'ai 
l'intention d'aller dévotement me confesser. 

Eglamour. — Je ne ferai pas défaut à Votre 
Seigneurie. Adieu, charmante dame. 

Silvia. — Adieu, bon messire Eglamour. 

[Eglamour sort et Silvia se retire de sa 
fenêtre.) 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



SCENE IV. 



Toujo 



du palais ducal. 



Entre LANCE avec son chien. 

Lance. — Lorsqu'un maître a un domestique 
dont on peut dire qu'il se comporte avec lui 
comme un chien, voyez-vous, ça va mal. En 
voici un que j'ai pris tout petit, que j'ai sauvé 
de la noyade lorsqu'on portait à l'eau trois ou 
quatre de ses frères et sœurs encore aveugles. 
Je l'ai dressé avec un soin justement de ma- 
nière à faire dire : « Voilà comment je voudrais 
dresser un chien. » Je suis envoyé pour le re- 
nietlre comme un présent de mon maître à Madame 
Silvia, et je ne suis pas plus tôt entré dans la salle 
à manger qu'il s'arrête devant son assiette et lui 
vole sa cuisse de chapon. Oh ! c'est une chose 
scandaleuse quand un chien ne sait pas se con- 
duire comme il faut dans toutes les sociétés. J'en 
voudrais un, comme on dirait, qui prendrait sur 
lui d'être un vrai chien, d'être, en quelque sorte, 
un chien propre à toutes choses. Si je n'avais pas 
eu plus d'esprit que lui en prenant pour mon 
compte une faute qu'il avait commise, je crois, 
en vérité, qu'il aurait été pendu ; il en eût pâti 
aussi sûr que je vis ; vous allez en juger. Il s'en 
va se fourrer dans la compagnie de trois ou 
quatre chiens gentilshommes, sous la tahle du 
duc ; il n'y avait pas — faites excuse du mot — le 
temps d'une pissade qu'il était là, que toute la 
compagnie le sentait. « A la porte, le chien, » dit 
l'un. '■ Qu'est-ce que c'est que ce mâtin? ï dit 
un autre. « Flanquez-le dehors à coups de fouet, i 
dit le troisième. « Qu'on le pende, » dit le duc. 
Moi, qui reconnaissais bien l'odeur et qui savais 
que c'était Crab, je m'en vais au compère qui 
fouette le chien : <t Ami, lui dis-je, vous préten- 
dez fouetter le chien ? — Oui, parhleu, je le pré- 
tends, fait-il. — Vous lui faites d'autant plus de 
tort, ai-je répondu, que c'est moi qui ai commis 
la chose que vous savez. » Lui ne fait ni une ni 
deux, mais il me flanque à coups de fouet hors de 
la salle. Combien ya-t-ilde maîtres qui en feraient 
autant pour leurs domestiques? Bien mieux, pa- 
role d'honneur, je me suis laissé mettre aux ceps 
pour des puddings qu'il avait volés, sans quoi il 
était exécuté. Je me suis laissé mettre au pilori 
pour des oies qu'il avait tuées, autrement il en 
pâtissait. Vous l'avez oublié maintenant, n'est-ce 



pas ? Oui, mais moi je me rappelle le tour que 
vous m'avez joué lorsque je prenais congé de 
Madame Silvia. Est-ce que je ne t'avais pas dit 
de m'observer et de faire ce que je ferais? Quand 
m'as-tu vu lever la jambe et faire de l'eau contre 
les jupons d'une dame? M'as-tu jamais vu faire 
pareille plaisanterie? 

{Rentre PROTÉE suivi de JULIA.) 
Protée. — Sébastien est ton nom? Tu me plais 
beaucoup, et je vais immédiatement t'employer à 
quelque service. 

JuLiA. — A ce qu'il vous plaira, je ferai ce que 
je pourrai. 

Protée. — Je l'espère, (.t/ Lance.) Ah çà! 
manant, fils de catin, où étes-vous donc allé flâner 
ces deux derniers jours? 

Lance. — Parbleu, Monsieur, j'ai mené à Ma- 
dame Silvia le chien que vous m'aviez ordonné 
de lui conduire. 

Protée. — Et qu'a-t-elle dit de mon petit bijou? 

Lance. — Parbleu, elle a dit que votre chien 

était un mâtin, et vous fait répondre que des 

jappements sont des remercîments assez bons 

pour un pareil cadeau. 

Protée. — Mais elle a reçu mon chien. 
Lance. — Non, en vérité, elle ne l'a pas reçu; 
le voici, que j'ai ramené. 

Protée. — Comment donc, est-ce que c'est 
celui-là que tu lui as offert de ma part? 

Lance. — Oui, Monsieur; l'autre mignon écu- 
reuil m'a été volé par les garçons du bourreau, sur 
la place du Marché, et alors je lui ai ofl'ert mon 
propre chien qui est aussi gros que dix des vôtres 
et qui est en conséquence un cadeau dix fois 
aussi considérable. 

Protée. — Tire-toi d'ici et retrouve mon chien, 
ou ne te représente jamais plus devant mes yeux. 
Va-t'en , te dis-je ! Est-ce que tu restes là pour 
me vexer? {Lance sort.) Un manant qui, à chaque 
instant, m'est une occasion de honte! Sébas- 
tien, je t'ai pris à mes gages, en partie parce que 
j'ai besoin d'un jeune homme tel que toi, capable 
de faire mon service avec quelque discrétion, car 
il n'y a pas à se fier à un rustre comme celui qui 
vient de partir, mais surtout à cause de ta figure 
et de tes manières qui sont des témoignages de 
bonne éducation, de bonne étoile et de loyal ca- 
ractère ; sache-le, c'est pour cela que je t'accepte. 
Prends cet anneau et va le porter immédiatement 
à Madame Silvia. Elle m'aimait bien, celle qui 
me le donna. 







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82 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



JuLiA. — Vous ne l'aimiez pas, à ce qu'il sem- 
ble, puisque vous vous séparez de son gage 
d'amour. Elle est morte, sans doute? 

Protée. — Pas du tout ; je crois qu'elle est 
vivante. 

JuLiA. — Hélas ! 

Protée. — Pourquoi soupires-tu cet hélas? 

JuLiA. — Je ne puis m'empécher de la plain- 
dre. 

Protée. — Pourquoi donc la plains-tu? 

JuLiA. — Parce qu'il me semble qu'elle vous 
aimait aussi bien que vous aimez votre dame 
Silvia. Elle rêve à celui qui a oublié son amour, 
vous raffolez de celle qui ne se soucie pas de votre 
amour. C'est pitié que l'amour soit si traversé, 
et c'est en pensant à cela que cet hélas ! m'est 
échappé. 

Protée. — Bon ; donne-lui cet anneau, et de 
plus cette lettre. Voici là sa chambre. Dis à ma 
dame que je lui rappelle la promesse qu'elle m'a 
faite de son divin portrait. Ton message achevé, 
reviens dans ma chambre, où tu me trouveras 
triste et sohtaire {Il sort.) 

JuLiA. — Combien y a-t-il de femmes qui vou- 
draient faire un pareil message ? Hélas ! pauvre 
Protée ! tu as pris un renard pour gardien de tes 
brebis. Hélas! pauvre fou! pourquoi est-ce que 
je le plains, lui qui me méprise de tout son cœur? 
Il me méprise parce qu'il l'aime, elle ; moi, je le 
plains parce que je l'aime, lui. Cet anneau, je le 
lui donnai lorsqu'il me quitta, pour l'obliger à se 
souvenir de mon amour, et maintenant, malheu- 
reuse messagère, il me faut plaider pour ce que 
je ne voudrais pas obtenir, remettre ce que je 
voudrais voir refuser, louer sa fidélité lorsque je 
voudrais l'entendre déprécier. Je suis l'amante 
fidèle et à toute épreuve de mon maître, mais je 
ne puis être la fidèle servante de mon maître sans 
être envers moi une déloyale traîtresse. Cepen- 
dant je ferai sa cour, mais avec autant de froideur 
que je désire peu — le ciel le sait — lui servir 
d'éperon pour le faire avancer. 

Entre SILVIA avec sa suite. 

JuLiA. — Bonjour, noble dame, veuillez, je vous 
prie, m'accompagner vers Madame Silvia. 

SiLviA. — Que lui voudriez-vous si c'était moi 
qui fût elle? 

JuLiA. — Si c'est vous qui êtes Silvia, je sup- 
plie votre patience de vouloir bien écouter le 
message que je suis chargé de vous transmettre. 



Silvia. — De la part de qui ? 

JuLiA. — De la part de mon maître, messire 
Protte, Madame. 

Silvia. — Ah 1 il vous envoie chercher un por- 
trait. 

JuLiA. — Oui, Madame. 

Silvia. — Ursule , apporte ici mon portrait. 
[On apporte le portrait.) Donne ceci à ton maître, 
et dis-lui de ma part qu'une certaine Julia, qu'ont 
oubliée ses pensées changeantes, conviendrait 
mieux à l'ornement de sa chambre que cette 
ombre de ma personne. 

JuLiA. — Madame, qu'il vous plaise de lire 
cette lettre. [Elle lui donne une lettre.) Pardon- 
nez-moi, Madame, je vous ai par mégarde remis 
une lettre qui ne vous regarde pas ; voici celle qui 
est adressée à Votre Seigneurie. {Elle lui en donne 
une autre.) 

Silvia. — Je t'en prie, laisse-moi jeter encore 
les yeux sur la première. 

Julia. — Cela ne se peut pas, excellente dame, 
pardonnez-moi. 

Silvia. — Tenez alors. {Elle lui rend la pre- 
mière lettre.) Je ne jetterai pas les yeux sur ces 
lignes de votre maître ; je sais qu'elles sont farcies 
de protestations et pleines de serments nouveau- 
nés qu'il brisera aussi aisément que je déchire ce 
pajjier. {Elle déclare la seconde lettre.) 

Julia. — Madame, il envoie cet anneau à Votre 
Seigneurie. 

Silvia. — Il n'en est que plus indigne, de me 
l'envoyer, car je lui ai entendu dire mille fois que 
sa Julia le lui donna lors de son départ. Quoique 
son hypocrite main ait profané cet anneau, la 
mienne ne fera pas un tel outrage à sa Julia. 

Julia. — Elle vous remercie. 

Silvia. — Que dis- tu? 

Julia. — Je vous remercie. Madame, pour 
l'intérêt que vous lui portez. Pauvre dame! mon 
maître lui fait grande injure. 

Silvia. — Est-ce que tu la connais? 

Julia. — Presque aussi bien que je me connais 
moi-même; en pensant à ses malheurs, je vous 
assure que j'ai pleuré plus de cent fois. 

Silvia. — Sans doute, elle croit que Protée l'a 
abandonnée. 

Julia. — Je pense qu'elle le croit, et c'est là 
la cause de sa douleur. 

Silvia. — N'est-elle pas extrêmement belle ? 

Julia. — Elle a été plus belle qu'elle ne l'est. 
Madame; lorsqu'elle croyait que mon maître l'ai- 



ACTE IV, SCENE V. 



83 



niait bien, elle était, selon mon juj,'ement, aussi 
belle que vous ; mais depuis qu'elle a négligé son 
miroir et rejeté le masque qui la garantissait du 
soleil, l'air a décoloré les roses de ses joues et 
outragé le leint de lis de son visage, si bien que 
maintenant elle est aussi noire que je le suis. 

SiLviA. — De quelle taille est-elle? 

Jllia. — A peu près de la mienne; car, à la 
Pentecôte, lorsque nous jouâmes nos mascarades 
de fête, nos jeunes gens voulurent que je me 
chargeasse du rôle de la femme, et on m'habilla 
dans la robe de Madame Julia, qui, de lavis de 
tout le monde, m'allait aussi bien que si elle avait 
été faite pour moi ; c'est ainsi que je sais qu'elle 
est à peu près de ma taille. Ce jour-Jà, je la fis 
pleurer pour tout de bon, car je jouais un rôle 
lamentable, Madame : celui d'Ariane se déses- 
pérant sur le parjure et la fuite indigne de Thé- 
sée, et j'appiocîiai par mes larmes si près de la 
vie même, que ma pauvre maîtresse, intérieu- 
rement émue, pleurait amèrement, et que je 
meure, si mon âme ne ressentit pas sa propre 
douleur! 

SiLviA. — Elle t'est redevable pour ta sympathie, 
gentil jeune homme. Hélas ! pauvre dame ! désolée 
et délaissée! Je pleure moi-même en pensant à 
ton récit. Tiens, jeune homme, voici ma bourse ; 
je te la donne pour l'amour de ta douce maîtresse, 
puisque tu l'aimais. Adieu! 

Julia. — Et elle vous remerciera si jamais elle 



vient à vous connaître. {Silria sort arec les per- 
sonnes de sa suite?! Une vertueuse dame, douce 
et belle ! j'espère que les poursuites de mon 
maître n'auront qu'un médiocre succès, puisqu'elle 
a tant de respect pour l'amour de ma maîtresse. 
Hélas! commelamour peut jouer avec lui-même ! 
Voici son portrait ; voyons un peu. Il me semble 
que si j'avais cette coiffure-là, ma figure aurait 
autant de charmes que la sienne ; et certainement 
le peintre l'a un peu flattée, à moins que je ne 
me flatte moi-même beaucoup trop. Sa chevelure 
est châtaine, la mienne est d un blond parfait; si 
c'est là toute la différence qui le fait changer 
d'amour, je me procurerai une perruque de cette 
couleur. Ses yeux sont clairs comme le verre, 
et aussi les miens. Oui, mais son front est petit, 
et le mien est élevé. Bah ! Est-il une de ces choses 
qu'il aime en elle que je ne pusse m'approprier 
et faire aimer en moi, si cet insensé d'amour 
n'était pas un dieu aveugle ? Viens, pauvre ombre 
de Julia, viens et emporte celte ombre, car c'est 
ta rivale. O forme sans corps, tu seras honorée, 
baisée, aimée, adorée ! Mais si son idolâtrie avait 
un grain de raison, c'est la réalité de ma per- 
sonne qui lui servirait d'idole à ta place. Je te 
traiterai avec affection par égard pour ta maî- 
tresse qui en a bien agi avec moi; autrement, par 
Jupiter, je jure que je t'aurais arraché ces yeux 
qui ne voient pas, afin de faire cesser l'amour que 
mon maître a pour toi. {Elle sort.') 



ACTE V. 



SCENE PREMIERE. 

Milan. — Une abbaye. 

Entre ÉGLAMOUR. 

Eglamock. — Le soleil commence à dorer le 
ciel du couchant, et il est maintenant à peu près 
l'heure précise, où Silvia doit me rejoindre à la 
cellule de frère Patrick. Elle ne manquera pas, 



car les amants ne pèchent pas par inexactitude; à 
moins que ce ne soit pour arriver avant l'heure 
fixée, tellement l'éperon de leur impatience les 
fait avancer vite. Vovez , la voici. {Entre Silvia.) 
Un heureux soir. Madame. 

Silvia. — Amen! amen! Vite, mon bon Égla- 
mour, sortons par la poierne qui est par derrière 
les murs de l'abbave. Je suis suivie, je le crains, 
par plusieurs espions. 



84 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



Églamour. — N'ayez aucune crainte; la forêt 
n'est pas à trois lieues d'ici; si nous pouvons 
l'atteindre, nous sommes en parfaite sûreté. 
{Ils sortent.) 



SCENE IL 

Milan. — Un appartement dans le palais du duc. 

Entrent THURIO, PROTÉE et JULIA. 

Thurio. — Messire Protée, que répond Silvia à 
mon message amoureux ? 

Protée. — Oh! Messire, je l'ai trouvée mieux 
disposée qu'elle n'était, et cependant elle a des 
objections contre votre personne. 

Thurio. — Quelles objections? que j'ai la 
jambe trop longue? 

Protée. — Non , qu'elle est trop petite. 

Thurio. — Je porterai des bottes, pour la faire 
un peu plus ronde. 

JuLiA, à part. • — Oui, mais l'amour ne se lais- 
sera pas éperonner par ce qu'il déteste. 

Thurio. — Que dit-elle de mon visage? 

Protée. — Elle dit qu'il est d'une grande blan- 
cheur. 

Thurio. — En cela, elle ment, l'espiègle. Mon 
visage est brun. 

Protée. — Mais les perles sont blanches, et 
cependant vous connaissez le vieux dicton : « Les 
hommes bruns sont des perles aux yeux des 
belles dames. » 

JvLxx , à part . — C'est vrai; des perles comme 
celles-là arrachent les yeux des dames, car j'ai- 
merais mieux fermer les miens que de les re- 
garder. 

Thurio. — Goùte-t-elle ma conversation? 

Protée. — Peu lorsque vous parlez de la guerre. 

Thurio. — Mais beaucoup sans doute lorsque 
je parle d'amour et de paix? 

JuLTA, h part. — Mais davantage, encore, lors- 
que vous vous tenez en paix. 

Thurio. — Que dit-elle de ma valeur? 

Protée. — Oh! Messire, elle ne la met pas en 
question. 

hn.\K, h part. — C'est inutile, puisqu'elle sait 
que cette valeur est couardise. 

Thurio. — Que dit-elle de ma naissance? 



Protée. — Qu'elle vous fait descendre de bon 
lieu. 

JuLiA, à part. — C'est vrai; car sa lignée des- 
cend d'un gentilhomme à un fou. ' 

Thurio. — Apprécie-t-elle mes propriétés? 

Protée. — Oh! oui, et elle s'apitoie sur elles. 

Thurio. — Pourquoi ? 

Jm.ik, à part. — Parce qu'elles sont possédées 
par un pareil àne. 

Protée. — Parce que les ayant affermées, elles 
ont le malheur d'être séparées de vous. 

JuLiA. — Voici le duc. 

Entre LE DUC. 

Le duc. : — Or çà, messire Protée ! or çà, mes- 
sire Thurio ! lequel de vous deux a vu messire 
Eglamour depuis ces dernières heures? 

Thurio. — Pas moi. 

Protée. — Ni moi. 

Le duc. — Avez-vous vu ma fille? 

Protée. — Pas davantage. 

Le duc. — Parbleu, alors, elle est allée rejoin- 
dre ce manant de Valentin, et Eglamour l'accom- 
pagne. C'est évident, car frère Laurent les a ren- 
contrés tous deux dans la forèl, où il errait par 
pénitence; il a reconnu parfaitement Eglamour; 
quant à Silvia, il a bien soupçonné que c'était 
elle, mais comme elle était masquée, il n'a pu en 
être certain. En outre, elle avait annoncé qu'elle 
se rendrait en confession ce soir à la cellule de 
frère Patrick, et elle n'y était pas. Toutes ces cir- 
constances confirment sa fuite; par conséquent, 
je vous en prie , ne vous amusez pas à bavarder, 
mais montez à cheval immédiatement et venez me 
retrouver au bas de la montée qui conduit vers 
Mantoue, où ils se sont enfuis. Dépêchez-vous, 
chers gentilshommes, et suivez-moi. (// sort.) 

Thurio. — Parbleu, voilà qui promet une fille 
diantrement folle ! Fuir sa fortune , lorsque sa 
fortune la suit. Je vais courir après eux, plutôt 
pour me venger d'Eglamour que par amour pour 
cette extravagante de Silvia. {Il sort.) 

Protée. — Et moi, je pars aussi; mais plus 
par amour pour Silvia que par haine pour Egla- 
mour, qui l'accompagne. {Il sort.) 

JuLiA. — Et moi, je pars à mon tour, plus pour 
m'opposer à cet amour que par haine pour Silvia, 
qui est partie par amour. {Elle sort.) 



ACTE V, SCENE III. 



SCENE TII. 

Les frontières de Mantoue. — La forêt. 
Entrent LES BANDITS mec SILVIA. 

Premier bandit. — Venez, venez ; soyez pa- 
tiente, nous devons vous mener devant notre ca- 
pitaine. 

SiLViA. — Mille malheurs plus grands m'ont 
appris à supporter celui-là avec patience. 

Second bandit. — Venez ; amenez-la. 

Premier bandit. — Où est le gentilhomme qui 
l'accompagnait? 

Troisième bandit. — Il a de bonnes jambes et 
nous a échappé; mais Moïse et Valerius le pour- 
suivent. Va-t'en avec elle jusqu'à l'extrémité de 
la forêt, à l'ouest ; notre capitaine est là. Nous 
allons poursuivre l'homme en fuite ; le taillis est 
cerné, il ne peut s'échapper. 

{Ils sortent tous, excepté le premier bandit 
et Silvia.) 

Premier bandit. — Venez, je vais vous mener à 
la caverne du capitaine ; n'ayez pas peur, il est 
plein d'honneur et n'est pas homme à se conduire 
déloyalement avec une femme. 

SiLviA. — O Valentin, voilà ce que j'endure 
pour toi ! {Ils sortent.) 



SCENE IV. 

Une autre partie de la forêt. 
Entre VALENTIN. ' 

Valentin. — Comme sous l'empire d'un mode 
constant d'existence, l'habitude grandit dans 
l'homme! Ces bois ombreux, déserts, solitaires 
me plaisent mieux que les villes florissantes et 
peuplées. Ici je puis m'asseoir tout seul, sans être 
vu de personne, et répondre aux notes plaintives 
du rossignol par les soupirs de ma détresse et le 
récit de mes malheurs. O toi qui habites dans 
mon cœur, ne reste pas si longtemps sans faire 
séjour dans ta demeure, de crainte que sa ruine 
croissant par ton absence, l'édifice ne s'écroule 
et ne laisse aucun souvenir de ce qu'il était! 
Restaure-moi par ta présence , Silvia I Aimable 
nymphe, montre-toi charitable pour ton berger 
délaissé! {Un bruit se fait entendre.) Qu'est-ce que 
ce vacarme et cette agitation aujourd'hui? Mes 
compagnons, qui pour toute loi ont les désirs de 



leur volonté, donnent sans doute la chasse à 
quelque malheureux voyageur. Ils m'aiment bien; 
cependant j'ai beaucoup à faire pour les empê- 
cher de se porter à des outrages inhumains. Qui 
donc vient ici? Retire-toi, Valentin. 

(// se retire à Vécart.) 

Entrent PROTÉE, SILVIA et JULIA. 

Protée. — Madame, bien que vous n'ayez au- 
cun égard à ce que peut faire votre serviteur, je 
vous ai rendu ce service d'exposer ma vie et de 
vous arracher des mains de cet homme, qui au- 
rait outragé votre honneur et votre amour. Ac- 
cordez-moi pour récompense un seul de vos beaux 
regards. Je ne puis demander, et, j'en suis sûr, 
vous-même ne pouvez accorder une moindre fa- 
veur que celle-là. 

Valentin , h part. — Ce que je vois et entends 
est vraiment comme un rêve ! Amour, prête-moi 
la patience de me contenir un instant. 

Silvia. — O misérable, malheureuse que je 
suis! 

Protée. — Oui, vous étiez malheureuse avant 
que je vinsse, Madame; mais mon arrivée vous a 
porté le bonheur. 

Silvia. — Ton approche met le comble à mon 
malheur. 

Julia, a part. — Et au mien lorsque c'est de 
votre personne qu'il s'approche. 

Silvia. — Si j'avais été saisie par un lion af- 
famé, j'aurais préféré servir de déjeuner à la bête 
féroce, plutôt que d'avoir pour sauveur le fourbe 
Protée. O ciel! tu es jugé qu'autant j'aime Va- 
lentin, dont la vie m'est aussi chère que mon 
âme, autant — car davantage serait impossible — 
je déteste l'hypocrite et parjure Protée! Ainsi 
donc, retire-toi, cesse tes sollicitations. 

Protée. — Quelle action périlleuse , fût-elle 
proche voisine de la mort , n'entreprendrais-je 
pas pour un regard où ne se lirait pas la colère? 
Oh! c'est la malédiction de l'amour, et l'expé- 
rience nous la montre constante , que les femmes 
ne peuvent aimer qui les aime. 

Silvia. — Absolument comme Protée, qui ne 
peut aimer qui l'aime. Relis le cœur de Julia, ton 
premier amour, celle pour qui tu déchiras ta foi 
en mille serments, tous ces serments tu les as 
fait dégénérer en parjures afin de m'aimer. Il ne te 
reste plus de foi, à moins que tu n'en aies deux, 
ce qui est pire que de n'en avoir aucune, car il 
vaut mieux n'avoir aucune foi que d'en avoir 



LES DEUX GENTILSHOMMES DE VERONE. 



plusieurs, ce qui est trop pour un seul homme. 
Toi, traître envers ton loyal ami! 

Protée. — En amour, qui respecte un ami? 

SiLviA. — Tous, excepté Protée. 

Protée. — Eh bien, puisque la force courtoise 
des paroles émouvantes ne peut vous amener à 
des dispositions plus tendres, je vous ferai la cour 
comme un soldat, à la force du poignet, et je vous 
aimerai contre la nature de Tamour, par la vio- 
lence. 

SiLviA. — O ciel! 

Protée. — Je te forcerai de céder à mon désir. 

Valentin , s^ avançant. — Gredin , cesse cet at- 
touchement brutal et malhonnête, ami de faux 
aloi! 

Protée. — Valentin I 

Valkntin. — Ami de l'espèce ordinaire, c'est- 
à-dire sans foi et sans affection (car c'est là ce qu'est 
aujourd'liui un ami) , être perfide ! tu as trahi 
mes espérances; rien, si je ne l'avais vu de mes 
yeux, n'aurait pu me le persuader. Maintenant je 
n'ose plus dire que j'ai un ami vivant, tu me dé- 
mentirais. Et à qui voudrait-on se fier lorsqu'un 
homme rend sa main droite parjure envers son 
cteur? Protée, je suis désolé de ne plus pouvoir 
me fier à toi et d'être contraint désormais, à cause 
de toi, de rester étranger au monde. La blessure 
intime est la plus profonde. O temps maudit! 
penser qu'entre tous vos ennemis, un ami peut 
être le pire ! 

Protée. — Ma honte et mon crime me confon- 
dent! Pardonne-moi, Valentin; si un sincère 
chagrin est une rançon suffisante d'une offense, 
je te l'offre maintenant; je souffre aussi for- 
tement que j'ai péché. 

Valentin. — Bien, je suis payé alors, et une 
fois encore je t'accepte pour honnête. Celui qui 
n'est pas apaisé par le repentir, n'est digne ni 
du ciel ni de la terre, qui s'en tiennent pour sa- 
tisfaits, car l'Eternel laisse fléchir sa colère devant 
la pénitence. Pour te montrer combien mon ami- 
tié est vraie et exempte de rancune, je te donne 
tout ce qui m'appartenait dans Silvia. 

JuuA. — o malheureuse que je suis! {Elle s" é- 
vanoiiit.) 

Protée. — Regardez donc l'enfant. 

Valentin. — Eh bien, enfant! eh bien, petit 
farceur! qu'est-ce donc que cela? Qu'y a-t-il? le- 
vez les yeux, pai lez. 

JuLiA. — mon bon Monsieur, mon maître 
m'avait chargé de remettre un anneau à Madame 



Silvia, ce que, par négligence, je n'ai jamais 
fait. 

Protée. — Où est cet anneau, enfant? 

JuLiA. — Le voici; c'est celui-là. [Elle lui re- 
met un anneau.) 

Protée. — [Que veut dire cela? Voyons! Mais 
c'est l'anneau que j'avais donné à Julia. 

JuLiA. — Oh ! je vous demande pardon , Mon- 
sieur, je me suis trompé; voici l'anneau que 
vous aviez envoyé à Silvia. (Elle lui montre un 
autre anneau.) 

Protée. — Mais comment cet anneau est-il en ta 
possession ? A mon départ je l'avais donné à Julia. 

JuLiA. — Et Julia elle-même me l'a donné, et 
c'est Julia elle-même qui l'a porté ici. 

Protée. — Comment ! Julia ! 

Julia. — Contemple celle qui servit de but à 
tous les traits de tes serments; ces serments, elle 
les reçut dans son cœur où ils s'enfoncèrent pro- 
fondément; combien de fois par tes parjures ne 
les en as-tu pas déracinés? O Protée, que cet habit 
te fasse rougir I Sois honteux qu'il m'ait fallu re- 
vêtir un accoutrement aussi immodeste, si pour- 
tant il peut y avoir de la honte dans un dé- 
guisement qu'inspire l'amour. Aux yeux de la 
pudeur la tache est moindre aux femmes de 
changer de vêtements, qu'aux hommes de chan- 
ger d'affections. 

Protée. — Qu'aux hommes de changer d'af- 
fections, c'est vrai. ciel! si l'homme était 
seulement constant, il serait parfait. Cette unique 
erreur le remplit de fautes, lui fait parcourir tous 
les péchés. L'inconstance perd avant même 
d'avoir gagné. Qu'y a-t-il dans le visage de Silvia 
que je ne puisse découvrir plus gracieux dans le 
visage de Julia avec l'œil de la constance? 

Valentin. — Allons, allons, donnez-moi chacun 
une main ! Accordez-moi lajoieque cette heureuse 
étreinte soit mon ouvrage. Il serait donmiage que 
deux tels amis fussent plus longtemps ennemis. 

Protée. — Soyez témoin, ô ciel, que mon vœu 
est pour jamais exaucé. 

Julia. — Et le mien aussi. 

Entrent LES BANDITS avec LE DUC 
et THURIO. 

Les B4NDITS. — Une capture! une capture! une 
capture ! 

Valentin. — Arrêtez ! arrêtez, vous dis-je ' c'est 
monseigneur le duc. Votre Gr.'ice est la bien- 



ACTE V, SCENE IV. 



87 



venue auprès d'un homme en disgrâce, Valentin 
le proscrit. 

Le duc. — Messire Valentin! 

Thurio. — Voici Silvia là-bas! Silvia est à moi. 

Valentin. — Arrière, Thurio ! ou tu es un homme 
mort. Tiens-toi à distance de ma colère; n'appelle 
pas Silvia tienne ; si cela t'arrive encore, Milan ne 
te reverra plus. La voici là ! Essaye de prendre pos- 
session d'elle rien que par un attouchement Je 

te défie d'oser seulement eiïleurer mon amour de 
ton souffle. 

Thurio. — Messire Valentin, je ne me soucie pas 
d'elle, moi ; je tiens pour fou celui qui met sa vie 
en danger pour une fille qui ne l'aime pas. Je ne 
la réclame point, et par conséquent elle est à toi. 

Le duc. — Tu n'en es que plus dégénéré et 
plus vil, après tout le mal (jue tu t'es donné pour 
elle, de l'abandonner à si bon marché. Par l'hon- 
neur de mes ancêtres, Valentin, j'applaudis à ton 
courage et je te juge digne de l'amour d'une im- 
pératrice. Sache donc qu'ici j'oublie tous mes an- 
ciens griefs, que j'efface tout ressentiment et que 
je te rappelle à ma cour. Fais valoir les titres de 
ton mérite sans rival à une nouvelle condition, et 
moi je souscris ainsi à ta demande : Messire Va- 
lentin, tu es un gentilhomme, et de bonne race; 
prends ta Silvia, car tu l'as méritée. 

Valentin. — Je remercie Votre Grâce; ce don 
me rend heureux. Je vous supplie maintenant, 
au nom de votre fille, de m'accorder la faveur 
que je vais vous demander. 



Le duc. — Je te l'accorde en ton propre nom, 
quelle qu'elle soit. 

Valentin. — Ces proscrits, avec lesquels j'ai 
fait compagnie, sont des hommes doués de nobles 
qualités. Pardonnez-leur les offenses qu'ils ont ici 
commises et rappelez-les de l'exil. Ils sont main- 
tenant corrigés, soumis, pleins de bons senti- 
ments et capables d'être utilement employés, mon 
digne seigneur. 

Le duc. — Tu m'as vaincu ; je leur pardonne 
comme à toi ; dispose d'eux selon les mérites que 
tu leur connais Allons, partons d'ici ; nous al- 
lons terminer toutes nos querelles par des diver- 
tissements , des réjouissances et de rares so- 
lennités. 

Valentin. — Et pendant la route , je prendrai 
la hardiesse de faire sourire Votre Grâce par no- 
tre conversation. Que pensez-vous de ce page, 
Monseigneur ? 

Le duc — Je pense que c'est un garçon qui a 
de la grâce ; il rougit. 

VALENTfN. — Une grâce supérieure à celle d'un 
garçon, je vous le garantis. Monseigneur. 

Le duc. — Que voulez-vous dire par là? 

Valentin. — S'il vous plaît, à mesure que nous 
ferons route, je vous émerveillerai du récit de ce 
qui est arrivé. Venez, Protée; votre seule péni- 
tence sera d'entendre révéler l'histoire de vos 
amours; cela fait, le jour de mon mariage sera 
aussi le votre. Une même fête, une même maison, 
un même mutuel bonheur. {Ih suitent.) 




PERSONNAGES DU DRAME. 



SOLINUS, duc a'ÉpHÈSE. 

jEGÉON, marchand de Syracuse. 

ANTIPHOLUS A'Éphise, 1 frères jumeaux, fils d'iEGÉow. 

ANTIPHOLUS de Syracuse , ] et d'EMiLIA. 

DROMIO à^Éphhe, 1 frères jumeaux , serviteurs des deux 

DROMIO de Syracuse , ) Amtipholus. 

BALTHAZAR, marchand. 

ANGELO, orfèvre. 

Pbemieh makchamd, ami d'ANTIPHOLUS de Syracuse. 

Secomd makchamd, créancier d' ANGELO. 

PINCH, maître d'école et sorcier. 

EMILIA, femme d'.EGÉON, abbesse à Èphise. 

ADRIANA, femme d'ANTIPHOLUS à'Éplièse. 

LUCIANA, sa sœur. 

LUGE, servante d' ADRIANA. 

Use COURTISAHE. 

Un Geôlier, des officiers et autres comparses. 

SCÈME. ÉpHÈSE. 



LA 



COMEDIE DES MEPRISES. 



ACTE PREMIER. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

Une salle dans le palais du duc. 

Entrent le DUC, JÎGEON, on geôlier, des offi- 
ciers ET AUTRES PERSONNES DE LA SUITE DU DUC. 

jEgéon. — Achève d'assurer ma perte, Solinus, 
et par une sentence de mort mets un terme à 
mes malheurs et à tout le reste. 

Le duc. — Marchand de Syracuse, ne plaide 
pas davantage pour ta vie : je ne saurais arbitrai- 
rement enfreindre nos lois. L'inimitié et la divi- 
sion récemment sorties de l'implacable outrage de 
votre duc envers d'honnêtes marchands, nos 
compatriotes, qui, faute d'assez déçus pour ra- 
cheter leurs vies, ont scellé de leur sang ses ri- 
goureux statuts, défendent qu'aucun rayon de 
pitié adoucisse la menaçante sévérité de nos re- 
gards. Depuis ces mortelles guerres intestines 
entre tes séditieux compatriotes et nous, il a été 
décrété dans des conseils solennels, et par les Sy- 
racusains et par nous-mêmes , qu'aucun trafic 
entre les deux villes ennemies ne serait toléré. 
Bien plus, il a été établi que si un Ephésien de 
naissance était vu dans les marchés et les foires 
de Syracuse, et réciproquement que si un Syracu- 
sain de naissance débarquait dans la baie d'Ephèse, 
celui-là mourrait et ses biens confisqués seraient 
mis à la disposition du duc, à moins qu'il ne pût 
compter la somme de mille marcs pour s'acquitter 



de la pénalité et racheter sa vie. Tes ressources 
évaluées au plus haut ne peuvent monter même à 
cent marcs; donc, de jjar la loi, tu es condamné 
à mourir. 

.(EoEON. — Toutefois, ce qui me console, c'est 
que par l'exécution de votre sentence , mes mal- 
heurs finiront en même temps que le soleil de ce 
jour. 

Le duc. — Allons, Syracusain, dis-nous en 
gros pour quelles causes tu es parti de ton pays 
natal et venu à Ephèse? 

jEgéon. ■ — Une tâche plus pesante que celle de 
raconter mes inénarrables malheurs ne pouvait 
m'étre imposée : cependant, afin que le monde 
puisse être témoin que ma fin fut amenée par les 
sentiments de la nature, et non par un désir d'ou- 
trage envers les lois , je raconterai de mon his- 
toire tout ce que ma douleur me permettra d'en 
dire. Je suis né à Syracuse, et je m'y mariai à une 
femme qui sans moi eût été heureuse, et qui eût 
été heureuse aussi par moi, si la destinée ne nous 
avait été cruelle. Avec elle je vécus en joie, et 
notre fortune s'accrut par des voyages fructueux 
et fréquents à Epidamne jusqu'au jour où la mort 
de mon intendant et un pressant besoin de veil- 
ler à des biens laissés à l'abandon m'arrachèrent 
aux tendres embrassements de mon épouse. Six 
mois à peine après mon départ, elle-même, fléchis- 
sant sous le poids de l'aimable châtiment que por- 
tent les femmes, prenait toutes ses dispositions pour 
me rejoindre et arrivait saine et sauve à l'endroit 



LA COMEDIE DES MEPRISES. 




: de deux beaux garçons. (Acte I, 



OÙ j'étais. Elle y devint peu de temps après l'heu- 
reuse mère de deux beaux garçons, — et, circon- 
stance singulière, — si semblables l'un à l'autre, 
qu'on ne pouvait les distinguer que par leurs 
noms. A la même heure, dans la même auberge, 
une femiue de condition pauvre se délivrait d'un 
semblable fardeau : deux jumeaux mâles, de tout 
point semblables. Comme les parents étaient 
indigents à l'excès, j'achetai les jumeaux et les 
élevai pour devenir les serviteurs de mes fils. 
Ma femme, qui n'était pas médiocrement fière de 
deux tels enfants, me pressait journellement d'in- 
stances pour retoui'ner dans notre pays ; j'y cédai 
à contre-cœur. Hélas ! nous ne fûmes que troj) tôt 
embarqués. IVous avions déjà laissé Epidamne 
une lieue derrière nous sans que l'abîme tou- 
jours soumis aux vents nous eût donné aucun 
signe sinistre du péril qui nous menaçait, mais 



nous ne gardâmes pas plus longtemps espoir, 
car le peu de lumière, qu'alors le ciel assombri 
nous accorda, ne nous servit qu'à faire pénétrer 
dans nos âmes effrayées l'épouvantable assurance 
d'une mort immédiate. Cette mort, quant à moi 
je l'aurais joyeusement embrassée , mais les 
larmes continuelles de ma femme pleurant d'a- 
vance le malheur qu'elle voyait venir, et les cris 
navrants des deux jolis enfants pleurant par imi- 
tation, dans l'ignorance de ce qu'ils devaient crain- 
dre, me forcèrent de chercher, et pour eux et pour 
moi, des moyens de délai contre la mort. Ces 
moyens se résumaient en un seul : celui que 
voici. Les matelots avaient cherché leur salut 
dans notre bateau et nous avaient abandonné le 
navire qui était alors prêt à sombrer. Ma femme 
qui avait |)lus de sollicitude pour son pre- 
mier-né, l'avait attaché, et avec lui un des deux 



94 



LA COMEDIE DES MEPRISES. 



autres jumeaux, à un de ces petits mâts de ré- 
serve dont les marins se pourvoient pour les cas 
de tempête, tandis que de mon côté j'avais pris 
les mêmes précautions pour notre autre enfant. 
Ces mesures prises envers les enfants, ma femme 
et moi, les yeux fixés sur les objets de notre souci 
constant, nous nous attachâmes alors à chacune 
des extrémités du màt et nous nous laissâmes flotter 
avec résignation au gré du courant, q':i, dans 
notre opinion, nous poussait vers Corinthe. A la 
fin, le soleil, se découvrant de nouveau à la terre, 
dissipa les vapeurs qui nous avaient mis en pé- 
ril ; sous la bienfaisante influence de la lumière 
désirée, les mers redevinrent calmes et nous dé- 
couvrîmes dans le lointain deux vaisseaux qui se 
dirigeaient vers nous en toute vitesse, celui-ci de 
Corinthe, celui-là d'Épidaure ; mais avant qu'ils 
nous eussent rejoints.... ah! permettez-moi de 
n'en pas dire davantage et devinez la fin de mon 
récit par son commencement. 

Le duc. — Continue, continue, vieillard ; né 
coupe pas court ainsi à ton histoire, car nous pou- 
vons te plaindre, si nous ne pouvons te faire 
grâce. 

jEoéon. — Ah I si les dieux avaient agi comme 
vous le faites, je n'aurais pas eu tout à l'heure 
le juste droit de les nommer impitoyables envers 
nous. Les vaisseaux étaient encore séparés de 
nous chacun d'environ cinq lieues lorsque nous 
rencontrâmes un énorme rocher contre lequel 
notre navire secourable alla donner si violem- 
ment, qu'il fut radicalement coupé en deux par 
le milieu , en sorte que dans l'injuste divorce 
auquel elle nous forçait la fortune nous laissait 
également, à ma femme et à moi, et de quoi nous 
réjouir et de quoi nous désoler. La partie du 
vaisseau qui la portait — pauvre chérie ! — char- 
gée à ce qu'il semblait d'un moindre poids, sinon 
d'une moindre douleur, fut poussée par les vents 
avec plus de vitesse, et à notre vue, les trois 
êtres qu'elle contenait furent recueillis par des 
pêcheurs de Corinthe ; au moins nous crûmes 
tels leurs sauveurs. Enfin un autre vaisseau nous 
rejoignit; les gens de l'équipage sachant quels 
étaient ceux que le sort leur donnait à sauver, 
accueillirent leurs hôtes naufragés avec un empres- 
sement plein de cordiale bonté, et ils auraient 
ravi leur proie aux pêcheurs, si leur navire n'avait 
pas été mauvais voilier, circonstance qui les dé- 
cida à diriger leur course vers leur pays. Vous 
savez maintenant comment je me suis trouvé sé- 



paré de mon bonheur, et par quel mauvais destin 
ma vie fut prolongée pour vous faire le triste 
récit de mes propres infortunes. 

Le duc — Au nom de ceux que tu pleures, fais- 
moi la faveur de m'informer complètement de ce 
qui vous est arrivé, à eux et à toi, à partir de 
cette époque ? 

jEcÉoN. — Le cadet de mes garçons , mais 
l'aîné de ma sollicitude, lorsqu'il eut atteint dix- 
huit ans, montra un désir impatient de retrouver 
son frère, et me demanda avec instances de per- 
mettre à son serviteur, dont le sort était pareil au 
sien, et qui, comme lui, privé de son frère, en 
portait le nom, de l'accompagner dans sa recher- 
che ; moi, cédant à un espoir passionné de revoir 
celui dont j'étais séparé, je consentis par amour à 
hasarder la perte de celui que j'aimais. J'ai passé 
cinq étés à parcourir les extrémités les plus recu- 
lées de la Grèce, je me suis avancé jusque par 
delà les frontières de l'Asie, et, revenant dans ma 
patrie en suivant les côtes, j'ai débarqué à Ephèse, 
non dans l'espoir de les découvrir, mais pour 
m'épargner le reproche d'avoir laissé sans recher- 
che cette ville ou tout autre où vivent des hommes. 
Ici doit se terminer l'histoire de ma vie, et cette 
mort qui est la bienvenue me trouverait heureux, 
si, pour fruit de tous mes voyages, j'avais l'espé- 
rance qu'ils vivent. 

Le duc. — Malheureux jEgéon que la destinée 
a marqué pour parcourir jusqu'à ses dernières 
extrémités la plus cruelle fortune ! Crois-moi, si 
cela n'était pas contraire à nos lois, aux droits 
de ma couronne, à mes serments, à ma dignité, 
toutes choses que les princes ne peuvent annuler, 
quand même ils le voudraient, mon âme plai- 
derait pour toi. Cejjendant, quoique tu sois ad- 
jugé à la mort et que la sentence -rendue ne 
puisse être rapportée qu'au grand désavantage 
de notre honneur, je veux te favoriser autant 
qu'il m'est permis. En conséquence, marchand, 
je t'accorde l'étendue entière de cette journée 
pour trouver l'espoir de ton salut dans les secours 
de la bienfaisance; mets à l'épreuve tous les 
amis que tu as dans Ephèse, mendie ou emprunte 
la somme nécessaire à ta rançon, et vis, sinon tu 
es condamné à mourir. — Geôlier, prends-le 
sous ta garde. 

Le geôlier. — Oui, Monseigneur. 

jEgéon. — Sans espérance et sans appui, jCgéon 
ne se retire que pour différer un dénoûment qui 
sera la mort. {Ils sortent.) 



ACTE 1, SCENE II. 



95 



SCENE IL 

Une place publique. 

Entrent ANTIPHOLUS BE SYRACUSE, DROMIO 
DE SYRACUSE et le premier makchakd. 

Le premier marchand. — Ayez donc bien soin 
de dire que vous êtes dEpidamne, si vous ne vou- 
lez pas que vos marchandises soient immédia- 
tement confisquées. Aujourd'hui même un mar- 
chand de Syracuse a été arrêté pour être descendu 
ici, et comme il n'a pas pu racheter sa vie con- 
formément aux statuts de notre ville, il doit mou- 
rir avant que le soleil fatigué se couche à l'occi- 
dent. Voici l'argent que j'avais à vous en dépôt. 

Antipholus de Sïracuse. — Va, Dromio, porte 
cet argent à Fhotel du Centaure, où nous logeons, 
et n'en bouge pas jusqu'à ce que je revienne. Dans 
une heure il sera temps de dîner; d'ici là je m'en 
vais observer les coutumes de la ville, passer 
l'inspection des boutiques, contempler les monu- 
ments, puis je m'en retournerai dormir à notre 
auberge, car je suis las et moulu de ce long 
voyage. — Sauve-toi bien vite. 

Dromio de Svracuse. — Plus d'un vous pren- 
drait au mot, et se sauverait en effet, en ayant si 
bien le moyen. (// sort.) 

Antipholus de Syracuse. — C'est un esclave 
de confiance, Monsieur, qui bien souvent lorsque 
je suis assombri par le souci et la mélancolie, dis- 
sipe mes humeurs noires par ses joyeuses plaisan- 
teries. Voyons, voulez-vous faire un tour avec 
moi dans la ville, puis revenir à mon auberge et 
partager mon diner? 

Le premier marchand. — Je vous prie de m'ex- 
cuser; je suis invité chez certains marchands dont 
j'espère des profits considérables. Aussitôt après 
cinq heures, je vous retrouverai sur le marché, et 
alors je vous tiendrai compagnie jusqu'à l'heure 
du coucher. Pour le moment, mes affaires m'obli- 
gent à vous quitter. 

Antipholus de Syracuse. — Adieu donc, jus- 
qu'à tantôt; moi, je vais aller m'égarer en flâ- 
nant d'ici, de là, afin de voir la ville. 

Le premier marchand. — Monsieur, je vous 
remets aux soins de votre heureuse fortune. 
{Il sort.) 

Antipholus de Syracuse. — Celui qui me re- 
met aux soins de mon heureuse fortune, me re- 
met aux soins d'une chose qui n'existe pas pour 



moi. Je suis dans le monde comme une goutte 
d'eau qui, tombant dans l'Océan pour y rencon- 
trer une autre goutte, se perd elle-même, cher- 
cheuse inaperçue, pour trouver sa compagne. 
C'est ainsi que pour trouver une mère et un frère, 
je nie perds moi-même en les cherchant; malheu- 
reux que je suis. Ah ! voici mon authentique ex- 
trait de naissance. 

Entre DROMIO D'ÉPHÈSE. 

Eh bien ! par quel hasard es-tu sitôt de retour ? 

Dromio d'Ephèse. — Comment, sitôt de retour ! 
dites plutôt que je vous rencontre trop tard. Le 
chapon brûle, le cochon de lait tombe de la bro- 
che , l'horloge a sonné midi et ma maîtresse a 
sonné une heure sur ma joue. Elle n'est de si 
chaude humeur que parce que le diiier refroidit : 
le dîner refroidit parce que vous ne revenez pas 
à la maison; vous ne revenez pas à la maison 
parce que vous n'avez pas faim; vous n'avez pas 
fairh parce que vous avez rompu votre jeûne; 
mais nous qui savons ce que c'est que de jeûner 
et de prier, nous faisons aujourd'hui pénitence 
jMur votre retard. 

Antipholus de Syracuse. — Respirez un peu, 
Slonsieur, et dites-moi , je vous prie , ou vous 
avez laissé l'argent que je vous ai donné? 

Dromio d'Ephèse. — Ahl oui, les douze sous 
que vous m'avez remis mercredi dernier pour 
payer au sellier la croupière de ma maîtresse; 
le sellier les a reçus , Monsieur ; je ne les ai pas 
gardés. 

Antipholus de Sy-racuse. — Je ne suis pas tout 
à l'heure en humeur de gaieté; ne fais pas le plai- 
sant, et réponds-moi : où est l'argent? Comment, 
sachant que nous sommes étrangers ici, as-tu pu 
confier une aussi grosse somme à une autre sur- 
veillance que la tienne ? 

Dkomio d'Ephèse. — Je vous en prie. Monsieur, 
vous plaisanterez quand vous serez à table. Ma 
maîtresse m'avait recommandé de vous chercher 
avec un train de coche ; si je reviens sans vous, c'est 
pour le coup que je lui servirai de coche, car 
elle comptera les minutes de votre retard sur ma 
caboche. Il me semble que votre panse devrait, 
comme la mienne, vous servir d'horloge et vous 
ramener au logis sans le secours d'un messager. 

Antipholus de Syracuse. — Voyons, Dromio, 
voyons, ces plaisanteries sont hors de saison ; ré- 
serve-les pour une heure plus gaie. Où est l'or 
que je t'ai donné à garder? 



LA COMEDIE DES MEPRISES. 



Dromio d'Éphèsf.. — A moi, Monsieur! mais 
vous ne m'avez pas donné d'or ! 

Antipholus de Syraccse. — Voyons, monsieur 
le coquin, finissons ces folies et dites-moi com- 
ment vous avez exécuté mes recommandations ? 

Dromio d'Éphèse. — La seule recommandation 
que j'aie reçue, Monsieur, c'est d'aller vous cher- 
cher sur la place du Marché et de vous ramener 
à votre maison, au Phœnix, pour dîner^ ma maî- 
tresse et sa sœur vous attendent. 

Antipholus de Syracuse — A la fin, tâche de 
me dire si tu as placé mon argent en lieu sûr et 
en quel lieu, ou bien, aussi vrai que je suis un 
chrétien, je vais te casser cette trop joyeuse ca- 
boche qui s'amuse à faire des farces alors que je 
n'y ai pas le moindre goût. Où sont les mille marcs 
que je t'ai remis? 

Dromio d'Ephèse. — J'ai bien quelques mar- 
ques de vous sur la tête, et quelques autres mar- 
ques de ma maîtresse sur les épaules, mais toutes 
vos marques réunies à vous deux n'en font pas 
mille. Si je rendais ces marques à'V'otre Honneur, 
peut-être qu'elle ne le supporterait pas patiem- 
ment. 

Antipholus de Syracuse. — Les marques de ta 
maîtresse? quelle maîtresse as-tu donc, esclave? 



Dromio d'Éphèse. — La femme de 'V^otre Hon- 
neur, ma maîtresse du Phœnix, celle qui jeûne 
en vous attendant et qui vous prie de vous dépé- 
cher de venir dîner. 

Antipholus de Syracuse. — Comment, tu viens 
me narguer ainsi à la face lorsque je te l'ai dé- 
fendu. Tenez, attrapez cela, vilain drôle. 
(// le bat.) 

Dromio d'Ephèse. — Qu'est-ce qui vous prend, 
Monsieur? Au nom du ciel, retenez un peu vos 
mains ! Si vous ne voulez pas les retenir, moi je 
vais prendre mes jambes à mon cou. 

(7/ sort.) 

Antipholus de Syracuse. — Sur ma vie,, d'une 
façon ou d'une autre, le coquin se sera laissé filouter 
de tout mon argent. On dit que la ville abonde en 
fripons de tout genre : adroits escamoteurs qui 
trompent l'reil, sorciers aux œuvres ténébreuses 
qui bouleversent l'esprit, sorcières meurtrières 
des âmes qui déforment le corps, escrocs dégui- 
sés, charlatans blagueurs, et autres adeptes sans 
lois de la fraude. S'il en est ainsi , je ne puis 
trop vite me dépêcher de partir. Je vais aller au 
Centaure chercher cet esclave; je crains fort 
que mon argent ne soit pas en sûreté. 

{Il sort.) 



ACTE II. 



SCÈNE PREMIÈRE. 



Une place publique devant !a 



d' Antipholus d'Éphèse. 



Entrent ADRTANA et LUCIANA. 

Adriana. — Ni mon mari, ni l'esclave que j'a- 
vais envoyé en si grande hâte chercher son maître, 
ne reviennent. Pour sûr, Luciana, il est mainte- 
nant deux heures. 

Luciana. — Peut-être quelque marchand l'a-t-il 
invité, et alors en quittant le marché il sera allé 
dîner quelque part. Dînons nous-mêmes, ma bonne 
sœur, et ne nous en tourmentons pas davantage. 



Les hommes sont maîtres de leur liberté, et il n'y 
a que le temps qui soit leur maître. Lorsqu'ils 
voient arriver le temps, alors ils viennent ou ils s'en 
vont. Par conséquent, prenez patience, ma sœur. 

Adriana. — Et pourquoi leur liberté serait-elle 
plus grande que la nôtre? 

Luciana. — Parce que leurs affaires sont tou- 
jours hors du logis. 

Adriana. — Mais voyez, lorsque par hasard je 
lui en fais autant, il le prend mal. 

Luciana. — C'est qu'il est, sachez-le bien, la 
bride de votre volonté. 

Adriana. — 11 n'y a que les ânes qui se lais- 
sent brider ainsi. 



ACTE II, SCENE I. 



97 




Adriana. Retourne vers lui 
Dromio d'Éphèse. Retourn 



■le au logis, 
encore battu at 



du ciel, envoyez i 
(Acte II, s. 



'•) 



LuciANA. — Une liberté qui ne veut pas obéir 
est toujours flagellée par le malheur. Il n'est au- 
cune des choses qui sont placées sous l'œil du fir- 
mament , sur la terre , dans la mer , au ciel, qui 
n'ait des bornes. Chez les bêtes , les poissons 
et les oiseaux ailés, les mâles sont les maîtres et 
exercent l'autorité. Les hommes, de race plus 
divine, maîtres de toutes ces créatures, souverains 
du vaste monde et des mers humides, doués de 
facultés intellectuelles et d'âmes supérieures à 
celles des poissons et des oiseaux, sont aussi les 
maîtres et les souverains de leurs femelles; faites 
donc que votre volonté s'accorde avec la sienne. 

Adriana. — C'est à cause de cette servitude 
que vous ne vous mariez pas ? 

LuciANA. — Non, ce n'est pas pour cela, mais 
pour les ennuis du lit nuptial. 

Adriana. — Mais si vous étiez mariée, il vous 



faudrait vous résigner quelque peu à être com- 
mandée. 

LuciANA. — Avant d'apprendre à aimer, je 
m'exercerai à l'obéissance. 

Adriana. — Mais que feriez-vous si votre mari 
s'en allait fourrager ailleurs? 

LuciANA. — Je prendrais jDatience jusqu'à ce 
qu'il revînt à moi. 

Adriana. — Lorsque la patience n'est pas mise 
à l'épreuve, il n'est pas étonnant qu'elle soit 
calme : ils peuvent être facilement d'humeur 
douce ceux qui n'ont pas de raison d'être autre- 
ment. Nous recommandons le calme à une âme 
malheureuse, brisée par l'adversité, lorsque nous 
l'entendons gémir; mais si nous étions accablés 
sous le même fardeau de douleurs, nous nous 
plaindrions nous-mêmes tout autant, si ce n'est 
davantage. Toi qui n'as pas d'époux au cœur tiède 



13 



— in 



98 



LA COMEDIE DES MEPRISES. 



pour te faire du chagrin, tu voudrais me consoler 
en me recommandant une patience qui n'est d'au- 
cun secours ; mais s'il t' arrive un jour d'être né- 
gligée comme moi , cette patience idiote que tu 
me recommandes t'aura bientôt lassée. 

LuciAKA. — Bien ; je me marierai un jour, ne 
fût-ce que pour essayer. Voici votre serviteur qui 
revient ; votre mari ne doit pas être loin. 

Entre DROMIO D'ÉPHÈSE. 

Adriana. — Eh bien , ton retardataire de 
maître, l'as-tu sous la main? 

Dromio d'Ephèse. — C'est lui qui m'a sous sa 
main, et de ce fait mes deux oreilles peuvent 
rendre témoignage. 

Adriana. — Vo3'ons, lui as-tu parlé? t'a-t-il dit 
ce qu'il comptait faire ? 

Dromio b'Ephèse. — Oui, oui, il me l'a conté, 
à mon oreille ; le diable soit de sa main, c'est à 
peine si elle m'a permis de l'entendre. 

LuciANA. — - A-t-il donc parlé d'une manière si 
ambiguë que tu n'as pu saisir le sens de ses pen- 
sées? 

Dromio o'EPHisE. — Oh ! il tapait si nettement 
que je n'ai que trop bien saisi ses coups, et cepen- 
dant d'une manière si peu claire pour moi que 
j'ai eu peine à en comprendre le sens. 

Adriana. — Mais, dis-moi, je t'en prie, revient- 
il? il semble qu'il ait grand souci vraiment de 
plaire à sa femme. 

Dromio d'Ephèse. — Vrai, maîtresse, mon 
maître est fou à porter des cornes. 

Adriana. — Fou à porter des cornes, qu'est-ce 
à dire, drôle ? 

Dromio d'Ephèse. — Je ne veux pas dire qu'il 
soit fou comme un cocu, mais qu'il est entière- 
ment fou. Lorsque je l'ai invité à venir dîner, il 
m'a interrogé sur je ne sais quels mille marcs 
d'or. « Il est temps de venir dîner, lui ai-je dit. — 
Mon or, a-t-il dit. — Voulez-vous venir à la mai- 
son ? ai-je dit. — Mon or, a-t-il dit. Où sont les 
mille marcs cjiie je t'ai donnés, drôle? — Le co- 
chon de lait est brûlé, ai-je dit. — Mon or, a-t-il 
dit. — Ma maîtresse, Monsieur..., ai-je dit. — 
Va-t'en au diable avec ta maîtresse; je ne con- 
nais pas ta maîtresse. Laisse-moi tranquille avec 
ta maîtresse. » 

Lkciana. — Qui a dit cela? 
Dromio d'Ephèse. — Qui l'a dit ? Mon maître. 
« Je ne connais, m'a-t-il répondu, ni maison, ni 
femme, ni maîtresse. » Si bien que, grâce à lui. 



je rapporte sur mes épaules le message dont ma 
langue seule était chargée , car pour conclusion, 
il m'a battu. 

Adriana. — Retourne vers lui, esclave, et ra- 
mène-le au logis. 

Dromio d'Ephèse. — Retourne vers lui et re- 
viens encore battu au logis 1 Au nom du ciel, 
envoyez un autre messager. 

Adriana. — File, esclave, ou ma main va te 
planter une croix au travers du visage. 

Dromio d'Ephèse. — Et lui bénira cette croix 
avec d'autres gifQes, si bien qu'entre vous deux 
vous me ferez une tète toute sanctifiée. 

Adriana. — Hors d'ici , manant bavard ! ra- 
mène ton maître au logis. 

Dromio d'Ephèse. • — Voilà qui s'appelle parler 
rondement ! Vous parais-je donc si rond pour que 
vous me preniez pour une balle faite pour être 
poussée du pied ? vous me poussez d'ici, et lui me 
repoussera ici ; si je dois continuer longtemps ce 
service, vous ferez bien de me recouvrir de cuir. 
(// sort.) 
Luciana. — : Fi! quel visage méchant vous fait 
votre impatience. 

Adriana. — Quoi ! il ira passer son temps à 
faire le gracieux auprès de ses mignonnes, tan- 
dis que je resterai au logis affamée d'un regard 
d'affection! Si le cours ordinaire de l'âge a ravi 
à mes pauvres joues les séductions de la beauté, 
c'est lui qui en a profité et qui les a détruites. 
Ma conversation est-elle ennuyeuse? mon esprit 
stérile? c'est lui qui en est encore coupable, car 
la sécheresse du cœur fait plus pour émousser la 
vivacité .et le piquant des paroles que la dureté du 
marbre. Si ce sont leurs gais vêtements qui amor- 
cent son affection, la faute n'en est pas davantage 
à moi, car il est maître de mon bien. Quelles ruines 
sont en moi qui ne soient pas de son fait? il est 
l'auteur de toutes mes décadences. Ma beauté dé- 
truite, un regard de ses yeux pourrait la i-animer ; 
mais, cerf trop emporté, il brise sa palissade et 
va paître l'herbe tendre, loin de sa demeure; moi, 
pauvre être, je ne suis que son herbe séchée. 

Luciana. — Jalousie qui se bat elle-même ! Fi 
donc ! débarrassez-vous d'un tel sentiment. 

Adriana. — Les imbéciles qui ne sentent pas 
peuvent tolérer de semblables outrages. Je sais 
que ses yeux portent ailleurs leurs hommages ; 
si cela n'était pas, qu'est-ce qui l'empêcherait 
d'être ici maintenant ? Ma sœur, vous savez qu'il 
m'avait promis une chaîne ; plût à Dieu que ce 



ACTE II, SCENE I. 



99 



fût cela seul qu'il me refusât ! il serait alors 
l'hôte fidèle de son lit légitime. Je vois que le bijou 
le mieux émaillé doit perdre sa beauté, et quoique 
l'or résiste longtemps au toucher des uns et des au- 
tres, cependant à la fin ces attouchements répétés 
finissent par l'user ; de même il n'est pas d'homme 
dont la bonne renommée ne finisse par se ternir 
au contact de la fausseté et de la corruption. Puis- 
que ma beauté ne peut plus plaire à ses yeux, je 
veux user ce qui m'en reste et mourir en pleu- 
rant. 

LuciANA. — Que de serviteurs la folle jalousie 
trouve parmi les insensés qu'égare la passion ! 
{Elles sortent.) 



SCENE n. 



Entre ANTIPHOLUS DE SYRACUSE. 

Antipholus de Syracuse. — L'or que j'avais 
remis à Dromio est en sûreté au Centaure, et le 
fidèle esclave est sorti pour tacher de me trouver. 
Par le calcul du temps et le rapport de mon 
hôte, il serait impossible que j'eusse parlé à Dro- 
mio depuis le moment où je l'ai fait partir du 
marché. — Mais le voici qui vient. 

Entre DROMIO DE SYRACUSE. 

Eh bien 1 Monsieur, avez-vous un peu rabattu 
de votre belle humeur? Venez plaisanter encore 
avec moi, si vous aimez les coups. Ah ! vous ne 
connaissez pas le Centaure ! ah ! vous n'avez pas 
reçu d'or ! ah ! votre maltresse m'a envoyé cher- 
cher pour dîner ! ah ! ma demeure est au Phœnix ! 
est-ce que tu étais devenu fou, pour me faire des 
réponses aussi folles ? 

Droîiio de Syracuse. — -Quelles réponses. Mon- 
sieur? quand donc vous ai -je dit rien de pareil? 

Antipholus de Syracuse. — • A l'instant même, 
ici même, il n'y a pas une demi-heure. 

Dromio de Syracuse. — Je ne vous ai pas vu 
depuis que vous m'avez envoyé au Centaure, avec 
l'or que vous m'aviez donné. 

AjVTiPHOi-us DE Syracuse. — Coquin, tu as nié 
avoir reçu cet or, et tu m'as parlé d'une maîtresse 
et d'un dîner, sottises pour lesquelles, j'espère, 
tu as senti la vivacité de mon déplaisir. 

Dromio de Syracuse.. — Je suis heureux de vous 



voir dans cette veine de gaieté. Que signifie cette 
plaisanterie? je vous en prie, maître, dites-le-moi. 

Antipholus de Syracuse. — Ah çà, est-ce que 
■ tu t'avises de venir me railler et me mystifier sous 
le nez? crois-tu que je vais plaisanter? tiens, at- 
trape cela, et encore cela. [Il le bat.) 

Dromio de Syracuse. — Arrêtez, Monsieur, au 
nom du ciel ! maintenant votre plaisanterie est 
fort " sérieuse. A quel propos me l'administrez- 
vous ainsi? 

Antipholus de Sy'racuse. . — Parce que je vous 
prends quelquefois pour mon bouffon et que je 
jase familièrement avec vous, votre insolence se 
permet d'abuser de mon amitié pour vous et de 
prendre mes heures de préoccupation sérieuse 
pour le champ de ses ébats. Que les mouche- 
rons étourdis s'amusent tant que le soleil brille ; 
mais qu'ils se fourrent dans les fentes dès qu'il 
cache ses rayons. Quand vous voudrez plaisanter 
avec moi, étudiez d'abord mon visage, et mettez 
votre conduite d'accord avec ma physionomie, ou 
sinon je vous ferai pénétrer la méthode que je 
vous recommande, à coups de poings, dans la 
boîte de votre cerveau. 

Dromio de Syracuse. — Vous dites une boîte, 
Monsieur ? Si vous voulez bien cesser de me 
battre, j'aime mieux que ce soit une tête ; mais 
si vous devez continuer à me donner des coups, il 
faudra qu'en effet je me procure une boîte pour 
ma tête , et que je l'y emballe , ou bien je serai 
forcé de chercher mon esprit dans mes épaules. 
Dites-moi, je vous prie, Monsieur, pourquoi vous 
me battez ? 

Antipholus de Syracuse. — Est-ce que tu ne 
le sais pas ? 

Dromio de Syracuse. — Je ne sais rien. Mon- 
sieur, si ce n'est que je suis battu. 

Antipholus de Sy-racuse. — T'en dirai-je le 
pourquoi ? 

Dromio de Syracuse. — Oui, Monsieur, et aussi 
le parce que, car on dit que chaque pourquoi a 
un parce que. 

Antipholus de Syracuse. — Le pourquoi, pour 
t'étre raillé de moi, et le parce que, pour avoir 
recommencé une seconde fois. 

Dromio de Syracuse. — Vit-on jamais un 
homme battu plus hors de saison, quand le pour- 
quoi et le parce que sont sans rime ni raison? 
Bien, Monsieur, je vous remercie. 

Antipholus de Syracuse. — Vous me remer- 
ciez. Monsieur, et de quoi ? 



100 



LA COMEDIE DES MEPRISES. 



Dromio de Syracuse. — Parbleu, Monsieur, 
de ce quelque chose que vous m'avez donné pour 
rien. 

Antipholus de Syracuse. — Je vous ferai répa- . 
ration une autre fois, en vous donnant rien pour 
quelque chose. Mais, dites-moi. Monsieur, est-il 
l'heure de dîner ? 

Dromio de Syracuse. — Non, Monsieur; je 
crois que le rôti manque de ce que j'ai. 

Antipholus de Syracuse. — Fort bien, Mon- 
sieur ; et de quoi manque-t-il ? 

Dbomio de Syracuse. — D'arrosemeiit. 
Antipholus de Syracuse. — Bien, Monsieur, 
alors il sera sec. 

Dkomio de Syracuse. — Si cela est. Monsieur, 
je vous en prie, n'en mangez pas. 

Antipholus de Syracuse. — Votre raison? 
Dromio de Syracuse. — De peur qu'il ne vous 
rende colérique et ne me vaille un autre arrosage 
de coups. 

Antipholus de Syracuse. — Bien, Monsieur; 
apprenez à plaisanter en temps opportun : il y a 
un temps pour toutes choses. 

Dromio de Syracuse. — J'aurais osé nier cela, 
avant que vous fussiez si en colère. 

Antipholus de Syracuse. — Par quel raisonne- 
ment. Monsieur ? 

Dromio de Syracuse. — Parbleu, Monsieur, 
par un raisonnement aussi net que la caboche 
chauve du père Temps lui-même. 

Antipholus de Syracuse. — Voyons un peu. 
Dromio de Syracuse. — Il n'est plus temps 
pour un homme de recouvrer ses cheveux lors- 
qu'il est devenu chauve par nature. 

Antipholus de Syracuse. — Ne peut-il pas les 
recouvrer par redevance et reprise ? 

Dromio de Syracuse. — Oui, en payant une re- 
devance pour une perruque et en reprenant les 
cheveux tombés de la tête d'un autre homme. 

Antipholus de Syracuse. — Pourquoi le temps 
est-il à ce point chiche de cheveux, puisque c'est 
une si abondante excroissance? 

Dromio de Syracuse. — Parce que c'est un 
bienfait qu'il accorde aux bètes, et que ce qu'il 
enlève aux hommes en cheveux il le leur rend en 
esprit. 

Antipholus de Syracuse. — Cependant il est 
bien des hommes qui ont plus de cheveux que 
d'esprit. 

Dromio de Syracuse. — Il n'est aucun de ceux- 
là qui n'ait l'esprit de perdre ses ciieveux. 



Antipholus de Syracuse. — Comment donc, tu 
avais conclu précédemment que les hommes che- 
velus sont des hommes de caractère simple, sans 
esprit. 

Dromio de Syracuse. — Plus l'homme est 
simple , plus il perd vite ses cheveux , et il les 
perd avec une sorte de satisfaction. 

Antipholus de Syracuse. — Pour quelle raison ? 

Dromio de Syracuse. — Pour deux raisons, et 
solides encore. 

Antipholus de Syracuse. — Non, non, ne dis 
pas solides, je t'en prie. 

Dromio de Syracuse. — Pour deux raisons 
sûres, alors. 

Antipholus de Syracuse. — Non, non, ne dis 
pas sûres davantage, à propos d'une chose qui 
échappe. 

Dromio de Syracuse. — Certaines, alors. 

Antipholus de Syracuse. — Nomme-les. 

Dromio de Syracuse. — La première, parce 
qu'il épargne l'argent qu'il emploierait à se 
faire coiffer ; la seconde, parce qu'il n'a plus à 
craindre que ses cheveux tombent à dîner dans 
son potage. 

Antipholus de Sytiacuse. — Vous avez voulu 
prouver pendant tout ce temps, n'est-ce pas, qu'il 
n'y a pas temps pour toutes choses? 

Dromio de Syracuse. — Parbleu oui, Mon- 
sieur, et je l'ai prouvé par cet exemple, qu'il 
n'était plus temps de recouvrer des cheveux perdus 
naturellement. 

Antipholus de Syracuse. — Mais vous n'avez 
pas prouvé aussi solidement pourquoi il n'était 
plus temps pour les recouvrer. 

Dromio de Syracuse. — Je corrige ainsi mon 
argument ; le temps lui-même est chauve , et par 
conséquent, jusqu'à la fin du monde, il aura une 
escorte de chauves. 

Antipholus de Syracuse. — Je savais bien que 
nous arriverions à une conclusion chauve. Mais 
doucement! Qui donc nous fait signe de là-bas? 

Entrent ADRIANA et LUCIANA. 

Adriana. — Oui, oui, Antipholus, prends ta 
mine étonnée et fronce le sourcil; tes doux re- 
gards sont pour d'autres maîtresses ; je ne suis 
plus Adriana, je ne suis plus ta femme. Un temps 
fut jadis, où sans y être pressé, tu me jurais qu'il 
n'y avait pas de mots qui sonnassent musicalement 
à ton oreille s'ils n'étaient pas prononcés par ma 
voix, qu'il n'y avait pas d'objets qui plussent à 



iO-2 



LA COMEDIE DES BIEPRISES. 



tes yeux s'ils n'avaient été vus par mes yeux, 
qu'il n'y avait pas de toucher qui fût agréable 
à ta main si ce n'était moi que tu touchais , 
qu'il n'y avait pas de mets qui fût savoureux à ta 
bouche si ce n'était moi qui te l'offrais. Comment 
se fait-il, mon époux, oh ! comment se fait-il que 
tu sois arrivé à te séparer de toi-même ? Je dis que 
tu te sépares de toi-même, puisque tu es séparé de 
moi, de moi qui te suis incorporée et si indivisi- 
blement unie que je suis mieux que la meilleure 
partie de toi-même. Ah ! ne t'arrache pas ainsi 
de moi , car sache , mon amour , que tu pourrais 
aussi aisément laisser tomber une goutte d'eau 
dans le gouffre mugissant et puis l'en retirer 
pure de mélange , ni diminuée , ni grossie , que 
de t'arracher de moi sans m'emporter aussi. 
Certes tu serais louché jusqu'au plus vif de ton 
cœur, si tu apprenais que je t'ai été infidèle et que 
ce corps, qui t'est consacré, a été souillé par une 
passion capricieuse ! Ne cracherais-tu pas alors 
sur moi, ne me repousserais-tu pas du pied, ne 
me jetterais-tu pas à la face ton nom d'époux, ne 
déchirerais-tu pas la peau souillée de mon front 
de prostituée , n'arracherais-tu pas de ma main 
parjure l'anneau nuptial et ne le briserais-tu pas 
avec un serment solennel de divorce? Je sais que 
tu le peux ; eh bien ! vois à le faire maintenant. 
Je suis marquée d'une tache adultère, la boue de 
la luxure est mêlée à mon sang, car si nous ne 
faisons qu'un seul à nous deux, et que toi tu sois 
parjure, il se trouve que j'absorbe nécessairement 
le poison de ta chair et que je suis prostituée par 
la contagion que tu m'apportes. Garde donc loya- 
lement l'alliance de fidélité que tu dois à ton lit 
légitime, afin que je vive sans tache et toi sans 
déshonneur. 

Antipholus de Syracuse. — Est-ce contre moi 
que vous récriminez, belle dame ? je ne vous con- 
nais pas. Je suis à Ephèse depuis deux heures 
seulement, aussi étranger à votre ville qu'à vos 
discours, et j'ai beau retourner chacune de vos 
paroles avec tout mon esprit, je ne me trouve 
pas assez d'esprit pour en comprendre une seule. 

LuciANA. — Fi donc, mon frère, quel chan- 
gement en vous ! depuis quand avez- vous pris 
l'habitude de traiter ainsi ma sœur? elle vous a 
envoyé chercher pour dîner par Dromio. 

Antipholus de Syracuse. — Par Dromio? 

Dromto de Syracuse. — Par moi ? 

AiiRiANA. — Par toi, et tu m'as fait ce rapport 
qu'il t'avait souffleté et qu'au milieu des coups 



qu'il te donnait il avait renié ma maison pour la 
sienne et moi pour sa femme. 

Aktipholus de Sykacuse. — Avez-vous con- 
versé avec cette dame, Monsieur? Quel pacte 
avez-vous fait ensemble, et quel but a-t-il? 

Dromio de Syracuse. — Moi, Monsieur! c'est 
la première fois que je la vois. 

Antipholus de Syracuse. - — ■ Tu mens, drôle, 
car ce qu'elle vient de dire, tu me l'as dit en 
propres termes sur le marché. 

Dromio de Syracuse. — Je ne lui ai jamais parlé 
de ma vie. 

Antipholus de Syracuse. — Comment peut-elle 
nous nommer ainsi par nos vrais noms, à moins 
que ce ne soit par divination ? 

Adriana. — Comme cela sied mal à votre gra- 
vité de dissimuler grossièrement d'accord avec 
votre esclave et de l'encourager ainsi à émous- 
tiller ma mauvaise humeur ! que ce soit assez de 
l'outrage que vous me faites par voire abandon, 
sans aggraver cet outrage par le mépris. Viens, je 
veux m'enlacer à ton bras. Tu es un ormeau, 
mon époux, et moi une vigne dont la faiblesse, 
mariée à ton tronc plus robuste, se nourrit de ta 
force. Si quelque objet te possède hors de 
moi, ce n'est que vil rebut, lierre usurpateur, 
bruyère, mousse stérile, qui, faute d'émondage, 
infectent ta sève par leur intrusion et vivent de ta 
ruine. 

Antipholus de Syracuse, à part. — C'est à moi 
qu'elle parle, je suis le thème de ses discours ! 
Ah çà, mais, l'aurais-je épousée en rêve ? ou bien 
est-ce que je sommeille maintenant et que je me 
figure entendre tout ceci ? Quelle erreur trompe 
nos oreilles et nos yeux? Jusqu'à ce que je sache 
à quoi m'en tenir sur cette certaine incerti- 
tude , je vais accepter l'erreur qui s'offre à moi. 

LuciANA. — Dromio, va commander aux do- 
mestiques de mettre le couvert. 

Dromio de Syracuse, à part. — Oh ! mon cha- 
pelet ! Je me signe comme un pécheur que je suis. 
C'est ici la terre des fées ! Oh ! maléfice des ma- 
léfices ! nous causons avec des esprits, des stryges 
et des lutins. Si nous ne leur obéissons pas, il 
arrivera qu'ils aspireront notre souffle et nous 
couvriront de noirs et de bleus. 

LuciANA. — Pourquoi bavardes-tu avec toi- 
même et ne me réponds-tu pas ? Dromio, frelon, 
escargot, limaçon, sot que tu es 1 

Dromio de Syracuse. — Je suis transformé, 
maître ; n'est-il pas vrai ? 



ACTE II, SCENE IT. 



103 



Antipholus de Sïeacuse. — Je pense que tu es 
transformé d'esprit, et moi aussi. 

Drojho de Syracuse. — Non, maître, trans- 
formé et d'esprit et de corps. 

AjVTipHOLns DE SyKAcusE. — • Tu as ta forme ha- 
bituelle. 

Dromio de Syracuse. — Non, je suis un singe. 

LuciANA. — Si tu es changé en quelque chose, 
c'est en âne. 

Dromio de Sïracuse. — C'est vrai, car elle me 
monte et j'ai appétit de foin. C'est exact, je suis 
un âne, car sans cela comment se pourrait-il que 
je ne la connusse pas aussi bien qu'elle me con- 
naît? 

Adkiana. — Marchons, marchons; je ne veux 
plus être assez folle pour me frotter les yeux et 
pleurer pendant que le maître et le valet rient de 
mes chagrins par mépris. Venez dîner. Monsieur. 
— Dromio, garde la porte. — Mari, je dînerai au- 



jourd'hui en haut avec vous, et je vous ferai con- 
fesser, pour vous en absoudre, vos mille fre- 
daines. — Faquin, si quelqu'un vient demander 
votre maître, répondez qu'il dîne en ville et ne 
laissez entrer personne. — Venez , ma sœur. — 
Dromio, fais bien ton office de portier. 

Antipholus de Syracuse. — Suis-je sur terre, 
au ciel ou en enfer ? Est-ce que je dors, ou est-ce 
que je veille ? suis-je fou, ou dans mon bon sens? 
Suis-je connu de ces femmes ou me suis-je in- 
connu à moi-même? Je vais dire comme elles et 
continuer ainsi à marcher dans le brouillard à 
travers toutes ces aventures. 

Dromio de Syracuse. — Maître, ferai-je sen- 
tinelle à la porte ? 

Antipholos de Syracuse. — Oui, et ne laisse 
entrer personne, sinon je te casse la tête. 

J^uciANA. — Allons, allons, Antipholus, nous 
dînons trop tard. {Ils sortent.) 



ACTE III. 



SCENE PREMIERE. 

La place publique devant la maison d' Antipholus d'Éphèse. 

Entrent ANTIPHOLUS D'ÉPHÈSE, DROMIO 
D'ÉPHÈSE, ANGELO et BALTHAZAR. 

Antipholus d'Ephèse. — Mon bon signor 
Angelo, vous voudrez bien nous excuser tous, ma 
femme est de mauvaise humeur lorsque je ne suis 
pas exact à l'heure ; dites que je me suis attardé 
avec vous à votre boutique pour voir façonner 
son collier et que vous le lui apporterez demain 
à la maison. Mais voici un drôle qui vient me 
soutenir à la face qu'il m'a rencontré sur le mar- 
ché, et que je l'ai battu, et que je lui ai rede- 
mandé mille marcs d'or et que j'ai renié ma mai- 
son et ma femme. Eh bien ! ivrogne, eh bien ! 
où prétendais-tu en arriver avec tout cela? 

Dromio d'Ephèse. — Dites ce que vous voudrez. 
Monsieur, mais je sais ce que je sais. Vous 



m'avez battu sur le marché, j'ai votre main pour 
en témoigner. Si ma peau était du parchemin et 
si vos coups étaient de l'encre, votre propre écri- 
ture vous dirait ce que je pense. 

Antipholus d'Ephèse. — -Jepense que tu esun âne. 

Dromio d'Ephèse. — Parbleu ! il y paraît aux in- 
jures que je subis et aux coups que j'endure : je 
devrais répondre par mes ruades à vos coups de 
pieds, et si cela arrivait, vous vous reculeriez de 
mes sabots et prendriez garde à un âne. 

Antipholus d'Ephèse. — ■ Vous êtes triste, signor 
Balthazar. Plaise à Dieu que notre dîner réponde 
à ma bonne volonté et au plaisir que j'ai à vous 
recevoir dans ma maison. 

Balthazar. — Vos bons morceaux me laissent 
indifférent. Monsieur, mais votre accueil m'est 
précieux. 

Antipholus d'Ephèse. — Oh ! signor Balthazar, 
soit comme chair, soit comme poisson, une table 
pleine de bon accueil remplace médiocrement un 
bon plat. 



LA COMEDIE DES MEPRISES. 



Balthazar. — La bonne chère est chose com- 
mune, Monsieur ; on la trouve chez le premier 
croquant venu. 

Antipholus d'Éphèse. — Et le bon accueil est 
plus commun encore, car il ne se compose de rien 
que de mots. 

Balthazak. — Petite chère et grand bon accueil 
font un joyeux festin. 

Antipholus d'Ephèse. — Oui, pour un convive 
avare et un hôte plus ladre encore ; mais quoique 
mes buffets soient maigres, veuillez leur faire hon- 
neur. Vous pourrez faire de meilleurs dîners, mais 
aucun qui soit offert d'aussi bon cœur. Mais dou- 
cement, ma porte est fermée. — Va dire de nous 
laisser entrer. 

Dromio d'Ephèse. — Madeleine ! Brigitte ! Ma- 
rianne ! Cécile ! Gillette 1 Jenny ! 

Dromio de Syracuse, de f intérieur . — Pitre 1 
cheval de brasseur 1 chapon ! faquin ! idiot I pail- 
lasse ! éloigne-toi de la porte ou assieds-toi sur les 
marches. Veux-tu donc évoquer des filles que tu 
en appelles une telle quantité lorsqu'une seule est 
déjà plus que suffisante ? Retire-toi de cette porte. 

Dromio d'Ephèse. — Quelle espèce de fou fait 
l'office de portier chez nous ? Mon maître attend 
dans la rue. 

Dromio de Svbacuse, de V intérieur . — Fais-le 
retourner d'où il vient, de peur qu'il ne prenne 
froid aux pieds. 

Antipholus d'Ephèse. — Qui parle là dedans? 
Holà! ouvrez la porte. 

Dromio de Syracuse, de V intérieur. — Fort bien. 
Monsieur, je vous dirai quand je vous ouvrirai lors- 
que vousm'aurezdit pourquoi je dois vous ouvrir. 

Antipholus d'Ephèse. — Pourquoi ? pour dîner ; 
je n'ai pas dîné d'aujourd'hui. 

Dromio de Syracuse, de V intérieur. — Et vous 
ne dînerez pas d'aujourd'hui. Repassez quand 
vous aurez le temps. 

Antipholus d'Ephèse. — Qui es-tu, loi qui me 
liens fermées les portes de ma maison ? 

Dromio de Syracuse, de l'intérieur. — Le por- 
tier de la maison pour le quart d'heure, Monsieur ; 
et mon nom est Dromio. 

Dromio d'Ephèse. — Oh! scélérat! tu m'as volé 
à la fois mon office et mon nom. L'un ne m'a ja- 
mais donné crédit et l'autre m'a valu beaucoup 
de blâme. Si tu avais été tantôt Dromio à ma 
place, tu aurais échangé volontiers ta figure contre 
un nom et ton nom contre un ftne. 

Luce, de V intérieur, — Qu'est-ce que tout ce 



vacarme? Dromio, quelles sont ces personnes à 
la porte ? 

Dromio d'Ephèse. — Faites entrer mon maître, 
Luce. 

LucE, de l'intérieur. — Ma foi non ; il vient 
trop tard; dites cela à votre maître. 

Dromio d'Ephèse. — Ah ! Seigneur ! j'ai envie 
de rire. Savez-vous le proverbe : Introduirai -je 
mon bâton? 

LucE, de l'intérieur. — Et vous, connaissez-vous 
cet autre : Quand sera-ce, s il vous plaît, pouvez- 
mus le dire? 

Dromio de Syracuse, de l'intérieur. — Puisque 
ton norn est Luce, eh bien! Luce, tu lui as joli- 
ment répondu. 

Antipholus d'Ephèse. — Vous entendez, mi- 
gnonne ; vous allez nous laisser entrer, j'espère. 

Luce, de l'intérieur. — Je croyais vous avoir 
répondu. 

Dromio de Syracuse, de l' intérieur . — Et vous 
avez répondu non. 

Dromio d'Ephèse. — Du renfort! voilà qui est 
bien frappé, coup pour coup. 

Antipholus d'Ephèse. — Voyons, drôlesse, laisse- 
nous entrer. 

Luce, de l'intérieur. — Pouvez-vous nous dire 
pourquoi faire ? 

Dromio d'Ephèse. — Maître, frappez donc à la 
porte. 

Luce, de l'intérieur. — 11 peut frapper jusqu'à 
ce que la porte en soit malade. 

Antipholus d'Ephèse. — Vous pleurerez, mi- 
gnonne, si je jette la porte à bas. 

Luce, de l'intérieur. — Comment laisse-t-on 
faire tant de bruit quand il y a dans la ville une 
paire de carcans? 

Adhiana, de l'intérieur. — Qui est-ce qui fait 
donc tout ce tapage à la porte ? 

Dromio de Syracuse, de l'intérieur. — Sur ma 
foi, votre ville est troublée par de bien mauvais 
garnements. 

Antipholus d'Ephèse. — Etes-vous là, femme? 
vous auriez bien fait de venir plus tôt. 

Adriana, de l'intérieur. — Votre femme, mon- 
sieur le coquin 1 Retirez-vous de cette porte. 

Dbomio d'Ephèse. — Si vous êtes venu malade, 
maître, voilà un coquin qui re s'en retournera 
pas bien portant. 

Angelo. — Il n'y a ici ni bonne chère ni bon 
accueil, Monsieur; cependant nous voudrions bien 
l'un ou l'autre. 



ACTE III, SCENE I. 



4 05 




Antiphoi.xjs de Syracuse. Dunne-raoî ta m. 
LuciANA. Oh! doucement j Monsieur, tenez- 
consentemeut. 



i tiiinqullle ; je 



cliercher ma sœur jiour lui den 
(Acte III, se. H.) 



Balthazak. — Après avoir bien débattu pour 
savoir ce qui valait le mieux de ces deux choses, 
nous serons obligés de partir sans en avoir au- 
cune. 

Dromio d'Ephèse. — Vos convives sont là à la 
porte, maître, priez-les d'entrer. 

Antipholus de Syracuse. — Il faut qu'il y ait 
quelque chose dans l'air pour que nous ne puis-' 
sions entrer. 

Dromio d'Ephèse. — C'est ce que vous diriez, 
maître, si vos vêtements étaient de mince étoffe. 
Votre dîner est chaud là dedans et vous êtes ici à 
geler de froid. Ce serait à rendre un homme fou 
comme un cerf, d'être ainsi fait et refait. 

Antipholus d'Ephèse. — Va me chercher un 
engin quelconque ; je vais enfoncer la port©^. 

Dromio de Syracuse, de l'intérieur. — Brisez 



quoi que ce soit ici, et moi je vais briser votre 
caboche de coquin. 

DhOMio d'Ephèse. — Un homme peut briser sa 
parole avec vous. Monsieur; les paroles ne sont que 
du vent ; oui, et vous la briser en face, de la sorte 
il n'aura pas besoin de la briser par derrière. 

Dromio de Syracuse, de l'intérieur. — Il paraît 
que tu as besoin de briser quelque chose; dé- 
campe d'ici, rustre! 

Dromio d'Ephèse. — Décampe d'ici! ah! voilà 
qui est trop fort ! voyons, je t'en prie, laisse- 
moi entrer. 

Dromio de Syracuse, de l'intérieur. — Oui, 
quand les poules n'auiont plus de plumes et les 
poissons plus de nageoires. 

Antipholus d'Ephèse. — Nous allons enfoncer 
la porte; va-t'en me chercher un oiseau. 



14 



I — 14 



106 



LA COMÉDIE DES MÉPRISES. 



Dromio d'Éphèse. — Un oiseau sans plumes, 
maître; est-ce bien ce que vous voulez dire? 
Vous lui donnez un oiseau sans plumes pour un 
poisson sans nageoires : si un oiseau peut nous ai- 
der à entrer, coquin, nous plumerons un oiseau 
ensemble. 

Antipholus d'Éphèse. — Va , dépèche-toi , 
trouve-moi un oiseau en fer. 

Balthazak. — Ne faites pas cela, Monsieur ; 
prenez patience, vous allez déclarer la guerre 
à votre propre réputation et introduire dans 
le cercle du soupçon l'honneur inviolé de votre 
femme. Vous m'accorderez bien que, dans le 
cas présent, votre longue expérience de sa 
sagesse, sa vertu réservée, son âge et sa pu- 
deur vous engagent à soupçonner en sa faveur 
quelque cause qui vous est inconnue. N'en dou- 
tez pas, IMonsieur, elle vous expliquera parfaite- 
ment pourquoi vous trouvez maintenant vos por- 
tes fermées. Croyez-m'en donc et allons-nous-en 
tranquillement diner tous ensemble à l'hôtel du 
Tigre; puis, dans la soirée, vous reviendrez seul, 
pour connaître les motifs de cette étrange exclu- 
sion. Si vous prétendez entrer de vive force main- 
tenant, en plein soleil, au milieu du brouhaha de 
la journée, votre conduite provoquera d'imbé- 
ciles commentaires, et les suppositions du vul- 
gaire atti'oupé, contre votre réputation encore 
sans tache, entreront chez vous par ignoble esca- 
lade et camperont sur votre tombeau même quand 
vous serez mort, car la médisance se perpétue 
par hérédité et loge éternellement là où elle a élu 
une fois domicile. 

Antipholus d'Ephèse. — Vous m'avez con- 
vaincu , je vais battre tranquillement en retraite 
et être gai en dépit de mes dispositions. Je con- 
nais une fille d'une conversation charmante, 
spirituelle et jolie, fantasque et cependant douce ; 
nous irons dîner chez elle. Cette personne dont 
je vous parle, ma femme m'a souvent fait 
des reproches à son sujet, mais immérités, je 
vous assure ; nous irons dîner chez elle. Retour- 
nez chez vous prendre la chaîne, qui est certaine- 
ment achevée à cette heure et rapportez-la au 
Porc-Épic, je vous prie; car c'est là que nous 
nous rendons. Cette chaîne, ne serait-ce que pour 
faire enrager ma femme, je veux la donner à 
mon hôtesse. Dépècliez-vous, mon cher mon- 
sieur. Puisque mes propres portes refusent de 
s'ouvrir devant moi, je vais frapper à d'autres et 
ie verrai bien si elles sont aussi dédaigneuses. 



Angelo. — J'irai vous retrouver à cette maison 
d'ici à une heure. 

Antipholus d'Éphèse. — C'est cela. Cette plai- 
santerie va quelque peu m'induire en dépense, 
(//j- sortent,') 



SCENE II. 

La place publique deviint la mitlson d'Antipholus d'Ephèse. 

Entrent LUCIANA et ANTIPHOLUS 
DE SYRACUSE. 

LuciAîfA. — Se peut-il que vous ayez tout à fait 
oublié les devoirs d'un mari? les jeunes pousses 
de votre amour se corrompront-elles donc dans 
le printemps même de l'amour? l'édilice en con- 
struction de l'amour doit-il s'effondi^er si vite ? 
Si vous avez épousé ma sœur pour sa fortune, 
traitez-la au moins avec plus de tendresse en con- 
sidération de cette fortune; ou bien si vous aimez 
ailleui's , faites-le secrètement; masquez votre 
amour déloyal d'une apparence de mystère, de 
crainte que ma sœur ne le lise dans vos yeux. Ne 
laissez pas votre langue se faire la dénonciatrice 
de votre propre honte ; ayez recours aux doux 
regards et aux courtoises paroles ; rendez la dé- 
loyauté décente ; donnez au vice le costume du mes- 
sager de la vertu; conservez un extérieur noble 
quoique votre cœur soit souillé ; enseignez au 
péché la tenue de la sainteté ; soyez faux en se- 
cret. Quel besoin a-t-elle d'être informée de vos 
vrais sentiments? Quel voleur est assez simjjle 
pour se vanter de ses propres méfaits ? C'est un 
double tort d'être infidèle à votre lit nuptial et 
de laisser lire à votre femme votre infidélité dans 
vos regards à table. La honte habile peut se faire 
une renommée bâtarde; mais les actes mauvais sont 
doublés par les mauvaises paioles. Hélas ! pauvres 
femmes, laissez-nous croire au moins que vous 
aimez, à nous qui sommes faites de crédulité; 
si d'autres ont le bras, montrez-nous au moins 
la manche ; nous tournons dans le cercle de vos 
mouvements et vous pouvez nous faire mouvoir 
à votre guise. Voyons, mon bon frère, l'entrez à 
la maison , consolez ma sœur, rendez-la joyeuse , 
appelez-la votre femme ; c'est un manège méri- 
toire que d'être un peu fourbe lorsque les douces 
paroles de la flatterie peuvent conjurer la discorde. 
Antipholus de Syracuse. — Douce maîtresse 
(quel est votre nom, je ne le sais pas, et je ne 



ACTE III, SCENE II. 



-107 



sais pas davantage comment vous avez pu con- 
uaitre le mien), votre intelligence et votre grâce 
ne font de vous rien moins que la merveille 
de notre ten-e, un être plus que terrestre, divin ! 
Apprenez-moi, chère créature, comment je dois 
penser et parler; ouvrez à mon intelligence, gros- 
sièrement terrestre, étouffée sous Terreur, faible, 
superficielle, débile, le sens enveloppé de vos pa- 
roles décevantes. Pouiquoi travaillez-vous contre 
la pure sincérité de mon âme, pour la faire errer 
dans des espaces inconnus ? Ètes-vous une divi- 
nité? voulez-vous me créer de nouveau? transfor- 
mez-moi alors et je céderai à votre pouvoir. Mais 
si je suis encore mni, je sais bien alors que votre 
éplorée de sœur n'est pas ma femme et que je ne 
dois à son lit aucun hommage ; c'est bien plus, 
bien plus vers vous que mon penchant m'incline. 
Oh! ne m'entraîne pas avec tes chants, douce 
sirène, me noyer dans les flots de larmes de ta 
sœur. Chante pour toi-même, sirène, et je raffo- 
lerai de toi ; élève au-dessus des vagues d'argent 
tes cheveux dor, et je te prendrai pour lit, et 
je me coucherai sur toi, et enivré par cette illu- 
sion l>rillante, je penserai que celui-là gagne à la 
mort qui a de tels moyens de mourir. Que l'a- 
mour, s'il est léger, se noie si cette sirène enfonce 
sous l'eau ! 

LuciANA. — Quoi donc, ètes-vous fou, que vous' 
déraisonnez ainsi? 

Antipholbs de Syracuse. — Non pas fou, mais 
affolé; comment? je ne le sais pas. 

Lticiana. — C'est une erreur qui vient de vos veux. 

Antipholus de Syracuse. — Pour m'être trouvé 
trop près de vous, beau soleil, et avoir trop re- 
gardé vos rayons. 

LuciANA. — Regardez du côté où vous avez de- 
voir de le faire ; cela éclaircira votre vue. 

Aktipholus de Syracuse. — Autant vaudrait fer- 
mer les yeux, mon doux amour, que de regarder 
la nuit. 

LuciANA. — Pourquoi m'appelez-vous votre 
amour? appelez ainsi ma sœur. 

Aktipholus de Syracuse. — La sœur de ta sœur. 

LuciANA. — C'est ma sœur. 

Antipholus de Syracuse. — Non, c'est toi- 
même, toi la meilleure partie de moi-même, l'œil 
lumineux de mon œil, le cher cœur de mon cœur, 
ma vie, ma fortune, le but de mon doux espoir, 
mon paradis sur terre et mon ambition au paradis. 

LuciANA. — C'est ma sœur qui est ou qui de- 
vrait être tout cela. 



Antiphoi.us de Syracuse. — Appelle-toi toi- 
même ta sœur, chérie, car c'est en toi que j'es- 
père , c'est toi que j'aimerai, avec toi que je pas- 
serai ma vie; tu n'as pas encore d'époux, et moi 
pas encore de femme : donne-moi ta main. 

LuciANA. — Oh 1 doucement. Monsieur, tenez- 
vous tranquille ; je vais aller chercher ma sœur 
pour lui demander son consentement. 

{Elle snrl.) 

Entre en courant DROMIO DE SYRACUSE. 

Antipholus de Syracuse. — Qu'y a-t-il donc, 
Dromio, où cours-tu si vite ? 

Dromio de Syracuse. — Me connaissez-vous. 
Monsieur ? snis-je Dromio ? suis-je un homme à 
votre service ' suis-je moi-même ? 

Antipholus de Syracuse. — Tu es Dromio, tu 
es un homme à mon service, tu es toi-même. 

Drojiio de Syracuse. — Je suis un âne, je suis 
l'homme d'une femme, et de plus je suis moi- 
même. 

Antipholus de Syracuse. — Comment es-tu 
l'homme d'une femme, et comment en outre es-tu 
toi-même ? 

Dromio de Syracuse. — Parbleu, Monsieur, 
outre que je suis moi, j'appartiens encore à une 
femme , à une femme qui me réclame, qui me 
poursuit, qui veut m'avoir. 

Antipholus de Syracuse. — Quel droit fait-elle 
valoir sur toi? 

Dromio de Syracuse. — Parbleu, Monsieur, les 
droits que vous feriez valoir sur votre cheval ; 
elle me réclame comme bête, non pas parce 
qu'elle voudrait m'avoir si j'étais bête, mais parce 
qu'elle, étant une créature toute bestiale, elle 
s'arroge des droits sur moi. 

Antipholus de Syracuse. — Qui est-elle ? 

Dromio dk Syracuse. — Une créature très-res- 
pectable, vraiment ; une de celles dont un homme 
ne peut parler sans commencer par dire : sauf 
votre respect. C'est un maigre bonheur pour moi 
que cette union, et cependant c'est un mariage 
merveilleusement gras. 

Antipholus de' Syracuse. — Qu'entends-tu par 
là, un mariage gras ? 

Dromio de Syracuse. — Parbleu, Monsieur, 
c'est la fille de cuisine, et elle n'est que graisse. 
Je ne sais quel usage je puis en faire ; si ce n'est 
de l'allumer comme lampe et de m'enfoir à sa 
propre lueur. Je suis sûr que sa défroque et le 
suif y adhérant pourraient brûler pendant tout 



d08 



LA COMEDIE DES MEPRISES. 



un hiver de Laponie ; si elle vit jusqu'au jour du 
jugement, elle brûlera une semaine plus long- 
temps que le monde entier. 

Antipholus de Syracuse. — Quel est son teint? 

Dromio de Syracuse. — Noir comme mon sou- 
lier, mais sa figure n'est pas aussi proprement 
tenue, car elle sue tellement qu'un homme aurait 
,de sa sueur jusque par-dessus les souliers. 

Antipholus de Syracuse. — C'est un défaut que 
l'eau peut réparer. 

Dromio de Syracuse. — Non, Monsieur, c'est 
dans la peau ; tout le déluge de Noé n'y ferait 
rien. 

Antipholus de Syracuse. — Quel est son nom ? 

Dromio de Syracuse. — Nell , Monsieur, mais 
son nom et trois quarts, c'est-à-dire une aune et 
trois quarts ne suffiraient pas pour la mesurer 
d'une hanche à l'autre. 

Antipholus de Syracuse. — Elle est donc 
d'une bonne largeur? 

Dromio de Syracuse. — Pas plus longue de la 
tête aux pieds qu'elle n'est large d'une hanche à 
l'autre ; elle est sphérique comme un globe ; je 
pourrais y découvrir les différents pays du monde. 

Antipholus de Syracuse. — Dans quelle partie 
de son corps se trouve l'Irlande ? 

Dromio de Syracuse. — Parbleu , Monsieur, 
dans ses fesses ; je l'ai découverte par ses marais. 

Antipholus de Syracuse. — Où est l'Ecosse? 

Dhomio de Syracuse. — Je l'ai reconnue à sa 
sécheresse; dans la paume de sa main. 

Antipholus de Syracuse. — Où est la France? 

Dromio de Syracuse. — Sur son front ; armée 
et bouleversée et faisant la guerre à la couronne 
de sa chevelure. 

Antipholus de Syracuse. — Où est l'Angle- 
terre ? 

Dromio de Syracuse. — J'ai cherché les falaises 
crayeuses, mais je n'ai pu découvrir en elle au- 
cune blancheur; cependant, je suppose qu'elle 
est placée dans son menton, d'après le flux salé 
qui coulait entre la France et lui. 

Antipholus de Syracuse. — Où est l'Espagne ? 

Dromio de Syracuse. — Ma foi, ]e ne l'ai pas 
vue, mais j'ai senti sa chaleur dans son haleine. 

Antipholus de Syracuse. — Où sont l'Améri- 
que, les Indes? 

Dromio de Syracuse. — Sur son nez, Monsieur, 
tout embelli de saphirs, d'escarboucles, de rubis 
qui inclinent leurs riches aspects vers la chaude 
haleine de l'Espagne, d'où partent des armadas 



entières de caraques pour se charger aux trésors 
de son nez. 

Antipholus de Syracuse. — Où sont la Bel- 
gique, les Pays-Bas? 

Dromio de Syracuse. — Oh ! Monsieur, je n'ai 
pas regardé si bas. Pour conclure, cette maritorne 
ou cette sorcière a élevé des prétentions sur moi, 
m'a appelé Dromio, m'a juré que je lui étais 
fiancé, m'a dit toutes les marques particulières 
que j'ai sur moi ; la marque de mon épaule, le 
signe que j'ai au cou, la grosse verrue que j'ai 
au bras gauche, si bien que, plein de stupeur, je 
me suis sauvé d'elle comme d'une sorcière, et je 
crois en vérité que si mon sein n'avait pas été fait 
de foi religieuse et mon coeur d'acier, elle m'au- 
rait transformé en roquet et m'aurait fait tourner 
la broche. 

Antipholus de Syracuse. — Va, pars immé- 
diatement et rends-toi sur le port ; pour peu que 
le vent souffle du rivage, je ne passerai pas la nuit 
dans cette ville. Si quelque barque est près de 
partir, viens me trouver sur le marché, où je vais 
me promener jusqu'à ton retour. Puisque tout le 
monde nous connaît, sans que nous connaissions 
personne, il est temps de faire nos malles, d'em- 
baller et de partir. 

Dromio de Syracuse. — Comme un homme fuit 
devant un ours pour sauvei' sa vie, ainsi moi je 
fuis devant celle qui voudrait être ma femnle. 
{Il sort.) 

Antipholus de Syracuse. — Il n'habite ici que 
des sorcières, et par conséquent il est grande- 
ment temps de m'en aller. Celle qui me réclame 
pour son mari, mon àme l'exècre pour femme ; 
quant à sa sœur, dont la grâce est si douce et si 
souveraine, dont l'aspect et le parler sont si en- 
chanteurs, elle m'a presque rendu traître envers 
moi ; mais de crainte de me rendre coupable 
envers ma propre personne, je vais fermer mes 
oreilles à ses chants de sirène. 

Entre ANGELO , avec la cliaine. 

Angelo. — Monsieur Antipholus. 

Antipholus de Syracuse. — Oui, c'est mon 
nom. 

Angelo. — Je le sais parfaitement. Monsieur. 
Voici la chaîne ; je pensais pouvoir vous la porter 
au Porc-Éj)ic, mais elle n'était pas finie et c'est 
là la cause de mon retard. 

Antipholus de Syracuse. — Que voulez-vous 
que je fasse de cette chaîne? 



ACTE III, SCENE II. 



109 




Adriana. Ab ! Luciana, t':--t-il 



point sollicitée ? 



(Acte IV, se. u.) 



•A>'GELo. — Ce qu'il vous plaira, Monsieur, je 
l'ai faite pour a'ous. 

Antipholl's de Syracuse. — Faite pour moi, 
Monsieur ! je ne l'ai pas demandée. 

Angelo. — Non pas une fois, ni deux, mais au 
moins vingt. Allez-vous-en chez vous, et rendez 
votre femme heureuse par ce cadeau ; et bientôt, 
à l'heure du souper, j'irai vous rendre visite et 
toucher mon argent. 

Antiphows de Syeacuse. — Je vous en prie, 
Monsieur, prenez l'argent dès maintenant, de 
crainte que vous ne revoyiez jamais ni la chaîne 
ni l'argent. 



Angelo. — Vous aimez à plaisanter. Monsieur. 
Au revoir. {Il sort.) 

Aj^tipholus de S\TiAcusE. — Que dois-je penser 
de cela? je ne le sais pas trop ; mais ce que je 
sais, c'est qu'il n'est personne d'assez insensé 
pour refuser une aussi belle chaîne lorsqu'elle 
lui est offerte. Je vois que dans cette ville, il 
n'est pas nécessaire de vivre d'expédients, puis- 
qu'on vous présente dans les rues d'aussi riches 
cadeaux. Je vais aller au marché, attendre le re- 
tour de Dromio ; si quelque vaisseau met à la 
voile, je m'embarque immédiatement. 

{Il sort.) 



HO 



LA COMEDIE DES MEPRISES. 



ACTE IV. 



SCENE PREMIERE. 

Une place publique. 
Entrent un marchand, AKGELO et un officier 

DF. JUSTICE. 

Le marchand. — Vous savez que cette somme 
m'est due depuis la Pentecôte, et que depuis cette 
époque je ne vous ai pas beaucoup pressé. Je ne 
vous presserais pas davantage maintenant si je 
n'étais obligé d'aller en Perse et s'il ne me fallait 
des écus pour mon voyage. Par conséquent acquit- 
tez-vous immédiatement, ou je vous remets au 
pouvoir de cet officier de justice. 

Angelo. — La somme exacte que je vous dois, 
j'ai justement le droit de la réclamer d'Antiphô- 
lus. A l'instant même où je vous ai rencontré, il 
venait de recevoir de moi une chaîne ; à cinq 
heures, je dois en toucher le prix. Vous plairait-il 
de m'accompagner. jusqu'à sa demeure? là je 
m'acquitterai de mon engagement et je vous pré- 
senterai tous mes remerchnents. 

L'officier dk justice. — Vous pouvez vous 
épargner cette fatigue; le voici qui vient. 

Entrent ANTIPHOLUS D'ÉPHÈSE et DROMIO 
D'ÉPHÈSE. 

Antipholus d'Ephèse. — Pendant que je vais 
chez l'orfèvre, va-t'en m'acheter un bout de corde : 
je veux en faire cadeau aux. épaules de ma femme 
et de ses complices, pour m'avoir fermé la porte. 
Mais, doucement , j'aperçois l'orfèvre. Va-t'en 
m'acheter une corde et porte-la-moi à la maison. 

Dromio d'Éphèse. — Je vais acheter un fameux 
revenu de coups pour l'avenir : je vais acheter 
une corde. (// sort.") 

Antipholus d'Ephiïse. — Celui qui se fie à vous 
est bien servi ! J'avais annoncé et votre personne 
et la chaîne, mais je n'ai vu ni chaîne, ni orfèvre. 
Peut-être avez-vous pensé que nos amours dure- 
raient trop longtemps, si nous étions enrliaînés 
ensemble, et, par conséquent, vous n'êtes pas 
venu. 



Angelo. — Avec la permission de votre joyeuse 
humeur, voici la note de votre chaîne, poids 
exact jusqu'à un carat, titre de l'or, façon, le tout 
montant à trois ducats de plus que je ne dois à 
monsieur ici présent, que je vous prie de payer 
immédiatement, car il doit s'embarquer et ne dif- 
fère son voyage que pour cela. 

Antipholus d'Ephèse. — Je n'ai pas la somme 
présentement sur moi, et en outre j'ai quelques 
affaires en ^^lle. Blon bon monsieur, emmenez cet 
étranger chez moi, prenez avec vous la chaîne et 
dites à ma femme de vous la solder contre récep- 
tion. Peut-être serai-je chez moi aussitôt que 
vous. 

Angelo. • — Alors vous lui porterez la chaîne 
vous-même? 

Antipholus d'Ephèse. — Non , portez-la avec 
vous, de peur que je n'arrive pas assez à temps. 

Angelo. — Bien, Monsieur; cela sera fait. Avez- 
vous la chaîne sur vous? 

Antipholus d'Ephèse. — Mais si je ne l'ai pas, 
Monsieur, j'espère que vous l'avez; sans cela "vous 
pourriez vous en retourner sans votre argent. 

Angf.lo. — Voyons, je vous en prie. Monsieur, 
donnez-moi la chaîne ; le vent et la marée atten- 
dent Monsieur ; et j'ai à me reprocher de l'avoir 
retenu ici trop longtemps. 

Antipholus d'Ephèse. — Mon bon monsieur, 
vous usez de ce faux-fuyant pour vous excuser de 
m'avoir manqué de parole en ne venant pas au 
Porc-Epic ; ce serait à moi de vous gronder pour 
ne pas avoii' apporté la chaîne, mais, comme une 
mégère, vous commencez à crier le premier. 

Le marchand. — L'heui-e s'avance ; je vous en 
prie. Monsieur, dépêchons. 

Angf.lo. — Vous entendez comme il me presse ; 
la chaîne ! 

Antipholus d'Ephèse. — Donnez-la à ma femme 
et empochez votre argent. 

Angelo. — Voyons, voyons , vous savez bien 
que je vous l'ai donnée il y a un instant. Ou bien 
envoyez la chaîne, ou bien remettez-moi quelque 
preuve constatant que vous l'avez reçue. 



ACTE IV, SCENE I- 



m 



Antipholus d'Éphèse. — Fi ! voilà que vous 
poussez la plaisanterie beaucoup trop loin. Voyons, 
où est la chaîne? laissez-la-moi voir, je vous prie. 

Le marcuand. — Mes affaires ne me permettent 
pas d'attendre si longtemps. Mon bon monsieur, 
dites-moi si vous voulez, ou non, me payer; si- 
non, je le remets aux mains de cet officier. 

Antipholus d'Ephése. — Moi , vous payer 1 
Qu'est-ce que j'ai à vous payer? 

Angelo. — L'argent que vous me devez pour la 
chaîne. 

Antipholus d'Ephése. — Je ne vous dois rien 
jusqu'à ce que j'aie reçu la chaîne. 

Angelo. — Vous savez bien que je vous l'ai 
donnée il n'y a pas une heure. 

Antipholus d'Ephése. — Vous ne m'avez rien 
donné, vous me faites injure par une telle affir- 
mation. 

Angelo. — Vous m'en faites une bien. plus 
grande. Monsieur, par votre négation; considérez 
le tort que vous faites à mon crédit. 

Le marchand. — C'est bien. Officier, arrêtez-le 
à ma requête. 

L'officier. — Je vous arrête, et je vous somme 
au nom du duc de m'obéir. 

Angelo. — Voilà qui porte atteinte à ma répu- 
tation. Ou bien consentez à payer cette somme 
pour moi. Monsieur, ou bien je vous fais arrêter 
par cet officier. 

Antipholus d'Ephése. — Consentir à payer ce 
que je n'ai jamais reçu! Fais-moi arrêter, si tu 
l'oses, imbécile drôle. 

Angelo. — Voici la note de ta dette. Arrétez-le, 
officier. Je n'épargnerais pas mon projire frère 
dans un cas pareil, s'il se moquait de moi aussi 
ouvertement. 

L'officier. — Je vous arrête. Monsieur. Vous 
entendez la requête. 

Antipholus d'Ephése. — Je t'ohéis, jusqu'à ce 
que j'aie fourni caution. Mais, toi, drôle, tu paye- 
ras cette plaisanterie de tout l'or de ton magasin. 

Angelo. — Monsieur, Monsieur, j'obtiendrai 
justice à Ephèse, et à votre honte notoire, je n'en 
doute pas. 

Eutre DROMIO DE SYRACUSE. 

Dromio de Syracuse. — Maître , il y a une 
barque d'Épidamne qui n'attend plus que l'ar- 
rivée de son patron, après quoi, elle lève l'ancre. 
J'ai transporté à bord nos bagages. Monsieur, et 
j'ai acheté l'huile, le baume et l'eau-de-vie. Le 



vaisseau est tout appareillé ; un vent de bon au- 
gure souffle gaiement du rivage;» on n'attend plus 
pour partir que l'arrivée du patron et la vôtre, 
maître. 

Antipholus d'Ephése. — Allons! un fou, main- 
tenant! Espèce de sot mouton, quel vaisseau d'É- 
pidamne m'attend, s'il te plaît? 

Dhomio de Syracuse. — Le vaisseau où vous 
m'avez envoyé retenir notre passage. 

Antipholus d'Ephése. — Ivrogne d'esclave, je 
t'ai envoyé chercher une corde et je t'ai dit pour- 
quoi et à quelle fin. 

Dromio de Syracuse. — Vous m'avez tout aussi 
bien envoyé à la fin de la corde. Vous m'avez 
envoyé à la baie. Monsieur-, pour m'informer 
d'une barque en partance. 

Antipholus d'Ephése. — Je débattrai cette 
question plus à loisir et j'apprendrai à tes oreilles 
à m'écouter avec plus d'attention. Drôle, va-t'en 
tout droit trouver Adriana, donne-lui cette clef et 
dis-lui que dans le pupitre, qui est recouvert d'un 
tapis de Turquie, il y a une bourse de ducats; qu'elle 
me l'envoie; apprends-lui que j'ai été arrêté dans 
la rue, et que cette bourse fournira ma caution. 
Allons, file, esclave. Marchons, officier; allons à 
la prison jusqu'à ce qu'il revienne. 

{Sortent le marchand , Angeln , V officier et 
Antipholus d'ÉpJièse.) 

Dromio de Syracuse. — Adriana ! c'est bien 
chez elle que nous avons dîné; c'est bien là que 
Dowsabel m'a réclamé pour son mari, mais j'es- 
père qu'elle est trop grosse pour que mes bras 
puissent jamais en prendre possession . Il faut que 
je me rende à cette maison, bien que contre mon 
gré, car les serviteurs doivent exécuter les ordies 
de leurs maîtres. [Il .\urt.) 



SCENE II. 

Une cliamlire dans la maison d'AntipJ)oIus d'ÉpIièse. 
Entrent ADRIANA et LUCIANA. 

Adriana. — Ah! Luciana, t'a-t-il à ce point, 
sollicitée ? as-tu pu sérieusement lire dans son œil 
s'il parlait ou non de bonne foi ? était-il rouge ou 
pâle? avait-il l'air triste ou joyeux? Quelles ob- 
servations as-tu pu faire à ce moment sur les mé- 
téores de son cœur, pendant qu'ils luttaient sur 
son visage? 



H2 



LA COMÉDIE DES MEPRISES. 



Lbciana. — D'abord il a nié que vous eussiez 
sur lui aucun droit. 

Adriana. — Il a voulu dire qu'il ne m'en re- 
connaissait aucun, ce qui est jjour moi un sur- 
croît de chagrin. 

LuciANA. — Puis il a juré qu'il était ici un 
étranger. 

Adriana. — Et il a juré la vérité, quoiqu'en la 
jurant il se soit parjuré. 

LuciANA. — Puis j'ai plaidé en votre faveur. 

Adriana. — Et qu'a-t-il dit? 

LuciANA. — Que l'amour que je sollicitais pour 
vous, il le sollicitait de moi. 

Adriana. — Et par quelles flattei'ies a-t-il sol- 
licité ton amour? 

LuciiNA. — Par des paroles qui dans une cour 
faite avec des motifs honnêtes pourraient émou- 
voir. D'abord il a loué ma beauté, puis ma con- 
versation. 

Adriana. — Et lui as-tu répondu avec courtoi- 
sie, par hasard ? 

LuciANA. — Prenez patience, je vous en con- 
jure. 

Adriana. — Je ne puis, ni ne veux me tenir 
tranquille. Ma langue se donnera à tout le moins 
satisfaction, puisque mon coeur ne peut pas en 
trouver. Il est difforme, contrefait, vieux^ parche- 
miné, laid de visage, plus laid de corps, informe 
dans toute sa personne, vicieux, impoli, fou, in- 
délicat, désagréable; affreux au physique, pire au 
moral. 

LuciANA. — Qui donc alors pourrait être jaloux 
d'un pareil être ? on ne se lamente pas sur un mal 
perdu lorsqu'il s'en va. 

Adriana. — Oh ! mais je pense mieux de lui 
que je n'en parle, et cependant je voudrais que les 
yeux des autres le vissent pire qu'il n'est. Le van- 
neau crie loin de son nid pour qu'on ne le dé- 
couvre pas. Mon cœur prie pour lui, quoique ma 
langue le maudisse. 

Entre DROMIO DE SYRACUSE. 

Dromio de Syracuse. — Allons, vite, le pupitre, 
la bourse, faites vite, ma douce dame. 

LuciANA. — Comment es-tu donc si essoufflé ? 

Dromio de Svracuse. — A force de courir. 

Adriana. — Où est ton maître, Dromio? est-il 
en bonne condition? 

Dromio de Syracuse. — Il est dans les limbes 
du Tartare, pis que dans l'enfer. Il est en la pos- 
session d'un diable au vêtement éternel, d'un 



diable dont le cœur féroce est recouvert d'acier, 
d'un démon, d'un mauvais génie, impitoyable et 
brutal, d'un loup, ou, pour dire pis, d'un compère 
en habit de buffle, d'un de ces amis de derrière 
vos talons, de ces gens qui vous frappent sur l'é- 
paule, qui sont les. maîtres des passages, des al- 
lées, des quais et des ruelles, d'un de ces limiers 
qui perdent la piste, et cependant happent tou- 
jours leur gibier, d'un de ces êtres, enfin, qui, 
avant le jour du jugement, mènent les pauvres 
âmes en enfer. 

Adriana. — Comment, mon ami, qu'est-ce donc 
que c'est que cette affaire? 

Dromio de Syracuse. — Je ne sais pas ce que 
c'est que cette affaire, mais, en tout cas, il est arrêté. 
Adriana. — Quoi ! il est arrêté ? Dis-moi à la 
requête de qui. 

Dromio de Syracuse. — Je ne sais pas à la re- 
quête de qui il est si bien arrêté ; tout ce que je 
puis dire, c'est que celui qui Ta arrêté porte un 
habit de buffle. Voulez-vous, maîtresse, lui en- 
voyer les moyens de se délivrer, l'argent qui est 
dans le pupitre ? 

Adriana. — Va le chercher, ma sœur. {Luciana 
so7-t.) Voilà qui m'étonne bien, qu'il se soit endetté 
sans que je le sache. Mais, dis-moi, est-ce pour 
un billet qu'il a été arrêté? 

Dromio de Syracuse. — Un billet, non, mais 
pour quelque chose de beaucoup plus solide. Une 
chaîne ! une chaîne ! ne l'entendez-vous pas 
sonner? 

Adriana. — Quoi, la chaîne? 
Dromio de Syracuse. — Non, non, la cloche. 
Il serait temps que je fusse parti ; il était deux 
heures avant que je l'eusse quitté, et maintenant 
l'horloge sonne une heure. 

Adkiana. — Les heures vont à reculons ! je n'ai 
jamais entendu dire rien de ]>areil. 

Dromio de Sybacuse. — Ah ! oui, lorsqu'il ar- 
rive à une heure de rencontrer un sergent de po- 
lice, elle lui tourne le dos de frayeur. 

Adriana. — Comme si le temps avait des dettes ! 
Vraiment tu déraisonnes à cœur joie. 

Dromio de Syracuse. — Le temps est un vrai 
banqueroutier, et il doit plus à l'occasion qu'il ne 
peut payer. Bien mieux, c'est aussi un voleur; 
n'avez- vous jamais entendu les gens dire . le 
temps vient à la dérobée, soit de jour, soit de 
nuit. Si le temps est un débiteur et un voleur, et 
qu'il rencontre un sergent, n'aura-t-il ])as raison 
de reculer d'une heure dans un jour? 




15 



iik 



LA COMEDIE DES MEPRISES. 



Rentre LUCIANA. 
Adruna. — Va, Dromio; voici l'argent, porte- 
le directement et ramène ton maître tout de suite 
à la maison. Venez, ma sœur, je suis complète- 
ment abattue par les conjectures de mon imagi- 
nation; mon imagination, mon soutien et mon 
tourment. {Elles sortent.) 



SCENE III. 

Une place publique. 

Entre ANTIPHOLUS DE SYRACUSE. 

Antipholus de Syracuse. — Je ne rencontre 
pas un homme qui ne me salue, comme si j'étais 
son ami de longue date, et il n'est personne qui 
ne m'appelle par mon nom. Quelques-uns m'of- 
frent de l'argent, d'autres me remercient de ser- 
vices rendus, d'autres me présentent des marchan- 
dises à acheter. Il n'y a qu'un instant, un tailleur 
m'a fait entrer dans sa boutique, m'a montré 
des étoffes de soie qu'il avait achetées pour moi, 
et m'a pris mesure immédiatement. Pour sûr, Ce 
ne sont là que des illusions sans réalité, et tous les 
sorciers de Laponie habitent ici. 

Entre DROMIO DE SYRACUSE. 

Dromio de Syracuse. — Maître, voici l'or que 
vous m'avez envoyé chercher. Mais, quoi ! est-ce 
que vous avez envoyé le portrait du vieil Adam se 
faire habiller de neuf? 

Aktipholus de Syracuse. — Qu'est-ce que c'est 
que cet or et de quel Adam veux-tu parler ? 

Dromio de Syracuse. — Non pas de cet Adam qui 
gardait le paradis terrestre, mais de cet Adam qui 
garde la prison, de celui qui se promène dans la 
peau du veau qui fut tué pour le retour de l'En- 
fant piodigue, de celui qui est venu derrière vous. 
Monsieur, comme un mauvais ange, et vous a 
sommé de laisser là votre liberté. 

Antipholus de Syracuse. — Je ne te comprends 
pas. 

Dbomio deSyracuse. — Non? c'est pourtant une 
chose bien simple ; l'Adam qui est venu comme 
une basse de viole dans un étui de cuir ; l'homme 
qui, lorsqu'il voit des messieurs trop fatigués, leur 
touche gentiment l'épaule et les ]5rie de ne pas 
aller davantage; l'homme qui ))rend pitié des 
gens ruinés et leur donne des billets de long lo- 
gement ; l'homme qui se tient pour certain d'ac- 



complir plus d'exploits avec sa masse qu'avec une 
pique mauresque. 

Antipholus de Syracuse. — Quoi ! veux-tu par- 
ler d'un officier de justice ? 

Dromio de Syracuse. — Eh ! oui, Monsieur, 
le sergent d'engagement ; celui qui force tout 
homme qui rompt son engagement à en rendre 
compte ; celui qui croit qu'un homme va toujours 
se mettre au lit et qui lui dit : Dieu vous donne 
un bon repos. 

Antipholus de Syracuse. — Bien, Monsieur, 
et vous, donnez un temps de repos à vos drôleries. 
Y a-t-il un vaisseau qui mette ce soir à la voile ? 
pouvons-nous partir? 

Dromio de Syracuse. — Mais, Monsieur, il y a 
une heure je suis venu vous dire que la barque 
Expédition partait ce soir, mais alors vous étiez 
empêché par le sergent, qui vous forçait d'atten- 
dre le bateau Délai. Voici les anges que vous 
m'avez envoyé chercher pour recouvrer votre li- 
berté. 

Antipholus de Syracuse. — Ce garçon est hal- 
luciné, et je le suis moi aussi; nous errons ici sur 
un terrain d'illusions. Puisse quelque pouvoir 
divin nous délivrer ! 

Entre une courtisane. 

La courtisane. — Je vous rencontre fort à 
propos, fort à propos, monsieur Antipholus. Je 
vois. Monsieur, que vous avez enfin trouvé l'or- 
fèvre. Est-ce là la chaîne que vous m'aviez pro- 
mise aujourd'hui ? 

Antipholus de Syracuse. — Arrière, Satan, je 
te l'ordonne, ne me tente pas ! 

Dromio de Syracuse, — Blaître, est-ce là ma- 
dame Satan? 

Antipholus de Syracuse. — C'est le démon. 

Dromio de Syracuse. — C'est bien pis, car 
c'est la dame "du démon ; elle vient ici dans le 
costume d'une fille « ecto, et de là vient par suite 
que les filles disent Dieu me damne, ce qui équi- 
vaut à dire : Dieu fasse de moi une fille à éclat. 
Il est écrit que ces créatures apparaissent sous la 
forme d'anges de lumière ; la lumière est un effet 
du feu, et le feu doit brûler ; ergo, les filles légères 
doivent brûler. N'approchez pas d'elle. 

La courtisane. — Vous et votre domestique 
vous êtes merveilleusement gais; Monsieur, vou- 
lez-vous venir avec moi? nous réparerons notre 
mauvais dîner. 

Dromio de Syracuse. — Maître, si vous allez 



ACTE IV, SCENE III. 



US 



avec elle, attendez-vous à du potage, et, par con- 
séquent, procurez-vous une longue cuiller. 

Antipholus de Syracuse. ■ — Pourquoi cela, 
Droniio ? 

Dromio de Syracuse. — Parbleu, il doit avoir 
une longue cuiller celui qui veut manger avec le 
diable. 

Antipholus de Syracuse. — Arrière, démon ! 
pourquoi me parles-tu de souper? tu es, comme 
vous êtes toutes ici, une sorcière. Je te conjure 
de me laisser et de t'en aller. 

La courtisane. — Donnez-moi ma bague, que 
vous m'avez prise à dîner; ou bien, en échange de 
mon diamant, la chaîne c[ue vous m'aviez pro- 
mise; après quoi. Monsieur, je m'en irai sans 
vous importuner davantge. 

Dromio de Syracuse. — H y a des diables qui 
ne vous demandent qu'une simple rognure de vos 
ongles, un jonc, un cheveu, une goutte de sang, 
une épingle, une noix, un noyau de cerise ; mais, 
celui-là est plus rapace, il lui faut une chaîne. 
Maître, so)'ez prudent; si vous la lui donnez, le 
diable secouera sa chaîne et nous effrayera avec 
son bruit. 

La courtisane. — Je vous en prie, Monsieur, 
mon anneau ou bien la chaîne ; j'espère que vous 
n'avez pas eu l'intention de me filouter. 

Antiphouus de Sy-racuse. — Arrière, sorcière ! 
viens, Dromio, et partons. 

Dromio de Syracuse. — Fuyez Vorgueil, dit le 
paon ; vous connaissez le proverbe, iMadame ? 

{Sortent AntiphoUis de Syracuse et Dromio 
de Syracuse.') 

La courtisane. — Maintenant il est hors de 
doute qu'Antipholus est fou, sans cela il ne se 
conduirait pas ainsi. Il m'a pris une bague qui 
vaut quarante ducats et il m'a promis en retour 
une chaîne, et maintenant il ne veut me donner 
ni l'une ni l'autre. La raison qui me fait croire 
qu'il est fou, outre ce présent exemple de colère, 
est un certain conte absurde sur les portes de sa 
maison qu'on aurait refusé de lui ouvrir, qu'il nous 
a raconté à dîner. Peut-être aussi que sa femme,' 
qui connaît ses accès de folie, lui fait fermer la 
porte à dessein. Ce que j'ai à faire, c'est de m'en 
aller chez lui et de dire à sa femme que, dans sa 
folie, il .s'est précipité chez moi et m'a enlevé de 
force ma bague. Cette méthode me semble la meil- 
leure ; car quarante ducats sont une somme trop 
importante pour la perdre. {Elle sort.) 



SCENE IV. 

La même place publiqne. 

Entrent ANTIPHOLUS D'ÉPHÈSE et un offieier 

DE JUSTICE. 

Antipholus d'Ephèse. — Ne crains rien, mon 
ami, je ne m'échapperai pas et je te remettrai 
avant de te quitter un cautionnement égal à la 
somme pour laquelle je suis arrêté. Ma femme est 
aujourd'hui d'une humeur lunatique et ne croira 
pas aisément le messager. Mais que j'aie pu être 
arrêté dans Éphèse, voilà, je t'assure, une nou- 
velle qui sonnera étrangement à ses oreilles. Ah ! 
voici mon domestique; je pense qu'il apporte 
l'argent. 

Entre DROMIO D'ÉPHÈSE awc un bout de corde. 

Eh bien, Monsieur, me rapportez-vous ce que 
je vous ai envoyé chercher? 

Dromio d'Ephèse. — Voilà, je vous le garantis, 
de quoi les payer tous. 

Antipholus d'Ephèse. — Mais où est l'argent ? 

Dromio d'Ephèse. — Mais, Monsieur, j'ai donné 
l'argent en échange de la corde. 

Antipholus d'Ephèse. — Cinq cents ducats 
pour une corde, coquin? 

Dromio d'Ephèse. — Je vous en servirai cinq 
cents à ce prix-là. Monsieur. 

Antiphoi.us d'Ephèse. — Dans quel but t'ai-je 
envoyé à la maison ? 

Dromio d'Ephèse. — Dans le but de me procu- 
rer un bout de corde. Monsieur, et me voilà de 
retour avec ce bout. 

Antipholus d'Ephèse. — Et je Vais te fêter la 
bienvenue avec ce bout-là. {Il le bat.) 

L'officier. — Mon bon monsieur, soyez pa- 
tient. 

Dromio d'Ephèse. — C'est jjlutôt à moi qu'il 
faut recommander la patience ; car c'est moi qui 
suis malheureux. 

L'officier. — Retiens ta langue maintenant , 
l'ami. 

Dromio d'Ephèse. — Persuadez-le plutôt de re- 
tenir ses mains. 

Antipholus d'Ephèse. — Fils de catin! Manant 
insensé ! 

Dromio d'Ephèse. — Je voudrais n'avoir plus 
de sens, en effet, Monsieur; alors je ne sentirais 
plus vos coups. 



116 



LA COMÉDIE DES MÉPRISES. 



Antipholus d'Éphèse. — Tu n'es sensible qu'aux 
coups; juste comme un âne. 

Dbomio d'Ephèse. — Je suis un âne, en effet; 
vous pouvez le prouver par mes oreilles allongées 
par vous-même. Je l'ai servi depuis ma naissance 
jusqu'à ce moment, et ses mains ne m'ont jamais 
rien donné que des coups en récompense de mes 
services. Lorsque j'ai froid, il me réchauffe avec 
des coups, lorsque j'ai chaud, il me rafraîchit 
avec des coups ; si je dors, ce sont des coups qui 
me réveillent; si je m'assieds, ce sont des coups 
qui me font lever; lorsque je sors de la maison, 
ce sont des coups qui m'en chassent ; lorsque je 
rentre, ce sont des coups qui me souhaitent la 
bienvenue. Je porte ses coups sur mes épaules 
comme un mendiant porte sa marmaille; et je 
crois bien que lorsqu'il m'aura estropié, il me 
faudra aller mendier, poussé à coups de pied de 
porte en porte. 

Entrent ADRIANA, LUCIANA, la courtisake 
et LE maÎtke d'école sorcier PINCH. 

Antipholus d'Éphèse. — Allons, marchons, je 
vois ma femmç qui vient là-bas. 

Dromio d'Éphèse. — Blaîtresse, respice finem, 
prenez garde au bout de tout cela ; ou plutôt, pour 
prophétiser comme le perroquet : prenez garde 
au bout de la corde. 

Antipholus d'Ephèse. — Est-ce que tu vas en- 
core parler ? {Il le bat.) 

La courtisane. — Eh bien, qu'en dites-vous 
maintenant ? Votre mari n'est-il pas fou ? 

Adriana. — Sa brutalité ne me laisse pas un 
doute; Ron docteur Pinch, vous êtes un exorciste, 
rétablissez-le dans son bon sens et je vous don- 
nerai tout ce que vous me demanderez. 

Luciana. — Hélas! comme ses regards sont 
enflammés et méchants! 

La courtisane. — Voyez comme il trembledans 
son accès I 

PiNCH. — Donnez-moi votre main et laissez- 
moi tâter votre pouls. 

Antipholus d'Éphèse. — Voici ma main, et je 
la fais sentir ainsi à votre oreille. (// le soufflette.) 

Pinch. — Je te somme, Satan, qui as pris lo- 
gement dans cet homme, de faire céder ta posses- 
sion devant la force de mes saintes prières, et de 
retourner sur-le-champ dans ton séjour de té- 
nèbres ; je t'en adjure ])ar tous les saints du ciel. 

Antipholus d'Éphèse. — Paix, sorcier radoteur, 
je ne suis pas fou. 



Adriana. ^ — Ah ! plût au ciel que tu ne le fusses 
pas, pauvre âme en délire ! 

Antipholus d'Éphèse. — Et vous, mignonne, 
est-ce que ce sont là vos affidés? Est-ce que ce 
compère à la face de safran était à se goberger et 
à festiner aujourd'hui chez moi , tandis que les 
portes se fermaient effrontément devant moi et 
qu'on me refusait l'entrée de ma maison? 

Adriana. — Oh! mari, vous savez bien que vous 
avez dîné à la maison, où vous auriez mieux fait 
de rester que de venir vous exposer à ces commé- 
rages et à cet esclandre à ciel ouvert. 

Antipholus d'Ephèse. — Moi, j'ai dîné à la 
maison? Et toi, coquin, qu'en dis-tu? 

Dromio d'Ephèse. — Monsieur, pour dire la vé- 
rité, vous n'avez pas dîné à la maison. 

Antipholus d'Éphèse. — Est-ce que je n'ai pas 
trouvé mes portes fermées? Est-ce qu'on ne m'a 
pas laissé dehors? 

Dromio d'Éphèse. — Pour cela, oui; vos portes 
étaient fermées et on vous a laissé dehors. 

Antipholus d'Éphèse. — Et ne m'a-t-elle pas 
elle-même insulté alors? 

Dromio d'Éphèse. — Sans fable, elle vous a elle- 
même insulté alors. 

Antipholus d'Éphèse. — Est-ce que sa fille de 
cuisine ne nous a pas raillés, insultés, vilipendés? 
Dromio d'Éphèse. — Certes, c'est la vérité; la 
vestale de la cuisine vous a vilipendé. 

Antipholus d'Éphèse. — Et ne suis-je pas parti 
tout en rage? 

Dromio p'Éphèse. — Oui, en vérité, et mes os 
peuvent en rendre témoignage, car ils ont depuis 
lors senti' toute la vigueur de votre rage. 

Adriana. — Est-il bon pour l'apaiser de céder 
à ses contradictions? 

Pinch. — Il n'y a pas de mal à cela ; le cama- 
rade a découvert en quoi consiste sa manie, et en 
lui cédant il fait du bien à sa folie. 

Antipholus d'Éphèse. — Tu as suborné l'orfèvre 
pour me faire arrêter. 

Adriana. — Hélas! je vous ai envoyé de l'ar- 
gent pour vous délivrer, par Dromio, ici présent, 
qui était venu en toute hâte le chercher. 

DnoMio d'Éphèse. — De l'argent que vous avez 
envoyé par moi ! De bons sentiments et de la 
bonne volonté, c'est possible; mais à coup sûr, 
maître, pas un rouge liard. 

Antipholus d'Éphèse. — N'es-tu pas allé lui de- 
mander une bourse de ducats? 

Adriana. — Oui,ilest venu,et jelaluiairemise. 



LA COMÉDIE DES MÉPRISES. 



Ldciana. — Je suis témoin qu'elle 1^ lui a re- 
mise. 

Dromio d'Éfhèse. — Dieu et le marchand de 
cordes me sont témoins qu'on ne m'a rien envoyé 
chercher qu'un bout de corde. 

PiNCH. — Madame, le maître et le domestique 
sont tous deux possédés; je le reconnais à leur 
aspect pale et cadavéreux ; il faut les attacher et 
les mettre dans quelque chambre noire. 

Aktipholus d'Éphèse. — Dis-moi pourquoi tu 
m'as refusé la porte aujourd'hui, et pourquoi tu 
me refuses le sac dor? 

Adkiana. — Je ne vous ai pas refusé la porte, 
mon cher mari. 

Dkomio d'Éphèse. — Et moi, mon cher maître, 
je n'ai pas reçu d'or ; mais je confesse qu'on vous 
a refusé la porte. 

AuHiANA. — Coquin de fourbe, tu as allégué 
deux faussetés sur les deux faits. 

Artipholus d'Éphèse. Coquine de catin, toi, tu 
n'allègues que faussetés en toutes choses. Tu t'es 
liguée avec une troupe de canailles pour faire de 
moi le jouet rebutant et abject de tes mépris; 
mais, avec mes ongles, je vais t'arracher ces yeux 
qui voudraient se divertir à me voir ainsi hon- 
teusement berner. 

(Ici entrent trois ou quatre personnes qui of- 
frent de le lier. AINTIPHOLUS résiste.) 

Adbiaua. — Oh! liez-le, liez-le, ne le laissez 
pas m'approcher. 

PiNCH. — Du renfort! du renfort! le démon 
qui est en lui est vigoureux. 

Ldciana. — Hélas! pauvre homme! comme il 
est pâle et hâve! 

Antiphoius d'Éphèse. — Quoi donc! allez-vous 
m'assassiner? Mais toi, geôlier, loi, je suis ton 
prisonnier; est-ce que tu vas permettre qu'ils 
m'enlèvent? 

L'ofucier. — Messieurs, laissez-le tranquille ; 
il est mon prisonnier, et je ne vous le livrerai 
pas. 

PiNCH. — Allons, attachez aussi cet homme, 
car il est frénétique aussi. 

Adbiana. — Que prétends-tu faire, sergent 
mal appris? Est-ce que tu prends plaisir à voir 
un infortuné se faire à lui-même outrage et pré- 
judice? 

L'officier. — Il est mon prisonnier; si je le 
laisse aller, on exigera de moi le montant de la 
dette. 



Adeiana. — Je la payerai avant de te congé- 
dier; conduis -moi immédiatement devant son 
créancier, et lorsque je connaîtrai l'origine de la 
dette, je l'acquitterai. Mon bon monsieur le doc- 
teur, veillez à ce qu'on le transporte sain et sauf 
à la maison. le plus triste des jours! 

Antipholus d'Éphèse. — O la plus triste des 
catins! 

Dromio d'Éphèse. — Maître, me voilà engagé 
de liens pour vous. 

Antipholus d'Éphèse. — Va-t'en au diable, co- 
quin, pourquoi veux-tu me rendre fou ? 

Dromio d'Éphèse. — Aimez-vous mieux être 
lié pour rien? Soyez fou à votre aise, mon bon 
maître. Appelez le diable! 

Ll'cia^va. — Dieu les assiste, les pauvres âmes! 
Comme ils extravaguent! 

Adriana. — Emportez-le d'ici. Ma sœur, venez 
avec moi. 

{Sortent Pinch et les assistants avec Antiphoius 
cV Eplièse et Dromio eV Ephèse .) 

Dis-moi? à la requête de qui a-t-il été arrêté? 

L'officier. — D'un certain Angelo, un orfèvre. 
Le connaissez-vous? 

Adkiana. — Je le connais. Quelle somme doit-il? 

L'officier. — Deux cents ducats. 

Adriana. — Et quelle est l'origine de la dette? 

L'officier. — Une chaîne qu'il a remise à votre 
mari. 

Adriana. — Il avait en effet commandé une 
chaîne pour moi, mais il ne l'avait pas reçue.' 

La courtisane. — Cependant lorsque votre mari, 
après être venu chez moi tout en rage, est parli 
en m'emportant une bague, cette bague qu'il avait 
tout à l'heure à son doigt, je l'ai rencontré un 
instant après avec une chaîne. 

Adriana. — Cela peut être, mais je ne l'ai ja- 
mais vue. Allons, geôlier, emmenez-moi auprès de 
l'orfèvre. Je brûle de connaître la complète vérité. 

Entrent AWTIPHOLUS DE SYRACUSE, la rapière 
tirée, et DROMIO DE SYRACUSE. 

LuciANA. — Dieu nous protège! les voilà qui se 
sont sauvés. 

Adriana. — Et qui viennent avec des épées 
nues ; appelons du secours pour les faire lier de 
nouveau. 

L'oFFiciEK. — Fuyons; ils nous tueront. 
{Sortent l'officier, Luciana et Adriana.) 

Antipholus de Syracuse. — Je vois que ces sor- 
cières ont peur des épées nues. 



ACTE IV, SCÈNE IV. 



119 



Dromio de Syracuse. — Celle qui voulait être 
votre femme se sauve maintenant devant vous. 

Antipholus de Syracuse. — Allons au Centaure 
et retirons-en nos bagages. Je brûle de nous voir 
en sûreté à bord. 

Dhojiio de Syracuse. — Sur ma foi, vous feriez 
bien de rester cette nuit; assurément ils ne nous 
feront aucun mal. Vous voyez qu'ils nous parlent 
poliment, qu'ils nous donnent de l'or; il me semble 



que c'est une si aimable nation, que n'était la mon- 
tagne de chair en délire qui me réclame pour 
son mari, je pourrais aisément prendre sur moi 
de demeurer ici et de devenir sorcier. 

Antipholus de Syracuse. — Je ne passerais pas 
ici la nuit pour toute la ville. Par conséquent, 
partons pour faire embarquer nos bagages. 
[Ils sortent.) 



ACTE V. 



SCÈNE UNIQUE. 

Devant une abbaye. 
Entrent le marchakd et ANGELO. 

Angelo. — Je suis vraiment peiné. Monsieur, 
de vous avoir créé des empêchements; mais je 
proteste que je lui ai remis la chaîne, quoiqu'il le 
nie très-déshonnètement. 

Le marchand. — De quelle estime cet homme 
jouit-il dans la ville ? 

Angelo. — 11 a une réputation excellente, Mon- 
sieur, un grand crédit; il est très-ainié et ne le 
cède à personne en rien dans la ville. Sur sa pa- 
role, j'engagerais ma fortune, à n'importe quel 
moment. 

Le marchand. — Parlez doucement, je crois 
l'apercevoir là-bas qui vient. 

Entrent ANTIPHOLUS DE SYRACUSE 
et DROBIIO DE SYRACUSE. 

Angelo. — C'est lui-même, et il a encore cette 
même chaîne qu'il a juré d'une manière mon- 
strueuse n'avoir jamais reçue. Approchez-vous de 
moi, mon bon monsieur, je vais lui parler. — 
Signor Antipholus, je suis fort étonné que vous 
ayez voulu me causer, au détriment même de 
votre réputation, qui a été éclaboussée quelque 
peu de ce scandale, la honte et le préjudice de 
me nier, avec des serments réitérés et circon- 
stanciés, cette chaîne que vous portez maintenant 



d'une manière si ouverte. Outre l'accusation, la 
honte et l'arrestation dont j'ai été victime, vous 
a\ez porté tort à mon honnête ami, qui, s'il n'eût 
pas été retardé par notre querelle , se fût embar- 
qué et eût levé l'ancre aujourd'hui. Vous aviez 
reçu de moi cette chaîne, pouvez-vous le nier? 

Antipholus de Syracuse. — Oui, je l'ai reçue, 
je ne l'ai jamais nié. 

Le marchand. — Pardon, vous l'avez nié, Mon- 
sieur, et avec serment encore. 

Antipholus de Syracuse. — Qui donc a entendu 
cette négation et ce serment? 

Le marchand. — Ces miennes oreilles l'ont en- 
tendu, tu le sais bien. Fi! misérable. C'est pitié 
qu'il te soit permis de vivre là où habitent d'hon- 
nêtes gens ! 

Antipholus de Sytiacuse. — Tu es un scélérat 
pour m'accuser ainsi ; je vais te donner la preuve 
de mon honneur et de mon honnêteté à tes dé- 
pens, sur l'heure même, si tu oses me rendre 
raison. 

Le marchand. — Je l'ose et je te défie comme 
un coquin que tu es. {Ils dégainent.) 

Entrent ADRIANA, LUCIANA, la courtisane 
et d'autres personnes . 

Adriana. — Arrêtez! ne lui faites pas de mal, 
au nom du ciel! il est fou. Que quelques-uns de 
vous s'emparent de lui ; retirez-lui son épée ; liez 
aussi Dromio et amenez-les à ma maison. 

Dromio de Syracuse. — Sauvons-nous, maître. 



120 



LA COMÉDIE DES MÉPRISES. 



sauvons-nous; au nom du ciel, cherchons quelque 
maison celle-là est un couvent, je pense.... en- 
trons-y vite ou nous sommes perdus. 

[AiHipliolus de Syracuse et Dromio de Syra- 
cuse se sauvent dans le coas'ent.) 

Entre la dame abbesse. 

L'abbesse. — Soyez calmes, bonnes gens ; pour- 
quoi ètes-vous rassemblés en ce lieu? 

Adriana. — Pour tirer d'ici mon pauvre mari, 
qui est fou; laissez-nous entrer, afin que nous 
puissions l'attacher solidement et l'amener à son 
logis pour l'y traiter. 

Akgelo. — Je savais bien qu'il n'était pas par- 
faitement dans son bon sens. 

Le marchand. — Je suis fâché maintenant d'a- 
voir dégainé contre lui. 

L'abbesse. — Depuis combien de temjjs cet 
homme est-il fou? 

Adriaka. — Toute cette semaine il avait été 
affaissé, triste, acariâtre et très-différent de ce 
qu'il était; mais jusqu'à cette après-midi sa ma- 
ladie ne s'était pas encore déclarée avec une aussi 
complète frénésie. 

L'abbesse. — N'a t-il pas perdu des sommes im- 
portantes dans quelque naufrage? N'a-t-il pas en- 
terré quelque ami? Un amour illégitime n'a-t-il 
j)as égaré ses yeux? C'est un péché bien fréquent 
chez les jeunes hommes qui accordent à leurs yeux 
la pleine liberté du regard. Auquel de ces chagrins 
a -t-il été soumis? 

Adetana. — A aucun de ceux-là, à moins que 
ce ne soit le dernier, c'est-à-dire un certain amour 
qui l'attirait souvent hors du logis. 

L'abbesse. — Vous auriez dû le réprimander 
pour cette faute. 

Adkiana. — C'est bien ce que j'ai fait. 

L'abbesse. — Oui, mais pas assez sévèrement. 

Adriana. ■ — Je l'ai fait aussi sévèrement que ma 
pudeur me le permettait. 

L'abbesse. — En particulier, peut-être. 

Adkiana. — Et en public aussi. 

L'abbesse. — Oui, mais pas assez. 

Adriana. — C'était le thème de toutes nos con- 
versations; au lit il ne pouvait dormir, tant je l'en 
importunais; à table il ne pouvait manger, tant je 
l'en importunais; étions-nous seuls, c'était le sujet 
de mes discours; étions-nous en compagnie, je lui 
en faisais souvent reproche par mes regards ; per- 
pétuellement je lui disais que c'était un acte vil et 
mauvais. 



L'abbesse. — Et voilà comment cet homme est 
devenu fou. Les criailleries venimeuses d'une 
femme jalouse empoisonnent plus mortellement 
que la dent d'un chien enragé. ïu avoues que son 
sommeil était empêché par tes reproches, et de là 
vient que sa tète délire. Tu dis que ses repas avaient 
tes récriminations pour assaisonnement ; les diners 
troublés font les mauvaises digestions, et voilà où 
s'est allumé le feu de sa fièvre frénétique, car 
qu'est-ce qu'une fièvre, sinon un accès de folie? 
Tu dis que ses récréations étaient troublées par tes 
querelles. Qu'est-ce que produisent des récréa- 
tions contrariées, sinon une mélancolie lourde et 
fantasque, proche parente du sombre et irrémé- 
diable désespoir, et à sa suite toute une nom- 
breuse et infecte troupe de pâles maladies enne- 
mies de l'existence? Etre troublé dans ses repas, 
dans ses récréations, dans son sommeil conser- 
vateur de la vie, rendrait fou tout être quel qu'il 
soit, homme ou bête. La conséquence de tout cela, 
c'est que tes accès de jalousie ont privé ton mari 
de l'usage de son bon sens. 

LuciANA. — Elle ne l'a jamais réprimandé qu'a- 
vec douceur, alors même qu'il se montrait dans sa 
conduite brutal, grossier et emporté. — Pourquoi 
supportez-vous ces reproches sans répondre? 

Adriana. — Elle m'a livrée aux reproches de ma 
conscience. — Bonnes gens, entrez et emparez- 
vous de lui. 

L'abbesse. — Non : qu'aucune personne n'entre 
dans mon couvent. 

Adriana. — Alors, que vos serviteurs fassent 
sortir mon mari. 

L'abbesse. — Pas davantage; il a choisi ce cou- 
vent pour lieu d'asile, et il y jouira du privilège de 
rester libre de vos mains, jusqu'à ce que je l'aie 
ramené à la raison ou que j'aie perdu mes peines 
en l'essayant. 

Adriana. — Je soignerai mon mari, je serai sa 
garde-malade, je veillerai sur son infirmité, car 
c'est là ma fonction naturelle, et je ne veux laisser à 
personne le droit de la remplir à ma place; par con- 
séquent, laissez-moi le ramener au logis avec moi. 

L'abbesse. — Armez-vous de patience, car je 
ne le laisserai pas partir avant d'avoir employé 
tous les moyens en mon pouvoir : sirops salubres, 
drogues médicinales, pieuses prières, pour le 
rendre à l'état d'homme raisonnable. C'est là une 
des branches et des parties de mes vœux, un des 
devoirs de charité de l'ordre auquel j'appartiens; 
en conséquence, partez et laissez-le avec moi. 



LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C'^ BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77, A PARIS 



NOUVELLE PUBLICATION 



IBLIOTHÈQUE DES MERVEILLES 

DIRIGÉE PAR M. EDOUARD CHARTON 

ENVIRON 100 VOLUMES ILLUSTRÉS PE NOMBREUSES GRAVURES 
Prix de cbaqae volnme broclië : 2 francs 

La reliure en percaline se paye en sus, avec tranches jaspées, 75 cent.; avec tranches dorées, 1 fr. 



$ . appelons « merveilles « ce qu'il y a de plus admirable dans la nature, 
a !s sciences, dans l'industrie, dans les arts, dans l'histoire, dans l'homme, 
n oui ce qui est [digne de notre intérêt en dehors de nous et en dous- 

D lis les métamorphoses de la petite graine en fleur ou de la chenille en pa- 

I asqa'aux évolutions suhlimes des astres, combien de beautés à contempler, 
ti irer, à essayer de comprendre dans l'immense panorama de la nature ! 

D lis les premières observations de quelques hommes de génie dans l'anti- 
V les Aristote et les Arcbiroède, jusqu'aux prodigieuses découvertes, nées 
g -us nos yeux, et l'honneur de notre siècle, applications de la vapeur, de 
l( icilé, ou de la chimie, que d'admirables éclairs de l'intelligence humaine, 
e conquêtes glorieuses sur l'ignorance primitive de notre espèce! Qui pour- 
t ns être pénétré de respect et saisi d'admiration, entrer dans ce cercle des 
t !S qui va s'élargissant de siècle en siècle? 
) l'industrie, comment ne pas admirer tant de nombreux témoignages de la 

II ice humaine en lutte avec la nature, soit qu'on la suive cherchant l'or, le 
, houille dans les entrailles de la terre, soit qu'on la contemple à l'œuvre 

;s fournaises éb'.ouissantes, dans ces ruches laborieuses, usines et fabriques, 
, t et jour, des essaims d'hommes font sabir à la matière les transformations 
e aires à l'accroissement de notre bien-être, de nos forces, et au perfection- 
B t de nos moyens d'action. 

B uelles merveilles que ces chefs-d'œuvre des arts, peinture, sculpture, 'ar- 
i' .ure, musique ou poésie, dont les inspirations variées sont pour nous l'in- 
ri djle source de surprises si charmantes et de si doux rapprochements ! 
fil serait à plaindre celui qui, au milieu de tant de merveilles, se sentirait 
>: !t impuissant à admirer: 

1 imiraiior: pour tout ce qui a une véritable grandeur est la plus noble de nos 
î is et aussi la plus heureuse, car c'est celle qui a le plus de sujets de se 
l'iire, sans mélange d'amertume, d'envie, ou d'aucun des sentiments qui 
■6 .eni ou allèrent la dignité de notre naiure. 

I 'y a que deux sortes d'états de l'âme où l'on puisse concevoir qu'il ne se 
; point de place pour l'admiration : une ignorance extrême comparable à 
lies êtres inférieurs à l'homme, qui, quelle que soit l'intelligence qu'on 
3 leur donner, très-probablement n'admirent guère; ou l'orgueil d'un 
tp aride, qui se condamne volontairement à l'indifférence, à l'impossibilité, 
unanteans doute que n'être surpris de rien est une marque de supériorité, et 
i£8 point résister à l'enthousiasme est une faiblesse. 

l3sons-nou8 aller, simplement, naturellement, aux délicieux enchantements 
:i>yonuenide toutes ces magnificences de l'univers, de toutes ces beautés et 
i.as ces progrès de la civilisation, qui nous font aimer le don de la vie, nous 
dt h supporter nos épreuves, nousconsolent de nos misères, et nous inspirent 



la confiance qu'un jour l'étincelle sacrée qui est en nous deviendra flamme et 
notre petitesse grandeur. 

Etainsi entraînés, élevés par notre admiration, cédons à l'attrait et au charme 
qui ne sauraient manquer de faire naître en nous le goiit et la volonté de nous 
instruire. Quoi de plus simple que d'aspirer à étudier et à connaître ce que nous 
admirons! Et ne craignons pas que l'étude et la connaissance affaiblissent en nous 
le don et le bonheur d'admirer. Il y a aussi une admiration, dit Joubert, qui est 
« fille du savoir. » 

Loin de nous assurément la pensée de critiquer l'emploi de méthodes plus sévères 
pour répandre et populariser les connaissances utiles à tous les hommes. Mais 
n'est-ce pas au moment oîi, grâce à l'accroissement rapide des écoles et des cours 
publics, un grand nombre] de nouvelles intelligences s'enir'ouvrent à la curiosité 
d'apprendre, qu'il est opportun et utile de montrer les pentes agréables et faciles 
qui conduisent aux premières études des sciences et des ans? La raison suffira bien 
pour enseigner ensuite que des efforts plus sérieux deviendront nécessaires lors- 
que le goût, une fois né, aura communiqué aux esprits la persévérance et l'énergie 
d'application sans lesquelles, en effet, on ne saurait s'approprier une instruction 
solide et suffisamment complète. 

Voilà le but que nous nous proposons d'atteindre par cette séné d'ouvrages dont 
nous avons commencé la publication ; voilà ce que veut exprimer, annoncer et con- 
seiller notre titre ; voilà la conviction etl'espérance que, partagent les professeurs, 
les savants, les littérateurs qui se sont groupés autour de nous, animés qu'ils sont 
ainsi que nous, du désir de seconder l'heureux mouvement qui porte aujourd'hui 
toutes les classes de la sociéié vers l'instruction. 

A peine est-il utile d'ajouter que celui qui écrit ces lignes et qu'on a bien voulu 
charger de la direction de cette encyclopédie nouvelle, ne négligera rien de ce que 
lui a enseigné l'expérience et de ce que lui commande son dévouement à la grande 
cause de l'inslroction, pour rendre la Bibliothèque det mermilles aussi digne qu'il 
lui sera possible de l'estime publique. Chacun de ses petits volumes, d'un prix peu 
élevé, étant imprimé à quelques milliers d'exemplaires seulement pour chaque édi- 
tion, il sera facile de les tenir incessament au courant datons les progrès des 
sciences et des arts. C'est ce qu'on ne peut pas faire aisément dans les volumi- 
neuses encyclopédies, stéréotypées ounon, dont les articles, enchaînés en quelque 
sorte les uns aux autres, ne sauraient être modifiés ou renouvelés qu'à de très- 
longs intervalles. Les lacunes, presque inévitables, seront de même comblées sans 
aucune difficulté dès qu'on le jugera utile. De nos jours l'esprit humain va vite : 
il faut le suivre d'un pas agile ; le service que doivent rendre ces recueils encyclo - 
pédiques est de résumer, pour le plus grand nombre des lecteurs, la science du 
passé, ce qu'y ajoute le présent, et d'ouvrir aussi quelque perspective de ce qu'il 
est permis d'entrevoir dans l'avenir. 

l«' janvier 1866. Edouard CHARTON. 



OUVRAGES DÉJÀ PUBLIÉS 



Hlerveillea célestes, par M. Camille FLiMMinio.N, auteur de la Pluralité des 
'ndes; 

'■ létamorphoses des insectes, par M. Girard, vice-président de la Société 
□tomologie ; 
: leneiUes du monde invisible, par M. VV. de Fosvielle ; 



Zdrcher et MAa- 



Les Merveilles de l'atmosphère {les météores), par 

COLLÉ ; 

Les Merveilles de l'architecture, par M. André Lefebvre ; 
Les Merveilles de l'art naiial, par M. Resard, bibliothécaire du Dépêt des carta 
et plans du ministère de la marine. 



OUVRAGES SOUS PRESSE OU EN PRÉPARATION : 



iruplioni volcaniques et les tremblements de terre, par UM. ZuiiCHER et 

)' HGOLLÉ ; 

IscCTMion» célèbres aux flus hautes montagnes du globe, par les mêmes; 
I (erveilles de la chaleur, par M. le professeur Cazis ; 

terveilles des plages de la France, par M. A. Landrin ; 

(erveilles de l'aérostatiori, par M. Camille FLAMMAaioa ; 

Mairs et le Tonnerre, par M. W. deFonvielle ; 

leri^ùlles de la verrerie, par M. Sauzay, conservaieiir du musée Sauvageot, 

Louvre ; 

■ lerveillea souterraines, par M. A. Badim ; 
i 'erveilles de la végélalion, par M. F. Mario» ; 



Les Merveilles de l'optique, par M. F. Marion ; 

Les Merveilles de la céramique (première partie : Orient), par M. A. jACûOEHiai , 

auteur de l'hisioire de la Porcelaine ; 
Les Merveilles des ruines et des tombeaux, par M. Michel Masso«( ; 
Les Merveilles du corps humain, par M. le docteur LE Piledr ; 
Les Merveilles de la vie des plantes, par M. Bocqoillo.n, professeur de botaniqm 

au lycée Napoléon ; 
Les l[erveilles de l'intelligence des animaux, par M. Ernest Mexadlt ; 
Les Merveilles de l'hydraulique, par M. de Bize ; 
Les Merveilles de l'électricité, par Mi Baille; 
Les Merveilles des fleuves et des ruisseaux, par M. Millet. 



LIBRAffilE DE L. HACHETTE ET G'^ BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 11 'k PARIS 



LES 

GRANDS ÉCRIVAIN 

DE LA FRANGE 
NOUVELLES ÉDITIONS 

Publiées sous la direction de M. AD. RECclVIEB, membre de l'Institut 

SUR LES MANUSCRITS, LES COPIES LES PLUS AUTHENTIQUES ET LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS 
avec variantes, notes, notices, lexique des mots eflocutions remarquables, portraits, fac-similé, etc. 

ENVIRON 200 VOLUMES IN-8", A 7 FR. 50 C. LE VOLUME 

(150 exemplaires numérotés sont tirés sur grand raisin vélin collé. Prix de chaque volume : 20 fr. 



Depuis longtemps déjà on a publié avec une religieuse esactitude, en y appli- 
quant les procédés de la plus sévère critique, en remontant aux sources les plus 
sfires, en fouillant tontes les bibliothèques et coUationnant tous les manuscrits, 
non-seulement les chefs-d'œuvre des grands génies de la Grèce et de Rome, 
mais les ouvrages, quels qu'ils soient, de l'antiquité, qui sont. parvenus jusqu'à 
BOUS. A ce mérite fondameutal, delà pureté du texte, constitué à.l'aide de tous 
les documents, de toutes les ressources que le temps a épargnés, on a joint un 
riche appareil de secours de tout genre : variantes, commentaires, tables et 
lexiques, tout ce qui peut éclairer chaque auteur en particulier et l'histoire de 
la langue en général. En voyant cette louable sollicitude dont les langues an- 
ciennes sont l'objet, on peut s'étonner que jusqu'ici, à part quelques mémorables 
exceptions, les écrits de nos grands écrivains n'aient pas été jugés dignes de ce 
même respect attentif et "scrupuleux, et qu'on ne les ait pas entourés de tous les 
secours propres à en faciliter, à en féconder l'étude. Uéparer cette omission, tel 
est le but que nous nous proposons. 

Pour la pureté, l'intégrité parfaite, l'authenticité du texte, aucun soin ne nous 
paraît superflu, aucun scrupule trop minutieux. Les écrivains du dix-septième 
siècle, et c'est par les plus émineiits d'entre eux que nous avons commencé notre 
publication, sont déjà pour nous des anciens. Leur langue est assez voisine de la 
nôtre pour que nous l'entendions presque toujours et l'admirions sans effort. 
Hais déjà elle diffère trop de celle qui se parle et s'écrit aujourd'hui ; le peuple, et 
plus encore peut-être la société polie, l'ont trop désapprise pour qu'on puisse en- 
core dire que nous la sachions par l'usage. Pour la reproduire sans altération, il 
ne suffit point que l'éditeur s'en rapporte à sa pratique quotidienne, à son instinct 
du langage : il faut, au contraire, qu'il se détie d'autant plus de lui-même, que les 
nombreuses analogies, mêlées aux différences de la langue d'à présent et de 
celle d'alors, le placent sur une pente glissante et l'exposent sans cesse à la ten- 
tation d'eSacer ces dernières. C'est peut-être là la cause principale des altérations 
qu'a subies le texte de nos grands écrivains. C'est contre elle surtout que nous 
nous tenons en garde. En ce qui touche l'œuvre même des auteurs, le fond comme 
la forme de leurs écrits, notre devise est : Respect absolu et sévère fidélité. 

Quant à la seconde partie de la tâche, aux notes, aux secours, aux moyens 
d'étude qui accompagnent le texte des auteurs, deux mots peuvent résumer nos 
intentions et la nature du travail : Utilité pratique et sobriété. D'une part, rien 
s'est omis de ce qui peut aider à mieux comprendre et connaître l'auteur, rien de 
ce qui peut en faciliter l'étude, et permettre d'en tirer parti, soit pour les re- 
cherches historiques et littéraires, soit pour dress'er ce que nous pouvons appeler 
U statistique de notre langue, et pour en montrer les variations, en dégager la 
grammaire, la constitution véritable, de tout ce que les grammairiens y ont cru 
voir ou introduit d'arbitraire et d'artificiel. 

Pour que la collection ait de l'unité, que toutes les parties de ce vaste ensemble 



soient conçues et exécutées sur un même plan, que l'esprit de l'eotrepi 
partout et constamment le même, nous avons demandé à M. Ad. Regnidr|i 
de l'Institut, et obtenu de lui, qu'il se chargeât de la diriger. 

Nous ne nous arrêterons pas longuement ici aux détails du plan qi 
adopté, et nous ne ferons qu'indiquer en peu de mots les divers secours ( 
tages qu'offrent ces éditions nouvelles des grands écrivains de la France. 

Leur principal mérite, nous le répétons, est la fidélité du texte, qui re 
les meilleures éditions données par l'auteur, ou, quand l'auteur n'a pas lu 
édité ses œuvres, est pris aux sources les plus authentiques et les plus di| 
confiance. 

Au texte adopté ou ainsi constitué, enjoint les variantes, toutes sans ei 
pour les é<;rivains principaux; pour les autres, un choix sera fait avec 

Au bas des pages sont placée^ des notes explicatives qui éclaircisseni 
qui peut arrêter un lecteur d'un esprit cultivé. 

Après la pureté et l'intelligence du texte, c'est l'histoire de la langue 
le grand intérêt de la collection. Nous marcherons dans la voie que nous a 
l'Académie française en proposant pour sujets de prix un lexique de Molièi 
lexique de Corneille, A chaque auteur sera joint un relevé, par ordre a 
tique, des mots, des tours et des locutions qui lui sont propres, soit à lui 
soit à son époque, et en outre de tout ce qui peut servir à éclairer le vrai 
l'origine de nos idiotismes les plus remarquables. La réunion de ces lexiqi 
mera un tableau fidèle des variatiens de la langue littéraire et ùa bon 
et chacun d'eux en particulier montrera, par la comparaison avec la laoi 
nous parlons et écrivons aujourd'hui, l'empreinte qu'ont laissée sur notre 
les divers génies qui l'ont illustré. 

Des tables analytiques exactes et complètes, contenant les noms propre 
plus les noms communs relatifs à des usages, des institutions, etc., faci 
les recherches. 

Des notices biographiques aideront à mieux apprécier les écrits de ch» 
teur, en les plaçant dans leur vrai jour et à leur vrai moment. 

Outre cela, en tête de chaque ouvrage de prose ou de poésie, de la pluj 
moins, de rapides sommaires en feront l'histoire, et, s'ily a lieu, pour les 
de théâtre, par exemple, la suivront jusqu'à nos jours. 

Des notices bibliographiques et critiques, composées avec le plus gnn 
indiqueront, pour chaque auteur, les manuscrits et autographes existante 
bibliothèques publiques ou privées, les copies authentiques, et les éditions dl 
surtout celles qui ont été publiées par l'auteur, ou de son vivant, ou peu i^ 
après sa mort. 

Enfin, nous joindrons au texte des portraits, des fac-similé, et, quand i 
lieu, des gravures diverses. 



OUVRAGES EN VENTE ET EN PREPARATION : 



EN VENTE : 

Corneille (P.): OEuvres, nouvelle édition revue par M. Ch. Marty-Laveaux. 

Tomes I à X. L'édition formera 12 vol. Prix de chaque vol. 7 fr, 50 c. 

Halberbe -. Œuvres, nouv. édit. revue par M, Ludovic Lalane. 5 vol, et album 

(les quatre premiers volumes sont en vente). 37 fr. 50 c. 

Prix de chaque volume séparément, 7 fr. 50 c. L'album séparément, S fr. 

Racine (Jean) : OEuvres, nouv. éd. revue par M. Paul Mesnard. L'édition formera 

7 vol. Les tomes i et II sont en vente. Prix de chaque vol. 7 fr, 50 c, 

Sévigné (Hme de): Lettres de Mme de Sétigné, de sa famille et ^de ses amis, 

recueillies et annotées par M. Honmerquc, membre de l'Institut. Tomes I à XI. 

L'édition formera 13 vol. Prix de chaque volume, 7 fr, 50 c. 



La Brnyère : Œuvres, nouv, édition, revue par M. G. Servois, L'édition ii 
3 vol. Le tome I est en vente. Prix de chaque volume. 1:i 

£N PRÉPARATION : 
Holtire, parM.Ë. Soulié, 
Bollean, par H. Caboche. 
La Fontaine, par M, Juiien Girard. 
La Roohefonoanld, par H. D. L. Gilbert. 
Regnard, par M. Y. Fonrnel. 
Retz (Hêm. dn cardinal de), par M. Sommer. 

MM. les souscripteurs recevront gratuitement avec le dernier ïolp 

chaque auteur pour lequel ils auront souscrit, les portraits, cartes, Vue 

simile qui pourront être joints à ses œuvres. 



1 5225 — Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleuras, 9, à Paris. 








TRADUITES 

PAR 




TRES-RIGHEMENT ILLUSTREE 




LIBIIÂIRIE DE L. HACHETTE ET f, BOULEVARD SÂINT-GEPJAIN, 77, A PARIS 



NOUVELLE PUBLICATION 



ŒUVRES COMPLÈTES 



SHAKESPEARE 



TRADUITES 

PAR EMILE MONTÊGUT 
TRÈS-RIGHEMENT ILLUSTRÉES 

ET PUBLIÉES 

PAR LIVRAISONS Â 10 CENTIMES 

M fascicule à bO cenlimDs contenant b liwaisons réanies sous une couverture 

L'OUVRAGE COMPLET FORMERA ENVIRON 200 LIVRAISONS 

n paraitra vme ou deux livraisons par semaine 



Shakespeare est un de ces génies qui appartiennent à riiumanité . tout entière. Ils 
franchissent les limites d'idiome et de nationalité. Il faut que leur œuvre soit lue dans 
tous les pays et, dans chaque pays, par le plus grand nombre possible de lecteurs. 

C'est sous l'empire de cette idée qu'est publiée la présente édition. 

La traduction est due à l'auteur de remarquables travaux sur Shakespeare, à M. Emile 
Monlégut, qui a le double avantage d'être un écrivain de grand talent dans sa langue 
maternelle en même temps qu'un des hommes connaissant le mieux en France la langue 
et le génie anglais. 

Les illustrations, empruntées à l'Angleterre, ont fait l'immense succès de l'édition qui 
se publie à Londres en ce moment. Elles sont exécutées avec une vive intelligence du génie 
shakespearien, et plus l'édition avance, plus on s'efforce de leur donner de perfection. 

Le prix et le mode de publication mettent l'édition française à la portée des bourses 
les plus modestes. 



ACTE V. 



121 




Adriana. Justice, très-nt)ble duc, justice contre l'abbesse ! 



(Acte V,) 



Adriana. — Je ne partirai pas et je ne laisserai 
pas mon mari ici. Il sied mal à votre sainteté de 
séparer le mari de la femme. 

L'abbesse. — Tiens-toi tranquille et va-t'en; 
tu ne l'auras pas. [Vabbesse soj-t.) 

LociANA. — Plaignez-vous au duc de cette indi- 
gnité. 

Adkiana. — Venez, marchons; je me proster- 
nerai à ses pieds, et je ne me relèverai pas avant 
que mes larmes et mes prières aient arraché à Sa 
Grâce le consentement de venir ici en personne 
et d'enlever de force mon mari à l'abbesse. 

Le marchand. — Je crois que le cadran solaire 
doit marquer maintenant bien près de cinq heures ; 
par conséquent je suis sûr que le dcic en personne 
va passer par ici pour se rendre à la sombre allée, 
lieu de mort et de tristes exécutions qui s'étend 
par derrière les fossés de l'abbaye. 



Angelo. — Pour quelle cause ? 

Le marchand. — Pour voir décapiter publique- 
ment un respectable marchand de Syracuse, cou- 
pable d'avoir débarqué, par une erreur malheu- 
reuse, dans cette baie, contre les lois et statuts de 
la ville. 

Angelo. — Voyez, les voici qui viennent; nous 
allons assister à sa mort. 

LuciANA. — Jetez-vous aux genoux du duc avant 
qu'il ait passé l'abbaye. 

Entrent le duc avec sa suite; jEGEON, tête nue; 
LE BOURREAU et d'autres officiers de justice. 

Le duc. — Une fois encore, nous le proclamons 
publiquement, si quelque ami veut payer pour lui 
la somme requise, il ne mourra pas, tant nous lui 
portons intérêt. 



16 



LA COMEDIE DES MÉPRISES. 



AoRiANA. — Justice, très-noble duc, justice 
contre l'abbesse ! 

Le duc. — C'est une dame vertueuse et respec- 
table; il ne se peut pas qu'elle t'ait fait tort. 

Adriana. — N'en déplaise à Votre Grâce, Anti- 
pholus, mon mari, que sur vos lettres pressantes 
j'ai fait maître de moi et de mes biens, a été saisi, 
en ce naalheureux jour présent, d'un violent 
accès de folie. Il s'est mis à courir la ville, comme 
un forcené, avec son esclave, qui est aussi fou 
que lui, faisant injure aux citoyens, entrant de 
force dans leurs maisons et en emportant bagues, 
joyaux, tout ce dont sa lubie avait fantaisie. Une 
fois déjà je l'avais fait lier et conduire à ma mai- 
son, tandis que je prenais des mesures pour ré- 
parer les torts qu'ici et là sa frénésie avait com- 
mis. Cependant, par je ne sais quel vigoureux 
effort, il a pu s'échapper des mains de ceux qui le 
gardaient, et nous les avons rencontrés, lui et son 
insensé de serviteur, enflammés de colère et l'épée 
nue à la main; ils nous ont couru sus comme des 
furieux et nous ont mis en fuite. Enfin, après avoir 
obtenu du renfort, nous sommes revenus pour les 
faire lier de nouveau, et alors ils se sont enfuis 
dans cette abbaye, où nous les avons poursuivis. 
Mais l'abbesse nous a fait fermer les portes et ne 
veut pas permettre que nous le délogions d'ici, 
et elle ne veut pas davantage le faire sortir pour 
que nous puissions le ramener au logis. C'est 
poxirquoi, gracieux duc, nous vous supplions d'or- 
donner qu'on nous l'amène et qu'on l'emporte 
d'ici pour le soigner. 

Le duc. — Il y a longtemps, ton mari m'a servi 
dans mes guerres, et je t'avais engagé ma parole 
de prince, lorsque tu le pris pour maître de ton 
lit, que je lui accorderais toutes les faveurs et 
toutes les bontés que je pourrais. — Que quelques- 
uns d'entre vous aillent frapper à la porte de 
l'abbaye, et disent à l'abbesse de venir me parler. 
Je vais arranger cette affaire avant de continuer 
ma route. 

Entre un domestique. 

Le domestique. — Maîtresse, maîtresse, sauvez- 
vous et mettez-vous à l'abri ; mon maître et son 
valet ont tous deux rompu leurs liens; ils ont 
rossé les servantes à la ronde ; ils ont lié le 
docteur dont ils ont flambé la barbe avec des 
tisons enflammés, et pendant que le poil brûlait, 
ils jetaient sur lui pour l'éteindi'e de grands seaux 
pleins d'eau croupie. Mon maître lui ])rèche la 



patience, et pendant ce temps son valet le tond 
avec ses ciseaux comme on fait aux fous. Pour 
sûr, si on n'envoie pas immédiatement au secours, 
à eux deux ils tueront l'exorciseur. 

Adkiana. — Silence, fou! ton maître et son 
valet sont ici, et c'est un mensonge que tu nous 
rapportes. 

Le domestique. • — Maîtresse, sur ma vie je vous 
dis la vérité. J'ai couru à en perdre lé souffle dès 
que i'ai vu ce qui se passait. Mon maître crie après 
vous et jure que s'il vous attrape, il vous roussira 
le visage et vous défigurera. 

l^Cris h L'intérieur du théâtre!) 

Ecoutez ! écoutez ! je l'entends, maîtresse ! fuyez ! 
sauvez-vous ! 

Le duc — Venez, tenez-vous près de moi, ne 
craignez rien. Protégez-la de vos hallebardes. 

Adriana. — Ah ! ciel ! c'est mon mari. Vous 
êtes témoin qu'il nous arrive comme s'il jouissait 
du privilège d'être invisible. II n'y a qu'un instant 
nous l'avons vu entrer dans l'abbaye, et mainte- 
nant le voilà ici contre tout bon sens humain. 

Entrent ANTIPHOLUS D'ÉPHÈSE et DROMIO 
D'ÉPHÈSE. 

Antipholus d'Éphèse. — Justice, très-gracieux 
duc! oh ! fais-moi justice! Au nom du service que 
je t'ai rendu autrefois, .lorsque je te couvris de 
mon corps à la guerre, et que, pour sauver ta vie, 
je reçus des blessures profondes; au nom du sang 
que je perdis alors pour toi, fais-moi justice au- 
jourd'hui. 

jEgéon. — A moins que les terreurs de la moit 
ne me fassent radoter, je vois ici mon fils Anti- 
pholus et Dromio. 

Antipholus d'Ephèse. — Justice, mon doux 
prince, contre la femme ici présente que tu itl'as 
donnée pour épouse, et qui m'a outragé et désho- 
noré au delà de toutes les bornes et mesures de 
l'outrage! L'injure qu'elle m'a faite effrontément 
aujourd'hui dépasse toute imagination. 

Le duc. — Explique comment, et tu me trou- 
veras juste. 

Antipholus d'Ephèse. — Aujourd'hui, puissant 
diiC, elle m'a fermé ma porte pendant qu'elle fes- 
tinaitdans ma maison avec des canailles. 

Le duc. — C'est une grave injure. — Dis-moi, 
femme, t'es-tu conduite ainsi.' 

AuiUANA. — Non, mon bon seigneur; moi, ma 
sœur et lui, nous avons dîné aujourd'hui en- 



ACTE V. 



semble; périsse mon iime si l'accusation dont il 
la charge n'est pas fausse ! 

LuciANA. — Puissé-je ne plus voir la lumière 
pendant le jour, ni connaître le sommeil pendant 
la nuit, si elle ne dit pas à Votre Altesse la simple 
vérité ! 

Angelo. — O femme parjure! toutes deux men- 
tent. Sur ce point particulier, le fou les a juste- 
ment accusées. 

Antipholus d'Ephèse. — Mon suzerain, je sais 
parfaitement ce que je dis. Je n'ai la tête ni trou- 
blée par le vin, ni montée par les excitations 
d'une colère furieuse, quoicjue les outrages que 
j'ai subis fussent suffisants pour rendre fou un 
homme plus sage que moi. Cette femme m'a fermé 
aujourd'hui ma porte à l'heure du dîner; l'orfèvre 
que voici, s'il n'était pas ligué avec elle, pourrait 
en témoigner, car il était alors avec moi, et il m'a 
quitté pour aller chercher une chaîne, en me pro- 
mettant de la porter au Porc-Epic, oîi Balthazar 
et moi nous dînions ensemble. Notre dîner achevé, 
comme il ne revenait pas , je sortis pour le cher- 
cher; je le rencontrai dans la rue, ainsi que mon- 
sieur qui était avec lui. Là ce parjure d'orfèvre 
m'a juré avec une effronterie sans pareille, qu'au- 
jourd'hui j'avais reçu la chaîne, chaîne — Dieu 
le sait! — que je n'ai jamais vue. Pour ce motif, il 
m'a fait arrêter par un officier de justice; j'ai obéi 
à la loi, et j'ai envoyé mon esclave chercher à ma 
maison une certaine somme de ducats. Il est re- 
venu sans m'en rapporter un seul; alors j'ai poli- 
ment prié l'officier devenir en personne avec moi 
à ma maison. En chemin, nous avons rencontré 
ma femme, sa sœur et toute une populace de vils 
complices; avec elles, elles amenaient un certain 
Pinch, un drôle maigre, à la mine de meurt-de- 
faim, un vrai modèle d'anatomie, un charlatan, 
un jongleur, dont les habits montrent la corde, 
un diseur de bonne aventure, un misérable néces- 
siteux , aux yeux creux et aux regards rusés, un 
cadavre vivant. Ce dangereux goujat s'est alors 
avisé de se donner les airs d'un exorciseur, et, me 
regardant dans les yeux, me tùtant le pouls et me 
dévisageant pour ainsi dire avec son fantôme de 
visage, il s'est écrié que j'étais possédé. Alors 
tous ensemble ils sont tombés sur moi, m'ont lié 
et transporté dans ma maison, où ils nous ont 
déposé, mon valet et moi, tous deux garrottés, 
dans un caveau humide et noir. Nous y sommes 
restés jusqu'à ce que j'aie pu regagner ma li- 
berté en coupant mes liens avec mes dents, et 



alors immédiatement j'ai couru jusqu'ici à la 
rencontre de Votre Grâce, que je supplie de 
me donner ample satisfaction pour ces affronts 
énormes et ces indignités sans nom. 

Anoelo. — Monseigneur, en vérité, je puis lui 
rendre témoignage sur ce point, qu'il n'a pas dîné 
chez lui et que ses portes lui ont été refusées. 

Le duc. — Mais a-t-il, oui ou non, reçu de toi 
une chaîne? 

Angelo. — Il l'a reçue. Monseigneur, et lors- 
qu'il s'est enfui dans ce couvent , toutes les per- 
sonnes ici présentes ont pu lui voir la chaîne au- 
tour du cou. 

Le marchand. — En outre, je ptiis jurer que 
mes oreilles vous ont entendu confesser que vous 
aviez reçu la chaîne, après l'avoir nié d'abord sur 
le marché; alors j'ai tiré l'épée contre vous, et 
vous vous êtes réfugié dans cette abbaye, d'où 
vous êtes sorti, je pense, par miracle. 

Antipholus d'Ephèse. — Je ne suis jamais en- 
tré dans cette abbaye; vous n'avez jamais tiré 
l'épée contre moi, et je n'ai jamais vu la chaîne, 
le ciel en soit loué ! Les accusations dont vous me 
chargez sont fausses. 

Le duc. — Morbleu ! quelle affaire compliquée 
que celle-là ! je crois vraiment que vous avez tous 
bu à la coupe de Circé. Si vous l'aviez vu entrer 
dans le couvent, il y serait encore; s'il était fou, il 
ne s'expliquerait pas aussi tranquillement. — Vous 
dites qu'il a dîné chez lui; l'orfèvre ici présent 
nie votre dire, {ji Dromio.) Et vous, maraud, que 
dites-vous ? 

DROMfo d'Ephèse. — Monsieur, il a dîné au 
Porc-Epic avec la femme que voici. 

La courtisane. — C'est vrai, et il m'a enlevé 
cette bague de mon doigt. 

Antipholus d'Ephèse. — C'est vrai, Monsei- 
gneur, cette bague me vient d'elle. 

Le duc. — L'as-tu vu entrer dans l'abbaye ? 

La courtisane. — Aussi sûr, Monseigneur, que 
je vois Votre Grâce. 

Leduc — • Vraiment, cela est étrange. Allez, 
faites-moi venir l'abbesse. Je crois que vous êtes 
tous d'accord ou complètement fous. 

(Sort un homme de la suite du duc.) 

jEgéon. — Très -puissant duc, permettez-moi 
de dire un mot. Je vois un ami qui peut-être sau- 
vera ma vie et payera la somme nécessaire pour 
me délivrer. 

Le duc. — Exprime librement ce que tu as à 
dire, Syracusain. 



124 



LA COMEDIE DES MEPRISES. 



JEoÈoy. — Votre nom, Monsieur, n'est-il pas 
Antipliolus, et n'est-ce pas là Dromio, l'esclave 
qui vous est attaché ? 

Dromio d'Ephése. — Il n'y a pas encore une 
heure, j'étais en elTet son esclave attaché, Mon- 
sieur; mais, je l'en remercie, il a coupé mes liens 
en deux avec ses dents, et maintenant je suis Dro- 
mio, et son valet délié. 

jEgéon. — Je suis sûr que tous deux vous vous 
souvenez de moi. 

Dromio d'Éphèse. — C'est-à-dire que nous 
nous souvenons de nous-mêmes par vous, car il 
n'y a qu'un instant, nous étions attachés comme 
vous l'êtes. Vous n'êtes pas le patient de Pinch, 
n'est-ce pas, Blonsieur? 

^GÉoN. — Pourquoi me regardez-vous d'une 
manière si étrange? Vous me connaissez fort bien 
tous deux. 

Antipholus d'Éphèse. — C'est la première fois 
de ma vie que je vous vois. 

jEgéon. — Oh ! le chagrin m'a bien changé de- 
puis la dernière fois que vous m'avez vu, et les 
heures soucieuses ont, avec la main destructive 
du temps, écrit sur mon visage d'étranges alté- 
rations. Mais dis-moi, cependant, ne reconnais-tu 
pas ma voix? 

Antipholus d'Éphèse. — En aucune façon. 

jEgéox. — Ki toi , Dromio? 

Dromio d'Ephèse. — Non , Monsieur^ je vous 
assure; ni moi non plus. 

iËGÉON. — Je suis sûr que tu la reconnais. 

Dromio d'Éphèse. — Vous en êtes sûr, c'est 
possible, mais moi je suis sur du contraire, et 
quelque chose qu'un homme nie, vous êtes main- 
tenant tenu à le croire. 

jEgéon. — Ne pas reconnaître ma voix! O vio- 
lence extrême du temps! as-tu donc tellement 
altéré et brisé ma jjauvre voix dans le court 
espace de sept années que mon unique fils ne 
puisse plus reconnaître le fail)le instrument de 
mes lamentables chagrins! Quoique la neige de 
l'hiver qui consume la sève, tombant flocon par 
flocon, ait maintenant recouvert mon visage ridé 
et que tous les conduits de mon sang soient gelés, 
il reste cependant encore quelque mémoire dans 
cette nuit de ma vie; ces lamjies de mes yeux qui 
s'éteignent conservent encore quelques derniers 
]c\s de lumière; mes oreilles dures et sourdes 
conservent encore f|iiclqiiepcu le seiis do l'ouïe, et 
tous ces vieux témoins me disent : (il est imjjossible 
que je metromj)e) tu es mon fils, mon Antipholus. 



Antipholus d'Éphèse. — Je n'ai jamais vu mon 
père de ma vie. 

jEgéon. — Biais, enfant, tu sais bien qu'il y a 
sept ans nous nous sommes séparés à Syracuse; 
mais peut-être, mon fils, rougis-tu de me recon- 
naître dans ma misère? 

Antipholus d'Éphèse. — Le duc et tous ceux 
qui me connaissent dans la ville savent qu'il n'en 
est pas ainsi que vous le dites; je n'ai jamais vu 
Syracuse de ma vie. 

Le duc. — Je t'assure, Syracusain, que depuis 
vingt ans je sers de patron à Antipholus et qu'il 
n'est jamais allé pendant tout ce temps-là à Syra- 
cuse. Je vois que l'âge et le danger te font 
radoter. 

Entre l'abresse avec ANTIPHOLUS. 
DE SYRACUSE et DROMIO DE SYRACUSE. 

L'abbesse. — Très-puissant duc, jetez les yeux 
sur un homriie très-outragé. 

{Tout le monde s^ approche pour les voir.') 

AuRiANA. — Ou mes yeux me trompent ou je 
vois deux maris. 

Le duc. — Un de ces deux hommes est le génie 
de l'autre. Lequel des deux est l'homme naturel? 
lequel est l'esprit? Qui déchiffrera l'origine de 
leur ressemblance? 

Dromio de Syracuse. — Mais, Monsieur, je suis 
Dromio; commandez à celui-là de s'en aller. 

Dkomio d'Éphèse. — C'est moi, Blonsieur, qui 
suis Dromio; permettez-moi de rester. 

Antipholus de Syracuse.^ N'es -tu pas .Egéon? 
ou bien es-tu son fantôme? 

Dromio de Syracuse. — Oh! mon vieux maître! 
qui donc ici l'a chargé de ces chaînes? 

L'aebessk. — Je le délivrerai de ses chaînes, 
quel que soit celui qui l'en a chargé, et je gagne- 
lai un époux à sa délivrance. Parle, vieil jEgéon, 
si tu es l'homme qui eut autiefois une femme 
nommée Éniilia, laquelle en une seule couche te 
rendit père de deux beaux garçons! oh ! parle, si 
lu es le même iEgéon? et jiaile à la même Émilia. 

jEgéon. — Si je ne rêve pas, tu es Émilia! Si 
tu es elle, dis-moi où est ce fils qui flottait avec 
toi sur le fatal radeau? 

L'abbesse. — Lui, moi et l'un des Dromios, 
nous fûmes tous recueillis par des gens d'Ejii- 
damne. Mais ensuite, de barbares pécheurs de 
(loiinthe nous sé|)arèront de force, emmenèrent 
avec eux mon fils et Dromio, et me laissèrent 
avec les gens d'Épidamne. Qu'advint-il d'eux, 



ACTE V. 



125 



alors, je ne puis le dire; quant à moi, j'embrassai 
la condition où vous me voyez. 

Le duc. — Mais voici que son histoire de ce 
matin commence à se trouver vraie. Ces deux 
Antipholus, tous deux si semblables; ces deux 
Dromio, de personne identique; ce qu'elle ra- 
conte de son naufrage, tout prouve que ce sont 
les parents de ces enfants que le hasard a fait 
rencontrer. Antipholus, à l'origine tu venais de 
Corinthe ? 

Antipholus de Syracuse. — Non, Seigneur, pas 
moi ; je viens de Syracuse. 

Le ddc. — Séparez-vous et tenez-vous à part; 
je ne puis reconnaître celui auquel je parle. 

AxTiPHOLus d'Ephèse. — Mon très-gracieux sei- 
gneur, c'est moi qui suis venu de Corinthe. 

Dromio d'Ephèse. — Et moi avec lui. 

Antipholus d'Ephèse. — Emmené dans cette 
ville par ce très-fameux guerrier, le duc Ména- 
phon, votre oncle illustre. 

Adriaxa. — Lequel des deux a aujourd'hui diné 
avec moi? 

Antipholus de Syracuse. — Moi, charmante 
madame. 

Adriasa. — Et n'ètes-vous pas mon mari? 

Antipholus d'Ephèse. — Ah non! je suis obligé 
de vous contredire en cela. 

Antifholds de Syracuse. — Et j'en fais autant; 
cependant elle m'a donné ce nom, et cette belle 
dame, sa sœur qui est ici, m'a donné celui de 
frère. {.4 Luciana.) Ce que je vous ai dit alors, 
j'espère que j'aurai le loisir de le réaliser, si tout 
ce que je vois et entends n'est pas un rêve. 

Angelo. — "Voici la chaîne. Monsieur, que vous 
avez reçue de moi. 

Antipholus de Syracuse. — Oui , Monsieur, je 
ne le nie pas. 

Antipholus d'Ephèse. — Et vous, Monsieur, 
pour cette chaîne vous m'avez fait arrêter. 

Anoelo. — Oui, Monsieur, je ne le nie pas. 

Adhiana. — Je vous ai envoyé par Dromio de 
l'argent pour fournir à votie cautionnement, mais 
je présume qu'il ne vous l'a pas remis. 

Dromio d'Ephèse. — Non, on ne m'a rien remis- 
à porter, à moi. 

Antipholus de Syracuse. — Cette bourse de 
ducats, je l'ai reçue de votre part, et c'est Dro- 
mio mon esclave qui me l'a remise. Je vois à pré- 
sent qiie nous avons rencontré le valet l'un de 
l'autre; j'ai été pris pour lui et lui pour moi, et 
voilà l'origine de ces étranges méprises . 



Antipholus d'Éphèsb. — J'engage ces ducats 
pour la rançon de mon père ici présent. 

Le duc. — Cela n'est pas nécessaire , ton père 
aura la vie sauve. 

La courtisane. — Monsieur, je vous réclame 
mon diamant que vous me gardez. 

Antipholus d'Ephèse. — Tenez, prenez-le, et 
mille remerciments pour votre, bonne chère. 

L'arresse. — Illustre duc, veuillez nous accor- 
der la faveur de prendre la peine d'entrer avec 
nous dans cette abbaye, pour nous entendre expli- 
quer dans tous leurs détails nos diverses fortunes; 
et vous tous qui êtes assemblés sur cette place et 
qui, pour vous être trouvés mêlés à cette erreur 
d'un jour, avez souffert quelque préjudice, venez 
nous tenir compagnie et nous vous ferons ample 
satisfaction. Pendant vingt-cinq ans, mes fils, j'ai 
souffert pour vous les douleurs de la maternité , 
et ce n'est que de cette heure que je suis délivrée 
de mon pesant fardeau. îlonseigneur le duc, vous 
mon mari, vous mes enfants, et vous qui êtes les 
actes authentiques de leur naissance, entrez avec 
moi; nous allons nous donner une fête de causerie, 
pour célébrer une nativité survenue après de si 
longues douleurs. 

Le duc. — Je prendrai de tout mon cœur ma 
part de cette fête de causerie. 

^Sortent le duc, Vabbesse, jEgéon, la courti^ 
sane, le marchand, angelo et les gens de la 
suite.) 

Dromio de Syracuse. — Maître, irai-je retirer 
vos bagages du vaisseau? 

Antipholus d'Ephèse. — Quels bagages m'ap- 
partenant as-tu donc embarqués, Dromio? 

Drouio de Syracuse. — Vos effets. Monsieur, 
qui étaient chez notre hôte, au Centaure. 

Antipholus de Syracuse. — C'est à moi qu'il 
s'adresse. • — Je suis ton maître, Drorhio. Allons, 
viens avec nous ; nous verrons à nous occuper de 
cela un peu plus tard. Embrasse ton frère que 
voici et réjouis-toi avec lui. 

{Sortent Jntipliolus de Syracuse, Antipholus 
d E]jhèse , Adriana et Luciana.) 

Dromio de Syracuse. — U y a une gi-asse amie 
à la maison de votre maître qui aujourd'hui m'a 
emmarmitonné à l'heure du dîner; elle sera ma 
sœur maintenant, et non ma femme. 

Dromio d'Ephèse. — 11 me semble que vous êtes 
mon miroir et non mon frère; je vois par vous 
que je suis un très-joli garçon. Voulez-vous que 
nous entrions les voir causer? 



126 



LA COMEDIE DES MEPRISES. 



Dromio de Sykacuse. — Ce n'est pas à moi à 
passer le premier, Monsieur; vous êtes mon 
aine. 

Dromio d'Éphèse. — C'est une question; com- 
ment la déciderons-nous ? 

Dromio beStracusf. — Nous tirerons à la courte 



paille pour savoir quel est l'aîné; juscju'à re que 
ce soit fait, passez le premier. 

Dromio d'Éphèse. — Non, entrons plutôt comme 
ça, de front. Nous sommes venus au monde comme 
deux frères, marchons maintenant la main dans 
la njain, et non l'un devant l'autre. {Ils sortent.) 




PERSONNAGES. 



THÉSÉE, duc d'Athènes. 

EGÉE, père d'HERMIA. 

LYSANDRE, 1 i,uT:.niiTTA 

DÉMETRIUS, I -'"«'-"--"''dHERMIA. 

PHILOSTRATE, ordonnateur des fêtes de THÉSÉE. 
QUINCE, charpentier. 
SNUG, menuisier. 
BOTTOM, tisserand. 
FLUTE , raccommodenr de soufflets. 
SNOUT, chaudronnier. 
STARVELING, tailleur. 

HIPPOLYTE, reine des amazones fiancée à THÉSÉE. 
HERMIA, fille d'ÉGÉE, amoureuse de LYSANDRE. 
HÉLÉNA, amoureuse de DÉMETRIUS. 
OBÉRON, roi des génies. 
TITANIA, reine des fées. 
PUCK, ou ROBIN BON ENFANT. 
Fleur des pois , ) 

Toile d' araignée , 
Phalèse, 
Graine de moutarde, ] 
Pyrahie , 
HiSBE , 1 personnages de l'intermède représenté 

par les grossiers artisans d'Athènes. 



génies. 



Le mur. 

Le clair de lune, 

Le Lion, 



LE 



SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ 



ACTE PREMIER. 



SCENE PREMIERE. 

Athènes. — Un appartement dans !e palais de Thésée. 

Entrent THÉSÉE, HIPPOLYTE, PHILOSÏRATE, 

et LES GENS DE LA SUITE. 

Thésée. — Maintenant, belle Hippolyte, notre 
heure nuptiale s'avance au pas de course; quatre 
heureux jours vont introduire une lune nouvelle, 
mais que cette vieille lune me semble lente à dé- 
croître! Elle fait attendre mes désirs, comme une 
belle-mère ou une douairière qui laisse longtemps 
à sec de son revenu les poches d'un jeune homme. 

Hippolyte. — Quatre jours se seront bientôt 
dissous en nuits; quatre nuits auront bien vite 
fondu le temps en vapeurs de rêves ; et alors la 
lune, pareille à un arc d'argent nouvellement 
tendu dans le ciel, contemplera la nuit de nos 
fêtes nuptiales. 

Thésée. — Va, Philostrate, va remuer la jeu- 
nesse athénienne et mets-la en humeur de se di- 
vertir; réveille l'âme agile et pétulante de la 
gaieté, et renvoie la mélancolie aux funérailles ; 
cette pâle compagne ne convient pas à notre fête. 
{P/iilostrate sort.) Hippolyte, c'est mon épée qui 
m'a fait ton fiancé, et c'est par la violence que 



j'ai conquis ton amour; mais c'est sur une tout 
autre musique que je veux t'épouser, par des 
pompes, des triomphes et des réjouissances. 

Entrent EGÉE, HERMIA, LYSANDRE 
et DÉMÉTRIUS. 

Egée. — Le bonheur soit avec Thésée, notre 
illustre duc ! 

Thésée. — Merci, mon bon Egée. Quelles nou- 
velles m'apportes-tu î 

Egée. — Mécontent à l'excès, je viens porter 
plainte contre mon enfant, ma fille Hermia. — 
Approche, Démétrius. — Mon noble seigneur, cet 
homme a mon consentement pour l'épouser. — 
Approche, toi, Lysandre. — Et cet homine-ci, mon 
gracieux duc, a ensorcelé le cœur de mon enfant. 
Oui, Lysandre, toi, toi-même, tu as adressé des 
poésies à mon enfant et tu as' échangé avec elle 
des présents d'amour; au clair de lune, sous sa 
fenêtre, tu es venu chanter d'une voix trompeuse 
des vers exprimant un amour trompeur; comme 
un voleur, tu as su prendre l'empreinte de son 
imagination et t'en emparer, par des bracelets faits 
de tes cheveux, des anneaux, des bibelots, des 
compliments ingénieux , des babioles , de petits 
riens, des bouquets, des friandises, toutes choses 
qui sont des messagères d'un extrême ascendant 



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130 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



sur la jeunesse facile à séduire. Tu as adroitement 
escamoté le coeur de ma fille, et tu as changé 
l'obéissance qu'elle me doit en opiniâtre indocilité. 
En conséquence, mon gracieux duc, si elle ne 
veut pas ici même, devant Votre Seigneurie, con- 
sentir à épouser Démétrius, je réclame l'ancien 
privilège d'Athènes qui me permet de disposer 
d'elle puisqu'elle m'appartient, ce que je ferai en la 
livrant ou bien à ce gentilhomme ou bien à la mort, 
en vertu de notre loi qui est formelle dans ce cas. 

Thésée. — Que répondez- vous, Hermia? Pre- 
nez-y garde, belle fille. Pour vous, votre père 
devrait être comme un Dieu, comme celui qui a 
créé vos charmes, et à l'égard de qui vous n'êtes 
— oui vraiment — qu'une figure imprimée par 
lui dans la cire et dont il a le pouvoir de conser- 
ver ou d'effacer la forme. Démétrius est un digne 
gentilhomme. 

Heemia. — Lysandre aussi. 

Thésée. — A le considérer en lui-même, oui; 
mais dans cette occasion-ci, comme il n'obtient 
pas la voix de votre père, c'est l'autre qui doit 
être tenu pour le plus digne. 

Hermia. — Je voudrais que mon père pût voir 
seulement par mes yeux. 

Thésée. — Vos yeux devraient plutôt regarder 
avec son jugement. 

Hermia. — Je supplie Votre Grâce de me par- 
donner. Je ne sais quel pouvoir me rend assez au- 
dacieuse pour déclarer mes pensées en telle pré- 
sence, ni jusqu'à quel point en le faisant je sors 
des bornes de la réserve, mais je supplie Votre 
Grâce de me faire savoir ce qui peut m'arriver de 
plus fâcheux en cette occasion, si je refuse d'é- 
pouser Démétrius. 

Thésée. — De subir la mort ou de renoncer 
pour jamais à la société des hommes. Ainsi, belle 
Hermia, interrogez bien vos inclinations, rendez- 
vous bien sûre de votre jeunesse, consultez bien 
votre sang, afin de savoir si dans le cas où vous 
n'accepteriez pas le choix de votre père, vous se- 
riez capable de porter l'habit d'une religieuse, et 
pour toujours enveloppée dans le crépuscule du 
cloître, de vivre toute votre vie, nonne stérile, 
chantant des hymnes sans chaleur à la froide et 
inféconde lune. Trois fois bénies celles qui sont 
assez maîtresses de leur sang pour accomplir ce 
pèlerinage virginal, mais plus heureuse selon la 
terre est la rose distillée que la rose qui, se dessé- 
chant sur son épine virginale, croît, vit et meurt 
dans une béatitude solitaire. 



Hermia. — Et ainsi croîtrai-je, ainsi vivrai-je, 
ainsi mourrai-je, Monseigneur, avant de céder 
aucun droit sur ma virginité à cet homme dont 
le joug est odieux à mon âme qui ne peut con- 
sentir à en accepter la domination. 

Thésée. — Prenez le temps de réfléchir, et le 
jour de la prochaine nouvelle lune (jour qui doit 
sceller entre mon amour et moi le serment éternel 
de notre union) préparez-vous ou bien à mourir 
pour votre désobéissance à la volonté de votre 
père, ou bien comme il le désire à épouser Dé- 
métrius, ou bien enfin à faire vœu pour toujours 
sur l'autel de Diane d'austérité et de célibat. 

Démétrius. — Fléchissez, douce Hermia, et 
toi, Lysandre, cède à mes droits certains tes ti- 
tres imaginaires. 

Lysandre. — Vous avez l'amour de son père, 
Démétrius; laissez-moi celui d'Hermia ; épousez 
Egée. 

Egée. — Bloqueur de Lysandre ! c'est vrai il a 
mon amour, et mon amour le fera maître de tout 
ce qui m'appartient ; Hermia est à moi, et tous 
mes droits sur elle, je les confère à Démétrius. 

Lysandre. — Monseigneur, je suis d'aussi 
bonne naissance que lui, aussi riche que lui, mon 
amour est plus grand que le sien ; en toutes cho- 
ses mes avantages sont égaux, s'ils ne sont même 
supérieurs à ceux de Démétrius, et ce qui est au- 
dessus de tous ces titres d'orgueil, je suis aimé 
de la belle Hermia. Pourquoi donc, alors, ne 
poursuivrais-je pas mon droit? Démétrius, je le 
lui déclarerai en face, a fait la cour à Hélène, la 
fille de Nédar, et a conquis son âme; et elle, la 
douce dame, elle raffole, raffole jusqu'à la dé- 
votion, raffole jusqu'à l'idolâtrie de cet homme 
inconstant et dépravé. 

Thésée. — Je dois confesser que j'en ai entendu 
parler et que j'avais pensé à en entretenir Démé- 
trius; mais mon esprit, surchargé de mes affaires 
personnelles, a perdu de vue cette intention. Mais, 
venez, Démétrius, et vous aussi Egée, j'ai quelques 
instructions particulières à vous donner à tous 
deux. Quant à vous, belle Hermia, tâchez de vous 
armer de courage pour mettre vos caprices d'ac- 
cord avec la volonté de votre père; sinon, sachez 
que la loi d'Athènes, que je n'essayerai d'adoucir 
en aucune façon, vous destine à la mort ou à un 
vœu de célibat perpétuel. — Venez, mon Hippo- 
lyte ; qu'y a-t-il, mon amour ? — Allons, Démé- 
trius, et vous, Egée, venez avec moi. Je veux 
vous employer dans quelques affaires relatives à 



132 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ. 



notre mariage et conférer avec vous de quelque 
chose qui vous touche de très-près. 

Egée. — Vous accompagner sera pour nous et 
un devoir et un plaisir. 

{Sortent Thésée, Hippolyte, Démétrius, Egée 
et la suite") 

Lysandre. — Qu'y a-t-il donc, mon amour? 
Pourquoi vos joues sont-elles si pâles? comment se 
fait-il que leurs roses se soient si vite fanées? 

Hebmu. — Peut-être faute de la pluie que jioiir- 
rait facilement leur fournir la tempête de mes 
yeux. 

Lysandke. — Hélas ! d'après tout ce que j'ai 
lu, tout ce que j'ai entendu d'histoires vraies ou 
fabuleuses, jamais le cours du véritable amour 
ne coula paisible, mais tantôt il trouvait un obs- 
tacle dans une différence du sang.... 

Hermia. — O contrariété ! ce qui est haut sou- 
mis à l'esclavage de ce qui est bas ! 

Lysandee. — Tantôt il était mal greffé sur un 
tronc trop ancien. . . . 

Hebmia. — guignon ! ce qui est ti'Oji vieux 
engagé à ce qui est jeune ! 

' Lysandre. — Ou bien il dépendait du choix 
des parents.... 

Hermia. — enfer! choisir son amour par les 
yeux d'un autre ! 

Lysandre. — Ou bien si la sym])athie avait pré- 
sidé au choix, la guerre, la mort ou la maladfe ve- 
naient mettre le siège devant cet amour et en fai- 
saient quelque chose de fugitif comme un son, de 
jjassager comme une ombi'e, de court comme un 
rêve, de rapide comme l'éclair qui, dans la nuit 
noire, dévoile par un jet soudain de lumière la 
terre et le ciel, et que la gueule des ténèbres a dé- 
voré avant qu'on ait eu le temps de dire : regar- 
dez; si promptes à disparaître sont toutes les 
choses brillantes. 

Hermia. — Si donc les vrais amants ont tou- 
jours été contrariés, il faut croire que c'est un 
arrêt de la destinée ; prenons par conséquent 
notre épreuve en patience, puisque c'est une tra- 
verse habituelle aussi inséparable de l'amour que 
les pensées, les rêves, les soupirs, les vœux et les 
larmes, pauvre compagnie de l'imagination pas- 
sionnée. 

Lysandre. — Sagement pensé 1 Eh bien 1 écoute- 
moi, Hermia. J'ai une tante veuve, une douairière 
très-riche, et qui n'a pas d'enfants. Sa maison 
est <i sept lieues d'Athènes et elle m'aime comme 
un fils unique. Là, Hermia, je pourrai t' épouser 



sans que la dure loi d'Athènes puisse nous y pour- 
suivre. Donc, si tu m'aimes, évade-toi de la 
maison de ton père, demain soir; et je t'atten- 
drai dans le bois, à une lieue de la ville, à cette 
place même où je t'ai rencontrée avec Hélène 
une fois que vous alliez rendre votre culte à l'au- 
rore de Mai. C'est laque je t'attendrai. 

Hermia. — Mon bon Lysandre I je te le jure 
par l'arc le plus puissant de Cupidon, par la 
meilleure de ses flèches à la tête dorée, par la 
simplicité des colombes de Vénus, par tout ce qui 
enlace les âmes et fait prospérer les amours; par 
ce feu qui brûla la reine de Carthage lorsqu'elle 
vit le perfide Troyen s'enfuir à toutes voiles; par 
tous les serments que les hommes ont violés en 
plus grand nonibi-e que n'en ont jamais prononcé 
les femmes ; demain j'irai sûrement te rejoindre à 
la place que tu m'as indiquée. 

Lysandre — Tiens ta promesse, mon amour. 
Regarde, voici Hélène. 

£nlre HÉLÈNE. 

Hermia. — Dieu accompagne la belle Hilène ! 
Où allez- vous? 

Hélène. — M'appelez-vous belle? 0)i ! repre- 
nez ce mot de belle. Démétrius aime votre beauté 
à vous, ô heureuse belle. Vos yeux sont des 
étoiles polaires, et la douce musique de votre lan- 
gue est ]3lus mélodieuse que le chant de l'alouette 
à l'oreille du berger, lorsque les blés sont verts, 
lorsque les bourgeons de l'aubéjîine apparaissent. 
La maladie est contagieuse; oh ! que n'en est-il 
ainsi de la beauté! avant de partir, belle Hermia, 
j'aurais attrapé la vôtre. Mon oreille saisirait votre 
voix, mes yeux s'empareraient de vos yeux, ma 
langue s'approprierait la douce mélodie de votre 
langue. Si le monde était à moi, je le donnerais 
tout entier, Démétrius excepté, pour être trans- 
formée en votre personne. Oh 1 enseignez-moi 
comment vos yeux s'y prennent pour regarder et 
par quel art vous gouvernez les mouvements du 
cœur de Démétrius. 

Hermia. — Je le regarde en fronçant le sour- 
cil, et cependant il m'aime toujours. 

Hélène. — Oh! si vos regards courroucés 
pouvaient enseigner leur science à mes sourires ! 

Hermia. — Je lui donne des malédictions, et 
cependant il me donne de l'amour. 

Hélène. — Oh! si mes prières pouvaient éveil- 
ler une pareille affection ! 

Hermia. — Plus je le hais, plus il me poursuit. 



434 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



Hélène. — Plus ]e l'aime, plus il me liait. 

Hermia. — Sa folie, Hélène, n'est en rien ma 
faute. 

Hélène. — En rien, ce n'est que la faute de 
votre beauté. Oh! que je voudrais que cette faute 
fût mienne ! 

Hermia. — Prenez courage, il ne verra plus 
mon visage. Ly sandre et moi nous allons fuir 
ces lieux. Avant que je connusse Lysandre , 
Athènes me semblait un paradis. Oh! quels 
charmes possède donc mon amour pour avoir 
ainsi changé un paradis en enfer ? 

Lysandhe. — Hélène, nous allons vous décou- 
vrir nos projets. Demain, à la nuit, lorsque 
Phœbé contemplera sa face argentée dans le mi- 
roir des eaux et ornera de perles liquides les ta- 
pis du gazon, à cette heure qui cache toujours les 
évasions des amants, nous avons résolu de nous 
enfuir secrètement par les portes d'Athènes. 

Hermia. — El dans ce bois, où si souvent nous 
avions coutume, vous et moi, de nous coucher sur 
un lit de tendres primevères, en vidant nos cœurs 
de leurs doux secrets, nous nous retrouverons, 
mon Lysandre et moi; de là nous détournerons 
nos yeux d'Athènes pour aller chercher de nou- 
veaux amis et des sociétés nouvelles. Adieu, douce 
compagne de mes jeux ; prie pour nous et puisse 
un heureux destin t'accorder ton Démétrius ! Tiens 
parole, Lysandre ; maintenant il nous faut affamer 
nos yeux de la nourriture des amants jusqu'à de- 
main, à la pleine nuit. 

Lysandre. — Je tiendrai parole , Hermia. 
{Hermia sort.) Adieu, Hélène ! puisse Démétrius 
raffoler de toi comme tu raffoles de lui ! {Il sort.) 

Hélène. — Qu'il y a donc des personnes plus 
heureuses que d'autres ! Dans Athènes, je suis 
réputée aussi belle qu'Hermia ; mais à quoi cela 
me sert-il? Démétrius ne pense pas ainsi; il ne 
veut pas savoir ce que touf le monde sait excepté 
lui, et de même qu'il erre en raffolant des yeux 
d'Hermia, j'erre moi-même en admirant ses cjua- 
lités. Les choses viles et basses, sans valeur au- 
cune, l'amour peut les transformer et leur con- 
férer la beauté et la dignité. L'amour ne voit pas 
avec les yeux, mais avec l'esprit, et c'est pour- 
quoi l'ailé Cupidon est peint aveugle. Cet esprit 
de l'amour n'a aucun tact de jugement; des ailes 
et pas d'yeux, c'est bien l'image d'une précipi- 
tation étourdie. Aussi est-il si souvent trompé 
dans ses choix, qu'on dit que l'Amour est un en- 
fant. De même que les enfants taquins se mentent 



dans leurs jeux, ainsi l'amour se parjure en tous 
lieux. Avant que Démétrius eût contemplé les 
yeux d'Hermia, les serments qu'il n'appartenait 
qu'à moi seule tombaient comme grêle ; mais dès 
que cette grêle a eu senti la chaleur d'Hermia, 
elle s'est dissoute et a fondu ses serments en 
pluie. Je vais aller l'informer de la fuite de la 
belle Hermia, et alors il ira demain à la nuit la 
poursuivre dans le bois. S'il m'accorde des re- 
mercîments pour cette révélation, ce sera les 
acheter bien cher, mais au moins par ce moyen 
j'enrichirai mes souffrances en jouissant de sa vue 
pendant ce voyage au bois et pendant le retour. 
{Elle sor-t.) 



SCENE II. 

Atliènes, — Une cliambre dans la demeure de Quince. 

Entrent QUINCE, SNUG, BOTTOM , FLUTE, 
SNOUT et STARVELING. 

Quince. — Toute notre troupe est-elle ici? 

BoTTOM. — Vous feriez mieux de les appeler 
tous, les uns après les autres, dans l'ordre du 
papier. 

Quince. — Voici la liste des noms de tous ceux 
qu'on a jugés capables, dans tout Athènes, déjouer 
dans l'intermède que nous devons représenter 
devant le duc et la duchesse le soir du jour de 
leurs noces. 

BoTTOM. — D'abord, bon Pierre Quince, dites- 
nous le sujet de la pièce, puis lisez les noms des 
acteurs, et arrivons ainsi à notre affaire. 

Quince. — Pardi, notre pièce, c'est la très-la- 
mentable comédie et la mort très-cruelle de Pyrame 
et de Thisbé. 

BoTTOM. — Un bien bon ouvrage, je vous en 
réponds, et tout àfait gai. Maintenant, bon Pierie 
Quince, appelez les acteurs dans l'ordre de la liste. 
Messieurs, mettez- vous en rang. 

Quince. — Répondez à mesure que je vous ap- 
pellerai. — Nick Bottom, le tisserand 1 

BoTTOM. — Présent. Dites-moi le rôle qui 
m'appartient, et puis continuez. 

Quince. — Vous, Nick Bottom, vous êtes dé- 
signé pour le rôle de Pyrame. 

BoTTOM. — Qu'est-ce que c'est que Pyrame ? 
un amoureux ou un tyran ? 

Quince. — Un amoureux qui se tue très-bra- 
vement par amour. 



ACTE I, SCENE II. 



13S 



BoTTOM. — Il faudra quelques larmes pour bien 
représenter ce rôle ; si je le joue, l'auditoire n'a 
qu'à surveiller ses yeux, je ferai tomber des 
averses, je serai pathétique comme il faut. Pas- 
sons aux autres.... Cependant avant tout mon 
goût est pour les tyrans ; je pourrais jouer Hercule 
d'une rare façon, ou encore un rôle de pourfen- 
deur de chats, de manière à tout casser. 
Les rochers fulminants 
Et leurs chocs frémissants, 
Les verrous briseront 
Des portes des prisons, 
Et le char du Blatin 
Brillant dans le lointain 
Imposera perte ou gain 
A l'insensé Destin. 
Voilà qui était sublime. — Maintenant nommez les 
autres acteurs. — Cela, c'est l'humeur d'Her- 
cule , l'humeur d'un tyran ; un amant est plus 
plaintif. 

QuiNCE. ■ — François Flûte, le raccommodeur de 
soufflets ! 

Flhte. — Voilà, Pierre Quince. 

QuiNCE. — Vous vous chargerez du rôle de 
Thisbé. 

Fldte. — Qu'est-ce que Thisbé? Un chevalier 
errant? 

Quince. — C'est la dame que Pyrame doit 
aimer. 

Fldte. — Non, sur ma foi, ne me faites pas 
jouer un rôle de femme; j'ai la barbe qui me 
vient. 

Quince. — C'est égal, vous jouerez sous un 
masque et vous vous ferez une aussi petite voix 
que possible. 

BoTTOM. — Si je peux cacher mon visage, lais- 
sez-moi jouer aussi le rôle de Thisbé; je me ferai 
une voix monstrueusement petite. « Thisne, 
Thisne! — Ah! Pyrame, mon cher amour! ta 
Thisbé chérie, ta dame chérie ! » 

Quince. — Non, non ; il vous faudra jouer Py- 
rame ; et vous Flûte, Thisbé. 

BoTTOM. — Bien, continuons. 

Quikce. — Robin Starveling, le tailleur! 

Stakveling. — Voilà, Pierre Quince. 

Quince. — Robin Starveling, il vous faudra 
jouer la mère de Thisbé. — Tom Snout, le chau- 
dronnier! 

Snout — Voilà, Pierre Quince. 

QuiNCF.. — Vous, vous ferez le père de Py- 
rame; moi-même le père de Thisbé; vous, Snug, 



vous jouerez le rôle du lion, et j'espère mainte- 
nant que voilà une pièce bien montée. 

Snug. — Avez-vous le rôle du lion en ma- 
nuscrit? Si vous l'avez, donnez-le-moi, je vous 
prie, car j'ai besoin d'étudier longtemps. 

Quince. — Vous pouvez le jouer sans étude, 
car il ne s'agit que de rugir. 

BoTTOM. — Laissez-moi jouer aussi le lion, je 
rugirai de telle sorte que ce sera pour tout le 
monde un vrai plaisir de m'entendre; je rugirai 
de façon à faire dire au duc : k Laissez-le rugir 
encore, laissez-le rugir encore. » 

Quince. — Vous le joueriez d'une manière trop 
terrible ; vous effrayeriez tellement la duchesse et 
les dames qu'elles en crieraient, et cela suffirait 
pour nous faire tous pendre. 

Tous ENSEMBLE. — ; Cela suffirait pour nous 
faire pendre tous, autant que nous sommes de 
fils de nos mères. 

BoTTOM. — Je vous accorde, amis, que si vous 
effrayiez les dames au point de leur faire perdre 
l'esprit, elles ne se feraient aucun scrupule de 
vous faire pendre; mais je manoeuvrerai ma 
voi.x de telle sorte que je rugirai aussi douce- 
ment qu'une colombe amoureuse; je rugirai 
comme si c'était un rossignol. 

Quince. — Vous ne pouvez pas jouer d'autre 
rôle que Pyrame ; car Pyrame est un joli garçon, 
un homme comme il faut, comme on aime à en 
voir un jour d'été, un très-agréable cavalier et 
tout à fait gentilhomme ; vous voyez bien qu'il 
vous faut de toute nécessité jouer le rôle de 
Pyrame. 

BoTTOM. — Bien, je m'en chargerai. Avec 
quelle barbe vaudra-t-il mieux le jouer? 

Quince. — Celle que vous voudrez, parbleu. 

BoTTOM. — Je puis vous jouer le rôle avec une 
barbe couleur paille, ou avec une barbe orange 
foncée, ou avec une barbe rouge pourpre, ou 
avec une barbe couleur de crâne français, par- 
faitement jaune. 

Quince. — Quelques-uns de vos crânes fran- 
çais n'ont pas de poils du tout, vous jouerez donc 
votre rôle sans barbe. — Maintenant, messieurs, 
vous avez vos rôles; il me reste à vous recom- 
mander, à vous supplier instamment, à vous con- 
jurer de les avoir appris par cœur demain soir, 
et de venir me retrouver dans le bois attenant au 
palais, à un mille de la ville, au clair de lune. 
C'est là que nous répéterons, car si nous nous 
réunissons dans la ville, nous serons harcelés de 



136 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



Curieux et nos plans seront éventés. En attendant 
je vais dresser une liste des objets qui sont né- 
cessaires à la représentation de notre pièce. Je 
vous en prie, ne me manquez pas. 

BoTTOM. — Nous y serons; nous pourrons y | 



répéter plus à notre aise et sans crainte aucune. 
Messieurs, de l'application; soyez parfaits. Adieu. 

QijiNCE. — Nous nous réunirons au chêne du Duc. 

BoTTOM. — Cela suffit; si nous n'y sommes pas, 
brisez nos arcs. [Ils sortent.) 



ACTE II. 



SCENE PREMIERE. 

Un bois près d'Athènes. 

Entrent de côtés différents du bois, 
PUCK et UNE FÉE. 

PucK. — Eh bien! esprit! où errez-vous? 

LA FÉE. 

Par-dessus la colline, par-dessus la vallée. 

A travers les buissons, à travers les broussailles. 

Par-dessus les parcs, par-dessus les palissades, 

A travers l'eau, à travers le feu, 

Je glisse errante en tous lieux 

Plus rapide que la sphère de la lune. 

Je suis au service de la reine des fées 

Pour mouiller de rosée sur le gazon les cercles 

laissés par ses danses ; 
Les grandes primevères sont ses pensionnaires ; 
Sur leurs robes d'or vous voyez des taches, 
Ce sont les rubis, cadeaux des fées; 
Dans ces mouchetures, vivent leurs parfums. 
11 me faut chercher ici quelques gouttes de rosée 
Et suspendre une perle à l'oreille de chaque pri- 
mevère. 
Adieu, esprit rustique, je dois partir. 
•Notre reine et tous ses Elfes vont venir ici tout à 
l'heure. 

PucK, — Le roi tient ici ses fêtes cette nuit; 
prends garde que la reine ne vienne trop près 
de ses yeux, car Obéron est en proie à une colère 
sans mesure. Elle a pour page un aimable 
enfant volé à un roi indien , le plus doux petit 
mignon qu'elle ait jamais possédé, et le jaloux 
Obéron voudrait faire de l'enfant un cavalier 
de sa suite pour courir avec lui dans les forêts 



sauvages , mais elle retient de force le petit bien- 
aimé, le couronne de fleurs et fait de lui toutes ses 
joies. Aussi maintenant ils ne peuvent plusse ren- 
contrer dans un bosquet ou sur une pelouse, au 
bord d'une claire fontaine, ou sous la lumière cli- 
gnotante des étoiles, sans se quereller avec un tel 
tapage, que de frayeur tous leurs Elfes courent se 
blottir pour s'y cacher dans les coupes des glands. 

La fée. — Ou je me trompe bien sur votre 
figure et votre manière d'être, ou vous êtes cet 
esprit rusé et polisson qu'on appelle Robin bon en- 
fant. N'étes-vous pas cet esprit qui s'amuse à ef- 
frayer les filles des villages ; qui quelquefois met 
tout sens dessus dessous dans le moulin et empêche 
le beurre de venir dans la baratte de la ménagère 
essoufflée, et d'autres fois se plait à dépouiller la 
bière en fermentation de sa force capiteuse; celui 
qui égare les voyageurs nocturnes en riant de leurs 
mésaventures ? Ceux qui vous appellent Hobgo- 
blin et gentil Puck, vous faites leur ouvrage et 
vous leur portez bonheur ; u'êtes-vous pas cet 
esprit: 

Puck. — Tu as trouvé juste : c'est moi qui suis 
ce joyeux vagabond nocturne. J'amuse Obéron et je 
le fais sourire, lorsque je trompe quelque cheval 
gras, bien nourri de fèves, en imitant le hennisse- 
ment d'une pouliche en folie. Parfois je me blottis 
dans la coupe d'une commère sous la forme d'une 
pomme cuite; puis, lorsqu'elle veut boire, je tape 
contre ses lèvres et je répands la bière sur sa 
gorge parcheminée. La plus respectable aïeule, 
pendant cju'elle raconte la plus sombre de ses his- 
toires, nie prend souvent pour un escabeau à trois 
pieds; alors je me retire de dessous elle, et la 
voilà qui dégringole, en criant au tailleur, et s'étale 



ACTE II, SCÈNE I. 



437 




La fée. Ou je me trompe })1 
appelle Robin bon enfant. 



re et votre manière d'être 



êtes cet esprit rusé et polisson, qu'( 
(Acte II, scène i.) 



en toussant à pleine gorge ; alors tous les assistants 
en chœur se tiennent les côtes et se mettent à rire, 
et à rire encore davantage, et à éternuer et à 
jurer qu'ils n'ont jamais passé un si bon quart 
d'heure. Mais place, fée! Voici Obéron. 

La Fée. — Et voici ma maîtresse. Que n'est-il 
parti ! 

Entrent OBÉRON d'un côté et TITANIA 
de l'autre, chacun avec sa suite. 

Obéron. — Fâcheuse rencontre au clair de 
lune, orgueilleuse Titania ! 

TiTANu. — Qu'y a-t-il, jaloux Obéron? Fées, 
échappons-nous d'ici; j'ai juré de renoncer à son 
lit et à sa société. 

Obébon, — Arrête, capricieuse téméraire, ne 
suis-je pas ton seigneur? 



Titania. — S'il en est ainsi , que je sois ta 
dame alors! mais je sais à quelle époque tu t'es 
échappé de la terre des fées pour t'en aller sous 
la forme de Corin, l'asseoir tout le long du jour 
en jouant sur des chalumeaux de paille et en fai- 
sant des vers d'amour à l'amoureuse Phillida. 
Pourquoi es-tu venu ici, du fin fond des rivages 
escarpés de l'Inde, si ce n'est parce que la grosse 
Amazone, ta maîtresse en brodequins, ton amante 
guerrière, doit se marier au duc Thésée ? et tu es 
venu pour apporter à leur lit la joie et la pros- 
périté. 

Obéron. — Fi, Titania ! comment oses-tu es- 
sayer de reprendre ma conduite à propos d'Hip- 
polyte, lorsque tu sais que je connais ton amour 
pour Thésée? N'est-ce pas toi qui l'as guidé, à 
travers la nuit brillante, loin de Périgénie qu'il 



18- 



— 18 



133 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



avait enlevée? N'est-ce pas toi qui lui as fait 
rompre sa foi avec la belle Eglé, avec Ariane et 
Antiope? 

TiTANiA. — Ce sont là des inventions de la jalou - 
sie. Depuis le commencement de cette mi-été, 
nous n'avons pas pu une seule fois nous réunir sur 
une colline, dans une vallée, dans une forêt, dans 
une prairie, au bord d'une source coulant sur un 
lit de cailloux ou d'un ruisseau bordé de joncs, 
sur une plage marine baignée des vagues, pour y 
danser nos rondes légères, sur le sifflet du vent, 
sans que tu sois venu troubler nos jeux par tes 
querelles. Aussi les vents lassés d'être pour nous 
des ménétriers inutiles ont, comme pour se ven- 
ger, pompé dans la mer des brouillards contagieux 
qui, retombant sur la terre, ont à ce point rendu 
orgueilleuses les plus chétives rivières qu'elles en 
ont débordé de leurs rives. Le bœuf a donc porté 
en vain son joug, le laboureur perdu ses sueurs, 
et le blé vert s'est pourri avant que sa jeune tige 
eût pris la barbe. Le parc aux brebis leste vide au 
milieu du pacage submergé, et les corbeaux s'en- 
graissent de la chair des bêtes mortes de l'épizoo- 
tie ; la place où l'on jouait à la marelle est entiè- 
rement recouverte de boue, et les délicates allées 
tracées dans le gazon luxuriant, depuis qu'on ne 
les foule pas, ne sont plus reconnaissables. Les 
mortels humains réclament leur hiver ; il n'y a 
plus de nuit cjui soit réjouie par des hymnes ou 
des chants : aussi la lune, souveraine des flots, 
pâle de colère, noie-t-elle si bien toute l'atmosphère 
que les maladies rhumatismales abondent et que 
nous voyons les saisons se confondre par cedésordre 
de température ; les gelées à la tête blanche tom- 
bent dans le jeune sein de la rose vermeille, et 
comme par moquerie, un odorant chapelet de 
douces fleurs de l'été fait un collier au cou du 
vieil hiver et une couronne à son crâne glacé. Le 
printemps, l'été, l'opulent automne et le hargneux 
hiver échangent entre eux les costumes qui leur 
wnt propres, et leurs produits sont tellement bou- 
leversés que le monde étonné ne sait plus quelle 
saison règne ou ne règne pas. Le germe de ces 
maux vient de nos débats, de nos dissensions; 
c'est nous qui en sommes les auteurs et la cause 
première. 

Obéron. — Portez-y remède, alors; cela ne 
tient qu'à vous. Pourquoi Titania veut-elle con- 
trarier son Obéron ? je ne te demande qu'un 
])etit enfant volé pour en faire mon page d'hon- 
neur. 



TiTANU. — Mettez votre cœur en paix, le pays 
des fées tout entier ne me payerait pas cet enfant. Sa 
mère était une fidèle de mon ordre. Que de fois 
elle a babillé à mes côtés pendant la nuit, au sein 
de l'atmosphère chargée d'odeurs de l'Inde ! Que 
de fois elle s'est assise avec moi sur les jaunes 
sables de Neptune pour regarder les navires mar- 
chands embarqués sur les flots ! Comme nous 
nous amusions à voir les voiles devenir enceintes 
et prendre un gros ventre aux caresses du vent I 
Avec quelle gentille etonduleuse démarche, pous- 
sant en avant son ventre, alors riche de mon jeune 
écuyer, elle se plaisait à imiter leur balancement, 
voguant à terre pour aller me chercher des baga- 
telles, et puis revenant à moi comme d'un voyage, 
riche de marchandises. Mais comme elle était mor- 
telle, elle mourut de cet enfant; pour l'amour 
d'elle, je l'élève, et, pour l'amour d'elle, je refuse 
de m'en séparer. 

Obéron. — Combien de temps avez-vous l'in- 
tention de rester dans ce bois ? 

TiTAjjiA. — Peut-éti'e jusqu'après le mariage de 
Thésée ; si vous voulez paisiblement prendre part 
à nos rondes et voir nos fêtes du clair de lune, 
venez avec nous ; sinon éviiez-moi, et de mou 
côté j'aurai soin de ne pas approcher des places 
que vous fréquenterez. 

Obéron. — Donne-moi cet enfant et j'irai avec 
.toi. 

Titania. — Pas pour tout ton royaume des gé- 
nies. Partons, fées ; nous allons nous fâcher pour 
tout de bon, si je reste plus longtemps. 

(Titania sort avec sa suite.') 

Obéron. — Bien, va ton chemin, tu ne sortiras 
pas de ce bosquet, que je ne t'aie fait payer cette 
insulte. Mon gentil Puck, viens ici. Tu te rappelles 
bien ce jour où, assis sur un promontoire, j'écou- 
tais une sirène, montée sur un dauphin, exhalant 
des sons si doux et si harmonieu.x que la mer re- 
vêche devint courtoise en entendant ses accords, 
et que certaines étoiles s'élancèrent follement 
hors de leurs sphères pour écouter la musique de 
cette fille de la mer. 

Puck. — Je me le rappelle. 

Obéron. — Ce jour-là même je vis (mais tu ne 
pus le voir) Cupidon tout armé volant entre la terre 
et la froide lune. Il visa une belle Vestale assise 
sur un trône d'occident et détacha sa flèche d'a- 
mour de son arc, avec un effort énergique, comme 
s'il eût voulu percer à la fois cent mille cœurs ; 
mais je pus voir la flèche enflammée du jeune 



ACTE II, SCÈNE I. 



139 



Cupidon s'éteindre dms les chastes rayons de la 
lune humide, et l'impériale prêtresse passa, plon- 
gée dans ses méditations virginales, l'imagination 
libre de pensées d'amour. Cependant je remar- 
quai où le trait de Cupidon retomba ; ce fut sur 
une petite fleur d'occident, auparavant blanche 
comme le lait, mais maintenant pourpre grâces à 
la blessure de l'amour; c'est la fleur que les jeunes 
filles appellent : vague d'amour. Va me chercher 
cette fleur; je te l'ai montrée une fois. Son suc 
égoutté sur des paupières fermées par le sommeil 
a le pouvoir de faire raffoler tout homme ou toute 
femme de la première créature vivante aperçue 
au réveil. Va me chercher cette herbe et sois de 
retour avant que le Léviathan ait eu le temps de 
nager une lieue. 

PucK. — Je mettrai une ceinture autour de la 
terre en quarante minutes. (// sort.) 

Obéron. — Une fois que j'aurai ce suc, j'épie- 
rai Titania pendant qu'elle dormira et je le ferai 
tomber sur ses yeux ; alors la première créature 
venue que ses regards apercevront au réveil, que 
ce soit un lion, un ours, un loup ou un taureau, la 
guenon la plus tracassière, ou le singe le plus re- 
muant, elle le poursuivra avec toute l'énergie de 
l'amour, et avant que j'efface le charme de ses 
yeux, ce que je puis faire avec une autre plante, 
je me ferai donner son page. — Mais qui vient ici? 
je suis invisible et je vais écouter leur entretien. 

Entrent DÉMÉTKIUS et HÉLÈNE le suivant. 

Démétrius. — Je ne t'aimepas ; par conséquent 
cesse de me poursuivre. Où sont Lysandre et la 
belle Hermia? Je veux tuer l'un : l'autre m'a tué. 
Tu m'as dit qu'ils s'étaient sauvés dans ce bois ; 
m'y voilà dans le bois, et stupide comme une de 
ses souches parce que je ne puis pas y rencontrer 
mon Hermia. Va-t'en, hors d'ici, ne me suis 
plus. 

Hélène. — Vous m'attirez après vous , dur 
cœur de diamant, et cependant ce n'est pas du fer 
que vous attirez, car mon cœur est fidèle comme 
l'acier ; abandonnez votre pouvoir d'attirer, et je 
perdrai tout pouvoir pour vous suivre. 

Démétrius. — Est-ce que je cherche à vous 
séduire? Est-ce que j'ai pour vous des paroles cour- 
toises ? et n'est-ce pas au contraire avec une en- 
tière franchise c[ue je vous dis : je ne vous aime 
pas et je ne peux pas vous aimer? 

Hélène. — Et je ne vous en aime que davan- 
tage même pour cela. Je suis votre épagneul, Dé- 



métrius ; plus vous me battrez, plus je me frotte- 
rai contre vous pour vous caresser. Traitez-moi 
au moins comme votre épagneul ; méprisez-moi, 
frappez-moi, négligez-moi, perdez-moi, pourvu 
que vous m'accordiez seulement la permission de 
vous suivre tout indigne que je suis. Quelle place 
plus basse puis-je mendier dans votre amour, que 
d'être traitée comme vous traitez votre chien ? et 
cependant cette place est pour moi d'un prix 
inestimable. 

Démétrius. — Ne mets pas trop à l'épreuve la 
haine de mon âme, car je suis malade lorsque je 
te regarde. 

Hélène. — Et moi je suis malade lorsc[ue je ne 
vous vois pas. 

Démétrius. Vous faites courir un trop grand 
risque à votre pudeur, en quittant ainsi la ville, en 
vous remettant aux mains d'un homme qui ne vous 
aime pas et en confiant à l'occasion favorable de 
la nuit et aux mauvais conseils d'un lieu solitaire 
le riche tré.sor de votre virginité. 

Hélène. — Votre vertu est ma garantie contre 
de telles craintes. Il ne fait pas nuit lorsque je re- 
garde votre visage, aussi ne puis-je croire que je 
suis au milieu de la nuit ; et ce ne sont pas non 
plus les nombreuses compagnies qui manquent à 
ce bois, car vous comprenez à mes veux l'univers 
entier en vous. Comment donc pourrait-on dire 
que je suis seule, lorsque le monde est là pour me 
contempler ? 

Démétrius. — Je vais m'enfuir et me cacher 
dans les fougères en te laissant à la merci des 
bêtes sauvages. 

Hélène. — La bête la plus sauvage n'a pas un 
cœur pareil au vôtre. Fuyez quand il vous plaira; 
l'histoire sera retournée ; ce sera Apollon qui fuit 
et Daphné qui tient la chasse, la colombe qui 
poursuit l'oiseau de proie, la tendre biche qui se 
hâte, et double sa vélocité naturelle pour atteindre 
le tigre. O inutile vélocité, lorsque c'est la timidité 
qui poursuit et la bravoure qui fuit! 

Démétrius. — Je ne m'arrêterai pas à écouter 
tes récriminations : laisse-moi partir, ou si tu t'obs- 
tines à nie suivre, sache bien d'avance que je t'ou- 
tragerai dans ce bois. 

Hélène. — Vous m'outragez déjà au temple, à 
la ville, à la campagne, partout. Fi, Démétrius! vos 
méchancetés jettent un opprobre sur mon sexe; 
nous ne pouvons pas monter à l'assaut de l'amour 
comme les hommes le peuvent; nous sommes 
faites pour être courtisées et non pour courtiser. 



140 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ. 



Je te suivrai et je ferai un ciel de mon enfer en 
mourant de cette main qui m'est si chère. 

{Sortent Démétrius et Hélène.) 
Obéron. — Adieu, nymphe, bon espoir! Avant 
que cet homme sorte de ce bosquet, c'est lui qui 
cherchera ton amour et toi qui le fuiras. 

Rentre PUCK. 

Obéron. — M'apportes-tu la fleur? sois le bien- 
venu, esprit vagabond. 

PocK. — Oui, la voilà. 

Obéron. — Je t'en prie, donne-la-moi. Je con- 
nais un coin du bois où le thym exhale ses sen- 
teurs, où croissent les grandes primevères et les 
violettes à la tête penchée , et que recouvrent 
presque comme d'un dais les chèvrefeuilles à l'o- 
deur délicieuse, les suaves roses musquées et les 
églantines; la couleuvre s'y dépouille de sa peau 
émaillée, juste assez large pour habiller une fée, 
et Titania s'y repose dans le sommeil à certaines 
heures de la nuit de la fatigue des danses et des plai- 
sirs. Avec le jus de cette plante, je frotterai ses yeux 
et je la remplirai de détestables fantaisies. Prends- 
en aussi un peu, et cherche dans ce bosquet ; il 
s'y trouve une jeune Athénienne amoureuse d'un 
jeune homme dédaigneux. Mouille les yeux de 
celui-ci, mais fais attention que la dame soit le pre- 
mier objet qu'il aperçoive. Tu reconnaîtras le 
jeune homme à ses vêtements athéniens. Exécute 
la chose avec assez de soins pour qu'il devienne 
plus amoureux d'elle qu'elle de lui, et puis sois 
exact à venir me retrouver avant le premier chant 
du coq. 

PucK. — Soyez sans crainte, Monseigneur; 
votre serviteur exécutera vos ordres. 

{Ils sortent.) 



SCENE IL 

Une autre partie du bois. 

Entre TITANIA avec sa suite. 

Titania. — Allons, maintenant une ronde et 
une chanson de fée, puis vous sortirez pendant 
un tiers de minute ; les unes iront tuer les veis 
dans les boutons des roses, les autres faire la 
guerre aux chauves-souris et leur enlever le cuir 
de leurs ailes pour faire les habits de mes petits 
Elfes, d'autres chasseront le hibou criard qui, toute 
la nuit, insulte et gourmande nos délicats Esprits. 



Chantez maintenant pour m' endormir; puis allez 
remplir vos fonctions et laissez-moi reposer. 

CHANT. 

I.A PREMIÈRE FÉE CHANTE. 

Serpents tachetés à la double langue, 
Hérissons épineux, ne vous faites pas voir; 
Lézards et orvets, ne soyez pas méchants. 
N'approchez pas de notre reine des fées. 

LE CHOEUR DES FÉES. 

Philomèle, fais entrer ta mélodie 

Dans notre doux chant de berceuse. 

Lulla, luUa, lullaby : lulla, lulla, lullaby. 

Que jamais malheur. 

Maléfice, ni charme 

Ne s'approche de notre aimable reine ; 

Ainsi, bonne nuit, avec le lullaby. 

SKCONDE FÉE. 

Araignées lîlandières, ne venez pas ici ; 
Arrière, faucheux aux longues pattes, arrière! 
Noirs escarbots, n'approchez pas; 
Chenilles et limaçons, ivofiènsez pas. 

LE CHCffiUR. 

Philomèle, fais entrer ta mélodie 

Dans notre doux chant de berceuse. 

Lulla, lulla, lullaby : lulla, lulla, lullaby. 

Que jamais malheur. 

Maléfice, ni charme 

Ne s'approche de notre aimable reine; 

Ainsi, bonne nuit, avec le lullaby. 

LA PREMIÈRE FÉE. 

Partez, sauvez-vous; maintenant tout va bien. 

Qu'une de nous reste à distance, en sentinelle. 

{Les fées sortent, Titania s''endort.) 

Entre OBERON, qui exprime le suc de la fleur 
sur les yeux de Titania, 

L'être que tu verras en l'éveillant 
Prends-le pour objet de ton sincère amour; 
Ainie-le et languis pour lui. 
Que ce soit veau, chat ou bien ours. 
Léopard ou sanglier au poil hérissé 
Qui apparaisse à tes yeux 
Lorsque tu t'éveilleras, qu'il soit ton chéri. 
Éveille-toi lorsque quelque vile créature sera 
proche de toi. (// sort.) 

Entrent LYSANDRE et HERMIA. 

LvsANDRE. — Mon cher amour, vous n'en pou- 
vez plus de fatigue à force d'errer dans ce bois, 
et pour vous dire la vérité, j'ai perdu notre che- 



ACTE II, SCENE II. 



141 




QuiNCE. Oli ! monstrueux ! oh ! étrange 
Au secours! 

min. Si vous le jugez bon, Herniia, nous nous re- 
poserons et nous attendrons que le jour vienne 
nous prêter son aide. 

Hermia. — Je le veux bien, Lysandre; choisis- 
sez-vous un lit, car pour moi je vais reposer ma 
têle sur ce banc de gazon. 

Ltsaniibe. — La même touffe de gazon nous 
servira d'oreiller à tous deux. Un même cœur, 
un même lit, deux poitrines et une seule foi. 

Hemiia. — Nenni, mon bon Lysandre. Pour 
l'amour de moi, mon chéri; éloignez-vous encore 
un peu plus; ne vous couchez pas si près. 

Lysandre. — Oh! ma douce amie, prenez mes 
paroles dans un sens innocent; dans les conversa- 
tions entre amants c'est par l'amour qu'ils doivent 
interpréter le sens de leurs paroles. Je veux dire 
que mon coeur est si étroitement uni au vôtre que 



messieurs! 
(Acte III, se. I.) 

veux dire que nos deux poitrines sont enchaînées 
par un même serment, en sorte que nous avons 
deux poitrines et un seul serment. Ne me refusez 
donc pas d'établir à vos côtés ma chambre à cou- 
cher; car en m'étendant ainsi près de vous, je 
laisse debout ma sincérité; 

Hermia. — Vraiment, Lysandre équivoque 
très-gentiment. Honte à ses manières et à sa 
fierté, si Hermia a voulu dire que Lysandre men- 
tait! Mais, charmant ami, par amour et par cour- 
toisie, couchez-vous plus loin. En bonne décence 
humaine, il est admis qu'une telle sépai'ation con- 
vient entre un vertueux jeune homme et une 
vierge; éloignez-vous donc quelque peu et bonne 
nuit, mon doux ami. Puisse ton amour ne s'alté- 
rer jamais jusqu'à ce que ta douce vie finisse! 

Lysandre. — A cette belle prière je réponds 



cette union ne nous laisse qu'un seul cœur. Je | amen, amen, et que ma vie finisse au moment où 



142 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



ma fidélité finira! Voici mon lit; que le sommeil 
t'accorde tout son repos. 

Hermia. — Et qu'il prenne la moitié de ce sou- 
hait pour en fermer les yeux de celui qui me l'a- 
dresse. {Ils s'endorment.) 

Entre PUCK. 

A travers toute la forêt j'ai erré, 

Mais d'Athéniens je n'en ai pas vu un seul, 

Sur les yeux de qui je pusse essayer 

La force que possède cette fleur pour inspirer 

l'amour. 
Nuit et silence I — Qui donc est ici ? 
Il porte les vêtements d'Athènes ; 
C'est cet homme qui, m'a dit mon maître, 
Méprise la jeune fille athénienne. 
Et voici la jeune fille, sommeillant profondément, 
Sur la terre humide et fangeuse. 
Gentille âme ! elle n'a pas osé se coucher 
Près de cet indigent d'amour, de ce bourreau de 

courtoisie. 
[Il presse la fleur sur les paupières de Lysandre.) 
Rustre, je verse sur tes yeux 
Tout le pouvoir que ce charme possède. 
Lorsque tu t'éveilleras, que l'amour défende 
Au sommeil d'occuper sa place dans tes yeux. 
Ainsi, réveille-toi, lorsque je serai parti. 
Car je dois maintenant retourner vers Obéron. 
(// sort.) 

Entrent DÉMÉTRIUS et HÉLÈNE, courant. 

Hélène. — Arrête, quand bien même tu de- 
vrais me tuer, mon doux Démétrius. 

DÉMÉTRIUS. — Arrière! je te l'ordonne; cesse 
de m'obséder ainsi. 

Hélène. — Oh! vas-tu donc me laisser dans les 
ténèbres? ne fais pas cela. 

Démétrius. — Arrête, ou il y va de ta vie. Je 
veux m'en aller seul. , [Il sort.) 

Hélène. — Oh! cette poursuite passionnée 
m'a mise hors d'haleine. Plus je l'implore et 
moins j'obtiens. Heureuse est Hermia, en quelque 
endroit qu'elle se trouve, car elle a des yeux 
adorables et qui séduisent. Comment ses yeux 
sont-ils devenus si brillants? Ce n'est point par les 
larmes salées, car s'il en était ainsi, mes yeux 
sont plus souvent baignés que les siens. Non, non, 
je suis aussi laide qu'une ourse, car les bêtes qui 
me rencontrent s'enfuient de frayeur; aussi n'est- 
ce pas une merveille, si Démétrius fuit ma pré- 
sence comme celle d'un monstre. Quel miroir 



coupable et menteur m'a fait comparer mes yeux 
avec les célestes sphères des yeux d'Hermia? — 
Mais qui donc est ici ? Lysandre étendu à terre ? 
Est-il mort, ou dort-il? je ne vois pas de sang, 
pas de blessure. Lysandre, si vous êtes vivant, 
éveillez-vous, mon cher seigneur. 

Lysandre, s" éveillant. — Ah ! je passerai à tra- 
vers le feu pour l'amour de ta douce personne, 
lumineuse Hélène ! la nature montre ici son art, 
en me faisant voir ton cœur à travers ta poitrine. 
Où est Démétrius? Oh ! quel nom mieux fait que ce 
vil nom pour périr sous mon épée ? 

Hélène. — Ne parlez pas ainsi, Lysandre ; ne 
parlez pas ainsi. Qu'est-ce que cela fait qu'il 
aime votre Hermia ? qu'est-ce que cela fait, sei- 
gneur ? Hermia ne vous en aime pas moins tou- 
jours; ainsi soyez heureux. 

Lysandre. — Heureux avec Hermia! non, je 
regrette maintenant les minutes ennuyeuses que 
j'ai dépensées avec elle. Qui donc ne voudrait pas 
échanger un corbeau contre une colombe? La 
volonté de l'homme est gouvernée par sa raison, 
et la raison me dit que vous êtes la vierge la plus 
digne. Les choses en croissance ne sont mûres 
qu'à leur saison, et c'estainsi que ma jeunesse, jus- 
qu'à présent, n'était pas mûre pour la raison; 
mais maintenant que je touche au point culmi- 
nant de l'excellence humaine, le jugement devient 
le général de ma volonté et me conduit vers vos 
yeux où je lis des histoires d'amour écrites dans 
le plus riche livre d'amour. 

HÉLÈNE. — Étais-je donc née pour une mo- 
querie si cruelle ? Quand donc ai-je mérité de 
votre part un si cruel mépris ? N'est-ce pas assez, 
n'est-ce pas assez,jeune homme, de n'avoir jamais, 
jamais pu mériter un doux regard des yeux de 
Démétrius, sans que vous insultiez encore à mon 
insuffisance ? En vérité, oui, en vérité vous m'ou- 
tragez en me faisant ainsi la cour par dérision. 
Mais portez-vous bien. — Je suis forcée d'avouer 
que je vous croyais un gentilhomme plus réelle- 
ment noble. Oh! faut-il qu'une femme repoussée 
par un homme soit encore insultée par un autre ! 
{Elle sort.) 

Lysandre. — Elle ne voit pas Hermia. — Her- 
mia, sommeille ici, et puisses-tu ne jamais ap- 
procher de Lysandre, car ainsi que l'excès des 
plus douces choses finit par inspirer à l'estomac 
le plus profond dégoût et que les hérésies qu'on 
abandonne sont le plus haïes de ceux qu'elles ont 
trompées, ainsi toi, mon excès et mon hérésie. 



ACTE II, SCENE II. 



143 



soisliaïe de tous, mais avant tous, de moi. Et vous, 
puissances de mon être, appliquez tout votre 
amour et toutes vos forces à honorer Hélène et à 
faire de moi son chevalier. (// sort.) 

Hermia, s'érei/lant. — Au secours! Lysandre! 
au secours ! Fais ton possible pour arracher ce ser- 
))ent qui ramjie sur mon sein ! Hélas ! miséricorde ! 
quel rêve j'ai fait là! Lysandre, regardez comme 
je tremble de crainte ! Il me semblait qu'un ser- 
pent me mangeait le cœur et que vous restiez 



tranquillement assis, souriant durant cette cruelle 
torture. — Lysandre ! eh quoi, il s'est éloigné? — 
Lysandre ! seigneur ! — Comment, il ne peut ni'en- 
tendre? il est paitiPpas un son, pas un mot? — 
Hélas ! où ètes-vous ? répondez, si vous m'entendez ! 
Parlez au nom de tout ce que vous aimez I je m'éva- 
nouis presque de frayeur. Vous ne répondez pas ? 
alors je vois bien que vous vous êtes éloigné. Je 
veux vous trouver à l'instant, vous ou bien la mort. 
(Elle sort.) 



ACTE III. 



SCENE PREMIERE. 

Le bois. — Titania est coucïiée entlormie. 

Entrent QUINCE , SINUG, BOTTOM , FLUTE, 
SNOUT et STARVELING. 

BoTTOM. — Sommes-nous tous réunis? 

QuiNXE. — Exactement, exactement, et voici 
une place qui convient à mer>eille à notre répé- 
tition. Ce petit carré de gazon sera notre thé'itre, 
ce fourré d'aubépine notre chambre pour nos cos- 
tumes, et nous allons répéter le drame en action, 
juste comme nous le jouerons devant le duc. 

BoTTOM. — Peter Quince? 

QuiKCE. — Qu'y a-t-il, tracassier de Bottora? 

BoTTOM. — 11 y a dans cette comédie de Pj- 
rame et Thishé des choses qui ne plairont jamais. 
D'abord Pyrame doit tirer son épée pour se tuer, 
ce que les dames ne peuvent souffrir. Que répon- 
dez-vous à cela? 

Snout. — Par Notre-Dame ! c'est terriblement 
à craindre. 

Stauveling. — Je crois que nous pourrons 
laisser là la tuerie lorsque la pièce sera jouée. 

BoTTOM. — Pas du tout ; j'ai trouvé un moyen 
pour tout concilier. Ecrivez-moi un prologue, et 
que votre prologue semble dire que nous ne nous 
ferons pas de mal avec nos épées et que Pyrame 
ne s'est pas tué réellement, et pour mieux les ras- 
surer encore, dites-leur que moi, Pyrame, je ne 



suis pas Pyrame, mais Bottom le tisserand. Cela 
leur enlèvera toute crainte. 

QoiNCE. — Bien, nous aurons un prologue ainsi 
conçu, et il sera écrit en vers alternés de six et 
de huit pieds. 

BoTTOJi. — Non, non, ajoutez deux de plus; 
qu'il soit écrit en vers de huit et de dix. 

Snout. — Est-ce que les dames n'auront pas 
peur du lion? 

Starveling. — Je le crains bien, je vous as- 
sure. 

BoTTOM. — Messieurs, il vous faut prendre la 
peine de mûrement réfléchir. Dieu nous protège 1 
Amener un lion parmi des dames est une chose 
à redouter, car il n'y a pas d'oiseau sauvage plus 
terrible que le lion vivant ; et nous ferons hien 
d'y regarder à deux fois. 

Sa'out. — Eh bien 1 mais il faut qu'un autre 
prologue dise que ce n'est pas un lion. 

BoTTOM. — Voilà; il faudia que vous disiez son 
nom, et qu'on voie la moitié de son visage au 
travers du mufle du lion, et lui-même parlera au 
travers, en disant ceci ou quelque chose de pro- 
chain: (t Mesdames, ou belles dames, je vous con- 
seille, ou je vous supplie, ou je vous conjure de 
n'avoir pas peur et de ne pas trembler : ma vie 
i-épond de la vôtre. Si vous veniez à croire que je 
suis un lion véritable, ma vie serait fort en danger; 
mais je ne suis rien de pareil; je suis un homme 
comme les autres hommes, i Et alors qu'il vienne 



144 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ. 



déclarer son nom et leur dire nettement : i Je 
suis Snug, le menuisier. ^ 

QuiNCE. — Bien, cela sera ainsi, mais il y a 
deux choses très-difficiles. La première, c'est d'a- 
mener le clair de lune dans une chambre, car vous 
le savez, Pyrame et Thisbé se rencontrent au clair 
de lune. 

Snug. — Y aura-t-il clair de lune la nuit où 
nous jouerons notre comédie? 

BoTTOM. — Un calendrier! un calendrier ! re- 
gardez dans l'almanach ; cherchez le clair de lune, 
cherchez le clair de lune! 

QuiNCE. — Oui, la lune brillera cette nuit-là. 

BoTTOM. — Oh bien ! alors vous pourriez laisser 
ouvert un des châssis de la grande fenêtre de la 
salle où nous jouerons, et la lune luira par le 
châssis. 

QuiNCE. — Oui, ou bien encore cjuelqu'un peut 
entrer avec un buisson d'épines et une lanterne 
et dire qu'il vient pour défigwer ou pour repré- 
senter la personne du clair de lune. H y a encore 
autre chose; il nous faut un mur dans la grande 
chambre; car Pyrame et Thisbé, dit l'histoire, se 
parlaient à travers la fente d'un mur. 

Snug. — Vous ne pourrez jamais introduire un 
mur dans la salle. Qu'en dites-vous, Bottom? 

BoTTOM. — Un homme ou un autre pourra re- 
présenter un mur; qu'il ait seulement sur lui un 
peu de plâtre, ou de terre glaise, ou de crépi 
pour signifier muraille, et puis qu'il tienne ses 
doigts écartés comme cela, et à travers cette fente 
Pyrame et Thisbé chuchoteront. 

QuiNCE. — Si cela peut se faire, alors tout va 
bien. Venez, asseyons-nous autant que nous sommes 
de fils de nos mères, et répétons nos rôles. Py- 
rame, c'est vous qui commencez. Lorsque vous 
aurez fini votre discours vous entrerez dans ce 
fourré, et ainsi de suite, chacun selon les indica. 
lions de son rôle. 

Entre PUCK, au fond du théâtre, 

PucK. — Qu'est-ce que c'est que ces rustiques 
imbéciles qui sont là à faire leurs embarras si 
]>rès du berceau où dort la reine des fées? Quoil 
une comédie en répétition ! je veux en être audi- 
teur, et peut-être acteur aussi , si je vois une 
raison de l'être. 

Quiis'CE. — Parlez, Pyrame. Thisbé, avancez. 

Pyrame. — Thisbé, les fleurs exhalent des 
odieuses douces. 

QuiNCE. — Odeurs! odeurs! 



PYRAME. 

Exhalent des odeurs douces! 

Ainsi fait ta respiration, ma chère, très-chère 

Thisbé. 
Mais, chut ! j'entends une voix, reste ici un tout 

peiit moment. 
Et dans cjuelques instants je viendrai apparaître à 

tes yeux. (// snrt.) 

PucK, à part. — Le plus étrange Pyrame assu- 
rément qui ait jamais joué sur cette terre. 

{Il sort.) 

Thisbé. — Dois-je parler, maintenant? 

QuiNOE. — Et oui, parbleu! vous devez parler; 
car, vous comprenez, il n'est sorti que pour voir 
un bruit qu'il a entendu, et il va rentrer. 

THISBÉ. 

Très-brillant Pyrame, au teint blanc comme lelis. 
Aux couleurs semblables à la rose rouge sur la 

triomphante ronce. 
Très-vif jeune homme et aussi très- aimable yu?/ 
Aussi fidèle que le plus fidèle coursier qui jamais 

ne se fatiguerait, 
J'irai te rejoindre, Pyrame, à la tombe de Nini. 

QuiNCE. — La tombe de Ninus, bonhomme ! 
mais vous ne devez pas dire cela encore; c'est ce 
que vous répondrez à Pyrame, vous récitez tout 
votre rôle à la fois, répliques et tout. Pyrame, en- 
trez; votre réplique est passée; elle commence à: 
« Qui jamais ne se fatiguerait. » 

Thisbé. — Aussi fidèle que le plus fidèle cour- 
sier c[ui jamais ne se fatiguerait. 

Rentrent PUCK et BOTTOM, avec une tête d'âne. 

Pyrame. — Si je l'étais, belle Thisbé, je ne se- 
rais qu'à toi. 

Quince. — Oh! monstrueux! oh! étrange! 
nous sommes ensorcelés. Récitons nos prières, 
me.ssieurs ! fuyons, messieurs! Au secours! 

[Sortent Quince, Snug, Flûte, Snout et Star- 
veling.) 

PucK. — Je vais vous suivre. Je vais vous don- 
ner une chasse à travers les marécages, à travers 
les buissons, à travers les fourrés, à travers les 
ronces ; quelquefois je serai un cheval, quelque- 
fois un limier, un cochon, un ours stupide, quel- 
quefois une flamme, et je hennirai, j'aboierai, je 
grognerai, je rugirai, je brûlerai tour à tour, 
comme le cheval, le limier, le cochon, l'ours et la 
flamme. {Il sort.) 

BoTTOM. — Pourquoi s'enfuient-ils? C'est une 
farce qu'ils me jouent pour me faire peur. 




I — 19 



146 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



Rentre SNOUT. 

Snout. — Oh ! Bottoni ! comme tu es changé \ 
Qu'est-ce que je vois sur tes épaules? 

BoTTOM. — Qu'est-ce que vous voyez? Une tète 
d'âne qui vous appartient. Est-ce là ce que vous 
voyez? (^Snoiit sort .) 

Rentre QUINCE. 

QuiNCE. — Dieu te bénisse, Bottom ! Dieu te 
bénisse ! tu es transformé. {Il sort.) 

BoTTOM. — Je vois ce que veut leur malice; 
c'est de faire de moi un une, pour m'effiayer s'il 
leur est possible. Mais qu'ils fassent tout ce qu'ils 
pourront, moi je ne bougerai pas de cette place; 
et je me promènerai de long en large et je chan- 
terai pour qu'ils entendent bien que je n'ai pas peur. 
(// chante.) 
Le merle si noir de couleur 
Avec son bec orange foncé, 
La grive avec sa note si juste, 
Le roitelet aux petites plumes. 
TiTANiA, s' éveillant. — Quel ange m'éveille sur 
mon lit de fleurs? 

BOTTOM, chantant. 
Le pinson, le moineau et l'alouette, 
Le coucou gris avec son plain-chant 
Dont plus d'un écoule la note 
Sans oser lui répondre non.... 
car en vérité qui voudrait perdre son esprit à dis- 
puter avec un si fol oiseau? Qui voudrait donner 
le démenti à un oiseau, quand bien même il 
crierait coucou à n'en plus finir ? 

TiTANiA. — Je t'en prie, charmant mortel, 
chante encore ; mon oreille est éprise de la mé- 
lodie de ta voix autant que mon œil est captivé 
par la beauté de ta forme ; et la force de ta remar- 
quable distinction me contraint irrésistiblement, 
dès mon premier regard, à te dire, à te jurer que 
je t'aime. 

BoTTOM. — lime semble, maîtresse, que vous 
auriez peu de raisons pour cela, et cejiendant, 
pour dire la vérité, la raison et l'amour font ra- 
rement compagnie au jour d'aujourd'hui; c'est 
grand dommage que d'honnêtes voisins n'essayent 
pas d'en faire une paire d'amis. Certes, je puis 
plaisanter à l'occasion, comme vous voyez. 
TiTANiA. — Tu es aussi sage que tu es beau. 
BoTTOM. — Non, ni sage non plus; mais si j'avais 
assez d'esprit pour sortir de ce bois, j'en aurais 
assez pour ce que je veux faire présentement. 
TiTANiA. — Ne désire pas sortir de ce bois ; tu 



resteras ici, que tu le veuilles ou non. Je suis un es- 
prit d'un ordre peu commun, l'été dure éternel- 
lement dans mes États et je t'aime. Ainsi, viens 
avec moi ; je te donnerai des fées pour te servir ; 
elles iront te chercher des diamants au fond du 
gouffre marin et chanteront pendant que tu dor- 
mn-as sur les fleurs écrasées ; je te purgerai si 
bien de ta matérialité mortelle que tu seras tout 
semblable à un esprit de l'air. Fleur des Pois, 
Toile d'Araignée! Phalène! Graine de Moutarde! 

Fleupi des Pois. — Me voici. 

Toile d'Araignée. — Me voici. 

Phalène. — Me voici. 

Gkaine de Moutarde. — Me voici. 

Tous quatre ensemble. — Où faut-il aller? 

TiTANiA. — Soyez aimables et polis pour ce 
gentilhomme ; sautillez à ses côtés dans ses pro- 
menades et gambadez devant ses yeux • nourris- 
sez-le d'abricots et de groseilles, de raisins pour- 
prés, de figues vertes et de mûres ; dérobez aux 
bourdons leur sac à miel, et pour flambeaux de 
nuit, coupez leurs cuisses chargées de cire que 
vous allumerez aux flammes des yeux du ver 
luisant, afin d'éclairer mon bien-aimé à son cou- 
cher et à son lever ; arrachez les ailes peintes des 
papillons pour écarter de ses yeux endormis les 
rayons de la lune; saluez-le. Elfes, et faites -lui 
vos courtoisies. 

Fleur des Pois. — Salut, mortel! 

Toile d'Araionée. — Salut! 

Phalène. — Salut! 

Graine de Moutarde. — Salut ! 

BoTTOM. — Je rends grâce de tout cœur à 
Vos Seigneuries. Plairait-il à Votre Seigneurie de 
me dire son nom? 

Toile d'Araignée. — Toile d'Araignée. 

BoTTOM. — Je désire faire plus amplement 
connaissance avec vous, mon bon monsieur Toile 
d'Araignée; si je me coupe le doigt, j'aurai la 
hardiesse de m'adresser à vous. Votre nom, hon- 
nête gentilhomme ? 

Fleur des Pois. — Fleur des Pois. 

BoTTOM. — Présentez tous mes respects, je vous 
prie, à madame Gousse votre mère et à monsieur 
Cosse votre père. Mon bon monsieur Fleur des 
Pois, je désire également faire plus ample con- 
naissance avec vous. Votre nom, je vous en prie. 
Monsieur ? 

Graine de Moutarde, — Graine de Moutarde. 

BoTTOM. — Mon bon monsieur Graine de Mou- 
tarde, je connais parfaitement votre patience. Ce 



ACTE III, SCÈNE I. 



147 



lâche géant Roa^tbeef a dévoré plus d'un gentil- 
homme de votre maison. Je vous assure que vos 
parents m'ont fait venir les larmes aux yeux plus 
d'une fois. Je désire continuer votre connaissance, 
mon bon monsieur Graine de Moutarde. 

TiTAUiA. — Allons, faites-lui escorte, condui- 
sez-le à mon berceau. Il me semble que la lune 
regarde avec des yeux humides, et lorsqu'elle 
pleure toutes les petites fleurs pleurent aussi, se 
lamentant sur quelque virginité violée. Enchaînez 
la langue de mon bien-aimé, conduisez-le en si- 
lence. , {Ils sortent.) 



SCENE II. 

Une autre partie du bois. 

Entre OBÉRON. 

Oeéron. — Je suis curieux de savoir si Titania 
s'est éveillée et quel est ce premier objet dont elle 
doit raffoler jusqu'à l'excès, qui s'est offert à ses 
yeux, — Voici mon messager. 

Entre PUCK. 

Obéron. — Eh bien, fou d'esprit, quel est le 
divertissement à l'ordre de nuit dans ce bosquet 
enchanté? 

PucK. — Ma maîtresse est amoureuse d'un 
monstre. Tout près de son berceau clos et réservé, 
où elle se livrait quelques instants au sommeil, une 
bande de paillasses, grossiers artisans qui travail- 
lent pour leur pain dans les échoppes d'Athènes, 
s'étaient réunis pour répéter une pièce destinée 
aux divertissements du jour de noces du grand 
Thésée. Le plus parfait imbécile de toutes ces stu- 
pides espèces, qui jouait dans leur comédie le rôle 
de Pyrame, ayant quitté le lieu de la scène et étant 
entré dans un fourré, j'ai profité de l'occasion qu'il 
m'offrait ainsi, pour lui fixer sur la tête un mufle 
d'âne. Mais \\ fallait donner la réplique à saThisbé 
et mon cabotin revient en scène. Dès qu'ils l'ont 
aperçu, comme des oies sauvages qui ont vu l'oi- 
seleur venir à elles en se courbant, ou comme des 
corneilles à tète i-ousse réunies en troupe, qui, à 
la détonation du fusil, saisies de panique s'enlèvent 
en croassant, se séparent les unes des autres et ba- 
layent le ciel de leur vol effaré, voilà que tous ses 
camarades se sont enfuis devant lui. A coups de 
piedje les renverse les uns sur les antres; ilscrient 
au meurtre et appellent du secours d'Athènes. Leur 



pauvre bon sens ainsi égaré par la force de leur 
terreur, toutes les choses inanimées ont eu dès lors 
permission de leur nuire; les ronces et les épines 
s'accrochent à leurs vêtements, enlevant à leurs 
propriétaires qui les cèdent sans résistance , 
celles-ci leurs manches, celles-là leurs chapeaux. 
Je leur donnais la chasse en proie à ces épou- 
vantes après avoir laissé ici le doux Pyrame mé- 
tamorphosé, lorsque le hasard a voulu que Titania 
s'évefllât à ce moment et devînt sur-le-champ 
amoureuse d'un âne. 

Obéron. — Je n'aurais vraiment pu inventer 
aussi bien que ce qui est arrivé. Mais as-tu frotté, 
comme je te l'avais ordonné , les yeux de l'Athé- 
nien avec le suc d'amour ? 

PucK. — Cette aflaire est aussi tei'minée. Je l'ai 
trouvé dormant et ayant à ses côtés la jeune 
femme athénienne , qu'à son réveil il verra néces- 
sairement. 

Entrent DÉMÉTRIUS et HERMIA. 

Obéron. — Attends un instant; voici l'Athé- 
nienne en question. 

PucK. — C'est bien la même femme, mais ce 
n'est pas le même homme, 

DÉMÉTRIUS. — Oh I pourquoi repoussez-vous 
ainsi celui qui vous aime tant? Gardez ces paroles 
cruelles pour un cruel er.nemi. 

Hermia. — Je me borne maintenant à te rebu- 
ter, mais je te traiterai d'une pire façon, car tu 
m'as, je le crains, donné des motifs de te mau- 
dire. Si tu as tué Lysandre dans son sommeil, tu 
as déjà les pieds dans le sang, plonges-y jusqu'à 
la tète en me tuant aussi. Le soleil n'était pas aussi 
fidèle au jour que Lysandre m'était fidèle ; est-ce 
que jamais il aurait abandonné Hermia endormie? 
Je croirais aussi volontiers que la terre peut être 
percée de part en part et que la lune glissant à 
travers son centre peut s'en aller aux antipodes 
chercher quei-elle à ce plein midi lumineux que son 
frère y fait briller à cette lieure! Il est impossible 
que tu ne l'aies pas assassiné ; un assassin doit 
avoir ton regard, ce même air sinistre, farouche 
que je te vois. 

DÉMÉTRIUS. — Non, c'est l'air que doit avoir un 
homme assassiné, et c'est ce que je suis, puiscjue 
mon cœur est traversé d'outre en outre par votre 
implacable cruauté; et cependant, vos regards à 
vous l'homicide, sont aussi sereins, aussi bril- 
lants, que 'V^énus est là-bas sereine et brillante 
dans sa lumineuse sphère. 



■148 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



Hebmia. — Qu'est-ce que tout cela peut avoir 
à faire avec mon Lysandre ? Où est-il ? Oh ! mon 
bon Démétrius, donne-le-moi; veux-tu? 

Démétkius. — J'aimerais mieux donner sa car- 
casse à mes lévriers. 

Hermia. — Loin d'ici, mâtin! loin d'ici, chien! 
lu as à la lin poussé hors de ses bornes ma pa- 
tience de jeune fille. L'as-tu donc assassiné? Si 
cela est, cesse d'être compté parmi les hommes ! 
Oh! dis une fois au moins la vérité, dis la vérité, 
par égard pour moi ! Tu n'aurais jamais osé le re- 
garder en face pendant qu'il était éveillé; l'as-tu 
donc tué dans son sommeil? Oh! le courageux ex- 
ploit ! Est-ce qu'un ver, une vipère ne pouvaient 
pas en faire autant? Mais c'est une vipère qui a 
fait cette action, car jamais une vipère n'a piqué 
avec une langue plus double que la tienne, serpent ! 

Démétrius. ' — Vous dépensez votre colère mal 
à propos, et pour une offense imaginaire. Je n'ai 
point sur moi le sang de Lysandre, et il n'est pas 
mort autant que je sache. 

Aermia. — Alors, dis-moi, je t'en prie, qu'il est 
en sécurité. 

Démétrius. — Et si je pouvais vous répondre, 
que gagnerais-je à cela ? 

Hermia. ■ — • Le privilège de ne jamais me voir, 
et c'est sur cette parole que je quitte ta présence 
abhorrée; ne me revois jamais, qu'il soit mort ou 
non ! (Elle sort.) 

Démétrius. — Il est inutile de vouloir la suivre 
tant qu'elle est en proie à cette violente humeur ; 
je m'en vais donc rester ici quelque peu de 
temps. Le poids du chagrin devient plus lourd de 
toute la charge de la dette que le sommeil en ban- 
queroute ne lui rembourse pas ; peut-être voudra- 
t-ilme payer quelque léger à-compte, si j'attends 
ici qu'il vienne me proposer des arrangements. 
(// se couche à terre et s''endort.) 

Obéron. — Qu'as-tu fait? tu t'es complète- 
ment trompé et lu as versé le suc d'amour sur les 
yeux de quelque amant fidèle. De ta méprise il 
résultera nécessairement la rupture d'un amour 
fidèle et non le changement d'un amour ingrat en 
amour sincère. 

PucK. — Le destin est maître suprême; pour 
un homme qui garde sa foi , un million d'autres 
mentent à la leur, entassant serments sur ser- 
ments. 

Obéron. — Cours plus rapide que le vent, tout 
au travers de ce bois, et fais en sorte d-» découvrir 
Hélène d'Athènes. Sa pauvre âme est toute ma- 



lade et son visage est tout pâle de la fatigue des 
soupirs qui coûtent cher à la fraîcheur de son 
sang. Arrange-toi pour l'amener ici par la puis- 
sance de quelque illusion ; moi je vais charmer 
les yeux de celui-ci avant qu'elle n'arrive. 

Phck. — Je pars, je pars; regarde comme je 
vole , plus rapide que la flèche lancée par l'arc 
d'un Tartare. [Il sort.) 

Obéron, exprimant le suc de la fleur sur les 
paupières de Démétrius : 
Suc de celte fleur pourprée 
Blessée par l'arc de Cupidon, 
Pénètre dans le globe de ses yeux ; 
Que son amante, lorsqu'il l'apercevra. 
Brille à ses yeux avec autant de gloire 
Que la Vénus du ciel. — 
Si à ton réveil elle se trouve devant toi. 
Implore d'elle ton remède. 

Rentre PUCK. 

PuCK. 

Chef de notre bande féerique, 

Hélène est ici tout près. 

Et le jeune homme objet de ma méprise 

La suit, réclamant le salaire d'un amant. 

Nous payons-nous le spectacle de leur comédie 

d'amour? 
Seigneur, quels fous que ces mortels ! 

Obéron. 
Tien.s-toi à l'écart; le tapage qu'ils font 
Va forcer Démétrius à se réveiller. 

PucK. 
Alors deux à la fois vont faire la cour à une 

seule. 
Cela doit former évidemment un divertissement 

unique, 
Et ces choses-là me plaisent d'autant plus 
Qu'elles vont davantage de travers. 

Rentrent LYSANDRE et HÉLÈNE. 

Lysandre. — Pourquoi donc croyez-vous que 
je vous courtise par mépris ? Le mépris et la déri- 
sion ne se manifestent jamais par des larmes ; 
voyez, je pleure lorsque je vous jure mon amour ; 
des serments qui naissent ainsi montrent par leur 
naissance même toute leur vérité. Comment pou- 
vez-vous trouver la ressemblance du mépris 
dans des choses qui vous démontl^nt leur sincé- 
rité par lesmarc[ues évidentes de la bonne foi? 

Hélène. — Vous vous enfoncez de plus en plus 
dans votre malice. Oh! quel combat à la fois diabo- 



ACTE III, SCENE II. 



n9 




Lysandre. Je n'avais aucun jugement lorsque je lui jur; 
HÉLÈNE. Et TOUS n'en avez pas davantage, à mon avis, 

lique et saint, lorsque la vérité tue la vérité. Ces 
serments sont à Hermia; voulez-vous donc l'aban- 
donner? Pesez, un serment contre un serment et la 
balance donnera un résultat nul ; les protesta- 
tions d'amour que vous m'adressez et celles que 
vous lui avez adressées, mises dans deux plateaux 
pèseront un poids égal, les unes et les autres éga- 
lement légères comme des fables. 

Lysandre. — Je n'avais aucun jugement lorsque 
je lui jurai mon amour. 

Hélème. — Et vous n'en avez pas davantage, à 
mon avis, maintenant que vous l'abandonnez. • 

L-ÏSA.NDRE. — Démétrius l'aime et il ne vous 
aime pas. 

Démétrius se réveille. — O Hélène! déesse! 
nymphe ! perfection divine ! A quel objet, mon 
amour, comparerai-je tes yeu.x ? auprès d'eux le 
cristal est trouble. Oh! comme elles me paraissent 



maintenant que 



(Acte III, se. n.) 



mûres pour le baiser, ces friandes cerises de tes 
lèvres, et comme elles tentent les miennes! Lorsque 
tu élèves ta main, la blanche neige glacée des som- 
mets du Taurus que caressent les vents de l'Orient 
paraît noire comme le corbeau ; oh ! laisse-moi 
baiser cette princesse de blancheur, ce sceau de 
béatitude ! 

Hélène. — O guignon! enfer! je vois que 
vous êtes tous d'accord pour faire de moi votre 
jouet. Si vous étiez polis et si vous connaissiez 
la courtoisie, vous ne me feriez pas une aussi 
grande offense. Ne pouvez-vous vous contenter de 
me haïr l'un et l'autre, comme je sais que vous le 
faites, sans encore vous mettre d'accord pour 
vous moquer de moi? Si vous étiez réellement ce 
que vous paraissez être, c'est-à-dire des hommes, 
vous ne traiteriez pas ainsi une dame bien née ! 
Quoi! m'adresser des vœux, des serments, louer 



150 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



emphatiquement mes attraits lorsque je suis sûre 
que vous me haïssez du fond de vos cœurs ! Vous 
êtes tous deux rivaux pour aimer Hei-mia, et 
maintenant vous êtes tous deux rivaux pour vous 
moquer d'Hélène. C'est un bel exploit, une mâle 
entreprise que de tirer des larmes des yeux d'une 
pauvi-e fille par vos moqueries ! Aucun homme 
réellement noble ne voudrait offenser ainsi une 
vierge et éprouver la patience d'une pauvre âme 
par une pareille torture, à cette seule lin de s'en 
amuser comme vous le faites. 

Lysandre. — Vous êtes cruel, Démétrius ; ne 
soyez pas ainsi. Vous aimez Hermia, vous savez 
que je ne l'ignore pas. Eh bien! maintenant je 
vous cède de ma pleine volonté et du plus profond 
de mon cœur tous mes droits sur l'amour d'Her- 
mia, et je vous demande en retour de me céder 
les vôtres sur Hélène que j'aime et que j'aimerai 
jusqu'à ma mort. 

HÉLÈNE. — Jamais l'ailleurs n'ont dépensé tant 
de menteuses paroles. 

DÉMÉTRins. — Lysandre, garde ton Hermia ; 
je n'en veux pas. Si je l'ai jamais aimée, tout cet 
amour s'est évanoui. Mon cœur n'a séjourné chez 
elle que comme un visiteur de passage, et mainte- 
nant il est revenu à son vrai logis, qui est Hélène, 
pour y demeurer à jamais. 

LisANDUE. — Hélène, cela n'est pas. 

Démétrius. — Ne calomnie pas une sincérité 
que tu ignores, si tu ne veux pas payer le prix de 
ta calomnie à gros intérêts. Regarde, voici là-bas 
ton amour qui vient, voici ta bien-aimée ! 

Rentre HERMIA. 

Hermia. — La nuit ténébreuse, qui prive l'œil 
d ' ses fonctions, augmente la vivacité de l'oreille, 
en sorte que pour l'affaiblissement qu'elle fait 
subir au sens de la vue, elle accorde au sens de 
l'ouïe une double compensation. Mon œil n'a pu 
te trouver, Lysandre, mais mon oreille, je l'en re- 
mercie, t'a découvert au son de ta voix. Mais 
pourquoi donc m'as-tu quittée si peu galam- 
ment? 

Lysandre. — Pourquoi resterait-il, celui que 
l'amour presse de ])artir? 

Hkrmia. — Quel amour jjouvait presser Lysan- 
dre de quitter mon coté? 

Lysandre. — L'amour qui défendait à Lysan- 
dre de resler est celui de la belle Hélène qui dore 
la nuit de plus de l'ayons que toutes les rondelles 
de flammes et tous les yeux de lumière du ciel. 



Pourquoi me cherches-tu? Est-ce que mes paroles 
ne te font pas comprendre que ce qui m'a fait te 
quitter ainsi est la haine que je te porte ? 

Hermia. • — Vous ne parlez pas comme vous 
pensez, cela ne peut pas être. 

Hélène. — Hélas! elle aussi fait partie du 
complot ! Je vois maintenant qu'ils se sont ligués 
tous trois pour arranger cette mauvaise plaisan- 
terie à mes dépens. Injurieuse Hermia! très-in- 
grate fille! conspirez-vous donc avec ces hommes? 
vous êtes-vous donc concertée avec eux pour 
m'amorcer par cette détestable raillerie? Toutes 
les confidences que nous avons partagées, tous nos 
serments de sœurs, toutes les heures que nous 
avons passées ensemble et qui nous faisaient re- 
procher au temps aux pieds rapides de nous sé- 
parer si vite, tout cela est-il donc oublié ? Notre 
amitié du temps de l'école, notre enfantine inno- 
cence, les avez-vous oubliées? Que de fois, Hermia, 
semblables à deux déesses artistes, nous avons avec 
nos aiguilles créé ensemble une fleur ; toutes deux 
travaillant sur le même patron, assises sur le même 
coussin, gazouillant toutes deux un même chant; 
avec un même ton de voix, comme si nos mains, 
nos flancs, nos voix, nos âmes formaient un même 
tout indissoluble. Ainsi nous avons grandi ensem- 
ble, pareilles à deux cerises séparées en appa- 
rence, mais unies dans leur séparation même; pa- 
reilles à deux fruits charmants formés sur la 
même tige, avec deux corps, mais avec un seul 
cœur. Deux au premier comme les manteaux des 
armoiries qui n'appartiennent qu'à un seul et qui 
sont couronnés d'un seul cimjer. Voulez-vous 
maintenant mettre en pièces notre ancienne ami- 
tié pour bafouer votre pauvre amie de concert 
avec ces hommes? Cela n'est pas d'une amie, cela 
n'est pas d'une jeune fille. Notre sexe tout entier 
aussi bien cjue moi pourrait vous reprocher une 
telle action, quoique je sois seule à sentir cette 
injure. 

Hermia. — Je suis confondue de vos paroles 
intempérantes; je ne vous méprise pas, c'est vous 
qui semblez me mépriser. 

HÉLÈNE. — N'avez-vous pas engagé Lysandre 
à me suivre comme par moquerie et à vanter mon 
visage et mes yeux ? Et votre autre amoureux, 
Démétrius, qui tout à l'heure me repoussait du 
pied, ne l'avez-vous pas aussi engagé à m'appeler 
déesse, Nymphe, objet divin, rare, précieux, 
céleste? Pour(|uoi parle-t-il à celle qu'il hait? et 
pourquoi Lysandre nie-t-il votre amour, cette 



ACTE III, SCENE II. 



IS1 



richesse de son âme, et \ient-il m'offrir son aflec- 
tion, si ce n'est par \os propres excitations, de votre 
propre consentement? Qu'y faire, si je ne suis 
pas aussi en faveur que vous, aussi entourée d'a- 
mour, aussi fortunée, si je suis au contraire mal- 
heureuse à l'excès d'aimer sans être aimée ? vous 
devriez me plaindre et non pas me mépriser pour 
cela. 

Hermia. — Je ne comprends pas ce que vous 
voulez dire. 

Hélène. — Oui, oui, continuez; feignez des 
mines affligées, faites-moi des grimaces lorsque 
j'ai le dos tourne ; clignez des yeux les uns aux 
autres, soutenez sans broncher cette aimable plai- 
santerie; cette comédie bien menée jusqu'au bout 
trouvera sa chronique. Si vous aviez ombre de 
sensibilité, de noblesse et de savoir-vivre, vous 
ne feriez pas de moi un tel objet de risée. Mais por- 
tez-vous bien; tout ceci est en partie ma faute; la 
mort ou l'absence la répareront bientôt. 

Lysandre. — Arrêtez, belle Hélène ; écoutez 
mes excuses; belle Hélène, mon amour, ma vie, 
mon âme ! 

Hélèxe. - — Oh ! excellent ! 

Hermia. • — Mon ami, ne la raillez pas ainsi. 

Démétrius. — Si elle ne peut vous fléchir, moi 
je puis vous contraindre. 

Lysandee. — Tu ne peux pas plus me contrain- 
dre qu'elle me fléchir ; tes menaces n'ont jiasplus 
de force que ses faibles prières. Hélène, je t'aime; 
oui, sur ma vie, je t'aime ; sur cette vie que je per- 
drais pour toi , je jure de prouver qu'il est un 
menteur a celui qui dira que je ne l'aime pas. 

Démétrius — Je dis, moi^ que je t'aime plus 
qu'il ne peut t'aimer. 

Lysakdre. — Si telle est ta prétention, viens 
un peu à l'écart, et prouve qu'elle est fondée. 

Démétrius. — Allons, vite, partons. 

Hermia. — Lysandre, où tout cela veut-il en 
venir ? 

Lysandre. — Arrière, Éthiopienne! 

Démétrius. — Non, non, il ne viendra pas. 
Monsieur a l'air de s'emporter, il fait semblant de 
vouloir me suivre, mais il ne bouge pas. Vous êtes 
un homme dompté, allez ! 

Lysandre, à Hermia. — Lâche-moi, chatte! 
mauvaise herbe ! vile créature ! lâche-moi, ou je 
vais te secouer de moi comme un serpent. 

Hermia. — Pourquoi étes-vous devenu si gros- 
.sier? quel est ce changement, mon doux amour? 

Lysandre. — Ton amour ! à bas, Tarlare hâlée ! 



à bas, médecine exécrée! potion détestée, à 
bas ! 

Hermia. — Est-ce que vous plaisantez? 

Hélène. — Oui, en vérité, et ainsi faites-vous 
vous-même. 

Ly'Sandre. — Démétrius, je tiendrai la parole 
que je t'ai donnée. 

Démétrius. — Je voudrais avoir votre enga- 
gement, car je m'aperçois qu'un faible lien suffit 
pour vous retenir ; je ne me fie pas à votre parole. 

Lysandre. — Quoi! me faut-il donc la frapper, 
la battre, la laisser pour morte? Quoique je la 
haïsse, je ne veux pas lui faire de mal 

Hermia. — Eh! quel plus grand mal pouvez- 
vous me faiie cjue la haine? vous me haïssez ! et 
pourquoi? hélas 1 mon amour, quelle nouvelle! 
ne suis-je plus Hermia? n'êtes-vous plus Lysan- 
dre? je suis aussi belle maintenant que je l'étais 
naguère. Cette nuit vous m'aimiez ; cependant, 
cette nuit vous m'avez quittée. Ainsi donc vous 
m'avez quittée? oh! les dieux m'en préservent! 
quittée sérieusement? oserai-je le croire? 

Lysandre. — Oui, sur ma vie, et je ne désire plus 
te voir jamais. Ainsi tu peux bannir tout espoir, 
toute incertitude et tout doute. Sois certaine que 
rien n'est plus vrai; ce n'est pas une plaisanterie 
que ma haine pour toi et mon amour pourHélène. 

Hermia. — Hélas! Ah, jongleuse ! chancre de 
fleurs! voleuse d'amour! quoi, êtes-vous donc ve- 
nue pendant la nuit et m'avez-vous volé le cœur 
de mon amant? 

Hélène. — Adorable, sur ma foi! N'avez-vous 
donc aucune pudeur, aucune réserve virginale, 
aucun atome de décence? Comment! vous voulez 
donc forcer ma langue bien apprise à d'iinpa 
tientes réponses ! Fi I ti ! l'hypocrite ! Fi ! la poupée 

Hermia. — Poupée ! ah ! vraiment ! je vois main- 
tenant le but de ces plaisanteries. Je vois qu'elle 
a fait comparer nos deux statures à Lysandre, 
elle a fait valoir sa haute taille, et sa personne, 
sa grande personne, son altitude l'aura emporté 
dans son esprit. Mais vous étes-vous donc élevée 
si haut dans son estime parce que je suis si petite 
et si naine ? Quelle est la mesure de ma petitesse, 
dis-moi, grande perche bariolée? Quelle est la 
mesure de ma petitesse? je ne suis pas encore si 
petite que mes ongles ne puissent atteindre à tes 
yeux. 

Hélène. — Je vous en prie, quoique vous vous 
moquiez de moi, gentilshommes, ne lui perm.ettez 
pas de me battre; je n'ai jamais été méchante, je 



182 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



n'ai jamais eu aucun talent pour l'injure; je suis 
une yraie fille pour la couardise ; ne me laissez 
pas battre par elle. Peut-être vous pensez que 
parce qu'elle est un peu plus petite que moi, je 
puis lui tenir tète ! 

Hf.rmia. — Plus petite ! elle le répète encore , 
Yous l'entendez. 

Hélène. — Bonne Hermia, ne soyez pas si amère 
pour moi. Jevous ai toujours aimée, Hermia, j'ai 
toujours gardé vos secrets, je ne vous ai jamais 
fait de tort, si ce n'est que par amour pour Dé- 
métrius, je lui ai révélé votre fuite dans ce bois. Il 
vous a suivie,- et moi par amour, je l'ai suivi; mais 
il m'a chassée avec une humeur méchante, et m'a 
menacée de me frapper, de me fouler aux pieds et 
même de me tuer; et maintenant si vous voulez 
me laisser partir tranquillement, je rapporterai ma 
folie à Athènes, et je ne vous suivrai pas davan- 
tage; laissez-moi partir, vous voyez combien je 
suis simple et folle. 

Hkrmia. — Eh bien, partez! qui donc vous re- 
tient ? 

Hélènr. — Un cœur insensé que je laisse ici 
derrière moi. 

Hermia. — Pour qui ce cœur? pour Lysandre? 

Hélène. — Pour Démétrius. 

Lysandre. — Sois sans crainte, Hélène, elle 
ne te fera pas de mal. 

Démétrius. — Non, Monsieur, elle ne lui en fera 
])as, quoique vous preniez sa défense. 

Hélène. — Oh ! lorsqu'elle est en colère, elle 
est maligne et rageuse ; c'était une diablesse lors- 
qu'elle était à l'école; elle est violente quoiqu'elle 
soit toute petite. 

Hf.rmia. — Petite , encore une fois ! elle ne 
trouve rien à dire qu'à m'appeler toujoui's naine 
et petite! est-ce que vous allez la laisser m'in- 
sulter ainsi? laissez-moi, que je l'attrape. 

Lysanfire. — Tirez-vous de là, naine, être mi- 
nuscule fait de l'herbe renouée qui empêche de 
grandir, grain de verre, gland de chêne. 

Démétrius. — Vous vous montrez beaucou)i 
trop officieux ponr celle qui méprise vos services. 
Laissez-la tranquille; ne parlez pas d'Hélène, ne 
prenez pas son parti , car si vous avez la prétention 
de manifester jamais pour elle la plus petite appa- 
rence d'amour, vous payerez votre audace. 

Lysandre. — Maintenant qu'Hermia ne me re- 
tient plus, suis-moi, si tu l'oses, pour que nous 
décidions lequel de nous deux a les meilleurs 
droits sur Hélène. 



Démétrius. — Te suivre ! allons donc ! je mar- 
cherai avec toi côte à côte et d'un même pas. 
[Démélriiis et Lysandre sortent.) 

Hermia. — Toute cette querelle est votre œuvre, 
Madame ; ne vous en allez pas. 

Hélène. — Je ne me fie pas à vous, moi. Je ne 
resterai pas plus longtemps dans votre maudite 
compagnie. Vous avez des mains plus promptes 
que les miennes à griffer, mais j'ai des jambes 
plus longues que les vôtres pour m'enfuir. 
{Elle sort.) 

Hermia. — Je suis confondue et je ne sais que 
dire. [Elle sort ) 

Oeébon. — Et tout cela est la faute de ta né- 
gligence! Tu commets toujours des erreurs, à 
moins que ce ne soit volontairement que tu t'a- 
muses a de sernblables polissonneries. 

PucK. — Croyez -moi, roi des ombres, c'est une 
méprise de ma part. Ne ni'avez-vous pas dit que je 
reconnaîtrais l'homme à ses vêlements athéniens ? 
Je suis si peu blâmable dans l'exécution de vos 
ordres cjue c'est bien un Athénien dont j'ai mouillé 
les yeux; mais je suis peu contrit que les choses 
aient tourné de la sorte, car leur bisbille m'a paru 
fort amusante. 

OnÉRON. — Tu vois que ces amoureux cherchent 
une place pour se battre. Dépêche-toi, Robin, 
épaissis la nuit, recouvre immédiatement le ciel 
étoile d'un brouillard qui retombe sur la terre 
aussi noir que rAchéron,et conduis si bien de tra- 
vers ces rivaux irrités qu'ils ne puissent marcher 
dans les sentiers l'un de l'autre. Donne quel- 
quefois à ta voix le son de celle de Lysandre et 
fais bondir Démétrius par des injures acerbes ; 
d'autres fois raille à la façon de Démétrius, et fais- 
les courir ainsi sans qu'ils puissent se rencontrer 
jusqu'à ce que le sommeil imitateur de la mort 
abatte sur leurs fronts ses pieds de plomb et ses ailes 
de chauve-souris. Alors exprime sur les paupières 
de Lysandre cette herbe dont la liqueur a la pro- 
priété jjienfaisante de débarrasser de toute erreur 
le pouvoir de la vue et de rendre aux objets leur 
aspect accoutumé. Lorsqu'ils se réveilleront en- 
suite, toute cette dérision leur semblera un rêve 
et une vision stérile, et ces amants s'en retourne- 
lont à Athènes unis par une amitié qui ne cessera 
qu'à la mort. Pendant que je t'occupe à celte af- 
faire, je m'en irai voir la reine et je réclamerai 
son enfant indien, puis je délivrerai ses yeux en- 
chantés de la vne du monstre, et la paix sera, 
partout rétablie. 




I — 20 



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LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



PucK. — Mon féerique seigneur, cela doit être 
fait en toute hâte , car les rapides dragons de la 
nuit fendent les nuages à plein vol, et là-bas brille 
le messager de l'Aurore, à l'approche duquel les 
fantômes errant de ci et delà se rendent en troupe 
à leurs logis, dans les cimetières. Déjà tous les es- 
j)rits damnés qui ont leurs sépultures dans les 
carrefours des chemins et dans le lit des eaux ont 
regagné leurs couches vermineuses,car de crainte 
que le jour n'éclaire leurs hontes, ils s'exilent vo- 
lontairement de la lumière et doivent pour tou- 
jours rester associés avec la nuit au noir visage. 

Obkron. — Mais nous sommes des esprits d'une 
autre sorte. J'ai souvent chassé avec l'amant de 
l'Aurore, et je puis comme un forestier parcou- 
rir les bosquets, jusqu'à ce moment où les portes 
de l'Orient, toutes rouges de flammes, s'ouvrant 
sur Neptune avec de splendides et joyeux rayons, 
changent en or jaune ses vertes vagues salées. 
Néanmoins, dépêche-toi ; il nous faut terminer 
cette affaire avant qu'il soit jour. {Il sort.) 

PncK. 
Par monts et par vaux , par monts et par vaux 
Je vais les mener par monts et par vaux ; 
Je suis redouté à la campagne et à la ville : 
Lutin, mène-les par monts et par vaux 

En voici un qui vient. 

Rentre LYSANDRE. 

Lysandre. — Où es-tu, orgueilleux Démétrius? 
parle maintenant. 

PucK. — Ici, drôle; dégaine et en garde. Où 
es-tu? 

Lysandre. — Je vais te rejoindre immédiate- 
ment. 

PucK. — Alors, suis-moi sur un terrain plus 
égal ! {Lysandre sort en suivant la voix.) 

Rentre DÉMÉTRIUS. 

Démétrius. — Lysandre, parle donc ! Fuyard ! 
lâche 1 tu l'es donc enfui ? parle ! dans quel buis- 
son es-tu fourré ? où caches-tu ta tête ? 

PucK. — Lâche, est-ce que tu vas rester là 
à menacer aux étoiles et à informer les buissons 
que tu réclames un duel, sans venir jamais.' Viens 
donc, poltron; viens donc, bambin : je vais te 
fouetter avec une verge; il est déshonoré celui 
qui tire une épée contre toi. 

Démétrius. — Certes, je le rejoins; es-tu là? 

PucK. — Suis ma voix; ce n'est pas ici que nous 
essayerons notre courage. 



Rentre LYSANDRE. 
Lysandre. — Il marche devant moi et me défie 
sans cesse; et lorsque j'arrive à l'endroit où il m'a 
appelé, je le trouve parti. Le manant est beau- 
coup plus léger des talons que moi. Je l'ai suivi 
en toute hâte, mais il avait fui avec plus de hâte 
encore; si bien que me voilà engagé maintenant 
dans un chemin ténébreux et malaisé. Je vais me 
reposer ici. {Il se couche à terre.) Viens, ô jour 
aimable, car si une fois tu peux me montrer ta 
grise lumière, je découvrirai Démétrius et je ven- 
gerai cette humiliation. {Il s'endort.) 

Rentrent PUCK et DÉMÉTRIUS. 

PucK. — Oh ! oh ! oh ! lâche^ pourquoi ne viens- 
tu pas? 

Démétrius. — Attends-moi, si tu l'oses; car je 
sais bien que tu fuis devant moi, .changeant tou- 
jours de place, et que tu n'oses pas l'arrêter, ni 
me regarder en face. Où es-tu? 

PucK. — Viens par ici; je suis là. 

DÉMÉTRIUS. — Certainement tu veux te moquer 
de moi. Tu payeras cela cher si jamais je vois ta 
face à la lumière du jour. Pour le quart d'heure 
va ton chemin. La fatigue m'oblige à prendre la 
mesure de ma longueur sur cette couche froide. 
Au point du jour attends-toi à recevoir ma visite. 
{Il se couche et s'endort.) 

Rentre HÉLÈNE. 

Hélène. — O nuit accablante ! ô longue et en- 
nuyeuse nuit, abrège tes heures ! fais briller dans 
l'Orient des rayons secourables, afin que je puisse 
retourner à Athènes à la clarté du jour, et débar- 
rasser ceux-ci de ma pauvre compagnie qu'ils 
détestent ; et toi, sommeil, qui quelquefois fermes 
les yeux du chagrin, dérobe-moi pour quelques 
instants à ma propre compagnie. 

{Elle se couche et s'endort.) 
PucK. 
Encore rien que trois ? Vienne une quatrième ; 
Deux de chaque sexe feront bien quatre. 
La voici qui vient, chagrine et triste. 
Cupidon est un mauvais garnement 
De rendre folles ainsi de pauvres femmes. 

Rentre HERMIA. 

Hermia. — Jamais je ne fus si lasse, jamais si 
malheureuse; trempée de rosée, déchirée par 
les épines. Je ne puis aller plus avant, je ne 
puis me traîner plus loin. Mes jambes ne peuvent 



ACTE III, SCENE II. 



marcher du même pas que mes désirs. Je vais 
me reposer ici jusqu'au point du jour. Le ciel 
jirotége Lysandre, s'ils ont l'intention de se 
battre 1 {^Elle se couche et s'endort.) 

PUCK, 

Sur la terre 

Sommeillez profondément. 

Sur tes yeux 

Je vais appliquer, 

Gentil amant, le remède. 

[Il exprime le suc de V herbe sur les yeux 
de Lysandre.) 



Lorsque tu t'éveilleras 
Tu ressentiras 
Un vrai bonheur 
A contempler 

Les yeux de ta première dame; 
Et la vérité du proverbe rustique bien connu, 
Que chacun prendra sa chacune, 
A votre réveil se montrera. 
Jacquot aura Gillette, 
Rien ne tournera mal; 

L'homme retrouvera sa jument, et tout sera pour 
le mieux. (}l sort.) 



ACTE IV. 



SCENE PREMIERE. 

Le bois. 

Entrent TITANIA et BOTTOM, les esprits de la 
suite de TITANIA, et OBÉRON, invisible, en 
arrière. 

TiTANiA. — Viens , assieds-toi sur ce lit de 
fleurs pendant que je caresserai tes charmantes 
joues, que je poserai des roses dans le poil doux 
et hsse de ta tète, que je baiserai tes belles larges 
oreilles, ô ma joie suave! 

BoTTOM. — Où est Fleur des Pois ? 

Fleur des Pois. — Me voici. 

BoTTOM. — Grattez ma tète, Fleur des Pois. Où 
est monsieur Toile d'Araignée? 

Toile d'Abaignée. — Me voici. 

BoTTOM. — Monsieur Toile d'Araignée, mon 
bon monsieur, prenez vos outils et allez me tuer 
im bourdon à cuisse rouge sur la pointe d'un 
chardon, puis, mon bon monsieur, apportez-m'en 
le sac à miel. Ne vous échauffez pas trop à cette 
besogne, Blonsieur, et mon bon monsieur, ayez 
soin que le sac à miel ne crève pas ; j'aurais du 
regret de vous voir submergé par un sac à miel, 
signor. Où est monsieur Graine de Moutarde? 

Graine de Moutarde. — Ble voici. 

BoTTOM. — Donnez-moi votre menotte, mon- 



sieur Graine de Moutarde. Je vous en prie, mon 
bon monsieur, trêve à vos salutations. 

Graine de Moutarde. — Quelle est votre vo- 
lonté ? 

BoTTOM. — Rien, mon bon monsieur, si ce n'est 
d'aider le cavallero Toile d'Araignée à me gratter. 
Il faut que j'aille trouver le barbier, car il me 
semble que j'ai le visage merveilleusement poilu, 
et je suis un âne si sensible, que dès que mon poil 
me démange tant soit peu , il faut que je me 
gratte. 

TiTANiA. — Voulez-vous entendre un peu de 
musique, mon doux amour? 

BoTTOM. — J'ai une oreille passablement bonne 
pour la musique ; faisons venir les pincettes et les 
castagnettes d'os. 

TiTANiA. — Dis, mon doux amour, que désires- 
tu manger ? 

BoTTOM. — Ma foi, un picotin d'avoine. Je mâ- 
cherais volontiers de la bonne avoine sèche. Il me 
semble que j'aurais aussi une grande envie d'une 
boite de foin. Le bon foin, le foin frais, il n'y a 
rien de comparable à cela. 

TiTANiA. — J'ai une fée fureteuse qui décou- 
vrira les greniers de l'écureuil et qui m'apportera 
des noix vertes. 

BoTTOM. — Je préférerais une poignée ou deux 
de pois secs. Mais, je vous en prie, que personne 



d56 



LE SONGE D'UNE NUIT D ETE. 



de votre monde ne vienne me troublej- maintenant; 
Je me sens une exposition au sommeil. 

TiTANU. — Dors, pendant que je t'enlacerai 
dans mes bras. Fées, partez, et allez à vos fonc- 
tions. [Les fées sortent.) Ainsi le sudve chèvre- 
feuille enlace le chèvrefeuille des bois; ainsi le 
lierre à la faiblesse féminine met ses anneaux aux 
doigts d'écorce de l'orme. Oh! comme je t'aime! 
oh ! comme je suis folle de toi ! 

[Ils s^ endorment.') 

Entre PUCK. 

Oeérotj, s'' avançant. — Salut, mon bon Robin. 
Vois-tu ce gracieux spectacle? Sa folie commence 
maintenant à me faire pitié; car l'ayant, il v a 
quelques instants, rencontrée par derrière le bois 
cherchant de douces friandises pour ce détestable 
imbécile, je lui en ai fait honte et nous nous sommes 
querellés. Elle venait justement d'entourer sestem- 
l^es poilues d'une petite couronne de fleurs fiaiches 
et odorantes , et ces mêmes gouttes de rosée qui 
naguère sur les boui'geons avaient l'air de rouler 
comme de rondes perles orientales, pai-aissaient 
maintenant dans les yeux des jolies fleurettes 
comme des larmes qui pleuraient leur disgrâce. 
Lorsque je l'eus bien raillée à plaisii- et qu'elle 
eut imploré mon indulgence avec d'humbles jja- 
roles, je lui demandai son petit garçon enlevé 
qu'elle m'accorda immédiatement, et une des fées 
reçut l'ordre de le tiansjjorter à mon bosquet dans 
mon royaume magique. Maintenant, que j'ai l'en- 
fant, je vais guérir ses yeux de leur odieuse ma- 
ladie; et toi, gentil Puck , enlève ce mufle de la 
tète de ce rustre Athénien, afin qu'il se réveille en 
même temps que les autres, et qu'ils puissent tous 
s'en retourner à Athènes et ne plus se rappeler 
les événements de cette nuit que comme les pé- 
nibles tourments d'un rêve. Mais je vais d'abord 
désenchanter la reine des fées. [Iltouclie ses yeu.x 
avec une herbe magique ^ 
Sois comme tu avais coutume d'être; 
Vois comme tu avais coutume de voir: 
Telle est la force et le divin pouvoir 
De la fleur de Diane sur la fleur de Cupidon. 

Eveille-toi maintenant , ma Titania, ma douce 
reine. 

Titania. — Mon Obéron! Oh! quel rêve j'ai 
(ail! Il m'a semblé que j'étais amoureuse d'un 
âne. 

Obéron. — Voici votre amour ici couché. 

Titania. — Comment ces choses sont-elles ar- 



rivées ? Oh ! comme mes yeux exècrent mainte- 
nant son visage ! 

Obéron. — Un instant de silence. — Robin, 
enlève cette tête. — Titania, commande un peu de 
musique, et qu'un sommeil plus profond que le 
sommeil ordinaire appesantisse les sens de ces cinq 
mortels. 

Titania. — Holà! de la musique, de celle qui 
enchante le sommeil. {Musique.) 

Puck. — Lorsque tu t'éveilleras, regarde avec 
tes yeux ordinaires d'imbécile. 

Obéron. — Jouez, musique. Venez, ma reine; 
donnons-nous les mains, et berçons la terre où 
ces dormeurs sont couchés. Vous et moi, nous 
avons maintenant renouvelé notre amitié, et de- 
main nous entrerons solermellement dans le pa- 
lais de Thésée pour y danser des danses triom- 
phales et le bénir jusque dans sa postérité la plus 
reculée. En même temps que lui ces deux couples 
d'amants fidèles seront mariés, tous au sein d'une 
même allégresse. 

Puck. 
Roi des génies, attention et écoute: 
J'entends l'alouette du matin. 
Okéron. 
Allons, ma reine, et dans un solennel silence 
Courons après l'ombre de la nuit : 
Nous pouvons faire le tour du monde 
Plus rapides que la lune errante. 

Titania. 
Allons, Monseigneur, et pendant notre voyage 
Dites-moi comment cette nuit il s'est fait 
Que sommeillante j'aie été trouvée 
Sur la terre, parmi ces mortels. 

(7/.V sortent. On entend un bruit de cors.) 

Entrent THÉSÉE, HIPPOLYTE, EGÉE 

et ta suite. 

Thésée. — Allons, que quelqu'un de vous cher- 
che le garde de la forêt, car nous avons accompli 
maintenant nos dévotions à Mai, et puisque nous 
avons à nous les premières heures du jour, je veux 
faire entendre à ma bien-aimée la musiciue de mes 
chiensde chasse; découplez-les dans la vallée cpii est 
àl'ouestet laissez-les aller. Dépéchez, vous dis-je, 
et trouvez le garde de la forêt. {Sort un homme de 
la suite.) Nous allons, belle reine, monter sur le 
sommet de la montagne pour y entendre le ta- 
page musical des jappements des chiens et des 
réponses de l'écho entremêlés ensemble. 

HippoLYTE. — Je me trouvais naguère en com- 



1S8 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



pagnie d'Hercule et de Cadnius un jour qu'ils 
chassaient l'ours dans un bois de Crète avec des 
limiers' de Sparte ; je n'ai jamais entendu un aussi 
beau vacarme, car non-seulement les bosquets, 
mais les cieux, les fontaines, et toutes les régions 
environnantes semblaient un seul cri. Je n'ai ja- 
mais entendu un tapage aussi musical, un tonnerre 
aussi harmonieux. 

Thésée. — Mes chiens sont de race Spartiate, à 
larges babines, roux de couleur, avec des oreilles 
pendantes qui balayent la rosée du matin , bas 
sur jambes et pourvus de fanons comme les tau- 
reaux de Thessalie, lents à la poursuite, mais as- 
sortis de voix comme des cloches qui résonnent 
en accord. Une plus grande harmonie de cris ne 
donna jamais le signal de l'hallali, ni ne répondit 
jamais plus joyeusement à l'appel du cor en 
Crète, à Sparte, en Thessalie. Vous en jugerez 
quand vous les entendrez. Mais doucement ! quelles 
sont ces nymphes? 

Egée. — Monseigneur, c'est ma fille qui est ici 
endormie ; cet homme-ci est Lysandre et celui-là 
Démétrius, et voici Hélène, l'Hélène du vieux 
Nédar. Je m'étonne de les trouver ici tous en- 
semble. 

Thésée. — Évidemment ils se seront levés de 
bon matm pour observer les rites de Mai , et, 
connaissant nos intentions, ils seront venus ici 
pour prendre leur part de nos solennités. Mais, 
dites-moi, Egée, n'est-ce pas aujourd'hui qu'Her- 
mia devait nous donner une réponse sur le choix 
qu'elle a fait ? 

Egée. — C'est aujourd'hui, Monseigneur. 

Thésée. — Allons, coinmandez aux chasseurs de 
les éveiller avec leurs cors. 

(^Sort un homme de la suite. Bruits de cors et 
vacarme. Lysandre., Démétrius, Hélène et 
Hermia se réveillent en sursaut.'^ 

Thésée. — Bonjour, mes amis. La Saint-Va- 
lentin est passée; est-ce que les oiseaux de ce 
bois commencent seulement à s'accoupler? 

Lysandhe. — Pardonnez, Monseigneur. {Il s'a- 
genouille, ainsi que tous les autres, devant Thésée.) 

Thésée. — Je vous en prie, levez-vous tous. Je 
sais que vous êtes deux rivaux ennemis ; par où est 
entrée dans notre monde cette aimable concorde 
qui permet à la haine d'être assez éloignée de la 
jalousie pour sommeiller à côté de la haine sans 
redouter son inimitié ? 

Lysandre. — Monseigneur, je vous répondrai 
confusément comme un homme à moitié endormi. 



à moitié éveillé ; car je vous jure que je ne sau- 
rais vraiment vous dire encore comment j'y suis 
venu. Cependant je crois — je voudrais vous dire 
l'exacte vérité; oui, oui, maintenant que je re- 
cueille mes souvenirs , c'est bien cela — je 
crois que je suis venu ici avec Hermia. Notre 
intention était de fuir d'Athènes , afin que 
nous pussions, en évitant les périls de la loi athé- 
nienne ' 

Egée. — Assez, assez. Monseigneur; vous en 
avez assez entendu; je demande la loi, la loi; 
j'appelle la sévérité de la loi sur sa tête. Ils vou- 
laient s'enfuir; ils voulaient nous duper, vous 
et moi, Démétrius ; nous mettre en faillite, vous de 
votre femme, moi de mon consentement, de mon 
consentement qu'elle sera votre femme. 

Démétbils. — Monseigneur, la belle Hélène 
m'avait informé de leur évasion, et de leur 
dessein de se rencontrer dans ce bois; je les y ai 
poursuivis par rage, et la belle Hélène m'y a pour- 
suivi par passion. Mais, mon bon seigneur, je ne 
sais par quel pouvoir (mais certainement c'est 
l'œuvre d'un pouvoir inconnu) mon amour pour 
Hermia s'est fondu comme la neige et me semble 
comme le souvenir de quelqu'un de ces vains ho- 
chets dont je raffolais dans mon enfance ; et main- 
tenant, celle qui s'est emparée de toute la foi, de 
toute la vertu de mon cœur, l'objet qui fait l'uni- 
que plaisir de mes yeux, c'est Hélène. Je lui étais 
fiancé avant que j'eusse vu Hermia; comme un 
homme malade, j'abhorrais cette nourriture; 
maintenant que je suis en santé , je reprends mon 
goût naturel, je la désire, je l'aime, j'aspire à 
elle et je veux jjour toujours lui être fidèle. 

Thésée. — Beaux amants, cette rencontre est 
heureuse. Nous continuerons tout à l'heure notre 
entretien sur cette aventure. Egée, j'annulerai 
votre décision, car dans ce temple, en même 
temps que nous, ces deux couples seront éter- 
nellement unis. Comme la matinée est mainte- 
nant trop avancée, nous mettrons de côté notre 
projet de chasse. En route pour Athènes, tous ! 
Trois contre trois ! Nous célébrerons une fête so- 
lennelle. Venez, Hippolyte. 

{Sortent Thésée , Hippolyte , Egée et les gens 
de la suite.) 

Démétrius. — Tous ces événements me sem- 
blent imperceptibles et impossibles à distinguer, 
comme ces montagnes lointaines que la distance 
transforme en nuages. 

IlEnMiA. — Il me semble que je vois les choses 



ACTE IV, SCÈNE I. 



159 



avec cette disposition de l'œil où tous les objets 
paraissent doubles. 

Hélène. — Et moi aussi; car Déinétrius m'ap- 
partient, me semble- 1- il, comme nous appartient 
un diamant trouvé : il est à moi et n'est pas à moi. 

Démétkius. — Etes-vous sûrs que nous sommes 
éveillés ? Il me semble que nous sommeillons en- 
core, que nous rêvons. Ne pensez-vous pas que le 
duc était ici tout à l'heure et nous a commandé 
de le suivre ? 

Hedmia. — Oui, et mon père était avec lui. 

HÉLÈiNE. — Ainsi qu'Hippolyte. 

Lysandke. — Et il nous a commandé de le sui- 
vre au temple. 

Uémétrius. — Ehbien alors nous sommes éveil- 
lés; suivons-le, et en chemin racontons-nous 
nos rêves. {Ils sortent.) 

BoTTOM , s'' éveillant . — Lorsque mon tour de 
donner la réplique viendra, appelez-moi et je ré- 
pondrai. Ma prochaine réplique est : « Très-beau 
Pyrame. » Eh! Pierre Quioce ! Flûte, le rac- 
commodeur de soufflets! Snout, le chaudronnier! 
Starveling ! Mort de ma vie, ils ont tous décampé 
et m'ont laissé endormi. J'ai eu une très-rare vi- 
sion. J'ai fait un rêve, et tout l'esprit d'un homme 
ne suffirait pas pour dire quel rêve c'était ; celui-là 
ne serait qu'un àne qui essayerait d'expliquer ce 

rêve. Il me semblait que j'étais Il n'y a pas 

d'homme capable de dire quoi. Il me semblait 

cjue j'étais, et il me semblait que j'avais mais 

celui-là n'est qu'un arlequin qui essayerait de 
du-e ce qu'il me semblait avoir. L'oerl de l'homme 
n'a pas entendu., l'oreille de l'homme n'a pas cw, 
la main de l'homme n'est pas capable de goûter, 
ni sa langue de concevoir, ni son cœur de rap- 
porter ce qu'était mou rêve. Je vais engager 
Pierre Quiiice à écrire une ballade sur ce rêve. Elle 
s'appellera le Rêve de Bottom, parce que ce rêve 
n'a aucun fondement, et je la chanterai devant le 
duc à,!a fin d'une comédie; peut-être, par aven- 
ture, pour rendre la chose plus gracieuse, la chan- 
terai-je après la mort de mon personnage. 

SCÈNE II. 

Athènes. — Une chambre dans la maîsun de Quince. 

Entrent QUINCE, FLUTE, SNOUT 
et STARVELING. 

Quince. — Avez-vous envoyé à la maison de 
Bottom ? Est-il rentré chez lui ? 



Starveling. — On ne sait où il est. Certaine- 
ment il aura été enlevé. 

Flûte. — S'il ne vient pas, notre représenta- 
tion est arrêtée ; elle ne peut plus marcher, 
n'est-ce pas? 

QuiNCE. — Ce n'est pas possible; vous n'avez 
pas un autre homme dans tout Athènes pour 
jouer Pyrame à sa place. 

Flûte. — Non; il est tout simplementle plus bel 
esprit de tous les artisans d'Athènes. 

Quince. — Certes, et le plus bel homme aussi; 
un véritable amour pour sa douce voi.x. 

Flûte. — Vous devriez dire un bijou; un 
amour. Dieu me bénisse, est une chose de rien 
du tout. 

Entre «NUG. 

SuNG. — Messieurs, le duc revient du temple, 
et il y a deux ou trois dames et seigneurs en plus 
de mariés ; si nous avions pu faire marcher notre 
pièce, nous devenions tous des personnages. 

Flûte. — mon doux brave Bottom ! il a 
perdu ainsi une rente de six deniers par jour, sa 
vie durant ; une rente de six deniers ne pouvait 
lui échapper ; je veux être pendu, si le duc ne lui 
avait pas donné six deniers par jour pour jouer 
Pyrame ; il les aurait mérités. Six deniers par 
jour, pour le rôle de Pyrame, ou rien. 

Entre BOTTOM. 

Bottom. — Où sont-ils, ces bons garçons? Où 
sont-ils, ces petits agneaux? 

Quince. — Bottom ! ô la brave journée ! o 
l'heure fortunée ! 

Bottom. — Messieurs, j'ai à vous raconter des 
merveilles ; mais ne me demandez pas lesquelles : 
car si je vous les raconte, je ne suis pas un vé- 
ritable Athénien. Je vous raconterai tout exacte- 
ment, comme cela s'est passé. 

Quince. — Raconte, mon doux Bottom. 

Bottom. — Pas un mot de moi. Tout ce que je 
vous dirai, c'est que le duc a dîné. Habillez-vous 
promptement ; de bons nœuds à votre barbe, des 
rubans neufs à vos escarpins, et présentez-vous 
au palais immédiatement ; que chacun repasse 
son rôle, car, pour abréger, notre comédie est 
acceptée. En tout cas, que Thisbé ait du linge 
propre, et cjue celui qui joue le lion ne coupe pas 
ses ongles, car ils figureront les griffes du lion. 
Et, mes très-chers acteurs, ne mangez ni oignons 
ni ail, car il faut que nous ayons une haleine 



160 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



suave, et je ne doute pas que nous n'entendions les | sez parlé. En avant! marchons! en avant! [Ils 
spectateurs dire : « C'est une suave comédie. » As- | sortent.) 



ACTE V. 



SCENE PREMIERE. 

Atliènes, — Un appartement dans le palais de Thésée. 

Entrent TBtSÈZ, HIPPOLYTE, PHILOSTRATE, 

SEIGNEUUS et SUIVAM'S. 

HippoLYTE. — Cela est bien étrange, mon 
Thésée, ce que racontent ces amants., 

Thésée. — Plus étrange que vrai. Je ne pour- 
rai jamais croire à ces antiques fables, à ces fa- 
riboles féeriques. Les amants et les fous ont des 
cervaux si fumants, des imaginations si hallucinées 
qu'ils aperçoivent dans les choses plus que la 
froide raison n'en peut comprendre. Le lunatique, 
l'amant et le poëte, sont entièrement composés 
d'imagination. L'un voit plus de diables que le 
vaste enfer n'en peut contenir, et celui-là est le 
fou; l'amant, tout aussi frénétique, voit la beauté 
d'Hélène sur le front d'une Egyptienne ; l'œil du 
poète échauffé d'une belle fièvre, roule ses re- 
gards de la terre au ciel et du ciel à la terre, 
et, comme l'imagination se figui-e des choses in- 
connues , la plume du poëte les métamorphose 
en réalités visibles et donne, à un rien fait d'air, 
un lieu d'habitation et un nom. Une forte ima- 
gination possède de telles ressources que si, 
par exemple, elle se figure une joie quelconque, 
elle conçoit immédiatement un messager de cette 
joie ; ainsi encore lorsque dans la nuit notre ima- 
gination est saisie de quelque crainte, combien 
aisément un buisson peut être pris pour un ours! 

HippoLYTE. — Mais toute l'histoire dé cette nuit 
telle qu'ils nous l'ont racontée, et toutes ces dispo- 
sitions de leurs âmes changées ensemble en même 
temps ont plus de corps que de simples illusions 
de l'imagination , et arrivent à une sorte de 
tout d'une grande cohésion ; quoi qu'il en soit, 
ces aventures sont merveilleuses et admirables. 



Thésée. — Voici venir les amants, pleins de 
joie et d'allégresse. 

Entrent LYSANDRE, DÉMÉTRIUS, HERMIA 
et HÉLÈNE. 

Thésée. — La joie soit avec vous, aimables 
amis ! que la joie et le frais printemps d'amour 
accompagnent vos cœurs ! 

Lysanure. — Que le même bonheur vous ac- 
compagne plus que nous-mêmes, dans vos royales 
promenades, à votre table, à votre lit! 

Thésée. — ■ Venez, maintenant; quelles masca- 
rades, quelles danses aurons-nous pour tuer ce 
long siècle de trois heures qui doit séparer la 
fin de notre souper du moment de notre coucher? 
Où est l'entrepreneur habituel de nos divertisse- 
ments? quels amusements y a-t-il de prêts? N'y 
a-t-il aucune comédie pour apaiser limpatience 
d'une heure de torture? appelez Philostrate. 

Philostrate. — Me voici, puissant Thésée. 

Thésée. — Dites, quel bref divertissement avez- 
vous pour ce soir? quel masque? quelle musique? 
comment tromperons-nous le temps traînard, si- 
non par quelque divertissement? 

Philostkate, lui donnant un papier. — Voici 
une liste des divertissements qui sont préparés. 
Que Votre Altesse fasse choix de celui qu'elle 
voudra voir le premier. 

Thésée, lisant. — La bataille des Centaures, 
pour être chantée sur la harpe par un eunuque 
athénien. Je ne veux pas de cela. J'ai déjà ra- 
conté cela à mon amour, à la gloire de mon pa- 
rent Hercule. — V émeute des Bacciiantes ivres, 
déchirant dans leur rage le chantre de Thrace. 
C'est un vieux sujet et il fut joué la dernière fois 
que je revins victorieux de Thèbes. — Les neuf 
Muses pleurant sur la mort de la Science, dé- 
cédée récemment dans la misère. C'est quelque 



LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET G'^ BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77, A PARIS 



NOUVELLE PUBLICATION 



IBLIOTHÈQUE DES MERVEILLES 

DIRIGÉE PAR M. EDOUARD CHARTON 

EIVVIROIV 100 VOLUMES ILLUSTRÉS DE NOMBREUSES GRAVURES 
Prix de cliaque volume broelié : 2 fraiies 

La reliure en percaline se paye en sus, avec tranches jaspées, 75 cent.î avec tranches dorées, 1 fr. 



ai;"?lon3 « merveilles » ce qu'il y a de plus admirable dans la nature, 
-nces, dans l'industrie, dans les arts, dans l'hisioire, dans l'homme, 
: qui est [digne de noire intérêt en dehors de nous et en nous- 

mélamorphoses de la petite graine en fleur ou de la chenille en pa- 
ies évolutions sublimes désastres, combien de beautés à contempler, 
- essayer de comprendre lians l'immense panorama de la nature 1 
premières observations de quelques hommes de génie dans l'anti- 
risiote et les Archiraède, jusqu'aux prodigieuses découvertes, nées 
s yeux, et l'honneur de notre siècle, applications de la vapeur, de 
ou de la chimie, que d'admirables éclair^j de l'intelligence humaine, 
jcles glorieuses sur l'ignorance primitive de notre espèce! Qui pour- 
e pénétré de reepeci et saisi d'admiration, entrer dans ce cercle des 
va s'éliirgissant de siècle en siècle? 
i iûdustrie, comment ne pas admirer tant de nombreux témoignages deja 
i\ :e liumalne en luue avec la nature, soit qu'on la suive cherchant l'or, le 
I ouille dans les entrailles de la terre, soit qu'on la contemple à l'œuvre 
s ; fournaises éblouissantes, dans ces ruches laborieuses, usines et fabriques, 
D et jour, des essaims d'hommes font subir à la malicre les transformations 
e ires à l'accroissement de notre bien-être, de nos forces, et au perfection- 
■ii iios moyens d'action. 

merveilles que ces chefs-d'œuvre des arts, peinture, sculpture, ar- 
jiusique ou poésie, dont les inspirations variées sont pour nous l'in- 
.c ciuurce de surprises si charmantes et de si doux rapprochements ! 
< ieidii à plaindre celui qui, au milieu de tant de merveilles, se sentirait 
1^ inipuissant à admirerl 

.'. airaûcn pour tout ce qui a une véritable grandeur est la plus noble de no* 
a : et aussi la plus heureuse, car c'est celle qui a le plus de sujets de se 
iare, sans mélange d'ameriume, d'envie, ou d'aucun des sentiments, qui 
il ni ou altèrent la dignité de notre naiure. 

I a que deux sortes d'états de l'âme où l'on puisse concevoir qu'il ne se 
I) point de place pmr l'admiration: une ignorance extrême comparable à 
les êtres inférieurs à l'homme, qui, quelle que soit l'intelligence qu'on 
il leur donner, très-probablement n'admirent guère; ou l'orgueil d'un 
r iride, qui se condamne volontairement à l'indifférence, à l'impossibilité, 
^ inl sans doute que n'être surpris de rien est une marque de supériorité, et 
I i point résister à l'enthousiasme est une faiblesse. 

.a ons-nous aller, simplement, naturellement, aux délicieux enchantements 
lODueutde toutes ces magnificences de l'univers, de toutes ces beautés et 
tt; ces progrès de la civilisation, qui nous font aimer le don de la vie, nous 
ei i supporter nos épreuves, nous consolent de nos misères, et nous inspirent 



la- confiance qu'un jour l'étincelle sacrée qui est en nous deviendra flamme et 
notre petitesse grandeur. 

Et ainsi entraînés, élevés par notre admiration, cédons à l'attrait et au charme 
qui ne sauraient manquer de faire naître en nous le goût et la volonté de nous 
instruire. Quoi de plus simple que d'aspirer à étudier et à connaître ce que nous 
admirons! Et ne craignons pas que l'étude et la connaissance affaiblissent en nous 
le don et le bonheur d'admirer. Il y a aussi une admiration, dit Jouberl, qui est 
« fille du savoir, » 

Loin de nous assurément la pensée de critiqueri'emploi de méthodes plus sévères 
pour répandre et populariser les connaissances utiles à tous les hommes. Mais 
n'est-ce^pas au moment oh, grâce à l'accroissement rapide des écoles et des cours 
publics, un grand nombre^de nouvelles intelligences s'enir'ouvrent k la curiosité 
d'apprendre, qu'il est opportun et utile de montrer les pentes agréables et faciles 
qui conduisent aux premières études des sciences et des arts? La raison suffira bien 
pour enseigner ensuite que des efforts plus sérieux deviendront nécessaires lors- 
que le goût, une fois né, aura communiqué aux esprits la pet'sévérance et l'énergie 
d'application sans lesquelles, en effet, on ne saurait s'approprier une instruction 
solide ei suffisamment complète. 

Voilà le but que nous nous proposons d'atteindre par cette série d'ouvrages dont 
nous avons commencé la publication; voilà ce que veut exprimei', annoncer et con- 
seiller notre litre; voilà la conviction etl'espérance que, partagent les professeurs, 
les savants, les littérateurs qui se sontgroupés autour de nous, animés qu'ils sont 
ainsi que nous, du désir de seconder l'heureux mouvement qui porte aujourd'hui 
toutes les classes de la société vers l'instruction. 

A peine est-il utile d'ajouter que celui qui écrit ces lignes et qu'on a bien voulu 
charger de la direction de cette encyclopédie nouvelle, ne négligera rien de ce que 
lui a enseigné l'expérience et de ce que lui commande son dévouement à la grande 
cause de l'instruction, pour rendre la Bibliothèque d^s merveilles aussi digne qu'il 
lui sera possible de l'estime publique. Chacun de ses petits volumes, d'uu prix peu 
élevé, étant imprimé à quelques milliers d'exemplaires seulement pour chaque édi- 
tion, il sera facile de les tenir incessament au courant de tous les progrès des 
sciences et des arts. C'est ce qu'on ne peut pas faire aisément dans les volumi- 
neuses encyclopédies, stéréotypées ounon, dont les articles, enchaînés en quelque 
sorte les uns aux autres, ne sauraient être modifiés ou renouvelés qu'à de très- 
longs intervalles. Les lacunes, presque inévitables, seront de même comblées sans 
aucune difficulté dès qu'on le jugera utile. De nos jours l'esprit humain va vite : 
il faut le suivre d'un pas agile; le service que doivent rendre ces recueils encyclo- 
pédiques est de résumer, pour le plus grand nombre des lecteurs, la science du 
passé, ce qu'y ajoute le présent, et d'ouvrir aussi quelque perspective de ce qu'il 
est permis d'entrevoir dans l'avenir. * 

1" janvier 1866. Edouard ClURTON. 



OUVRAGES DÉJÀ PUBLIÉS : 



■ n-eilles célestes, par M. Camille Flammarios, auteur de la Pluralité dis 

H' lei ; 

i.lamorphoses des insectes, par M. Girard, vice-président de la Société 



'viiUes du monde invisible, par M. VV. de Fonvielle ; 



Les Merveilles de l'atmosphère (,les météores), par MM. Zorcher et Mar- 

GOLLÉ ; . 

Les Merveilles de l'architecture, par M. André Lefebvre ; 
Les Merveilles de l'art naval, par M. Renard, bibliothécaire du Dépftt des oarta 

et plans du ministère de la marine. 



OUVRAGES SOUS PRESSE OU EN PRÉPARATION : 



uptiont volcaniques et les tremblements de terre, par MM. Zckcher et 

OLLK; 

emioTis célèbres oui ;)Ius hautes montagnes du globe, par les mêmes; 

rveilles de la chaleur, par M. le professeur Cazin ; 
neilles des plages de la France, par M. A. Landrin ; 

•tieil'as de l'aérostation, par M. Camille Flammarion ; 

air» et le Tonnerre, par M. W. de Fonvielle ; 

irveilles de la verrerie, par M. Sadzay, conservateur du musée Sauvageol, 
! uvre ; 
; -veilles souterraines, par M. A. Badin ; 

veilles de la végétation, par M. F. Marion 



Les Merveilles de l'optique, par M. F. Marion ; 

Les Merveilles de la céramique (première partie : Orient), par M. A. Jacqueuari, 

auteur de l'histoire de la Porcelaine ; 
Les Merveilles de» ruines et des tombeaux, par M. Mionel Masson ; 
Les Merveilles du corps humain, par M. le docteur I.E Pileor ; 
Les Merveilles de la vie des plantes, par M. Bocqo(LLON, professeur de botaniqu-t 

au lycée Napoléon ; 
Les Merveilles de l'intelligence des animaux, par M. Ernest Menaolt 
Les Merveilles de l'hydraulique, par M. de Bize; 
Les Merveilles de f électricité, par Ht Baille ; 
Les Merveilles des fleuves et des ruisseaux, par M- Millet. 



..HACHETTE ET G'"- 


BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 


77, 


^k PARIS 


rns 


LES 

F, n FI T V 


A 


. TNÉ 



DE LA FRANGE 
NOUVELLES ÉDITIONS 

Publiées sous la direction de U. AD. RECIVIEB, membre de l'Institut 

SUR LES MANUSCRITS, LES COPIES LES PLUS AUTHENTIQUES ET LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS 
avec variantes, notes, notices, lexique des mots et locutions remarquables, portraits, fac-similé, etc. 

ENVIRON 200 VOLUMES lN-8", A 7 FR. 50 C. LE VOLUME 

(150 exemplaires numérotés sont tirés sur grand raisin vélin collé. Prix de chaque volume : 20 fr.) 



Depuis lODgtemps déjà on a publié avec une religieuse exactitude, en y appli- 
quant les procédés de la plus sévère critique, en remontant aux sources les plus 
sûres, en fouillant tontes les bibliothèques et collationnant tous les manuscriis, 
non-seulement les chefs-d'œuvre des grands génies de la Grèce et de Rome, 
mais les ouvrages, quels qu'ils soient, de l'antiquité, qui sont parvenus jusqu'à 
nous. Aceméritefondameulal, delà pureté du texte, constitué à l'aide de tous 
les documents, de toutes les ressources que le temps a épargnés, on a joint un 
riche appareil de secours de tout genre : variantes, commentaires, tables et 
lexiques, tout ce qui peut éclairer cliaquo auteur en particulier et l'histoire de 
la langue en général. En voyant cette louable sollicitude dont les langues an- 
ciennes sont l'objet, on peut s'étonner que jusqu'ici, à part quelques mémorables 
exceptions, les écrits de nos grands écrivains n'aient pas été jugés dignes de ce 
même respect attentif et scrupuleux, et qu'on ne les ait pas entourés de tous les 
secours propres à en faciliter, à en féconder l'étude, lléparer celte omission, tel 
est le but que nous nous proposons. 

Pour la pureté, l'iniégrité parfaite, l'authenticité du texte, aucun soin ne nous 
paraît superflu, aucun scrupule trop minutieux. Les écrivains du dix-septième 
siècle, et c'est par les plus éminenls d'entre eux que nous avons commencé notre 
publication, sont déjà pour nous des anciens. Leur langue est assez voisine de la 
nfttre pour que nous l'entendions presque toujours et l'admirions sans effort. 
Mais déjà elle diffère trop de celle qui se parle et s'écrit aujourd'hui; le peuple, et 
plus encore peut-être la société polie, l'ont trop désapprise pour qu'on puisse en- 
core dire que nous la sachions par l'usage. Pour la reproduire sans altération, il 
ne suiflt point que l'éditeur s'en rapporte à sa pratique quotidienne, à son instinct 
du langage : il faut, au contraire, qu'il se délie d'autant plus de lui-même, que les 
nombreuses analogies, mêlées aux diflërences de la langue d'à présent et de 
celle d'alors, le placent sur une pente glissante et l'exposent sans cesse à la ten- 
tation d'effacer ces dernières. C'est peut-être là la cause principale des altérations 
qu'a subies le texte de nos grands écrivains. C'est contre elle surtout que nous 
nous tenons en garde. En ce qui touche l'œuvre même des auteurs, le fond comme 
la forme de leurs écrits, notre devise est : Respect absolu et séoère fidélité. 

Quant à la seconde partie de la tâche, aux notes, aux secours, aux moyens 
d'étude qui accompagnent le texte des auteurs, deux mots peuvent résumer nos 
intentions et la nature du travail : Utilité pratique et sobriété. D'une part, rien 
n'est omis de ce qui peut aider à mieux comprendre et connaître l'auteur, rien de 
ce qui peut en faciliter l'étude, et permettre d'en tirer parti, soit pour les re- 
cherches historiques et littéraires, soit pour dresser ce que nous pouvons appeler 
U statistique de notre langue, et pour en montrer les variations, en dégager la 
grammaire, la constitution véritable, de tout ce que les grammairiens y ont cru 
Toir ou introduit d'arbitraire et d'artiticiel. 

Pour que la collection ait de l'unité, que toutes les parties de ce vaste ensemble 



soient conçues et exécutées sur un même plan, que l'esprit de l'entrepris 
partout et constamment le même, nous avons demandé à M. Ad. Régnier, mt 
de l'Institut, et obtenu de lui, qu'il se chargeât de la diriger. 

Nous ne nous arrêterons pas longuement ici aux détails du plan qui 
adopté, et nous ne ferons qu'indiquer en peu de mots les divers secours et i 
tages qu'offrent ces éditions nouvelles des grands écrivains de la France. 

Leur principal mérite, nous le répétons, est la fidélité du texte, qui repi 
les meilleures éditions données par l'auteur, ou, quand l'auteur n'a pas lui-i 
édité ses œuvres, est pris aux sources les plus authentiques et les plus dign 
confiance. 

Au texte adopté ou ainsi constitué, on joint les variantes, toutes sans exci 
pour les écrivains prrncipaux; pour les autres, un choix sera fait avec g( 

Au bas des pages sont placées des notes explicatives qui éclaircissent t< 
qui peut arrêter un lecteur d'un esprit cultivé. 

Après la pureté et l'intelligence du texte, c'est l'histoire de la langue qa 
le grand intérêt de la collection. Nous marcherons daus la voie que nous aou 
l'Académie française en proposant pour sujets de prix un lexique de Molièrt ■ 
lexique de Corneille. A chaque auteur sera joint un relevé, par ordre alpl 
tique, des mots, des tours et des locutions qui lui sont propres, soit à loi-B 
soit à son époque, et en outre de tout ce qui peut servir à éclairer le vrai sei 
l'origine de nos idiotismes les plus remarquables. La réunion de ces lexiquei 
mera un tableau ffdèle des variatians de la langue littéraire et uu bon n 
et chacun d'eux en particulier montrera, par la comparaison avec la langw 
nous parlous et écrivons aujourd'hui, l'empreinte qu'ont laissée sur notre Sd 
les divers génies qui l'ont illustré. 

Des tables airalytiques exactes et complètes, contenant les noms propr6i|t 
plus les noms communs relatifs à des usages, des institutions, etc., facilfli 
les recherches. 

Des notices biographtt]ues aideront à mieux apprécier les écrits de cbupii 
teur, en les plaçant dans leur vrai jour et à leur vrai moment. 

Outre cela, en tête de chaque ouvrage de prose ou de poésie, de la plufir 
moins, de rapides sommaires en feront l'histoire, et, s'il y a lieu, pour lei p 
de théâtre, par exemple, la suivront jusqu'à nos jours. 

Des notices bibliographiques et critiques, composées avec le pins grand r 
indiqueront, pour chaque auteur, les manuscrits et autographes existant dta 
bibliothèques publiques ou privées, les copies authentiques, et les éditions diwi 
surtout celles qui ont été publiées par l'auteur, ou de son vivant, ou peu de It 
après sa mort. 

Enfin, nous joindrons aii texte des portraits, des fac-siraile, et, quand il ] 
lieu, des gravures diverses. 



OUVRAGES EN VENTE ET EN PREPARATION I 



EN VENTE : 

Gomellle (P.) : OEuvres, nouvelle édition revue par M. Ch. Marty-Laveaux. 

Tomes I à X. L'édition formera 12 vol. Prix de chaque vol. 7 fr. 50 c. 

■alberbe -. OEuvrea, nouv. édii. revue par M. Ludovic Lalane. i> vol. et album 

(les quatre premiers volumea sont en vente). 37 fr. 50 c. 

Prix de chaque volume séparément, 7 fr. 50 c. L'album séparément, 5 fr. 

Baolne (Jean) : OEusres, nouv. éd. revue par H. Paul Mesnard. L'édition formera 

7 vol. Les tomes , et II sont en veule. Prix de chaque vol. 7 fr. 50 c. 

Sévigné (Mme dei -. Lettres lit Mme de Sévigné-, de sa famille et ;de ses amis, 

recueillies et annotées par M. Uonmcrqué, membre de l'Institut. Tûmes là XI. 

L'édition formera l'-ivol. Prix de chaque volume. 7 fr'. 50 c. 



La Bruyère : Œuvres, nouv. édition, revue par M. G. Servois. L'édition ibro 
3 vol. Le tome I est en vente. Prix de chaque volume. 7 tt. I 

EN PRÉPARA-nON : 
Molière, parM.E. Soulié. 
Bolleaa, par M. Caboche. 
La Fontaine, par M. Juiien Girard. 
La Bochefoacanld, par M. D. L. Gilbert. 
Begnard, par M. V. Fournel. 
Betz (Hëm. da cardinal de), par' M. Somiuei'. 

MM. les souscripteurs recevront gratuitement avec le dernier volame 

chaque auteur pour lequel ils auront souscrit, lea portraits, canes, vuei, 

timile qui pourront être joints à ses œuvres. 



I22Î5 — Imprimerie générale de Ch. Laliure, rue de Fleuras, 9, à Paiis. 



"-JV 








33:0 







TRADUITE^S 



PAR 





TRES-RICIH.EMENT ILLUSTREE 



f 





LIBRAIRIE DE LHACHETTE ET G' 

BOULEVARD SA1NT'6E,RIVIAIN.77 





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NOUVELLE PUBLICATION 



ŒUVRES COMPLÈTES 



SHAKESPEARE 

TRADUITES 

PAR EMILE MONTÊGUT 
TRÈS-RIGHEMENT ILLUSTRÉES 

ET PUBLIÉES 

PAR LIVRAISONS A 10 CENTIMES 



par lascicules a du cemnies contenant o imaisons reunies sous une couverture imprime 

L'OU-VRAGE COMPLET FORMERA ENVIRON 200 LIVRAISONS 

n paraîtra une ou 'deux livraisons par semaine 



Shakespeare est vin de ces génies qui appartiennent à l'humanité tout entière. Ils 
franchissent les limites d'idiome et de nationalité. Il faut que leur œuvre soit lue dans 
tous les pays cL, dans chaque pays, par le plus grand nombre possible de lecteurs. 

C'est sous l'empire de cette idée qu'est publiée la présente édition. 

La traduction est due à l'auteur de remarquables travaux sur Shakespeare, à M. Emile 
Montégut, qui a le double avantage d'être un écrivain de grand talent dans sa langue 
maternelle en même temps qu'un des hommes connaissant le mieux en France la laûgue 
et le génie anglais. 

Les illustrations, empruntées à l'AngleleiTe, ont fait l'immense succès de l'édition qui 
se publie à Londres en ce moment. Elles sont exécutées avec ime vive intelligence du génie 
shakespearien, et plus l'édition avance, plus on s'efforce de leur donner de perfection. 

Le prix et le mode de publication mettent l'édilion française à la portée des bourses 
lf>s nliis modestes. 



ACTE V, SCENE I. 



161 




QuiNCE. Raconte, mon doux Bottom, 

BûiTOM. Pas un met de moi. Tout ce que je vous dirai 

satire, mordante et critique ; cela ne s'accorde 
pas avec une cérémonie nuptiale. — Une en- 
nuyeuse et courte scène du jeune Pyrame et de 
son amante Thisbé ; joyeuseté fort tragique. 
Joueuse et tragique ! ennuyeuse et courte! C'est 
comme qui dirait de la glace brûlante ou de la 
neige tout aussi extraordinaire. Comment trouver 
l'accord de ce désaccord? 

Philostrate. — C'est une comédie, Monseigneur, 
qui n'est longue que de dix mots, ce qui fait une 
comédie aussi courte que comédie au monde ; 
mais tout en n'ayant que dix mots, elle est trop 
longue de ces dix mots, ce qui la rend ennuyeuse ; 
car dans toute la pièce, il n'y a pas un mot qui 
soit à sa place, ni un personnage qui s'accorde 
avec son caractère. ï^Ue est très-tragique, mon 
noble seigneur, car Pyrame s'y tue, action qui, 
je dois le confesser , a fait pleurer mes yeux 



c'est que le duc a dii 



(Acte IV, se. II.) 



lorsque j'ai assisté à la répétition ; mais des larmes 
plus joyeuses, le plus violent accès de rire n'en 
a jamais fait verser. 

Thésée. — Quels sont ceux qui la jouent? 

Philostrate. — Des artisans athéniens aux 
mains calleuses, qui n'ont jamais cultivé leur 
esprit jusqu'à présent, et qui ont fait suer leur 
mémoire inexercée pour pouvoir réciter cette 
pièce le jour de vos noces. 

Thésée. — Et nous l'entendrons. 

Philostrate. — Non, mon noble seigneur; 
elle n'est pas digne de vous; je l'ai entendue tout 
entière, et ce n'est rien, rien au monde; à moins 
que vous ne trouviez à prendre votre plaisir en 
contemplant leurs efforts singulièrement laborieux 
et leur zèle cruellement pénible pour vous rendre 
service. 

Thésée. — Je veux entendre cette pièce, car 



21 



I — 21 



162 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



rien ne peut jamais être ridicule de ce qui nous 
est offert par la simplicité du cœur et le respect 
loyal. Allez, faites-les entrer. — Prenez vos places, 
Mesdames. {Philnxtrate sort.) 

HippoLYTE. — Je n'aime pas à voir l'indigence 
d'esprit s'épuiser en efforts et succomber sous le 
fardeau de sa tâche. 

Thésée. — Mais, douce amie, nous ne verrons 
rien de pareil. 

HippoLYTE. — Il dit qu'ils sont incapables de 
quoi que ce soit en cette matière. 

Thésée. — Nous n'en serons que plus gracieux 
de les remercier pour rien. Notre plaisir sera de 
comprendre bien ce qu'ils comprennent mal; l'ef- 
fort d'une pauvre bonne volonté loyale, une noble 
bienveillance l'accepte pour l'intention et non 
pour le mérite. Partout où j'ai passé, de grands 
clercs se sont proposé de venir me saluer avec 
des discours prémédités; mais alors je les ai vus 
frissonner et pâlir, ils s'interrompaient au milieu 
de leurs sentences, l'excès de la crainte étranglait 
leur voix exercée, et pour conclusion, ils s'en 
retournaient muets sans avoir pu me payer leurs 
souhaits de bienvenue. Croyez-moi cependant , 
douce amie, dans ce silence je trouvais une bien- 
venue, et la modestie de cette loyauté craintive 
me parlait aussi fortement au cœur que la langue 
bruyante de l'éloquence effrontée et audacieuse. 
L'affection et la simplicité à la langue nouée, par 
cela même qu'elles sont plus silencieuses, parlent 
davantage à ma nature. 

Rentre PHILOSTRATE. 

Philosthate. — S'il plaît à Votre Grâce, le 
personnage du prologue est prêt. 
Thésée. — Qu'il approche. 

(Fanfare de trompettes .) 

Entre le personnage chargé du prologue. 

LE PROLOGUE. 

si nous offensons, c'est avec bonne intention. 

Que vous pensiez, que nous ne venons pas pour 
offenser. 

Mais avec bonne intention. De vous montrer notre 
simple savoir-faire. 

C'est là le véritable commencement de notre fin. 

Considérez donc , que nous venons à contre- 
coeur. 

Nous ne venons pas avec la pensée de vous con- 
tenter, 

C'est notre véritable intention. Pour votre plaisir. 



Nous ne sommes pas ici. Pour vous faire re- 
pentir. 
Les acteurs sont là tout prêts ; et par leur jeu 
Vous apprendrez ce que vous devez apprendre. 
Thésée. — Ce gaillard-là ne s'arrête pas à la 
ponctuation. 

Lysandke. — Il a chevauché son prologue 
comme un étalon rétif; il ne connaît pas les 
temps de halte. Une bonne leçon. Monseigneur : 
il ne suffit pas de parler, il faut parler avec jus- 
tesse. 

HippoLYTE. — lia joué sur son prologue comme 
un enfant sur un flageolet; il a fait sortir le son, 
mais il ne l'a pas dirigé en mesure. 

Thésée. — Son discours était comme une 
chaîne dont les anneaux sont embrouillés ; rien n'y 
manquait, mais tout était en désordre. Qu'est-ce 
qui vient ensuite? 

Entrent PYRAME et THISBÉ, LE MUR, LE 
CLAIR DE LUKE et LE LION; ils se pré- 
sentent en personnages muets. 

LE PROLOGUE. 

Seigneurs, vous vous étonnez peut-être de ce 
spectacle; 

Continuez donc de vous étonner, jusqu'à ce que 
la vérité rende toutes choses claires. 

Cet homme est Pyrame, si vous voulez le savoir; 

Cette belle dame est Tliisbé pour sûr. 

Cet homme avec son plâtre et son mortier re- 
présente 

Le mur ; ce vil mur qui sépare les deux amants. 

Et à travers les fentes du mur, ils sont contents, 
les pauvres âmes. 

De chuchoter entre eux, ce qui ne dojt étonner 
personne. 

Cet homme, avec sa lanterne, son chien et son 
fagot d'épines. 

Représente le clair de lune ; car vous devez sa- 
voir 

Qu'au clair de lune les amants ne se font aucun 
scrupule 

De se rencontrer près de la tombe de Ninus pour 
y faire l'amour. 

Cette terrible bête, qui porte le nom très-Jiaut 
de lion. 

Est celle qui fit sauver, ou plutôt qui effraya 

La confiante Thisbé, venue la première au rendez- 
vous de nuit ; 

Et comme elle s'enfuyait elle laissa tomber son 
manteau 



ACTE V, SCENE I. 



Que ce vil lion tacha de sa bouche sanglante. 
Ensuite vient Pyrame; gracieux et grand jeune 

homme, 
Il trouve assassiné le manteau de sa fidèle Thisbé, 
Et alors avec son épée, avec son épée sangui- 
naire et coupable 
11 embroche bravement sa poitrine bouillante et 

sanglante. 
Et Thisbé qui attendait à l'ombre d'un mûrier 
Retire son poignard et meurt. Pour le reste 
Le lion, le clair de lune, le mur et les deux 

amants 
Vous le diront largement, pendant qu'ils res- 
teront ici. 

{Sortent le Prologue , Thisbé, le lion et le 
clair de lune.) 
Thésée. — Je me demande si le lion doit 
parler. 

Démétrius. — Rien d'étonnant à cela. Mon- 
seigneur; un lion peut bien parler, lorsque tant 
d'ànes parlent. 

LE MUR. 

Dans ce même intermède il arrive 

Que moi, Snout de nom, je représente un mur ; 

Et un mur comme je voudrais vous le faire com- 
prendre, 

Qui a dans son épaisseur un trou crevassé ou 
fente, 

A travers lequel les amants, Pyrame et Thisbé, 

Chuchotent souvent très-secrètement. 

Ce plâtre, ce mortier et cette pierre montrent 

Que je suis bien ce même mur; c'est la vérité; 

Et c'est à travers cette fente, que du côté gauche 
et du côté droit 

Les craintifs amants parlent entre eux. 

Thésée. — Peut-on demander de mieux parler 

à im mortier de chaux et de bourre? 
Démétbius. — C'est la plus spirituelle cloison 

que j'aie encore entendue, IMonseigneur. 

Thésée. — Pyrame s'appi-oche du mur; si- 
lence ! 

Entre PYRAME. 

Pyrame. 

Oh ! nuit au visage renfrogné ! nuit si noire de 
teint ! 

Oh ! nuit qui es toujours lorsque le jour n'est 
pas! 

Oh, nuit! oh, nuit! hélas! hélas! hélas! 

Je crains que ma Thisbé n'ait oublié sa pro- 
messe ! 



Et toi, ô mur ! ô doux ! ô aimable mur ! 

Qui sépares les terrains de son père et du mien, 

Montre-moi ta fente, afin que mon œil regarde à 

travers. 

(Le mur écarte ses doigts.) 
Merci, mur courtois; Jupiter te protège pour cette 

action, 
Mais qu'est-ce que je vois? ce n'est pas Thisbé 

que je vois. 
O méprisable rnur, à travers lequel je ne vois pas 

mon bonheur ! 
Maudites soient les pierres c[ui me trompent 

ainsi ! 

Thésée. — II me semble que le mur étant 
sensible, devrait lui rendre ses malédictions. 

BoTTOM. — Non, en vérité, seigneur, il n'en fera 
rien. «. Qui me trompent ainsi » sont les mots qui 
amènent la réplique de Thisbé ! elle va entrer 
maintenant et je dois l'épier à travers le mur. 
Vous allez voir, cela va se passer exactement 
comme je vous ai dit. La voici qui vient. 

Entre THISBÉ. 

Thisbé. 
O mur, que de fois tu m'as entendue me lamenter 
Sur la séparation que tu mets entre mon beau 

Pyrame et moi ! 
Mes lèvres de cerise ont bien souvent baisé tes 

pierres. 
Tes pierres urties ensemble par de la chaux et de 

la bourre. 

PTR.4.ME. 

f aperçois une voix ; je vais aller à la fente 
Pour voir si je n'entends pas la figure de ma 
Thisbé. 

Thisbé. 
Mon amour ! c'est toi, je crois, mon amour. 

Pyra.aie. 
Crois ce que tu voudras, je suis ton gracieux 

amant 
Et comme Liandre toujours fidèle. 

Thisbé . 
Et moi comme Hélèiie jusqu'à ce que les destins 
me tuent. 

Pyrame. 
Shafale ne fut jamais si fidèle à Procrus. 

Thisbé. 
Autant Shafale fut fidèle à Procrus, autant jç te 
suis fidèle. 

Pyrame. 
Oh ! baise-moi à travers la fente de ce vil mur. 



164 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



Thisbé. 
Je baise la fente du mur, mais pas du tout vos 
lèvres. 

Pyrame. 
Veux-tu venir me rejoindre sur l'heure à la tombe 
de Ninus? 

Thisbé. 
Vienne la vie! vienne la mort! j'irai sans délai. 
{Sortent Pyrame et Thishé.) 

LE MUR. 

Ainsi, ai-je, mur, rempli mon rôle, 
Et maintenant qu'il est terminé, le mur s'en va. 
(// sort.) 

Thésée. — La séparation entre les deux amants 
est maintenant à bas. 

DÉMÉTRius. — 11 n'y a pas moyen d'éviter cela, 
Monseigneur, lorsque les murs ont si bonne vo- 
lonté d'entendre sans prévenir. 

HippoLYTE. — C'est la rapsodie la plus stupide 
que j'aie encore entendue. 

Thksée. — Les meilleures choses en ce genre- 
ne sont que des ombres, et les plus mauvaises 
n'en valent pas moins, pour peu que l'imagina- 
tion supplée à ce qui leur manque. 

HiPPOLYTE. — Mais alors c'est votre imagina- 
tion et non la leur qui fait l'œuvre. 

Thésée. — Si nous ne pensons pas plus mal de 
ces gens-là qu'ils ne pensent mal d'eux, ils peu- 
vent passer pour des hommes excellents. Mais 
voici venir deux nobles bêtes : une lune et un 
lion. 

Entrent LE LÏON et LE CLAIR DE LUNE. 

LE LION. 

Vous, Mesdames, vous dont les cœurs timides re- 
doutent 

La plus petite monstrueuse souris qui trottine sur 
le plancher. 

Peut-être frémirez-vous et tremblerez-vous 

Lorsque vous entendrez le féroce lion rugii' avec 
la rage la plus sauvage. 

Sachez donc que je suis un certain Snug menui- 
sier, et pas du tout 

Un lion cruel ni une femelle de lion. 

Car si je venais ici comme un lion allant en 
guerre. 

Ma vie ne serait pas en sûreté dans ce lieu. 
Thésée. — Une très-bonne bête et qui a de la 

conscience. 

Démétrius. — La plus honnête conscience que 

j'aie jamais connue h une bêle, Monseigneur. 



Lysandke. — Ce lion est un véritable renard 
pour la valeur. 

Thésée. — C'est vrai, et une oie pour la dis- 
crétion. 

Démétrius. — Non pas, Monseigneur, car le 
renard emporte l'oie et sa valeur ne peut l'em- 
porter sur sa discrétion. 

Thésée. — ■ Sa discrétion, j'en suis sûr, ne peut 
l'emporter sur sa valeur, car l'oie n'emporte pas 
le renard. Mais laissons cela à sa discrétion et 
écoutons parler la lune. 

LA LUNE. 

Cette lanterne représente la lune et ses cornes, 
Démétrius. — 11 aurait dû porter les cornes 

sur sa tête. 

Thésée. — Il n'est pas un croissant, etsescor- 

nes sont invisibles dans la circonférence de sa 

pleine lune. 

LA LUNE. 

Cette lanterne représente la lune et ses cornes. 
Et moi-même je suis rhomnie qui paraît être 

dans la lune. 

Thésée. — C'est là la plus grande erreur de toute 
la représentation ; l'horamedevrait être dans la lan- 
terne: sans cela comment peut-il figurer l'homme 
dans la lune ? 

Démétrius. — Il n'ose pas s'y mettre à cause 
de la chandelle; elle lui fait peur, car voyez, la 
voilà qui coule déjà avec emportement. 

IIippoLYTE. — Je suis fatiguée de cette lune ; 
je voudrais qu'elle changeât. 

Thésée. — 11 paraît bien par cette discrète petite 
lumière qu'elle est sur son déclin ; mais cepen- 
dant par courtoisie et en bonne conscience nous 
devons attendre qu'elle s'en aille. 

Lysandre. — Continue, lune. 

La lune. — Tout ce que j'ai à vous dire, c'est 
de vous dire que cette lanterne est la lune ; moi 
l'homme dans la lune; ce fagot d'épines, mon fa- 
got d'épines, et ce chien mon chien. 

Démétrius. — Biais toutes ces choses devraient 
être dans la lanterne, puisqu'elles sont dans la 
lune. Mais silence! voici Thisbé. 

Entre THISBÉ. 
Thisbé. 
C'est la tombe du vieux Ninus. Où est mon 
amour? 
Le lion, rugissatït. — Oh! ! 

{Thishé s'enfuit.) 
Démétrius. — Bien rugi, lion. 



ACTE V, SCENE I. 



165 




PcCR. Si nous, onil)res que nous sommes, 

Pensez seulement, — et ainsi tout sera réparé, — 

Que TOUS étiez endormis ici, 

Pendant que ces visions apparaissaient. 



(Acte V, se. I.) 



Thésée. — Bien couru, Thisbé 
HippoLYTE. — Bien brillé, lune. Vraiment la 
lune brille avec une bonne grâce parfaite. 

{Le lion déchire le manteau de Thisbé et sort.) 
Thésée. — Bien déchiré, lion. 
Démétribs. — Et puis vient Pyrame. 
Lysandre. — Et ainsi le lion s'évanouit. 

Entre PYRAME. 

PYKAME. 

Douce lune, je te remercie pour tes rayons so- 
laires; 

Je te remercie, lune, de briller avec tant d'éclat. 

Car à la faveur de tes ondes gracieuses, dorées et 
brillantes, 

J'espère goûter la vue de la très-fidèle Thisbé. 



Mais arrêtez. Oh, malheur! 

Mais remarquez ! Pauvre chevalier, 

Quel terrible objet de douleur est ici? 

Voyez -vous clair, mes yeux? 

Comment cela peut-il être? 

mignonne poulette! O chérie! 

Quoi! ton beau manteau 

De sang est taché? 

Approchez-vous, cruelles furies! 

O destins, venez, venez : 

Coupez la corde et le fil ; 

Abattez, écrasez, terminez et massacrez ! 

Thésée. — Il y en aurait presque assez de 
cette frénésie de douleur unie à la mort d'une 
chère amie pour inspirer à un homme une tris- 
tesse profonde. 



166 



LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 



HrppoLYTE. — Peste soit de mon cœur! j'ai 
vraiment pitié de cet homme. 

■ ÏYRAME. 

nature! pourquoi as-tu créé les lions? 

Puisqu'un vil lion a pu ici déflorer ma chérie , 

Qui est, — non, non, — qui était la plus belle dame 

Qui ait vécu, qui ait aimé, qui ait affectionné, 
dont les regards aient rayonné de joie ! 

Venez, larmes, et consumez-moi. 

Hors du fourreau, épée, et blesse 

Les mamelles de Pyrame, 

Oui, cette mamelle gauche 

Où sautille le cœur. [Il se poignarde.) 

Meurs ainsi, ainsi, ainsi, ainsi ! 

Maintenant je suis mort, 

Maintenant je prends mon vol, 

Mon âme est dans le ciel ! 

Langue, perds ta lumière; 

Lune, prends ton vol. [Le clair de lune sort.) 

Maintenant, décède, décède, décède, décède, dé- 
cède. [Il meurt.) 
Démétrius. — Lui céder le dé, non; il suffit 

de l'as, car il n'est qu'un. 

Lysandre. — Moins qu'un as, mon ami; car il 

est mort ; il n'est plus rien. 

Thésée. — Avec le secours d'un chirurgien, il 

pourrait encore se rétablir et prouver qu'il est 

de race a^ine. 

HippoLYTE. — Comment se fait-il que le clair 

de lune soit parti avant que Thisbé soit revenue 

et ait découvert son amant? 

Thésée. — Elle le trouvera à la clarté des 

étoiles. La voici qui vient; sa douleur termine la 

pièce. 

Rentre THISBÉ. 

HippoLYTE. — Il me semble qu'elle ne devrait 
pas avoir vine bien longue douleur pour un pareil 
Pyrame ; j'espère qu'elle aura bien vite fini. 

DÉMÉTRIUS. — Un fétu ferait pencher la balance 
où l'on pèserait les mérites d'un tel tyran contre 
une telle Thisbé , et suffirait pour décider s'il 
vaut mieux comme homme qu'elle comme femme. 

LYSiNDBE. — Elle l'a déjà découvert avec les 
yeux charmants que vous lui voyez. 

Démétrius. — Et la voilà qui va gémir; at- 
tention ! 

Thisbé. 

Endormi, mon amour? 

Quoi, mort, ma colombe? 

O Pyrame, lève-toi. 



Parle, parle. Tout à fait muet? * 

Mort, mort? Une tombe 

Va recouvrir tes doux yeux; 

Ces lèvres de lis. 

Ce nez de cerise. 

Ces joues jaunes comme la primevère, 

Tout cela n'est plus, n'est plus ! 

Amants, gémissez ! 

Ses yeux étaient verts comme des poireaux. 

O vous, les trois sœurs. 

Venez, venez à moi, 

Avec vos mains pâles comme le lait ; 

Plongez-les dans le sang. 

Puisque vous avez coupé 

Avec vos ciseaux son fil de soie. 

Ma langue, plus un mot ! 

Viens, ma fidèle épée, 

Viens, ma lame, pénètre mon sein. 
I [Elle se poignarde.) 

Et maintenant, amis, adieu ! 

Ainsi finit Thisbé. 

Adieu, adieu, adieu. [Elle meurt.) 

Thésée. — Le clair de lune et le lion restent 
pour ensevelir les morts. 

Démétrius. — Oui, et le mur aussi. 

BoTTOM. — Non, je vous assure ; le mur qui sé- 
parait leurs pères est démoli. Vous plairait-il de 
voir l'épilogue ou à'entendre une danse berga- 
masque dansée par deux acteurs de notre com- 
pagnie ? 

Thésée. — Pas d'épilogue, je vous prie; car 
votre comédie n'a pas besoin d'excuse. Ne vous 
excusez pas, car il n'y a personne à blâmer lors- 
que tous les acteurs sont morts. Parbleu, si celui 
qui a écrit cette pièce avait joué Pyrame et s'était 
pendu avec la jarretière de Thisbé , cela aurait 
fait une belle tragédie Mais c'est vraiment en- 
core une belle tragédie telle qu'elle est, et re- 
marquablement représentée. Mais voyons votre 
danse bergamasque, et laissez dormir votre épi- 
logue. [Danse.) — La langue de fer de minuit a 
sonné douze heures. Au lit, amants , c'est pres- 
que l'heure des fées. Je crains que notie sommeil 
n'empiète sur la prochaine matinée autant que nous 
avons empiété cette nuit sur la durée ordinaire de la 
veille. Cette pièce grossière et stupide a bien 
trompé la marche lente de la nuit. Au lit, mes 
doux amis. Nous continuerons pendant une quin- 
zaine cette solennité dans des fêtes nocturnes et des 
divertissements toujours nouveaux. 

[Ils sortent.) 



ACTE V, 


SCÈNE n. 1C7 




OBÉRON. 


SCÈNE IL 


Maintenant que jusqu'à la pointe du jour 




Chaque esprit se promène à travers cette maison. 


Entre PUCK. 


Pour nous, nous irons près du plus noble lit 




nuptial. 


PUCK. 


Et il sera par nous béni, 


Maintenant le lion affamé rugit 


Et la postérité qui en sortira 


Et le loup hurle à la lune, 


Sera pour toujours fortunée. 


Tandis que le laboureur fatigué ronfle, 


Ainsi ces trois couples ici réunis 


Tout rompu de sa pénible tâche. 


S'aimeront toujours fidèlement. 


Maintenant les flambeaux qui se meurent, jettent 


Les erreurs de la main de la nature 


leur dernier éclat. 


Ne se verront pas dans leur postérité ; 


Tandis que le chat-huant, poussant sa plainte 


Ni signes, ni becs-de-lièvre, ni cicatrices, 


aiguë, 


Ni aucune de ces marques monstrueuses 


Fait penser à son linceul mortuaire 


Qui attristent tant aux naissances 


Le malheureux que sa douleur tient éveillé. 


Ne se remarqueront sur leurs enfants. 


Maintenant, c'est l'heure de la nuit 


Avec cette rosée des champs consacrée 


Où les tombeaux, ouvrant leurs portes toutes larges. 


Que chaque fée aille de son côté, 


Laissent échapper leurs fantômes 


Et répande les bénédictions d'une douce paix 


Pour qu'ils se montrent dans les chemins qui 


Sur chaque chambre de ce palais, 


mènent à l'église; 


Dont le possesseur sera béni, 


Et nous, esprits féeric[ues qui courons 


Et vivra toujours en sécurité. 


Aux côtés du char de la triple Hécate, 


Puis, partons légèrement, 


Lom de la présence du soleil. 


Ne nous attardons pas 


Et qui accompagnons les ténèbres comme un rêve. 


Et venez me rejoindre à la pointe du jour. 


Nous sommes maintenant en train de prendre nos 


(Sortent Obéron, Titanta et leur suite.) 


ébats. Pas une souris 


PUCK. 


Ne troublera cette maison sacrée ; 


Si nous, ombres que nous sommes , nous vous 


Je suis envoyé en avant avec un balai 


avons déplu. 


Pour balayer la poussière derrière la porte. 


Pensez seulement — et ainsi tout sera réparé ^ 


Entrent OBÉRON et TITANIA avec leur escorte. 


Que vous étiez endormis ici 

Pendant que ces visions apparaissaient. 


OBÉRON. 


Messieurs, soyez indulgents 


Remplissez cette maison d'une lumière tranquille 


Pour ce thème faible et futile 


Au moyen de ce feu assoupi et agonisantj 


Qui ne peut rendre rien qu'un rêvé; 


Que chaque Elfe et chaque esprit féerique 


Si vous nous pardonnez, nous nous corrigerons. 


Sautille sans faire plus de bruit que l'oiseau sur 


Aussi vrai que je suis un honnête Puck , 


le buisson. 


Si nous avons ce bonheur immérité . 


Et chantez avec moi ce couplet 


D'échapper aujourd'hui à la langue des ser- 


En dansant légèrement sur sa mélodie. 


pents, 


TITAN1.4 


Nous vous ferons réparation avant qu'il soit 


D'abord répétez votre chant par cœur. 


longtemps. 


Unissant à chaque mot une note gazouillante; 


Ou bien appelez Puck un menteur. 


Puis, la main dans la main, avec une grâce fée- 


Là-dessus, bonne nuit à vous tous 


rique. 


Donnez-moi vos mains, si nous sommes amis. 


Nous le (h:mterons tous ensemble, et nous bé- 


Et Robin vous présentera ses excuses. 


nirons ces lieux. {Chant et danse.) 


(// sort.) 


■ 


J 



PERSONNAGES DU DRAME. 



LE DUC DE VENISE. 

LE PRINCE D'ARAGON j Prétendants à la main 

LE PRINCE DE MAROC j de PORTIA. 

ANTONIO, le marchand de Venise. 

BASSANIO, ami d'ANTONIO. 

SOLANIO \ 

SALARINO Amis d'ANTONIO et de BASSANO. 

GRATIANO ) 

LORENZO, amoureux de JESSICA. 

SHYLOCK, juif. 

TUBAL, juif, ami de SHYLOCK. 

LANCELOT GOBBO, bouffon, domestique de SHYLOCK. 

Le vieux GOBBO, père de LANCELOT. 

LEONARDO, valet de BASSANIO. 

BALTHAZAR 1 ,, , , „„ , , 

STEPHANO I ^^'^'^ ^' POÏ^TIA. 

PORTIA, riche héritière. 

NÉRISSA, suivante de PORTIA. 

JESSICA, fille de SHYLOCK. 

Magntpicos de Venise, officiers de justice, serviteurs et 

AUTRES GEKS de I,A SUITE. 

Scène. — En partie à Venise , en partie à Belmont, résidence 
de Portia sur le continent. 



J 



LE 



MARCHAND DE VENISE. 



ACTE PREMIER. 



SCENE PREMIÈRE. 



Entrent ANTONIO, SALARINO et SOLANIO. 

Antonio. — En vérité, je ne sais pourquoi je 
suis si triste. Cette tristesse m'inquiète ; vous dites 
qu'elle vous inquiète aussi; mais comment je l'ai 
attrapée , trouvée ou rencontrée , de c[uelle étoffe 
elle est faite , et d'où elle est née , voilà ce que je 
suis encore à savoir; et cette tristesse fait de moi 
un tel pauvre d'esprit, que j'ai grand'peine à me 
reconnaître moi-même. 

Salarino. — Votre esprit est ballotté sur l'Océan, 
là où vos gros vaisseaux , aux voiles majestueu- 
sement gonflées, comme des seigneurs et de ri- 
ches bourgeois des vagues , ou , si vous aimez 
mieux, comme les palais mouvants de la mer, 
regardent du haut de leur grandeur le menu 
peuple des petits navires marchands qui s'inclinent 
devant eux et leur font la révérence lorsqu'ils 
glissent à leurs côtés avec leurs ailes tissées. 

SoLANio. — Croyez-moi , Monsieur, si j'avais 
confié à la fortune des flots de telles richesses , la 
meilleure partie de mes affections serait errante 
au loin, en compagnie de mes espérances. Je se- 
rais toujours à arracher des brins d'herbe , pour 



savoir d'où vient le vent ; je serais toujours le nez 
dans les cartes marines, pour y chercher la si- 
tuation des ports, des jetées et des rades, et toute 
chose qui pourrait me faire redouter un accident 
pour mes cargaisons me rendrait incontestable- 
ment triste. 

Salarino. — Lorsque je soufflerais sur mon po- 
tage, l'air de mon haleine me porterait la fièvre, 
en éveillant en moi la pensée du mal qu'un trop 
grand vent pourrait faire sur mer. Je ne pour- 
rais pas voir un sablier sans penser aux bas-fonds 
et aux bancs de sable, et sans imaginer mon riche 
navire André , engravé et courbant son grand 
mât plus bas que ses flancs pour baiser son tom- 
beau. Si j'allais à l'église, pourrais-je voir le saint 
édifice de pierre sans penser immédiatement aux 
rochers dangereux qui, rien qu'en touchant les 
flancs de mon beau navire, éparpilleraient mes 
épices sur l'Océan et habilleraient de mes soieries 
les vagues rugissantes; et, en un mot, sans penser 
que moi, riche de toutes ces valeurs , je ne suis 
peut-être riche de rien du tout à ce moment 
même? Pourrais-je réfléchir à ces choses en évi- 
tant cette autre réflexion , que si un pareil mal- 
heur m'arrivait, il me rendrait triste ? Mais, point 
n'est besoin de me le dire , je sais qu'Antonio 
est triste parce qu'il pense à ses marchandises. 



LE MARCHAND DE VENISE. 



Antonio. — Non, croyez-moi; j'en remercie 
ma fortune, toutes mes spéculations ne sont pas 
confiées à un seul bâtiment, et je n'en ai pas que 
d'un côté ; toute ma richesse ne dépend pas non 
plus des chances de cette présente année ; ce n'est 
donc pas par conséquent le sort de mes marchan- 
dises qui me rend triste. 

Salariko. — Quoi donc alors? Vous êtes amou- 
reux. 

Antonio. — Fi! fi! 

Salarino. — Vous n'êtes pas amoureux non 
plus ? Alors, disons que vous êtes triste parce que 
vous n'êtes pas gai, et qu'il vous serait tout aussi 
aisé de rire, de sauter et de dire que vous êtes gai 
parce que vous n'êtes pas triste. Par Janus à la 
double tête, la nature s'amuse parfois à former de 
drôles de corps. Il y en a qui sont perpétuellement 
à faire leurs petits yeux et qui vont rire comme 
un perroquet devant un simple joueur de corne- 
muse, et d'autres qui ont une telle physionomie 
de vinaigre, qu'ils ne découvriraient pas leurs 
dents, même pour sourire , quand bien même le 
grave Nestor jurerait qu'il vient d'entendre une 
plaisanterie désopilante. 

SoLANio. — Voici venir Bassanio, votre très- 
noble parent , Gratiano et Lorenzo. Portez-vous 
bien ; nous allons vous laisser en meilleure com- 
pagnie, 

Salakino. — Je serais resté avec vous pour tâ- 
cher de vous rendre joyeux , si de plus nobles 
amis ne me dispensaient de cet office. 

Antonio. — Votre bonne volonté me touche 
profondément. Vos affaires personnelles vous ré- 
clament, j'en suis sûr, et vous saisissez cette oc- 
casion de partir. 

Entrent BASSANIO, LORENZO et GRATIANO. 

Salarino. — Bonjour, mes bons seigneurs. 

Bassanio. — Mes bons messieurs, dites-moi 
l'un et l'autre quand nous aurons le plaisir de 
rire ensemble? Quand cela, dites-moi? Vous de- 
venez d'humeur singulièrement retirée ; est-ce 
que cela doit continuer? 

Salarino. — Nous arrangerons nos loisirs pour 
les faire accorder avec les vôtres. 

{Sortent Salarino et Solanin.) 

Lorenzo. — Monseigneur Bassanio, puisque 
vous avez trouvé Antonio, nous allons vous laisser 
avec lui, nous deux; mais à l'heure du dîner, 
rappelez- vous, je vous en prie, où nous devons 
nous rencontrer. 



Bassanio. — Je n'y manquerai pas. 

Gratiano. — Vous ne paraissez pas bien, sei- 
gneur Antonio; vous portez trop d'égards à 
l'opinion du monde; ceux-là sont des perdants 
qui l'achètent au prix de trop de soucis. Croyez- 
moi, vous êtes singulièrement changé. 

Antonio. — Je ne tiens le monde que pour ce 
qu'il est, Gratiano : un théâtre, où chacun doit 
jouer son rôle, et le mien est fort triste. 

Gratiano. ^ — Pour moi, je prends celui de fou. 
Que les rides de la vieillesse viennent en com- 
pagnie de la joie et du rire, et que mon foie soit 
plutôt échauffé par le vin que mon cœur refroidi 
par d'humiliants soupirs. Pourquoi un homme 
dont le sang coule chaud dans ses veines pren- 
drait-il l'attitude de son grand-père taillé en sta- 
tue d'albâtre? Pourquoi sommeillerait-il lorsqu'il 
peut veiller, et se donnerait-il la jaunisse à force 
de mélancolie? Je te le dis, Antonio, je t'aime, 
et c'est mon amour qui te parle : il est une 
espèce d'hommes dont les visages font crème 
comme la surface d'une eau stagnante, qui se main- 
tiennent dans une passivité volontaire à l'effet 
de se donner une réputation de sagesse, de gravité 
et de profondeur, et qui ont l'air de dire : je suis 
le sire Oracle; lorsque j'ouvre mes lèvres, que 
pas un chien n'aboie. O mon Antonio, combien 
j'en connais qui sont réputés sages parce qu'ils ne 
disent rien, et qui, s'ils parlaient, entraînei'aient, 
j'en suis sûr, à la damnation ceux de leurs audi- 
teurs qui sont enclins à traiter leurs frères de 
fous. Je t'en dirai davantage une autre fois sur 
ce sujet; mais ne t'en va pas pécher avec l'hame- 
çon de la mélancolie ce goujon des sols, la ré- 
putation. Venez, mon bon Lorenzo. Portez-vous 
bien en attendant; je finirai mes exhortations 
après dîner. 

Lorenzo. — Nous allons donc vous laisser jus- 
qu'à l'heure du dîner. Je dois être moi-même un 
de ces sages muets , car Gratiano ne me laisse 
jamais parler. 

Gratiano. — ■ Très-vrai; tiens-moi compagnie 
deux ans encore seulement, et tu ne connaîtras 
plus le son de ta propre voix. 

Antonio. — Adieu; cette conversation finirait 
par me rendre bavard. 

Gratiano. — - Tant mieux, ma foi; car le si- 
lence n'est recommandable que dans une langue 
de bœuf fumée et chez une fille qui ne pourrait 
se vendre. 

{Sortent Gratiano et Lorenzo.) 



ACTE I, SCÈNE I. 



173 




PoRTiA. Sur ma parole, Nérissa, 



1 petite personne est fatiguée de ce gr; 
(Acte I, 



Antonio . — Tout cela veut-il dire quelque chose ? 

Bassanio. — Gratiano est l'homme de Venise 
qui débite la plus prodigieuse quantité de riens. 
Sa conversation ressemble à deux grains de blé 
qui seraient perdus dans deux boisseaux de menue 
paille; vous chercherez tout un jour avant de les 
trouver, et lorsque vous les aurez trouvés, ils ne 
vaudront pas la peine que vous aura coûtée votre 
recherche. 

Antonio. — • Exact; maintenant, dites-moi 
quelle est cette dame pour laquelle vous avez 
décidé d'entreprendre un secret pèlerinage dont 
vous deviez m' entretenir aujourd'hui. 

Bassanio. — Vous n'ignorez pas, Antonio, 
à quel point j'ai ruiné ma fortune pour avoir 
voulu tenir un plus grand état, et plus longtemps 
que ne me le permettaient mes faibles moyens. Je 
ne me plains pas d'être obligé de cesser ce noble 



train de vie; mais ma principale sollicitude est de 
me tirer avec honneur des dettes énormes dont ma 
jeunesse, un peu trop prodigue, m'a laissé ern- 
barrassé. C'est à vous, Antonio, que je dois le 
plus, comme argent et comme amitié, et c'est sur 
votre amitié que je compte pour l'exécution des 
projets et des plans qui me permettront de me 
débarrasser de toutes mes dettes. 

Antonio. — Je vous en prie, mon bon Bassanio, 
faites-les-moi connaître,' et s'ils sont d'accord avec 
l'honneur que je sais vous être habituel, soyez 
assuré que ma bourse, ma personne, mes dei-- 
nières ressources enfin, seront toutes mises à votre 
service pour cette occasion. 

Bassanio. — Du temps que j'étais écolier, s'il 
m'arrivait de perdre une flèche, j'en lançais une 
autre d'une égale portée, dans la même direc- 
tion, en la surveillant plus soigneusement, de ma- 



174 



LE MARCHAND DE VENISE. 



nière à découvrir la première; et ainsi, en en 
risquant deux, je retrouvais souvent les deux. Je 
mets en avant cette réminiscence enfantine parce 
qu'elle s'accorde fort bien avec la demande pleine 
de candeur que je vais vous faire. Je vous dois 
beaucoup, et par la faute de ma jeunesse trop 
libre, ce que je vous dois est perdu; mais s'il 
vous plaisait de lancer une autre flèche dans la 
même direction où vous avez lancé la première, 
comme je surveillerais son vol, je ne doute pas, 
ou bien que je les retrou vtrais toutes deux, ou 
bien que je vous rapporterais la dernière que vous 
auriez risquée, en restant avec reconnaissance 
votre débiteur pour la première. 

Antonio. — Assurément vous me connaissez; 
,poufquoi donc alors perdez vous votre temps 
avec moi en circonlocutions? Vous me faites in- 
contestablement plus d'injure en mettant en doute 
que mon amitié vous soit absolument acquise, 
que si vous aviez dissipé ma fortune entière. 
Dites-moi donc tout simplement ce que je devrais 
faire, ce que je dois faire pour vous à votre sens, 
et je suis tout prêt à vous exaucer ; par consé- 
quent, parlez. 

Bassanio. — Il y a dans Belmont une riche hé- 
ritière ; elle est belle, et plus belle encore que ce 
mot ne l'exprime, par ses merveilleuses vertus; 
maintes fois j'ai reçu de ses yeux de ravissants 
messages sans paroles. Son nom est Portia ; elle 
ne le cède en rien à la fille de Caton , la Portia 
de Brutus : et le vaste monde n'ignore pas non 
plus ce qu'elle vaut ; car les quatre vents lui amè- 
nent de chaque rivage des prétendants de re- 
nom. Sa chevelure couleur de soleil retombe sur 
ses tempes comme une toison d'or, ce qui fait de 
son château de Belmont un golfe de Colchide où 
une multitude de Jasons débarquent pour la con- 
quérir. O mon Antonio ! si j'avais seulement les 
moyens de me soutenir contre l'un d'eux sur le pied 
de rival, quelque chose me présage que je plai- 
rais si bien que sans nul doute je réussirais dans 
mon entreprise. 

Antonio. — Tu sais que toute ma fortune est 
sur mer, et que je n'ai ni argent, ni moyen d'em- 
prunter pour le moment la somme qui te serait 
nécessaire. En conséquence va de l'avant ; essaye ce 
que peut mon crédit dans Venise; je suis prêt à 
l'épuiser jusqu'au dernier sou pour te fournir les 
moyens d'aller à Belmont, chez la belle Portia. 
Va de ce pas t'informer où l'on peut trouver 
de l'argent; j'en ferai autant de mon côté, et 



je ne doute pas que je ne le trouve, soit par mon 
crédit, soit par considération pour ma personne. 
[Ils sortent.') 



SCENE IL 



Belmont. — Une cliambre dans la 

Entrent PORTIA et NÉRISSA. 

PoRTtA. — Sur ma parole, Nérissa, ma petite 
personne est fatiguée de ce grand monde. 

NÉRissA. — Vous auriez raison de l'être. Ma- 
dame, si vos misères étaient aussi abondantes que 
vos prospérités ; et cependant, autant que je puis 
voir, ceux à qui trop donne des indigestions 
sont aussi malades que ceux que rien fait crever 
de faim. Ce n'est pas un médiocre bonheur, en 
vérité, que d'être placé ni trop haut ni trop bas; 
l'opulence prend très-vite des cheveux blancs, 
mais la simple aisance vit plus longtemps. 

Portia. — De bonnes maximes, et bien expri- 
mées. 

Nérissa. — Elles vaudraient mieux si elles étaient 
bien suivies. 

Portia. — Si faire était aussi aisé que savoir 
ce qu'il est bon de faire, les chapelles seraient 
des églises, et les chaumières des pauvres gens 
des palais de princes. C'est un bon prédicateur 
que celui qui suit ses propres instructions; pour 
moi, il me serait plus aisé d'enseigner à vingt 
personnes ce qu'il serait bon de faire que d'être 
une de ces vingt personnes et d'obéir à mes pro- 
pres instructions. Le cerveau peut promulguer à 
son aise des lois contre la chair, mais un chaud 
tempérament saute par-dessus un froid décret, 
tant la folle jeunesse est une biche agile à franchir 
les filets de ce cul-de-jatte, le bon conseil. Mais 
ce raisonnement ne vaut rien pour m'aider à 
choisir un époux. Oh! quel mot, que ce mot 
choisir! Je ne puis ni choisir qui me plairait, ni 
refuser qui je déteste , tant la volonté d'une fille 
vivante est contrainte par la volonté d'un père 
mort. N'est-il pas dur, Nérissa, que je ne puisse 
ni choisir ni refuser personne? 

NÉRISSA. — Votre père fut toujours vertueux, 
et les hommes sages ont à leur mort de nobles 
inspirations; il est donc évident que la loterie 
qu'il a imaginée avec ces trois coffrets d'or, 
d'argent et de plomb, en vertu de laquelle qui- 
conque devine sa pensée vous conquiert du même 



ACTE I, SCÈNE II. 



47S 



coup, ne sera droiteraent comprise que par un 
homme qui vous' aimera droitement. Mais quelle 
est la mesure de votre affection pour ces divers 
prétendants princiers qui sont déjà venus? 

PoRTU. — Je t'en prie, récite-moi la liste de 
leurs noms ; à mesure que tu les nommeras, j'en 
ferai la description, et cette description te don- 
nera la mesure de mon affection. 

Nérissa. — 11 y a d'abord le prince napo- 
litain. 

PoRTU. — Oui, c'est un véritable étalon, car 
il ne fait rien que parler de son cheval et il range 
au nombre de ses principaux mérites l'art de le 
ferrer lui-même. J'ai bien peur que madame sa 
mère n'ait triché avec un maréchal. 

Nérissa. — Il y a ensuite le comte palatin. 

PoRTiA. — Il ne fait que froncer le sourcil 
comme un hounne qui a l'air de dire ; Si vous ne 
voulez pas de moi, déclarez-le. Il écoute sans 
même sourire les anecdotes les plus amusantes ; 
je crains qu'en vieillissant il ne représente le type 
du philosophe chagrin, étant si plein de déplai- 
sante tristesse dans sa jeunesse. J'aimerais autant 
être mariée à mie tête de mort avec un os dans 
la bouche, qu'à l'un de ces deux-là ! Que le ciel 
me préserve de ces deux-là ! 

Nérissa. — Que dites-vous du seigneur fran- 
çais, Monsieur Lebon ? 

PoHTiA. — Dieu l'a créé, et par conséquent il 
doit passer pour un homme. Vrai, je sais que la 
moquerie est un péché; mais cet homme ! — 11 a un 
cheval supérieur à celui du Napolitain ; il bat le 
comte palatin dans sa mauvaise habitude de fron- 
cer le sourcil, il est tous les hommes en général 
et n'est aucun homme en particulier; qu'une 
grive chante , immédiatement il va se mettre à 
cabrioler; il serait capable de se battre avec son 
ombre; si je l'épousais, j'épouserais vingt maris. 
Je lui pardonnerais volontiers s'il venait à me 
mépriser, car il m'aimerait jusqu'à la folie, qu'il 
me serait impossible de le payer de retoui-. 

NÉRISSA. — Que dites-vous, alors, de Falcon- 
bridge, le jeune baron d'Angleterre? 

PoRTiA. — Vous savez bien que je ne lui dis rien, 
car il ne me comprend pas, et moi je ne le com- 
prends pas davantage ; il ne parle ni le latin, ni 
le français, ni l'italien, et quant à moi, vous 
pourriez prêter serment en cour de justice que je ne 
sais pas pour deux sous d'anglais. C'est le portrait 
d'un bel homme, mais hélas ! qui peut converser 
avec une peinture muette ? Comme il est drôle- 



ment habillé ! je pense qu'il a acheté son pour- 
point en Italie, son haut-de-chausses en France, 
son chapeau en Allemagne et ses manières partout. 

Nérissa. — Que pensez-vous du lord écossais, 
son voisin? 

PoRTiA. — Qu'il est pourvu d'une charité de bon 
voisin, car il a emprunté un soufflet de l'Anglais 
et a juré qu'il le lui rendrait dès qu'il le pourrait; 
je crois que le Français s'est fait sa caution et a 
donné sa signature pour un second soufflet. 

Nérissa. — Comment trouvez-vous le jeune 
Allemand, le neveu du duc de Saxe? 

PoRTiA. — Je le trouve répugnant le matin 
quand il est sobre et plus répugnant dans l'après- 
midi lorsqu'il est ivre; dans ses meilleurs mo- 
ments, il est tant soit peu au-dessous de l'homme 
et dans ses pires heures il vaut à peine mieux 
qu'une bête; s'il m'arrive par malheur ce qui 
peut m'arriver de pis, j'espère que je pourrai 
m'arrange)' pour me débarrasser de lui. 

Nérissa. — S'il demandait à choisir entre les 
coffrets, et qu'il lui arrivât de choisir le bon, vous 
ne pourriez le refuser pour époux sans refuser 
d'exécuter les volontés de votre père. 

PoRTiA. — Aussi, par crainte de cette extré- 
mité, place, je t'en prie, un verre devin du Rhin 
sur le mauvais coffret, car quand bien même le 
diableserait dedans, si cette tentation-là est dessus, 
il ne peut manquer de le choisir. Je ferai tout, 
Nérissa, avant de consentir à épouser une éponge. 

Nérissa. — Vous n'avez à craindre d'épouser 
aucun de ces seigneurs, Madame, car ils m'ont 
informé de leur résolution qui est de retourner 
dans leur pays et de ne plus vous importuner de 
leurs demandes, à moins qu'ils ne puissent vous 
obtenir par un autre moyen que cette loterie 
des coffrets imposée par votre père. 

PoRTiA. — Quand bien même je devrais vivre 
jusqu'à l'âge de la Sibylle, je mourrai aussi chaste 
que Diane, plutôt que d'être conquise autrement 
que selon la volonté de mon père. Je suis charmée 
que cette fournée de . prétendants soit si raison- 
nable, car il n'est pas un d'eux tous après l'ab- 
sence duquel je ne soupire et je prie le ciel de 
leur accorder un heureux départ. 

Nérissa. — Vous rappelez-vous, IMadame, lors- 
que votre père vivait encore, un Vénitien à la fois 
lettré et soldat qui vint ici en compagnie du mar- 
quis de Montferrat? 

PoRTiA. — Oui, oui, c'était Bassanio ; tel était 
son nom, je crois. 



LE MARCHAND DE VENISE. 



Nérissa. — Exactement, Madame ; de tous les 
hommes sur lesquels mes yeux se sont jamais ar- 
rêtés avec plaisir, il est, à mon avis, celui qui 
mérite le mieux une belle dame. 

PoRTiA. — Je me le rappelle bien, et il me 
souvient qu'il était digne des louanges que tu lui 
donnes. 

Entre un domestique. 

Eh bien! qu'y a-t-il ? quelles nouvelles? 

Le domestique. — Les quatre étrangers vous 
cherchent pour prendre congé de vous. Madame, 
et il vient d'arriver le courrier d'un cinquième, 
le prince de Maroc, qui ap]wrte la nouvelle cjuc le 
prince son maîti'e sera ici ce soir. 

Po.RTiA. — Si je pouvais souhaiter la bienvenue 
à ce cinquième d'aussi bon cœur que je me dis- 
pose à dire adieu aux quatre autres, je serais 
heureuse de son arrivée ; eût-il la nature d'un 
saint, s'il aie teint d'un diable, je l'aimerais mieux 
pour confesseur que pour mari. Viens, Nérissa; 
marche devant, maraud. A peine avons-nous 
tiré le verrou sur un prétendant qu'un autre frappe 
à la porte. {Il" sortent.) 



SCENE III. 

Venise. .— Une place publique. 

Entrent BASSANIO et SHYLOCK. 

Shylock. — Trois mille ducats, bien. 

Bassanio. — Oui, Monsieur, pour trois mois. 

Shylock. — Pour trois mois, bien. 

Bassanio. - Pour lesquels, ainsi que je vous 
l'ai dit, Antonio se portera caution. 

Shylock. — Antonio se portera caution, bien. 

Bassanio. — Pouvez- vous me rendre ce service? 
Voulez-vous me faire ce plaisir? Voulez-vous me 
faire connaître votre réponse ? 

Shylock. -^ Trois mille ducats pour trois mois 
et Antonio pour caution ? 

Bassanio. — Que répondez-vous à cela? 

Shylock. — Antonio est bon. 

Bassanio. — Avez-vous jamais entendu quel- 
qu'un prétendre le contraire? 

Shylock. — Oh ! non, non, non, non. Mon in- 
tention en disant qu'il est bon est de vous faire 
comprendre que sa garantie m'est suffisante. Ce- 
pendant sa fortune ne peut être évaluée que par 
supposition ; il a un navire à destination de Tri- 



poh, un autre en route pour les Indes ; j'ai appris 
en outre sur le Rialto qu'il en a un troisième à 
Mexico et un quatrième désigné pour l'Angleterre ; 
il a d'autres entreprises encore éparpillées de 
côté et d'autre. Mais les vaisseaux ne sont faits que 
de planches, les matelots ne sont que des hommes; 
il y a des rats de terre et des rats d'eau, des vo- 
leurs de terre et des voleurs d'eau, je veux dire 
des pirates; de plus, il y a le péril des vagues, 
des vents et des rochers. Néanmoins la caution est 
suffisante ; trois mille ducats. Je pense que je puis 
accepter sonbiUet. 

Bassanio. — Soyez assuré que vous le pouvez. 

Shylock. — Je m'assurerai que je le puis, et 
aRn de m'en assurer, je m'en vais y penser. Puis- 
je parler à Antonio? 

Bassanio. — S'il vous faisait plaisir de dîner 
avec nous?... 

Shylock. — Oui, pour sentir l'odeur du porc; 
|)0ur manger de la maison de chair où votre pro- 
phète, le Nazaréen, fît entrer le diable. Je veux 
Isien acheter avec vous, vendre avec vous, parler 
avec vous, me promener avec vous et ainsi de 
suite, mais je ne veux jjas manger avec vous, boire 
avec vous, ni prier avec vous. Quelles nouvelles 
sur le Rialto? — Qui vient ici? 

Entre ANTONIO. 

Bassanio. — C'est le signor Antonio. ' 

Shylock, à part. — Quelle physionomie de pu- 
blicain cajoleur! Je le hais parce qu'il est chré- 
tien, mais bien plus encore parce que dans sa 
basse simplicité il prête de l'argent gratis et fait 
ainsi baisser le taux de l'usure à Venise. Mais si 
je puis jamais lui poser la main sur les rognons, je 
ferai largement repaître la vieille rancune que je 
lui porte. Il hait notre sainte nation, et jusque 
dans le lieu où se réunissent les marchands, il se 
raille de moi, de mes alfaires et de mon gain lé- 
gitiineineiit acquis qu'il appelle usure. Maudite 
soit ma tribu si je lui pardonne. 

Bassanio. — Shylock, entendez-vous? 

Shylock. — Je suis en train d'établir le compte 
de mon capital à présent disponible, et autant que 
je puis me fier à ma mémoire, je vois qu'il m'est 
impossible de faire immédiatement la somme de 
trois mille ducats. Peu importe, cependant; Tubal, 
un riche Hébreu de ma tribu, me les jjrêtera. 
Mais doucement ; pour combien de mois désirez- 
vous cette somme? {A Antonio.') Le bonheur vous 



LE MARCHAND DE VENISE. 



garde, mon bon Signor ; nous venions justemeflt 
de parler de Votre Seigneurie. 

Antonio. — Shylock, quoique je ne prête ni 
n'emprunte à la condition de donner ou de re- 
cevoir plus que je n'ai emprunté ou prêté, cepen- 
dant je sortirai cette fois de mes habitudes pour 
subvenir aux pressants besoins de mon ami. {A 
Bassanio.) Est-il informé de ce qu'il vous faut? 

Shïlock. — Oui, oui, trois mille ducats. 

Antonio. — Et pour trois mois. 

Shylock. — J'avais oublié; — trois mois, [A Bas- 
sanio.) c'est bien ce cjuevous aviez dit. [A Antonio.) 
Bien, alors votre billet, et voyons à conclure. Mais 
écoutez un peu : il me semble que vous venez de 
dire que vous ne prêtiez ni n'empruntiez à intérêt. 

Antonio. — Je ne le fais jamais. 

Shylock. — Lorsque Jacob menait paître les 
troupeaux de son oncle Laban, ce Jacob qui fut 
de la famille de notre saint Abraham, grâce aux 
mesures que sa sage mère prit en sa faveur, le 
troisième représentant; oui, il fut le troisième...-. 

Antonio. — Et que vient faire là Jacob ? prê- 
tait-il à intérêt? 

Shylock. — Il ne prenait pas d'intérêt, il ne 
prenait pas directement d'intérêt, comme vous di- 
riez. Mais remarquez bien ce qu'il fit. Laban et 
lui étaient tombés d'accord que tous les agneaux 
rayés et bigarrés seraient le salaire de Jacob ; 
lorsqu'à la fin de l'automne les brebis en chaleur 
cherchèrent les béliers, et que l'œuvre de la 
génération fut en train parmi les porte-laines, 
le rusé berger vous écorça certaines verges, et 
pendant qu'elles s'acquittaient de l'acte de la 
reproduction , il les présenta devant les brebis 
lascives, qui conçurent à ce moment-là, et le 
temps d'agneler venu, mirent bas des agneaux de 
couleurs diverses, et ceux-là appartinrent à Ja- 
cob. C'était une manière de gagner et il fut béni 
dans son gain, carie gain est une bénédiction lors- 
qu'on ne le vole pas. 

Antonio. — C'était une chance du hasard, 
Monsieur, sur laquelle Jacob aventurait ses ser- 
vices, une chose qu'il n'était pas en son pouvoir 
d'amener, mais qui était réglée et déterminée par 
la main de Dieu, filais cette histoire a-t-elle jamais 
été insérée dans l'Ecriture pour justifier l'usure? 
votre or et votre argent sont-ils des brebis et 
des béliers ? 

Shylock. — Je ne puis vous le dire, je fais 
en sorte qu'ils se reproduisent autant; mais pre- 
nez bien note de ce que je dis , Signor. 



Antonio. • — Remarquez ceci, Bassanio; le 
diable ])eut citer l'Écriture pour justifier ses des- 
seins. Une âme méchante qui produit des témoi- 
gnages divins est comme un scélérat dont le 
visage sourit, comme une belle pomme pourrie au 
cœur: Oh ! quel bel extérieur la faussetév peut 
revêtir ! 

Shylock. — Trois mille ducats , c'est une 
somme tout à fait ronde. Trois mois sur les douze ; 
voyons, à quel intérêt? , 

Antonio. — Eh bien, Shylock, est-ce que nous 
allons vous devoir de la reconnaissance? 

Shylock. — Signor Antonio, mainte et mainte 
fois, sur le Rialto, vous m'avez maltraité à propos 
de mon argent et des intérêts que je lui fais ren- 
dre; cependant, j'ai su|)porté cela avec un pa- 
tient haussement d'épaules, car l'endurance est 
la vertu caractéristique de toute notre race. Vous 
m'avez appelé mécréant, chien de malfaiteur et 
vous avez craché sur ma robe de Juif; tout cela 
pour l'usage que je fais de ce qui m'appartient. 
Fort bien, mais il parait que maintenant vous avez 
besoin de mon aide ; alors vous venez à moi, et vous 
dites : « Shylock, nous aurions besoin d'argent; » 
c'est là ce que vous dites, vous cjui avez déchargé 
votre rhume sur ma barbe etc[ui m'avez repoussé 
du pied comme vous chasseriez de votre seuil 
un chien des rues. Vous demandez de l'argent ; 
que dois-je vous répondre? ne devrais-je pas 
vous répondre : « Est-ce qu'un chien a de l'argent? 
est-il possible qu'un mâtin prête trois mille du- 
cats?» ou bien m'inclinant bien bas et sur le son 
de voix d'un esclave, d'une respiration haletante 
et avec une humilité qui ose à peine parler, vous 
répondrai-je ceci : « Mon bon monsieur, vous 
avez craché sur moi mercredi dernier ; vous m'a- 
vez repoussé du pied un tel jour ; telle autre fois 
vous m'avez appelé chien, et poui' toutes ces cour- 
toisies je vais vous prêter t lut l'argent que vous 
me demandez? » 

Antonio. — Il est probable que je t'appellerai 
encore des mêmes noms, que je cracherai encore 
sur toi, que je te repousserai encore du pied. Si 
tu veux prêter cet argent, prête-le, non pas 
comme à tes amis, — car a-t-on jamais vu que 
l'amitié ait exigé d'un ami qu'il ferait faire des 
petits à un stérile morceau de métal ? — mais 
prête-le comme à tes ennemis, dont tu auras meil- 
leure grâce à exiger le châtiment, s'ils manquent 
à leur parole. 

Shylock. — Là, là ! comme vous vous empor- 



ACTE I, SCÈNE III. 



479 



tez! Je voudrais faire pacte d'amitié avec vous-, 
gagner votre affection, oublier les outrages dont 
vous m'avez souillé, fournir à vos présents be-. 
soins sans prendre aucun intérêt pour mon ar- 
gent, et vous ne voulez pas m'écouter; mon offre 
n'a rien que d'obligeant. 

Antonio. — Ce serait en effet pure obligeance. 

Shylock. — Et cette obligeance, je veux vous 
la prouver. Venez avec moi chez un notaire, vous 
m'y signerez simplement votre billet, et par ma- 
nière de plaisanterie, il sera stipulé que si vous ne 
me pajez pas tel jour, en tel lieu, la somme ou 
les sommes convenues, le dédit consistera dans 
une livre de votre belle chair, qui pourra être 
choisie et coupée dans n'importe c[uelle partie de 
votre corps qu'il me plaira. 

Antonio. — Ma foi, cela me va; je signerai ce 
billet, et je dirai désormais c[u on peut trouver 
dans un Juif une grande obligea'nce. 

Bassanio. — Vous ne signerez pas pour moi un 
tel engagement; j'aime mieux rester dans l'em- 
barras où je suis. 

Antonio. — Ne crains rien, ami; je n'aurai 
pas à payer ce dédit. D'ici à deux mois, c'est-à- 
dire un mois plutôt que l'expiration de ce billet, 
j'attends des rentrées pour neuf fois sa valeur. 

Shvlock. — père Abraham! voilà bien ces 
chrétiens que la cruauté de leurs propres actes 



enseigne à soupçonner les pensées des autres! 
Je vous en prie, répondez à ceci : Si par hasard 
il fait défaut au jour convenu, que gagnerai-je 
à exiger ce dédit? Une livre de chair humaine n'a 
pas autant de prix et ne peut faire autant de pro- 
fit que la chair des moutons, des bœufs et des 
chèvres. Je vous le répète, c'est pour acheter ses 
bonnes grâces, que je lui fais cette offre amicale ; 
s'il veut l'accepter, tant mieux ; sinon, adieu; et 
en retour de mon amitié , ne m'outragez pas, 
je vous en prie. 

Antonio. — Oui, Shylock, je signerai ce billet. 

Shylock. — Alors, allez de ce pas m' attendre 
chez le notaire ; donnez-lui les instructions né- 
cessaires pour ce plaisant billet, et à mon arrivée 
je vous compterai immédiatement les ducats. Je 
vais donner un coup d'œil à ma maison, que j'ai 
laissée en tremblant à la garde peu sûre d'un ni- 
gaud négligent, et immédiatement après, je vous 
rejoins. [Il sort.) 

Antonio. — Dépêche-toi, aimable Juif. Cet 
Hébreu finira par se faire chrétien ; il devient 
obligeant. 

Bassanio. — Je n'aime pas des conditions gé- 
néreuses faites par une âme de coquin. 

Antonio. — ■ Marchons ; il ne peut résulter de 
cela rien de fâcheux ; mes vaisseaux reviennent 
un mois avant le jour convenu. [Ils sortent.) 



ACTE TI. 



SCENE PREMIERE. 

Un appartement dans la maison de Portia. 

Fanfares de trompettes. — Entrent LE PRINCE 
DU MAROC avec sa suite; PORTIA , NÉRISSA 
et autres suivantes. 

Le prince du Maeoc. — Ne me dédaignez pas à 
cause de mon teint , livrée d'ombre du soleil 
éblouissant dont je suis le voisin , et sous lequel 
j'ai grandi. Auienez-nioi le plus beau des enfants 
de ce Nord, dont le feu de Phébus peut à peine 



fondre la glace; pour l'amour de vous nous prati- 
querons sur nous des incisions , et nous verrons 
quel est le plus rouge de son sang ou du mien. 
Je te le dis , belle dame , ce visage a terrifié les 
braves, et je te le jure par l'amour que tu m'in- 
spires, les vierges les plus considérées de nos 
climats l'ont aimé aussi. Je ne voudrais donc 
changer mon teint contre aucun autre, à moins 
que par là je ne pusse conquérir vos pensées, ma 
douce reine. 

Poktia. — Dans cette question du choix d'un 
époux, je ne peux pas me laisser uniquement 



180 



LE MARCHAND DE VENISE. 



conduire par la complaisante direction des yeux 
d'une jeune fille; en outre, la loterie de ma des- 
tinée m'interdit le droit d'un choix volontaire; 
mais si mon père ne m'avait pas limitée dans ma 
liberté, et contrainte par sa sagesse ingénieuse 
à me donner pour femme à celui qui me conquerra 
selon les moyens que je vous ai dits, vous, prince 
renommé, vous auriez autant de droits à mon affec- 
tion qu'aucun des prétendants que j'aie encore vus. 

Le prince du Maroc. — Je vous suis recon- 
naissant même de cela, et en conséquence, je 
vous prie de me conduire près des coffrets pour 
que je tente la fortune. Par ce cimeterre, qui a 
tué le sophi et un prince persan, qui a gagné 
trois batailles sur le sultan Soliman , je serais ca- 
pable, pour te conquérir, ô ma dame, de fou- 
droyer de mon regard les yeux les plus mena- 
çants, de surpasser en bravoure le cœur le plus 
intrépide de la terre, d'arracher à la mamelle de 
l'ourse ses petits nouveau-nés ; plus encore de 
railler le lion lorsqu'il rugit après sa proie. Mais, 
hélas ! si Hercule et Lichas jouent ensemble aux 
dés à qui est le plus grand des deux , il se peut 
que la fortune fasse amener le plus fort point à 
la plus faible main, et qu'Alcide soit battu par son 
page. C'est ainsi que moi, conduit par l'aveugle 
fortune , je puis manquer ce qu'un moins digne 
atteindra, et mourir de chagrin de ma défaite. 

PoRTiA. — Vous devrez accepter votre chance ; 
par conséquent, n'essayez pas de choisir du tout, 
ou bien jurez, avant de choisir, que si vous choi- 
sissez mal, vous ne parlerez jamais plus de ma- 
riage à aucune dame; faites donc en sorte de 
vous décider avec prudence. 

Le PRINCE DU Maroc. — Je consens à ces con- 
ditions; venez, conduisez-moi vers ma fortune. 

PoRTiA. — Allons d'abord au temple; après 
dîner, vous consulterez le hasard. 

Le prince du Maroc — Que la fortune me soit 
propice alors ! elle peut me faire le plus heureux 
ou le plus malheureux des hommes. 

{Fanfares de trompettes. — Ils sortent.^ 

SCÈNE n. 



Entre L ANGELOT GOBBO. 

Lancelot. — Certainement ma conscience finira 
par m'autoriser à fuir ce Juif mon maître. Le dé- 



mon me pousse du coude et me tente en me di- 
sant : <c Gobbo, Lancelot Gobbo, bon Lancelot, » 
ou bien : « bon Gobbo , » ou bien : « bon Lan- 
celot Gobbo, servez-vous de vos jambçs, fichez 
le camp, sauvez-vous. » Ma conscience, de son 
côté, me dit : a Prends garde , honnête Lancelot, 
prends garde, honnête Gobbo, » ou, comme je 
l'ai dit plus haut : « honnête Lancelot Gobbo, ne 
t'enfuis pas, méprise la pensée de prendi-e tes 
jambes à ton cou. » Mais l'intrépide démon m'or- 
donne de faire mes paquets : k En i-oute , dit le 
démon, file, dit le démon; au nom du ciel, prends 
une résolution énergique et pars, » dit le démon. 
A son tour, ma conscience s'assied de tout son 
poids sur mon cœur et me dit ces très-sages pa- 
roles : « Mon honnête ami Lancelot, toi qui es le 
fils d'un honnête homme. ... » — il vaudrait mieux 
dire le fils d'une honnête femme, car pour dire 
vrai, mon père ■ sentait quelque peu certaine 
chose, il n'était pas tout à fait d'aplomb, il avait 
une manière de petit goût ; — ma conscience me 
dit donc : k Lancelot, ne bouge pas. » « Bouge, » 
dit le démon. «Ne bouge pas, i dit ma conscience, 
i Conscience, dirai-je, vous me conseillez bien ; 
démon, dirai-je, vous me conseillez bien aussi. » 
Si je me laisse gouverner par ma conscience, je 
resterai avec le Juif, mon maître, qui est une ma- 
nière de diable; si je m'enfuis de la maison du 
Juif, je prendrai pour maître le démon, qui, sauf 
votre respect, est Satan lui-même. Certainement 
le Juif est une incarnation du diable lui-même ; et, 
en conscience , ma conscience est une conscience 
sans pitié de me conseiller de rester avec le Juif. 
C'est le démon qui me donne le conseil le plus 
amical; je m'enfuirai, démon, mes jambes sont à 
vos ordres; je m'enfuirai. 

Entre le vieux GOBBO avec un panier. 

Gobbo. — Mon jeune monsieur, je vous en 
prie, quel est le chemin de la maison de monsieur 
le Juif? 

Lancelot, a part. — Oh ciel ! c'est le véritable 
auteur de mes jours; il a la vue plus que 
brouillée, elle est tout à fait confuse, eu sorte qu'il 
ne me reconnaît pas. Je vais m'amuser à le faire 
jouer aux quiproquos. 

Gobbo. — Mon jeune monsieur, je vous en 
prie, quel est le chemin pour aller chez monsieur 
le Juif? 

Lancelot. — Tournez à votre main droite au 
premier détour, mais au dernier détour de tous 



ACTE II, SCÈNE II. 



181 




BASSATfio. Qu'un seul parle pour vous deu 
LlNCELOT. Vous servir. Monsieur. 



Que ' 



ulez-vous ? 
(Acte II, se. II.) 



prenez à gauche, et ensuite au premier détour, 
ne tournez, pardi! ni a droite, ni à gauche; mais 
descendez indirectement vers la maison du Juif. 

GoBBo. — Sur ma foi, Yoilà un chemin qui sera 
difficile à trouver. Pouvez-vous me dire si un 
certain Lancelot, qui demeure avec lui , demeure 
ou non avec lui ? 

LA^XELOT. — Parlez-vous du jeune monsieur 
Lancelot? — ÇA part.) ¥a.ites bien attention main- 
tenant, je vais faire jouer les eaux. [A Gohbo.) 
Parlez-vous du jeune monsieur Lancelot? 

GoBBo. — Non, Monsieur, il n'est pas du tout 
monsieur ; ce n'est que le fils d'un pauvre homme ; 
son père, quoique ce soit moi qui le dise, est 
un honnête homme extrêmement pauvre, et, Dieu 
soit loué, en bonne disposition de vivre. 

Lancelot. — Bien; que son père soit ce qu'il 



voudra, nous parlons du jeune monsieur Lan- 
celot. 

GoBBO. — Lancelot, Monsieur, si Votre Sei- 
gneurie le veut bien. 

Lancelot. — Mais je vous en prie , ergo vieil- 
lard, ergo je vous en supplie, est-ce du jeune 
monsieur Lancelot que vous parlez ? 

GoBBO. — De Lancelot, s'il plaît à Votre Hon- 
neur. 

Lancelot. — Ei-go, M. Lancelot. Ne parlez pas 
de M. Lancelot, bon papa; car le jeune gentil- 
homme, selon les décrets éternels et les desti- 
nées, et ainsi que le disent encore d'autres ma- 
nières baroques de parler, selon les trois sœurs et 
autres personnes connues des savants , est décédé, 
ou, comme nous dirions en termes plus simples, 
est allé au ciel. 



182 



LE MARCHAND DE VENISE. 



GoBEo. — Que Dieu m'en préserve! Le garçon 
était le bâton de ma vieillesse , mon véritable 
soutien. 

Lancelot, a part. — Est-ce que j'ai l'air d'un 
gourdin , d'une poutre , d'un bâton ou d'un 
échalas? {A Gobbo.) Me reconnaissez-vous, père? 

GoBBo. — Hélas! non, je ne vous connais pas, 
mon jeune monsieur; mais dites-moi, je vous en 
prie, si mon garçon (paix à son âme) est mort ou 
vivant? 

L.4NCEL0T. — Me reconnaissez-vous, père? 

GoBBO. — Hélas ! Monsieur, je suis presque 
aveugle, je ne vous reconnais pas. 

Lancelot. — En vérité, vous auriez vos yeux 
que vous pourriez encore fort bien ne pas me re- 
connaître; c'est un père bien fin, celui qui con- 
naît l'enfant qui est à lui. Allons, vieux, je vais 
vous donner des nouvelles de votre fils. [Il s'a- 
genouille.) Donnez-moi votre bénédiction; la vé- 
rité vient toujours à la lumière ; un meurtre ne 
peut être caché longtemps, mais si fait bien le 
fils d'un homme ; cependant à la fin la vérité finit 
toujours par se découvrir. 

GoBBo. — Je vous en prie. Monsieur, levez- 
vous ; je suis sûr que vous n'êtes pas Lancelot , 
mon garçon. 

Lancelot. — Je vous en prie , ne disons plus de 
bêtises sur ce sujet, mais donnez-moi votre bé- 
nédiction ; je suis Lancelot , celui qui était votre 
petit garçon, celui qui est maintenant votre fils, 
celui qui sera toujours votre enfant. 

GoBBO. — Je ne puis croire que vous êtes mon 
fils. 

Lancelot. — Je ne sais pas ce que je dois croire 
à ce sujet ; mais je sais que je suis Lancelot , le 
domestique du Juif, et je suis sûr que Marguerite 
votre femme est ma mère. 

GoEBo. — Son nom est Marguerite; c'est vrai, 
et j'affirmerais sous serment que si tu es Lan- 
celot, tu es bien ma propre chair et mon propre 
sang. Dieu soit loué! comme la barbe t'a poussé ! 
tu as plus de poils à ton menton que Dobbin, 
mon limonier, n'en a à la queue. 

Lancelot. — Il paraîtrait alors que la queue de 
Dobbin pousse en diminuant; car je suis sûr qu'il 
avait plus de poils à la queue que je n'en ai au 
visage, la dernière fois que je l'ai vu. 

Gobbo. — Seigneur, comme tu es changé ! 
Comment vous accordez-vous ton maître et toi? 
Je lui apportais un présent. Comment vouS accor- 
dez-vous maintenant ? 



Lancelot. — Bien, bien; mais, pour ma part, 
j'ai arrêté de m' enfuir; ainsi je ne m'arrêterai ^as 
que je ne sois à une bonne distance de lui. Mon 
maître est un véritable Juif. Vous vouliez lui 
donner un présent ! donnez-lui une corde ; je' meurs 
de faim à son service : vous pouvez compter tous 
les doigts que j'ai avec mes côtes. Mon père, je 
suis heureux que vous soyez venu ; remettez-moi 
votre présent pour un certain Bassanio, qui donne à 
ses serviteurs de belles livrées neuves ; si je ne le 
sers pas, je fuirai aussi loin que va la terre du bon 
Dieu. Oh ! la rare fortune ! voici venir l'homme 
en question ; allons à lui , père , car je veux être 
Juif si je sers le Juif plus longtemps. 

Entre BASSANIO ai-ec LÉONARDO et dautres 
suivants. 

Bassanio. — Oui, vous pouvez vous arranger 
ainsi, mais dépêchez-vous de telle sorte que le 
souper soit prêt au plus tard à cinq heures. Veil- 
lez à ce que ces lettres soient i-emises; donnez 
les livrées à faire et priez Gratiano de venir 
tantôt à mon logis. 

.{Sort un domestique.) 

Lancelot. — Allons à lui, père. 

GoBEo. — Dieu bénisse Votre Seigneurie! 

B-issANio. — Grand merci; vous désirez cjuel- 
que chose de moi? 

GoBBo. — Voilà mon fils, Monsieur, un pau- 
vre garçon.... 

Lancelot. -^ Non pas un pauvre garçon. Mon- 
sieur, mais le domestique du riche Juif, cjui vou- 
drais. Monsieur, comme mon père le spécifiera..,. 

GoEBO. — Il a. Monsieur, comme qui dirait une 
grande infection de servir 

Lancelot. — Pour vous dire vrai, le court et 
le long de mon affaire est que je sers le Juif, et 
que j'ai un désir comme mon père le spécifiera.... 

GoBBO. — Son maître et lui, sauf le respect de 
Votre Seigneurie, ne sont pas très-cousins en- 
semble 

Lancelot. — Pour être bref, la vérité vraie est 
que le Juif m' ayant fait du tort, me force, comme 
mon père, qui est un vieillard, va vous le fruc- 
tifier 

GoBBo. — J'ai là un plat de pigeons que je 
voudrais offrir à Votre Seigneurie , et ma requête 
est.... 

Lancelot. — Pour être bref, la requête est im- 
pertinente à moi, comme Votre Seigneurie le con- 
naîtra par ce vieillard, et quoique vieillard ainsi 



ACTE 11, SCENE II. 



183 



que je le dis , cependant c'est un pauvre homme 
it mon père 

Bassanio. — Qu'un seul parle pour vous deux. 
Que voulez-vous? 

Lancelot. — Vous servir, Blonsleur. 

GoBBO. — C'est là le véritable sujet de l'affaire, 
Monsieur. 

Bassanio. ^ — Je te connais parfaitement; ta de- 
mande est accordée. Shylock, ton maître, m'a 
parlé aujourd'hui et m'a proposé de te faire avan- 
cer, si toutefois c'est un avancement que de quitter 
le service d'un riche Juif, pour devenir le suivant 
d'un si pauvre gentilhomme. 

Lancelot. — Le vieux proverbe se divise très- 
bien entre mon maître Shylock et vous. Monsieur; 
vous avez la grâce de Dieu, Monsieur, et lui l'o- 
pulence. 

Bassanio. — Tu as bien dit cela. Va avec ton 
fils, père ; prends congé de ton vieux maître et 
fais-toi indiquer ma demeure. {A ses t'aleCs.) 
Qu'on lui donne une livrée plus belle que celle 
de ses camarades; veillez à ce que cela soit fait. 

Lancelot. — Marchons, père. Je ne sais jamais 
me demander une place, non; je ne me trouve 
jamais dans cette occasion de langue dans la 
bouche. (Regardant sa main.) Y a-t-il, je vous 
le demande, un homme en Italie qui ait pour 
prêter serment une plus belle table à poser sur le 
livre? J'aurai toutes sortes de bonheurs. Tenez, 
voyez-moi seulement cette ligne de vie ! Voilà une 
petite provision de femmes ! Hélas ! quinze femmes; 
mais ce n'est rien! Six veuves et neuf pucelles; 
mais c'est là la part bien stricte d'un homme ! Et 
puis, échapper par trois fois à la noyade et être 
en péril de ma vie sur le bord d'un lit de 
plume ; voilà de bien petits dangers ! Eh bien ! si 
la fortune est femme, il faut convenir qu'elle se 
montre bonne fille dans cet horoscope ! Père, 
marchons ; je vais prendre congé du Juif en un 
clin d'oeil. 

{Sortent Lancelot et le vieux Gohho.') 
Bassanio. — Je t'en prie, mon bon Léonardo , 
pense à cela ; toutes ces choses une fois achetées 
et dûment distribuées, reviens-t'en en toute hâte, 
car je donne ce soir une fête à mes meilleurs amis. 
Va, dépèche-toi. 

Léonardo. — Je vais m'y mettre de toute mon 
ardeur. 



Entre GRATIANO. 

Gbatiano. — Où est votre maître? 

Léonardo. — Là-bas, Monsieur; il se promène. 
(// sort.) 

Gratiano. — Signor Bassanio ! 

Bassanio. — Gratiano ! 

Gratiano. — J'ai une demande à vous faire. 

Bassanio. — Elle vous est accordée. 

Gratiano. — Vous ne pouvez me la refuser : je 
veux vous accompagner à Belmont. 

Bassanio. — Eh bien! tu le peux. Mais, écoute- 
moi, Gratiano : tu es trop pétulant, trop sans 
façon ; tu as le verbe trop haut ; ces manières-là 
te vont fort bien , et à nos yeux ne paraissent 
nullement choquantes; mais là oii tu n'es pas 
connu, elles paraissent trop libres. Je t'en prie, 
prends la peine de modérer par quelques froides 
gouttes de réserve les vivacités de ton humeur, 
de peur que ton extravagance habituelle ne me 
fasse mal juger dans le lieu où je me rends et ne 
détruise mes espérances. 

Gratiano. — Écoutez-moi bien, signor Bassa- 
nio : si je ne me donne pas un grave maintien, si je 
ne parle pas avec respect, et s'il m' arrive de jurer 
autrement que par exception, si je ne porte pas 
dans mes poches un livre de prières, et si je ne 
me fais pas des regards modestes ; bien mieux, si 
jjendant qu'on dira les grâces, je ne me cache 
])as les yeux avec mon chapeau, — comme cela 
— en soupirant et en disant amen ; si, en un 
mot , je n'observe pas toutes les règles de la 
civilité aussi strictement qu'un jeune homme 
qui s'est étudié à se donner un aspect austère 
pour plaire à sa grand'inaman, n'ayez jamais plus 
confiance en moi. 

Bassanio. — Bien, nous verrons comment vous 
vous conduirez. 

Gratiano. — Certainement, mais je raye la 
soirée d'aujourd'hui de notre convention; vous 
ne me jugerez pas par ce que je ferai ce soir. 

Bassanio. — Non , ce serait dommage; je prie- 
rais plutôt votre esprit de revêtir pour ce soir son 
plus beau costume de gaieté, car nous aurons des 
amis qui se proposent de s'amuser. Mais adieu, 
j'ai quelques affaires. 

Gratiano. . — Et moi je dois aller retrouver Lo- 
renzo et les autres ; mais nous nous reverrons à 
l'heure du souper. {Ils sortent.) 



184 



LE MARCHAND DE VENISE. 



SCENE III. 

'Venise. — Un appartement dans la demeure de Shylock. 

Entrent JESSICA et LANCELOT. 

Jessica. — Je suis fâchée que tu abandonnes 
ainsi mon père ; notre maison est un enfei', et 
toi, joyeux diable, tu égayais quelque peu son at- 
mosjahère d'ennui. Cependant, porte-toi bien ; 
voici un ducat pour toi. Ce soir, à souper, Lan- 
celot, tu verras Lorenzo , qui est le convive de 
Um nouveau maître; donne-lui cette lettre en se- 
cret, et là-dessus adieu; je ne voudrais pas que 
mon père me vit causer avec toi. 

Lancelot. — Adieu! mes larmes parlent pour 
ma langue. Ravissante païenne! douce Juive! Si 
quelque chrétien ne fait pas quelque tricherie 
pour t' enlever, je serai bien trompé. Mais adieu, 
ces folles larmes éteignent un peu trop mon cou- 
rage d'homme. 

Jessica. — Adieu, mon bon Lancelot. {Sort 
Lancelot.) Hélas ! quel haïssable péché je com- 
mets en rougissant d'être la fille de jnon père! 
mais quoique je sois sa fille par le sang, je ne le 
suis pas par le caractère. O Lorenzo ! si tu tiens 
ta promesse, je ferai cesser le combat en devenant 
une chrétienne et ton aimante épouse. 

{Elle sort.) 



SCENE IV. 

Venise. — Une rue. 

Entrent GRATIANO, LORENZO, SOLANIO 
et SALARINO. 

Lorenzo. — C'est cela, nous nous échapperons 
à l'heure du souper, nous nous déguiserons à 
mon logis, et nous serons tous de retour au bout 
d'une heure. 

GnATiANo. — Nous n'avons pas bien pris nos 
dispositions. 

Salarino. — Nous n'avons encore rien dit des 
porteurs de torches. 

Solanio. — C'est médiocre, à moins que ce ne 
soit très-élégamment disposé, et mieux vaut à 
mon avis ne pas s'en occuper. 

Lorenzo. — Il n'est maintenant que quatre lieu- 
res : nous avons deux heures pour nous prépa er. 



Entre LANCELOT, avec une lettre. 

LoKENzo. — Ami Lancelot, quelles nouvelles ? 

LA^'CEL0T. — S'il vous plaisait d'éventrer ce 
poulet, peut-être pourriez-vous les connaître. 

Lorenzo. — Je connais cette main ; c'est ma 
foi une belle main, et une belle main, plus blan- 
che que le papier sur lequel elle a écrit. 

Gratiano. — Pour sûr, des nouvelles d'amour? 

Lancelot. — Avec votre permission,Monsieur.... 

Lorenzo. — Où vas-tu, maintenant? 

Lancelot. — Parbleu, Monsieur, avertir mon 
vieux maître le Juif de venir souper ce soir avec 
mon nouveau maître le chrétien. 

Lorenzo. — Arrête un peu, prends ceci; dis à 
la charmante Jessica que je ne lui manquerai 
pas; dis-lui cela en secret^ va. 

{Soj't Lancelot.) 

Messieurs, voulez-vous faire vos préparatifs 
pour la mascarade de ce soir ? je me suis pourvu 
d'un porteur de torche. 

Salarino. — Oui, parbleu, je vais m'en occuper 
de ce pas. 

Solanio. — Et moi aussi. 

Lorenzo. — Venez nous retrouver, moi et Gra- 
tiano, au logement de Gratiano, d'ici à une heure. 

Salarino. — C'est ce qui vaut le mieux. 

{Sorte?it Salarino et Solanio.) 

Gratiano. — Cette lettre n'était-elle pas de la 
belle Jessica ? 

Lorenzo. — Il faut nécessairement que je te 
dise tout. Elle m'informe de la manière dont je 
devrai l'enlever de la maison de son père; elle 
m'apprend qu'elle s'est pourvue d'or, de joyaux, 
et s'est procuré un habit de page. Si jamais le Juif 
son père entre en paradis, ce ne sera qu'en consi- 
dération de sa charmante fille, et si jamais la 
mauvaise fortune barrait la route à Jessica, elle 
ne j)ourrait faire valoir d'autre excuse que celle- 
ci : qu'elle est la fille d'un Juif infidèle. Allons, 
viens avec moi; parcours ce billet en route. La 
belle Jessica sera mon jjorteur de torche. 

{Ils sortent.) 



SCENE V. 

Venise. — Devant la maison de Shylock. 

Entrent SHYLOCK et LANCELOT. 

Shylock. — Bien, tu verras; tes yeux feront 
la difl'érence entre le vieux Shylock et Bassanio. 




24 



186 



LE MARCHAND DE VENISE. 



— Hé ! Jessica ! — tu ne pourras plus t' empiffrer 
comme tu le faisais chez moi , — hé ! Jessica ! — 
ni dormir, ni ronfler, ni déchirer ton costume. 

— Hé ! Jessica ! Allons donc ! 
Lancelot. — Hé! Jessica! 

Shylock.. — Qui t'ordonne d'appeler? Je ne 
t'ai pas ordonné d'appeler. 

Lancelot. — Votre Seigneurie avait l'habitude 
de me reprocher de ne pouvoir jamais rien faire 
sans ordres. 

Entre JESSICA. 

Jessica. — Vous m'appelez ? Que voulez-vous ? 

Shylock. — Je suis invité à souper, Jessica ; 
voici mes clefs. Biais pourquoi irais-je? Ce n'est 
pas par affection qu'on m'invite, ils veulent me 
flatter. Bah! j'irai par haine, rien que pour me 
repaître aux dépens de ce chrétien prodigue. 
Jessica, ma fille, veille à la maison. Je sors vrai- 
ment à contre-cœur , quelque chose se brasse 
contre mon repos, car j'ai rêvé cette nuit de sacs 
d'argent. 

Lancelot. — Je vous en prie, Monsieur, allez ; 
mon jeune maître attend votre revenue. 

Shylock. — Et moi le sien. 

Lancelot. — Et ils ont comploté ensemble 

j( ne vous dirai pas que vous verrez une masca- 
rade, mais si vous en voyez une, alors ce n'était 
pas sans raison que mon nez se mit à saigner le 
dernier lundi noir à six heures du matin, qui 
tombait cette année le même jour que le mercredi 
des Cendres d'il y a quatre ans, dans l'après- 
midi 

Shylock. — Comment, il y a des masques ? — 
Écoutez-moi bien, Jessica ; verrouillez mes portes, 
et lorsque vous entendrez le tambour, ou le piau- 
lement ridicule du fifre au cou tors, ne grimpez 
pas aux fenêtres et n'allongez pas votre tête sur 
la voie publique pour regarder des paillasses 
chrétiens avec des masques vernis, mais au con- 
traire, bouchez les oreilles de ma maison, je veux 
dire mes fenêtres ; ne laissez pas entrer dans ma 
grave maison les bruits futiles de la dissipation. 
Par le bâton de Jacob, je jine que je n'ai guère 
envie de festoyer aujourd'hui ; cependant j'irai. 
Allez devant, drôle; dites que je vais venir. 

Lancelot. — C'est ce que je vais faire. Mon- 
sieur. {Bas a Jessica.) Maîtresse, regardez par la 
fenêtre, malgré ses recommandations ; 
Vous verrez passer un chrétien 
Bien digne de l'œil d'une juive. {E sort.) 



Shylock. — Que dit cet imbécile fils d'A- 
gar, eh? 

Jessica. — Il me disait : « Adieu, maîtresse ; » 
rien de plus. 

Shylock. — Ce turlupin n'est pas un méchant 
garçon du tout ; mais il mange énormément, il est 
lent au travail comme un limaçon, et il dort plus 
souvent dans le jour qu'un chat sauvage. Les fre- 
lons n'ont rien à faire dans ma ruche; aussi je me 
sépare de lui, et je m'en sépare en faveur d'un 
certain personnage que je voudrais lui faire aider 
à dépenser la bourse qu'il a empruntée Jessica, 
rentrez maintenant; peut-être serai-je immédia- 
tement de retour; faites comme je vous ai dit; 
fermez les portes sur vous. Qui serre bien, trouve 
vite, c'est là un proverbe qui, pour un esprit éco- 
nome, est toujours d'application. 

(// sort.) 

Jessica. — Adieu; et si ma fortune ne m'est pas 
contraire, nous avons perdu moi, un père, et 
vous, une fille. {Elle sort.) 



SCENE VI. 



Entrent GRATIANO et SALARINO, masqués. 

Geatiano. — Voici la voûte sous laquelle Lo- 
renzo nous a priés de l'attendre. 

Salarino. — Il a déjà presque dépassé l'heure 
qu'il nous avait assignée. 

Ghatiano. — Et il est vraiment étonnant qu'il 
soit en retard sur son heure, car les amants ont 
l'habitude de devancer toujours l'horloge. 

Salahino. — Oh! les pigeons de Vénus vo- 
lent dix fois plus vite quand il s'agit de sceller des 
liens d'amour nouvellement faits, que lorsqu'il 
s'agit de préserver de rupture une foi engagée. 

Ghatiano. — Cela est d'une éternelle applica- 
tion. Qui jamais s'est levé de table avec un aussi 
vif appétit que lorsqu'il s'est assis pour dîner? Où 
est le cheval capable de revenir sur les traces 
fastidieuses du chemin qu'il a parcouru avec 
autant de feu qu'il a fait son premier voyage? 
Toutes les choses de ce monde' sont poursuivies 
avec plus d'ardeur qu'elles ne sont possédées. 
Combien semblable à un jeune dameret ou à un 
enfant prodigue est la barque pavoisée qui sort 
de la baie natale caressée et embrassée par le vent 
folâtre ! et combien semblable aussi à l'enfant pro- 



ACTE II, SCÈNE VI. 



187 



digue, elle revient avec ses flancs avariés par les 
bourrasques, ses voiles en lambeaux, usée, fen- 
due, dépouillée de tout par le vent folâtre ! 

Salarino. — Voici Lorenzo. Nous reprendrons 
cette conversation plus tard. 

Entre LORENZO. 

Lorenzo. — Merci, chers amis, pour m'avon- 
si patiemment attendu; la faute de ce retard est 
à mes affaires, non à moi. Lorsqu'il vous plaira 
de vous faire voleurs d'épouses, je vous rendrai 
exactement votre patience. Approchons; voici 
la demeure de mon père le Juif. Holà ! quel- 
qu'un. 

JESSICA paraît à la fenêtre en habits de garçon. 

Jessica. — Qui ètes-vous ? dites-le-moi pour 
plus de certitude, quoique je puisse jurer que je 
connais cette voix. 

LoKEPfzo. — Lorenzo et ton amour. 

Jesstca. — Lorenzo , certainement, et mon 
amour, c'est la vérité, car qui donc est-ce que 
j'aime autant ? Quant à savoir si je suis le vôtre, 
il n'y a que vous qui puissiez le dire, Lorenzo. 

LonENzo. — Le ciel et ton âme sont témoins 
que je le suis. 

Jessica. — Tenez, attrapez cette cassette ; elle 
en vaut la peine. Je suis heureuse qu'il soit nuit et 
que vous ne puissiez pas me contempler, car je 
suis toute honteuse de mon déguisement. Heureu- 
sement l'amour est aveugle et les amants ne peu- 
vent voir les gentilles folies qu'ils commettent 
eux-mêmes; sans cela, Cupidon lui-même rou- 
girait de me voir ainsi transformée en garçon. 

Lorenzo. — Descendez, car il faut que vous 
me serviez de porte-flambeau. 

Jessica. — Quoi! me faut-il donc tenir la chan- 
delle à ma honte? ma honte n'est déjà que trop, 
trop en lumière. Mais, mon chéri, c'est une fonc- 
tion propre à me faire découvrir, et j'aurais au 
contraire besoin d'être tenue dans l'obscurité. 

LoREKzo. — Vous êtes assez dissimulée, ma 
chérie, par ce charmant costume de garçon. Mais 
venez vite, car la pleine nuit commence à s'écou- 
ler et nous sommes attendus à la fête de Bassanio. 

Jessica. — Je vais verrouiller les portes et aug- 
menter ma richesse de quelques ducats de plus ; 
puis je suis à vous immédiatement. 

{Elle se retire de la fenêtre.) 

Gratiano. — Par mon chaperon, c'est une 
Gentile et non une Juive. 



Lorenzo. — Mort de ma vie, je l'aune de tout 
mon coem', car elle est sage, si mon jugement est 
bon; elle est belle, si mes yeux ne sont pas 
trompem's; elle est sincère, comme elle l'a prouvé 
tout à l'heure, et c'est pourquoi, belle, sage et 
sincère comme elle l'est, elle occupera toujours 
mon âme constante. 

Entre JESSICA. 

Eh bien! te voici? En route. Messieurs, en 
route! nos compagnons de mascarade nous at- 
tendent. 

(Lorenzo sort avec Jessica et Salarino.) 

Entre ANTONIO. 

Antonio. — Qui est là? 

Gratiano. — Signor Antonio? 

Antonio. — Fi, fi, Gratiano ! où sont tous les 
autres ? Il est neuf heures ; tous nos amis nous 
attendent. Il n'y aura pas de mascarade ce soir ; 
le vent est bon, et Bassanio va s'embarquer im- 
médiatement. J'ai envoyé plus de vingt personnes 
vous chercher. 

Gratiano. — Je suis heureux de ces nouvelles ; 
je ne désire rien avec plus de plaisir que d'être 
sous voiles et embarqué ce soir. 

{Ils sortent.) 



SCENE VIL 

Belmont. — Un appartement dans le château de Portia. 

Fanfares de trompettes. — Entre PORTIA avec 
LE PRINCE DU 5U,R0C et leur suite. 

Portia. — Allez, tirez les rideaux et découvrez 
les divers coffrets aux yeux de ce noble prince. 
IMaintenant faites votre choix. 

Le prince du Makoc. — Le premier, qui est 
d'or, porte cette inscription : Qui me choisit^ 
gagnera ce que beaucoup désirent; le second, 
d'argent, offre cette promesse : Qui me choisit, 
obtiendra autant qiiHl mérite; le troisième, de 
plomb terne, avec cette inscription aussi vulgaire 
que son métal : Qui me choisit, doit donner et 
hasarder tout ce qiiil a. Comment saurai-je si 
j'ai bien choisi ? 

PoRTiA. — Un de ces coffrets contient mon 
portrait, prince; si vous choisissez celui-là, je 
vous appartiens du coup. 



188 



LE MARCHAND DE VENISE. 



Le prince du Maroc. — Qu'un Dieu guide mon 
jugement ! Voyons, je vais relire les mscriptions. 
Que dit ce coffret de plomb? Qui nie choisit, 
doit donner et hasarder tout ce qiUil a. » Doit 
donner! en échange de quoi? en échange de 
j)lomb! hasarder tout pour du plomb. Ce cof- 
fret menace ; les hommes qui hasardent tout le 
font dans l'espoir de beaux avantages. Un esprit 
d'or ne s'abaisse pas devant des choses de rebut. 
Je ne donnerai ni ne hasarderai rien pour du 
plomb. Que dit l'argent avec sa couleur virginale? 
Qui me choisit, obtiendra autant cjuHl mérite. 
Autant qu'il mérite ! arrête-toi ici, prince du 
Maroc, et pèse ta valeur d'une main impartiale. 
Si tu es évalué d'après ta propre estime, tu mé- 
rites beaucoup; mais beaucoup ne suffit pas pour 
te faire atteindre jusqu'à cette dame, et cejiendant 
douter de mon mérite serait une puérile dé- 
préciation de moi-même. Autant que je mérite 1 
Eh bien, mais c'est cette dame que je mérite. Je la 
mérite par ma naissance, et par ma fortune, par 
mes grâces et par mes qualités d'éducation, et 
mieux que tout cela, je la mérite par mon amour. 
Eh bien ! si je ne cherchais pas davantage et si je 
choisissais ce coffret? Voyons encore une fois 
ce que dit cette devise gravée sur or : k Qui me 
choisit, gagnera ce que beaucoup désirent. » Eh 
bien ! c'est cette dame ; le monde entier la désire ; 
des quatre coins de la terre on vient pour baiser 
cette châsse, cette sainte mortelle. Jjes déserts 
d'Hyrcanie et les immenses solitudes de la vaste 
Arabie sont convertis maintenant en grands che- 
mins par les princes qui viennent visiter la belle 
Portia. Le i-oyaume humide, dont la tète ambi- 
tieuse crache à la face du ciel, n'est pas une bar- 
rière suffisante pour arrêter les ardeurs des étran- 
gers; ils le traversent comme un ruisseau pour 
voir la belle Portia. Un de ces trois coffrets 
contient son céleste portrait. Est-il probable 
que ce soit le coffret de plomb ? Avoir une si 
basse pensée serait un sacrilège; ce serait un 
métal trop grossier pour enfermer seulement son 
suaire dans la tombe obscure. Penserai-je que 
cette image est emprisonnée dans l'argent c[ui est 
apprécié dix fois moins que l'or? O la vilaine 
pensée 1 Jamais un si riche joyau ne fut enchâssé 
dans un moindre métal que l'or. Ils ont en Angle- 
terre une monnaie qui porte la figure d'un ange 
gravée sur or, mais c'est à la surface seulement 
qu'elle est gravée, tandis qu'ici c'est intérieure- 
ir.ent, dans un lit d'or qu'un ange est couché. 



Donnez-moi la clef, je choisis ce coffret, et ad- 
vienne que pourra. 

Portia. — La voici, prenez-la, prince, et si 
mon portrait se trouve dans ce coffret, je suis à 
vous. 

Le prince du Maroc , après avoir ouvert le cof- 
fret. — Hélas! qu'est-ce que je trouve ? un sque- 
lette dont l'œil vide contient un rouleau écrit! je 
vais lire ce papier. {Il lit.) 

Tout ce qui brille n'est pas or, 
Souvent vous avez entendu dire cela. 
Plus d'un homme a vendu sa vie 
Rien que pour contempler mon aspect ; 
IjCs tombes dorées recouvrent les vers. 
Si vous aviez été sage autant que hardi. 
Jeune de corps et vieux de jugement, 
Vous auriez obtenu une autre réponse que celle 

de ce rouleau; 
Portez-vous bien ; votre espérance est refroidie. 

Refroidie en effet, et mes peines sont perdues. 
Adieu maintenant, chaudes flammes! salut, glaces 
du cœur ! Portia, adieu. J'ai le cœur trop malade 
pour prendre de vous un ennuyeux congé. Ainsi 
se retirent les perdants. 

(// sort avec sa suite. — Fanfares.) 

Portia. — Ron débarras. — Tirez les rideaux, 
allez. Puissent tous ceux qui ont un teint pareil 
choisir comme lui ! 

{Ils sortent.) 



SCÈNE VIIL 

Venise. — Une rue. 

Entrent SALARINO et SOLANIO. 

Salariso. — Oui, mon cher, j'ai vu Rassanio 
s'embarquer; Gratiano est parti avec lui, mais 
Ijorenzo, j'en suis sûr, n'était pas dans leur 
vaisseau. 

SoLANio. — Ce coquin de Juif a réveillé le duc 
par ses cris et l'a fait venir avec lui pour visiter 
l'embarcation de Bassanio. 

Salarino. — Il est venu trop tard, le vaisseau 
avait mis à la voile, mais sur le pont on a donné 
à entendre au duc que Lorenzo et son amoureuse 
Jessica avaient été vus ensemble dans une gon- 
dole ; en outre Antonio a certifié au duc qu'ils 
n'étaient pas dans le vaisseau de Bassanio. 

Salarino. — Je n'ai jamais entendu de plaintes 
aussi partagées d'objet, aussi baroques, aussi 



190 



LE MARCHAND DE VENISE 



furieuses, aussi changeantes que celles dont ce 
chien de Juif a fait retentir les rues : — Ma fille ! — 
Mes ducats! — Oh! ma fille! enfuie avec un 
chrétien ! — Oh ! mes ducats chrétiens ! — Justice ! 

— La loi ! — Mes ducats et ma fille ! — Un sac 
scellé, deux sacs scellés de ducats, dérobés à moi 
par ma fille! — Et des bijoux ! deux pierres, deux 
riches et précieuses pierres \olées par ma fille ! 

— Justice! Qu'on trouve la fille! elle a sur elle 
les pierres et les ducats ! 

Salarino. — Aussi tous les gamins de A^enise 
le suivent-ils en criant : « Ses pierres ! sa fille ! 
ses ducats ! » 

SoLANio. — Que le bon Antonio fasse bien at- 
tention d'être exact au jour dit, ou c'est lui qui 
payera pom- cette aventure. 

Salarino. — Parbleu, vous me rappelez à ce 
propos, qu'hier, causant avec un Français, il me 
dit que dans les mers étroites qui séparent la 
France de l'Angleterre, un vaisseau richement 
chargé de notre pays avait fait naufrage; j'ai 
pensé à Antonio lorsqu'il m'a dit cela, et j'ai 
souhaité en silence que ce vaisseau ne fût pas 
à lui. 

SoLANio. — Vous feriez bien d'informer An- 
tonio de ce que vous avez ;appris ; cependant 
ne le faites pas soudainement, car cela pourrait 
l'attrister. 

Salarino. — 11 n'y a pas un gentilhomme fou- 
lant cette terre qui ait un meilleur cœur. Je les 
ai vus se séparer, Bassanio et lui, Bassanio lui di- 
sait qu'il hâterait son retour; il a répondu : « Ne 
faites pas cela, ije gâtez pas votre affaire par trop 
de précipitation, à cause de moi, Bassanio, mais 
donnez-voiis tout le temps de la laisser mûrir; 
quant au billet que le Juif a de moi, n'en inquiétez 
pas votre àme amoureuse ; soyez gai et employez 
vos meilleures pensées à faire votre cour et à dé- 
ployer toutes les belles marques d'amour qu'il vous 
sera convenable de montrer là-bas. » Et alors, 
les yeux gros de larmes, la face détournée, il lui 
a tendu la main par derrière lui et avec une ten- 
dresse singulièrement vive, il a pressé celle de 
Bassanio; puis ils se sont séparés. 

SoLANio. — Je crois vraiment qu'il ne tient à 
ce monde que pour Bassanio. Je t'en prie, par- 
tons, tâchons de le trouver et de secouer cette 
mélancolie qui est chez lui à demeure, par un 
pFaisir ou un autre. 

Salarino. — Oui, c'est cela. 

{Us sortent.) 



SCENE IX. 

Belmont. . — Un appartement dans le château de Portia. 

Entre NERISSA avec un valet - 

Nérissa. — Vite, vite, je t'en prie; tire immé- 
diatement le rideau ; le prince d'Aragon a prêté 
le serment et vient faire son choix à l'instant 
même. 

Fanfares de trompettes — Entrent LE PRINCE 
D'ARAGON, PORTIA et leur suite. 

Portia. — Regardez, voici les coffrets, noble 
prince; si vous choisissez celui qui contient mon 
portrait, les cérémonies de notre mariage se- 
ront célébrées immédiatement ; mais si vous vous 
trompez, vous devrez. Monseigneur, sans parler 
davantage, partir d'ici sur-le-champ. 

Le prince d'Aragon. — Je me suis engagé 
par serment à trois choses : la première, de ne 
jamais révéler à personne quel coffret j'aurai 
choisi ; la seconde, de ne jamais parler de ma- 
riage à une vierge, pendant toute ma vie , si je me 
trompe de coffret ; la troisième , de prendre 
congé de vous et de partir, si la fortune m'est 
contraire. 

P( KriA. — Ce sont les conditions que doit jurer 
quiconque vient ici courir les chances du hasard 
pour mon indigne personne. 

Le prince d'Aragon. — Et j'en ai pris mon 
parti. Fortune, maintenant réponds aux espé- 
rances de mon cœur ! — Or, argent et plomb vil. 
a Qui me choisit, doit donner et hasarder tout ce 
qiùil a. » Vous ferez bien de prendre un plus bel 
aspect, avant que je donne ou que je hasarde 
quelque chose. Que dit le coffret d'or? Ah! 
voyons! Qui me choisit, gagne/a ce que beau- 
coup désirent. Qu'est-ce que beaucoup peut si- 
gnifier ? Ce beaucoup doit sans doute s'entendre 
de la folle multitude qui choisit sur l'apparence, 
qui n'en sait pas plus long que ne lui en ap- 
prennent ses yeux amoureux des surfaces, qui 
ne pénètre pas dans l'intérieur des choses, mais 
qui, comme le martinet, bâtit en plein air, sur le 
mur extérieur, au milieu des périls, sur la route 
même des accidents. Je ne choisirai pas ce que 
beaucoup désirent parce que je ne veux pas nie 
mettre au niveau des esprits vulgaires et me con- 
fondre dans les rangs des multitudes barbares. 
Maintenant, à toi, palais d'argent, récite-moi en- 



ACTE. II, SCENE IX. 



core une fois l'inscription que tu portes, Qui 
me choisit, obtiendra autant qu'il mérite. Voilà 
qui est bien dit; car nul ne devrait chercher à 
tromper la fortune, et prétendre s'élever aux 
honneurs s'il ne porte pas les marques du mérite. 
Nul ne devrait être assez présomptueux pour se 
charger d'uni dignité imméritée. Oh ! s'il se 
pouvait que les biens, les grades, les emplois ne 
fussent pas acquis par la corruption ! S'il se pou- 
vait que les honneurs fussent toujours achetés 
par le mente de celui qui les obtient ! Combien 
d'hommes seraient vêtus qui vont maintenant nus ! 
Combien sont commandés qui commanderaient! 
Combien de basse paysannerie on trouverait à 
séparer du bon grain du véritable honneur, et 
combien d'honneur on ramasserait parmi les 
décombres et les ruines faites par le temps, pour 
le rendre à son ancien lustre! Bien, faisons notre 
choix. Qui me choisit, obtiendra autant qu'il 
mérite. » Je m'arrête au mérite. Donnez-moi la 
clef de ce coffret, et ouvrons immédiatement la 
porte de mon destin. 

(7Z ouvre le coffret d'argent.) 

PoRTiA — Une trop longue pause pour l'objet 
que vous trouvez là dedans ! 

Le PRINCE d'Aeagon. — Qu'est-ce là? le por- 
trait d'un idiot clignotant qui me présente un 
rouleau. Je vais le lire. Oh ! combien différent tu 
es de Portia ! combien différent de mes espé- 
rances et de mon mérite ! Qui me choisit, ob- 
tiendra autant qiCil mérite. Est-ce que je ne 
mérite pas mieux qu'une tête d'idiot? Est-ce là 
tout ce c[ue je vaux? mes qualités n'ont-elles pas 
plus de prix? 

PoRTiA. — Offenser et juger sont deux actes 
distincts et de nature opposée. 

Le prince d'Aragon. — Qu'y a-t-il là d'écrit? 
{Il lit.) 
L feu a sept fois éprouvé ce métal ; 
Sept fois aussi a été éprouvé le jugement 
Qui n'a jamais choisi de travers. 
Il y en a qui embrassent des ombres. 
Et ceux-ci possèdent un bonheur d'ombres. 



Il y a, je le sais, des imbéciles vivants, 
Argentés à la surface; celui que voici en était un. 
Epousez la femme que vous voudrez. 
Ma tête sera toujours la vôtre. 
Ainsi, partez; vous êtes congédié. 

Plus je resterai dans ces lieux et plus j'y sem- 
blerai insensé. Je suis venu avec une tête de sot 
pour contracter mariage, et je m'en retourne avec 
deux. Adieu, charmante. Je tiendrai mon ser- 
ment et porterai patiemment mon malheur. 
(// sort avec sa suite.) 

PoRTiA. — Ainsi le papillon s'est roussi à la 
chandelle ! Oh ! ces sots à réflexions profondes ! 
lorsqu'ils doivent choisir, ils ont la sagesse de 
perdre à force d'esprit. 

Nériesa. — Ce n'est pas une hérésie qut l'an- 
cien dicton : « La pendaison et le mariage sont 
décidés par le hasard. » 

Portia. — Sortons ; tirez le rideau, Nérissa. 

Entre un messager. 

Le messager. — Oii est Madame ? 

PoRTiA. — Me voici; et Monseigneur, que dé- 
sire- t-il? 

Le messager. — Madame, il est descendu à 
votre porte un jeune Vénitien qui a pris les de- 
vants pour annoncer l'arrivée de son maître dont 
il vous apporte les très-substantiels hommages, 
puisc[u'en outre des salutations et des paroles 
courtoises, ils contiennent de riches présents. Je 
n'ai pas encore vu un ambassadeur d'amour qui 
répondît aussi bien à son emploi. Jamais journée 
d'avril n'est venue plus délicieusement annoncer 
la prochaine arrivée de l'opulent été c[ue ce 
messager l'approche de son maître. 

Portia. — Assez, je t'en prie ; j'ai presque 
peur que tu ne viennes à me dire que c'est quel- 
qu'un de ta famille, tant je te vois dépenser pour 
le louer, ton esprit des dimanches. Viens, viens, 
Nérissa; car j'ai hâte de voir ce courrier du vif 
Cupidon qui se présente avec un si bon air. 

Nérissa. — Oh ! seigneur Amour ! fais que ce 
soit Bassanio. [Ils sortent.) 



192 



LE MARCHAND DE VENISE. 



ACTE III. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

Venise. ^- Une rue. 

Entrent SOLANIO et SALARINO. 

SoLANio. — Eh bien, quelles nouvelles sur le 
Rialto? 

Salarino. — Eh bien, le bruit court toujours 
sans être démenti qu'un navire richement chargé 
d'Antonio a fait naufrage dans le détroit ; — les 
Gooi/tvi/is, tel est je crois le nom de l'endroit où il 
a sombré — un bas-fond dangereux et fatal où les 
carcasses d'une foule de gros navires ont trouvé 
leur sépultm-e, à ce qu'on dit, si toutefois ma com- 
mère, la rumeur, est une honnête femme fidèle à 
sa parole. 

SoLANio. — Je voudrais que dans cette cir- 
constance elle se trouvât aussi menteuse que la 
plus menteuse commère qui ait jamais mâché du 
gingembre ou fait croire à ses voisines qu'elle 
pleurait pour la mort de son troisième mari. Mais 
sans glisser dans la prolixité, ou quitter la grande 
route de la conversation, disons qu'il n'est que 
trop vrai que le bon Antonio, l'honnête Anto- 
nio.... Oh! que n'ai-je une épithète assez ho- 
norable pour accompagner son nom ! 

Salarino. — Voyons, arrive à la fin. 

SoLANio. — Ah! que dis-tu ? la fin, c'est qu'il 
a perdu un vaisseau. 

Salarino. — Je voudrais que ce fût la fin de 
ses pertes. 

SoLANio. — Laisse-moi dire bien vite amen, 
de peur que le diable ne détruise l'effet de ma 
prière, car le voici qui vient sous la forme d'un 
Juif. 

Entre SHYLOCK. 

Eh bien, Shylock ! quelles nouvelles parmi les 
marchands? 

. Shylock. — Vous étiez instruits mieux que 
personne, mieux que personne, de la fuite de ma 
fille. 

Salarino. — Cela est certain; moi pour ma 



part je connaissais le tailleur qui a confectionné 
les ailes avec lesquelles elle s'est enfuie. 

Solanio. — Et Shylock pour sa part savait que 
l'oiseau avait des plumes ; et c'est la nature des 
oiseaux de quitter leur nid lorsqu'ils ont des 
plumes. 

Shylock. — Elle sera damnée pour cela. 

Salarino. — Cela est certain si le diable peut 
être son juge. 

Shylock. — Ma chair et mon sang se révolter 
ainsi ! 

SoL.ANio. — Fi ! fi ! vieille charogne ! comment ! 
cela se révolte à ton âge ? 

Shylock. — Je dis que ma fille est ma chair et 
mon sang. 

Salarino. — H y a plus de différence entre ta 
chair et la sienne qu'entre le jais et l'ivoire ; plus 
de différence entre vos deux sangs qu'entre le vin 
rouge et le vin du Rhni. Mais, dis-nous, as-tu ou 
n'as-tu pas entendu dire qu'Antonio avait éprouvé 
une perte en mer? 

Shylock. — Voilà encore une autre bonne af- 
faire pour moi ! Un banqueroutier, un prodigue 
qui ose à peine montrer sa tête sur le Rialto ! un 
mendiant qui avait coutume de venir faire l'élé- 
gant sur le marché! Qu'il [prenne garde à son 
billet. — Il avait l'habitude de m' appeler usu- 
rier; qu'il prenne garde à son billet. — Il avait 
l'habitude de prêter de l'argent par courtoisie 
chrétienne ; qu'il prenne garde à son billet ! 

Salarino. — Bah! je suis sûr que s'il n'est 
pas en règle, tu ne prendras pas sa chair; à quoi 
serait-elle bonne? 

Shylock. — A amorcer les poissons. Elle re- 
paîtra ma vengeance si elle ne peut servir à rien 
de mieux. Il a jeté le mépris sur moi, il m'a 
empêché de gagner un demi-million; il a ri de 
mes pertes, il s'est moqué de mes gains, il a mé- 
prisé ma nation, entravé mes affaires, "refroidi 
mes amis, échauffé mes ennemis, et quelle raison 
a-t-il pour faire tout cela? Je suis un Juif. Est-ce 
qu'un Juif n'a pas des yeux? est-ce qu'un Juif n'a 
pas des mains , des organes, des proportions, des 



ACTE III, SCENE I. 



193 




SoLÂNlo. Eh biea, Sliylockl quelles nouvelles parmi les marchands? 
Shylock.. Vous étiez instruits, mieux que personne, de la fuite de ma fille. 

(Acte m , 



sens, des affections, des passions? est-ce qu'il n'est 
pas nourri des mêmes aliments, blessé par les 
mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri 
par les mêmes moyens, échauffé et refroidi par le 
même été et par le même hi\er qu'un chrétien? 
Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas? Si vous 
nous chatouillez, ne rions-nous pas? Si vous nous 
empoisonnez, ne mourrons-nous pas? Et si vous 
nous outragez, ne nous vengerons-nous pas ? Si 
nous vous ressemblons en tout le reste, nous vous 
ressemblerons aussi en cela. Si un Juif outrage un 
chrétien, quel sera le nom de l'humilité dont fera 
preuve ce dernier? vengeance. Si un chrétien ou- 
trage un Juif, quel nom devra porter la patience 
du Juif, s'il veut suivre l'exemple du chrétien? 
vengeance. La scélératesse que vous m'enseignez 
je la mettrai en pratique, et cela ira bien mal si 



je ne dépasse pas l'instruction que vous m'avez 
donnée. 

Entre un valet. 

Le valet. — Messieurs, mon maître Antonio 
est chez lui, et désire vous parler. 

Salakino. — Nous l'avons cherché de tous 
côtés. 

SoLANio. — En voici venir un autre de cette 
tribu;. on n'en trouverait pas un troisième de la 
même espèce, à moins que le diable lui-même ne 
se fît Juif. 

{Sortent Solanin, Salarino et le valet.") 

Entre TUBAJ.. 

Shylock. — Eh bien, Tubal, quelles nouvelles 
de Gênes? as-tu trouvé ma fille? 



25 



194 



LE MARCHAND DE VENISE. 



TuBAL. — J'ai séjourné dans plus d'un lieu où 
l'on parlait d'elle, mais je n'ai pu la trouver. 

Shylock. — Oh! là, là, là, là! un diamant de 
perdu qui m'avait coûté deux mille ducats à 
Francfort ! La malédiction n'était jamais tombée 
sm- notre nation jusqii'à ce jour; je ne l'avais ja- 
mais sentie jusqu'à ce jour. Deux mille ducats 
perdus avec ce diamant, et d'autres Jjrécieux, 
précieux bijoux! Je voudrais que ma fille fût 
morte à mes pieds , avec les joyaux à ses 
oreilles ! je voudrais qu'elle fût enterrée à mes 
pieds, avec les ducats d-ans son cercueil! Pas de 
nouvelles des fugitifs? Non, aucune. Et je ne 
sais combien d'argent dépensé pour les recherches. 
Ah ! vois-tu, perte sur perte ! le voleur est parti 
avec tant, et il a fallu donner tant pour trouver 
le voleur, et pas de satisfaction, pas de ven- 
geance ! pas de mauvaise chaiice pour d'autres 
épaules que les miennes ! pas d'autres soupirs 
que ceux que je pousse! pas d'autres larmes que 
celles que je répands ! 

TuBAL. — Oh! si, d'autres hommes ont aussi 
leur mauvaise chance. Antonio, à ce que j'ai appris 
à Gênes 

Shylock. — Quoi? quoi? quoi? Un malheur? 
un malheur? 

TuBAL. — A eu un vaisseau naufragé en venant 
de Tripoli. 

Shylock. — Je remercie Diéii ! je remercie 
Dieu! Est-ce vrai? est-ce vrai? 

ÏUBAL. — J'ai parlé avec quelques-uns des ma- 
telots qui avaient échappé au naufrage. 

Shylock. — Je te remercie, mon bon Tubal. 
De bonnes nouvelles ! de bonnes nouvelles ! Ah ! 
ah! Où çà? à Gènes? 

TuBAL. — Votre fille a dépensé à Gènes, à ce 
que j'ai entendu dire, quatre-vingts ducats dans 
une nuit. 

Shylock.. — Tu me plonges un poignard dans 
le cœur; je ne reverrai jamais mon or. Quatre- 
vingts ducats en une seule fois ! quatre-vingts 
ducats ! 

Tubal. — J'ai fait route jjour Venise avec divers 
créanciers d'Antonio qui juraient qu'il ne pour- 
rait éviter la banqueroute. 

Shylock. — J'en suis tout à fait jo3'eirx ; J6 le 
feiai souffrir, je le torturerai; j'en suis tout à fait 
joyeux. 

Tubal. — Un de ces créanciers m'a montré un 
anneau qu'il avait eu de votre lille en échange 
d'un singe. 



Shylock. — Maudite soit-elle ! tu me tortures, 
Tubal. C'était ma turquoise ; je l'avais eue de Lia 
lorsque j'étais garçon; je ne l'aurais pas dounée 
pour tout un désert plein de singes. 

Tubal. — Mais Antonio est certainement ruiné. 

Shylock. — Oui, oui; cela est vrai, cela est 
très-vrai. Va, Tubal; retiens-moi un sergent; re- 
tiens-le-moi une quinzaine d'avance. S'il n'est pas 
exact au jour dit, je veux avoir son cœur; car s'il 
n'était plus à Venise, je pourrais faire tout le 
commerce que je voudrais. Va, Tubal, et viens 
me rejoindre à notre synagogue; va, mon bon 
Tubal; à notre synagogue, Tubal. [Ils sortent.) 



SCENE IL 

Belmont. — Un îippartemênt dans le château de Portia. 

£nt>x'/it BASSANIO, PORTIA , GRATIANO, 
KERISSA et les gens de la suite. 

PoRTiA. — Je vous en prie, ne vous pressez 
pas ; attendez un jour ou deux avant de consulter 
le sort, car si vous choisissez mal, je perds votre 
compagnie; ainsi donc, différez un peu. Il y a 
quelque chose qui me dit — -oh! ce n'est pas 
l'amour!-— que je ne voudrais pas vous perdre, et 
vous savez volis-même que ce n'est pas la haine 
qui conseille dans une telle disposition d'esprit : 
mais de pem- que vous ne me compreniez pas bien 
— et cependant une jeune fille n'a pas un langage 
différent de sa pensée — je voudrais vous retenir 
ici un mois ou deux avant que vous vous remettiez 
à cause de moi aux mains de la fortune. Je pom-- 
rais vous enseigner le moyen de bien choisir, niais 
alors je serais parjure, et je ne le serai jamais ; d'un 
autre coté vous pouvez me perdre, et si cela arrive, 
vous me ferez regretter de n'avoir pas comhlis le 
péché du parjure. Maudits soient vos yeux , ils 
m'ont ensorcelée et partagée en deux moitiés; l'une 
de ces moitiés est à vous, l'autre est à demi à vous, 
à moi, veux -je dire; mais si elle est à moi, elle 
est à vous, et ainsi je suis toute à vbùs ! O la vi- 
laine époque qui met des barrières entre les pos- 
sesseurs et leurs droits légitimes ! C'est ainsi que 
quoique à vous je ne suis pas à vous. Si iés 
choses tournent liial, que ce soit la foitUhe qui 
en pave les pots cassés et non Jjas moi. Je j)arle 
trop, mais c'est pour retarder le temps, le ra- 
lentir, le trâinéi- en longueur afin de voUs fail-e 
ajourner vbtrè choix. 



ACTE III, SCÈNE II. 



193 



Bassanio. — Laissez-moi choisir, car dans ma 
situation présente, je suis sur le chevalet. 

PoRTiA. — Sur le chevalet , Bassanio ! Alors 
déclarez quelle espèce de trahison est mêlée à votre 
amour. 

Bassanio. — Aucune, si ce n'est cette vilaine 
trahison de l'inquiétude qui me fait craindre 
pour la possession de mon amour. Il pourrait 
aussi bien exister pacte et amitié entre la neige 
et le feu qu'entre la trahison et mon amour. 

Poktia. — Oui , mais vous parlez sur le che- 
valet qui fait dire aux patients tout ce qu'on 
veut. 

Bassanio. — Promettez-moi la vie et je confes- 
serai la vérité. 

PoETiA. — Et bien, alors, confessez et vivez. 

Bassanio. — Confesser que je vous aime et vous 
aimer aurait été le véritable résumé de ma con- 
fession. O heureux tourment, puisque mon tour- 
menteur m'enseigne les réponses de délivrance ! 
Jlais conduisez-moi vers les coffrets et vers ma 
fortune. 

(Le rideau tiré découvre les coffrets.) 

Poktia. — Eh bien, soit alors. Un de ces cof- 
frets contient mon portrait ; si vous m'aimez , 
vous me découvrirez tout droit. — Nérissa, et vous 
tous, tenez-vous à l'écart. Que la musique résonne 
pendant qu'il choisira, de manière que s'il perd 
il fasse une fin de cygne et disparaisse au sein de 
la mélodie; et, afin que la comparaison soit plus 
juste encore, mes yeux seront le cours d'eau qui 
lui servira d'humide lit de mort. Il peut gagner, et 
alors que serala musique? Eh bien alors la musique 
tiendra lieu de ces fanfares qui accompagnent les 
révérences de fidèles sujets devant un roi nouvel- 
lement couronné; ou bien encore elle sera comme 
ces harmonieux murmures qui, à la pointe du 
jour, se ylissent dans l'oreille du fiancé endormi 
pour l'appeler au mariage. Maintenant il s'avance 
avec autant de fierté, mais avec plus d'amour que 
le jeune Alcide lorsqu'il racheta Troie gémissante 
du tribut de vierges payé au monstre marin. .Moi 
je suis la victime destinée au sacrifice, et les autres 
ici sont les femmes Dardaniennes c[ui, la terreur 
sur le visage, viennent contempler l'issue de cet 
exploit. Marche, Hercule! Si tu vis, je vivrai. Je 
contemple ce combat avec bien plus d'effroi que 
toi, qui soutiens la lutte. 
{La musique accompagne ce chant., pendant que 

Bassanio cherche mentalement h découvrir le 

secret des coffrets.) 



CHANT. 

Dites-moi où naît la passion. 
Est-ce dans le cœur ou dans la tète ? 
Comment est-elle engendrée ? Comment nourrie ? 

Répondez, répondez. 
Elle est engendrée dans les yeux. 
Elle se nourrit de regards, et elle meurt 
Dans le berceau où elle repose. 
Entonnons tous le glas de la passion. 
Je vais commencer : Ding, dong, sonne. 

LE CHOEUR. 

Ding, dong, sonne. 

Bassanio. —Les plus brillantes apparences 
peuvent couvrir les plus médiocres réalités; le 
monde est toujours trompé par l'ornement. En 
justice, quelle cause si véreuse et si corrompue, 
dont une voix ingénieuse ne puisse, en la présen- 
tant habilement, dissimuler l'odieux aspect? En 
religion, quelle erreur détestable dont un per- 
sonnage au grave maintien ne puisse cacher l'é- 
normité sous de beaux ornements, en la bénis- 
sant et en l'appuyant de textes? Il n'y a pas de 
vice si simple qu'il ne réussisse à donner à son 
aspect extérieur quelqu'une des marques de la 
vertu. Combien de lâches dont les cœurs sont 
aussi faux qu'un escalier fait de sable, et à qui, 
quand on les scrute intérieurement, on trouve le 
foie blanc comme le lait, portent à leurs mentons 
les barbes d'Hercule et de Mars au sourcil cour- 
roucé ! ils ne se parent de ces signes extérieurs du 
courage que pour se rendre redoutés. Regardez 
une certaine beauté et vous verrez qu'elle est ache- 
tée au poids; une manière de miracle s'accom- 
plit, qui rend plus légères celles qui en ont une 
plus grande quantité. Ainsi ces boucles dorées, 
tortillées comme des serpents, qui volti}.ent si ca- 
pricieusement au vent sur une tête supposée belle, 
examinées de près, se trouvent souvent n'être que 
le douaire d'une autre tète dont le sépulcre ren- 
ferme le crâne cjui les nourrissait. L'ornement 
n'est donc que le rivage trompeur d'une mer dan- 
gereuse; la brillante écbarpe qui voile une beauté 
indienne ; en un mot, une vérité de surface dont 
le siècle rusé se sert pour attraper les plus sages. 
C'est pourquoi je te repousse absolument, or fas- 
tueux, dure nourriture de ÎMidas, et toi aussi, pftie et 
vil agent entre l'homme et l'homme; mais toi, 
maigre plomb, qui menaces plutôt que tu ne pro- 
mets, ta simplicité me touche plus que l'éloquence, 



196 



LE MARCHAND DE VENISE. 



et c'est toi que je choisis. Que joyeuse soit la con- 
séquence de ce choix ! 

PoRTiA. — Connue se dissipent dans l'air tou- 
tes les passions qui m'agitaient, sauf une seule : 
anxiétés du doute, désespoir à la précipitation 
téméraire, crainte frissonnante, jalousie aux yeux 
verts! O Amour, modère-toi; comprime ton ex- 
tase, fais pleuvoir ta joie avec mesure, retranche 
ton excès! Je sens trop vivement ton bonheur, 
diminue-le, de crainte qu'il ne m'étouffe ! 

Bassanio, ouvrant le coffret de plomb, -r Qu'est- 
ce que je trouve ici? le portrait de la belle 
Portia ! Quel demi-dieu a su joindre de si près 
la créature vivante? Ces yeux se meuvent-ils? 
ou bien semblent-ils en mouvement parce qu'ils 
mènent en laisse les regards des miens? Voici 
les lèvres entr'ouvertes séparées par une i-espi- 
ration embaumée ; une aussi douce barrière mé- 
ritait de séparer de si douces amies. Dans ses 
cheveux, le peintre a imité l'araignée et a tissé 
un filet d'or pour prendre les cœurs des hommes 
en plus grand nombre que les toiles de l'araignée 
ne prennent de moucherons. Mais les yeux ! com- 
ment a-t-il pu y voir assez pour les peindre ? Il 
semble qu'en peindre un seul était suffisant pour 
lui faire perdre les deux siens et l'arrêter ainsi 
dans sa tâche. Voyez cependant ! autant la réalité 
de mes éloges fait tort à cette ombre en restant 
au-dessous des éloges qu'elle mérite, autant cette 
ombre reste boiteuse en arrière de la vivante réa- 
lité. Mais voici le rouleau qui contient la moralité 
sommaire de mon heureuse fortune. [Il lit.) 
Avons qui ne choisissez pas sur l'apparence. 
Chance toujours aussi heureuse et choix tou- 
jours aussi vrai ! 

Puisque cette bonne fortune vous arrive. 
Contentez-vous-en et n'en cherchez pas de 
nouvelle. 

Si vous en êtes satisfait 

Et que vous teniez votre aventure pour votre 
bonheur, 

Tournez-vous du coté de votre dame, 
Et réclamez-la avec un baiser d'amour. 
Une aimable devise ! — Belle dame, avec votre 
permission, je viens, ma note à la main, pour 
donner et recevoir. [Il V embrasse.) Comme lors- 
que deux lutteurs se disputent une victoire, celui 
qui pense avoir bien mérité aux yeux du peuple, 
en entendant les applaudissements et les hourras 
unanimes, s'arrête la tète saisie de vertige et re- 
garde incertain si ces acclamations de louanges 



s'adi-essent ou ne s'adressent pas à lui ; ainsi, 
trois fois belle dame, je m'ai-rête incertain de sa- 
voir si ce que je vois est vrai jusqu'à ce que vous 
me l'ayez affirmé, confirmé, ratifié. 

Portia. — Vous me voyez ici, seigneur Bas- 
sanio, telle que je suis. Pour ce qui est de moi 
seule, je ne nourrirais aucun ambitieux désir 
d'être mieux que je ne suis; mais pour vous , je 
voudrais pouvoir me tripler vingt fois ; je vou- 
drais être mille fois plus belle, mille fois plus 
riche; et afin seulement de m' élever plus haut 
dans le compte que vous faites de moi, je vou- 
drais en richesses, en vertus, en beautés, en amis, 
excéder tout compte. Quant à moi, la somme 
totale de ma personne équivaut à zéro; c'est-à- 
dire, pour m' exprimer en résumé, équivaut à une 
fille sans instruction, sans savoir, sans expérience, 
heureuse en ceci qu'elle n'est pas encore si vieille 
qu'elle ne puisse apprendre; plus heureuse en 
ceci qu'elle n'est pas si stupide qu'elle ne puisse 
apprendre, et heureuse par-dessus tout de pouvoir 
remettre un esprit docile aux soins du vôtre, pour 
qu'il le dirige comme son seigneur, son gouver- 
neur, son roi. Ma personne et ce qui m'appar- 
tient vous sont transférés et deviennent vôtres ; il 
n'y a qu'un instant, j'étais la souveraine de ce 
beau château , la maltresse de mes serviteurs, la 
maîtresse de moi-même; et maintenant, main- 
tenant, ce château, ces serviteurs, cette personne 
qui est moi, sont vôtres, Monseigneur. Je vous 
les donne avec cet anneau ; si jamais vous vous 
en séparez , le perdez ou le donnez , que ce 
soit le présage de la ruine de votre amour, 
et pour moi la légitime occasion de me plaindre 
de vous. 

Bassanio. — Madame, vous m'avez privé de 
tout pouvoir de parole ; mon sang seul vous répond 
dans mes veines, et il y a dans mes facultés une 
confusion pareille à celle qui se manifeste, après 
quelque discours éloquent prononcé par un prince 
populaire, parmi la multitude bourdonnante de 
satisfaction , lorsque de ces murnmres mêlés 
ensemble, il sort ce bruit indisthict où il n'y 
a rien qu'une joie exprimée et non exprimée à 
la fois. Mais lorsque cet anneau se séparera de 
mon doigt, c'est que la vie me quittera, et alors 
vous pourrez dire hai-diment : Bassanio est mort. 

Nérissa. — Monseigneur et Madame, c'est main- 
tenant à nous, qui avons été spectateurs et avons vu 
nos vœux s'accomplir, de crier: Bonlieur parfait! 
bonheur parfait, Monseigneur et INIadame! 





Bassanio. C'est to! que jeclioisis. Que joyeuse f it l;i conséquit.ce de ce cIioU ! 
PoHTlA Comme se dissipent dans l'air toutes les passions qui m'agitaient, sarif 
seule! (Acte III, se. ii.) 



198 



LE MARCHAND DE VENISE. 



Gratiano. — Monseigneur Bassanio, et \ous, 
noble dame, je vous souhaite tout le bonheur que 
vous pouvez désirer, car je suis sûr que vos 
désirs ne peuvent se porter sur rien de ce qui 
peut faire le mien ; aussi , lorsque Vos Honneurs 
solenniseront le contrat de leur union, je vous 
demande de me permettre de me marier en même 
temps. 

Bassanio. — De tout mon cœur, si tu peux 
trouver une femme. 

- Gratiano. — Je remercie Votre Seigneurie; 
elle m'en a trouvé une. Mes yeux. Monseigneur, 
peuvent avoir des regards aussi prompts que les 
vôtres. Vous regardiez la maîtresse, moi je re- 
gardais la suivante; vous aimiez, j'aimais aussi, 
car la temporisation ne me va pas mieux qu'à 
vous. Monseigneur. Yotre fortune dépendait de 
ces coffrets, et les choses se sont trouvées ainsi 
que la mienne en dépendait aussi ; car après avoir 
fait ma cour jusqu'à me mettre en nage et avoir 
juré des serments d'aniour jusqu'à me dessécher 
le palais, j'ai enfin — si une promesse est une fin 
— arraché à cette belle ici présente la promesse 
d'obtenir son amour si votre fortune vous faisait 
conquérir sa maîtresse. 

PoRTiA. — Est-ce vrai, Nérissa? 

Nérissa. — Oui, Madame, si tel est votre bon 
plaisir. 

Bassanio. — Et vous, Gratiano, êtes-vous de 
bonne foi? 

Gratiano. — Oui, Monseigneur, de très-bonne 
foi. 

Bassanio. — Nos noces seront fort honorées des 
vôtres. 

Gratiano. — Et nous jouerons contre eux mille 
ducats, à qui aura le premier garçon. 

Nérissa. — Et enjeu dehors? 

Gratiano. — Non, on ne gagne jamais à ce jeu- 
là quand l'enjeu est dehors. Mais qui vient ici ? 
Lorenzo et sa belle mécréante. Eh bien ! voici 
encore mon vieil ami de Venise , Solanio ? 

Entrent LORENZO, .JESSICA et SOLANIO. 

Bassanio. — Lorenzo et Solanio, soyez ici les 
bienvenus, si cependant mes titres en ces lieux 
ne sont pas encore trop jeunes pour me permettre 
de vous y souhaiter la bienvenue. — Avec votre 
permi.ssioii, douce Portia, je souhaite ici la bien- 
venue à mes amis et à mes compatriotes. 

Portia. — Je fais de même, Monseigneur; ils 
sont entièrement les bienvenus. 



LoEENzo. — Je remercie Votre Honneur. Pour 
ma part. Monseigneur, mon intention n'était pas 
de venir vous visiter ici; mais Solanio, que j'ai 
rencontré en chemin, m'a engagé avec lui de ma- 
nière à ne pas pouvoir le refuser. 

Solanio. —C'est vrai, Monseigneur, et j'avais 
mes raisons pour cela. Le signor Antonio se re- 
commande à vous. 

{il donne une lettre a Bassanio.) 

Bassanio. — Avant que j'ouvre cette lettre, 
dites-moi, je vous prie, comment va mon excel- 
lent ami. 

Solanio. —Il n'est pas malade, Monseigneur, 
à moins qu'il ne soit malade d'espi-it, et il n'est 
pas bien portant non plus, à moins qu'il ne soit 
bien portant d'esprit. Sa lettre, que voici, vous 
dira son état. [Bassanio lit la Icttie.) 

Gratiano. — Nérissa, faites bon accueil à cet 
étranger, souhaitez-lui la bienvenue. La main, 
Solanio ; quelles nouvelles à Venise ? Comment se 
porte ce royal marchand, ce bon Antonio? Je 
sais qu'il sera heureux de notre succès. Nous 
sommes les Jasons, nous avon§ conquis la Toison. 

Solanio. — Je voudrais que vpjas ejjssiez con- 
quis la toison qu'il a perdue. 

Portia. — Cette lettre contient quelques mau- 
vaises nouvelles qui dérobent leurs couleurs aux 
joues de Bassanio. Quelque cher ami mort, sans 
doute, car rien d'autre au monde ne pourrait à' 
ce point bouleverser l'être physique d'un homme 
de ferme caractère. Quoi I de pis en pis ! Avec 
votre permission , Bassanio, je suis la irjoitié de 
vous-même, et je dois libéralement avoir la moi- 
tié des nouvelles que vous apporte cette lettre. 

Bassanio. — douce Portia! cette lettre coo- 
tient quelques-uns des mots les plus déplaisants 
qui aient jamais taché le papier. Charmante 
dajne, lorsque la première fois je vous avouai mon 
amour, je vous dis franchenient que toute ma 
richesse coulait dans mes veines, consistait dans 
ma qualité de gentilhomme, et je vous dis alors 
la vérité; et cependant, chère dame, en m' esti- 
mant à rien, vous verrez combien vantard j'ai 
été. Lorsque je vous ai dit que ma fortune équi- 
valait à zéro, j'aurais dû vous dire que j'étais au- 
dessous de zéro, car, en vérité, je me suis engagé 
envers un ami bien cher, et j'ai engagé mon ami 
à .son plus mortel ennemi pour fournir à mes dé- 
penses. Voici une lettre. Madame, dont le papier 
est comme le corps de mon ami, et chacun de ses 
mots comme une blessure ouverte qui laisse 



ACTE III, SCENE II. 



19'J 



échapper la \ie avec le sang. Mais, cela est-il 
vrai, Solanio ? Quoi ? toutes ses expéditions ont 
échoué? Pas une seule n'a réussi? Quoi ! à la fois 
celles de Tripoli, de Mexico, de l'Angleterre, de 
Lisbonne, des États barbaresques , de l'Inde? Pas 
un seul \aisseau n'a échappé au choc redoutable 
des rochers destructeurs de navires ! 

SoLAKiD. — Pas un seul. Monseigneur. En ou- 
tre, il paraîtrait que quand bien même il aurait 
l'argent pour rembourser le Juif, celui-ci ne l'ac- 
cepterait pas. Je n'ai jamais vu une créature por- 
tant la forme humaine, plus avide et plus affamée 
de la perte d'un homme ; il assiège le duc soir et 
rriafin de ses sollicitations, et déclare qu'il n'y a 
plus de liberté à Venise si on lui refuse justice, 
yingt marchands, le duc lui-même, et les magni- 
ficos les plus considérables ont essayé de le ra- 
mener à la douceur, mais rien ne peut l'arracher 
à son haineux rabâchage : manque de promesse , 
justice, billet signé. 

Jëssica. — Lorsque j'étais avec lui, je l'ai en- 
tendu jurer, à Tubal et à Chus, ses compatriotes, 
qu'il aimerait mieux la chair d'Antonio que vingt 
fois la somme qu'il lui devait; et je sais. Mon- 
seigneur, que si la loi, l'autorité et la puissance 
laissent aller les choses, cela se passera mal pour 
ce pauvre Antonio. 

PonTiA. — Est-ce votre cher ami qui se trouve 
en semblable malheur? 

Bass.anio. — Le plus cher de mes amis, l'homme 
le plus affectueux, l'àmé la plUs généreuse et la plus 
infatigable à rendre des services, la pei'sorihe en 
laquelle plus qu'en aucune autre qui respire en 
Italie, apparaît l'antique honneur romain. 

PoRTiA. — Quelle somme doit-il au Juif? 

Bassakio. — Il doit pour moi trois mille du- 
cals. 

PoRTiA.— Comment! pas davantage? Payez-lui- 
en six mille et déchirez le billet; doublez ces six 
ttiille et puis triplez cette dernière somme plutôt 
qiiè Bassanio laisse perdre un cheveu, par sa 
faute , à un ami tel que celui qu'il décrit. 
Venez d'abord avec liioi à l'église et donnez-moi 
le titre d'époUse , et puis allez immédiatement à 
Venise retrouver votre ami, car vous ne couche- 
rez jamais aux côtés de Portia avec une Ariie in- 
quiète. Vous aurez de l'or en quantité suffisante 
pour payer vingt fois cette petite somme ; lors- 
qu'elle sera pâyée^ revenez en amenatlt ce vé- 
ritable ami. Ma suivante Kérissa et inoi nous 
vivrons pendant ce temps-là comme des vierges 



et des veuves. Allons, sortons d'ici ! car il vous 
faut partir le jour même de votre mariage. Faites 
bon accueil à vos amis; montrez-leur joyeux 
visage . Puisque vous êtes chèrement acheté; je 
vous aimerai chèrement. Mais faites-ihoi con- 
naître la lettre de votre ami. 

Bassakio, lisant. — « Mon aimible Bassanio, mes 
vaisseaux ont tous péri, mes créanciers devien- 
nent féroces, ma fortune est au plus bas, mon 
billet souscrit au Juif n'a pas été payé à l'échéance, 
et puisqu'en ne le payant pas il est impossible que 
je vive, toutes vos dettes envers moi seront éteintes 
si je puis vous voir seulement avant de mourir. 
Cependant, agissez comme il vous sera le plus 
agréable, et que ma lettre ne vous contraigne pas 
à revenir si votre amitié ne peut vous y engager. » 

Portia. — O chéri, dépêchez toutes vos af- 
faires et partez I 

Bassanio. — Puisque vous me donnez là per- 
mission de partir, je vais faire diligence, mais 
croyez que jusqu'à mon retour^ aucun lit ne sera 
coupable de mon retard, aucun repos ne viendra 
s'interposer entre nous deux. 

{Ils tortent.) 



SCENE III. 

Venise, — Une rue. 

£/itre/it SHYLOCK, SALARINO, ANTONIO 

ei UN GEÔLIER. 

Shylock. — Geôlier, surveillez-le. — Ne me 
parlez pas de clémence ; c'est là l'imbécile qui 
prétait de l'argent gratis. Geôlier, surveillez-le. 

Aktonio. — Ecoutez-moi encore, nlori bon 
Shylock. 

Shylocr. — Je veux que les conditions de 
mon billet soient reiiiplies; ne me parlez pas 
contre elfes; j'ai juré qu'elles seraient exécutées. 
Tu m'as appelé chien lorsque tu n'avais aucune 
raison de le faire ; mais puisque je suis iln chien, 
])l'ends garde à riies crocs. Le duc m'accordera 
justice. Je m'étonne, propre à rien de geôlier, 
que tu sois assez bête potir sortir avec lui lors- 
qu'il te le deniande. 

Antonio. — Je t'en prie, écoute-moi. 

Shylock. — Je veux les conditions de mon 
billet; je ne veux pas t' écouter. Je veux les con- 
ditions de mon billet ; par conséquent, ile me 
paile pas davantage. Vous rië ferez pas de moi 



200 



LE MARCHAND DE VENISE. 



un de ces bonasses imbéciles de pleurnicheurs qui 
vont secouer la tète, faiblir, soupirer et céder à des 
intercesseurs chrétiens. Ne me suis pas; je ne 
veux ])as de discours; je ^eux les conditions de 
mon billet. (// sort.) 

Salabino. — C'est bien le chien le plus impé- 
nétrable à la pitié qui ait jamais fait commerce 
avec des hommes. 

Antonio. — Laissez-le tranquille, je ne le fati- 
guerai plus de prières inutiles. Il en veut à ma 
vie, et je sais pourquoi ; souvent j'ai tiré de ses 
griffes des débiteurs c{ni venaient gémir près de 
moi : c'est pourquoi il me hait. 

SalaSino. — Je suis sûr que le duc n'accor- 
dera jamais l'exécution de ce contrat. 

Antonio. — Le duc ne peut empêcher la loid'a- 
voir son cours, à cause des garanties commerciales 
que les étrangers trouvent auprès de nous, à Ve- 
nise ; suspendre la loi, serait porter atteinte à la 
justice de l'État, puisque le commerce et la richesse 
delà ville dépendent de toutes les nations. Ainsi 
marchons; ces chagrins et ces pertes m'ont mis si 
bas que c'est à peine si je serai en état de fournir 
demain une livre de chair à mon cruel créancier. 
Allons, geôlier, marchons. Plaise à Dieu que Bas- 
sanio vienne pour me voir payer sa dette, et alors 
je n'ai plus de souci 1 [Ils sortent.) 



SCENE IV. 

Belmont. — tin appartement dans le château de Portia. 

Entrent PORTIA, NÉRISSA, LORENZO, 
JESSICA et BALTHAZAR. 

LoRENzo. — Madame, je le déclare, quoique 
vous soyez présente ; vous avez de la divine amitié 
une idée noble et vraie, et vous le montrez vail- 
lamment par la manière dont vous acceptez l'ab- 
sence de votre époux. Mais si vous saviez à qui 
vous faites cet honneur, à quel vrai gentilhomme 
vous envoyez du secours, à quel tendre ami de 
Monseigneur votre époux, je suis sûr que vous 
seriez jjlus fière de votre action c(ue vous ne le 
seriez de tout autre bienfait ordinaire. 

PoRTEA. — Je ne me suis jamais repentie d'a- 
voir fait le bien, et je ne m'en repentirai pas 
aujourd'hui ; chez des compagnons qui vivent 
en counnerce familier et passent leur temps en- 
semble , dont les Ames ])ortent un joug égal 
d'affection, il doit exister nécessairement une si- 



militude de natures, de manières et d'esprits; 
ce qui me porte à penser que cet Antonio doit 
ressembler nécessairement à mon seigneur, puis- 
qu'il est l'ami de cœur de mon seigneur. S'il en 
est ainsi, combien est petit le prix que j'ai donné 
pour racheter de la griffe d'une infernale cruauté 
cette ressemblance de mon amour ! Mais ce lan- 
gage approche un peu trop de la flatterie per- 
sonnelle ; donc , coupons-y court, et parlons 
d'autre chose. Lorenzo, je remets entre vos mains 
la surintendance et la direction de ma maison 
jusqu'au retour de mon époux. Pour ce qui me 
concerne, j'ai adressé au ciel le vœu secret de 
vivre dans la prière et la contemplation, en la 
seule compagnie de Nérissa, jusqu'au retour de 
mon époux et de mon seigneur; il y a un mo- 
nastère à deux milles d'ici; c'est là que nous nous 
retirerons. Vous me ferez plaisir en ne refusant 
pas cette charge que mon amour et certaines néces- 
sités me contraignent maintenant à vous imposer. 

LoKENzo. — Madame, de tout mon cœur; je 
suis prêt à obéir à tous vos aimables ordres. 

PoRTiA. — Mes gens connaissent déjà mes in- 
tentions et vous écouteront, vous et Jessica, comme 
les suppléants de Monseigneur Bassanio et de 
moi-même. Ainsi, bonne santé, jusqu'au jour 
prochain de notre entrevue. 

LoRENzo. — Que les belles pensées et les heures 
joyeuses vous accompagnent 1 

Jessica. — Je souhaite à Votre Seigneurie l'ac- 
complissement de tous les vœux de son cœur. 

PoRTiA. — Je vous remercie de votre souhait 
et suis très-heureuse de vous le rendre ; adieu, 
Jessica. (^Sortent Jessica et Lorenzo.) 

Maintenant, Balthazar, je désire te trouver en- 
core aujourd'hui, ce que je t'ai toujours trouvé : 
honnête et loyal. Prends cette lettre et emploie 
toute la diligence possible à un homme pour te 
rendre à Padoue ; remets-la soigneusement en 
main propre à mon cousin, le docteur Bellario; 
prends les papiers et les vêtements qu'il te don- 
nera, et porte-les, je t'en prie, avec toute la vi- 
tesse imaginable, au bateau de passage qui fait le 
service de Venise. Ne perds jias de temps en pa- 
roles; mais pars, je serai là avant toi. 

Balthazar. — Madame, je ferai toute la dili- 
gence possible. (// sort.) 

Portia. — Viens, Nérissa; j'ai en main une 
entreprise dont tu ne sais rien encore; nous ver- 
rons nos époux plus tôt qu'ils ne pensent. 

Nérissa. — Et eux, nous verront-ils? 



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1 s appelons « merveilles » ce qu'il y a de plus admirable dans la'nalure, 
te es sciences, dans l'industrie, dans les arts, dans l'histoire, dans l'homme, 
ili tout ce qui est [digne de notre intérêt en dehors de nous et en nous- 
gÇ. 

1 1 uis les métamorphoses de la petite graine en fleur ou de la chenille en pa- 
|4 jusqu'aux évolutions sublimes des astres, combien de beautés h contempler, 
H irer, & essayer de comprendre dans l'immense panorama de la nature ! 

] uis les premières observations de quelques hommes de génie dans l'anti- 
)iii les Aristote et les Archimède, jusqu'aux prodigieuses découvertes, nées 
>ie 3US nos yeux, et l'honneur de notre siècle, applications de la vapeur, de 
'él ricité, on de. la chimie, que d'admirables éclairs de l'intelligence humaine, 
[ui ' conquêtes glorieuses sur l'ignorance primitive de notre espèce! Qui pour- 
'aii ins être pénétré de respect et saisi d'admiration, entrer dans ce cercle des 
m es qui va s'élargissant de siècle en siècle ? 

I î l'industrie, comment ne pas admirer tant de nombreux témoignages de la 
ai nce humaine en lutte avec la nature, soit qu'on la suive cherchant l'or, le 
3P. houille dans les entrailles de la terre, soit qu'on la contemple à l'œuvre 
lar es fournaises éblouissantes, dans ces ruches laborieuses, usines et fabriques, 
11, it et jour, des essaims d'hommes font subir à la matière les transformations 
léciaires à l'accroissement de notre bien-être, de nos forces, et au perfection- 
itt ti de nos moyens d'action. 

i uelles merveilles que ces chefs-d'œuvre des arts, peinture, sculpture,"ar- 
W lare, musique oii poésie, dont les inspirations variées sont pour nous l'in- 
ïTi ible source de surprises si charmantes et de si doux rapprochements ! 
CI serait à plaindre celui qui, au milieu de tant de merveilles, se sentirait 
fo a impuissant à admirer ! 

Llmiraiion pour tout ce qui a une véritable grandeur est la plus noble de nos 
aC'îset aussi la plus heureuse, car c'est celle qui a le plus de sujets de se 
atî.ire, sans mélange d'amertume, d'envie, ou d'aucun des sentiments qui 
ia ent ou allèrent la dignité de notre nature, 
I. 'y a que deux sortes d'états de l'àme oii l'on puisse concevoir qu'il ne se 
roi; point de place pour l'admiration : une ignorance extrême comparable à 
filles êtres inférieurs à l'homme, qui, quelle que soit l'intelligence qu'on 
«u 1 leur donner, très-probablement n'admirent guère ; ou l'orgueil d'un 
sp. aride, qui se condamne volontairement à l'indifférence, à l'impossibilité, 
naiant sans doute que n'être surpris de rien est une marque de supériorité, et 
ue ■ point résister à l'enthousiasme est une faiblesse. 

L sons-nous aller, simplement, naturellement, aux délicieux enchantements 
« l'oniientde toutes ces magnificences de l'univers, de toutes ces beautés et 
e (s ces progrès de la civilisation, qui nous font aimer le don de la vie, nous 
id« à supporter nos épreuves, nous consolent de nos misères, et nous inspirent ' 



la confiance qu'un jour l'étincelle sacrée qui est en nous deviendra flamme et 
notre petitesse grandeur. 

Et ainsi entraînés, élevés par notre admiration, cédons à l'attrait et an charme 
qui ne sauraient manquer de faire naître en nous le goftt et la volonté de nous 
instruire. Quoi de plus simple que d'aspirer à étudier et à connaître ce que nous 
admirons! Et ne craignons pas que l'étude et la connaissance affaiblissent en nous 
le don et le bonheur d'admirer. Il y a aussi une admiration, dit Joubert, qui est 
« fille du savoir. » 

Loin de nous assurémsnt la pensée de critiquer l'emploi de méthodes plus sévères 
pour répandre et populariser les connaissances utiles à tous les hommes. Mais 
n'est-ce pas au moment oîi, grâce à l'accroissement rapide des écoles et des cours 
publics, un grand nombre] de nouvelles intelligences s'entr'ouvreut à la curiosité 
d'apprendre, qu'il est opportun et utile de montrer les pentes agréables et faciles 
qui conduisentaux premières études des sciences et des arts? La raison saffirabien 
pour enseigner ensuite que des efforts plus sérieux deviendront nécessaires lors- 
que le goût, une fois né, aura communiqué aux esprits la persévérance et l'énergie 
d'application sans lesquelles, en effet, on ne saurait s'approprier une instruction 
solide et suffisamment complète. 

Voilà le bat que nous nous proposons d'atteindre par cette série d'onyrages dont 
nous avons commencé la publication; voilà ce que veut exprimer, annoncer et con- 
seiller notre titre ; voilà la conviction etl'espérance que, partagent les professeurs, 
les savants, les litcérateurs qui se sont groupés autour de nous, animés qu'ils sont 
ainsi que nous, du désir de seconder l'heureux mouvement qui porte aujourd'hui 
toutes les classes de la société* vers l'instruction. 

A peine est-il utile d'ajouter que celui qui écrit ces lignes et qu'on a bien voulu 
charger de la direction de cette encyclopédie nouvelle, ne négligera rien de ce que 
lui a enseigné l'espérience et de ce que lui commande son dévouement à la graqde 
cause de l'instruction, pour rendre la Bibliothèque des meneilles aussi digne qu'il 
lui sera possible de l'estime publique. Chacun de ses petits volumes, d'un prix peu 
élevé, étant imprimé à quelques milliers d'exemplaires seulement pour chaque édi- 
tion, il sera facile de les tenir incessament au courant de tous les progrès des 
sciences et des arts. C'est ce qu'on ne p3ut pas faire aisément dans les volumi- 
neuses encyclopédies, stéréotypées ounon, dontles articles, enchaînés en quelque 
sorte les uns aux autres, ne sauraient être modifiés ou renouvelés qu'à de très- 
longs intervalles. Les lacunes, presque inévitables, seront de même comblées sans 
aucune difficulté dès qu'on le jugera utile. De nos jours l'esprit humain va vite; 
il faut le suivre d'un pas agile ; le service que doivent rendre ces recueils encyclo- 
pédiques est de résumer, pour le plus grand nombre des lecteurs, la science du 
passé, ce qu'y ajoute le présent, et d'ouvrir aussi quelque perspective de ce qu'il 
est permis d'entrevoir dans l'avenir. 

1" janvier 1866. Edouard CHARTON. 



OUVRAGES DÉJÀ PUBLIÉS : 



» milles célestes, par M. Camille Fummakiox, auteur de la Piuralili des 
Vil fie s ; 

■'■> lamorphoses des insectes, par M. Girard, vice-président de la Société 
•l' omologie ; 
» n-eiUes du monde invisilih, par M. W. de Fonvielle ; 



Les Merveilles de l'atmosphère (/es météores), par MM. Zurcher et Mak- 

GOLLÉ ; 
Les Merceilks de l'archileclure, pir M. André Lefebvee ; 
Les Merveilles de l'art naval, par M. Ue.nard, bibliothécaire du Dépôt des cartes 

et plans du ministère de la marine. 



OUVRAGES SOUS PRESSE OU EN PREPARATION 



'l'iions volcaniques et les tremblements de terre, par MM. Zoccher et 

OLLÉ ; 

■ensions célèbres aui plus hautes montagnes du globe, par les mêmes ; 

neilles de la chaleur, par M. le professeur Cazin ; 

■teiUes des plages de la France, par TH. A. Landrin; 

' ii'(ts de Vaéroslation, par 51. Camille Flammap-ION ; 
1rs et le Tonnerre, par M. W. deFosvielle ; 

-miles de la verrerie, par M. Saczaï, conservateur du musée Sauvageot, 

uvre ; 
■ rcilks souterraines, par M. A. Badin ; 
' eiiUesde la végétation, par M. F. Marion ; 



Les Merveilles de l'optique, par M. F. JfARiON ; " 

Les Merviilles de la céramique (première partie : Orient), par M. A. Jacquemart, 

auteur de l'histoire de la Porcelaine ; 
Les Merveilles des ruines et des tombeaux, par M. Michel Massos ; 
Les Mervsilles du corps humain, par M. le docteur Le Pileor ; 
Les Merveilles de la vie des plantes, par M. Bocquillox, professeur de botanique 

au lycée Napoléon ; 
Les Merviilles de l'intelligence des animaux, par M. Ernest Memault; 
Les Merveilles de l'hydraulique, par M. de Bize ; 
Les Merveilles de l'éiectricilé, par Mt Baille ; 
Les Merveilles des fleuves et des ruisseaux, par M. Millet, 



MmMmE DE. L. HACHETTE ET C'^-, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77, -A PARIS 



/iOll-AOLi LES 

GRANDS ÊGRIVAIN^I 

■ni H.''' DE LA FRANGE 

NOUVELLES ÉDITIONS 

Publiées sous la direction de SI. AD. StElSiWIS^B, membre de l'Institut 

SUR LES ilAXUSGRITS, LES COPIES LES PLUS AUTHENTIQUES ET LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS 
avec variantes, notes, notices, lexique des mots et locutions remarquables, portraits, fac-simile,^tc. 

ENVIRON 200 .VOLUMES IN-8", A 7 FR. 50 G. LE VOLUME 

(150 exemplaires numérotés sont tirés sur grand raisin vélin collé. Prix de chaque volume : 20 fr.) 



Depuis longtemps déjà on a publié avec une religieuse exactitude, en y appli- 
quant les procédés de la plus sévère critique, en remontant aux sources les plus 
Bûrcs, en fouillant toutes les biblioilièques et c-«Ualionnant tous les manuscrits, 
non-seulement les chefs-d'œuvre des grands génies de la Grèce et de Rome, 
mais les ouvrages, quels qu'ils soient, de l'antiquité, qui sont parvenus jusqu'à 
nous. A ce mérite fondamental, delà pureté du texte, constitué à l'aide de tous 
les documents, de toutes les ressources que le temps a épargnés, on a joint un 
riche appareil de secours de tout genre : variantes, commentaires, tables et 
laxiques, tout ce qui peut cclaiier chaque buteur en particulier et l'histoire de 
la langue en général. En voyant celte louable sillisitude dont los langues an- 
ciennes sont l'objet, on peut s'é'onner que jusqu'ici, à part quelques mémorables 
exceptions, les écrits de nos grands écrivains n'aient pas été jugés dignes de ce 
même respect attentif et scrupuleux, et qu'on ne les ait pas entourés de tous les 
secours propres à en faciliter, à en féconder l'étude. Uéparer cette omission, tel 
est le but que nous nous proposons. 

Pour la pureté, rii/togrito parfaite, l'authenticité du texte, aucun soin ne nous 
paraît superflu, aucun scrupule trop minutieux. Les écrivains du dix-septième 
siècle, et c'est parles plus éminents d'entre eux que nous avons commencé noire 
publication, sont déjà pour nous des anciens. Leur langue est assez voisine de la 
nôtre pour que nous l'entendions presque toujours et l'admirions sans effort. 
Mais déjà elle diffère trop de celle qui se parle et s'écrit aujourd'hui ; le peuple, et 
plus encore peut-être la société polie, l'ont trop désapprise pour qu'on puisse en- 
core dire que nous la sachions par l'usage. Pour la reproduire sans altération, il 
ne suffît point que l'éditeur s'en rapporte à sa pra'ique quotidienne, à son instinct 
du langage: il faut, au contraire, qu'il se défie d'autant plus de loi même, que les 
nombreuses analogies, mêlées aux différences de la langue d'à présent et de 
celle d'alors, le placent sur une pente glissante et l'exposent sans cesse à la ten- 
tation d'efiacer ces dernières. C'est peut-être là la cause principale des altérations 
qu'a subies le texte de nos grands écrivains. C'est contre elle surlout que nous 
nous tenons en garde. En ce qui touche l'œuvre même des auteurs, le fond comme 
la forme de leurs écrits, notre devise est : Resp6ct absolu et séoére fidélité. 

Quant à la seconde partie de la tâche, aux notes, aux secours, aux moyens 
d'étude qui accompagnent le texte des auteurs, deux mots peuvent résumer nos 
intentions et la nature du travail : Utilité pratique et sobriété. D'une part, rien 
n'est omis de ce qui peut aider à mieux comprendre et connaître l'auteur, rien de 
ce qui peut en faciliter l'étude, et permettre d'en tirer parti, soit pour les re- 
cherches historiques et littéraires, soit pour dresser ce que nous pouvons appeler 
la statistique de noire langue, et pour en montrer les variations, en dégager la 
grammaire, la constitution véritable, de toul ce que les grammairiens y ont cru 
voir ou introduit d'arbitraire et d'artificiel. 

Pour que la collection ait de l'unité, que toutes les parties de ce vaste ensemble 



soient conçues et exécutées sur un même plan, que l'esprit de l'entr^: 
partout et constamment le même, nous avons demandé à M . Ad. Kegni^, 
de l'Institut, et obtenu de lui, qu'il se chargeai de la diriger. 

Nous ne nous arrêterons pas longuement ici aux détails du plan ç | 
adopté, et nous ne ferons qu'indiquer en peu de mots les divers secours 
tages qu'offrent ces éditions nouvelles des grands écrivains de la France. 1 

Leur principal mérite, nous le répétons, est la fldéliié du texte, qulr 
les meilleures éditions données par l'auteur, ou, quand l'auteur n'a pasli I 
édité ses œuvres, est pris aux sources les plus authentiques et les pltis'id [ 
confiance. 

Au texte adopté ou ainsi constitué, enjoint les variantes, toutes sanse 1 
pour les écrivains principaux; pour les autres, un choix sera fait avw [ 

Au bas des pages sont placées des rotes explicatives qui cclaircissGi 
qui peut arrêter un lecteur d'un esprit cultivé. 

Après la pureté et l'intelligence du texte, c'est l'histoire de la langue 
le grand intérêt de la collection. Nous marcherons dans la voie que nous 
l'Académie française en proposant pour sujets de prix un lexique de Molii 1 
lexique de Corneille. A chaque auteur sera joint un relevé, par ordre 
tique, des tnots, des tours et des locutions qui lui sont propres, soit à -h 1 
soit à gon époque, et en outre de tout ce qui peut servir à éclairer le vrai I 
l'origine denosidiotismes les plus remarquables. La réunion de ces leiî [ 
mera un tableau fidèle des variations de la langue littéraire et do ici 
et chacun d'eux en particulier montiera, par la comparaison avec la lai 
nous parlons et écrivons aujourd'hui, l'empreinte qu'ont laissée sur'noii | 
les divers génies qui l'ont illustre. 

Des tables analytiques exactes et complètes, contenant les noms pr()pi| 
plus les noms communs relatifs à des usages, des institutions, eio,,'ir 
les recherches. ^, 

Des notices biographiques aideront à mieux apprécie!" les écrits datll 
teur, en les plaçant dans leur vrai jour et à leur vrai moment. 

Outre cela, en tête de chaque ouvrage de prose ou de poésie, de l8i^jïl| 
moins, de rapides sommaires en feront l'histoire, et, s'il y a lieu, poiît'l j 
de théâtre, par exemple, la suivront jusqu'à nos jours. 

Des notices bibliographiques et critiques, composées avec le plus, gf 1 
indiqueront, pour chaque auteur, les manuscrits et autographes ciisjàB [ 
bibliothèques publiques ou privées, les copies authentiques, et les éditib^ 1 
surtout celles qui ont été publiées par l'auteur, ou de son vivant, oiip" 
après sa mort. 

Enfin, 'nous joindrons au teite des portraits, dos fao-simile, et, quandl 
lieu, des gravures diverses. 



OUVRAGES EN YENTE ET EN PREPARATION ! 



EN VENTE : 

Corneille (F.) : Oliuvres, nouvelle édition revue par M. Ch. Marty-Lavoaux. 

Tomes 1 à X. L'édition formera lîvol. Prix de chaque vol. 7 fr. 50 c. 

Malherbe : CEuBre», noov. édit. revue par M. Ludovic Lalane. 5 vol, etalbu-n 

(les quatre premiers volumc^a sont en vente). 37 fr. 50 c. 

Prix de chaque volrnie séparément, 7 fr. 50 c. L'album séparément, 5 fr. 

Bac'na (Jean) : OKumes, nouv. éd. revue par M. Paul Mesnard. L'éiilion formera 

7 vol. Les tomes I et II sont en vente. Prix de chaque vol. 7 fr. 50 c. 

Sevlgné (Mme de ; Lettres de Mme de Sivigné, do sa familla et |de ses amis, 

recueillies et annotées par M. Monmerqué, membre de l'Institut, Tomes là XI. 

L'édaiou formera u vol. Prix do chaque volume. ,7,fr.,50 c. 



La Brayère ; tffiusres, nouv. édition, revue par M. G. Servois. L'éditîoi 
3 vol. Le tome I es', en vente. Prix de cbaqjc volume. 

EN PRÉPARATION : 

Molière, parM.É. Soulié. 

Boilean, par M. Caboche. 

La Fontaine, par M. Julien Girard. 

La Boihefoacauld, par M. D. L, Gilbert. 

Regaard, par M. V. Fournol. 

Hetz (Mém. du oardiuil de), par M. Sommer. 

MM. les souscripteurs recevront gratuitement avec lo dernifl/".V 
chaque autour pour lequel ils auront souscrit , los portraits, oariss, 
simile qui pourront être joints à ses œuvres. , 



1 284:i — Imprirnerie générale de Ç,\x. Lahure, rue de Kleuros, 9, à Paris. 







TRADUITEiS 

PAR 




TRÈS -RiaHEMENT lUbUBTRÉE 




LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET t, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77, A PARIS 



NOUVELLE FUBLICATION 



ŒUVRES COMPLÈTES 



SHAKESPEARE 



TRADUITES 

PAR EMILE MONTÉGUT 
TRÈS-RIGHEMENT ILLUSTRÉES 

ET PUBLIÉES 

PAR LIVRAISONS Â 10 CENTIMES 

par fascicules à 50 centimes contenant h livraisons réunies sous m 

L'OUVRAGE COMPLET FORMERA ENVIRON 200 LIVRAISONS 

Il parait une livraison par semaine depuis le 16 mars 1866 



Shakespeare est un de ces génies qui appartiennent à l'humanité tout entière. Ils 
franchissent les limites d'idiome et de nationalité. Il faut que leur, œuvre soit lue dans 
tous les pays et, dans chaque pays, par le plus grand nombre possible de lecteurs. 

' '." \si sous l'empire de cette idée qu'est publiée la présente édition. 

La Ir.i'luv^^'.iou est due à l'auteur de remarquables travaux sur Shakespeare, à M. Emile 
Monlégut, qui a le double avantage d'être un écrivain de grand talent dans sa langue 
maternelle en même teii;^ ([u'un des hommes connaissant le mieux en Finance la langue 
et le génie anglais. 

Les illustrations, empruntées à l'Angleterre, ont fait l'immense succès de l'édition qui 
se publie à Londres en ce moment. Elles sont exécutées avec une vive intelligence du génie; 
shakespearien, et plus l'édition avance, plus on s'efforce de leur donner de perfection. 

Le prix et le mode de publication mettent l'édition française à la portée des bourses 
les plus modestes. 



ACTE III, SCÈNE V. 




Suvi.uCK. Je Vt;ux les conditions de mon Ijillet; je 

PoRTiA. — Ils nous verront, Nérissa; mais sous 
un tel costume qu'ils croiront que nous sommes 
pourvues de ce qui nous manque. Je te fais la 
gageure que lorsque nous serons toutes deux ha- 
billées en jeunes gens, c'est moi qui serai le plus 
joli garçon des deux, qui porterai une dague avec 
la grâce la plus crâne, qui saurai le mieux imiter la 
voix de l'âge hésitant entre l'enfance et la virilité, 
le mieux changer nos trottinements menus en mâles 
enjambées, le mieux parler de cjuerelles comme un 
beau jeune homme fanfaron, et dire de jolis men- 
songes. Je raconterai, par exemple, combien d'ho- 
norables dames ont recherché mon amour, et ne 
l'ayant pas obtenu sont tombées malades et sont 
mortesde chagrin, mais que je n'y puis rien ; ensuite 
j'affecterai le repentir, et je dirai qu'après tout je 
voudrais ne les avoir pas tuées, et vingt autres men- 
songes mignons de ce genre; si bien que les hommes 
jureront c[ue je ne suis pas sortie du collège depuis 



eux pas t'éi 



(Acte m. 



plus d'un an. J'ai dans ma tête plus de mille des 
drôleries de ces bébés vantards et je m'en servirai. 

Nérissa. — Quoi, allons-nous nous changer 
en hommes? 

PoRTiA. — Fi I quelle question ! si quelqu'un de 
méchant t'entendait! Mais viens, je t'exposerai tous 
mes plans lorsque nous serons dans ma voiture 
qui nous attend à la porte du parc ; dépêchons, 
car il nous faut faire vingt milles aujourd'hui. 
[Elles sortent.) 



SCENE V. 

Belmont. — Le jardin de Portia, 

Entrent LANCELOT et JESSICA. 

Lancelot. — Oui, en vérité ; car voyez-vous, 
les péchés du père retombent sur les enfants; c'est 



26 



26 



202 



LE MARCHAND DE VENISE. 



pourquoi je vous assure que je tremble pour vous. 
J'ai toujours été franc avec vous, voilà pourquoi 
je vous exprime maintenant mon assentiment sur 
cette matière. Ainsi donc, amusez-vous bien, car 
en vérité, je crois que vous êtes damnée. Vous 
n'avez qu'un espoir qui puisse vous être de quel- 
que secours ; et cet espoir est encore une manière 
d'espoir bâtard. 

Jessica. — Et quel est cet espoir, je te prie? 

Lancelot. — Pardi, c'est que vous pouvez es- 
pérer que peut-être vous n'êtes pas la fille du 
Juif. 

Jessica. — Ce serait en effet une sorte d'espoir 
bâtard ; car s'il en était ainsi, les péchés de ma 
mère devraient retomber sur moi. 

Lancelot. — Vraiment alors, je crains bien 
que vous ne soyez damnée à la fois à cause de 
votre père et à cause de votre mère ; ainsi lorsque 
j'évite Scylla votre père, je tombe dans Charybde 
votre mère : bien, vous êtes perdue des deux 
côtés. 

Jessica. — Je serai sauvée par mon mari; il 
m'a faite chrétienne. 

Lancelot. — Il n'en est vraiment que plus à 
blâmer; nous étions déjà bien assez de chrétiens ; 
nous étions même plus qu'il n'en fallait pour 
vivre en bons voisins. Cette rage de faire des 
chrétiens fera monter le prix des cochons; si nous 
nous mettons à devenir des mangeurs de porcs, 
bientôt on ne pourra j^lus, même à un prix fou, 
se faire une grillade. 

Jessica. — Je vais répéter ce que tu dis à mon 
mari, Lancelot; le voici qui vient. 

Entre LORENZO. 

LoREHzo. — Je vais bientôt devenir jaloux de 
vous, Lancelot, si vous continuez à entretenir 
ainsi ma femme dans les coins. 

Jessica. — Vous n'avez rien à craindre de nous, 
Lorenzo ; Lancelot et moi nous sommes en que- 
relle. Il me dit carrément qu'il n'y a pas d'espoir 
pour moi au ciel parce c[ue je suis la fille d'un 
Juif, et il dit que vous n'êtes pas un bon citoyen 
de la république, car en convertissant les Juifs en 
chrétiens vous faites monter le prix du porc. 

LoRENzo. — Il me sera plus facile de me jus- 
tifier de cette action auprès de la république qu'à 
vous d'expliquer la rotondité de la négresse; la 
mauresse est enceinte de vos œuvres , Lancelot. 

Lancelot. — Il est sans doute mortifiant que la 
maîtresse soit grosse à mort ; mais si elle n'est ])as 



tout à fait honnête femme, quoi d'étonnant? je 
suis surpris que sa vertu soit encore aussi rivante 
qu'elle l'est; j'aurais cru à une vertu de Maure. 

LoBEwzo. — Comme un imbécile peut jouer 
aisément sur les mots ! je crois que le plus gra- 
cieux ornement de l'esprit sera bientôt le silence, 
et que la parole ne sera plus un mérite que 
pour les perroquets. Allons, faquin, rentre à 
la maison et dis-leur de faire leurs préparatifs 
pour le dîner. 

Lancelot. — Ils les ont faits, Monsieur, car ils 
ont tous des estomacs. 

LoEENzo. — Seigneur ! quel adroit attrapeiir 
de bons mots vous faites I eh bien alors, allez leur 
dire de préparer le dîner. , 

Lancelot. — C'est fait aussi, Monsieur; c'est 
couvert et non dîner qui est le mot propre. 

LoEENzo. — Eh bien! soit, Monsieur; va pour 
couvert. 

Lancelot. — Couvert? oh! non. Monsieur, pas 
davantage; je connais mon devoir. 

Lorenzo. — Toujours des escarmouches à pro- 
pos de chaque mot c[ui passe! veux-tu montrer 
en une seule fois toute la richesse de ton esprit ? 
Aie la bonté, je t'en prie, de comprendre un 
homme sensé qui parle en termes sensés; va 
trouver tes camarades, dis-leur de couvrir la 
table, de servir les plats et que nous allons aller 
dîner. 

Lancelot. — C'est la table qui sera servie, 
Monsieur ; et ce sont les plats qui seront couverts ; 
quant à votre venue pour le dîner, Monsieur, il 
en sera ce qu'en décideront votre humeur et 
votre fantaisie. {Il sort.) 

Lorenzo. — O cher bon sens! les jolis mariages 
de mots! l'idiot a rangé dans sa mémoire toute 
une armée de bons mots, et je connais nombre 
d'imbéciles de plus haute condition, qui sont farcis 
des mêmes sottises c]ue lui, et qui pour le plaisir 
de lancer un mot amusant, vont déranger toute 
une conversation. Eh bien, Jessica, comment cela 
va-t-il? Maintenant, ma bonne chérie, dis-moi 
ton opinion sur la femme de Monseigneur Bas- 
sanio; l'aimes-tu beaucoup? 

Jessica. — Au delà de toute expression. Il sera 
trop juste que Monseigneur Bassanio mène une 
vie exemplaire, car ayant dans sa femme une telle 
bénédiction, il trouvera ici sur terre les joies du 
ciel ; s'il ne trouve pas ces joies sur terre, il lui 
sera vraiment bien inutile d'aller les chercher au 
ciel. Oui, si les dieux faisaient quelque céleste 



ACTE III, SCENE V. 



gageure dont l'enjeu fût deux femmes terrestres 
et que Portia fût une de ces deux femmes, il fau- 
drait engager quelque autre chose du côté de la 
seconde, car notre pauvre monde grossier n'a pas 
sa pareille. 

LoRENzo. — Eh bien ! tu as en moi un époux 
comparable à ce qu'elle est comme femme. 

Jessica. — Vraiment! demandez-moi aussi mon 
opinion là-dessus 1 



LoRENzo. — C'est ce que je ferai tout à l'heui-e. 
Allons d'abord dîner. 

Jessica. — Non, laissez-moi vous louer pen- 
dant que j'en ai appétit. 

LoRENzo. — Non, je t'en prie, réserve tes louan- 
ges pour nos propos de table ; alors, quelque 
chose que tu dises, je la digérerai avec mon dîner. 

Jessica. — Fort bien; je m'en vais vous dire 
votre fait. [Ils sortent.) 



ACTE IV. 



SCENE PREMIERE. 

Venise. — Une cour de justice. 

Entrent LE DUC, LES MAGNIFICOS, ANTONIO, 
BASSANIO, GRATIANO, SOLANIO , SALA- 
RINO et âautres. 

Le duc. — Eh bien, Antonio est-il ici? 

Antonio. — Présent ; aux ordres de Votre 
Grâce. 

Le duc. — J'en suis affligé pour toi, mais tu 
as été appelé pour répondre à un ennemi de 
pierre, à un misérable inhumain, incapable de 
pitié, dont le cœur vide est à sec de la plus petite 
goutte de clémence. 

Antonio. — J'ai appris que Votre Grâce avait 
pris de grandes peines pour l'amener à modérer 
l'acharnement de ses poursuites; mais puiscju'il 
persiste dans son inflexibilité et qu'il n'existe au- 
cun moyen légal de me soustraire aux atteintes de 
sa méchanceté, j'opposerai ma patience à sa furie 
et j'armerai mon esprit, d'une fermeté tranquille 
capable de me faire supporter la tyrannie et la 
rage du sien. 

Le duc. — Que quelqu'un aille dire au Juif de 
se présenter devant la cour. 

SoLANio. — Il est à la porte; le voici. Mon- 
seigneur. 

Entre SHYLOCK. 

Le duc. — Faites place, et laissez-le venir en face 
de nous. — Shylock, le public pense, et je pense 



moi aussi, que ton intention a été simplement de 
poursuivre ton jeu cruel jusqu'au dernier moment, 
et qu'alors tu montreras une clémence et une pitié 
plus extraordinaires que ne l'est ton apparente 
cruauté; en sorte qu'au lieu d'exiger la pénalité 
consentie, c'est-à-dire une livre de la chair de ce 
pauvre marchand , non-seulement tu renonceras 
à cette condition, mais que, touché de générosité 
et de tendresse humaine, tu abandonneras une 
moitié du principal, considérant avec pitié les 
pertes récentes qui ont pesé sur lui d'un poids 
qui suffirait pour renverser un royal marchand 
et pour inspirer la commisération à des poitri- 
nes de bronze et à des cœurs de durs rochers, 
à des Tui-cs inflexibles et à des Tartares ignorants 
des devoirs de la douce courtoisie. Juif, nous at- 
tendons tous de toi une réponse généreuse. 

Shylock. — J'ai informé Votre Grâce de mes 
intentions, et j'ai jm-é par noti-e saint sabbat que 
j'obtiendrais l'exécution de la clause pénale de 
mon contrat; si vous me la refusez, que le danger 
qui en résultera retombe sur la constitution et les 
libertés de votre ville. Vous me demanderez pour- 
quoi j'aime mieux prendre une livre de charogne 
que recevoir trois mille ducats : à cela je ne ré- 
pondrai pas autrement qu'en disant que telle est 
mon humeur. La réponse vous paraît-elle bonne? 
Si un rat trouble ma maison et qu'il me plaise de 
donner dix mille ducats pour m'en débarrasser, 
qu'a-t-on à dire à cela? Voyons, est-ce là encore 
une bonne réponse ? Il y a des gens qui n'aiment 



204 



LE MARCHAND DE VENISE. 



pas à entendre crier un cochon; d'autres à qui la 
vue d'un chat donne des accès de fohe, et d'autres 
qui lorsque la cornemuse leur chante sous le nez 
ne peuvent retenir leur urine; car notre sensi- 
bilité, souveraine de nos passions, leur dicte ce 
qu'elles doivent aimer ou détester. Rlaintenant, 
voici la réponse que vous me demandez. De même 
cju'on ne peut donner de raison valable pour ex- 
pliquer pourquoi celui-ci ne peut souffrir les cris 
du cochon, celui-là la vue d'un chat, bête néces- 
saire et inoffensive, cet autre une cornemuse qui 
chante, et qu'on est obligé de s'arrêter à celle-ci : 
qu'ils sont contraints de céder à une humiliante 
antipathie, laquelle les pousse à offenser parce 
qu'ils sont eux-mêmes offensés; ainsi moi, je ne 
peux donner d'autre raison, et je n'en veux don- 
ner d'autre que celle-ci : j'ai pour Antonio une 
haine fixe, une aveision absolue qui me poussent 
à lui intenter un procès ruineux pour moi. Ètes- 
vous satisfaits de ma réponse ? 

Bassanio. — Homme insensible, ce n'est pas 
là une réponse qui puisse excuser le déborde- 
ment de ta cruauté. 

SavLocK. — Je ne suis pas obligé de donner 
une réponse qui te fasse plaisir. 

Bassanio. — Est-ce que tous les hommes tuent 
ce qu'ils n'aiment pas? 

Shylock.. — Est-il un homme qui haïsse ce qu'il 
ne voudrait pas tuer? 

Bass.inio. — Toute offense n'engendre pas 
d'abord la haine. 

Shylock.. — Quoi 1 tu voudrais qu'un serpent 
te piquât deux fois ? 

Antonio. — Pensez donc, je vous en prie, que 
vous discutez avec le Juif. Vous pouvez aussi 
bien vous en aller sur la plage et ordonner à la 
marée de ne pas monter jusqu'à sa hauteur ha- 
bituelle ; vous pouvez aussi bien demander au 
loup pourquoi il contraint la brebis à bêler après 
son agneau ; vous pouvez aussi bien défendre aux 
pins des montagnes de balancer leurs hautes cimes 
lorsqu'elles sont agitées par les souffles du ciel; 
vous pouvez aussi bien accomplir l'entreprise la 
plus dure à exécuter que d'essayer d'adoucir (car 
est-il rien de plus dur?) son coeur de Juif. Par 
conséquent, je vous en prie, ne faites pas de 
nouvelles offres, ne cherchez pas de nouveaux 
moyens; mais, sans plus tarder et sans plus épi- 
loguer, faites ce que vous devez faire nécessai- 
rement : prononcez mon jugement el accordez 
au Juif l'objet de son désir. 



Bassanio. — Pour tes trois mille ducats en voici 
six mille. 

Shylock. — Quand bien même chacun des six 
mille ducats serait divisé en six parties, et que 
chacune de ces parties serait un ducat, je ne les 
recevrais pas ; je voudrais l'exécution de mon 
billet. 

Le duc. — Comment pourras-tu espérer la 
clémence, puisque tu n'en accordes aucune? 

Shylock. — Quel jugement ai-je à redouter, 
puisque je ne fais aucun mal? Vous avez parmi 
vous de nombreux esclaves que vous avez achetés 
et que vous employez comme vos ânes, vos chiens 
et vos mulets, à des besognes abjectes et serviles 
parce que vous les avez achetés. Viendrai-je vous 
dire : mettez-les en liberté, mariez-les à vos hé- 
ritières ? pourquoi suent-ils sous leurs fardeaux ? 
pourquoi leurs lits ne sont-ils pas aussi doux que 
les vôtres, leurs palais flattés par les mêmes 
mets? Vous me répondriez : les esclaves sont à 
nous. Je vous réponds de même : cette livre de 
sa chair que je lui réclame, je l'ai chèrement 
achetée; elle est à moi et je l'aurai. Si vous me la 
refusez, anathèrae sur votre loi! les décrets de 
Venise sont désormais sans force. J'attends de 
vous justice ; répondez, me la ferez-vous? 

Le duc. — En vertu de mon pouvoir, je puis 
congédier la cour, à moins que Bellario, un sa- 
vant docteur que j'ai envoyé chercher pour dé- 
cider cette cause, n'arrive aujourd'hui. 

Solanjo. — Monseigneur, un messager nouvel- 
lement arrivé de Padoue avec des lettres du doc- 
teur attend à la porte. 

Le duc. — ^ Apportez-nous les lettres; intro- 
duisez le messager. 

Bassanio. — Bon espoir, Antonio! Allons, 
ami, encore du courage. Le Juif aura ma chair, 
mon sang, mes os et toute ma personne avant que 
tu perdes pour moi une goutte de sang. 

Antonio. — Je suis la brebis malade du trou- 
peau, la mieux faite par conséquent pour la 
mort; le fruit le plus faible est celui qui tombe le 
premier à terre ; qu'il en soit ainsi de moi. Vous 
ne pouvez mieux vous employer, Bassanio, qu'à 
vivre et à écrire mon épitaphe. 

Entre NERISSA, sous les habits cViin clerc 
cC avocat. 

Le duc. — Vous venez de Padoue, de la part 
de Bellario ? 



ACTE IV, SCÈNE I. 



20£ 




LoRENZo. Allons, faquin, rentre à la maison et dis-leur de faire leu 
Lancelot. Ils les ont faits , Monsieur, car ils ont tous des estomac 



préparatifs pour le dîne 
(Acte m. 



NÉRissA. — Oui, Monseigneur, exactement. 
Bellario salue Votre Grâce. 

(^Elle lui présente une lettre.) 

Bassanio , à Shjlock. — Pourquoi donc ai- 
guises-tu ton couteau avec autant d'entrain? 

Shylock. — Pour couper à ce banqueroutier- 
ci le dédit qu'il me doit. 

Gratiano. — Ce n'est pas sur ta semelle, mais 
sur ton âme, âpre Juif, que tu donnes le fil à ton 
couteau. Aucun métal , pas même la hache du 
bourreau, n'est aussi tranchant de moitié que ta 
malice acérée. Aucune prière ne peut-elle donc 
te pénétrer? 

Shylock. — Non, aucune que ton esprit puisse 
suffire à composer. 

Geatiano. — Ohl sois damné, inexorable chien, 
et que ta vie accuse la justice ! Tu ébranlerais pres- 
que assez fortement ma foi, pour me faire parta- 



ger cette opinion de Pythagore, que les âmes des 
animaux s'incarnent dans des corps d'hommes. 
Ton esprit de chien animait autrefois un loup qui 
fut pendu pour meurtre d'homme; son âme fé- 
roce s'échappa de la potence et s'insinua en toi 
dans le ventre même de ta païenne de mère, car 
tes désirs sont ceux d'un loup, sanguinaires, affa- 
més et rapaces. 

Shylock. — Tant que tes railleries n'efface- 
ront pas la signature de mon billet, tu ne feras , 
en parlant si haut, autre chose que blesser tes 
poumons; fais des réparations à ton esprit, mon 
bon garçon, ou bien il va tomber dans une ruine 
irrémédiable. J'attends ici l'exécution de la loi. 

Le duc. — Cette lettre de Bellario recommande 
à notre cour un jeune et savant docteur. Où 
est-il? 

Nérissa. — 11 se tient .tout près d'ici, attendant 



206 



LE MARCHAND DE VENISE. 



la réponse qui doit lui apprendre si vous l'ad- 
mettez. 

Le duc. — De tout mon cœur. Que trois ou 
quatre d'entre vous aillent le chercher pour le 
conduire ici avec courtoisie. En attendant, la cour 
va prendre connaissance de la lettre de Bellario. 

Un clerc, lisant. — Votre Grâce doit être in- 
formée qu'au moment où je reçois votre lettre je 
suis très-malade ; mais votre messager s'est rencon- 
tré chez moi avec un jeune docteur de Rome dont 
lenomestBalthazar, qui était venu me rendre une 
visite amicale. Je lui ai exposé l'objet du procès en- 
tre Antonio le marchand et le Juif; nous avons en- 
semble consulté de nombreux auteurs; il possède 
mon opinion sur cette affaire, et cette opinon, 
améliorée par sa propre science, dont je ne sau- 
rais assez louer l'étendue, il vous la porte sur 
mes instances pour répbjidre à ma place à la re- 
quête de Votre Grâce. Je vous conjure de ne pas 
considérer son extrême jeunesse comme ime 
raison pour lui épargner l'estime , car je n'ai 
jamais vu si vieille tête sur un si jeune corps. Je le 
recommande à votre gracieux accueil ; l'épreuve 
que vous ferez de lui dira plus hautement son mé- 
rite que mes paroles. 

Le nue. — Vous entendez ce que m'écrit le sa- 
vant Bellario. Mais voici, je pense, le docteur? 

Eiilre PORTIA , habillée enmme un docteur 
en droit. 

Donnez-moi la main. Venez-vous de la part du 
vieux Bellario? 

PonTiA. — Oui, Monseigneur. 

Le duc. — Vous êtes le bienvenu. Prenez 
votre place. Etes-vous informé du procès qui 
est actuellement pendant devant la cour? 

PoiiTJA. —Je suis entièrement au courant de la 
cause. Quel est ici le marchand, et quel est le 
Juif? 

Le duc. — Antonio ,et toi, vieux Shylock, 
avancez tous deux. 

PoRTiA. — Votre nom est-il Shylock? 

SnvLocK. — Shylock est mon nom. 

Poutia. — La demande que vous faites est d'une 
('irange nature, et cependant tellement légale, 
que la loi vénitienne ne peut vous empêcher de 
poursuivre. {A Jntonio.) Vous' tombez sous sa 
coupe, n'est-il pas vrai ? 

Antonio. — Oui; c'est ce ((ii'il dit. 

PoiiTiA. — Avouez-vous ce billet? 

Antonio. — Oui. 



PoRTiA. — Alors, le Juif doit se montrer clé- 
ment. 

Shylock. — Par l'effet de quelle contrainte? 
dites-le-moi. 

PoRTiA. — Le propre de la clémence est de n'ê- 
tre pas contrainte; elle tombe comme tombe la 
douce pluie du ciel sur la plaine qui est au-des- 
sous d'elle ; elle est deux fois bénie ; elle bénit 
celui qui la donne et celui qui la reçoit. C'est ce 
qu'il y a de plus puissant dans ce qui est tout- 
puissant; elle sied mieux que la couronne au mo- 
narque sur son trône; le sceptre peut bien mon- 
trer la force du pouvoir temporel, l'attribut de la 
majesté et du respect qui fait craindre et redouter 
les rois ; mais la clémence est au-dessus de cette 
autorité du sceptre; elle a son trône dans les 
cœurs des rois ; elle est un attribut de Dieu lui- 
même, et le pouvoir terrestre approche autant 
que possible du pouvoir de Dieu, lorsque la 
clémence tempère la justice. Par conséquent, 
Juif, quoique la justice soit ton point d'appui, 
considère bien ceci : que ce n'est pas par la 
justièe qu'aucun de nous trouvera son salut; 
nous prions pour demander la clémence, et cette 
même prière par laquelle nous la demandons, 
nous enseigne à tous que nous devons nous 
montrer cléments nous-mêmes. Je n'ai si longue- 
ment parlé que pour t'engager à modérer la 
justice de ta demande ; si tu y persistes, cette 
cour de Venise, sévèrement fidèle à la loi, devra 
nécessairement prononcer sentence contre le 
marchand ici présent. 

Shylock. — Que mes actions retombent sur 
ma tête! J'exige la loi, l'exécution de la clause 
pénale et le dédit de mon billet. 

PoRTiA. — Est-ce qu'il ne peut pas rembourser 
l'argent? 

Bassanio. — Si, j'offre de le rendre ici pour 
lui devant la cour; bien plus, j'offre .deux fois la 
somme ; si cela ne suffit pas, je m'engagerai à en 
payer dix fois le montant en mettant en gage 
ma tête, mes mains, mon cœur; si cela ne suffit 
pas encore, alors il sera clair que la méchanceté 
l'emporte sur l'honnêteté. Je vous en conjure, 
pour une seule fois, faites fléchir la loi devant votre 
autorité ; faites un petit mal pour faire un grand 
bien, et courbez l'obstination de ce diable cruel. 

PoRTiA. — Cela ne peut être; il n'y a pas de 
pouvoir à Venise qui puisse altérer un déciet 
établi ; un tel précédent introduirait dans l'État 
de nombreux abus; cela ne peut pas être. 



208 



LE MARCHAND DE VENISE. 



Shylock. — Un Daniel est venu pour nous 
juger; oui, un Daniel! Oh! sage jeune juge, 
combien je t'honore ! 

PoRTiA. — Laissez-moi, je vous prie, examiner 
le billet. 

Shylock. — Le voici, très-révérend docteur, le 
voici. 

PoRTiA. — Shylock, on offre de te rendre trois 
fois ton argent. 

Shylock. — Un serment, un serment, j'ai fait 
un serment au ciel. Chargerai-je mon ame d'un 
parjure? Non, je ne le ferais pas pour Venise en- 
tière. 

PoRTiA. — Oui, ce billet est échu sans paye- 
ment, et par les conventions y consignées, le Juif 
peut légalement réclamer une livre de chair qu'il 
a droit de couper tout près du cœur de ce mar- 
chand. — Sois compatissant , reçois trois fois 
le montant de la dette ; laisse-moi déchirer le 
billet. 

Shylock. — Lorsqu'il aura été acquitté con- 
formément à sa teneur. Il paraît que vous êtes un 
digne juye; vous connaissez la loi, votre exposé 
a été très-solide ; je vous enjoins donc de par la 
loi, dont vous êtes une des colonnes les plus mé- 
ritantes, de procéder au jugement. Je jure par 
mon âme qu'il n'est pas langue humaine ayant 
assez d'éloquence pour changer ma volonté. Je 
m'en tiens à mon billet. 

Antonio. — Je supplie la cour de tout mon 
cœur qu'elle veuille bien rendre le jugement. 

PoRTiA. — Eh bien, mais alors le voici ; il vous 
faut pré])arer votre sein au couteau. 

Shylock. — Oh! noble juge! excellent jeune 
homme! 

PoRTiA. — En effet, l'objet de la loi et le but 
qu'elle poursuit sont étroitement en relation avec 
la pénalité que ce billet montre pouvoir être ré- 
clamée. 

Shylock. — C'est très-vrai, ô juge sage et in- 
tègre! combien tu es plus vieux que ne le dit ton 
visage ! 

PoETiA. — Par conséquent, mettez votre sein 
à nu. 

Shylock. — Oui, sa poitrine; c'est ce que dit 
le billet, n'est-ce i)as, noble juge? la place la 
plus près du cœur, ce sont les termes mêmes. 

l'oRTiA. — Les termes mêmes. Y a-t-il ici une 
balance ])our peser la chair? 

Sîivr.ocK. — J'en ai une toute prête. 

PoHTiA. — Shylock, avez-vous pris quelque 



chirurgien à votre charge pour bander ses bles- 
sures, afin qu'il ne saigne pas à mort? 

Shylock. — Cela est-il énoncé dans le billet? 

PoRTiA. — Cela n'est pas énoncé; mais qu'im- 
porte ? il serait bon que vous le fissiez par cha- 
rité. 

Shylock. — Je ne vois pas pourquoi ; cela n'est 
pas dans le billet. 

PoRTiA. — Ajq)rochez, marchand; avez-vous 
quelque chose à dite? 

Antonio. — Peu de chose. Je suis armé de 
courage et tout préparé' à mon sort. Donnez-moi 
votre main, Bassanio ; adieu ! Ne regrettez pas 
que ce malheur me soit arrivé pour vous; car 
dans cette affaire la fortune s'est montrée plus 
compatissante que de ccmtume. C'est son habi- 
tude de laisser le malheureux survivre à sa ri- 
chesse pour contempler avec des yeux creux et 
un front ridé une interminable pauvreté; eh bien, 
moi, elle me débarrasse de la lente punition 
d'une telle misère. Recommandez-moi au sou- 
venir de votre honorable femme; racontez-lui 
toutes les péripéties de la fin d'Antonio; dites- 
lui combien je vous aimais, parlez bien de moi 
après ma mort, et lorsque votre récit sera ter- 
miné, demandez -lui de décider si Bassanio 
n'avait pas naguère un véritable ami. Ne vous 
repentez pas de ])erdre votre ami, et lui ne se 
repentira pas de payer votre dette ; car si le Juif 
coupe assez profondément, je m'en vais payer 
votre dette de mon cœur tout entier, 

Bassanio. — Antonio, je suis marié à une 
femme qui m'est aussi chère que la vie elle- 
même; mais la vie, ma femme, le monde entier 
ne me sont pas plus chers que ta vie ; je j)erdrai 
tout, je sacrifierai tout pour te délivrer de cç 
diable-ci. 

PoRTiA. — Si votre femme était ici près et 
qu'elle vous entendît faire une pareille offre, elle 
vous ferait de médiocres remercîments. 

Gratiano. — J'ai une femme que j'aime, je le 
déclare ; eh bien ! je voudrais qu'elle fût au ciel 
afin de jiouvoir engager quelque puissance divine 
à changer le cœur de ce féroce Juif. 

Nérissa. — Vous faites bien d'exprimer un pa- 
reil vœu en son absence. Exprimé en sa présence, 
ce vœu vous ferait une maison peu tranquille. 

Shylock, à part. — Voilà bien les maris chré- 
tiens. J'ai une fille; j'aurais mieux aimé qu'elle 
épousât c]uelqu'un de la race de Barrabas cjue de 
lui voir un chrétien pour époux. [Haut.) Nous 



210 



LE MARCHAND DE VENISE. 



perdons du temps; je feu prie, achè\e ta sen- 
tence. 

PoRTiA. — Il te revient une livre delà chair de ce 
marchand ; la loi te la donne et la cour te l'adjuge. 

Shylock. — O juge très-équitable ! 

PoRTiA. — Et vous pouvez couper cette chair 
sur sa poitrine; la loi le permet et la cour vous 
y autorise. '. 

Shylock. — très-docte juge! voilà une sen- 
tence ! Allons, préparez- vous ! 

PoKTiA. — Arrête un instant ; il y a encore 
quelque autre chose à dire. Ce billet ne t'accorde 
pas une goutte de sang; les mots formels sont 
ceux-ci : ii/te lir/e de char/-. Vrends donc ce que 
t'accorde ton billet, prends ta livre de chair ; 
mais si, en la coupant, il f arrive de répandre une 
goutte de sang chrétien, tes terres et tes biens 
'seront, de parla loi de Venise, confisqués au pro- 
fit de l'Etat de Venise. 

Gratiano. — O le juge intègre! n'est-ce pas, 
Juif? oh! le docte juge! 

Shylock. — Est-ce la loi? 

PoRTiA. — Tu \erras toi-même le texte ; car, 
puisque tu demandes justice, sois assuré que tu 
l'obtiendras plus que tu ne désires. 

Gratiano. — Oh! le docte juge, n'est-ce pas, 
Juif? Oh ! le docte juge ! 

Shylock. — J'accepte son offre, alors; payez- 
moi trois fois la valeur du billet , et laissez aller 
le chrétien. 

Bassanio. — Voici l'argent. 

Poetia. — Doucement ! le Juif aura toute jus- 
tice. Doucement! pas de hâte. Il n'aura rien que 
l'exécution des clauses pénales stipulées. 

Gratiano. — O Juif! Un juge intègre, un 
docte juge ! 

PoRTU. — Prépare-toi donc à couper la chair; 
ne répands pas de sang et ne coupe ni plus ni 
moins cju'une livre de chair; si tu en prends ])lus 
ou moins d'une livre précise, quand ce ne serait 
que la quantité suffisante pour en augmenter ou 
en diminuer le poids de la vingtième partie d'un 
petit soupçon de chair; bien plus, si l'équilibre 
de la balance est dérangé du poids d'un cheveu, 
tu meurs et tous tes biens sont con(is([ués. 

Gratiano. —L'n second Daniel, Juif, un Daniel ! 
Te voih'i pris, maintenant, jiaïen. 

Pon TiA. — Pourquoi le Juif s'anvtc-t-il ? Piends 
ton amende . 

Shylock. — • Donnez-moi le jirincipal de la 
dette et laissez-moi partir. 



Bassasio. — Je le tiens tout préparé pour toi ; 
le voici. 

PoRTiA. — Il l'a refusé en pleine cour; il n'aura 
que justice tout simplement, et ce que lui ac- 
corde son billet. 

Gratiano. — Un Daniel, je te le répète, un 
second Daniel! Je te remercie, Juif, pour m' avoir 
appris ce mot. 

Shylock. — Ne puis-je avoir purement et sim- 
plement mon principal? 

PoRTLi. — Tu n'auras rien que l'amende sti- 
pulée, prise, comme je te l'ai dit, à tes risques et 
périls, Juif. 

Shylock. — Eh bien, alors, que le diable lui 
en donne quittance ; je ne resterai pas plus long- 
temps ici à discuter. 

PoRTiA. — Arrête, Juif; la loi a encore une 
autre prise sur toi. Il est établi par les lois de 
Venise que s'il est prouvé qu'un étranger, par 
des moyens directs ou indirects, a cherché à 
attenter à la vie d'un citoyen , une moitié de ses 
biens appartiendra à la personne contre laquelle 
il a conspiré, et l'autre moitié au coffre particu- 
lier de l'État, et que la vie de l'offenseur dépendra 
entièrement de la clémence du duc, qui pourra 
faire prévaloii- sa volonté contre tout jugement. 
Voilà, dis-je, le cas où tu te trouves; car il 
est évident par tes actes manifestes que tu as 
conspiré indirectement et directement aussi contre 
la vie même du défendeur; tu as encouru par 
conséquent la peine précédemment énoncée par 
moi. A genoux donc, et implore la clémence du duc. 

Gratiano. — Supplie qu'on te laisse la permis- 
sion de te pendre toi-même; cependant, comme 
toutes tes richesses sont confisquées au profit de 
l'État, il ne te reste pas la valeur d'une corde; 
par conséquent , lu dois être pendu aux frais de 
PÉtat. 

Le duc. — Pour que tu voies bien la différence 
de nos sentiments, je te fais grâce de ta vie avant 
que tu ne le demandes ; quant à tes biens, la moi- 
tié appartient à Antonio, et l'autre moitié revient 
à l'État; cette confiscation, ton humilité peut nous 
la faire transformer en amende. 

PoRTiA. — Oui, pour ce qui regarde l'État, mais 
non pour ce qui regarde Antonio. 

Shylock. — Eh, jiarbieu! prenez ma vie et tout; 
n'épargnez pas cela plus que le reste; vous ])re- 
nez ma maison, lorsque vous prenez l'appui qui 
la soutient; vous prenez ma vie, lorsque vous 
m'enlevez les movens de vivre. 



ACTE IV, SCENE I. 



211 




LoRii^zo Ce tut pu une telle nuit que JeSbK i se deioba de li 



PoRTiA. — Quel pardon pouvez- vous lui ac- 
corder, Antonio? 

Gratiano. — Une corde gratis; rien de plus, 
au nom du ciel. 

Antonio. — Je prie monseigneur le duc et la cour 
de réduire l'amende à une moitié de ses biens; 
je me contenterai d'avoir le simple usage de l'au- 
tre moitié, pour la rendre à sa mort au gentil- 
homme qui a récemment enlevé sa fille. Je de- 
mande que deux conditions soient en outre im- 
posées ;i cette faveur : la première, qu'il se fasse 
présentement chrétien; la seconde, qu'il fasse 
ici, devant la cour, une donation légale de tout 
ce qu'il possédera au moment de sa mort, à son 
gendre Lorenzo et à sa fille. 

Leduc. — Il remplira ces conditions , autre- 
ment je rétracte le pardon que j'ai récemment 
prononcé ici. 



Acte V ) 

PoRTiA. —Es-tu satisfait, Juif? Eh bien, que 
dis-tu? 

Shylock.. — Je suis satisfait. 

PoRTiA. ^ Clerc, rédigez un acte de donation. 

Shylock. — Je vous en prie, donnez-moi la per- 
mission de m'en aller; je ne suis pas bien, en- 
voyez l'acte chez moi et je le signerai. 

Le ijiic. — Va-t'en, mais tiens parole. 

Gh.atiano. — Au baptême, tu auras deux par- 
rains; si j'avais été juge, tu en aurais eu dix 
de plus pour te conduire à la potence et non 
au baptistère. [Skjioc/.- sort.) 

Leduc. — Monsieur, je vous prie de vouloir 
bien venir dîner avec moi. 

PoRTiA. — Je prie humblement Votre Grâce de 
vouloir bien m' excuser. Il faut que ce soir je sois 
en route pour Padoue, et il est nécessaire que je 
parte immédiatement. 



212 



LE MARCHAND DE VENISE. 



Le duc. —Je suis affligé que vous n'ayez pas 
le loisir de rester. — Antonio, récompensez ce 
gentilhomme ; car, à mon a\is, vous lui êtes fort 
redevable. {Sort le duc avec sa suite.) 

Bassakio. — Très-digne gentilhomme, par vo- 
tre sagesse, moi et mon ami nous avons été au- 
jourd'hui exemptés de châtiments cruels. En ré- 
compense, ces trois mille ducats, qui étaient au 
Juif, nous les accoidons librement à vos gracieux 
services. 

Antonio. — Et de plus, et par-dessus tout, 
nous restons pour toujours vos débiteurs en af- 
fection et en dévouement. 

PoRTiA. — Tl est bien payé, celui qui est con- 
tent de lui; je suis content de vous avoir délivré, 
et par conséquent je me tiens pour bien payé ; je 
n'ai jamais eu l'àme très- mercenaire. Veuillez me 
reconnaître, je vous en prie, lorscpe je vous ren- 
contrerai; je vous souhaite bonne santé, et là- 
dessus je prends congé de vous. 

Bassanio. — Mon cher monsieur, permettez- 
moi d'insister encore auprès de vous; acceptez 
de nous quelque souvenir, comme hommage, si- 
non comme honoraires. Accordez-moi deux choses, 
je vous en prie : de ne pas me refuser et de 
vouloir m'excuser. 

PoBTiA. — Vous me • pressez beaucoup; il me 
faut donc céder. Donnez-moi vos gants, je les 
porterai en souvenir de vous, et j)our l'amour 
de vous je prendrai cet anneau-ci. Ne letirez 
pas votre main; je ne prendrai rien de ])lus; et 
vous, par amour de moi, vous ne ])ouvez me 
refuseï' cela. 

B.4SSANI0. — Cet anneau, mon bon monsieur, 
c'est une bagatelle. Hélas! j'aurais honte de vous 
donner cela. 

PoKTiA. — Je ne veux rien de plus que cet 
anneau. Je sens que j'en ai maintenant une très- 
vive fantaisie. 

Bassamo. — Cet anneau a pour moi un prix 
bien au-dessus de sa valeur. Je ferai chercher 
et je vous donnerai le ])his riche anneau (ju'il y 
ait dans Venise; mais |>our celui-ci, je vous ]>i'ie 
de m'excuser. 

PoRTiA. — Je vois. Monsieur, que vous êtes li- 
béral en paroles ; c'est vims qui m'avez appris à 
mendier, et maintenant il me semble que vous 
m'apprenez conunent on doit répondre aux men- 
diants. 

Bassanio. — l\lon bon monsieur, cet anneau me 
fut donné par ma femme , et lorsqu'elle me le 



mit au doigt , elle me lit jurer que jamais je 
ne le vendrais , ne le donnerais , ni ne le per- 
drais. 

PoRTiA. — C'est là une de ces excuses qui ser- 
vent à bien des gens pour refuser leurs dons; 
mais si votre femme n'est pas folle, et si elle 
savait combien j'ai mérité cet anneau, elle ne 
vous en voudrait certainement pas éternellement 
pour me l'avoir donné. C'est bien; que la paix 
soit avec vous! 

{Sorte/it Portia et Nérissa.) 

Antonio.- — Monseigneur Bassanio, donnez-lui 
l'anneau. Que ses services et mon amitié l'em- 
poi'tent sur le commandement de votre femme. 

Bassanio. — Va, Gratiano, cours et attrape- 
le ; donne-lui l'anneau et amène-le, si tu peux, 
à la maison d'Antonio. Vite, dépêche-toi. [Sort 
Grritiani.) Allons-nous-en tous deux chez vous 
inunédiatement, et demain de bon matin nous 
prendrons notre vol pour Behnont. Venez, An- 
tonio. {Jls sortent.) 



SCENE IL 



Entre?it PORTIA et NERIS.SA. 

PoiiTiA. — Informe-toi de la maison du Juif, 
donne-lui cet acte et fais-le-lui signer. Nous par- 
tirons ce soir et nous serons de retour un j(mr 
a\ant nos époux. Cette donation sera la bienvenue 
au])rès de Loienzo. 

Entre GRATIANO. 

Gratiano. — ]\lon beau monsieur, je vous rat- 
tra|)e fort heureusement. Monseigneur Bassanio, 
après ])lus anqile réflexion , vous envoie cet an- 
neau et sollicite l'honneui' de votie compagnie à 
dîner. 

PoTiT!A. — Cette dei'nièi'e chose ne se ])eut; 
c|uant à son anneau, je l'accepte avec gi'iinde re- 
connaissance; dites-le-lui bien, je vous en prie. 
Pourriez-vous, en outre, montrer à mon jeune 
clerc la maison du vieux Shylock? 

Gratjano. — Oui, je le puis. 

NiiuissA. — Monsieur, je voudiais vous parler. 
{A part à Portia.) Je vais voir si je puis enlèvera 
mon époux l'anneau que je lui ai fait jurer de 
gai'der toujours. 



LE AIARCHA^D DE VENISE. 



PoRïiA. — Tu peux le lui faire donner, je te le confondrons. Vite ! hâte-toi ; tu sais oîi je dois 

garantis. Ils nous feront tous les serments du i t'attendre. 

inonde qu'ils ont donné les anneaux ' à des Nérissa. — Venez, mon bon monsieur ; -voulez - 

hommes, mais nous les démentirons et nous les \ vous me montrer cette maison? {Ils sortent.) 



ACTE V. 



SCÈNE UNIQUE. 

Eelniont. — L'avenue du cliâteaii de Portia. 

E/itie/it LOREINZO et JESSICA. 

LoKEiMzo. — La lune est resplendissante. Ce fut 
j)ar une nuit pareille à celle-ci, pendant que les 
doux vents baisaient gentiment les arbres qui ne 
faisaient aucun bruit ; ce fut par une telle nuit, sans 
doute, que 'J'roïlus monta sur les remparts de 
Troie et exhala son âme en soupirs en face des 
tentes grecques, où Cressida dormait. 

Jessica. — Ce fut par une telle nuit que Thisbé, 
marchant d'un pas craintif à travers la rosée, vit 
l'ombre du lion avant de voir le lion lui-même et 
s'enfuit pleine d'effroi. 

LoRENzo. — Ce fut par une telle nuit ([ue Didon, 
une branche de saule à la main, se tenant de- 
bout sur la plage déserte de la mer, suppliait 
par ses gestes son amant de revenir à Carthage. 

Jessica. — Ce fut par une telle nuit que Médée 
cueillit les herbes magiques qui rajeunirent le 
vieil jEson. 

LoREKZO — Ce fut par une telle nuit que Jessica 
se déroba de la maison du riche Juif, et qu avec 
elle un amant étourdi s'enfuit de Venise jusqu'à 
Behnont. 

Jkssica. — Ce fut par une telle nuit que le jeune 
Lorenzo lui jura qu'il l'aimait bien, et vola son 
âme avec mille serments de lidélité dont il n'y 
avait pas un seul de vrai. 

Lorenzo. — Ce fut par une telle nuit que la gen- 
tille .lessica, comme une petite espiègle, calomnia 
son amant qui le lui pardonna. 

Jessica. — Je vous battrais dans ce duo sur la 



nuit si personne ne venait; mais chut! j'entends 
le ])as d'un homme. 

£ntre STEPHAWO. 

Lorenzo. — Qui vient donc si précipitamment 
au miheu du silence de la nuit? 

Stepuano. — Lin ami. 

LouENzo. — Un ami! quel ami?. Votre nom, 
s'il vous plaît, l'ami. 

Stephano. — Stephano est mon nom, et je viens 
vous annoncer que ma maîtresse sera de retour 
avant le point du jour, ici, à Behnont; elle s'at- 
tarde à quelque distance d'ici, devant les saintes 
croix , aux pieds desquelles elle s'agenouille et 
prie pour obtenir d'heureux jours de mariage. 

JjOrenzo. — Qui vient avec elle ? 

Stephano. — Personne, si ce n'est un saint 
ermite et sa suivante. Mais, mon, maître est-il de 
retour, s'il vous plaît? 

Lorenzo. — Non, et nous n'avons pas non 
plus appris de ses nouvelles. Mais , je vous en 
prie, Jessica , entrons et faisons quelques prépa- 
ratifs de fête pour souhaiter la bienvenue à la 
maîtresse de ce logis. 

Entre LANCELOÏ. 

Lancelot. — Tonton, tonton, tontaine ! ton- 
ton, tontaine, tonton! , 

Lorenzo. — Qui appelle ? 

Lancei-ot. —Tonton! — Avez-vous vu M. Lo- 
renzo et Mme Lorenzo? — Tontaine, tonton! 

Lorenzo. — Cesse de sonner l'hallali, bon- 
jiomme-, approche un peu. 

Lancelot. — Tonton! — Où ça?où ça? 

Lorenzo, — Ici. 

Lancelot. — Dites-lui qu'il est venu un cour- 



ACTE V. 



rier de la part de mon maître, avec sa trompe 
pleine de bonnes nouvelles ; mon maître sera ici 
avant le matin. 

LoRENzo. - Chère amie, rentrons et attendons 
lem- arrivée. Et pourtant, c'est mutile; pourquoi 
rentrerions-nous? Mon ami Stepliano, allez, je 
vous prie, annoncer à la maison que votre mai- 
tresse est tout près, et dites à vos musiciens de 
venir ici, en plein air. {Sort Stepliano.) Comme 
le clair de lune dort doucement sur ce banc de 
gazon ! Allons nous y asseoir, et laissons les ac- 
cords de la musique se couler dans nos oreilles ; 
la douce tranquillité et la nuit sont les meil- 
leurs auxiliaires pour faire goûter la suave har- 
monie. Assieds-toi, Jessica. Vois comme le par- 
quet du ciel est parsemé de nombreuses patènes 
d'or brillant; il n'est pas jusqu'au plus petit de ces 
globes que tu contemples, qui, par ses mouvements, 
ne rende une liarmonie angélique qui s'accorde 
avec les voix des chérubins aux yeux éternelle- 
ment jeunes. Les âmes immortelles ont en elles 
une telle musique ; mais, pendant que ce vêtement 
de boue, fait pour tomber, l'emprisonne grossiè- 
rement entre ses cloisons, nous ne pouvons 
l'entendre. 

Entrent des musiciens. 

Holà ! venez et éveillez Diane avec un hymne ; 
que vos plus doux accords aillent atteindre les 
oreilles de votre maîtresse , et tirez-la jusque 
chez elle par la musique. {La musique Joue.) 

Jessica. — Je ne suis jamais gaie lorsque j'en- 
tends une douce musique. 

LoBEKzo. — La raison en est que tous vos es- 
prits sont attentifs. Remarquez un peu comment 
se comporte un troupeau sauvage et capricieux, 
une bande de jeunes étalons indomptés faisant de 
folles cabrioles, soufflant et hennissant à grand 
bruit, actes auxquels les pousse naturellement la 
chaleur de leur sang; s'il arrive que par hasard 
ces étalons entendent un bruit de trompettes, ou si 
quelque ondulation musicale vient toucher leurs 
oreilles, vous les verrez sous le doux pouvoir 
de la musique s'arrêter immobiles comme d'un 
mutuel accord, et leurs yeux prendront une ex- 
pression timide. C'est pour cette raison que le 
poète imaginait qu'Orphée attirait les arbres, les 
pierres et les flots, car il n'est pas d'objet si stu- 
pide, si dur, si plein de rage, dont la musique 
ne puisse, pour un moment, changer la nature. 
L'iiomme qui n'a pas de musique en lui ouqui 



n'est pas ému par l'harmonie des doux sons, est 
fait pour les trahisons, les stratagèmes et les lar- 
cins ; les mouvements de son esprit sont sourds 
comme la nuit et ses affections ténébreuses comme 
l'Érèbe; ne vous couliez jamais à un tel homme. 
Ecoutez la musique. 

Entrent PORTLV et NÉRISSA , à distance. 

PoRTiA. — Cette lumière que nous apercevons 
brûle dans ma salle; comme cette petite chandelle 
jette au loin ses rayons ! Ainsi brille une bonne 
action dans un monde mauvais. 

NÉRISSA. — Lorsque la lune brillait nous n'a- 
percevions pas la chandelle. 

PoRTiA. — C'est ainsi qu'une grande gloire 
éclipse une gloire moindre , le lieutenant d'un 
roi brille d'un aussi grand éclat que le roi, jus- 
qu'au moment où celui-ci se présente; alors, sa 
grandeur va décroissant, pareille à un ruisseau 
qui, de l'intérieur des terres, va se perdre dans 
la masse de l'Océan. — De la musique! écoutons! 

NÉRISSA. — Ce sont les musiciens de votre mai- 
son. Madame. 

PoRTiA. — Nulle chose, je le vois, n'est bonne 
qu'en son lieu. 11 me semble que cette musique 
résonne plus doucement que pendant le jour. 

Nérissa. — C'est le silence qui lui prête cette 
vertu. Madame. 

PoRTiA. — La corneille chante aussi mélodieu- 
sement que l'alouette lorsqu'il n'y a personne 
pour écouter, et je crois que si le rossignol chan- 
tait durant le jour pendant que toutes les oies 
piaillent, il ne serait pas jugé un meilleur musi- 
cien que le roitelet. Combien de choses doivent 
leur vraie perfection et leurs louanges légitimes à 
l'opportunité des circonstances ' Paix! là-bas ! La 
lune sommeille avec Endymion et ne voudrait pas 
être réveillée. {La musiijue s^uréte.) 

LoKENzo. — Ou je me trompe bien, ou c'est la 
voix de Portia. 

PoRTiA. — Il me reconnaît comme l'aveugle re- 
connaît le coucou, à ma vilaine voix. 

LoRENzo. — Chère dame, soyez la bienvenue. 

PoRTiA. — Nous sommes allées prier pour le 
succès de nos époux, qui, nous l'espérons, aura 
été hâté par nos prières. Sont-ils revenus? 

LoRENzo. — Pas encore. Madame; mais il est 
venu un messager pour annoncer leur arrivée. 

PoRTTA. — Entre , Nérissa ; ordonne aux do- 
mestiques de ne rien faire qui puisse révéler que 



216 



LE MARCHAND DE VENISE. 



nous avons été absentes . Restez, vous , Lorenzo ; 
et vous aussi, Jessica. 

(0/2 entend une fanfare?) 

LoKENzo. — Votre mari est proche; j'entends 
la trompette; nous ne sommes pas indiscrets, 
Madame; n'ayez aucurie crainte de nous. 

PoRTiA. — Il me semble que cette nuit n'est 
que le plein jour malade; elle est seulement un 
peu plus pâle; c'est un jour, comme on en voit, 
quand le soleil se cache. 

Entrent BASSANIO, GRATIANO, ANTONIO 

et leui's suii'ants. 

Bassanio, h Portia. — Nous aurions le jour 
en même temps que les antipodes, si vous vous 
promeniez d'habitude en l'absence du soleil. 

Portia. — Que je donne la lumière, soit, 
pourvu que je ne sois pas légère comme cette lu- 
mière ; car une femme légère fait un mari insup- 
portable, et je ne veux pas que Bassanio soit ja- 
mais pour moi rien de pareil. Mais Dieu dispose 
de toutes cliuses! Vous êtes le bienvenu. Mon- 
seigneur. 

Bassanio. - Je vous remercie, Madame. Sou- 
haitez la bienvenue à mon ami; c'est là cet 
homme, cet Antonio envers qui je suis si inlini- 
ment obligé. 

Portia. — Vous devez dans tous les sens lui 
être très-obligé; car, à ce que j'apprends, il s'é- 
tait extrêmement obligé pour vous. 

AxTOMo. — Et cette obligeance n'excède pas le 
])ayement que j'en ai reçu. 

PoKTiA. — Blonsieur, vous êtes le bienvenu 
chez moi; je vous le montrerai mieux que par 
des paroles : c'est pourc[uoi j'abrège ces ])hi'ases 
de politesse. 

GuvTiANO, H Néristia. — Par la lune que voici, 
je vous jure (jue vous me jugez mal; c'est la 
|)ure vérité, je l'ai donné au clerc du docteur; 
je voudrais que celui qui l'a fut châtré, puisque 
vous prenez la chose si fort à ccjeur, mon amour. 

PouïiA. — Lîne querelle? déjà! Quel en est le 
sijet? 

GiiAiiAjio. — Un cercle d'or, un mauvais jietit 
anneau qu'elle m'a donné, un anneau dont la de- 
vise s' adressant à tout le monde, comme les de- 
vises que les couteliers gravent sur leui's cou- 
teaux , (lisait : yiimez-mni et ne m abandonnez 
jjas. 

NiiiiissA. — Pourquoi venez-vous ])arler de sa 
devise ou de sa valeur? Vous m'avez fait jurei'. 



lorsque je vous le donnai, que vous le porteriez 
jusqu'à l'heure de votre mort, et que vous le 
garderiez avec vous dans le tombeau. Vous auriez 
dû, sinon pour moi, au moins en considération 
de la véhémence de vos serments, être un peu 
moins oublieux et conserver cet anneau. Le don- 
ner au clerc d un juge! Non, le ciel soit mon 
juge ! le clerc à qui vous l'avez donné ne por- 
tera jamais de barbe sur le visage. 

Gratiano. — 11 en portera, s'il vit jusqu'à l'âge 
d'homme. 

Nékissa. — Oui, certes, si une femme peut de- 
venir un homme. 

Gkatiano. — Par cette main étendue, je jure 
que je l'ai donné à un jeune homme, une manière 
d'enfant, un petit être rabougri, pas plus grand 
que toi, le clerc du juge; un garçon babillard, 
qui me l'a réclamé comme honoraire; je n'ai pas 
eu le cœur de le lui refuser. 

Portia. — Vous avez été blâmable, je vous le 
dis franchement, de vous être séparé si légère- 
ment du premier don de votre femme, d'un objet 
attaché à votre doigt avec des serments, et ainsi 
I ivé par la foi à votre chair. Moi aussi je donnai 
mon anneau à mon amour et je lui fis jurer de ne 
jamais s'en séj)arer. Il est ici présent, et j'oserais 
afliriiiei- |)our lui qu'il ne le donneiait ni ne le re- 
tirerait de son doigt pour toute la richesse que 
renferme le m inde. En vérité, Gratiano, vous 
a\ez donné à ^otre femme un trop désobligeant 
sujet de chagrin. Si c'était à moi que ce chagrin 
eût été fait, j'en deviendrais folle. 

Bassanio, « yw/Y. —- Parbleu, je ferais bien de 
uie couper la main gauche et de jurer que |'ai 
pei'du l'anneau en le défendant. 

Gratiano. — Mtmseigneur Bassanio a donné 
son anneau au juge qui le lui demandait et qui le 
méritait véritablement; puis son clei'c, qui s était 
donné quelques jieines , me demanda le mien; et 
ni le maître, ni le sei-viteui- n'ont voulu prendre 
autre chose que les deux anneaux. 

Poiitia. — Quel amieau avez-vous donné, Mon- 
seigneur? Ce n'esl jias, j'espèi'e, celui que vous 
aviez reçu de moi ? 

Bassanio. — Je le nierais, si je pouvais ajouter 
un mensonge à une faute, mais vous voyez que 
mon doigt n'a pas l'anneau ; je ne l'ai plus. 

Portia. — Et votre cœur hy))ocrite n'a ])as |)lus 
de foi que votre doigt n'a d'anneau. Par le ciel ! je 
n'entrerai pas dans votre lit que je n'aie vu mon 
anneau. 



ACTE V. 



ail 



Nérissa. — Ni moi d;ins le votre ([116 je n'aie 
revu le mien. 

Bassanio. — IMa douce Portia, si vous saviez à 
qui j'ai donné l'anneau, si vous saviez pour qui 
j'ai donné l'anneau , si vous pouviez concevoir 
pourquoi j'ai donné l'anneau, si vous saviez avec 
quelle répugnance j'ai donné l'anneau, alors qu'on 
ne voulait rien autre chose que l'anneau, vous 
modéreriez la vivacité de votre déplaisir. 

PoKTiA. — Si vous aviez connu la vertu de l'an- 
neau, ou la moitié de la valeur de celle qui vous 
donna l'anneau, ou à quel point votre honneur 
était engagé à garder l'anneau, vous ne vous se- 
riez jamais séparé de l'anneau. Est-il un homme 
assez déraisonnable, s'il vous avait plu de défen- 
dre votre anneau avec un tant soit peu de zèle, pour 
commettre l'indiscrétion d'exiger une chose consi- 
dérée par vous comme sacrée? Kérissa m'enseigne 
ce que je dois croire ; je veux mourir si ce n'est 
pas une femme qui a reçu l'anneau. 

Bassanio. — Non , sur mon honneur, Madame, 
sur mon àme, aucune femme ne l'a reçu, c'est 
un simple docteur en droit qui n'a pas voulu de 
moi trois mille ducats et m'a demandé l'anneau 
que je lui ai refusé, en le laissant partir très- 
fàché, c'est ce même docteur qui a sauvé la vie de 
mon cher ami. Que vous dirai-je, douce dame? 
Je me vis forcé de faire courir après lui. .T'étais 
tiraillé entre la honte et la courtoisie , et mon 
honneur ne pouvait ])ermettre que l'ingratitude 
le souillât à ce point. Pardonnez-moi, excellente 
dame ; car, je le jure par ces flambeaux sacrés de la 
nuit, si vous aviez été là vous-même, vous 
m'auriez demandé, j'en suis persuadé, de donner 
l'anneau à ce digne docteur. 

PoRTiA. — Que ce docteur ne vienne jamais 
près de ma maison ; car, puisqu'il a obtenu le 
joyau que j'aimais et que vous aviez juré de garder 
pour l'amour de moi, je me montrerai aussi li- 
bérale que vous, et je ne lui refuserai rien de ce 
que je possède ; non rien, ni mon propre corps, ni 
le lit de mon mari. Je le reconnaîtrai, j'en suis très- 
sùre ; ne découchez pas une seule nuit, gardez-moi 
comme Argus; car si vous ne le faites pas, si vous 
me laissez seule, par mon honneur, qui est encore 
ma propriété, je pretidrai ce docteur pour com- 
pagnon de lit. 

Nérissa. — Et moi son clerc ; par conséquent 
faites bien attention à ne pas me laisser à la pro- 
tection de moi-même. 

Gratiano.. — Bien, faites un peu cela; que je 



n'y prenne pas le jeune clerc , car si je l'y 
prends , je briserai sa plume. 

Antonio. — Je suis l'occasion malhem-euse de 
toutes ces querelles. 

PoRTiA. — N'en prenez pas souci , Monsieur ; 
vous êtes nonobstant le bienvenu. 

Bassanio. — Portia, pardonne-moi ce tort au- 
quel j'ai été forcé ; je te le jure devant ces nom- 
breux amis, je te le jure par tes beaux yeux où 

je me mire 

Portia. — Voyez -vous un peu cela! 11 se voit 
en double dans mes deux 3'eux : un Bassanio 
dans chaque œil; jurez par votre double moi; 
voilà un serment qu'on pourra croire. 

Bassanio. — Oh ! veuille m'écouter. Pardonne 
cette faute, et je jure sur mon àme que jamais 
plus je ne manquerai à un serment que je t'aurai 
fait. 

Antonio. — Je prêtai autrefois mon corps dans 
l'intérêt de sa fortune, ce corps qui aurait été 
fort malmené sans celui qui a obtenu l'anneau 
de votre mari; j'ose de nouveau m'engager, et 
celte fois mon àme servira de dédit, que votre sei- 
gneur ne rompra jamais plus volontairement sa foi. 
Portia. — Alors vous serez sa caution. Don- 
nez-lui cet anneau , et recommandez-lui de le 
mieux garder que l'autre. 

Antonio. — Ici, seigneur Bassanio; jurez de 
garder cet anneau. 

Bassanio. — Par le ciel ! c'est le même que j'ai 
donné au docteur! 

PoKTiA. — Je l'ai eu de lui; pardonnez-moi, 
Bassanio, car au moyen de cet anneau -le doctew 
a couché avec moi. 

Nérissa. — Et pardonnez-moi, mon aimable 
Gratiano, car ce petit rabougri, le clerc du doc- 
teur, au moyen de cet anneau, a couché la nuit 
dernière avec moi. 

Gratiano. — Comment donc ! mais cela res- 
semble à la réparation des grandes routes en été, 
alors qu'elles sont assez belles pour n'en avoir 
aucun besoin. Quoi ! sommes-nous donc cocus 
avant de l'avoir mérité? 

Portia. — Ne parlez pas si, grossièrement. — 
Vous êtes tous étonnés; voici une lettre; lisez-la à 
votre loisir. Elle vient de Padoue, de Bellario ; 
vous y lirez que Portia était le docteur, et Nérissa, 
ici présente, son clerc. Lorenzo sera témoin que je 
suis partie aussitôt que vous et que je viens seu- 
lement de revenir; je ne suis pas encore entrée 
dans ma maison. Antonio, vous êtes le bienvenu ; 



28 



— 28 



218 



LE MARCHAND DE VENISE. 



j'ai en réserve pour vous de meilleures nouvelles 
que vous n'en attendiez. Décachetez bien vite 
cette lettre ; vous y verrez que trois de vos na- 
vires sont arrivés soudainement au port avec de 
riches cargaisons ; vous ne saurez pas par quel 
étrange accident cette lettre est tombée entre mes 
mains. 

Antonio. — Je reste muet. 

Bassanio. — Comment ! vous étiez le docteur et 
je ne vous ai pas reconnue? 

Gratiano. — Comment! vous étiez le clerc qui 
doit me faire cocu? 

Nërissa. — Oui, mais le clerc qui n'a pas l'in- 
tention de vous faire cocu à moins qu'il ne de- 
vienne un homme. 

Bassanio. — Mon doux docteur, vous serez mon 
compagnon de lit ; lorsque je m'absenterai, je vous 
permets de coucher avec ma femme. 

Antonio. — Ma douce dame, vous m'avez rendu 
la vie et le moyen de vivre; car cette lettre me 
donne la certitude que mes vaisseaux sont ar- 
rivés à bon port. 

PoHTiA. — Eli bien! Lorenzo ! mon clerc 



a aussi pour vous certain écrit qui vous fera 
plaisir. 

Nérissa. — Oui, et je le lui donnerai sans ho- 
noraire. Je vous remets , à vous et à Jessica, une 
donation spéciale faite par le riche Juif de tous les 
biens dont il sera possesseur à sa mort. 

Lorenzo. — Belles dames, vous semez la manne 
sur le chemin des gens affamés. 

PoRTiA. — Le matin approche; et cependant, 
j'en suis sûre, vous ne croyez pas encore être assez 
bien informés de tous ces événements. Entrons, 
posez-nous des questions et nous y répondrons 
en toute vérité. 

Gkatiano. — Qu'il en soit ainsi. La première 
question que je poserai à ma Nérissa est celle-ci : 
veut-elle rester levée jusqu'à la nuit prochaine, ou 
bien profiter des deux heures qui nous restent 
jusqu'au jour pour aller se coucher? Mais si le 
jour était venu, je souhaiterais qu'il fut nuit alin 
de pouvoir coucher avec le clerc du docteur. Fort 
bien, pendant toute ma vie, je n'apporterai à 
rien autant de zèle qu'à conserver l'anneau de 
Nérissa. [I/x sortent ) 







PERSONNAGES DU DRAME. 



DON PEDRO, prince d'Aragon. 
DON JUAN, son frère ])àVird. 
CLAUDIO, jeune seigneur de Florence. 
BÉNEDICT, jeune gentilhomme de Pndoue. 
LEONATO, gouverneur de Messine. 
ANTONIO, son frère. 
BALTHAZAR, serviteur de DON PEDRO. 
BORACHIO, I ., , ^^-^ „^.^, 

CONRADE, i ^o.npagnonsdeDONJUAN. 

Le frère FRANÇOIS. 

DOGBERRY, 

VERGES, 

Un sacristain. 

Un page 

HERO, fille de LEONATO. 

BÉATRICE, nièce de LEONATO. 

MARGUERITE, » Dames de compagnie d'HERO et de 

URSULE, ) BÉATRICE. 

Messagers, gardes de nuit, suivants, etc. 



( Deux sltipides officiers de police. 



Scène. — Messine. 



BEAUCOUP DE BRUIT 



POUR RIEN. 



ACTE PREMIER. 



SCENE PREMIERE. 

Ternisse atteiiiint à Li iniiîsoii tle Ltonato. 

Entrent LEONATO, HERO et BÉATRICE 

AVEC UN MESSAGER. 

Leonato. — J'apprends, par cette lettre, que 
Don Pedro d'Aragon arrive ce soir à Messine. 

Le messager. — Il en est très-près à cette 
heure : il n'en était pas à trois lieues lorsque je l'ai 
quitté. 

Leonato. — Combien de gentilshommes avez- 
vous perdus dans cette action? 

Le messager. — Très-peu de n'importe quel 
grade et pas un de renom. 

Leonato. — La victoire est deux fois elle- 
même, lorsque le vainqueur rentre dans la patrie 
avec ses cadres au complet. Je lis dans cette lettre, 
que Don Pedro a conféré de grands honneurs à 
un jeune Florentin, nommé Claudio. 

Le messager. — Des honneurs aussi .mérités de 
sa part que justement décernés par Don Pedro. 
Accomplissant sous la figure d'un agneau les ex- 
ploits d'un lion , il s'est comporté avec une vail- 
lance qui a tenu infiniment plus que ne pro- 
mettait son âge, tellement qu'il me faut renoncer 
à vous dire à quel point il a dépassé les meilleures 
espérances. 



I Leonato. — Il a un oncle ici, à Messine, qui 

sera très-heureux de ces nouvelles. 
I Le messager. — Je lui ai déjà remis des lettres, 
et il a laissé éclater une grande joie, si grande 
qu'elle aurait manqué de modestie si elle n'avait 
donné quelques gages à la tristesse. 

Leonato. — A-t-il laissé échapper des larmes? 
I Le messager. — En grande quantité. 

Leonato. — Doux épanchement de sensibi- 
! lité ! il .n'y a pas de visages plus sincères que ceux 
qui sont ainsi lavés. Ah! qu'il vaut mieux pleurer 
: de plaisir que prendre plaisir aux pleurs ! 

Béatrice. — Dites-moi, je vous prie, le seigneur 
j Montanto est-il ou non revenu de la guerre? 
I Le mfssager. — Je ne connais personne de ce 
nom, Madame; il n'y avait dans l'armée aucune 
personne d'aucun grade qui le portât. 

Leonato. — De qui voulez-vous parler, ma 
nièce ? 

Hero. — Ma cousine veut parler du signor 
Bénédict de Padoue. 

Le messager. — Oh! il est revenu, et d'aussi 
belle humeur que jamais. 

Béatrice. — Il avait fait placarder ses affiches 
ici, à Messine, et défié Cupidon à l'arc ; le fou de 
mon oncle, après avoir lu ce défi, a parié pour 
Cupidon et l'a défié à l'arbalète. Dites-moi, je 
vous prie, combien il a tué et mangé d'hommes 



SEAUCOUP DK BRUIT POIR RIEN. 



dans cette gaerre? Combien en a-t-il tué? Car, en 
vérité, i"ai promis de manger tout ce qu'il tuerait. 

Leoxato. — Vrai, ma nièce, vous gouaillez par 
trop le signor Bénédict, mais il serait homme à tenir 
votre partie, je n'en fais aucun doute. 

Le jiEssàGEK. — Il a rendu de bons ser%-ires 
pendant ces guerres. Madame. 

Béatrice. — Oui, vous aviez sans doute des 
vivres gâtés qu'il vous a aidés à consommer; c'est 
en effet une très-vaillante fourchette ; il a un esto- 
mac d'une excessive bravoure. 

Le messager. — C'est aussi un brave soldat. 
Madame. 

Béatrice. — Un brave soldat devant une dame, 
mais qu"est-il devant un gentilhomme? 

Le messager. — Un gentilhomme devant un 
gentilhomme, un homme devant un homme, pétri 
de toutes les vertus honorables. 

Béatrice. — C'est la vérité ; il n'est autre chose 
qu'un homme de pâte ; mais quant au pétrissage. . . . 
bah! nous sommes tous mortels. 

Leosato. — Jlonsieur, il ne faut pas vous 
tromper sur ma nièce. Il y a tuie sorte de guerre 
plaisante entre le signor Bénédict et elle, ils ne 
peuvent se rencontrer sans qu'il y ait entre eux 
une escarmouche d" esprit. 

Béatrice. — Hélas ! cela ne lui profite en rien. 
Dans notre dernière rencontre quatre de ses cinq 
esprits s'en sont retournés écloppés, de sorte que 
maintenant l'homme tout entier est gouverné par 
un seul e-prit ; s'il lui reste assez d'esprit pour le 
tenir chaud, que cela lui serve a établir la dif- 
férence entre lui et son cheval; car c'est tout 
ce qui lui reste pour se fiire reconnaître comme 
une créature raisonnable. Quel est aujourd'hui 
son compagnon? Il a chaque mois un^nouveau 
frère d'armes. 

Le messigeh. — Est-ce possible? 

Béatrice. — Tout ce <(u"il va de plus pos- 
sible; sa fidélité sait la mode de ses chapeaux; 
il en change à chaque furme nouvelle mise en 
vogue. 

Le messager. ^- Je vois, ^ladame, que le gen- 
tilhomme n'est pas dans vos papiers. 

Béatrice. — Non ; s'il y était, je brûlerais mon 
pupitre. Mais, je vous en prie, quel est son com- 
pagnon? N'y a-t-il pas auprès de lui, à l'heure 
qu'il est, quelque jeune casseur d'assiettes disposé 
à faire avec lui un voyage chez le diable? 

Le >if,ssac,eb. — Il est le plus souvent dans la 
compagnie du très-noble Claudio. 



Béatrice. — Oh, seigneur ! il va se coller à lui 
comme une maladie ; on l'attrape plus vite que la 
peste, et celui qui l'attrape devient immédiate- 
ment fou. Le ciel ■sienne en aide au noble Claudio ' 
s'il a pris le Bénédict, il lui en coûtera quelque 
mille livres avant d'être guéri. 

Le messager. — Je ferai en sorte d'être de vos 
amis. Madame. 

Béatrice. — Faites en sorte, mon bon ami. 

Lf.oxato. — Quant à vous, vous n'avez pas à 
craindre de devenir folle, ma nièce. 

Béatrice. — Non, pas avant que nous avons un 
janvier caniculaire. 

Le messager. — Don Pedro est arrivé. 

Entrent DON PEDRO, DON JUAN, CL.^UDIO, 
BÉNTDICT et BALTHAZAR. 

Dox Pedro. — Mon bon signor J^eonato, vous 
êtes venu chercher votre ennui; l'habitude du 
monde est d'éviter la dépense, et vous marchez au- 
devant. 

Leoxato. — Jamais l'ennui n'est entré dans ma 
maison sous la forme de Votre Grâce ; car, lorsque 
l'ennui s'en va, il reste une satisfaction, tandis 
que lorsque vous me quittez, c'est le chagrin qui 
reste et le bonheur qui prend congé. 

Don Pedro. — Vous acceptez votre fardeau de 
trop bonne grâce. Je pense que voici votre fille? 

Leoxato. — Sa mère me la dit bien souvent. 

Bénédict. — Vous aviez donc des doutes. Mon- 
sieur, pour lui poser cette question? 

Leoxato. — Non, signor Bénédict, car alors 
vous étiez un enfant. 

Dox Pedro. — Attrapez cela, Bénédict : voilà 

une réplique qui nous informe de ce que vous 

valez, maintenant que vous êtes homme. Vraiment 

I la dame atteste par sa personne même sa filiation. 

[ Le bonheur soit avec vous, Madame, car vous 

ressemblez à un honorable pèie. 

Bénédict. — Si le seigneur Leonato est son 
])ère, je gage que, quoiqu'elle lui ressemble, elle 
ne voudrait pas échanger sa tète avec la sienne, 
pour Messine entière. 

Béatrice. — Je m'étonne que vous parliez cn- 
j core, signor Bénédict; personne ne fait attention 
I à vous. 

' BÉxÉnicT. — Ah ! vous voilà, ma chère madame 
Dédain ! vous êtes donc encore de ce monde? 

Bévtrice. — Est-ce qu'il est possible que dame 
Dédain puisse mourir lorsqu'elle apourse repaître 
un aliment aussi bien assorti à son goût, que la par- 



2 34 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



sonne du signor Bénédict? Courtoisie elle-même se 
convertirait en Dédain, si elle approchait de \ous. 

Bénédict. — Eh bien alors, Courtoisie est une 
dame versatile. Mais il est certain que je suis aimé de 
toutes les femmes, vous seule exceptée, et je vou- 
drais hien découvrir que mon cœur n'est pas un 
cœur dur, car, en vérité, je n'en aime aucune. 

Béatrice. — Un rare bonheur pour les femmes ; 
car, sans cela, elles auraient été importunées par 
un pernicieux poursuivant. Je remercie le ciel et 
mon tempérament froid de partager à cet égard 
vos dispositions; j'aimerais mieux entendre mon 
chien aboyer à la 'lune qu'entendre un homme 
me jurer qu'il m'aime. 

Bénédict. — Le ciel maintienne toujours Votre 
Seigneurie dans ces dispositions! de cette façon, 
tel ou tel gentilhomme échappera à la fatalité iné- 
vitable d'un visage égratigné. 

Béatrice. — Si ce visage était semblable au 
vôtre , les égratignures ne l'endommageraient 
guère. 

Bénédict. — Fort bien, vous êtes une rare ins- 
titutrice de perroquets. 

Béatrice. — Un oiseau qui a ma langue vaut 
mieux qu'une bête qui a la vôtre. 

Bénédict. — Je voudrais que mon cheval eût la 
rapidité de votre langue et tint bon à la course 
aussi infatigablement; mais continuez votre train, 
au nom du ciel ; pour moi, j'ai fini. 

Béatrice. . — 'V'ous finissez toujours par une 
ruade de haridelle ; je vous connais de longue date. 

Don Pedro. — Voici en résumé ce que nous 
avons arrêté : signor Claudio et vous signor Béné- 
dict, Leonato, mon cher ami Leonato vous a tous 
invités. Je l'ai averti que nous resterions ici au 
moins un mois, et il souhaite de tout cœur que 
quelque occasion puisse nous retenir plus long- 
temps; j'oserais jurer qu'il n'est pas hypocrite et 
que ce souhait est sincère, 

Leonato. — Si vous jurez, Monseigneur, voire 
serment ne sera pas démenti. [A Don Juan.) Lais- 
sez-moi vous souhaiter la bienvenue, Monseigneur ; 
maintenant que vous voilà reconcilié avec le 
prince votre frère, je vous dois tous mes devoirs. 

Don Juan. — Je vous remercie; je ne suis pas 
grand parleur, mais je vous remercie. 

Leonaio. — Plairait-il à Votre Seigneurie de 
nous précéder? 

Don Pedro. — Voire main, Leonato; nous 
marcherons de compagnie. 

{Tous snrlrnt., vxrcplé Claudio et Bèncdicl.) 



Claudio. — Bénédict, as-tu remarqué la fille 
du signor Leonato? 

Bénédict. — Je ne l'ai pas remarquée, mais je 
l'ai regardée. 

Claudio. — N'est-elle pas mie modeste jeune 
dame? 

Bénédict. — Me demandez- vous , à la façon 
d'un honnête homme , mon simple et vrai ju- 
gement, ou bien votrg désir est-il que je parle 
selon ma coutume, d'après mon rôle reconnu de 
tyran de leur sexe? 

Claudio. — Non, je t'en prie, exprime ce 
que tu penses sérieusement. 

Bénédict. — Eh bien! ma foi, il me semble 
qu'elle est trop courte pour une haute louange, 
trop noire pour une splendide louange, et trop 
petite pour une haute louange ; seulement je puis 
lui rendre ce témoignage, que si elle était autre 
qu'elle n'est, elle serait laide; et que n'étant pas 
autre qu'elle n'est, elle ne me plaît point. 

Claudio. — Tu penses que je m'amuse; je t'en 
prie, dis-moi franchement comment tu la trouves. 

Bénédict. — Voulez-vous donc l'acheter que 
vous prenez des informations sur elle ? 

Claudio. — Le monde pourrait-il acheter un 
tel joyau? 

Bénédict. — Certes, et aussi un écrin pour l'y 
mettre. Mais ce que vous me dites e.-.t-il sérieux, 
ou bien jouez-vous le pitre pour venir nous affir- 
mer que Cupidon l'aveugle est un bon dénicheur 
de lièvres", et que Vulcain, le forgeron, est un bon 
charpentier? Voyons, sur quelle clef chantez-vous, 
afin qu'on puisse vous accompagner? 

Ci.AUDio. — Elle est à mes yeux la plus char- 
mante dame que j'aie jamais vue. 

BÉNÉDICT. — Je puis voir encore sans lunettes 
et je ne vois rien de pareil; il y a là sa cousine, 
qui, si elle n'était pas possédée d'un diable, l'em- 
porterait autant en beauté sur elle que le premier 
de mai l'emporte sur le trente et un de décembre. 
Mais j'espère que vous n'avez pas l'intention de 
vous métamorphoser en mari; non, n'est-ce pas? 

Claudio. — Si Hero voulait être ma femme, je 
ne répondrais pas de moi, quand bien même j'aurais 
juré auparavant de ne pas me marier. 

Bénédict. — Les choses en sont-elles là? vrai- 
ment n'y a-t-11 donc plus au monde un homme 
qui se trouve heureux de pouvoir mettre son 
bonnet sans soupçon? Ne verrai-je jamais un cé- 
libataire de soixante ans? Marche alors, si tu 
veux absolument mettre ton cou sous le joug, en 



ACTE I, SCÈNE I. 



2-25, 




Don Pedro. Mon masque est le toit de Phi'lémon ; da 
Hero. Alors , votre masque devrait être en chaume. 
Don Pedro. Parlez bas, si vous parle 



porter l'empreinte et passer tes dimanches à soupi- | 
rer. Mais voyez, Don Pedi-o revient vous chercher. 

Rentre DON PEDPiO. 

Don Pedro. — Quelle affaire secrète vous a 
retenu ici, que vous ne m'avez pas suivi chez 
Leonato ? 

Bénédict. — Je voudrais que Votre Grâce me 
contraignit à la lui dire. 

Don Pedro. — Je t'en somme, au nom de ton 
serment d'obéissance. 

Bénédict. — Vous entendez, comte Claudio; 
je voudrais que vous eussiez de moi l'opinion que 
je puis être discret comme un muet ; mais mon 
serment d'obéissance, — entendez bien, — mon 
serment d'obéissance m'oblige à dire qu'il est àiuou- 
reux. — Amoureux de qui? c'est Votre Grâce 



est Jupiter. 



(Acte I, se. I.) 

qui p;irle maintenant, — et remarquez comme la 
réponse qu'il vous fait est brève ; amoureux 
d'Hero, la fille nabote de Leonato. 

Claudio. — Si cela était, ce serait chose dite. 

Bénédict. — Comme dans le vieux conte. Mon- 
seigneur : « il n'en est pas ainsi et il n'en était pas 
ainsi; mais en vérité Dieu défende qu'il en puisse 
être ainsi! » 

Claudio. — A moins que ma passion ne change 
bientôt. Dieu défende qu'il en soit autrement ! 

Don Pedro. — Je dis amen, si vous l'aimez, 
car la dame est véritablement très-digne d'amour. 

Claudio. — Vous dites cela pour m'attrajjer. 
Monseigneur. 

Don Pedro. — Sur ma conscience, je dis ma 
pensée. 

Claudio. — Et, sur ma foi, j'ai dit la mienne. 



29 



I — 29 



226 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



Bénédict. — Et moi, sur mes deux fois et mes 
deux consciences, j'ai dit la mienne. 
Çlabdio. — Que je l'aime, je le sens. 
Bon Pedro. — Qu'elle est digne d'uraour, je le 
sais. 

Bénédict. — Et moi mon opinion, que le feu ne 
pourrait parvenir à faire fondre en moi, est que 
je ne sens pas comment elle pourrait être aimée 
et que je ne sais pas comment elle peut être digne 
d'amour; je mourrais sur le bûcher pour cette 
opinion. 

Don Pedro. — Tu as toujours été un hérétique 
obstiné à l'endroit de la beauté. 

Ci.AUDio. — Et un hérétique qui n'a jamais pu 
maintenir son rôle que par la force de son entê- 
tement. 

Bénédict. — Une femme m'a conçu, et je lui 
en suis reconnaissant; une femme m'a élevé, et je 
lui en présente mes plus humbles remerclinents ; 
mais toutes les femmes voudront bien m'excuser, 
si je refuse de me laisser planter sur la tête de 
quoi sonner le rappel, ou si je refuse de suspen- 
dre mon cor de chasse à un invisible ceinturon. 
Comme je ne veux faire à aucune le tort de me 
délier d'elle, je me ferai le bienfait de ne me fier 
à aucune, et la conalusion de cela, qui ne m'en 
fera que plus parfait, est que je resterai céliba- 
taire. 

Don Pedro. — Avant que je meure, je te ver- 
rai le visage pâle d'amour. 

Bénédict. — Pâle de colère, ou de maladie, ou 
de faim, oui. Monseigneur; mais d'amour, non. Si 
vous me prouvez jamais que l'amour me fait perdre 
plus de sang quejen'en puis regiigneren buvant, je 
consens qu'on m'arrache les yeux avec la plume 
d'un faiseur de ballades et qu'on m'accroche a la 
porte d'un bordel comme l'enseigne de l'aveugle 
Cupidon. . 

Don Pedro. — Fort bien; si jamais tu t'écartes 
de cette profession de foi, tu seras joliment cité 
comme exemple. 

Bénédict. — Si cela ui'arrive jamais, qu'on me 
suspende dans une bouteille comme un chat, qu'on 
tire sur moi, et qu'à celui qui me touchera on lui 
frappe sur l'épaule en l'appelant Adam. 

Don Pedro. — Bon; nous verrons bien plus 
tard. 

Avec le temps, le taureau sauvage porte le joug. 

Bénédict. — Le taureau sauvage , c'est pos- 
sible; mais si jamais le prudent Bénédict en vient 



à le porter, arrachez les cornes du taureau ( t 
plantez-les sur mon front; puis qu'on barbouille 
de moi un portrait grossier, et qu'en lettres capi- 
tales aussi grandes que celles avec lesquelles on 
écrit : Ici, bon cheval a louer, on écrive au-des- 
sous: Ici vous pouvez contempler Bénédict, V homme 
marié. 

Claudio. — Si jamais cela t'arrivait , tu serais 
devenu fou cornu. 

Don Pedro. — Pour sûr, si Cupidon n'a pas 
vidé tout son carquois à Venise, nous te verrons 
prochainement trembler d'amour. 

Bénédict. — Oh I bien alors, j'attends un trem- 
blement de terre par la même occasion. 

Don Pedro. — Bon; vous vous arrangerez avec 
l'avenir. En attendant, mon bon signor Bénédict, 
rendez-vous chez Leonato, recommandez-moi à 
ses bontés, et dites-lui que je ne lui manquerai 
pas à souper, car il a fait en vérité de grands pré- 
paratifs. ■ 

Bénédict. — J'ai à peu près en moi tout ce 
qu'il faut d'intelligence pour m'acquitter d'un 
pareil message. Ainsi nous disons que je vous 

remets 

Claudio. — A la garde du ciel. De ma mai- 
son.... si j'en avais une.. . 

Don Pedro. — Ce six juillet. Votre affectueux 
ami, Bénédict. 

Bénédict. — Allons, ne raillez pas, ne raillez 
pas; l'étoffe de votre conversation est plus d'une 
fois bordée de simples bouts de galons, et lesdits 
galons sont bien légèrement faufilés ensemble : 
avant de vous moquer davantage des vieilles for- 
mules de lettres , faites un peu retour sur vous- 
même, et, sur ce, je prends congé de vous. 
(7/ soi-t.) 
Claudio. — Mon suzerain. Votre Altesse peut 
pour le moment me rendre un grand service. 

Don Pedro. — Mon affection veut être ton 
écolière ; enseigne-lui seulement ce qu'elle doit 
faire et tu verras combien apte elle sera à appren- 
dre n'importe quelle difficile leçon qui peut te 
rendre service. 

Claudio. — Leonato a-t-il un fils. Monseigneur? 
Don Pedro. — Pas d'autre enfant que Hero ; 
elle est son unique héritière. Est-ce que tu l'aimes, 
Claudio? 

Claudio. — Oh ! Monseigneur, lorsque vous 
partîtes pour cette guerre aujourd'hui terminée, je 
l'avais déjà contemplée avec les yeux d'un soldat 
à qui elle plaisait , mais qui avait alors en main 



ACTE I, SCENE II 



2-27 



une plus rude tâche que celle d'amener un simple 
goût à devenir une aflection méritant le nom d'a- 
mour; mais maintenant je suis revenu, et les pen- 
sées guerrières sont parties, en laissant leurs places 
vides que viennent occuper en foule de doux et 
délicats désirs, qui tous me montrent à l'envi com- 
bien la jeune Hero est belle, et me disent que je 
l'aimais avant de partir pour la guerre. 

Don Pedro. — Tu es en train, pour le quart 
d'heure, de prendre les manières des amoureux 
et de fatiguer l(m interlocuteur avec un volume de 
paroles. Si tu aimes la belle Hero, aime-la; moi, 
je m'en ouvrirai avec elle et avec son père et tu 
l'obtiendras. N'était-ce pus pour arriver à cette 
conclusion que tu avais commencé à entortiller 
une si belle histoire ? 

Claudio. — Quel doux médecin d'amour qui 
reconnaît le mal de l'amour à sa physionomie ! 
C'était de crainte que mon affection ne vous parût 
trop soudaine que j'essayais d'un plus long récit 
pour ménager votre étonnement. 

Don Peuro. — Quel besoin est-il que le pont 
soitpluslargeque la rivière? Les meilleures faveurs 
sont celles que la nécessité commande. Ecoute bien, 
ce qui répond à nos besoins est ce qu'il convient 
d'accorder ; tu aimes, cela suffit; je me charge de 
te pourvoir des remèdes. Je sais que nous aurons 
une mascarade ce soir ; je jouerai ton rôle .sous 
un déguisement, et je dirai à la belle Hero que 
je suis Claudio; contre son cœur même, j'ouvrirai 
mon cœur, et je ferai ses oreilles prisonnières par 
l'assaut impétueux et puissant de ma déclaration 
amoureuse; puis, après cela, je me déclarerai 
à son père, et la conclusion c'est qu'elle l'appar- 
tiendra. Mettons immédiatement ce plan à exé- 
cution. (7Zi- sortent.) 



SCENE II. 

Un appartement dans la maison de Le()nato. 
Entrent LEONATO et ANTOINIO. 

Leonato. — Eh bien! frère, où est mon neveu, 
votre fils? a-t-il organisé cette musique? 

Antonio. — Il s'en occujje très-activement. 
Mais, frère, je puis vous apprendre d'étranges 
nouvelles que vous n'auriez certes pas imaginées. 

Leonato. — Sout-elles bonnes? 

Antonio. • — Cela dépendde la tournure que leur 
donneront les événements; mais elles ont une 



bonne apparence, elles se présentent à merveille. 
Le prince et le comte Claudio, se promenant dans 
une allée très-couverte de mon jardin, un de 
mes serviteurs a pu entendre une bonne partie de 
leur conveisation. Le prince a découvert à Claudio 
qu'il aimait ma nièce, votre fille, qu'il avait l'in- 
tention de le lui déclarer ce soir pendant une 
des danses, et que s'il la trouvait disposée à ac- 
cepter son amour, il saisirait immédiatement l'oc- 
casion par la mèche et viendrait s'en ouvrir à 
vous. 

Leonato. — Le garçon qui vous a répété cela 
a-t-il quelque esprit? 

Antonio. — C'est un garçon très - madré ; je 
vais l'envoyer chercher; vous le questionnerez 
vous même. 

Lfonato. — Non, non; nous devons tenir cette 
nouvelle pour un rêve jusqu'à ce queles événements 
la justifient; mais j'informerai entre temps ma 
fille, afin qu'elle soit mieux préparée à répondre 
si la chose se trouvait vraie. {Diverses personnes 
traversent la scène.) Cousin, vous savez ce que 
vous avez à faire. — Oh ! je sollicite votre pardon, 
ami; venez avec moi, je veux mettre à l'épreuve 
votre habileté. — Mes bons cousins , faites dili- 
gence, le temps presse. 

(Ils sortent.) 



SCENE m. 

Un autre appartement dans la maison de Leonato. 

Entrent DON JUAN et CONRADE. 

CoNRADE. — Peste de la mauvaise année ! Mon- 
seigneur, pourquoi êles-vous ainsi triste au delà 
de toute mesure? 

Don Juan. — Comme il n'y a pas de mesure 
dans la cause qui l'engendre, cette tristesse est 
sans limites. 

Conrade. — Vous devriez entendre raison. 

Don Juan. — Et lorsque j'aurai entendu raison, 
quel bien m'en reviendra-t-il? 

CoNKADE. — 'V^ous y gagnerez sinon un remède 
immédiat, au moins une patiente résignation. 

Don Juan. — Je m'étonne que toi, qui, ainsi que 
tu le prétends, es né sous le signe de Satuine, tu 
entreprennes d'appliquer une médecine morale à 
un mal invétéré. Je ne puis cacher ce que je suis. 
Je veux être trisie lorsque j'en ai sujet, et me don- 
ner le droit de ne sourire aux plaisanteries de jier- 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



sonne; je veux manger lorsque j'ai appétit et n'at- 
tendre le bon plaisir de personne; je veux dormir 
lorsque j'ai sommeil et ne me soucier des affaires 
de personne ; je veux rire lorsque je suis joyeux et 
ne conformer mon humeur à celle de personne. 

CoNRADE. — Parfaitement; mais vous ne devriez 
pas manifester si pleinement au dehors de telles 
dispositions, jusqu'à ce que vous puissiez le faire 
sans inconvénient. Tout dernièrement, vous vous 
êtes élevé contre votre frère, et il vous a de nou- 
veau réintégré dans ses bonnes grâces ; mais vous 
ne pouvez prendre vraiment racine dans sa fa- 
veur, que par le beau temps que vous ferez vous- 
même. Il vous faut nécessairement créer la saison 
pour votre propre récolte. 

Don Juan. — J'aimerais mieux être une che- 
nille dans un buisson qu'une rose dans ses bon- 
nes gràcçs, et il convient mieux à mon caractère 
d'être dédaigné de tous que de me façonner une 
tactique pour voler l'affection d'aucun; en cela, 
si on ne peut pas dire que je suis un honnête 
homme cajoleur, oa ne peut nier au moins 
que je suis un coquin qui agit franchement. La 
confiance qu'on me montre admet une muse- 
lière, et la liberté qu'on me donne me laisse un 
billot au cou ; c'est pourquoi j"ai décidé que je ne 
chanterais pas dans ma cage. Si j'avais la libre 
disposition de ma bouche, je mordrais; si j'avais 
ma liberté, j'en ferais à ma tète; en attendant, 
laissez-moi tel que je suis et n'essayez pas de me 
changer. 

CoNKADE. — Ne pouvez-vous faire aucun usage 
de votre mécontentement? 

Don Juan. — J'en fais tout l'usage possible, car 
je ne fais usage de rien autre.... Qui vient ici? 

Entre BORACHIO. 

Quelles nouvelles, Borachio? 

BoRACHio. — Je viens d'un magnifique souper; 



le prince, votre frère, est royalement traité par 
Leonato, et je puis vous donner avis d'un mariage 
projeté. 

Don Juan. — Ce mariage peut-il servir de plan 
pour bâtir une méchanceté? Et quel est cet in- 
sensé qui se fiance à l'inquiétude? 

Borachio. — Parbleu, celui qui est la main 
droite de votre frère. 

Don Juan. — Qui ça? le charmant Claudio? 

BoKACHio. — Lui-même. 

Don Juan. — Tout à fait un chevalier pour la 
chose en question. Et avec qui, avec qui? sur qui 
dirige-t-il ses vues? 

Borachio. — Parbleu, sur Horo, la fille et 
l'héritière de Leonato. 

Don Juan. — Une poulette de Mars vraiment 
précoce! et comment l'avez-vous appris? 

Borachio. — Comme on m'avait donné la 
besogne de parfumeur, j'étais en train de purifier 
l'air d'une chambre chargée d'humidité, lorsque 
je vois arriver bras dessus bras dessous le prince 
et Claudio, en sérieuse conversation; je me dissi- 
mule derrière la tapisserie , et je les entends 
convenir que le prince fera lui-même la cour à 
Hero, et qu'après l'avoir obtenue, il la donnera à 
Claudio. 

Don Juan. — Venez, venez, allons les rejoindre ; 
cette affaire peut fournir pâture à mon déplaisir. 
Ce jeune parvenu a tout le profit de ma disgrâce; 
si je puis le traverser en quelque façon, j'en serai 
heureux de toutes les façons. Vous êtes tous les deux 
des amis sûrs et vous consentez à m'assister? 

CoNRAUE. — Jusqu'à la mort. Monseigneur. 

Don Juan. — Allons donc à ce fameux souper; 
leur gaieté s'accroît de mon humiliation. Ah! si 
le cuisinier avait mon âme! Irons-nous examiner 
ce qu'il y a à faire? 

Borachio. — Nous sommes aux ordres de Votre 
Seigneurie. {Us sortent.) 



ACTE II, SCÈNE I. 



229 



ACTE IL 



SCENE PREMIERE. 



Une salle dans la 

Entrent LEONATO, ANTONIO, HERO, 
BEATRICE et d'autres personnes. 

Leonato. — Est-ce que le comte Jiian n'était 
pas au souper? 

Antonio. — Je ne l'ai pas vu. 

Béatrice — Quelle aigreur il y a dans la phy- 
sionomie de ce gentilhomme! je ne puis jamais 
le voir sans avoir une brûlure au cœur pendant 
une heure. 

Hero. — Il est de dispositions très-mélanco- 
liques. 

Béatbicf. — Celui-là serait un homme excel- 
lent qui tiendrait le milieu enti'e lui et Bénédict ; 
l'un toujours muet, est beaucoup trop comme une 
image; l'autre ressemble beaucoup trop au fils 
aîné de ma commère, toujours bavardant. 

Leonato. — Alors, la moitié de la langue du 
signor Bénédict dans la bouche du comte Juan, 
et la moitié de la mélancolie du comte Juan sur 
la face du signor Bénédict 

Béatrice. — Avec une bonne jambe, un bon 
pied et quantité d'argent dans sa bourse, un tel 
homme, mon oncle, séduirait n'importe quelle 
femme en ce monde, — s'il pouvait s'assurer ses 
bonnes grâces. 

Leonato. — Mais toi, ma nièce, sur ma foi, tu 
ne trouveras jamais un mari si tu as la langue si 
bien pendue. 

Antonio. — C'est vrai, elle est trop méchante. 

Béatrice. — Trop méchante est plus que mé- 
chante tout court. Donc sous ce rapport je dimi- 
nuerai encore la punition que Dieu envoie à la 
méchanceté; car il est dit : h vache mécliantc 
Dieu donne de petites cornes; mais à une vache 
trop méchante, il n'en donne pas. 

Leonato. — Ainsi, comme tu es trop mé- 
chante, Dieu ne t'enverra pas de cornes. 

Béatrice. — Oui, s'il ne m'envoie pas de mari; 
bienfait pour lequel je l'implore à genoux soir et 



matin. Seigneur! je ne pourrais supporter un 
homme avec une barbe sur le visage, j'aimerais 
mieux coucher dans la laine. 

Leonato. — Vous pourrez tomber sur un mari 
qui n'ait pas de barbe. 

Béatrice. — Qu'en ferais-je? l'habillerais-je 
dans mes robes et en ferais-je ma femme de 
chambre? celui qui a de la barbe est plus qu'un 
jeune homme et celui qui n'a pas de barbe est 
moins qu'un homme : or celui qui est plus qu'un 
jeune homme n'est pas pour moi, et quant à celui 
qui est moins qu'un homme, je ne suis pas pour 
lui ; par conséquent je suis toute prête à accepter 
six deniers du montreur de bétes et à mener ses 
singes en enfer. 

Leonato. — Vous irez donc en enfer? 

Béatrice. — Non, mais à la porte seulement, 
et là je rencontrerai le diable avec des cornes 
sur sa tète comme un vieux cocu, qui me dira : 
« Allez au ciel, Béatrice, allez au ciel ; il n'y a pas 
de place ici pour les pucelles. » Alors, je lui remets 
mes singes et je m'en vais trouver saint Pierre; il 
m'indique la place des célibataires, et par le ciel 
là nous vivons en joie tant que le jour est long. 

Antonio, à/Trro. — Pourvous, ma nièce, j'espère 
que vous vous laisserez gouverner par votre père. 

Béatrice. — Oui ma foi; c'est le devoir de ma 
cousine de faire la révérence et de dire : k mon 
père, comme il vous plaira. » Néanmoins, ma 
cousine, que votre fiancé soit un beau garçon; 
sinon, faites une autre révérence et dites : « Père, 
comme il me plaira. » 

Leonato. — Bien, ma nièce; j'espère un de 
ces jours vous voir pourvue d'un mari. 

Béatrice. — Non jusqu'au jour où Dieu fera 
les hommes d'un autre métal que de terre. Est-ce 
que ce ne serait pas une douleur pour une femme 
d'être dominée par une vaillante motte d'argile, 
de rendre compte de ses actions à un têtu mor- 
ceau de marne? non, mon oncle, je ne veux 
d'aucun d'eux : les fils d'Adam sont mes frères, 
et véritablement je tiens pour un péché de me 
marier dans ma famille. 



230 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



Leonato, h Hero. — Ma fille, rappelez-vous ce 
queje vousaidit; si le prince vous sollicite de cette 
manière, vous connaissez la réponse à faire. 

Béatrice. — La faute en sera à la musique, 
cousine, si vous n'êtes pas mariée en bon temps ; 
si le prince est trop importun, dites-lui qu'il y a 
une mesure pour chaque chose, et dansez-hxi 
votre réponse. Car, entendez-moi, Hero : l'amour, 
le mariage et le repentir ressemblent à la gigue 
écossaise, au menuet et au pas de cinq; les pre- 
mières sollicitations sont chaudes et impétueuses 
comme la gigue écossaise et tout aussi fan- 
tasques; le mariage, aux manières modestes, est 
un menuet, plein de décorum et de tradition ; puis, 
vient le repentir, qui avec ses mauvaises jambes 
entreprend le pas de cinq, toujours de plus vite 
en plus vite, jusqu'à ce qu'il s'engloutisse dans sa 
tombe. 

Lecnato. — Ma nièce, votre esprit ingénieux 
dépasse la vérité. 

Béatrice. — J'ai de bons yeux, mon oncle ; je 
puis voir une église en plein jour. 

Leonato. — Les convives entrent, mon frère; 
faisons-leur place libre. 

Entrent DON PEDRO, CLAUDIO, BÉNÉDICT, 
BALTHAZ AR, DON JUAN, BORACHIO, MAR- 
GUERITE, URSULE et autbes, masqués. 

Don Pedro. — Belle dame, voulez-vous vous 
promener avec votre amoureux? 

HiiRO. — Si votre pas est doux, vos regards 
gentils et votre langue muette, je consens à être à 
vous pour la promenade, et principalementlorsque 
je me promènerai pour m'en aller. 

Don Pedro. — Avec ma personne en votre com- 
pagnie? 

Hero. — Je répondrai oui, quand il me plaira. 

Don Pedro. — Et quand vous plaira-t-il? 

Hkro. — Lorsque j'aimerai votre visage; car 
fasse le ciel que le luth ne ressemble pas à l'étui ! 

Don Pedro. — î\Ion masque est le toit de Phi- 
lémon; dans la maison est Jupiter. 

Hero. — Alors, votre masque devrait être en 
chaume. 

Don Pedho. — l'ailez bas, si vous parlez d'a- 
mour. (// la prend à l'écart ) 

Bai.thazar. — Vrai, je voudrais que vous pus- 
siez m'aimer! 

Marguerite. — Je ne le voudrais pas dans 
votre intérêt; car j'ai de bien nombreux défauts. 
Bai.thazar — Nommez- en un. 



Margufrite. — Je dis mes prières tout haut 
Balthazar. — Je ne vous en aime que davan- 
tage ; ceux qui vous entendent peuvent répondre 
amen. 

Marguerite. — Dieu me marie à un bon dan- 
seur ! 

Balthazar. — Amen. 

Marguerite. — Et Dieu l'éloigné de mes yeux 
dès que la danse est finie ! Répondez, sacristain. 
Balthazar. — Plus un mot, le sacristain a reçu 
la monnaie de sa pièce. 

Ursule. — Je vous connais parfaitement bien; 
vous êtes le signor Antonio. 

Antonio. — En trois lettres, non. 
Ursule. — Je vous reconnais à votre petit ba- 
lancement de tète. 

Antonio. — Pour vous dire la vérité, je m'é- 
tudie à l'imiter. 

Uksule. — Vous ne pourriez le représenter 
d'une manière aussi naturellement déplaisante si 
vous n'étiez pas l'homme même. Voici exactement 
sa main sèche; vous êtes Antonio, vous êtes 
Antonio. 

Antonio. — En trois lettres, non. 
Ursule. — Allons, allons, pensez-vous que je 
ne vous reconnaisse pas à votre étincelant esprit? 
est-ce c(ue la vertu peut se cacher? allons, chut! 
vous êtes Antonio ; les grâces se trahissent toujours 
et voilà. 

Béatrice. — Ne voulez-vous pas me dire qui 
vous a parlé ainsi? 

BÉNÉDICT. — Non, vous m'excuserez. 
Béatrice. — Ni me dire qui vous êtes? 
BÉNÉDICT. — Non, pas maintenant. 
Béatrice. — « .le suis dédaigneuse et je prends 
mon esprit dans les cent contes joyeux, » c'est évi- 
demment le signor Bénédict qui a dit cela. 
BÉNÉDICT. — Qui est le signor Bénédict? 
Béatrice. — Je suis sûre que vous le connaissez 
fort bien. 

Bénédict. — Moi, non; vous pouvez m'en 
croire. 

Béatrice. — Est-ce qu'il ne vous a jamais fait 
rire? 

Bénédict. — Qui est-il, je vous en prie? 
Béatrice. — Parbleu, c'est le bouffon du prince, 
un fort lourd imbécile; son seul don consiste à in- 
venter des commérages impossibles ; il n'y a que 
les libertins qui prennent phiîsir en sa compa- 
gnie ; et ce qui le recommande , ce n'est pas sou 
esprit, mais sa vilenie, car il amuse à la fois les 



ACTE II, SCENE 



231 



gens et les met en colère; de sorie qu'ils rient de 
ses propos et le battent. Je suis sûre qu'il est dans 
la flotte; je voudrais qu'il m'eût abordée. 

Bénédict. — Lorsque je connaîtrai le gentil- 
homme, je lui répéterai ce que vous dites. 

Béatrice. — Faites, faites ; il ne répondra que 
par une ou deux comparaisons sur ma personne, 
et si, par aventure, elles ne sont pas remarquées 
ou ne prêtent pas à rire, il en deviendra mélan- 
colique, ce ([iii fera une aile de perdrix d'épar- 
gnée, car rimbccile n'en soupera pas ce soir-là. 
(Miisir/iif dans l'intérieur.) Il nous faut suivre les 
meneurs de la fête. 

Bénédict. — F.n tout bon chemin. 
Béatrice. — Certes, car s'ils nous conduisent par 
quelque mauvais chemin, je les laisserai au premier 
détour. 

(Danses. — Tous sortent, excepté Don Juan, 
Borachio et Claudio.) 
Don Juan. — Assurément, mon frère est amou- 
reux de Hero, et il a pris son père à l'écart pour 
l'entretenir de son amour. Les dames accom- 
pagnent Hero et il ne reste qu'un masque. 

BoHACHio. — Et ce masque est Claudio, je le 
reconnais à sa tournure. 

. Don Juan. — N'êtes-vous pas le signor Bé- 
nédict? 

Claudio. — Vous me reconnaissez bien; c'est 
moi. 

Don Juan. — Signor, mon frère vous porte tout 
près de son coeu r . Eh bien , il est amoureux de Hero , 
je vous en prie, dissuadez-le de cet amom'; elle 
n'est pas son égale en naissance ; vous pouvez jouer 
dans cette affaire le rôle d'un honnête homme. 
Claudio. — Comment savez-vous qu'il l'aime? 
Don Juan. — Je l'ai entendu lui jurer son af- 
fection. 

Borachio. — Moi également, et il a juré qu'il 
l'épouserait cette nuit. 

Don Juan. — Venez, rendons-nous au banquet. 

{Sortent Don Juan et Borachio.) 
Claudio. — C'est au nom de Bénédict que je 
réponds ainsi, mais c'est avec les oreilles de 
Claudio que j'entends ces mauvaises nouvelles. 
Ce qu'ils disent est certain, le prince fait la cour 
pour son compte. L'amitié est constante en 
toutes choses, sauf dans l'office et les affaires 
de l'amour. C'est pourquoi tous les cœurs en 
amour doivent parler eux-mêmes, les yeUx né- 
gocier pour eux-mêmes et ne se lier à aucun 
agent, car la beauté est une sorcière, dont les 



charmesdissolvent la bonne foi en convoitise. C'est 
là un accident d'occurrence quotidienne, auquel 
je n'ai pas pris garde. Adieu donc, Hero! 

Rentre BÉiSÉDICT. 

Bénédict. — Comte Claudio ? 

Claudio. — Oui, lui-même. 

BÉNtDicT. — Çà, voulez-vous venir avec moi? 

Claudio. — Où donc? 

Bénédict. — Sous le plus proche saule, pour 
vos propres affaires, comte. De quelle façon 
voulez- vous porter votre guirlande? autour de 
votre cou, comme une chaîne d'usurier, ou sous 
votre bras, comme une écharpe de lieutenant? il 
vous faut la porter d'une manière quelconque, 
car le prince a conquis votre Hero. 

Claudio. — Je souhaite qu'il en tire grand con- 
tentement. 

Bénédict. — Parbleu, voilà qui est parler 
comme un honnête bouvier; c'est ce que disent 
les bouviers quand ils vendent leurs taureaux. Mais 
auriez-vous pensé que le prince vous eût joué 
ce tour-là? 

Claudio. — Je vous en prie, laissez-moi. 

Bénédict. — Oh! maintenant, voilà que vous 
frappez comme l'aveugle; c'est l'enfant qui a volé 
votre repas et vous battez le poteau. 

Claudio. — Puisque ce n'est pas vous qui sor- 
tez, ce sera donc moi. {71 sort.) 

Bénédict. — Hélas! pauvre oiseau blessé! 
voilà qu'il va maintenant se réfugier dans les 
joncs. — Mais que madame Béatrice me reconnaisse 
et ne me reconnaisse pas à la fois ! Le bouffoji du 
prince! — Ah! il pourrait bien se faire qu'on 
m'eût affublé de ce titre, étant de si joyeuse hu- 
meur. — Oui, certes, mais je suis trop prompt à 
m'insulter moi-même; je n'ai pas cette réputation, 
c'est la disposition basse quoique mocjueuse de 
Béatrice qui lui fait concentrer le monde en- 
tier en sa personne et prétend me faire passer 
pour ce que je ne suis pas. Bien, je me vengerai 
comme je pourrai. 

Rentre DON PEDRO. 

Don Pedro. — Eh bien, signor, oii est le comte? 
! l'avez-vous vu? 

Bénédict. — Sur ma foi , Monseigneur, j'ai 
joué le rôle de dame Renommée. Je l'ai trouvé ici 
aussi mélancolique qu'une hutte solitaire dans une 
garenne; je lui ai dit, et je pense que c'est la 
vérité, que Votre Grâce avait conquis les bonnes 



232 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



dispositions de cette jeune dame, et je lui ai offert 
ma compagnie jusqu'au premier saule, ou bien 
pour se faire une guirlande en sa qualité de dé- 
laissé , ou bien pour se faire une poignée de 
verges comme digne d'être fouetté. 

Don Pedro. — D'être fouetté? Quelle est sa 
faute? 

Bénédict. — La niaise transgression d'un éco- 
lier qui, transporté de plaisir d'avoir trouvé un nid 
d'oiseau, le montre à son camarade, lequel le lui 
vole. 

Don Pedko. — Appelleras-tu donc transgres- 
sion une marque de confiance? la transgression 
est dans le voleur. 

Bémîuict. — 11 n'eût pas été mal à propos ce- 
pendant de tenir prêtes les verges et la guirlande 
aussi, car il aurait pu porter la guirlande lui- 
même et il aurait pu vous faire cadeau des verges à 
vous, qui, à ce qu'il me semble, avez volé son nid 
d'oiseaux. 

Do.v Pedro. — Je veux seulement leur appren- 
dre à chanter et les rendre ensuite à leur proprié- 
taire. 

Bénédict. — Pourvu que leur chant réponde à 
votre langage, sur ma foi, vous aurez honnête- 
ment parlé. 

Don Pkdro. — Madame Béatrice a contre vous 
un sujet de querelle : le gentilhonnne qui a dansé 
avec elle lui a dit que vous parliez fort mal 
d'elle. 

Bénédict. — Oh ! elle m'a maltraité à exaspérer 
une souche! Un chêne, n'eût-il plus eu qu'une seule 
feuille verte,, n'aurait pu s'empêcher de lui ré- 
pondre ; mon masque même commençait à prendre 
vie et à la railler. Elle m'a dit, ne pensant pas 
que ce fût à moi qu'elle parlait, que j'étais le 
boufTon du prince; que j'étais plus ennuyeux 
qu'un jour de grand dégel ; lançant bon mot sur 
bon mot avec une si étonnante dextérité, que j'é- 
tais là devant elle comme l'homme à la cible, avec 
toute une armée tirant sur moi. Elle parle des 
])oignards, et chacun de ses mots assassine; si 
son haleine était aussi terrible que ses queues de 
])hrases, il n'y aurait pas moyen de vi^re près 
d'elle; on la sentirait jusqu'à l'étoile du nord. Je 
ne voudrais pas l'épouser, quand bien même elle 
serait dotée de tous les biens qu'Adam posséda 
avant sa transgression. Elle aurait fait tourner la 
broche à Hercule et elle aurait fendu sa massue 
pour faire le feu. Allons, ne parlons plus d'elle; 
vous découvrirez plus tard que c'est l'infernale 



Até en belle toilette. Plût au ciel que quelque 
savant l'exorcisât, car tant qu'elle restera ici, 
on pourra vivre aussi tranquillement en enfer que 
dans un sanctuaire, en sorte que les gens pécheront 
à dessein , afin de l'éviter en y allant ; car tout ce 
qui est horreur, désordre, agitation, l'accompagne 
véritablement. 

Don Pedro. — Regardez, la voici qui vient. 

Bénédict. — Votre Grâce voudrait-elle m'or- 
donner n'importe quel service au bout du monde ? 
J'irais tout à l'heure aux Antipodes pour le plus 
futile message qu'il vous plairait de me confier; 
j'irais vous chercher un cure-dent jusqu'au der- 
nier pouce de terre de l'Asie; j'irais vous prendre 
la longueur du pied du prêtre Jean , vous cher- 
cher un poil de la barbe du grand Cham ; j'irais 
pour n'importe quelle ambassade chez les Pyg- 
mées plutôt que d'échanger trois mots de conver- 
sation avec cette harpie. Vous n'avez aucun 
moyen de m'employer ? 

Don Pedro. — Aucun, si ce n'est que je désire 
le plaisir de votre compagnie. 

Bénédict, — O Dieu, Monseigneur, que voici 
venir ici un plat que je n'aime pas! je ne puis 
souffrir madame la Langue. {Il sort.) 

Entrent CLAUDIO , BÉATRICE , HERO 
et LEONATO. 

Don Pedro. — Venez, Madame, venez; vous 
avez perdu le cœur du seigneur Bénédict. 

Béatrice. — Il est vrai. Monseigneur, qu'il me 
l'avait prêté pour un temps et je lui en ai payé 
l'intérêt : un cœur double pour un cœur simple ; 
mais, parbleu, il me l'a regagné avec des dés 
pipés ; c'est pourquoi Votre Grâce peut bien dire 
que je l'ai perdu. 

Don Pedro. — Vous l'avez mis dessous. Ma- 
dame, vous l'avez mis dessous. 

Béatrice. — .le ne voudrais pas qu'il en fît au- 
tant de moi, Monseigneur j'aurais In 'p peur de 
devenir une mère de fous. Je vous ai amené le 
comte Claudio, que vous m'aviez envoyé chercher. 

Don Pedro. — Eh bien! qu'y a-t-il, comte? 
pourquoi êtes-vous triste? 

Claudio. — Je ne suis pas triste. Monseigneur. 

Don Pedro. — Quoi, alors? malade? 

Claudio. — Ni malade non plus. Monseigneur. 

Béatrice. — ■ Le comte n'est ni triste , ni ma- 
lade, ni gai, ni bien portant; il eitch'il, le comte, 
civil comme une orange de Sévillc, et quelque peu 
de ce même teint jaloux. 



234 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



Don Pedro. — Sur ma foi. Madame, je crois 
([ue votre description est véridique ; quoique je 
))uisse jurer que s'il est jaloux, sa marotte jalouse 
est insensée. Approche, Claudio. J'ai fait la cour 
en ton nom, et la belle Ilero est conquise; j'ai 
parlé à son père, et j'ai obtenu son consentement; 
indique le jour du mariage et que Dieu te donne 
joie. 

LiîONATo. — Comte, recevez de ma main ma fille, 
et avec elle mes richesses; Sa Grâce a fait le ma- 
riage et toutes les grâces répondent amen. 

BiarRicE. — Parlez, comte, c'est à vous de 
donner la réplique. 

Claudio. — Le silence est le plus parfait hé- 
raut de la joie, et je serais bien peu heureux si 
je pouvais dire combien je le suis. Madame, je 
suis à vous comme vous êtes à moi; je me donne 
moi-même tout entier en retour de vous et l'é- 
change me transporte de plaisir. 

Béatrice. — ^Parlez, cousine; ou, si vous ne le 
pouvez pas, arrêtez sa bouche avec un baiser, et 
ne le laissez pas parler non plus. 

Don Piîdro. — Sur ma foi. Madame, vous avez 
un cœur joyeux. 

Béatrice. — Certes, Monseigneur, et Je l'en re- 
mercie, le pauA're insensé ; il tient toujours le bon 
côté du souci.-— Ma cousine lui dit à l'oreille 
qu'elle le porte dans son cœur. 

Claudio. — C'est précisément ce qu'elle fait, 
cousine 

Béatrice. — Bon Dieu, encore un mariage, s'il 
vous plaît! Ainsi, tous s'unissent les uns après les 
autres, à l'exception de moi seule, pauvre laide- 
ron que je suis. ,Te puis m'asseoir dans un coin et 
crier à tue tète : Hulà, un mari! 

Don Pedro. — Madame Béatrice, je vous en 
trouverai un. 

Béatrice. — .T'aimerais de préférence à en 
avoir un de la fabrique de votre père; est-ce que 
Votre Grâce n'aurait pas un frère qui lui res- 
semble? Votre père fabriquait d'excellents maris, 
si une fille pouvait s'en approcher. 

Don Pedro. — Me voulez-vous, Madame? 

Béatrice. — Non, Monseigneur, à moins que je 
n'eusse un autre mari pour les jours ouvriers; vous 
êtes beaucoup trop splendide pour qu'on puisse 
vous p(irter tous les jours. Mais je supplie Votre 
Grâce de me pardonner : je suis née pour ne dire 
que des gaudrioles et nulle chose d'importance. 

Don I'edro. — Votre silence est ce qui m'offen- 
serait le ])lus, et la gaieté est ce qui vous va le 



mieux; car incontestablement vous êtes née dans 
une heure joyeuse. 

Béatrice. — Non, à coup sûr. Monseigneur, 
car ma mère criait; mais il y avait à ce moment-là 
une étoile qui dansait, et c'est sous cette étoile que 
je suis née. — Mes cousins. Dieu vous donne joie ! 

Leonato. — ^!a nièce, voulez-vous veiller à ces 
choses dont je vous ai parlé ? 

Béatrice. — Je vous prie de m'excuser, mon 
oncle. — Avec la permission de Votre Grâce.... 
{Elle son.) 

Don Pedro. — Sur ma loi, voilà une dame 
d'humeur tout à fait gaie. 

Leonato. — 11 y a peu de l'élément mélanco- 
lique en elle. Monseigneur; elle n'est jamais triste, 
excepté lorsqu'elle dort; et même alors elle n'est 
pas toujours triste, car j'ai entendu ma fille dire 
qu il était souvent arrivé à Béatrice de rêver mal- 
heur et de se réveiller en riant. 

Don Pedro.. — -Elle ne peut souffrir d'entendre 
parler d'un mari? 

Leonato. — En aucune façon; elle déboute de 
leur demande tous les galants par ses railleries. 

Don Pedro. — Elle ferait une excellente femme 
pour Bénédict. 

Leonato. — Oh! Dieu, Monseigneur, au bout 
d'une semaine de mariage, ils seraient devenus 
fous à force de parler. 

Don Peoro. — Comte Claudio, quand comptez- 
vous aller à l'église ? 

Ci AUDIO. — Demain, Monseigneur; les heures 
marchent sur des béquilles tant que l'amour n'en 
a pas fini avec toutes ses cérémonies. 

Leonato. — Non, mon cher fils, pas avant 
lundi, ce qui fait juste sept jours, et ce qui est en- 
core un temps bien court pour que toutes choses 
soient organisées comme je l'entends. 

Don Pedjro. — ■ Voyons, ce long sursis vous fait 
secouer la tète ; mais je vous garantis , Claudio, 
que nous ne passerons pas notre temps d'une 
manière ennuyeuse. Je veux entreprendre pen- 
dant cet intérim un des travaux d'Hercule , 
c'est-à-dire amener entre le sighor Bénédict et 
madame Béatrice une affection haute comme une 
montagne. Je désirerais tout à fait un mariage 
entre eux, et je ne doute pas que je n'y réus.sisse, 
si vous trois vous voulez ]irêter appui aux plans 
que je vous indiquerai. 

Leonato. — Monseigneur, je suis tout à vous, 
quand bien même cela devrait me coûter dix nuits 
de veille. 



ACTE 11, SCENE 1. 



23Î; 



CtAUDio. — Et moi aussi, Monseigneur. 

Don Pedro. — Et vous aussi, cliarniante Hero? 

Hero. — Je remplirai niuiporte quel modeste 
office, Monseigneur, pour aider ma cousine à con- 
quérir un bon mari. 

Don Peubo. — Kt Bénédict n'est pas, à mon 
avis, un liomme à faire un mauvais mari. Je puis, 
en toute connaissance de cause, lui donner ces 
louanges, qu'il est de noble naissance, d'une 
valeur reconnue et d'une honnêteté bien établie. 
.Te vous enseignerai comment vous devez vous y 
prendre pour mettre votre cousine en disposition 
d'aimer Bénédict; et moi, avec l'appui de vous 
deux, je manœuvrerai si bien Bénédict. qu'en dépit 
de son vif esprit et de son cœur dédaigneux, il 
tombera amoureux de Béatrice. Si nous pouvons 
faire cela, Cupidon n'est pas plus longtemps l'ar- 
cher par excellence, sa gloire sera la notie, car 
nous serons les seuls dieux d'amour. Venez avec 
moi, et je vous confierai mon plan. 

(lis sortent.) 



SCENE I]. 

Un autre appiirtenieiit dans la denieine de Leonato. 

Entrent DON JUAN et BORACHIO. 

Don Juan. — C'est ainsi ; le comte Claudio 
épousera la fille de Eeonato. 

BoRACHio. — Oui, Monseigneur; mais je puis 
lui faire obstacle. 

Don Juan. — Toute barrière, tout obstacle, tout 
empêchement cfuelconque sera pour mon humeur 
un vrai remède ; je suis malade du déplaisir qu'il 
me fait éprouver, et toute chose qui se mettra 
au travers de ses sentiments se trouvera de ni- 
veau avec les miens. Comment faire obstacle à ce 
mariage? 

BoKACHio. — Par des moyens qui ne sont pas 
ceux de Thonnêteté, Monseigneur, mais si discrè- 
tement toutefois, qu'aucune déshonnèteté ne pa- 
raîtra en moi. 

Don Juax. — Dis-moi comment, en quelques 
mots. 

BoBACHio. — Je- crois avoii' appris à Votre 
Seigneurie, il y a un an, combien je suis dans les 
bonnes grâces de Marguerite, la dame de compa- 
gnie d'Hero. 



Don Juan. — Je me le ra];pelle. 

BoKiCHio. — Je puis, à n'importe quelle heure 
indue de la nuit, lui donner avis de regarder pai' 
la fenêtre de la chambre de sa maîtresse. 

Don Juan. — Qu'est-ce qu'il y a de vie dans un 
tel projet pour donner la mort à ce mariage? 

BoKACHio. — 11 dépend de vous de préparer le 
poison. Allez trouver le prince, votie frère; ne 
vous gênez pas pour lui dire qu'il a fait tort à son 
honneur en mariant le renommé Claudio, dont 
vous ferez hautement l'éloge, à une catin souillée 
comme Hero. 

Don Juan. — Quelle preuve donnerai-je de cela ? 

BoRACHio. — Une preuve assez forte pour abuser 
le prince, pour torturer Claudio, perdre Hero et 
tuer Leonato. Visez-vous à un autre but que celui- 
là? 

Don Juan. — Rien que pour leur nuire, j'en- 
treprendrai n'importe quoi. 

Borachio. — Eh bien alors trouvez une heure 
convenable pour prendre à l'écart Don Pedro et 
le comte Claudio; dites-leur que vous savez que je 
suis aimé de Hero; affichez une manière de zèle 
pour le prince et pour Claudio , dites que c'est 
l'amour que vous portez à l'honneur de votre 
frère qui a fait ce mariage et votre souci de la 
réputation de son ami qui risque ainsi d'être aco- 
quiné à une fausse pucelle, qui vous poussent à 
révéler ce fait. Ils auront peine à le croire sans 
preuves; olfrez-leur de s'en convaincre eux-mêmes 
par des preuves qui ne consisteront en rien moins 
qu'à me voir à la fenêtre de sa chambre, à m'en- 
tendre nommer Marguerite, Hero ; et à entendi e 
Marguerite me nommer Claudio. Amenez-les voir 
ce spectacle la nuit même qui devra précéder le 
mariage projeté; car en même temps j'arrangerai 
si bien les choses que Hero se trouvera absente; 
et sa déloyauté paraîtra si évidente, que la ja- 
lousie prendra ses soupçons pour des certitudes, 
et que tous leurs projets seront renversés. 

Don Juax. — Que ce plan ait la malfaisante 
issue qu'il voudra, je l'exécuterai. Sois habile à le 
mettre en œuvre, et ta récompense sera de mille 
ducats. 

Borachio. — Soyez ferme dans votre accusa- 
tion, et ma ruse ne me fera pas déshonneur. 

Don Juan. — Je vais aller m'informer immé- 
diatement du jour de leur mariage. 

{Ils sortent. ) 



236 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



SCENE m. 

Le jardin de Leonjtu 
Entre BÉNÉDICT, puis un page le .suivant. 

Bknédict. — Page! 

Liî PAGE. — Signor? 

BÉNÉDICT. — Il y a un livre sur la fenêtre de 
ma chambre, porte-le-moi ici dans le jardin. 

Le page. — Je suis déjà ici, signor. 

Béxédict. — Je sais cela; mais je voudrais que 
tu fusses déjà parti et revenu. {Sort le page.) Je 
m'étonne qu'un homme qui voit combien est 
insensé un autre homme qui confie à l'amour la 
direction de sa conduite, consente, après qu'il a ri 
des cieuses billevesées des autres, à devenir le 
thème de ses jiropi-es railleries en tombant amou- 
reux, et Claudio est un de ces hommes. J'ai vu un 
temps où la seule musique qu'il aimât était le tam- 
bour et le fifre, et maintenant il préférerait en- 
tendre le tambourin et le flageolet ; j'ai vu un temps 
où il aurait fait vingt milles à jiied pour voir une 
bonne armure, et maintenant il restera dix nuits 
éveillé pour dessiner la façon d'un nouveau pour- 
point. Il avait coutume de parler simplement et en 
termes allant droit à leur but, comme un honnête 
homme et un soldat, et maintenant voilà qu'il est 
devenu grammairien ; ses mots, dont chacun fait un 
étrange ingrédient, composent un ragoût des plus 
fantastiques. Est-il possible que je sois jamais 
transformé ainsi et que je voie avec les mêmes 
yeux? Je ne pourrais le dire, je ne ])ense pas ce- 
])endant. Je ne jurerais pas (jue l'amour ne puisse 
me transformer en huître, m:iis je fais serment 
qu'il ne fera jamais de moi un tel insensé avant 
d'avoir préalablement fait de moi une huîlre. Cette 
femme est jolie, je ne m'en porte pas moins bien ; 
cette autre est sage, je ne m'en porte pas moins 
bien ; cette autre est vertueuse, je ne ni''en porte 
pas moins liien ; mais jusqu'à ce que toutes les 
grâces soient réunies dans une même femme, une 
femme n'obtiendra jamais mes bonnes giàces. Elle 
sera riche, c'est certain ; sage, ou je n'en veux 
pas; vertueuse, ou je ne la marchanderai jamais; 
belle, ou je ne la regarderai jamais; douce, ou elle 
ne m'approchera pas; noble, ou je ne la prendrai 
pas, fût-elle un ange; agréable causeuse, excel- 
lente nmsicieniie, et quant à sa chevelure, elle 
sera de la couleur qu'il plaira au ciel. Oh! le 



prince et monsieur l'Amour avec lui ! je vais me 
cacher sous ce berceau. (7/ se retire à Vécart.) 

Entrent DON PEDRO, UEONATO, CLAUDIO, 
puis BALTHAZAR et des musiciens. 

Don Pedro. — Eh bien, entendrons-nous cette 
musique ? 

Claudio. — Certes, mon bon seigneur. Comme 
le soir est tranquille ! on dirait qu'il fait taire tout 
bruit pour mieux accueillir l'harmonie. 

Don Pedro, bas à Claudio. — 'Voyez-vous oîi 
s'est caché Bénédict? 

Claudio. — Oh! très-bien, IMonseigneur ; la 
musique une fois finie, ce renard découvert ne 
nous coûtera guère à prendre. 

DoM Pedro. — Approchez, Balthazar; nous en- 
tendrons encoi-e volontiers cette chanson. 

Balthazar. — Oh! mon bon seigneur, ne forcez 
pas une si mauvaise voix à calomnier la musique 
une seconde fois. 

Don Pedro. — C'est toujours l'habitude du 
talent vrai de dissimuler sous un masque sa propre 
perfection. Je t'en prie, chante; ne me force pas 
à te faire la cour plus longtemjis. 

Balthazar. — Puisque vous parlez de faiie la 
cour,je chanterai; car plus d'un galant commence 
sa cour à telle qu'il en juge indigne; et cependant 
il la flatte, et cependant il lui jure qu'il l'aime. 

Don Pedro. — Allons, je t'en prie, avance; ou 
si tu veux continuer tes raisonnements, mets-les 
en notes. 

Balthazar. — Bon, mais notez bien ceci avant 
d'écouter mes notes ; il n'y a pas une seule de mes 
i notes qui vaille la peine d'être notée. 
j Don Pk.dro. — Vraiment, il parle comme un 
papier à musique ; des notes, des notes, et en résumé 
rien que du son. [La musiijue joue.) 

! Bk.nédict, à part. — Oh! l'air divin! Déjà son 
àme en est ravie! N'est-il pas étrange que des 
I boyaux de mouton puissent transporter ainsi les 
' allies hors des corps? bien; lorsque ça sera fini, 
faites-moi passer la sébille pourque j'y mette ma 
monnaie. 

BALTHAZAR, chantant. 

Ne soupirez plus, Mesdames, ne soupirez plus ; 
Les hommes furent toujours des trompeurs; 
Un pied sur le rivage et l'autre dans la mer; 
Jamais constants à une seule chose : 

Donc ne soupirez plus, 
Slais laissez-les aller 




Béatrice. Contre ma volonté , je suis envoyée pour vous avertir di 
^=3 BÉsÉDicT BeLe Béatrice, je vous remercie pour vos peines 

(Acte II, se. m.) 



238 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



Et soyez gaies et d'heureuse humeur, 
Convertissant tous vos accents de douleur 
En un traderi, deri; traderi, dera. 

Ne chantez plus jamais les couplets 
De complaintes si maussades et si pénibles : 
La fraude des hommes l'ut toujours la même, 
Depuis que, pour la première fois, le printemps 
eut des feuilles. 

Donc ne soupirez plus. 

Mais laissez-les aller 

Et soyez gaies et d'heureuse humeur. 

Convertissant tous vos accents de douleur 

En un traderi, deri; traderi, dera. 

Don Pedro. — Sur ma foi, voilà une bonne 
chanson. 

Balthazaii. — Et un mauvais ciinntcur, Mon- 
seigneur. 

Don Pedro. — Mais non, mais non, vraiment; 
tu chantes très-suffisamment bien pour une fois 
en passant. 

BÉiN'ÉDicï, à part. — Si c'eût été un chien qui 
eût ainsi hurle, on l'aurait pendu, et fasse le ciel 
que sa mauvaise voix ne présage pas quelque 
malheur; j'aurais autant aimé entendre l'oiseau de 
nuit, c[uelque désastre qu'il annonçât. 

Don Pedro, à Cluudio. — Oui, parbleu ! — En- 
tends-tu, Balthazar; organise-nous, je t'en prie, un 
peu de bonne musique; car demain soir, nous vou- 
lons faire entendre une sérénade sous la fenêtre de 
madame Heio. 

Balïhazak. — La meilleure que je pourrai, 
Monseigneur. 

Don Peduo. — C'est cela. Adieu. [Sortent Bal- 
thazar elles musicieiis.)\enez ici, Leonato. Qu'est- 
ce que vous me disiez donc aujourd'hui? Que 
votre nièce Béatrice était amoureuse du signor 
Bénédict? 

Claudio. — Oh oui! [A part ^ à Don Pedro.') 
Avancez doucement, doucement; l'oiseau est posé. 
[Haut.) Je n'aurais jamais cru que cette dame ]Hit 
aimer un homme quelconque. 

Leonato. — :- Ni moi non plus; mais ce qu'il y a 
de tout à fait extraordinaire, c'est qu'elle raffole 
ainsi du signor Bénédict, que ])ar toutes ses dé- 
monstrations extérieures, elle semblait abhorrer. 
Bénédict, à part. — Est-ce possible? Est-ce 
que le vent souffle de ce coté? 

Leonato. — Sur ma foi. Monseigneur, je ne 



saurais vous dire ce qu'il en faut penser; mais 
qu'elle l'aime de cette affection enragée, voilà qui 
dépasse toutes mes suppositions. 

Don Pedro. — Peut-être qu'elle ne fait que 
semblant de l'aimer. 

Claudio. — Vrai, cela est probable. 

Leonato. — Semblant! ô ciel! alors il n'y eût 
jamais un semblant de passion qui approchât au- 
tant de la passion réelle que celui qu'elle montie. 

Don Pedro. — Bah! quelles marques de passion 
donne-t-elle? 

Claudio, à part. — Amorcez bien l'hameçon , 
ce poisson mordra. 

Leonato. — Quelles marques. Monseigneur! 
elle va vous rester assise.... [à Claudio) vous 
avez entendu ma iille vous dire comment? 

Claudio. — Oui, en vérité. 

Don Pedro. — Comment, comment cela, je 
vous prie? Vous ni'étonnez; j'aurais cru que son 
esprit se serait montré invincible à tous les assauts 
de l'affection. 

Leonato. — Je l'aurais juré, moi aussi, Mon- 
seigneur, surtout aux assauts de Bénédict. 

Bénédict, à part. — J'aurais pris la chose pour 
une piperie, si elle n'était pas dite par le bon- 
homme à la barbe blanche ; mais pour sur l'es- 
pièglerie ne peut se cacher sous un si respectable 
aspect. 

Claudio, bas à Don Pedro et à Leonato. — Il à 
mordu ; enlevez. 

Don Pedro. — A-t-elle fait connaître son affec- 
tion à Bénédict? 

■ Leonato. — Non, et elle jure qu'elle ne la lui 
fera jamais connaître; c'est là son tourment. 

Claudio. — C'est en effet vrai; votre fille dit de 
même, k Puis-je, dit-elle, lui écrire que je l'aime, 
moi qui l'ai si souvent accueilli de mes dédains? » 

Leonato. — C'est ce qu'elle dit quand elle 
commence à lui écrire; car elle va se lever vingt 
fois par nuit, et rester assise en chemise jusqu'à ce 
qu'elle ait écrit toute une feuille de papier grande 
comme un drap de lit; — ma fille nous dit tout. 

Claudio. — Oh ! puisque vous parlez de feuille 
do papier grande comme un drap de lit, je me 
rappelle une bonne histoire que votre fille nous a 
racontée. 

Leonato. — Oh ! oui, comment, lorsqu'elle l'eut 
écrite et qu'elle la relisait, elle trouva les noms de 
Béatrice et de Bénédict accolés sous ce même 
drap. 

Claudio. — Précisément; 



ACTE II, SCENE III. 



239 



Leonato. — Oh ! elle déchira la lettre en mille 
petits morceaux grands comme des liards, se re- 
prochant d'avoir été assez immodeste pour écrire 
à quelqu'un qui, elle le savait, se moquerait d'elle : 
' Je mesure ses disjiositions sur les miennes, dit- 
elle, car s'il m'écrivait, je me moquerais de lui; 
oui, quoique je l'aime, je m'en moquerais. » 

Claudio. — Et alors, elle tombe à genoux, 
pleure, sanglote, frappe sa poitrine, arrache ses 
cheveux, prie, crie : « O mon aimable Bénédict ! 
le ciel me donne la résignation ! » 

Leonato. — Oui, c'est ce qu'elle fait, à ce que 
rapporte ma fille, et la violence de son affection 
!a subjugue àtel])oint, que ma fille ciaint quelque- 
fois qu'elle ne se porte contre elle-même à quelque 
acte désespéré ; c'est la pure vérité. 

Don Pedbo. — Il serait bon que Bénédict apprit 
son amour par quelque autre, puisqu'elle ne veut 
pas le lui découvrir elle-même. 

Claudio. — A quelle fin? 11 n'en ferait qu'un 
jeu et tourmenterait encore davantage la pauvre 
dame. 

Don Pedko. — S'il faisait cela, ce serait pain 
bénit de le pendre; c'est une dame singulièrement 
aimable, et vertueuse au-dessus de tout soupçon. 

Claudio. — Et d'une étonnante sagesse. 

Don Pedro. — Sage en toutes choses, excepté 
dans l'amour qu'elle porte à Bénédict. 

Leonato. — Oh, Monseigneur, lorsque la sagesse 
et la passion se combattent chez un être si sensible, 
nous avons dix preuves contre une que la victoire 
reste à la passion. J'en suis affligé pour elle, et à 
juste titre, puisque je suis son oncle et son tuteur. 

Don Pedko. — Je voudrais que ce fût moi 
qu'elle eût honoré de cette passion; j'aurais mis 
de coté toutes considérations et j'en aurais fait la 
moitié de moi-même. Je vous prie, parlez-en à 
Bénédict, et sachons ce qu'il en dira. 

Leonato. — Pensez-vous qu'il fût bon de le 
faire? 

Claudio. — Hero pense qu'elle ne peut man- 
quer de mourir de toute façon, car elle répète 
qu'elle mourra s'il ne l'aime pas, et qu'elle mourra 
plutôt que de lui faire connaître son amour, et 
qu'elle mourra s'il lui fait la cour, plutôt que de 
renoncer d'un brin à ses rebuffades accoutumées. 

Don Pedro. — Elle f:iit bien; si elle lui offrait 
son amour, il est très-possible qu'il la méprisât; 
car notre homme, comme vous le savez tous, a un 
esprit très-dédaigneux. 

Claudio. — C'est un homme très comme il faut. 



Don Pedro. — Il a, en effet, un très-heureux 
extérieur. 

Claudio. — Oui pardieu, et à mon avis, il est 
extrêmement sensé. 

Don Pedro. — 11 laisse, en effet, échapper 
çà et là quelques étincelles que l'on pourrait 
nommer esprit. 

Leonato. — F,t je le tiens pour vaillant. 

Don Pedro. — Vaillant comme Hector, je vous 
assure; et dans sa manièred'arranijer les querelles, 
on peut dire qu'il est extrêmement sage; car, ou 
bien il les évite avec une grande discrétion, ou 
bien il s'en tire avec une ciainte toute chrétienne. 

Leonato. — S'il craint Dieu, il doit nécessai- 
rement garder la paix ; ou bien s'il lui arrive de 
la rompre, il doit engager querelle avec crainte 
et tremblement. 

Don Pedro. — F.t ainsi fait-il ; car notre homme 
craint Dieu plus qu'on ne pourrait le croire à 
entendre les énormes plaisanteries qu'il lui arrive 
de commettre. Rla foi ! je suis désolé pour votre 
nièce. Chercherons-nous Bénédict, et l'informe- 
rons-nous de l'amour de Béatrice? 

Claudio. — Ne lui en parlez jamais, Monsei- 
gneur; qu'on donne à Béatrice le bon conseil de 
l'oublier. 

Leonato. — Quant à cela, c'est impossible; 
elle s'arracherait plutôt le cœur. 

Don Pedro. — Bien; nous en apprendrons plus 
long là-dessus par votre fille; laissez refroidir cela, 
en attendant. J'aime beaucoup Bénédict et je vou- 
drais qu'il passât modestement son examen de 
conscience et vit combien il est indigne d'une si 
excellente dame. 

Leonato. — Monseigneur, voulez-vous venir? 
le dîner est prêt. 

Claudio, bns à Don Pedro et a Leonato. — Si , 
après cela, il ne raffole pas d'elle, je ne me per- 
mettrai jamais plus de compter sur rien. 

Don Pedro , à part, h Leonato. — Qu'on tende 
le même filet à Béatrice ; cela doit être l'affaire 
de votre fille et de ses dames de compagnie. La 
pièce sera complète lorsqu'ils croiront à la passion 
l'un de l'aulre, sans qu'il en soit rien; c'est là 
la scène que je voudrais voir, une scène cjui se 
])assera entièrement en pantomime. Envoyons-la 
le chercher pour dîner. {Ils sortent.) 

BÉNÉDICT sort du bosquet. 

Bénédict. — Cela ne peut pas être une plaisan- 
terie ; la conférence était sérieuse. Ils connaissent 



240 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



par Hero la vérité. Ils paraissent plaindre la dame; 
il semble que sa passion soit extrême.... Elle 
m'aime!... Eh bien! mais, cette affection doit 
être payée de retour. Je sais maintenant quels re- 
proches on me fait; ils disent que je me com- 
porterai orguei leusement si je m'aperçois qu'elle 
m'aime; ils disent aussi qu'elle mourra plutôt que 
de me donner aucun signe d'affection. Je n'ai 
jamais pensé à me marier; je ne dois pas paraître 
orgueilleux. Heureux ceux qui peuvent entendre 
les criti(|ues qu'on fait de leurs défauts et qui sont 
ainsi mis à même de les corriger. Ils disent que la 
dame est belle; c'est une véiité, et je puis en ren- 
dre témoignage ; qu'elle est vertueuse, et je ne puis 
le nier; qu'elle est sensée, e-xcepté dans l'amour 
qu'elle me porte, et, par ma foi, si ce n'est pas 
une nouvelle preuve d'esprit qu'elle donne là, ce 
n'est pas non plus un bien grand argument contre 
sa folie, car je vais devenir horriblement amou- 
reux d'elle. Il pourra se faire qu'on me lance sur 
le dos quelques vieux sarcasmes et quelques vieux 
traits d'esprit de ma façon; je me suis si long- 
temps moqué du mariage! Mais, est-ce que l'ap- 
pétit ne change pas? Un homme aime dans sa 
jeunesse la nourriture qu'il ne peut souffrir plus 
tard. Est-ce que des quolibets, des sentences et 
toutes les boules de papier lancées par un cerveau 
en gaieté peuvent empêcher un homme de suivre 
la voie qui lui convient? Non, il faut que la lerie 
soit peuplée. Lor.sque je disais que je mourrais 
garçon, c'est que je croyais mourir avant d'être 



marié.... 'Voici venir Béatrice ; par le jour, c'est 
une belle dame; j'aperçois déjà en elle quelques 
marques d'amour. 

Entre BÉATRICE. 

Béatrice. — Contre ma volonté, je suis envoyée 
pour vous avertir de venir dîner. 

Bénédict. — Belle Béatrice, je vous remercie 
pour vos peines. 

Béatrice. — Je n'ai pas pris plus de peine pour 
mériter ces remercîments, que vous n'en prenez 
vous-même pour me remercier; si cela m'avait 
été pénible, je ne serais pas venue. 

Békédict. — Alors, c'est plaisir que vous a fait 
ce message? 

Béatrice. — Oui, à peu près autant de plaisir 
que vous en auriez à mettre la pointe d'un cou- 
teau dans le cou d'une grue. Vous n'avez pas ap- 
pttit, signor; bonjour, alors. 

{Elle sort.) 

Bénédict. — Ah ! ah ! o Contre ma volonté, je 
suis envoyée pour vous avertir de venir diner. i 
Il y a dans ces mots un double sens. « Je n'ai pas 
pris plus de peine pour mériter ces remercîments, 
que vous n'en prenez vous-même pour me remer- 
cier. » Cela équivaut à dire : o Quelques peines 
que je prenne pour vous, elles me sont aussi fa- 
ciles que des remercîments. » Si je n'ai pas com- 
passion d'elle, je ne suis qu'un vilain; si je ne 
l'aime pas, je ne suis qu'un juif. Je vais aller nie 
procurer son portrait. {Il sort.) 



ACTE III. 



SCENE PREMIÈRE. 

Le jiir.lm lie Lenniit... 

Entrviu HERO, JIARGUEKITE et URSULE. 

Hero. — Ma bonne Maiguerite, cours vite au 
salon; tu y trouveras ma cousine Béatrice causant 
avec le prince et Claudio; chuchote-lui dans l'o- 
Feille que nous nous pronienons dans le jardin, 



Ursule et moi, et que toute notre conversation 
roule sur elle; dis-lui que tu nous as entendues par 
surprise, et invite-la à venir se cacher dans le ber- 
ceau touffu dont les chèvrefeuilles refusent l'en- 
trée au soleil qui les a nourris, pareils à ces fa- 
voris que la faveur des princes a rendus trop fiers ' 
et qui élèvent leur orgueil contre le pouvoir 
même qui l'a créé; qu'elle s'y cache pour écouter 
notre conversation. Voilà l'olfice dont je te 



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is appelons « merveilles » ce qu'il y a de plus admirable 
la nature , dans les sciences, dans l'industrie , dans les 
dans rhistoire, dans l'homme, dans tout ce qui est digne 
:re intérêt en dehors de nous et en nous-même. 
luis les métamorphoses de la petite graine en fleur ou de 
:nille en papillon jusqu'aux évolutions sublimes des astres, 
eQ de beautés à contempler, à admirer, à essayer de com- 
re dans l'immense panorama de la nature ! 
ms les premières observations de quelques hommes de 
dans l'antiquité, jusqu'aux prodigieuses découvertes, nées 
,ons nos yeux, applications de la vapeur, de l'électricité, 
la chimie, que d'admirables éclairs de l'intelligence hu- 
, que de conquêtes glorieuses sur l'ignorance ! 
s l'industrie, comment ne pas admirer tant de nombreux 
jnages de la puissance humaine en lutte avec la nature, 
j'on la suive cherchant l'or, le fer, la bouille dans les en- 
s de la terre, soit qu'on la cont mple à l'œuvre dans ces 
lises éblouissantes, dans ces ruches laborieuses, usines et 
ues, où, nuit et jour, des essaims d'hommes font subir à la 
•eles tran-formalions nécessaires à l'accroissement de notre 
itre, de nos forces, et au perfectionnement de nos moyens 
)n. 

! pelles merveilles que ces chefs-d'œuvre des arts, peinture, 
ure, architecture, musique ou poésie, dont les inspirations 



variées sont pour nous l'intarissable soui-ce de surprises si char- 
mantes et de si doux rapprochements! 

Laissons-nous aller, simplement, naturellement, aux délicieux 
enchantements qui raj^onnent de toutes ces magnificences de 
l'univers, de toutes ces beautés et de tous ces progrès de la civi-~ 
lisation, qui nous font aimer le don de la vie. 

N'est-ce pas d'ailleurs au moment oîi, grâce à l'accroissemerjt 
rapide des écoles et des cours publics, un grand nombre d'in- 
telligences s'entr'ouvrent à la curiosité d'apprendre, qu'il est 
opportun et utile de montrer l^-s pentes agréables et faciles qui 
condui::ent aux premières études des sciences et des arts? La 
raison suffira pour enseigner ensuite que des efforts plus sérieux 
deviendront nécessaires lorsque le goût, une fois né, aura com- 
muniqué aux esprits la persévérance et l'énergie d'application 
sans lesquelles on ne saurait s'approprier ime instruction solide 
et suffisamment complète. 

Voilà le but que nous nous proposons d'atteindre par cette 
série d'ouvrages dont nous avons commencé la publication; voilà 
ce que veut exprimer, annoncer et conseiller notre titre; voilà la 
conviction et l'espéran.'e que partagent les professeurs, les sa- 
vants, les littérateurs cpii se sont groupés autour de nous, animés 
qu'ils sont, ainsi que nous, du désir de seconder l'heureux mou- 
vement qui porte aujourd'hui toutes les classes de la société vers 
l'instruction. 

ÉDOUAED CHARTON- 



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tes par Lancelot. 

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ignettes par H. Catenacci. 

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Les grandes Pèches, par Victor Meunier. 1 volume illustré. 

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Depuis longtemps déjà on a publié avec une religieuse exactitude, en y appli- 
quant les procédés de la plus sévère critique, en remontant aux sources les plus 
sûres, en fouillant toutes les bibliolbèques et coUalionnant tous les manuscrits, 
non-seulement les chefs-d'œuvre des grands génies de la Grèce et de Kome, 
mais les ouvrages, quels qu'ils soient, de l'antiquité, qui sont parvenus jusqu'à 
nous. A ce mérite fondamental, de la pureté du lexte, constitué à l'aide de tous 
les documents, de toaies les ressources que le temps a épargnés, on a joint un 
riche appareil de secours de tuuL genre : variantes, commentaires, tables et 
lexiques, tout ce qui peut éclairer chaque auteur en particulier et l'histoiie de 
la langue en général. En voyant cette luuablf sollicitude dont les langues an- 
ciennes sont l'objet, on peut s'étonner que jusqu'ici, à part quelques mémorables 
exceptions, les écrits de nos grands écrivains n'aient pas été. jugés dignes de ce 
même respect attentif et scrupuleux, et qu'on ne les ail pas entourés de tous les 
secours propres à en faciliter, à en féconder l'étude. Képarer cette omission, tel 
est le but que nous nous proposons. 

Pour la pur.'ié,rn)légrité parfaite, l'authenticité du texte, aucun soin ne nous 
paraît superflu, aucun scrupule trop minutieux. Les écrivains dn dix-septième 
siècle, et c'est par les plus éminenls d'entre eux que nous avons commencé notre 
publication, sont déjà pour nous des anciens. Leur langue est assez voisine de la 
nôtre pour que nous l'entendions presque toujours et radmiriona sans effort. 
Mais déjà elle diffère trop de celle qui se parle et s'écrit aujourd'hui; le peuple, et 
plus encore peut-être la société polie, l'ont trop désapprise pour qu'on puisse en- 
core dire que nous la sachions par l'usage. Pour la reproduire sans altération, il 
ne suffit point que l'éditeur s'en rapporte à sa pra'ique quotidienne, à son instinct 
du langage : il faut, au contraire, qu'il se défie d'autant plus de lui-même, que les 
nombreuses analogies, mêlées aux dififérences de la langue d'à présent et de 
celle d'alors, le placent sur une pente glissante et l'exposent sans cesse à la ten- 
tation d'effacer ces dernières. C'est peut-être là la cause principale des altérations 
qu'a subies le texte de nos grands écrivains. C'est contre elle surtout que nous 
nous tenons en garde. En ce qui touche l'œuvre même des auteurs, le fond comme 
la forme de leurs écrits, notre devise est : He^^e-ct absolu et sévère p.déîité. 

Quant à la seconde partie de la tâche, aux noies, aux secours, aux moyens 
d'étude qui accompagnent le texte des auteurs, deux mots peuvent résumer nos 
intentions et la nature du travail : Utilité pratique et sobriété. D'une part, rien 
n'est omis de ce qui peut aider à mieux comprendre et connaître l'auteur^ rien de 
ce qui peut en faciliter l'étude, cl permciue d'en tirer parti, soit pour les re- 
cherches historiques et littéraires, soit pour dresser ce que nous pouvons appeler 
ia statistique de notre langue, et pour en montrer les variations, en dégager la 
grammaire, la constitution véritable, de tout ce que les grammairiens y ont cru 
voir ou introduit d'arbitraire et d'artificiel. 

Pour que la collection ait de l'unité, que toutes les parties de ce vaste ensemble 



soient conçues et exécutées sur un même plan, que l'esprit de l'entre^ 
partoutet constamment le même, nous avons demandé à M. Ad. Regni^Tt 
de l'Institut, et obtenu de lui, qu'il se chargeât de la diriger. 

Nous ne nous arrêierons pas longuement ici aux détails du plag^i 
adopté, et nous ne ferons qu'indiquer en peu de mots des divers gecomv 
tages qu'offrent ces éditions nouvelles des grauds écrivains de la France. 

Leur principal mérite, nous le répétons, est \a fidéliié du texte, qnii 
les meilleures éditions données par l'auteur, ou, quand l'auteur n'a pas! 
édité ses œuvres, est pris aux sources les plus authentiques et les plua^ 
confiance. 

Au texte adopté ou ainsi constitué, on joint les variantes, toutes sans * 
pour les écrivains principaux; pour les autres, un choix sera fait ar» 

Au bas des pages sont placées des notes explicatives qui éclaircisaei 
qui peul arrêter un lecteur d'un esprit cultivé. 

Après la pureté et Tintelligence du texte, c'est l'histoire de la langue 
le grand iniérèt de la collection. Nous marcherons dans la voie que noua 
l'Académie française en proposant pour sujets de prix un lexique de MoU- 
lexique de Corneille. A chaque auteur sera joint un relevé, par ordre 
tique, des mois, des tours et des locutions qui lui sont propres, soit tl h 
soit à son époque, et en outre de tout ce qui peut servir à éclairer le WBt 
l'origine de nos idioiismes les plus remarquables. La réunion de ces leifl 
mera un tableau fidèle des variations de la langue littéraire et du bo 
et chacun d'eux en particulier montrera, par la comparaison avec la 1& 
nous parlons et écrivons aujourd'hui, l'empreinte qu'ont laissée sur notf 
les divers génies qui l'ont illusiré. 

Des tables analytiques exactes et complètes, contenant les noms propi 
plus les noms communs relatifs à des usages, des institutions, etc., & 
les recherches. 

Des notices biographiques aideront à mieux apprécier les écrits dsiçh 
teur, en les plaçant dans leur vrai jour et à leur vrai moment, 

Outre cela, en tête de chaque ouvrage de prose ou de poésie, dela^ 
moins, de rapides sommaires en feront l'histoire, et, s'il y a lieu, poiffl 
de théâtre, par exemple, la suivront jusqu'à nos jours. 

Des notices bibliographiques et critiques, composées avec le pluç gw 
indiqueront, pour chaque auteur, les manuscrits et autographes existant 
bibliothèques publiques ou privées, les copies authentiques, et les éditions 
surtout celles qui ont été publiées par l'auteur, ou de son vivant, oup60' 
après sa mort. 

Enfin, nous joindrons au texte des portraits, des fac-similé, et, qaand 
lieu, des gravures diverses. 



OUVRAGES EN VENTE ET EN PREPARATION *. 



EN VENTE : 

CornelUe (P.) : OEuvres, nouvelle édition revue par M. Ch. Marly-Lavcaux. 

Tomes I k X. 1,'édition formera lïvol. Prix de chaque vol. 7 fr. 50 c. 

Halberbe : OEuures, roiiv. édii. revue par M. Ludovic Lalanc. 5 vol. etalhum 

(les quatre premiers volumes sont en vente). 37 fr. 50 c. 

Prix de chaque volume séparément, 7 fr. 50 c. I/alhuni séparément, S fr. 

Baolne 'Jean; : OEuvres, nouv. cd revue par M. Paul Mesnard. 1,'éJiiion formera 

7 vol. I.rs tumes I, Il et III sont en vcnle. Prix de chaque vol. 7 fr. 50 c. 

Sévigné (Wmî de : Lettres de Mme de Séoigné, de sa famille ot ;de ses amis, 

reciicillies et ounouics par M. Monmeiqué, m<'mbre de l'iaslilut. Tome» I à XI. 

L'édition foiuera 14 vol. Prix do chaque volume. 7 fr. 60 c. 



ta Bruyère : Œuores, nouv. édition, revue par M. G. Sorvois. L'édlfion 
3 vol. Le tome I est en vente. Prix de cliaque volume. 

EN PRÉPARATION ; 
Molière, parM.É. Soulié. 
Boileaa. par M. Caboche. 
La Fontaine, par H. Julien Girard. 
La Ro befoncanld, par M. D. L. Gilbert, 
RegQjrd, pat M. V. Fournel. 
ReU Hém. dn cardinal de), par M. Sommer. 

MM. les souscripteurs recevront gratuitement avec le dernier ïo 

chaque autour pour leifNOl ils auront souscrit, les puiir»il8, c«ri«», V 

siijiile qui pourront être joints à ses oauvrei. 



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13U2 — Imprimerie générale de Ch. Lahure, ruo de Fleurus, 9, a Fans. 




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TRADUITES 

PAR ÊMJLE MONTÊGUT 

T m s -m C H E M E N T IL L'U S T RÉ:E S 

ET pvs.hnms: 

PAR LIVRAISONS A 10 CEHTIIES 



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L'OUVRAGE COMPLET FORMERA ENVIRON 200 LIVRAISONS 

Il paraît une livraison par semaine depuis le 16 mars 1866 



Sluilccspoare est un de ces génies qui appartiennent à l'humanité tout entière. Ils 
franchissent les limites d'idiome et de nationalité. Il faut que leur œuvre soit lue dans 
tous les pays et, dans chaque pays, par le plus grand nombre possible de lecteurs. 

C'est sous l'empluc de celte idée qu'est publiée la présente édition. 

La traduction est due à l'auteur de remarquables travaux sur Shakespeare, à M. Emile 
Montégut, qui a le double avantage d'être un écrivain de grand talent dans sa langue 
maternelle en mémo temps qu'un des hommes connaissant le mieux en France la langu<; 
et le génie anglais. 

Les illustrations, empruntées à l'Angleterre, ont fait l'immense succès de l'édition qui 
se publie à Londres en ce lîioment. Elles sont exécutées avec une, viveiinteMigieBce du génie 
siuikcspoarlcn , et plus l'édition avance, plus on s'efforce de leur donner de perfection. 

Le prix et le mode de publication mettent l'édition française à la portée des bourses 
les plus modestes. 



ACTE II, SCENE II. 



241 




Ursdle, has a Hero. Elle est engluée , je vous en réponds, M:t( 
Herô, bas à Ursule. Si cela se trouve vrai, il faudra convenir q 
ns avec des flèches, les autres avec des trappes. {Elles sortent.) 
BÉATRICE. Les oreilles me brûlent. Est-ce que cela peut être vrai 



l'avons prise au piège, 
est affaire de hasard. Cupidon tue les 



(Acte III, se. I.) 



charge; acquitte-t'en à ton honneur et laisse-nous 
seules. 

Marguerite. — Je vais la faire accourir immé- 
diatement, je vous le promets. [Elle sort.) 

Hero. — Maintenant, Ursule, aussitôt que Béa- 
trice sera venue, jjendant que nous monterons et 
descendrons cette allée, notre conversation devra 
rouler exclusivement sur Bénédict. Dès que je le 
nommerai, ton rôle sera de le louer plus que ja- 
mais homme ne l'a mérité; le mien sera de t'ap- 
prendre que Bénédict se meurt d'amour pour 
Béatrice. La flèche adroite du petit Cupidon est 
faite de telle sorte qu'elle blesse rien que par un 
mot dit en l'air. Maintenant, commençons, car 
voici Béatrice qui glisse contre terre comme un 
vanneau ])our entendre notre conversation. 



Entre BEATRICE, qui 



cache dans le berceau. 



Ursule. — I.a pèche la plus amusante est celle 
où l'on voit le poisson couper avec ses nageoires 
d'or le fleuve d'argent et dévorer gloutonnement 
le perfide hameçon. C'est là la pêche que nous en- 
treprenons pour Béatrice qui vient de s'enfouir à 
l'instant sous ce dais de chèvreveuille. Ne craignez 
pas que je manque mon rôle dans notre dialogue. 

Hero. — Alors, approchons, afin que son oreille 
ne perde rien de la fausse et douce amorce que 
nous lui préparons. {Elles s'approchent du ber- 
ceau.) Non, vraiment, Ursule, elle est trop dédai- 
gneuse; son humeur, je t'assure, est aussi inso- 
ciable et aussi sauvage que celle des faucons de 
rocher. 



31 



I — 31 



242 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



Ursitle. — Mais êtes-vous sûre que Bénédict 
«ime si éperdunient Béatrice? 

Hebo. — C'est là ce qu'affirment le prince et 
mon fiancé. 

Ursule. — Et vous ont-ils chargée de le lui 
dire, Madame? 

Hero. — Ils m'ont suppliée de l'en informer ; 
mais je les ai persuadés, s'ils aimaient Bénédict, 
de lui recommander de lutter contre son affection 
et de ne jamais la laisser connaître à Béatrice. 

Ursule. - — Pourquoi avez-\oi!S fait cela? Est- 
ce que le gentilhomme ne mérite pas une couche 
aussi fortunée qu'aucune où puisse jamais reposer 
Béatrice? 

Hero. • — Oh! Dieu d'amour! je sais qu'il mé- 
rite autant qu'il puisse être accordé à un homme; 
mais la nature n'a jamais taillé un cœur de femme 
dans une étoffe plus orgueilleuse que celui de 
Béatrice; le dédain et le sarcasme jouent et pé- 
tillent dans ses yeux qui méprisent tout ce qu'ils 
regardent, et son esprit s'estime si luuit que, 
pour elle, toute autre chose est sans importance : 
elle ne peut aimer, ni seulement concevoir une 
ombre d'amour ou une envie d'aimer, tant elle 
est éprise d'elle-même. 

Ursule. — Vrai , je pense comme vous ; et, à 
coup sur, il ne serait pas bon de lui faire connaî- 
tre l'amour de Bénédict, car elle en ferait une 
dérision. 

Hero. — Tu as bien raison. Je n'ai jamais connu 
d'homme, si sage, si noble, si jeune, si beau fiit- 
il, qu'elle n'ait pris plaisir à juger tout de travers. 
S'il a une belle figure, elle jurera que le gentil- 
homme pourrait passer pour sa sœur; s'il est 
hnm, elle dira que la nature, voulant dessiner 
un bouffon, a fait une grosse tache noire; s'il est 
gland, c'est une lance sur laquelle une tête a été 
mal fichée ; s'il est petit, c'est une figurine d'agate 
grossièrement taillée; s'il est causeur, c'est une 
girouette qui remue à tous les vents ; s'il est silen- 
cieux, c'est une souche qu'aucun vent ne peut 
remuer. C'est ainsi qu'elle jirend le mauvais coté 
de chacun et que jamais elle n'accorde à la sin- 
céi-ité et à la vertu le jugement auquel ont dioit 
la simplicité et le mérite. 

Ursule. — Vrai, vrai, cette manie de dénigre- 
ment n'a rien de iccommandable. 

Iluno. ^- Non, non ; être aussi bizarie de t(mtes 
façons (|uc l'ejst Béatrice ne saurait être recom- 
niandahle. INIais qui oserait le lui dire? Si je lui 
en parlais, elle me bernerait, elle rirait de moi à 



me laisser muette , elle m'enterrerait sous une 
grêle de traits d'esprit ! Donc , que Bénédict, 
comme un feu sous la cendre, continue à se dé- 
vorer intérieurement, à se consumer en soupirs; 
il vaut mieux mourir ainsi que mourir de mo- 
querie, ce qui est une mort aussi détestable que 
de moui-ir à foi-ce d'être chatouillé. 

Ursule. — Apprenez-lui cet amour, néanmoins 
sachons ce qu'elle en dira. 

Hero. — Non, j'aime mieux prendre Béné- 
dict à ])art et lui conseiller de lutter contre sa 
passion; et, ma foi! j'inventerai quelques hon- 
nêtes médisances jiour noircir ma cousine : on ne 
sait |)as à cpicl poiut un mot Jiiéchant peut empoi- 
sonnoi- l'aU'ection. 

Ursule. — Oh ! ne faites ])as un tel tort à votre 
cousine! Son jugement ne peut s'égarera ce ])oint, 
— elle qui est si renonmiée pour Texcellence et 
la vivacité de son esprit, — de refuser un aussi 
rai'e gentilhomme que le signor' Bénédict. 

Hero. — C'est un honuue unique en Italie 

toujours çn exceptant mon cher Claudio. 

Ursule. — .Te vous en prie, Bladame, n'ayez 
point de colère contre moi, si je vous dis toute 
ma pensée; le signor Bénédict, pour sa touinure, 
ses manières, sa conversation, sa valeur, est classé 
au premier rang dans toute l'Italie. 

Heeo. — C'est vrai, il a une réputation ])ar- 
faite. 

Ursule. — Sa perfection méritait cette répu- 
tation avant qu'il l'eût obtenue — Quel jour vous 
mariez-vouj, Madame? 

Hero. — Tous les jours c'est pour demain. 
Mais viens, rentrons; je veux te montrer quel- 
ques cosiumes et prendre ton avis sur celui c[ui 
peut le mieux mhabiller demain. 

Ursule , bnx à Hno. — Elle est engluée, je vous 
en réponds, IMadame; nous l'avons prise au piège. 

Hero, bas h Ursule. — Si cela se trouve vrai, 
il faudra convenir que l'amoui' est affaire de ha- 
sard. Cupidon tue les uns avec des flèches, les 
autres avec des trappes. 

{Elles snrteiit.) 

BÉATRICE s-av!inre. 

Bi'atrice. — Les oreilles me brûlenl. Est-ce 
que cela )ieiit être vrai? Suis-je si foit crillquée 
pour mou orgueil et mon mépris? Bonsoii', dé- 
dain ! I rg leil de jeune fille, adieu ! la gloire des 
orgueilleux et des méprisants finit dès qu'ils ont 
!o dos tourné. Et toi, Bénédict, continue d'aimer, 



\CTE III, SCÈNE I. 



243 



je t'en réconipensurai en laissant mon cœur sau- 
vage s'apprivoiser sous ta main caressante. Si tu 
aimes, ma tendresse t'encouragera à unir nos 
amours par un lien sacré; car les autres disent 
(jue tu le mérites, et, pour le croire, j'ai mieux 
en moi que l'opinion d'autrui. 

l^ELlc suri.) 



SCENE II. 



Enirent DON PEDRO, CLAUDIO, BESEDICT 
et LEONATO. 

Don Pedro. — Je resterai seulement jus^ju'à la 
consonniiation de votre mariage, et puis je retour- 
nerai en Ai'agon. 

CLAumo. — Je vous y accompagnerai. Mon- 
seigneur, si vous voulez bien me le ])erniettre. 

Don Pedro. — Non; une telle complaisance 
jetterait trop d'ombre sur la lumière nouvelle de 
votre mariage, et l'accepter serait aussi mal que 
de montier à un enfant un nouvel habit pour lui 
dél'endre ensuite de le porter. J'oserai seulement 
solliciter la compagnie de Béncdict, car il n'est 
que gaieté depuis la racine des clie\eux jusqu'à la 
plante des pieds ; il a rompu deux ou trois fois 
la corde de l'arc de Cupidon, en sorte que le 
petit drôle n'ose plus l'ajuster; son cœur est 
sonore comme une cloche, et, de cette cloche, sa 
langue est le battant, car ce que pense son cœur, 
sa langue l'expi'ime. 

Bé.n'éuict. — Mes braves, je ne suis plus ce que 
j'ai été. 

Leoxato. — C'est aussi ce que je dis; vous me 
paraissez plus triste. 

CiAiiDio. — J'espère qu'il est amour'eux. 

Don Pedro. — Ah ! le coquin bon à pendre ! 
il n'a pas dans les veines une goutte de \rai sang 
qui soit susceptible d'èti'e réellement émue d'a- 
mour. S'il est triste, c'est qu'il manque d'ai-gent. 

BÉxÉorcT. — J'ai mal à une dent. 

Don Pedro. — Arrachez-la. 

Bénéi)i<;t. — Au diable soit-elle! 

Clai Dio. — Arrachez-la d'aboi'd, et |)uis en- 
\ oyez-la au diable. 

Don Pedro. — Comment! vous soupirez ainsi 
pour un mal de dents ? 

Leonito. — Qui n'est rien qu'un peu d'humeur 
ou un ver? 



BiiNÈurcT. — Fort bien! Tout le monde peut 
maîtriser une douleur, sauf celui qui la soullic. 

Cr.AUDro. — Je répète qu'il est amoureux. 

Don Pedro. — Il n'y a pas en lui apparence 
de passion, à moins que nous n'appelions passion 
son goût pour les accoutrements étranges qui 
le fait se déguiser aujourd'hui en Hollandais, de- 
main en Français, ou encore adopter les modes 
de deux pays à la fois, par exemple se ti'anslbi- 
mer en Allemand depuis la ceirrture jusqu'aux ta- 
lons, tout pantalons, et Espagnol depuis la hanche 
jusqu'au cou, sans pour-point. Il peut bien avoir, 
comme cela est trop évident, une passion pour 
ces bètises-là , mais il n'est pas béte paj' passion 
comme vous voudriez le croii-e. 

Claudio. — S'il n'est pas épr'is de quelque 
femme, il n'y a plus à se fier aux vieux signes d'a- 
mour. 11 br'osse son chapeau dès le matin . 
qu'est-ce que cela signifie? 

Don PEurio. — Quelcpr'uri l'a-t-il vu chez le 
barbier? 

Claudio. — Non, mais on a vu chez lui le garçon 
du barbier , et le vieil ornenrent de ses joues 
a déjà servi à bourrer des balles pour le jeu de 
paume. 

Leonato. — Vrai, il a l'air plus jeune C[u'aupa- 
ravant depuis qu'il a fait i-aser sa barbe. 

Don PtDRO. — 11 y a mieux, il se frotte de 
musc; cela vous suffit-il pour flairer son ét.it? 

Claudio. — C'est absolument comme si l'on 
disait : l'aimable jeune homme est amoureux. 

Don Pedro. — Ea nrarque la plus évidente de 
son amour, c'est sa mélancolie. 

Claudio. — Et puis quand lui avait-on jamais 
vu se laver la ligure? 

Don Pedro. — Oui, et se la peindre? car on 
m'apprend qu'il se peint. 

Claudio. — Et son amusant esprit qui s'est 
maintenant réfugié dans un luth et qui ne l'ésonne 
plus que par intermittence, lorsqu'on touche ses 
cordes ! 

Don Pedro. — Vrai, tout cela nous le démontre 
en bien fâcheuse situation; concluons, concluons 
qu'il est amoureux. 

Claudio. — Oui, et je connais en outre une 
pei'sonne qui l'aime. 

Don Pedro. — Je voudrais la connaître aussi ; 
je garantis que cette per-somje ne le connaît pas. 

Claudio. — Si, elle le connait, et tous ses vilains 
défauts aussi; en dt'pit de tout, elle se meurt 
pour lui. 



244 



BEAUCOUP DE I3RUIT POUR RIEN. 



Don Pedro. — On l'enterrera la face tournée 
vers le ciel. 

Bfnédict. — Dans tout cela, il n'y a pas de 
charme contre le mal de dents. [A ZeonaZo.) Mon 
vieux signor, venez avec moi ; j'ai médité pour 
vous les dire huit ou neuf paroles que ces facé- 
tieux beaux esprits ne doivent pas entendre. 
[Soi'tcfit Béiiédict et Lcoiiato.) 

Don Pedro. — Sur ma vie, il l'enimùne pour lui 
découvi'ir ses intentions sur Béatrice. 

Claudio. — C'est très-évident; Hero et Margue- 
rite ont maintenant joué leur rôle avec Béatrice, 
en sorte que lorsque les deux ours viendront à se 
rencontrer, ils ne se mordront pas. 

Entre DON JUAN. 

Don Juan. — Monseigneur et frère, Dieu vous 
protège ! 

Don Pedro. — Bonjour, mon frère. 

Don Juan. — Si vos loisirs vous le permettaient, 
j'aurais à vous entretenir. 

Don Pedro. — En particulier? 

Don Juan. — Si vous voulez; cependant le 
comte Claudio peut m'entendre, car ce que j'ai 
à dire le concerne. 

Don Pedro. — Qu'y a-t-il? 

Don Juan, à Claudio. — Votre Seigneurie est 
dans l'intention de se marier demain? 

Don Pedro. — 'Vous savez que c'est son in- 
tention. 

Don Juan. — Je ne sais pas si telle elle sera, 
lorsqu'il saura ce que je sais. 

Claudio. — S'il y a quelque empêchement, 
veuillez me le découvrir. 

Don Juan. — Vous croyez peut-être que je ne 
vous aime pas; vous connaîtrez plus tard mon af- 
fection, etvousen pourrez mieux juger parce que 
je vais vous révéler présentement. Quant à mon 
frère, je crois qu'il vous aime bien, car dans la 
tendresse de son cœur il vous a aidé à conclure 
votre prochain mariage : soins mal placés, à coup 
sur, peines mal dépensées! 

Don Pedro. — Quoi donc? qu'y at-il? 

Don JuA^. — Je suis venu vous le diie, et poui' 
abréger tiut détail (car il y a trop longtemps qu'elle 
fait parler d'elle), la dame est déloyale. 

Claudio. — Qui? Hero? 

Don Juan. — Elle-même, Hero la fille do 
Leonato, votre Hero, l'Hero de tout le monde. 

Claudio. — Déloyale! 

Don Juan. — Le mot est trop doux pour dé- 



finir sa perversité; j'aurais pu en employer un 
pire; cherchez une épithète plus déshonorante, 
je pourrai la lui appliquer sans exagération. Ré- 
servez votre étonnenient jusqu'à meilleures preu- 
ves; venez ce soir avec moi, et vous verrez esca- 
lader la fenêtre de sa chambre à coucher, la nuit 
même qui doit précéder votre mariage; si après 
cela vous l'aimez encore, épouscz-la demain, mais 
il conviendrait mieuxà Votre Honneur de changer 
d'avis. 

Claudio. — Est-ce possible? 

Don Pedro. — Je n'en crois lien. 

Don Juan. — Si vous n'osez pas croire ce que 
vous voyez, alors n'avouez pas ce que vous savez. 
Si vous voulez me suivre, je vous en montrerai 
autant qu'il vous en faudra, et lorsque vous en 
aurez vu et entendu plus long, vous agirez en 
conséquence. 

Claudio. — Si je vois ce soir quelque chose 
qui s'oppose à ce que je l'épouse demain , je lui 
en ferai honte publicjuement devant l'assemblée 
qui doit assister à mon mariage. 

Don Pedro. — Et moi, comme je lui ai fait la 
cour pour te la faire avoir, je me joindrai à toi 
pour la confondre. 

Don Juan. — Je ne veux pas la décrier davan- 
tage jusqu'à ce c[ue vous soyez mes témoins; por- 
tez tranquillement ce secret jusqu'à la nuit, et 
laissez les choses se dévoiler d'elles-mêmes. 

Don Pedro. — O journée malencontreusement 
terminée! 

Claudio. — O malheur qui renverse toutes mes 
espérances ! 

Don Juan. — O fléau bien détourné à temps! 
Telle sera votre exclamation lorsque vous en au- 
rez vu plus long. (//s .wrtent.) 



SCENE iir. 



Entrent DOGBERRY e^' ERG ES, avec leurs 
gardes de nuit. 

DoGBERRY. — Etes-vous des hommes honnêtes 
et fidèles? 

Verges. — Certes, ou autrement il serait mnl- 
I heureux qu'ils ne souffrissent pas la rémission de 
j leurs péchés à la fois dans leur corps et dans 
! leur âme. 
I Doorerhy. — Viai, ce serait encore une puni- 



ACTE m, SCÈNE III. 



24^ 



^^ If^^l 




DE NUIT- Au ntun du prince. 



(Acte m, 



m.) 



tion trop douce, s'il est vrai qu'ils doivent avoir 
quelque fidélité en eux , étant choisis pour la 
garde du prince. 

Verges. — Fort bien ; assignez-leur leurs fonc- 
tions, voisin Dogberry. 

DoGBEKiiY. — Et d'abord qui pensez-vous qui 
démérile le plus d'ctre constable? 

Premier garde de nuit. — Hugh Oatcake, 
]\lonsieur, ou George Seacoal , car ils peuvent 
lire et écrire. 

DoGBERBV. — Venez ici, voisin Seacoal. Le ciel 
vous a favorisé dun bon nom ; être un bel homme 
est un don de la fortune, mais savoir lire et écrire 
est un don de la nature. 

Deuxième garde dekuit. — Et ces deux choses. 
Monsieur le constable 

Dogberry. — Vous les avez; je savais que ce 
serait votre réponse. Bien quant à votre physicjue, 



Monsieur, remerciez-en le ciel et n'en tirez pas 
vanité ; et quant à votre talent pour lire et écrire, 
faites-le paraître lorsqu'il ne sera nul besoin de 
cette vanité. On vous regarde ici comme l'homme 
le plus insensé et le plus capable d'être constable 
du guet ; par conséquent prenez la lanterne. Voici 
votre consigne : vous conipréhendej-ez au corps 
tous les vagabonds; vous ordonnerez à tout 
lionune de faire halte au nom du prince. 

Second garde dk kiiit. — Et s'il s'en trouve 
quelqu'un qui ne veuille pas s'arrêter? 

DucBKRRY. — Aloi'S, n'y faites pas attention et 
laissez-le aller,, puis assemblez tous les autres 
hommes du guet et remerciez le ciel dètre déli- 
vrés d'un coquin. 

Verges. — S'il ne veut pas s'arrêter lorsc[u'il 
en recevra l'ordre, il ne fait pas partie des sujets 
du prince. 



246 



BEAUCOUP DE BKUIT POUR RIEN. 



DocBEEUY. — C'est juste, et vous ne devez vous 
mêler que des sujets du prince. Vous aurez soin 
aussi de ne pas faire de bruit dans la rue, car une 
ronde de nuit qui cause et babille , cela est vrai- 
ment tolérahle et ne peut pas être permis. 

Deuxiémk garde de nuit. — Nous aimerons 
mieux dormir que parler; nous savons ce qui con- 
vient à une ronde de nuit. 

DoGEERRY. — Ah ! viaiment vous parlez comme 
un ancien et très-paisible garde de nuit; car je ne 
vois pas comment il y aurait du mal à dormir; 
seulement ayez soin qu'on ne vous vole pas vos 
hallebardes. En outre, vous devrez visiter les ca- 
barets et ordonner aux ivi'ognes d'iillei' se nieltrc 
au lit. 

Second carde de nuit. — Que faire, s'ils ne 
veulent pas ? 

DoGEEKiiv. — Eh bien, alors, laissez-les tran- 
quilles jus(iu'à ce qu'ils aient cuvé leur vin ; si 
alors ils vous répondent impoliment, vous pourrez 
leur dire qu'ils ne sont pas les gens pour les- 
quels vous les aviez pris. 

Second carde de nuit. — Bien, Slonsieoi'. 

DoGBERHY. — si vous rencoutrcz un voleur, 
vous pouvez bien, en vertu de vos fonctions, sup- 
poser que ce n'est pas un honnête homme; et 
moins vojs aurez affaire à ces gens-là, moins 
vous vous mêlerez à eux, mieux cela vaudra poui' 
votre honnêteté. 

Second garde de nuit. — Si nous le reconnais- 
sons pourun voleur, ne devons-nous pas l'arrêter? 

DoGBF.RRY. — Oui certes, vos fonctions vous v 
autorisent; mais je suis d'avis que ceux qui tou- 
chent à la poix se salissent les mains; le parti le 
plus paisible pour vous, si vous prenez un voleur, 
est de le laisser se montrer pour ce qu'il est en 
volant vos mains de sa peisonne. 

Verges. — Vous avez toujours été considéré 
comme un homme clément, 'mon collègue. 

DooBERRY. — C'est vrai; je ne pendrais pas un 
chien volontairement, encore moins un homme 
quia en lui quelque honnêteté. 

Verges. — Si vous entendez un enfant crier 
pendant la nuit, vous appellerez la nourrice et 
vous lui ordonnerez de l'apaiser. 

Second gaude de nuit. — Et si la nourrice est 
endormie et ne nous entend pas, que ferons-nous? 

DoGBKRRY. — Eh bien, alors, j)artez paisible- 
ment et laissez l'enfant la réveiller par ses cris; 
car la brebis qui n'entend pas son agneau quand il 
beugle ne répondra jamais à un veau quand il bêle. 



Verges. — C'est très-vrai. 

DuGEERRY. — Voilà tout ce que vous avez à 
faire. Quant à vous, constable, vous devez re- 
présenter la personne même du prince ; si vous 
rencontrez le prince pendant la nuit, vous pouvez 
l'arrêter. 

Verges. — Par INotrc-Dame, cela, je crois qu'on 
ne le peut pas. 

DoGREivRY. — Je gage cinq schillings contre un, 
avec tout homme qui connaît les statues, que 
vous pouvez l'arrêter; si le prince le veut.bien, 
cela va sans dire, parbleu; car la ronde ne doit 
faire d'offense à personne, et c'est une olfense 
d'arrêter un homnie contre sa volonté. 

Verges. — Par Notre-Dame, je crois que c'est 
la véiilé. 

DoGiijiRRY. — Ah! ah! ah! bien. Messieurs, 
bonne nuit; s'il survient quelque affaire d'impor- 
tance, appelez-moi; gardez vos secrets et ceux 
de vos camarades, et bonne nuit. — Venez, 
voisin. 

Second garde de nuit. — Bien, IMessieurs, nous 
comprenons notre consigne; nous allons nous 
asseoir ici, sur le banc de l'église, jusqu'à deux 
heures, et puis nous irons tous au lit. 

Dogberry. — -Un mot de plus, honnêtes voi- 
sins. Veillez, je vous en prie, autour des portes du 
signor Leonato, car le mariage devant se faire 
demain, il y aura cette nuit un grand remue- 
ménage. Adieu, soyez vé^iltmts, je vous en prie. 
[Sorte/it Dogberrj et p'erges.) 

Entrent BORACHIO et CONRADE. 

BoKACHio. — né, Conrade ! 

Premier garde de nuit, h paît. — Paix ! ne 
bougez pas. 

BoRACHio. — Conrade, dis-je. 

Conrade. — Ici, ami; je te tcmche du coude. 

BoBACHio. — Nom d'une messe! Aussi mon 
coude me démangeait; je croyais que la gale al- 
lait s'ensuivre. 

CoNRAuE. — Je te devrai une réplique pour 
cette plaisanterie; et- maintenant pousse-moi ce 
ce que tu as à dire. 

BoRACuic — Alors tiens-toi coi et tapi sons ce 
porche, car il bruine , et comme un véritable 
ivrogne, je voudrais tout te dire. 

Premier garde de nuit, à pcin. — Quelque 
trahison, Messieurs, tenons-nous tout prêts. 

BoRACHio. — Sache donc que j'ai gagné de don 
Juan mille ducats. 



ACTE III, SCENE III. 



247 



CoNRADE. — Est-il possible qu'une scéléra- 
tesse coûte si cher? 

BoBAciiio. — Tu ferais mieux de demander s'il 
est ])ossible qu'une scélératesse soit si riche : car 
lorsque les scélérats riches ont besoin des scélé- 
rats pauvres, les scélérats pauvres )>euvent faire 
leurs prix. 

CoNEADF.. — Je m'en étonne. 

BoRACHio. — Cela montre que tu es candide. Tu 
sais que le genre d'un pourpoint, on d'un chapeau, 
ou d'un manteau, n'ajoute rien à un homme. 

CoNRADE. — Oui, ce sont des vêtements. 

BoHACHio. — Je parle delà mode. 

CoKRADE. — Oui, la mode est la mode. 

BoHACHio. — Parbleu! autant vaut dire qu'un 
sot est un sot. Biais ne vois-tu pas quel voleur 
difforme c'est que le bon genre ? 

Prkmier oarde ue KtiT, à part. — Je connais ce 
Difforme; voilà sept ans qu'il est un vil voleur; 
il va et vient partout comme un gentilhomme. Je 
me rappelle son nom. 

Borachio. — N'entends-tu pas quelqu'un? 

CoNRADE. — Non, c'était la girouette de la mai- 
son. 

BoRAOHio. — Ne vois-tu pas, dis-je, quel voleur 
difforme c'est c[ue ce bon genre? et comme il fait 
tourner toutes ces tètes chaudes qui ont de qua- 
torze à trente-cinq ans? quelquefois les habillant 
comme les soldats de Phaiaon qu'on voit dans les 
])eintures enfumées, d'autres fois comme les prêtres 
du dieu Bel dans les vieux vitraux d'église, d'autres 
fois comme les Hercules rasés des tapissei'ies jkis- 
sées et rongées aux vers, oii on leur voit des 
braguettes aussi grosses que leuis massues. 

CoNKADE. — Je vois tout cela, et je vois aussi 
que la mode use plus d'habits c[ue l'honmie. Mais 
n'es-tu pas toi-même tocjué de la mode , puisque 
pour me parler d'elle tu négliges ce que tu avais 
à me dire? 

Borachio. — Non, je t'en réponds: mais sache 
que cettenuit j'ai fait la cour à Marguerite, la dame 
de compagnie de JMadanieHero, en lui donnant le 
nomd'Hero. Ellese penche vers moi, de la fenêtre 
de sa maîtresse, me souhaite mille fois bonne 
nuit — Mais je raconte cette histoire grossière- 
ment ; je devrais te dire d'abord comme le prince 
et Claudio postés , placés et ensorcelés par mon 
maître Don Juan, ont, en sa compagnie, con- 
leuii)lé du jardin cette aimable entrevue. 

CoxHADE. — Et ont-ils cru que Marguerite élait 
Hero? 



Borachio. — Deux d'enireeux l'ont cru, leprince 
et Claudio; mais ce diable, mon maître, savait que 
c'était i\Iarguerite, et giAce en jiartie à ses ser- 
ments qui les ont d'abord trompés, en partie à 
l'obscurité de la nuit qui les a abusés, mais surtout 
à ma scélératesse c[ui a confirmé toutes les calom- 
nies de Don Juan, Claudio est parti furieux, ju- 
rant qu'il irait la rejoindre au temple le lende- 
main, comme il en était convenu, et que là, devant 
toute l'assemblée, il lui ferait honte de ce qu'il a 
vu ce soir, et la renverrait chez elle sans mari. 

Premier oarde de nuit. — Au nom du prince, 
nous vous arrêtons. Halte! 

Second carde de nuit. — A|)])elez le cohstable 
en chef. Nous avons recouvert la plus dangereuse 
affaire de paillardise dont on ait jamais entendu 
parler dans l'État. 

Premier garde de ni it. Et un certain Difforme 
est des leurs; je Je connais; il porte une mèche. 

CoNRADE. — Messieurs, Messieurs. 

Segoxu garde de xuit. — On vous forcera de 
faire comparaître ce Difforme, ]e vous en réponds. 

CoNRADE. — IMessieurs 

Premier garde de nuit. — Ne |)arlez pas; nous 
vous arrêtons, laissez-nous vous obéir en venant 
avec nous. 

Borachio. — Nous allons paraître une jolie mar- 
chandise après avoir été ramassés par les crochets 
des hallebardes de ces gens-là. 

CoxRADE. — Une marchandise de douteuse 
qualité, je vous en réponds. Venez, nous vous 
ol.M'issons. [Ils sortent,') 



SCENE IV. 

In ap]).irtement dans la demeure de Leonato. 

Entrent HERO, MARGUERITE et URSULE. 

Hero. — Ma bonne Ursule, va réveiller ma 
cousine Béatrice, et prie-la de se lever. 

Ursule. — Oui, Jladame. 

Hero. — Et dis-lui de venir ici. 

Ursule. — Bien. [Elle sort.) 

ÎMaeguerite. — Ma foi, je crois C(ue votre autre 
collerette valait mieux. 

Heko. — Non, ma bonne Margot, s'il te plaît, 
je porterai celle-là. 

Marguerite. : — Sur ma foi, elle ne va pas aussi 
bien, et je suis sûre (|iie votre cousine dira couinic 
uioi. 



248 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



Hero. — Ma cousine est une folle, et tu en es 
une autre; je ne veux pas en mettre d'autre 
que celle-là. 

Marguerite. — J'aime extrêmement votre nou- 
velle coiffure, seulement j'aurais voulu que les 
tresses eussent été un peu plus brunes; et votre 
robe est d'une forme tout à fait exquise, ma foi. 
J'ai vu la robe de la duchesse de Milan, qu'on 
admire tant 

Hero. — Oh! elle est, dit-on, incomparable. 

MiBOUERiTE. — Ce n'est ma foi qu'une robe de 
chambre de nuit en comparaison de la vôtre ; — 
elle est en drap d'or, avec des crevés, bordée d'ar- 
gent, les manches de dessous, les manches de côté 
et le tour de la jupe ornés de perles, doublée de 
gaze bleuâtre ; mais si nous parlons d'une forme 
de bon goût, coquette, gracieuse, achevée, votre 
robe vaut dix fois la sienne. 

Hero. — Dieu me donne joie pour la porter, 
car j'ai le cœur oppressé au delà de toute mesure. 

Marguerite. — Il le sera bientôt plus encore 
par le poids d'un homme. 

Hero. — Fi donc! n'as-tu pas de honte? 

Marguerite. — Honte de quoi, Madame? De 
parler de ce qui est honorable? Est-ce que le ma- 
riage n'est pas honorable même pour un mendiant? 
Est-ce que votre seigneur n'est pas honorable, ma- 
l'iage à part? Je crois, sauf votre respect, que vous 
auriez voulu que je dise, le poids d'un mari; mais 
si une mauvaise pensée n'interprète pas traîtreu- 
sement une parole franche, je n'ai offensé per- 
sonne. Quel mal y a-t-il dans ces mots : le poids 
d'un mari? Aucun que je sache, s'il s'agit du mari 
légitime et de la femme légitime ; autrement ce 
poids est léger et non pas accablant; demandez 
l)lutôt à Madame Béatrice, la voici qui vient. 

Entre BÉATRICE. 

Hero. — Bonjour, cousine. 

Béatrice. — Bonjour, ma douce Hero. 

Hero. — Eh bien, qu'y a-t-il? Est-ce que vous 
parlez maintenant sur le mode mélancolique? 

Béatrice. — Je n'ai pas le cœur déchanter sur 
un autre ton, j'en ai peur. 

Marguerite. — Allons, enlevez-nous l'air de 
léger d'nmnur; il peut se passer du refrain; chan- 
lez-le et je le danserai. 

Béatrice. — Oui-da, vous danseriez Irger cVa- 
mour, en jouant des takms ! En ce cas, si votre 
mari a des greniers en abondance , vous aurez 
moyen de les fournir de récolles. 



Marguerite. — Oh la méchante interprétation! 
je la mets sous mes talons. 

Béatrice. — Voici bientôt cinq heures, cou- 
sine; il est temps que vous soyez prêle. Sur ma 
foi, je suis extrêmement malade. Holà! holà là! 

Marguerite. — Qui appelez-vous ainsi : un me- 
neur de meute, un maquignon ou un mari? 

Béatrice. — J'appelle la lettre qui commence 
ces trois mots : M. 

Marguerite. — Fort bien ; si vous ne vous êtes 
pas faite turque, il ne faut plus naviguer sur la 
foi des étoiles. 

Béatrice. — Mais que veut donc dire cette folle, 
Seigneur? 

Marguerite. — Moi, rien; mais que le ciel 
exauce les désirs du cœur d'un chacun ! ' 

Hero. — T^e comte m'a envoyé ces gants ; ils 
ont un excellent parfum. 

Béatrice. — Je suis enrhumée, cousine, je ne 
puis rien sentir. 

Marguerite. — Une fille, et qui ne sent rien! 
voilà ce qui peut s'appeler un bon rhume. 

Béatrice. — Seigneur, à mon aide! Seigneur, à 
mon aide! Depuis quand faites-vous profession de 
bel esprit? 

Marguerite. — Depuis que vous y avez re- 
noncé. Est-ce que mon esprit ne me va pas bien? 

Béati\ice. — On ne le voit pas assez, vous de- 
vriez le porter en cocarde. Sur ma foi, je suis 
malade. 

Marguerite. — Prenez-moi un peu d'eau dis- 
tillée de Carduus Benedictus et appliquez-la sur 
votre cœur; c'est un remède souverain contre les 
palpitations. 

Hero. — Tu viens de la piquer avec ton char- 
don. 

Béatrice. — Benedictus l pourquoi Benedictus? 
vous cachez quelque sens sous ce Benedictus? 

Marguerite. — Un sens caché? non ma foi, je 
ne parlais pas en double sens; je parlais du simple 
chardon bénit. Vous croyez peut-être que je crois 
que vous êtes amoureuse ; non, par Notre-Dame, je 
ne suis pas assez sotte "pour croire tout ce que 
j'entends; et je n'entends pas croire tout ce que je 
sais, et je ne saurais croire, quand bien même je 
mettrais mon cœur à sec de crédulité, que vous 
êtes amoureuse, que vous serez amoureuse, ou 
que vous pouvez être amoureuse. Et cependant 
Bénédict était un autre homme que celui qu'il est 
aujourd'hui; il jurait qu'il ne se marierait jamais, 
et maintenant, en dépit de son cœur, il mange son 




I — 32 



230 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



dîner, sans se faire prier. Comment vous ponvez 
(*tre convertie, je ne le sais pas; mais il me semble 
que vous regardez avec vos yeux tout comme les 
autres femmes. 

BÉ.iTKicF,. — Comment s'appelle le pas auquel 
tu as mis ta langue? 

Marguerite. — Un galop, et qui n'est pas faux. 

Rentre URSULE. 

UnsuLF.. — Madame, partez ; le prince, le comte, 
le signor Bénédict, Don Juan et tous les beaux 
messieurs de la A'ille sont venus vous chercher 
j)Our vous mener à l'église. 

Hf.ko. — Aidez-moi à m'habiller, ma bonne 
cousine, ma bonne Margot, ma bonne Ursule. 
(/TZ/cf sorlejit.) 



SCENE V. 



Un fiiitre appartement dans la demeure de Leonato. 

Entrent LEONATO, DOGBERRY et VERGES. 

Leonato. — Que me voulez-vous, honnête voi- 
sin? 

DoGEERRY. — Pardi, Monsieur, je voudrais vous 
faire une confidence sur une chose qui vous décente 
de très-près. 

Leonato. — En peu de mots, je vous prie; car, 
vous voyez, mon temps ne m'appartient pas pour 
le moment. 

DoGBF.RRY. — Pardi, c'est cela, Monsieur. 

Veboes. — Oui, en vérité, c'est cela. Monsieur. 

Leonato. — Qu'est-ce que cela, mes bons amis? 

DoGRHRRV. — Le bonhomme Verges s'écarte un 
peu de la question, Monsieur; c'est un vieillard, 
Monsieur, et son esprit, grâces à Dieu, n'est pas 
SMSÛ cmnussé que je le désirerais; mais, en réa- 
lité, il est honnête comme la peau de son front. 

Vkbces. — Oui, j'en remercie le ciel, je suis 
honnête autant qu'homme qui vive, j'entends un 
vieillard, et qui ne serait pas plus honnête que moi. 

DocBF.RRY. — Les comparaisons sont délec- 
tables; pncas palabras, voisin Verges. 

Leonato — Voisins, vous êtes ennuyeux. 

DoGRERRY. — Il plait à Votre Seigneurie de nous 
donner ce titre, mais nous ne sommes que les offi- 
ciers du pauvre àuc; mais pour ma part, quand 
bien même je serais aussi ennuyeux qu'un roi, 
en vérité mon cœur me dirait de tout donner à 
Votre Excellence. 



Leonato. — Me donner toute ta provision d'en 
nui? ah ! ah! 

DoGEF.RRY. — Oui, et quand bien même elle pèse- 
rait mille livres de plus qu'elle ne fait; car j'entends 
sur le compte de Votre Seigneurie d'aussi belles 
exclamations que sur le compte de tout autre 
homme de la ville ; et quoique je ne sois qu'un 
pauvre homme, je .suis bien aise de les entendre. 

Verges. — Et moi aussi. 

Leonato. — Je voudrais bien savoir ce que 
vous avez à me dire. 

Verges. — Parbleu, Mon.sieur, notre garde de 
nuit a pris un couple de fieffés coquins comme il 
n'y en a pas à Messine, en exceptant Votre Ex- 
cellence. 

Dogberry. — Un vieux bonhomme. Monsieur; 
il faut qu'il parle : comme on dit, lorsque l'âge 
vient, l'esprit s'en va ; Dieu nous assiste ! c'e^t une 
chose extraordinaire à penser. Bien parlé, ma foi, 

voisin Verges Vraiment, Dieu est un bon homme, 

et lorsque deux hommes montent sur le même che- 
val, il faut qu'il y en ait un derrière. — C'est une 
honnête âme, .sur ma foi. Monsieur, une aussi 
honnête âme qu'aucune qui ait jamais mangé du 
pain ; mais, gloire et honneur à Dieu ! tous les 
hommes ne sontpas pareils. Hélas ! mon bon voisin. 

Leonato. - — En vérité, voisin, il nest pas à 
votre taille. 

Dogberry. — Dieu octroie ses dons à qui lui 
plaît. 

Leonato. — Il faut que je vous quitte. 

Dogbf.rry. — Un mot. Monsieur ; notre garde. 
Monsieur, a dans le fait com/iréhendé deux per- 
sonnes sespectes, et nous voudrions qu'elles fus- 
sent interrogées ce matin devant Votre Seigneurie. 

Lf.onato. — Faites cet interrogatoire vous- 
même, et puis portez -le-moi; je suis maintenant 
très-pressé, comme vous pouvez le voir. 

Dogberry. — Oui, cela sera sufficliant. 

Leonato. — Buvez un coup avant de vous en 
aller; portez-vous bien. 

Entre tin messager. 

Le messager. — Monseigneur, on vous attend 
pour remettre votre fille à son mari. 

Leonato. — Me voilà prêt; je suis à eux. 
(Sortent Leonato et le Messager.) 

Dogberry. — Allez, mon bon collègue, allez 
trouver François Seacoal, et dites-lui de porter 
son papier et son encrier à la geôle : nous allons 
procéder à Xexamiiiation de ces hommes. 



ACTE m. SCF.NE V. 



2B1 



Vkkges. — Et nous (levons y procéder sayeiuent uns ;i bout de leur latin; prévenez seulement Fé- 

DocBERRY. — Nous n'épargnerons pas l'esprit, | crivain savant de venir écrire Xexcommuiikathn, 

je vous le garantis ; {touchant son front du doigt) et revenez me trouv er à la geôle. 

il y a là certaine chose qui en mettra quelques- | {lis sortent.) 



ACTE IV. 



SCENE PREMIÈRE. 

L'iatérieur d'une église. 

Entrent DON PEDRO, DON JUAN, LEONATO, 
LE FRÈRE FRANÇOIS, CLAUDIO, RÉNÉDICT, 
HERO, RÉATRICE et autres. 

Leonato. — Allons, frère François, soyez bref; 
seulement les formes essentielles du mariage, et 
vous leur exposerez ensuite leurs devoirs particu- 
liers. 

Le frère Frakçois. — Vous venez ici, Blonsei- 
gneur, pour faire contracter mariage à cette dame? 

Claudio. — Non. 

Leonato. — Pour contracter mariage avec elle, 
frère ; et c'est vous qui venez pour la marier. 

Le frère François. — Madame, vous venez 
ici pour vous marier avec ce comte? 

Hero. — Oui. 

Le frère François. — Si l'un ou l'autre de vous 
deux connaît quelque empêchement secret à votre 
union, je vous somme, sur le salut de vos âmes, 
de l'énoncer. 

Claudio. — En connaissez-vous quelqu'un , 
Hero? 

Hero. — Aucun, Monseigneur. 

Le frère François. — En connaissez-vous 
quelqu'un, comte? 

Leo.nato. — J'ose répondre pour lui : Aucun. 

Claudio. — Olii que n'osent pas faire les 
hommes, que ne peuv\.nt-ils faire, que ne font-ils 
pas journellement sans savoir ce qu'ils font? 

Bénèdict. — Qu'y a-t-il donc maintenant? des 
ii teijections ! JMettez-en au moins dans le nombre 
quelques-unes de joyeuses, comme par exemple, 
ah! hé! hi! 



Claudio. — Tieus-toi un peu à l'écart, frère. 
{^A Leonato.) Mon père, avec votre permission, 
voulez-vous d'une âme libre et sans contrainte 
aucune me donner cette vierge, votre fille? 

Leonato. — Aussi librement, mon fils, que Dieu 
me l'a donnée. 

Claudio. — Et que puis-je vous donner en re- 
tour, dont la valeur puisse balancer ce riche et 
précieux don? 

Don Pedro. — Rien, à moins que vous ne la lui 
rendiez elle-même. 

Claudio. — Aimable prince, vous m'enseignez 
un noble moyen de reconnaissance. Eh bien ! Leo- 
nato, reprenez-la; ne donnez "[jas à votre ami cette 
orange pourrie; elle nest que l'enseigne et le 
semblant de son honneur. Voyez, comme elle 
rougit d'une façon toute virginale! Oh! de quelle 
autorité , de quelle apparence de vérité la 
corruption rusée peut se revêtir ! Son sang ne 
monte-t-il pas à ses joues comme un témoin mo- 
deste pour affirmer la candeur de sa vertu? Vous 
tous qui la voyez, n'affiimeriez-vous pas sur ces 
apparences extérieures qu'elle est une vierge? 
Mais elle ne l'est jias, elle connaît la chaleur d'un 
lit impudique; sa rougeur vient de sa culpabilité, 
et non de sa pudeur. 

Leonato. — Que voulez- vous dire. Monseigneur ? 

Claudio. — Que je ne veux pas me marier, 
que je ne veux pas unir mon âme à celle d'une 
catin notoire. 

Leonato. — Mon cher Seigneur, si vous-même, 
la soumettant à vos propres assauts , avez vaincu 
la résistance de sa jeunesse et triomphé de sa vir- 
ginité 

Claudio. — Je sais ce que vous voulez me 
dire. Si je l'ai connue, me direz-vous, c'est 



252 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



comme un mari qu'elle m'a embrassé, et cette 
faute anticipée est excusable. JNon , Leonato, je 
ne l'ai jamais tentée par des propos trop libres; 
mais, comme un frère à sa sœur, je lui ai tou- 
jours montré une tmiide sincérité et un respec- 
tueux amour. 

Hero. — Et vous ai-je jamais semblé tenir 
avec \ous une autre conduite? 

Claudio. — A bas Fajjparence , te dis-je; je, 
m'inscrisen faux contre elle. Oui, vousniesemblezà 
la vérité ])areille à Diane au sein de son astre, chaste 
comme le bouton de la fleur avant qu'il soit 
ouvert; mais il y a dans votre sang plus d'intem- 
pérance que dans celui de Vénus ou dans celui 
de ces animaux gorgés de nourriture qui se li- 
vrent sans retenue a. leur sauvage sensualité. 

Hero. — Monseigneur est il malade, pour tenir 
des ])ropos aussi grossiers? 

Leonato. — Aimable prince, pourquoi ne par- 
lez-vous ])as? 

Don Pedro. — Pourquoi parlerais-je? Je me 
s ns déshonoré, moi qui me suis entremis pour 
unir mon cher ami à une prostituée. 

Leonato. — Ces paroles sont-elles réellement 
exprimées, ou bien est-ceque je rêve? 

Don Juan. — Monsieur, elles sont exprimées, 
et les choses qu'elles expriment sont vraies. 

Bénédict. — Voilà qui ne ressemble guère à 
un mariage. 

Hero. — fatales l O mon Dieu! 

Claudio. — Leonato, ne suis-je pas ici présent? 
^'est-ce pas là le prince? M'est-ce pas là le frère 
du prince? Ce visage n'est-il pas celui de Hero? 
Nos yeux ne sont-ils pas nôtres ? 

Leonato. — Tout ce que vous dites est vrai; 
mais qu'est-ce que cela signifie. Monseigneur? 

Claudio. — Laissez-moi adresser une seule 
question à votre fille , et par ce pouvoir que la 
jiaternité el l'alléction vous donnent sur elle, or- 
donnez-lui d'y répondre franchement. 

Leonato. — Je te l'ordonne comme à mon enfant. 

Hfro. — O mon Dieu! défendez-moi! Comme 
je suis harcelée! Comment a])pelez-vous ce genre 
d'interrogation ? 

CniiDio. — Il s'appelle l'obligation pour vous 
de répondre au véritable nom qui vous est dû. 

Hero. — Ne suis-je pas Hero? Qui ])eut souiller 
ce nom de riiii])Utation légitime d'une faute ? 

Claudio. — Parbleu, Hero elle-même; Hero 
|)Out souiller elle-même la vertu d'Hero. Quel est 
cet homme qui causait avec vous, la nuit ])assée. 



à votre fenêtre, entre minuit et une heure? Si 
vous êtes une vierge, répondez à cette question. 

Hebo. — Je n'ai parlé à aucun homme, à cette 
heure-là. Monseigneur. 

Don Pedro. — Comment, vous n'avez donc au- 
cune pudeur? — Leonato, je suis désolé d'avoir à 
vous l'apprendre ; sur monhonneur, moi, mon frère 
et ce malheureux comte ici présent, nous l'avons 
vue et entendue, à cette heure-là, la nuit dernière, 
causer à la fenêtre de sa chambre avec un faquin, 
qui, comme un drôle libertin qu'il est, a confessé 
les vils rendez-vous qu'ils avaient eu mille fois en- 
semble en secret. 

Don Juan. — Fi ! fi! ce sont là des choses qu'on 
ne peut pas nommer. Monseigneur, dont on ne 
doit pas parler; il n'y a pas dans le langage hu- 
main de mots assez chastes pour les exprimer 
sans faire injure à la pudeur. Vraiment, gentille 
dame, je suis fâché que tu gouvernes aussi mal. 

Claudio. — O Hero ! quelle Hero tu aurais été, 
si la moitié de tes grâces extérieures avait été em- 
))loyée à orner tes pensées et les desseins de 
I ton cœur! Mais adieu, très-infâme et très-belle ! 
Adieu, ]3ure impiété et impie pureté ! Grâce à 
toi , je verrouillerai désormais toutes les portes de 
l'amour, et le soupçon s'établissant à demeure 
dans mes yeux, me remplira de mauvaises pensées 
à l'aspect de la beauté et lui enlèvera désormais 
tout charme pour moi. 

Leonato. — N'est-il donc ici personne dont le 
poignard ait une pointe pour moi ? (flero s'éva- 
nouit.') 

Béatrice. — Eh bien! qu'est-ce donc, cousine? 
pourquoi chancelez- vous? 

Don Juan. — Allons , partons. Ces secrets , ré- 
vélés au jour, étouffent son âme. 

{Sortent Don Pedro, Don Juan et Claudio.) 

Bénédict. — Comment va la dame? 

Béatrice. — IMorte, je pense. Au secours, mon 
oncle! Hero! eh bien, Hero ! Mon oncle! Signor 
Bénédict ! l'rùre ! 

Leonato. — O destinée, ne retire pas ta main 
|)esante de sa personne ! La mort est pour sa 
honte le meilleur voile qu'on puisse souhaiter. 

Béatrice. — Eh bien, cousine Hero! 

Le frère François. — Calmez-vous, Madame. 

Leonato. — Est-ce que tu rouvres les yeux, 
par hasard? 

Le erère François. — Certes; jiourqiioi ne les 
)()uvrirait-elle pas? 

Leonato. — Pourquoi? Est-ce que tout sur la 



ACTE IV, SCENE 



terre ne crie pas honte contre elle? Est-ce qu'elle 
peut nier l'histoire que la i-ougeur imprime sur 
son front? Ne vis pas, Hero ; ne rouvre pas les 
yeux : car si je croyais que tu ne dusses pas 
proniptement mourir, si je pensais que tes éner- 
gies vitales fussent plus puissantes que ta honte, 
je prêterais main forte à tes remords, pour étein- 
dre ta vie. Et je gémissais de n'avoir qu'un en- 
fant! et je grondais la nature frugale de sa parci- 
monie ! Oh ! t'avoir seule était déjà trop ! Pourquoi 
ai-je eu une (ille? Pourquoi as-tu jamais parue 
aimahle à mes yeux? Que n' ai-je plutôt, d'une 
main charitable, ramassé le produit d'une men- 
diante à ma jJorte? Si un tel enfant eût été souillé 
et sali comme toi d'infamie, au moins j'aurais 
])u dire : «Je n'y ai aucune part; cette honte est 
issue de reins inconnus; y majs c'est ma fille, ma 
fille que j'aimais, ma fille que je vantais, ma fille 
dont j'étais fier, ma fille qui était tellement moi- 
même, que je ne m'appartenais plus à moi-même 
et que je ne m'estimais qu'en elle; c'est elle qui 
est tombée dans un tel puits d'encre, que la vaste 
mer n'aurait pas assez de flots pour laver ses 
souillures, et assez de sel pour corriger la cor- 
ruption de son infâme et putride chair. 

Bénédict. — Monsieur, Monsieur, prenez pa- 
tience. Pour ma part, je suis tellement stupéfait 
que je ne sais que dire. 

Béatrice.- — Oh ! sur mon âme, ma cousine est 
calomniée ! 

Bénédict. — Madame, étiez-vous sa compagne 
de lit la nuit dernière? 

Béatrice. — Non, en vérité, non; quoique jus- 
qu'à la nuit dernière, j'aie été depuis un an sa 
' compagne de lit 

Leonato. — Nouvelle, nouvelle confirmation! 
Oh ! la voilà encore renforcée , cette accusation 
qui était déjà plus solide qu'une barre de fer ! 
Est-ce que les deux princes peuvent mentir? Est- 
ce qu'il peut mentir, ce Claudio, qui l'aimait tant 
qu'en parlant de son infamie , il la lavait de ses 
larmes? Eloignons-nous d'elle, qu'elle meure ! 

Le frère François. — Ecoutez-moi un instant : 
car je n'ai été si longtemps silencieux, et je n'ai 
laissé cet événement suivre son cours que pour 
observer la dame. J'ai vu mille fois passer sur son 
visage des apparitions rougissantes, et mille fois 
les pâleurs d'une honte innocente, pareilles à des 
anges vêtus de blanc, emporter ces rougeurs avec 
elles, tandis que de son œil jaillissait un feu capable 
de brâler les erreurs que les princes soutiennent 



contre sa loyauté virginale. Appelez-moi insensé, 
n'en croyez ni ma science ni mes observations, 
qui confirment mon savoir du sceau de l'expé- 
rience ; ne tenez compte ni de mon âge, ni de ma 
dignité, ni de ma profession, ni de mon caractère 
sacré, si cette aimable dame n'est pas ici vic- 
time innocente de quelque cruelle erreur. 

Leoxato. — Frère, cela ne peut être. Tu vois 
bien que toute la vertu qui lui reste consiste en 
ce qu'elle n'ose ajouter à sa damnation le péché 
du parjure ; elle ne nie pas son crime. Pourquoi 
cherches-tu donc à couvrir par tes excuses un 
fait qui apparaît dans la plus évidente nudité? 

Le frère François.' — Madame, quel est cet 
homme dont on se sert pour vous accuser? 

Hero. — Ceux qui m'accusent le savent, je 
n'en connais aucun; si je sais d'aucun homme 
vivant autre chose que ce qu'autorise la pudeur 
d'une vierge, puissent tous mes péchés ne pas ob- 
tenir miséricorde ! O mon père ! si vous pouvez 
acquérir la preuve qu'un homme quelconque a con- 
versé avec moi à des heures indues, ou que moi- 
même, hier soir, j'ai fait échange de paroles avec 
une créature quelconque , vous pouvez me re- 
pousser, me haïr, me torturer jusqu'à la mort. 

Le frère François. — Les princes sont vic- 
times de quelque étrange méprise. 

Bénédict. — Deux d'entre eux sont l'honneur 
même, et si leur sagesse est dans cette affaire 
induite en erreur, l'artisan de cette erreur doit 
être Don Juan le bâtard, dont l'âme est sans 
cesse occupée à tramer des scélératesses. 

Lf.onato. — Je ne sais pas; si ce qu'ils disent 
d'elle est la vérité, ces mains que voici la met- 
tront en pièces; s'ils calomnient son honneur, le 
plus orgueilleux d'eux tous en saura des nouvelles. 
Le temps n'a pas encore assez desséché mon 
sang, ni l'âge assez dévoré mon intelligence, ni 
la fortune assez épuisé mes ressources, ni ma 
malheureuse vie assez réduit le nombre de mes 
amis, que ses accusateurs ne puissent trouver en 
moi, réveillées pour une telle occasion, la force 
du corps, la sagacité de l'esprit, l'habileté dans 
le choix des moyens et des amis pour m'acquitter 
entièrement envers eux de ce que je leur dois. 

Le frère François. — Arrêtez-vous un peu et 
laissez mes conseils vous guider dans ce cas-ci. 
Votre fille, ici présente, les princes l'ont laissée 
pour morte; tenez-la secrètement enfermée et 
publiez qu'elle est morte en effet ; monti'ez tous 
les signes extérieurs du deuil, suspendez des épi- 



254 



BEAUCOUP DE BRUIÏ POUR RIEN. 



taphes funèbres sur l'antique sépulcre de votre 
famille, et acconiplissuz toutes les cérémonies qui 
appartiennent aux funéi'ailles. 

Lkoîjato. — Qu'adviendra-t-il de tout cela? 
Que fera tout cela? 

Le frère fKANçois. — Parbleu, bien menée, 
cette ruse changera la calomnie en remords, et c'est 
déjà un bien ; mais ce nest pas pour cela que 
j'imagine cet étrange expédient : je compte que de 
cet effort sortira un plus grand résultat. En la 
donnant, comme nous le ferons, pour morte sous 
le coup même de l'accusation portée contre elle, 
elle sera plainte , regrettée et excusée de tous 
ceux (]ui apprendront la npuvelle; car les choses 
sont ainsi, que nous n'apprécions pas le mérite 
des biens que nous possédons pendant que nous 
en jouissons; mais si nous les perdons et s'ils 
viennent à nous manquer, alors nous nous en 
exagérons la valeur et nous leur découvrons les 
vertus cfui refusaient obstinément de se laisser voir 
à nous lorsqu'ils étaient nôtres. C'est ce qui 
arrivera pour Claudio, quand il apprendra qu'elle 
est morte sous le coup de ses paroles. Le fantôme 
d'Hero vivante se glissera doucement dans les 
rêveries de son imagination ; chacun des détails 
aimables de sa personne surgira devant les yeux 
et à l'horizon de son âme , revêtu d'une forme 
plus rare, avec une plus touchante délicatesse et 
une plus grande plénitude de vie que lorsqu'elle 
vivait en réalité. Alors, si son cœur l'aima jamais 
réellement, il pleurera et regrettera de l'avoir 
accusée; oui, même quoiqu'il tînt pour vraie l'ac- 
cusation. Faisons cela, et ne doutez pas que la réa- 
lité du succès n'ait encore une meilleure tour- 
nure que son fantôme dont mes paroles essayent 
de vous présenter l'image. Cependant, si ce but 
désiré ne répond pas à mes espérances , la sup- 
position de la mort de Madame éteindra du moins 
le scandale de son accusation d'infamie ; et si les 
choses tournent mal, vous aurez la ressource de 
la cacher au sein d'une existence solitaire et reli- 
gieuse, loin des regards, des médisances des es- 
prits méchants et des affronts, ce qui sera le meil- 
leur parti à prendre pour sa réputation blessée. 
Bénédict. — Signor Leonato, suivez les con- 
seils du frère, et malgré l'afftclion et la profonde 
amitié que vous me savez pour le prince et 
Claudio, je vous jure sur mon honneur d'agir en 
ictie all'aire aussi discrètement et aussi loyale- 
ment que voire àme agirait envers votre corps. 
Leonato. — Ballotté comme je le suis par le 



chagrin, le plus petit fil sufSt pour me con- 
duire. 

Le frèrr François. — Bien consenti ; mainte- 
nant relire/.-vous; des maux singuliars exigent 
des remèdes singuliers. Venez, Madame, mourez 
pour vivre; ce jour nuptial peul-étre n'est que 
ditféré ; ayez patience et résignez -vous. 

[Sortent le frère Fr/uicyis , Hrrn et Leonato.^ 

Bénéliict. — Madame Béatrice, avez-vous 
pleuré tout ce temps? 

Béatrice. — Certes, et je pleurerai plus long- 
temps encore. 

Béxéuict. — Je ne le désire pas. 

Béatrice. — Vous n'avez nulle raison pour 
cela; c'est librement que je pleure. 

Békédict. — Assurément je crois c[ue votre 
belle cousine est calomniée. 

Béatrice. — Oh ! cjuel gré je saurais à l'homme 
qui vengerait son honneur! 

Bénédict. — Y a-t-il quelque moyen de vous 
donner cette marque d'amitié ? 

Béatrice. — Un moyen très-facile; mais l'ami 
désiré n'existe pas. 

Békédict. — Un homme peut-il vous rendre ce 
service? 

Béatrice. — C'est l'office d'un honniie, mais ce 
n'est pas le vôtre. 

Bénédict. — ■ Je n'aime rien dans le monde 
autant que vous : n'est-ce pas étrange? 

Béatrice. — Aussi étrange" que peut l'être une 
chose que j'ignore. Il m'eût été aussi facile de 
dire que je n'aimais rien autant que vous ; mais 
ne me croyez pas; et cependant je ne mens pas; 
je n'avoue rien et je ne nie rien. Je suis désolée 
pour ma cousine. 

Bénédict. — Par mon épée, Béatrice, tu m'aimes. 

Béatrice. — Ne jurez pas par votre épée et 
avalez-la. 

Bénéuict. — Je veux jurer par mon épée que 
vous m'aimez et je veux la faire avaler à qui diia 
que je ne vous aime pas. 

Béatrice. — N'avalerez-vous pas votre parole? 

Bénédict. — Non, quelle que soit la sauce qu'on 
puisse inventer pour elle ; je proteste que je t'aime. 

Béatrice. — Eh l)ien, alors, que le ciel me 
pardonne ! 

Bénéuict. — Vous pardonne quelle ofTcnsc, ma 
douce Béatrice? 

Béatrice. — Vous m'avez arictée à une heu- 
reuse minute : j'allais protester que je vous 
aimais. 



ACTE IV, SCÈNE I. 



235 




DoGBF.RRY. Oui , parlïleu , qu'ils s'avancent en face d 



Bénédict. — Et aime-moi avec tout ton cœur. 

Béatrice. — .le vous aime tellement avec tout 
mon cœur, qu'il ne m'en reste pas assez pour pro- 
tester. 

Bénédict. — Allons, ordonne-moi de faire quel- 
que chose pour toi. 

Béatrice. - — Tuez Claudio. 

BÉxÉnicT. — Oh! non, pour le monde entier. 

Béatrice. — Vous me tuez en me refusant cela. 
Adieu. 

Béxédict. — Arrêtez, ma douce Béatrice. 

Béatrice. — Je suis partie, bien que je sois en- 
core ici. Il n'y a pas d'amour en vous. Non, je vous 
en prie, laissez-moi partir. 

Bénédict. — Béatiice 

Béatrice. — En vérité, je veux m'en aller. 

Bénédict. — Je veux que nous soyons amis 
auparavant. 



Béatrice. — Il vous faut moins de courage pour 
être mon ami que pour combattre mon ennemi. 

Bénédict. — Est-ce que Claudio est ton ennemi? 

Béatrice. — N'est-il pas, de toute évidence, un 
scélérat au premier chef, l'homme qui a calomnié, 
déshonoré, accablé sous le mépris ma cousine? 
Oh! si j'étais homme! Quoi, la leurrer hypocrite- 
ment jusqu'au moment de joindre leurs mains, et 
alors, par une accusation publique, par un scan- 
dale à ciel ouvert, avec une rancune implacable 

ôciel! que ne suis-je unhonnne, je mangerais son 
cœur sur la place du marché. 

Bénédict. — Écoutez-moi, Béatrice. 

Béatrice. — Elle parler avec un homme à sa 
fenêtre ! jolie invention 1 

Bénédict. — Sans doute; mais, Béatrice 

Béatrice. — Charmante Hero ! elle est outragée, 
elle est calomniée, elle est perdue. 



256 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



Bénédict. — Béatr 

Béatrice. — Princes et comtes! voilà assuré- 
ment un témoignage princier , et un aimable 
comte, le comte Confiture, un doux galant, en 
vérité ! Oh ! que ne suis-je un homme pour me 
mesurer avec lui, ou cjue n'ai-je un ami qui voulut 
être homme à ma place ! Mais la virilité s'est au- 
jourd'hui fondue en courtoisie, la valeur en com- 
pliments, et les hommes ne sont plus que langues, 
et des langues dorées encore ; il peut passer poiii- 
vaillant comme Hercule, celui-là qui aujourd'hui 
profère un mensonge et le soutient carrément. 
Tous mes vœux ne peuvent faire de moi un 
homme, mais ma douleur peut me donner la 
vraie mort d'une femme. 

Bhnédict. — Arrête, ma bonne Béatrice ; jjar 
cette main c[ue voici, je t'aime! 

Béatrice. — Pour l'amour de moi, faites servir 
cette main à un autre usage c[u'à des serments. 

liÉNÉuicT. — Croyez-vous sur votre àme que le 
comte Claudio ait calomnié Hero? 

Béatrice. — Certes, et aussi sûrement que je 
pense ou que jai une àme. 

BÉNÉnicT. — Assez! je suis engagé; je le pro- 
voquerai., Te vais baiser votre main et vouslaisseï'. 
Par celte main, Claudio me rendra chèrement 
compte de son action. Jugez de moi par ce que vous 
en entendrez dire. Allez, consolez votre cousine 
que je dois ])résenter comme défunte, et mainte- 
nant, adieu. (7/.V sortent.) 



SCENE TI. 

Une prison. 

Entrent DOGBERRY, VERGES et un sacristain 
en robes ; les gardes de police aire CONRADE 
et BORACHIO. 

DoGBERRY. — Toute vcjtre dissemblée est-elle 
au complet? 

Veiices. — Oh! un tabouret et un coussin poui' 
le sacristain. 

Le sacristain. — Quels sont les malfaiteurs? 

DoGBERRY. — Pardi ! nous voici moi et mon 
collègue. 

Verges. — C'est très-certain, vraiment; nous 
avons V exposition h examiner. 

Le sacristain. — Mais où sont les inculpés à exa- 
miner? qu'ils s'avancent devant le constable en chef. 



DoGBEBRY. — Oui parbleu, qu'ils s'avancent en 
face de moi. Quel est votre nom, mon ami? 

Borachio. — Borachio. 

DoGBERRY. — Écrivez, je vous en prie : — Bo- 
rachio ; et le vôtre, faquin ? 

Conrade. — Je suis un gentilhomme, Monsieur, 
et mon nom est Conrade. 

DoGBERRY. — Ecrivez : Mon.sieurle gentilhomme 
Conrade. Messieurs, servez-vous Dieu? 

CosRATiE et Borachio, ensemble. — Ceites, 
Monsieur, nous l'espérons bien. 

DoGBERRY. — Ecrivez qu'ils espèrent servir 
Dieu ; et écrivez Dieu en première ligne, car à 
Dieu ne plaise que le nom de Dieu passe après 
celui de pareils scélérats! Messieurs, il est déjà 
prouvé que vous ne valez guère mieux que de 
faux fripons, et vous ne tarderez guère à avoir à 
[leu près cette réputation. Qu'avtz-vous à répondre 
pour votre défense? 

Conrade. — Parbleu, Monsieur, nous répon- 
dons que nous ne sommes rien de pareil. 

DoGEEBRY. — Un gaillard merveilleusement 
.spirituel, je vous assure, je vais m'occuper de lui 
tout à l'heure. {A Borachio.'^ Avancez ici, vous, 
faquin ; j'ai un mot à vous dire à l'oreille, Mon- 
sieur; j'ai à vous dire qu'on vous tient pour de 
fau.t: cofjuins. 

Borachio. — Monsieur, je vous dis que nous 
ne sommes rien de pareil. 

DoGBEBBY. — Bien; éloignez-vous un peu. Par 
le ciel, ils s'entendent tous deux. Avez-vous écrit 
<pCils ne sont rien de pareil? 

Le sacristain. — Monsieur le constable, vous 
ne prenez pas le bon moyen pour les examiner; 
il faut appeler les gardes qui les accusent. 

DoGBERRY. — Oui, parbleu, c'est le plus court 
moyen. Que les gardes approchent. — Messieurs, 
au nom du prince , je vous somme d'accuser ces 
hommes. 

Premier garde. — Cet homme disait, Mimsieur, 
que Don Juan, le frère du prince, était un scé- 
lérat. 

Docberry. — Ecrivez, le prince Juan un scé- 
lérat. Vraiment, c'est un mensonge évident d'ap- 
peler le frère d'un jirince un scélérat. 

Borachio. — Monsieur le constable.... 

DoGBERRY. — Je t'en prie, mon garçon, la 
paix : je n'aime pas la mine, je te le promets. 

Le sacristain. — Que lui avez-vous entendu 
dire encore? 

Second garde. — Parbleu , qu'il avait reçu 




I — 33 



258 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



mille ducSts de Don Juan, j)our accuser caloiii- 
nieusement madame Hero. 

DoGRERKY. — Coqiiinerie notoire s'il en fut 
jamais. 

Verges. — Oui, par la Messe, c'est cela. 

Le sacristain. — Quoi encore, mon garçon? 

Premier garde. — Et que le comte Claudio avait, 
sur ces propos, pris la résolution de déshonorer 
Hero devanttoute l'assemblée etde ne pasl'épouser. 

Dogeerry. — Oh 1 scélérat! tu seras condamné 
pour ce fait à la rédemption éternelle. 

Le sacristain. — Et quoi encore? 

Second garde. — C'est tout. 

Le sacristain. — Et en voilà plus que vous n'en 
pouvez nier, Blessieurs. Le prince Juan s'est secrè- 
tement enfui ce matin ; Hero a été accusée de la 
façon dont ils le racontent, refusée de la manière 
dont ils le racontent, et sous le coup du chagrin 
qu'elle en a ressenti, elle est morte soudainement. 
Monsieur le constable, faites lier ces hommes et 
emmenez-les devant Leonato ; je vais aller devant 
pour lui montrer leur interrogatoire. (// sort.) 

DoGBERRY. — Allons, qu'ou leur émette les 
chaînes. 



Verges. — Qu'on les livre aux mains 

Conrade. — A bas, faquin! 

Dogberry. — Mort de ma vie! où est le sacris- 
tain ? qu'il écrive : l'oflicier du prince est un 
faquin. Allons, liez-les. Méchant valet! 

Conrade. — A bas! vous êtes un âne, vous êtes 
un âne. 

Dogberry. — Est-ce que tu ne suspectes pas 
ma position? est-ce que tu ne suspectes pas mon 
âge? Oh! que le sacristain n'est-il ici pour écrire 
que je suis un âne ! Mais, Jlessieurs, vous vous 
rappellerez que je suis un âne; quoique cela ne 
soit pas écrit, n'oubliez pas que je suis un âne. 
Non, scélérat, tu es plein de piété., comme le prou- 
veront de bons témoins. Je suis un sage compère, 
et ce qui est plus, un fonctionnaire, et ce qui est 
plus, un propriétaire, et ce qui est plus, un aussi 
joli morceau de chair qu'il en existe à Messine, et 
un homme qui connaît la loi, allez; et un riche 
compère, allez, et un compère qui a fait des pertes 
et un compère qui a deux robes, et qui n'a rien 
qui ne soit beau. Emmenez-le. Oh! pourquoi n'a- 
t-on pas écrit que j'étais un âne ! 

[Ils sortent.) 



ACTE V. 



SCENE PREMIERE. 



Entrent LEONATO et AINTONIO. 

AwTOMO. — Si vous continuez de la sorte, vous 
vous tuerez; il n'est pas sage de seconder ainsi la 
douleur contre vous-même. 

Leonato. — Je t'en prie, trêve à tes conseils 
qui tombent dans mes oreilles sans plus de profit 
cjue l'eau dans un crible. Ne me donne pas de 
conseils , et que nul consolateur n'essaye de flatter 
mon oreille, si nous n'avons pas en commun les 
mêmes douleurs. Trouve-moi un père qui aimât 
sa (ille autant (]uc moi et (|Mi, conime moi, ait vu 
la joie qu'il tirait d'elle s'éclipser connue l'a lait 



ma joie, et dis-lui de parler de patience. Que 
son malheur se mesure sur les dimensions du 
mien, que l'excès de son désespoir atteigne aux 
proportions du mien, qu'il y ait identité parfaite 
dans nos deux douleurs, identité de taille, de 
forme, de traits, de détails de tout genre, si cet 
homme-là peut sourire et caresser sa barbe, crier 
au chagrin : Va-t'en, faire Heu lorsqu'il devrait 
soupirer, coudre des proverbes à sa douleur, et 
soûler son infortune en compagnie de veilleurs 
nocturnes, amenez-le-moi ; je consens à apprendre 
de lui la patience. Mais un tel homme n'existe 
pas, car les hommes, mon frère, peuvent bien pro- 
diguer les conseils et les consolations à la douleur 
qu'ils ne ressentent pas; mais une fois qu'ils en 
ont été touchés, elle se change en passion cette 



ACTE V, SCKNE I. 



2 BU 



sagesse qui prétendait guérir la rage par une mé- 
decine de préceptes, encliainer la violente frénésie 
par des liens de soie, charmer la souffrance par 
des sons et l'angoisse par des paroles. Non, non, 
c'est l'office de tous les hommes de prêcher la pa- 
tience à ceux qui se tordent sous le fardeau du 
chagrin, mais aucun n'a assez de vertu et de pou- 
voir sur lui-même pour pratiquer cette morale 
lorsqu'il lui faut supporter la même douleur. Ne 
me donne donc pas de conseils ; mes chagrins crient 
plos haut que tes recommandations. 

Antonio. — Les hommes ne diffèrent donc en 
rien des enfants? 

Leonato. — Paix, je t'en prie; je veux être 
chair et sang: car il n'y a encore jamais eu philo- 
sophe qui ait pu supporter patiemment le mal de 
dents, quoiqu'ils aient écrit dans le style des dieux 
et qu'ils aient fait peuh, peuh! au nez du malheur 
et de la souffrance. 

Antonio. — Mais au moins ne prenez pas pour 
vous tout le mal ; faites partager votre souffrance 
à ceux qui vous ont offensé. 

Leonato. — Ici tu parles raison ; c'est ce que je 
ferai. Mon âme me dit que Hero est calomniée, et 
cela je l'apprendrai à Claudio et aussi au prince et 
à tous ceux qui la déshonorent ainsi. 

Antonio. — Voici le prince et Claudio qui 
viennent en toute hâte. 

Entrent DON PEDRO et CLAUDIO. 

Don Pedro. — Bonjour, bonjour! 

Claudio. — Bonjour, à tous les deux. 

Leonato. — Entendez- vous , Messeigneurs?... 

Don Pedro. — Nous sommes un peu pressés, 
Leonato.' 

Leonato. — Vous êtes un peu pressés, Mon- 
seigneur? Alors portez-vous bien. Monseigneur. 
Ah! vous êtes pressés à ce point? Eh bien! 
tant pis. 

Don Pedro. — Voyons, ne nous cherchez pas 
querelle, bon vieillard. 

Antonio. — S'il pouvait se faire réparation au 
moyen d'une querelle , il y en a quelques-uns 
parmi nous qui seraient couchés bas. 

Claudio. — Qui l'outrage? 

Leonato. — Parbleu! c'est toi qui m'outrages, 
toi, hypocrite, toi-même; ne mets pas, ne mets 
pas la main sur ton épée; je ne te crains pas. 

Claudio. — Sur l'honneur, que se dessèche ma 
main, si elle pouvait donner à votre vieillesse une 



telle cause de crainte. lîn vérité, ma main n'avait 
aucune intention sur mon épée. 

Leonato. — Chut! chut! l'ami, n'essaye pas des 
grimaces et des railleries avec moi; je ne viens pas 
comme un radoteur, ou un imbécile me couvrir du 
privilège de mon âge pour me vanter de ce que 
j'ai fait étant jeune et de ce que je ferais si je n'é- 
tais pas vieux. Apprends-le, à ta face, Claudio; 
tu as si fort outragé mon enfant innocent et moi- 
même, que je suis forcé d ! mettre de coté la gra- 
vité de mon âge pour venir, malgré mes cheveux 
gris et les fatigues de mes nombreuses années, 
exiger de toi la réparation que l'homme doit à 
l'homme. Je dis que tu as calomnié mon enfant 
innocent ; tes calomnies ont percé, et pfercé son 
cœur de part en part, et elle dort ensevelie 
avec ses ancêtres, dans une tombe qui ne recou- 
vrit jamais aucun scandale, sauf celui qui l'a at- 
teinte et que ta scéléiatesse a machiné. 

Claudio. — Ma scélératesse ! 

Leonato. — Ta scélératesse, Claudio, la tienne; 
c'est bien ce que je dis. 

Don Pedro. — Vous ne parlez pas justement, 
vieillard. 

Leonato. — Monseigneur, Monseigneur, je lui 
prouverai sur sa personne même, s'il l'ose, la vé- 
rité de mes paroles ; je le lui prouverai en dépit 
de son habile escrime et de sa pratique journa- 
lière des armes, du printemps de sa jeunesse et 
de sa force en fleur. 

Claudio. — Arrière! je ne veux pas avoir d'af- 
faire avec vous. 

Leonato. — Est-ce qu'il t'est permis de m'a- 
dresser ce refus? Tu as tué mon enfant; si tu me 
4;ues , mon garçon , tu auras au moins tué un 
homme. 

Antonio. — Ilentueradeux,etdeux qui sont des 
hommes, morbleu! Mais ce n'est pas la question; 
qu'il en tue d'abord un ; qu'il me mette hors de com- 
bat et me tue, mais qu'il me rende raison. Allons, 
suivez-moi, mon garçon ; allons, monsieur le ga- 
min, allons, suivez-moi. Monsieur le gamin, j'au 
rai raison avec un fouet de vos fameuses passes 
d'escrime; oui, aussi vrai que je suis un gentil- 
homme, j'en aurai raison. 

Leonato. — Mon frère 

Antonio. — Ne vous inquiétez pas. Dieu sait 
combien j'aimais ma nièce, et elle est morte, ca- 
lomniée à mort par des scélérats qui ont autant 
de courage pour répondre à un homme que j'en 
ai pour prendre un serpent par la langue. Bam- 



2(10 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



bins, magots, fanfaron';, pantins, poules mouil- 
lées! 

Leonato. — Frère Antonio.... 

Antonio. — JNe vous inquiétez donc pas, je les 
connais, je vous en réponds, et je sais ce qu'ils 
pèsent jusqu'au plus petit atome, ces tapageurs, 
ces impudents, ces gamins mannequins de la 
mode, qui mentent, et dupent, et insultent, et 
diffament, et calomnient; qui s'affublent comme 
des marionnettes et se donnent des airs terribles; 
qui, dans une demi-douzaine de paroles dange- 
reuses, vous disent comment ils pourraient bles- 
ser leurs ennemis, s'ils l'osaient faire, et voilà 
tout. 

Leonato. — Mais, frère Antonio.... 

Antonio. — Allons, cela ne vous regarde pas, 
ne vous en mêlez pas, laissez-moi faire. 

Don Pfdbo. — Messieurs, notre intention n'est 
pas de mettre à l'épreuve la patience de l'un ou 
de l'autre de vous deux. Mon cœur est marri de 
la mort de votre fille ; mais, sur mon honneur, elle 
n'a été accusée de rien qui ne fût vrai et dont la 
preuve ne fût plus qu'évidente. 

Leonato. — Monseigneur, Monseigneur.... 

Don Pedro. Je ne veux pas vous entendre. 

Leonato. — Non? Venez, frère; allons-nous- 
en. Je dis qu'on m'entendra. 

Antonio. — On vous entendra, ou il en cuira 
à quelques-uns de nous. 

[Sortent Leonato et Jntonio.) 

Don Pedro. — Voyez , voyez ; voici venir 
l'homme que nous allions chercher. 

Entre BÉNÉDICT. 

Claudio. — Eh bien ! signor, quelles nouvelles? 

BÉNÉDICT. — Bonjour, Monseigneur. 

Don Pedro. — Bonjour, signor ; vous êtes qua- 
siment arrivé à temps pour apaiser une quasi 
querelle. 

Claudio. — Nous avons été sur le point d'avoir 
nos deux nez cassés par deux vieux édentés. 

Don Pedro. — Leonato et son frère. Qu'en 
penses-tu? Si nous avions engagé le combat, je 
doute c|ije nous eussions été trop jeunes pour eux. 

BÉNÉDICT. — Dans une fausse querelle, il n'y a 
pas de vraie valeur. Je venais pour vous chercher 
tous les deux. 

Claudio. — Nous t'avons cherché par monts 
et par vaux, car nous sommes victimes d'une ex- 
cessive mélancolie, et nous voudrions bien eu être 



débarrassés. Veux-tu nous prêter le secours de ton 
esprit. 

BÉNÉDICT. — Il est dans mon fourreau; le tire- 
rai-je? 

Don Pedro. — Est-ce que tu portes ton esprit 
à ton côté? 

Claudio. — Jamais personne n'a fait cela, quoi- 
que beaucoup se soient trouvés à côté de leur es- 
prit. Mais je te prie de le tirer, comme nous di- 
sons aux ménestrels : tire -le pour nous amuser. 
Don Pedro. — Aussi vrai que je suis un hon- 
nête homme, il pâlit. Es-tu malade ou irrité? 

Claudio. — Voyons, du courage, ami! quoi- 
que le chagrin puisse tuer un chat, tu as en toi 
assez d'entrain pour tuer le chagrin. 

BÉNÉDICT. — Monsieur, j'irai à plein galop à 
la rencontre de votre esprit, s'il est résolu à me 
charger. Je vous prie de choisir un autre sujet de 
conversation. 

Claudio. — Eh bien! alors, donnez-lui une 
autre lance; celle-ci vient de se rompre. 

Don Pedro. — Par la lumière du ciel I il 
change de plus en plus de couleur. Je crois en 
vérité qu'il est en colère. 

Claudio. — S'il en est ainsi, il sait la manière 
de tourner son ceinturon. 

BÉNÉDICT. — Vous dirai-je un mot à l'oreille? 
Claudio. — Le ciel me préserve d'un défi! 
BÉNÉDICT. — Vous êtes un scélérat I Je ne plai- 
sante pas ; je soutiendrai mon dire comme vous 
voudrez, à l'arme que vous voudrez et quand vous 
voudrez. Faites-moi raison, ou je vous déclare un 
lâche. Vous avez tué une aimable dame, et sa mort 
retombera lourdement sur votre tête. Faites-moi 
savoir de vos nouvelles. 

Claudio. — C'est bon, j'irai vous trouver; de 
la sorte, j'aurai un peu de bonne chère 

Don Pedro. — Quoi donc! Un festin, un festin? 
Claudio. — Sur ma foi, je le remercie; il m'a 
convié à manger d'une tète de veau et d'un cha- 
pon; si je ne les découpe pas en perfection, dites 
que mon couteau ne vaut rien. Ne m'offrirez-vous 
pas aussi un dindon ? 

BÉNÉDICT. — Monsieur, votre esprit trotte bien; 
•il marche aisément. 

Don Pedro. — Je vais te dire de quelle façon 
Béatrice louait ton esprit l'autre jour. Je disais 
que tu avais un bel esprit. « C'est vrai, a-t-elle 
répondu, un beau petit esprit. — Non, ai-je dit, 
un grand esprit. — Exact, a-t-elle répondu ; un 
grand, gros esprit. — Non, pas du tout, ai-je in- 



ACTE V, SCENE I. 



201 




Claudio. Est-ce là le monument de la 
Un soivant. Oui, Monseigneur. 
ClAUDIO, lisant un parchemin: 



Maintenant, 



iique-, et vous, entonnez votre Iivr 



(Acte V, 



sisté, un bon esprit. — C'est juste, a-t-elle ré- 
pondu; il ne fait de mal à personne. — Certes, 
ai-je dit, le gentilhomme a beaucoup de sens. — 
Certainement, a-t-elle répondu, c'est un insensé 
gentilhomme. — De plus, lui ai-je dit, il possède 
les langues. — Cela, je le crois, a-t-elle répliqué, 
car lundi soir il m'a juré une chose qu'il a dé- 
mentie le mardi ; cela fait donc une double langue, 
c'est-à-dire deux langues. » C'est ainsi que, pen- 
dant une heure, elle a transposé les vertus de ton 
individu. Cependant, à la fin, elle a conclu, avec 
un soupir, que lu étais le plus bel homme d'Italie. 

Claudio. — Là-dessus, elle pleura de tout coeur 
et dit que cela lui était égal. 

Don Pedro. — Oui, oui, c'est ce qu'elle fit; 



mais cependant, elle l'aimerait à la folie, si elle 
ne le détestait pas à la mort; la fille du vieux 
bonhomme nous avait tout dit. 

Claudio. — Tout, tout, et en outre, Dieu le l'it 
lorsqu'il était caché dans le jardin. 

Don Pedko. — Mais quand donc planterons- 
nous les cornes du taureau sauvage sur la tète du 
prudent Bénédict? 

Claudio. — Oui, avec l'annonce au-dessous : 
Ici demeure Bénédict, f homme marié. 

Bénédict. — Portez-vous bien, bambin; vous 
connaissez mes dispositions, je vous laisse main- 
tenant à votre humeur babillarde. Vous faites 
blanc de votre esprit, comme les fanfarons font 
blanc de leurs épées, qui , Dieu soit loué ! ne 



202 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



Jjlessent pas. Monseigneur, je \'ous adresse mes 
reinercîinenls pour vos nombreuses courtoisies; 
je dois renoncer à votre compagnie Voti'e frère, 
le bâtard, s'est enfui de Messine; vous avez, entre 
vous tous, tué une dame aimable et innocente. 
Pour monseigneur Blanc-bec, nous nous rencon- 
trerons tous les deux; jusque-là, que la paix soit 
avec lui. (// xmt.) 

Don Pkdro. — Il est sérieusement courroucé. 

Claudio. — Très-sérieusement, et cela, je vous 
le garantis, pour l'ainour de Béatrice. 

Don Pedro. — Et il t'a provoqué ? 

Claudio. — Très-sincèrement. 

Don PiDKO. -^ Quelle jolie cliose qu'un homme 
qui sort avec son pourpoint et son haut-de-chaus- 
ses et qui oublie d'emporter son esprit ! 

Claudio. — Il est alors un géant, si on le com- 
pare à un singe; mais en revanche un singe est 
un docteur comparé à un tel homme. 

Don Pedro. — Mais, doucement, revenons à 
nous-mêmes; cesse de plaisanter, mon cœur, et 
s:.)is sérieux. N'a-t-il pas dit c[ue mon frère s'é- 
tait enfui? 

Entrent DOGBERRY, VERGES et 1rs cardes 
avec COKRADE et BORACIIIO. 

DocBERRY. — Marchez, Monsieur; si la justice ne 
vous dompte pas, elle n'aura plus jamais le pou- 
voir de peser des raisins dans sa balance ; comme 
il a été recoimu une fois que vous êtes un hypo- 
crite fiefl'é, il faut qu'on ait l'oeil sur vous. 

Don Pf.dro. — Qu'est-ce donc? deux des ser- 
viteurs de mon frère garrottés! Et Borachio l'un 
d'eux ! 

Cl, AUDIO. — Informez-vous de leur délit. Mon- 
seigneur. 

Don Pedro. — Gardes, quel délit ces hommes 
ont-ils commis? 

DoGBERRV. — Parbleu! IMonsieur, ils ont fait 
de faux rappoits ; en outre, ils ont ditdesclioses 
qui n'étaient pas vraies ; secondairement, ils sont 
des calomniateurs; si.xièrriement et enfin, ils ont 
calomnié une dame ; troisièmement, ils ont fait 
passer pour vraies des choses fausses , et , pour 
conclure, il sont des coquins menteurs. 

Don Pedro. — Premièrement, je te demande ce 
qu'ils ont fait; troisièmement, je te demande (juel 
est leur délit; sixièmement et dernièrement , ce 
qu'ils ont commis, et, pour conclure, ce que dont 
Miiis les chai'gez. 

(x.iuuio. — Solidement raisonné et dans l'ordie 



même de sa propre division; sur ma foi! voilà 
une question posée de manière à lui plaire. 

Don Pedro. — Qui avez-vous offensé. Mes- 
sieurs, pour être ainsi garrottés? Ce savant con- 
stable est trop habile pour se laisser comprendre; 
quel délit avez-vous commis ? 

BoRAcuio. — Slon doux prince, ilest inutile que 
j'aille plus loin pour répondre de mes actes ; enten- 
dez-moi , et que le comte que voici me tue. J'ai 
complètement abusé vos yeux ; ce que vos sa- 
gesses n'ont pu découvrir, ces imbéciles l'ont mis 
au grand jour; car ils m'ont, pendant la nuit, en- 
tendu raconter à cet homme comment Don Juan, 
votre frère, m'avait excité à calomnier madame 
Hero ; comment nous avions su vous amener dans 
le jardin où vous me vîtes courtiser Margue- 
rite sous les vêtements d'Hero, et comment vous 
vous proposiez de la déshonorer au moment de 
l'épouser. Ils ont dressé procès-verbal de mon 
crime, que j'aimerais mieux sceller de ma mort 
c[ue raconter de nouveau à ma honte. La dame 
est morte sous le coup de notre fausse accusa- 
tion, à mon maître et à moi, et, pour conclure, 
je ne demande pas autre chose que la récompense 
due à un scélérat. 

Don Pedro. — Est-ce que ce discours ne vous 
a pas traversé le cœur comme une lame d'acier? 

Claudio. — J'ai bu du poison tout le temps 
qu'il a parlé. 

Don Pedro. — Est-ce que mon frère t'a excité 
à cette action? 

Borachio. — Oui certes, et il m'a payé géné- 
reusement pour la commettre. 

Don Pedro. — Il n'est bâti et pétri que de tra- 
hison Et il s'est enfui après cette scélératesse ! 

Claudio. — Douce Hero ! maintenant ton image 
m'apparait sous les traits exquis qui m'avaient 
fait t'ainier tout d'abord. 

Dogrerry. — Allons, emmenez les plaignants; 
pendant ce temps notre sacristain aura réformé le 
signor Leonato de cette affaire et. Messieurs, 
n'oubliez pas de spécider, lorsque le temps et le 
lieu le permettront, que je suis un âne. 

Verges. — Voici, voici venir le signor Leonato 
et le sacristain aussi. 

Entrent LEONATO et ANTONIO avec 

LE sacristain. 

Leonato. — Où est le scélérat? laissez-moi 
voir son visage, alin que lorsque je renconlrenii 



ACTE V, SCÈNE I. 



2G3 



un autre iionime qui lui ressemble, je puisse l'é- 
viter. Lequel est-ce des deux? 

BoBACHio. — Si vous voulez connaître votre 
ofl'enseur, regardez-moi. 

Leonato. — Es-tu l'esclave qui de ton souffle 
empoisonné as tué mon enfant innocent? 

BonAcHio. — Oui, moi seul. 

Leonato. — Non, non, scélérat; tu te ca- 
lomnies toi-même; voici un couple d'hommes ho- 
norables, mais un troisième a fui qui avait la main 
dans ton crime. Princes, je vous remercie de la 
mort de malille; vous pourrez l'enregisti'er parmi 
vos actes nobles et glorieux; c'est un courageux 
exploit, si vous voulez bien y penser. 

Claudio. — Je ne sais comment implorer votre 
patience; cependant je dois parler. Choisissez 
vous-mèn)e votre vengeance; imposez-moi n'im- 
porte quelle pénitence que votre imagination 
poui-ra inventer pour ma faute. Et cependant je 
n'ai péché que par méprise. 

Don Pedro. — Et moi aussi, sur mon âme, et 
cependant pour donner satisfaction à ce bon vieil- 
lard, je me courberais sous n'importe quel pesant 
fardeau qu'il lui plairait de m'imposer. 

Leonato. — Je ne puis vous commander de 
commander à ma fille de vivre ; une telle chose 
est impossible : mais je vous en prie tous les deux, 
mettez le peuple de Messine à même de juger à 
quel point elle est morte innocente, et si votre 
amour vous rend capable de rencontrer quelque 
mélancolique inspiration, suspendez une épitaphe 
sur sa tombe, et chantez-la sur ses restes, chan- 
tez-la cette nuit. Puis demain matin, venez à ma 
maison, et puisque vous ne pouvez plus être mon 
gendre, soyez aumoins mon neveu. IMon frère a une 
fille qui est presque la copie de mon enfant défunte ; 
elle est notre seule héritière à tous deux; donnez- 
lui le titre que vous auriez donné à sa cousine, et 
ma vengeance est satisfaite. 

Claudio. — O noble seigneur! votre excessive 
clémence arrache mes larmes ; j'accepte vos offres; 
disposez pour l'avenir du pauvre Claudio. 

Leonato. — Demain donc, j'attendrai votre 
visite; pour ce soir je prends congé de vous. Ce 
malheureux va être confronté avec Marguerite, 
qui, je le crois, était stipendiée par votre frère pour 
être complice dans cette affaire. 

BoRACHio. — Non, sur mon âme, elle ne l'était 
pas et elle ne savait pas ce qu'elle faisait en me 
parlant; au contraire, elle a toujours été loyale et 
honnête dans tout ce que je connais d'elle. 



DocEEiiuY. — En outre, iMonsieur, ce plaignant 
que voici, ce coupable m'a appelé .imc; quoi<ine 
la chose ne soit pas mise en blanc et noir, je vous 
en prie, qu'elle soit rappelée dans la punition. 
En outre, le garde les a entendus parler d'un cer- 
tain Difforme; ils disent qu'il porte une clef à son 
oreille avec une serrure pendue après, et qu'il em- 
prunte pour l'amour de Dieu de l'argent qu'il n'a 
jamais rendu, habitude qu'il a depuis si longtemps 
que maintenant les gens se sont endurcis et ne 
veulent plus lui prêter pour l'amour de Dieu ; je 
vous en prie, examinez-le sur ce point. 

■ Leonato. — Je te remercie pour tes peines et 
ton honnête vigilance. 

DoGBERRY. — "Votre Seigneurie parle comme 
un très-reconnaissant et très-respectable Jouven- 
ceau et je loue Dieu pour vous. 

Leonato. — Voici pour tes peines. 

DoGBERRY. — Dieu le rende à mon bienfaiteur. 

Leonato. — 'Va, je te débarrasse de ton pri- 
sonnier et je te remercie. 

DoGEKRKY. — Je laisse un fieffé coquin avec 
Votre Seigneurie, et je supplie Votre Seigneu- 
rie de le corriger elle-même, pour qu'il serve 
d'exemple aux autres. Dieu garde Votre Seigneu- 
rie! je souhaite à Votre Seigneurie toutes sortes de 
bonheurs! Dieu vous rappelle à la santé ! Je vous 
prie humblement de me permettre de partir, et 
si on peut vous souhaiter une heureuse rencontre, 
Dieu Xinterdisc. — Venez, voisin. 

{Sortent Dogberry^ Fermes et les gardes.) 

Leonato. — Adieu, Messeigneurs, juscju'à de- 
main matin. 

Antonio. — Adieu, Messeigneurs, nous vous 
attendons demain. 

Don Pedko. —Nous n'y manquerons pas. 

Claudio. — Ce soir, j'irai pleurer sur la tombe 
de Hero. [Sortent Don Pedro et Clatidio.) 

Leonato. — Conduisez ces gaillards-là. Nous 
allons demander à Marguerite comment elle a fait 
la connaissance de ce polisson. 

[Ils sortent.) 



SCENE II. 

Le jardin de Leonato. 

BÉNÉDICT et MARGUERITE rentrent chacun 
de leur côté et se rencontrent. 

BÉNÉDICT. — Ma douce dame Rlarguciite , je 



264 



BEAUCOUP DE BRUIÏ POUR RIEN. 



vous en prie, méritez bien de moi en m' aidant à 
parler à Béatrice. 

Marguerite. — Eh bien, meferez-vous mi son- 
net à la louange de ma beauté? 

Bénédict. — Un sonnet d'un style si relevé, 
Marguerite, qu'aucun homme ne saurait l'égaler ; 
car, en très-gracieuse vérité, tu le mérites. 

Marguerite. — Aucun homme ne me fera son 
égale ! Quoi , suis-je donc toujours destinée à 
rester dans l'antichambre ? 

Bénédict. — Ton esprit est aussi vif que les crocs 
du lévrier; il attrape. 

]\LvRGUERiTE. — Et le vôtre aussi éraoussé qu'un 
fleuret d'escrime , qui touche mais ne blesse 
pas. 

Bénédict. — Tout à fait un esprit viril, Mar- 
guerite, il ne voudrait pas blesser une femme. 
Là-dessus, appelle Béatrice, je t'en prie; je te 
rends mon bouclier. 

Marguerite. — Rendez-nous les épées, nous 
avons des boucliers à nous appartenant. 

Bénédict. — Si vous voulez vous servir des 
épées, Marguerite, il vous faut serrer les pointes 
dans un étau ; ce sont des armes dangereuses pour 
les filles. 

Marguerite. — Bon, je vais vous appeler Béa- 
trice, qui a des jambes, je crois. 

Bénédict. — Et qui par conséquent viendra. 
[Sort Marguerite.) ^ 

Bénédict, chantant : 

Le dieu d'amour 

Qui trône là-haut, 

Et me connaît, et me connaît. 

Sait combien pitoyable je mérite.... 

Pitoyable comme poète, bien entendu, car comme 
amant... Léandre , l'excellent nageur, Troïlus, 
qui le premier fit usage d'entremetteurs, et toute 
la kyrielle de ces ci-devant héros de canapé, dont 
les noms courent encore agréablement sur la route 
unie du vers blanc, ne furent jamais aussi vérita- 
blement tournés et retournés par l'amour que mon 
pauvre individu. Eh bien! impossible de montrer 
mon amour en vers! J'ai essayé, je ne peux trou- 
ver d'autre rime à objet aimé que bébé, une rime 
innocente; à dédain, d'autre rime que daim, une 
rime fauve ; à école, d'autre rime cjue folle, une 
rime qui parle sans savoir ce qu'elle dit. Voilà des 
terminaisons vraiment sinistres; non, je ne suis 
pas né sous une planète rimante, et je ne puis 
pas faire ma cour avec des mots eii)])anachés. 



Entre BEATRICE. 

Bénédict. — Béatrice, vous voulez bien venir 
quand je vous appelle ? 

Béatrice. — Certes, signor, et partir aussi 
quand vous me l'ordonnerez. 

Bénédict. — Oh bien ! alors , restez jusque-là . 

Béatrice. — Ah! il y a un jusque-là, eh bien, 
adieu tout de suite; cependant, avant que je m'en 
aille, laissez-moi emporter ce que je suis venue 
chercher, c'est-à-dire les nouvelles de ce qui s'est 
passé entre vous et Claudio. 

Bénédict. — Rien que de mauvaises paroles ; et 
là-dessus je vais t'embrasser. 

Béatrice. — De mauvaises paroles ne sontqu'un 
mauvais souffle, un mauvais souffle n'est qu'une 
mauvaise respiration, et une mauvaise respiration 
est désagréable ; par conséquent, je partirai sans 
être embrassée. 

Bénédict. — Tu as effrayé le mot à le faire 
sortir de son vrai sens , tant l'attaque de ton es- 
prit est violente. Mais, pour te le dire simple- 
ment, Claudio a reçu mon cartel, et j'aurai bientôt 
de ses nouvelles, ou bien je le proclame un lâche. 
Et maintenant, dis-moi, je t'en prie, pour la- 
quelle de mes mauvaises qualités es-tu d'abord 
tombée amoureuse de moi? 

Béatrice. — Pour toutes à la fois; car leur en- 
semble constitue une république vicieuse d'une si 
parfaite harmonie , qu'elles ne permettent à au- 
cune bonne qualité d'avoir droit de cité parmi 
elles. Mais vous, pour laquelle de mes bonnes 
qualités avez-vous d'abord souffert l'amour pour 
moi? 

Bénédict. — Souffrir V amour , excellente expres- 
sion ! Je souffre l'amour, en vérité, car je t'aime 
contre ma volonté. 

Béatrice. — En dépit de votre cœur, je pense; 
hélas! cœur infortuné! Si vous lui faites dépit 
pour l'amour de moi, je lui ferai dépit pour 
l'amour de vous ; car je n'aimerai jamais ce que 
déteste mon ami. 

Bénédict. — Toi et moi, nous sommes trop 
avisés pour faire l'amour paisiblement. 

Béatrice. — Il n'y paraît pas par cet aveu : 
car il n'y a pas un homme avisé sur vingt qui se 
louerait lui-même. 

Bénédict. — .Vieille maxime, vieille maxime, 
Béatrice, qui n'a plus cours depuis le temps des 
bons voisins; mais aujourd'hui, si un homme ne 
s'érige pas à lui-même sa propre tombe avant de 




34 



•iGG 



BEAUCOUP DE lîRlIIT POUR RIEN. 



nioui'ir, il risque fort que son iiionume.nt ne dure 
pas plus que son glas funèbre et les pleurs de sa 
veuve. 

Béatrice. — Et quelle en est la durée, à votre 
avis ? 

Bénédict. — C'est là la question! Eh sans doute 
une heure de braillement et un quart d'heure de 
larmoiement; c'est pourquoi il est très-permis à 
un sage, si toutefois Dom Scrupule, sa conscience, 
n'y met pas d'opposition; de se faire la trompette 
de ses propres vertus, comme je le fais pour moi- 
même. En voilà assez sur mon panégyrique par 
moi-même, qui, je me rends ce témoignage à moi- 
même, est parfaitement mérité. Et maintenant, 
dites-moi, comment se porte votre cousine? 

Béatrice. — Très-mal. 

Bénédict. — Et vous, comment allez-vous? 

Béatrice. — Très-mal aussi. 

Bénédict. — Servez Dieu , aimez-moi et soj'ez 
mieux portante. Maintenant, je vais vous laisser, 
car je vois quelqu'un qui vient en toute hâte. 

Entre URSULE. 

Ursule. — Madame , il vous faut venir près 
de votre oncle. Il y a grand tintamarre à la 
maison; il est prouvé que madame Hero a été 
faussement accusée, le prince et Claudio complè- 
tement abusés, et l'auteur de tout cela est Don 
Juan, qui s'est enfui. Voulez-vous venir tout de 
suite ? 

Béatrice. — Voulez-vous venir apprendre les 
nouvelles, signor? 

Bénédict. — Je veux vivre dans ton cœur, 
mourir sur ton sein et être enterré dans tes yeux ; 
et, de plus, je veux bien aller avec toi trouver 
ton oncle. {Ils sortent.) 



SCENE m. 

L'intérieur d'une église. 

Entrent DON PEDRO, CLAUDIO, et des suimnts 
avec lie la iiiusiijiie et des flambeaux. 

Claudio. — Est-ce là le monument de la fa- 
mille de Leonato? 

Un suivant. — Oui, Monseigneur. 

Claudio , lisant an parchemin : 
Frappée à mort par des langues calomnieuses, 
Ici gît celle qui fut Hero. 
La mort, en récompense de ses infortunes, 



Lui donne une renommée qui ne mourra jamais. 

Ainsi, la vie que la honte éteignit, 

Vit d'un glorieux renom au sein de la mort. 

{.Suspendant le parchemin à la tombe.) 
Reste suspendu à cet,te tombe, 
Pour redire ses louanges lorsque ma bouche sera 

muette. 

IMaintenant, résonne, musique, et vous entonnez 
votre hymne solennel. 

Chant. 

Pardonne, déesse de la nuit, 

A ceux qui tuèrent ta chevalière virginale ; 

En expiation, avec des accents de douleur. 

Ils tournent autour de sa tombe. 

Minuit, assiste nos lamentations. 

Aide-nous à soupirer et à sangloter, 
Sourdement, sourdement! 

Tombes , ouvrez-vous et laissez sortir votre 
morte 

Jusqu'à ce que sa mort soit prononcée 
, Par le ciel, par le ciel. 

Claudio. — Maintenant, que tes os reposent en 
paix! Chaque année j'accomplirai cette céré- 
monie. 

Do.\ Pedro. — Bonjour, Messieurs; éteignez 
vos torches. Les loups ont fait leur proie ; et voyez, 
le jour aimable, courant en avant du char de 
Phœbus, de tous côtés tacheté de marques grises 
l'Orient assoupi. Mes remercîments à vous tous 
et laissez-nous; portez-vous bien. 

Claudio. — Adieu, Messieurs; que chacun aille 
de son côté. 

Don Pedro. — Allons, partons d'ici; allons 
mettre d'autres habits, et puis nous irons trouver 
Leonato. 

Claudio. — Et puisse le nouvel hymen arriver 
bien vite à une meilleure fin que celui pour le- 
quel nous avons fait cette réparation funèbre. 
{Ils sortent.) 

SCÈNE IV. 



Un appartement dans la 



de Leonato. 



Entrent LEONATO , ANTONIO , BENEDICT, 
BÉATRICE, MARGUERITE, URSULE, LE 
FRÈRE FRANÇOIS et HERO. 

Le frère François. — Ne vous avais-je pas dit 
qu'elle était innocente? 

Leonato. — Innocents aussi .sont le prince et 
Claudio, qui l'ont accusée par suite de l'erreur 



ACTE V, SCKNE IV, 



267 



que vous avez entendu exi)liquer; mais Margue- 
rite a été tant soit peu coupable en tout ceci, quoi- 
que involontairement , ainsi que l'a démontré 
l'examen scrupuleux de cette affaire. 

Amosio. — Bon; je suis heureux que toutes 
les choses aient tourné si bien. 

Békédict. — Et moi aussi, car autrement j'étais 
contraint par mon serment à demander des comp- 
tes au jeune Claudio. 

Leo^'ato. — Slaintenant, ma fille, et vous, lies- 
dames, relirez-vous toutes dans une chambre à 
part, et revenez masquées lorsque je vous en- 
verrai chercher. Le prince et Claudio ont promis 
de me rendre visite à cette heure-ci. Vous savez 
votre rôle, frère ; c'est vous qui devez être le père 
de la fille de votre' frère et la donner au jeune 
Claudio. {Sortent les dames.) 

Aktonio. — Et je jouerai mon rôle avec le plus 
parfait sérieux. 

Békédict. — Mon Frère, j'aurai, je crois, be- 
soin de vos services. 

Le fkère François. — De quoi s'agit-il, signor ? 

Bénédict. — De me compléter ou de me mutiler, 
l'un des deux. Sigrior Leonato , mon bon si- 
gniir, la vérité est c[ue votre nièce me regarde 
d'un œil favorable. 

Leonato. —C'est très-vrai; c'est ma fille qui 
lui a prêté cet oeil. 

Békédict. — Et moi , je lui en marque ma re- 
connaissance avec un oeil d'amour. 

Leonato. — Dont vous tenez, je crois, la puis- 
sance visuelle de moi , de Claudio et du prince ; 
mais quelle est votre volonté? 

Bénédict. — Votre réponse , Monsieur , est 
énigmatique; mais, quant à ma volonté, ma vo- 
lonté est que votre bonne volonté puisse s'accor- 
der avec la nôtre , qui est d'être unis aujourd'hui 
par les liens d'un honorable mariage, affaire pour 
laquelle, mon bon Frère, je sollicite votre assis- 
tance. 

Leonato. — Jlon cœnr se prête à votre désir. 

Le fkère François. — Et mon ministère est à 
votre service. — Voici venir le prince et Claudio. 

Entrent DON PEDRO, CLAUDIO, et les gens 
de leur suite. 

Don Pedro. — Bonjour à cette belle assemblée. 

Leonato. — Bonjour prince, bonjour Claudio; 
nous vous attendions. Êtes-vous toujours décidé 
à épouser aujourd'hui la fille de mon frère? 



Claudio. — Je persisterais dans mon intention, 
fût-elle une Ethiopienne. 

Leonato. — Allez l'appeler, mon frère; le reli- 
gieux est ici tout prêt. {Soi-t Antonio.) 

Don Pedro. — Bonjour, Bénédict. Eh bien, 
qu'est-ce donc qui vous prend pour avoir cette 
figure du mois de février , pleine de froid , de 
bourrasques et de nuages? 

Claudio. — Je crois qu'il pense au taureau 
sauvage. Bah ! ne crains rien, ami; nous dorerons 
tes cornes, et toute l'Europe sera enchantée de toi 
autant qu'autrefois Europe du paillard Jupiter, 
lorsque par amour il joua le rôle de la noble bête. 

Békédict. — Le taureau Jupiter, Monsieur, 
avait un aimable mugissement; quelque taureau 
aussi extraordinaire que celui-là doit avoir sauté 
la vache de votre père et engendré par ce bel ex- 
ploit un veau qui vous ressemble, car vous avez 
exactement son beuglement. 

Rentre ANTONIO a\'ec les dames masquées. 

Claudio. — Je vous suis redevable pour cette 
plaisanterie. Mais voici d'autres comptes à régler. 
Quelle est la dame dont je dois prendre pos- 
session ? 

Antonio. — C'est celle-là, et je vous la donne. 

Claudio. — Eh bien! alors, elle est à moi. — 
Chérie, laissez-moi voir votre visage. 

Leonato. — Non, vous ne le verrez pas, jusqu'à 
ce que vous ayez joint votre main à la sienne 
devant ce religieux et juré de l'épouser. 

Claudio. — Donnez-moi votre main devant ce 
révérend Frère; je suis votre mari si vous voulez 
de moi. 

Hero. — Et lorsque je vivais, j'étais votre autre 
femme; [se démasquant') et lorsque vous m'aimiez, 
vous étiez mon autre mari. 

Claudio. — Une autre Hero! 

Hero. — Rien de plus certain; une Hero est 
morte calomniée , mais je vis , et aussi sûrement 
que je vis, je suis vierge. 

Don Pedro. — La première Hero ! Hero qui 
est morte ! 

Leonato. — Elle n'est restée morte , Monsei- 
gneur, que le temps qu'a duré son déshonneur. 

Le frère François. — Je puis expliquer toute 
cette énigme ; lorsque les cérémonies saintes 
seront achevées, je vous raconterai tout au long 
la mort de la belle Hero; en attendant, tâchez 
de vous faire à cette surprise et allons à la cha- 
pelle immédiatement." 



268 



BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN. 



Bknkdict. — Tout beau, Frère, un instant. Où 
est Béatrice? 

Béatrice. — C'est moi qui réponds à ce nom. 
Que voulez-vous ? {Elle se démasque.) 

Bénédict. — M'aimez-\ous? 

Béatrice. — Moi? non, pas plus que de raison. 

Bénédict. — Alors, votre oncle, le ])rince et 
Claudio ont été trompés, car ils ont juré que vous 
m'aimiez. 

Béatrice. — Et vous, ni'aimez-vous ? 

Bénédict. — Ma foi non, pas ])lus que de raison. 

Béatrick. — Eh bien! alors, ma cousine, Mar- 
guerite et Ursule se sont bien trompées, car elles 
uni juré que vous m'aimiez. 

Bénédict. — Ils ont juré que vous étiez presque 
malade d'amour pour moi. 

Béathicb. — Elles ont juré c[ue vous étiez 
presque mourant d'amour pour moi. 

Bénédict. — Il n'y a rien de pareil. — Ainsi, 
vous ne m'aimez pas? 

Béatrice. — Non vraiment, excepté d'une ami- 
tié reconnaissante. 

Leonato. — Allons, ma nièce, je suis sûr que 
vous aimez le gentilhomme. 

Ci.AUDio. — Et moi, je jure qu'il l'aime; car 
voici un pajiier écrit de sa main , un sonnet boi- 
teux sorti de son propre cerveau, composé en 
l'honneur de liéalrice. 

Hero. — Et voici un autre papier, écrit de la 
main de ma cousine, volé dans sa poche, et con- 
tenant l'expression de son affection pour Bé- 
nédict. 

Bénédict. — Un vrai miracle! Nos mains, qui 
sont en guerre avec nos cœurs ! Allons , je te 
prendrai; mais, par cette lumière, je te prends 
par pitié. 

Béatrice. — Je ne veux pas vous refuser; mais, 
par ce beau jour, je jure que je ne cède qu'à une 
forte contrainte et en partie pour vous sauver la 
vie, car on m'a dit cjue vous vous consumiez. 

Bénédict, l'embrassant. — Silence! je vais te 
• fermer la bouche. 



Don Pedro. — Eh bien ! comment vas-tu , Bé- 
nédict, r homme marié .>' 

Bénédict. — Je vais te le dire, prince : les 
fusées de toute une académie d'artificiers d'esprit 
ne changeront pas mes dispositions. Penses-tu que 
je me soucie d'une satire ou d'une épigramme ? Non. 
Si un homme se laisse éclabousser par les quo- 
libets de toutes les cervelles, il ne portera jamais 
d'habits propres. Bref, j'ai résolu de me marier; 
je ne me soucie en rien de tout ce que le monde 
pourra dire à l'encontre; par conséquent, ne 
me raillez pas pour ce que j'ai pu dire autrefois 
contre le mariage ; car l'honiuie est une girouette, 
et voilà ma conclusion. Quant à toi, Claudio, 
j'avais l'intention de te rouer de coups, mais 
puisque tu dois être mon parent, vis au complet 
avec tous tes membres et aime ma cousine. 

Claudio. — Et moi, j'avais bien espéré que tu re- 
fuserais Béatrice, afin d'avoir un prétexte pour bâ- 
tonner à mort ta célibataire personne , et vérifier 
de mes propres yeux ta réputation de bon coureur 
qu'il n'est pas douteux que tu ne continues à mé- 
riter, si ma cousine ne te surveille de très-près. 

Bénédict. — Allons, allons, nous sommes amis. 
Voyons, un tour de danse avant de nous marier, 
afin d'égayer nos propres cœurs et les talons de 
nos femmes. 

Leokato. — Nous danserons plus taid. 

Bénédict. — Non, tout de suite , comme je l'ai 
dit. Donc, en avant la musiciue ! Prince, tu es 
triste; prends une femme, prends une femme; il 
ii'est |)as de canne plus re.'^pectable que celle qui 
a pour jioignée une corne. 

Entre un IMESSAGER. 

Le messager. — Monseigneur, votre frère Juan 
a été pris pendant c[u'il s'enfuyait et ramené à 
iMessine sous escorte de soldats. 

Bénédict. — Ne pensons pas à lui avant de- 
main; je te suggérerai d'excellents moyens de le 
l)unir. En avant les flûtes ! 

{Danse et sortie des personnages.) 



G3m:) 



Moines. 



PERSOINNAGES DU DRAME. 



VINCENTIO, duc de Vienne. 

ANGF.LO, lieutenant du duc en son absence. 

ESf'ALUS, vieux seigneur, adjoint à ANGELO dans ie gou- 

verjiement. 
CLAUDIO , jeune gentilbomnae. 
LUCIO, jeune libertin. 

Deux autres gentilshommiiS du même caractère. 
Un prévôt. 
THOMAS, 
PIERRE , 
Un juge. 

VARRIUS , gentilliomme de la suite du duc. 
ELBOW, constable niais. 
FROTH, gentilliomme imbécile. 

POMPÉE, bouffon, serviteur de Madame OVERDONE. 
ABHORSON , bourreau. 
BERNARDIN , prisonnier dissolu. 
ISABELLA, sœur de CLAUDIO. 
MARIANA, fiancée à ANGELO. 
JULIETTE, dame aimée de CLAUDIO. 
FRANCISCA , religieuse. 
MADAME OVERDONE, entremetteuse. 
Seigneurs , gestilshodimes , gardes , officiers et autres 

COaiPARSES. 



Scène. — Vi 



MESURE POUR MESURE. 



ACTE PREMIER. 



SCENE PREMIERE. 

Un appartement dans le palais du duc. 

Entrent LE DUC, ESCA-LUS, seigneurs 
et gens de Vescorte. 

Le duc. — Escalus ! — 

EscALUS. — Monseigneur? 

Le duc. — Prétendre vous dévoiler les principes 
du gouvernement paraîtrait de ma part pure af- 
fectation et pur bavardage, puisque j'ai eu sujet 
de connaître que toutes les instructions que pour- 
rait vous donner mon autorité resteraient bien 
en deçà de votre propre science. 11 ne nie leste 
donc rien à faire qu'à remettre mon pouvoir à 
votre capacité , et à laisser à votre vertu le 
soin de les faire agir de concert. Quant à la na- 
ture de notre peuple, aux institutions de notre 
cité, aux formes de notre droit commun, vous en 
possédez une information aussi complète que l'art 
et la pratique en aient jamais pu donner à homme 
dont nous ayons gardé le souvenir. — Voici votre 
commission, de laquelle nous désirons que vous 
ne vous écartiez pas. — Appelez.... Je veux dire 
mandez à Angelo de venir en notre présence. 
[Soi-t un assistant.) Comment pensez-vous qu'il 
représentera notre personnage? car vous devez 
savoir que par une marque très-particulière de 
confiance, nous l'avons désigné pour tenir lieu 
de notre personne absente; nous lui avons piété 
notre pouvoir de terreur, nous l'avons revêtu de 



notre pouvoir de clémence; et nous avons enfin 
donné à >a lieutenance le corps et les membres 
mêmes de notre propre autorité. Qu'en pensez- 
vous ? 

Escalus. — S'il est quelqu'un dans Vienne qui 
soit digne d'être investi d'une faveur et d'un lion- 
neur aussi considérables, c'est le seigneur Angelo. 

Lk uuc. — Le voici qui vient. 

Entre ANGELO. 

Angelo. — Toujours obéissant à la volonté de 
Votre Grâce, je viens savoir quel est votre bon 
plaisir. 

Le duc. — Angelo, tes mœurs ont un certain 
caractère qui révèle pleinement ton histoire à 
l'œil d'un observateur. Tu ne t'appartiens pas 
tellement à toi-même, tes qualités ne sont pas 
tellement ta propriété, qu'il te soit permis de dé- 
penser exclusivement ta vie pour tes vertus et tes 
vertus pour ta vie. Le ciel fait de nous ce que 
nous faisons des torches que nous n'allumons pas 
pour elles-mêmes ; car si nos vertus ne rayonnent 
pas hors de nous , c'est absolument comme si 
nous ne les avions pas. Les esprits ne reçoivent 
de beaux dons que pour de belles fins, et la na- 
ture ne prête jamais la plus petite parcelle de son 
excellence sans se réserver, l'économe déesse, les 
privilèges d'un créancier, et sans fixer le taux de 
1 intérêt et le degré de la reconnaissance qui lui 
sont dus. Mais je tiens ce discours devant un 
homme qui pourrait le tenir à ma place ; prends 



272 



MESURE POUR MESURE. 



donc, Angelo. {Il lui remet sa commission.) Pen- 
dant notre absence, sois pleinement nous-mème. 
Tes lèvres et ton cœur sont à Vienne les maîtres 
du châtiment et de la clémence. Le vieil Escalus, 
quoique le premier appelé, sera ton second; 
prends ta commission. 

Akgklo. — Mon bon Seigneur, permettez que 
le métal de ma personne ait subi encore quelques 
épreuves avant d'y imprimer une si grande et si 
noble effigie. 

Le duc. — Pas de faux-fuyants. C'est après 
avoir longuement mûri et délibéré notre choix 
que nous l'avons arrêté sur vous; recevez donc 
vos dignités. Notre hâte de partir est si vive, 
qu'elle n'écoute qu'elle-même et qu'elle laisse in- 
décises des affaires de la plus pressante impor- 
tance. Nous vous écrirons, selon que le temps et les 
circonstances nous le permettront, les dispositions 
où nous serons , et nous comptons bien être in- 
formé de ce qui vous arrivera ici. Ainsi, portez- 
vous bien; je vous laisse à l'exécution pleine 
d'espérance de vos commissions. 

Angelo. — Permettez-nous, cependant. Mon- 
seigneur, de vous faire escorte un bout de la 
route. 

Le duc. — Je suis trop pressé pour y consentir, 
et vous n'avez d'ailleurs sur cette question de 
l'honneur qui m'est dû à vous faire aucun scru- 
pule : votre autorité a même champ que la 
mienne, même plein pouvoir pour étendre ou mi- 
tiger les lois selon que votre conscience le jugera 
nécessaire. Donnez-moi votre main, je partirai 
incognito. J'aime le peuple, mais je n'aime pas à 
parader à ses yeux. Quoiqu'ils fassent bon effet, 
je ne goûte pas beaucoup ses bruyants applau- 
dissements et ses véhéments aves, et je ne crois 
pas d'une prudence parfaite l'homme qui s'y com- 
plaît ; une fois encore, adieu. 

Angelo. — Le ciel fasse prospérer vos des- 
seins! 

EsciLus. — Qu'il vous accompagne et vous ra- 
mène heureux ! 

Le uuc. — Je vous remercie. Adieu. 

(// sort.) 

Escalus. — Je désirerais. Monsieur, que vous 
me permissiez de conférer librement avec vous; 
il m'importe de connaître sur quel fondement 
repose ma charge; j'ai un pouvoir, mais quelle 
est sa nature et quelle est son étendue, je n'en 
sais rien encore. 

Anoelo. — Je suis dans le même cas. Retirons- 



nous ensemble, et nous aurons bientôt satisfaction 
sur ce point. 

Escalus. — Je suis aux ordres de Votre Hon- 
neur. {Ils sortent.) 



SCENE II. 



Entrent LUCIO et deux gentilshommes. 

Lucio. — Si le duc et les autres ducs n'arrivent 
pas à s'arranger avec le roi de Hongrie, eh bien! 
alors, tous les ducs tombent sur le roi. 

Le premier -gentilhomme. — Le ciel nous ac- 
corde la paix, mais non pas celle du roi de Hon- 
grie! 

Le second gentilhomme. — Amen. 

Lucio. — Tu conclus comme ce pii-ate dévot 
qui se mit en mer avec les dix commandements, 
mais qui en biffa un delà table. 

Second gentilhomme. — a Tu ne voleras pas. » 

Lucio. — Oui; c'est celui qu'il ratura. 

Premier gentilhomme. — Parbleu , c'était un 
commandement à obliger le capitaine et tous les 
hommes de son équipage à se démettre de leurs 
fonctions ; car ils ne mettaient à la voile que pour 
voler. 11 n'y a pas un seul soldat d'entre nous 
tous qui goûte beaucoup cette partie de la prière 
d'avant le repas où on implore la paix. 

StcoND gentilhomme. — Je n'^ai jamais entendu 
un seul soldat la désapprouver. 

Lucio. — Je te crois; car je suis sûr que tu ne 
t'es jamais trouvé là où on disait les grâces. 

Second gentilhomme. — Vous croyez? Au moins 
une douzaine de fois, en des temps divers. 

Premier gentiluomme. — Des temps! Quoi, des 
grâces en musique ! En quel ton ? 

Lucio. — En n'importe quelle mesure et en 
n'importe quelle langue. 

Premier gentilhomme. — Ou, je le crois bien, 
en n'importe quelle religion. 

Lucio. — Eh ! pourquoi non ? la grâce est tou- 
jours la grâce en dépit de toutes les controverses; 
par exemple, toi-même, tu es un vaurien fieflé, 
en dépit de toute grâce. 

Premier gentilhomme. — Ah bien! alors, un 
même coup de ciseau nous a taillés dans la même 
étoffe. 

Lucie. — Nous sommes de même étoffe , je te 



ACTE I, SCENE II. 



273 




Le duc. Le vieil Esc;ilus, quoique le premier appelé, 



ton second; prends ta commission. 
(Acte I, se. I.) 



l'accorde , comme la lisière est de même étoffe 
que le velours; tu es la lisière. 

Premikr GKNTiLHOMMK. — Et toi le velouFS; tu 
es du bon velours : une pièce de velours à surface 
trois fois rase , je te le garantis. J'aimerais au- 
tant être la lisière d'une serge anglaise que d'être 
ras comme le velours français , tondu que tu es. 
Je parle d'une manière intelligible , n'est-ce pas? 

Lucio. — Je crois que oui, et vraiment avec 
une intelligence douloureuse de ton sujet : ta con- 
fession m'apprend la manière de porter ta santé; 
je devrai toujours faire attention de boire avant 
toi et jamais après toi. * 

Premier gentilhomme. — Je crois que je viens 
de me faire mal, n'est-ce pas? 

Second gentilhomme. — Oui, c'est ce que tu as 
fait, que tu sois infecté ou sain. 

Lucio. - — Voyez , voyez , voici Mme Des Dou- 
ceurs qui vient! 



Premier gentilhomme. — J'ai bien acheté sous 
son toit assez de maladies pour faire la somme.... 

Second gentilhomme. — De combien, s'il vous 
plaît? 

Premier gentilhomme. — Devine. 

Second gentilhomme. — De trois mille dollars 
par an ? 

Premier gentilhomme. — Oui , et même davan- 
tage. 

Lucio. — Ajoutez une couronne française. 

Premier gentilhomme. — Tu es perpétuellement 
à m'attribuer des maladies ; mais tu te trompes 
tout à fait. Ma carcasse sonne bien. 

Lucio . — Certes , elle sonne , non à la vérité com me 
une chose saine, mais comme une chose creuse ; tes 
os sont creux; le libertinage a fait chère lie de ta per- 
sonne. 

Entre MADAME OVERDONE. 

Premier gentilhomme. — Eh bien 1 comment 



35 



274 



MESURE POUR MESURE. 



va? Laquelle de yos deux hanclies a la plus pro- 
fonde sciatique ? 

Madame Overdone. • — Bien, bien; il y eu a un 
là-bas qu'on a arrêté et qu'on mène en prison, 
qui en valait cinq mille comme vous tous. 

Second gentilhomme. — Quel est-il , je te prie? 

Madame Overdone. — Parbleu, Monsieur, c'est 
Claudio, le signor Claudio. 

Premier okntilhomme. — Claudio en prison! 
cela n'est pas possible. 

Madame Overdone. — Je suis bien sûre que c'est 
ainsi; je l'ai vu arrêter, je l'ai vu emmener, et 
qui plus est, d'ici à trois jours sa tête doit être 
décollée. 

Luoio. — Mais après toutes les sornettes que 
nous venons de dire , je serais désolé que cela fût 
vrai. En es-tu bien sûre? 

Madame Overdone. — Trop sûre; et c'est pour 
avoir fait un enfant à madame Juliette. 

Lucio. — Je vous assure que cela pourrait bien 
être. Il m'avait promis de venir me rejoindre il y 
a deux heures, et il a toujours été exact à tenir 
ses promesses. 

Second GfNTiLHOMME. — En outre, vous savez, 
cela se rapporte assez bien à la conversation que 
nous avions tantôt sur certain sujet. 

Premier gentilhomme. — ■ Mais cela s'accorde 
surtout avec la proclamation. 

Lucio. — En route! Allons savoir ce qu'il y a 
de vrai. 

[Sortent Lucio et les gentilshommes.) 

Madame Overdone. — Ainsi l'un a|)rès l'autre, 
qui par la guerre, qui par le traitement de la 
vérole, qui par la potence, qui par la pauvreté, 
tous mes chalands me sont enlevés; voilà mes 
affaires fort en baisse. 

Entre le bouffon POMPEE. 

Hé bien! quelles nouvelles apportes-tu? 

Pompée. — On emmène là-bas un homme en 
prison. 

Madame Overdone. — Bon; qu'a-t-il fait? 

Pompée. — Une femme. 

Madame Overdone. — Mais quel est son délit? 

ToMPFE. — D'avoir barboté pour prendre des 
truites dans une rivière défendue. 

Madame Overdone. — Quoi donc? a-t-il fait un 
enfant à une fille? 

Pompée. - Non ; mais il a fait une femme d'une 
fille. \ous n'avez donc pas entendu parler de la 
proclamation? 



iMadamk Overdone. — Quelle proclamation, 
mon garçon? 

Pompée. — Toutes les maisons des faubourgs de 
Vienne doivent être jetées bas. 

Madamf. Overdone. — Et qu'adviendra-t-il de 
celles de la ville ? 

Pompée. — Elles resteront pour la graine ; elles 
seraient tombées aussi, si un sage bourgeois ne 
les avait sauvées. 

Madame Overdone. — Mais, est-ce que toutes 
nos maisons de rendez-vous des faubourgs vont 
être abattues ? 

Pompée. — Radicalement rasées, maîtresse. 

Madame Overdone. — Ah ! mais voilà vraiment 
un grand changement dans la société. Qu'advien- 
dra-t-il de moi? 

Pompée. — Allons donc; ne craignez rien. Les 
bons avocats ne manquent pas de clients; pour 
changer de quartier, vous n'aurez pas besoin de 
changer de métier, et je tiemlrai toujours votre 
comptoir. Courage! on aura pitié de vous; vous 
avez presque usé vos yeux au service ; on vous 
prendra en considération. 

Madame Overdone. — Qu'avons-nous à faire 
ici, mon cher Thomas du Comptoir? retirons- 
nous. 

Pompée. — Voici venir le signor Claudio, que le 
prévôt mène en prison, et voici madame Juliette. 
(Ils sortent.) 

Entrent le prévôt, CLAUDIO, JULIETTE, 

et DES gardes. 

Claudio. — Mon ami , pourquoi me donnes- 
tu ainsi en spectacle au public? Conduis-moi à la 
prison où je dois être renfermé. 

Le prévôt. — Si j'agis ainsi , ce n'est pas dans 
une méchante intention , mais par ordre spécial 
de monseigneur Angelo. 

CnuDio. — C'est ainsi que ce demi-dieu, l'Au- 
torité, nous fait payer nos fautes au poids. C'est 
l'épée du ciel : elle frappe qui elle veut, elle 
épargne qui elle veut, et pourtant elle est tou- 
jours juste. 

Rentrent LUCIO et les gentilshommes. 

Lucio. — Eh bien! Claudio, qu'est-ce à dire? 
d'où vient cette contrainte? • 

Claudio. — De trop de liberté, mon Lucio, de 
trop de liberté. De même que l'indigestion est la. 
mère d'un trop long jeûne, de même chacune de 
nos libertés se change en contrainte par une répé- 



ACTE I, SCÈNE III. 



275 



tition immodérée. Comme les nits qui dévorent 
leur propre mort, nos penchants courent après un 
mal dont ils sont altérés, et lorsque nous buvon», 
nous mourons. 

Lucio. — Si j'étais capable de parler aussi sage- 
ment sous le coup d'une arrestation, j'enverrais 
chercher certains de mes créanciers; et cepen- 
dant, pour dire la vérité, j'aime autant posséder 
l'extravagance de la liberté que la sentencieuse 
gravité de l'emprisonnement. Quel est ton délit, 
Claudio ? 

Claudio. — Ce serait être encore coupable que 
d'en parler seulement. 

Lucio. — Quoi donc? est-ce le meurtre? 

Claudio. — Non. 

Lucio. — La paillardise? 

Claudio. — Tu peux lui donner ce nom. 

Ie prévôt. — En route, Monsieur; il faut 
pai tir. 

Claudio. — Rien qu'un mot, mon ami. — 
Lucio, un mot. 

(// prend Lucio a part ^ 

Lucio. — Cent , si cela peut vous rendre ser- 
vice. — La paillardise est-elle donc poursuivie 
à ce point ? 

Claudio. — Voici ma situation. Par un con- 
trat loyal, j'ai pris possession du lit de Juliette. 
Vous connaissez la dame ; de fait, elle est ma 
femme, sauf cette circonstance que la déclara- 
tion officielle voulue par les lois manque à notre 
union. Nous ne l'avons pas faite, pour ne pas 
entraver l'accroissement par les intérêts du ca- 
pital d'un douaire qui reste dans les coffres de 
ses parents, auxquels nous avons jugé bon de 
cacher notre amour jusqu'à ce que le temps 
nous les ait rendus favorables. Mais il arrive 
que le secret de nos plaisirs mutuels se trouve 
écrit en trop gros caractères sur la personne de 
Juliette. 

Lucio. — Enceinte , peut-être? 

CLiDDio. — Oui, malheureusement, et ce nou- 
veau délégué qui tient pour le moment la place 
du duc, — est-ce l'effet fâcheux de sa nouvelle 
situation et de l'éblouissement qu'elle lui donne? 
ou bien croit-il que le public soit un cheval auquel 
le gouvernant qui le monte, lorsqu'il est nou- 
vellement en selle-, doit faire immédiatement 
sentir l'éperon pour lui apprendre qu'il peut le 
commander? la tyrannie est-elle dans l'essence 
du pouNoir ou dans l'éminence qui l'exerce? 
je n'ci sais rien et je m'y embrouille; — mais 



toujours est-il que ce nouveau gouverneur est 
allé déterrer contre moi toutes nos vieilles lois 
pénales, qui , comme des armures non astiquées, 
sont restées accrochées si longtemps à la mu- 
raille, que le soleil a parcouru dix-neuf fois le 
zodiaque sans qu'aucune d'elles ait servi. Pour 
se faire un nom, le voilà qui me fait l'application 
de ces lois tombées en léthargie et laissées au 
rebut; à coup sûr, c'est pour se faire un nom. 

Lucio. — J'en jurerais, et ta tête tient si légè- 
rement à tes épaules, qu'une laitière amoureuse 
la ferait tomber d'un soupir. Envoie à la re- 
cherche du duc et porte appel devant lui. 

Claudio. — C'est ce que j'ai fait; mais il est 
introuvable. Je t'en prie , Lucio, rends-moi le bon 
service que voici. Aujourd'hui, ma sœur doit entrer 
au cloître et y commencer son noviciat ; informe-la 
du danger de ma situation; supplie-la, en mon 
nom, de se chercher des amis auprès de ce rigide 
gouverneur; dis-lui de tenter elle-même l'assaut 
de sa personne. J'ai grand espoir dans cette en- 
treprise, car il y a dans sa jeunesse ce langage 
muet et irrésistible qui par-dessus tout autre émeut 
les hommes ; en outre, lorsqu'elle joue du raison- 
nement et de la parole , elle y réussit heureuse- 
ment et sait aisément persuader, 

Lucio. — Je souhaite qu'elle le puisse ; autant 
pour relever le courage de tes frères en péché, 
qui sans cela resteraient sous le coup d'une ter- 
reur désolante, que pour le salut de ta vie, que 
j'aurais regret de voir si sottement perdue au jeu 
de tic-tac. J'irai la trouver. 

Claudio. — Je te remercie, mon bon ami 
Lucio. 

Lucio. — J'irai d'ici à deux heures. 

Claudio. — Allons, officier, partons. 

{Ils sortent.) 



SCENE m. 



Entrent LE DUC et LE FRERE THOMAS. 

Le duc. — Non, mon révérend père; rejetez 
cette pensée , ne croyez pas que le dard enfantin 
de l'Amour puisse à ce point percer un cœur 
viril. Si je vous demande un secret asile, c'est 
pour un projet qui a figure plus grave et plus 
ridée que les desseins et les poursuites de la 
brûlante jeunesse. 



1^76 



MESURE POUR MESURE. 



Le fkère Thomas. — Votre Grâce peut-elle me 
le révéler ? 

Lf. nue. — Mon révérend messire, personne ne 
sai\ mieux que vous combien j'ai toujours aimé la 
vie retirée, et combien j'ai toujours eu peu à cœur 
de fréquenter les assemblées, où se pavanent la 
jeunesse, la prodigalité et la sotte ostentation. 
J'ai remis au seigneur Angelo , homme d'une 
conduite stricte et d'une ferme vertu, ma place et 
mon autorité absolue dans Vienne ; il me croit en 
voyage en Pologne, car j'ai semé cette nouvelle 
aux oreilles du public, qui l'a acceptée. Blainto- 
nant, mon pieux messire, vous me demanderez 
pourquoi j'agis ainsi ? 

Le frère Thomas. — Volontiers , Monsei- 
gneur. 

Le duc. — Nous avons certains statuts très-ri 
gideset certaines lois singulièrement réfrénantes, 
mors et gourmettes nécessaires pour les étalons 
indisciplinés, que depuis dix-neuf ans nous avons 
laissés dormir, tout à fait à la manière d'un lion 
excédé de fatigue qui ne sort plus de sa caverne 
pour aller à la chasse. Il nous en arrive aujour- 
d'hui comme à ces pères indulgents qui lient des 
paquets de verges menaçantes, pour les accrocher 
sous les yeux de leurs enfants, et les faire servir 
d'emblèmes de terreur plutôt que d'instruments 
de punition ; à la longue, il se trouve que ces verges 
inspirent plus la moquerie que la crainte , et 
c'est ainsi que nos décrets, morts dans l'appli- 
cation , n'ont plus eux-mêmes d'existence ; la 
licence tire la justice par le nez, l'enfant bat sa 
nourrice et le décorum va tout de travers. 

Le frère Thomas. — Il était au pouvoir de 
Votre Grâce de délier cette justice enchaînée, 
lorsqu'il lui eût plu, et cette mesure eût semblé 
plus redoutable prise par vous que par le sei- 
gneur Angelo. 

Le duc. — Trop redoutable , je le crains; 
c'est ma faute , si le peuple a pris de telles li- 
cences, et maintenant ce serait tyrannie de ma 
part si je le frappais et le blessais pour les actes 
que je l'ai autorisé à faire; car c'est autoriser les 
actes mauvais , lorsqu'ils ont libre permis de 
circulation et que le châtiment n'a pas le même 
privilège. Aussi, mon père, ai-je délégué mon 
pouvoir à Angelo, qui, embusque derrière mon 
nom, pourra frapper droit au but, sans que mon 
caractère ait à se compromettre dans ce combat, 
auquel ma personne restera étrangère. Pour ob- 
server son administration, je veux visiter à la fois 



le prince et le peuple, comme si j'étais un des 
frèies de votre ordre ; en conséquence, je te prie 
Je me fournir l'habit de l'ordre et de me donner 
tes leçons, pour que j'apprenne à prendre l'as- 
pect et à observer la conduite d'un véritable 
moine. A loisir, je te donnerai d'autres explica- 
tions sur cette action ; celle-ci suffira pour le mo- 
ment : le seigneur Angelo est strict, sa conduite 
Jéfîe l'envie, il confesse à peine que le sang coule 
Jans ses veines ou que son appétit préfère le 
,)ain à la pierre. Kous verrons d'ici ce que sont 
los hommes à apparences , si le pouvoir change 
a nature. {Ils sortent^ 



SCÈNE IV. 

Un couvent de religieuses. 

Entrent ISABELLA et FRANCISCA. 

IsABELLA. — Et n'avez-vous pas, vous autres 
religieuses, d'autres privilèges encore? 

Francisca. — Est-ce que ceux-ci ne sont pas 
assez étendus? 

IsABELLA. — Oh! certainement si; ma de- 
mande ne veut pas dire que j'en désire davantage, 
mais plutôt que je voudrais une discipline plus 
étroite pour la communauté des sœurs qui sui- 
vent la règle de Sainte-Claire. 

Lucio, de V extérieur. — Holà! que la paix soit 
en ces lieux. 

Isabella. — Qui appelle? 

Francisca. — C'est la voix d'un homme. Char- 
mante Isabella, tournez la clef et sachez ce qu'il 
veut; vous le pouvez, et moi non; vous n'avez 
pas encore d'engagements. Lorsque vous aurez 
prononcé vos vœux, vous ne pourrez plus parler 
à un homme qu'en présence de la prieure ; 
alors, si vous parlez, vous devrez cacher votre 
visage ou si vous montrez votre visage, vous 
devrez garder le silence. Le voilà qui appelle 
encore; je vous en prie, répondez-lui. 

{Elle sort.) 

Isabella. — La paix et le bonheur soient avec 
vous ! Qui appelle ? 

Entre LUCIO. 

Lucie. — Salut, vierge! si vous l'êtes; — et 
vous l'êtes, ces joues de rose le proclament as- 
sez! Pourriez-vous me rendre le service de me 



278 



MESURE POUll MESURE. 



procurer une entrevue avec Isabella, une novice 
de ce couvent, et la sœur charmante de Claudio, 
son malheureux frère? 

Is\BELLA. — Pourquoi son malheureux frère? 
Permettez-moi cette question, d'autant plus na- 
turelle, que je dois vous apprendre que je suis 
cette même Isabella et sa ^œur. 

Lucio. — Belle et charmante, votre frère vous 
envoie ses plus tendres sentiments. Pour ne pas 
vous ennuyer Imp longtemps, il est en prison. 

Isabella. — Oh! malheur sur moi! Et pour 
quoi? 

Lucio. — Pour une faute dont il aurait reçu 
la punition en remercîments, si je pouvais être son 
juge : il a fait un enfant à sa maîtresse. 

Isabella. — Monsieur, ne faites pas de moi 
votre fable. 

Lucio. — C'est la vérité. Quoique ce soit mon 
péché familier d'imiter avec les filles la conduite 
de l'étourneau , et de badiner, la langue loin 
du cœur, je ne voudrais pas plaisanter ainsi avec 
toutes les vierges ; je vous tiens pour uue créature 
sanctifiée et déjà citoyenne du ciel, élevée par le 
renoncement à l'état d'esprit immortel, et à la- 
quelle on est tenu de parler en toute sincérité , 
comme à une sainte. 

Isabella. — En vous moquant de moi, vous 
blasphémez le bien. 

Lucio. — Ne croyez à aucune intention pa- 
reille. En substance et en vérité, voici la chose : 
votre frère et sa maîtresse se sont baisés ; or, 
qui mange bien s'emplit; les semailles une fois 
en terre, le temps, qui fait tout pousser, amène 
un champ de l'état de nudité à l'état d'opulente 
abondance; et c'est ainsi qu'il arrive que son 
ventre fertile accuse aujourd'hui la culture et les 
» soins assidus du laboureur. 

Isabella. — Quelque fille enceinte de lui! Ma 
cousine Juliette ' 

Lucio. — Est-ce qu'elle est votre cousine? 

IsABEi.LA. — Adoptiveraent, à la manière des 
compagnes d'école qui échangent leurs noms 
par le fait d'une affection illusoire quoique sé- 
rieuse. 

Lucio. — C'est elle-même. 

Isabella. — Oh! qu'il l'épouse. 

Lucio. — 'Voilà la difficulté. Le duc est fort 
singulièrement parti d'ici ; il a leurré bon nom- 
bre de gentilshommes , et je suis un de ceux-là, 
de l'espérance d'un rôle sur la scène politique; 
mais nous apprenons par ceux qui connaissent 



les vrais ressorts de l'État que son étalage de 
promesses était à une distance infinie de ses 
véritables desseins. A sa place, et dans le plein 
exercice de son autorité, gouverne le seigneur 
Angelo, un homme fricassé dans la neige, un 
liomme qui n'éprouve jamais les capricieux ai- 
guillonnements et les mouvements des sens, mais 
qui rabat et émousse les pointes de la nature par 
les exercices de l'esprit, l'étude et le jeûne. Cet 
homme donc, pour intimider la facilité de mœurs 
et la liberté des habitudes prises qui, depuis 
longtemps déjà, s'ébattent tout proche de la re- 
doutable loi comme des souris sous le nez d'un 
lion, est allé ramasser un acte dont les rigou- 
reuses dispositions atteignent la vie de votre 
frère; il l'a fait arrêter en vertu de cet acte, et 
le lui applique dans toute sa rigueur, afin de le 
faire servir d'exemple. Tout espoir est perdu, 
à moins que vous n'ayez le bonheur d'adoucir 
Angelo par vos attendrissantes prières, et voilà le 
fin mot de la communication dont je suis chargé 
pour vous par votre pauvre frère. 

Isabella. — En veut-il denc tant à sa vie? 

Lucio. — Il a déjà prononcé sa semence, et si 
je suis bien informé, le prévôt a reçu les ordres 
pour son exécution. 

Isabella. —Hélas! quels pauvres moyens de 
lui être bonne à quelque chose sont les miens ! 

Lucio. — Essayez le pouvoir que vous avez. 

Isabella. — Mon pouvoir! hélas, je doute 

Lucio. --INos doutes sont des traîtres, et ils 
nous font perdre souvent le bien que nous pour- 
rions gagner, en nous faisant craindre de l'es- 
sayer. Allez trouver le seigneur Angelo; qu'il ap- 
prenne par vous, que lorsque les vierges sollicitent, 
les hommes accordent avec la générosité des dieux; 
mais que lorsqu'elles s'agenouillent et prient, les 
objets de leurs demandes sont aussi naturellement 
à elles qu'à ceux même qui les possèdent. 

Isabella. — .Te verrai ce que je puM faire. 

Lucio. — Oui, mais rapidement. 

Isabella. — Je vais m'en occuper immédiate- 
ment , sans autre retard que le temps nécessaire 
pour informer la mère abbesse de mon affaire. 
Je vous remercie humblement ; recommandez- 
moi à mon frère. Ce soir, de bonne heure, je lui 
ferai parvenir des informations certaines sur le 
succès qu'auront obtenu mes démarches. 

Lucio. — Je prends congé de vous. 

Isabella. — Adieu, mon bon monsieur. 

{Ils sortent.) 



ACTE II, SCKNE I. 



27'.i 



ACTE IL 



SCENE PREMIERE. 

Une salle diins lu demeure d'Angelo. 

Entrent ANGELO , ESCALUS , un jugf. , lk 
piiÉvÔT, DES OFFICIERS DE jLSTicE et autres 
comparses. 

Angelo. — Nous ne devons pas faire de la loi 
un de ces mannequins plantés en terre pour 
effrayer les oiseaux de proie, ni lui laisser tou- 
jours la même attitude immoliile, ou bien l'habi- 
tude finira par en faire leur perchoir et non l'objet 
de leur terreur. 

EscALBS. — Oui; mais cependant il nous vaut 
mieux piquer de la pointe et couper légèrement, 
que frapper du tranchant et abattre à mort. Hélas! 
ce gentilhomme, que je voudrais sauver, avait un 
trt-s-noble père. Je crois à la rigide vertu de 
Votre Honneur ; eh bien ! je vous le demande, si 
dans l'effervescence de vos propres passions, vous 
aviez trouvé l'heure d'accord avec le lieu, et le 
lieu d'accord avec vos désirs, si la fougue im- 
périeuse de votre sang avait eu toute facilité pour 
atteindre le but poursuivi par vos vœux , n'au- 
riez-vous pas quelquefois dans votre vie commis 
ce péché même pour lec[uel vous le condamnez et 
attiré sur votre tète la rigueur de la loi ? 

Angelo. — Escalus, la tentation est une chose, 
et la chute en est une autre. Il est bien possible 
que parmi les douze personnes engagées par ser- 
ment qui composent le jury chargé de prononcer 
sur le sort d'un prisonnier, il se rencontre un vo- 
leur ou deux, plus coupables que l'homme même 
qu'ils condamnent ; je ne le nie pas. La justice 
ne se saisit que de ce qui lui est découvert. Qui 
connaît les lois que les voleurs décrètent sur les 
voleurs? Il est bien clair que si nous trouvons un 
bijou , nous nous baisserons pour le ramasser, 
parce que nous le voyons ; mais ce que nous ne 
voyons pas, nous marchons dessus, sans y songer 
le moins du inonde. Vous ne pouvez pas dimi- 
nuer Sun offense par cette raison que j'ai pu 
commettre des fautes pareilles à la sienne; dites- 



moi plutôt que, lorsque moi qui le condamne, je 
me rendrai coupable comme lui , mon propre ju- 
gement devra servir de jnodèle à celui qui me 
condamnera; et que je n'aurai à attendre aucune 
indulgence. Monsieur, il doit mourir. 

EscALus. — Qu'il en soit ce qu'il plaira à voti e 
sagesse. 

Angelo. — Où est le prévôt? 

Le prévôt. — Ici, pour vous servir. Monsei- 
gneur. 

Angelo. — Prends tes mesures pour que 
Claudio soit exécuté demain matin à neuf heures. 
Amène-lui son confesseur, fais-le se préparer à 
la mort, car il a toucbé la limite de son pèleri- 
nage terrestre. {Sort le prévôt.) 

Escalus. — Allons, que le ciel lui pardonne et 
nous pardonne à tous ! Les uns s'élèvent par le 
péché, les autres tombent par la vertu; il y en a 
qui se tirent d'une forêt des vices, sans avoir à 
rendre compte d'aucun, et quelques-uns sont 
condamnés pour une seule faute. 

Entrent ELBOW , FROTH, POMPÉE, 

. et DES OFFICIERS DE JUSTICE. 

Elbow. — Allons, repnussez-lef, en avant. Si ce 
sont d'honnêtes gens dans une société, ceux qui 
ne fnnt rien au monde a^xi'user leurs abus dans 
les maisons publiques, je ne connais plus de loi; 
repoiissez-Xdf, en avant. 

Angelo. — Qu'est-ce donc. Monsieur? quel est 
votre nom , et de quoi s'agit-il? 

Élbow. — Plaise à Votre Honneur, je suis le 
constable du pauvre duc, et mon nom est Elbow ; 
je m'appuie sur la justice, Monseigneur, et j'a-. 
mène ici devant Votre Excellent Honneur deux 
bienfaiteurs notoires. 

Angelo. — Bienfaiteurs! Bon : quels sont ces 
bienfaiteurs ? Ne sont-ce pas plutôt des malfai- 
teurs? 

Elbow. — Plaide à Votre Honneur, je ne sais 
pas ce qu'ils sont; mais ce dont je suis sur, c'est 
qu'ils sont de vrais coquins et dépourvus de toute 



280 



MESURE POUR MESURE. 



espèce d'impiété que de lions chrétiens doivent 
avoir. 

EscALus. — Voilà qui est bien dit ! Un excel- 
lent officier de police, ma foil 

Akgelo. — Voyons , quelle est leur condition ? 
Vous vous appelez Elbow? Pourquoi ne parlez- 
vous pas, Elbovif? 

Pompée. — Il ne peut pas, Monseigneur; le res- 
pect qu'il éprouve fait que sa langue gèle beau. 

Angelo. — Qui êtes-vous. Monsieur? 

Elbow. — Ah! Monseigneur, c'est un garçon 
de cabaret. Monseigneur ; une moitié de maque- 
reau, le domestique dune mauvaise femme, dont 
la maison a été, comme on dit , démolie dans les 
faubourgs , et maintenant elle tient une maison 
de bains, qui, je pense, est aussi une très-mauvaise 
maison. 

FscALUs. — Comment savez-vous cela? 

Elbow. — Ma femme, Monseigneur, que j'en 
déteste devant le ciel et Votre Honneur.... 

EscAnis. — -Comment! ta femme? 

Elbow. — Oui, Monseigneur; ma femme, qui, 
j'en remercie le ciel, est une honnête femme.... 

EscALUs. — Est-ce pour cela que tu la dé- 
testes ? 

Elbow. — Je dis. Monseigneur, que j'en détes- 
terais moi-même aussi bien qu'elle, que cette 
maison, si ce n'est pas une maison de maquerelle, 
c'est vraiment dommage pour elle, car c'est une 
méchante maison. 

Escalus. — Comment sais-tu cela, constable? 

Elbow. — Pardi , Monsieur, par ma femme, 
qui , si elle avait été une femme adonnée à la 
chaire, auiait pu y être accusée de fornication, 
d'adultère et de toutes sortes de malpropretés. 

Escalus. — Par le fait de la maltresse de cette 
maison ? 

Elbow. — Oui, Monseigneur, par le fait de ma- 
dame Overdone. Mais elle lui a craché au visage, 
et comme ça elle l'en a délié. 

Pompée. — Monseigneur, il n'en est pas ainsi, 
plaise à Votre Honneur. 

Elbow. — Prouve-le devant ces l'alets ici pré- 
sents, homme d' honneur, prouve-le. 

Escalus, à Jngelo. — Entendez-vous comme il 
transjjose les qualifications? 

Pompke — Monseigneur, elle est enceinte; elle 
est venue avec une envie de femme grosse, sauf 
le respect de Votre Honneur, pour avoir des 
pruneaux cuits, et comme en ce temps jadis nous 
n'en avions que deux qui étaient, comme qui di- 



rait, dans un plat de fruits, un plat de quelque 
six sous. . . . Vos Seigneuries doivent avoir vu de ces 
plats; ce ne sont pas des plats de porcelaine, mais 
ce sont de bons plats.... 

Escalus. — Passez, passez; le plat n'importe 
en rien à l'affaire, Monsieur. 

Pompée. — Non, en vérité , Monseigneur, pas 
d'une épingle; vous êtes dans le vrai. Mais pour 
en venir à l'affaire, comme je dis, madame Elbow, 
étant enceinte et avec un gros ventre, avait envie 
de pruneaux, comme je l'ai dit, et comme il n'y 
en avait que deux dans le plat, comme je l'ai dit, 
monsieur Froth ici présent , ce même monsieur, 
ayant mangé les autres comme je l'ai dit , et les 
ayant payés, comme je dis, Irès-honnètement; 
car, comme vous savez, monsieur Froth, je ne 
pourrais pas vous rendre les six sous.... 

Froth. — Non, en vérité. 

Pompée. — Très-bien; vous étiez donc là, si 
vous vous en souvenez, cassant les noyaux des- 
dits pruneaux.... 

Feoth. — Oui, je les cassais, en effet. 

Pompée. — Parfaitement; je vous disais alors, si 
vous vous en souvenez, qu'un tel et un tel n'a- 
vaient pas d'espoir de guérir de la maladie que 
vous savez, à moins qu'ils n'observassent un très- 
bon régime, comme je vous le disais.... 

Froth. — Tout cela est vrai. 

Pompée. — Eh bien! alors, très-bien.... 

Escalus. — Allons, vous êtes un ennuyeux im- 
bécile; arrivez au fait. Qu'a-t-on fait à la femme 
d'Elbow dont il ait sujet de se plaindre? Venons 
à ce qui lui a été fait. 

Pompée. — Monseigneur , Votre Honneur ne 
peut pas encore en venir là. 

Escalus. — Non , Monsieur, et telle n'est pa» 
mon intention. 

PoMPÉK. — Vous y viendrez, Monseigneur, avec 
la permission de Votre Honneur. Et je vous en 
prie, legardez bien M. Froth, ici présent, Mon- 
seigneur; c'est un homme qui a quatre-vingts li- 
vres de rente, et dont le père est mort à la Tous-" 
saint. N'était-ce pas à la Toussaint, monsieur 
Froth ? 

Fboth. — Le soir de la Toussaint. 

PoMPÉK. — Très-bien; j'espère que voilà des 
vérités. Cet homme. Monseigneur, était assis, 
comme je dis, sur une chaise basse; c'était dans 
la salle de la grappe de raisins, où vous aimez 
à vous asseoir, n'est-il pas vrai? 

Fboth. — Oui, elle me plaît, parce que c'est 



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la nature , dans les sciences, dans l'industrie , dans les 
dans l'histoire, dans l'homme, dans tout ce qui est digne 
itre intérêt en dehors de nous et en nous-même. 
puis, les métamorphoses de la petite graine en fleur ou de 
enille en papillon jusqu'aux évolutions sublimes des astres, 
ien de beautés à contempler, à admirer, à essayer de com- 
re dans l'immense panorama de la nature ! 
3uis les premières observations de quelques hommes de 
dans l'antiquité, jusqu'aux prodigieuses découvertes, nées 
sous nos yeux, applications de la vapeur, de l'électricité, 
la chimie, que d'admirables éclairs de l'intelligence hu- 
it que- de conquêtes glorieuses sur l'ignorance ! 
is l'industrie, comment ne pasadmirer tant de nombreux 
gnages de la puissance humaine en lutte avec la nature, 
u'on la suive cherchant l'or, le fer, la houille dans les en- 
is, de la terre, soit qu'on la contemple à l'œuvre dans ces 
ikes éblouissantes, dans ces ruches laborieuses, usines et 
«i6Si,où, nuit et jour, des essaims d'hommes font subir à la 
SI 'eles' transformations nécessaires à l'accroissement de notre 
"■e, de nos forces, et au perfectionnement de nos moyens 

j-lLielles merveilles que cas chefs-d'œuvre des arts, peinture, 
;m uue, architecture, musique ou ipoésie , .dont les ^ inspirations 



variées sont pour nous l'intarissable source de surprises si char- 
mantes et de si doux rapprochements! 

Laissons-nous aller, simplement, naturellement, aux délicieux 
enchantements qui rayonnent de toutes ces magnificences de 
l'univers, de toutes ces beautés et de tous ces progrès de la civi- 
lisation, qui nous font aimer le don de la vie. 

N'est-ce pas d'ailleurs au moment oii, grâce à l'accroissement 
rapide des écoles et des cours publics, un grand nombre d'in- 
telligences s'entr'ouvrent à la curiosité d'apprendre, qu'il est 
opportun et utile de montrer les pentes agréables et faciles qui 
conduisent aux premières études des sciences et des arts? La 
raison suffira pour enseigner ensuite que des efforts plus sérieux 
deviendront nécessaires lorsque le goût, une fois né, aura com- 
muniqué aux esprits la persévérance et l'énergie d'application 
sans lesquelles on ne saurait s'approprier une instruction solide 
et suffisamment complète. 

Voilà le but que nous nous proposons d'atteindre par cette 
série d'ouvrages dont nous avons commencé la publication ; voilà 
ce que veut exprimer, annoncer et conseiller notre titre; voilà la 
conviction et l'espérance que partagent les professeurs, les sa- 
vants, les littérateurs qui se sont groupés autour de nous, animés 
qu'ils sont, ainsi que nous, du désir de seconder l'heureux mou- 
vement qui porte aujourdltiui toutes les classes de la société vers 
l'instruction. 

EDOUARD GHARTON. 



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Depuis longtemps déjà on a publié avec une religieuse exactitude, en y appli- 
quant les procédés de la plus sévère critique, en remontant aux sources les plus 
sûres^ en fouillant toutes les bibliothèques et coUationnant tous les manuscrits, 
non-seulement les chefs-d'œuvre des grands génies de la Grèce et de Rome, 
mais les ouvrages, quels qu'ils soient, de l'antiquité, qui sont parvenus jusqu'à 
nous. Ace mérite fondamental, delà pureté du texte, constitué à l'aide de tous 
les documents, de toutes les ressources que le temps a épargnés, on a joint un 
riche appareil de secours de tout genre : variantes, commentaires, tables et 
lexiques, tout ce qui peut éclairer chaque auteur en particulier et l'histoire de 
la langue en'général. En voyant cette louable sollicitude dont les langues an- 
ciennes sont l'objet, on peut s'étonner que jusqu'ici, à part quelques mémorables 
exceptions, les écrits de nos grands écrivains n'aient pas été jugés dignes de ce 
même respect attentif et scrupuleux, et qu'on ne les ait pas entourés de tous les 
secours propres à en faciliter, à en féconder l'étude, liéparer cette omission, tel 
est le but que nous nous proposons. 

Pour la pureté, l'iniégriié parfaite, l'authenticité du texte, aucun soin ne nous 
paraît superflu, aucun scrupule trop minutieux. Les écrivains du dix-septième 
siècle, et c'est par les plus éminents d'entre eux que nous avons commencé notre 
publication, sont déjà pour nous des anciens. Leur langue est assez voisine de la 
nôtre pour que nous l'entendions presque toujours et l'admirions sans effort. 
Mais déjà elle diffère trop de celle qui se parle ets'éciit aujourd'hui; le peuple, et 
plus encore peut-être la société polie, l'ont trop désapprise pour qu'on puisse en- 
core dire que nous la sachions par l'usage. Pour la reproduire sans altération, il 
'ne sultit point que l'éditeur s'en rapporte à sa pratique quotidienne, à son instinct 
du langage : il faut, au contraire, qu'il se défie d'autant plus de lui-même, que